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Martin Amis, D’autres gens

martin amis d autres gens
Cet écrivain anglais se renouvelle comme nul autre ; il écrit ici un roman à la frontière du réel et de l’imaginaire – un roman d’amnésique. La fille qui émerge du premier chapitre n’a ni nom ni histoire ; elle redécouvre le monde comme si elle venait d’une autre planète. D’où cette remarque inepte de couverture de la part d’un critique de Quoi lire magazine (qui ne l’a manifestement pas lu jusqu’au bout) sur la « science-fiction »… Absolument rien de « scientifique », je vous l’assure, quant à la fiction, c’est le propre de tout roman qui invente la vie de gens imaginaires.

Marie Lagneau prend ce nom parce qu’elle vient d’entendre une chanson. Plus tard, un policier du nom de Prince, charmant mais policier, lui apprendra qu’elle s’appelle Amy Hide (cachée) et qu’elle est morte. Ou censée l’être depuis que son amant Tort a avoué. Mais il se trouve qu’elle est bien là et qu’il avoue (une fois de plus) avoir menti. Elle ne se souvient de rien et commence alors une autre vie, une vie neuve…

Ce qui permet au romancier de jouer au bon sauvage confronté aux us et coutumes de « la civilisation » : comment peut-on être persan ? Vraie salope dans sa vie antérieure, Marie-Amy est bonne dans sa vie nouvelle. Elle regarde le monde avec les yeux candides, lavés de toute éducation.

« Elle lut les Grandes tragédies de William Shakespeare. Il s’agissait de quatre hommes faits de pouvoir, d’hypocrisie et d’hystérie ; ils habitaient dans de vastes demeures vides qui les terrifiaient et les poussaient à discourir ; ils étaient tous astucieusement assassinés par des femmes qui utilisaient un oignon, une devinette, un mouchoir et un bouton » p.68. Comment mieux remettre à sa juste valeur le Grantécrivain des Anglais ?

« Toutes les filles ici, elles y ont toutes été. Elles l’ont toutes fait comme ça, et puis par derrière, et puis sur le côté avec une jambe en l’air, et puis pliées en trois avec les genoux accrochés sous les coudes. Pourquoi est-ce qu’elles le font ? Les femmes ne le font pas pour le sexe. Elles le faisaient parce que tout le monde le faisait et qu’elles ne voulaient rien rater. Maintenant elles vont toutes sur la trentaine et elles sont toutes terrifiées parce qu’elles veulent un mari et des gosses comme tout le monde. Elles veulent toutes une deuxième chance. Elles font toutes semblant de ne l’avoir jamais fait bien qu’elles continuent toujours à le faire. Elles se prennent toutes pour des vierges. Mais qui les veut maintenant, hein ? Qui veut de vieilles baiseuses ? » p.202 Comment mieux remettre à sa place, sans en avoir l’air, la société anglaise de son temps, 1989, tiraillée entre la « libération » 68 et la « respectabilité » éternelle ?

« Sa vie n’en demeurait pas moins une épopée douloureuse de victoires, défaites, stratégies, retraites, affronts, trahisons, campagnes et conspirations. Une vie sociale… » p.222. Comment mieux remettre à sa place les relations des gens entre eux dans la « bonne » société ?

L’intérêt de Marie est de voir que les gens sont nus, au-delà de tous les falbalas, uniformes et principes dont ils se drapent, comme ce Michael, journaliste d’investigation qui a l’air d’avoir douze ans malgré les balles, les fusils et les coups qu’il prend sous la caméra, dans les guerres et génocides de la planète. Comment mieux remettre à sa place les médias et leur tropisme jeuniste, voire pédophile ?

Marie renaît, avec d’autres gens, ayant quitté à jamais sa vie d’avant et la société pourrie qui l’a engendrée. La société soi-disant « libérée » des soixantuitards, effrayés de leur liberté toute neuve qui exige une responsabilité qu’ils sont incapables de prendre, et une maturité qu’ils sont inaptes à acquérir. Être neuf permet d’y voir plus clair, comme le bébé Carlos, un an, qui explore et se cogne partout, mais est ravi de ce qui survient.

Un bon livre dont il faut passer le premier chapitre, déroutant, avant d’être pris sous le charme.

Martin Amis, D’autres gens (Other People – A Mystery Story), 1989, 10-18 1996, 281 pages, €6.45
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Martin Amis, Réussir

martin amis reussir
Il n’avait pas 30 ans, l’écrivain, lorsqu’il a réussi ce roman. Il évoque certes ces années 1970 disparues où alcool, drogue et sexe étaient les plaisirs à la mode – avec le rock’n roll. Mais « la crise » était déjà établie (montrant que ce n’était pas une crise mais un changement de monde). Londres en était déjà aux restructurations, aux « nègres » et aux quartiers de plus en plus mal famés. Dans ce décor, deux frères cohabitent, Gregory Riding et Terence Service, nés à un jour près, l’un dans une famille de la haute, l’autre chez les ouvriers. Terry a été élevé avec Gregory dès l’âge de 9 ans, après que son père ait tué sa mère, puis sa sœur ; Gregory n’a jamais admis de n’être plus le fils unique, beau et choyé.

Tout commence donc par le vilain petit canard dans la portée Riding. Gregory élancé, musclé, élégant dès l’âge de dix ans déjà – et l’autre, Terry, tassé, laid, mal fagoté depuis toujours. Tout réussit à Gregory, il câline sa sœur Ursula durant l’enfance, s’amusant tout nu dans une île du lac et dans le lit le soir – à caresser et sucer mais pas baiser. Il ne fait pas d’études, tout lui étant dû, sa prestance attirant les femmes aussi bien que les hommes. Il travaille dans une galerie d’art où les propriétaires, d’âge très mûr, voudraient bien baiser avec lui tous les deux. Tout foire avec Terry, il a du mal à baiser les filles, aucune ne lui redemande, il travaille comme vendeur sans qualifications dans une société commerciale qui envisage de licencier.

Chacun se raconte à tour de rôle, en chapitres alternés, avec le langage de tous les jours. Le lecteur est vite captivé par le lumineux Gregory, pris de pitié pour le looser Terry. Et puis, par petites touches, le maquillage fond, la façade se lézarde, la vérité se fait jour. Gregory n’est plus si jeune, ni assuré de son avenir ; sa sœur déprime, ne baise plus, choisit Terry ; son boulot est insipide, ses partenaires sexuels de plus en plus vulgaires, violents, rassis. Terry se voit au contraire valorisé, une Jan secrétaire envisage de frayer avec lui, le syndicat s’intéresse à son poste dans l’entreprise, l’argent rentre, Ursula trouve auprès de lui une épaule secourable. C’est que Gregory est imbu de lui-même et égoïste, trop gâté durant l’enfance ; et que Terry a appris à encaisser, tout en restant humain. Pas le genre à subir « qui vous prend votre argent, votre corps, votre temps, mais qui ne vous prend jamais en compte, vous » p.33. Gregory baise mécanique, avec Miranda ou Adrian, il n’aime pas. Même sa sœur, amie et amante d’enfance, n’est plus pour lui qu’un amusement.

« Qu’est-ce qui t’a changé ? » se demande Terry de Gregory. « Il s’est passé quelque chose. Quelque chose qui t’a volé ta sensibilité, ta tendresse, ton cœur, et qui t’a transformé en ce pauvre petit paquet de mépris, d’arrogance et de préjugés pour lequel tu te fais désormais passer » p.151. « Te voilà donc, Terence : je comprends ton passé, tes drames, tes craintes. Mais ce passé ne t’est plus d’aucun secours, ni à toi ni à quiconque : ce n’est rien qu’un obstacle (…) C’est pour cela que tu n’as pas d’amis ni personne pour te protéger ; c’est pour cela que tu ne réussiras jamais dans ton travail ni dans tout ce que tu pourras entreprendre » p.167. Mais chacun voit-il l’autre en vérité ? L’enfance lumineuse prépare-t-elle la responsabilité libre de l’adulte ? Les drames enfantins préparent-ils à l’inverse la névrose et la déchéance adulte ?

torse nu 12 ans

Non pas, démontre avec brio l’auteur. Trop gâté, Gregory reste immature ; abîmé, Terry est résilient. « Hautain, vaniteux, précieux, méprisant, arrogant, superficiel, corrompu, prétentieux, pédé – et insensible, par-dessus tout insensible », s’avoue Gregory p.286. Mais Terry sait s’adapter : « Les voyous sont en train de gagner. Et Terence, naturellement, se débrouille bien » p.317. Être beau et génétiquement aristocrate ne suffit plus dans l’ex-empire britannique : il faut savoir se débrouiller. Et Gregory ne sait pas, puisque tout lui a toujours été dû. Il est tonto – idiot en espagnol – mot à la mode à l’époque, que l’auteur répète à satiété tout au long du roman. Martin Amis contraste a l’envi ses personnages pour se moquer de la société de son époque, où les classes sociales sont encore opérantes dans l’imaginaire – mais de moins en moins dans la réalité. Mieux vaut être « cadre moyen issu des couches inférieures et muni d’un diplôme supérieur » qu’issu des couches supérieures sans aucun diplôme efficace.

La construction en duel alterné des personnages, chacun défendant sa vision de l’autre, de leur vie commune et de leur société, est puissante. Le lecteur s’y laisser attraper comme dans une toile. Surtout qu’après le maquillage, chacun se dévoile un peu plus, moins réussi dans le vrai qu’il ne le dit en premier. Tout comme aujourd’hui sur Facebook, les posteurs ont tendance à embellir ce qui leur arrive – au détriment de la réalité. Terry a perdu sa sœur puis son père durant l’enfance ; Gregory va perdre sa sœur, puis son père, à l’âge adulte. Des deux faux frères, l’un a mal commencé et bien fini ; l’autre accomplit le chemin inverse.

J’ai beaucoup aimé ce livre, plus philosophique qu’il en a l’air. La vanité de la forme et l’inanité de la baise – typiques des années post-68 – ne rendent pas heureux. Cette fausse « libération » est une contrainte de groupe sur les comportements individuels : il « faut » apparaître toujours en forme, jeune et frais ; il « faut » baiser avec tous et à tout moment selon le désir. Mais la vanité de la classe sociale supérieure et l’inanité de la génétique – typique des années avant 68 – ne fonctionnent plus. Être « né » ne suffit plus à assurer son avenir, encore faut-il acquérir des compétences autres que sociales, un vrai métier autre que de relations, un savoir-être autre que la superficialité mondaine.

Depuis 1978, date de parution du livre, le monde n’a cessé de changer – pour le pire. Terry y est plus adapté que Gregory, et pourtant, le lecteur ne peut s’empêcher d’avoir un faible pour Gregory – comme probablement l’auteur. Le monde adulte est laid, mais combien belle était l’enfance… La réussite n’est-elle vraiment que sociale ?

Martin Amis, Réussir (Success), 1978, Folio 2003, 387 pages, €7.51

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Martin Amis, Train de nuit

martin amis train de nuit
Pourquoi mourir quand on est jeune, belle, équilibrée et que l’on explore la physique des origines de l’univers ? Jennifer est retrouvée entièrement nue, sur une chaise, avec trois balles dans la tête. Le suicide est douteux, et pourtant tout concorde. Car on n’est pas fille de flic pour rien…

Le commissaire Tom ne peut accepter que sa fille chérie se soit fait disparaître ; il lui faut une explication rationnelle, un coupable ferait vraiment l’affaire car un homicide, ce n’est pas beau, mais logique. Il charge la virago de service d’enquêter, l’inspecteur femme « Mike » Hoolihan, plus mec que nana, à la voix de rogomme au téléphone. Mike au nom de mâle a été violée par son père de 7 à 10 ans : « est-ce qu’il était pédé ? » s’interroge-t-elle. Elle a laissé poussé, aiguisé et renforcé ses ongles « au vinaigre » pour qu’« une fois atteint les deux chiffres », il ne la prenne plus jamais. Mission réussie : le visage ravagé, la mère horrifiée, le couple divorcé, Mike envoyée aux services sociaux se reconstruit peu à peu. Elle garde de l’amour pour son père mais ne peut avoir de vie sexuelle stable, allant d’échec en échec.

femme morte

Ce pourquoi la mort de Jennifer est pour elle comme le train de nuit qui passe sous ses fenêtres, une secousse brutale. Elle va donc s’acharner à tout décortiquer, à commencer par ce suicide en trois balles : est-ce possible ? Il semble que oui, on a même vu quatre balles avec certains revolvers. Mais cela semble tellement inouï que l’information permet de cuisiner les éventuels coupables, à commencer par Trader, le mari de Jennifer, prof sec et intello dont on a connu les accès de violence, des années auparavant, Arn le gros Texan macho qui se croit irrésistible et qui avait rencart ou Baz le prof médiatique auprès duquel Jennifer travaillait à l’université.

La massacrée de la vie enquête sur la vie massacrée ; la grosse laide vieille sur la svelte éblouissante jeune. Martin Amis aime à saisir les contrastes pour cette dialectique entre la vie et la mort. Il prend le ton des romans noirs américains – un brin vulgaire – pour faire de la littérature. Car ce roman n’est pas vraiment policier. La souffrance intime est-elle le véritable héroïsme des temps nouveaux ? Jennifer sentait ses pensées de plus en plus en décalage avec son existence. Janus avait deux faces, l’humanité aussi, même la plus lisse, la plus belle et la plus riche – en apparence.

Martin Amis est bien plus profond qu’il ne paraît.

Martin Amis, Train de nuit, 1997, Folio 2003, 239 pages, €6.46

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Martin Amis, London Fields

martin amis london fields
Dès les premières pages, l’auteur nous annonce un assassinat et désigne l’assassin. Plus de 700 pages plus tard, l’événement survient. Entre temps, une peinture de la société londonienne qu’il projette à la fin du millénaire, mais une peinture à la truelle, pas au pinceau. Le roman tient plus du pensum que du léger. Il y a un bon tiers de longueurs, des pages carrément chiantes (l’auteur use de cette vulgarité de vocabulaire pour faire « vrai ») – et ce n’est pas de la faute de la traductrice, puisque d’autres pages sont incisives et sèches selon le talent habituel de l’écrivain.

Martin Amis n’aime pas l’allure que prend son siècle ; il le dit et l’amplifie, situant sa fiction dix ans plus tard. Il considère que, malgré l’émancipation des années 60 et 70, le Royaume-Uni reste un pays où les classes sociales restent plus marquées qu’ailleurs et continuent de façonner la société. Il tente (donc ?) de passer outre en peignant (laborieusement) un personnage lower class, amateur de bière, de meufs et de fléchettes, cambrioleur raté détestant tout travail et inapte à la paternité. Pour le contraste, il l’oppose à un banquier de la City, époux papa, chic et littéraire. Entre eux deux, Nicola la pute qui allume le banquier Guy avec le malfrat Keith, tout en offrant à la vulgarité de Keith les fantasmes de la classe de Guy. Vous avez compris ? Pas vraiment, l’auteur non plus.

Il apparaît au fil des pages que l’intrigue est un prétexte à écrire dans l’écriture, à inoculer l’auteur dans ses personnages. London Fields n’a rien de la fraîcheur ni de la décision d’Orange mécanique ; il semble pourtant en être inspiré. Mais Amis se met en scène imaginant des caractères ; ceux-ci prennent leur autonomie et infléchissent la fin prévue, « tuant » l’auteur qui est lui-même assassin. Vous suivez ? Toujours pas ? L’auteur pas vraiment non plus, ce qui fait désordre. Quand il se perd, il s’étend et bavasse, tire des mots pour disserter à mesure qu’ils apparaissent dans l’histoire, en « une tentative d’épuisement » – certes expérimentale comme c’est la mode des milieux zartistiques – mais particulièrement indigeste à suivre : une impasse tout comme souvent l’art contemporain et la musique atonale. Ainsi passent sous le microscope littéraire la pluie, le baiser, les toilettes, les céréales du petit-déjeuner, les culottes, les baby-sitters, la glycérine (si, si !)…

Certains personnages sont réussis, comme le bambin Marmaduke, tyranneau de la première adolescence (2 ans), qui n’hésite pas à mordre au sang, à planter ses doigts dans les yeux et à hurler tant et plus en déchirant ou détruisant tout ce qui passe entre ses mains – le vrai fantasme du bébé garçon pour un mâle anglais. L’auteur avait à cette époque un fils, Louis, qui avait un peu plus d’un an : s’en est-il inspiré ? Tout autre est le bébé fille Kim, battue et brûlée à la cigarette par sa mère, femme du malfrat Keith ; l’auteur en tombe amoureux et la protège. Il avait, dans la vraie vie, une fille inconnue qu’il n’a découverte qu’en fin d’adolescence ; peut-être introduit-il ici sa nostalgie de paternité frustrée ? Réussis aussi sont les types de Noirs chaloupant des milieux interlopes, terrés dans les pubs enfumés à frimer et jouer au billard le jour avant d’aller braquer un appart ou casser une vitre pour l’autoradio le soir, passant le reste de la nuit à taper sur des blondes (pas leur femme, Noire, à qui ils font maints gosses dont ils ne s’occupent jamais).

Mais lorsque l’on a épuisé l’attrait de ces quelques portraits, ne reste au final que le charme trop rare, dans ce roman pour moi raté, des quelques phrases acérées comme la plume Amis sait en tracer. Elles auraient dû constituer le cœur du livre ; elles ne font que surnager sur la bouillie passablement indigeste des 747 pages :

« A mon retour, deux ouvriers à moitié nus, qui mangeaient leurs œufs dures et buvaient de la bière (…) L’un avait seize ou dix-sept ans, mince et bronzé et tout à fait ravi des promesses de sa puissance ; l’autre, le plus âgé, le souffle court, trente ans, les cheveux longs et édenté, était bien détruit comme s’il vieillissait d’un an tous les deux mois » p.123.

