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Arnaldur Indridason, Betty

Pas de commissaire Erlendur Sveinsson cette fois-ci. Dans ce premier roman de l’auteur, qui a mis 8 ans avant d’être traduit en français, le nom d’Erlendur apparaît une fois, mais il est sur une autre affaire. Nous sommes avec Betty dans un huis clos psychologique entre le mari, la femme, l’amant. Sauf qu’aucun ne remplit les rôles : le mari n’est pas marié, la femme n’est que sa maitresse, quant à l’amant, c’est un terme générique…

arnaldur indridason betty

La fameuse Betty est une fille sans aucun scrupule, élevée à la dure dans un quartier où règne alcoolisme et violence (très courants en Islande). Elle connait les garçons pour avoir été tripotée petite et avoir couché très tôt. Elle ne dédaigne pas les filles, qui la reposent des mâles et sont plus manipulables. Car le fin mot est bien « manipulation » : des corps, des âmes, des actes. Elle n’en est pas à son premier essai, toute jeune déjà, elle avait monté l’élimination d’une rivale au concours de beauté.

Nous sommes ici dans le crime parfait, où la disparition du conjoint est attribuée à un autre. Mais, astuce de l’auteur, sans aucun profit ! Ledit auteur ne réduit pas là son talent et ce roman policier qui commence de façon classique par l’entraînement psychologique d’un quidam à l’idée de tuer un salopard, bifurque brutalement à la moitié du livre !

Je ne vous en dis pas plus, mais la surprise est de taille. Comme dans Le meurtre de Roger Ackroyd, le lecteur est berné, sauf que ce n’est pas sur la fin mais en plein cœur de l’histoire. L’auteur a su créer des personnages de caricature plus vrais que nature, mais il joue avec le « je » qui, une fois de plus, est un autre.

Écrit familier, sans le style bien meilleur qui sera le sien par la suite, ce premier roman se lit d’une traite. Il renouvelle le scénario classique et frappe fort. Prenez plaisir, il y a du sexe, de l’alcool et du sang, mais aussi une réflexion sur l’emprise psychologique et la lâcheté qui consiste à choisir toujours la pente la plus facile.

Arnaldur Indridason, Betty, 2003, Points roman noir novembre 2012, 237 pages, €6.46

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Donna Leon, La femme au masque de chair

donna leon la femme au masque de chair

Où l’on découvre Venise en hiver, la neige donnant une lumière inédite aux rues sales et mettant un sourire aux gens. Où l’on en sait un plus sur les beaux-parents du commissaire Brunetti, aristocrates fortunés qui ne désirent rien tant qu’être respectés et aimés. Où l’on explore l’un des innombrables scandales d’une Italie gangrenée par la mafia, étouffée par la bureaucratie et mal gouvernée par les politiciens accros au fromage public.

Donna Leon est américaine et n’aime rien tant qu’exposer la corruption, l’affairisme et la combinazione italienne. Ce qui, peut-être, dédouane les États-Unis des mêmes maux. Rien de tel que dépayser l’histoire pour parler de soi : comment peut-on être Persan ? Nous voici donc embarqués sur la lagune dans un trafic de déchets hautement toxiques, entreposés à Marghera. Mais le fin mot ne nous sera pas donné parce que l’histoire reste centrée sur une femme superliftée. Une bimbo qui ne voulait pas vieillir et s’est fait tout refaire ? Non pas…

Malgré son beau mariage et son aisance, la corruption italienne la rattrape elle aussi. Un dentiste qui n’est qu’un prothésiste lui ravage le visage. Il n’est même pas condamné et reprend ses activités comme si de rien n’était. Bureaucratie, amnistie, méandres des relations… Sauf qu’il existe une « justice » – expéditive – celle de la mafia. Et que le trafic de déchets, les affaires du mari et le sort de la femme se retrouvent liés sans qu’aucun ne le veuille. Nous sommes dans Ovide où la femme s’appelle Lucrèce.

Brunetti aime à lire ces vieux Romains, qui lui donnent des lumières sur l’Italie de son temps. Sauf qu’il songe à demander un ordinateur dans son bureau ! Nous sommes un peu moins dans la famille cette fois-ci, constatant simplement que Raffi et Chiara grandissent, adolescents classiques en colère et écolos. Paola est toujours aussi subtile et son balourd de mari lui en sait gré. Patta le vice-questeur reste paonnant et la signora Elettra sa secrétaire, combinarde – pour la justice, bien sûr.

Les histoires se renouvellent mais le lecteur (français) regrette cependant que les déchets toxiques soient laissés tranquillement dans leur entrepôt, comme si cela ne concernait en rien la loi. La femme superliftée passe avant. Peut-être parce qu’elle incarne la métaphore de l’Apparence ? About face en anglais, garde le sens de « la face » en français quand on parle des Chinois. Quelque chose entre l’honneur et le paraître, le rôle à jouer devant les autres et la légalité formelle d’une société. Tout se passe comme si… Venise, patrie du théâtre et des masques, n’est pas dupe ; elle connaît la vraie vie sous les ors et les oripeaux.

« Il ne s’est rien passé » est la leçon du livre. Non sans quelques victimes collatérales.

Donna Leon, La femme au masque de chair (About Face), 2009, Points Seuil janvier 2013, 345 pages, €7.22

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Élisabeth George, Mal d’enfant

Elisabeth George Mal d enfant

Née américaine, en 1949 dans l’Ohio, elle a passé son enfance en Californie du Nord et vit à côté de Los Angeles, mais elle est tombée à 16 ans amoureuse de l’Angleterre lors d’un voyage. Après une maîtrise de littérature anglaise et un mastère de psychopédagogie, elle enseigne l’anglais classique avant d’écrire des romans policiers. « Écris sur ce qui t’intéresse, écris sur ce que tu aimes, écris sur ce qui te donne de la joie, » conseille-t-elle souvent. Chacun de ces romans aborde un thème qui lui est cher. Celui-ci, publié en 1993, est sur le désir d’enfant.

Des enfants, il y en a partout dans cette histoire. Enfants qui grandissent, enfantômes de mort subite, enfants uniques, enfants nombreux, enfants désirés mais impossibles, enfants qui viennent tout seul… Il s’agit moins d’une réflexion sur le moral ou le juste (lecture trop « française » pour être vraie) que l’exploration pragmatique des différentes situations de ce « mal d’enfant ». Le titre en français traduit par Dominique Wattwiller est, pour une fois, mieux choisi que le titre américain. Ce sont surtout les filles qui désirent des enfants, le père est trop souvent comme le Joseph de l’Évangile, une pièce rapportée qui s’occupe d’éduquer plutôt que de faine naître.

Bien sûr il y a crime et enquête policière, mais ce roman n’est pas un thriller à l’américaine, ce qui déroute quelques lecteurs qui le trouvent « trop long ». Je ne suis pas de cet avis, je me suis délecté hier à sa lecture comme aujourd’hui à sa relecture. Car l’intrigue repose moins sur les indices matériels que sur les dispositions psychologiques des personnages. Comme dans la tragédie, chacun est fait d’une sorte et suit son destin, comme aveuglé. Et ce qui meut le destin des femmes est le plus souvent un désir d’enfant. Parfois les destins se croisent et nouent la trame d’une histoire singulière. Elle n’est ni juste ni morale, mais elle « est ». Il faut seulement en dénouer les fils.

Les inspecteurs fétiches d’Élisabeth George restent Thomas Linley, 8ème comte d’Asherton, son ami Saint-James, leurs fiancées respectives et, marginalement cette fois, l’inénarrable sergent Havers. Deborah Saint-James désire un enfant de son couple, pas un adopté, bien qu’elle fasse fausse couche sur fausse couche, par nervosité. Helen ne sait pas encore si elle désire vivre toute sa vie auprès de Thomas. Le constable local chargé de l’enquête a perdu une femme qu’il n’aimait pas, en désire follement une autre qui passe sa vie à déménager, tandis qu’une troisième l’aime à n’en plus finir mais n’est pas payée de retour. Il y a jusqu’au jeune avocat ambitieux qui se résigne socialement à épouser la mégère de fille de son patron, hobereau local, pour « arriver », mais désire une fille du peuple qu’il croise partout au village. Cela donne ce morceau d’anthologie du snobisme anglais que sont les pages consacrées au mariage, prévu à l’église de campagne, avec ce pasteur qui n’arrive pas. Et pour cause…

couple ado 1970s

Même les très jeunes s’y mettent. Maggie, fille sans père, 13 ans, cherche refuge auprès de son copain Nick, 15 ans, et « lui fait ce qu’il aime » Ce qui est délicieux et aboutit à ce que l’on devine. Trois fois au moins dans le roman, écrit dans cette période américaine optimiste du premier mandat de Bill Clinton… Il n’est peut-être pas « moral » vu par la société du village, mais il est « juste », cet amour adolescent entre un jeune mâle sympathique et plutôt mûr et une presqu’enfant qui désire stabiliser sa vie. Il est de fait, même si amour ne peut durer car jeunesse ne se fixe. Il existe plus en tout cas que celui de sa copine Pam, qui ne se fait peloter au pub que pour être vue, pas parce qu’elle aime Todd, ni en mal d’enfant. Et Josie la pipelette, fille d’aubergiste qui se demande si son père est son père, observe tout cela comme un Puck exubérant.

Oui, il y en a des personnages. Ils sont attachants même s’il y a maltraitance, viol et crime dans cette histoire. C’est beau, froidement réaliste et très humain. La description de l’esprit « services sociaux » anglais est un délice ! Voici une comédie sociale balzacienne revue par l’atelier d’écriture efficace américaine et situé dans le Lancashire anglais, paysan et hivernal. Attendez peut-être les froidures, une tasse de thé ou un fond de whisky à portée de main, l’esprit dégagé, mais je vous conseille de faire comme moi : de lire et de relire ce bon livre.

Élisabeth George, Mal d’enfant, 1993, Pocket 2004, 543 pages, €7.22

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Elisabeth George, Le visage de l’ennemi

Elisabeth George Le visage de l ennemi

Voici un superbe roman policier sur l’hypocrisie qui n’a pas pris une ride. Élisabeth George est américaine, et elle n’a pas son pareil pour disséquer au scalpel la société britannique. L’intrigue est bien menée, les personnages crédibles et leur psychologie fouillée. Comme dans la comédie de mœurs, le ressort est une passion, ici l’hypocrisie.

Hypocrisie des politiciens qui vantent la vertu, la main sur le cœur, et fricotent en coulisse comme tout un chacun ; hypocrisie des femmes qui doivent plus que les hommes accentuer leur comportement si elles veulent émerger ; hypocrisie de la presse à scandale, ébouillantée des frasques qu’elle se fait un malin plaisir à dénoncer quand il s’agit des autres ; hypocrisie des public schools dans lesquelles des adolescents frustrés assouvissent leur sexualité jaillissante comme ils peuvent, sur des élèves de sixième terrorisés, sur des moutons ou sur des filles de village vénales ; hypocrisie des filles-mères qui ne veulent pas s’avouer qu’elles ne savent pas de qui est leur enfant tant sont nombreux les garçons à leur être passés dessus pour 2£ chacun ; hypocrisie des pères dont les rêves deviennent les cauchemars des fils ; hypocrisie sociale du paraître, à tous les étages…

« L’hypocrisie, le seul vice qui passe invisible » dit un vers de Milton, cité en exergue. Parce qu’une fille a fauté à 14 ou 15 ans avec tous les pensionnaires d’une école, parce qu’elle a menti au fils qui est né de ces étreintes, une petite fille va mourir et un petit garçon, encore plus jeune, va subir le même sort.

Ève Bowen est sous-secrétaire d’État et député, elle est arrivée à force de travail au poste qu’elle occupe. « Elle travaillait, elle intriguait, elle planifiait, elle réalisait, elle manipulait, elle luttait, elle défendait des causes, elle condamnait » p.384. Mais sa fille a été pour elle un faire-valoir, un marchepied de son ambition ; elle ne la connaît pas, ne l’écoute pas, la veut comme il se doit, sage image présentable à l’opinion. Elle refuse de prévenir la police quand elle est enlevée, par paranoïa et certitude que tout est complot contre sa réussite.

Dennis Luxford est rédacteur-en-chef d’un torchon de la presse à scandale dont le fond de commerce est la traque aux turpitudes sexuelles des politiciens conservateurs. Justement, on en a retrouvé un au bord d’un parc, la queue dans la bouche d’un prostitué de seize ans. Dennis adore son travail et s’est blindé depuis longtemps contre les sentiments. Sauf que son fils Leo, blond fluet de huit ans, ne répond pas au petit mâle idéal qu’il voudrait avoir : costaud, sportif, battant. Ne serait-ce pas parce que lui-même a eu tout jeune des doutes sur sa virilité ?

Tous vont se voir remis en cause car « les circonstances faisaient voler en éclats leur enveloppe extérieure qui se brisait comme seuls se brisent les rêves d’enfant qu’on porte dans son cœur » p.552. Finalement on se demande si l’auteur, allant au bout de sa logique, ne valorise pas les rebelles sociaux, ceux qui refusent les conventions a priori hypocrites de la vie en commun : « Il freina pour éviter un ado coiffé comme un Mohican avec un anneau dans le téton gauche qui poussait une voiture d’enfant bizarrement recouverte d’un tissu noir ajouré » p.571… Car pour tous les protagonistes, ce sont « autant d’événements à expliquer à la presse. Tu vis dans un monde où seules comptent les apparences, pas la réalité. Je suis idiot de ne pas m’en être rendu compte plus tôt » p.666. Le Chiffre de la Bête a parlé.

L’inspecteur aristocrate Lynley, qui doit épouser Helen qui hésite, et le sergent Havers, grosse laide informe sortie du populo, tout comme le constable Nkata, Jamaïcain post-délinquant, auront fort à faire pour démêler les fils de cette mise en scène compliquées, fondée sur des mensonges sociaux. Pour toute la gamme de nos émotions, et notre bonheur de lecture. Quel père ne fondra pas en lisant la dernière page ?

Élisabeth George, Le visage de l’ennemi (In the Presence of the Enemy), 1996, Pocket juin 2012, 762 pages, €7.98

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Élisabeth George, Sans l’ombre d’un témoin

elisabeth george sans l ombre d un temoin

L’Angleterre est en train de changer à vitesse grand V. Les récents meurtres en série de prostituées dans la région d’Ipswich en rappellent l’actualité. L’Américaine Élisabeth George, spécialiste de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui comme de l’écriture des romans policiers, l’avait observé. En 2005, elle pondait ce pavé de 918 pages en édition de Poche, « With no one as witness », traduit en français sous le titre parallèle de « Sans l’ombre d’un témoin ».

L’affaire a lieu à Londres, cité de prédilection tant de Lord Ashbury, alias commissaire Lynley, de Barbara Havers, le tonneau sur pattes aux dents ébréchées qui lui sert de constable, que du tout nouvellement promu « sergent » Nkata, du plus beau noir ébène alibi, accessoirement ancien gangster des quartiers… Il s’agit de meurtres « en série » que ni la police ni la presse n’ont vus parce qu’ils concernaient au départ de jeunes Noirs ou métis.

Ce non-politiquement correct affole l’ineffable Hillier, adjoint du Préfet de police, jamais en retard d’une gaffe politique, et le pousse à accumuler les « exceptions » au travail routinier mais éprouvé de la police traditionnelle. Il s’agit « combattre le racisme » (ou du moins l’accusation) en promouvant le seul constable noir de la Met et en le mettant sous les feux de la rampe lors des conférences de presse. Il s’agit d’user de toutes les méthodes de diversion qui permettent de montrer que « l’on fait tout son possible », même si le profilage à l’américaine ne sert pas à grand-chose, surtout quand les antécédents du profileur ne sont pas contrôlés. Il s’agit enfin de faire « people » en invitant un journaliste « embedded » à suivre l’enquête, tout comme l’armée américaine « embarquait » ses journalistes sur le terrain en Irak pour rendre la guerre « populaire ».

