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Autres temples népalais

Le petit-déjeuner d’œufs frits, de toasts et de thé au lait nous leste pour la (demi)-journée. L’étape début par une descente en forêt jusqu’au monastère de Nage Gompa (gompa veut dire monastère) où nous accueille une nonne bouddhiste en robe grenat. Elle s’est faite moniale à l’âge de treize ans.

ferme valle de katmandou nepal

Un vieil édenté tourne inlassablement autour du monastère, un moulin à prières tournoyant lui-même à la main, en marmonnant une suite presque inintelligible des syllabes sacrées qui tournoient : « Aum mani padme aum ». « Aum » est la fin et le commencement, le cosmos. « Je salue celui qui est assis sur la fleur aux mille pétales ». Dans le monastère, derrière une vitre, figurent Bouddha, le Sakyamouni historique, Padmasambhava qui a porté le bouddhisme au Tibet et est représenté avec de fines moustaches, et le Karmapa, chef d’une secte tibétaine bouddhiste. Les temples comprennent toujours une multitude de figures sacrées. Tara nous dit que dans les Vedas il y aurait « trois milliards » de dieux ! (Je n’ai pas vérifié, c’est un peu long à compter).

nepal tara nage gompa

Elle nous explique un peu le bouddhisme, à cette époque, je n’y connaissais presque rien. Le Bouddha historique est né au Népal, dans le sud du pays. Sakyamouni est son nom, il signifie le maître (mouni) du clan Sakya. Son prénom est Siddartha. « Bouddha » signifie l’Éveillé, celui qui a pris conscience, « bodi » est l’intelligence. Il était prince et a eu une illumination à seize ans en découvrant la réalité de la vie : la maladie, la vieillesse et la mort. Il n’a eu alors de cesse de découvrir la vérité de l’existence et de méditer sur la sagesse qui permet de sortir du cycle des renaissances et des morts. Quant à Krisna, le bel adolescent représenté en bleu qui séduit les bergères, il est la huitième incarnation de Vishnou. On le fête au Népal mais la secte connue en occident est une invention américaine, selon Tara. Les fidèles effectuent dans le temple une offrande de beurre de yack qu’ils font brûler dans des bols à l’aide d’une mèche. C’est fumeux et nauséabond, surtout lorsque le beurre a ranci. Mais la lumière est belle, petite et animée comme une âme, flamme vivace qui symbolise l’espérance.

Dans le temple, avant de le quitter, Tara allume une bougie pour chacun d’entre nous, devant les bols à offrande emplis d’eau pure, offrandes miroirs où chacun fait venir ce qu’il veut.

nepal panorama

À la pause de midi, Tara poursuit sur le bouddhisme et ses monuments. Nous irons voir le grand stupa de Bodnath. Autour du stupa il y a beaucoup de moinillons. Ils vont à l’école au Népal jusque vers 13 ou 14 ans et choisissent ensuite s’ils veulent devenir moines ou pas. L’intérieur n’est pas creux malgré ses dimensions imposantes. On ne peut pas y pénétrer, c’est le domaine de Bouddha. Mais on peut en faire le tour et même monter dessus. Avant, on fait une offrande à Arati, déesse mère qui protège les enfants des maladies, et à Ganesh, le dieu à la tête d’éléphant qui plaît beaucoup à Christine pour son air débonnaire. Fils de Shiva, Ganesh est dieu du savoir, de la vie, de la famille. Il est heureux, ventre rebondi, bonne tête de pachyderme souvent entourée de fleurs. Sa fête est la plus importante de l’année pour les hindouistes. Il est alors emmené en procession sur un char décoré de feuilles et de fleurs. On jette devant lui des noix de coco. Symboles de persévérance, ces fruits évoquent aussi les difficultés que l’on doit briser. L’hindouisme, comme Gide, recommande de faire craquer ses gaines.

nepal ferme

Le repas est préparé par nos cuisiniers qui suivent le trek à pied en emportant sur leur dos tout leur matériel. Ils nous ont préparé ce midi une assiette traditionnelle de riz et de légumes mijotés au curry, de fanes vertes cuites à l’eau comme des épinards, et la viande. Le soir, il s’agit de vrais morceaux ; à midi elle consiste en provision apportée depuis la France : saucisson, jambon séché ou fromage. Les plats repassent toujours, la tradition est de deux services coup sur coup. Christine en reprend à chaque fois et je lui en fais malicieusement la remarque. Son tour de taille et sa carrure sont déjà marqués par l’embonpoint et elle risque de finir son existence sous la forme d’une barrique, lui dis-je avec emphase. Elle rit et reprend du dessert, ce qui ne porte pas à conséquence puisqu’aujourd’hui ce sont des quartiers d’oranges épluchés par nos cuisiniers aux petits soins mêlés à des quartiers de pommes. La marche donne soif. Nous buvons du thé avant le repas, puis après. À ce régime et avec l’humidité ambiante, l’eau de la gourde est presque inutile la journée. Les étapes de marche sont courtes et faciles. Dans ce trek, nous sommes gâtés. Les sherpas qui nous accompagnent la journée vont devant et derrière le groupe pour que nul ne se perde. Si quelqu’un a envie de pisser, il est attendu.

nepal valle katmandou thana dara

Nous descendons vers Katmandou par la crête du Dana Dara. Le bassin où se situe la ville est dans la brume. Le soleil la fait lever peu à peu, à mesure que la journée avance. Un soleil fort lorsque nous sommes au-dessus des nuages. Nous traversons quelques fermes réduites à un bâtiment d’habitation devant lequel s’étend une cour sur terrasse. Nous pouvons sacrifier aux photos typiques de gamins et de paysannes. Je ne peux cependant m’empêcher de songer que la prise de vues en ligne à cinq ou six à la fois, fait un peu vautour. Seule Françoise est plus naturelle. Elle parle, elle sourit, elle caresse les enfants, fait des gouzis-gouzis aux bébés, flatte les mères – et prend la photo. Cela passe mieux. Mais Françoise est une maîtresse femme, elle est plus âgée que nous, dirige une boutique de mode masculine chic dans Paris, place de la Madeleine, et finance la scolarité d’un enfant népalais dans un village international du pays.

gamin en guenilles nepal

Je me contente de sourire et c’est déjà plus détendu. Je pratique comme je peux cette forme de relation-minute à mesure que nous passons. C’est ainsi que je capte la photo d’un petit en tongs, manches arrachées, col déchiré et pantalon informe, mais l’air grave et le teint caramel. Il est nu sous ces hardes, mais chaud et heureux. Heureux d’exister, tout simplement. Cette évidence me pénètre tandis que je lui souris et que je vois son visage soudain s’éclairer comme l’aurore sur la montagne.

nepal temple gokarneswar

Le temple bouddhiste de Gokarneswar est très simple, élevé au bord de la rivière Bagmati, eau sacrée où se font les crémations parce qu’elle se jette dans le Gange. Une bande d’enfants rieurs nous accompagne. Un gamin assez beau d’à peu près dix ans porte une boucle en or à l’oreille gauche. Non sur le lobe, mais au sommet. Tara me dit que c’est un porte-bonheur que l’on met aux enfants très tôt et qui est réputée chasser les maladies.

gosses nepal gokarneswar

Le temple est soutenu par des poutres de bois sculpté et entouré de statues en pierre de divinités. On fait le tour de l’édifice dans le sens des aiguilles d’une montre pour aider la création à tourner dans les normes. Ce bois ouvragé est superbe. Tara raconte chaque scène, mais on se perd vite dans ce foisonnement innombrable du panthéon local.

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En promenade au Népal

Le petit-déjeuner se compose d’omelette et de toasts, arrosé de jus d’ananas. C’est très anglais – à la réflexion, plutôt américain. Le départ est très lent, à pied, parmi les terrasses. Une école agronomique dresse ses arbres fruitiers et ses serres. Puis le sentier suit la colline. L’Himalaya étale son panorama. Pendant la marche, j’échange quelques impressions avec Christine, chercheur au CNRS en anthropologie. Elle me parle de ses fouilles en Mauritanie et des australopithèques dont elle étudie les os.

trek au nepal

Nous pique-niquons sur le plateau d’Ahale Dara. Le soleil a consenti à se lever et chauffe vite l’atmosphère. Contraste des ombres sur les terrasses. Vert tendre de ce qui y pousse. Un garçon aux cheveux courts porte un vieux pull couleur de terre, à col en V, à même la peau. Sa maison est perchée sur une hauteur et domine la vallée. Il a toute l’année le spectacle des montagnes glacées au loin qui étincellent sous le ciel bleu. Des enfants qui habitent une terrasse plus bas viennent nous observer. Ils sont de petite taille. À l’un on donnerait deux ans – il en a six ; à l’autre six ans – il en a huit. Un treize ans va pieds et jambes nues. Les filles qui viennent peu après font plus leur âge, dix ans. Le jeu est de questionner Tara qui traduit et nous fournit les réponses des enfants. Nous leur donnons des raisins secs et des barres Granny.

gamins nepal

Nos sacs lourds sont portés à dos de sherpas. Certains font très jeunes mais, vu la confusion dans laquelle nous sommes sur les âges réels des enfants, le plus juvénile a au moins dix-huit ans. C’est un Gurung au squelette fin, aux traits presque chinois, qui porte le sac de Christine entre autres. Tous marchent en tongs ou en baskets et portent trois sacs polochon à la fois, retenus par une corde sur le front.

porteur nepal

L’étape du jour est courte. Nous campons à 2700 mètres d’altitude, face aux Himalaya, à flanc de colline. Le village en bas étale ses terrasses où des paysannes et leurs filles très jeunes coupent des herbes en robes très colorées. Elles n’ont pas l’habitude de voir ici des étrangers, nous dit Tara, et elles en sont très curieuses.

travail aux champs nepal

Dès le coucher du soleil, rose sur les dents himalayennes, il fait froid. Très froid même. Les népalais allument un feu, bien que le bois soit rare et qu’il soit interdit d’en couper pour éviter le déboisement. Celui que nous utilisons a été bien été coupé quelque part, mais notre « morale » est sauve car il a été acheté au village.

himalaya nepal akani

La conversation ce soir roule sur les histoires de fantômes. Tara en a vu un dans sa maison de Katmandou. Et elle connaît un sherpa qui a vu le yéti ! Tara est la femme népalaise de l’un des fondateurs de Terre d’Aventures. Apparentée à la famille royale, elle a 33 ans et un petit garçon de trois ans qu’elle a prénommé Raoul. Comme nous nous étonnons de ce prénom peu usité en occident, elle nous précise qu’il s’agit de l’unique prénom qui existe en français comme en népali ! Rahula était le prénom du fils du Bouddha Sakyamouni lui-même. Tara est vive et joyeuse, porte attention à chacun ; elle est toujours prête à nous satisfaire pour nous faire aimer son pays ; elle a toujours le sourire, même si elle reste sensible à nos humeurs. Un maître japonais ami de son père lui a enseigné un art martial. Elle nous raconte des légendes religieuses et des anecdotes personnelles dans un français approximatif et imagé. C’est tout à fait charmant, d’autant qu’elle zézaie, à notre grande joie quand elle s’exclame « c’est zénial ! » – ce qui est son expression favorite.

Nous commençons timidement à nous exprimer en népalais. Nous retenons quelques expressions comme « tato pani », l’eau chaude ; « didi », la grande sœur, terme par lequel on s’adresse aux filles ; « taï », grand frère pour les garçons ; khoum », la carapace en bambou contre la pluie, que nous avons observé hier sur le dos d’une fillette ; « doko », la hotte à porter des paysannes cueillant les herbes de ce soir ; « babou », le bébé très petit garçon comme hier soir.

nepal reveil sous la tente

Nous dormons sous la tente. C’est humide, mais chaud au bout de quelques instants de présence.

Au deuxième matin du monde, nous sommes réveillés par les népalais avec une tasse de thé. Un peu plus tard, arrive à la porte de la tente une bassine d’eau chaude pour chacun des deux occupants. C’est le grand luxe avant même le petit-déjeuner ! Le soleil brille superbement aujourd’hui. Il fait déjà chaud à neuf heures du matin. Le porridge anglais, préparé avec le thé du matin est farineux, gluant et tremblotant à souhait. Mais le goût anglais n’est pas le mien en ce domaine.

nepal himalaya

La marche débute à flanc de pente pendant un long moment. Puis nous grimpons de terrasse en terrasse. Il y pousse du blé, encore en herbe. En haut de cette succession de terrasses cultivées s’élève une maison où vivent deux familles : ce sont deux frères mariés, et dix enfants s’agglutinent autour de nous et nous sourient. Ils vont pieds et jambes nus, comme d’habitude. Ils ont les yeux noirs, le visage un peu mongol. Nous leur donnons des friandises. Tara nous apprend que le gouvernement va racheter leurs terres pour en reboiser les pentes. La famille a d’autres terres plus bas. Nous effectuons une pause photos. Les enfants sourient mais restent timides et réservés devant ces grands diables au long nez qui émettent des mots bizarres dans une langue inconnue.

La randonnée se poursuit dans la forêt, par une sente à peine tracée que la pluie des jours derniers à rendue glissante. La mousse pend des arbres en lianes. On se croirait dans la jungle des bandes dessinées. Odeur de fermentation, de pourriture parfois. Des essences inconnues en nos pays se dressent ici naturellement : des rhododendrons et de grands arbres aux larges feuilles brillantes qui servent d’assiettes aux indigènes.

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Trek en vallée de Katmandou, premier jour

Le premier jour d’un trek, le rangement des sacs est toujours une opération délicate. Il faut prévoir léger celui que l’on porte la journée, bien emballer le fragile du sac lourd que l’on confie aux porteurs. Ne connaissant ni le pays ni le climat, on ne sait trop quoi prendre ni quoi laisser pour le soir.

La pluie tombe toujours : la cape et le surpantalon sont bienvenus. Mais il fait bon à Katmandou, « il ne neige jamais » nous dit Tara : huit cents mètres plus haut et quelques heures plus tard, nous regrettons le pull supplémentaire jugé trop lourd, comme le bonnet et les gants, extravagants ! Oubli vital. La veste en tissu aluminisé, que j’ai achetée récemment pour son faible encombrement, trouve ici sa pleine justification.

nepal minibus embourbe

Nous commençons par un bus, puis nous allons à pieds, parce que le minicar japonais Hiace dérape sur la boue du chemin. Nous visitons le temple d’Icangu dans la brume et sous la pluie persistante. Les toits religieux dégoulinent, les arbres pleurent de toutes leurs branches et les enfants rieurs vont emmitouflés jusqu’au cou dans leurs hardes superposées. Nous croisons une petite fille sous une hutte portative, un grand plastique pris dans une armature d’osier tressé.

nepal fillette armature contre la pluie

Les grands arbres de la forêt se perdent dans la mousseline. N’était le froid humide, je verrais bien ici glisser quelques jeunes filles hamiltoniennes… mais elles seraient trop peu vêtues pour le climat.

nepal arbres

Après un village en terrasses, nous marchons dans la forêt parmi des eucalyptus, des rhododendrons et de hautes fougères. Nombres d’arbres me sont inconnus. C’est une belle forêt où rôdent – paraît-il – des « tigres » et des perroquets. Cette traduction approximative ne doit pas nous laisser penser que le fauve du Bengale de six mètres de long des moustaches à l’extrémité de la queue rôde par ici. Il s’agit plutôt de chats-léopards, de civettes ou de divers chats sauvages. Tara nous raconte que ces « tigres » sont protégés et que l’un d’eux, endormi dans un poulailler de Katmandou, repus de volailles bien grasses, a dû être réveillé à coups de fusil. Rassurez-vous : il n’a pas été transformé en passoire, mais chassé dans une cage et emmené au loin.

nepal terrasses vers kakani

Nous pique-niquons au temple très coloré de Jamacok, en hauteur. Assis dans le brouillard, la pluie et le froid, nous mangeons humide et froid. Nous reprenons le camion pour descendre car le temps n’incite pas à la marche. Le moteur grimpe les routes à flanc de vallée. Les champs sont cultivés en terrasses, minuscules, et ce patchwork décore joliment le paysage, le civilise. Nous avons l’impression de contempler de haut une maquette toute en courbes de niveaux. Poussent là le riz, la pomme de terre, l’orge, sur quelques mètres carrés à la fois. La subsistance d’une famille.

nepal stupa jamakok

Pluie, pluie, pluie toujours. Depuis l’hôtel Taragon, dans Kakani, Tara nous avait promis un superbe panorama sur les montagnes : rien à faire, la brume s’épaissit et l’eau du ciel se déverse encore et toujours. À cause de la pluie, l’électricité a été coupée dans le village tamang où les constructions traditionnelles sont en briques et tuiles. Mais la tradition se perd et l’on construit désormais en parpaings et ciment.

Nous prenons le thé, avant de nous installer dans les chambres humides. Comme l’eau noie le paysage et inonde la rue, nous jouons en société jusqu’au repas. Le temps de lier connaissance avec le groupe. Nous dînons de légumes tandoori, de curry de poulet, de riz dal (sauce aux lentilles). Le gamin de l’hôtel qui peut avoir six ans va pieds nus malgré le froid. Il ne porte d’ailleurs qu’un tee-shirt, un short, et un tablier qui lui laisse le cou très découvert. Il s’est juché sur les genoux de son père et rit sous ses caresses. La scène est tendre et gentille.

La nuit est glaciale. Pas d’électricité : pas de chauffage. Seule l’énergie interne nous réchauffe, ou la chaleur animale de l’autre. A la nuit, la pluie s’est arrêtée. Le vent s’est levé qui a chassé les nuages. Les étoiles brillent comme des clous dans le ciel. Je retrouve avec plaisir mon duvet cloisonné de thinsulate double à capuche, avec son drap de coton et son sur-duvet coupe-vent. Je rajoute la combinaison Damart et des chaussettes !

Nous sommes réveillés à six heures le lendemain matin parce que le jour se lève et que l’aurore sur les montagnes est magnifique. Une demi-heure plus tard l’œil se réjouit. C’est la fête sur les sommets. L’Himalaya rosit, immense, dressant ses dents pointues sur le ciel bleu soutenu. Les neiges éternelles, éclatantes de blancheur, accrochent quelques nuages. La lumière est transparente, épurée par le vent de la nuit. Ampleur de l’aube, aube du monde. La glace au loin, sur les pics, est aux yeux d’une acidité de cristal.

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Flamboyant automne à Paris

L’automne flamboie à Paris en ce moment.

palais du luxembourg automne paris

Les arbres s’effritent en rideau orangé.

rideau de feuilles paris luxembourg automne

Les feuilles font comme une neige dorée sur le sol.

neige doree paris luxembourg automne

Les kids jouent avec joie dans cet or odorant.

gamin paris luxembourg automne

Le temps est bon, il fait presque chaud, en tout cas les cols s’ouvrent largement.

chaleur automne gamin paris luxembourg

Les adultes lisent au soleil.

automne paris luxembourg

La lumière d’or se filtre par les feuilles.

feuilles paris luxembourg automne

Les arbres en sont tout colorés, jetant leurs derniers feux.

feuilles de marronnier paris automne

Jouer tant qu’il en est encore temps.

kid paris luxembourg automne

Se reposer dehors, à deux sur les bancs.

paris jardin du luxembourg automne

 

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Michel Onfray, Traité d’athéologie

michel onfray traite d atheologie
Comme d’habitude, Michel Onfray est polémique donc brillant – et excessif donc partial. Il « traite » les religions comme un gamin « traite » un autre en cour d’école : ce n’est pas faux, ce n’est pas vrai. Mais parfois plein d’humour, telles ces « volailles béates » pour désigner les anges (p.138). Ce livre est donc intéressant à lire, mais un peu court pour un Traité qui vise à faire le tour de la question.

Il structure son propos en 4 parties :

La première montre comment être athée, ce qui ne signifie pas nihiliste.

La seconde traite des trois monothéismes issus du Livre : le juif, le chrétien, le musulman.

La troisième insiste sur le christianisme, depuis la cristallisation du mythe Jésus (a-t-il vraiment existé, celui dont le nom Jésus signifie Destin et qui a été enseveli par d’Arimatie qui signifie Passeur vers l’au-delà ?) jusqu’à la haine du sexe, des femmes et de la vie par impuissance sexuelle de « l’Avorton de Dieu » (c’est ainsi que saint Paul se nomme lui-même).

La quatrième partie dissèque les théocraties, alliance du sabre et du goupillon, depuis Constantin de Byzance jusqu’à Khomeiny et George Bush.