« Vierge ! Ah ! ouais. Nicola n’avait encore jamais dit ces mots, même quand elle aurait pu : vingt ans plus tôt [à 13 ans], dans le petit intervalle entre le moment où elle avait découvert ce que cela signifiait et celui où elle avait cessé de l’être » p.312.

« Le triomphalisme revêche de Paris, la fureur et le désespoir de New York, l’audace, style chat et souris, de Rome, le meurtre en haillons du Caire, la longévité de bateau-théâtre de Los Angeles, la captivité industrielle de Bombay ou Delhi… » p.519.

« Ils pénétrèrent dans le pub et son univers bruyant de désirs primitifs, de désirs avoués, chaudement poursuivis et régulièrement gratifiés. (…) Les desiderata comprenaient des biens et des services, du sexe et de la bagarre, de l’argent et davantage de télé, et surtout, en une fatidique synergie, l’alcool et les fléchettes » p.591.

Pour ce genre de phrases, Martin Amis renouvelle La Rochefoucauld ; dommage qu’il fasse moins court.

Martin Amis, London Fields, 1989, Folio 2009, 747 pages, €10.07

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William Boyd, L‘attente de l’aube

william boyd l attente de l aube

Un roman d’espionnage littéraire est un phénomène assez rare, bien que plus courant au Royaume-Uni qu’en France. William Boyd s’y lance, moins dans la psychologie et plus dans l’action qu’habituellement. Son personnage d’anglo-autrichien Lysander, « pas encore trente ans, d’une beauté presque conventionnelle », est ambigu et attachant. Il est à Vienne en 1913, dans cette Autriche effervescente qui va bientôt faire exploser la « grande » guerre européenne – dont on « célèbre » les vertus en ce centenaire 2014.

Pourquoi un jeune Anglais s’est-il établi dans cette capitale Mitteleuropa ? Parce qu’il ne peut « conclure » avec les femmes. Est-il homo comme tout bon mâle anglais de son temps ? Non, car il n’a été ni à Cambridge, ni à Eton. Un disciple du nouvellement célèbre Dr Freud va faire émerger à sa conscience un souvenir des 14 ans. Une après-midi d’été au soleil, Lysander Rief s’est caressé seul dans la campagne et s’est endormi – la culotte baissée – avant d’être retrouvé ainsi demi-nu par sa mère. Gloups ! L’aiguillette serait nouée à moins. Mais le psychiatre Bensimon dénoue l’affaire. Dommage qu’il laisse trainer son dossier confidentiel sur son bureau, tandis qu’une autre patiente très libérée (comme les peintures de Klimt), est dévorée de curiosité. La sculptrice Hettie Bull va séduire Lysander et le baiser – à sa plus grande satisfaction. Fin de l’acte 1.

Mais les attachés militaires britanniques, le colonel Munro et l’attaché naval Fyfe-Miller, sont aux aguets. Lysander est accusé quatre mois après les faits de « viol » et Hettie se déclare enceinte. Les agents font aider Lysander à s’évader d’Autriche où il risque la prison. Il est en dette envers le gouvernement pour la caution et les divers frais. Fin de l’acte 2.

Le jeune homme reprend sa vie d’acteur lorsque survient la guerre, celle qui était attendue malgré ce qu’affirment les historiens. Les théâtres ferment et Lysander ne peut que s’engager. Sa connaissance de l’allemand est utile, mais plus encore sa connaissance des milieux germanophones. Munro et Fyfe-Miller le retrouvent comme par hasard pour lui confier une mission : découvrir qui se cache derrière les messages en code des fournitures de transports aux armées, transmis à l’Allemagne via la Suisse. Commence alors une traque digne de John Le Carré avec déguisements, faux semblants, pièges et investigation psychologique. Le final de cet acte 3 va très loin, au-delà d’Œdipe – mais je ne le déflore pas.

william boyd ecrivain prefere

L’auteur s’appuie sur une théorie psychanalytique du parallélisme : « Enfin, c’est un peu compliqué. Disons que le monde est par essence neutre : plat, vide, privé de signification et d’importance. C’est nous, notre imagination, qui le rendons vivant, qui le remplissons de couleur, de sentiment, de but et d’émotion. Une fois que nous avons compris cela, nous pouvons façonner notre monde comme nous l’entendons. En théorie » p.69. Le lecteur lettré songe à Shakespeare dans Macbeth : « L’histoire est un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ». Chacun pourrait-il reconstruire son histoire par la seule volonté de croire un autre scénario – tout comme un acteur apprend un nouveau rôle ? Nous sommes au théâtre car Lysander est acteur, fils d’acteurs. La psychologie est un théâtre d’ombres, comme l’amour, l’espionnage aussi qui manipule les gens. Nous sommes dans le miroir mère-fils et père-fils, le fruit des amours avec Hettie, le petit Lothar, est peut-être imaginaire ; l’important est qu’il croie à son existence. Mais ce sont ces ressorts qui font mouvoir les marionnettes humaines.

Le roman est truffé de dialogues de film, les paragraphes littéraires paraissent un peu plaqués, souvent pour ralentir l’action et faire monter le suspense. Un chœur, comme à l’antique,  ouvre, ferme et scande l’action. Le monde est un théâtre… Un bon mariage entre espionnage et littérature.

William Boyd, L‘attente de l’aube, 2012, Points Seuil 2013, 441 pages, €7.51

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Martin Amis, Poupées crevées

marin amis poupees crevees

Second roman de l’auteur, paru il y a presque 40 ans, Dead Babies révèle déjà le style inimitable de cet Anglais de la haute, torturé familial et englué dans son époque. So British est cet humour qui pousse à l’absurde des situations éphémères, so British ce sadisme comique qui va rarement jusqu’au bout, sauf à la fin, so British cette méfiance désinvolte d’aristocrate qui prend toute réalité avec les pincettes de son éducation.

Souvenirs de sa propre jeunesse, amplifiés et déformés, observés avec le recul en projetant les dates, l’auteur met en scène dix personnages et un auteur, tel le savant qui examine une colonie de singes dans la même cage. Il situe la scène dix ans plus tard, avec la volonté de présenter un futur probable qui accentue les travers du présent. Il reprendra ce procédé, pas très heureux, dans London Fields. C’est que la frénésie sexuelle décrite dans Poupées crevées reste celle des années 1970, après l’explosion 1968 qui a fait craquer toutes les gaines du vieux monde. Le titre Dead Babies signifie d’ailleurs « vieilles lunes », « tigres en papier » ou « baudruches », ces conventions sociales et jalousies qui ne devraient désormais plus être de mises. Dès 1984, le sida mettra un terme à ces mœurs débridées, prouvant que la réalité n’est pas la fiction et que tout n’est pas possible sans conséquences. Six garçons et quatre filles à peine dans la vingtaine se réunissent un week-end au presbytère d’Appleseed dans la campagne, la résidence secondaire de l’un d’eux. Ils ont pour objectif de « s’éclater » par tous les orifices, ingérant diverses drogues, divers alcools et diverses bites dans toutes les compositions qui leurs viennent à l’esprit.

Quentin est l’Anglais type, grand, blond, musclé, la voix chaude, le charme hypnotique, le maintien aristocratique ; Celia est sa femme, qui l’a draguée et est bien avec lui. Andy est l’ami contrasté de Quentin, brun, vigoureux, presque toujours torse nu, d’une vitalité animale, une sorte de sauvage du temps, jean coupé et moto ; Diana est sa compagne du moment, mais il ne veut pas s’engager. Giles est très riche, un placard entier d’alcools dans sa chambre, mais a de mauvaises dents, comme l’auteur, il est névrosé par sa mère et hésite à franchir le pas de la baise. Keith est un nain obèse et frustré, tellement ridicule qu’il repousse toute sexualité possible, sauf aux déjantés. C’est le rôle des trois Américains invités de servir d’aiguillons. Marvel est docteur et expert en chimie, sa valisette de drogues permet de donner à chacun ce qu’il souhaite – en théorie. Skip est son jeune compagnon, pédé jusqu’au trognon, élevé dans la violence et le viol. Roxeanne est l’Américaine type, vue d’un œil anglais, sorte de pute sans pudeur mais généreusement gratuite, qui accomplit la baise comme une gymnastique professionnelle. « A l’intérieur de son body transparent, ses seins grouillaient et clapotaient » p.240.

Elle est la candide qui dit tout haut que le roi est nu et que « personne, ici, ne sait baiser » – pique de l’auteur à ses compatriotes, qui se croient « libérés » en 1975 alors qu’ils ne font que transgresser les tabous et principes inculqués que pour mieux y retomber. Par exemple : « Pour Diana, le sexe n’était pas une préoccupation charnelle ; c’était un cadran de contrôle, comme dans une machinerie, qui entretenait la considération qu’elle avait d’elle-même, un hommage à son sens de l’élégance, une salve d’applaudissements pour tous ses exercices de gymnastique, un coup de chapeau à son régime, le compliment requis à son coiffeur, le moyen de se mesurer socialement aux autres » p.137. A l’inverse, la sexualité américaine se veut scientifique, loin des tabous sociaux de la vieille Europe (dont le socialisme voudrait faire table rase). Marvell : « Les mômes, là-bas, ils baisent à l’école primaire. Nous, on se croyait malins quand on se faisait dépuceler à douze ans. Là-bas, les mouflets se font des pipes dans leurs parcs » p.236.

ados en chaleur

Mais il n’y a ni page blanche ni an 01 : chacun a sa propre histoire qui l’a façonné, tordu plus ou moins. Le sexe n’est pas libre mais conditionné. Le nain peut-il baiser comme un grand ? Celui qui s’est construit une apparence et s’est vêtu d’une armure d’aristocrate est-il à l’abri d’un retour du refoulé, d’autant plus violent qu’imprévu ? « J’ai toujours pensé que baiser librement était une aubaine pour nous, les vieux, et une calamité pour les jeunes qui en ont eu l’idée les premiers. (…) Notre nature sexuelle était déjà formée, donc la pire des choses pour nous, c’était l’ennui. (…) Mais pour vous (…) les libérés (…) vous n’êtes pas libres du tout » p.303. Le risque est de rester immatures une fois adultes. Quentin : « Quand donc ces enfants élevés dans la promiscuité prendront-ils le temps de grandir ? Quand donc leurs émotions sexuelles auront-elles le temps de se développer ? Quand donc leur nature trouvera-t-elle le temps d’absorber la frustration, le désir, la joie, la surprise… ? » p.236. C’est ce que l’on reconnait aujourd’hui, ce pourquoi la pédophilie (vaguement admise hier) est à proscrire : les jeunes doivent découvrir, sans tabous mais entre eux, ce qui fait le désir et le respect de l’autre ; ce n’est que lorsque la maturation est avancée, 15 ans dit la loi, que des relations presque adultes peuvent naître sans dommage, dans le consentement et l’attention.

Ce ne serait pas drôle selon Martin Amis si tout ne finissait pas mal, et l’auteur pousse le bouchon très loin. Il a le regard féroce sur sa propre société, satirisant ses ridicules et revalorisant les sentiments, cette aversion des Anglais. Car si la raison pure est criminelle (tels ces « conceptualistes » qui font des « gestes » meurtriers pour frapper les spectateurs), les instincts bruts aussi (la baise à outrance depuis tout jeune lasse très vite et rend impuissant) : seules les émotions donnent couleur à l’existence et aux relations humaines. La scène révélatrice est celle où un baiseur frénétique depuis « à peine l’âge de 13 ans » (Andy) bande le plus fort est lors d’une vidéo érotique où les caresses habillées n’ont aucune conclusion – ni nu, ni baise.

Rien de ce qui avait été promis ne se passe comme prévu, ni l’effet des drogues concoctées pour chacun, ni le spectacle underground à la ville voisine, ni les vidéos importées des États-Unis mettant en scène diverses combinaisons dont un goret enfilant une fille ou un gamin copulant avec des singes, ni la baise absolue rêvée par Andy et Roxeanne… Un curieux tricker, Johnny, s’invite parmi les dix et nul ne sait qui il est. Il écrit des lettres enflammées, instille la haine entre eux, donne des envies de suicide. Qui est Johnny ? Comme dans les Dix petits nègres de tante Agatha, nul ne sait mais tous sont touchés à mesure.

Le lecteur ne s’ennuie pas à la lecture du livre. Il replonge dans l’ambiance génésique des années 1970 qui a pris aujourd’hui une teinte bistre, comme si elle datait de l’autre siècle et de la génération d’avant. Les drogues ne sont plus aussi tétées dans un souci de se fondre dans un grand tout, le sexe s’est apaisé, plus fluide, les jeunes passant d’un partenaire à l’autre en diverses « expériences », pour connaître les êtres plus que pour s’anéantir en « petites morts ». L’exemple de l’acteur Ezra Miller montre combien ces nouvelles sexualités expérimentées dans les années 1970 sont entrées dans les mœurs, mais sans l’excès des premiers temps.

Martin Amis, Poupées crevées (Dead Babies), 1975, Folio 2006, 395 pages, €7.51
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Ian McEwan, Sous les draps

ian mcewan sous les draps

Difficile de rendre compte d’un recueil de treize nouvelles, d’autant que celui-ci en incorpore deux en un. Disons que le thème général est l’amour, plus vaste que la sexualité mais qui le contient. Le sexe doit conduire à l’amour, pas l’inverse – tel est le mantra des années 1970, après l’explosion coïtale de mai 68 un peu partout dans le monde développé.

Désirs, pulsions, explorations, expériences, fantasmes, frustrations, masochisme, délire : tout ce fatras daté post-68 vient de la psychanalyse, fort à la mode en ces années de faillite du socialisme réalisé. Les bobos d’époque délaissent le marxisme des années 50 pour le retour du refoulé à la Wilhelm Reich et autres incitateurs du primal. Il s’agit de se satisfaire, toujours déçu du grand amour – le fusionnel à la Scarlett O’Hara.

Le premier jet de l’auteur est frais, tragique et humain. Géométrie dans l’espace voit un mari agacé de sa moitié la faire tout simplement disparaître grâce à une nouvelle dimension de la physique, redécouverte dans un manuscrit du grand-père. Économie familiale met en scène un ado – 14 ans – initié au sexe par son ami looser Raymond dès 12 ans, et qui veut expérimenter la baise ; il ne trouve rien de mieux que de jouer au papa avec sa petite sœur ravie de jouer maman. Le dernier jour de l’été est peut-être la plus belle des nouvelles du recueil, elle dit la solitude de l’orphelin, de la grosse fille délaissée, du bébé lâché par sa jeune mère coureuse, et du tragique qui en résulte. Bande à part est drôle, la nouvelle se moque, comme McEwan adore le faire, de ces bobos qui jouissent de mettre en scène le sexe avec des couples tout nus, les font mimer le coït en rythme, et qui s’aperçoivent – misère de l’art brut – que le duo le mieux rythmé, le plus agréable à regarder dans la bande, est en train… de vraiment baiser ; une fois la chose achevée, les deux sont virés, mais la « pièce » des théâtreux apparaît pour ce qu’elle est : un show de société du spectacle, rien de vivant ni de durable… en bref de « l’art contemporain » narcissique et égoïste.

fille sein nu entrevu

La suite des nouvelles est plus sombre. Papillons fait le récit d’un viol pédophile d’un solitaire tourmenté avec une fillette pakistanaise insistante. Conversation avec un homme-armoire dit l’enfermement dans le fantasme du ventre maternel. Premier amour derniers rites conte l’expérience d’un très jeune couple ouvrier (« 17 ou 18 ans ») qui baise comme on fait la vaisselle – jusqu’à découvrir le drame d’une rate pleine qui gratte le mur au point de devoir la tuer ; finalement, la vie est autre chose que la baise, non ? Masques dit la perversité d’une vieille actrice, tante qui prend en main le fils orphelin de sa sœur, 10 ans, et le fait se déguiser en soldat puis en fille, adorant le caresser ; jusqu’à ce qu’une invitation mette le quiproquo au centre avec l’irruption d’une copine du gamin qui lui ressemble beaucoup. Pornographie conte l’obsession égoïste de la baise par un jeune homme pas futé et atteint de chaude-pisse ; les deux infirmières qu’il baise tour à tour se vengent au scalpel. Réflexions d’un singe captif raconte une vraie vie de singe, l’indifférence de sa maîtresse, le désir qu’il en a. Morte jouissance est le fantasme d’un divorcé trois fois avec un nouveau mannequin qu’il choisit en vitrine, habille de fourrure, raconte sa journée, baise à satiété – et qui est toujours d’accord… jusqu’à ce que le chauffeur soit soupçonné de séduction ! Sous les draps montre un père divorcé revoir sa fille tout juste pubère et son amie naine ; de fil en aiguille, d’agaceries en peurs nocturnes, le trio finira sous les draps. Psychopolis s’exporte à Los Angeles, où un Anglais frustré a du mal a s’acclimater aux permutations de couples homo, hétéro, pédo, et aux jalousies et drames d’un milieu fermé sur lui-même.

Tout est donc sexe, mais l’acte est un prétexte à évoquer l’amour. Celui, au fond, qui hante tous les désirs ; le seul qui puisse épanouir l’acte sexuel et ses auteurs en même temps. Une leçon de philosophie pour la génération bobo qui croyait se « libérer » en s’enchaînant aux lits, en dominant les femmes ou les enfants, en mimant en public le coït, en vivant jusqu’au bout ses fantasmes égoïstes – sans aucun égard pour les autres, jamais.