Quand on voit le succès de telles méthodes, on ne peut qu’être inquiet. A juste titre : c’est tout le développement du roman que de railler ce technocratisme médiatique, inefficace et dangereux pour l’enquête de police. Sans dévoiler le meilleur, disons que l’auteur ne ménage pas ses personnages et que, si Havers a durement trinqué dans un roman précédent, c’est cette fois au tour de Thomas Lynley. Marié, bientôt père d’un bébé garçon, il est d’autant plus sensible aux meurtres sadiques de jeunes gars de treize ans qui se multiplient et dont le rituel est toujours le même : choc électrique d’immobilisation, brûlure des mains, tortures diverses in vivo, excision du nombril, gravure au couteau de symboles post mortem, puis cadavre jeté nu au rebut, un peu partout dans la ville.

La cause profonde en est, selon l’auteur, la déstructuration de la société urbaine, anglaise, et moderne. Le profond égoïsme de l’Amérique atteint désormais la Londres traditionnelle avec son cortège de misères dues à l’immigration, au communautarisme, au chômage, aux familles décomposées, aux enfants livrés à eux-mêmes, aux relations sexuelles incitées par le milieu ambiant du porno et de la rue dès 12 ans, à la démission des autorités, à la naïveté imbécile des associations de « bonnes volontés »… C’est toute une sociologie vivante des travers de notre époque qui surgit en couleurs de ce gros livre à prétexte policier.

L’enquête n’est pas noyée, même si elle démarre lentement – mais n’est-ce pas ainsi dans la réalité ? Les caractères des personnages déjà connus du lecteur s’affirment et s’affrontent ; leur existence continue et se prolonge comme un feuilleton au milieu du crime et de l’indigence. On plaint ces gamins qui se croient grands trop tôt, ces parents confrontés au drame du massacre gratuit d’un être cher, aux justifications sordides des déviants, à la psycho de bazar des soixantuitards, « libérés » mais accros au sexe, sans aucun sentiment d’un quelconque devoir ou de la simple responsabilité. On est marri des coups de théâtre finaux qui explosent en feu d’artifice. Élisabeth George est à la pointe de son talent pour égarer savamment le lecteur vers de fausses pistes… avant de faire émerger l’invraisemblable.

Je me demande si, dans nos sociétés de plus en plus narcissiques et médiatiques, chacun ne préfère pas son « image » avant son propre travail : plus question de « faire bien son boulot », il est question plutôt de le mettre en scène, au détriment du résultat, dont on se moque, au fond. Les gamins sont des pions pour les pervers qui affirment leur toute-puissance ; des peluches pour les « bonnes âmes » qui font une industrie de leur « sauvetage » ; des objets pour l’image de la police pilotée par ses technocrates politiquement froids.

Oui, il s’agit d’un gros livre. Mais ne renoncez pas : découvrir l’Angleterre de Tony Blair au ras du bitume, explorer les pulsions d’une société permissive qui est en partie la nôtre aussi, mesurer le chemin à parcourir pour restaurer un ordre social minimum afin que la vie puisse croître au lieu d’être détruite en sa fleur – voilà qui devrait vous inciter à lire cet ouvrage qui le mérite amplement !

Élisabeth George, Sans l’ombre d’un témoin, (With no one as witness) 2005, Pocket, 918 pages, €8.65

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Elisabeth George, Le rouge du péché

Elisabeth George Le rouge du peche

Cette fois ci, Élisabeth George vous offre le crime parfait. Non qu’on ne trouve point le coupable ! Après de multiples sondages dans le passé et enquêtes sur les liens du présent, le lecteur et les personnages savent pertinemment qui il est. Mais aucune preuve ne permet de l’inculper. Limites de la justice, carences de la police, impuissance des hommes, Élisabeth George joue avec le genre policier et renouvelle le récit. ‘Careless in red’ pourrait se traduire par ‘Négligence en rouge’ ou ‘Carences rouges’. Le rouge est en effet la couleur de la veste du garçon assassiné ; la couleur du foulard et des escarpins de sa pute de mère ; la couleur de la passion et de la vengeance.

Nous sommes en Cornouailles, cette Californie du sud de l’Angleterre. Thomas Lynley, commissaire en disponibilité de New Scotland Yard, randonne depuis 40 jours après que sa femme Helen enceinte de leur fils eût été tuée à Londres pour rien par un Noir de douze ans (‘Anatomie d’un crime’, déjà chroniquée sur le blog).

Il découvre un cadavre de jeune homme au pied d’une falaise de schiste, une escalade qui s’est mal terminée. Le gamin a 18 ans et deux passions : le surf et la baise. Il y est athlétique, énergique entre les jambes mais rien entre les deux oreilles comme le dira l’une de ses amantes. Mais (préjugé bien américain) quoi faire en Cornouailles hors le surf et la baise ?

Probable signe des temps, cette quasi décennie néo-conservatrice de George W. Bush rend Élisabeth McCabe, dite George, bien plus américaine qu’anglaise. Elle décrit ici la vieille Europe du ton neutre et supérieurement amusé de l’ethnologue devant les Bororos. La litanie des prénoms régionalistes est pour quelque chose dans cet exotisme : Santo, Benesek, Madley, Daidre, Kerra, Dellen, Tammy, Selevan, Jago, Edrek, Gwynder… L’Angleterre, désindustrialisée – la City et le désert anglais – ne survit chichement que de petit artisanat de service (planches de surf sur mesure, tourisme sportif, pâtés chauds, chambres d’auberge, journal local) et d’administration (médecine, école, police). La population n’y vit que pour le sexe. Dès 13 ou 14 ans, les jeunes font ça sur la plage ou dans les grottes, « nus ou à demi-vêtus » comme le précise on ne sait pourquoi l’auteur. Dès 17 ou 18 ans, l’activité devient frénétique, tirant en permanence tout ce qui bouge. Le vocabulaire prend son ampleur : clouer sur le matelas, fourrer, niquer, baiser, se faire, farcir – « prendre son plaisir » en est presque bénin. Il y a comme une obsession américaine de femme puritaine mûre (from Ohio) pour les galipettes ‘hétéro only’ des jeunes anglais dans ce roman 2008.

Rien d’étonnant à ce qu’intervienne l’autre symptôme du mal américain : l’obsession biblique, style Ancien testament. Ce pourquoi la traduction française arrangée du titre n’en tord pas le sens, pour une fois. Les références au Bien et au Mal commandés par le Livre y sont constantes, depuis le rouge putassier et le paiement du péché sexuel jusqu’à l’œil pour œil de la vengeance ultime. Comme si l’Angleterre était un pays cagot et bigot à l’égal des États-Unis de Bush ! On ne dira jamais assez combien le 11-Septembre et la décennie bushiste ont tordu la mentalité américaine dans le sens de la névrose obsessionnelle. Cela se voit dans les romans de la période, dont celui-ci.

Reste qu’Élisabeth George est une professionnelle. Elle a un grand talent de conteuse. Malgré le nombre de pages (791), on se surprend à passer deux heures sans lever les yeux, attiré et séduit par le talent de la romancière. L’auteur a créé un écheveau de personnages, une dizaine, qu’elle toronne en une histoire multiple où chacun réagit sur chacun. A chaque rupture de séquence, on a envie d’en savoir plus. L’enquête elle-même n’est pas un modèle du genre, Lynley et Havers (héros habituels des romans de George) n’intervenant que pour la figuration, l’inspecteur local Bea – une femme de la cinquantaine – se dépatouillant comme elle peut des brêles qu’elle a sous ses ordres, de la glu des citoyens qui se connaissent tous et de son intendance de femme divorcée avec fils ado.

L’important est la psychologie. C’est ce qui fait qu’on l’aime. Elisabeth George réussit une belle empathie avec les personnages les plus divers, ramenant leurs faits et gestes aux grandes passions humaines : le rapport père-fils, mère-fille, grand-père et petite-fille, adulte-adolescent, garçon-fille à l’âge pubère, vieux beau-ménopausée avec besoins, etc. Il y a de l’amour et de la haine, des regrets et des pleurs, des résiliences surprenantes et des missions manquées. Le tout forme une tragédie, moins grecque que talmudique, dont le message est : il n’y a pas forcément de justice et souvent les innocents payent… pour rien. Encore qu’ils ne soient jamais vraiment innocents ! Vous avez dit péché « originel » ?

Élisabeth George, Le rouge du péché (Careless in red), 2008, Pocket octobre 2009, 791 pages, €7.98 

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Elisabeth George, Anatomie d’un crime

Elisabeth George Anatomie d un crime

Les lecteurs assidus de cette américaine spécialiste du Londres contemporain se souviennent que, lors d’un précédent roman de la série ‘Thomas Lynley l’aristo et Barbara Havers la prolo’, tous deux membres de Scotland Yard, la femme de Lynley se trouvait abattue par un minoritaire ethnique sur le pas de sa porte. Pour rien, juste parce qu’elle se trouvait là. L’auteur devait se trouver en panne  sèche pour faire redémarrer la suite car elle a choisi, depuis deux romans, les chemins de traverse.

Anatomie d’un crime’ explore l’existence de la petite frappe qui a tiré, occasion de faire dans le social et de se plonger avec une certaine délectation professionnelle dans l’exploration intime des enfances malheureuses. Le titre anglais est très explicite : ‘Ce qui est arrivé avant qu’il la descende’.

Élisabeth George (pseudonyme), est née dans l’Ohio. Elle s’est intéressée à la littérature anglaise et à la psychopédagogie durant ses études. Enseignante durant 13 ans, elle connaît le monde ado. Choisir Londres et le roman de style policier lui permet le décalage nécessaire pour parler de ce qui l’intéresse sans braquer ses lecteurs américains et Noirs : l’origine sociale et ses conséquences. En ceci, elle est peu américaine au fond, prêtant beaucoup moins d’attention aux gènes et à la « nature » qu’on ne le fait aux États-Unis. Elle apparaît moins éthologue que behavioriste, pour parler jargon. Pour elle, les capacités innées existent, mais elles se révèlent si le milieu y consent, pas autrement.

C’est justement l’histoire de Joel, le tueur de 12 ans, qu’elle veut nous conter. Mélange ethnique de Noir, de Blanc et d’Asiatique (le politiquement correct ne peut pas l’accuser de stigmatiser une minorité…), le gamin « exhibait un visage couvert de taches de la taille d’une dragée qui ne mériteraient jamais le nom de taches de rousseur et qui trahissait la lutte ethnique et raciale dont son sang avait été le théâtre dès l’instant où il avait été conçu. (…) Il avait les cheveux impossibles qui partaient dans tous les sens et ressemblaient à un tampon à récurer couvert de rouille » p.16 Malgré la cruauté ironique du propos, Joel est présenté tout au long du livre comme un préado sympathique, protecteur de son petit frère, s’efforçant d’être responsable et qui fait ce qu’il peut. Mais à cet âge, comment lui demander d’assumer le rôle d’homme dans une famille déstructurée ?

Père drogué repenti, abattu par hasard parce qu’il avait pris le mauvais trottoir au mauvais moment ; mère psychotique qui a failli par deux fois « effacer » son petit dernier en tentant de le jeter du troisième étage, puis en poussant son landau sous un bus, aujourd’hui enfermée chez les fous ; grand-mère coureuse et lâche qui abandonne ses petits-enfants chez une autre de ses filles ; tante, travailleuse méritante mais qui ne peut avoir d’enfant, vite dépassée par une reconstruction trop tardive des mômes. Desdits mômes, Joel est le plus équilibré. Ce n’est que par une suite logique due à un raisonnement de base naïf, qu’il se fourre dans le pétrin. Mais, à cet âge, comment lui demander d’avoir la subtilité d’un adulte ?

Sa sœur de 15 ans, Ness, a été violée dès 10 ans par les copains soûlards de son grand-père ; depuis, « elle aime la bite » et aguiche à qui mieux mieux pour se faire considérer : « Si elle avait retiré sa veste, sa tenue l’aurait également fait remarquer : un petit top à paillettes qui laissait son ventre à nu et mettait en valeur ses seins voluptueux » p.16 Elle ne trouve rien de pire que de provoquer le caïd du quartier, dit « la Lame », expert ès deal en tout genre. Lui la prend, puis la jette comme ses pareilles quand ça lui chante. Dans l’ambiance locale, toutes les pouffes sont des trous putassiers qui ne demandent que protection et sniffe. Ness décide de le quitter, ce qui lance toute l’histoire…

Joel est en effet un petit mâle dont le seul exemple est celui de la rue. On n’y existe que parce qu’on y inspire « le respect ». Pour cela, il faut soit faire peur, soit faire allégeance. A 12 ans, on est à l’âge de l’entre deux, trop fier pour se soumettre et pas les couilles pour s’imposer. Le ressort de l’intrigue est là.

Elle se déploie sur plus de 750 pages qu’on lit avec passion. Ce n’est jamais ennuyeux ni racoleur. Après le décor planté, plutôt sordide, l’engrenage suit sa progression d’horloge, chaque événement entraînant par pente naturelle un second. Parce que sa sœur, pute mais pas soumise, ne suit pas les règles de la rue, le petit frère à moitié débile Toby se fait agresser par une bande de gamins, dont le chef, à peine plus âgé que Joel, voit comme un défi à sa virilité qu’il parle à sa copine dans la même école.

Tout s’enchaîne et Joel, 12 ans, qui ne se drogue pas, ne viole ni n’agresse personne par plaisir et n’est même pas tenté par le sexe, qui écrit dans une « activité » des poésies de rue où les mots se bousculent mais avec vérité, Joel est entraîné dans le maelström. Adultes impuissants à offrir des modèles positifs, protection sociale éclatée, flics débordés qui se contentent de contenir, pas de prévenir – comment un gamin baigné dans un tel milieu pourrait-il s’en sortir ?

Écrivant au scalpel, Élisabeth George ne manque pas d’ironie. Elle pointe les contradictions des gens. D’une musulmane voilée qui veut quand même travailler, et ce dans un pays qu’elle considère ‘impie’ : « Rand travaillait à la vitesse d’une tortue sous calmants, sa vue étant gênée par le stupide drap de lit noir qu’elle s’obstinait à porter, comme si Sayf al Din allait la violer sur le champ dès qu’il aurait la possibilité d’apercevoir son visage » p.549. Des chansons de rue que la démagogie médiatique présente comme de ‘l’art’ : « La radio sur le plan de travail ajoutait encore à la cacophonie ambiante. Du rap s’en échappait sous forme de grognements incompréhensibles émanant d’un chanteur que le DJ présenta comme Queue de Béton » p.658. D’une travailleuse sociale, pleine de bonnes intentions : « Elle était blanche, blonde, bien propre sur elle : ce n’étaient pas des défauts mais des handicaps. Elle se considérait comme un modèle au lieu de se voir comme ce qu’elle semblait être aux yeux de ses patients : une ennemie incapable de rien comprendre à leurs vies » p.652

Est-ce à dire que c’est à désespérer de tout et qu’il n’y a rien à faire pour ces minorités sinon, comme les flics, du ‘containment’ social ? Écrit l’année 2005 en pleine ère George W. Bush, ce roman ne le laisse pas penser. Le problème est énorme : immigration incontrôlée, sexe à tout va encouragé par la pub, naissances multiples non planifiées, système scolaire inadapté, mafias qu’on laisse se développer faute de moyens…

Mais les solutions existent. Le gamin, pas plus que sa sœur, n’est montré irrécupérable. Cette dernière a failli s’en sortir jusqu’à ce qu’une agression issue de ses actions passées ne la rattrape. « Joel a besoin d’un suivi psychologique tout comme Ness, mais il a besoin de plus que cela. Il a besoin d’une prise en charge sérieuse, d’un objectif, d’un centre d’intérêt sur lequel se focaliser, d’un exutoire et d’un modèle masculin auquel s’identifier. Il faut lui procurer tout cela ou alors envisager d’autres solutions » p.629. CQFD

Elisabeth George, Anatomie d’un crime (What came before he shot her), 2006, Pocket 2008, 764 pages, €7.98

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Peter Robinson, Bad boy

Peter Robinson Bad boyJaff, Jaffar de son prénom réel, est un métis Paki né d’une top-modèle bangladeshi et d’un bookmaker anglais de la haute. C’est un beau gosse aux longs cils, au teint velouté et à la silhouette souple. Intelligent et ambitieux, il est aussi très égoïste, flambeur et d’une sensibilité maladive sur ses origines. C’est ce genre de mauvais garçon dont s’éprennent les filles quand elles sont à l’âge rebelle – qui vient bien plus tard que pour les gars. Erin s’est fait prendre ; c’est au tour de Tracy, qui se fait appeler Francesca, de succomber au charme du ténébreux voyou.