« La notion de ‘Dieu’ a été inventée comme antithèse de la vie », déclare Nietzsche en exergue du livre. Dieu est en effet tout ce que l’homme n’est pas : beau, bon, bien, immortel, universel, omniscient… Le Coran lui attribue même cent noms dont seuls 99 sont connus ici-bas. L’antithèse de Dieu est le Diable, qui est bien de ce monde, donc mélangé de beau et de laid, de bon et de mauvais, d’immortel et de mortel, d’universel et de particulier, d’omniscience et d’ignorance…

En fait, ‘Dieu’ est le fétiche positif du dualisme qui sépare la chair et l’âme, la matière et l’esprit. Une antique division aussi vague et aussi tranchée que gauche et droite de nos jours. Onfray poursuit ici sa « contre-histoire » de la philosophie, Héraclite et Épicure contre Platon et sa suite jusqu’à Badiou, en passant par Hegel, Marx et les structuralistes. Si Dieu n’existe pas, les dieux existent, comme le communisme, le socialisme, l’écologisme, le droitdelhommisme… Toujours le Blanc contre le Noir dans cette mentalité formatée en noir et blanc. Qui n’est pas avec nous est contre nous, qui n’est pas de gauche est forcément (d’extrême) droite ou (ultra) libéral : on ne peut rien être à demi chez les petits esprits.

Car toute croyance est hors raison. L’être raisonnable ne peut rien argumenter contre la foi : elle est, se ressent dans l’intime, ne se discute pas. Michel Onfray n’a rien contre les croyants, il montre la beauté de la prière d’un musulman simple face à la lune au désert, en direction de La Mecque. La foi a permis de belles choses, comme les cathédrales et le chant grégorien. Mais il y a un fossé entre la croyance, personnelle, intime, et la religion, collective, institutionnelle, totalisante.

La religion s’impose, impose, crée l’impôt, punit. Surtout alliée au pouvoir politique ! Constantin l’empereur byzantin fait brûler les païens et leurs bibliothèques – au nom de Dieu – tout comme l’État islamique détruit Palmyre et les manuscrits non conformes au canon figé de leur Allah islamiste. Hitler admire l’église catholique et la foi combattante d’un Jésus chassant au fouet les marchands (juifs) du temple; Staline a pris modèle sur l’organisation hiérarchique de l’Église pour bâtir son parti de croyants « d’avant-garde » dont il était le pape.

Michel Onfray reprend les critiques des (juifs) Saul Friedlander et Daniel Goldhagen sur Pie XII et les complaisances catholiques envers les dictatures fascistes, nazies et conservatrices. Peut-être sans recul, tout au goût de la polémique : n’est-il pas compréhensible qu’un historien juif soit partial sur le nazisme ? Faut-il pour cela le croire sans critique ?

Combien de catholiques (et de protestants) ont – malgré Pie XII – sauvé des Juifs, enfants, adultes et familles entières ? Combien d’évêques se sont insurgés, au point de faire reculer Hitler sur certains points (hélas pas sur sa haine hystérique des Juifs, qui rencontrait le mythe du Peuple déicide) ? Pourquoi tant de familles nombreuses chez les catholiques, si ce monde-ci trop matériel est haï ? Faire des enfants, en pays riche, est-ce montrer une particulière horreur de la vie ? Combien de juifs adeptes de l’intelligence ici-bas, critiques aigus des dérives de la modernité et chercheurs scientifiques aussi, s’ils n’aspirent qu’à quitter ce monde pour l’au-delà ? Combien de musulmans qui prennent l’islam comme une foi, certes, mais surtout comme une discipline de vie qui les préserve de l’esclavage du consumérisme mené par la frivolité, la mode et la dépense dans l’excès : alcool, drogue et sexe à tout va ?

Il y a les intégristes de chaque religion, qu’il faut combattre et dont l’auteur détruit fort l’image de son ironie acide. Il y a les « pouvoirs » archaïques qui font pression sur les gouvernements et les opinions pour moraliser les mœurs : contre l’avortement, contre le préservatif, contre le mariage gai, contre les torses nus… Il y a aussi les curés pédophiles dont, curieusement, Michel Onfray n’a pas encore fait (à la date de publication du livre en 2005) son dada. Sans parler des viols psychopathes et des « mariages » forcés de fillettes de 9 ans « pour faire comme le prophète » – sous Daech.

Les Français, peuple laïque depuis deux ou trois siècles, sait faire la part des choses entre Dieu et César, entre le bon vivre et la discipline. Il est utile de rappeler combien « Dieu » peut n’être qu’une névrose collective, comme le montrait Freud. Mais ce livre de combat ne peut être qu’une étape négative vers d’autres ouvrages positifs. Mieux vaut dire comment s’extirper de l’obscurantisme et de la moraline que de dénoncer, une fois de plus, les ravages du trône et de l’autel.

Contre la religion, mieux vaut lire et méditer Nietzsche : lui, au fond, a bien tout dit – et plus brillamment à mon avis.

Michel Onfray, Traité d’athéologie – Physique de la métaphysique, 2005, Livre de poche 2006, 315 pages, €6.90
Les autres livres de Michel Onfray chroniqués sur ce blog

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Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer

mark twain oeuvres pleiade
Une belle aventure de gamins dans la première moitié du XIXe siècle au bord du Mississippi. L’auteur, père fondateur de la littérature populaire américaine, né en 1833 sixième de sept enfants, a passé sa jeunesse de 4 à 18 ans dans le village d’Hannibal au bord du grand fleuve. Il en a fait St Petersburg pour Tom Sawyer. Le village, c’est la famille, même pour Huck Finn qui n’en a pas ; le fleuve, c’est l’aventure, le grand large, le rêve d’être pirate ou brigand. Ainsi l’enfance est-elle constamment tiraillée entre confort et audace, tendresse et courage, discipline imposée et démon de ne pas tenir en place.

Les jeunes personnages des garçons Tom et Huck, des filles Becky et Amy, sont vrais; ils sont tirés de la réalité et du talent de conteur. Si Tom saute la palissade plutôt que de sortir par la porte ouverte, les garçons d’aujourd’hui en font autant, j’en ai un sous les yeux, 11 ans, qui ne manque jamais d’escalader la grille plutôt que de tourner la poignée. Il a besoin d’exercer ses muscles, de dépenser son énergie prépubère, jouant volontiers en tee-shirt à col bayant par douze degrés dehors. Tom, dont la tante a cousu le col de chemise à sa veste pour qu’il ne se débraille pas, le découd en sortant de chez lui : comme tous les jeunes garçons en croissance constante, son corps supporte mal les contraintes vestimentaires.

tom sawyer fait boire le chat

Samuel Clemens s’est fait appeler Mark Twain à 20 ans avant de passer son brevet de pilote de bateaux à vapeur sur le Mississippi en 1859. La « marque deux » signifie qu’il reste deux brasses sous la quille, juste de quoi passer les hauts fonds qui ne cessent de bouger sur le fleuve. Tom et Huck tous les deux sont l’auteur, les deux faces qui le tiraillent depuis l’enfance – les deux faces du peuple américain depuis les origines : le conformisme moral et la vie sans entraves, la Bible et l’existence de pionnier.

Tom est orphelin, vaniteux, malicieux, qui aime qu’on s’intéresse à lui, mais il se montre aussi courageux et généreux ; Huck est fils d’ivrogne, en guenilles, discret et naïf, plus hédoniste que rebelle, heureux de sa complète liberté au jour le jour. Les gamins aiment aller sans contraintes, pieds nus dès le printemps, se frottant aux épines et aux pierres en escaladant les murets, s’éraflant la peau comme les habits et aimant ça, étouffant sous les vêtements qu’ils débraillent, déchirent et salissent sans souci, n’hésitant pas à s’en dépouiller pour se baigner dix fois par jour ou jouer nus aux Indiens, ornés de bandes de boue sur le torse. « Ces fichus habits qui m’étouffent », dit Huck à Tom, « on dirait qu’il n’y a pas d’air qui peut passer à travers ».

kuck finn et tom sawyer film Selznick 1938

Cette liberté fait vivre Huck le gavroche dans un tonneau, comme Diogène, se nourrissant de ce que les gens lui laissent par gentillesse ou en échange de services rendus. Tom, lui, est flanqué d’une tante sévère au cœur d’or, d’un petit demi-frère Sid, enfant modèle et cafteur, et d’une cousine adorable qui est un peu sa grande sœur. Il est amoureux d’Amy, puis de Becky (fille de juge), pour laquelle il se fera fouetter avant que le couple ne se perde lors d’une fête dans une grotte, trois jours durant. Le garçon révélera sa noblesse et sa vaillance en persévérant, protecteur, pour trouver la sortie malgré la fatigue et la faim. Mais il n’aura pas hésité, avant cet exploit, à fuguer près d’une semaine sur une île du fleuve avec ses deux compères Huck et Joe, vivant à l’aise comme des pirates, nus tout le jour et dormant à la belle, même sous un orage formidable qui les trempe comme une soupe.

tom sawyer statue

Ils seront aussi témoin d’un meurtre dans le cimetière à minuit, Tom témoignant in extremis pour sauver l’accusé innocent, Huck prévenant juste à temps les voisins d’un crime prêt de se commettre. Joe l’Indien (le coupable) représente tout ce que la sauvagerie peut avoir de fascinant et d’angoissant dans ce pays encore neuf. Ils trouveront un trésor, le magot amassé par l’Indien plus celui d’une bande trouvé dans une cachette. Mais si Tom finit par épouser la civilisation avec la fortune, la fille et son adoption par le juge, Huck reste ce pré-soixantuitard qui préfère l’ici et maintenant à l’accumulation pour l’avenir. Cigale plutôt que fourmi, libertarien plutôt que capitaliste, naturel (volontiers naturiste) plutôt que citadin. Il s’épanouira dans un second tome.

tom sawyer joue nu aux indiens

Les enfants pensent à la mort, se demandent si l’on tient à eux, sont soucieux du regard des autres – en bref, ils pensent à l’amour. Tom surtout cherche à se mettre en scène, à composer les scénarios des aventures qu’il fait jouer à la bande de garnements dont il est évidemment le chef, et à faire de beaux discours pour les raconter ensuite en enjolivant son rôle. Il est l’auteur du livre, il est le bon vendeur américain, il est le gamin éternel. Ce trait de personnalité n’est pas pour rien dans l’attachement que l’on a pour lui.

L’éditeur anglais a prédit que le livre plaira aux jeunes garçons mais aussi aux philosophes et aux poètes. Il est devenu un classique même si Aventures d’Huckleberry Finn, qui suivra, est mieux réussi, et si l’hypocrisie du politiquement correct censure impitoyablement le mot « nègre » qui apparaît plusieurs fois. Comme s’il suffisait de bannir un mot pour que la chose disparaisse… Les relations de la police américaine avec les Noirs de nos jours prouvent qu’il n’en est rien, même si on les appelle Afro-Américains, ils n’en restent pas moins affreux Américains dans la (bonne) conscience collective.

Nous sommes avec Tom dans le paradis de l’enfance, toujours à la lisière du dressage social et de la liberté sauvage du corps et des pulsions. Cette tension fait tout le sel de la vie rêvée des jeunes garçons. Mark Twain écrit pour les petits Américains ce que Robert-Louis Stevenson écrivit pour les petits Anglais : son île au trésor.

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, illustrations originales de True W. Williams, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00
Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Garnier-Flammarion 2014, 288 pages, €5.40
Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer suivi de Les Aventures de Huck Finn, format Kindle, Amazon media, 1655 Kb, €1.94

DVD Tom Sawyer, 1973, réalisation Don Taylor avec Jodie Foster et Johnny Whitaker
DVD The Adventures of Tom Sawyer, 2002, réalisation George Cukor, avec Tommy Kelly et Ann Gillis, Prism, €4.78

Les œuvres de Mark Twain chroniquées sur ce blog

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Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu

jean d ormesson au plaisir de dieu
Après avoir traité l’empire, avant de traiter le Juif, l’auteur se lance dans la gloire de la famille. L’idée du roman est née du choc de la vente en 1967 du château de Saint-Fargeau qui appartenait à ses ancêtres depuis le 19ème siècle. Il fait de la pièce d’eau, dans le parc, le lieu symbolique d’une révolution : celle, au sens des astres, qui ramène tout le monde à son point de départ. Mais ainsi Dieu le veut…

Ces « faux souvenirs peuplés de détails authentiques » forment un vrai roman. Le narrateur, né en 1904, ne se confond pas avec l’auteur, né en 1925. Mais l’un comme l’autre sont des observateurs un tantinet dilettantes, un tantinet philosophes. Méditer sur le temps qui passe, sur l’obsession des dominants à ne rien vouloir changer – ce qui se comprend -, sur l’avenir qui s’élargit comme le passé, laissant seul le présent comme la pointe du cône au milieu du sablier… Il y a de tout cela dans cette ambition de décrire une famille : « la » famille traditionnelle, catholique, aristocratique. Quiconque voudrait faire l’effort de comprendre par le dedans les « résistances » actuelles au mariage gai et autres remises en question des mœurs anciennes, pourra lire utilement ce livre : tout y est dit !

Le grand-père a connu les trois guerres contre les Allemands ; il a toujours été en retard d’une génération sur la politique : monarchiste au temps de la république, pétainiste au temps de la résistance, républicain au temps de l’anarchie gauchiste post-68. « La pyramide, l’obélisque, l’Esprit saint et le Saint-Père, le principe du chef, la famille, la nature nous convenaient assez bien. La spirale, la démocratie, l’homosexualité, la dialectique, le symbolisme, l’impressionnisme, l’art moderne et abstrait, André Gide plus tard et Renan de son temps, nous les vomissions de notre bouche », dit joliment l’auteur, p.718 Pléiade.

Est-ce le destin d’une « famille » que de vouloir à tout prix être du temps d’avant ? Mais lorsqu’on ne comprend pas le siècle, alors c’est « Dieu » – formule miracle qui explique l’inexplicable. Le « plaisir » de Dieu est de n’en avoir aucun, d’être aussi indifférent, aussi traître et aussi bienfaisant que s’il n’existait pas. D’ailleurs, qui sait ?

Il y a de la force des choses dans cette devise inerte, un ‘tout est bien’ qui est un lâcher prise en même temps qu’un devoir, une soumission à l’ordre du monde qui ne va pas sans combat. « Le responsable, c’était Dieu » p.718 – ce qui dispense de penser, en même temps que de se sentir coupable. Aucun doute ne vient hanter les consciences quand tout est codifié et écrit. Le grand-père réactionnaire et l’arrière-petit-fils gauchiste sont l’un comme l’autre dans cette même soumission à ce qui va. « Qu’est-ce qu’ils auraient pu faire, l’un et l’autre, de la liberté de penser et de la tolérance ? Puisque, l’un et l’autre, ils détenaient la vérité. Dieu et le roi d’un côté, Marx et Engels de l’autre, il n’y avait pas de place dans leurs systèmes pour les criminels et les imbéciles qui s’obstinaient à défendre l’erreur, l’hérésie, le schisme ou le plaisir de vivre » p.1049. Ni intelligents, ni ambitieux, ni créateurs, les membres de la famille se contentent du minimum : survivre, transmettre, faire ce qu’il faut. Sans plus. Avec tous les errements de leur siècle, au point qu’un débauché veuille se faire curé avant de virer communiste, puis gaulliste… et de retomber dans les bras de la religion une fois la vieillesse venue. Un tour de pièce d’eau et tout est joué.

L’auteur, souvent un peu long et complaisant, surtout dans les derniers chapitres, a pour ambition de « réconcilier le passé et l’avenir » (p.1079). Il justifie la famille comme tribu qui formate, détaille « le rôle positif » de l’aristocratie durant les siècles, comme on le dit aujourd’hui de la colonisation. Il se défend, la morale d’aujourd’hui n’ayant rien à faire dans les époques passées – critique trop facile commises par ceux qui profèrent les jugements les plus radicaux de la paille d’hier chez les autres, pour ne pas voir la poutre de leurs immoralités d’aujourd’hui. Chaque chose était en son temps comme elle devait, « au plaisir de Dieu » si l’on veut, dans la réalité en tout cas. « C’est cet esprit de la famille que j’ai voulu perpétrer à travers le changement des esprits et des mœurs, et à travers le temps » p.1068.

A la fin des années 1970 est sortie de ce gros roman une série TV que l’on peut encore regarder, si l’on en croit les commentaires des fans. Pour ma part, je lui préfère le livre, certes épais, mais qui laisse libre l’imagination. Bien que l’auteur ait répugné à finir et étiré trop de pages inutiles sur la fin (une soixantaine, disait Paul Morand, il est vrai « homme pressé »), de longs traits d’époque vous captivent au point d’oublier le présent. Le tout raconté dans un style classique aux amples périodes, plus souple que dans la Gloire de l’empire, qui est un vrai plaisir de lire, à défaut de Dieu.

Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu, 1974, Folio 2015, 640 pages, €9.50
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00
DVD, Au plaisir de Dieu, réalisation Jacques Dumesnil, coffret de 4 DVD Koba films 2006, €27.90

Les livres de Jean d’Ormesson chroniqués sur ce blog

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Ça remue à Tahiti

Durant mon absence prolongée cet été, il s’est passé des évènements. Heureusement qu’à mon retour on m’a colporté des ragots. Pour le dernier, il s’agissait d’un vieil homme qui possède de nombreuses terres bien qu’il en aurait déjà comblé ses enfants. Mais l’avidité est un vilain défaut. Une de ses petites-filles, effrontée, à la voix puissante aurait – dit-on – conçu un plan machiavélique : il s’agissait de « cloîtrer » le vieux dans sa demeure pour disposer de sa signature et faire vendre ainsi facilement les terres à son seul profit. Bien vu, non ? Mais le vieux n’aurait pas accepté cet « hébergement ». Qu’à cela ne tienne, elle l’aurait alors fait déclarer incapable, et hop cela aurait été dans la poche. Pour faire « officiel et incontestable», les tutelles seraient la « couverture ». L’Harpagon en jupon était satisfait et riait à gorge déployée de son idée de génie. Le vieux n’ayant plus aucune ressource, il s’en serait allé mendier auprès des églises pour manger. Un petit tour de temps à autre et le tour serait joué, gagné ! C’était sans compter que, dans les districts, tout le monde se connait – et que le parau parau (prononcez propro) court très vite et monterait au ciel.

full contact gamins

Beaucoup de violence dans ces premiers jours de juillet. Et la geôle de Papeari qui n’est toujours pas prête à accueillir ses pensionnaires ! A Raiatea (Iles sous le Vent), après une beuverie au komo (alcool illégal artisanal de fruit) il bat sa concubine à mort. Elle n’avait que 20 ans et avait déjà subi des violences par son ex-tane. Ce couple vivait dans des conditions très précaires dans une cabane sans eau, sans électricité. Les témoins ne sont pas intervenus tandis qu’il la battait.

A Raiatea encore, il assassine son voisin à coups de marteau, prend la fuite et se rend 15 jours après à Bora Bora. Ce récidiviste avait déjà été condamné pour assassinat en 2007. Il avait été récemment libéré…

A Rikitea (Iles Gambier) deux hommes se sont battus et l’un a mordu sa victime. C’est l’un des adjoints au maire qui a mordu au visage, front, nez et oreille un retraité militaire de la Légion, tandis que le tribunal statuait sur le sort d’un cultivateur de cannabis pour payer son ice. Une descente aux enfers pour cet ex-champion de jiu-jitsu que le tribunal condamne à quelques années de mise à l’épreuve avec obligation de soins. Cataplasme sur une jambe de bois ?

tahitienne

Le mensuel Tahiti pacifique d’Alex du Prel devient hebdomadaire. Devenu propriété du groupe Fenua Communication d’Albert Moux (stations-service, club de va’a, journaux gratuits, et maintenant TPH) ce journal sera vendu tous les vendredis. AdP reste le directeur de la publication et ce TPH devrait rester fidèle à son grand frère, à savoir de l’info, de l’indépendance, de la neutralité politique – et rire des vicissitudes de nos politiciens. Et tout sortira d’une imprimerie sise à Papara dans la petite zone industrielle : le journal Tahiti infos pour 16 000 exemplaires, le magazine télé Fenua TV de 56 pages hebdomadaire, Tahiti Pacifique lui aussi hebdomadaire, un mensuel féminin, et d’autres plus encore. Les nuits seront courtes si je veux me tenir au courant de ce qui s’écrit et se publie au fenua ! Enfin, juste de quoi vous tenir au courant en vous envoyant quelques lignes de temps à autre.

L’État a versé les premiers 715 millions de XPF de son aide au RST (anciennement RSPF). C’est paru au J.O. Ben, c’est pas trop tôt ! Y avait des conditions pour recevoir ce Kado des contribuables français de métropole, certes, mais on espère que ces Kados seront pérennes, et puis « l’État » a également annulé la dette de la CPS (Sécurité sociale polynésienne) envers les hôpitaux publics parisiens, a aligné le tarif de facturation pour les malades évasanés ou les touristes polynésiens en France sur les tarifs des patients métropolitains. La CPS respire ! C’est que, pour le moment, cette aide en numéraire ne sera reconduite chaque année que jusqu’en 2017… On souhaite ici qu’elle soit prolongée ad vitam aeternam et qu’on n’ait à faire aucune réformes !

