Pour le philosophe, se rencogner en soi, en ses pensées, ruminer depuis son fauteuil, roulé en boule comme un chat, patte sur les yeux et queue enroulée autour du museau, c’est devenir mélancolique. Au contraire, dit-il avec Nietzsche, libérez votre corps, sortez de votre zone de confort, regardez loin !
Bon, il ne le dit pas tout à fait comme cela, mais mais le siècle et quart qui est passé aujourd’hui (le Propos date du 15 mai 1911), demande à être traduit à notre entendement contemporain. « Presque toujours le mélancolique est un homme qui lit trop. L’œil humain n’est point fait pour cette distance ; c’est aux grands espaces qu’il se repose ». Les hommes de sa génération lisaient des romans à thème et des essais ; aujourd’hui, ce sont surtout des femmes, et surtout des romances. Il n’existait ni télé, ni smartphone, ni baladeur, ni Internet, ni séries à gogo ; aujourd’hui, tout cela dévore le temps de cerveau disponible après métro, boulot, marmots. Cela relativise.
Mais le principe de prendre de la distance est bon. Sortir de soi, de son petit coin, de ses petites idées entre-soi de son réseau, de l’imitation servile et mimétique du « like », « je suis d’accord », « mee too », « je rejoins tout ce qui vient d’être dit » (la scie des débats radio et télé) – et prendre du large, ah ! Quel bonheur. « Quand vous regardez les étoiles ou l’horizon de la mer, votre œil est tout à fait détendu ; si l’œil est détendu, la tête est libre, la marche est plus assurée ; tout se détend et s’assouplit jusqu’aux viscères ».
Sans descendre aussi bas, regarder loin est penser loin ; remettre de l’histoire et du contexte dans l’événement ; sortir des petits faits et des petits egos heurtés pour voir grand. Ainsi sont les stratèges, qui voient l’horizon de la mer et les possibilités de faire évoluer la flotte, au lieu de se concentrer sur les galères ennemis qui s’avancent. Ainsi sont les politiciens qui regardent la France et pas leur petit parti. On peut rappeler le proverbe chinois : « quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ».
Durant des années, à grands bruits d’intellos s’ébrouant en public, la gauche imbécile n’a regardé que « de quel point de vue » parlait celui qui parlait – et pas du tout ce qu’il disait. C’est être sectaire, myope et borné. Raymond Aron, jamais écouté, avait raison ; Jean-Paul Sartre, le Mélenchon des tonneaux à Billancourt, tonitruait devant les ouvriers, il avait tort.
Durant des années, à bas bruit d’inconnus qui pensaient dans d’obscures officines, la droite déterminée a délaissé le doigt pour la lune ayant pour objectif celui de Gramsci, obtenir l’adhésion culturelle de la masse. Et la gauche n’a rien observé, rien vu ; elle est aujourd’hui minable, forcée à suivre un dictateur histrion au lieu de penser – toujours le doigt des alliances électorales au lieu de la lune du projet « socialiste » ou du moins démocrate. Et la droite aujourd’hui progresse, contrairement aux progressistes, en regardant plus les faits réels de la sécurité, de l’immigration sans contrôle, du pouvoir d’achat, des déserts médicaux, que les « points de vue » idéologiques et du blabla moralisateur des Grands principes. A qui la faute ?

Il est vrai comme le dit Alain (qui était de gauche centriste) que le mélancolique qui regarde son nombril au lieu de l’horizon, est un malade. « Car la mécanique de nos yeux qui se reposent aux larges horizons nous enseigne une grande vérité. Il faut que la pensée délivre le corps et le rende à l’Univers, qui est notre vraie patrie. Il y a une profonde parenté entre notre destinée d’homme et les fonctions de notre corps. L’animal, dès que les choses voisines le laisse en paix, se couche et dort ; l’homme pense ; si c’est une pensée d’animal, malheur à lui. Le voilà qui double ses maux et ses besoins ; le voilà qui se travaille de crainte et d’espérance, ce qui fait que son corps ne cesse point de se tendre, de s’agiter, de se lancer, de se retenir, selon les jeux de l’imagination ; toujours soupçonnant, toujours épiant choses et gens autour de lui. Et s’il veut se délivrer, le voilà dans les livres, univers fermé encore, trop près de ses yeux, trop près de ses passions. La pensée se fait une prison et le corps souffre. »
Les réseaux sociaux, bien pire que les livres, enferment dans la pensée unique du groupe qu’on s’est choisi. Les algorithmes, croyant vous faire plaisir (et s’assurer de la pub efficace), vous soumettent de plus en plus de vidéos ou d’articles qui vont dans votre sens, sans jamais aucune contradiction, aucune comparaison, aucune fenêtre vers l’autre et l’ailleurs. C’est ainsi, dit-on, que des ados sont poussés au suicide (ados probablement mal aimés, mal écoutés, mal suivi par des parents ignares, monomanes et débordés, comme d’habitude). « Il faut que la pensée voyage et contemple si l’on veut que le corps soit bien. » Alain a raison, faire sortir de soi (et de son smartphone) un ado (ou soi-même…) par le voyage et l’horizon, est la meilleure thérapeutique. Ainsi cessera le harcèlement du même, le mimétisme obligé de dire ce disent les autres, de faire ce que font les autres, de répondre aux défis (souvent imbécile comme le doigt), de désirer ce que désirent les autres.