Cervelles d’oiseaux toutes au présent hormonal, sans aucun souci des conséquences ni des accidents collatéraux… Mais c’est ainsi que ça se passe dans l’Angleterre contemporaine. Les jeunes sont déboussolés, croyant que les études apportent encore un boulot intéressant bien payé, alors qu’il faut se débrouiller. Les parents sont aux abonnés absents, se rigidifiant dès qu’ils apprennent un écart de conduite, comme si eux-mêmes dans les années post-68 n’avaient pas fait les quatre cents coups pour moins que ça. La police se barde de procédures, paperasses et autres spécialistes d’intervention contre l’opinion médiatique. Donc tout dérape.

Il suffit d’un pistolet trouvé par une mère de famille sur le haut d’une armoire de la chambre d’enfant de sa fille de 24 ans, revenue passer quelques jours. Le roman est un peu poussif au début, mais prend vite son rythme de croisière. Dès que l’inspecteur principal Alan Banks est rentré de ses vacances en Californie. Il y a éclusé quelques mois mouvementés de sa vie, les pertes et fracas d’une enquête précédente. Mais quand il revient, sa paisible petite ville du Yorkshire est un chaos total. Un homme est mort, une flic dans le coma, sa fille prise en otage.

Malgré le décalage horaire, quelques lampées d’un bon whisky Islay et quelques morceaux de ses musiques préférées le remettront d’aplomb. Nous passons d’un personnage à l’autre, de fragments d’action à d’autres fragments, découpés comme dans les séries télé. C’est puissant, bien bâti, et renouvelle les intrigues. La psychologie des personnages, habituellement le délice du lecteur, est cette fois un peu plus sommaire, l’auteur se fatigue peut-être de ce coin d’Angleterre qu’il regarde du Canada où il vit. Mais nous avons les jeunes drogués, les flics en guerre de pouvoirs, les malfrats en pleines affaires de sexe, drogue et immigration clandestine, les gros bras tirés vers la psychopathie.

Nous sommes en 2010 et la description de notre monde européen en crise vaut le détour.

Peter Robinson, Bad boy, 2010, Livre de poche octobre 2012, 517 pages, €7.22

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Anne Perry, La promesse de Noël

Noël promet. Dans une série intitulée « Petits crimes de Noël », Anne Perry explore ses héros secondaires confrontés à des enquêtes criminelles à l’époque victorienne. Le contraste entre le symbole de l’Enfant divin qui vient au monde pour le délivrer du mal – et la société coincée, corsetée, immobile, fin du siècle impérial et positiviste, fait des étincelles sous la plume acérée de l’auteur.

Runcorn est devenu commissaire à la place de Monk. Il s’isole dans l’île d’Anglesey pour se laver des turpitudes criminelles londoniennes, mais ne voilà-t-il pas que le destin le rattrape ? Ou bien est-ce Dieu qui lui fait un clin d’œil ? Une belle jeune femme libre, sœur du pasteur et qui a repoussé tous ses prétendants, est découverte assassinée d’un coup de couteau de cuisine dans le bas du thorax. Runcorn la trouve raide, par un matin gelé, au bord du cimetière.

Il va mener l’enquête, timidement d’abord parce que ce n’est ni son pays ni son territoire, mais poussé par l’incapacité manifeste des autorités du lieu qui n’ont jamais vu ça.

C’est qu’il est bien difficile d’être juge et partie dans cette île minuscule où tout le monde se connaît depuis les Normands. Ce microcosme de la « bonne société » n’ose surtout pas briser les « convenances », ni enquêter sur les turpitudes d’autrui. Nous sommes dans le ‘can’t’, cette hypocrisie typiquement victorienne. La réalité est-elle trop crue ou trop mauvaise ? Il faut la repeindre en rose et se raconter une histoire pour rester dans le ton convenable.

C’est toute la différence entre un gentleman et un roturier de savoir faire la différence. Runcorn ne peut être bon policier et gentleman convenu. Il n’est définitivement pas du côté de l’hypocrisie sociale, quoi qu’il dût lui en coûter. Il va donc enquêter, bousculant les ententes tacites, fouiller la merde comme disent les journalistes et les flics. Mais il faut bien que quelqu’un le fasse, puisque la société anglaise « a choisi de vivre selon les lois », comme le rappelle un personnage. Ce ne sont donc ni les puissants ni le poids de la « bonne » société (celle qui domine) qui établissent la vérité ou la justice – mais les faits. Le siècle positiviste fait évoluer les mœurs vers le droit. Une société ne peut rester immobile si elle révère les faits. Les convenances sociales se révèlent donc pour ce qu’elles sont : de faux semblant, du théâtre pour les autres. Tout comme les robes grand siècle, bouffantes d’un faux-cul pour masquer le réel du corps.

Runcorn va vite découvrir qui a intérêt à ce meurtre, qui a été poussé à cette violence extrême par écroulement de son monde d’artifices, qui s’est senti insulté à l’extrême par cette femme trop belle, trop libre, trop à l’étroit dans son milieu. La tragédie s’écrit presque en trois actes, elle tourne autour de trois personnages.

Mais là où surgit la promesse de Noël est que Runcorn, second violon destiné à le rester, fait émerger tout seul la vérité, même si un autre s’en attribue officiellement le mérite. Sauf que le petit Jésus voit tout, il rééquilibre la balance. Runcorn s’est révélé tel qu’il est, tout nu devant le Créateur, tel l’Enfant de Noël : « Il s’était autorisé pour la première fois à se laisser guider par ses émotions. Cette terre immense avec ses eaux limpides, sa lumière et son horizon au-delà des rêves avaient fait de lui un homme meilleur » p.182. Ce mélange de romantisme en communion avec la nature et de behaviorisme où le milieu marque la morale, est bien anglais. Le coup de pouce de Noël est que cette vérité humaine de Runcorn lui gagne le cœur d’une femme, celle qu’il aime en secret depuis une certaine enquête, celle qui était promise à un autre.

Là, le roman policier s’élève au roman victorien avec lourdes épreuves, vertus morales et happy end. Mais, contrairement aux romans sentimentaux du 19e, c’est court et bien fait. On aime.

Anne Perry, La promesse de Noël (A Christmas Beginning), 2007, 10-18 novembre 2009, 185 pages, occasion €6.00 / ou format Kindle €10.99

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Arnaldur Indridason, La femme en vert

Arnaldur Indridason La femme en vertUn squelette est découvert par un gamin dans les fondations d’une maison. Car Reykjavik, la capitale de l’Islande, s’étend de plus en plus. Les Islandais veulent devenir urbains, comme dans tous les pays développés. L’agriculture et la pêche sont trop dures et trop peu rémunératrices. Nous sommes en 2001, bien avant la crise qui allait emporter la finance et la richesse sans fondement. Arnaud, fils d’Indri (tel est la signification du patronyme de l’auteur – son père étant lui-même fils de Thorstein) en était à ses premiers romans policiers.

Ce roman-ci a tout du roman et très peu du policier. Car l’auteur l’avoue dans une interview : « les gens, y compris les écrivains, considéraient les histoires policières comme des mauvais romans ». D’autre part, dans ce pays très rude où tout le monde est cousin et où la nuit dure six mois, « beaucoup d’Islandais ont longtemps cru en une sorte d’innocence de leur société ». Si l’homme heureux n’a pas d’histoire, toute souffrance crée de fait la littérature. L’Islande en pleine mutation mondialiste et technologique secrète de la souffrance comme peu de pays européens, du fait de son isolement.

Le squelette découvert est-il le témoignage d’un meurtre récent ? Ou un reste des colonisateurs de l’île, plus de 1000 ans auparavant ? Le commissaire Erlendur, bourru et tourmenté, fait l’appel à des archéologues. Ceux-ci sont professionnels de la fouille, donc très minutieux, donc très lents. Cela laisse tout le temps au commissaire, flanqué de ses deux inspecteurs Sigurdur Oli et Elinborg (un homme et une femme), de chercher qui a habité le quartier, qui a disparu ces trente dernières années (durée de la prescription pour meurtre), qui pourrait être enterré là en catimini.

Ce qu’ils vont découvrir n’est pas beau… mais pas récent – manière de ne pas choquer la société islandaise du début des années 2000 qui se croit sortie du Moyen âge. L’histoire, peu à peu dévoilée, avec interrogatoires et retours en arrière, met au jour la triste réalité islandaise : le pouvoir du mâle. Comme partout ailleurs dans les pays qui croient aux religions du Livre, mais en pire à cause de la rudesse de l’existence et de la pauvreté du pays. Avant 1945, les enfants non désirés sont abandonnés et confiés à des fermes par l’orphelinat. Il se passe des choses abominables avec ces ‘esclaves’ mal considérés. Adultes, ils ne font que reproduire la violence et se venger sur les plus faibles qu’eux : leur épouse et les enfants.

La transmission se fait mal, et cela ne date pas d’aujourd’hui, tel est le message de l’auteur. Si la drogue, l’alcool, le laisser-aller se développent, c’est qu’ils ont de solides bases dans la tradition depuis au moins deux générations. Les enfants ont-ils été voulus ? Aimés ? Les convenances n’ont-elles pas pris le pas sur l’humanité, dans cette société luthérienne où le moralisme et la médisance font plus de ravages que le brennivin ? La mémoire se rappelle aux bons souvenirs dans ces années 2000 de la modernité où chacun croit vivre uniquement dans l’instant. Les parents ont été des enfants et, si leur existence a été dure, s’ils n’ont pas rencontré d’âme forte pour s’y accrocher et opérer leur résilience, l’histoire va se répéter – sans fin. Comment bâtir un projet d’avenir si l’on ne garde pas la mémoire ? C’est valable pour les individus et les familles comme pour toute la société.

Erlendur, commissaire de police par hasard, parce qu’il en avait marre d’être ouvrier, est père et a été enfant. Son histoire personnelle rencontre son enquête. Il a quitté sa femme, épouse exclusive farouchement jalouse de bâtir une forteresse familiale. Elle lui a interdit de revoir ses petits et lui, le lourdaud, a laissé faire. Son fils adulte ne veut plus le voir ; sa fille se drogue. Lui-même, lorsqu’il avait dix ans, a perdu dans une effroyable tempête de neige comme il n’en existe que si loin au nord, son frère de huit ans. Il ne s’en est jamais remis. Erlendur se cherche donc comme père et comme fils.

Et le roman mêle sa vie à celle des autres. Tous cousins ? Le roman policier islandais a tout de la tragédie grecque. Les Atrides vivent encore dans l’île du nord. La femme en vert va tout résoudre. Ou du moins tout expliquer. Pour l’avenir, on verra…

Arnaldur Indridason, La femme en vert, 2001, Points policier 2007, 348 pages, €6.65

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Michael Connelly, Lumière morte

Michael Connelly Lumiere morteJe ne me souvenais pas que ce titre soit paru encore en livre de poche ; il date pourtant de 2003. Il fait la transition entre Harry Bosch flic et Harry Bosch retiré des affaires. L’ex-inspecteur de la Criminelle de Los Angeles a pris sa retraite, mais… « il n’est pas de fin aux choses du cœur », dit-il dès la première ligne. Cette chose est un meurtre non élucidé, une jeune femme assassinée et à demi déshabillée pour faire croire à un crime sexuel. Sauf que les traces de sperme sur son corps ne sont pas comme il se devrait, rondes comme des gouttes de pluie et non allongées en jet…

C’est le point de départ d’une enquête très personnelle où Hiéronymus, dit Harry, secoue le cocotier des inerties administratives et de la guerre des polices. Guerre renouvelée et amplifiée après les attentats du 11-Septembre. Bush a créé le Homeland Security et le Congrès a donné quasiment les pleins pouvoirs au FBI pour qu’ils traquent (mais un peu tard…) les terroristes. Pour eux, tous les moyens sont bons. « Les règles de procédure sont passées par la fenêtre le 11 septembre 2001. Le monde a changé et le Bureau avec. Le pays s’est rassis et a laissé faire » p.124. Or le crime de la jeune femme est relié à un braquage sur un studio de films, où deux millions de dollars ont disparus, et où un billet au numéro relevé est réapparu à la frontière mexicaine. Un personnage d’origine arabe a été arrêté pour financement illégal de camps terroristes près de la frontière. Pourquoi deux millions de dollars en billets de 100 sur un plateau d’Hollywood ? Parce que, lubie d’un scénariste imbu de sa réussite, l’héroïne d’un film devait se plonger dedans nue, dans la baignoire.

Bosch n’aime pas Bush, cela se voit, et estime que savoir qui a tué vaut mieux que le secret d’État. Nous sommes dans le mythe américain du citoyen contre les pouvoirs, et ça marche. Malgré sa puissance, le FBI ne réussit rien, même pas à savoir comment une agente a été tuée elle aussi. L’ex-inspecteur agite ses petites cellules grises pour reconstituer le puzzle tordu par lequel tout est relié.

La « lumière morte » est celle que les combattants au Vietnam croyaient apercevoir dans les tunnels lorsqu’un soldat venait d’y mourir. Tout ce qui reste d’un cadavre, comme une âme en peine. Elle ne sera délivrée que si les coupables sont traqués et punis et que toute la « lumière » est faite sur les circonstances. Autre mythe américain de la transparence, venue de la confession chrétienne. Pour que l’ordre divin soit rétabli, il faut que tout le monde avoue et soit pardonné. D’où le happy end, autre mythe américain lui aussi, qui découle de tout cela. Jolie fin, ici, dont je ne vous dit rien pour vous laisser toute la surprise.

Car l’enquête se déroule dans le brouillard, sans les instruments habituels du flic que sont les fichiers, les collègues et les insignes. Harry Bosh seul contre tous devient pionnier dans sa nouvelle vie de détective privé. Il a la cinquantaine, une ex-femme et quelques souvenirs. Les découvertes se font pas à pas, en courts chapitres savamment coupés, et l’apothéose est comme un ballon qui tombe avec force : suivie de plusieurs rebonds.

Michael Connelly, Lumière morte (Lost Light), 2003, Points policier novembre 2012, 386 pages, €7.22

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Shane Stevens, L’heure des loups

Un roman policier qui commence très fort… et dure un moment dans la même veine. Et puis crac ! Il ressasse ; il sombre dans la manie maniaco-dépressive, il rejoue l’air mille fois entendu de l’éternel persécuté à qui tout le monde en veut. Le flic de la criminelle parisienne décline en vengeur coupable de l’humanité. Le mot ‘Juif’ est répété à satiété deux fois par page.