Hiata de Tahiti

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Sans la confiance rien n’est possible

Imaginez la méfiance généralisée : aucun échange n’est réalisable, ni désiré. Ni échanges affectifs, ni échanges d’idées, ni échanges de marchandises. Cette analyse est valable dans de nombreux domaines :

  • en psychologie, pour les enfants comme pour les adultes : pourquoi aller vers les autres si « personne ne m’aime » ? Pourquoi rester en couple ? Élever des enfants ? Pourquoi écouter ce que disent mes collègues si personne ne m’écoute, moi aussi ? Pourquoi donner aux autres si on ne me donne jamais rien ?
  • en économie : pourquoi investir si la demande n’est pas là ? Pourquoi dépenser si le chômage menace et la retraite remise en cause ? Pourquoi sortir et voyager si l’on craint des attentats ou l’insécurité ?
  • en culture : pourquoi « se prendre la tête » avec des idées puisque personne n’écoute personne et que chacun est persuadé qu’il a tout seul raison ? Pourquoi lire, pourquoi payer la musique et les films, pourquoi réfléchir puisque le « moi-je » règne en maître ? Pourquoi ne pas tout simplement préférer le divertissement « commercial » (on n’est pas obligé d’acheter) au classique « culturel » ?
  • en science : les « nouveautés » (manipulations génétiques, robots, OGM, additifs alimentaires, nanotechnologies) inquiètent, on en revient à la tradition : conservatisme, moralité, souci du bilan de la recherche, principe « de précaution » ;
  • en diplomatie : pourquoi faire confiance à des inspections si l’on croit son adversaire rusé et menteur ? Pourquoi être aimable avec ses alliés si les opinions publiques et les « petites phrases » des dirigeants sont autant de critiques ? Pourquoi chercher « la paix » quand les activistes ne veulent qu’en découdre ?
  • à l’international : peut-on faire confiance au « Machin » – description de l’ONU par le général de Gaulle – quand il fait la preuve régulière de son inefficacité ? Peut-on se fier au « contrôle » de l’atome civil par une agence internationale quand on constate la prolifération des Bombes un peu partout ? Peut-on « faire la guerre en dentelles » contre des réseaux fanatiques largement financés et pouvant disposer d’armes de destruction massive ? Peut-on travailler efficacement avec ses « alliés » lorsque ceux-ci sont pris la main dans le sac des écoutes de tous les dirigeants ?

La défiance n’incite pas à bâtir pour l’avenir mais à se replier sur soi. Pourquoi ? Parce que l’homme est un être mimétique, comme l’a montré René Girard. L’enfant, comme l’adulte imite les autres. C’est un principe bien connu du bouddhisme, comme des séminaires de vente ou de sécurité, que votre propre attitude influence celle de votre interlocuteur. Selon les leçons de l’économie expérimentale, sanctionnées par (ce qu’il est convenu d’appeler) le Prix Nobel, les boursiers eux-mêmes ne déterminent pas leurs choix d’investissement à partir d’une estimation « fondamentale » (calculable, rationnelle) mais en fonction… de ce que font les autres. A tout moment, le prix ne fait qu’exprimer la manière dont les agents se représentent l’opinion du marché et ses évolutions futures. Ce qui explique à la fois les bulles spéculatives et les atonies durables : convention et mimétisme engendrent une rationalité « autoréférentielle ».

trois gamins

Tout système humain a pour base la confiance, le système libéral plus qu’un autre puisqu’il laisse les individus relativement autonomes par rapport à la religion, à l’État, aux mœurs, aux produits de consommation. Ce pourquoi monte l’individualisme avec la démocratie, et la nudité avec l’individualisme : rien à cacher, transparence totale. L’originalité du capitalisme est de monétiser tout échange et de rendre ainsi très fluide la circulation des biens et services. La monnaie est une mesure abstraite extrêmement liquide qui permet d’acquérir ou de céder sur un marché nombre de choses, y compris des parts d’entreprises. Monnaie et actions ne sont pas des biens réels mais des substituts symboliques : il faut y croire pour avoir confiance dans ce qu’ils représentent. C’est pourquoi inflation et dévaluation font fuir la monnaie, scandales et krachs font fuir les actions.

La méfiance engendre la radicalisation idéologique, on l’a amplement vu dans les années 1930, à la suite des rancœurs de la guerre de 14 et de la crise économique et financière de 29. Dans chaque pays, la tentation est grande d’en revenir à la tradition et à la bonne conscience identitaire :

  • En 2001, les Américains ne se sont plus sentis « leaders du monde libre » mais se sont enfermés dans la revanche contre les fous de Dieu ; en 2011, ils sont sortis d’Irak – mais au prix du chaos civil et du chancre Daesh.
  • Les pays d’Europe en cours d’unification ne veulent plus s’impliquer dans des relations mondiales autres que juridiques. Le pacifisme, l’écologie, les formels droits de l’homme passant par l’ONU sont la traduction de cet isolationnisme qui a changé de camp. L’aimable universalisme affiché aujourd’hui par les Européens apparaît comme un provincialisme de privilégiés, de retraités de l’histoire, où les « bons sentiments » médiatiques tiennent lieu de politique. La pression des migrants en Méditerranée le montre à l’envi.
  • Les pays arabes forcés d’évoluer par la rue craignent la transition et deviennent plus conservateurs que jamais : Syrie, Égypte, Arabie Saoudite, Algérie, Iran.
  • La Chine joue son rôle de future grande puissance selon sa philosophie : plutôt que de débattre avec son adversaire pour tenter de le réfuter, sa tactique est de tourner cet adversaire contre un autre. En s’opposant, les deux laissent voir par l’un ce qui manque à l’autre et viennent d’eux-mêmes à la position « juste » – ce qui est utile aux intérêts chinois à long terme. Comment comprendre autrement « l’encouragement » chinois à la Corée du nord au moment où les États-Unis sont allés en Irak ? Ou l’échange subreptice en novembre 2002 d’uranium pakistanais contre des missiles coréens ? Ou encore le virus Saphyr parti… justement de Hongkong la veille de la remise du rapport des inspecteurs à l’ONU à la même époque ?

C’est le rôle éminent de la politique de rendre la confiance à un peuple. Rendre confiance signifie « vouloir », proposer des solutions aux questions qui se posent, organiser l’action pour l’avenir.

Rendre confiance conforte l’économie – et ce n’est PAS l’économie qui « fait » la politique, comme une vulgate marxiste mal digérée l’a laissée croire. Seule la confiance en l’avenir permet l’investissement, l’innovation et l’embauche (ce que Lionel Jospin avait réussi entre 1997 et 2000 avant de se laisser aller à la démagogie social-dépensière, ce mal socialiste).

Rendre confiance conforte le soi français dans un monde qui se globalise : quels sont nos atouts, notre rayonnement, nos apports concrets à la marche du monde. La politique, après tout, n’est-elle pas l’art d’entraîner les hommes ?

Rendre confiance conforte chacun, dans l’image de soi qu’il se forme – lui permettant l’action plutôt que le paraître, l’invention, l’innovation, la création plutôt que le miroir narcissique et le culte du moi.

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Jean-Pierre Le Goff, La fin du village

jean pierre le goff la fin du village
Sociologue au CNRS, Jean-Pierre Le Goff scrute les bouleversements de la société française depuis la guerre. Il livre dans La fin du village, son devoir de vacances. Il s’inspire du livre culte des cours de sociologie qu’il admire : Un village du Vaucluse de Laurence Wylie, paru en 1950. Cadenet est un gros village du Vaucluse, dans le Luberon, non loin de Lourmarin mais moins connu. Assez proche de la ville d’Aix, mais isolé dans les collines, il a su préserver durant des décennies une organisation sociale et une manière de vivre traditionnelles – qui sont en train de disparaître. En vacances en famille durant des décennies pour l’été dans le village, le sociologue se fait participant. Sur demande de l’éditeur, il décide d’en faire un livre.

Disons-le de suite : c’est passionnant !

Sans jargon de caste universitaire, empli de sympathie pour les habitants qu’il a côtoyés, gardant un regard critique sur les évolutions plus ou moins subies, parfois poussées par certains groupes de pression, l’auteur analyse comment, de 1945 à 2005, Cadenet a perdu son « authentique » pour devenir « bariolé ». A l’image de la France et probablement des pays développés – en tout cas à l’encontre de la croyance dominante où une certaine écologie rencontre les naïvetés des utopies post-68 et le narcissisme égoïste des bourgeois de gauche.

Cadenet attire, comme la bergerie attirait Marie-Antoinette : ne voilà-t-il pas un village qui a su garder sa taille modeste, enserré dans un paysage de Provence tel que le veut le mythe, avec des personnages tels que Pagnol en a filmés ? Cadenet attire le bobo stressé de la ville comme le miel les abeilles. Ceux qui ont quelques moyens viennent s’immerger dans « la nature » parmi les « naturels ». Sans trop se mêler, imbus qu’ils sont parfois de leur statut et de leur bagage culturel.

L’auteur analyse en 5 parties la communauté villageoise de jadis – qui subsiste à l’état de traces -, la fin d’un monde avec l’irruption de la télé et de la bagnole, suivies très vite des petit-bourgeois socialistes de la gauche Mitterrand (fonctionnaires, techniciens de Cadarache, cadres moyens travaillant à Aix), enfin le nouveau monde des années 2000, jusqu’au « village bariolé » de la postmodernité ; il garde la partie dernière pour étudier la jeunesse et la vieillesse, et leur prise en main par l’idéologie « citoyenne » écologique, dispositif impressionnant de « mobilisation » à « visée éducative » qui fait enchaîner les « activités » au point de stresser enfants, parents et vieux par un bourrage de crâne idéologique sans précédent au prétexte d’« épanouissement » – sans imaginer ni isolement ni solitude au milieu de la foule individualiste.

Jadis – jusque dans les années 1960 – le village vivait en communauté où la solidarité n’était pas un vain mot. La période de l’Occupation et la Résistance à Cadenet l’ont prouvé ; les parents d’un certain Laurent Fabius y ont trouvé refuge et n’ont jamais été dénoncés. Tout le monde se connaissait, les familles étaient interdépendantes, chacun aidait le voisin selon ses moyens et les enfants jouaient tous ensemble dans la rue et sur les collines. Les adultes cultivaient leurs terres propres, en vigne, fruits et maraîchage, vendaient au marché et dans les villes et villages alentour, certains travaillaient la vannerie en chantant, du gamin au vieillard, et le labeur n’était pas une contrainte mais un grand moment de socialisation.

Cette description transmise par les anciens au sociologue ressemble curieusement au « communisme réalisé » selon Karl Marx – utopie que les écolos politiques et certains « socialistes » continuent de véhiculer. « La libre sociabilité, la qualité et la beauté de l’objet fabriqué de ses mains constituaient des éléments clés de ce que les managers modernes dénomment ‘motivation au travail’ et qu’ils réduisent à une mécanique psychologique. Bien plus, ces conditions s’inséraient dans une collectivité villageoise avec son tissu de relations et de rapports humains qui permettaient de transcender leur dureté ; elles étaient partie intégrante d’un univers quotidien et familier qui leur gardaient figure humaine » p.69. Comme le dit un ancien du pays, « quand on dit communisme, c’est la mise en commun. Le commun : on vit ensemble et chacun apporte ses compétences. (…) Ce n’est pas prendre, c’est partager » p.78.

Y compris la femme du voisin si elle consent et que cela ne se sait pas. Car « les rapports sexuels font partie des plaisirs de la vie et, comme tels, ils ne sont en eux-mêmes nullement honteux et condamnables, mais au contraire fort appréciés » p.91.

Les nouvelles couches sociales arrivées depuis à Cadenet interprètent le partage selon leur égoïsme bourgeois : on ne partage que ce qui appartient aux autres. Les bobos qui se revendiquent de gauche construisent leur villa à l’écart, l’entourent de murs et de pancartes « propriété privée », interdisant le passage des chasseurs sur leur terrain.

cadenet village du vaucluse
« La dissolution de la tradition et de ses anciens liens a entraîné une autonomie et une liberté individuelle plus grandes. Pour positive que soit cette évolution en regard des contraintes et du conformisme villageois, elle ne s’en est pas moins payée d’une solitude et d’un souci de soi qui comportent leur lot de pathologies nouvelles » p.274. Jusqu’à la « déglingue », « l’absence de travail combinée avec la dislocation de la famille et des liens d’appartenance et de solidarité. Il en résulte une dégradation du rapport à soi-même et aux autres qui, si elle se prolonge, entraîne l’individu dans une spirale délétère » p.437.

La bêtise politiquement correcte est une pathologie plus commune : « Avec les profs, il n’y a rien à faire – dit David Lenormand, ancien appelé en Algérie – le courant ne passe pas. Ça ne sert à rien. Ils ont une vision bête. Ils pensent que tous ceux qui ont fait l’Algérie sont des fascistes. Il n’y a pas de discussion possible. C’est à se taper la tête contre les murs, jamais on ne retournera les voir ! » p.150. les jugements à connotation morale sont, pour les anciens du pays, le propre des « cons ». Certaines gens de la ville méprisent les gens des champs : « On peut s’engueuler sur beaucoup de sujets sans remettre en cause les gens personnellement. Mais les cons étalonnent les gens par rapport à eux, alors tu ne peux pas parler librement, tu es catalogué dans un camp », déclare un Cadenétien p.417. D’autant que les moralistes « tiennent de beaux discours tout en se gardant bien de les appliquer dès que leur intérêt personnel est en jeu » id.

Le Parc régional du Luberon en est un exemple. Créé pour protéger la vie sauvage et la tradition en aménageant la modernité nécessaire, il apparaît plaqué depuis Paris, sans concertation ni vocabulaire commun avec les populations locales. « Ce n’est pas seulement découvrir un rapport à l’environnement porté par de nouvelles couches sociales dont le comportement est en contradiction avec les traditions séculaires. C’est pénétrer dans un étrange univers où les thèmes environnementaux sont formulés dans une phraséologie qui laisse pantois » p.309.

La culture devient le domaine d’entre-soi des « cultureux » : « Intégrée dans une logique d’animation et de communication à tout crin, la ‘culture’ apparaît comme un vaste fourre-tout sur fond d’individualisme consumériste et de chômage de masse » p.346. L’animation, l’artisanat, l’expression corporelle, sont autant de petits boulots pour petits intellos qui n’ont pas trouvé de vrai travail à la ville. Ils se placent donc, parmi les bouseux, comme les missionnaires du nouveau monde. « Les anciennes couches populaires n’ont pas disparu, mais elles se considèrent comme des laissées-pour-compte d’une ‘modernisation’ dont elles ne profitent pas, contrairement à celle des Trente Glorieuses » p.384.

Ce pourquoi ces couches populaires votent de plus en plus Front national, et surtout pas socialiste ni Front de gauche, assimilés aux bourgeois bohèmes citadins. Ce ne sont pas les immigrés arabes qui posent problème à Cadenet, ils sont en général intégrés : « C’est l’individu qui compte avant tout et le moindre regroupement ‘à part’ peut être vite considéré comme une volonté de se séparer » p.431. Mais ce sont les « cultureux » qui vivent à part, partant le matin tôt travailler à la ville ou à Cadarache, revenant tard, se reposant le week-end dans leur quant à soi après avoir fait les courses au supermarché de la ville, et qui prennent souvent les gens du pays pour des « cons » en « faisant le fier » p.414. Consommateurs qui ne participent pas, ils n’hésitent cependant jamais à appeler les pompiers du village pour remplir leur piscine ou les gendarmes pour une musique trop forte. C’est contre ces nouveaux exploiteurs du terroir – en quelque sorte une lutte de classe contre La barbarie douce d’un libéralisme économique sans frein véhiculé par ceux qui se posent comme élite de la nation – que les gens du cru manifestent leur opposition en votant pour un parti censé les venger…

En suivant le fil du récit, qui se lit très agréablement, vous comprenez la France, celle qui est et qui a changé, sa partie populaire qui votait communiste et qui vote désormais lepéniste, ses bourgeois qui se croient du peuple alors qu’ils ne cherchent qu’à s’en distinguer, ses très riches qui, au fond, apparaissent plus sympas aux humbles parce qu’ils « se la jouent » moins, ses intellos « cultureux » qui vont chercher des « expressions » à l’autre bout du monde par mépris anticolonial de ce qui existe chez eux. Car ce qui est arrivé dans ce village est arrivé peu ou prou dans tous les villages – y compris en Île de France, je l’ai vécu.

Un grand moment de sociologie sur la génération qui atteint aujourd’hui la retraite, mais aussi un bonheur de lecture, un plaisir de comprendre. L’auteur décrit, fait parler les gens, expose les textes, montre les engrenages qui dépassent le collectif. Il fait penser et rend notre vision plus riche du monde et des gens.

Jean-Pierre Le Goff, La fin du village – une histoire française, 2012, Gallimard, 593 pages, €26.00

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Plages du Finistère nord

Le mythe voudrait que la plage soit un endroit paisible et doux, au sable chaud sous le ciel bleu, les vaguelettes croulant tout à côté.

plage le diben
Ce n’est pas le cas des plages de Bretagne nord, où les côtes sont rudes, déchiquetées de rochers, plantées d’algues, aux marées importantes.

enfants dans les algues
Mais le sable est vaste, s’il est plus blanc que jaune, les enfants y voient un terrain de jeux sans presse.

gamins plage tahiti a carantec
Le cerf-volant y est roi, en raison du vent constant.

cerf volant plage dossenOn joue au sable, à rêver de châteaux, mais non loin des parents.

famille a la plage

L’eau, si elle ne dépasse guère les 17° au plus chaud de l’été, peut être transparente.

Gosses sous l'eau
Elle vivifie, ce qui, lorsqu’il fait vraiment chaud, incite à se tremper tout vêtu. Les filles en sortent plus érotiques.

fille chemise mouillée
Les ados en sont tout émoustillés.

coeur adolescent
Ils restent en slip du matin au soir, sauf quand le vent se lève en fin d’après-midi, ou la pluie.

ados torse nuAuquel cas il se rhabillent, mais très décolleté pour rester en liberté.

apres la plage

D’autres explorent les fonds rocheux en plongée.

retour de plongee
Ou font des environs de la plage un lieu sauvage pour jouer aux naufragés sur une île déserte.

A moins que, même par temps de pluie, ils mettent à l’eau une barque.

sur la greve st jean du doigt
Les « vraies » plages existent cependant, comme à Perros-Guirec, où les familles sont chez elles.

plage perros guirec
Garçons et adultes socialisent même au volley.

volley de plage

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Torse nu

Un internaute « bien intentionné » – et plus rigoriste que les mœurs – s’est étonné de ce que sur Google des images d’adolescents torse nu apparaissent en premier lorsque l’on tape « argoul » ou « argoul.com ». Je ne l’avais pas remarqué, n’utilisant que très peu le moteur de recherches américain Google. Mais c’est vrai, bien plus que les vahinés – pourtant seins nus – qui sont fort nombreuses dans les notes sur Tahiti.

argoul images google

Question : suis-je « obsédé » par les torses nus ? Réponse : pas plus qu’un autre.

La cause principale en est les voyages (Cuba par exemple) parce que telle est la vie là-bas, ensuite la catégorie Mer et marins (avec la plage) où c’est la tenue évidente. Il y a aussi l’idée, en philosophie, que la jeunesse est la vie (Nietzsche : « innocence et oubli, un jeu ») ou, pour la philosophie grecque, que la nudité représente la sincérité, la transparence, l’appel au débat démocratique. Toutes ces catégories (voyages, mer et marins, politique, philo, BD) font l’objet de nombreuses notes sur ce blog. D’où peut-être l’impression de voir ressurgir les mêmes modes d’illustration, peut-être. La jeunesse dénudée (jamais au-delà de la décence admise) est un bienfait pour le regard, représentant la santé, la joie et la vie – tous les parents le savent bien. Encore qu’il faille relativiser : sur les peut-être 5000 images, combien de torses nus ? L’illusion statistique aggrave l’impression, il est nécessaire de raisonner en pourcentage et pas en absolu.

L’après mai 68 a desserré les carcans du vêtement comme des façons de vivre, valorisant chacun jusqu’en son corps, hier neutralisé dans le costume neutre (blouse à l’école, costume-cravate hommes, tailleur-jupe femmes). Sur les environ 1800 notes du blog, seules quelques-unes concernent les plages où le torse nu est roi. Il existe, certes, une pression puritaine pour voiler les femmes et les garçons (crainte du soleil, crainte du regard, crainte de la pollution), exacerbée par l’intégrisme quaker aux États-Unis, et par l’intégrisme catho, juif et islamique en Europe. De plus, les « bonnes intentions » pavent de plus en plus l’enfer de la vie en commun, à la Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! » disait-il en lorgnant la poitrine opulente de l’accorte servante… Mais je ne vois pas en quoi le « torse nu » est réprimandé par la loi (française), hors du droit à l’image de chacun (ce pourquoi je floute volontairement le visage sur toute image trop récente). Quiconque se reconnaîtrait, avec des arguments réels, peut d’ailleurs me demander le retrait de l’image.