Ian McEwan, Sous les draps et autres nouvelles (First Love Last Rites, In Between the Sheets), 1975-1991, Folio 1999, 403 pages, €7.79

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Anne Perry, L’inconnue de Blackheath

anne perry l inconnue de blackheath
L’empressement des éditions 10-18 à publier, l’année même de sa parution anglaise, le livre en français et en poche montre combien Anne Perry est appréciée de son public d’amateurs. Il faut, certes, aimer ces longs romans où l’atmosphère compte plus que l’action, aimer la sociologie historique et se plonger dans l’Angleterre victorienne fin de siècle (le 19ème), aimer les personnages devenus familiers que sont Pitt, Charlotte, Emily, lady Vespasia, Narraway et Stoker. Bien loin, donc, de ces étudiants issus de « prépas » qui croient « aimer la littérature » (expérience personnelle en jury) en ne citant… qu’Harry Potter.

L’inconnue de Blakcheath est une jeune femme retrouvée morte et mutilée dans une carrière juste derrière la maison de Dudley Kynaston, inventeur naval pour l’armée et détenteur de secrets d’État. Est-ce la femme de chambre de sa femme, dont la ressemblance est forte ? L’enquête établit tant bien que mal qu’il ne s’agit pas d’elle, lorsqu’un second cadavre de jeune femme aux mains soignées mais présentant les légères traces de brûlure des lingères est retrouvé au même endroit. Cela devient « embarrassant » pour Dudley, membre de la haute société, en une époque où tout scandale est fatal aux relations sociales comme à tout poste officiel.

Qui en veut donc à Kynaston ? Un député à frasques pose la question à la Chambre ; Pitt est pressé par un conseiller du Premier ministre de faire la lumière, ses origines sociales modestes lui attirant un mépris affiché. Y aurait-il quelque intérêt personnel à mettre Pitt, chef de la Special Branch, sur la touche ?

L’enquête de police est ingrate, il faut avancer pas à pas, interroger tout le monde au risque d’impolitesse, n’affirmer qu’avec preuves… Thomas Pitt ne serait probablement pas à la hauteur sans sa femme Charlotte toujours prête à l’aider, sa belle-sœur Emily qui s’ennuie mais introduite dans la bonne société, sa tante Vespasia intelligente et non-conventionnelle, et lord Narraway l’ancien chef de la Special Branch. On ne travaille pas bien tout seul, c’est une équipe qui gagne ; vérité et société ne font jamais bon ménage.

Outre les descriptions détaillées des robes des dames et des intérieurs familiaux confortables, bonbonnières pour se garder du climat et du mépris social en ces temps impitoyables, Anne Perry fait prendre conscience de la place (inférieure) des femmes, de la situation de classe (due à la seule naissance) et de l’importance primordiale accordée au qu’en dira-t-on. Un « gentleman » doit rester en toutes circonstances égal à lui-même, protecteur envers la gent femelle, préservant tous les mineurs (femmes, enfants, domestiques) des choses graves de l’existence. D’où la gêne immédiate de toute conversation directe, l’émotion à fleur de peau envers tout écart et le scandale absolu que signifie le crime pour les apparences d’une société tout entière portée au décor.

Le 20ème siècle croit avoir inventé la société du spectacle, comme si le monde commençait avec les intellos qui l’ont théorisée dans les années 60. Anne Perry nous montre qu’il n’en est rien, et que le siècle victorien n’avait rien à apprendre du storytelling politique, de l’euphémisme social ni de la raison d’État !

Le lecteur ne voit rien venir et le finale est bien élaboré. Un grand roman d’Anne Perry, ce qui constitue une performance au bout d’une longue série, L’inconnue de Blackheath constituant le 29ème.

Anne Perry, L’inconnue de Blackheath (Death on Blackheath), 2014, 10-18 2014, 383 pages, €7.98

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William Golding, La trilogie maritime

La trilogie maritime est un grand œuvre de prix Nobel de Littérature de la part de William Golding (il lui fut attribué en 1983). Elle fut écrite en 1988 et 1989, quelques années avant de passer de l’autre côté, là où les hochets n’importent pas et les hoquets non plus. Rites de passage, Coup de semonce et La cuirasse de feu ne sont pas des titres d’Harry Potter mais les épisodes d’une initiation. Le jeune homme en question est plus âgé que le collégien sorcier, au début de sa vingtaine ; son nom est Edmund Talbot. William Golding a toujours aimé analyser les humains en situation. Les plus lettrés des lecteurs se souviennent de Lord of the flies, publié en 1954 et traduit en français sous le titre Sa majesté des mouches. Ce livre-culte, devenu en 1963 un film de Peter Brook, observait des garçons autour de la puberté livrés à eux-mêmes dans une île après un crash d’avion…

William Golding Trilogie maritime

Edmund, jeune esquire, part servir le Royaume comme quatrième secrétaire du Gouverneur aux antipodes, dans cette Australie colonisée par les convicts (appelés – par la langue de bois déjà – des « hommes du gouvernement »). Nous sommes au début du 19ème siècle, Napoléon vient d’être exilé en l’île d’Elbe. La traversée, sur un bateau pourri de la Navy mené par un capitaine psychotique et peuplé d’immigrants, va durer presque un an ! De quoi alimenter les étapes du passage à l’âge adulte.

Épris de grec et bourré de latin (ce dernier considéré comme langue vulgaire « faite pour les sergents »), assez content de lui-même, protégé par un parrain illustre auquel il a promis le récit de la navigation, Edmund ne tarde pas à se voir coller une image de « lord », phraseur et soucieux de sa condition. Mais dans une traversée aussi longue sur un navire aussi précaire, il faut bien se frotter aux autres – physiquement et mentalement. Et c’est là que le sens théâtral de l’auteur met en scène l’humanité en sa tragi-comédie. Un révérend coincé et un beau jeune marin musclé demi nu de 20 ans ; un Premier lieutenant monté du rang dont toute ambition se cantonne au principe de précaution et un Troisième lieutenant, ex-noble français empli d’idées, de savoir technique et de bagout ; un aspirant de 15 ans timoré et sans espoir (mais qui survit) et son cadet de 14 ans vif et déluré (qui disparaît brutalement) ; une ex-pute folâtre et une ex-gouvernante collet-monté ; un époux qui ne porte pas la culotte et un athée missionnaire qui offre sa main… Tous ces personnages détonants, allant par paires, vont faire des étincelles !

torse nu blond muscle travis fimmel australien

C’est sans conteste le premier tome qui est le plus enlevé. Unité d’action, de lieu, de caractères : le bateau est un microcosme des désirs humains et des conventions sociales, un « village global ». On peut mourir de honte et c’est ce qui arrive au révérend Colley, exalté par le matelot Billy Rogers, beau comme un Travis Fimmel posant pour Calvin Klein. Saoulé lors de la cérémonie du passage de la Ligne, Colley se voit offrir une fellation qu’il ne refuse point, dans l’entrepont, par l’éphèbe populaire. Après son décès, au tribunal de la dunette devant lequel le trop beau matelot doit s’expliquer sur « les mœurs » de la Royal Navy en usage durant cette journée de folie, il a cette réponse digne du rusé Ulysse : « dois-je commencer par les officiers, Monsieur ? » La réplique clôt aussitôt le débat parmi ces Anglais collet-monté de l’ère prévictorienne. Pas de jugement donc, le livre de bord affirmera « mort de maladie », ce qui fera tiquer notre Edmund encore idéaliste, et réfléchir à point nommé, lorsqu’on se veut politique, sur l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité.

Le tome second manque de souffle dans ses débuts, il peine à trouver un nouveau sujet dans cette traversée qui se prolonge. Heureusement qu’un bateau frère se rapproche, contenant de belles femmes, et que notre Edmund tombe raide dingue d’une jeunette d’à peine 17 ans. Un bal donné dans les grands calmes, un message puis la séparation brutale avec le vent qui lève et désunit les esquifs. Le souvenir de la belle alimentera le journal de bord de notre ingénu.

voiles d un bateau

D’autant qu’il lui reste le pire à affronter au tome trois : un aspirant inapte, un bateau qui craque de toutes parts, les quarantièmes rugissants. De quoi se poser d’utiles questions sur cette arche qui pourrait couler bel et bien avant de toucher terre. La tragédie rôde : sans mât de misaine, point assez de vitesse ; sans vitesse, point assez de nourriture ; réparer le mât exige des fers portés au rouge, au risque de faire brûler tout le bateau… Tragique dilemme qui fait se souvenir des deux éthiques : faut-il rester frileux et agir en Chirac/Hollande ? Ou bien se payer d’audace et tenter le tout pour le tout à la De Gaulle/Sarkozy ? Ce n’est pas dit comme cela mais c’est l’idée : principe de précaution et mort lente d’inanition, ou courage d’oser avec perspective de s’en sortir ? Pour de bons Anglais, hommes d’action, c’est le courage qui prévaut et non l’immobilisme. Malgré la tempête, malgré le mur de glace d’un gigantesque iceberg, malgré la disparition de l’intendant et du vif aspirant, le bateau parviendra à bon port, « le Hollande » et « le Sarkozy » ayant calculé, par la méthode précaution-tradition ou par la méthode innovation-calculs, le même point.

Edmund arrive en Australie en ayant surmonté la Mort, l’Amour et les Épreuves. Sa Quête initiatique se verra récompensée par une élection au Parlement de Londres, un héritage précipité lui donnera l’aisance et la main de celle qu’il aime pour rassasier ses désirs. La tête, le cœur et le ventre sont désormais comblés. Happy end.

Mais c’est moins cette fin qui compte que le déroulement de l’aventure. Dieu, référence lointaine, n’intervient pas, les sentiments humains sont passagers comme les hommes dans un bateau, les conventions sociales encadrent et fournissent une bonne excuse à la méchanceté foncière de l’être humain. En bref, on fait son destin par soi-même : en étant capitaine inflexible, lieutenant convaincant, époux inspiré. Edmund revit un périple d’Ulysse en découvrant le monde, les éléments et l’humanité réelle. Ce n’est déjà pas si mal.

William Golding, Rites de passage I, €6.46, Coup de semonce II, €6.46, La cuirasse de feu III, €6.46 sont édités en Folio, entre 300 et 400 pages chacun.

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Charles Palliser Le Quinconce

charles palliser le quinconce

Du temps où la France parlait bas-latin, le quinconce était une pièce de monnaie qui valait bien entendu cinq onces. Le terme s’est étendu à tout ce qui va par cinq, présenté en carré avec un au milieu. Ce roman à clé d’un professeur américain de littérature anglaise ne fait pas exception à cette règle. Dit « roman-piège en cinq actes », il est publié en cinq volumes, contant cinq branches d’une même famille, chaque livre est divisé en cinq parties composées chacune de cinq chapitres… Autant dire que l’œuvre allie le récit à l’intrigue comme sait le faire si bien cette littérature non point « de sentiments » mais pensée, composée comme une œuvre musicale, ce que très rares sont les Français à savoir faire depuis Les liaisons dangereuses.

Le récit est sec, précis, tenant plus de Stendhal que de Dickens, bien que l’époque choisie soit celle de Dickens même. Ce récit sert de révélateur à une intrigue préalablement calculée qui se déroule, savamment distillée, au fil des chapitres, de quoi tenir en haleine. Le Quinconce a le même goût à la lecture que Le nom de la rose ou le Da Vinci code : un mystère enveloppé d’une énigme.

L’auteur a choisi pour décor cette époque victorienne anglaise où l’apparence austère et solide du temple social recelait des faiblesses cachées et tout un magma bouillonnant dans les profondeurs. Époque idéale où, sûre d’elle-même comme le Catholicisme inquisiteur d’Umberto Eco ou l’Église à mystères de Dan Brown, le poids de la société permet de mesurer chez un personnage la part d’initiative individuelle et celle du destin. Une société aussi totalisante ne peut en général que broyer qui s’oppose à elle ; où alors révéler la qualité du « héros » qui parvient à jouer entre ses colonnes.

Toute l’intrigue part d’une histoire d’héritage dont un ancêtre irascible a modifié plusieurs fois la destination, selon le droit coutumier anglais. La dévolution actuelle n’est qu’apparence ; elle peut se voir annulée par un codicille rajouté au testament officiel, voire par un autre testament, postérieur et resté caché. La société victorienne tourne autour du statut social, assuré par la richesse foncière, acquise par accumulation des générations et stratégies matrimoniales avisées. C’est dire l’importance d’un testament portant sur un vaste domaine. Cette construction sociale est un rets idéal pour enserrer un individu et le faire servir aux desseins arrivistes du « nom ». Tout le jeu de l’auteur est d’y précipiter son héros tout jeune, d’apparence innocente, et de l’observer s’y débattre comme un chaton jeté à l’eau par des gamins cruels. Nous suivrons John depuis l’âge de 8 ou 9 ans jusque vers l’âge de 16 ans, où il devient un homme et fait craquer les mailles du filet.

Son nom n’est pas son nom et le père qu’il se découvre n’est peut-être pas le sien. Sa mère est bien sa mère mais peut-être eût-il valu ne point en avoir tant elle est bête et au fond peu aimante. Les mœurs victoriennes limitaient l’éducation des femmes, surtout celles qui se piquaient d’être de « bonne famille », et ne pouvaient qu’étouffer leur intelligence. Les femmes les plus rusées sont sans conteste, dans ce roman, soit les mères de famille populaires obligées de travailler, soit les vieilles filles piégées par la société et dont tout le loisir est l’observation sociale de leurs semblables. Elles se révèleront de précieuses alliées pour John.

Le gamin a du courage – vertu première des Anglais. Il a du cœur aussi, comme les héros de Dickens à qui l’auteur voue une franche admiration au point de faire naître John le même jour que l’écrivain et de lui donner pour nom deux de ses prénoms. Le garçon acquiert une vivacité d’esprit du fait de ses malheurs. Il a surtout, comme le chat, l’âme chevillée au corps tant il a d’énergie à vivre – cette autre vertu prisée des Anglais. Comme tout jeune garçon du roman victorien, John est la Pureté jetée au Vice, la chair émouvante que les vêtements déchirés ne protègent plus du regard, du froid ni de la fange. Il doit s’en sortir tout seul pour être digne du nom de « héros » dans ce type romanesque.

oliver twist workhouse boys

Mais Palliser n’est pas victorien et se joue des conventions. Son John est aimable, il a de l’ardeur et tout lecteur en arrive à l’aimer comme un fils ou un frère. Le récit, fait par un John devenu adulte, a cependant cette sécheresse d’entomologiste qui le distingue de la passion chez Dickens. Car le but du Quinconce est peut-être l’inverse de celui d’Oliver Twist ou de David Copperfield : il est moins le récit d’un destin individuel qui se façonne que celui du filet jeté par une société tout entière sur le plus humble de ses petits et dont il faut s’extirper. Tous les personnages se retrouvent en effet liés au présent, ce qu’on découvre ou qu’on soupçonne du fait du passé donne à certains moments le vertige. Ce sont prétextes à rebondissements inattendus, cruelles trahisons ou surprises de taille.

Orphelin, affamé, en loques ; réduit à la mendicité, enlevé, enfermé, rudoyé ; John échappe à la faim, au froid, au bagne d’enfants, à l’asile, à la noyade, au couteau…Les auteurs Anglais sont volontiers sadiques avec les jeunes garçons. Leur frais minois et leur corps vulnérable incitent au dressage les membres d’une société rigide qui ne connaît pas encore Freud. Nourris d’Ancien Testament, les personnages doivent être « élus » (par la grâce ou l’énergie) afin de sortir vainqueur du combat avec l’hydre. La société malthusienne d’époque multiplie à plaisir les obstacles à celui qui « n’est » rien – ni nom, ni fortune. Le « struggle for life » est la règle et, avouons-le, au sortir des cinq volumes, l’adolescent a acquis fière allure.

La violence faite au garçon le touche assez peu dans ses profondeurs ; elle révèle plutôt en lui une résistance physique, des qualités de cœur et un doute intellectuel salutaire allié au désir d’analyse – qui en font peu à peu « un homme » à la Kipling. Notons, sans dévoiler l’intrigue, que les qualités de cœur n’étaient pas si évidentes chez ses ancêtres, ni même chez ses parents. L’auteur, parce qu’il ne s’investit pas plus dans ce personnage, au demeurant touchant, qu’envers un pion de son grand œuvre, fait de John une sorte de « trou noir » de l’intrigue, un point focal aveugle autour duquel tourne tous les autres. Cela lui permet de jeter un voile pudique sur les pires turpitudes du temps : ni fouet, ni viol, ni exploitation par les plus forts. Le garçon est comme armé d’une carapace qui le protège malgré lui de tout ce qui survient.

Charles Palliser a, dit-il, passé douze des années 1970 et 1980 à écrire Le Quinconce, au total 1451 pages de l’édition française de poche Phébus libretto. Il s’est lancé comme une araignée file sa toile, méthodiquement mais sans trop savoir quel personnage il capturera dans son labyrinthe. Ce « savoir » que cherche John le fera surnager à la misère économique et morale dans laquelle il est plongé encore enfant. Son périple initiatique est quasi religieux, biblique mais aussi grec tragique. L’enfant est précipité, en raison d’une faute originelle dans son hérédité, du vert paradis campagnard à l’enfer des pauvres londoniens. Il devra affronter toute sa parenté, non sans que quelques morts successives ne pimentent l’intrigue ici ou là.

La Rédemption sera au bout, peut-on croire, bien que, pirouette finale de l’auteur, pas si évidente ni comme on croit. La dernière phrase n’a-t-elle pas incitée un lecteur attentif à « relire toute l’œuvre » qu’il n’avait pas saisie sous cet angle ? Autant dire que chacun trouvera dans Le Quinconce rebondissements haletants, façons à se passionner et matière à réfléchir. Cette œuvre, comme aux échecs, n’est pas donnée d’avance et c’est ce qui distille son plus subtil plaisir de lecture.

