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Emmanuel Carrère, L’Adversaire

emmanuel carrere l adversaire
« Si tout se passe bien, il sortira en 2015, âgé de soixante et un ans », dit l’auteur p.202. Cela après une description plate et événementielle d’un quintuple crime (au moins), celui de ses parents, puis de sa femme et de ses deux enfants. Ce n’est pas l’auteur qui parle, mais Jean-Claude Romand. Pourquoi diable Carrère a-t-il été se fourrer dans cette galère ?

Se sent-il en empathie avec le personnage de grand dépressif, débonnaire et menteur invétéré, fondateur dix-huit ans durant d’une double vie aussi étanche que grandiloquente ? Ses problèmes personnels sont-ils si profonds qu’il se passionne pour les pédophiles (La classe de neige) et les tueurs (L’adversaire) ? Quelle est cette fêlure intime autour de laquelle il tourne sans jamais y entrer autrement que par des « exemples » pris dans la réalité ?

Jean-Claude Romans était un mignon petit garçon des montagnes du Jura, enfant unique assez solitaire et peu viril mais intelligent. Il a réussi le concours d’entrée en médecine mais a calé – sans raison – sur une seule épreuve en deuxième année. Il n’a pas échoué : il ne s’est pas présenté. De cet événement fondateur, aboulie procrastinante, date tout un échafaudage de fantasmes et de mensonges qui vont durer deux décennies. Il laisse croire qu’il a réussi, puis qu’il a obtenu son diplôme, qu’il est embauché par l’OMS à Genève, qu’il poursuit des recherches de pointe. De quoi vit-il ? D’escroqueries sur ses proches, parents, amis ou relations. Ils lui confient des sommes qu’il va placer au noir en Suisse, soi-disant. Il les utilise en fait pour faire vivre sa famille, l’épouse très catho qu’il a fini par convaincre de l’épouser, et ses deux petits, fille et fils.

daniel auteuil dans l adversairePlus le temps passe, plus il peut se faire prendre. Va-t-il avouer, dans une catharsis qui le libérerait ? Pas du tout : il ne vit qu’en virtuel, plus beau, grand et fort qu’en vrai. Il est incapable de rester dans le réel, malgré les apparences. Pourquoi personne n’a-t-il rien vu ? D’une part parce le milieu bobo bien-pensant, catholique en médecine, est très conformiste sous une apparence obligeante : leur star est Kouchner, ce qui en dit long sur le vide intellectuel de ces bourgeois. D’autre part, parce qu’au fond tout le monde préfère croire que savoir, faire confiance naïvement plutôt que chercher à connaître. Romand le sent : à qui manque-t-il lorsqu’il se trouve seul ? À personne. Ce pourquoi il s’invente une agression jeune homme, une grave maladie ensuite, un poste dont l’importance le fait se déplacer loin et souvent adulte, une amitié avec le fameux Bernard Kouchner « vu à la télé »…

Lui n’est rien, son personnage est tout. Ce n’est que lorsqu’il est acculé qu’il désire tout effacer : ses parents qui l’ont vu naître et grandir, son épouse à qui il a toujours menti sur tout, ses enfants qui ne le verraient plus du même œil. Le 9 janvier 1993, à son domicile de Prévessin-Moëns, route Bellevue, il tue…

Jean-Claude Romand est-il intéressant ? Pas le moins du monde. S’il agite l’empathie popu, c’est par quelque fascination morbide pour la mort et la psychologie de tueur. Ou par christianisme dévoyé qui « pardonne » aux plus grands criminels pour se donner bonne conscience, « les discours angéliques sur l’infinie miséricorde du Seigneur » cités p.216. Emmanuel Carrère aurait pu développer cet angle, mais non. Il n’y a aucun moment littéraire dans cette écriture plate, dans ce compte-rendu presque administratif d’un cas. Nous sommes loin de Stendhal dans Le rouge et le noir, roman issu lui aussi d’un fait divers !

jean claude romand

Malgré ses « doutes » et son « opinion », distillés au long du livre, il n’effectue aucune analyse psychologique du personnage, il s’en tient aux faits comme un vulgaire juriste. Cela donne un ton glacé, mais ne s’élève jamais du ras de dossier. Peut-être Emmanuel Carrère, une fois la soixantaine venue, une kyrielle de longs articles de gare semblables à celui-ci écrits et publiés, ses propres enfants élevés, ce qui remet beaucoup de choses à leur place, pourra-t-il écrire un « vrai » roman et se tailler une place dans la littérature ?