Mais il suffit de consulter les AUTRES moteurs de recherche images sur argoul pour constater que les adolescents torse nu ne sont pas mis en valeur autant que sur Google. Chacun peut y aller voir : par exemple Bing :

argoul images bing

Ou Yahoo :

argoul images yahoo

Ou le moteur français libre Qwant :

argoul images qwant

Ou d’autres moteurs moins connus mais moins pubés comme Lycos :

argoul images lycos

et Exalead :

argoul images exalead

Ou encore des moteurs qui ne traquent pas les requêtes (donc les « plus demandées ») mais la fréquence : comme Privatelee :

argoul images privatelee

Ou DuckDuckGo :

argoul images duckduckgo

Il y a donc un problème Google. Il rencontre probablement, le « nu » comme obsession de notre époque hyper-individualiste et sans repères, comme je l’ai déjà pointé dans une note humoristique : « à poil » – où j’ai même publié la photo d’une chatte ado toute nue, vous vous rendez compte ? Depuis 2014, je n’ai pas été interdit… Traquer le nu est un poncif de toute observation sur les requêtes des internautes ; ajouter le mot à toute interrogation portant sur les gens, même peu susceptibles de se montrer nu (« Hollande nu », « pape François nu », et j’en passe…) est une manie ; se poster en vidéo sur Youtube en défi et torse nu est très courant aux États-Unis (qui donnent le ton à la jeunesse) donc ailleurs. Il est probable que la majorité des internautes a moins de 20 ans, ce qui explique ce prurit sensuel de la peau et cette obsession de se mesurer aux autres, de se comparer, de les voir tels qu’ils sont en leur natureté. Internet n’est apparu dans le paysage qu’à la fin des années 1990 et seuls les 15 à 20 ans ont pu naître dedans.

Mais il y a aussi l’indistinction volontaire de la société occidentale pour tous les repères, considérés comme « fascistes » (blancs, machos, sexistes, dominateurs, coloniaux, etc.). L’enfance comme mythe d’innocence est valorisée bien au-delà de ce qu’il est réaliste, comme je l’ai pointé après d’autres dans une note. Attention ! Les « anges » des prêtres catholiques appartenaient à ce genre de mythe éthéré – et l’on a vu ce qu’il en est advenu ! Qui veut faire l’ange fait la bête, on le sait pourtant depuis Pascal, spécialiste ès catholiques. Considérer les enfants comme de vrais enfants et des adolescents comme bouleversés par la puberté (et non  pas comme des anges innocents) serait une meilleure façon de ne pas les voir en objets sexuels ou poupées affectives – mais de les regarder comme des personnalités en devenir que tout adulte, qui a passé ces caps, doit protéger et aider. Contrairement à ceux qui voudraient « revenir » aux mœurs du passé, je me suis interrogé : vraiment, « c’était mieux avant ? » Pour ma part, j’ai toujours prêté une particulière attention et une réelle affection aux enfants auxquels je me suis attachés. « On est responsable de ceux qu’on apprivoise », dit le renard au petit Prince.

J’ai aussi clairement écrit sur une note de voyage à La Havane que les relations sexuelles sans la maturité qui va avec ont de très graves conséquences pour les enfants et les trop jeunes adolescents. Telle est ma position – très claire – sur le sujet. Je n’hésite d’ailleurs jamais à mettre à la corbeille tout commentaire qui fait allusion au sexe ou contrevient à la loi. Ce pourquoi les commentaires sont et resteront modérés sur ce blog.

Mais pourquoi vous étonneriez-vous que Google – moteur de recherches traquant les métadonnées d’internautes et vivant essentiellement de publicité – évite la tentation du « plus demandé » et valorise l’ordre de ses images selon ce qui serait le plus cliqué pour faire passer la pub ? Pour comprendre le business model de Google, lire ici, là et là encore.

La fréquence statistique (réelle) a alors peu de choses à voir avec le ranking marketing (profitable). Car le site d’hébergement « gratuit » du blog, WordPress, doit vivre ; pour cela, il insère en fin de certaines notes très lues des publicités que l’auteur – moi – ne voit pas, ne choisit pas et dont il ne touche pas un centime. L’obsession portée au mot « nu » fait remonter les billets si le terme y figure – quel que puisse être ce qui est raconté dans le billet. Aussi, une image illustrant parfois le texte au second degré, comme cette transgression à l’autorité, figurée par un collégien torse nu dans une classe, attire-t-elle plus de lecteurs sur le sujet « régression socialiste » que si la réflexion sur le socialisme était publiée sans aucune illustration. L’image vient en appui du texte, elle n’est pas en soi : « 50% d’ex-profs au gouvernement, c’est trop : un prof dit ce qu’il faut faire, il ne le fait jamais. Les Français, tancés comme s’ils étaient en classe, osent s’y mettre en slip et tourner les clowns imbus d’eux-mêmes en dérision. Ce qui vient de se produire en Grande-Bretagne… » Seul un regard ambigu peut y voir une incitation ambiguë, je suis désolé de le rappeler aux apprentis-censeurs un brin trop zélés.

Car il ne faut pas confondre ce qui est « le plus populaire » dans les classements Google et ce qui est « effectivement publié ».  Quiconque suit le blog constate très vite que ni l’adolescence, ni le nu, ni la sexualité, ne sont les thèmes favoris sur argoul.com. « Sauter » sur ces images comme si elles représentaient la majorité des images montre combien le regard peut être orienté, guidé peut-être par des désirs inavoués, vaguement pervers. La poutre se moque volontiers de la paille, si celle-ci est perçue dans l’œil du voisin. Un article de conseils sur la façon de rechercher sur moteur donne sa conclusion : « La réussite/pertinence de la recherche survient quand l’Intelligence de celui qui interroge le moteur rencontre l’intelligence de ceux qui l’ont conçu ». Cherchez la rage, vous trouverez forcément un chien.

Mais quiconque tape « web » au lieu d' »images » trouve sans peine les « catégories les plus lues » : Stevenson, Le Clézio, Bretagne, Cannabis (hum ?) et Polynésie. Quiconque prend la peine de chercher sur ce blog trouve très vite les notes publiées – honnêtement, à partir des statistiques WordPress – sur les requêtes moteurs qui aboutissent à argoul.com Dans la dernière, depuis l’origine, « 28 435 concernent les vahinés, les filles nues ou les seins ; 4 631 seulement concernent les garçons, ados torse nu principalement ». Mais la « zone euro » est par exemple plus demandée que les torses nus : 5479 – CQFD.

Alors, torses nus oui, sexualité non.

Plus il y a de notes, plus il y a l’item « nu » – mais c’est à comparer à l’ensemble. Ne pas prendre l’arbre pour la forêt est le b-a ba du vrai chercheur. Trop nombreux sont ceux qui se content d' »impressions » immédiates au lieu de faire un effort « honnête », mais qui leur prend du temps …

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Monterosso

Une arche pour tenir les murs surplombe la rue qui aboutit sur le port.

monterosso sentier

Les plages aménagées sont plantées de parasols et de transats, bordées de bars vitrés ; des gosses plongent et se roulent sur le sable. On peut louer pédalos, kayaks et stand up paddle à la mode.

monterosso gosse de plage

Des silhouettes se profilent, délicates, debout sur la planche en train de pagayer, tels des pêcheurs de rivière Li. Toutes les filles veulent avaler un café, comme après chaque pique-nique, je prends une bière en plus.

monterosso planche et kayak

Monterosso a été envahie de boue le 25 octobre 2011, après des pluies diluviennes qui ont raviné la falaise et emporté des pans entiers de sentiers et de maisons. Des photos affichées sur les murs commémorent l’événement et arborent des sites Internet pour récolter des dons. Il y avait de l’eau boueuse jusque dans les églises, sur une hauteur de près d’un mètre.

monterosso boue 2011 eglise

Nous visitons l’église San Giovanni Batisto, du 13ème en gothique génois, à la façade blanche et verte de marbre et serpentine, à la rosace caractéristique. Ses piliers intérieurs sont cannelés de même en vert et blanc. L’ensemble des bancs et chaises avait été renversés par la crue, des photos dans l’église en témoignent à l’envi.

monterosso confrerie mortis et orationis

En face, la Confrérie Mortis et Orationis arbore sa tête de mort et ses tibias entrecroisés au-dessus de la porte. Ce n’est pas un repaire de pirates mais une association pieuse qui se charge d’enterrer les défunts trop pauvres. L’intérieur est de même tout entier consacré à la mort, dans un style baroque grinçant dont l’excès ne va pas sans quelque humour. Ce ne sont que squelettes flanqués d’angelots bien en chair, têtes de mort jouxtant têtes d’ange, même le Christ du crucifix est émacié. Comme si le ciel offrait la chair et le muscle irradiant, tandis que la terre décompose jusqu’à l’os. C’est bien la vision chrétienne qui fait de l’au-delà l’espérance de tous les déboires d’ici-bas. Mais à rêver d’autre monde possible, on en oublie d’aménager ce monde-ci.

monterosso confrerie mortis et orationis tete de mort

La troisième église est la Confrérie du Saint-Sacrement avec un beau Christ gisant en bois et les ornements de procession. Un bateau ex-voto pend au-dessus des fidèles, dans la nef. Sur un mur, les instruments de la Passion, marteau, clous, tenailles, lance, perche portant l’éponge, échelle, couronne d’épines – toute la panoplie du parfait petit bourreau romain d’époque. Il y a quelque sadisme à présenter avec autant de complaisance ces instruments de torture, jouissant en imagination de leur usage dans la chair. Mortification ? Horreur du mal ? J’y verrais plutôt une perversion du plaisir, le tourment ajoutant aux délices…

monterosso confrerie st sacrement instruments de la passion

Les rues offrent leurs boutiques commerçantes, souvenirs, œnothèque et boulangerie. Pizza y voisine avec farinata, focacie, farcite, et pâtes en forme d’hosties typiques de la région. Grappa, limoncello, vino, liquori, olio – tous les produits typiques du lieu sont offerts contre cher paiement.

monterosso farinata focacce farcite

La gare est toute rose, sise en bord de mer, accessible par un tunnel. Des gamins se baignent encore dans l’eau bleue tandis que des parents se prélassent en transats payants. D’autres remontent dans les rues, vers chez eux, plus ou moins habillés. Moins on emporte, moins on risque de perdre ; le mieux est de ne garder que le string minimum conseillé.

monterosso fillette

Nous restons assis dans le parc ouvert sur la place face au port, sous la voie surélevée de chemin de fer, près de la statue martiale et outrée de l’inévitable Garibaldi, enveloppés du cri des petits enfants qui jouent pieds nus sur l’aire aménagée pour eux.

monteroosso garibaldi

Départ le lendemain. Je ramène 433 photos, des pages de carnet à compléter, et je retrouve 244 courriels dans ma boite. Le retour est aussi long que l’aller : parti de Deiva Marina à 9h01, je ne suis à Paris qu’à 23h21. Dans le TGV de Milan, une soixantenaire blonde derrière moi n’a cessé de saouler sa copine (et moi avec) de la description minutieuse de ses petits-enfants, les sketches de Noël des petits, parents et enfants tous chez la diététicienne, les gamins sportifs, son pot de retraite et ainsi de suite – sans une pause dans la parole.

Guide Voir Gênes et les Cinq Terres, 2014 Hachette tourisme, €19.95

Randonnées en circuit organisé une semaine dans les Cinque Terre
DVD Footloose in Italy – Cinque Terre and Venice (en anglais)
DVD Tutti in bicicletta – I percorsi più belli – Cinque Terre (+libro-guida) (en italien)

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Corniglia

Le sentier vers Corniglia est toujours pénible après-déjeuner, surtout parce qu’il commence par une raide montée et dans la plus forte chaleur.

quittant vernazza

Un couple est accompagné d’American kids blonds, vifs et bronzés, qui grimpent comme des chèvres, en faisant un jeu. Ils sont dûment bermudés jusqu’aux genoux et tee-shirtés jusqu’au col, sans un centimètre de peau politiquement incorrecte qui dépasse. Bien loin des ragazzi d’ici qui se dénudent autant qu’ils le peuvent : les pays catholiques seraient-ils moins coincés que les pays protestants ? Nous les retrouverons au train le soir, rempli de tous les promeneurs vus dans la journée. cactus sculpte

Le sentier à flanc de falaise est bordé d’agaves et de cactus parfois sculptés malicieusement en forme de tête ou de Mickey à oreilles ; ou portant des mots d’amour, tel celui ci-dessous, qui me parle personnellement. Le chemin offre des vues sur la mer étincelante, rayée par les bateaux de sillages immaculés.

camille ti amo
Avant d’arriver à la ville, le sentier traverse un ru qui descend des hauteurs. Il est presque à sec mais brutalement creusé, comme par un outil géant. La crue d’octobre 2011 a emporté une moitié de maison, dont on aperçoit les restes juste avant la fin du sentier. Des couvertures sont encore dans les placards à demi démantibulés. L’accès au sentier est payant, géré par le Parc national des Cinque Terre, 7.50€ par personne pour la journée. Une matrone en guérite surveille les abords et interpelle les promeneurs. Nous avons pris une carte valable pour tous les sentiers du parc national, c’est plus simple.

paysage cinque terre

A Corniglia, ville enfermée dans ses ruelles, deux vieilles dames en tablier bleu et blanc papotent sur un banc. Elles sont les gardiennes des histoires à raconter sur la ville – mais en italien.

corniglia vieilles

Je goûte une glace artisanale au basilic et crème chez le fameux Alberto, via Feschi 74. Elle n’est ni sucrée, ni salée, mais j’imagine une version salée accompagnant une salade et des crevettes par exemple, ce serait original et de bon goût.

corniglia glacier alberto

Les touristes débarqués des bateaux, qui n’ont pas marché comme nous la journée, sont habillés chic. Nous croisons ainsi une maman tenant ses deux enfants par la main, le garçon en bermuda beige et sandales, un polo blanc barré des trois couleurs du drapeau allemand orné d’un écusson bleu marine au sein, la fille en longue robe bleu myosotis à bretelles ; c’est un peu chaud pour la journée, on les dirait déjà habillés pour le dîner. Mais bien joli à regarder.

corniglia touristes

Notre dîner à Deiva est ce soir tout pizza. Pas pour moi : j’ai dit mon horreur culinaire de la pâte mal cuite. J’obtiens en échange une salade des rituelles tomates, carottes et roquette, et une assiette de melon au jambon très salé – ce qui m’a donné soif toute la nuit, en plus de la déshydratation du jour.

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Cinque Terre un si long voyage

Les Cinque Terre sont à peine mentionnés dans le Guide bleu des années 1990, ils sont à la mode aujourd’hui. Le problème des Cinque Terre est que les atteindre ressort du parcours du combattant. Pas moins de 12 heures en trains divers avec attentes entre les lignes.

carte parc national cinque terre

Je me lève à 5 h pour le TGV Paris-Milan qui met 7 h pour arriver à Milan, Piazza Garibaldi. Il faut aller à pied à la gare de Milano Centrale, une horreur mussolinienne massive à allure de blockhaus, entre les grands immeubles de verre et les rues tortueuses de la modernité. Le temps d’attraper un Milano-Genova qui, après 1h20 d’attente, traversera les montagnes sur ponts et sous tunnels en 1h30. Avant d’attendre plus d’une heure encore un train local pour Deiva Marina, à proximité du parc national où se trouve l’hôtel. Je n’arriverai que vers 19h30 ! Le train est cependant bien moins cher que l’avion pour la période.

Le TGV est confortable, le Milano-Genova archaïque avec ses compartiments, le train de la côte moderne, sorte de RER à locomotive électrique. Si le TGV est calme, à cause de l’heure matinale en ce dimanche, le train pour Gênes est lent et s’arrête partout. Mon compartiment est tout entier étranger : deux Suédois et trois Lithuaniens en plus de moi, Français. Les Suédois sont un couple mûr dont la dame lit un roman policier américain traduit en sa langue (Harlan Coben), tandis que Monsieur feuillette un manuel de traduction italo-suédois. Les Lithuaniens sont un couple avec une fille de 15 ans très sage ; je lis le nom du père sur le billet électronique imprimé via Internet. De part et d’autre de notre compartiment calme, deux compartiments bruyants et agités de ragazze e ragazzi revenant d’un tournoi de basket, à ce qui est inscrit sur leurs maillots ou débardeurs bleus. Filles et garçons de 13 ans sont accompagnés d’un coach qu’ils appellent familièrement zio, oncle. Ils sont bronzés, dénudés, shorts courts et débardeurs lâches, bien vivants.

train cotier cinque terre

Le tortillard qui enfile les stations entre Genova Piazza Principale et Deiva Marina, en s’arrêtant partout, est en retard d’une dizaine de minutes. Les arrêts durent longtemps, même quand il y a peu de monde à monter ou descendre. Autour de moi, une famille allemande avec trois enfants dans les 14, 11 et 9 ans (difficile de donner un âge aujourd’hui où les enfants grandissent ou retardent plus qu’auparavant). Les accompagne un quatrième, un garçon de 15 ans aux épaules carrées et au ventre en béton, qui doit être le petit copain de l’adolescente. Ils se mignotent trop pour être même cousins. Le papa est branché avec plusieurs boucles à l’oreille, la chemise ouverte sur le tee-shirt et une casquette de tankiste. Il est rare de nos jours d’avoir l’occasion de rencontrer une famille allemande avec plusieurs enfants. C’est dommage, car les gamins allemands sont beaux et vigoureux.

cote a sestri levante

A mon arrivée, tardive, l’hôtel Eden est facile à trouver, à deux ou trois cents mètres de la gare ; encore faut-il prendre la bonne sortie (côté mer) et enfiler la bonne rue (celle de droite). Je demande dans un bar dans mon italien un peu remis à neuf avant le départ. Le dîner du nouveau groupe est à 20h et j’ai le temps de m’installer dans la chambre pour trois et de me rafraîchir rapidement avant de rencontrer les autres.

Nous sommes huit dans le groupe, plus la guide italo-française Eva, trois garçons et cinq filles – tous d’âges plutôt mûrs, difficulté et période obligent. Je serais venu en juillet-août, il y aurait eu des familles ; la rentrée scolaire a lieu en France dans deux jours et les familles ont déserté les circuits.

eden hotel deiva marina

Nous dînons dans le restaurant de l’hôtel, plus réputé que les chambres, et qui est plein tous les soirs. Deux plats de pâtes nous sont proposés, spaghetti et farfale, les premiers à la tomate et les seconds aux légumes, puis deux plats de viande, filets de poulet grillés et tranches d’espadon grillées, accompagnés d’une salade verte, tomates et carottes râpées. Le dessert est un sorbet citron très liquide, servi en flûte.

Il a fait beau toute la journée mais un orage tonne vers minuit et nous apprendrons le lendemain qu’il est tombé des torrents de pluie durant la nuit. Ce sera la seule ombre au séjour, il fera désormais beau jusqu’à notre départ, le soleil ne recommençant à se voiler que ce jour-là.

plage deiva marina

Après dîner, nous visitons le vieux village de Deiva Marina avec Eva, ce qui est assez vite fait dans la nuit. L’église San Antonio Abate (1739), les ruelles, les gamins jouant encore dans les rues après 22 h (l’école ne reprend que vers fin septembre), les sangliers dans la bambouseraie qui borde la rivière. Nous ne voyons pas le couple d’émeus que la municipalité a acheté aussi pour l’attraction. Malheureusement, et par ignorance, ils ont pris un couple du même sexe !

Il n’y a rien à faire lorsqu’on a dépassé l’âge du jeu innocent entre copains, dans cette petite ville balnéaire qui ne vit guère qu’en été. Les gars se tatouent les bras et les épaules comme le jeune serveur du restaurant, se mettent des boucles à l’oreille, se parent de médailles et colliers, se moulent dans de fins tee-shirts pour accentuer leurs pectoraux secs et leurs abdos quasi absents – tout cela pour se faire remarquer, exister, parfois draguer.

Le soir suivant, le plus jeune des serveurs, peut-être 18 ou 19 ans, a été complimenté par un client dans la trentaine à tel point qu’il a tenté même de lui caresser la tête. Ce geste a été vite contré par la main du jeune homme, qui l’a converti en poignée de main, mais avec les joues rougissantes et les bras mis en croix sur la poitrine en geste de refus. Les Italiens parlent beaucoup avec leur corps.

Suite lundi.

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Une pensée pour Katmandou

La destination jadis des routards occidentaux est atteinte au cœur. Le tremblement de terre dû à l’emboutissage de la plaque asiatique par la plaque africaine (ce qui crée l’Himalaya) a fait plus de 5500 morts et des centaines de destructions irréparables de bâtiments.

nepal pasupatinat

Je suis allé au Népal dès 1987, et plusieurs fois depuis. Ce pays enclavé entre l’Inde et la Chine est un carrefour d’ethnies, de langues, de religions et de commerce. Les gens y sont mêlés, astucieux, vigoureux. Si la ville de Katmandou est sale et odorante, sans ramassage d’ordures autre que par les chiens et les cochons, si ses bâtiments sont de briques et de bois, elle possède un charme indéniable.

