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David Morrell, Disparition fatale

Amérique, 2002. Nous sommes quelques mois après les attentats du 11-Septembre. Les Citoyens des Etats-Unis sont traumatisés. En témoigne « Disparition fatale », thriller que fait paraître à ce moment-là David Morrell, le père de Rambo. Le personnage du jeune guerrier qui avait appris à survivre dans la jungle, face à un ennemi insaisissable, est désormais un citoyen lambda qui n’a jamais fait de randonnée, ne sait pas comment utiliser une boussole et encore moins tirer au pistolet. Son seul terrain d’aventure est la zone des petites villes de l’intérieur des Etats-Unis. Comme toujours dans les thrillers américains, un individu moyen se retrouve confronté à la barbarie. Mais, cette fois, elle ne vient pas de l’étranger mais réside à l’intérieur même de l’Amérique, au cœur de la famille. Décidément, le 11-Septembre est bien passé par là.

David Morrell Disparition fatale

25 ans auparavant, Brad, tout juste adolescent a vu disparaître son petit frère. Il avait 9 ans et lui 14. Le gamin lui tournait autour pour jouer au base-ball, mais les copains de Brad étaient excédés de ce moustique qui les empêchait de jouer. Brad demanda à Petey de les laisser et rentrer à la maison. Nul ne l’a plus jamais revu. Jusqu’à ce qu’un jour, des années plus tard, un routard aborde Brad marié, père d’un gamin de 9 ans et architecte, pour lui dire qu’il est ce frère qu’il a perdu. Les indices concordent ; le petit Petey est devenu Peter. Il a été enlevé, enfermé jusqu’à 16 ans dans une cave, d’où il s’est enfui en mettant le feu à la maison de ses ravisseurs. Comment recoller la famille, retisser la toile du destin ?

Tel un péché originel, avoir chassé son petit frère pèse sur Brad à jamais. Il se sent coupable, il veut se racheter. Et il ne voit rien de ce qui lui arrive alors, tel un boomerang… Exactement ce qui est arrivé à l’Amérique messianique ce 11-Septembre 2001. Elle qui croit en Dieu avec superstition, qui fait le « Bien » qu’elle décide être tel, qui préjuge de ses succès être le peuple élu – la voilà aveugle et vulnérable – bien attrapée par le mal qu’elle a elle-même créé.

Le gamin Petey a en effet été enlevé par des intégristes religieux vivant la Bible à la lettre, isolés des autres. Le refus des soins médicaux et la consanguinité des liaisons entre eux ont eu raison de leur souche : après tant d’enfants perdus en bas âge, ils ont décidé d’en enlever un tout fait. Ce gamin, ils l’ont tordu de biblisme et d’obéissance, ils l’ont séquestré mentalement jusqu’à ce qu’il explose, marqué à jamais. Lui veut reproduire ce qu’il a subi, se venger œil pour œil comme on lui a appris dans l’Ancien Testament. Il va donc retrouver ce frère qui l’a rejeté, tentera de le tuer, enlèvera sa femme et son fils, les enchaînera dans une cave…

David Morrell a le sens du suspense et ses 318 pages en Poche, assemblées en courts chapitres, se lisent d’une traite. Au-delà de l’intrigue, il illustre tellement l’Amérique moyenne, celle des petites villes de l’intérieur, qu’il vaut tous les traités de sociologie.

Il décrit très bien cette discipline religieuse contente de soi des communautés fermées, ces vertueux qui assistent à la messe autour du pasteur, leur contentement de soi à faire « le Bien ». Et « la honte » qu’ils ressentent et qui les inhibe quand la situation se retourne, leur impuissance née de leur naïveté.

Il montre aussi combien les institutions sont inefficaces : police, justice, FBI, délivrance du permis de conduire. Car elles sont trop bureaucratiques. Elles agissent selon « les règles », sans suivre leurs instincts ni surtout le simple bon sens. On apprend incidemment comment se créer une identité officielle à partir de rien dans l’Amérique d’aujourd’hui. « Avec la copie de son extrait de naissance (celui d’une personne décédée) et son numéro de sécu, on peut se faire délivrer un permis de conduire, un passeport et n’importe quel autre papier d’identité dont on peut avoir besoin » p. 120.

Leçon d’un Américain post-11 Septembre : tout individu plongé dans le drame ne peut recourir qu’à lui-même pour résoudre l’énigme et retrouver les siens. Il doit s’informer, s’entraîner, se mettre à la place de son ennemi. Avec un sentiment nouveau du tragique qui ne résistera peut-être pas longtemps : « Tout peut arriver. Une seconde, j’étais sur une corniche, à admirer le paysage, la seconde d’après, mon frère me poussait dans le vide.  La prudence est une vertu. –  Je l’ai appris à mes dépens » p.318.

Tout messianisme engendre la naïveté, toute naïveté l’illusion, toute illusion la perte de réalité. Les États-Unis vivaient dans une bulle de confort, de puissance et de sécurité. C’en est fini : retour avec David Morrell au pragmatisme de la Frontière, aux mœurs rude des pionniers, y compris dans le luxe moderne et avec toute la technique. Car le monde réel n’est pas celui, tout rose, de Walt Disney : il est rouge sang.

David Morrell, Disparition fatale, 2002, Livre de Poche 2004, 318 pages, occasion €0.89 à €20.42 

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Anatole France, La révolte des anges

anatole france la revolte des anges

Il y en a qui aiment, pas moi. Certes, ce roman est paru durant la Première guerre mondiale, époque de stupidité sans nom du patriarcat hiérarchique catholique et napoléonien qui agita le nationalisme et l’animalisation du boche pour mieux encadrer et envoyer au casse-pipe des millions d’illettrés paysans. Certes, Anatole France s’y montre quasiment libertaire, incitant à la révolte des anges contre Iahvé, qui aurait usurpé le rôle de démiurge dans la création du monde. Incitant lesdits anges rebelles à fomenter la révolution anarchiste en posant des bombes un peu partout dans Paris. Incitant aussi à la révolte de la vie passionnelle contre la raison morte des bibliothèques, nouveaux temples du savoir bourgeois. Mais quel ennui…

Ces pages sans nombre qui répètent une fois de plus toute la geste humaine depuis les cavernes jusqu’à Dreyfus ; ces pages qui racolent la cocotte dans les garçonnières bourgeoises ; ces pages qui étalent l’érudition jusqu’au pédantisme… Que de fois ai-je passé des pages entières de ce livre décidément bien vieilli ! Qui va s’intéresser encore, après 1968, aux hiérarchies célestes ? Aux états d’âmes des jeunes riches forts marris de voir leur ange gardien les quitter ? Aux convenances des putains de salon devant un jeune homme tout nu qui les regarde baiser – fût-il un ange tombé du ciel ?

Anatole France écrit une langue admirable, souple et riche. Mais quand il n’a rien à dire, quel délayage ! Après les pingouins, les anges, pour dire tout le mal qu’il pense de ses contemporains ! Les seules pages encore lisibles sont celles d’action : le ravage dans la bibliothèque, le désordre amoureux maté par l’impalpable bien visible, le combat de l’ange contre deux mitrons « torse nu » le soir dans une ruelle ; l’anarchie de Léon, 7 ans, qui poursuit la bonne pour lui mettre la main à la culotte, tandis que sa sœur, un peu plus âgée, écrit des lettres anonymes de dénonciation sexuelle à sa mère… C’est trop rare pour captiver.

Et plus la Banquart, éditrice Pléiade de la grande œuvre du Maître, écrit de pages pour dire combien c’est beau, utile, historique, et inciter à lire (92 pages écrites tout petit dans l’édition), plus je fuis !

caresse nu

Retenez un Satan hédoniste, rédempteur de la chair et de la vie bonne comme il était dans la Grèce antique ; un ange déchu égal du roi du Ciel, qui quitte la forteresse cachée du Dieu tonnant pour donner le feu et le savoir aux humains ; un ange-chef parmi des millions qui ont chu sur la terre et se sont déguisés en humains pauvres et philosophes. Des sortes de Diogène qui distillent la sagesse hédoniste et matérialiste, tels un Michel Onfray attisant le populo pour mieux se venger de la vie hautement sociale qu’il n’a pas pu avoir. Et vous aurez ce pensum – que certains aiment. Pas moi.

Anatole France, La révolte des anges, 1914, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, La révolte des anges, 1914, Rivages poche 2010, 299 pages, €8.22

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Aron Gourevitch, La naissance de l’individu dans l’Europe médiévale

aron gourevitch la naissance de l individu dans l europe medievale

La collection Faire l’Europe, publiée dans cinq pays, a demandé en 1997 à un historien russe d’analyser de l’extérieur la naissance de l’individu. Une vision slave d’un grand empire ne pouvait que renouveler la vision latine et chrétienne de l’histoire à l’œuvre dans nos pays trop étroitement traditionnels. Et, de fait, Aron Gourevitch réintroduit une dimension – oubliée mais réelle – après l’usage politique qui en a été fait entre 1920 et 1945 : la dimension germanique.

Cette réévaluation n’est pas inutile à qui veut comprendre. C’est ainsi que Gourevitch évoque le héros des sagas scandinaves. Il est un individu mais n’est pas libre de choisir son destin. Celui-ci est programmé et lui est prédit, mais chacun a à l’assumer pleinement. Les préceptes de l’Edda sont destinés à un homme « qui doit se frayer seul un chemin dans un univers hostile, dangereux, en ne comptant que sur sa débrouillardise et ses propres forces » p.46. Tout à fait l’univers des paysans germaniques vivant en famille dans des fermes isolées et, pour cela, soucieux de relations sociales. L’individu naît de la « réputation » qu’il a. Mais « sa conscience n’est pas encore individualiste (…) ses catégories mentales sont celles de la totalité qu’est son groupe » p.72.

Le registre personnel des scaldes, ces poètes scandinaves qui chantent les hauts faits des puissants, s’affaiblit avec le temps. C’est l’influence chrétienne. « L’exigence d’humilité personnelle a entravé l’expression du principe individuel » p.85. Car, seul dans son époque, saint Augustin apparaît comme un individu dans ses « Confessions ». Ce genre littéraire qui s’épanouit au 12ème et 13ème siècle décrit surtout les écarts par rapport à LA norme religieuse à atteindre. « L’éthique chrétienne condamne l’individu à des luttes intérieures dont il ne peut sortir vainqueur » p.96. Saint Augustin opère seul une « vraie percée (…) vers l’introspection psychologique » p.117 Pour lui, la conscience de soi mène à la connaissance de Dieu, les errances pécheresses mènent à la sagesse.

En 1215, le 4ème concile de Latran ordonne à chaque Chrétien de se confesser une fois l’an à son curé. Ceci nécessite une introspection. Dans le même temps, le développement de l’artisanat et du commerce exigent plus d’initiatives individuelles et de rationalité que les travaux des champs. Les villes multiplient les rencontres et stimulent les potentialités. Dès le 13ème siècle, les auteurs commencent à se soucier du nombre et de la mesure précise du temps dans leurs récits. Guibert de Nogent expose ses visions personnelles, Pierre Abélard le conflit entre l’individu et le monde, disant sa foi en la puissance de la raison. Il marque la naissance d’une nouvelle couche sociale : celle des individus qui ont pour talent l’intelligence plutôt que la naissance. L’homme simple approche les statues et les vitraux des cathédrales et, dès cette époque, les visages ne sont plus sur le même modèle intemporel abstrait mais prennent vie, ils s’individualisent, sont expressifs. Dans les sermons de Berthold, chacun a sa place dans la société. Le chevalier lui-même, homme de guerre rustre, apprend à la cour du duc ou du roi « à se contrôler et à brider l’expression de ses sentiments » p.221. L’économie se développant, « le caractère rationnel du marchand s’oppose à l’impulsivité irrationnelle du chevalier » p.228. Cet antagonisme a trouvé son expression dans les fabliaux et le Roman de Renart où le noble est le loup Ysengrin, fort mais nigaud, alors que le marchand a l’intelligence et sa ruse du renard.

« Certes, à l’aube du Moyen-âge, il existait déjà de riches villes marchandes dans l’empire byzantin, telles Constantinople ou Thessalonique, avec lesquelles les cités de l’Occident ne pouvaient prétendre rivaliser. Mais le contrôle tatillon et absolu du pouvoir central bureaucratique empêche l’épanouissement de ces villes byzantines, les condamnant au déclin » p.231. Les villes occidentales surent protéger leur autonomie politique et économique en s’opposant aux évêques et autres seigneurs grâce au pouvoir du roi. Une leçon que la France jacobine d’aujourd’hui, de gauche comme de droite, devrait méditer longuement. Il suffit de remplacer les « seigneurs » par les divers corporatismes syndicaux et administratifs et les « villes » par les entreprises qui semblent avoir, seules aujourd’hui, le pouvoir d’initiative. Le « roi », ce pourrait être l’État s’il jouait son rôle de seul arbitre ; ce serait plutôt « l’Europe », voire « les marchés ».

jeune homme arbre

L’initiative économique et l’essor de l’épanouissement individuel se sont produits malgré la Croyance. Au nom du Dogme, l’Église condamnait le prêt à intérêt, le réservant aux parias, tels les Juifs. Les sermons regorgeaient d’analogies aussi douteuses que celles qui ont cours aujourd’hui parmi les antilibéraux, tel ce fameux – et inepte – « renard libre dans un poulailler libre ». En régime de liberté, les poules prennent le maquis, elles ne restent pas dans une prison d’État volontairement, à attendre le bourreau. L’Église médiévale usait de semblables ficelles, imagées mais fausses. Même les assassins et les débauchés ne pèchent pas constamment, disait-elle, ils dorment au moins la nuit ; au contraire, les usuriers pèchent 24 h sur 24 car les intérêts continuent à s’accumuler en dormant. On le voit, cette parabole populiste mitterrandienne vient du plus obscur de la catholicité médiévale… Les « anecdotes rapportées par les prédicateurs à leurs paroissiens façonnaient une opinion publique hostile aux riches et aux hommes d’argent. Elles valaient aux usuriers et aux marchands d’endurer de véritables tortures morales et leur suscitaient de nombreuses difficultés dans leur vie professionnelle » p.234. C’est un marchand, Pierre Valdo de Lyon, qui fonda la secte de pauvreté évangélique des Vaudois. C’est le fils d’un riche marchand d’Assise, Giovanni Bernardone, qui fonda l’ordre des Franciscains. Le mouvement post-68 vers les chèvres, l’engouement pour ATTAC et pour la décroissance procèdent de la même culpabilité d’exister et de faire.

Ce n’est pas par hasard que la contestation millénariste trouve son terreau dans les pays catholiques, surtout en France, cette « fille aînée de l’Église ». Aron Gourevitch avance « l’hypothèse suivante : l’une des raisons pour lesquelles la Réforme – avec son insistance à présenter la chance et le succès dans les affaires terrestres comme un signe de l’élection de l’individu par Dieu, a triomphé essentiellement dans les pays germaniques et a été mise en échec dans les pays de culture romaine – tient à la présence du concept actif du destin dans les « replis » de la conscience sociale » p.239. Où l’on retrouve l’individu des sagas et des scaldes, tard christianisé, bien mieux adapté à la modernité que les vieux pays d’autorité romaine soumis à la hiérarchie infantilisante du césaro-papisme. D’où sans doute, aujourd’hui, l’illusion que se prépare la France en pensant adapter les « modèles » suédois ou danois à la résorption du chômage, faute d’une mentalité de la société qui va avec. La technocratie se contente toujours de mesures techniques, à la portée de ses raisonnements et de sa formation – mais on ne gouverne pas un peuple par la technique ; il faut son adhésion.

Conclusion de l’historien russe : « L’individualité s’épanche donc spontanément aux marges de la culture chrétienne médiévale et non en son centre, là où le contrôle éthique, exprimé dans l’exigence de retenue et d’humilité, n’avait pas encore pris la forme d’un impératif » p.301. A l’aube de la modernité, les pays latins formaient déjà des individus peu sûrs d’eux-mêmes, culpabilisés par l’Autorité morale et par les dogmes intangibles de la Croyance. Je ne suis pas sûr que certains hommes politiques ne rêvent pas en France de conforter un tel système, bénéfique aux seuls « évêques » ou « seigneurs » régnant sur la masse infantile des ouailles.

Aron Gourevitch, La naissance de l’individu dans l’Europe médiévale, Seuil 1997, 321 pages, €23.56

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Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds

louis jossa malheur a la ville ou les princes sont des salauds

Un beau titre biblique retourné pour un roman policier qui se lit très bien. Dommage qu’il se passe probablement vers les années soixante-dix, sans que le lecteur n’en sache rien, et que la fin soit présentée comme un récit sans aucun suspense. Années 70 que cette guerre civile entre bourgeoisie coincée de province et jeunesse en minijupe (apparue en France pas avant 1965), cheveux longs et fumant des pétards ; années 70 encore ce naturel que la femme est soumise au mari. Sans suspense les révélations d’un bloc d’un trio de salauds qui tuent comme on respire, avec l’excuse de faire le bien des ratés. Il est dit dans la présentation que l’auteur a vécu l’expérience d’une accusation et d’un procès. Mais un procès ne fait pas un suspense. C’est ce qui manque au fond, et c’est dommage, car l’histoire est rocambolesque et le livre est plutôt bien écrit.

Un jeune homme, fils de pasteur, baise régulièrement depuis ses 15 ans une jeune fille qu’il connait d’enfance. Un sale jour, trois flics l’attendent chez lui, devant ses parents : sa maitresse, désormais 19 ans, a été tuée, elle était enceinte et lui seul est soupçonné. C’est alors le début d’une descente aux enfers dans une province égoïste, face à une gent juridique haineuse et un jury d’assises aussi jaloux que moutonnier. La description de la faune dans la salle d’audience, page 50, est une réussite digne de Balzac. Celle des psys page 85 est d’une ironie presque digne de Desproges. Jusqu’au final laissant apparaître une vaste manipulation qui remonte loin. C’est dire le plaisir que prend le lecteur au déroulé de l’histoire.