Dans cet opus de deux cents pages, vite lu et aussi vite jeté, il en est loin. Ça plaît parce que c’est court à lire entre deux stations de RER ou un périple en métro. Parce que c’est facile à suivre – le fluide réduit à 300 mots. Parce que le voyeurisme du fait divers est éternel chez les liseuses qui se croient cultivées, bien que ce criminel ne soit justement pas l’un des nôtres mais un mystère social. Et parce que la mode fait qu’on « doit » avoir lu le fils de sa mère (Hélène Carrère d’Encausse) qui cause si bien à la télé. Mais franchement, où a-t-on vu qu’un biopic à l’américaine produise autre chose qu’un scénario de film ?

Emmanuel Carrère, L’Adversaire, 2000, Folio 2002, 221 pages, €6.40
Film DVD L’Adversaire de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Géraldine Pailhas, François Cluzet, StudioCanal, €13.00

La véritable histoire de Jean-Claude Romand:

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Alecos Papadatos, Démocratie, BD

papadatos democratie
Nous sommes en 490 avant notre ère, à la veille de LA bataille. Dans la nuit de Marathon, sur les hauteurs qui dominent la plage où campent les Perses, hulule la chouette, symbole d’Athéna. Deux jeunes hommes qui ne peuvent pas dormir se racontent leur existence, peut-être avant de mourir demain. Ils sont bientôt entourés de leurs compagnons tant l’existence de l’un se confond avec ce pourquoi ils sont là : la naissance de la démocratie, pour la première fois dans le monde.

Le premier jeune homme est Thersippe, qui sera le coureur de Marathon selon certains historiens (d’autres lui donnent un nom différent) ; il périra dans son effort pour annoncer la victoire aux Athéniens le lendemain, après 42 km et 195 m – performance que l’on reproduit aujourd’hui à chaque épreuve olympique. Le second, le narrateur, est Léandre, personnage inventé.

Léandre remonte cette nuit-là à l’été de ses 16 ans, beau gaillard gracile perpétuellement torse nu, féru de dessin et de peinture. Après avoir enfreint les ordres de son père qui ne lui a permis de peindre qu’un seul des murs de la salle alors qu’il a peint les quatre, emporté par son enthousiasme, il est envoyé se colleter à la dure réalité : celle de négocier un bon prix pour l’huile d’olive du domaine auprès d’un marchand de Thrace. Porter les ballots d’olives et les jarres d’huile lui exercera les muscles tandis que le négoce lui assainira la tête, pense son père qui veut en faire un homme.

Lorsqu’il est de retour à Athènes après avoir réussi, c’est le jour de la procession des Panathénées. Tout le peuple est autour de la citadelle pour voir le spectacle. Dans cette presse, deux tyrannoctones ont prévu d’abattre le tyran Hipparque, qui gouverne avec son frère Hippias en manipulant la masse et en s’en mettant plein les poches. Aristogiton et son jeune amant Harmodios, dont on dit que le tyran les avait insultés, poignardent Hipparque avant d’être pour l’un, le plus jeune, abattu par la garde et pour l’autre arrêté, torturé puis exécuté après avoir donné le nom de ses complices aristocrates. Dans la répression qui suit l’acte, le père de Léandre est tué par la police scythe.

harmodios et aristogiton

Son géniteur mort, sa maison incendiée, ses biens confisqués (par un ex-ami de son père…), Léandre s’exile, toujours en pagne, jusqu’à Delphes où une connaissance de son père le fait travailler à inventorier les offrandes dans le Trésor. L’adolescent retrouve Hero, la jeune nièce du commerçant à qui il a négocié ses olives il y a peu ; elle est pythie apprentie.

Peu à peu, le garçon se rend compte que l’oracle délivre des messages qui sont filtrés par des prêtres de Delphes appelés « saints », éminemment corruptibles. Malgré l’oracle sibyllin, l’interprétation penche vers qui paie le plus. Mais qu’importe : ce qui compte est d’y croire. La foi insuffle une volonté bien plus forte que la seule raison. La force d’un oracle tient à l’histoire racontée qui donne sens. Qui croit est doué d’un pouvoir de convaincre et de vaincre.

C’est ce qu’apprend au candide Léandre un mystérieux Athénien, Clisthène, venu solliciter de l’oracle l’appui de Sparte pour renverser le tyran survivant Hippias. Clisthène l’Athénien sera considéré comme le père de la démocratie. Il instaurera un système de votes où les citoyens ne sont plus regroupés en tribus clientélistes, mais en circonscriptions où les diverses classes sont mélangées. Chacun verra donc plus l’intérêt général que celui de son clan – et ce sera bien le peuple qui décidera à la fin et non pas quelques aristocrates.