Charles Palliser, Le Quinconce, coffret 5 tomes, Phébus Libretto 2003, 1451 pages, €37.00

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Parler anglais sur le bout de la langue

Les éditions Syros viennent de mettre au point un « concept » : parler anglais en s’amusant. Il s’agit de petits livres de 100 pages, écrits gros et illustrés en noir et blanc, qui racontent une aventure à la portée des 10-13 ans. L’idée est qu’ils commencent en français, le lecteur pouvant se mettre dans la peau d’un jeune héros (garçon ou fille) de son âge. Le personnage vit une histoire et progresse en anglais parce qu’il a envie d’en savoir plus.

tip tongue romans garcons

Au début, les explications des mots difficiles sont effectuées par un adulte dans l’histoire ; par la suite, un dictionnaire ou un traducteur électronique suffit ; à la fin, le seul contexte permet de comprendre. L’idée est intéressante, le bain passant du chaud au froid progressivement, l’intrigue étant là pour captiver et donner envie d’en savoir plus. Seul le réglage des transitions est parfois délicat. Dans le livre que j’ai lu de bout en bout, Tom et le secret du Haunted Castle, les explications sont un peu lourdes au début ; à l’inverse, elles cessent brutalement vers le second tiers. La progression n’est pas linéaire.

Mais le jeune lecteur (mâle ou femelle, la langue française utilisant le masculin pour le neutre), peut aussi télécharger gratuitement chaque histoire en MP3 sur le site. Par exemple, pour le livre ci-dessus, à l’adresse http://tom.syros.fr. Il aura donc l’écrit et l’oral pour suivre et réviser.

tip tongue romans filles

Pour le moment, quatre titres sont parus, deux mettant en scène des filles et deux des garçons ayant juste l’âge des bases en anglais et commençant à acquérir le vocabulaire, soit vers 10 ou 12 ans. Une autre idée est de varier les régions anglophones (jusqu’ici Écosse, Irlande, Londres, sud-anglais), tout en conservant un anglais standard pas trop compliqué. Les personnages guident le sens, s’adressant à de Young French boys ou French girls.

L’auteur est anglaise, arrivée à 22 ans en France où elle vit et rédige notamment des romans policiers et histoires pour enfants (plus de 40 titres). Mais elle est reconnue officiellement par l’Éducation nationale comme Maître de conférences en anglais à l’Université Bordeaux-Montaigne. De quoi « rassurer » les parents trop français qui révèrent le scolaire et se prosternent devant les parchemins tamponnés par l’État.

Stéphanie Benson, Tom et le secret du Haunted Castle, 2014, éditions Syros, 103 pages, €6.60

Du même auteur et dans la même collection :

Site pédagogique de l’université dédié à cette nouvelle collection didactique : http://www.tiptongue.u-bordeaux-montaigne.fr
Attachée de presse de la collection : Guilaine Depis, guilaine_depis@yahoo.com

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Alexander Kent, Honneur aux braves

alexander kent honneur aux braves
Le capitaine Bolitho, en 1802, est désormais vice-amiral, il terminera le roman anobli. Il faut dire qu’il a conservé une île à la couronne, coulé deux navires ennemis et pris à l’abordage un troisième – un plus gros. Cette aventure de mer ne dépare pas les précédentes, la 15ème du lot. Nous sommes entre hommes et les relations humaines comptent par-dessus tout.

La mer, les hasards et les dangers, l’équipage, les anciens et les proches, ledit Alexander Kent (qui se nomme dans le réel Douglas Reeman) les connaît bien pour s’être engagé lui-même à 16 ans dans la Royal Navy. Il n’a pas son pareil pour décrire les affres et le courage des aspirants de 13 ans, des enseignes de 19 ans et des lieutenants de 20 ans, tout comme la responsabilité assumée des capitaines de 30 et des amiraux de 50 ans. Il le sait, ce qui compte est le chef, celui qui sait surveiller, aimer et rendre justice au travail de chacun : « Ces marins ne se battaient ni pour le pavillon ni pour le roi, comme le croyaient ces imbéciles de terriens. (…) ils se battaient pour leurs compagnons, pour leur bâtiment, pour leur commandant » p.231.

Nul ne connaît rien à la guerre, pas plus qu’à l’entreprise, s’il ne sait ces quelques mots. Ce n’est ni la gloire, ni l’argent, ni la femme, qui font se battre pour vaincre : mais l’attachement à ses camarades. Difficile à dire en ces temps de féminisme forcené et de chacun pour soi – mais c’est ainsi que cela fonctionne entre hommes.

‘Honneur aux braves’ est un bon roman d’aventures pour adultes – et l’on devient adulte dès 13 ans dans la marine à voile. Le lecteur se souviendra longtemps d’Adam le neveu, d’Evans le petit aspirant juste pubère, d’Allday le serviteur absolu, de Jethro l’ancien marin fidèle, de Keen le valeureux capitaine de pavillon. Les intrigues, les coups de main, les combats navals ne manquent pas. Il faut savoir nager, et pas que dans les vagues, dans la bêtise humaine des civils aussi qui ne pensent qu’au commerce et aux coups bas politiques. Si vous perdez, la faute vous en revient ; si vous gagnez, on se glorifie de vous avoir choisi et donné les bons ordres.

Mais pour Bolitho, ce qui compte sont les hommes. Il s’est marié, a eu une petite fille qu’il ne verra qu’un an plus tard, après sa mission. Celui qui est comme son fils est son neveu, qui lui doit tout. Que lui faut-il de plus ?

Malgré les traductions tardives et les parutions au compte-goutte, la série des 23 volumes de mer prenant Bolitho aspirant adolescent pour le quitter amiral en son âge mûr, est un délice de lecture. Oserai-je dire « pour les garçons » ? C’est mal vu par l’égalitarisme forcené des aigries qui n’ont pas trouvé pied à leur chaussure, mais je le dis. Il n’est ni interdit ni tabou aux filles d’aimer – enfin je crois – puisque la liberté est le premier des biens hérité des Lumières. Bienvenue sur la mer !

Alexander Kent, Honneur aux braves, 1983, traduit de l’anglais par Luc de Rancourt, Phébus Libretto 2011, 361 pages, €9.41

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James Ballard, Millenium People

ballard millenium people

James Graham Ballard tire de son enfance aventureuse une propension à agiter le confort social et à mettre en doute les idées reçues qui est fort réjouissante. Rappelez-vous qu’à 11 ans il s’est retrouvé arraché à ses parents et à sa villa de Shanghai pour être interné trois ans dans un camp japonais. Il en a tiré cet hymne à la vie qu’est Empire du soleil où l’accroche quotidienne à l’existence se mêle à l’éveil de l’adolescence. Steven Spielberg en a tiré un film superbe avec John Malkovitch en salaud égoïste et le jeune Christian Bale en préado irradiant de vitalité.

A 73 ans, J.G. Ballard examine avec son œil anglais la société de consommation des années 60 mûrie par la crise des années 70 et aigrie par l’écart social croissant des années 90. Cela donne Millenium people, les gens de l’an 2000, publié en 2003 et disponible en français chez Folio. Les nouveaux « prolétaires » seraient de vrais bourgeois. Ils ont fait des études, grimpé dans la hiérarchie, se sont installés dans le confort et scolarisent leurs enfants dans le privé. Brusquement, une hausse des taxes de leur résidence cossue de « la Marina de Chelsea » dans le tout-proche Londres, les fait basculer dans la révolte. A quoi sert l’abondance, au fond, sinon à tourner indéfiniment et sans but dans la cage, comme l’écureuil ?

Le cocasse est la reprise des slogans et autres happenings de la fin des années 60, dans ces années 2000 si peu faites pour ça. La page 68 (ça ne s’invente pas !) pose les acteurs : « tous les protestataires étaient les membres bon enfant de la classe moyenne – étudiants pondérés et professionnels de la santé, veuves de médecins et grand-mères fréquentant l’université du troisième âge. » En face, les forces de l’ordre : « Moroses et imprévisibles, les flics avaient une crainte paranoïaque du moindre défi à leur autorité. » Au milieu (et ravis du scoop permanent) les « reporters de la télé (qui) n’étaient guère que des agents provocateurs qui s’efforçaient sans cesse de précipiter les manifestations pacifiques dans l’action violente. » Vous avez la névrose des repus, la psychose des gardiens et la perversion des médias qui veulent à toutes forces « créer » l’événement, surtout lorsqu’il est insignifiant.

Existe-t-elle vraiment, la « révolte des classes moyennes » ? Rien n’est moins sûr. Il s’agit surtout de mouvements d’humeur comme l’enfant qui casse ses jouets… avant d’en racheter d’autres. Il suffira d’ailleurs d’une « baisse de l’immobilier » pour que tout, dans le roman, rentre dans l’ordre. C’est pourquoi il peine à démarrer.

Lotus Elan 1966

Heureusement, le fil conducteur est donné par l’enquête d’un psychiatre sur un attentat à Heathrow qui a tué sa première femme. Cet acte gratuit gidien le turlupine et il n’aura de cesse de s’informer auprès des trublions, de s’infiltrer (sans aucun mandat officiel) auprès des meneurs de la révolte, pour comprendre. Une enquête quasi policière démarre et donne de la vie à ce roman qui n’est pas « prophétique » comme l’écrit sans réfléchir la quatrième de couverture, mais tristement « actuel ». Il tient au sens de la vie dans une société d’abondance, pas à l’abondance elle-même ; à l’insignifiance des êtres empêtrés dans leurs névroses et dont les actes sont tout sauf « gratuits » ; aux mensonges du discours.

Là où l’auteur ne saurait être français est qu’aucun de ses acteurs ne croit un seul instant à ce qu’il accomplit. Pas d’idéologie dans les attentats symboliques, ni de « mission » dans les harangues aux foules, uniquement du pratique et du concret : comment rassembler autour de soi les résidents, comment toucher les médias pour qu’ils en parlent, comment frapper l’opinion pour se faire entendre des officiels. C’est ce ton décalé par rapport à l’incurable « sérieux » du militantisme français qui donne sa légèreté au roman. Un militant est un militaire dont l’uniforme est à l’intérieur, disait à peu près Ambrose Bierce. J.G. Ballard reste foncièrement anarchiste, sa prime adolescence livrée aux Japonais en Orient l’a définitivement éloigné de toute croyance en une quelconque idéologie, comme de toute confiance envers un État bienveillant…

475 pages à dévorer au soleil.

James Ballard, Millenium People, 2005, Folio 2006, 480 pages, €8.46

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Dominique Reynié, Les nouveaux populismes

dominique reynie les nouveaux populismes

Voici un excellent livre d’analyse sur le changement politique de l’époque actuelle partout en Europe, écrit sans jargon et qui se lit d’une traite. La poussée de Marine Le Pen est décortiquée et expliquée clairement, aussi bien que les tentatives ratées de Jean-Luc Mélenchon et Bepe Grillo.

Comme toujours dans ce genre d’ouvrage écrit par un professeur à Science Po, la description est impeccable mais les solutions restent vagues. Un professeur n’est pas un politicien, et nul doute que la poussée récente du repli sur soi des populations européennes vieillissantes, contestées et appauvries n’a pas encore suscitée d’idées neuves sur les réponses possibles. Mais se contenter d’appeler à l’acceptation d’une immigration inévitable, à un « libéralisme musclé » pour mieux intégrer, à encore plus d’Europe pour faire des économies et à moraliser la vie politique m’apparaît un peu faible.

Reste que la bonne question posée par Nicolas Sarkozy jadis sur « l’identité nationale » est le reflet pragmatique (mal pensé et mal traité par l’équipe Sarkozy) d’une poussée évidente de ce que l’auteur appelle le « populisme patrimonial ». « S’il est un aspect de la globalisation qui conditionne fortement le développement des partis populistes (…) c’est certainement l’immigration, l’islam et le surgissement d’un multiculturalisme conflictuel, en lien avec le fort déclin démographique… » p.32. L’engrenage est bien brossé : libéralisme = laisser-faire = circulation sans frontières = immigration majoritairement musulmane = revendications multiculturelles incompatibles avec la laïcité et les mœurs habituelles aux Européens = menaces sur la sécurité, l’habitat, les fréquentations et mariages, les prestations sociales, les pressions alimentaires et culturelles… Le dire ce n’est pas « être raciste » – comme le psalmodient les bobos repus de bonne conscience dans la gauche morale – c’est décrire les faits. Or, dénier les faits, c’est laisser « ces interrogations et ces inquiétudes travailler sourdement la société. C’est sur ce non-dit que les populistes imposent leur discours, pointant les tentatives d’enfouissement, de dénégation et de censure qu’ils prêtent aux responsables des partis de gouvernement » p.110.

La plupart des gens répugnent à modifier rapidement leur mode de vie – ce pourquoi ils deviennent conservateurs envers les changements, et même « réactionnaires » lorsqu’on veut leur imposer de force. Ce comportement concerne tous ceux qui sont menacés, à droite comme à gauche. Les « zacquis » des syndicats sont aussi menacés que la « sécurité » à droite. D’où cette poussée du populisme hors des divisions traditionnelles, mettant en cause les élites contre le peuple, les gouvernants contre les gouvernés. Mélenchon comme Le Pen jouent sur le même tableau contre « l’UMPS ». Mais, montre très bien Dominique Reynié, c’est partout pareil en Europe, Royaume-Uni compris. C’est même au Royaume-Uni qu’après les attentats de Londres en 2005, existe le plus fort rejet de l’islam et de l’immigration extra-européenne, le multiculturalisme ayant clairement échoué.

Or c’est l’Europe qui contraint, consensus mou sur une social-démocratie libérale sans frontières ni valeurs autres que purement juridiques. D’où le rejet de l’Europe, qu’elle soit agricole, monétaire ou de Schengen. Fatale pente, démontre Reynié, « la promotion de l’opinion xénophobe est une condition sine qua non du succès électoral populiste. En ce sens, il n’y a pas de populisme de gauche. Tel est le problème de Jean-Luc Mélenchon » p.316. Clin d’œil à mon analyse de Mélenchon entre Péguy et Doriot, d’un socialiste de gauche jacobine comme le républicain Péguy poussé au national-socialisme comme l’ex-communiste Doriot.

Ce qui permet la percée des partis populistes ce sont les modes de scrutin (la proportionnelle), les médias (avides de langage cru et de dérapages), et les personnalités histrioniques (dont c’est le seul moyen de se différencier). Mais ces instruments n’existeraient pas sans la base : « Ce sont les classes populaires elles-mêmes qui conduisent ce mouvement de droitisation dont les communistes d’abord, les sociaux-démocrates ensuite et les populistes de gauche enfin sont les victimes successives. L’immigration et la sécurité sont devenues pour longtemps des enjeux capables de déterminer leurs choix électoraux » p.321. Retour du fascisme ? Non. De l’autoritarisme conservateur ? Oui.

Que faire contre le populisme ? En premier lieu arrêter de nier les questions qu’il soulève : la globalisation entraine une immigration incontrôlée que la crise économique rend plus difficile d’assimiler. Ensuite éviter la démagogie en proposant le vote des « étrangers », la construction ouverte de « mosquées », l’autorisation de la burqa, le recul du droit à autoriser une expulsée à revenir du fait du Prince, les avantages sociaux aux sans-papiers et autres discriminations positives, le deux poids-deux mesures des injures racistes (Blanc condamné, minorité excusée) et ainsi de suite. Enfin affirmer les valeurs républicaines, laïques, libérales, sans concession aux tentatives d’effritement des « droits » communautaires ou particularistes. Et peut-être recréer l’Europe comme espace homogène, aux frontières définies, à l’Exécutif clair et au Parlement élu le même jour par tous les citoyens de l’Union, avec des impôts en commun pour bâtir des projets en commun. Ce sont toutes ces réponses que Dominique Reynié ne fait qu’effleurer.

Il pointe que le rationnel ne suffit pas car « la singularité de la politique populiste est de n’être qu’émotion. C’est une politique médiatique jouant sur les ressorts affectifs : colère, peur, envie, nostalgie, ressentiment, etc. » p.345. Mais le rationnel serait néanmoins d’éviter, lorsqu’on est dans un parti de gouvernement, d’agir de même (comme Montebourg, Taubira, Belkacem, Hollande – ou Copé, Boutin, Morano, Sarkozy). D’inviter aussi certains populistes à prendre des responsabilités gouvernementales – leur grande gueule serait rabattue au premier échec, car on ne gouverne jamais sans compromis et nuances, à l’inverse du théâtre médiatique et du discours de tribune. Mais là, on entre dans le tabou des « alliances »…

Dominique Reynié, Les nouveaux populismes, 2011, édition augmentée 2013, Livre de poche Pluriel, 377 pages, €8.55

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Martin Amis, Expérience

Martin Amis experience

L’année de son demi-siècle, Martin Amis fils de sir Kingsley Amis et père de Louis, Jacob, Delilah et Fernanda (à l’époque), publie son festival de souvenirs. Trop jeune pour des Mémoires, trop romancier pour un Journal, trop modeste pour une Autobiographie, il préfère l’Expérience de la réminiscence. Un bel objet littéraire qui a obtenu le James Tait Black Memorial Prize, l’un des meilleurs prix littéraires du Royaume-Uni, établi en 1919.

A peu près toute la vie consciente de l’auteur est dévoilée, replacée dans sa famille, son époque et sa subjectivité d’écrivain. Le père est le personnage principal, modèle mimétique que Martin reproduit presque parfaitement : comme lui deux fils à un an d’intervalle, comme lui écrivain de fiction, comme lui divorcé et à nouveau père, comme lui tenté par l’euphorie des adjuvants (cigarette dès six ans, cannabis adolescent, alcool adulte), comme lui muni par l’hérédité de mauvaises dents et, par fonction, traqué par les tabloïds britanniques – la pire vulgarité du monde.