Quelques dérapages culturels incongrus choquent l’esprit. Lorsqu’on a un doute, pourquoi ne pas consulter Internet, puisque le livre paraît en 2013 ? Ou le dictionnaire classique de la langue française Larousse ou Robert – outil minimal de tout écrivain ? Cela éviterait la curieuse façon d’écrire « patacaisse » au lieu de pataquès page 41. Ou « de Carrick en scylla » page 94, au lieu de Charybde en Scylla, du nom de deux rochers cités dans L’Odyssée d’Homère et qui existent vraiment dans le détroit de Messine, entre Italie et Sicile. Mais confondre Aristote avec Platon est plus ennuyeux ; c’est en effet au célèbre mythe des ombres dans la caverne à laquelle semble faire allusion la page 45. Enfin fixer l’âge de la puberté à 16 ans pour les filles et 18 pour les garçons est carrément archaïque : c’est confondre avec l’âge légal du mariage ; la puberté, phénomène naturel, serait plutôt vers 11-12 ans pour les filles et vers 13-14 ans pour les garçons…

croix sur pectoraux

Le lecteur se demande aussi pourquoi un jeune homme si doué en tout, dans les études, le judo et les relations amoureuses, a pu braquer à ce point un jury et une assemblée de magistrats de province. Comment, avec ses 22 ans avenants et musclés, il a pu échapper aux tabassages et viols inhérents à toute prison. A moins que « le Grec », au nom équivoque et dont il semble le favori, ne l’ait protégé ?… Mais de tout cela, nous n’en saurons rien. Jean-Louis apparaît comme superman empêtré dans les rets des méchants, au détriment quelque peu de la vraisemblance.

Malgré ces détails, c’est un bon roman, bien écrit, à l’histoire captivante, même si « le genre » policier aurait demandé plus de technique en suspense sur la fin. Nous ne savons pas qui a manipulé qui durant le procès bâclé. L’auteur, autodidacte, baroudeur et adepte des arts martiaux, a quand même bien réussi son histoire. Il lui reste à en imaginer d’autres !

Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds, 2013, éditions Baudelaire, 209 pages, €18.05

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Jean-Marie Déguignet, Mémoires d’un paysan bas-breton

jean marie deguignet memoires d un paysan bas breton

Né fils de journalier agricole en 1834, dernier d’une famille nombreuse pauvre, obligé d’allier mendier son pain parce l’école n’était pas obligatoire, ce Quimpérois d’un hameau de l’Odet est l’exemple même de l’arriération bretonne comme de la méritocratie républicaine. Son témoignage est crucial sur le tournant du siècle et les débuts de la IIIe République.

Il a tout vécu, Jean-Marie : les rois, l’empereur, le général tenté par la dictature (Mac Mahon), la république. Il a été mendiant, vacher, domestique, soldat, sous-officier, cultivateur métayer, bistrot, courtier d’assurances, tenancier d’un bureau de tabac. Il a été en Crimée, à Jérusalem, en Italie, en Kabylie et au Mexique. Il ne s’est marié qu’à 34 ans, s’est toujours méfié (avec raison) des bonnes femmes, a eu cinq gosses qu’il a élevé comme il a pu, leur assurant au moins le pain et les hardes. Il est devenu veuf d’une femme abîmée dans la soûlerie, séparé d’une compagne pathologiquement jalouse, exclu de ses enfants devenus adolescents – donc productifs – par sa belle-famille, avant de finir à l’hospice.

Paranoïaque en diable (on le serait à moins), athée républicain bouffeur de curés, il se réfugie dans l’histoire de sa vie parce que son intelligence dépasse de loin le milieu dans lequel il vit, parce que sa curiosité n’est en rien celle des Bretons de son entourage, et qu’il pense par lui-même au lieu de suivre les autorités de naissance ou de religion. Il est petit (moins d’1m54), accroché à la vie, tenace ; il ne tient pas en place tant du corps que d’esprit, usant de toutes les occasions pour apprendre : la terre, la savate, l’italien, la philosophie… Il est sociable, il écoute, il teste – mais reste inébranlable sur ses convictions politiques (les emplumés et ensoutannés exploitent le peuple par leurs belles paroles) et religieuses (le fils de Madame Joseph était un noceur qui a renié ses frères).

Sa faiblesse ? Ne pas savoir refuser un service à qui en a besoin. Ce qui va l’entraîner à quitter l’armée sous-officier avant d’y revenir simple soldat, faute de travail en Bretagne et par jalousie des ‘cousins’, puis à se marier sans l’avoir voulu, puis à soigner ses enfants qui seront bien ingrats (sauf le garçon de 19 ans dont la mort lui arrache un cri de désespoir), enfin à confier ses cahiers à Anatole Le Braz, pape du régionalisme breton d’époque, qui attendra sept ans avant de réaliser sa promesse de l’éditer dans La Revue de Paris.

bretons paysans 19e

Il aura le bonheur de se voir survivre par l’écriture, avant de mourir quelques mois plus tard. Sa vie, en 24 cahiers de 2854 pages, est un roman d’aventure écrit d’une belle langue française, avec des mots bretons, italiens et espagnols glanés dans ses campagnes. Il écrit vrai, Déguignet, et remet à leur place les folkloristes et leur romantisme du ‘c’était mieux avant’. Non ! C’était pire avant : les enfants mouraient en bas âge, l’ignorance était entretenue par les curés et les nobliaux pour exploiter les métayers et les journaliers, la vanité se mesurait aux railleries bretonnantes, chaque canton avait sa langue et comprenait à peine les autres Bretons, encore moins le français, la routine régnait en maître jusque dans les familles, où les femmes étaient les pires conservatrices de ce qui se fait et doit se faire éternellement, où aucune réussite n’était possible sans sacrifier au clientélisme local et faire allégeance…

Sur la fin de sa vie, il tire ce bilan personnel : « Si j’avais été une brute complète, sans pensée et sans réflexion, je serais sans doute la plus heureuse des créatures, puisque j’ai du pain à manger et un trou pour me cacher. Mais je pense, je réfléchis et je raisonne sur les maux et les tourments de mes confrères, et sur les canailleries, les fourberies, les iniquités et les injustices dont ils sont victimes de la part des voleurs et des bandits qui ont l’impudence, le cynisme et l’effronterie de se dire les gouvernants, les représentants et les protecteurs du peuple, lorsqu’ils n’en sont que les seigneurs et les égorgeurs » p.414.

A lire pour se réjouir de la vitalité d’un Breton qui refuse la complaisance folklorique, un brin méprisante, des élites qui utilisent le régionalisme comme tremplin personnel. A lire pour ce grand bol d’air de l’aventure dans une société archaïque et coincée, qui paraît si loin alors qu’elle n’a qu’un siècle. Et qu’il en reste de nombreux traits aujourd’hui !

Jean-Marie Déguignet, Mémoires d’un paysan bas-breton, 1905, édition An Here 1998 établie par Bernez Rouz, ou Pocket 2001, 462 pages, €2.62 à 31.55 ou €3.94 en Kindle

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Anatole France, Les dieux ont soif

anatole france les dieux ont soif folio

Enfin le retour du roman pour Anatole France, un bon roman historique, édifiant et passionné. Anatole France a voulu reconstituer l’air du temps révolutionnaire, à Paris, durant la Terreur ; il a voulu comprendre comment un élan pouvait devenir système et échapper aux acteurs, les rendant spectateurs, engrenages de la machine ; comment le rêve heureux de se prendre en main en Assemblée nationale le 17 juin 1789 a pu générer la réalité cruelle des massacres de septembre (du 2 au 6) en 1792 qui préparent la Terreur de 1793…

Son personnage sera donc un artiste saisi de vertu, Évariste Gamelin, ci-devant peintre, 28 ans. Sa jeunesse lui donne la beauté mais – fantasme chrétien – la beauté du diable, qui cache sous de plaisants atours la glace du dogmatisme. Elle s’empare de la sensibilité passionnée de cet âge pour lui faire servir la Raison pure : le mal absolu. Il y a du christique chez le jeune homme, « irrémédiable de chasteté » p.440, incapable de marier sa bonne amie Élodie pourtant fort amoureuse de lui. Mais un Christ inversé, martyr de la Vérité certes, mais de l’inhumaine. Comment les Lumières ont-elles pu engendrer ce culte de la Loi, cette déraison du « bon sens », cette négation qu’il soit « la chose du monde la mieux partagée » ? « Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses » p.585. Car c’est un coup de force d’un petit groupe d’« enragés » qui décrète la mobilisation générale, instaure un tribunal « révolutionnaire » et entretient sans cesse le fantasme du Complot et de la Trahison pour éliminer tous ceux qui ne pensent pas selon le vent venu d’en haut. Où est le partage du bon sens dans cette Raison imposée ?

L’auteur montre donc comment, touche après touche, l’exigence de vertu surhumaine détruit l’humanité, comment les Jacobins éradiquent toute diversité, comment le déisme d’État traque avec fanatisme à la fois l’ancien catholicisme et le nouvel athéisme. Toute foi peut dégénérer en fanatisme, on l’a vu avec le catholicisme sous l’Inquisition, avec les Lumières sous la Terreur, avec le communisme sous Staline, Mao et Pol Pot, avec l’islam sous Khomeiny et Ben Laden, avec la finance radicale, explosée en 2007. Le « bon sauvage » de Rousseau, pris au mot, se révèle singe hurleur, violent et cruel. La nature serait-elle darwinienne et pas biblique ? « Il fallait suivre les impulsions de la nature, cette bonne mère, qui ne se trompe jamais ; il fallait juger avec le cœur, et Gamelin faisait des invocations aux mânes de Jean-Jacques » p.593.

Baisant un enfant de 8 ans dans un jardin public, Évariste Gamelin s’exclame : « Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que tu sois bon » p.607. Toujours cette illusion que, lorsque le mal sera éradiqué le paradis règnera sur la terre, l’avenir sera radieux. Mais demain – car il reste toujours de mauvaises herbes à extirper, d’ancienne habitudes qui renaissent, un « homme nouveau » éternellement à construire, dans une « révolution permanente ». Le monde ici-bas est mêlé, c’est cela que les tenants des Idées pures et d’un Idéal hors du temps ne peuvent accepter : ils traquent donc sans cesse les « traîtres » et châtient jour après jour les « coupables » – dont le seul tort est de ne pas obéir à l’épure…

Robespierre, bourgeois provincial un peu efféminé, ne se sent plus d’orgueil lorsqu’il parvient, par louvoiements et flatteries égalitaires, à rallier la majorité jacobine. Lui, l’Incorruptible, a mis la Vertu hors du temps, tel une nouvelle Table de la Loi. Sa « pureté » inhumaine s’étourdit de paroles, s’enfume de morale et, saisi de vertige, ne voit plus rien de la réalité des gens ni des choses. Tout ce qui va contre le monde idéal qu’il a créé tout armé dans sa tête doit être faux ou traître, tous ses prédécesseurs révolutionnaires, puisqu’ils le contestent parfois, ne peuvent être que des comploteurs monarchistes depuis l’origine, entachés de péché originel – donc à éliminer pour que survienne le Souverain bien. Robespierre apparaît deux fois dans le roman, mais plane sur toute la période.

Anatole France, socialiste jaurésien, abominait Robespierre et la Terreur, signe pour lui du dérapage de la raison pratique dans la raison pure. Son incarnation est Brotteaux des Îlettes, ci-devant receveur des finances sous l’Ancien régime, réduit à vendre des pantins de carton et ficelles dans un grenier parisien. Il est sensuel et de bonne humeur, prend les choses comme elles viennent, cultivant le doute critique, se nourrissant de Lucrèce – un véritable écolo libertaire, si l’on ose cet anachronisme. Il exerce sa raison contre la Raison, ses lumières contre l’aveuglement d’État qui voit tout, qui sait tout, qui peut tout – et qui décrète malgré vous ce qui est « bien » pour vous. « J’ai l’amour de la raison, je n’en ai pas le fanatisme. La raison nous guide et nous éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes » p.479.

La brutalité du fanatisme égalitaire détruit toute liberté et toute fraternité – or c’est par l’équilibre des trois vertus que la Révolution est grande. Robespierre et les Jacobins ont fait déraper la devise dans l’abstrait, idéal fusionnel de « la Nation » conçue comme appareil tenus par quelques-uns, au détriment du plus grand nombre et de leur diversité. Le contraste, éclairé par l’auteur, était grand entre les images d’État de la fête de la Fédération, ces statues géantes d’Hercules populaires, ces statues de la Nature seins nus, cette Isis hiératique (qui nous rappellent furieusement la période soviétique ou nazie), et les réactions du vrai peuple dans sa vie quotidienne : « on se croirait sur les bords du Nil » p.494. De là à exiger des citoyens qu’ils construisent des pyramides sous le fouet, il n’y a qu’un pas.

Son beau-père potentiel le dit carrément à Évariste : « Vous êtes dans le rêve ; moi je suis dans la vie. Croyez-moi, mon ami, la Révolution ennuie : elle dure trop. Cinq ans d’enthousiasme, cinq ans d’embrassades, de massacres, de discours, de Marseillaise, de tocsins, d’aristocrates à la lanterne, de têtes portées sur des piques, de femmes à cheval sur des canons, d’arbres de la libertés coiffés du bonnet rouge, de jeunes filles et de vieillards traînés en robes blanches dans des chars de fleurs ; d’emprisonnement, de guillotine, de rationnements, d’affiches, de cocardes, de panaches, de sabres et de carmagnoles, c’est long ! Et puis l’on commence à n’y plus rien comprendre. Nous en avons trop vu, de ces grands citoyens que vous n’avez conduits au Capitole que pour les précipiter ensuite de la roche Tarpéienne, Necker, Mirabeau, La Fayette, Bailly, Pétion, Manuel et tant d’autres. Qui nous dit que vous ne préparez pas le même sort à vos nouveaux héros ? » p.456.

Anatole France milite pour l’amélioration de la vie quotidienne du plus grand nombre, de ces petits ramoneurs savoyards en loques à la poitrine salie de suie dans les rues de Paris, de ces vieilles réduites à mendier leur pain faute de pouvoir vendre des images pieuses, de ces artisans qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts et sont conduits à prostituer leurs enfants. Seules la constance et la justice peuvent améliorer le sort des hommes – pas la violence ni l’autoritarisme au nom du Bien. Encore moins les jugements de la passion, qui courbent toute raison au nom du sentiment. « Jugeant d’après les mouvements de vos cœurs, vous ne risquerez pas de vous tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu’il contente les passions qui sont votre loi sacrée » p.497.

Les Mélenchon, Aubry, Montebourg – et ceux tentés de voter pour eux – devraient lire d’urgence ce livre qui décortique comment les bonnes intentions et les bons sentiments peuvent paver l’enfer de la réalité sociale ! « Évariste admirait en eux la vigilance, l’esprit soupçonneux, la pensée dogmatique, l’amour de la règle, l’art de dominer, une impériale sagesse » p.537. D’une brûlant actualité.

Anatole France, Les dieux ont soif, 1912, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Les dieux ont soif, 1912, Folio 1989, 320 pages, €7.32

La Révolution française, L’Histoire – les collections, n°60, juillet 2013, 98 pages, €6.90

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Jean-Michel Riou, Le secret de Champollion

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Un Da Vinci Code français ? Du moins une tentative – fleurie, un rien bavarde, sans trop d’action. Mais les petites cellules grises sont enfiévrées par cette quête de l’écriture « sacrée ». Déchiffrer Pharaon va-t-il donner des pouvoirs d’éternité ? Une civilisation qui a duré plus de 3000 ans ne possédait-elle pas un secret ? Bonaparte le croit lorsqu’il part pour l’Égypte ; les savants des Lumières le croient lorsqu’ils le suivent avec enthousiasme ; le Vatican le craint, ce qui est bon signe. Et les Anglais espionnent, interviennent, confisquent ce qui pourrait bien devenir une arme imparable entre les mains de la France. C’est donc qu’il y a quelque chose plutôt que rien.

Nous sommes après Mozart et son opéra maçonnique de La flûte enchantée ; nous sommes après la Révolution de 1789 qui libère les esprits de tout obscurantisme ; nous sommes avec le Corse qui incarnera pour les siècles l’autoritarisme égalitaire qui plaît tant aux Français, du mythe gaulois au bonapartisme politique. L’époque est à percer les mystères, et le déchiffrement des hiéroglyphes en est un – de taille. L’écriture n’a-t-elle pas été interdite en 391 par un empereur chrétien, le Romain Théodose 1er et sa lecture « perdue » depuis lors ? Pourquoi ce tabou s’il n’y avait quelque redoutable secret de pouvoir à cacher ?

Trois amis d’âge inégal, Morgan, Orphée et Pharos, séduits déjà par l’égyptomanie Directoire, vont être entraînés à la suite de Bonaparte pour percer le secret des sources. La découverte de la pierre de Rosette, qui expose en trois écritures la même proclamation en -196, va permettre de résoudre l’énigme. Mais les Anglais veillent jalousement, les Français se chamaillent comme toujours, chaque détenteur d’un petit pouvoir toujours plus bureaucrate que le voisin même dans la lointaine Égypte sous le feu de l’ennemi. Les Anglais vont s’emparer en 1801 de la pierre de Rosette, du nom de la localité du delta où le creusement de fortifications par l’armée l’a mise au jour.

Dès lors, la course s’engage pour enfin savoir. C’est un gamin de 12 ans, Jean-François Champollion, né à Figeac et élevé jalousement par son grand frère qui va, une fois adulte, avoir la révélation. Il n’a jamais vu l’Égypte et ne connait rien aux intrigues politiques ni aux querelles d’érudits. Volontiers indiscipliné et d’une curiosité sans borne, il apporte un esprit neuf et parvient à lire l’écriture pharaonique qui n’est pas alphabétique mais véhicule « des idées et des sons ». La pierre de Rosette porte en effet trois écritures : égyptien en hiéroglyphes, égyptien en écriture démotique et alphabet grec ; en passant par la langue copte, le jeune homme trouve la clé en 1822, à 32 ans. Napoléon ne l’aura pas connue, mort en 1821.

Les trois amis se transmettent le flambeau de la quête sous forme d’un manuscrit qui doit être conservé en coffre-fort durant 150 ans. Le premier évoque la fièvre de la conquête d’Égypte et la quête du mystère ; le second la découverte et la formation de Séghir, « le petit » en arabe, surnom affectueux du surdoué Champollion ; le troisième aborde enfin « la » question qui taraude toute la quête : y a-t-il une révélation au-delà des mots ? Comprendre Pharaon est-ce accéder à l’au-delà où Dieu parle directement ? Ma foi… François Mitterrand avait lui aussi ce sentiment.