Nepal Sakhu

Les arbres n’hésitent pas à pousser entre les pierres et les fontaines voient chaque fin de jour les femmes et les enfants se laver en public. Et les temples hindouistes montrent cet érotisme naturel et joyeux qui déplaît tant aux quakers anglo-saxons et aux intégristes musulmans – bien loin des religions du Livre.

nepal bois erotiques Bhaktapur

Les temples fument d’encens et de lampes à graisse. La pauvreté est rarement misérable, sauf handicap ou maladie; je n’ai jamais rencontré d’enfants aussi heureux de vivre, même en loques et pieds nus, qui parlent plusieurs langues avant dix ans. Et les merles du Népal pépient sur les fils.

nepal gamin bhaktapur

La campagne est montagnarde, entre 1500 et 3500 m, et les hautes vallées sont riantes, très vertes parce que très arrosées par la mousson (qui commence dans quelques semaines). Mais les rhododendrons sont là-bas des arbres et les singes se nichent entre les branches. Il n’est pas rare de croiser une trace de guépard dans la boue d’un sentier.

nepal chemin helambu

Si l’Everest est la destination des bobos à la mode sports-extrêmes et des executive qui veulent vaincre tout ce qui leur résiste, il est là-bas le grand-père. Celui qui fume éternellement au-dessus des hommes et gronde de temps à autre, repaire du yéti (nombre de sherpas m’ont assuré l’avoir vu) et des eaux bienfaisantes.

Nepal Bhaktapur

J’ai une pensée pour Katmandou, pour le Népal et pour ses gens – que j’ai beaucoup aimés fréquenter.

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Sur les routes intérieures de Cuba

Ce matin au petit déjeuner les filles révisent leurs carnets de bal, évoquant leur « beau joueur de mombo » d’hier soir ou leur « danseur de salsa ». Elles ne peuvent écouter de la musique locale sans se faire inviter à danser par les locaux. Et c’est cela qu’elles aiment, plus que la musique même, ces attentions les émoustillent. Anne et Françoise sont en pointe dans ce jeu de séduction. À l’inverse, la Havraise s’ennuie, elle « tempère cet enthousiasme » et « trouve la musique d’hier monotone, le rhum infect et, pour la danse, il faut saisir » – j’ai pris note – « seuls les gens sont gentils, c’est vrai ». Le buffet offre du jus de corossol, une espèce d’anone de l’Amérique tropicale qui a le goût de fraise en un peu plus acidulé et moins parfumé, proche peut-être du goût de l’orgeat.

cuba instruments musique

Nous quittons Santiago. Le bus dépasse une bétaillère – un vieux GMC – qui sert de bus local. En sortent quelques adultes mais surtout une quarantaine d’adolescents en débardeurs trop grands et en shorts trop courts. Ce sont des écoliers mais ils ne sont pas en uniforme aujourd’hui. Sergio nous explique que, comme tous les écoliers de Cuba, ils « doivent » trois demi-journées par semaine de travail dans les plantations. Ordre du Grand Inspirateur, Roi Philosophe et Despote ; il imite les découvertes du Grand Timonier jaune. Zoé Valdès a écrit un curieux roman sur ce sujet, grandiose et sensuel, Rabelais à Cuba : « Cher premier amour » (1999, traduit chez Actes Sud).

escuela al campo cuba

Les macheteros des années soixante, après la révolution, avaient introduit le tracteur. Ils les achetaient aux pays socialistes. Mais, depuis la chute lamentable du soviétisme au début des années 90, que Sergio appelle pudiquement selon le politiquement correct local « la crise économique », les Cubains « en reviennent à la traction animale », principalement les chars à bœuf. Vive la révolution, vecteur du Progrès humain !

Le même plan de canne donne huit récoltes, à condition de laisser à chaque coupe un morceau de la tige pour qu’elle repousse. Dans les zones vallonnées, la coupe est humaine, à l’aide de la machette ; en plaine on utilise « des machines combinées ». Mais comme plus aucune pièce de rechange ne vient d’URSS (et que les Cubains n’ont même pas eu l’idée de fabriquer ces machines vitales pour l’industrie sous licence), une certaine Association des Innovateurs est chargée de pallier la bêtise bureaucratique du régime en imaginant l’usinage des pièces ou des solutions de remplacement.

tracteur de cuba

En 1986, à la mort du vieux Brejnev, 86% des échanges de Cuba se faisaient avec les pays de l’Est. Aucune prévision n’avait été faite en cas de chute du régime soviétique qui donnait pourtant des signes d’usure évidents, ne serait-ce que biologique ! Et pourtant, aujourd’hui encore, 43% des exportations sont le sucre et les dérivés de canne – mais aussi du pétrole « réexporté » du Venezuela en « aide économique » ! La Russie ne représente quasiment plus rien pour les exportations, le Canada arrivant en tête avec 16%, la Chine est montée à 15%, le Venezuela (« pays frère » en socialisme bureaucratique et despotique…) à 14% et l’Espagne reste à 8%. Les importations (le double des exportations) concernent surtout le pétrole, l’alimentaire (eh oui ! le socialisme reste incapable de nourrir correctement sa population), les machines et la chimie. Rien d’étonnant à ce qu’elles proviennent surtout du Venezuela pour 38%, de la Chine pour 12%, de l’Espagne pour 9%, du Brésil pour 5% et un peu du Canada  à 4%. La dette extérieure représente 25 milliards de dollars à fin 2014… Et la balance commerciale reste obstinément déficitaire de 1 milliard de dollars par an.

Nous croisons des HLM à la campagne, laides barres collectivistes en pleins champs. Ce sont des habitations qui regroupent les paysans des coopératives. D’autres sont logés dans des cabanes en béton, deux pièces en rez-de-chaussée perdues au milieu de nulle part, pour être près des plantations. Le travail prime sur tout, encore plus lorsque la bureaucratie n’a rien à faire de la productivité. Aux travailleurs, alors de trimer encore plus pour compenser l’incurie. C’est cela le progrès socialiste, toujours, la fausse « réconciliation de l’homme avec sa nature » dans la pauvreté. Les enfants qui ne sont pas à l’école jouent presque nus autour de ces baraques, n’ayant pour tous copains que leurs pairs alentour. Ils ont le corps vif et souple comme les cannes, la peau dorée comme le rhum vu dans le soleil. Je souhaite à ces petits une vie meilleure que celle que la castration castriste leur a pour l’instant préparée. Des magasins « de stimulation » permettent aux travailleurs « méritants » d’acheter en pesos des produits vendus habituellement dans les magasins en dollars. La caste partisane distribue ainsi des bons points comme chez nous les maîtres d’école du passé.

gamin foot cuba

Sur le bord de la route, des paysannes tentent d’arrêter notre bus pour qu’il les transporte un bout de chemin. Elles font cela avec le bras tendu. Mais « la responsabilité du transporteur officiel serait engagée », selon Sergio, et « ce n’est pas possible ». Le chauffeur fait alors un geste de refus de la main, paume vers le haut et doigts serrés, comme on signifie chez nous que l’on a « les boules ».

Nous passons Santa Rita et son marbre qui s’exporte partout en Europe et au Canada. Nous entrons dans la province de Granma, du nom du yacht à moteur de Fidel Castro, lorsqu’il a envahi son île depuis le Mexique. Passe un bus orange au gros museau marqué « écoliers » en français. C’est un don du Québec aux transports cubains. La révolution, quarante ans plus tard, vit encore de la charité du monde.

santa rita

Un troupeau de vaches traverse la route. Encore une information instructive de Sergio : à Cuba, on a voulu avoir le beurre et la viande en même temps (je traduis : faire du productivisme révolutionnaire – que la volonté soit et la nature suivra !). On a donc importé à grands frais des croisements de vaches Holstein. Las ! Ces bêtes merveilleuses nécessitent une nourriture adaptée que Cuba ne saurait posséder. Il faut donc importer des tourteaux spéciaux pour bétail d’Europe de l’Est. Quand « l’événement » est intervenu (restons dans l’hypocrisie « correcte) les Holstein n’avaient plus rien à ruminer ! Il a fallu abattre une partie du cheptel pour en revenir aux bonnes vieilles vaches adaptées au pays – donc rationner la viande pour le peuple : une demi-livre par personne et par mois, payable en pesos. Les privilégiés ont accès au bœuf en dollar, mais aux prix mondiaux, 6$ le kilo, un demi-mois de salaire moyen en équivalent pesos convertible. Les peines pour abattage clandestin ont augmenté dès 1996, toujours aux dires de Sergio, de 15 à 25 ans de prison aujourd’hui. Toujours la stupidité idéologique qui fait fi de la nature au profit de la « volonté », la conviction marxiste que « la technique permet de dominer la nature » (lettre de Che Guevara à ses enfants). Et toujours la volonté de contrôle politique sur toute économie, qui aboutit à l’inévitable incurie bureaucratique qui fabrique des usines à gaz clientélistes pour la production.

Et le peuple, en bout de chaîne, qui subit tout cela au nom des Principes !

paysan cuba

Il est vrai que, depuis 1959 au pouvoir, jamais une seule fois élu directement (mais par l’élite d’une assemblée à sa botte, à 100% communiste, où il toujours des suffrages à 100% !), Fidel Castro apparaît pire que Brejnev et Mao dans sa collection de pouvoirs : président de la République, président du Conseil d’État, président du Conseil des ministres, premier Secrétaire du Parti communiste et Commandant en chef des armées, il cumule tout. Il confond entre ses vastes pognes tous les pouvoirs législatifs, exécutifs, judiciaires et idéologiques ! Sans parler de son népotisme familial et de sa réputation de Macho en chef. Il se veut Père de la religion – laïque de gauche. Il est tourné vers l’Esprit Saint José Marti et a pour Fils Che Guevara, guérillero christique, assassiné par les Philistins. Tout cela transpirait du musée de la Moncada, où le conformisme pontifiant se doit d’édifier les foules. Depuis sa « maladie », il a laissé les rênes – mais à son frère Raul, à la fois Président, général et chef du gouvernement – lui aussi « élu » avec 100% des voix en 2013. Le fameux vote obligatoire cher à Bartolone montre à Cuba son vra visage socialiste : contrôler qui donne sa voix à qui.

fidel castro che guevara

Sur des panneaux le long de la voie est indiqué par endroit : « l’alcool tue » et le dessin figure une bouteille de rhum couchée, lâchant son bouchon comme une balle. La vitesse est officiellement limitée sur la route à 100 km/h et en ville à 50. Des guérites fixes de la police, le long de la route, contrôlent le trafic et le respect de la vitesse – sans doute à l’estime car les radars sont un luxe. Mais seules les voitures neuves, importées (donc réservées aux pontes du régime, privilégiés qui ne sauraient payer d’amendes) peuvent atteindre ces vitesses… L’interdiction est donc encore pour la seule façade « morale ».

Sergio nous raconte la vie quotidienne sous le socialisme. Depuis 1994, le marché a fait irruption à Cuba, tout comme un bigorneau perfore la coquille d’une huître pour la gober. Le bouleversement est déchirant. L’austérité révolutionnaire est remise en cause par les frottements permanents du tourisme, l’ouverture vers l’ailleurs, l’attrait du fric, l’apprentissage du service et du commerce. Il faut réinventer par exemple le taxi en tant que travailleur indépendant, faute de pièces pour entretenir à prix raisonnable la vieille flotte de bus hongrois. C’est pourquoi nous voyons tant de travailleurs faire du stop au bord de la route en agitant des billets pour appâter les chauffeurs.

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Déjeuner cubain au village d’Ignacio

Nous quittons Baracoa pour reprendre les 49 km de la route révolutionnaire appelée la Farola. Des épiphytes – les bromélies – poussent sur les fils électriques tant l’atmosphère est chargée d’humidité. Parfois, des cerfs-volants faits de ficelle et de sacs plastiques sur une armature de bâton, pendent des fils électriques, enroulés par le vent. C’est un sport national enfantin que de faire voler ces oiseaux artificiels.

Sergio nous apprend dans le bus – car il parle toujours – qu’il descend d’Espagnols des Baléares et des Canaries, venus émigrer à Cuba au début du 20ème siècle étant données les conditions économiques de l’Espagne à cette époque. Il nous dit qu’il y a eu peu de mélanges entre races depuis l’abolition de l’esclavage en raison de la ségrégation sociale. Avant, les maîtres faisaient des enfants à leurs maîtresses esclaves ; après l’abolition, le mélange racial a été trop mal vu. Et aujourd’hui ? Sergio n’en dit mot. Je note qu’il glisse toujours sur ce qui n’est pas « dans la ligne ».

Dans un virage de la route, nous nous arrêtons un moment pour acheter de petites bananes parfumées et du cocorocho, cette pâte de fruits faite de coco mais aussi de goyave ou banane (ou orange, ou papaye) vendue en cornets de feuilles de bananier. Cette friandise est très sucrée, avec un goût de fumé qui doit venir de sa préparation artisanale. Selon les cornets (j’en goûte plusieurs), la saveur va de celle du tabac blond à celle du hareng saur. Les enfants d’ici en raffolent. Les vendeurs s’étagent au long de la route « touristique » mais aussi passage obligé des échanges cubains, privilégiant les aires de stationnement. Une femme d’âge mûr a un très beau visage. Un vieux très ridé regarde les étrangers sans un mot, le regard absent. La population de la région est saine et vigoureuse, c’est un plaisir esthétique de la regarder.

gamin noir cuba

Nous nous arrêtons au village d’Ignacio où le bus s’était enlisé à l’aller, il y a trois jours. Le chemin de terre du village conduit tout droit à la plage, une bande étroite de sable entre l’eau et les palétuviers. Cette fois, le chauffeur fait attention de ne pas recommencer à mettre ses roues où il ne faut pas. Le village est endormi dans la torpeur du midi ; les enfants sont encore à l’école, les plus grands loin d’ici. Ils ne reviendront que dans une heure ou deux. La mer est tiède, je me baigne. Mais les hautes vagues roulent bien le baigneur sur le sable grossier qui s’élève brusquement sur la rive. Attention aux rochers cachés qui peuvent blesser. L’une des filles en a fait l’expérience. Le soleil est très vif, assommant. Pas question d’en prendre un bain, nous risquons la brûlure.

Le repas est un pique-nique pris à l’hôtel ce matin. Il se compose de poulet et de frites molles. Mais Hector, le pêcheur, un moustachu en débardeur noir, nous a fait préparer trois poissons. Ce sont de gros pageots rosés, grillés, que l’on mange avec une sauce au citron vert ou au piment. Sa femme est là avec ses deux petits enfants dont l’un est encore au chaud dans son ventre. D’autres enfants voisins viennent nous entourer, curieux comme des chatons. Nous retrouvons le petit fier de sa plaie à la hanche. Un treize ans fin mais musclé déambule souplement, vêtu d’un simple pantalon coupé. Il a un beau sourire et la curiosité amusée de son âge pour les femmes d’Occident. Encore enfant il laisse sa mère lui caresser le visage mais, déjà homme, il a le geste protecteur envers les tout petits. Un sept ans un peu demeuré, au crâne en noix de coco, se met à pleurer. « Il a perdu son père », nous dit Hector, « tout le village l’a plus ou moins adopté mais il n’a pas toute sa tête ». Je lui offre du cocorocho, dont nous avons bien trop, comme aux autres enfants qui nous entourent, en m’adressant pour cela au plus vieux assis sur un tronc.

mere et fils ado cuba

Nous quittons ce hameau sympathique après une palabre d’intellos pour savoir s’il « faut » donner quelques dollars ou des objets, ou rien, ou… Sergio joue les Pilate (l’argent n’est pas « moral »), le pékinois donnerait bien « plus » (que quoi ? on ne sait pas), Françoise est « gênée ». Yves, qui tient la caisse, finit par trancher dans le consensus mou. Ce sera 5US$ qu’il fait accepter à Hector avec quelques mots de gentillesse.

Nous reprenons la route pour la partie la moins agréable, la plaine vers Guantanamo. Le soleil de côté laisse le paysage à contrejour. Les chochottes ont peur de la climatisation, d’autres ont trop chaud et menacent d’être malades, les vitres du bus ne sont pas prévues pour s’ouvrir… Encore une palabre d’intellos avant d’opter pour le bons sens : la climatisation.

L’hôtel de la chaîne Horizonte à Santiago est celui où nous avons pris le pique-nique du premier jour, à la descente de l’avion. Il est à l’écart de la ville, comme souvent les hôtels ici. Est-ce en raison de la pénurie de bâtiments assez vastes et suffisamment modernes dans le centre-ville pour accueillir des touristes ? Ou la volonté politique de parquer les étrangers à l’écart de la population ? Il faut dire que l’île a accueilli 10 millions de touristes l’année précédente. Nous sommes en pleine saison et il faut trouver à loger tout ce monde qui double pratiquement la population de l’île ! Les chambres de cet hôtel sont dispersées dans des bungalows semés dans un dédale de jardins. Il y a même une piscine.

pere et fils cuba

Après la douche et la prise d’un daïquiri au bord de la piscine, la nuit est tombée. Elle tombe tôt comme toujours sous les tropiques. Vers 18h le crépuscule est là, un quart d’heure plus tard il fait pleinement sombre. Le dîner s’effectue dans le périmètre de l’hôtel, dans un grand hall stalinien aux lustres « vieille Espagne » qui ressemble à un ancien réfectoire de couvent. Mais c’est une réalisation de la période socialiste, la lune de miel avec l’Union Soviétique ayant conduit à l’importation de modules de béton préformés pour construire des bâtiments. Le restaurant porte d’ailleurs le doux nom de « Leningrado » ! Le repas est au buffet. Chacun se rue sur les salades, ma stratégie consiste donc à aller directement aux plats chauds avant de revenir quand il n’y a plus personne. Le filet de poisson est goûteux, moins cuit qu’à midi, et ses légumes sont croquants. A ce que nous dit fièrement le cuisinier, il est importé surgelé : ce fait montre combien le socialisme est inefficace. Importer du poisson d’ailleurs dans une île entourée d’eaux poissonneuses, il n’y a vraiment que la vision « politique » socialiste de l’économie pour l’inventer !

cuba et caraibes carte

Françoise ne peut s’empêcher de faire la connaissance d’une tablée de congénères profs ! Ils sont américains – mais oui, des USA mêmes ! Elle peut enfin user de cet anglais qu’elle enseigne aux collégiens pour engager la conversation avec une dame d’âge mûr qui s’avère être une surveillante générale de lycée. Son groupe est de Boston. Tous ces grands sachants sont là « en mission officielle » d’étude du système éducatif. C’est la seule condition pour aller légalement à Cuba quand on est américain. Il faut cependant passer par un pays tiers pour atterrir à La Havane, en l’occurrence Montréal, car il n’y a pas de vols directs depuis les États-Unis. Sans « mission » – sportive, culturelle ou cours en tous genres – approuvée par le gouvernement, chacun aurait dû acquitter une amende pour avoir été dans un pays « proscrit ». A condition d’être contrôlé, bien sûr ! Hypocrisie typiquement protestante : tout est dans l’apparence mais le business est as usual.

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Sexe, rhum et cochon de Cuba

À l’arrivée au stade, une voiture de location recueille trois Italiens d’âge mûr, dont les adolescents en vélo qui baguenaudent alentour nous disent qu’ils viennent de se faire une ou deux putes. Cela les faite plutôt rire, ces ados ; ils n’ont pas l’austérité protestante de nos contrées coincées où baiser pour de l’argent est le péché absolu. Ils aiment l’amour, le faire, le voir et, si la femme se fait payer en plus, c’est tout bénéfice. Mais Françoise (qui ne comprend pas l’espagnol) réagit aux quelques bribes qu’elle perçoit de la traduction raccourcie de Philippe et elle se lance tel Don Quichotte contre les moulins. « Quoi ! salauds, salopo » (néologisme inventé pour la circonstance car Françoise ne parle pas plus italien qu’espagnol), « vous, pas honte ? baiser comme ça ? baisar ! » Nous rigolons ouvertement de cette morale militante (en langage « petit nègre » d’un air supérieur foutrement colon !), de ce féminisme décalé, de cette clownerie de gauche bobo. Entre adultes consentants, l’amour, même vénal, est une affaire de contrat, pas de morale publique. Mais allez faire comprendre cela à une fonctionnaire d’État socialiste en pleine psychanalyse !

fille bien roulee cuba

Le bus nous reconduit à l’hôtel en passant dans les vieux quartiers où nous revoyons une fois de plus les filles jeunes, bien moulées dans leurs boléros colorés, et les gosses caramels qui se sont mis à l’aise pour jouer après l’école. Toni nous quitte pour rejoindre sa belle, à qui il a fait en passant signe qu’il allait lui téléphoner sous peu. Encore un que l’amour va tenir occupé ce soir. Françoise, dans cette ambiance si sensuelle, se sentirait-elle frustrée ?