Il est plutôt étrange que Shane Stevens, né à New York en 1941, soit aussi obsédé par les nazis, par les SS disciplinés, entraînés et sans pitié. Il montre d’ailleurs le mimétisme du Mossad, le service secret israélien, tout aussi entraîné, discipliné, froid et sans pitié pour tous les « ennemis » d’Israël. Le héros, César Dreyfus – mais oui, descendant français du célèbre capitaine ! – est d’ailleurs sur le point d’être liquidé par le Mossad dans les dernières pages parce qu’il en sait trop sur un secret bien gardé : l’or des nazis récupéré par Israël. Le pays des purs aurait-il donc négocié avec le pays du Mal ? Ce n’est pas très politiquement correct… Il ne faut donc pas le « dire ».

Tout commence par un homme retrouvé pendu à une corde à piano dans son appartement. Suicide ! déclare, péremptoire, un jeune inspecteur. Pas si simple, rétorque César qui en a vu d’autres et à qui on ne la fait pas. Vous avez dit corde de piano ? et ça ne vous rappelle rien ? Les traîtres du complot Stauffenberg contre Hitler ont été pendus par des cordes à piano. Il paraît que la mort est plus lente, plus sadique. Dès lors, la police va chercher, se mettre à dos les « services » plus ou moins secrets, plus ou moins liés à la « haute » politique de ces Messieurs des palais gouvernementaux. Il y aura un viveur, une femme, quelques meurtres, beaucoup d’intrigues pour le pouvoir… et l’argent ! Ne jamais oublier l’argent dans une intrigue entre juifs et nazis. Car les nazis ont volé, accumulé, planqué… Trente ans plus tard, après la prescription, pourquoi ne pas jouir du butin ?

Belle intrigue, belle action, jusqu’à ce que le roman s’enlise dans les marécages fangeux du fantasme, de la Mémoire (reconstituée) et revue selon l’image d’Épinal de Job sur fumier. La traduction n’aide pas, bâclée semble-t-il. Qui tentera de comprendre comment on allume un incendie en repliant en paquet de cigarettes en sera pour ses frais : les phrases françaises s’enchaînent mais ne veulent rien dire…

Reste l’évocation d’un Paris des années 1970 assez exotique, surtout vu de New York sur dossier. Les bobos (qui ne savent pas encore qu’ils le sont, six ans après 68) « s’émerveillaient volontiers avec des oh ! et des ah ! dès qu’on citait un nom connu » p.93. On bouffe bien, on jouit en sautant les femmes qui ne demandent que ça, « les bouteilles de champagne étaient soigneusement conçues pour détendre les femmes et raidir les hommes » – jolie formule. On roule « en Renault et en Simca », le train pour Toulouse est encore à vapeur (?), les hauts-fonctionnaires sont mafieux et claniques, le musée de la police se trouve soi-disant à la Préfecture quai des Orfèvres – or il se trouve rue de la Montagne Sainte-Geneviève ; il ne reviendra (peut-être, s’il y a les sous) dans l’île de la Cité qu’en 2017. Et même pas une note de bas de page du traducteur ignare pour rectifier !

Nous sommes loin, bien loin, de la sensibilité et de l’intelligence du précédent roman ‘Au-delà du mal’, chroniqué sur ce blog. L’identité aliène lorsqu’elle est obsessionnelle. Ce mot d’identité, pourtant grossier à gauche, est trouvé « normal » en ce qui concerne les Juifs, pourtant majoritairement de gauche en France (dit-on). On se demande pourquoi : il enferme dans une aliénation profonde, que l’on soit, Juif, Breton, Basque ou de n’importe quelle « culture ». Se sortir du carcan des déterminismes est pourtant le premier pas vers la liberté et l’épanouissement.

Au total donc, pas un « mauvais » roman policier, mais un roman obsessionnel. Qui aime le lise. Pour ma part, je suis déçu.

Shane Stevens, L’heure des loups (The Anvil Chorus), 1985, Pocket mai 2012, 605 pages, €7.69

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Anne Perry, Une mer sans soleil

Où nous retrouvons le commissaire Monk, de la police fluviale de Londres, sa femme Hester, ancienne infirmière en Crimée, l’avocat Rathbone, scrupuleux et perdu dans son couple, et même le petit Scuff, 11 ans, gamin des rues plus ou moins adopté par les Monk. Cela fait plaisir, comme si l’on se retrouvait en famille. L’auteur a ce talent de vous faire aimer ses personnages parce qu’elle leur donne de la profondeur. Nous sommes touchés des émotions de Monk, de son souci d’établir la vérité ; nous sommes avec Hester dans « son désir ardent de lutter contre l’injustice, la bêtise et le mal » (p.183) – vaste programme dans l’Angleterre victorienne !

Nous sommes en effet en décembre 1867, et « des chants de Noël allaient bientôt résonner dans la rue ». C’est alors que le commissaire Monk, accompagné de son inspecteur Ormes, est attiré un petit matin sur la rive de la Tamise par les hurlements d’une femme. Elle vient de découvrir un cadavre atrocement mutilé et elle en est hystérique. C’est le début d’une enquête à la Perry, faite de beaucoup de vérifications et de cogitations, de bâtons dans les roues et de convenances à respecter, de tactique d’interrogatoire et de stratégie de procès. Le lecteur est convié dans les rouages, pas à pas, ce qui donne aux romans policiers victoriens de l’auteur cette dimension de culture qui manque trop aux « actions » contemporaines.

Le thème abordé est celui de l’opium, la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. La meilleure puisqu’il permet de calmer la douleur des blessés, la pire lorsqu’il est mal dosé dans les préparations commerciales et que des enfants en meurent. Le pire du pire lorsqu’il est injecté directement dans la veine par ces nouvelles aiguilles creuses que l’on vient d’inventer. Le cynisme marchand n’a jamais de limites et le lecteur d’aujourd’hui a droit à la remémoration de la honte des guerres de l’Opium, où ces Anglais si « civilisés » ont imposé par la force la drogue aux Chinois. Le Premier ministre Gladstone ne déclare-t-il pas lui-même à Monk et Rathbone : « Il y eût des moments glorieux où nous avons fait preuve de courage et d’honneur, de génie intellectuel, d’humanité chrétienne. Ces guerres incarnent l’opposé : la cupidité, le déshonneur, la cruauté barbare » p.326.

C’est alors que pourrait surgir, cette fois-ci pas aux confins du monde connu mais au cœur de Londres, une nouvelle marchandisation : rendre dépendant par la seringue des membres de l’élite pour mieux les manipuler…

Le meurtre de cette femme éventrée, dont on croit au vu du quartier qu’elle est une prostituée, va révéler bien des surprises. Monk tire un à un les fils de cet écheveau compliqué, d’autant que l’opinion publique est outrée, les journaux à sensation mobilisant l’émotion pour empêcher toute clarté. Cela semble servir le gouvernement, puisqu’un rapport d’un médecin éminent sur le commerce de l’opium vient d’être opportunément enterré. Ledit médecin est découvert « suicidé » par ouverture des veines, sans aucun instrument tranchant à ses côtés. Sa femme est vite accusée, avant que l’enquête ne mette en lumière des liens cachés.

Mais il faut faire vite, une vie est en jeu dans un procès mené tambour battant pour apaiser l’opinion et rassurer le gouvernement. Monk et Rathbone, aidés d’Hester, vont mettre tout leur talent à faire éclater la vérité, au détriment des intérêts de la haute, et à sauver une vie. Nous sommes dans le cœur des hommes, compatissons à cette « mer sans soleil » que donne la drogue (p.340), déroulons les intrigues des âmes glacées bien trop riches et respectables pour aimer les autres. Anne Perry nous fait toucher du doigt la misère nue et la richesse insolente, l’existence de petit commerçant et d’infirmière des pauvres ; elle nous fait sentir les odeurs de la Tamise et goûter les tourtes au poulet et les scones dans l’odeur du thé chaud. Vous découvrirez ainsi p.310 ce qu’est le caerphilly, un fromage à pâte friable, crémeux à cœur. C’est du grand art, à savourer longuement et sans modération par ce mois de décembre qui vous met dans l’ambiance !

Anne Perry, Une mer sans soleil (A Sunless Sea), 2010, traduit de l’anglais par Florence Bertrand, 10-18 septembre 2012, 524 pages, €8.36

Tous les romans d’Anne Perry chroniqués sur ce blog

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Philip Kerr, La trilogie berlinoise

Ce sont les trois premiers tomes d’une série qui en comprend jusqu’à présent six. Philip Kerr est gallois, né à Édimbourg onze ans après la fin de la Seconde guerre mondiale. Ce qui lui fait écrire un polar historique est moins la fascination malsaine pour le nazisme (comme Jonathan Littell), que la volonté de comprendre comment un peuple charmant a pu tomber dans l’horreur totalitaire. Quoi de mieux qu’enquêter comme le ferait un détective privé ?

Bernhard Gunther est un ancien flic devenu indépendant. C’est à lui que l’on s’adresse pour chercher les disparus. Ils se multiplient dans les années 1930, soit qu’ils se sont exilés, soit qu’ils se cachent, soit qu’ils ont été envoyés en camp, soit qu’ils ont été assassinés… Bernie n’est pas nazi, ni imprégné de la propagande pour la race et la geste germanique. Il aime les gens, surtout ceux qui sont vrais. Or les Nazis sentent le faux, le fantasme, la névrose, le vice caché. Très peu seront les intellectuels à souscrire aux idées du nouveau régime – sauf contraints et forcés.

Car, au-delà de l’action et des ingrédients naturels des intrigues policières (alcool, meurtres et pépées), c’est une réflexion au ras des gens qu’effectue Philip Kerr en s’identifiant à son détective berlinois : comment survivre en régime totalitaire ? Comment composer pour ne pas avoir trop d’ennuis ? Comment passer entre les gouttes sans pour autant perdre son âme ? Pas simple, on l’a vu avec le communisme. Un échange entre Daniel Cohn-Bendit et Jonathan Littell à propos des Bienveillantes est d’ailleurs éclairant :

« D.C.-B. : Ce qui m’a fasciné, c’est que tout à coup j’ai commencé à comprendre que nazi, cela ne voulait rien dire. Qu’il y avait une multitude de possibilités d’être nazi à cette époque. Ça ne veut pas dire qu’on l’était plus ou moins, mais d’une manière différente.

 J. L. : Absolument. C’est quelque chose que j’ai compris assez tardivement, au cours de recherches. Effectivement, le nazisme fonctionne comme la chrétienté au Moyen Âge. C’est un langage commun de société. Et, à l’intérieur de ce langage commun, comme le communisme en URSS, chacun se positionne. Donc il y a des courants politiques, il y a des nazis de gauche et des nazis de droite, des déviationnistes et des économistes pointus. »

  1. Ce pourquoi la trilogie commence en 1936 avec les Violettes de mars, ces néo-convertis au parti nazi soudain prépondérant, où les grands industriels sont forcés de composer avec le pouvoir.
  2. Le second tome est en 1939, à la veille de la guerre, où la propagande antijuive fait rage, incitant certains à assassiner de pures adolescentes aryennes pour en faire accuser le peuple pestiféré et déclencher à Berlin ces pogroms qui ravissent les sadiques.
  3. Le troisième tome a lieu après guerre, en 1948, dans un Berlin enserré dans les rets soviétiques et à Vienne, où les quatre puissances occupantes se font une guerre sourde qui deviendra bientôt froide, comme la rage.

Le détective-auteur n’est pas tendre avec les Américains (naïfs et trop sûrs d’eux-mêmes), avec les Russes (primaires, alcooliques et cyniques), avec les Français (couards, légers et arrogants) – mais il n’est pas plus aimable avec les Autrichiens (baroques, sentimentaux et lâches), et avec nombre d’Allemands (disciplinés, bureaucrates, égoïstes) ou d’Anglais (utilitaristes, négociants, aveugles). Bernie, réintégré dans la police criminelle avec le grade de commissaire, a été versé automatiquement dans la SS et envoyé à l’est. Écœuré, il s’est fait muter dans l’Abwehr, le service de renseignement de l’armée, avant d’être fait prisonnier par les Soviétiques, puis de s’évader.

Outre l’action bien menée, les fausses pistes de rigueur et le dénouement pas toujours réjouissant, l’atmosphère de l’époque est rendue réaliste à l’aide d’une documentation précise où le guide Baedeker joue probablement un grand rôle. Les personnages sont variés, férocement croqués, avec des métaphores dignes du roman noir américain. « La vérité toute nue, c’est qu’un homme qui se réveille le matin seul dans son lit pensera à une femme aussi sûrement qu’un homme marié pensera à son petit déjeuner » p.555. Pour des phrases comme cela, on achèterait les yeux fermés les autres volumes. Que demander de plus pour ces heures de lecture ?

Philip Kerr, La trilogie berlinoise (L’été de cristal – Berlin noir 1989 / La pâle figure – The Pale Criminal 1990 / Un requiem allemand – A German Requiem 1991), traduit de l’anglais par Gilles Berton, édition révisée Livre de poche 2010, 1017 pages, €8.74

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Venise vue par le commissaire Brunetti

Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ?

J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine. Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative. Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise.

Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français. Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France.

Venise, la ville et l’Etat italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255)

Il faut dire que, lorsque l’Etat est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’Etat faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie.

Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169). Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va.

Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207). Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît.

Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.

Donna Leon site officiel en français

Les romans de Donna Leon chroniqués sur ce blog

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Richard Price, Ville noire ville blanche

Voici un thriller psychologique venu d’un Noir américain qui va conforter les partisans de la police de proximité ! Le cadre est en effet la banlieue de New York, la ville des inégalités, et le quartier noir d’Armstrong appelé Freedomtown, côtoyant le quartier blanc de Gannon. La « ville de la liberté » est le surnom dérisoire donné par ses habitants au ghetto dans lequel ils sont parqués. De là viennent en effet la majorité des délinquants, trafiquants de drogue, petits voleurs à la tire, agresseurs de passants. La police n’hésite alors pas à boucler le quartier pour faire pression sur la majorité silencieuse afin qu’elle livre les malfrats. Mais fait-on de même en quartier blanc ?

Richard Price est moins connu pour ses romans (épais et de bonne facture) que pour ses scénarios de film. Il a ainsi écrit entre autres ‘Mad Dog and Glory’ avec Robert de Niro. Ce roman policier noir écrit par un Noir sur les inégalités sociales et policières de Dempsey, dans la périphérie de la Grosse pomme, dit toute l’Amérique : principes d’égalité affichés mais réalité des rapports de force. Selon que vous êtes Noir ou Blanc, vous ne serez pas traités pareil.

Brenda, une jeune femme blanche travaillant dans le social pour le quartier noir, est un soir d’été étouffant recueillie aux urgences choquée et les mains déchirées. Le flic de proximité Lorenzo doit lui arracher sa déposition, mais il n’est pas satisfait : « ça ne colle pas ». Elle dit qu’un Noir vêtu d’une capuche l’a tabassée et jetée hors de sa voiture, et qu’il s’est enfui avec. Sauf que son sac à main est retrouvé dehors : l’aurait-elle pris par réflexe ? Sauf qu’elle avoue que son fils de quatre ans, Cody, dormait sur la banquette arrière : où est passé le gosse ?