Les trois parties emboitées, le discours indirect, les fréquents retours de paragraphes qui bouclent sur eux-mêmes sont au premier abord un peu longs. Puis le lecteur de trouve comme envoûté par cet espoir mystique au-delà des faits, par ce « peut-être » en filigrane derrière le déchiffrement. Il découvre que les trois amis n’écrivent pas sous leurs vrais noms, que l’amour peut cacher une espionne, que la fièvre peut être due à un empoisonnement. Pourquoi ?

D’une idée originale, traitée à la façon des vieux grimoires, plongée dans l’histoire peu connue de Bonaparte en Égypte, Jean-Michel Riou a fait un roman classique qui tire vers le fantastique avec un zeste de Sherlock Holmes. Un abord neuf de l’égyptomanie, d’un pays très ancien qui ne cesse de fasciner, le pouvoir de l’imagination.

Jean-Michel Riou, Le secret de Champollion, 2005, Flammarion, 433 pages, €19.19

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Michael Connelly, Volte-face

michael connelly volte face

La énième description de la compétition entre avocat et procureur devant un juge américain. C’est intéressant, bien construit, découpé en séquences haletantes comme en film, mais plutôt ressassé. Comment s’intéresser à un crime rejugé il y a 24 ans, même s’il est horrible ?

Ce manque d’action au profit de l’habileté dialectique des parties nuit un peu au livre. Sauf que l’avocat défenseur est passé du côté de l’accusation : Michael Haller est devenu provisoirement procureur spécial. Et c’est bien la défense, sous la caricature du démagogue avocat Clive l’Astucieux, qui est la cible de l’auteur.

Ne sachant plus trop comment inventer de nouvelles intrigues, l’auteur adjoint à son nouveau héros Mickey Haller (dont le bureau est d’ordinaire à l’arrière de sa Lincoln), son ancien héros flic Hiéronymus Bosch, dont il fait un enquêteur au service du procureur spécial. Toute l’histoire va consister à démonter le storytelling de la défense, qui voudrait faire passer Jason Jessup, assassin d’une petite fille de 12 ans, en victime d’une erreur judiciaire par complot de la famille. Car, s’il n’a pas violé la gamine avant de l’étrangler d’une seule main dans son camion, une trace de sperme a cependant été découverte sur la robe…

Vous aurez, distillés d’une main de maître, tous les détails sordides sur ce qui arriva. Malgré une psychologie plutôt sommaire du présumé assassin et de son nouvel avocat, les personnages se tiennent et jouent bien leurs rôles. Le portrait de la sœur de la victime, longtemps traumatisée avant sa résilience, est particulièrement réussi.

La fin de ce nouveau roman policier de Michael Connelly est décevante. Après ses prouesses de prétoire, précises, argumentées et d’un grand talent d’écriture, le lecteur s’attendait à mieux qu’à ce qui arrive. Je vous laisse le suspense entier, mais j’ai été déçu. Au fond, pour les Américains version XXIe siècle, la force prime le droit, l’action prime la réflexion, le Colt l’emporte sur la langue. C’est bien dommage – mais en dit long sur la dérive des États-Unis par rapport à nos mentalités européennes.

Il est vrai que le mensonge, au cœur de tout marketing, storytelling et plaidoirie – est bel et bien en contradiction avec la vertu américaine par excellente : l’exigence de vérité et de transparence. Cet écart est sans doute le vrai sujet du livre et son intérêt le plus fort. Comment croire un Américain lorsqu’il discourt, puisque tout discours est prévu pour vendre, donc masquer la Vérité pourtant requise des Tables de la Loi, données à Moïse par Dieu lui-même ?

Michael Connelly, Volte-face (The Reversal), 2010, Livre de poche policier 2013, 521 pages, €7.70

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Bouddhisme

Le bouddhisme est la seule grande religion dont le fondateur ne se proclame ni fils, ni prophète, ni envoyé d’un dieu – et qui rejette même l’idée d’un Dieu suprême comme sans « signification » pour l’homme. Car Bouddha est un homme.

Siddharta Gautama est né prince, en avril ou mai 558 avant notre ère à Lumbini, dans le Népal du sud, dans la tribu des Sakyas, et mort en novembre 478 à l’âge de 80 ans de dysenterie et de fièvres à Kushinagar dans le nord de l’Inde actuelle. Bouddha venait d’une famille noble et il eut, à 29 ans, un fils : Rahula (prononcer Raoula). Vivant fastueusement sa jeunesse de golden prince, ses yeux se sont dessillés en rencontrant la misère, la maladie, la mort, dans cet ordre. Il quitte alors son milieu, son statut et son luxe, pour trouver la voie vers la vérité de l’homme. Il suit les yogis et les ascètes durant de longues années, mais leur quête conduit à une impasse. Il entre alors en lui-même et médite sur le sens du monde, jusqu’à le recevoir par lui-même : il devient Bouddha, l’Éveillé. Désormais, il sera tout naturellement guide et maître spirituel – puisqu’on interroge sa sérénité – pour délivrer les hommes de l’erreur.

bouddha ceylan

La réalité est que le monde est continuellement créé par les actes, bons ou mauvais, des hommes. Il faut donc se pénétrer des quatre vérités :
1 – tout est souffrance car tout passe (la vie, la santé, l’amour, le désir)
2 – l’origine de la souffrance est le désir, qui allume l’illusion
3 – la délivrance est dans l’abolition des appétits
4 – la voie pour y parvenir est la discipline du milieu juste : ni hédonisme, ni ascétisme, mais l’existence, ici et maintenant, selon la voie droite.

Le chemin vise à se « détacher », c’est-à-dire à discipliner le corps, à maîtriser les désirs, à aiguiser l’intelligence. Cela afin de devenir « ouvert », disponible, dans cet état où, selon Heidegger, on « laisse être les choses », où « le poète est le berger de l’être ». L’exercice, l’entraînement et la tempérance donnent la santé au corps, la discipline mentale est faite d’attention, de concentration et d’ouverture (les exercices yogiques y aident, tout comme les arts martiaux japonais, mais ils ne sont pas un but en eux-mêmes). Le tout engendrera une conduite « morale » (c’est-à-dire à propos, juste et équilibrée, pas venue d’ailleurs, mais de l’homme lui-même en relation avec ce et ceux qui l’entourent).

eveil bouddhiste troisieme oeil nepal

Pour l’esprit, l’usure de l’ego illusoire, la modestie et l’exercice de la lucidité déchireront craintes folles, espérances vaines, concepts rigides, feront voir « le vrai », et apporteront la paix de l’âme. Dès lors, la conscience grandira, part de cette conscience subtile du monde, préexistante aux corps matériels. L’intérêt pour ce monde-ci et la compassion pour les êtres engendreront sagesse et générosité. Car le sentiment d’interdépendance universelle et la conscience que rien ne dure, sauf nos actes qui ont des conséquences à l’infini, feront « bien » agir. Le bien est défini comme ce qui œuvre en faveur de l’intérêt général des hommes et des êtres vivants, comme de l’intérêt supérieur du cosmos. La sagesse est l’intelligence d’une situation. Il faut se faire confiance, se laisser être, c’est-à-dire demeurer ouvert et adaptable, réfléchi. Attitude « intelligente » au sens premier, celle qui définit qui l’on est, où l’on est, dans le présent.

La discipline mentale est une voie d’expérience, longue et non transmissible en mots : il faut s’y exercer pour la comprendre. La transmutation de la conscience survient par les exercices de concentration, de méditation, de recueillement, éclairés étape par étape par l’expérience d’un guide. La concentration (samadhi) permet de fixer la pensée sur certains objets ou notions, afin d’obtenir l’unification de la conscience et la suppression des pensées parasites. On peut s’asseoir en lotus sur un coussin, comme les méditants zen, ou tout nu dans la neige, comme les ascètes tibétains – on peut aussi, comme nous le faisons, s’asseoir la plume à la main et dérouler sa pensée par écrit.

La méditation (jhana) vise au détachement du désir et de l’intellect obsessionnel. L’esprit, lorsqu’il s’active tout seul, tourne à vide, il divise la réalité en concepts abstraits, en délires fantasmatiques, alors qu’il lui faudrait servir d’outil à la sérénité. L’esprit ne sert que par l’unification de la pensée et le détachement – tant de la joie que de la douleur.

La pleine conscience permet d’atteindre un état de pureté absolue : « l’indifférence » de la pensée éveillée. Non pas un retrait du monde, ni un nihilisme de tout ce qui fait l’homme, mais une libération. Car font écran, chez le commun des hommes, leurs sens, leurs émotions, leur intellect. Ils sont submergés d’avidité ou de désirs, hargneux ou amoureux, raisonneurs ou technocrates. Ils ne sont pas prêts à l’expérience qui est de s’ouvrir et de se donner à ce qui vient, pas prêts à voir les situations telles qu’elles sont par-delà « attrait » ou « choc », « confirmation de ce qu’on pensait » ou « infirmation », « bien » et « mal ».

Cela est plus difficile aux adultes que nous sommes, sans préparation. Les enfants parviennent assez bien à vivre dans l’instant, mais manquent de capacités intellectuelles pour dominer leurs instincts et leurs émotions afin d’acquérir la sagesse que recèle leur être spirituel. Le recueillement adulte (samapatti) peut survenir devant de grands paysages, ou à l’écoute de certaines musiques ; il vide la pensée de ses contenus volages, pour la concentrer successivement sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la conscience, sur l’abolition de la dualité absurde « ni conscience, ni inconscience », enfin sur l’arrêt volontaire de toute perception et de toute idée, pour ne se faire qu’écoute, attention au monde, sans interférence. Cet état est très rare, et donc précieux, car alors le corps, le cœur, l’esprit, la nature, ne font qu’un. C’est une extase, un sentiment océanique d’identité avec tout ce qui existe – le nirvana indien, le satori japonais, la fusion mystique, la plénitude humaniste.

bouddhisme carte de diffusion

Pour le zen japonais, branche du bouddhisme de laquelle je suis plus proche, il s’agit de se confondre avec ce qu’on fait, dans le seul présent, hic et nunc  – ici et maintenant. « Quand je bois, je bois, quand je dors, je dors », disait un maître zen. Nulle volonté d’imprimer sa marque héroïque sur le réel, mais plutôt intention de détecter la propension des choses, de se mettre en état de réception pour saisir spontanément la situation qui se présente (c’est tout l’art du judo). Dans chaque situation, rechercher le mouvement interne, la potentialité en devenir (c’est tout l’art de la dialectique). Se laisser porter pour utiliser le moment propice selon sa volonté, mais avec le minimum d’énergie (c’est tout l’art de la stratégie). Le sage est comme de l’eau : la pesanteur est sa volonté constante, tenace, profitant de la moindre faille. Ce n’est pas une démission de l’agir, mais un moindre effort très efficace. Point de grimaces de souffrance héroïque (théâtrales, épuisantes, inopérantes), mais le calme en tension de qui attend le bon moment pour se saisir du mouvement des choses.

Le sort des batailles, on l’apprend en combattant dans les dojos, n’est pas décidé seulement par le courage et l’ardeur, mais surtout par l’ouverture sans préjugé à la situation, à la lucidité qui voit cru, à la souplesse qui permet de saisir l’instant, utilisant les circonstances en développement, l’ordre interne qui se déploie dans le temps et dans l’espace. Le détachement n’est pas refus du monde ou paresse de la volonté, il est le jeu du réel, comble d’efficacité de l’acte puisqu’ouverture inépuisable à toute disposition spontanée. « L’homme est toujours parfait, sinon il ne pourrait jamais le devenir, mais il faut qu’il s’en rende compte », disait Vivekananda.

L’idéal à atteindre est l’affranchissement des contraintes du monde et de l’apparence du temps. Toute situation conditionnée peut être dépassée car le « soi » est une illusion, et « l’imago », un obstacle (les psychologues le disent). Par exemple, Argoul est le produit de gènes qui viennent de loin, d’une éducation qui ne se résume pas à celle que lui ont donnée ses parents, mais inclut l’école, les amis, la famille, les innombrables livres qu’il a lus, les paysages et les gens rencontrés, et ainsi de suite. Argoul n’est donc pas identifiable à un « soi » essentiel et figé de toute éternité, il est un « agrégat » sans cesse mouvant, un être plus vaste que la résultante de tous ses conditionnements, chaque jour un peu semblable mais chaque jour un peu différent. Non pas « très » différent, mais suffisamment pour que le « soi » ne soit réellement qu’un voile qui masque sa vérité. « Rien n’est plus difficile, songes-y, que d’être toujours le même homme », disait Sénèque dans ses Épîtres.

Ce « soi » apparent, mouvant, a une relative liberté qui lui permet de suivre la voie de l’Éveil. Il ne s’agit que de retrouver la capacité primordiale en nous. Il se dégagera alors de l’anarchie égoïste et vaine des désirs, ce petit ego qui exige et parade, pour conquérir la liberté de la conscience. Elle lui montrera que tout est vain, que rien n’est permanent, et que notre infime parcelle d’état conscient fait partie d’un grand tout qui est le monde. Dès lors, notre esprit étant calmé (les désirs étant pris pour ce qu’ils sont, des illusions, les émotions canalisées et maîtrisées pour servir, la claire lucidité de l’intelligence pouvant alors s’exercer pleinement), notre conduite sera l’ouverture, la générosité, la communication, la compassion, le respect du monde, la conscience intelligente des situations telles qu’elles se déroulent, cela dans la joie d’être en rythme avec les énergies de la vie. En bref l’harmonie recherchée par la vie bonne des philosophes antiques, la fin de l’aliénation par le retour à a véritable nature humaine des marxistes, l’accord de l’être avec l’existence qu’il mène de Camus.

Le Christianisme considère que l’homme a été créé par Dieu en lui donnant le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne, qui traitait l’homme de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané de l’humain pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. C’est pourquoi l’actuel Dalaï Lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances. Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Le Bouddhisme verrait plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré, qui me fait considérer que le Bouddhisme conduit à une conscience humaine plus haute, en l’absence de foi en un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte son sort tel qu’il est, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut (le karma). L’homme ne s’illusionne pas sur le monde ou sur l’avenir (l’espérance), il agit dans le présent, afin d’acquérir une conscience et une liberté plus fortes.

L’homme ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (mais qu’est le « soi » ?), tout cela avec une certaine condescendance, une sorte de retrait – mais il « compatit » parce qu’il se met dans le courant du réel, qu’il est touché par les maux d’autrui, humains, bêtes, plantes et même la nature en sa globalité. Il les ressent, comprend la souffrance dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres êtres. La compassion est alors ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père », et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime. Le devoir moral n’est pas la sagesse personnelle qui permet de comprendre.

« La religion d’un grand nombre est faite d’émotions, de sentimentalité, voilà pourquoi elle s’use si vite. Que voulez-vous attendre d’une religion, produit d’un esprit névrosé, vague poésie, dernier asile où se réfugie une âme tremblante, éperdue, en quête de consolation ? » écrivait si justement Alexandra David-Néel, cette grande dame adepte du bouddhisme. Au lieu d’attendre la fin de cette « vallée de larmes » et d’espérer des félicités éternelles dans un au-delà hypothétique, le Bouddhisme prône d’observer délibérément les souffrances d’aujourd’hui (lucidité), de les analyser (intelligence) et de les penser (sagesse) pour les dépasser (éveil). A mesure que décroît l’orgueil du « soi » (ce soi qui n’est que construction fantasmée), l’influence de l’illusion décroît et augmente le respect d’autrui et du monde. Telle est la liberté de la conscience éveillée. Pour le zen, la religion n’est pas un Dieu personnalisé (hypertrophie du « soi » illusoire), mais rien d’autre que la conscience de l’infini, à chaque instant de la vie. Être simplement ce qu’on est, dans le monde, dans la vie. Briller comme la lune, d’une sagesse sans ego, la folle sagesse de qui laisse couler la vie autour de lui et à travers lui, pour être pleinement dans son courant.

bouddhistes carte repartition

Bien sûr, je n’ai pas la prétention, en cette courte note, d’embrasser la diversité des écoles ni même des grandes doctrines du Bouddhisme. Non seulement existent le Petit et le Grand Véhicule, mais aussi le Tantrisme tibétain et le Zen japonais. Certaines écoles sont tentées par le renoncement au monde, d’autres par l’homme dans le monde. Comme en toute religion, la mystique et la morale se partagent les disciples. Le Bouddhisme est la pensée religieuse le mieux en phase avec le monde tel qu’il va, me semble-t-il. Il n’est pas un « nihilisme », comme le disait Victor Cousin en projetant ses hantises d’Européen du pénultième siècle. Le Bouddhisme analyse, depuis deux millénaires, l’évanescence de l’identité personnelle, le rapport de chaque humain au temps, à l’espace qui l’entoure et aux autres hommes, l’ancrage historique des principes moraux qui ne viennent pas d’une autre planète mais sont élaborés par les hommes pour gérer la société des hommes.

Notre « éveil », s’il devait toucher le plus grand nombre, bouleverserait sans aucun doute notre société telle que nous la connaissons ; peut-être cela viendra-t-il, l’écologie scientifique et la conscience du tout terrestre en prennent le chemin, le clonage et les manipulations génétiques aussi, remettant en question le « soi ». Malheureusement pas l’écologie politique, marigot en France d’arrivismes frustrés et de gauchisme déçu. L’humanisme occidental tel qu’il nous a été transmis est appelé à se transformer au contact des peuples nombreux et en développement accéléré, qui pensent autrement de nous. La dernière « décolonisation » ne fait que commencer. Pour le plus grand bien de la planète et des êtres vivants.

Pour approfondir :

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Anatole France, Les sept femmes de la Barbe-Bleue

Nous restons dans les contes instructifs, revisités cette fois des contes de Perrault. Sauf que le héros n’est pas celui qu’on pense : le fameux tyran domestique à la barbe bleue n’est ainsi nommé que parce qu’il se rase de près, et c’est sa sixième femme qui va le faire tuer par son amant et ses frères.

couple dandy

Le bon saint Nicolas qui ressuscita « au bout de sept ans » trois petits enfants « mis au saloir » par un aubergiste indélicat ne savait pas ce qu’il faisait : en grandissant, ce sont trois garnements qui vont mettre la contrée à feu et à sang, le désordre dans l’église et les monastères Il s’agit, en bonne démagogie « de gauche déjà » de trouver des excuses aux individus dans leur condition sociale et leur enfance malheureuse. « Ces enfants ont été nourris dans la souffrance par des parents indignes ». C’est faux, rétorque l’auteur : chacun est aussi responsable de soi ; une fois adulte, la raison qui serait (selon la gauche) la chose du monde la mieux partagée, ferait-elle défaut aux enfants résilients qui ont trouvé accueil aimant et confort après leurs premières années de malheur ? Il y a là quelque contradiction que ne manque pas de pointer France, sans en avoir l’air.