Le livre commence par un dialogue de l’auteur avec son fils aîné Louis, 11 ans, et se termine par une lettre toute fraîche à sa tante « que je n’enverrai jamais, publiée dans un livre que tu ne liras jamais » p.555 – parce qu’elle est morte. La vie, la mort, la transmission, tels sont les thèmes d’Expérience. Le père et ses fils, ses filles, le mari avec ses épouses, l’écrivain tâcheron avec ses livres, ses amis et la littérature. Il y a aussi la fratrie (Philip, frère aîné d’un an et quasi jumeau, Sally la petite sœur et Jaime de demi-frère de vingt ans plus jeune), les cousins (Rob, David) et les cousines (Marian, Lucy), les adultes (Jane, Larkin) et les modèles littéraires (Saul Bellow, Ian McEwan, Julian Barnes et d’autres). Lucy, la cousine, a disparu à 19 ans un soir qu’elle rentrait en bus : elle fut la victime étranglée de Frederick West, le trop célèbre tueur en série.

Martin Amis 1961 en famille

Ce qui donne ces méditations obsessionnelles sur la mort violente d’un enfant, le viol de l’innocence, la pédophilie, la perte des repères, la nudité, le divorce, la paternité ignorée, l’époque. Né en 1949, Martin est un enfant du baby boom et un adolescent de la révolution des mœurs. « Au début de notre amitié, j’étais ébahi de voir David [son cousin] jouer nu sur la plage à Swansea. Ce n’était pas sa nudité qui me surprenait, mais son indifférence. Il se mettait à genoux  pour faire un château de sable, et il creusait, construisait, polissait sans se départir de son sérieux. Je compris que j’avais perdu cette liberté depuis longtemps, depuis bien des étés. Quelque chose était apparu en moi, que lui n’avait pas encore. C’était un villageois, j’étais un citadin. Était-ce la raison ?… » p.204.

Son père a connu « une poule » lorsque Martin a eu 13 ans. Lui et son frère Philip (de « 375 jours plus âgé »), ont vécu quelques mois comme si le monde de l’enfance s’écroulait définitivement, comme si le père les abandonnait, les refusait. « Le divorce : un événement d’une violence inouïe », écrit-il p.378 lorsqu’il l’inflige lui aussi à ses propres enfants. Et puis la vie reprend, le dialogue dans les larmes, l’attachement malgré tout, jusqu’à aller vivre avec lui et sa seconde femme Jane, l’ex-« poule », une parfaite belle-mère, écrivain elle aussi qui a poussé Martin à Oxford. Mais l’absence de père est peut-être plus éprouvante que le père absent. Une fille est née à Martin sans qu’il le sache, il le retrouvera quand elle a 19 ans. Curieuse expérience là aussi.

martin amis 1965 un cyclone a la jamaique

Le lecteur étranger éprouve combien la culture anglo-saxonne protège l’enfance et combien aussi, dès la puberté, le garçon surtout est poussé sans ménagement et sans garde-fou vers le monde adulte. A 13 ans, Martin Amis se sent rondouillard à gros cul, son passage en John Thornton dans le film de Mackendrick, Un cyclone à la Jamaïque, tourné en 1963 (à quasi 14 ans) n’a pas marqué l’histoire du film. Le petit frère de John, le lumineux et plastique Jeffrey Chandler (photo), blondinet sauvage de 11 ans dans le film, est bien plus séducteur. Martin se compare sans cesse à son grand frère – et un an de plus, à cet âge, fait toute la différence. Déniaisé à 15 ans après le siège d’une copine (1964 était un peu tôt pour la révolution des mœurs), sa carrière d’acteur s’arrête là et il entreprend sa mue d’écrivain.

Il n’est facile nulle part d’être « littéraire », ce que les éduquants classent dans une catégorie de seconde zone. Autant les matheux sont sur des rails (il suffit de suivre, d’apprendre et de recracher sans état d’âme – pour le plus grand plaisir des sachants), autant les littéraires, faute de repères précis d’évaluation, apparaissent rêveurs, sentimentaux et paresseux. Ils ont besoin de mûrir et de trouver des modèles, or ces modèles sont extrêmement rares par fonction chez les profs. Martin a eu son père et les ami(e)s de son père, avant ses pairs et les amis de ses pairs. Il est entré à Oxford non sans mal, après avoir épuisé sous lui nombre de « boites à bac » aussi administratives et inutiles que sans âme.

Son « premier boulot » a été critique au Times Litterary Supplement – grâce à l’aura de son père. Il est passé ensuite, émancipé, au New Statesman, organe de gauche plutôt trotskyste. « Je me situais au centre gauche, tendance libertaire », dit Martin p.286 – autrement dit opposé à Kingsley son père, carrément à droite. Son « premier roman » The Rachel Papers publié en 1973 remporte le Somerset Maugham Award, déjà autobiographique faute d’expérience encore de la vie.

martin amis experience ed anglaise

Mais l’existence ne se termine pas à 50 ans, en 1999, année ultime du dernier siècle et année d’écriture d’Expérience. La cinquantaine est le moment d’un bilan à mi-vie, juste après la mort du père. Martin Amis porte son regard critique, avec la noirceur et l’humour qui caractérise son style, sur sa propre existence. Le lecteur (pas trop jeune) est envoûté. Moins parce qu’il a vécu à peu près la même époque que parce qu’il sent ce que l’auteur a mis de lui, ses désirs, ses fantasmes, ses obsessions. C’est bien sûr excellemment écrit, ce que le traducteur a eu le talent de faire passer en français. Avec un index bien utile (rareté littéraire, surtout en France !) et un cahier central de photos choisies.

Martin Amis, Expérience (Experience), 2000, traduit de l’anglais par Frédéric Maurin, Folio 2005, 591 pages, €10.07

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Martin Amis, Chien jaune

martin amis chien jaune

Martin Amis pénètre l’Angleterre, sodomise la société, baise les bobos. Il s’attaque cette fois à la presse tabloïd, raclure de poubelles, parfait reflet de son époque et de ses lecteurs. En 2003, toute la société anglaise semble n’être que baise. Les années 60 sont passées comme une tornade, désapant et désinhibant le puritanisme victorien. Aujourd’hui, plus rien ne tient : ni la langue (texto), ni la presse (de caniveau), ni les sentiments (sexués).

L’Anglais mâle ne semble plus avoir pour objectif que les trois B des collégiens américains : bite, bière et baston. Il se repaît des frasques des très jeunes filles aux prises avec les hommes en rut ; il achète et lit avec délectation les torchons people dont le style incite à l’action et les photos au porno. C’est toute la société qui est devenue bête : à deux dos, ventre à dos, dos sur dos. Sur l’exemple des vulgaires américains. « Le porno s’autorégulait jusqu’au second mandat du second gouvernement [Clinton] quand, comme vous le savez, tout à coup, nous nous sommes retrouvés avec un président porno. Le porno, sous cette présidence porno, a cessé de s’autoréguler et est entré dans sa période Salo » p.398. Mussolini et Pasolini sortis du spectacle, la vulgarité bestiale en référence a envahi toute la culture.

Les personnages de cet étrange roman contemporain tournent autour du foot, des médias, des gangsters et – nous sommes au Royaume-Uni – de la famille royale. La princesse Victoria, 15 ans, a été filmée nue dans sa baignoire ; une ombre montre qu’elle n’est pas seule. Est-ce « l’un de ces jolis petits Arabes », comme le pense le roi son père, dans un vocabulaire désuètement bienveillant ? Est-ce pire ? Les tabloïds s’en donnent à « cœur » joie dans les hypothèses, le pouvoir dément l’information, les gens n’en pensent pas moins : c’est vers 12 ou 13 ans que les chattes se déflorent au Royaume. Bugger, l’ami du roi, dont le surnom signifie bougre (ou sodomite en souvenir des années de collège en commun), gère la réputation ; le souverain se contente de régner, c’est-à-dire de ne rien foutre (ni plus personne).

Xan Meo, au nom invraisemblable même pour un Anglais, est un écrivain-musicien qui se prend un coup sur la tête, une vieille vengeance de famille. Il faut dire que sa mère était pute et son père gangster. Perdant un peu la mémoire, il régresse : il est enfin au niveau requis par la société, à même de la comprendre mieux. Il fantasme sur ses petites filles, regarde l’aînée – 4 ans – faire « ses exercices » (qui consistent à se remuer le vagin avec les doigts), discute avec ses garçons d’un premier lit, se voit rejeter par sa dernière fille encore bébé pour n’être plus lui. Il rencontre une ex-pute, star du porno, qui se révèle sa nièce. Pas simple de suivre l’histoire – si tant est qu’il y en ait une – et ses personnages, divers mais tous liés.

Le titre s’explique par un souvenir d’enfance, un chien jaune attaché pendant que son père se faisait tabasser, et retentit jusqu’aujourd’hui par la signature pseudo d’un rédacteur de tabloïd. « Et puis, si quelqu’un pose la question, nous pouvons dire que c’est une satire et qu’elle dérive de Jonathan Swift » p.302. Lilliput se fait désormais appeler Karla et se fait prendre par derrière après avoir joué de la bouche.

Il faut dire que l’actualité télévisée n’incite guère à l’optimisme. « Quelques images du monde moderne : le châssis calciné d’un bus ou d’un camion, une silhouette couverte de bandages dont le brancard filait dans un corridor d’hôpital, une femme en pleurs, avec des sous-titres… » p.322. Le choc des photos augmente le poids des mots. Le choc sur la tête a les mêmes effets individuels que les chocs sociaux : perte mnésique, régression de civilisation. « Je crois que j’ai fini par comprendre ce que mon accident avait produit en moi. Je pensais auparavant qu’il m’avait arraché quelques valeurs – les valeurs de la civilisation, plus ou moins. C’est vrai qu’il l’a fait. Mais il a aussi fait autre chose : il a bousillé mon talent pour aimer. Il l’a foutu en l’air » p.452.

Est-ce pour cela que l’auteur imagine la princesse royale, héritière du trône, se convertir à l’islam ? Toute cette immoralité étalée à longueur de torchons imprimés et de vidéos sur Internet, toute cette « merde » télévisuelle et langagière (le mot est répété plusieurs fois, y compris par les garçons adonaissants de Xan Meo), incite à rechercher une forme de pureté. Qu’on ne trouve aujourd’hui que dans la régression religieuse : ne plus penser, obéir ; ne plus se laisser aller à ses instincts bestiaux, se prosterner ; ne plus jouir à tout bout de champ, prier.

Le lecteur non habitué à Martin Amis, auteur britannique original, sera plutôt déconcerté en début de lecture. Il ne verra pas bien le lien entre les chapitres ni entre les personnages, il se demandera pourquoi les gens portent des noms aussi bizarres. Mais le langage, réinventé, et la satire sociale, impitoyable, le feront bientôt jubiler. Nous sommes dans Swift et dans Nabokov, dans le fantasme et la satire sociale. Et, malgré les dix ans qui ont passés, elle reste très actuelle…

Martin Amis, Chien jaune, 2003, Folio 2008, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner avec la collaboration de Catherine Goffaux, 505 pages, €8.46

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Elisabeth George, La ronde des mensonges

elisabeth george la ronde des mensonges

Ce pavé de plus de 800 pages pourra faire bailler ou ronronner, c’est selon ; pour ma part, je suis plutôt chat. Les premiers regretteront l’action qui se perd dans les méandres de la région des lacs en Cumbria et dans les replis des psychologies modernes ; les seconds goûteront les personnages, leur vie, leurs œuvres, et cette curieuse morale anti-mensonge si chère aux Yankees. Rappelons que Mrs McCabe, alias Elisabeth George, écrit depuis l’État de Washington, bien loin de cette Angleterre dont elle se délecte à décrire les turpitudes fantasmées.

S’il n’y a pas meurtre dans cette histoire, il y a bien deux morts. Le neveu d’un industriel anobli se noie dans un lac au début, la femme du fils à la fin. L’enquête est officieuse et loin de Londres, mais sur les instances de l’aristocratie qui fait jouer ses relations entre gens du même monde. Un comte peut bien rendre service à un baron, même si l’anoblissement est de fraîche date. Un journaliste de tabloïd enquête aussi et le scandale menace. Le mensonge, le non-dit social, les apparences, et même le scoop de caniveau sont la cible de l’auteur tout au long du livre. Mais dire toujours la vérité a-t-il servi à faire du Nouveau monde un paradis terrestre ? Cela se saurait… Elisabeth George a cette arrogance typiquement américaine de considérer le vieux pays comme une contrée sauvage aux mœurs surannées, ni au fait de la psychologie positive ni du volontarisme : un nid de névrosés. Une inversion qui en vaut une autre.

Car la seconde cible de l’auteur est l’ensemble de « ces situations bizarres qui devenaient de plus en plus courantes dans la société actuelle… », comme il est dit p.814. L’Angleterre est présentée comme une société de copulation, obsédée de sexe (tandis que l’Amérique ne serait sans doute rien de plus qu’une bonne vieille société de consommation). Chacun pour soi et Dieu ma bite, s’il ne sauve pas la Reine. Elisabeth George opère donc l’inventaire de toutes les combinaisons sexuelles possibles hors du couple traditionnel : homo, pédo, trans, virtuel, double, séparé, recomposé. Des gamins de 14 ans tournent des vidéos pornos entre mecs quand d’autres s’essayent « dès leur maturité sexuelle » (quoi, à 9 ans ?) avec leurs petites amies jusqu’à se marier. Elle fait baiser les personnages par tous les trous, entre eux, avec d’autres, dans le temps… Tout en sauvegardant les apparences, n’est-ce pas ? C’est cocasse et un tantinet systématique, comme si elle-même avait un compte à régler avec cette « société actuelle » qu’elle dépayse loin de son Washington décent.

Mais elle est redoutable pour fouiller les ventres et les cœurs, l’esprit lui étant plus réticent. Simon et Deborah, Lyndey et Ardery, Havers et Azhar, les parents Fairclough, le couple Manelle et Freddie, le couple Ian et Niamh (au prénom de croqueuse d’hommes), Ian et Kaveh (« Iranien pédé » dit le fils de 14 ans qui n’est pas infecté du politiquement correct yankee), Bernard et Vivelle (25 ans d’écart d’âge), Mignon et l’Internet, Zed et Yaffa, Nicholas et Alatea, etc. Le lecteur assidu aux œuvres de George retrouvera aussi tous ses personnages chéris, habitués à leurs travers et à leur dignité, poursuivant leur existence en se débrouillant comme ils peuvent des aléas qui surgissent du choc des ego et des circonstances.

L’auteur nous mène vers le noir – très noir ! Mais, sous forme de repentance, elle ne peut finir le livre sans une lueur d’espoir et parsème le final de quelques happy ends. Les plus honnêtes et les plus droits traversent les gouttes, tous les menteurs souffrent et pâtissent. Il y a du biblique là-dessous, bien dans le ton moraliste yankee, bien loin du caractère anglais.

Mais l’œuvre se lit à longs traits, découpée efficacement en courts chapitres filmiques qui prennent un à un les personnages et les font avancer simultanément comme au jeu des petits chevaux. Le paysage, mêlé de terre et d’eau, à la brume qui menace, aux traditions architecturales pluricentenaires, est lui-même un personnage de mensonge : ni terre ferme, ni eau navigable, il peut engloutir traitreusement dans les sables mouvants ou submerger d’un mascaret grondant à la vitesse d’un cheval au galop. Rien de clair dans cette région de brouillard, à croire que les cœurs en sont contaminés. Il s’agit plus d’un roman psychologique que d’un roman policier, même si le personnage principal est inspecteur de Scotland Yard. Mais ceux qui aiment la psychologie plus que le sang répandu aimeront. Je suis de ceux-là.

Elisabeth George, La ronde des mensonges (Believing The Lie), 2012, Pocket 2013, 829 pages, €8.65

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Pour l’Europe

Je suis profondément POUR l’Europe. Contrairement aux démagogues des extrêmes, réactionnaires xénophobes ou populistes jacobins, je crois que l’union des pays européens est bénéfique pour les peuples et pour leur place dans le monde. Ce n’est pas ce processus d’union qui est en cause, à mon avis, dans les doutes nés depuis quelques années sur l’Europe : c’est son absence de limites, son absence de projet et sa lourdeur bureaucratique.

L’Europe est loin d’être une idée neuve.

Elle a commencé sous l’empire romain qui a unifié le droit, le commerce et une grande part des mœurs dans un creuset de civilisation commun.

Contrairement à l’imagerie des xénophobes du XIXe que les profs perroquettent (qui ont abouti à cette merveilleuse guerre de 14 que nos élites zélotes s’empressent de glorifier faute de savoir enchanter le présent), les « barbares » qui ont fondé le royaume Franc n’étaient pas des incultes, mais des Germains romanisés. La transition s’est faite en douceur, avec les siècles. Et Charlemagne (le premier grand Charles), a créé la seconde Europe de l’histoire, dont le latin était la langue commune et le réseau de juristes la première administration.

Mais l’Église devenait trop puissante, portée au césarisme latin et à la théocratie byzantine. Ce fut le grand schisme de la Réforme qui a coupé l’Europe en deux, un cœur franco-hispano-italien et des marges germaniques et saxonnes. Napoléon a créé la troisième Europe en libérant les peuples des dynasties archaïques avec ses 134 départements français et ses pays satellites dirigés par des rois de sa famille.

union europeenne carte

La quatrième Europe est née des décombres des deux guerres mondiales, de la seconde surtout qui a montré qu’aucun peuple ne pouvait s’imposer aux autres à l’intérieur du continent. Lorsqu’on ne peut pas dominer, et que l’on est menacé par deux blocs, autant négocier. L’alliance atlantique a précédé la Communauté charbon acier puis la Communauté économique européenne, mais cette dernière a accouché d’une Union.

Si elle reste bancale, la faute en est à la France, qui a refusé la CED, Communauté européenne de défense. Ce pourquoi « nos » soldats interviennent seuls en Afrique, les autres pays ne voyant pas leur intérêt à rejouer le colonialisme, même sur demande, même pour la « bonne » cause.