Les flics s’agitent, le FBI est pressenti, les huiles s’inquiètent. Le quartier noir est passé au peigne fin, les dealers inquiétés, les mauvais coucheurs envoyés en prison. On arrête un jeune d’après le portrait robot : s’il n’a pas piqué la tire, il a au moins fait autre chose de répréhensible. Le quartier gronde, la chaleur monte, les gamins demi-nus grouillent comme des mouches autour des reporters arrivés en masse comme sur une merde… C’est bien le sentiment des habitants de Freedomland que d’être considéré comme moins que rien. Les leaders officiels, pasteurs, imams, militants, association de recherche de disparus, en profitent pour faire mousser leur business. Plus le temps passe, plus la situation échappe aux protagonistes. Brenda a-t-elle dit la vérité ? Jesse la journaliste collée à ses basques cherche-t-elle l’information ou sa gloire personnelle ? Lorenzo le flic de proximité est-il trop mou avec les délinquants ?

Nous découvrons les vies méritantes des gens du quartier, les existences ternes de ceux qui ont un emploi de médiation, les destinées ratées des dealers et maris violents. Les gosses battus poussent en bandes, le fric facile inhibe toute loi, la recherche de l’illusion prime tout effort quotidien. Car prendre de la drogue, fourguer du recel ou de la came ou croire découvrir le grand amour – sont des illusions très américaines. La réalité sordide du quartier noir englue ses habitants. Brenda la Blanche n’y échappe pas…

Que le nombre de pages ne vous rebute pas, elles se lisent bien. Il y a foule de personnages mais la tension monte et l’enquête progresse par à-coups, bien découpée en longues séquences. Un livre à lire dans le train, en avion, lors de longs voyages. Ne bouquinez surtout pas quatre ou cinq pages seulement avant de faire autre chose, vous perdriez le fil ! Ce livre se boit à longs traits comme l’eau pétillante les jours de canicule. Et il fait réfléchir sur la police de proximité d’autant plus vantée en France qu’elle n’a jamais encore été vraiment appliquée.

Richard Price, Ville noire ville blanche (Freedomland), 1998, 10-18 2010, 621 pages, €9.69 

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Maurice Revelli, Un banc sur la plage

Cela commence par un meurtre, cela se poursuit par un émerveillement. Le ton est donné, nous sommes entre Nick Carter et Delly. Un jour un homme, sur une plage, rêve au lever du soleil. Une femme l’aborde, timidement, début d’une belle histoire d’amour. Mais le rose va s’affronter au noir. La femme est l’ex d’un gangster de la côte ; jaloux, il ne supporte pas qu’un autre la touche. D’où ses intimidations répétées, qui dérapent parfois dans le crime… Mais c’est que notre héros ne s’en laisse pas conter !

Le summum est atteint juste au milieu du livre. Vers la page 156, le lecteur ébahi découvre que le personnage principal sait parler aux femmes, réussit sa résilience après un deuil, pratique depuis 40 ans l’aïkido, le karaté, le kendo et quelques autres sports de combat, n’a jamais peur, repère l’ennemi au sixième sens, étend tous ses adversaires en moins de deux. Il a en outre tout compris à l’économie et à la société. Cela fait beaucoup, un trop. Nous sommes dans le western où le bon écrase la brute et le truand pour un happy end bien moral. L’époque rêve-t-elle tant de superhéros ou les commentaires tous dithyrambiques sur Amazon sont-ils de complaisance ?

Mais, passées ces quelques pages d’outrances auxquelles on ne réussit pas à croire, l’action reprend, efficace et bien menée. Pas un temps mort après la lourde philosophie plaquée comme elle vient. Clémence est belle, idéale et astrophysicienne ; elle a une relation fusionnelle avec son fils Thomas, battu avec elle par son ex-mari corse. Gilles a trois enfants déjà grands, une ex-épouse adorée décédée dans un accident de la route. De ces fragilités vont naître un « grand amour », distillé comme il se doit, à petite dose.

Je retiens l’atmosphère du sud, faite de convivialité, de pragmatisme, de relations quotidiennes près du terrain. Dans la ville de S. où il vient chaque été depuis dix ans, Gilles retrouve de la chaleur humaine. Les copains lui font déguster des plats de saison et jouer aux boules ; les copines veulent le marier ou lui confient leurs filles pour une randonnée. Le gendarme, ex-élève assidu d’aïkido du maître, est prêt à l’aider. Que faut-il de plus au bonheur ? Ce ne sont pas les petits malfrats en mal d’identité des cités en proie au chômage qui vont se mettre en travers du chemin. Il suffit de les regarder dans les yeux et de contrer leurs attaques désordonnées. Ce n’est pas le grand banditisme qui va s’imposer, l’amour est en-dehors du circuit commercial de ces affairistes particuliers.

Les forts sont-ils vraiment forts ou le font-ils seulement croire ? Comme l’écrivait La Boétie, l’ami de Montaigne, la servitude est volontaire et seule l’amitié permet de vivre libre. Refusez le jeu de violence des malfrats, des économistes, des politiciens – et vous voilà libres. Maurice Revelli met cette philosophie en scène dans la vie privée de son héros. Nino le gamin de banlieue refuse de suivre la horde poussée au crime ; Clémence refuse la violence conjugale ; Maurice refuse le chantage ; Léa refuse le viol ; Gilles refuse qu’on lui impose quoi que ce soit, de renoncer à se marier comme de se marier. « La vraie force (…) serait bienveillante car juste et équilibrée, apaisante aussi », déclame l’auteur, fort de la leçon des arts martiaux (p.446). Un repère qui sert de modèle à ceux qui se cherchent, pas tous irrécupérables.

Belle histoire, bonne action, optimisme philosophique : il n’en faut pas plus pour faire un bon livre de plage.

Maurice Revelli, Un banc sur la plage, 2011, éditions Baudelaire, 451 pages, €23.12 

Qui est Maurice Revelli ?

L’auteur de ce premier roman est né en 1955 et a écrit des nouvelles, primé au concours 2011 de Roussillon-en-Provence. Fils de maçon, c’est la mort de son père qui a déclenché son questionnement sur la vie. Une élève d’aïkido l’a poussé à écrire. Il pratique cet art martial depuis 16 ans et l’enseigne comme 3ème dan. Ancien ingénieur devenu directeur d’une usine de fourneaux pour cuisiniers professionnels dans la Drôme, aujourd’hui chômeur et guitariste à l’occasion dans le groupe Holly Stone Combo.

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Patricia MacDonald, Le poids des mensonges

Un bon roman policier… pour l’été.

Patricia Bourgeau écrit MacDo comme d’autre font des sandwiches : elle a le savoir-faire poli par toute une liste de polars écrits depuis 25 ans, une palette d’émotions toutes faites à sa disposition, une propension à saisir ses lectrices par le côté banal de ses personnages parlant à la première personne. Ici, une femme très moyenne (la trentaine, premier mariage, cadre moyen dans une profession de services, habitat de banlieue un peu chic, un enfant de six ans qui n’est pas le sien) se voit confrontée à une suite de catastrophes : frère meurtrier, mari trompé, enfant enlevé, pédophilie… La totale !

Le « je » de rigueur pour attraper le lecteur par les sentiments, le choix délibéré de cibler les lectrices classe moyenne, celles qui lisent encore aux États-Unis, le suspense savamment découpé en chapitres qui se terminent par une interrogation, description clinique des émotions qui montent et s’épanouissent, toujours extrêmes, toujours côté féminin, dialogues enlevés avec un style qui s’efforce de coller aux personnages – il n’y a pas à dire, c’est bien ficelé !

Sauf que cela fait fabriqué, surtout lu par un homme et non-Américain.

Qu’est-ce que c’est que cette hystérie à propos de l’Enfant ? Perle la plus précieuse, surtout ne pas le traumatiser, lui passer toutes ses fantaisies, l’aimer malgré tout même s’il n’est pas à nous… L’Enfant idéalisé serait un Christ à révérer et non un être humain à éduquer ? La pédophilie, autre hystérie américaine contemporaine, est évidemment à l’honneur dans ce pot-pourri de bonnes intentions qui font vendre. Comme si violer les enfants était la Tentation de tout le monde ! Ou du moins de ces sales machos de mâles dominants, puisque seuls les petits garçons se font toucher et pénétrer dans l’univers MacDo…

Qu’est-ce que cette hystérie à propos du Mariage ? La seule vie bonne ne se ferait qu’en couple passé devant le pasteur ? La vraie « famille modèle » standard US ? Même les homos obligés du livre (exigence d’époque) sentent le faux. Ils n’existent qu’en creux du politiquement correct, par « respect » obligé des nouvelles conventions sur « le droit » des minorités, malgré les « préjugés » (qui reviennent aussitôt à cause de l’hystérie de l’Enfant). Les couples recomposés (cas de l’héroïne Caitlin et de son Noah de mari) devraient « refaire le monde » comme aux temps des pionniers ou aux origines chassés du Paradis ?

Qu’est-ce que cette hystérie féministe ? Seules les femmes en ce roman ont quelque consistance psychologique. Les hommes sont réduits aux rôles convenus : mari, père, avocat, policier, pompier, chef scout (!), playboy… Les femmes vues par MacDo : peu douées, un peu lâches, mais tenaces, hantées de faire couple, obsédées de l’Enfant, percluse d’émotions toujours à la limite de l’extrême.

Qu’est-ce que cette hystérie biblique ? La petite copine du frère ado mort d’overdose est born again, elle a trouvé en Dieu la Révélation et ne veut reprendre ses études que dans « une faculté chrétienne »… La science est-elle fausse si elle n’est pas délivrée par les curés autorisés ? Travis et Geordie, les deux mômes cousins, sont présentés comme Caïn et Abel. Le prénom du mari, Noah (Noé) est lui-même représentatif de l’arche que se veut le Couple, cette autre hystérie des bonnes femmes à la MacDo.

Qu’est-ce que cette hystérie de la Transparence ? Outre la démocratie, où tout doit être dévoilé (voyez WikiLeaks), le couple doit être totalement transparent, tout mensonge banni. Même par omission, « c’est pas bien ». Pas bien de ne pas dire ce qui s’est passé quand on a 16 ans et qu’on a utilisé une voiture alors qu’on n’avait pas le droit, pas bien de ne pas se dénoncer à la police, pas bien de ne pas dire à la famille qui a tué, pas bien de garder un secret honteux, pas bien de faire semblant d’aimer les gosses alors qu’on s’en fout, pas bien de les violer et de faire comme si de rien n’était, pas bien de les enlever pour les sauver mais sans l’avouer, pas bien… (etc.)

On le voit, je n’ai guère aimé ce bouquin. Les femmes le liront sans arrière pensée, mais avec légèreté en été. C’est du prêt à consommer aussitôt bon à jeter. Les hommes s’abstiendront, tant les personnages masculins sont inconsistants dès qu’ils ont 12 ans.

Quant à ceux qui aiment à observer l’écart croissant entre la paranoïa des États-Unis avec l’Europe, ils y trouveront la matière ! Comment peut-on être Américain ? Vivre avec toutes ces hystéries ? Se croire missionnés par Dieu et les plus avancés du monde ? Tout en vendant du vendable vulgaire, de la soupe de poids à la recette thriller ?

De MacDonald au MacDo, il n’y a qu’un pas : il est désormais franchi.

Patricia MacDonald, Le poids des mensonges (Missing Child), 2011, Albin Michel, mars 2012, 323 pages, €19.19 

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Laëtitia Reynders, Rouge poison

Si d’aventure vous passez vos vacances en Bretagne, n’allez pas vous installer à Vannes dans la librairie salon de thé Esotérica – il pourrait vous arriver une étrange histoire.

C’est ce qui s’est produit pour Leana, femme seule venue s’installer dans la région après quelques déboires sentimentaux. Fan de séries TV américaines et de BD belge, elle n’est nullement étonnée de se trouver face à face avec un meurtrier qui officie sous ses yeux. Certes, elle s’évanouit, mais elle ne ressent nulle peur, elle ne fait pas de cauchemar, elle n’est nullement traumatisée…

Serait-elle soumise à quelque mystérieuse influence ? Le lecteur mâle soupçonne la prestance du garçon, la jeunesse épanouie, la taille élancée, le corps agile et musclé, les yeux très bleus, le teint diaphane. Mais il y a autre chose.

Leana le découvrira progressivement, notamment un soir qu’elle a verrouillé son appartement, fenêtres fermées, et qu’elle se prépare une soirée télé devant un plateau. Ne voilà-t-il pas qu’elle découvre l’assassin assis tout tranquillement sur son canapé ? Pire encore : il lui déclare son amour inconditionnel et ses yeux l’attirent.

S’il a 89 ans, il en paraît 35. Pourquoi ? Parce que c’est un vampire. Quoi de plus naturel pour notre époque qui en a vu d’autres à la télé ? Très à la mode ces temps-ci, ces créatures comblent le désir de mystère comme celui de jeunesse éternelle. Dieu ennuie avec son autoritarisme infantilisant, les créatures du Diable ne sont-elles pas plus séduisantes ? Les alignements de Carnac en observatoires des astres sont moins drôles que ces réunions pseudo-druidiques pour célébrer un sabbat.

Mais pourquoi diantre l’appeler Cohen ? Et son oncle Aaron ? N’y aurait-il que les Juifs qui soient sorciers dans l’inconscient catholique ? L’auteur est née à Liège en 1978 et reste frôlée par ces toiles d’araignée poussiéreuses de la tradition cléricale. Elle confond allègrement, pour les besoins du roman, sabbat avec fête païenne, et mythologie celtique avec mythologie scandinave. Non, Samhain n’est pas un « sabbat » ! Mais la grande réunion des dieux celtiques avec les hommes qui sépare les jours clairs des jours sombres de l’année ; elle a donné notre Toussaint. Jul (écrit Yule parce que les ignares wikipedistes le font – alors que c’est pareil) n’est un « sabbat » que par mépris chrétien et ésotérisme fumeux… Elle est surtout la fête scandinave du solstice d’hiver, très importante dans les pays où la nuit dure six mois; elle a donné notre Noël. Shabbat est le septième jour, temps de repos de la semaine juive, le quatrième des dix commandements donnés par Dieu à Moïse dans le désert – pas le jour où des sorcières rôtissent le balai. Où l’on retrouve l’univers monomaniaque de l’ésotérisme, associé à tout ce qui n’est pas chrétien, en particulier le Talmud et les pratiques juives. Les Vikings historiques étaient très loin de ces élucubrations.

Si l’on considère ces approximations comme un folklore pour l’imagination, alors on peut entrer dans cet univers de sorciers et de vampires et s’en amuser. L’héroïne du roman court comme une folle dans ces divagations qui ont pour elle la force de l’évidence. La télé, Google et Wikipedia n’en parlent-ils pas comme s’il s’agissait d’un genre étudié par la science ? Le métier d’éducatrice pour enfants dans un hôpital psychiatrique a sans doute aidé l’auteur à prendre les délires pour la réalité. Pourquoi pas ?

L’intrigue est bien menée, avec ce zeste de psychologie féminine qui intéresse. Jusqu’au retournement final… qui se retourne sur lui-même, comme l’année en ses saisons. Et comme les séries TV qui préparent la saison suivante ! Ce premier roman construit avec le sens du théâtre, de lecture captivante, sera-t-il suivi d’autres ?