La belle au bois dormant ne s’est pas endormie toute seule, mais avec toute sa smala.

Jéronimo, porteur d’une chemise d’homme heureux, convoité par un roi déprimé, serait une satire de Jaurès qui tente au parti socialiste de ménager les extrémistes tout en apaisant les bisbilles internes (déjà). La politique n’est que la manipulation de la médiocrité générale.

Le bonheur n’existe nulle part parmi les hommes car ceux-ci désirent toujours autre chose que ce qu’ils ont. L’ambition, l’envie, la jalousie, le ressentiment font de l’ombre à tout moment de bonheur.

Seul un ermite écolo, qui ressemble fort à Diogène, semble heureux en indépendant dans la forêt, se débrouillant tout seul tout en aidant parfois les autres quand cela lui plaît. S’il est heureux, qu’on lui prenne sa chemise !… sauf que – pirouette d’auteur – l’homme heureux n’a justement pas de chemise…

Anatole France, Les sept femmes de la Barbe-Bleue, 1909, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Les sept femmes de la Barbe-Bleue, 1909, format Kindle gratuit 306Kb, broché 328 pages, €25.23 

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Martin Kurt, Améliorez votre pouvoir d’achat

martin kurt ameliorez votre pouvoir d achat

Martin Kurt est jeune, avisé, observateur et les pieds sur terre. Il a un but et cherche à y parvenir le plus vite et le mieux possible : cela s’appelle « efficacité ».

Dans ce livre de conseils à Monsieur Tout-le-monde, l’expérience vécue côtoie la théorie acquise en école de commerce. Pour aider les gens à améliorer leur pouvoir d’achat en apprenant les bases de la gestion d’entreprise d’une manière simple et pédagogique. Ainsi, dans le bouddhisme, les sages arrêtent volontairement leur progression dans la Voie vers le nirvana pour guider les autres, ceux qui ne savent pas, à les rejoindre. On les appelle des boddhisattvas.

Le constat de Martin est clair : l’époque bénie de l’État-providence touche à sa fin. Il faut de plus en plus compter sur soi-même pour tirer son épingle du jeu. Le pétrole est une ressource limitée dont le prix ne peut que monter, les matières premières font l’objet de compétition mondiale, les pays pauvres émergent au développement. Pour survivre, il faut se battre ; pour gagner de l’argent, il faut un certain temps et nombre d’efforts ; pour devenir riche, il faut quitter la horde. Les salaires peinent à suivre l’inflation, les dépenses contraintes (assurances, Internet, mobile) augmentent lentement mais sûrement – et cela ne s’arrangera sans doute pas.

Travailler plus est-il la solution ? Un peu, mais pas vraiment. Mieux vaut, montre Martin, travailler mieux et différemment. Gagner des revenus complémentaires en développant ses compétences est une voie ; investir judicieusement aussi, mais sur le long terme ; le court terme réclame de… dépenser moins. Sans se priver pour autant : en comparant sur le net, en apprenant à négocier, en évitant le crédit – et en pratiquant l’entraide !

J’ai connu Martin en école de commerce. Il est d’une autre génération que la mienne, celle qui lui succède et qu’on appelle « génération Y ». Moins abstraite, plus pratique, plus débrouillarde. Le monde change et il nous faut tous se mettre à l’école de cette génération Y. Née dans la communication comme jamais, elle sait fureter pour en tirer des leçons de vie. En France et dans le monde, sans a priori. Elle sait aussi que l’emploi à vie, la considération du patron et les retraites garanties sont du passé. Chacun doit trouver sa voie et faire son trou.

Alors n’hésitez pas à « Améliorer votre pouvoir d’achat – et faites-vous plaisir ! ». Vous n’en aurez que du bien-être et une méthode simple pour y parvenir.

Alain Sueur

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

Martin Kurt, Améliorez votre pouvoir d’achat, 2013, éditions Fortuna, 237 pages, €14.16

Liste des sites créés par Martin Kurt :

  • GreceAntique.Net : Grèce
  • LegypteAntique.com : Égypte
  • DecouverteDuMexique.com : Mexique
  • Photos-Guatemala.com : Guatemala
  • Decouverte-Croatie.com : Croatie
  • Roadtrip-Maroc.com : Maroc
  • Decouverte-Usa.com : Usa
  • JeuxFun.com : Jeux, divertissement, loisirs
  • ActuOnline.com : Actualité en ligne
  • GuideDuZero.com : Bons plans pouvoir d’achat
  • VitaForma.fr : Guide minceur
  • Anat-Annuaire.com : Annuaire généraliste de sites web
  • Orientaschool.com : Orientation scolaire
  • Strategies-Poker.net : site sur le poker en ligne
  • Art-Seduction.fr : conseils sur la séduction
  • Eco-Malin.com : Site sur l’environnement, conseils d’économie d’énergie…
  • Accident-Tchernobyl.com : Site relatant la catastrophe nucléaire de Tchernobyl
  • Be-Ecolo.com : Site créé en 2009, réplique anglophone du site Eco-Malin.com
  • Optimisaweb.com : relate une partie de ma web-expérience
  • Atout-Finance.com : Ce site est destiné à initier à l’économie et la finance
  • Candix.fr : développement et enrichissement personnel
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Ian McEwan, L’enfant volé

ian mcewan l enfant vole

L’auteur a semble-t-il recensé tous les thèmes de l’enfance : la paternité, la perte, le désir d’un couple, la maternité immédiate, la pédagogie, le retour en enfance, le désir pour l’enfant… L’enfant volé n’est peut-être pas celui qu’on pense. Le titre anglais fait allusion à l’enfant « au bon moment », signe qu’il faut chercher l’enfance plutôt que l’enfant.

Dans notre monde efficace et théâtral, existe-t-il encore une place pour l’enfance ? Ceux qui n’en ont pas volent ceux des autres, ceux qui l’ont quittée veulent y revenir, ceux qui restent adultes la désirent sexuellement, la société tout entière réclame une manière de traiter l’enfant, ce qu’elle ne sait plus faire : un manuel de pédagogie.

Stephen est l’heureux papa d’une petite Kate de 4 ans. Un dimanche matin, au supermarché, elle lui est enlevée. Une seconde elle se tient debout derrière le chariot du supermarché à la caisse, la seconde d’après elle n’est plus là. Disparue, enlevée, éradiquée à jamais de sa famille et de son enfance – jamais retrouvée. Lorsque l’enfant disparaît, chacun entre en dépression. Même si la société est gênée collectivement par les enfants – turbulents, désobéissants, délinquants – chacun en sa vie propre ne peut se passer d’enfants : celui qu’il a été, celui qu’il en engendré, celui qu’il désire.

Stephen a écrit un premier roman, dont le premier chapitre est devenu livre tout entier consacré à un moment de son enfance. Charles, l’éditeur, a adoré. Papillonnant et sans cesse en besoin d’autre chose, Charles est passé à la politique, où il a brillamment réussi, attirant l’œil du Premier ministre. Mais Charles n’a jamais évacué son enfance, il reste bloqué à la période insouciante, compensant par le dynamisme et l’audace toute sa fragilité interne. Désiré par le Premier ministre, promis à une carrière politique rapide, il se retire avec sa femme dans un endroit sauvage de la lointaine banlieue de Londres. Il y joue au petit garçon, vivant en chemisette ouverte et culotte courte et construisant une cabane au sommet d’un hêtre géant.

Cupidon

Stephen, désespéré de la perte de sa fille, impuissant à la retrouver, s’illusionnant parfois de la confondre avec une autre, sa femme l’ayant quitté après le drame, se reconstruit petit à petit. Il participe à l’insipide comité pour la pédagogie mandé par le gouvernement pour redresser le laisser-aller post-68. Des passages du Manuel officiel sont mis en tête des chapitres, répétition cocasse qui force l’attention. L’enfance n’est pas une essence mais un passage ; l’enfant ne doit pas être dressé mais épanoui ; il n’est ni une gêne ni un objet mais un désir devenu personne à aimer et conduire.

Curieux roman qui semble se perdre pour mieux se retrouver. Il commence par le récit glacé d’une disparition pour se terminer par une nouvelle naissance. Entre temps, institutionnalisation, régression, menace d’avortement… Toute l’enfance est contenue dans ce livre – dont le message global est « l’enfant au bon moment ». Oui à l’enfance, mais pas à 49 ans ; oui à l’enfant, mais désiré et accueilli ; oui à la renaissance, même si la perte ne peut être oubliée. En fait, les femmes semblent plus fortes : viscéralement attachées, bien que peu capables d’élever ; les hommes ont plus de réticence à accepter l’enfant, trop souvent miroir de leurs ambitions frustrées, mais paraissent plus solides dans le temps – autre thème du livre.

Prenant et fluide, une peinture non seulement de l’Angleterre sombre de la fin des années 1980, post-coïtum triste, post-68 mal vécue, mais aussi de la condition humaine qui se fait une montagne de l’acte naturel de désirer un enfant, de le faire et de l’éduquer.

Ian McEwan, L’enfant volé (The Child in Time), 1987, Folio 1995, 411 pages, €7.79

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Tony Vallet, Blue Sky

tony vallet blue sky

Une tentative de polar par un auteur de Grenoble dans la trentaine dont c’est le troisième livre. C’est intéressant mais un peu court, jeune homme, comme on aimait à dire jadis.

Tout commence par une promenade en soirée, plutôt littéraire. La suite opère une rupture de ton en accumulant les poncifs branchés : boite de nuit, cocktails, piercing, bracelet de cheville, épouse juive, psychiatrie, humanitaire en Algérie, corps de rêve, tabassage flic, BAC, secte, « girl power »…

Et puis l’action se traîne, accumulant contre le personnage central suspect, tous les indices d’une enquête sans bavure.

Jusqu’à la fin qui est un retournement inattendu – mais bien court pour ce qui a précédé.

Le lecteur aimerait un peu moins de dialogues rapides et un peu plus d’approfondissement. Disons-le, seul le premier chapitre passe la rampe, la suite apparaît exécutée à la va vite. Ou bien il aurait fallu n’écrire qu’une nouvelle, en élaguant les pages centrales qui s’allongent sans apporter de précisions.

Le personnage est un « il » qui n’a pas de nom jusqu’au dernier chapitre : pas simple de s’y identifier. Il est abordé par un rabatteur dans un parc, qui lui donne une carte, celle du Blue Sky, boite de nuit. Il s’y rend, il ne sait trop pourquoi, et découvre une boisson alcoolisée bleuâtre au même nom que la boite, mais surtout une fille (au corps de rêve évidemment), danseuse nue au nom de scène Amber Rose. Et puis – rien. Il se retrouve au poste de police, menotté, accusé d’avoir assommé les trois gorilles à l’entrée, ligoté tous les employés, violé la belle Amber et plus encore. Un flic « de Paris » lui dit bien le connaître et le surveiller depuis des mois. Il l’accuse d’être membre actif d’une secte – dont on ne sait pas plus. Au lieu de s’étonner, il joue au plus fin – on ne comprend pas pourquoi. Il y a un blanc jusqu’au retournement, ultime chapitre qui « explique » (pas très bien) le fin mot de l’histoire.

Des encouragements à poursuivre, écrire est si rare que l’auteur doit être encouragé – mais conseiller de faire comme Balzac : un canevas style scénario de film en trois pages, puis meubler le canevas en rajoutant descriptions, histoires, anecdotes et dialogues. Cela pourrait donner un récit plus prenant, tout en conservant la logique de l’intrigue.

Attention aussi à la faute de sens : p.43 « les équipages de la CDI sont décimés »… Décimé voulant dire « un sur dix » hors service, les équipages policiers sont-ils donc une armée ?

Tony Vallet, Blue Sky, 2013, éditions Baudelaire, 89 pages, €10.45

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Anne Perry, Bryanston Mews

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Une soirée victorienne : bijoux, robes longues, strass. Brusquement, une jeune fille de 16 ans se rebiffe, un jeune homme de 17 ans bien fait et sûr de lui l’a approchée de trop près. Ce n’est rien, et c’est tout. Dans la société coincée de l’ère Victoria en Angleterre, « ce qui se fait » est restreint et sous le regard des autres. Mais c’est un crime commis à domicile au même moment qui attire l’attention et détourne le lecteur. Victor Narraway est aux côtés de son ami à qui l’on annonce dans cette même soirée l’assassinat de sa femme, vêtements arrachés et violée par quelqu’un à qui elle a ouvert sa porte en toute confiance, une fois les domestiques couchés.

Un peu plus tard, la même jeune fille qu’au début, dans une autre soirée et avec le même jeune homme, deviendra hystérique au point de se jeter par la fenêtre. Ce ne serait qu’une anecdote, si la fille en question n’était celle de l’ambassadeur du Portugal à Londres. Son suicide comme le crime seraient-ils liés ?

Thomas Pitt, à la tête de la Special Branch, le service de renseignements intérieurs de l’époque, se voit obligé d’enquêter. La rumeur veut qu’il y ait eu viol, mais comment le prouver ? Les prédateurs se gardent de s’en vanter, les victimes sont horrifiées de l’avouer, dans une société où arriver vierge au mariage est aussi puissant qu’aujourd’hui dans les sociétés islamiques. La seule issue est par le haut : dans la mort librement désirée. Nous sommes en 1896, mais la société a-t-elle vraiment changé ?

Charlotte, épouse de Pitt, et sa tante par alliance Vespasia, vont mener leur enquête, aidant à trouver la vérité. Pas simple, tant les émotions s’en mêlent. Si c’était sa fille, aujourd’hui 14 ans, qui avait été violée ? Si c’était son fils, aujourd’hui 12 ans, qui avait été le violeur ?

L’intérêt du roman est de mêler l’anecdote à l’histoire, le fait divers à la morale sociale, la réaction professionnelle au ressenti intime. Bien sûr, l’enquête piétine un moment – mais telle est la réalité, toute enquête piétine toujours. Bien sûr, le viol est de toutes les époques, mais particulièrement dur à vivre dans les sociétés corsetées. Bien sûr, les intérêts financiers ne sont jamais absents des affaires de mœurs. L’Afrique du sud attire les Anglais qui ont fomenté la guerre des Boers pour mettre la main sur les mines de diamants. Le père banquier du jeune homme sûr de lui s’y trouve plongé jusqu’au cou ; il risque la ruine. Mais tout cela est ficelé de main de maître, à l’habitude, et le lecteur qui aime à se dépayser se délecte des détails victoriens dont l’auteur a le secret : la couleur des robes, le dessin du papier peint, les déboires des fiacres…

La psychologie n’est pas absente et l’implication de l’enquêteur Thomas Pitt dans une affaire à laquelle ses enfants pourraient être les victimes dans quelques années n’est pas pour rien dans la passion avec laquelle il mène l’enquête, aidée de sa femme Charlotte et de tous ses amis. Un bon cru Anne Perry !

Anne Perry, Bryanston Mews, 2013, 10-18 Grands détectives 2013, 472 pages, €8.65

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Anatole France, Les contes de Jacques Tournebroche

anatole france les contes de jacques tournebroche

Anatole France renoue avec un recueil de contes, matière où il excelle. Ce sont neuf contes déjà parus dans les journaux qu’il rassemble ici, sous une sorte de morale heureuse.

Il moque la vantardise française dans Le gab d’Olivier, où il s’agit pour les preux autour de Charlemagne de fanfaronner en jurant de créer « un événement » énorme comme on dirait aujourd’hui, tel abattre un mur de forteresse d’un seul coup de boule ou de coïter 50 fois la même pucelle dans la même nuit.

Il moque la croyance dans Le miracle de la pie où l’intervention de la sainte Vierge pour la fortune d’un beau diable n’est que le vol d’une bourse par une pie nichant dans le clocher.

Il moque les martyrs comme Frère Joconde, qui ne voient rien du présent, tout entiers dans l’illusion – et meurent pour rien, alors que tout le monde s’en fiche.

Il moque la vertu des parisiennes dans La Picarde, la Poitevine, la Tourangelle, la Lyonnaise et la Parisienne, chacune plaçant sa vertu un peu plus bas à chaque fois.

Il moque l’hypocrisie religieuse dans La leçon bien apprise, tellement bien apprise que montrer la mort pour obliger à pénitence peut parfois avoir l’effet inverse : jouir le plus et le plus vite tant qu’il en est encore temps.

Il moque les couvents de femmes, confites en austérité en apparence, mais réalisant Le meilleur pâté de langues qui furent jamais, et que le diable convoite.

Un pastiche de Rabelais, à la langue morte pénible à lire, évoque Une horrible paincture – mais, c’est heureux, en seulement trois pages.

Il moque les vertueux et les austères dans Les étrennes de Mademoiselle Doucine, qui interdiraient volontiers tout plaisir sur cette terre comme obscène en regard du ciel et de la vertu idéale, alors que la joie d’une enfant à recevoir une poupée est un chant de gloire car « quand ils rient, les enfants louent le Seigneur ».

Il moque les désespérés comme Mademoiselle Roxane, qui idéalise tant l’amour qu’elle veut se jeter en Seine et que Jacques l’adolescent, aidé de son bon maître, a grand peine à la retenir. Mais ne voila-t-elle pas que, des années plus tard, elle joue Racine de façon sublime parce que vécue – et se trouve fort bien d’avoir été sauvée ?

C’est reposant, guilleret, édifiant sans y penser. Comme des contes de Noël.

Anatole France, Les contes de Jacques Tournebroche, 1908, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Les contes de Jacques Tournebroche, 1908, Éditions la Bibliothèque Digitale (16 juillet 2013), broché €22.95, format Kindle €2.99

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Peter Robinson, Ne jouez pas avec le feu

2004 Peter Robinson Ne jouez pas avec le feu

Malgré des titres proches, le titre anglais est bien plus percutant dans son participe que le titre français par son impératif… Y a-t-il encore des « littéraires » dans l’édition française ? Des gens qui restent sensibles à la nuance de la langue plus qu’au marketing de brute ?