Même si l’on se construit dans le regard des autres, ces autres ne sont jamais soi, ils ne seront jamais soi. Ce pourquoi peut-être, la maturité et sa sagesse, revenue d’en avoir assez vu, fait envie aux êtres en devenir, ou paumés dans la vie. Ce pourquoi on « lit » aujourd’hui beaucoup de philosophie que de pamphlets (sauf le genre doigt à la Zemmour ou LFI) ; ce pourquoi on fait plus de sports de mer et de montagne (là où l’horizon est vaste) ; ce pourquoi des lycéens lisent ce blog. « Car savoir, c’est comprendre comment la moindre chose est liée au tout ; aucune chose n’a sa raison en elle, et ainsi le mouvement juste nous éloigne de nous-mêmes ; cela n’est pas moins sain pour l’esprit que pour les yeux. »
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

































































20 ans de blog !
Le mercredi 08 décembre 2004, j’ai ouvert pour la première fois mon blog. Il s’intitulait Fugues et fougue et était hébergé par lemonde.fr. Ce quotidien parisien avait en effet décidé d’offrir gratuitement à ses abonnés la possibilité de créer un blog, hébergé par ses services, en développement avec la plateforme WordPress. L’exemple de l’élection présidentielle de George W. Bush avait montré l’intérêt démocratique de cette nouvelle forme d’expression (avant Facebook et Twitter), et la perspective des élections présidentielles 2007 en France alléchait tout Le Monde. L’anonymat du pseudo était au départ la règle du jeu, demandé par lemonde.fr – d’où « Argoul ». Il a servi ensuite à ne pas mêler la vie professionnelle et l’expression privée dans les métiers sensibles que j’ai pu exercer.
Genèse du blog
J’écrivais dans ma première note (j’étais un brin idéaliste) « J’ai la conviction profonde que tout ce qui est authentiquement ressenti par un être atteint à l’universel. Nous allons parler de tout, montrer beaucoup. Je suis curieux, attentif et grand voyageur. J’aime l’espace, celui des étendues comme celui de l’esprit ou du cœur. Explorons-le. Retenons ce qui fait vivre. »
J’en appelais au dialogue, aux commentaires, aux échanges. Et c’est bien ce qui est advenu un long moment. Surtout que les blogueurs du monde.fr étaient un peu l’élite intellectuelle du pays, aptes à se servir d’un ordinateur, bien avant le mouvement de masse entraîné par les smartphones.
J’écrivais donc : « Je ne conçois pas un blog comme un texte gravé dans le marbre, définitif comme une pierre tombale. Même pas comme un livre. Je ferai des erreurs, je me tromperai, mon expression ne sera pas toujours le reflet exact de ma pensée. Ce pour quoi le blog se doit d’être interactif pour corriger, nuancer, apprécier, compléter. »
Las ! L’euphorie n’a eu qu’un temps. Très vite, comme d’autres, je suis revenu des « commentaires ». Ce sont rarement des enrichissements sur l’agora, plutôt des interjections personnelles. Nous avons affaire plus à des réactionnaires qui « réagissent » (en général par l’indignation), qu’à des lecteurs éclairés qui apportent des arguments pour ou contre. Giuliano di Empoli l’a bien montré !
Je croyais toute opinion recevable, j’ai désormais changé d’avis. Comme responsable (juridiquement « directeur de la publication« ), je dois être attentif à tout ce qui peut passer outre à la loi (insultes nominales, invites sexuelles, propos racistes, spam et physing etc.). Les seuls « commentaires » recevables sont ceux qui sont posés et argumentés, je le dis dans « A propos ».
J’ai été repris sur Agoravox, Naturavox, Medium4You, Paperblog et quelques autres. J’ai surtout fait, grâce aux blogs, plusieurs belles rencontres. Qui ont commencé par le texte et qui se sont poursuivies dans la vie. Certaines (pas toutes) durent encore. La plateforme du monde.fr a déçu : plantage intégral de tous les blogs deux jours entiers sans informations en 2010, perte des photos et illustrations, dérive gaucho-écolo-bobo devenue de moins en moins supportable, avec censure implicite par mots-clés, avertissements par mél de retirer une illustration ou un propos – en bref de la dérive autoritaire idéologique. Exit Le Monde, ses blogs et son journal. WordPress restait, facile d’usage, avec abonnement très abordable.