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Ce roman dessiné historique conte donc une double quête : celle de l’adolescent Léandre de 16 à 32 ans – et celle de la démocratie athénienne qui émerge avant Marathon. Devenir adulte et devenir citoyen s’apprend, s’entretient et se conforte, car l’état d’homme libre et responsable est toujours précaire, dans un combat sans fin.

Athéna, qui parle au garçon dans ses rêves, représente la transition entre le monde ancien des dieux (les forces obscures qui meuvent l’humain) et le monde nouveau des hommes (ce rationnel scientifique et démocratique sans cesse à consolider). Les deux totems de la déesse sont le serpent et la chouette, alliant la force de qui sort de la terre à la clairvoyance de qui voit dans la nuit – le désir et la raison. Athéna se situe entre ses frères : Apollon garant de l’ordre, de la beauté et de l’intelligence, et Dionysos en état de perpétuelle ébriété hormonale et de joie, insufflateur du désir et de la volonté. Si Dionysos est sorti de la cuisse de Zeus, Pallas Athéna est sorti du même par la tête. Déesse emblématique d’Athènes, elle se veut l’équilibre du bon sens, état fragile toujours à rectifier, paix armée sans cesse sur le qui-vive. La cité ne sera grande que lorsqu’elle incarnera cette double vertu de puissance et de discipline – notamment face aux Perses à Marathon.

  • Ainsi le corps du citoyen est-il celui d’un athlète, pareil aux dieux représentés sur les vases que Léandre aime peindre et par les statues. Il est soldat plus que travailleur – et le lecteur pourra comparer les anatomies respectives de Léandre (fils de négociant libre) et de Givrion (fils d’esclave, son ami).
  • Ainsi l’esprit du citoyen est-il entre la logique volontiers sophiste et manipulatrice des philosophes, et la passion collective de la foule – le lecteur pourra comparer les personnages de Pisistrate et de Solon.

Le dessin, plutôt sommaire et volontiers pressé, fait souvent surgir la grâce du mouvement et de l’expression, inspiré des lutteurs minoens d’Akrotiri à Santorin. Léandre et Hero sont beaux en leur jeunesse, ils irradient la lumière du désir et courbent leurs formes en élans gracieux. Ils se détachent comme l’avenir sur un passé plus grossier – comme la démocratie qui naît sur l’asservissement coutumier.

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Papadatos fait passer la leçon de l’histoire – les valeurs de notre civilisation – par le dessin. L’aventure et l’amour sont complétés par des annexes d’historiens pour mieux comprendre. Le lecteur percevra plus clairement cette ligne arbitraire qui passe entre moutons et citoyens, mais aussi mieux que sur une carte cette frontière impalpable entre la Grèce et la Turquie (hier la Perse) – ce pourquoi ce pays n’a rien à faire dans l’Union européenne (sauf à ne vouloir qu’un marché de libre-échange sans aucune âme).

« Toute fin nous ramène aux intrigues », dit le Léandre de 32 ans à ses compagnons d’insomnie. Il parle de la démocratie, sans cesse menacée par les clans et par les castes, sans cesse à refonder. « Au temps où nous pensions qu’on était les bons, et tous les autres les mauvais (…) cette façon de penser met toujours en avant ceux qui agissent par eux-mêmes, pour eux-mêmes, les ‘grands’ noms, les ‘chefs’, les tyrans, et ceux qui nous sauvent des tyrans » p.197.

Une leçon que les partis politiques d’aujourd’hui devraient méditer, au parti Socialiste comme chez les Républicains, politiciens qui se croient volontiers investis de la mission de commander aux autres. « Cette façon de penser nous ramène à la peur et à la folie, au visage de la Gorgone. Et la force de la Gorgone peut se retourner vers nous à tout moment. Nous pouvons être notre pire ennemi ». Ce ne sont pas les élections régionales de décembre 2015, faisant surgir brutalement un Front national menaçant, qui vont démentir cette antique leçon de politique.

Pour vivre ensemble et faire cité, il ne faut pas diviser mais unir – donc adhérer à une histoire commune. Seule une histoire donne un sens à la vie (p.198) – donc une histoire particulière, patriotique, à construire et à transmettre. Avis au ministre Belkacem et aux pédagogos du mammouth ! Dompter la sauvagerie de l’homme pour rendre l’existence plus douce à tous est la voie d’Athènes, dit le Poète (Eschyle, lui aussi présent à la bataille de Marathon). Une grave leçon de notre culture – il y a déjà 25 siècles ! Leçon que l’inculture de nos politiciens est en train de nous faire perdre.