Si les adultes connaissent des sacrifices, la Perle des Antilles (petit nom de Cuba) semble bien être le paradis des enfants. Bien nourris, convenablement soignés, éduqués, ils vont sans guère de contraintes, ni vestimentaires, ni du qu’en-dira-t-on. Ils sont presque tout le jour les pieds nus et jouent sans chemise avec leurs frères et leurs copains. Dans cette atmosphère, même l’école intéresse leur curiosité. Ce n’est que l’âge venant qu’ils se font embrigader et vêtir au-delà du minimum. Dès 14 ans, nombre d’entre eux travaillent, surtout dans les campagnes. Même si cela leur donne une autonomie bienvenue à cet âge d’affirmation, et l’impression d’être utiles, le travail est quand même une contrainte. On les sent curieux de connaître le monde extérieur et la modernité, qui ne sont pas le diable de la propagande télévisée officielle, ils le sentent bien. Cette curiosité vivante, on la sent peu chez les adultes, plus méfiants, plus endoctrinés, moins formés peut-être – ou seulement résignés.

ecoliers torse nu cuba

Le rendez-vous est à 19h au bar pour un daiquiri fait de rhum (5cl), de jus de citron vert (1/2) et de glace pilée. On peut raffiner en ajoutant deux boules de glace au citron pour le moelleux de la crème. Certain ajoutent un trait de marasquin. Nous goûtons aussi le mojito qui est fait autrement. Prenez du rhum, toujours la même dose standard, 5cl, 1 trait de sucre de canne liquide le jus d’1/2 citron vert, un brin de menthe à écraser contre le verre, 25cl d’eau gazeuse et quelques glaçons. C’est meilleur. Je préfère le mojito au daiquiri, mais cela dépend de la température extérieure ! En revanche, je n’aime pas trop le cuba libre, 5cl de rhum et 25cl de cola avec glaçons : trop sucré pour moi.

daikiri de cuba mojito de cuba

Nous partons vers 20h pour le Rancho Toa, un restaurant chic à quelques kilomètres de la ville. La rivière Toa a le plus haut débit de Cuba, serine Sergio dans son micro. Nous sommes seuls en « salle » ; je mets ce mot entre guillemets car, sauf sur un côté, les murs n’existent pas. La nature est là, les arbres, les plantes, immédiats, température oblige. Et les moustiques s’en donnent à trompe joie. Nous sommes placés à la table principale pour les groupes, faite de planches brutes. Nous sommes assis sur des bancs de rondins à dossier. Tout cela est révolutionnaire et cow-boy à la fois, ce mélange constant de socialisme et d’Amérique qui fait la contradiction cubaine. Nous est servie une soupe épaisse de porc aux bananes, en calebasse. Puis le cochon lui-même, grillé à la broche, un long bâton enfilé de la barbe jusqu’au cul – ce qui a donné le mot « barbecue » qui vient des boucaniers. La viande est accompagnée de riz (importé du Vietnam car Cuba n’en produit pas assez pour l’avidité de ses habitants), de beignets de bananes plantains et de salade de tomates et laitue. Chacun va se servir à l’étal du cuisinier, un Noir gras qui, en bon spécialiste culinaire, connaît un peu de français. Le cochon, jeune, est tendre et goûteux (je ne parle pas du cuisinier mais de la bête embrochée !). C’est un met de luxe que nous avons là pour les normes cubaines ! Pas de dessert, invention trop occidentale, mais un café parfumé local.

Malgré la joie de cette nourriture bien choisie et bien préparée, toute conversation a été gâchée par les sempiternels musiciens qui viennent vous assourdir jusque dans votre assiette. Ils sont sept, jouent des airs « urbains » archiconnus qui deviennent des scies à touristes comme « Guantanamera » et « Siempre comandante, Che Guevara ». Les neufs dixièmes des touristes sont assez idiots pour être béatement heureux des rythmes en scie à leurs oreilles. Cela les empêche de penser. Moi, je m’emmerde. Les neuf dixièmes des touristes sont ravis qu’on vienne les tirer de la table pour se trémousser (peut-on appeler ça danser, sans rien connaître des rythmes ni des pas locaux ?). Moi, ça me gonfle. La gaieté factice n’a jamais été mon fort. Je prise plus la conversation des esprits à table que la danse du ventre. Et la chasse aux dollars continue. Les musiciens nous ennuient, mais il est « de bon ton » de les rémunérer. Les dix dollars chacun de la cagnotte créée hier soir pour régler pourboires et boissons collectives sont presque bouffés. Il s’agit ici de chasser le dollar où qu’il se trouve. Le touriste est un citron qui doit être pressé sous des airs avenants. On le prend par le gosier, par le sentiment, par la bienséance ou par la queue, peu importe. Les capitalistes doivent payer pour exister, n’est-ce pas dans la propagande ?

cochon de cuba

Nous rentrons vers 22h. Se déchaîne encore à l’hôtel l’animation des danseurs et danseuses salariés. Mais le vent est resté fort ce soir, et les mâles qui se trémoussent ont cette fois enfilé le tee-shirt qu’ils avaient quitté les soirs précédents pour s’exhiber devant les spectateurs dans une parodie de Loft Story showisée à l’américaine. Une vingtaine d’Américains justement, avachis, contemplent la viande très moussante qui se fait mousser sous leurs yeux. Ils paraissent abrutis et je ne sais si c’est l’effet du rhum traîtreusement avalé dans des cocktails sans force apparente ou si c’est l’effet hypnotique de la sono bien trop forte. Je ne les plains pas, chacun prend son plaisir où il le trouve. Mais j’avoue que ce plaisir à l’américaine n’est pas de ceux qui me sont bienvenus.

Quand la musique se tait, quelque part dans la soirée, on entend crisser les palmes et déferler les vagues. À mes oreilles, c’est quand même autre chose !

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Café et chocolat, économie cubaine

Le bus nous conduit chez une femme qui nous sert du café de sa production et du chocolat planté et récolté par elle-même. La particularité du café local est que les grains sont torréfiés mélangés à du sucre. Le procédé a été introduit par les Français lorsqu’ils se sont installés dans la région en provenance d’Haïti. En caramélisant, le sucre adoucit l’amertume du grain et donne un breuvage étrange, parfumé comme ces cafés du nord de la France longuement passés.

Le chocolat est une cosse dans laquelle s’entassent les fèves gélatineuses dont l’enveloppe, un peu acidulée, a le goût du litchi. Une fois ouverte la cosse, on laisse fermenter les fèves dans leur enveloppe quelques jours, puis on les sèche au soleil. Une fois grillées, on les moud et cela donne de la pâte à 100%. Le pot de pâte que l’on nous montre sent très fort le chocolat. On ajoute un peu de beurre de cacao pour former des boules qui seront à râper pour faire la boisson, ou des plaques au moule qui seront à croquer. Nous goûtons de tout cela mais personne ne se décide à en faire emplette, au grand dam de la femme. Café comme chocolat sont plutôt bruts ; nous avons l’habitude de produits plus raffinés. Si Cuba ne produit que des matières brutes, comment voulez-vous qu’il les vendent dans le reste du monde ?

gavroches torse nu cuba

En revenant vers la ville, nous remarquons de nombreux adultes, jeunes et gamins, torse nu sous le temps gris, moins vêtus qu’en plein soleil. De jeunes garçons jouent au ballon sur les terrains boueux pieds nus et en seuls shorts sous la pluie. Philippe me fait remarquer qu’à l’inverse d’hier, la population d’ici comprend plus de gens au teint clair. Peut-être est-ce l’effet des villes ? Les Espagnols de la conquête s’étaient rassemblés dans les villes dès l’arrivée de Diego Velasquez en 1510, les esclaves Noirs importés ensuite étaient répartis à la campagne, dans les plantations de l’intérieur. Les Français, une fois quitté Haïti, ont fait de même.

Nous notons encore ces slogans vides, agaçants d’activisme stérile, sur les murs. Ils sont entretenus par les brigades d’activistes des CDR, ces Comités de Défense de la Révolution : « combat et vigilance », « justice sociale », « tous derrière le 26 » – ce fameux jour de juillet où Castro et ses partisans ont attaqué la caserne de la Moncada. Malgré l’échec de cette tentative, et la mise en prison de Castro, cette date marque le début symbolique du soulèvement.

slogans cuba

Le long de la mer, où la jetée est bordée d’immeubles de béton carrés et lépreux – de style parfaitement « socialiste », identique à Moscou comme à Douchanbé – se tient un marché « libre ». Supprimé en 1986 pour incompatibilité avec « le socialisme » le marché libre a été rétabli après 1991 lorsque « le socialisme » a fait faillite à l’est et que même la Chine s’est ouverte au pragmatisme. Castro s’est vu obligé de mettre du Coca dans son rhum. Quelques kilos de tomates minuscules voisinent avec des oranges un peu sèches. Tout cela est « bio », sans engrais car il n’y en a pas, mais n’a pas l’air de faire saliver les bourgeoises de gauche du groupe (tendance « caviar ») qui préfèrent le bio cher et calibré aux productions biologiques réelles de la nature. Il y a du monde au marché libre en ce lundi soir. Le rationnement des produits de base a toujours cours à Cuba. Chaque matin nous voyons la queue devant la boulangerie où chacun vient retirer avec ses tickets la ration de pain de la famille.

Les mauvaises langues accusent le blocus américain, bouc émissaire facile. Si le blocus a sa part, incontestable, de la pénurie endémique à Cuba, il n’est pas la raison de la faillite du système ! D’ailleurs, depuis 2000, 80 000 barils de pétrole sont importés du Venezuela, payables en biens ou en services – comme quoi le blocus américain n’est pas un blocus « mondial » ! La Révolution a tout de même (en 55 ans !) largement eu le temps de trouver des alternatives aux échanges avec les États-Unis. Encore faut-il des produits attrayants sur le marché mondial pour échanger. La monoculture du sucre, et l’activisme à la Mao qui a poussé les récoltes au détriment de toutes autres productions ou industries, a enfoncé Cuba dans la dépendance tiers-mondiste au lieu de l’en sortir.

cuba bandera

Fidel Castro se méfiait des villes ; elles étaient pour lui des centres de vices. Il a donc perpétré volontairement un système de type « colonial » où l’île ne fournit que des matières premières et des denrées agricoles (sucre, tabac, café, bananes) aux pays industrialisés qui lui vendent des produits usinés et finis… Il a préféré s’appuyer sur les paysans comme l’Instituteur chinois, et croire que la réforme agraire allait régler tous les maux du pays. Le paysan allait régénérer moralement la société avec ses valeurs terriennes (n’est-ce pas, maréchal ?). Le vieux fond catholique des Castro – élevés chez les Jésuites – se rapproche étrangement de la « révolution nationale » entreprise sous Franco et Pétain…

Échec : la nature ne se décrète pas, pas plus celle des plantes que celle des hommes. Éduquer pour faire des paysans, c’est gaspiller l’éducation. Se cantonner à l’agriculture, c’est ne pas vouloir s’élever dans la technologie et se soumettre au climat – notamment aux ouragans, très courants aux Caraïbes. S’enfermer dans la monoculture, c’est se mettre à merci des prix mondiaux comme des changements de mode (la sucrette, à base d’amidon de maïs, remplace le sucre de canne pour raison d’obésité). En bref la révolution dégénère en réaction lorsque le leader maximo ne veut pas lâcher le pouvoir pour le remettre « au peuple » dont il se réclame. Naît alors, à Cuba comme hier à Moscou, un « socialisme réel » qui ne renvoie pas dans l’utopie des croyances mais impose ici et maintenant : son inefficacité légendaire, sa morale antiéconomique et sa bureaucratie gaspilleuse. L’anecdote soviétique bien connue s’applique ici comme ailleurs : « le socialisme est instauré au Sahara ? – bientôt il y aura des tickets de sable ».

Après 55 ans, le rationnement n’est plus justifié par la « juste » répartition de la pénurie. Il s’agit d’autre chose, de l’institutionnalisation d’un contrôle étroit de la population, avec cette arrière-idée morale qu’il ne faut rien laisser faire afin de tout contrôler, que seul l’État et ses fonctionnaires (contrôlés par le parti unique) savent mieux que les individus ce qui est bon pour chacun – car chacun ne doit rien être de plus qu’un rouage du collectif – dont la reine est Castro, comme chez les fourmis.

Seule la croissance peut apporter le progrès, pas uniquement le progrès de la technique et de la consommation mais aussi le progrès social et même le progrès de l’esprit, en dégageant du temps pour se cultiver. La croissance augmente la richesse globale du pays et élève le niveau de vie. Elle accroît la rentrée des taxes et la possibilité des investissements publics comme de la redistribution sociale par l’État. Mais, pour que la croissance soit, il ne suffit pas d’assurer l’éducation primaire et le réseau sanitaire – il faut aussi favoriser l’initiative, encourager l’entreprise (c’est-à-dire la prise individuelle de risques) et s’ouvrir sur le monde. Rien n’empêche que l’État soit fort, ni qu’il réglemente ou redistribue par l’impôt; rien n’empêche qu’on stigmatise la « croissance pour la croissance » en tempérant les appétits et l’obsession du rendement – mais cela doit être mesuré à l’intérêt général de la population et non à quelques principes dogmatiques ou quelques privilégiés de caste ! La morale n’a pas intérêt à oublier l’économie, même si l’économie ne peut pas être l’absolu des sociétés.

macho 13 ans cuba

Ces enfants vigoureux, ces garçons solides et ces filles bien faites, ne doivent pas être réduits par l’étatisme à la condition de paysans ou de prostitué(e)s. Ils méritent mieux. Bien conduite, avec une transition comme la Chine l’expérimente, l’ouverture de Cuba ne conduirait pas à l’américanisation immédiate, grande crainte du pouvoir.

Mais on peut être sûr que – si rien n’est fait – toute contestation du pouvoir actuel conduira immédiatement et absolument à l’américanisation, faute d’alternative. Les gens d’ici, dès qu’ils peuvent  votent déjà avec leurs rames en s’enfuyant sur des radeaux de fortune pour gagner la Floride, pourtant « enfer capitaliste »… L’île de Cuba redeviendra ce bordel de l’Amérique, ce paradis de l’alcool, du jeu et du plaisir entre les mains des mafieux qu’il était sous Batista. Je ne le souhaite vraiment pas, mais rien de pire que les vieux cons qui ne veulent pas décrocher ! (Voyez Le Pen…)

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Route cubaine historique

Au petit village de Nagreta, tout au bord de la mer, le chauffeur engage le bus dans un chemin sableux « pour chercher un copain ». Il ne manque pas de s’enliser des quatre roues en tentant un demi-tour. Les femmes, les gosses, les hommes, sont là et palabrent. Chacun donne son avis, c’est la démocratie révolutionnaire en pleine action. Enfin, un vieux plus avisé que les autres prend seul l’initiative de faire creuser à la pelle le sable mou sous les roues, puis engager des pierres et une planche pour fabriquer un chemin de roulement solide. Il a dû faire l’armée. Les roues du bus retrouvent leur adhérence. Les gosses sont à la fête, aidant à pousser de leurs minuscules forces. Ils sont tous demi-nus, cuivrés de soleil, mais certains sont plus pâles de peau, les traits moins écrasés. L’un d’eux s’est fait une plaie profonde à la hanche droite. La plaie n’a pas été emballée mais désinfectée et séchée au permanganate. Cela lui trace une peinture de guerre. Il en est fier, et la montre à tout le monde. Cela suscite l’intérêt : « qu’est-ce que tu t’es fait ? – je suis tombé ». Nous n’en saurons pas plus.

garçon cuba

Il est 17h et le soleil descend déjà. Nous reprenons la route. Les montagnes se font plus escarpées ; l’asphalte serpente dans ses plis. Sergio nous apprends que nous empruntons la fameuse route au travers de la Farro, qui rejoint la partie nord de l’île. C’est une fierté cubaine, les grands travaux socialistes de génie civil pour désenclaver – et contrôler – la région, entrepris en 1964 après l’échec de l’invasion de la baie des Cochons. Certaines portions de la route sont carrément suspendues sur pilotis à flanc de montagne. Sergio est enthousiaste quand il en parle, on le sent vibrer.

famille de pecheurs cuba

La société de tourisme qui l’emploie est une émanation de l’armée. Comme en Chine, au Pakistan, en Égypte, l’armée a ses entreprises pour soulager le budget et – peut-être – préparer comme là-bas un avenir économique civil à certains hauts gradés dans l’après-castrisme. Pour le moment – comme au Pakistan – c’est une brigade militaire qui est chargée de l’entretien de cette route. On voit bien qu’elle est « stratégique » et pas uniquement à vertu de développement. Aux abords, des jeunes vendent du cocorocho, une pâte de noix de coco écrasée avec du miel, des bananes séchées ou tout autre fruit. La pâte est contenue dans des cornets de feuilles séchées. Nous en goûtons : c’est très sucré et cela tient au corps.

Partout au bord de la route, sur les rochers, sur les murs des maisons, sur les parapets des ponts, sont peints des slogans. Ce sont de grands mots vides qui clament dans le désert : « les paysans sont des combattants », « vive le socialisme et la révolution », « la patrie ou la mort », « combattons pour la justice sociale »… Philippe pense que ce pays est un conservatoire des années 60. Le temps s’est arrêté à cette époque et les dirigeants d’aujourd’hui revivent sans arrêt leur jeunesse. Si cela est vrai, seule l’usure biologique renouvellera la classe dirigeante, donc les façons de penser, comme dans l’URSS de Brejnev. La génération des 80 ans y a brusquement cédé la place à la génération des 50 ans parce que la mort est intervenue pour remplacer la démocratie défaillante.

Che guevara noir et blanc

Pour voir cette route « historique », véritable « monument national », à la « gloire de la révolution », nous nous sentons obligés de grimper sur un promontoire où un belvédère branlant a été installé, 420 mètres au-dessus de la mer. Le tenancier du bar volant au bord de la route nous demande 50 centavos (convertibles) par personne pour y accéder. On ne sait de tel droit. Est-ce lui qui a bâti ce mirador ? Touche-t-il ce droit pour le reverser aux œuvres révolutionnaires ? Le met-il tout simplement dans sa poche ? Comme il ne délivre aucun ticket, c’est sans doute la dernière hypothèse qui est la bonne. Tout est bon pour « faire du dollar ». D’en haut, on voit la végétation changer d’un versant à l’autre. Le climat du nord est moins sec, les bananiers et les mandariniers sont garnis de fruits. Des fougères commencent à peupler les talus. Les planches pour monter au belvédère se détachent partiellement et le gaz, en dessous, est impressionnant. Françoise en perd ses piles d’appareil photo (on se demande toujours comment elle réussit de tels exploits !) et Philippe se sent obligé de faire de l’acrobatie au-dessus du vide pour aller les récupérer là où elles sont tombées. « C’est comme pour attraper un edelweiss », dit-il, « toujours un peu plus loin ».

carte cuba baracoa

En bas, sous un slogan toujours aussi vide, « nous faisons avancer l’histoire en combattant pour le 26 », la curiosité a attiré deux filles, un jeune homme et un petit garçon. Ils se sont alignés pour regarder les touristes. Les filles sont un peu épaisses, moulées dans leurs débardeurs et bermudas. Le jeune homme peut avoir seize ans. Il est en pantalon, torse nu, une médaille brille sur sa poitrine au bout d’une longue chaîne. Il est baraqué, fier de son corps et agréable à voir. C’est un fauve au repos qui déplie ses muscles, saute avec agilité sur ses jambes et disparaît dans le sentier pentu, les omoplates dansant un moment entre les buissons. Il rejoint la route en contrebas où roule un chevichana, petit chariot local bâti de broc, fait de planches et de roues dont les roulements à billes sont récupérés. Les locaux utilisent ces chariots pour transporter l’eau par les sentiers raides, de la rivière en bas aux maisons du bord de route. On les garnit d’un bidon de pétrole vide, récupéré lui aussi.

jeune homme muscle de cuba

La nuit tombe, brusquement, comme toujours sous les tropiques. Le chauffeur ralentit. Les derniers 27 km sont très longs ; nous mettons plus d’une heure pour les franchir. Les phares éclairent rapidement les silhouettes en palabre au bord des maisons, ou en marche le long de la route. L’air est tiède, moite, la nuit détend les corps. Nous arrivons à la ville.

Baracoa était une ville « autrefois » isolée, avant le percement de la route. Elle a été fondée par les Français venus d’Haïti au 18ème siècle avec leurs esclaves noirs, fuyant la révolte. Restée enclavée, Baracoa est demeurée originale, nous dit-on. Elle nous attend. Pour l’instant, nous n’aspirons qu’à la chambre.

torse nu cuba

L’hôtel Porto Santo (le premier nom de la ville), en bord de mer, nous accueille avec artifice. Poignée de main du patron, cocktail de bienvenue, discours commercial pour vanter son spectacle à 21h… Nous n’en avons cure, après tant d’heures de voyage, nous préférons dormir. Les chambres sont spacieuses et bien achalandées. Le dîner est correct mais l’animation imposée saoule vite les atteints du décalage horaire. Trois musiciens viennent gratter de la guitare, agiter des maracas ou taper sur des tambours au ras de nos oreilles, tout en chantant Hasta siempre, Che Guevara. La révolution devenue une scie commerciale, on aura tout vu. Mais les Français aiment ça ; ex du Parti ou anciens révolutionnaires en chambre, ils ont « la nostalgie ». Pire encore : le patron fait défiler ses danseuses et ses danseurs, à peine vêtus, comme des bêtes de foire. Il en vante la viande, sans pudeur, comme un maquignon. Les petites sont toutes fières de se faire admirer la taille et les nichons. Elles sont fines et souples, les garçons fort minets, tous Noirs – car plus sensibles aux rythmes ? Cet étalage putassier me déplaît.