Dons 6 ans de monde.fr plus 14 ans de WordPress, cela fait 20 ans.
Pourquoi j’aime le blog – plus que Facebook, Instagram ou X
Un blog oblige à écrire souvent, voire quotidiennement. Cet exercice a pour effet de préciser la pensée, de vérifier les sources et de choisir les mots, évitant de rester dans la généralité et le flou pour toutes ces opinions qui font notre responsabilité d’individu, de parent, de professionnel et de citoyen.
Écrire exige un autre regard sur ce qui arrive, dans l’actualité, l’humanité et les pays traversés. Mettre en mots rend attentif aux détails comme aux liens avec l’ensemble.
Un blog offre l’occasion de rencontres : littéraires (avec les livres qu’on m’envoie à chroniquer), de témoignages (serais-je allé à cette réunion ou à cet événement s’il n’y avait pas le blog ?), mais aussi personnelles (entre blogueurs et invités).
Il permet surtout de transmettre une expérience, une vision de l’existence, une perspective historique (je commence à accumuler les ans). Il vise à donner aux lecteurs ce qu’ils recherchent sur les moteurs (images, lectures, méthode, idées).
Bilan
2 446 040 visiteurs sur fugues & fougue en 6 ans + 6 138 000 visites au 7 décembre sur Argoul.com en 14 ans = 8 584 040 visites. Ce blog est multimillionnaire.
Les meilleurs jours sont le dimanche ou le lundi, les meilleures heures le soir vers 18h.
Les requêtes via les moteurs de recherche ont évolué. Les moteurs ont établi une censure des images, donc des textes qui les contiennent, les associations de profs et autres éducateurs se méfient des blogs généralistes qui débordent les programmes et les opinions admises et déréférencent facilement « au cas où », le sectarisme croissant des citoyens sur la politique inhibe tout débat constructif. Et puis les images, les vidéos, les interjections en 140 signes sont tellement plus ludiques ! Lire ennuie, surtout sur le petit écran du téléphone. Injurier, agonir, ravit l’anonyme qui déverse sa haine ou son ego en direct sur les réseaux.
Je ne vais pas changer de personnalité pour suivre la foule. Mon blog reste élitiste, réservé à ceux qui aiment lire, qui savent lire, et qui lisent avec un œil critique, faisant leur miel de ce qu’ils trouvent. Le jeu de la performance et du nombre de clics, en vogue dans les débuts, n’a plus court.
Dans les catégories de notes, les livres arrivent en premier avec 2707 chroniques, suivis des voyages avec 1925 notes, puis le cinéma avec 605 compte-rendus de films, la politique (559), la philosophie (408) avec notamment une chronique chapitre après chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche (111 notes) et des Essais de Montaigne (109 notes, une lecture pas encore achevée) – et des thèmes de métiers exercés : l’économie (225), la géopolitique (196) et l’archéologie (61).
Mais les désirs des lecteurs ne sont pas représentatifs des articles publiés. Les statistiques du système « depuis le premier jour » donnent comme les articles les plus « vus » :
La vie est passée, les kids sont désormais adultes et l’adolescence est un thème moins présent aujourd’hui, je n’exerce plus de métier, ayant pris – au-delà de l’âge légal – ma retraite. Sur un an, les thèmes sont donc plus diversifiés :
Parmi les pays lecteurs, la France arrive évidemment en tête de façon écrasante 4 077 968 au 1er décembre, suivie des États-Unis 331 747, puis des pays francophones Belgique 226 623, Canada 206 649, Polynésie française 125 795, Suisse 114 189, Algérie 81 283, Maroc 51 353, Tunisie 33 133, La Réunion 25 273, Nouvelle-Calédonie 19 332, Guyane française 5 134.
Chez les Européens, ce sont dans l’ordre Allemagne 86 777, Italie 41 783, Royaume-Uni 40 254 (notons le peu d’intérêt de ce grand pays), Espagne 37 917, Pays-Bas 33 903, Pologne 15 228.
Dans le reste du monde, les plus peuplés : Brésil 27 858, Russie 20 738, Mexique 11 915, Australie 11 558, Japon 10 823, Turquie 7 722, Ukraine 6 637, Inde 6 527 (seulement), R.A.S. chinoise de Hong Kong 3 450, Arabie saoudite 3 207, Corée du Sud 3 064, Chine 2 120 – le plus probablement les expatriés.
Vais-je poursuivre ?
Probablement. Peut-être pas tous les jours, prenant une semi-retraite si nécessaire.
Et si la survenue d’une moraline intolérante ou d’un gouvernement traditionaliste autoritaire ne vient pas remettre en question la liberté de s’exprimer.
Donc, pour le moment, à demain !