Alecos Papadatos et al., Démocratie (Democracy), 2015, bande dessinée Vuibert, traduit de l’américain, 237 pages, €21.00

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Communisme et crise de foi

Comme Thierry Wolton publie bientôt le troisième tome de sa monumentale Histoire mondiale du communisme en pointant cette fois les complices, après les bourreaux et les victimes, la revue L’Histoire se fend d’un numéro consacré presque exclusivement aux communistes.

Il faut en effet distinguer le système – totalitaire, policier, exécrable – et ses croyants – idéalistes, naïfs et généreux. C’est du moins le message subliminal de ce dossier, les historiens aujourd’hui arrivés ayant flirté dangereusement avec la doctrine totalitaire dans leurs années de jeunesse. Rares sont les François Furet à avoir analysé ce pourquoi. Mais ne boudons pas notre plaisir : comprendre vaut bien quelques reniements.

Ce qui ressort de ces multiples portraits de ceux qui se firent capter par l’étoile communiste est la foi.

Foi chrétienne ou juive, vite transférée vers l’Avenir radieux. C’est Edgar Morin qui évoque une « espérance de salut dans la rédemption collective » p.54 ; c’est André Gide qui dit sa fascination, « ce qui m’amène au communisme, ce n’est pas Marx, c’est l’Évangile » p.34 ; c’est Pierre Pascal, catholique bourgeois sorti de Normale Sup qui s’est converti à l’URSS : « il est heureux, il a vu Dieu : Karl Marx lui a parlé », le décrit Albert Londres en 1920 p.36 ; c’est Raymond Lefebvre, bourgeois protestant, qui adhère au communisme par la souffrance de la Grande guerre et l’idéal du pacifisme p.38 ; c’est Manès Sperber, juif de Galice, pour qui l’attente de la Révolution est la suite naturelle de celle du Messie ; ce sont Louis Althusser et Roger Garaudy, militants chrétiens, qui voient dans le Parti une moderne Église.

Il y a d’autres voies de conversion : celle d’Aragon, intellectuel bourgeois surréaliste (ce qui fait beaucoup de défauts pour les prolétaires à la tête du PCF…) – mais surtout bâtard du Préfet de police de Paris, avide de retrouver une famille, une fraternité, la reconnaissance du Père – d’où cette ode à Staline dans Hourra l’Oural en 1934 ; celle de Georges Friedmann, scientifique qui percevait l’URSS comme un État savant, vecteur du progrès contre l’obscurantisme bourgeois (« bourgeois » était l’injure suprême de l’époque, on ne disait pas encore « ultralibéral »), celle de Paul Langevin et Henri Wallon ; celle de Maurice Thorez, « Fils du peuple » (titre de son « auto » biographie écrite par Jean Fréville en 1937), à qui le Parti a permis l’ascenseur social ; celle de la Résistance, comme Edgar Morin, Lise Ricol-London, Annie Besse épouse Kriegel, Pierre George ; celle des anticolonialistes Aimé Césaire, Ho Chi Minh, Jean Dresch ; celle des intellos, passés par les khâgnes où la rébellion en serre de cet âge étudiant se focalisait sur la religion communiste – tellement antibourgeoise – ce fut le cas pour Emmanuel Le Roy Ladurie, François Furet, Michel Foucault, Mona Ozouf, Paul Veyne, Maurice Agulhon…

Tous regardaient au-delà du présent vers l’avenir, au-delà du réel vers l’utopie, au-delà de la complexité vers le simplisme. Marx avait prophétisé l’Histoire en marche, le progrès inéluctable de l’Homme engendré par la lutte des classes, dont la finale serait prolétaire. Le Parti (avec majuscule) était l’Église (avec majuscule), voulu ainsi par Staline (ex-séminariste), qui révérait l’organisation hiérarchique et pyramidale catholique et l’avait prise pour modèle. L’URSS était la Terre promise, le paradis en marche, l’endroit où le catéchisme devenait réalité – ce fameux « socialisme réel » dont on a mesuré, depuis, tous les travers.

communisme 2015 10 revue l histoire 417

Il faut comprendre cette foi pour comprendre combien notre époque – depuis Mitterrand – apparaît grise et triste.