Si l’Union est lourde à bouger, la faute en est à la France, qui a insisté pour intégrer très vite les ex pays de l’est après la chute du mur de Berlin, ne créant la monnaie unique qu’en contrepartie de son feu vert à la réunification allemande. Tout s’est fait dans la précipitation, avec l’idée un peu stupide qu’il suffit d’y aller pour bâtir en marchant. Sauf que l’Union à 28 est trop disparate pour créer quoi que ce soit d’autre qu’un grand marché. Et que la monnaie à 18 est trop écartelée entre économies différentes pour ne pas observer tensions et fissures quand le vélo croissance ne roule plus.

Les reproches que l’on peut faire à l’Europe, ce sont à « nos » politiciens qu’il faut les faire : à Chirac le grand Fout-rien qui n’a jamais cru à l’Union, à Jospin qui ne se préoccupait que de « socialisme » et pas des peuples, à Hollande qui doit se dépêtrer d’une situation fragile où il espère que la baisse de la dette ira plus vite que la révolte des socialistes nationaux et des jacobins socialistes. Il n’y a que Sarkozy, il faut le reconnaître, qui a su galvaniser les autres pays européens par trois fois lors de la crise bancaire de 2008, lors de la quasi-faillite grecque puis durant l’attaque sur l’euro. Le récent accord sur le mécanisme de sauvetage des banques en est la suite. Insuffisant mais important.

zone euro carte 18 pays au 1 janvier 2014

Reste que les peuples ayant vécu une génération entière à crédit comme les Grecs, les Portugais, les Italiens et les Espagnols – et les Français – croient que seul le triptyque dévaluation, protection, inflation les sauvera – alors qu’il leur faudrait productivité, innovation, compétitivité… Ce que proposent les politiciens français n’est pas à la hauteur : ignorance, démagogie, égoïsme sont les beaux sentiments soulevés par les tribuns pour appeler à « sortir de l’Europe ».

Ce ne sont pas que des mots ; remuer la fange finit par sentir mauvais. Les pays en déficit doivent emprunter. Qui voudra leur prêter s’il n’est pas sûr d’être remboursé ? Qui voudra accepter des taux d’intérêt aussi bas que ceux de l’Allemagne s’il craint pour la solvabilité de l’État à qui il prête dans le futur ? Ce pourquoi les agences de notation ont dégradé les notes de certains pays européens et de l’Union elle-même pour ses emprunts en commun. Seuls six États ont encore la meilleure note AAA : Allemagne, Danemark, Finlande, Luxembourg, Royaume-Uni, Suède. Ce sont tous des pays qui ont eu le courage des réformes – et pas seulement d’augmenter les impôts.

Les négociations sur le budget pluriannuel de l’UE ont nécessité deux sommets de chefs d’État, fin 2012 puis début 2013 et des heures de négociations : le soutien à l’Union de la part de certains États membres faiblit. Depuis 2007 et le début de la crise financière, la contribution des États notés AAA au budget de l’UE a été divisée par deux à 31,6%.

  • Le Royaume-Uni rêve de rester une île, liée aux États-Unis et au grand large, avec pour terrain de jeu l’Europe du seul marché – Turquie incluse.
  • L’Allemagne fait comme la Chine : tache d’huile, sa puissance douce lui suffisant pour imposer ses vues aux pays limitrophes, sans volonté de puissance.
  • La France voudrait une Europe pays, une sorte de France aux 400 départements, centralisée à Strasbourg et codirigée par un aréopage hiérarchique de type impérial.
  • Les « petits » pays rêvent plutôt d’une grande Suisse…

Rien de tout cela ne se fera. Si la conjonction des bêtises populistes xénophobes ne la détruit pas de l’intérieur, appelant d’autres barbaries comme jadis la chute de Rome ou celle de Napoléon, l’Union se poursuivra lentement, pas après pas, n’avançant que par crise ou parce qu’un ennemi extérieur la pousse aux fesses. Les mentalités sont lentes à changer : la glorification du patriotisme de 14-18 et le rappel rituel de la Shoah sont là pour montrer que l’Union est certes un peu dans l’économie, mais vraiment pas encore dans les têtes.

Surtout pas celle de nos dirigeants. Ils ne savent ni définir des frontières de civilisation (oui à l’Ukraine mais non à la Russie et à la Turquie), ni construire un projet fédéral cohérent (les socialistes français n’ont RIEN répondu aux avances allemandes il y a 2 ans), ni compenser la bureaucratie proliférante par des contrepouvoirs politiques (comme les élections d’un Parlement unique le même jour dans tous les pays de l’Union, un sénat des pays et une assemblée des partis, la disparition du Conseil au profit de la Commission).

Mais je crois pourtant à l’Europe, cette belle idée de civilisation commune, cette entité économique et politique à construire dans un monde désormais globalisé.

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Martin Amis, L’état de l’Angleterre

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En deux nouvelles, l’écrivain satiriste Martin Amis nous livre ce qu’est l’Angleterre devenue. Il est célèbre, il vit à Londres, il côtoie toutes les strates de la société – et son regard aigu ne peut s’empêcher de désigner. L’état de l’Angleterre est réduit au pinaillage entre éditeurs pour juger d’une nouvelle de science fiction ou d’un sonnet. L’état de l’Angleterre se résume au face à face entre un père et son fils, dans un environnement populaire multiculturel sans repères.

C’étaient les années 1990 et cela ne s’est pas amélioré depuis : l’ex-empire n’en finit pas de vivre sa « décadence », moins à la romaine (avec orgies et mets délicats) qu’à la barbare (avec invasion et brutalité). Ce pourquoi il est intéressant de lire Martin Amis. La société britannique est plus libre que la nôtre, moins tenue par l’État et toutes ces sortes de choses. La morale s’adapte aux conditions sociales, elles-mêmes tenues par les conditions économiques. La paupérisation anglaise date d’avant l’ère Thatcher, les syndicats omniprésents bloquant toute évolution. La fille d’épicier n’a fait de flanquer un bon coup de pied dans la fourmilière, libérant l’initiative – mais faisant s’écrouler les traditions. Bizarre pour un Conservateur, mais l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions.

Ce pourquoi le talent d’écrire compte moins que l’entourloupe d’un éditeur fauché poursuivi par les huissiers ou le confort d’ego installés. La politesse est moins rémunératrice que le rentre-dedans ; le marketing meilleur que le support. Le sonnet – pensez-vous, un poème ! – est le comble de la dérision quand on songe à en faire un « remake » médiatique d’un film télévisé !

Ce pourquoi la qualité d’Anglais de souche compte moins que l’argent. Mal est un looser, malgré son téléphone portable, son divorce et sa maîtresse asiatique. Videur de boite, il se fait vider quand il ne sélectionne pas les « bonnes » personnes à l’entrée. Au risque de se faire planter par un petit roux – Blanc – empli de ressentiment ; ou de se faire tabasser par les riches en frac, accompagnés de leurs mannequins emperlousées, lorsqu’il place des sabots pour stationnement interdit devant l’opéra. Mal a un fils de 9 ans, Jet (« un nom moderne »), qui est le plus nul en course à pied. « Comme Mal le suivait à l’extérieur, il se rendit compte de quelque chose. Jet sur la ligne de départ avec les autres gosses : il n’était pas comme les autres. Il avait quelque chose d’exceptionnel. Mais quoi ? Il n’était pas le plus grand. Ni le plus mince. Alors quoi ? Il était le plus blanc. Voilà, c’était juste le plus blanc. Maintenant que les préjugés avaient disparus » p.90.

Téléphone portable, chaudes filles d’orient, film Mortal Kombat, Burger King, argot rimé, salon de l’auto et sprinter triste : voilà les chapitres déclinés de cette nouvelle, voilà l’état de l’Angleterre nouvelle – des années 1990. Notre modernité !

Martin Amis, L’état de l’Angleterre (1996) précédé de Nouvelle carrière (1992), Folio 2€ 2003, 111 pages, €1.90

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Ian McEwan, L’enfant volé

ian mcewan l enfant vole

L’auteur a semble-t-il recensé tous les thèmes de l’enfance : la paternité, la perte, le désir d’un couple, la maternité immédiate, la pédagogie, le retour en enfance, le désir pour l’enfant… L’enfant volé n’est peut-être pas celui qu’on pense. Le titre anglais fait allusion à l’enfant « au bon moment », signe qu’il faut chercher l’enfance plutôt que l’enfant.

Dans notre monde efficace et théâtral, existe-t-il encore une place pour l’enfance ? Ceux qui n’en ont pas volent ceux des autres, ceux qui l’ont quittée veulent y revenir, ceux qui restent adultes la désirent sexuellement, la société tout entière réclame une manière de traiter l’enfant, ce qu’elle ne sait plus faire : un manuel de pédagogie.

Stephen est l’heureux papa d’une petite Kate de 4 ans. Un dimanche matin, au supermarché, elle lui est enlevée. Une seconde elle se tient debout derrière le chariot du supermarché à la caisse, la seconde d’après elle n’est plus là. Disparue, enlevée, éradiquée à jamais de sa famille et de son enfance – jamais retrouvée. Lorsque l’enfant disparaît, chacun entre en dépression. Même si la société est gênée collectivement par les enfants – turbulents, désobéissants, délinquants – chacun en sa vie propre ne peut se passer d’enfants : celui qu’il a été, celui qu’il en engendré, celui qu’il désire.

Stephen a écrit un premier roman, dont le premier chapitre est devenu livre tout entier consacré à un moment de son enfance. Charles, l’éditeur, a adoré. Papillonnant et sans cesse en besoin d’autre chose, Charles est passé à la politique, où il a brillamment réussi, attirant l’œil du Premier ministre. Mais Charles n’a jamais évacué son enfance, il reste bloqué à la période insouciante, compensant par le dynamisme et l’audace toute sa fragilité interne. Désiré par le Premier ministre, promis à une carrière politique rapide, il se retire avec sa femme dans un endroit sauvage de la lointaine banlieue de Londres. Il y joue au petit garçon, vivant en chemisette ouverte et culotte courte et construisant une cabane au sommet d’un hêtre géant.

Cupidon

Stephen, désespéré de la perte de sa fille, impuissant à la retrouver, s’illusionnant parfois de la confondre avec une autre, sa femme l’ayant quitté après le drame, se reconstruit petit à petit. Il participe à l’insipide comité pour la pédagogie mandé par le gouvernement pour redresser le laisser-aller post-68. Des passages du Manuel officiel sont mis en tête des chapitres, répétition cocasse qui force l’attention. L’enfance n’est pas une essence mais un passage ; l’enfant ne doit pas être dressé mais épanoui ; il n’est ni une gêne ni un objet mais un désir devenu personne à aimer et conduire.

Curieux roman qui semble se perdre pour mieux se retrouver. Il commence par le récit glacé d’une disparition pour se terminer par une nouvelle naissance. Entre temps, institutionnalisation, régression, menace d’avortement… Toute l’enfance est contenue dans ce livre – dont le message global est « l’enfant au bon moment ». Oui à l’enfance, mais pas à 49 ans ; oui à l’enfant, mais désiré et accueilli ; oui à la renaissance, même si la perte ne peut être oubliée. En fait, les femmes semblent plus fortes : viscéralement attachées, bien que peu capables d’élever ; les hommes ont plus de réticence à accepter l’enfant, trop souvent miroir de leurs ambitions frustrées, mais paraissent plus solides dans le temps – autre thème du livre.

Prenant et fluide, une peinture non seulement de l’Angleterre sombre de la fin des années 1980, post-coïtum triste, post-68 mal vécue, mais aussi de la condition humaine qui se fait une montagne de l’acte naturel de désirer un enfant, de le faire et de l’éduquer.

Ian McEwan, L’enfant volé (The Child in Time), 1987, Folio 1995, 411 pages, €7.79

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Anne Perry, Bryanston Mews

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Une soirée victorienne : bijoux, robes longues, strass. Brusquement, une jeune fille de 16 ans se rebiffe, un jeune homme de 17 ans bien fait et sûr de lui l’a approchée de trop près. Ce n’est rien, et c’est tout. Dans la société coincée de l’ère Victoria en Angleterre, « ce qui se fait » est restreint et sous le regard des autres. Mais c’est un crime commis à domicile au même moment qui attire l’attention et détourne le lecteur. Victor Narraway est aux côtés de son ami à qui l’on annonce dans cette même soirée l’assassinat de sa femme, vêtements arrachés et violée par quelqu’un à qui elle a ouvert sa porte en toute confiance, une fois les domestiques couchés.

Un peu plus tard, la même jeune fille qu’au début, dans une autre soirée et avec le même jeune homme, deviendra hystérique au point de se jeter par la fenêtre. Ce ne serait qu’une anecdote, si la fille en question n’était celle de l’ambassadeur du Portugal à Londres. Son suicide comme le crime seraient-ils liés ?

Thomas Pitt, à la tête de la Special Branch, le service de renseignements intérieurs de l’époque, se voit obligé d’enquêter. La rumeur veut qu’il y ait eu viol, mais comment le prouver ? Les prédateurs se gardent de s’en vanter, les victimes sont horrifiées de l’avouer, dans une société où arriver vierge au mariage est aussi puissant qu’aujourd’hui dans les sociétés islamiques. La seule issue est par le haut : dans la mort librement désirée. Nous sommes en 1896, mais la société a-t-elle vraiment changé ?

Charlotte, épouse de Pitt, et sa tante par alliance Vespasia, vont mener leur enquête, aidant à trouver la vérité. Pas simple, tant les émotions s’en mêlent. Si c’était sa fille, aujourd’hui 14 ans, qui avait été violée ? Si c’était son fils, aujourd’hui 12 ans, qui avait été le violeur ?

L’intérêt du roman est de mêler l’anecdote à l’histoire, le fait divers à la morale sociale, la réaction professionnelle au ressenti intime. Bien sûr, l’enquête piétine un moment – mais telle est la réalité, toute enquête piétine toujours. Bien sûr, le viol est de toutes les époques, mais particulièrement dur à vivre dans les sociétés corsetées. Bien sûr, les intérêts financiers ne sont jamais absents des affaires de mœurs. L’Afrique du sud attire les Anglais qui ont fomenté la guerre des Boers pour mettre la main sur les mines de diamants. Le père banquier du jeune homme sûr de lui s’y trouve plongé jusqu’au cou ; il risque la ruine. Mais tout cela est ficelé de main de maître, à l’habitude, et le lecteur qui aime à se dépayser se délecte des détails victoriens dont l’auteur a le secret : la couleur des robes, le dessin du papier peint, les déboires des fiacres…

La psychologie n’est pas absente et l’implication de l’enquêteur Thomas Pitt dans une affaire à laquelle ses enfants pourraient être les victimes dans quelques années n’est pas pour rien dans la passion avec laquelle il mène l’enquête, aidée de sa femme Charlotte et de tous ses amis. Un bon cru Anne Perry !

Anne Perry, Bryanston Mews, 2013, 10-18 Grands détectives 2013, 472 pages, €8.65

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Peter Robinson, Ne jouez pas avec le feu

2004 Peter Robinson Ne jouez pas avec le feu

Malgré des titres proches, le titre anglais est bien plus percutant dans son participe que le titre français par son impératif… Y a-t-il encore des « littéraires » dans l’édition française ? Des gens qui restent sensibles à la nuance de la langue plus qu’au marketing de brute ?

Cette excellente enquête de l’inspecteur Banks, de la police anglaise du Yorkshire, met en scène un personnage de ‘méchant’ qui, effectivement, est en train de jouer sans cesse avec le feu – et cela depuis toujours. C’est une constatation (titre anglais), pas une injonction morale (titre français) – tout un écart culturel !

Après avoir soupçonné l’un et l’autre, le lecteur sait très vite vers qui l’enquête converge inévitablement. Sauf que ledit coupable est aussi évanescent que ses identités multiples. Il adore ‘jouer avec le feu’, dans tous les sens que prend cette expression.

Il y a ces mystérieux incendies dans lesquels meurent, parmi d’autres, une junkie jeune et paumée, donc adorable. Est-elle victime « collatérale » ou centrale ? On se demande un peu, ce qui va permettre une incursion humaniste dans les pratiques sexuelles d’un certain type d’homme, permise par la réaction victimaire d’un certain type de femme, cela sous les yeux d’une certaine génération bienséante. Comme souvent avec Peter Robinson, les marginaux et les paumés sont sympathiques, et les riches établis se révèlent des escrocs mentaux ou sociaux. Ce roman ne faillit pas à la règle. La scène de drague dans une Audi luxueuse lancée à toute vitesse sur les routes escarpées du Yorkshire est un morceau d’anthologie. D’autant qu’elle ne fait que rajouter son épaisseur de mystère à l’intrigue !

L’histoire se double des aventures compliquées de l’inspecteur avec ses femmes. Son ex-épouse ne trouve rien de mieux à faire, passé 40 ans, qu’un autre bébé ; son ex-maîtresse se retrouve impliquée dans l’enquête à titre passionnel autant que professionnel ; sa nouvelle maîtresse, il n’a pas assez le temps de la voir, laissant la vie filer dans le boulot et le stress ; sa fille même le sermonne de loin au téléphone… Plus que jamais, l’inspecteur Alan Banks, au prénom très milieu des années 50, nous apparaît digne d’estime. D’autant qu’il se retrouvera sans rien à la fin du récit, pour avoir trop aimé le whisky (Laphroaig)…

Sa description par son ex-maîtresse et néanmoins collègue résume tout ce qu’il y a à savoir de lui : « C’est très agréable d’être en sa compagnie, et il est drôle. La plupart du temps, du moins. Il adore la musique, il aime le whisky pur malt, il a des goûts acceptables en matière de films, mis à part un malheureux penchant pour les gros machins d’action et d’aventure. Tu sais : James Bond, Arnold Schwarzenegger et ce genre d’horribles trucs machos. Ce qui est curieux, car il n’est pas vraiment du genre macho. Je veux dire, c’est un homme sensible, gentil, compatissant, et il a vraiment le sens de l’humour » p.272.