Nous dînons d’une soupe aux pâtes et au poisson, de bœuf en ragoût au riz et aux frites de plantains. Le biscuit au blanc d’œuf du final ne me séduit pas. L’animation vespérale annoncée attire les autres un quart d’heure au bord de la piscine. Les jeunes acteurs se trémoussent en rythme et ouvrent la bouche en play-back. Il ne s’agit que d’admirer les corps – peut-être peut-on les acheter pour une heure ? Fort heureusement, cette animation s’arrête à 22h car les chambres ne sont pas insonorisées. Nous avons du sommeil à rattraper et nous ne tardons pas à nous coucher après avoir défait nos affaires pour la première fois depuis Paris. Nous devons rester trois jours dans cet hôtel.

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Premiers tours de roues en bus à Cuba

Nous nous arrêtons brièvement dans un hôtel pour « prendre le pique-nique ». Nous le consommerons plus tard, lorsque l’heure (locale) sera venue – très tard ! En attendant, nous nous baladons un peu dans le parc. Le site est à l’écart de la ville. Un monument à la lutte révolutionnaire est instauré au sommet de la colline. Ce n’est pas la lutte de Fidel Castro mais, bien avant, celle contre les Espagnols, fin 19ème siècle. C’est un but de promenade pour les enfants et les adolescents de l’endroit. Cela leur permet aussi de rôder autour de l’hôtel aux étrangers et de grappiller des yeux quelques nouveautés ou, de la main, quelques dollars. Les très jeunes filles, poitrine en avant, draguent ouvertement l’étranger. Bien que j’accompagne Françoise, elles me font des bruits de baiser incitatifs et me chuchotent des propositions « for one dollar ». Les jeunes hommes, chemises ouvertes, veulent engager la conversation pour nous vendre tout ce qui peut se vendre, même en imagination. Il faut peu de dollars pour avoir satisfaction de n’importe quoi. J’en suis pantois. Françoise ne comprend pas car la « linguiste » ne sait rien de l’espagnol ; elle fait plutôt dans l’anglais et le germanique. Trop enfermée dans ses petits problèmes d’ego, elle ne cherche même pas à comprendre les propositions des jeunes alentours. Quand je lui en fais part, en termes légers, elle me rétorque : « mais non, tu te fais des idées. » Tant pis. La crédulité congénitale est impossible à soigner.

fille cuba

La chaleur moite s’élève avec l’heure solaire. La végétation tropicale exhale sourdement ses parfums entêtants. Un rapace plane lentement dans l’air lumineux ouvert sur le sud, vers les Caraïbes. Les enfants sourient, vêtus de shorts et de débardeurs vifs. Ils ont tous le souci de paraître, sauf pour quelques gavroches comme il y en a partout, qui vont mieux la peau nue. Les filles s’exhibent en jupes vraiment mini, en shorts très moulants, caracos serrés sur leur poitrine déjà opulente, dansant sur des chaussures à hautes semelles. Tout est forcé pour nos regards, les couleurs, les attitudes, le vêtement, le physique. Je conçois l’attrait que Cuba peut exercer sur les mâles aux sens exacerbés par les tropiques, et avides de jeune chair à prendre. Après l’expérience de l’avion, nous avons vu que les femelles aussi sont attirées par les peaux bronzées, à condition qu’elles soient communistes révolutionnaires (tout dans la tête, les filles).

che guevara string

Nous allons acheter de l’eau dans l’épicerie-bazar sur la route, en face de l’hôtel. Les gens du pays viennent faire quelques courses en ce dimanche. Un cerbère garde l’entrée et le refuse à quelques jeunes sans raison apparente. Les étals sont comme ceux connus en Bulgarie l’année 1976 : une console de pâtes comprenant une centaine de paquets marqués « pâtes », un rayon de sauce tomate, un guéridon de bouteilles d’eau « purifiée » – toujours une seule possibilité à la fois. Rien pour le désir, tout pour le seul besoin. Tristesse de l’austérité égalitaire, de la « morale » collectiviste : l’absence de choix appauvrit l’individu – c’est une volonté révolutionnaire d’abaissement  (tout le monde pareil) sous prétexte de « démocratie » – juste pour conserver le pouvoir une fois acquis…

Des adolescents viennent rêver devant les chaînes hifi vendues en dollars américains. Le matériel vient de Chine, pays « frère » qui n’a pas honte – lui – d’inoculer du « capitalisme » dans sa morale collective, par souci d’efficacité : « peu importe qu’un chat soit blanc ou jaune, pourvu qu’il attrape des souris » disait le vieux Deng. Ce pragmatisme apparaît bien « réactionnaire » au regard de l’austérité butée de Cuba. Une télé représente douze mois de salaire officiel moyen ici, selon Sergio. Mais les travailleurs « méritants » (selon les critères idéologiques) peuvent gagner des meritos, ces bons points scolaires qui permettent d’acquérir des biens ménagers dans les magasins en dollars. Les Cubains en rapport avec les touristes peuvent, eux, accumuler les pourboires en dollars pour les acquérir aussi. Sucer des bites capitalistes est une pente plus facile que lécher des culs idéologiques, on le comprend – mais cet état de fait n’encourage pas « la morale » pourtant largement affichée ! Le pays n’a été ouvert au tourisme qu’en 1994, lorsqu’il a fallu trouver une alternative vitale à la chute du soviétisme… et à la chute du PIB cubain de 35% la première année ! Je crois que la prostitution inévitable va changer le pays plus vite que les révolutionnaires vieillis le voudraient, mais pas en bien, hélas.

Cuba drague

Nous partons en bus pour la pointe sud de l’île, en passant par Guantanamo. Cette baie, à 910 km de La Havane, renferme une base américaine, louée par traité depuis 1903 pour 4085$ par an sans limitation dans le temps, après l’aide américaine accordée aux Cubains pour se libérer du joug colonial espagnol lors de la seconde guerre d’indépendance de 1895-1898. La base de Guantanamo est revenue sous le feu de l’actualité lorsque les Américains ont décidé d’y amener les prisonniers d’Al Qaida pris en Afghanistan pour les interroger. Ce n’est pas un territoire des États-Unis, donc le droit américain ne s’y applique pas… Raul Castro, frère du Président et ministre de la défense a dit que le respect mutuel régnait désormais entre États-Unis et Cuba et que, dans l’éventualité où un prisonnier afghan s’échapperait, il serait capturé et rendus aux États-Unis. Il faut dire qu’en novembre 2001, 20 millions de dollars de nourriture ont été vendus à Cuba par les compagnies américaines « pour raisons humanitaires » après le passage de l’ouragan Mitchell – et cela pour la première fois depuis la mise sous embargo de l’île révolutionnaire en 1960. Il faut dire aussi que Fidel Castro n’est plus le premier ennemi de l’Amérique, la base d’espionnage soviétique de Lourdes (tout un symbole que ce nom !) construite en 1964, a été fermée par Poutine pour économiser sa location inutile à Cuba (224.7 millions d’€ par an). Les deux pays ont intérêt, désormais, à normaliser leurs relations. L’embargo fait mal à Cuba, qui voudrait développer le tourisme dont son économie a besoin – et les touristes les plus nombreux, les plus riches et les plus près sont américains. Quant aux États-Unis, la lutte contre le terrorisme ne vise plus Castro depuis qu’il ne tente plus d’exporter la révolution un peu partout dans le monde et surtout en Amérique latine, arrière-cour des États-Unis. Nous voyons la baie mais pas la base. La route passe loin de l’observatoire qui permet de voir le site. C’est une zone militaire, il faut une autorisation pour accéder à la terrasse d’où l’on peut voir la base américaine. On dit qu’une longue-vue y est installée.

Cuba plage

Nous ne mangeons le pique-nique qu’à deux heures et demie de l’après-midi. Cette heure « espagnole » n’a pas été décolonisée avec le pays et nous avons faim ! Le bus s’est garé au bord d’une plage de sable sale qui est sensée nous offrir une occasion de bain. Malgré le soleil, cela ne fait envie à personne. Nous n’avons pas cessé de voyager depuis des heures et le bain n’est pas un plaisir. Les gosses des quelques maisons qui se sont posées près de la plage sont vêtus a minima, comme ceux des villages que nous avons traversés. Ils jouent au foot pieds nus dans la poussière, la peau noircie d’origine, mais aussi de s’exposer souvent au soleil. Ils sont bien nourris, bien bâtis, ils ont l’air heureux, mais les vêtements sont chers, pas de fabrication locale et sont à économiser. Des adultes nourriciers, des copains de jeu, un peu d’école, il n’en faut pas plus pour s’épanouir à cet âge.

jeu de ballon gamins cuba

La région est sèche, aride, il y pousse des cactus, des euphorbes et des palmiers saguay. La plage où nous pique-niquons est au bout d’un chemin qui prend sur la route. Nous mordons dans nos cuisses de poulet grillé mais les « frites » sont molles, graisseuses et froides – immondes. Des sandwiches au fromage sont formés de tranches « de travailleurs », d’un pain chimique typiquement socialiste. Nous en nourrissons un chien famélique et très laid, de même que des restes du poulet. Les cuisses qui restent, nous les donnons au grand-père des enfants qui jouent autour de nous. Le chien n’a pas dû manger autant à la fois depuis sa naissance car, le repas achevé, il part se coucher à l’abri d’un buisson. Le soda est chimique lui aussi, avec un vague goût orangé. Nous demandons à Sergio pourquoi il n’a pas prévu tout simplement de l’eau. La question n’appelle pas de réponse car celle-ci est purement administrative : ce n’est pas lui, c’est « on ».

Le sable de la plage est noir. L’eau de la mer Caraïbe est tiède, très salée (je la goûte). Je regarde l’horizon en m’ennuyant un peu. Rester sur une plage à ne rien faire m’a toujours ennuyé. Quelques garçons du village jouent avec un jeune chien de race bouledogue. Ils s’amusent à le jeter dans les vagues à bout de bras. Le chien, malgré ce traitement musclé, a l’air ravi. J’essayerais bien avec l’un des garçons, pour voir s’il serait aussi ravi. Au bout de trois quarts d’heure, le soleil a la complaisance de se cacher derrière d’épais nuages, ce qui assombrit aussitôt le paysage. La brise aidant, tout le monde a envie de partir, ce qui n’est pas plus mal.

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Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4

michel leiris frele bruit

La vieillesse est un naufrage… Michel Leiris, 75 ans, reprend 10 ans après la suite de sa tentative de se connaître par le langage. Fibrille avait vu l’écroulement de cette utopie, couplée à celle du maoïsme, chacun retombant dans ses ornières humaines, trop humaines. Frêle bruit ne peut s’empêcher de prendre la suite.

Son projet envolé, Leiris ne publie plus que des fragments, expérimentation maniaque et volontiers obsessionnelle de dire et encore dire, de vouloir expliquer et encore expliquer, sans jamais aller au but. 146 séquences a-chronologiques purgent les fiches inutilisées jusqu’ici. Cette forme brève est issue des restes, mais aussi de la peur de ne jamais finir ce work in progress qu’est l’existence quand on veut la raconter. Elle se veut justifiée en même temps par l’exigence de rapidité de la révolution, sur l’exemple qu’offre Cuba, autre « idéal » avant qu’il ne s’aligne sur l’URSS exploiteuse en 1968, lors de l’invasion « populaire » de la Tchécoslovaquie…

Trop tourmenté de désobéir aux Commandements du catéchisme d’enfance, Michel, « à cause de quoi, suivi par l’idée du péché même si je crois m’être délié, je ne suis presque jamais parvenu à ce triomphe sur quelque front que ce soit, amour, action pure, littérature » p.930 Pléiade. Il est perclus d’angoisses, de velléités jamais réalisées faute d’oser sortir de lui-même, de grandes idées généreuses surtout pas mises en œuvres au détriment de son petit confort. Le type même du bourgeois révolutionnaire (cet oxymore !), du parisien né dans le 16ème et habitant depuis la guerre dans le 6ème, suivant la mode intello par facilité – « de gauche » donc puisque ça se fait – mais vivant en VIP, fonctionnaire nanti. « Rien que d’assez banal, malgré la mixture poésie, ethnographie et souci du progrès social », avoue-t-il p.918.

Phrases interminables, confuses, alambiquées, faute de savoir clairement que dire ; attention aux petits détails infimes mais noyés dans les parenthèses, incises, subordonnées, retours en arrière, scrupules ; peur d’avouer, de décrire, de dire le monde tel qu’il est. Suicidaire au fond, depuis sa jeunesse, jamais en accord avec lui-même, regrettant d’être né, d’être de son milieu, d’avoir eu un père vulgaire, de s’être branlé à deux entre garçons, d’avoir fantasmé sur les cocottes durant la Grande guerre, de… « Une bonne action en tout cas pouvait s’inscrire sur son bilan : la non action qui consiste à ne pas avoir d’enfants. Abstention dont à ces moments-là il osait être fier (…) de se flatter de n’avoir pas collaboré » p.972. C’est assez minable comme justification, assez triste aussi, comme si donner la vie était péché, « participer » au monde une erreur.

Le grand naufrage de notre civilisation se voit ici dans l’âme d’un être trop sensible à la culpabilité d’avoir rendu esclave, colonisé, exploité, appauvri le grand nombre, suscité deux guerres mondiales – comme si l’avers de la médaille n’était pas digne aussi d’être cité : libération des Lumières, exploration des mondes et des planètes, progrès de la médecine, de la santé et de l’agriculture, confort industriel, élévation globale du niveau de vie et de l’espérance de vie depuis deux siècles… Le monde ici-bas n’est pas le monde platonicien de l’Idéal (cette conviction chrétienne et marxiste inculquée à la génération Leiris), mais le monde en demi-teinte où bien et mal sont mêlés (après Nietzsche, Marx et Freud). « Autre tache possible : souhaiter que la Révolution progresse et s’étende, alors que pratiquement on ne fait rien ou à peu près rien pour hâter, chez soi, son déclenchement. (…) Inutile d’argumenter, je suis marqué par cette tache, signe entre autres du grave hiatus ouvert en moi entre façon de se représenter le monde et façon de s’y comporter » p.892. Péché toujours, contre l’Utopie, l’Idéal, les Idées pures. Péché imaginaire de ne pas être parfait alors que l’on n’est pas dieu ; péché de la conscience coupable, ce poison chrétien repris par le communisme pour déstabiliser les puissants, les dominants – et prendre leur place. Péché que Nietzsche a dénoncé et décortiqué, libérant enfin la philosophie pour penser autrement – mais que Leiris n’a jamais compris (voir ce qu’il en dit maladroitement p.829, partant de biais vers le sexe et « la Nietzschéenne », roman vulgaire dont la couverture pute l’avait fait fantasmer).

michel leiris photo nb

Nous avons droits aux rêves, à des listes, des poèmes, aux segments de voyages, aux comptes-rendus d’opéras, aux évocations de sexe, aux problèmes de chiens, à la description de l’hôtel Idéal, de son appartement croulant sous les livres pas lus ou de son bureau au sous-sol du musée de l’Homme. Michel Leiris parle de lui en disant « je » puis « il », sans raison. Cela pourrait être ciselé, intéressant, mais se trouve englué dans la glose, le remord, les repentirs de vocabulaire. Quelques perles surnagent, comme ces Allemands brûlés vifs quai des Grands Augustins en 1945, sous ses fenêtres, ou la description de sa journée à la campagne avec le chien, le jour de la mort de Picasso p.929. J’avoue avoir pris le mode lecture rapide sur nombre de morceaux tant m’ennuie ce genre de diarrhée verbale à prétention littéraire. Certes, Leiris n’est pas un poseur, mais il réussit à « faire chiant », comme le préconisait Édouard Balladur à ses hauts-fonctionnaires, lorsqu’il voulait faire passer un texte sans que personne ne le lise jusqu’au bout.

Leiris en est conscient, il l’avoue, et faute avouée est à moitié pardonnée. Il étale son être coincé, malheureux, déprimé : il est lui et cela le rachète. Il a au moins un riche vocabulaire français, ce qui devient rare de nos jours. « … Mais – coquetterie, pharisaïsme ? – j’étale une rigueur sourcilleuse quant à un juste emploi des temps du verbe, j’érige en cas de conscience d’infimes problèmes d’expression, jouant au pur qui ne veut se souiller d’aucune inexactitude je passe des heures à les résoudre et je m’abstiens d’aborder la vraie question. Comme s’il était une fin en soi, dont je ne pourrais me déprendre, je dépense jour sur jour à étoffer et fignoler ce récit déjà trop ornementé, le fourbissant, le redressant, le truffant de considérations qui souvent brouillent l’horizon plus qu’elles ne l’élargissent ! » p.919.

Bien content d’en avoir fini avec cette personnalité qui me déplaît, et avec ce pavé qui s’enfonce dans le sirupeux ennui des phrases sans cause ni verbe.

Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4, 1976, Gallimard l’Imaginaire 1992, 406 pages, €10.50
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Salon Destination nature 2015

Il vient de s’ouvrir Porte de Versailles à Paris, et dure du jeudi 19 au dimanche 22 mars. Il est couplé avec le Salon du tourisme (accès gratuit depuis le Destination nature).

salon destinations nature 2015 1 entree

Le salon Destinations nature est très fourni et le plan distribué, écrit minuscule, n’est pas simple pour se repérer. Erreur classique de marketing : on nous présente le public « d’âge moyen » autour de 54 ans (âge où monte la presbytie) – mais on édite un plan écrit pour des yeux de 20 ans ! L’ensemble est tout de même regroupé en « villages » thématiques : insolite, montagne, tours-operators nature, écotrail de Paris, bio-vivez nature.

Parmi les insolites, vous avez le Diverti’parc novaction, Ecolodge, Inax aventure, le zoo de La Flèche.

salon destinations nature 2015 4 jeep aventure

Sur la « montagne » vous trouvez les grandes régions touristiques de France : Hautes-Vosges, Grande Plagne, tour du Ventoux, Provence, Beaufortin, Contamines, Névache, Pyrénées catalanes. Mais aussi le trail (qui cache une course nature sous ce mot barbare branché), et le Club alpin.

Les voyagistes (tours-operators comme on dit dans le jargon marketing) comprennent, Allibert, Cap France, Chemins du sud, la Compagnie des sentiers maritimes, Jura randonnées, la Balaguère, Phileas frog (au joli nom), le parc régional de Corse, Vagabondages et quelques autres. Dont la Fédération française de randonnées pédestres (et ses fameux topoguides), celle du cyclotourisme (avec veloenfrance.fr, le portail de la rando en vélo) et l’IGN. Vous pouvez faire faire votre carte à la carte.

L’Ecotrail de Paris associe le Rire médecin, Au vieux campeur, la base de loisirs de Saint-Quentin en Yvelines, le Raid 28, New Balance, l’Ultramarin raid du golfe du Morbihan et ainsi de suite.

salon destinations nature 2015 2 moutons

Le bio et Vivez nature aligne une liste de boutiques, associations, activités et productions qui vont du lait de jument (bio) aux pâtes, orties, thés et tisanes, miels, chocolat aux oméga, fromages et saucissons. Vous pouvez apprendre à vous soigner par les plantes, vous exercer au yoga, devenir artiste nature, naturiste, ou adhérer à l’association Débrouille. Greenpeace et les anti-OGM sont évidemment présents. Les éditions Trédaniel proposent toute une gamme de livres pratiques sur le bien-être, la santé et l‘art de s’en sortir tout seul.

Des animations sont régulièrement programmées, exposés pratiques sur la photo ou la nature, les conseils rhumatismes du père Jean, les bienfaits de l’ortie, comment faire son chocolat cru et (la dernière mode !) les bienfaits de la spiruline, cette algue bleue…

Chacun trouvera l’activité qui le tente, du farniente en camping-car aménagé aux acrobaties dans les arbres, en passant par les marches courtes, moyennes ou longues, sur le plat ou le dénivelé, dans les provinces françaises ou dans les pays sympathiques. Seul, en couple, en famille avec enfants ou ados, accompagné ou en liberté.

ado rando

Le stand Tunisie ne fait pas recette avec le massacre sectaire qui vient d’arriver, Andorre, la Guadeloupe ou Madagascar sont plus tentateurs. Comme le Japon, qui tient un joli stand printanier.

salon destinations nature 2015 3 stand japon

Vous pouvez gagner un séjour dans une cabane en l’air et un weekend avec Azureva. Des réductions sont offertes à ceux qui s’inscrivent au Salon. Et des panneaux de « bonnes affaires » sont proposés.