Si d’aventure vous passez vos vacances en Bretagne, allez donc vous installer à Vannes dans la librairie salon de thé Esotérica. Votre feuilleton peut commencer, on ne sait jamais…

Laëtitia Reynders, Rouge poison, juin 2012, éditions Baudelaire – 11 cours Vitton 69452 Lyon cedex, 301 pages, €19.47 

Le site des éditions Baudelaire www.editions-baudelaire.com

J’ai noté à titre anecdotique quelques fautes de relecture :

  • p.155 « le rituel devant l’hôtel » (autel serait mieux venu…)
  • p.161 « typesse » (quel est ce langage incongru ?)
  • p.163 « un ciseau » (à bois ? ou plutôt une paire de… ?)
  • p.172 « une petite ballade pour rejoindre » (une ballade se chante, une balade fait en revanche promener)
  • p.240 « mes pensées l’envoi » (et pourquoi pas l’accord au pluriel : l’envoient ? ce n’est pourtant pas sorcier…)
  • Également ce belgicisme : « les essuies » pour les serviettes, un peu bizarre pour un éditeur lyonnais et un roman qui se passe en Bretagne. Mais là c’est plutôt mignon. Pourquoi pas une note en bas de page ?
  • Il y en a bien pour certains mots courants comme ‘lounge’, ‘nervis’, ‘cloné’, ‘paroxysme’ ou ‘sweat’. Vous n’en portez jamais de sweat ? Il y a même Panoramix p.165, « notre druide » – personne ne connaît plus Astérix ? Ou les Schtroumpf p.174. Le roman ambitionne-t-il d’être traduit en Chinois, où cette culture d’ambiance est inconnue ?
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Michael Connelly, Les neuf dragons

Les neufs dragons signifient Kowloon en chinois, le quartier populaire de Hongkong. Harry Bosch, éternel inspecteur à la brigade des homicides de Los Angeles, se voit confier une affaire de meurtre parce que les mecs du South Bureau n’ont pas les effectifs pour la résoudre. A priori une enquête simple : un vendeur chinois de boissons alcoolisées a été tué de trois balles dans sa boutique. Un jeune Noir qu’il avait vu voler l’avait menacé. Sauf que rien ne colle, un enregistrement de surveillance montre un asiatique membre d’une Triade venu racketter le commerçant le même jour à la même heure une semaine avant. Celui-ci aurait-il cette fois refusé de payer ?

L’épouse est désespérée, le fils assommé, la fille soumise. Tout se passe en famille et le second magasin, dans un quartier plus chic, serait-il menacé ? Bosch arrête le racketteur au moment où il s’apprête à fuir par un vol vers Hongkong. Mais dispose-t-il des preuves pour le faire inculper ?

Jusque là, nous sommes dans une enquête classique, menée avec lenteur et psychologie. Harry Bosch fatigué mais qui en veut, son adjoint Ferras nanti de jumeaux à la tétée en plus d’un premier bébé, son lieutenant à 18 mois de la retraite, sont bien campés. Les victimes, Chinois nés aux États-Unis, permettent un choc culturel salutaire. Il exige tout simplement de savoir avant d’agir, de comprendre avant de décider. Dur pour un Ricain obsédé de faire avant de connaître.

C’est à ce moment que l’auteur impatient donne un coup de pouce au destin dans son livre. Choc ! une vidéo envoyée sur son portable par sa fille de 13 ans, la montre enlevée à Hongkong où elle vit avec sa mère. Harry Bosch va comme d’habitude au plus vite : ce sont les Triades qui le menacent puisqu’il a arrêté l’un des leurs à Los Angeles. Ils sont au courant probablement parce qu’il y a une fuite dans la police. Rien que ça…

Déjà que l’on n’y croit guère, suit un voyage éclair à Hongkong, puis une poursuite échevelée pour retrouver la gamine d’après l’analyse des images d’une vidéo de 30 secondes. En quelques pages, tout est bouclé, l’immeuble repéré, l’appartement investi, des indices trouvés. Quelques meurtres plus tard pour faire vite, d’autres indices permettent de trouver qui et quoi. Et hop ! emballé. Le roman va très vite et la fille est sauvée. Retour à L.A. pour un happy end. C’est trop. Seul l’ultime chapitre reprend du bon sens et un peu de subtilité, montrant l’éternelle naïveté de « conne américaine » de la gamine ado. Le reste n’est que gros sabots pour illettrés yankees qui en veulent pour leurs dollars.

Vous l’avez compris, ce n’est pas l’un des meilleurs Connelly. Nous l’avions lu nettement mieux inspiré, journaliste devenu auteur littéraire. Il retombe dans le scénario taillé pour les séries TV. Car il lui est apparemment difficile de se renouveler et surtout pas dans la voie psychologique. Ce côté humain que nous aimons, ici en Europe, semble lasser les Américains qui veulent toujours « agir ». Il n’y a donc que l’action, tout doit aller vite, surtout ne pas s’attarder. Les gens sont des choses qu’on manipule à l’envi. L’agitation fébrile est perçue comme une qualité alors qu’elle n’est que stupide obstination et croyance rituelle à « l’instinct ». Agir serait entraîner Dieu avec nous ? Ben voyons… Connelly est aussi néo-con que Bush et consorts qui croyaient créer la démocratie en Irak et délivrer les femmes d’Afghanistan par une bonne action de guerre. Les super héros n’existent que dans les films, pas dans les enquêtes qui se veulent réalistes.

Dès qu’ils quittent leur petit home, les habitants des États-Unis semblent perdre toute raison au profit de préjugés et cette « enquête de Harry Bosch » s’inscrit dans cette mauvaise lignée. Peut-on conseiller à l’auteur de s’en tenir à la ville qu’il connaît bien et aux personnages ricains pur sang ? Nous aurions moins de caricatures, moins de spectaculaire et un bien meilleur roman. A moins qu’il laisse tomber les livres, trop lents, et qu’il se fasse scénariste à Hollywood. Il décrit justement un tel personnage sur la fin…

Michael Connelly, Les neuf dragons (Nine Dragons), 2009, Points policier mai 2012, 473 pages, €7.60 

Tous les romans policiers de Michael Connelly chroniqués sur ce blog 

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Jo Nesbo, Le Léopard

Ce roman consistant parcourt une palette psychologique, des réalités sociales et la découverte de pays exotiques : Hongkong, Congo, Norvège de montagne. Le célèbre Harry Hole boit comme un trou (c’est héréditaire), mais son vieux père se meurt. Démissionné de la police, il est convaincu de réintégrer la brigade criminelle parce qu’un tueur en série semble sévir à nouveau. Cassé par ses précédentes enquêtes, notamment la dernière où son ex-femme et son toujours-fils ont failli y perdre la vie, Harry revient.

Une femme est retrouvée morte, le crâne curieusement transpercé de part en part, en étoile. Elle n’est que la première d’une longue liste dont le seul point commun est de s’être trouvée en un certain lieu de la montagne, au même moment. Il faut faire vite, d’autant que la brigade criminelle se voit contester sa capacité d’enquêter par la Kripos, que le ministère envisage de fusionner avec elle pour faire des économies. Rien de tel qu’une guerre des polices pour aider les tueurs. Celui qui nous préoccupe saura en jouer de main de maître.

Je n’ai pas lu les précédents romans policiers de ce Norvégien journaliste économique, mais ce dernier opus est d’une grande richesse tout en restant découpé selon les lois filmiques du genre. Nesbo (avec le o barré qui se prononce ‘eu’) adore les fausses pistes et la paranoïa, le lecteur est constamment bluffé. Je ne sais pas s’il s’agit d’un tic d’auteur, visible dans ses précédents livres, mais ça marche ! Personnages, réalités et pays s’entremêlent dans une intrigue compliquée qu’on ne débrouille qu’à la fin en dansant sur un volcan – c’est dire !…

En revanche, comme trop souvent, je me demande pourquoi l’éditeur français a cru bon de modifier le titre du livre. ‘Le léopard’ ne dit rien de l’intrigue, sinon une rivalité macho entre flics qui a peu à voir avec les meurtres. Le titre norvégien signifie ‘Cœurs blindés’, bien mieux en rapport avec ce qui se passe ! La Norvège est un pays froid, luthérien et pessimiste (chacun connaît ‘Le cri’ de Munch en peinture). Les personnages se blindent depuis tout petit, ayant peur de déplaire, d’être moqués et même d’aimer. Ils n’aiment pas les baffes qu’ils peuvent se prendre en retour. D’où cette réserve norvégienne des sentiments qui peut dégénérer en pathologie du blindage. Qui n’est pas aimé chosifie les êtres. C’est le ressort de l’histoire, où l’inspecteur Harry Hole connaît seul la rédemption.

L’état social, dans un monde cruel, produit des êtres qui n’ont plus guère d’humain. Certains choisissent le carriérisme et d’autres le retrait confortable (les deux chefs de l’inspecteur). Certains choisissent les apparences et d’autres leur réalité personnelle (les assassins). Certains clignotent entre les deux (l’inspecteur et sa collègue), mi figue mi raisin, mi ange mi bête, mi héros mi traître. Humains trop humains.

Jo Nesbo, Le Léopard (Panserhjerte), 2009, Folio policier 2012, 848 pages, €8.65 

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Béatrice Thony, ARCA La prophétie du trône de gloire

Voici le premier tome d’un feuilleton historique interactif, disponible en livre broché classique ou sur Kindle à lire sur écran. L’intérêt de la version numérique est la documentation historique offerte en direct sur le blog du héros, http://francoiscazaud.wordpress.com

L’auteur, ex-magistrate mère de famille nombreuse a coécrit ce thriller ésotérique avec sa fille aînée. Nous sommes fin 2008. L‘Autorité des antiquités israéliennes a convaincu un jeune archéologue français, François Cazaud, agnostique de culture protestante, à venir fouiller sous l’esplanade des Mosquées à Jérusalem. L’intérêt majeur ? retrouver l’Arche d’alliance mentionnée dans la Bible. Pas moins. Et voilà le chercheur passionné d’énigme qui accepte, accompagné de sa compagne Kalys, rousse « emportée, irrationnelle et authentique. » Il l’a rencontrée lors de fouilles au Mexique sur les sites de Barajas. Dans la vie normale, un archéologue est spécialisé par période et ne fouille pas le Babylonien après le Maya, mais le jeu veut qu’il soit archéo-détective, métier qui vient d’être inventé.

Les maladresses de ce premier roman ne manquent pas. Les personnages sont trop typés pour qu’on y croie. Nous sommes dans la caricature. Le journaliste : « ce petit reporter à la truffe de fouine à qui il avait imprudemment accepté d‘adresser quelques formules banales » p.8. L’Israélien psychorigide : « De ses années passées comme colonel de Tsahal, la légendaire armée Israélienne, Sharon avait conservé un regard inexpressif et glacial, une implacable intransigeance et une incapacité à exprimer une ébauche de sentiment, dont il n’était d’ailleurs pas exclu qu’il en fût totalement dépourvu » p.9. L’homme d’affaires : « ce genre de personnage grossier et sûr de soi » p.43. L’archéologue : « vêtu habituellement d’un short kaki et les cheveux en catogan ». L’Italien hédoniste et ventru, le rat de bibliothèque vaticane, le cynique politique, bien invraisemblable Sunnite prêt à vendre un secret aux Chiites !

La langue est trop souvent démagogique, vite démodée : « Au bout de deux pages, je me suis dit : belette, ça prouve une seule chose : nos ancêtres les Hébreux connaissaient l‘usage du shit ! » p.11 Ou mal tournée : dans cet exemple deux fois deux points dans la même phrase… Quand est écrit le nom d’un peuple, le français met une majuscule : les Juifs – pas quand il s’agit d’un adjectif : le peuple juif – ce qui n’est jamais respecté. On trouve aussi challenge au lieu de défi (p.63), s’ébaudir au lieu de s’ébaubir – version correcte avec un B – (p.69), arca (arche en latin) noté archa on ne sait pourquoi. Ou un Palestinien notoire qui circule en Israël comme un quidam p.117 : est-ce bien sérieux ? De même que le héros qui débouche une bouteille de bière avec ses dents p.159. Le travail d’éditeur, certes long, fastidieux et coûteux, n’est pas une vaine coquetterie…

Reste que le lecteur se passionne pour l’énigme de l’Arche d’alliance et pour la quête trépidante, intelligemment menée. L‘esplanade des mosquées que les Juifs nommaient l‘esplanade du temple n’est pas n’importe quel endroit. La religion, dans cette mosaïque proche-orientale, est avant tout politique, ce qui pimente l’histoire tant les enjeux sont vifs. Les Juifs revendiquent ce territoire comme l’emplacement du temple de Salomon, les Musulmans vénèrent l’endroit comme le troisième lieu saint de l’Islam. Quant à l’Arche, elle permettrait la transformation de la matière en esprit… « Chacun lit la Bible à sa façon » p.55. L’auteur, peut-être protestante, est experte en interprétation, c’est très bien fait.

Arche d’alliance sur un pilier de la cathédrale de Chartres, Photo Bernard Gast, tirée du blog du haros d’Arca cité ci-dessus.

Les chapitres courts sont savamment découpés, avec une surprise finale qui incite à aborder le suivant. Gilbert Sinoué (chroniqué récemment), qui a préfacé le livre, encourage les auteurs à poursuivre. Pourrions-nous suggérer d’introduire dans le duo féministe un garçon ? Manque en effet l’action : nous ne sommes pas dans une lutte d’espions ou de prêtres avec meurtres et frissons comme le Da Vinci Code’ ou dans ‘Iacobus’ (chroniqué récemment). Nous restons dans une énigme purement intellectuelle. Le piment du sexe à l’intérieur du couple est bien gentil mais loin de captiver. Et il faut attendre la page 264 pour que l’archéologue bête et naïf s’aperçoive que tout le monde a peut-être des intérêts autres que la science pure !

L’auteur nous entraîne au Mexique, à Jérusalem, dans la Bible, à Chartres, sous Rome, à examiner les révélations de la Vierge aux enfants de Fatima, à envisager l’Iran d’Ahmadinejad… L’imagination est fort sollicitée et le roman se lit bien. Téléchargez-le pour les vacances. Il laisse l’envie d’un second tome…

Béatrice Thony, Arca – La prophétie du trône de gloire, éditions Chemins de tr@verse 2011, €22.00 

Béatrice Thony, Arca – La prophétie du trône de gloire [Format Kindle], Amazon €8.95 

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Seishi Yokomizo, La ritournelle du démon

Voici un bien joli roman policier japonais. Il se passe à la campagne, dans le village traditionnel d’Onikobe où l’on appelle encore les gens du nom de métier de leurs ancêtres. Il y a eu crime, vingt ans auparavant, il n’a jamais été élucidé. Ce pourquoi le commissaire Isogawa le mentionne en passant à son ami « le célèbre détective » Kôsuke Kindaichi, qui compte y passer ses vacances. Car le village est réputé pour ses sources thermales et son auberge offre une bonne cuisine.

Mais ne voilà-t-il pas, dans ce paisible cadre villageois où cohabitent vieillards irascibles et jeunes fougueux, qu’une série de crimes survient, tous aussi inexplicables ? Ils semblent fondés sur une ritournelle du temps passé dont seulement les anciens se souviennent, surtout les femmes. Elle chante trois moineaux contant le sort des belles séduites et jetées jadis par l’intendant du shôgun. Toutes sont « renvoyées » – ce qui veut dire tuées – parce qu’elles ne font plus « l’affaire ».

Curieusement, les meurtres contemporains se mettent en scène comme dans la ritournelle, la première fille un entonnoir d’ivresse enfoncée dans le gosier, la seconde avec une balance à peser petites et grosses pièces, la troisième la serrure cassée… Il faudra toute la cogitation du détective et l’entregent national du commissaire pour tendre un piège au meurtrier. On découvre à mesure des histoires de famille, des enfants bâtards, des haines recuites entre paysans. Qui a tué qui il y a vingt ans ? Qui a intérêt à tuer telle ou telle jeune femme aujourd’hui ? Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Parce qu’elle est fiancée au plus beau jeune homme du village ? Mais le mariage n’était pas décidé, la famille hésitait entre deux partis. Et pourquoi la sœur de celui-ci cache-t-elle sans cesse son visage ?