Comme tel est le portrait que nous croyons justement être le nôtre, et peut-être est-ce proche du vrai, nous ne pouvons que trouver l’inspecteur Banks fort sympathique. Et cette enquête fort réussie. Elle a son pesant d’action, d’énigme et d’humanité, une trilogie qui fait la qualité des Peter Robinson.

Peter Robinson, Ne jouez pas avec le feu (Playing with fire), 2004, Livre de Poche 2007, 560 pages, €7.22

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Art con(temporain)

Tout ce qui s’autodésigne comme « art » peut ne pas plaire. Il n’en est pas moins une expression d’artiste, personne faisant profession de créer des œuvres. Reste que créer « pour soi », sans souci de partager, est très égoïste. Créer pour quelques-uns, happy few « initiés », est très narcissique. Notre époque est volontiers égoïste narcissique – et pas seulement dans l’art. Songeons à la politique, aux médias, à la finance…

L’expression artiste peut être reconnue ou méconnue, passer les années et les siècles ou tomber dans l’oubli. Ce n’est que le temps qui fait la réputation sur le long terme. Mais c’est la mode qui l’établit sur le court terme. Tout bon artiste préférera être méconnu de son vivant pour demeurer célèbre après sa mort ; mais il est humain de préférer la reconnaissance immédiate et l’oubli ensuite.

jeune homme seins nus

Il reste que le snobisme est parfois de se vanter d’être méconnu parce que « d’avant-garde ». Nul ne sait ce qu’est l’avant-garde en art. L’idée fondamentale tirée du marxisme est qu’un petit nombre est sociologiquement en avance sur son temps parce qu’il suit les lois de l’Histoire. Mais cette idée est tordue par l’individualisme artiste (appelé par Marx « petit-bourgeois »). Depuis des décennies, chacun sait que tout ce qui est « loi » de l’Histoire, Grand horloger ou Dessein intelligent n’est que croyance. Aucune preuve n’en est apportée par une prédiction réaliste du futur. En ce sens, l’avant-garde artiste n’est que la fatuité de créer la mode avant qu’elle naisse. Au risque des impasses.

Ian McEwan, écrivain anglais d’origine écossaise, observe sa société avec férocité. Il ne manque pas d’épingler ces snobs qui se croient d’une autre essence que le vulgaire. Tels ces artisans de musique qui fuient tout succès car « pas assez d’avant-garde, ma chère ». Dans Amsterdam (1998), il se livre à un festival réjouissant :

« Un concert subventionné donné dans une salle paroissiale pratiquement déserte, au cours duquel les pieds d’un piano avaient été frappés sans relâche avec la crosse d’un violon durant plus d’une heure ; la notice du programme expliquait, en se référant à l’Holocauste, pourquoi aucune autre forme de musique n’était viable à ce stade de l’histoire de l’Europe. Dans la petite tête des zélateurs (…), toute forme de succès, si limité fût-il, toute espèce de reconnaissance publique étaient l’indice flagrant du compromis et de l’échec esthétiques. » Nous avons là tous les ingrédients du snobisme « artiste » : se vouloir original à tout prix, provoquer en rebelle éternellement adolescent, aduler la bonne conscience antinazie, être d’accord avec les soi-disant lois de l’histoire, volonté de rester en marge – connu seulement des initiés.

Ian Mc Ewan poursuit : « Lorsque l’histoire définitive de la musique occidentale au XXe siècle viendrait à être écrite, elle mettrait en évidence le triomphe du blues, du jazz, du rock et des musiques traditionnelles en constante évolution. Ces formes démontraient amplement que la mélodie, l’harmonie et le rythme n’étaient pas incompatibles avec l’innovation » p.42.

Il existe quand même de la musique symphonique contemporaine célèbre ou au moins reconnue d’un public (Messiaen, Xenakis, Britten…). Mais l’auteur fait bien de pointer le narcissisme orgueilleux des artistes autoproclamés, trop souvent subventionnés d’État alors que « l’intérêt général » est très restreint si l’on en juge aux audiences.

Certes, toute forme d’art exige une éducation du goût, une habitude du regard, une persévérance dans la pratique. Toute œuvre n’est pas « facile », immédiatement expressive à qui l’écoute, la voit, la touche ou la goûte. Mais, si chacun exprime son individualité unique, le génie est rare, la postérité fait seule le tri. Se croire méconnu, voire maudit, n’est en aucun cas une preuve de qualité mais une pathologie narcissique de l’individu exacerbé d’aujourd’hui. Ce pourquoi il faut faire la distinction entre l’art contemporain (qui se crée au présent) et l’art con (qui se croit beau en son miroir).

Ian McEwan, Amsterdam, 1998, traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux, Folio 2003, 255 pages, €6.27

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Peter Robinson, L’amie du diable

2007 Peter Robinson L amie du diable

Avec Peter Robinson, nous sommes toujours dans le Yorkshire, patrie du pudding qui va avec le rôti bouilli du dimanche. La petite ville d’Eastvale s’assoupit entre son château médiéval, son quartier bobo et ses immeubles populaires agités. Il n’y a pas grand-chose à faire dans une petite ville anglaise. Donc, le samedi soir, les pubs sont pleins. Chacun, de 16 à 78 ans s’y alcoolise à plaisir (en cachant son âge à 16 ans, « tout le monde l’a fait »).

C’est ainsi qu’une fille émancipée, qui adore s’exhiber à moitié nue entre jupe mini et haut très décolleté, décide alors qu’elle a bien bu, d’aller « pisser » (c’est le terme dru qu’elle emploie) dans la ruelle. Elle n’y rencontre pas l’opinel de Renaud, mais bien pire… Dans la journée, c’est une autre femme, malade tétraplégique, qui a été sortie de sa maison médicalisée et emmenée « en promenade ». Elle finira égorgée en haut de la falaise.

Finalement, Eastvale n’est pas si calme. Y rôdent les souvenir des tueurs en série qui adoraient taillader longuement les seins et les pubis après le viol, avant d’enterrer vivantes les victimes à la cave. C’était dans un précédent roman, ce qui aide l’auteur quand son imagination faiblit.

Mais l’essentiel du plaisir de lecture n’est pas là. Peter Robinson est bien originaire du Yorkshire mais cela fait belle lurette qu’il n’y réside plus. Il est au Canada, ce qui permet à son imagination de prendre son essor sans les barrières de la triste réalité. Ce qu’on aime, dans ses écrits, est l’ambiance humaine. Ses flics ont les travers des autres : une enfance difficile, une paternité mouvementée, des amours impossibles.

C’est le cas de l’inspecteur Banks, de l’inspectrice Annie, comme du major Templeton et de la constable Winsome. Ils vivent leur vie durant l’enquête, malgré les horreurs du métier. Chacun ses qualités et ses défauts. Banks adore le vieux whisky et les musiques des années 60. Annie se fait un petit jeune alors qu’elle est bourrée et se retrouve piégée par des photos de portable qui peuvent se retrouver sur fesses-bouc ou YouTube. Templeton est raide devant Winsome, la Noire sexy de Jamaïque, mais celle-ci n’aime pas son genre rentre-dedans. Jusqu’à la commissaire Gervaise qui se met à faire de l’humour salace devant une bière !

En bref, on ne s’ennuie jamais à suivre les personnages et cela fait avaler les 500 pages comme rien. Car il se passe des choses lorsque l’enquête progresse. Les apparences ne sont jamais ce qu’elles ont l’air et enquêter reste aussi passionnant que fastidieux. Pas de dimanche pour les flics, pas de sursis pour les truands. Où le sperme et l’alcool se marient au tabac et au rock pour enfumer le lecteur. Je ne sais combien de pintes, de verres de vin et de godets de whisky sont éclusés dans ce roman, mais il donne soif !

Tout se mettra miraculeusement en place sur la fin, in extremis, et ce ne sera pas beau à voir. Il y a un ton d’observateur désabusé de la condition humaine chez Peter Robinson. Et la petite musique des bonheurs immédiats, profondément humains, à prendre avec reconnaissance quand ils surviennent. Toutes ces petites humanités frustrées, névrosées, mal épanouies… Entre le brouillard et les labyrinthes antiques à la Jack l’Éventreur, l’Angleterre reste bien en elle-même telle que l’éternité la change.

Beauté fatale

Reste Sophia. Ah, Sophia ! « Les conversations se tarirent, les hommes restèrent bouche bée tandis que les femmes se raidissaien» (p.335). C’est curieux, j’aurais écrit l’inverse – mais c’est l’humour anglais. « Ses cheveux bruns étaient lâchement attachés sur sa longue nuque, sa peau olivâtre était lisse et sans défaut. Elle portait un haut vert jade juste assez décolleté pour révéler la promesse d’un buste parfait sans indécence, et un médaillon pendu au bout d’une fine chaîne en argent à son cou qu’elle effleurait de temps en temps du pouce ou de l’index. Ses lèvres étaient pulpeuses et ses yeux, les plus enjôleurs du monde » (p.339). C’est tellement bien dit qu’il faut s’arrêter là. Qui voudra en savoir plus lira ce livre. Il le savourera.

Peter Robinson, L’amie du diable (Friend of the Devil), 2007, Livre de poche, 503 pages, €7.22

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Ian McEwan, Sur la plage de Chesil

ian mcewan sur la plage de chesilSe marier était obligé au début des années 60 pour avoir des relations sexuelles autorisées. Donc on se marie – sans savoir à quoi on s’expose, même s’il est dit qu’on se donne « corps et âme » par le pasteur et « pour le meilleur comme pour le pire » par le maire. Edward et Florence s’aiment, incontestablement : mais l’amour suffit-il à construire un « mariage » ?

Manifestement non. Le roman s’ouvre sur une plage du Dorset, avant la nuit de noce. Edward, jeune historien qui va peut-être se lancer dans les affaires et Florence, violoniste de quatuor très sensible à Beethoven et Mozart, chipotent leurs assiettes de melon cerise confite et de rôti de bœuf sauce brune. Ils appréhendent. C’est pour eux la première fois, malgré leur vingtaine entamée.

Très vite, avec des retours en arrière, le lecteur apprend que l’amour reste éthéré pour la fille, tandis qu’il est surtout physique pour le garçon. Incompatibilité de désirs… Inhibition, répulsion, émotions vont gâcher le plaisir. La nuit n’aura pas lieu et le mariage sera « dissout pour non consommation ». Le simple contact du sperme a rendu hystérique Florence, tandis que le simple contact de la main de sa femme sur ses couilles a fait gicler Edward. S’aimer serait donc une affaire de peau ?

McEwan se met dans le rôle de ses personnages, il leur offre tour à tour la parole, pénètre en eux pour les comprendre. Il distille avec art l’ambigüité de ces années 60 encore victorienne, expliquant l’explosion 1968 de sexe et de tout-est-permis. William Boyd avait déjà abordé la nuit de noce des victoriens coincés, mais sur quelques pages ; Ian McEwan en fait tout un roman. Cette société pudibonde était mortifère. « Qu’est-ce qui les arrêtait donc ? Leur personnalité et leur passé, leur ignorance et leur peur, leur timidité, leur pruderie, leur manque d’aisance, d’expérience ou de naturel, vestiges des interdits religieux, leur anglicité, leur classe sociale, et même le poids de l’Histoire. Trois fois rien » p.108. McEwan sait garder son humour en pointant les tares de son peuple.

Ni Edward ni Florence, nés trop tôt, ne profiteront des années de baise, vingt ans après les années de braise. Ils resteront chacun solitaires, leur amour enfoui mais intact, le sexe impossible. « C’était encore l’époque – elle se terminerait vers la fin de cette illustre décennie – où le fait d’être jeune représentait un handicap social, une preuve d’insignifiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède » p.14.

Ne rions pas trop : cette époque revient au grand galop avec le vieillissement général et la crispation sur les religions. Si même les gais & lesbiens veulent le mariage, c’est que leur jeunesse (insouciante, volage, sensuelle) s’est enfuie ; ils désirent désormais la sécurité comme de petits vieux. La Florence du roman était frigide mais pas barjot ; nous conjuguons aujourd’hui les deux…

Ian McEwan, Sur la plage de Chesil (On Chesil Beach), 2007, Folio 2012, 181 pages, €6.18

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Peter Robinson, Le coup au cœur

2006 Peter Robinson Le coup au coeur

A 55 ans, l’auteur d’origine anglaise s’éclate dans la nostalgie. Il avait 19 ans à la fin de ces années 60 du peace and love ou, plus réaliste, du sexe, drogue et rock’n roll. Lui est passé à côté, plus sage que la moyenne. La jeunesse 69 se rebellait contre la rigidité morale des vainqueurs du nazisme et prônait – contre la vertu du travail, de la famille et des comptes du samedi – l’hédonisme, l’amour libre et l’austérité du partage. Le proverbe dit que si vous vous souvenez des années 60, c’est parce que vous ne les avez pas vécues. En effet, les autres, ceux qui les ont vraiment vécues, ont constamment plané : dans le ventre des filles, les fumées de la marie (juana) et l’acid trip des riffs musicaux.

Cette nouvelle enquête de l’inspecteur Banks, du Yorkshire, entremêle 1969 et 2005. Deux crimes ont été commis qui pourraient être liés. Le premier, jadis, d’une jeune fille férue de méditation et de concerts pop, assassinée au couteau à cran d’arrêt dans un bois alors que jouait Led Zeppelin. Le second, aujourd’hui, d’un jeune homme en journaliste, massacré à coups de tisonnier dans son cottage loué pour une enquête. Au milieu, ce mystérieux groupe pop des Mad Hatters, en référence à cette expression anglaise ‘mad as a hatter’ qu’on croirait sortie d’Alice au pays des merveilles et qui signifie tout simplement : fou à lier.

rock Gibson Les Paul

C’est l’occasion, pour Robinson, de se documenter sur ces années musicales d’une Angleterre qui changeait de monde avec l’irruption à l’âge adulte des baby-boomers. L’occasion aussi de confronter deux inspecteurs, le Chadwick de 1969 et le Banks de 2005, et leurs méthodes d’intuition humaine. On était plus rude en 69, jugeant sévèrement cette ‘année érotique’ qui voyait surtout les garçons profiter des filles, attirées par leur spectacle au micro. Mais 2005 marque l’arrivée de nouveaux ambitieux égoïstes tels la commissaire nouvellement nommée Gervaise et le néo-major Templeton. Ils sont selfish, brutaux et efficaces. Années 2000 névrotiques, bien loin du caporalisme années 60, mais aussi de l’humanisme années 80 de Banks.

Tous ces télescopages font un roman dense, qui explore en profondeur les changements vécus en une génération. Alan Banks contemple son fils Brian qui a fondé un groupe rock et sa nouvelle copine actrice Emilia ; il compare avec les Mad Hatters et leurs groupies vite prises, vite larguées, le tout dans les brumes du LSD. Il se demande comment l’inspecteur Chadwick a mené l’enquête en 1969 et comment il a réussi à trouver un coupable, comment son équipe va le faire aujourd’hui.

Le récit se lit bien, en fragments alternant d’une époque à l’autre, qui s’éclairent mutuellement et donnent du relief à une histoire qui n’en fait au fond qu’une. Voilà un grand Peter Robinson.

Peter Robinson, Le coup au cœur (Peace of my Heart), 2006, Livre de poche 2009, 501 pages, €7.22

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Ian McEwan, Amsterdam

ian McEwan amsterdam

Ce roman est probablement le plus compliqué et le plus ambigu de McEwan ; je ne suis pas certain que la rationalité latine puisse en goûter tout le sel. Le pragmatisme anglais se conjugue avec la restriction des émotions pour engendrer ces faux-fuyants, ces circonvolutions, ces hypocrisies. Le thème lui-même est délicat : faire passer l’ambition personnelle avant le devoir collectif.

Amsterdam est une ville non anglaise – mais d’où est sortie la dynastie royale d’Orange. « Ah ! Les Néerlandais et leurs lois raisonnables ! » p.252. C’est qu’il est permis aux médecins de délivrer des ordonnances de médicaments pouvant donner la mort, à condition que le patient soit consentant avec deux signatures de sa main. Mais Amsterdam est paisible, bien entretenue, tolérante. Amsterdam n’a rien à voir avec Londres où l’individualisme le plus exacerbé sévit dans des quartiers bien tranchés selon son statut social.

L’auteur met en scène trois anciens amants de Molly, qui vient de mourir. Clive est musicien compositeur de symphonies célèbres ; Vernon est directeur d’un quotidien qui périclite ; Garmony est ministre des Affaires étrangères. Tous ont les dents qui rayent le parquet : Clive est obsédé par la création et refuse de venir en aide à une randonneuse agressée par un violent (qu’il ne sait pas violeur en série) ; Vernon est obsédé par le tirage pour se maintenir en place et piétine toute vie privée du moment qu’il s’agit d’un scoop médiatique ; Garmony est obsédé par la volonté de devenir Premier ministre, bien que réactionnaire et mauvais en politique – comme il aime parfois se déguiser en femme, le « scandale » lui pend au nez.

L’action a peine à démarrer et ce n’est que lorsque le scandale arrive que le lecteur prend intérêt à l’histoire. Ian McEwan semble dans la peau de son compositeur Clive Linley lorsqu’il peine à saisir la petite variation qui permet la cohérence du thème. Mais chaque destin monte en puissance avec la force irrésistible d’une tragédie : chacun va au bout de ce qu’il est, Clive créateur, Vernon fouille-merde et Garmony politicien.