Cette excellente enquête de l’inspecteur Banks, de la police anglaise du Yorkshire, met en scène un personnage de ‘méchant’ qui, effectivement, est en train de jouer sans cesse avec le feu – et cela depuis toujours. C’est une constatation (titre anglais), pas une injonction morale (titre français) – tout un écart culturel !

Après avoir soupçonné l’un et l’autre, le lecteur sait très vite vers qui l’enquête converge inévitablement. Sauf que ledit coupable est aussi évanescent que ses identités multiples. Il adore ‘jouer avec le feu’, dans tous les sens que prend cette expression.

Il y a ces mystérieux incendies dans lesquels meurent, parmi d’autres, une junkie jeune et paumée, donc adorable. Est-elle victime « collatérale » ou centrale ? On se demande un peu, ce qui va permettre une incursion humaniste dans les pratiques sexuelles d’un certain type d’homme, permise par la réaction victimaire d’un certain type de femme, cela sous les yeux d’une certaine génération bienséante. Comme souvent avec Peter Robinson, les marginaux et les paumés sont sympathiques, et les riches établis se révèlent des escrocs mentaux ou sociaux. Ce roman ne faillit pas à la règle. La scène de drague dans une Audi luxueuse lancée à toute vitesse sur les routes escarpées du Yorkshire est un morceau d’anthologie. D’autant qu’elle ne fait que rajouter son épaisseur de mystère à l’intrigue !

L’histoire se double des aventures compliquées de l’inspecteur avec ses femmes. Son ex-épouse ne trouve rien de mieux à faire, passé 40 ans, qu’un autre bébé ; son ex-maîtresse se retrouve impliquée dans l’enquête à titre passionnel autant que professionnel ; sa nouvelle maîtresse, il n’a pas assez le temps de la voir, laissant la vie filer dans le boulot et le stress ; sa fille même le sermonne de loin au téléphone… Plus que jamais, l’inspecteur Alan Banks, au prénom très milieu des années 50, nous apparaît digne d’estime. D’autant qu’il se retrouvera sans rien à la fin du récit, pour avoir trop aimé le whisky (Laphroaig)…

Sa description par son ex-maîtresse et néanmoins collègue résume tout ce qu’il y a à savoir de lui : « C’est très agréable d’être en sa compagnie, et il est drôle. La plupart du temps, du moins. Il adore la musique, il aime le whisky pur malt, il a des goûts acceptables en matière de films, mis à part un malheureux penchant pour les gros machins d’action et d’aventure. Tu sais : James Bond, Arnold Schwarzenegger et ce genre d’horribles trucs machos. Ce qui est curieux, car il n’est pas vraiment du genre macho. Je veux dire, c’est un homme sensible, gentil, compatissant, et il a vraiment le sens de l’humour » p.272.

Comme tel est le portrait que nous croyons justement être le nôtre, et peut-être est-ce proche du vrai, nous ne pouvons que trouver l’inspecteur Banks fort sympathique. Et cette enquête fort réussie. Elle a son pesant d’action, d’énigme et d’humanité, une trilogie qui fait la qualité des Peter Robinson.

Peter Robinson, Ne jouez pas avec le feu (Playing with fire), 2004, Livre de Poche 2007, 560 pages, €7.22

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Sakyo Komatsu, La submersion du Japon

sakyo komatsu la submersion du japon

Sakyō Komatsu, mort en 2011, est un écrivain de science-fiction très connu au Japon. Dommage qu’il ne le soit pas plus en Europe car son roman d’anticipation est en pleine actualité. Le Japon, les savants le savent, est situé à l’intersection de trois plaques continentales qui se chevauchent. D’où les séismes, les éruptions, les tsunamis. Ce n’est pas nouveau, mais ce pourrait l’être… il suffit de pousser un peu le scénario.

Ce que fait l’auteur d’un ton détaché, comme historien, décrivant comment des mouvements sous-marins laissent prévoir un vaste remaniement des équilibres de plaques, les énergies accumulées engendrant une brutale rupture en quelques mois. Résultat : l’engloutissement de tout l’archipel japonais sous les flots Pacifique. « Un pays important du point de vue de la population, de l’économie et de l’histoire va être physiquement anéanti. Un homme a-t-il affronté quelque chose d’aussi inouï dans l’histoire ? Y a-t-il un homme d’État capable de faire face à un problème aussi monstrueux ? » p.161.

A partir de cette trame, il tente d’évaluer comment pourraient réagir les scientifiques, les techniciens, les politiques, les citoyens, les pays étrangers, l’ONU. C’est très simple :

  • les scientifiques n’y croient pas et traitent de fou celui qui ose dire que le roi est nu et que le Japon va exploser ;
    les techniciens font leur boulot scrupuleusement, à la japonaise, malgré leurs histoires de cœur, de famille ou d’alcool – ils sont communautaires ;
    les politiques tergiversent, consultent, font tout en équipe, mais finissent par prendre les graves décisions qui s’imposent avec aussi peu de retard que possible ;
    les citoyens sont inquiets mais disciplinés, les deux tiers seront sauvés, d’autres ne veulent pas voir cela et se suicident avec le Japon qui coule ;
    les pays étrangers sont partagés entre effarement et égoïsme du « c’est bien fait »;
  • l’ONU bavasse avec de grands mots, comme d’habitude.

Nous sommes en 1973 et règnent encore sur la planète les deux blocs, le soviétique et le monde libre ; la Chine n’a pas encore émergée, restant maoïste. L’auteur est un peu caricatural sur la presse occidentale, notamment britannique, qui titrerait cyniquement que les Japonais restent des kamikazes qui méritent leur sort ; il est plus réaliste avec l’Australie qui accepte l’immigration, mais pas au point de déstabiliser toute sa population ; il est beaucoup plus prudent avec la Chine, l’URSS et les États-Unis. Il faudrait bien, pourtant, offrir une nouvelle terre à 110 millions de Japonais menacés d’extinction ! Est-ce dû à la date, il me semble que c’est le point où le roman pèche un peu.

tsunami

Pour le reste, il est écrit direct, avec quelques mots-valises dus probablement à la traduction. Nous suivons un pilote de bathyscaphe, Japonais moyen-type, qui accomplit sa tâche en spartiate et laisse son bonheur personnel de côté pour sauver la population.

Avec cette interrogation métaphysique : « En-dehors de cet archipel et de sa nature, de ces montagnes, de ces rivières, de ces forêts, de ces herbes… les Japonais n’existent pas. Ils sont unis à eux. Ils ne font qu’un seul corps avec tout cela. Si cette nature délicate et les îles sont détruites et disparaissent, les Japonais n’existent plus » p.246. C’est traduire combien non seulement le sens de la nature est bien présent dans la mentalité japonaise, mais surtout le sentiment d’être charnellement en accord, fils de la Mère, malade avec elle, détruit avec sa disparition. Cela fait de ce roman de fiction une bonne approche du savoir vivre (et savoir mourir) japonais.

Sakyo Komatsu, La submersion du Japon, 1973, Picquier poche 2000, 254 pages, €7.69

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Anatole France, L’île des pingouins

Drôle de pochade que cette histoire d’un peuple – le nôtre – qui prend prétexte de pingouins pour donner des leçons à la Rabelais ou Montesquieu. Comment peut-on être pingouin ? Ou plutôt Français ? Car les humains  de France ne sont que des pingouins convertis à la foi chrétienne par un moine sénile qui n’y voyait plus clair. Emporté par le diable dans son auge de pierre, il évangélisa ce qui se trouvait devant lui. Or c’était, sur les glaces antarctiques, une colonie de pingouins manchots.

Grave débat dans le Ciel entre Dieu et les sages : cette conversion est-elle valable ? Comment ne pas dédire le pouvoir du prêche tout en préservant l’homme comme seul « fils » de Dieu ? Le Seigneur se résigne à accorder la nationalité… euh, l’humanité, à ces bêtes que sont les pingouins. Dès lors ils prennent tous les travers des hommes : ils découvrent qu’ils sont nus et ne doivent plus copuler en public (exit le bon sauvage), ils découvrent la propriété et le pouvoir de la force (bonjour la féodalité), ils découvrent la jalousie des voisins et le plaisir de la bataille (guerre de 100 ans avec les Marsouins de l’île d’à-côté), ils découvrent la peur des forces obscures (et du « dragon » qui terrorise la contrée et enlève les jeunes garçons), ils découvrent les viols et le mélange des populations (tout en inventant l’idée de nation et la passion cocardière).

pingouins

Comme toujours, France mélange des contes déjà publiés dans les journaux avec des spéculations d’actualité pour ficeler un « roman » fait de bric et de broc. Comme toujours, nous n’avons pas été convaincu cent ans après. Trois parties : le passé mythique, le contemporain de l’auteur (1880-1907), puis le futur.

  1. La légende médiévale est bien troussée, à la manière des histoires qu’on raconte aux enfants.
  2. La matière contemporaine – qui prend un tiers du livre pour seulement vingt ans sur les millénaires – est une charge lourdement positiviste et pesamment socialiste contre le parti catholique, contre l’armée, pour Dreyfus. On croirait lire un discours d’Harlem Désir, l’ironie et la belle langue en plus.
  3. Le futur, vu depuis 1908, est une pochade anarcho-socialiste comme il en paraissait alors : exacerbation des inégalités où quelques milliardaires actifs exploitent la grande majorité de prolétaires abrutis et dégénérés, jusqu’au grand bouleversement anarchiste des attentats et explosions (dues aux vapeurs de radium), permettant à deux néo bon sauvages (un homme efféminé et une maitresse femme) de reconstituer l’espèce. Autrement dit Sodome détruite par deux anges pour que Dieu impose son règne.

Le lecteur pourra aimer l’une ou l’autre des périodes, certains le futur, d’autre le passé, plus rares le contemporain 1908. L’auteur, vexé que sa Vie de Jeanne d’Arc parue au même moment soit éreintée par les critiques, s’est défoulé dans la satire des historiens et dans la morale de l’instruction publique. L’éditrice Pléiade a beau aligner des pages et des pages pour dire combien cela est beau et original, ça ne passe pas. L’absurdité du monde est moins démontrée que l’outrecuidance d’auteur qui veut prendre le lecteur pour dupe. C’était peut-être habile il y a un siècle mais l’œuvre a mal vieilli. Sauf parmi certains utopistes qui y voient une inspiration sociale, ou certains socialistes qui peuvent y retrouver le bonheur de la langue de bois.

Vous me direz : pourquoi lire ces œuvres inintéressantes, pourquoi se faire du mal ? Parce que connaître un auteur, c’est aller jusqu’au bout. L’œuvre en Pléiade est composée de 4 tomes, que je lis un à un. Rien ne m’obligera en revanche à relire ce qui ne m’a pas plu. Quant à vous, lecteur, vous en saurez un peu plus pour faire ce que vous voudrez.

Anatole France, L’île des pingouins, 1908, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, L’île des pingouins, 1908, éditeur CreateSpace Independent Publishing Platform (10 juillet 2013), 128 pages, €6.57, format Kindle Amazon Whispernet €0.00 (gratuit)

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Peter Robinson, Beau monstre

2001 Peter Robinson Beau monstre

Dix morts, pas mal pour un polar anglais. Avec ce qu’il faut de pédophilie, de prostitution, de drogue et autres agréments de la jeunesse déboussolée dans une société sans boussole. N’oublions pas que l’auteur, bien qu’Anglais d’origine, vit au Canada et qu’il a dû, comme toutes les Amériques, vivre assez mal les attentats du 11-Septembre. Le roman est paru cette année-là.

Il met donc en scène une « conne américaine » : la caricature d’artiste ‘qui fait confiance à ses sentiments’, femme battue et féministe, militante naïve des Causes Justes, et miss Catastrophe dans toute sa bêtise. Où les bonnes intentions bibliques pavent les enfers réels.

Car la vieille Europe n’est pas la neuve Amérique et la psychologie y connaît de ces profondeurs que n’atteindra jamais le pire tueur en série de là-bas. Que se passe-t-il lorsque vous avez été violée régulièrement enfant, de même que vos frères, sœurs et cousins, enfermée nue dans une cage à la cave (1er chapitre), et que vous rencontrez finalement le Violeur de Seacroft qui aime les séances « spéciales » ? Vous le saurez vers la fin… Le titre anglais, Aftermath, signifie justement les suites de quelque chose.

Pas facile d’enquêter sur les mœurs modernes dans ce pays à l’ancienne : « L’Angleterre était encore au Moyen Âge ne ce qui concernait le recours aux psychologues-conseils » p.120. Il n’empêche que Jenny, docteur en psychologie et toujours amoureuse du désormais commissaire Banks, est bien utile. Elle remonte à l’enfance des victimes et y découvre des choses. Banks peine à se séparer de son ex-femme Sandra, voit à peine ses enfants adultes et envolés, aime toujours autant le whisky Laphroaig et le petit chat sauvage des bois autour de sa fermette à qui il offre du lait à laper. Il hésite sexuellement entre Anne et Jenny, car la vie continue malgré les meurtres et la cinquantaine qui fatigue. Portrait de Banks par une spécialiste : « Il était indépendant, fort, réservé ; peut-être plus vulnérable qu’il ne voulait le paraître, mais ce n’était certainement pas le type à inspirer de la pitié ou à réveiller des instincts maternels » p.459. En bref, attachant, même pour un lecteur homme.

Si le livre a de la peine à démarrer, la construction initiale paraissant fort décousue, les pièces du puzzle se mettent en place à mesure, comme il se doit. Tout s’éclaire, de la cave la plus sombre aux ruelles obscures et aux séances sexuelles à la bougie, avant d’arriver ‘grâce à la police’, en pleine lumière.

Le tout découpé en chapitres haletants et en paragraphes qui présentent comme dans un film la vision de chaque protagoniste. Jusqu’au final assez peu moral (nous sommes en 2001 où les Justes ne gagnent plus guère…) mais efficace. La forme réussie d’un thriller, sur un thème qui fait frémir : tous les ingrédients d’un bon livre.

Peter Robinson, Beau monstre (Aftermath), 2001, Livre de Poche 2007, 539 pages, €7.22

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Stephen McAuley, Et qui va promener le chien ?

McCauley Et qui va promener le chien

Enseignant l’écriture à l’université de Cambridge, Massachusetts, l’auteur écrit aussi des romans. Stephen McCauley a publié en 1997 The man of the house, qui a été traduit en poche 10/18 sous ce titre heureux de : Et qui va promener le chien ? C’est bien en effet le chien qui apparaît comme le personnage central.

Ce chien est le symbole de chacun des personnages et il les relie, fragilement, entre eux. Ce « bâtard de 8 kg » (on aime la précision américaine), est recueilli sur une aire d’autoroute par une mère célibataire, accessoirement écrivain, Louise, et par son fils de 12 ans, Ben, qui n’a jamais connu son père. Le chien était attaché sous une table de pique-nique, laissé pour compte dans l’agitation des départs. C’est aussi le cas de chacun des protagonistes du roman : la vie va trop vite pour eux, ils se sentent largués. « Se sentent », pas « sont » – car chacun découvrira qu’il suffit de ne pas rêver d’une « autre » vie et de s’appliquer à vivre pleinement celle-ci pour trouver un apaisement très proche du bonheur.

Clyde, le narrateur, s’est lancé avec enthousiasme dans des études vaguement littéraires qui se sont enlisées en maîtrise, où il a tâté de tout avant de renoncer. Il donne de vague cours pour de vagues adultes à « l’Académie parallèle », tout un monde ! Mère morte, père égoïste, sœur hystérique peu sûre d’elle-même, Clyde se découvre homosexuel mais ne réussit à établir aucune liaison stable… sauf avec l’hétéro qui co-loue son appartement. Clyde est toujours à vouloir ce qui est justement hors de sa portée.

Ce colocataire, Marcus, est trop beau pour être vrai. En toute chose il a besoin de temps ; passif, il se laisse bercer. Il poursuit donc une thèse en psychologie sans jamais la rattraper depuis dix ans ; il poursuit le rêve d’un couple sans jamais se faire à l’idée du mariage ; il se découvre père de fait sans le savoir et sans se résoudre non plus à faire le point avec ce fils déjà adolescent tombé du ciel. Il vit toujours à côté.

A Boston, cité chic, ville universitaire de la côte est, Stephen McCauley donne à suivre un bon résumé des névroses de la société américaine. Le contraignant « tu dois » social se heurte à l’immaturité de la génération post-68 à l’égoïsme sacré. Velléitaire, bourré d’illusions sur sa personne et sur une existence « idéale » qui n’est jamais à portée, chacun est sa propre galaxie, entraînant dans son orbe divers personnages éphémères. Tous « font semblant », tant le milieu littéraire est laissé pour compte dans une société orientée d’abord vers la production et le commerce. Stephen McCauley a des phrases vengeresses, dont tout le plaisir vient de son acuité d’observation, sur cette société dont il mesure le vide.

Sur les cours pour adultes : « Un homme dont je n’avais jamais été capable de retenir le nom annonça qu’il était inscrit aux deux trimestres de « Transformations », le cours le plus recherché de l’école… » p.121

Sur la banlieue chic : « C’était un monde de vastes parkings reliés entre eux par des routes qui, pour cause d’engorgement de la circulation, ressemblaient souvent à de vastes parkings. Chaque motel chaque restaurant, chaque salon de coiffure pour chien, chaque salle, était le maillon d’une chaîne nationale, apportant à l’ensemble des lieux une atmosphère surréaliste, si bien qu’on avait l’impression d’être partout en général et nulle part en particulier. » p.132

Sur la sécurité des lotissements : « Tout le monde parlait de meurtriers qui s’introduisaient dans la résidence pour massacrer les habitants pendant leur sommeil. (…) Tandis que la communauté s’acharnait à se protéger de l’extérieur, plusieurs conflits domestiques avaient éclaté à l’intérieur, dégénérant en violences diverses, suicides et même, en une occasion, homicide. » p.298

Moins grinçants que Woody Allen mais tout aussi inadaptés, quêtant désespérément le « modèle » paternel ou autoritaire qui les recentrerait sur eux-mêmes, les zombies du roman sont, au demeurant, sympathiques. On ne s’ennuie jamais en leur compagnie même si, souvent, les « problèmes » dont ils se font une montagne apparaissent ridicules – rien qu’une bonne décision ne puisse effacer à l’instant. Mais cette décision, ils ne peuvent la prendre ; elle se prendra toute seule, par laisser-faire, car « il n’y a aucune question que le temps ne finisse par résoudre de lui-même », suivant l’adage bien connu des parlementaires de nos républiques monarchiques.