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Guerres picrocholines à Tahiti

La guerre est déclarée, ce ne sera pas la guerre des boutons mais la guerre des cailloux, de la fumée et de la poussière. Un couple polynésien s’est nanti d’origines impériales pour interdire, pour légiférer et pour insulter leur voisinage. Ils épient jour et nuit les faits et gestes de leurs voisins, contestent les limites des terrains (à leur seul profit évidemment), font venir la police municipale pour un oui, pour un non etc. De guerre lasse, les gens ne répondent plus aux insultes « impériales », aux mesquineries, mais trop c’est trop.

guerre des boutons 1961

Voilà qu’avec leur kyrielle de voitures, bateau, tracteur, 4×4, ils envoient les cailloux dans le jardin des autres. Les insanités pleuvent et les cailloux sont rejetés sur le chemin. Bientôt les mitrailleuses feront leur apparition. Chacun étant dans son bon droit ! et ici au fenua, les pito (nombrils) sont démesurés Peut-être que dans peu vous verrez en exclusivité mondiale la guerre des cailloux sur la télévision nationale.

L’ancienne base arrière du CEP de Hao rencontre des problèmes d’eau pour les toilettes de son aérogare. Ne riez pas ! Les sanitaires de l’aérogare sont fermés actuellement, ce qui oblige les touristes et les habitants prenant l’avion de s’égailler dans la nature pour faire leurs besoins pressants et naturels ! La réponse des autorités de l’atoll est : « le problème de l’aérodrome est lié au manque d’eau. L’usine de désalinisation étant fermée aux heures d’ouverture de l’aérodrome, celui-ci se trouve sans approvisionnement. Cela vient du fait qu’aucune citerne de récupération des eaux de pluie n’a été installée sur le site. Cette situation a été signalée aux ministres compétents (le précédent et le nouveau) depuis le mois d’avril 2014 ». La situation va perdurer, et on ne sait pas jusqu’à quand. Moi non plus.

carcasses voitures

Cinq mois déjà que le terrain bordant la route Papeete-Taravao, situé face au restaurant Terre-Mer, s’est transformé en dépotoir sauvage. Carcasses de voitures, débris en tout genre, sacs-poubelles ont été déposés là à l’insu du propriétaire du terrain. Les coupables n’ont à ce jour pas été retrouvés. Le propriétaire est dépassé. Certes les plaques d’immatriculation des voitures ont été ôtées… mais il faut avoir un matériel de remorquage pour amener jusque-là ces carcasses de voitures.

Régulièrement sur le territoire les carcasses sont enlevées et broyées avant d’être expédiées en Nouvelle-Zélande ou ailleurs, mais chacun doit mettre la main au porte-monnaie et c’est là que le bât blesse. Alors, nettoyage ou pas nettoyage ? En tout cas, pour les touristes qui font le tour de l’île lors des escales de bateaux de croisière, ces vues leur donnent une piètre image de la Polynésie. Aux dernières nouvelles le propriétaire du terrain ayant été sommé de nettoyer son terrain, la municipalité se chargerait d’éliminer les carcasses de voitures !

Hiata de Tahiti

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William Beckford, Vathek

william beckford vathek jose corti
Délicieux et héneaurme, innocent et sadique, ce conte oriental des Lumières, écrit directement en un français parfait par un aristocrate anglais, est une merveille dont la lecture enchante. Nous sommes dans le roman gothique où le dépaysement et l’excès sert à dénoncer férocement tous les absolutismes. Celui du calife, commandeur des croyants et commandeur de guerre qui a tous les pouvoirs et à qui tout est permis ; celui du clergé qui manipule la religion à son propre service et use de la peur d’Allah pour dompter les assujettis ; celui de la mère avide de tout régenter.

Vathek est un Gargantua burlesque et méchant, tenu par les sens et insatiable de richesses. Le conte oriental se meut en cauchemar gothique sous l’influence de Carathie, mère du calife frayant avec les puissances occultes pour forcer la volonté chancelante de son fils. Il se dit que Carathie serait le double de la mère de l’auteur, protestante fervente et disciplinaire. Avec une telle génitrice castratrice, comment ne pas s’évader dans le songe exotique où tout ce qui est interdit devient permis ? C’est avec une jovialité un brin sadique que le calife Vathek jouit sans entraves : il use et abuse de ses cinquante concubines toutes jeunes et fraîches dans la salle des plaisirs, après avoir bâfré la centaine de plats sans cesse préparés pour lui ; il sélectionne avec « une perfide avidité » cinquante jeunes garçons nobles au bord de la puberté sur injonction du Giaour, ce monstre répugnant qui lui promet les richesses de la terre, avant de les faire concourir presque nus pour admirer les mille grâces de leurs membres – puis de les jeter d’un geste dans le gouffre où les attend le monstre ; il viole l’hospitalité d’un émir qui recueille sa caravane égarée au désert en enlevant sa fille Nouronihar, pourtant promise au très jeune Gulchenrouz, 13 ans, beau comme une fille et espiègle comme un page.

gulchenrouz

Le calife Vathek, enflé d’orgueil, tourne la religion en dérision, moins la croyance en Allah, qu’il garde un peu au fond de lui, que les simagrées bigotes des clercs et des « vertueux ». Il balaye les araignées avec le balai sacré rapporté de La Mecque, que Mahomet aurait utilisé autour de la Kaaba ; il fait ligoter sur leurs ânes les dignitaires religieux, accourus pour faire leur cour, avant de les chasser au galop les fesses fouaillées d’épines ; seules les abeilles – « bonnes musulmanes » – se piquent de piquer le calife comme les imams, dans la grande magnanimité naturelle.

Nous sommes dans la logique, mais délirante ; les Lumières brillent, mais jusqu’au maléfique. Car on ne défie pas Dieu, ni les lois naturelles, ni les autres humains sans conséquences. Ni le monde, ni les êtres, ne sont des objets voués au bon plaisir sexuel ou à l’avidité de gueule ou d’avarice d’un seul. La gigantesque tour de 1500 degrés, édifiée au-dessus du palais aux cinq salles de plaisirs, symbolise la tyrannie, le donjon de la puissance inexpugnable, la Babel aux caves remplies de venin de serpent et autres ingrédients destinés à annihiler la volonté ou saisir la vie des victimes. Elles sont gardées par des négresses borgnes et qui louchent, frayant avec les goules des cimetières : façon spectaculaire de dire combien sont tordues les âmes de ceux qui veillent sur ces faux trésors.

captives nues sardanapale

Vathek, comme sa mère Carathie et sa très jeune maitresse Nourohibar, vont rencontrer Eblis, l’ange déchu, Satan en personne, qui leur donnera les clés de toutes les salles de l’enfer. Ils pourront étancher leur soif insatiable de richesses et de savoirs – mais au prix de leur cœur. Il brûlera éternellement dans leur poitrine, qu’ils presseront de leur main droite dans la douleur pour l’éternité. Seuls les petits garçons sont sauvés par le conte, les cinquante précipités dans le gouffre et le jeune Gulchenrouz : tous sont recueillis par un « bon vieux génie qui chérissait les enfants, et s’occupait entièrement de les protéger », défendu par « des banderoles flottantes sur lesquelles étaient écrits en caractères d’or, brillants comme l’éclair, les noms d’Allah et du Prophète ».

Ce conte gothique révère l’état d’enfance, opposé à celui de la Raison ; il vante l’innocence naturelle, rousseauiste, du bon sauvage inéduqué qui sait instinctivement bien vivre. « Car le génie, au lieu de combler ses pupilles de vaines connaissances et de périssables richesses, les gratifiait du don d’une perpétuelle enfance ». Nous sommes déjà chez Peter Pan…

Un enchantement de lecture.

William Beckford, Vathek, 1786, José Corti 2003, 416 pages, €20.30
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60

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Des enfants aux citoyens

Ce texte est déjà paru dans un précédent blog en 2006, sous Chirac. Sarkozy et Hollande sont passés – et RIEN n’a changé. De quoi mieux comprendre pourquoi le PS perd systématiquement toutes les élections et que l’abstention monte à un niveau record, faisant le lit de l’extrémisme de droite.

Élever des enfants consiste à leur assurer protection, à entretenir leur santé, puis à les instruire. Dans cet ordre sans doute, puisque la faim n’est plus, dans nos sociétés, le mal le plus urgent. Avoir régulièrement cette tâche oblige à réfléchir. Ce qui est routine le plus souvent, s’avère « vital » lorsque des circonstances surgissent, qui bouleversent l’existence. Les fondamentaux de la famille et de la société prennent alors tout leur sens.

Rassurer et encadrer l’existence de l’enfant, vous l’aurez noté, est du domaine de l’affectif, de l’émotion, des passions.

Nourrir et exercer est du domaine du ventre, des jambes, des tripes.
Instruire, ouvrir l’esprit aux logiques à l’œuvre dans l’univers, mais aussi l’âme à la nature, aux bêtes, aux plantes et aux gens, appartient au domaine du rationnel et du spirituel.

Rien ne réussit sans être au calme, dans la paix intérieure qui permet l’exploration extérieure sans danger. La quiétude d’esprit qui naît de se savoir reconnu, entouré, est la condition nécessaire pour sortir du cocon, donc de soi, afin de se tester, de se découvrir et de devenir soi-même.

La faim et l’envie de bouger sont « naturelles », elles n’ont besoin d’aucun effort, dans les jeunes années, pour s’assouvir et s’exercer. Il faut voir dévorer les petits au goûter, ou les adolescents au dîner, pour prendre plaisir à leur cuisiner ce qu’ils aiment, tout en variant les menus et la palette des goûts pour l’équilibre alimentaire. Il suffit d’ouvrir la porte et de lâcher la bride pour qu’ils courent tout seul, luttent entre eux et se dépensent derrière une raquette ou un ballon, sur la pelouse, le court ou dans la boue.

Une fois tout ceci accompli, mais peut-être pas avant, l’être jeune est disponible pour le reste. Il est curieux des choses, savoir comment ça marche, comprendre d’où ça vient ; il est soucieux des gens, pourquoi ils font ceci, dans quel but ils disent cela ; il se prend d’engouement pour sa bande, une équipe, son pays. Il veut qu’on lui explique, il analyse les gestes, repasse la stratégie. Il veut comprendre. Il est mûr pour apprendre.

grimaces frere et soeur

Dépensé, rassasié, il faut lui imposer le calme des devoirs, sans les sollicitations de la télé, des jeux vidéo ou des messageries chats. Il a besoin qu’on le contraigne. C’est le signe qu’on s’intéresse à lui, à son futur proche (le DST*) comme à sa destinée (son « plus tard »). Ne le libérer qu’à certains moments est le signe qu’on l’aime. La liberté, comme tout ce qui est humain, s’apprend. Elle n’est pas laisser-faire spontané mais une maîtrise qui s’apprivoise.

Le spirituel viendra en sus, et sans qu’on le convoque. L’être humain est religieux de nature, allant par raison vers les causes dernières, par passion vers ce qui le dépasse ou par ses tripes vers ceux qui lui sont proches. Même les parents qui ne pratiquent rien ont cette dimension spirituelle ; elle peut se manifester devant la lune qui se lève dans le ciel, devant les images insoutenables des orphelins du tsunami à la télé ou devant « la fête » d’une coupe du monde presque gagnée. La religiosité est avant toute religion ; elle est ce qui relie, surtout communion.

Et quand vous aurez saisi tout cela, qui concerne les enfants, vous comprendrez la politique un peu mieux, qui concerne les citoyens. Vous vous direz qu’on ne peut rien entreprendre sans sécurité civile, sans liberté d’aller et venir sans danger dans la rue, le quartier ou les transports. Et qu’être rassuré prime sur tout le reste dans nos sociétés où la faim n’est plus le premier des maux. Mais, au-delà de la nourriture de base, vous aurez besoin de savoir manger équilibré, de trouver des produits sains et d’avoir quelques moyens et loisirs pour les cuisiner à plaisir.

Mere et fille

Vous ne pourrez que vous intéresser à l’économie, cette nourriture des nations, aux mécanismes qui produisent des biens que chacun consomme, et pourquoi nous sommes trop chers ou plus habiles, pourquoi il est nécessaire de vendre ce que nous savons faire pour acheter ce qui nous manque, pourquoi sans liberté d’entreprendre on ne peut que subir. Et vous aurez compris très vite la raison qui pousse à s’intéresser au travail, à l’industrie, aux services, avant (bien avant) de se préoccuper de la guerre au loin ou du « prestige » diplomatique. Un Président qui n’agit qu’à l’extérieur est comme un père qui court les cafés ou les réunions, délaissant ses enfants.

Vous aurez alors souci d’éducation et de savoir, vous récriminerez contre les criminels qui, au prétexte de « pédagogie », tentent d’imposer leur idéologie de classe, nivelant tout pour apparaître comme « spécialistes » et prendre ainsi le pouvoir.

Vous n’aurez que mépris pour ces faux savants qui écrivent des manuels abscons où, en trois chapitres, vous n’aurez toujours rien compris vous, adulte, à la fécondation et au patrimoine génétique – alors qu’une série de définitions de base auraient largement suffi pour saisir.

Vous trouverez inepte qu’on oblige les gamins à user de linguistique universitaire en cours de français pour décortiquer un texte, sans aucun souci de la beauté des mots en phrases judicieusement assemblées.
Vous regarderez, ébahis, les exercices de math où l’élève doit trouver « la largeur d’un ruisseau » alors que la réponse juste est au-delà de 50 mètres – soit en bon français « un fleuve » ! Le cloisonnement des disciplines, l’illettrisme des rédacteurs, l’indigence des méthodes pédagogo, tout cela vous sautera aux yeux – pour peu que vous vous intéressiez à ce que font vos enfants.

Vous aurez l’intuition du pourquoi les crédits de recherche sont si faibles et le train de vie de l’Élysée si dispendieux, pourquoi les chars et les avions apparaissent prioritaires pour aller frimer au Liban, en Bosnie, en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, au Tchad, au Gabon, au Congo, Bosnie, en Syrie et dans toutes ces contrées bien loin, où rien n’est contrôlable par le citoyen, et alors qu’existent des organismes internationaux comme l’ONU ou des forces locales aptes à remplir les missions sans que les « missiés » s’en mêlent.

Et vous comprendrez alors mieux la politique : l’école « à la française » ressemble à la politique « à la française » – élitiste, hiérarchique, clanique.

  • S’asseyant sur toute tradition s’il s’agit de capter le pouvoir.
  • Déclarant n’importe quoi pourvu que ce soit médiatique.
  • Se moquant surtout du monde : des enfants, des gens, de vous.

La famille n’est pas la société, mais élever des petits d’hommes vous rend plus « politique » que ceux dont c’est l’avide métier.

* Un DST est un devoir sur table dans le jargon enfeignant

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Yasushi Inoué, Histoire de ma mère

yasushi inoue histoire de ma mere
Ce livre n’est pas un roman mais un récit en trois chapitres de la lente dégradation de vieillesse chez la mère de l’auteur.

Bon pied, bon œil, la vieille japonaise à 85 ans ramasse encore les feuilles mortes dans le jardin. Son mari, médecin général dans l’armée, est mort. Les deux s’étaient retirés à la campagne, dans la région d’Izu, leurs enfants s’étant dispersés à Tokyo, Hiroshima et ailleurs. L’auteur, son frère et ses sœurs, ainsi que leurs enfants respectifs déjà grands, analysent d’un œil critique et affectueux cette grand-mère qui perd peu à peu la mémoire.

Ce n’est peut-être pas vraiment Alzheimer, mais la sénilité : des pans entiers de souvenirs s’effacent, non comme s’ils n’avaient jamais existé, mais comme s’ils étaient refoulés dans l’inconscient. L’un des petits-fils note que seuls surnagent les souvenirs malheureux, tandis que les heureux sont tenus pour acquis. Peut-être parce que les tourments marquent plus une vie que les bonheurs au Japon ?

Progressivement, avec le grand âge, la remémoration recule d’une décennie ou deux, retombant en enfance ou presque. Elle évacue les dizaines d’années vécues avec son mari pour ne parler un temps que d’un jeune homme dont elle était amoureuse, mort de fièvre à 17 ans alors qu’elle en avait 9.

La vieille femme s’enferme peu à peu dans son monde reconstruit, entouré de murs mentaux, ce qui l’isole de sa famille et des autres. La seule chose qui lui importe sur la fin est le carnet de funérailles, où son mari a noté les dons faits à chaque décès des voisins et amis. Le sentiment du devoir social est resté vif et l’obsession vieillarde est de rendre la politesse.

yasushi inoue

En revanche, elle prend sa fille, qui s’occupe d’elle, pour une quelconque bonne, tandis que l’auteur, son fils aîné, est jugé mort depuis trois jours, au simple vu de son bureau en désordre. C’est que le cerveau fonctionne sans souvenirs, avec ces « sensations de situation » qui lui viennent du seul présent. Même la confrontation au réel suscite le déni, comme ce verger de prunier en fleurs, jadis, au village, qui est aujourd’hui réduit à un vieil arbre tordu et décrépi.

Écrit de façon très humaine, avec tact, cette histoire de fin de vie est universelle. La mère meurt juste avant son 90ème anniversaire, plus par solitude autiste que par usure physique. Peut-être parce que la déchéance avant la mort est ce qui nous attend tous, l’auteur se préoccupe de noter ces instants précieux comme autant d’étapes d’un chemin de vie qui se termine.

Yasushi Inoué, Histoire de ma mère, 1977, Stock Bibliothèque cosmopolite 2004, 200 pages, €7.65

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Camilla Läckberg Le tailleur de pierre

camilla lackberg le tailleur de pierre
Une enfant est morte et la petite ville suédoise de Fjällbacka est en émois. Sara la rousse n’avait que sept ans. Certes, elle était bizarre, survoltée, jalouse de son petit frère à peine né, instable, ne tenant pas en place. Elle était étiquetée TDAH par l’éducation nationale, répertoriée Asperger par les psys. Mais devait-elle mourir ? Retrouvée dans la mer, on l’a crue noyée dans l’eau glacée pour s’être aventurée trop près du bord ; l’autopsie révèlera qu’elle avait dans les poumons de l’eau douce avec des traces de savon et de cendres… Et contrairement à l’image de couverture, elle n’avait pas les seins nus.

Qui a pu faire le coup dans une petite ville paisible de la côte ou presque tout le monde se connaît ? Au risque de passe-droits et de favoritisme lorsqu’on est flic et que l’on joue aux cartes avec un éventuel suspect. Les soupçons se portent sur un voisin irascible, mais la mégère qui l’affronte n’est pas plus claire. Curieusement un autre Asperger, surdoué logique incapable de ressentir les émotions et d’entretenir des relations sociales humaines, est isolé dans sa cabane, ne vivant que pour coder des jeux vidéo avec force massacres et sang versé. Il a vu la petite fille en dernier.

L’enquête piétine car d’autres cas de cendres enfournées de force dans la bouche d’enfants petits surviennent. Patrick, inspecteur aux manettes dans un commissariat toujours dirigé par le vaniteux paresseux Mellberg, content de lui, affronte ses propres contraintes personnelles. Il est en effet père depuis peu d’une petite fille, Maja, avec sa compagne Erica. Cette dernière, écrivain, est épuisée par la goulue qui la tète et fait face, avec la fin d’hiver suédois, à une dépression post-natale. Elle flanque le bébé dans les bras de son père dès qu’il rentre de sa longue journée de boulot. Pas simple de se concentrer sur sa tâche d’enquêteur dans ces circonstances.

fillette rousse

Mais c’est ce qui fait le charme des romans policiers de Camilla Läckberg : elle mêle les faits divers réels dont elle s’inspire avec une imagination féconde et avec ses propres expériences d’écrivain dans une petite ville, maman elle-même de très jeunes enfants. Ce qu’elle écrit est donc plus réel que le réel et en apprend beaucoup sur la société suédoise.

Notamment sur les névroses nées de l’autoritarisme et du puritanisme passé. Des chapitres alternés évoquent en effet les années 1930 où les grands-parents de certains protagonistes plantent la mauvaise graine de la haine et de la maniaquerie meurtrière. Sara ne sera pas la seule à payer de sa vie et les relations humaines se révèlent bien plus compliquées que les apparences. Le fils de bedeau intégriste a-t-il tué sa propre fille, lui qui n’a pas d’alibi pour l’heure du meurtre ? Sa belle-mère a-t-elle dit la vérité lorsqu’elle accuse le fils Asperger voisin de voyeurisme ? Un réseau pédophile signalé par un autre commissariat est-il la clé de l’affaire ?

Ce troisième opus Läckberg est l’un des mieux réussi. Il captive le lecteur par ses rebondissements autant que par la psychologie de chacun. Il séduit par l’émotion pour les enfants soumis à la brutalité des adultes comme par la construction habile de l’intrigue. Il renseigne sur le tréfonds sociologique suédois, bien plus austère et rigide que le nôtre, malgré sa morale laxiste bien plus sexuellement libérée des années 70. Les meurtres d’aujourd’hui trouvent leur origine loin dans le passé en ces pays du nord où le long hiver fait ruminer à l’envi ; pas de crime passionnel perpétré sur le moment dans un coup de sang, comme dans les pays du sud. Cette étrangeté fascine.

Commencez ce Läckberg, vous ne le lâcherez qu’à regret.

Camilla Läckberg, Le tailleur de pierre, 2005, Babel noir poche 2013, 593 pages, €9.99

Les romans policiers de Camille Läckberg chroniqués sur ce blog

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