Mais comme chacun des personnages a atteint la cinquantaine (comme l’auteur cette année-là), leur puissance de vie est réduite : Clive crée avec plus de difficultés, dans les affres, il a besoin de plus de calme et de temps, ce que la société contemporaine n’est pas prête à lui concéder ; Vernon a de l’intuition, mais aucun sens des retournements de situation, il veut aller jusqu’au bout alors qu’il lui aurait suffit de savoir s’arrêter à temps ; Garmony est sincère et maladroit, soutenu par sa femme, mais moins par son Premier ministre. Lui va s’en tirer en douceur, pas les autres.

Car surgit la haine entre soi. Clive et Vernon, stressés, bourrés, en sont venus à avouer leurs sentiments d’horreur l’un pour l’autre. Moins dus à la personnalité de chacun qu’au souvenir de Molly dans les bras du concurrent. C’est dont la femme morte qui va les réconcilier dans l’unité ultime : la mort. Ils vont se « suicider » l’un l’autre… à Amsterdam l’originaire, la bien entretenue, la tolérante.

Ce n’est pas simple à saisir, la trame est entrelacée et embarrassée à l’envi. L’esprit anglais n’a rien de cette raison méditerranéenne dont les Français ont quand même hérité via les Romains (le droit) et les Grecs (la philosophie et l’art Renaissance). Nous sommes déroutés, séduits, embringués.

Il faut à mon avis ne pas lire ce roman sans avoir lu d’autres romans d’Ian McEwan. Mais la complexité de sa trame littéraire, si loin de la nôtre, mérite le détour. Il a d’ailleurs reçu pour ce roman le Booker Prize en 1998, mais non sans controverse.

Ian McEwan, Amsterdam, 1998, traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux, Folio 2003, 255 pages, €6.27

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Peter Robinson, Étrange affaire

2005 Peter Robinson Etrange affaire

Ce roman prend la suite de ‘Ne jouez pas avec le feu’ mais peut se lire tout seul, comme tous les Peter Robinson. L’intérêt de garder un fil conducteur permet au lecteur de se sentir en sympathie avec le héros, son environnement et l’évolution de son existence. L’inspecteur principal Banks vieillit ; il a perdu sa maison dans un incendie, ses enfants se sont envolés, ses maîtresses se sont éloignées, ses parents décrépissent… Et voici que l’on fait connaissance de son frère Roy, dont on n’avait que vaguement entendu parler auparavant. Il sera cette fois la victime de l’histoire.

C’est en effet un coup de téléphone en soirée, pris sur répondeur, qui déclenche l’enquête de Banks, encore en vacances. Un appel pressant d’un frère qu’il n’a vu qu’épisodiquement. Être 5 ans plus âgé vous rend moins présent auprès du petit frère, surtout quand ce dernier est très différent de vous et le chouchou des parents. Quand Alan Banks voulait peloter sa première copine, à 12 ans, il payait Roy, 5 ans, pour rester hors de la chambre. Un Roy qui a réussi dans les affaires, belle maison à Londres, Porsche et – référence dans l’univers d’Alan – une chaîne quadriphonie au son époustouflant. C’est ce qu’il découvre lorsqu’il se rend au domicile de son frère après son appel angoissé, alors qu’il ne répond plus à aucun numéro. Parmi les CD bien rangés, il trouve une pochette du groupe de son fils Brian mais en place de la musique, un mystérieux CD-RW sur lequel figurent, entre autres, des photos porno.

L’univers du porno international sera le thème du livre. Avec connections jusque dans les Balkans et dans les pays de l’Est, comme il se doit. Là, les filles sont raflées vers 14 ans à la sortie des écoles et vendues pour 1000 € à des proxénètes agissant en Europe ; elles se feront 20 à 30 mecs par soirée et rapporteront plus de 100 000 € chacune, rien que la première année. Elles seront larguées dans la nature, sans argent ni papiers une fois « usées » jusqu’à la muqueuse, environ 4 à 5 ans après.

Roy a-t-il trempé dans cette étrange affaire ? Que vient faire là son bizarre copain expert en trafic d’armes ? Pourquoi donc Roy s’est-il mis à fréquenter le prêtre de sa paroisse ? Y a-t-il un rapport avec cette fille seule, retrouvée morte dans sa voiture sur une petite route du Yorkshire avec… l’ancienne adresse de l’inspecteur Banks dans la poche arrière de son jean ?

Bien que personnellement impliqué cette fois-ci, Banks fonce et interroge. Il ne lâche jamais le morceau. L’auteur a le talent de renouveler à chaque volume son thème, et c’est l’un des charmes de lire toute la série : on ne s’y ennuie jamais.

Peter Robinson, Étrange affaire (Strange affair), 2005, Livre de Poche 2008, 435 pages, €6.75

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Risques sur l’avenir

Pour Alain Ternier

Rien n’est solide, même si certains politiciens français se montrent porteurs de vérité révélée, au-dessus de tous et d’une suffisance agaçante. Prévoir l’avenir n’est pas aisé, mais aucune catastrophe annoncée n’est en vue.

En France, la croissance est faible

Il n’y a aucune raison que revienne une croissance forte. Nous avons une machinerie économico-politique trop lourde, des habitudes acquises trop ancrées, une absence quasi complète de flexibilité, des tabous ingérables. Puisque François Hollande et son gouvernement ont insulté stupidement « les riches », les fortunes vont en Suisse, en Belgique et même en Russie, ceux qui sont à l’aise sans être vraiment riches travaillent moins (professions libérales, chômeurs intermittents lassés de devoir payer cotisations sociales et CSG au même taux que s’ils travaillaient à plein temps), les jeunes qui pourraient devenir riches partent créer des entreprises ailleurs dans le monde, même les grandes entreprises commencent à petit bruit à « décentraliser » leur trésorerie, leur trading ou leur gestion.

L’organisation de Bercy fait que les impôts rentrent, illusion que tout va bien ; la perte des forces vives ne se voit qu’avec le temps, surtout lorsque les beaux parleurs se montrent incapables de rationaliser l’administration. Savez-vous qu’il existe encore deux « louvetiers » en Bretagne ? Fonctionnaires dont on se demande ce qu’ils font, vu que le dernier loup a été tué il y a un siècle…

tortue gaston lagaffe

Une implosion générale du système européen ?

Je n’y crois pas, toutes les crises Europe ou euro ont été gérées, avec retard et piaillements, mais cela s’est fait. Rançon de la démocratie, le débat à 27 et plus prend du temps et exige des compromis. Les différences entre pays ne sont pas plus grandes, elles ont toujours été là ; elles étaient seulement masquées par le désir d’entrer dans l’Europe. Malgré les tiraillements démagogiques, nul n’a intérêt à sortir de l’Union dans un monde globalisé ; ce sont des concessions au populisme ambiant de politiciens sans idées, ou une illusion d’ex-grand empire. Le Royaume-Uni par exemple croit pouvoir se sauver tout seul (mais peut-être sans l’Écosse et même le Pays de galles, désormais autonomes) ou avec un « allié privilégié » – les États-Unis – qui s’en moque, plus tourné vers l’Asie immense et émergente que vers une Europe vieillissante et en déclin.

La Grande inflation mondiale ?

Dans le monde, on assiste à une déflation des actifs plus qu’à une hausse générale des prix. Même les dettes d’États ne valent parfois plus leur nominal. Les actifs réels dégonflent quand la demande pour recycler les injections continues de liquidités de la part des banques centrales n’est plus là. D’ailleurs la bourse baisse, comme l’immobilier, depuis que Ben Bernanke a annoncé la fin de la partie. Ces injections ne préparaient pas la Grande inflation, elles permettaient tout juste d’éteindre les « dettes » dues aux spéculations des subprimes et autres constructions toxiques, et au système financier de ne pas s’être grippé dans des faillites en chaîne comme cela a failli être le cas fin 2008.

Mais l’économie réelle ne connait pas de dérapage car existe une « armée de réserve » de travailleurs pauvres dans un monde globalisé en Chine, en Inde, au Brésil, au Nigeria et même chez nous, prêts à s’investir pour améliorer leur condition (ce pourquoi les petits boulots en Allemagne ont eu autant de succès contre le chômage). Il existe une certaine inflation des actifs par des bulles sectorielles dues aux modes ou aux raretés, mais pas d’inflation générale due à une offre de biens inférieure à la demande. Qu’un immeuble au centre de Paris ne vaille plus que 7 millions d’euros plutôt que 10 millions, ce n’est pas cela qui va changer l’économie. Il n’y a pas perte réelle pour celui qui l’habite : il y a une moindre de valorisation de ses actifs (et moins d’ISF qui rentre dans les caisses de l’État), mais l’immeuble comme actif réel subsiste sans changement.

L’inflation se produit fondamentalement lorsque la demande dépasse l’offre possible. Or, de moins en moins de gens se trouvent prêts à augmenter la demande globale dans les pays développés : ils sont coincés par la stagnation des salaires, le chômage, les pensions réduites, les coûts obligatoires qui augmentent (assurances, énergie, impôts), la démagogie gouvernementale et la crainte de l’avenir. Quant aux pays émergents, ils ne font que satisfaire les besoins de consommation de leur propre population, livrant le surplus des biens courants à bas prix aux pays développés. Les bulles artificielles d’aujourd’hui sont transitoires et à mon avis pas inquiétantes.

Sur les matières premières et les denrées alimentaires, il y a sans conteste à long terme des  ajustements à faire, mais ils sont prévisibles et annoncés à grands sons de trompes apocalyptiques par les écologistes. Or une « apocalypse » ne peut survenir si tout le monde s’y prépare… Donc le long terme réglera les questions à mesure qu’elles se posent. Selon le rapport du Club de Rome en 1972, il y a des années que nous devrions être à sec de pétrole et en guerre ouverte pour d’autres matières vitales – et, chacun le constate, il n’en est rien… A court terme existent des tensions dans la répartition, mais elles sont conjoncturelles et se résorbent avec le système d’échanges mondiaux qui fonctionne plutôt bien (on l’a vu avec l’éthanol – invention écolo – qui a fait déraper à la hausse certains produits alimentaires – on est revenu dessus).

Et puis l’on trouve de nouveaux gisements (qui exploitait les gaz de schiste, pourtant connus il y a dix ans ?), on récupère, on adapte son alimentation. Les habitudes des générations changent dans le temps : les pays développés mangent moins de viande, plus de fruits et légumes produits localement, des poissons que l’on en élève en plus grand nombre (que l’on se souvienne du saumon, produit de luxe des années Mitterrand, fort démocratisé depuis). Même si le budget alimentation doit augmenter, il reste faible dans le budget global des ménages. C’est plutôt le budget énergie qui pèse, mais il s’agit d’une politique délibérée de l’État, pour motifs idéologiques : forcer écologiquement à consommer moins. Alors que c’est tout le monopole centralisé d’EDF qu’il faudrait remettre en cause…

Des guerres demeurent possibles

Surtout en Asie, avec la Chine pour protagoniste : moins une agressivité chinoise (qui préfère le développement économique) qu’une réaction nationaliste à des provocations sur des îles de la mer de Chine, dont les zones économiques exclusives sont remplies de matières premières à exploiter. Un dérapage de dirigeant maniaque, comme le « marxiste populaire » de la Corée du nord, reste toujours une possibilité. Il est certain qu’un « hiver nucléaire » en Asie du sud-est serait dommageable aussi bien aux populations qu’aux échanges mondiaux.

Mais on ne voit guère de risque majeur ailleurs. Les pays arabes contiennent leur agressivité en guerres civiles à motifs tribaux et religieux (même si la guerre en Syrie est susceptible de durer des années) car Israël est au cœur du Moyen-Orient et tous savent que les États-Unis interviendraient si les Juifs sont menacés. Et Assad comme l’Iran qui le soutient se sont déconsidérés gravement en usant d’armes chimiques contre des populations civiles.

Soyons donc modestes sur les prévisions

Chacun essaye d’être volontariste, mais il ne s’aperçoit qu’après coup s’il a agi dans le bon ou le mauvais sens (par exemple en Libye, qui a entraîné le Mali, qui a entraîné les enlèvements au Niger). Les tendances longues sont peu visibles mais ce sont elles qui commandent les transformations du siècle : la démographie, le changement climatique, les découvertes scientifiques, les progrès médicaux, la mondialisation des communications…

Reste ce qui ne peut être prévu : c’est là que l’incertitude demeure – mais le fait même de vivre est une aventure de tous les instants.

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Pour ou contre intervenir en Syrie ?

C’est entendu, Bachar el Assad a gazé sa population – comme Saddam Hussein l’avait fait en son temps (mais cela avait-il empêché Chirac, ci-devant président, de rester copain avec lui ?).

C’est entendu, ce n’est pas bien de tuer son propre peuple quand on se veut à sa tête (mais cela empêche-t-il l’ONU de faire comme si de rien n’était partout où ça se passe ?).

N’y a-t-il aucun autre moyen que la guerre pour signifier notre désapprobation ? Le président-fonctionnaire est-il un ancien général, comme le fondateur de la Ve République, pour décider tout seul – « souverainement » – d’engager tous les Français dans ce conflit lointain où nos intérêts ne sont pas en jeu ? Lui suffit-il d’actionner l’armée comme on actionne un préfet pour faire le gendarme dans le monde ? Quelle est cette vanité ?

francois hollande lou ravi

Le Royaume-Uni a voté : c’est non ; les États-Unis vont voter : pas sûr que cela soit oui ; les pays européens (nos voisins et partenaires) sont contre l’intervention ; l’opinion publique française aussi à 64%.

  • La France serait-elle la seule prétendue « démocratie » à se passer du Parlement pour déclencher la guerre offensive sans mandat de l’ONU ?
  • François Hollande accomplirait-il ce coup d’État permanent que dénonçait François Mitterrand quand De Gaulle était au pouvoir ?
  • François Hollande serait-il ce « caniche d’Obama » dont son parti accusait hier Sarkozy d’être celui de Bush ?

Hollande voudrait bien rééditer l’union nationale derrière l’armée, comme ce fut le cas avant-hier contre la Libye et hier contre le Mali, mais la situation est-elle comparable ? Autant la France pouvait se sentir mal à l’aise d’avoir laissé cette partie d’Afrique chrétienne, colonisée de 1883 à 1960, dans un état de tribalisme, de sous-développement et de querelles de galonnés – autant la France n’a rien à faire dans une Syrie musulmane dont elle n’a eu que le mandat d’administration par la SDN de 1920 à 1946.

Nous n’avons aucun intérêt en Syrie – que des ressentiments d’hier et des ennuis à venir.

  • Ressentiment d’avoir eu notre ambassadeur de France au Liban Louis Delamare assassiné par les services syriens en 1981 ; ressentiment pro-israélien contre l’ennemi syrien.
  • Ennuis à venir avec les Syriens pro-Bachar si nous intervenons, et avec les milices d’Al Qaida de toute façon ; ennuis avec le Qatar qui finance ces mêmes milices – mais avec qui nous commerçons sans vergogne ; ennuis avec les Russes, Poutine aussi cynique qu’el Assad ; ennuis avec les Chinois qui n’aiment pas l’impérialisme occidental dans le monde.

Notre seule motivation est « morale » (et la gauche adore ça), mais les coalitions menées depuis des décennies par un Occident dominateur appartiennent plus au messianisme botté qu’au souci de l’ordre du monde. Si massacrer son peuple est le Mal, pourquoi François Hollande n’envoie-t-il pas des missiles de croisière

  • Sur Pékin pour sanctionner les massacres du Tibet ?
  • Ou sur Moscou pour les exactions en Tchétchénie et jusque dans les immeubles de banlieue – puisqu’il est quasiment avéré que ce sont les « services » qui ont fait sauter un ou deux immeubles avant les élections présidentielles de 2004 ?
  • Ou sur Pyongyang où le secrétaire général de l’avant-garde éclairée du parti des travailleurs affame sa population de père en fils depuis des décennies
  • Ou sur Téhéran qui développe contre l’ONU des armes de destruction massive
  • Ou sur Ankara pour massacre des Kurdes (après les Arméniens) ? Y aurait-il deux poids, deux mesures ?
  • Sans parler du Zimbabwe, de l’Égypte, du Congo, du Rwanda, de l’Algérie et d’autres ?

Non, président, nous ne sommes pas le phare du monde ; nos conceptions des choses ne sont pas les seules justes ; notre morale n’est pas universelle.

Nous n’avons plus la démographie de dominer le monde, ni la volonté de le faire. Mais il nous reste les moyens d’agir contre les dictateurs : par l’économie, la finance, le droit, les médias, le tourisme. Utilisons-les au lieu de continuer à faire des affaires, d’autoriser les visites des touristes et de poursuivre comme si de rien n’était le ballet hypocrite des diplomates.

Nous n’avons plus les moyens de dépenser des millions d’euros pour rien, juste pour flatter un ego de chef d’État, d’obéir aux injonctions morales d’un ministre des Affaires étrangères pro-israélien ou aux intérêts privés du lobby pro-qatari des armes et des affaires.

Il y a d’autres priorités que la guerre à distance pour la télé et pour se refaire une popularité électorale : le chômage, l’excès d’impôts, le découragement d’entreprendre, la violence administrative. Lutter contre la prolifération est bien – encore faut-il commencer chez soi, notamment par la bureaucratie. Le gaspillage des dépenses publiques commence par ce genre d’intervention sans intérêt vital.

Il faut en débattre, pas s’engager comme si c’était « naturel ». Une politique à long terme implique trois facteurs : une ambition, une vision de ses intérêts, des moyens. Nous ne croyons malheureusement pas François Hollande capable d’aucun des trois : sa seule ambition est la prochaine élection, sa seule vision est à courte vue, les moyens lui font défaut.

Ce pourquoi la dénonciation de « l’esprit munichois » d’Harlem Désir apparaît aussi engluée de bêtise que sa stature d’apparatchik, dont il réitère décidément à chaque apparition la caricature.

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