Voici une chronique de Boston moins savoureuse que celles de San Francisco, du célèbre Armistead Maupin, mais qui berce de sa petite musique, si pénétrante pour s’introduire dans une société qui parait proche – et qui est pourtant si loin de nous.

Stephen McCauley, Et qui va promener le chien ? 1997, 10/18 2004, 399 pages, €7.70

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Louise Michel, Mémoires

louise michel memoires

Décidément rien à retenir de cette autobiographie de l’institutrice communarde dont le nom fleurit pourtant sur les murs des écoles ou les plaques des rues, dans les municipalités de gauche. Aucune analyse politique, mais des mouvements d’humeur en forme de slogans ; aucun récit de l’intérieur de la Commune (cela fait partie d’un autre livre), mais quelques anecdotes et beaucoup d’anathèmes.

En 1886, l’éditeur donne le ton dans la préface qu’il fait au livre : surtout, lecteur, ne vous attendez pas à trouver ici la justification d’une turbulente et inquiétante virago au passé révolutionnaire, ces Mémoires cassent la légende, on découvre que Louise aimait beaucoup sa mère, ses amis et les petits oiseaux ; elle eut une enfance bourgeoise, une éducation à peine plus libre que la vôtre. – Rien de plus mesquin de la part de cet éditeur, rien de plus digne de Monsieur Prudhomme, que ce brevet hypocrite de bourgeoisie. On se demande pourquoi les éditions gauchistes La Découverte ont réédité en 1971 ce pensum.

Est-ce donc un livre commercial ? Vise-t-il à édulcorer l’image d’Épinal de la vierge rouge ? L’auteur s’étale sur son enfance, intercale ses poésies au fil des chapitres, fait du volume en revenant à la ligne à chaque phrase. Certes, les termes sont parfois violents, mais aucune explication autre que psychologique n’est donnée de l’engagement politique. Une seule remarque pourrait donner la clé du livre : « Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes » (I,11).

La passion de la justice serait-elle issue d’une révolte de la sensibilité ? Louise Michel reste bien une révolutionnaire romantique. Donc un feu de paille sentimental, un cri du cœur sans aucun lendemain.

Que retenir de ce livre aujourd’hui ? Une indignation contre l’injustice formulée avec style, un désir de fraternité sociale. Pas besoin d’en faire 300 pages.

Louise Michel, Mémoires, 1886, La Découverte 2002 fac-similé, 335 pages, €24.15

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Maxence Van der Meersch, Gens du nord

maxence van der meersch gens du nord

Le lecteur curieux des humains se plongera avec délices dans cette anthologie de romans chtis des années 30. Maxence Van Der Meersch, fils de comptable né à Roubaix et devenu avocat et écrivain, est né en 1907 et mort en 1951. Il est tombé dans l’oubli, malgré son prix Goncourt 1936 pour L’empreinte du dieu, une histoire de mariage, d’amour et de jalousie. Nous sommes dans le populaire, un Zola qui ne serait pas entomologiste mais plein d’empathie, un style littéraire repris depuis par Gilbert Cesbron, Louis Guilloux, Bernard Clavel et d’autres. Du réalisme pour l’édification, le vrai au travers de la réalité.

Les cinq romans ici repris parlent de contrebande de tabac dans ces confins de Flandres, entre la France et la Belgique ; des conséquences d’une grève ouvrière décidée par les syndicats sur les ménages ouvriers partagés entre la volonté de se battre et la misère de ne plus toucher de sous ; de la hantise du mariage socialement requis, de la jalousie et de l’amour ; de la pauvreté depuis l’enfance qui marque à jamais dans sa chair et ses mœurs. La hantise est le sexe, découvert très tôt brutalement, filles comme garçons troussés dès 12 ou 13 ans par les contremaîtres ; l’angoisse de « tomber » enceinte, d’être abandonnée à sa misère avec le bimbin à nourrir sans pouvoir travailler, de ne jamais pour voir « se ranger » dans le mariage pour avoir « fauté ». Les hommes ne pensant qu’à cauchier pour queutcher, coucher pour copuler comme on dit là-haut. L’autre hantise est l’argent qui peut tout, qui sait tout, pour qui on se compromet sans vergogne. La bourgeoisie, aux yeux de Van der Meersch, est coupable d’abandon, de rejeter pour se hausser du col, d’exploiter et de se croire tout permis. Tous les patrons ne sont pas pourris, il en existe de paternalistes, catholiques et traditionnels, mais souvent bien mal récompensés.

La fille pauvre, dernier roman en trilogie de l’auteur et largement autobiographique, comprend bien des longueurs et était déjà archaïque lors de sa parution, l’État-providence ayant pris la place du destin depuis la guerre, mais il ne sombre jamais dans le misérabilisme, malgré les tentations. Denise, c’est Gavroche femelle, dévouée aux autres, tout amour, une réincarnation du Christ sans le savoir. L’auteur a la morale teintée de christianisme, très fort dans le Nord. Adhérent aux idées de la gauche socialiste sur la misère ouvrière, rêvant d’utopie sociale, il n’est militant dans ses romans que par la réalité crue qu’il présente, pour laisser le lecteur juge.

Le plus intéressant pour nous, aujourd’hui, est sans conteste Invasion 14, qui conte Lille et sa région occupée par les Allemands de 1914 à 1918. L’année 2014 va probablement nous bassiner au travers des médias et des fonctionnaires de la culture pour « commémorer » la boucherie industrielle chauvine de 1914. C’est une autre vision, à ras de peuple, que nous offre Van der Meersch. Les vainqueurs sont arrivés fringants dans le Nord, ont pillé et réquisitionné sans vergogne, ont maté toute velléité de résistance. Et puis la guerre s’est installée, le front à une dizaine de kilomètres. Les soldats allemands revenaient à l’arrière s’y refaire, assommés d’obus, blessés, des horreurs plein les yeux. A la fin du conflit, d’autres, très jeunes allemands de 16 à 18 ans, montaient au front dans la terreur, blonds et roses, encore tendres et épris d’affection. Les Français ont agi selon leur tempérament, rendu célèbre par la guerre suivante : l’égoïsme, la délation, le trafic, la putasserie, la trahison. Il y eût, comme d’habitude, très peu de « résistants » – et souvent ignorés, anonymes.

maxence_van_der_meersch photo

Nous rencontrons les habituels fonctionnaires stupides, envoyant l’ordre d’évacuation par la poste et non par télégraphe, alors que l’armée ennemie est en marche forcée ; les sempiternels « élus » démagogues qui veulent se faire bien voir de tout le monde, surtout des plus forts ; les patrons réalistes donc collabos, d’autres arcboutés sur l’honneur et la résistance ; les ralliés de la dernière heure, collaborateurs et traîtres qui postulent à la Légion d’honneur dès la guerre terminée ; les ménagères de 50 ans qui font l’opinion, tour à tour hostiles aux Boches, puis coulantes avec les filles qui fraient, avant de se rengorger dans leur honneur sexuel quand tout est fini – et de tondre les filles ayant fauté, haïssant l’enfant né de l’ennemi.

L’auteur pointe le racisme déjà présent en 1914 parmi les Allemands : « il y mettait une sorte de chauvinisme, cet orgueil de race, cette fierté d’appartenir au sang germanique qu’on leur inculquait à tous depuis si longtemps » p.518. Ceux qui ont « découvert » l’obsession raciale nazie 30 ans plus tard sont vraiment des naïfs ! Ils avaient la volonté de ne surtout pas voir, le culte ancré du déni.

Il montre aussi la brutalisation engendrée par la guerre et les conditions d’existence occupée. « Il était d’ailleurs profondément changé depuis son retour ici. Il avait trop souffert. Il était aigri, amer. Il ne parlait guère, n’avait pas d’ami, n’aidait personne et ne demandait l’aide de personne (…) Il avait rejeté avec une espèce de fureur tout ce à quoi il avait cru. Il en était venu à un désespoir tranquille et muet. Il avait trop vu la réalité de l’existence, les forts opprimant les faibles, les injustes triomphant, une universelle férocité chez les Français comme chez l’ennemi, l’envie, les haines, les égoïsmes d’un troupeau de misérables qui n’arrivaient pas même à s’aimer, à se secourir l’un l’autre » p.548.

Une suite datée, située, mais bien écrite, dans un français très pur. Qui s’intéresse aux autres et pas à son nombril comme les parutions d’aujourd’hui.

Maxence Van der Meersch, Gens du nord (La maison dans la dune 1932, Quand les sirènes se taisent 1933, Invasion 14 1935, L’empreinte du dieu 1936, La fille pauvre 1934-1955), édition et préface Jacques Duquesne, Omnibus 2010, 1221 pages, €24.70

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Yukio Mishima, Le tumulte des flots

yukio mishima le tumulte des flots

Le premier mot qui me vient aux lèvres à la lecture de Mishima est « sobriété ». Point de lyrisme qui ne soit fermement ancré dans la réalité, usage de la litote pour dépeindre les sentiments humains, transfert sur le paysage des états d’âme des personnages. Ce procédé les rend familiers, puissants, avec cette touche d’infini et d’éternité qui est le propre du génie.

Le récit en lui-même est simple : l’amour de deux jeunes gens sur une île de l’archipel du Japon. Le garçon, Shinji, est pauvre ; la fille, Hatsue, est riche. Tous deux sont purs et se plaisent. Ils sont comme deux mains qui se joignent, aussi clairs et fermes. Ils n’ont pas 18 ans.

Leur pouvoir, c’est leur force en eux. Avec elle, ils triompheront. Les obstacles ne manquent pas : la position sociale, l’argent, la jalousie. Ils souffriront mais, quelque part au fond d’eux, reste un domaine préservé où l’espoir a racine. « Ce qui est juste, un jour, triomphera », dit sereinement le patron pêcheur du garçon. Ce qui est juste est l’énergie qui veut. Elle surmontera tout ce qui se mettra en travers de son chemin. Le père de Hatsue dira à la fin du livre, avant d’accorder sa fille au jeune homme : « ce qui compte dans l’homme, c’est l’énergie ».

Mishima en nietzschéen décèle cette énergie vitale de l’adolescence, que l’on ignore souvent soi mais que l’on découvre sous le regard d’une fille parce qu’on l’aime. Elle est « une sensation puissante d’ivresse » qui donne « le sentiment d’un bonheur pur ». Volonté de puissance, élan vital, chant des hormones, appelons-là comme on veut. Cette énergie donne volonté « avec la simplicité d’un enfant ».

Yukio Mishima, Le tumulte des flots, 1954, Folio 1978, 243 pages, €5.70

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Peter Robinson, L’amie du diable

2007 Peter Robinson L amie du diable

Avec Peter Robinson, nous sommes toujours dans le Yorkshire, patrie du pudding qui va avec le rôti bouilli du dimanche. La petite ville d’Eastvale s’assoupit entre son château médiéval, son quartier bobo et ses immeubles populaires agités. Il n’y a pas grand-chose à faire dans une petite ville anglaise. Donc, le samedi soir, les pubs sont pleins. Chacun, de 16 à 78 ans s’y alcoolise à plaisir (en cachant son âge à 16 ans, « tout le monde l’a fait »).

C’est ainsi qu’une fille émancipée, qui adore s’exhiber à moitié nue entre jupe mini et haut très décolleté, décide alors qu’elle a bien bu, d’aller « pisser » (c’est le terme dru qu’elle emploie) dans la ruelle. Elle n’y rencontre pas l’opinel de Renaud, mais bien pire… Dans la journée, c’est une autre femme, malade tétraplégique, qui a été sortie de sa maison médicalisée et emmenée « en promenade ». Elle finira égorgée en haut de la falaise.

Finalement, Eastvale n’est pas si calme. Y rôdent les souvenir des tueurs en série qui adoraient taillader longuement les seins et les pubis après le viol, avant d’enterrer vivantes les victimes à la cave. C’était dans un précédent roman, ce qui aide l’auteur quand son imagination faiblit.

Mais l’essentiel du plaisir de lecture n’est pas là. Peter Robinson est bien originaire du Yorkshire mais cela fait belle lurette qu’il n’y réside plus. Il est au Canada, ce qui permet à son imagination de prendre son essor sans les barrières de la triste réalité. Ce qu’on aime, dans ses écrits, est l’ambiance humaine. Ses flics ont les travers des autres : une enfance difficile, une paternité mouvementée, des amours impossibles.

C’est le cas de l’inspecteur Banks, de l’inspectrice Annie, comme du major Templeton et de la constable Winsome. Ils vivent leur vie durant l’enquête, malgré les horreurs du métier. Chacun ses qualités et ses défauts. Banks adore le vieux whisky et les musiques des années 60. Annie se fait un petit jeune alors qu’elle est bourrée et se retrouve piégée par des photos de portable qui peuvent se retrouver sur fesses-bouc ou YouTube. Templeton est raide devant Winsome, la Noire sexy de Jamaïque, mais celle-ci n’aime pas son genre rentre-dedans. Jusqu’à la commissaire Gervaise qui se met à faire de l’humour salace devant une bière !

En bref, on ne s’ennuie jamais à suivre les personnages et cela fait avaler les 500 pages comme rien. Car il se passe des choses lorsque l’enquête progresse. Les apparences ne sont jamais ce qu’elles ont l’air et enquêter reste aussi passionnant que fastidieux. Pas de dimanche pour les flics, pas de sursis pour les truands. Où le sperme et l’alcool se marient au tabac et au rock pour enfumer le lecteur. Je ne sais combien de pintes, de verres de vin et de godets de whisky sont éclusés dans ce roman, mais il donne soif !

Tout se mettra miraculeusement en place sur la fin, in extremis, et ce ne sera pas beau à voir. Il y a un ton d’observateur désabusé de la condition humaine chez Peter Robinson. Et la petite musique des bonheurs immédiats, profondément humains, à prendre avec reconnaissance quand ils surviennent. Toutes ces petites humanités frustrées, névrosées, mal épanouies… Entre le brouillard et les labyrinthes antiques à la Jack l’Éventreur, l’Angleterre reste bien en elle-même telle que l’éternité la change.

Beauté fatale

Reste Sophia. Ah, Sophia ! « Les conversations se tarirent, les hommes restèrent bouche bée tandis que les femmes se raidissaien» (p.335). C’est curieux, j’aurais écrit l’inverse – mais c’est l’humour anglais. « Ses cheveux bruns étaient lâchement attachés sur sa longue nuque, sa peau olivâtre était lisse et sans défaut. Elle portait un haut vert jade juste assez décolleté pour révéler la promesse d’un buste parfait sans indécence, et un médaillon pendu au bout d’une fine chaîne en argent à son cou qu’elle effleurait de temps en temps du pouce ou de l’index. Ses lèvres étaient pulpeuses et ses yeux, les plus enjôleurs du monde » (p.339). C’est tellement bien dit qu’il faut s’arrêter là. Qui voudra en savoir plus lira ce livre. Il le savourera.

Peter Robinson, L’amie du diable (Friend of the Devil), 2007, Livre de poche, 503 pages, €7.22

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Stoïcisme

J’avais encore 15 ans lorsque je découvris le stoïcisme, en classe de seconde. Je me souviens que cette philosophie nous avait alors enthousiasmés, filles et garçons. Était-ce sa parenté avec la morale chrétienne dont tant d’entre nous étaient nourris ? Était-ce cette fierté tranquille devant l’adversité, et surtout face à tous ceux qui veulent asservir les hommes ? Était-ce l’ascétisme et les difficultés du chemin proposé par ces maîtres antiques qui venaient toucher en nous une passion adolescente de pureté et de dureté ? Toujours est-il que nous en avons discuté passionnément, avec tout le sérieux d’une pensée qui s’éveille, et l’avidité de qui fait l’inventaire d’un trésor. L’envie m’a pris de relire Marc-Aurèle, Épictète et autres textes stoïciens. J’ai retrouvé, par bouffées, le souffle de mes 15 ans. Pour moi, la philosophie stoïcienne restera toujours jeune.

Pour les stoïciens, la philosophie est analogue à un champ dont la logique est la clôture, la physique la terre et la morale le fruit. Ils la comparent également à un animal dont les os et les nerfs sont l’art de penser, la chair est la morale et l’âme la physique. La connaissance de la nature par la logique, ou art de raisonner, fonde la morale.

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La logique

La primauté revient aux sens, qui saisissent les sensations. Le choc des représentations sur l’esprit humain modifie la tension de l’âme. Si le choc provient d’un objet réel, s’établit une tension entre le sujet et l’objet : telle est la compréhension, art de prendre par l’esprit comme si l’on prenait à la main. Cette représentation compréhensive n’est ni bonne ni mauvaise. Elle ne le devient que par l’assentiment de la raison, qui créera la science appelée aussi compréhension ferme et assurée. La science porte sur des événements et non sur des concepts. Ces derniers naissent dans l’abstrait, de l’imagination ; ils ne sont pas une représentation mais un mouvement vain de l’âme. La confrontation de la sensation à la raison, qui fonde la connaissance, a pour but de mettre en harmonie l’expérience intérieure et l’expérience qu’on a de l’extérieur. La connaissance est une reconnaissance où la raison découvre sa parenté avec la nature environnante.

D’où l’importance donnée à la dialectique, art de raisonner qui fait saisir le difficile à l’aide du simple, et qui enchaîne les propositions selon les lois du langage. Raisonner justement, c’est à la fois être vertueux (agir en harmonie avec le divin) et découvrir le vrai (mesurer l’harmonie du divin). En découvrant sa fonction intelligente, l’homme découvre le bien-fondé du raisonnement : la mise en ordre des événements et des mots est analogue à la mise en ordre du monde par le destin. L’âme découvre ainsi qu’elle est une part de l’énergie qui meut l’univers.

La logique n’est pas un outil, mais en elle-même une vertu. Elle est la méthode qui permet de ne pas donner son adhésion au faux et trouve donc sa fin en elle-même.