Nous sommes dans le Japon campagnard des années 1950, resté traditionnel malgré des avancées de modernité. Un villageois est devenu commentateur avisé du film muet avant de se reconvertir en imprésario d’une starlette de télé. Justement, celle-ci revient au village. De qui est-elle la fille ? En est-on sûr ? Les racontars sont-ils la vérité ou seulement ce que veulent croire les villageois ? Le lecteur se délecte des menus détails de la vie quotidienne, de la description des plats servis au bain chaud rituel chaque jour, des vêtements alternant entre le kimono traditionnel et la veste-pantalon moderne, des relations vigoureuses entre jeunes mâles et subtiles entre filles et garçons, des fêtes pour tout événement, retour d’une célébrité ou deuil des morts. Le lecteur occidental constate surtout qu’en ces campagnes coutumières, la femme reste la maitresse de la maison et de la fortune et qu’ l’homme n’est rien s’il n’est pas fort assez pour rapporter de quoi vivre.

Étonnant Japon.

Seishi Yokomizo, La ritournelle du démon, 1957, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Philippe Picquier poche 1995, 260 pages, €6.50 (occasion) 

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John Burdett, Bangkok Tattoo

Nous retrouvons l’inspecteur thaï Sonchaï, de la police de Bangkok, accessoirement partenaire d’un claque tenu par sa mère le soir. Ni le bien, ni le mal ne sont clairs en Asie où le binaire des religions du Livre n’a pas cours. Tout est nuances. Ainsi le sexe est-il joyeux, tout au rebours du puritanisme yankee. L’histoire commence rituellement par le meurtre d’un grand Américain – évidemment espion – dans une chambre d’hôtel avec une fille – évidemment prostituée.

Mais le schéma simpliste qu’on imagine ne saurait être selon nos habitudes. Il est bien sûr que le colonel de police, parrain de la prostituée, veut étouffer l’affaire. Il est clair que l’ennemi militaire de la police cherche à le faire tomber. Il est inévitable que la CIA soupçonne Al-Qaïda puisque la Thaïlande a des marges musulmanes. Mais tout est illusion, comme toujours, voile de Maya dit le bouddhisme dont la Thaïlande est imprégnée. Bangkok se déploie dans son chatoiement asiatique, tout en variations et porté par le karma, cette accumulation de bienfaits permettant d’accéder à la fin des réincarnations.

L’auteur joue avec ses personnages, il leur donne des caractères attachants bien dessinés. Chanya, paysanne futée, sait se faire aimer des hommes sans compromettre son esprit, tout en calculant combien financer un hôpital pour soigner des malheureux peut lui faire gagner de bienfaits pour contrer ses turpitudes sexuelles. Apparaît Lek, le doux adjoint de 18 ans tout frais sorti de l’école de police, qui se demande s’il est garçon ou fille et adore danser. Le colonel Vikorn joue tous les rôles, avec une subtilité politique inégalée. Un imam musulman et son fils, sont contrastés comme le noir et le blanc du Livre, mais transcendés par l’amour filial et la sagesse infinie d’Allah. Un otaku japonais, autiste informatique depuis tout petit, dessine divinement des tatouages sur la peau avec des aiguilles de bambou traditionnelles. Sonchaï, inspecteur né de GI et de pute, tombe amoureux et va peut-être enfin rencontrer son vrai père, avocat américain qui l’a conçu lors d’une permission du Vietnam. Et qui diable est Don Buri

L’intrigue et bien amenée, embrouillée à l’asiatique et contée d’un ton léger. L’humour entrelace la tragédie et offre de savoureux aperçus des contradictions thaïs comme des blocages yankee.

Les chapitres sont ainsi égrenés par des intermèdes édifiants où Pisit, la vedette de la radio Rod Tit FM, invite des personnalités à débattre des questions sociales de Thaïlande. Le journal de Chanya ouvre des abîmes de réflexion sur l’aspect chevalin des ‘executive women’ américaines qui – en oubliant d’être femmes – incitent les mâles à aller voir ailleurs ou à sombrer dans la psychose. Bouddha reste omniprésent, indulgent et sage, orientant la spiritualité de tous les actes, même ceux en apparence les plus sordides.

A savourer comme une soupe Tom Yam après une mise en appétit de sauterelles grillées !

John Burdett, Bangkok Tattoo, 2005, 10-18 juin 2009, 381 pages, 7.69€

Retrouvez tous les romans policiers thaïs de John Burdett et la Thaïlande sur ce blog

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Paul Doherty, La vengeance du Mysterium

Ce roman policier médiéval part d’une histoire vraie : Sir Thomas de Weyland, juge royal, fut disgracié par Édouard 1er et s’est réfugié en monastère. L’auteur le transforme en Sir Walter Evesham et explique pourquoi. Sandewic, lourdaud mais fidèle gouverneur de la Tour de Londres est rendu tel qu’en lui-même, comme le roi. Les relations des marchands et des truands sont rendues telles que les textes historiques les donnent. Mais cette authenticité qui fait le charme des romans policiers de Paul Doherty (la réalité dépasse toujours la fiction) ne va pas sans un sens de la dramaturgie. L’historien sait ciseler des whodunit (Who done it – Qui l’a fait ?) à la manière de la grande Agatha Christie. Nous sommes donc en 1300 et quelques et, selon la première phrase du roman, « un vent froid balayait la Tamise ».

Des meurtres ont lieu ici ou là, jamais par hasard. Ce sont des serviteurs du roi, juges, coroners et prêtres, même une veuve et son amant. Leur point commun est cette lettre M tracée au poignard sur le front de chaque victime et ce bout de parchemin sur lequel est écrit : « Mysterium Rei » – la chose mystérieuse. Il y avait certes un « Mysterium », assassin qui signait ainsi ses œuvres, mais c’était vingt ans auparavant. Et les victimes étaient toutes des ennemis des marchands ou des grands. Sir Evesham, juge au Banc du roi, l’avait pourchassé et logiquement acculé. Depuis, les meurtres avaient cessé. Sauf que Sir Evesham s’est fait prendre la main dans le sac avec des truands, chefs de bande notoire terrorisant Londres. Il avait troqué sa pendaison contre une retraite en abbaye, à condition de faire silence sur ses notes, qui impliquaient le roi…

Mais Sir Evesham est assassiné dans sa cellule fermée, gardée par un chien de guerre et un vieux moine. Pas de traces, mais la signature M sur le front. Sir Hugh Corbett flanqué de son fidèle Ranulf, est chargé de l’enquête. Le roi veut tout savoir, et point de scandale.

Le magistrat, raide comme la justice et l’œil du faucon, tourne autour de sa proie avant de fondre dessus. Il reconstitue les faits et gestes des protagonistes – et ils se multiplient entre aujourd’hui et vingt ans avant ! Nul ne sort blanchi. Pas même Dieu et la foi : « J’étais un bon prêtre, clerc. Vraiment. (…) Savez-vous ce que c’est que de prendre soudain conscience que tout ce à quoi vous accordiez foi n’est que mensonge ? Qu’il n’y a ni justice ni droit ? » p.341. Et l’Église ne dit rien, le roi consent, les grands participent…

Quand la vertu n’est plus dans la cité, chacun pour soi se défend et fait justice lui-même. Ce qui débecte Corbett et l’amène – mais oui ! – à mettre fin à sa carrière. L’affaire résolue, il rend l’anneau et la chaîne de sa charge au roi Édouard, furibard. Mais il n’en a cure, c’est sa liberté. « Corbett réussissait très bien dans sa carrière ; pourtant il y avait du moine en lui. Il était fort épris de son épouse et refusait d’assister aux divers soupers, banquets et fêtes organisés par la Cour. Il s’intéressait davantage à la liturgie, au rituel de l’Église, dans lesquels il puisait sa force. Fermement convaincu que la juste loi devait faire régner l’ordre, il était prêt à se lancer dans les plus violents combats pour mettre ce principe en œuvre. Il était captif de sa foi, présent au monde mais pas du monde, partie du monde tout en s’en tenant à distance. Ce clerc était persuadé du bien-fondé de l’Église et de la loi et pensait que, si l’univers en était privé, tout mauvais qu’il soit, il serait bien pire encore » p.141.

Est-ce la fin des aventures de Sir Hugh Corbett ? Peut-être, peut-être pas. Après 17 opus, l’auteur s’est peut-être lassé de son personnage, lui qui a créé dans la même veine médiévale Frère Athelstan, Mathilde de Westminster, Matthew Jankyn, Kathryn Swinbrooke. Mais il faut qu’Édouard 1er disparaisse. Justement, la fin du règne arrive…

Paul Doherty, La vengeance du Mysterium (The Mysterium), 2010, 10-18 mai 2012, 354 pages, €8.36 

Tous les romans de Paul Doherty avec Hugh Corbett chroniqués sur ce blog 

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Paul Doherty, Le règne du chaos (Mathilde 3)

Nous sommes en mars, mais il y a 700 ans, en 1312. L’Angleterre du roi Édouard II est anarchique, les Écossais menacent le royaume au nord et les barons au sud. Le roi est faible, il a perdu sa mère à l’âge de 5 ans et son père, autoritaire, ne l’a pas aimé. Solitaire, le jeune Édouard s’est trouvé un favori, un parvenu gascon qu’il a aimé et élevé au rang de comte lorsqu’il est devenu roi. Lord Gaveston suscite les jalousies. Infantile comme le roi, il est son mauvais génie, jaloux disent les uns, avide disent les autres…

C’est qu’être roi impose des charges symboliques et réelles. Régner, c’est assurer l’intérêt du royaume sur les intérêts particuliers. Régner, c’est assurer la succession par un héritier mâle, au détriment des désirs d’amitié. Le vocabulaire ancien du français a un joli mot pour désigner le favori, le mignon : femelin. C’est moins clinique qu’homo, moins cuistre que pédé et moins communautariste labellisé que gay. Édouard et son femelin règnent : où est le roi ? Le peuple accepte les excentricités par amour, mais pas au détriment du salut national. Les barons grondent de se voir exclu de la cogestion coutumière derrière le primus inter pares.

Certes, Édouard II s’est marié. Il a choisi Isabelle de France, fille de Philippe IV le Bel, le puissant souverain qui a rompu les Templiers et assigné le pape en Avignon. Isabelle a été épousée à 13 ans, fleur blonde encore fraîche malgré les attouchements et viols de ses frères aînés à la cour de France. Elle a 16 ans en 1312, moment de cette histoire, mais elle en sait beaucoup. La vie de cour et la condition de femelle dans un monde de mâles formaté pour la guerre lui ont donné l’intuition de l’intrigue et la dissimulation d’un serpent. Justement, elle est enceinte. Le femelin du roi en est jaloux…

Ne voilà-t-il pas là les nœuds d’une belle intrigue ? Paul Doherty, professeur d’histoire médiévale, a fait sa thèse sur Isabelle à Oxford, comme il l’avoue en postface. Il utilise les chroniques du temps pour camper les personnages – réels – et les faire vivre selon ce que l’on sait. « La description de la chute de Gaveston est conforme aux faits. Il s’est passé quelque chose de terrible à Scarborough qui l’obligea à se rendre » p.316. Un à un, les Aquilae du femelin, ces gardes au nom d’aigle, disparaissent.

Meurtres ou suicides ? Mathilde, suivante de la reine depuis la France, a la charge d’enquêter. Ce qu’elle découvrira est un nœud de serpents. Elle jouera en politique, se dévoilant sur la fin, laissant les Grands se déchirer entre eux. Seule la raison importe, le châtiment est laissé entre les mains de Dieu.

Cette intrigue est palpitante, bien menée en phrases longues comme les chroniques du temps. Elle apprend beaucoup sur cette Angleterre qui n’est pas encore Royaume-Uni, qui a des liens avec le sud-ouest français et possède en propre Montreuil et le Ponthieu. Troisième de la série (déjà chroniquée samedi dernier et samedi en 15), on peut la lire séparément.

Paul Doherty, Le règne du chaos (The Darkening Glass), 2009, 10-18 Grands détectives, 2011, 317 pages, €7.98

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Kem Nunn, Tijuana Straits

D’un côté le paradis, de l’autre l’enfer. Entre les deux la frontière, sévèrement gardée par des barbelés, des grilles, des patrouilles. Nous sommes dans la vallée de Tijuana, entre Mexique et États-Unis, là où la rivière se jette dans la mer. Mais le paradis exige l’enfer, sans lequel les produits à bas prix ne seraient pas possibles ; et l’enfer exige le paradis, un emploi dans les usines tournevis américaines, avec l’espoir de passer de « l’autre côté ».

Côté enfer, une jeune femme, Magdalena, 26 ans, mince et belle ; côté paradis, un homme jeune, Sam Fahey, dit ‘la Mouette’ parce qu’il surfait comme un dieu de quinze ans, les bras écartés comme des ailes, avant que la vie ne le gifle. Évidemment l’enfer rêve de paradis, Magdalena veut poursuivre les pollueurs américains sur le sol mexicain en vertu d’une loi de connexion. Ces pollueurs qui se moquent des indigènes, exploitent les ouvriers dès 14 ans, violent les ouvrières, et font mourir les enfants par les rejets toxiques. Évidemment, le paradis se laisse tenter par l’enfer, incarné par une sexy woman idéaliste.

Nous sommes dans l’univers américain biblique traditionnel où tout est tranché, le bien, le mal. Où l’ange déchu (jeune, mince, blond, planant sur les vagues comme Jésus marchant sur l’eau) trouve sa rédemption par un démon repenti (cassé, drogué, enfant mort et femme enfuie). L’ange, c’est Sam, ex-jeune surfeur californien ; le démon, c’est Armando, ex-ouvrier d’usine de collage de volants, ex-mari d’une ouvrière avortée, ex-papa d’un bébé mort de la toxicité de l’eau. Le démon poursuit Magdalena, qui se réfugie aux États-Unis en traversant la rivière, emportée malgré elle par le courant ; elle est sauvée par l’ange déchu qui l’adopte et revit par elle. ‘Tijuana Straits’ signifie le spot de surf, la passe difficile de Tijuana, métaphore d’une existence où le bébé passe par le col de l’utérus avant d’être jeté dans la vraie vie.

L’univers est glauque et l’histoire est au fond celle de Job sur son fumier. Candide croyant en la nature, Sam obéit au surf, en harmonie avec la mer. Mais Dieu l’éprouve jusqu’au bout, il n’a plus rien, qu’une ferme en ruines où il élève des vers, cette vitalité de fumier… Mais parce qu’il est sage et qu’il obéit à Dieu (à la morale, à la mer), il va être sauvé. Quant à l’idéaliste Magdalena, elle va découvrir que ses constructions complotistes d’intello n’existent pas : les pollueurs ne le font pas volontairement pour gagner plus de fric, mais par laxisme de la société mexicaine toute entière. L’enfer est accepté, quémandé, pas imposé. Reste à enquêter et convaincre, patiemment, à éduquer et faire savoir, démocratiquement, pas à lutter contre des moulins. L’auteur se moque des activistes écolos, naïfs, jusqu’au-boutistes mais sans aucune persévérance… La vallée de Tijuana a été préservée par des manifs monstres contre les promoteurs, dans les années 80 – mais laissée à l’abandon depuis, donc à la pollution venue du Mexique. Stupides écolos.

Californien, Kem Nunn a publié plusieurs romans noirs sur l’Amérique déchue et l’échec de l’écologie politicienne. Pour lui,

  • l’écologie véritable est harmonie avec la nature, pas de brailler avec les bobos pour s’en foutre ensuite, une fois la mode passée.
  • l’écologie est globale, elle ne s’arrête pas à une seule vallée ni aux lisières des quartiers riches ; elle doit englober le Mexique et ses usines de la frontière.
  • l’écologie est morale, elle doit purifier Sodome et Gomorrhe, cette frontière qui est le lieu de toutes les dépravations, des crimes impunis, des viols et des trafics en tous genres. Jusqu’aux justiciers civils qui jouent aux commandos déguisés en Rambo d’opérette, contre les immigrants illégaux.

Surfer le Mystic Peak, la quatrième vague de la houle, la plus puissante, devient dès lors l’expression de la parfaite maîtrise des forces de la nature, celle qui met en harmonie complète l’humain et la matière, le corps et l’âme, l’action et le but. Pour cela, être soi-même, écouter et observer, agir selon les options du présent. Rien de plus, surtout pas d’idéalisme ou de paranoïa ; rien de moins, surtout pas de laisser-aller ou de renoncement.

Sam : « Laissez-moi vous expliquer. Le surf, c’est une chose. C’est peut-être ce qu’il y a de mieux, mais ce n’est pas tout. Être un homme de la mer, c’était beaucoup plus que ça. Ça voulait dire que, en plus de savoir surfer, vous saviez nager, plonger, naviguer, pêcher… ça voulait dire vivre en harmonie avec la mer, avec tous les éléments, en fait… » p.152. D’où le chapitre haletant sur la fuite éperdue vers la mer, poursuivi par des tortionnaires tueurs défoncés qui ne font pas de quartiers.

Magdalena : « C’est si je renonce que je meurs, affirma-t-elle. Renoncer, ça reviendrait à les laisser gagner, à les laisser nous prendre notre âme » p.227. D’où son obstination à chercher dans les dossiers et les rapports le lien entre les patrons et la pollution, son obstination à forcer Sam à l’aider, pour les enfants, pour le Bien.

Tous les deux vivent au bord du gouffre, métaphore de l’existence précaire où il faut toujours se battre. « La lèvre de la vague – la partie qui commence à déferler par-dessus votre épaule. (…) Ce qu’il y a dans cette lèvre, c’est tout ce qui cherche à vous avoir – les flics, les profs, les curés, les bureaucrates, tout ce qui voudrait que votre vie soit comme ci ou comme ça, tout ce qui limite et formate l’existence humaine ; mais tout ça file et vous, vous continuez à surfer, vous continuez à exploiter cette source d’énergie parce que c’est ça le but, ça l’a toujours été et ça le sera toujours, vivre l’instant présent… » p.227.

Mais il faut le vouloir. Nunn écrit comme Hemingway, sec et direct, avec des tournures familières. On le compare avec Jim Harrison, mais je ne vois pas pourquoi : son univers du cannabis, du surf et des vagues étant très loin du bourbon, des forêts et de la chasse du père Jim. Nunn est beaucoup plus proche d’Hemingway et de son ‘Vieil homme et la mer’. Il ne se prend pas la tête dans les envolées lyriques, ni le style dans les descriptions romantiques. Ses romans sont écrits, ce qui est assez rare dans la production américaine contemporaine. Il découpe comme en film, multiplie les angles d’approche sur les personnages, joue en virtuose des motivations, utilise les coups de théâtre. Il n’écrit pas des thrillers, ni des enquêtes policières : il décrit des humains ordinaires confrontés à l’existence, en général pas drôle, mais dont ils doivent se sortir pour entrer au paradis. Celui d’ici et maintenant plutôt que l’hypothétique au-delà.

Voici un beau roman à lire, prix du meilleur polar étranger 2011 du magazine ‘Lire’.

Kem Nunn, Tijuana Straits (id), 2004, 10-18 mars 2012, 383 pages, €7.69

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Matilde Asensi, Le salon d’ambre

L’auteur, femme et espagnole, livre ici son premier roman. Moins abouti et plus court que les suivants publiés en français (Iacobus et Le dernier Caton), il n’en définit pas moins l’univers original d’intrigue policière d’une créatrice formée au journalisme et née à Alicante. Le héros est une femme ; le monde est l’histoire de l’art ; le protagoniste est une secte secrète. Dans ce premier opus, Ana est la fille d’un antiquaire de façade aux activités occultes bien plus lucratives : le trafic d’œuvres d’art. Il s’agit de voler aux riches pour vendre à d’autres riches.

Les opérations s’effectuent comme en service commandé, dans le secret digne d’un univers d’espionnage. Le « club d’échecs » est organisé hiérarchiquement, avec Roi, Tour, Cavaliers et Pions (valets). Ana, commando experte, est pion, ce qui signifie qu’elle est chargée de l’opération physique de voler les œuvres. Ce n’est ni sans danger ni sans adrénaline et, à la trentaine, elle aime ça. Comme un homme. Nul ne se rencontre, nul ne se connait, sinon par des conversations virtuelles sur l’Internet mondial, en crypté, en passant par des serveurs anonymes… Nous sommes en pleine modernité.

Une affaire vient de se terminer et d’habitude plusieurs mois de silence et de vie normale s’écoulent avant qu’une autre ne survienne, manière de ne pas attirer l’attention. Pourtant, voici que Roi exige une nouvelle opération fort excitante : voler un tableau en haut d’une tour, dans une salle sous alarmes, sise dans un château bavarois au milieu d’un lac. Son propriétaire, riche industriel allemand ex-nazi, ne veut pas la vendre au riche russe ex-KGB qui la veut.

Tout se passe à merveille, comme dans les opérations spéciales, avec forces gadgets, matériel et astuces, sauf que… le tableau n’est pas un mais deux. Un autre est encollé au dos. L’acheteur le sait-il ? Le club d’échecs décide de chercher pour lui-même, surtout que l’énigme – un vieux Juif peint dans la boue, orné d’une inscription yiddish codée – excite les experts.

La piste conduit à une authentique énigme, le Bernsteinzimmer, « salon d’ambre » en français. Il s’agit de panneaux d’ambre fossile de la Baltique couleur de miel, taillés pour orner un salon de luxe offert par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume 1er au tsar de Russie Pierre-le-Grand en 1716. Les six tonnes d’ambre furent volées par l’armée nazie en 1941 au palais Catherine à Tsarskoïe Selo. L’affaire est historiquement authentique et jusqu’ici cette œuvre d’art n’a jamais été retrouvée. Matilde Asensi en profite pour faire tout un roman de son hypothèse personnelle.

Elle crée une action bien enlevée, un thème stimulant pour l’esprit, avec ce qu’il faut de caractères humains tranchés et posés, pour que le lecteur accroche. Il palpite aux opérations de nuit ; il s’amuse des relations avec la vieille tante, supérieure d’un monastère et receleuse d’œuvres d’art, aux jérémiades sur les enfants de la vieille gouvernante au prénom inouï – Ézéquiela ; il se laisse aller aux sentiments d’amour naissant entre Ana et l’un des membres (viril) du club ; il s’agace de la fille de 13 ans experte en hacking et qu’il faut tolérer. Chacun se débrouille et l’on passe un bon moment.

En ces temps de féminisme militant, où trop d’hégéries croient exister en suscitant des « polémiques » médiatico-politiques futiles, voir évoluer de vraies femmes dans un univers d’espionnage souvent réservé aux hommes est un délice. L’égalité des sexes n’est pas le renversement des rôles, mais l’équilibre des actes avec le tempérament différent de chacun.

Matilde Asensi, Le salon d’ambre (El salón de ámbar), 1999, Folio policier 2007, 243 pages, €6.17 

Le vrai salon d’ambre historique

Le trafic d’œuvres d’art en Italie 

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Paul Doherty, Le combat des reines (Mathilde 2)

Nous sommes sous le règne du roi anglais Édouard II, encore possesseur de la Gascogne et de ses vins que lorgne le roi de France Philippe le Bel. Les Templiers viennent d’être occis, sous les prétextes fallacieux propres à tous les politiciens lorsqu’ils veulent se débarrasser de leurs adversaires et faire main basse sur leurs richesses. Seule l’Angleterre n’a pas chassé les Templiers et la papauté de Rome, jamais en reste de servilité à l’égard des puissants, menace. Les barons anglais grondent contre le favori du roi, le trop beau Gaveston sorti de la roture. L’époque est donc propice aux complots et cabales, ce qui fait le pouvoir des obscurs – donc des femmes.

Car c’est de femmes qu’il s’agit dans ce roman policier historique. Paul Doherty a soutenu sa thèse d’histoire à Oxford sur la reine Isabelle, fille de Philippe le Bel qu’Édouard II a épousée. Il connaît donc très bien le sujet, son époque et sa psychologie. La garce, violée par ses trois frères lorsqu’elle demeurait encore à Paris, sait y faire en intrigues de toutes sortes. Ce n’est pas un mignon comme Gaveston, une reine douairière comme Marguerite, un évêque repu et retord comme Langton ou des barons grossiers se croyant corégents qui vont lui faire peur. La reine d’Angleterre, venue de France, hait son père et ne sera certes pas son espionne à la cour. Pas plus sa suivante Mathilde, nièce du médecin parisien des Templiers brûlé par les sbires de Philippe et experte en potions de toutes sortes.

Le roi Édouard est réfugié dans son ‘manoir de Bourgogne’ au cœur des terrains étendus du palais de Westminster. Les barons menacent d’un coup de force, soutenus en sous-main par Philippe de France et par les évêques avides du trésor des Templiers. Mathilde et sa maîtresse Isabelle vont déjouer le complot dans une suite de rebondissements où les chambres fermées de l’intérieur et les morts mystérieuses ne manquent pas !

Paul Doherty donne ainsi le tome 2 de la série « Mathilde de Westminster », née de Clairebon, proche de Brétigny en Essonne, qu’il a commencée avec ‘Le calice des esprits’ (chroniqué samedi dernier). Qui aime l’histoire se délectera des intrigues dignes des ‘Trois mousquetaires’. Qui aime le moyen âge se réjouira des détails pittoresques apportés aux menus des banquets, aux vêtements du petit peuple, aux mœurs des ecclésiastiques, à la crédulité sur les reliques, au règlement des marchés et aux enseignes des tavernes.

Et si l’illustre Agatha Christie vous a beaucoup appris sur les effets de l’eau de muguet, vous en saurez autant avec Paul Doherty sur les effets d’une ingestion de violette…

Paul Doherty, Le combat des reines (The Poison Maiden), 2007, édition 10-18 Grands détectives janvier 2010, 347 pages, 8.36€

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John Connolly, Les murmures

Incultes d’Américains ! Toute généralité de ce genre fait pousser les hauts cris des politiquement corrects, en général relativistes et multiculturels. Mais  les Américains ont toléré, perpétré et encouragé l’inculture de masse : il s’agit d’un choix politique, pas d’une essence anthropologique. La culture consiste justement à ne jamais confondre les niveaux… On peut donc critiquer ce choix, puisqu’il dépend des Américains eux-mêmes (ou de certains d’entre eux) de modifier leur comportement.

Je persiste donc face au conformisme de ceux qui se croient la vérité en marche parce qu’ils sont au chaud dans le troupeau dominant : incultes d’Américains ! Ils envahissent Bagdad en 2003, poussés par le génie géopolitique de Rumsfeld, sans moyens ni objectifs – et ils laissent piller le musée archéologique, tout en « montant la garde » à 50 m. « Savez-vous que 17 000 objets ont été dérobés dans ce musée pendant les journées d’avril ? » p .425. Dix ans après, les Américains sont encore là, l’Irak est loin d’être « pacifié », encore moins « démocratique » et les États-Unis sont haïs comme jamais dans le monde, malgré l’élection d’un président noir. Oui, elle est belle, l’Amérique !

John Connolly, Irlandais, n’a pas son pareil pour décrire avec jubilation les travers de cette nation en dérive. Traumatisée par le 11-Septembre (comme auparavant avec Pearl Harbour grâce à ce bon M. Hoover qui n’avait rien dit de ses renseignements…), elle sombre dans la psychose paranoïaque. Le biblisme, version Ancien testament, jure que les Yankees sont le Peuple élu de Dieu, missionnés pour régenter la planète et « éradiquer » les méchants. Rien que ça. Sauf que les démons veillent… surtout ceux enfouis dans les caves du musée archéologique du plus vieil État du monde, Sumer, civilisé bien avant ces péquenots d’Américains.

C’est cela qu’ils ne peuvent supporter, les Yankees. Il faut donc qu’ils volent les ‘antiques’, qu’ils fassent du fric « pour la bonne cause » sur ces saloperies de vieilleries (fucking oldies) – mais précieuses – qui les renvoient à leur inanité culturelle : leurs hamburgers, leur bière et leur télé mercantile. Pire : comme toutes les bureaucraties au monde, l’américaine est bornée, avare et menteuse. Les « anciens combattants » n’ont que leurs yeux pour pleurer s’ils sont salement blessés en opérations et les bureaucrates feront tout pour ignorer leur droits, rogner leur pension, les condamner au rebut. C’est pourquoi, par idéalisme boy-scout très américain, un groupe d’anciens combattants « se débrouillent » pour faire du fric et financer les fauteuils roulants, les médicaments post-traumatiques et les soins psy de ceux qui sont revenus abîmés.

Sauf qu’une compagnie particulière, roulant en véhicules blindés Stryker, voit ses anciens mourir un à un de mort violente. Pourquoi ? Charlie Parker, le détective fétiche de Connolly, pas le saxophoniste noir, se voit confier l’enquête par le père d’un jeune militaire suicidé sans cause. « Pas clair » est ce qu’il va découvrir : le sergent du gamin s’est reconverti dans le transport routier, comme par hasard entre l’état du Maine et le Canada. Il vit très bien, est-ce uniquement de ce métier ? Pourquoi un amputé des deux jambes, de la même compagnie, s’est-il fâché devant témoins contre le sergent ? Pourquoi d’anciens amis ont-ils été écartés des enterrements malgré la famille ?

Sombrons dans le glauque américain des motels miteux, des amours tarifées, des filles bébêtes, des psys arrogants et des anciens combattants pas futés. Ajoutons la sauce biblique du Mal aux commandes, du Diable aux mille formes à l’œuvre dans ce monde. Avec un privé fêlé qui ne s’est jamais remis de l’assassinat de sa femme et de sa fille, de sa vengeance, de ses fantômes. Quant aux stressés post-traumatiques, ils imaginent sans peine des « bêtes » qui les pourchassent, issues de leur peur et de leurs remords.

L’irrationnel existe mais le rationnel en explique pas mal, lorsqu’on est autre qu’Américain porté à croire tout ce qui est écrit dans la Bible, version AT. « Vos neurones sont tellement pollués qu’ils n’arrivent plus à récupérer et votre cerveau commence à modifier ses circuits, à changer ses modes opératoires. (…) Le cortex médian préfrontal, qui participe à la sensation de peur et de remords, et qui nous permet de distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas, est touché. On trouve une détérioration similaire des circuits cérébraux chez les schizophrènes, les sociopathes, les toxicomanes et les détenus purgeant de longues peines » p.264.

Les Yankees savent expliquer scientifiquement.  Ils sont  aussi les rois de la technique : savez-vous comment utiliser Internet sans jamais être pisté par l’omniprésente surveillance du FBI ? Mieux que les banquiers suisses : « Ils avaient résolu le problème en ouvrant un compte e-mail dont ils étaient les seuls à connaître le mot de passe. Ils tapaient des e-mails mais ne les expédiaient jamais. Ils les gardaient à l’état de brouillon pour permettre à l’un ou à l’autre de les lire sans attirer l’attention des fouineurs fédéraux » p.214.

Un bon roman pour l’été qui pointe les tares de l’Amérique, celle qui s’écarte de plus en plus de nos croyances européennes, de nos modes de vie, de nos valeurs. Il y a 15 ans, nous aimions les États-Unis, aujourd’hui, beaucoup moins. Le monde a changé et eux aussi. En moins bien.

John Connolly, Les murmures (The Whisperers), 2010, Presses Pocket avril 2012, 492 pages, €7.22

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