La physique ou science de la nature

Le monde est un vivant animé. Il est formé de deux principes : l’un passif – la matière formée des quatre éléments qui composent tout ce qui existe et en lesquels tout se résout ; l’autre actif – la raison qui agit dans la matière et qui l’ordonne. Cette raison peut être appelée Dieu, qui est un ordre de la matière, une cause première et un architecte qui harmonise tous les biens et tous les maux dans la grande unité. Qualité inséparable de la matière, Dieu est répandu à travers l’univers entier « comme le miel à travers les rayons » (Tertullien). Sa volonté est la Providence, sagesse supérieure qui fait mouvoir les choses. Les lois du mouvement, dans la matière comme dans le monde, sont le destin (nœud de causes que nul ne peut dénouer) et la force qui anime la sympathie universelle dans la durée. La substance totale de l’univers est une : « tout est dans tout » (Sénèque). Une goutte de vin versée dans la mer, disait Chrysippe, se mêlera à tout l’océan et s’étendra au monde entier. Cette sympathie des choses exprime la présence du divin à travers l’univers. L’homme, part de l’univers et part du souffle divin qui l’anime, est citoyen du monde.

La morale

La logique qui permet de découvrir le vrai, et la physique qui est connaissance de la nature et de l’intelligence divine, fondent la morale.

La raison humaine est à la fois partie maîtresse qui commande les sens de chaque individu, et part de l’esprit divin universel. Elle permet donc de connaître le principe directeur de la nature et de distinguer s’il y a accord entre la nature de l’homme et celle de l’univers. La raison permet de saisir le dessein de Dieu « pour gouverner toutes choses avec justice » (Stobée). L’homme peut ainsi comprendre que tout dans le monde est la cause coopérante de tout, ce qui se produit est toujours un enchaînement harmonieusement réglé. Rien ne sert de s’insurger contre l’ordre du destin. L’homme fait partie de la nature et doit conformer son action à la nature.

Seules les choses qui dépendent de nous sont libres. Le reste est la providence, qui arrive avec justice, suivant la loi divine infuse dans l’univers. Éclairé par la raison, le sage acquiesce aux événements du monde sur lesquels il n’a pas prise. Ainsi est-il roi, car « la royauté est un pouvoir qui n’a pas de comptes à rendre, ce qui n’appartient qu’aux seuls sages » (Diogène Laërce).

La seule morale est donc de vivre selon la raison, ce qui veut dire vivre selon la nature, en harmonie avec la volonté suprême qui organise le tout. Le bien est alors ce qui est utile, car l’utile concourt à organiser la nature suivant l’ordre divin. L’homme distingue le bien par la connaissance, puis choisit de s’y conformer parce qu’il sait que ce qui est bien est conforme à la nature. Les vertus, les réflexions, la justice, le courage, la sagesse, sont des biens. Les maux sont le contraire. Mais ce qui n’est ni utile ni inutile, et dont on peut se servir pour le bien et le mal, est indifférent : ainsi la vie ou la mort, la santé ou la maladie, le plaisir ou la douleur, la beauté ou la honte, la force ou la faiblesse, la richesse ou la pauvreté, la gloire ou l’obscurité, la noblesse ou la basse naissance.

Le bonheur se recherche, il n’est pas donné. Il est de vivre en harmonie avec soi, donc en sympathie avec l’univers et avec l’être qui l’anime. La pratique de la vertu s’accompagne de joie, car la vertu est une perfection en commun, un accord avec le tout. Au contraire, la pratique du vice est source de chagrin car l’harmonie est rompue, l’irrationnel et la démesure font naître passions et désirs qui tourmentent.

Certes, le mal est nécessaire à la beauté du monde, il fait ressortir par contraste l’harmonie du bien. Tout mouvement s’accompagne de rupture de l’équilibre, ce qui engendre souffrance durant la transition vers un nouvel équilibre. Le mal n’est pas un péché absolu mais une erreur due au déséquilibre, à la démesure, à la disharmonie, à l’imprudence. Le sage ne supprime pas les désirs, il les contrôle par la raison. Sa volonté n’est pas froide et calculatrice, mais fondée sur le désir et la passion ; encore faut-il que la mesure l’emporte sur l’excès, et que l’irrationnel soit dompté par la raison. Le but est la sagesse comme maîtrise de soi et conscience autant de ses propres possibilités que de ses limites. La science est le départ d’une adhésion consentie : non pas une connaissance pour dominer, mais un savoir pour être conscient.

Se connaître – tel est encore une fois le maître mot.

Aujourd’hui, nous savons à peine ce qu’est la sagesse. Nous savons encore moins ce qu’est la mesure. Quant à la « raison », elle est presque devenue hors mesure, une passion qui s’emballe, un orgueil scientiste, un déséquilibre ravageur des instincts. La raison positiviste n’est pas la raison stoïcienne. Il y a amputation, dessèchement, car le positivisme agit sur des concepts et non sur des événements. La raison y est entendement qui tourne à vide, connaître pour connaître, vendre pour vendre, travailler pour travailler, baiser pour baiser.  La raison n’est plus méthode de vertu ni recherche de l’harmonie entre les hommes et avec le monde.

Ce qui me plaît le plus dans la philosophie stoïcienne est justement ce lien profond entre la connaissance, l’action et la passion, entre la science, la spéculation et l’éthique. Le stoïcien veut savoir pour vivre moins follement, et non vivre pour savoir sans autre but. Il veut percer le secret des choses pour conformer ses actions à l’ordre universel. Même si cet ordre n’existe pas aussi rigoureusement que les sages l’ont dit, même si la « divinité » qui ordonne le monde n’est peut-être qu’illusion.

Les Stoïciens, Gallimard Pléiade 1962, direction Pierre-Maxime Schuhl, 1432 pages, €57.00

Les Stoïciens – anthologie, collection Tel Gallimard 1997, tome 1, 668 pages, €13.02 / tome 2, 826 pages, €14.73

Les Stoïciens – textes choisis par Jean Brun, PUF, 182 pages, €11.40

Jean-Baptiste Gourinat, Le stoïcisme, PUF collection Que sais-je ? 2011, 128 pages, €8.55

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Ian McEwan, Sur la plage de Chesil

ian mcewan sur la plage de chesilSe marier était obligé au début des années 60 pour avoir des relations sexuelles autorisées. Donc on se marie – sans savoir à quoi on s’expose, même s’il est dit qu’on se donne « corps et âme » par le pasteur et « pour le meilleur comme pour le pire » par le maire. Edward et Florence s’aiment, incontestablement : mais l’amour suffit-il à construire un « mariage » ?

Manifestement non. Le roman s’ouvre sur une plage du Dorset, avant la nuit de noce. Edward, jeune historien qui va peut-être se lancer dans les affaires et Florence, violoniste de quatuor très sensible à Beethoven et Mozart, chipotent leurs assiettes de melon cerise confite et de rôti de bœuf sauce brune. Ils appréhendent. C’est pour eux la première fois, malgré leur vingtaine entamée.

Très vite, avec des retours en arrière, le lecteur apprend que l’amour reste éthéré pour la fille, tandis qu’il est surtout physique pour le garçon. Incompatibilité de désirs… Inhibition, répulsion, émotions vont gâcher le plaisir. La nuit n’aura pas lieu et le mariage sera « dissout pour non consommation ». Le simple contact du sperme a rendu hystérique Florence, tandis que le simple contact de la main de sa femme sur ses couilles a fait gicler Edward. S’aimer serait donc une affaire de peau ?

McEwan se met dans le rôle de ses personnages, il leur offre tour à tour la parole, pénètre en eux pour les comprendre. Il distille avec art l’ambigüité de ces années 60 encore victorienne, expliquant l’explosion 1968 de sexe et de tout-est-permis. William Boyd avait déjà abordé la nuit de noce des victoriens coincés, mais sur quelques pages ; Ian McEwan en fait tout un roman. Cette société pudibonde était mortifère. « Qu’est-ce qui les arrêtait donc ? Leur personnalité et leur passé, leur ignorance et leur peur, leur timidité, leur pruderie, leur manque d’aisance, d’expérience ou de naturel, vestiges des interdits religieux, leur anglicité, leur classe sociale, et même le poids de l’Histoire. Trois fois rien » p.108. McEwan sait garder son humour en pointant les tares de son peuple.

Ni Edward ni Florence, nés trop tôt, ne profiteront des années de baise, vingt ans après les années de braise. Ils resteront chacun solitaires, leur amour enfoui mais intact, le sexe impossible. « C’était encore l’époque – elle se terminerait vers la fin de cette illustre décennie – où le fait d’être jeune représentait un handicap social, une preuve d’insignifiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède » p.14.

Ne rions pas trop : cette époque revient au grand galop avec le vieillissement général et la crispation sur les religions. Si même les gais & lesbiens veulent le mariage, c’est que leur jeunesse (insouciante, volage, sensuelle) s’est enfuie ; ils désirent désormais la sécurité comme de petits vieux. La Florence du roman était frigide mais pas barjot ; nous conjuguons aujourd’hui les deux…

Ian McEwan, Sur la plage de Chesil (On Chesil Beach), 2007, Folio 2012, 181 pages, €6.18

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Claude Arnaud, Qu’as-tu fait de tes frères ?

claude arnaud qu as tu fait de tes freres

Né en 1955, l’auteur est né bourgeois d’un père jurassien sévère et d’une mère corse philosophe. Cadet d’une fratrie de trois, plus tard de quatre, il vit Mai 1968 à 12 ans dans Paris, puis passe son adolescence attardée de 17 à 22 ans à coucher alternativement avec filles et garçons, dans le gai bordel de l’interdit d’interdire. Il squatte et s’incruste sans horaire, vivant au jour le jour pour échapper au « système », militant inlassable du gauchisme hédoniste rêvant sous les pavés la plage. Rare est la littérature sur ces années 1970 et c’est avec intérêt que la génération qui l’a vécue jeune va le lire. Rare est l’analyse de la dissolution d’une société trop rigide par les mœurs par la subversion sans complot de sa jeunesse citadine. La France a été plus touchée que d’autres ; elle en garde plus que d’autres les traces, comme on le constate dans l’infantilisme politique, la croyance sans critique et le superficiel émotionnel de qui a manqué d’apprendre la parole.

Ce livre est intitulé « roman » et transfigure un récit autobiographique. Ses deux frères aînés ont disparu. Le premier, Pierre, devenu dément, s’est suicidé ; le second, Philippe, s’est noyé en Corse alors qu’il commençait à se désinhiber, accident ou mort volontaire. Reste Jérôme, le benjamin de neuf ans plus jeune et lui, Claude, aujourd’hui approchant la soixantaine. Le père, ancien officier marinier qui s’est reconverti dans l’industrie pour élever ses enfants, fut le plus désorienté par l’explosion des valeurs et des cadres sociaux. Tout son univers moral, culturel et citoyen s’est brutalement écroulé ; tous ses fils, successivement, se sont rebellés, leur programmation naturelle à contester le père s’amplifiant par l’époque.

La « folie » de l’aîné vient peut-être de là, de n’avoir pas su exister autrement que comme un clone du papa alors que la révolution exigeait la mue. L’homosexualité du second vient peut-être de là, hanté d’interdits qui exacerbent son désir sans jamais lui faire réaliser. Protégé par ses aînés, Clodion le chevelu, comme on l’appelait enfant du fait de ses boucles brunes, est resté plastique, imitant les grands puis ses pairs, isolé du père et quittant sa mère, atteinte de leucémie, de plus en plus indifférente.

L’enfance est heureuse en fratrie, cousinade et sensualité des vacances corses dans la famille Zuccharelli (dont son oncle Émile est maire de Bastia). L’aîné Pierre est le modèle musclé du cadet, le fils préféré du père, le garçon énergique rêvé : « Une discipline de Romain dans un corps d’Athénien, une foi chrétienne exaltée par la culture laïque de la République : Mens sana in corpore sano » p.16. Pierre a sauvé Claude de la noyade dans une piscine lorsqu’il était enfant.

Mais c’est Philippe, le second, qui est le plus proche de l’auteur. Insolent, solaire, séducteur, Philippe désire son petit frère mais ne le touchera pas avant ses 21 ans. « Il aime, depuis nos premières colonies de vacances, se glisser dans le lit de garçons assoupis et les réveiller en les faisant jouir » p.344. Jolie formule. Il faut dire que, dans les années 50 et 60, les classes n’étaient toujours pas mixtes dans les collèges bordant Paris vers l’ouest. « Le sexe m’est une menace », fait dire l’adulte au préado de 12 ans.

Si ses aînés lisent Montherlant et Malraux, lui préfère Koestler, Vian et Steinbeck. En sixième, j’en suis un peu étonné, étant du même âge que lui et fort lecteur, n’ayant abordé Koestler que vers 14 ans – mais nous sommes dans le roman. Il avoue quand même dévorer les récits de la Seconde guerre mondiale, résistance, espionnage, commandos, fort à la mode en ces années sans télé. Mais qu’il écoute Beatles, Rolling Stones et Françoise Hardy ne m’étonne pas. Qu’il n’aime pas Cloclo – Claude François – ne m’étonne pas non plus : l’histrion à paillettes était tellement dans le vent des années Giscard qu’il a très mal vieilli.

A la lisière de Boulogne, dans le grand immeuble bourgeois silencieux du n°35 qu’il habite, le jeune garçon s’ennuie. Il trouve la vie des Choses à la Perec absurde et les relations sociales une suite de rôles endossés provisoirement. Il joue la comédie devant les amies de sa mère, à servir le thé ; ou devant ses frères, à leur faire la cuisine. Il se rêve en cousin Stéphane, rude Corse de son âge, passant tout l’été torse nu, jambes nues et en sandales comme un scout de Joubert, grimpant aux arbres et abattant des merles pour les manger en pâté. Lui est plutôt passif, accommodant, avec un côté féminin – reconstitue-t-il adulte. Car ce n’est pas l’enfant qui parle, mais l’adulte tard venu, n’étant sorti de son adolescence immature que vers 35 ans. Il ne faut donc pas prendre au pied de la lettre ses reconstructions.

Les années suivant Mai 68 lui permettront de goûter à tout sans jamais s’investir, passant du trotskisme militant à 15 ans avec Thierry Jonquet à la Gauche prolétarienne de Benny Lévy (alias Pierre Victor) qui officie en conspirateur dans les sous-sols de Normale Sup, puis au LSD en Auvergne, à Félix Guattari (dont il baise à 19 ans la femme), ensuite aux amphétamines avant Lacan, Barthes, Hervé Guibert qu’il dévore des yeux, et Frédéric Mitterrand dont il squatte plusieurs mois l’appartement, enfin Hélène Cixous dont il suit le séminaire. Ce naming des années 2000 est un peu agaçant car il ne recouvre aucune histoire mais le simple fait de côtoyer passivement des célébrités. « Mes airs androgynes attiraient les deux sexes », avoue-t-il p.255. Désolé pour l’auteur, mais cet être changeant qui prendra plusieurs surnoms, de Clodion le chevelu enfant à Bastien militant trotskiste puis Arnulf, maoïste hédoniste, n’est pas le plus intéressant du roman. Son identité de caméléon est trop changeante pour qu’on s’y attache. Mais l’époque vit en lui et c’est elle qui reste, pas l’inconsistant du genre homo.

« Aussi fragile que dur, ingrat et immature, il a tous les travers de cette bohème à qui la figure sacralisée de Rimbaud servait encore de caution. Il refuse de se fixer un but, sinon en creux, vit en parasite par rejet intégriste de toute forme d’exploitation » p.369. La vie était certes moins morne qu’aujourd’hui, mais moins menacée aussi ; à la génération trop nombreuse du baby-boom, tout semblait possible, jusqu’à l’excès. « Jouis et fait jouir, sans faire de mal à personne », est la maxime de Chamfort que l’auteur affectionne, révélatrice de ces années-là. Il écrira adulte son premier livre sur cet auteur. L’adolescent en révolte des années de révolte « ne veut pas prendre sa place dans une société fondée sur l’injustice, la compétition et le refoulement. La famille même lui déplaît avec sa façon mesquine de vivre sur soi, d’exclure de ses préoccupations affectives le monde extérieur » p.157.

C’est pourtant ce « modèle » archaïque qui revient en force dans les vieux jours des mêmes…

Claude Arnaud a fini par suivre des études de lettres à Vincennes (fac sans bac), puis passé les concours des IPES pour devenir prof, bien au chaud sans risque de chômage et retraite assurée dans le fonctionnariat du vieux monde, mandarin imposant son savoir en chaire aux enfants disciplinés du système. L’injustice continue de régner, comme éternellement en toute société, même la plus égalitaire ; l’égalitarisme exacerbé ne suscite-t-il même pas, en réaction, cet individualiste exacerbé qu’est le Moi-je du paraître narcissique d’aujourd’hui ? Individualisme qui reconstitue aussitôt l’inégalité pour se poser et exister hors du Collectif tant à la mode des années 68-80.

Quant à la famille, ce sont aujourd’hui les plus déviants du modèle « bourgeois » qui revendiquent haut et fort leur « droit » à se marier, adopter et bâtir un « foyer » sanctionné par Monsieur le maire ! La société Mai 68 marche sur la tête, mais les mêmes qui l’ont lancée restent contents d’eux, toujours aussi inconséquents.

C’est l’intérêt de ce roman des années folles que de remettre les pendules à l’heure. Elles ont été vécues plus ou moins fort selon l’éloignement de Paris par la génération qui arrive à l’âge de la retraite. Des trois jeunes garçons torse nu de la couverture, un seul survit, le plus jeune, l’auteur. Il livre ici, bien écrite, sa confession d’un enfant du siècle.

Claude Arnaud, Qu’as-tu fait de tes frères ? 2010, prix Jean-Jacques Rousseau 2011, Livre de poche 2012, 381 pages, €6.74

Le site de Claude Arnaud

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Maître Kong dit Confucius

Etiemble Confucius

Il y a un demi-siècle Etiemble, professeur de chinois, écrivain et traducteur, commit un livre sur Confucius, réédité en 1985 en Folio. De l’homme, on sait peu de choses sinon que les Jésuites en Chine latinisèrent son nom de Kong Fuziu en « Confucius ». Il a vraiment existé mais n’est pas l’auteur de toutes les œuvres qu’on lui attribue. Il est né autour de 551 avant notre ère et mort à peu près vers – 479. Moraliste à la manière de Montaigne son successeur de 2000 ans plus tard sans le connaître, il a pensé une période semblable aux guerres de religions françaises. Car de – 591 à la fin officielle des Tcheou au 3ème siècle avant, la Chine n’a connu que des conflits entre chefferies. Sage et non prophète, Confucius est l’auteur d’essais que l’on connaît sous le titre d’Entretiens familiers.

Dans la Chine de cette époque, on ne pouvait être que noble ou esclave. Les nobles sans terres, amenuisées par les partages successifs, ne pouvaient que se faire lettrés et conseiller les princes. Confucius fut l’un des derniers et le plus flamboyant de cette lignée de clercs. De bonne naissance mais pauvre et orphelin, il n’avait que 17 ans lorsqu’un grand officier sur le point de mourir l’institua maître de son fils. « On le chargea de l’intendance, dès lors les comptes furent exacts. On le chargea du bétail, dès lors le cheptel prospéra » p.64. Car l’essentiel, pour Kong, est la vertu.

Certes, les hommes n’en sont pas remplis mais « les oiseaux et les bêtes sauvages, nous ne pouvons nous associer à eux ni vivre en leur compagnie. Si je ne fréquente pas les hommes tels qu’ils sont, avec qui frayer ? » p.65. La base est de bien définir les mots du discours, pour bien comprendre et bien être compris. En effet, « dénominations incorrectes, discours incohérents ; discours incohérents, affaires compromises ; affaires compromises, rites et musique en friche, punitions et châtiments inadéquats (…) le peuple ne sait plus sur quel pied danser, ni que faire de ses dix doigts » p.69. Nos politiciens pourraient utilement s’inspirer de ces conseils de bons sens lorsqu’ils prononcent leurs discours ou qu’ils élaborent la loi. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. De plus, si l’on se dit « souverain », « ministre », « père », ce sont autant de noms qui engagent comme la noblesse oblige. Il n’y a de vertu que dans la droiture de l’intention et la pureté du cœur. Cela se manifeste par la civilité, le premier des rites, qui est respect pour autrui autant que pour soi-même.

L’homme n’est pas un être idéal mais un naturel que l’on éduque par l’exemple plus que par les conseils. Le recours aux anciens permet de tourner les croyances et les manies, mais c’est bien l’homme présent qui doit réfléchir par lui-même et agir. « Parce que je suis maître de moi, je suis maître de l’univers, ou digne de le devenir. Qui veut gouverner doit d’abord se gouverner ». Car tel est la sagesse : on ne change pas le monde par décret, non plus que le peuple, ni les comportements. On ne peut commencer que par ce qui est à notre portée. En premier par soi-même (ce pourquoi François Hollande a entrepris un régime amaigrissant avant les élections). Seul le maintien d’une bonne santé, puis l’exemple de la vertu permettront, de proche en proche, de changer comportements, hommes et monde. Tout le reste n’est qu’utopie dans son sens maléfique d’idéal inaccessible, donc d’alibi pour – surtout – ne rien faire. Si nos « alter » en politique veulent changer quoi que ce soit, ils doivent commencer par comprendre le monde, puis eux-mêmes, enfin donner l’exemple. La première vertu est de donner un modèle. Par sa réussite « exemplaire », les convictions se feront et le monde pourra suivre. Ce n’est pas l’inverse qui est vrai.

Confucius médaille

Ne jamais désespérer de l’homme, dit Confucius, mais aimer comme haïr avec discernement. Point de juste milieu mais le « milieu juste », tel la flèche tirée au centre de la cible et pas à côté. Pour cela respecter, écouter, étudier avant de dire et d’agir. « L’homme de qualité n’est pas un spécialiste » p.107 Mais il est amateur de tout et il s’enquiert. L’homme vulgaire ne pense qu’à son bien-être et à son intérêt, tandis que celui qui aspire à l’équité s’ennoblit. Sa récompense est la paix du cœur et de l’esprit en voyant se diffuser la justice et le bonheur qui va avec autour de lui. Pas besoin de dieux pour injonction ou pour sanction, l’homme suffit qui est semblable à nous, un frère.

« Tout passe comme cette eau ; rien ne s’arrête, ni jour, ni nuit » p.115 – et l’homme de qualité imite ce mouvement, cette fluidité de l’intelligence (qui est faculté d’adaptation) dans le changement incessant des choses (qu’on ne peut immobiliser). L’homme de qualité vit dans le temps, avec son temps, sans regretter un mythique âge d’or ni se consoler dans un quelconque avenir radieux. Ce qu’il faut changer est ici et maintenant, avec les hommes tels qu’ils sont et les rapports de force présents. Pour guide, le sage a la « raison raisonnable et non point rationaliste, et nullement ratiocinante » p.129 : point de technocratie ni de foi aveugle dans le seul « calculable », point de coupage de cheveux en quatre idéologique pour noyer le poisson. La justice exige le bon sens, la voie juste, un regard étendu et l’écoute de tous, même si la décision est une. Dialectiquement, elle se situe « après ».

Confucius entretiens

« Les anciens, qui désiraient que la terre entière resplendit de la resplendissante vertu, commençaient par bien gouverner leur principauté.

« Comme ils désiraient bien gouverner leur principauté, ils commençaient par mettre en ordre leur famille. Comme ils désiraient mettre en ordre leur famille, ils commençaient par se perfectionner eux-mêmes.

« Comme ils désiraient se perfectionner eux-mêmes, ils commençaient par régler leur cœur.

« Comme ils désiraient régler leur cœur, ils commençaient par purifier leurs intentions.

« Comme ils désiraient purifier leurs intentions, ils commençaient par étendre leur savoir » p.137.

Tout maître Kong est là – et tout est dit. Il sert de grand exemple aux Chinois d’aujourd’hui. Et les vaniteux intellos et politiciens français pourraient en tirer des leçons d’humilité au lieu de donner des leçons de socialisme et de démocratie au monde entier.

Etiemble, Confucius, Folio essais, 1986, 320 pages, €3.49

Confucius, Entretiens, Folio2€, 2005, 144 pages, €1.90

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Albert Cohen, Belle du seigneur

albert cohen belle du seigneur folio

Un gros livre sur l’amour, torrentueux, exubérant, plus de mille pages en petits caractères ; des phrases qui vont, se répètent, s’étirent, se reprennent ; des monologues ininterrompus de quinze pages pleines, sans une virgule ni un point, comme une pensée qui file et saute. Voici un maître ouvrage : monstrueux, truculent et riche.

Ce fleuve de mots raconte une histoire éternelle, celle d’un homme et d’une femme. Ils sont beaux, riches, intelligents, passionnés, ils s’aiment absolument, indiscutablement. Jusqu’à ce que les années, la société, l’usure, les mène à se haïr. La fin est inévitable et comme un soulagement, unique porte au fond de l’impasse.

Albert Cohen écrit tout un roman d’amour pour démontrer que l’amour n’existe pas. Du moins l’amour idéalisé des romantiques, l’Hâmour de Flaubert et celui des midinettes, l’amour qui court encore les chansons et les téléfilms, l’amour ado qui confond le sexuel avec le fusionnel dans une éternité de pâmoison… Albert Cohen dénonce le faux amour, celui qu’on croit le seul.

Dans la société européenne d’entre-deux guerres, dans le milieu bourgeois riche de Genève, parmi les diplomates policés de la Société des Nations, un être ne peut aimer un autre être. Mariages et adultères ne sont pas conséquences de « l’amour » mais des conventions sociales. Une femme n’est amoureuse d’un homme que pour la force physique qu’il incarne, pour sa position dans la société, pour sa fortune. Un homme n’aime une femme que par le prestige qu’il en tire dans les salons, pour son admiration devant sa position, l’aide apportée à son ambition… Et Cohen décrit avec délectation la vie étriquée et mesquine du petit fonctionnaire diplomate, éperdu de prestige et de reconnaissance, n’existant que par sa position dans la hiérarchie et par son opiniâtreté à s’y élever peu à peu. Ce type de mâle existe encore un peu partout, et pas seulement dans les bureaux ou les salles de trading, il n’est que de voir les belles fringues, les belles bagnoles, les belles montres pour en trouver à la pelle aujourd’hui, de ce type d’arrivistes.

Madame Adrien Deume se moque de l’ambition sociale de son mari. Aristocrate non conformiste, elle n’est pas de ce milieu si petit. Solal, sous-secrétaire général à la SDN, n’est pas le fonctionnaire modèle, zélé et méticuleux. Le lecteur pourrait croire que ces deux exceptions peuvent former un couple élu pour vivre un amour débarrassé des contraintes bouffonnes du social ? Il n’en est rien.

amoureux macho

Solal, déguisé en vieux juif et déclamant poétiquement son amour, est repoussé avec horreur. Solal, fringant et vigoureux jeune homme, présenté comme sous-secrétaire général, bien qu’ironique et méprisant, est adoré. Ce qu’aime la femme, ce n’est pas l’homme, démontre Albert Cohen – mais c’est sa force brute, sa gorillerie. « Car cette beauté qu’elles veulent toutes, paupières battantes, cette beauté virile qui est haute taille, muscles durs et dents mordeuses, cette beauté qu’est-elle sinon témoignage de jeunesse et de santé, c’est-à-dire de force physique, c’est-à-dire de ce pouvoir de combattre et de nuire qui en est la preuve, et dont le comble, la sanction et l’ultime racine est le pouvoir de tuer, l’antique pouvoir de l’âge de pierre, et c’est ce pouvoir que cherche l’inconscient des délicieuses, croyantes et spiritualistes » p.303. La femme aime en l’homme le tueur. Et la culture, la noblesse, la distinction, les sentiments délicats, ne sont que signes d’appartenance à la classe des puissants, à la caste des tueurs les plus forts. Le féminisme a poussé les garçons depuis une quinzaine d’années à réagir en accentuant leur côté viril, brutal, musclé. L’Hâmour est méprisé, la baise encensée. Tant pis pour le romantisme et la galanterie : un excès engendre son contraire et ces Chiennes de garde qui aboient à toute différence n’ont que le grain qu’elles ont semé, Albert Cohen l’avait montré. Ce pourquoi certaines préfèrent rester entre filles, et les garçons entre eux.

Cet amour hypocrite pour la puissance, à travers les sentiments idéalistes, répugne à Solal. Mais il a besoin (comme beaucoup) de la tendresse des femmes, « cette tendresse qu’elles ne donnent que si elles sont en passion, cette maternité divine des femmes en amour » p.316. Pour avoir cette tendresse, il doit jouer le jeu de gorillerie. Il se montre énergique, arrogant, dominateur – le mâle parfait désiré de ces dames.

Ce qui est intéressant dans cette charge est le matérialisme des sentiments. L’amour est animal, pas éthéré ; avant tout charnel, pas spirituel. La femme recherche la force chez l’homme comme la femelle se soumet au mâle dominant, par instinct de protection pour ses maternités ; l’homme cherche la tendresse d’une compagne, substitut à la mère, qui sera mère des enfants en commun. Moral ou non, politiquement correct ou pas, cela est. Les femmes qui se mettent en couple apprennent à apprécier d’autres qualités moins machistes des hommes, moins immédiatement visibles que la virilité brute des muscles, du système pileux et de la grossièreté cynique. La position d’Albert Cohen sur le sujet apparaît comme une position biblique de haine de la chair, en tant que signe d’appartenance à l’animalité. Elle est réductrice et n’englobe pas tout l’amour entre sexes opposés.

Plus fine est sa critique de l’hypocrisie bourgeoise, de l’ambition du paraître qui empoisonne les êtres jusqu’au narcissisme et à l’arrivisme, de ce prétexte qu’est l’idéalisme étroit à la Bovary. Pas de mariage qui ne soit calcul de fortune ou de représentation, dit-il ; pas de charité si nul n’est au courant ; pas de religion si l’on ne peut s’en faire gloire entre amies du même monde ; pas d’invitations gratuites… Tous les sentiments sont pesés, rabaissés au monnayable, réduits au profit attendu. Là est la véritable satire de l’amour par Cohen, à mon sens, la critique de l’amour bourgeois réduit au cheptel à engendrer et à l’héritage à faire fructifier et transmettre, et non pas sa position sur la force animale.

Ce qui est gênant est que les deux s’entremêlent. Ainsi de l’exemple du chien. « Un chien, pour le séduire, je n’ai pas à me raser de près, ni à être beau, ni à faire le fort, je n’ai qu’à être bon. Il suffira que je tapote son petit crâne et que je lui dise qu’il est un bon chien et moi aussi. Alors, il remuera sa queue, et il m’aimera d’amour avec ses bons yeux, m’aimera même si je suis laid et vieux et pauvre, repoussé par tous, sans papiers d’identité et sans cravate de commandeur, m’aimera même si je suis démuni des 32 petits bouts d’os de gueule, m’aimera, ô merveille, même si je suis tendre et faible d’amour » p.322. L’homme Cohen revendique la sensibilité animale ; il ne veut pas être enfermé dans le machisme, cette image sociale préfabriquée du mâle. Il rejoint la revendication justifiée des féministes de pouvoir être soi, femme énergique ou mâle sensible au rebours des conventions. Ce qu’Albert Cohen voudrait connaître, ce sont les rapports personnels, affectifs, pareils à ceux d’un homme et d’un chien, et non pas les rapports habituels de statut social. Il veut être aimé pour lui, pas pour sa parure ni pour sa position. Mais à mélanger les deux, est-il crédible ?

Je ne souscris pas à son assimilation de la faiblesse à la bonté, ni à l’opposition tranchée qu’il fait de la bonté et de la force. Être « faible d’amour » n’est pas être faible tout court. Avoir besoin de tendresse n’implique nullement que l’on soit esclave – ni de celles qui dispensent la tendresse (mère, épouse, amante, amie, enfant) – ni de ce besoin même, qui n’occulte en rien les autres facultés humaines. La tendresse n’empêche pas la force, ni la puissance la bonté. Au contraire même, l’homme fort déborde de générosité, qui appelle la tendresse en retour. Il faut voir le gros mâle fondre devant son tout petit enfant. Et celui qui a beaucoup vécu, fort de son expérience, est plus disposé à l’indulgence et au relativisme du jugement.

couple torse nu

Non, Monsieur Cohen, notre origine animale ne nous rend pas « méchant », et ce n’est pas le regard de Dieu qui nous culpabilise d’être faible de chair, ni les tables de la Loi qui nous dressent moralement. Notre « bonté » ne provient pas plus de la morale que notre « méchanceté » ne vient de la nature. La force, comme la faiblesse, peut être bonne ou mauvaise. Cet amour de la force, que vous avez cru découvrir chez la femme, n’est pas l’amour satanique du destructeur, de la bête de proie, mais l’amour de la plénitude des possibilités humaines.

L’homme « fort » révéré par l’amour des femmes n’est pas la brute tueuse que présente Albert Cohen mais l’homme complet, développé au physique comme au moral, l’homme qui peut tuer, certes, mais qui a de bonnes raisons de le faire et pas une simple envie ou un besoin sadique. Adrien Deume, dans Belle du seigneur, est une machine à ambition. Il n’est au fond pas un « puissant » mais le fantasme de puissance d’un faible qui veut arriver et doit se faire plus macho qu’il ne l’est pour intéresser les femmes. Fort heureusement, ou elles ont bien changé, ou elles ne sont pas toutes comme ça !

Albert Cohen, Belle du seigneur, 1968, Gallimard Pléiade 1986, 1034 pages, €50.35

Albert Cohen, Belle du seigneur, 1968, Coffret Folio 1998, 1109 pages, €11.88

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Peter Robinson, Le coup au cœur

2006 Peter Robinson Le coup au coeur

A 55 ans, l’auteur d’origine anglaise s’éclate dans la nostalgie. Il avait 19 ans à la fin de ces années 60 du peace and love ou, plus réaliste, du sexe, drogue et rock’n roll. Lui est passé à côté, plus sage que la moyenne. La jeunesse 69 se rebellait contre la rigidité morale des vainqueurs du nazisme et prônait – contre la vertu du travail, de la famille et des comptes du samedi – l’hédonisme, l’amour libre et l’austérité du partage. Le proverbe dit que si vous vous souvenez des années 60, c’est parce que vous ne les avez pas vécues. En effet, les autres, ceux qui les ont vraiment vécues, ont constamment plané : dans le ventre des filles, les fumées de la marie (juana) et l’acid trip des riffs musicaux.

Cette nouvelle enquête de l’inspecteur Banks, du Yorkshire, entremêle 1969 et 2005. Deux crimes ont été commis qui pourraient être liés. Le premier, jadis, d’une jeune fille férue de méditation et de concerts pop, assassinée au couteau à cran d’arrêt dans un bois alors que jouait Led Zeppelin. Le second, aujourd’hui, d’un jeune homme en journaliste, massacré à coups de tisonnier dans son cottage loué pour une enquête. Au milieu, ce mystérieux groupe pop des Mad Hatters, en référence à cette expression anglaise ‘mad as a hatter’ qu’on croirait sortie d’Alice au pays des merveilles et qui signifie tout simplement : fou à lier.

rock Gibson Les Paul

C’est l’occasion, pour Robinson, de se documenter sur ces années musicales d’une Angleterre qui changeait de monde avec l’irruption à l’âge adulte des baby-boomers. L’occasion aussi de confronter deux inspecteurs, le Chadwick de 1969 et le Banks de 2005, et leurs méthodes d’intuition humaine. On était plus rude en 69, jugeant sévèrement cette ‘année érotique’ qui voyait surtout les garçons profiter des filles, attirées par leur spectacle au micro. Mais 2005 marque l’arrivée de nouveaux ambitieux égoïstes tels la commissaire nouvellement nommée Gervaise et le néo-major Templeton. Ils sont selfish, brutaux et efficaces. Années 2000 névrotiques, bien loin du caporalisme années 60, mais aussi de l’humanisme années 80 de Banks.

Tous ces télescopages font un roman dense, qui explore en profondeur les changements vécus en une génération. Alan Banks contemple son fils Brian qui a fondé un groupe rock et sa nouvelle copine actrice Emilia ; il compare avec les Mad Hatters et leurs groupies vite prises, vite larguées, le tout dans les brumes du LSD. Il se demande comment l’inspecteur Chadwick a mené l’enquête en 1969 et comment il a réussi à trouver un coupable, comment son équipe va le faire aujourd’hui.

Le récit se lit bien, en fragments alternant d’une époque à l’autre, qui s’éclairent mutuellement et donnent du relief à une histoire qui n’en fait au fond qu’une. Voilà un grand Peter Robinson.

Peter Robinson, Le coup au cœur (Peace of my Heart), 2006, Livre de poche 2009, 501 pages, €7.22

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