Le socialisme rose n’a rien à voir avec le feu immense et rouge. Le socialisme non « réel » se veut réformiste, tout en gardant une phraséologie révolutionnaire. Sans cesse dans le grand écart : il ne peut que décevoir ceux qui aimeraient croire, qui ont BESOIN de croire. D’où la conversion de certains à l’écologisme, cette nouvelle foi dont le credo commence par l’Apocalypse.

Contrairement à la prophétie de l’intellectuel barbu, le communisme n’était pas l’avenir de l’humanité : trop de rigidité, d’inquisition, d’exclusion. Une doctrine figée comme un Coran, une politique soupçonneuse sans cesse à épier « la ligne », les pogroms successifs de « bourgeois », « d’intellectuels », de « traîtres », de « juifs », de « déviants »… Où sont l’émancipation tant vantée, la liberté retrouvée, l’harmonie de l’homme avec SA nature et avec LA nature, la fraternité universelle ? Le « socialisme réel » de l’ex-URSS, de la Chine de Mao, du Cambodge de Pol Pot, du Cuba des frères Castro, de la Corée nordiste des dictateurs paranoïaques qui y sévissent depuis plus d’un demi-siècle sont des repoussoirs, des repaires de Satan – pas des jardins de délices où coulent le lait et le miel (et où attendent, soumis, les vierges et les éphèbes).

L’avenir est à inventer – mais bien loin de la foi !

Toute croyance venue d’en-haut ou de l’intérieur, d’une révélation divine ou de l’esprit humain enfiévré, est une illusion qui enferme. Pour libérer l’humanité de ses chaînes, pour libérer chacun de ses déterminismes subis, ni Bible, ni Évangile, ni Coran, ni Manifeste, ni Livre rouge – mais le patient et humble travail de chaque jour : prendre les choses à la base, une à une, en fonction du possible.

Toute foi est un poison qui empêche de penser, qui fait agir en masse sans réfléchir, qui juge et exclut – voire massacre – sans état d’âme parce que la foule le fait et que le parti l’a dit. Le communisme a été une leçon de plus, après le christianisme et le judaïsme, des méfaits de la religion – quelle qu’elle soit. L’islamisme, cet islam dévoyé, prend à son tour le chemin de la rigidité, de l’inquisition, de l’exclusion. L’humain est-il capable d’apprendre un jour ?

Revue L’Histoire, n°417, novembre 2015, €6.40 en kiosque ou sur Amazon
http://www.histoire.presse.fr

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Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

paul veyne les grecs ont ils cru a leurs mythes
Par cette question blasphématoire, le professeur d’histoire romaine au Collège de France depuis 1975 Paul Veyne, né en 1930, remet en question à la fois l’illusion linéaire du « progrès » de l’esprit humain, mais aussi le statut en noir et blanc de la croyance. Le mythe grec se trouve en effet au carrefour de plusieurs modalités de la « vérité ».

Inspiré par Nietzsche et Foucault, l’auteur ne « croit » pas en la Vérité platonicienne, immuable et hors du temps. Peut-être en existe-t-il une, que les mathématiques tenteraient d’approcher ? Toujours est-il que la vérité n’est qu’historique, contingente à chaque peuple et à chaque époque. Même Einstein savait que sa théorie de la relativité n’était que provisoire, bien que vérité jusqu’à nos jours.

La vérité est « l’expérience (…) la plus historique de toutes » p.11 ! Et l’auteur de citer les Dorzé, une tribu d’Éthiopie qui croit le léopard animal chrétien (qui respecte donc les périodes de jeûne de l’Église copte) – mais que cela n’empêche nullement de protéger leur bétail contre lui les jours de jeûne… C’est que l’on croit, mais jusqu’à un certain point.

Soit histoire exemplaire pour la tradition, soit généalogie imaginaire pour le peuple, soit noyau de vérité orné de fariboles ajoutées, le mythe « explique » sans épuiser l’explication. Il a une vertu rhétorique chez les poètes, idéologique chez les politiciens, éventuellement historique chez les auteurs. Le mythe remplit une fonction sociale mais le temps du mythe n’est pas le nôtre : il sert de matrice, de forme stable dans le perpétuel changement du monde, donne une personnalité à la cité – donc une appartenance à chacun.

« Entre une réalité et une fiction, la différence n’est pas objective, n’est pas dans la chose même, mais elle est en nous, selon que subjectivement nous y voyons ou non une fiction : l’objet n’est jamais incroyable en lui-même et son écart avec LA réalité ne saurait nous choquer, car nous ne l’apercevons même pas, les vérités étant toutes analogiques » p.33.

Lorsqu’apparaissent des « centres professionnels de vérité », cercles philosophiques et écoles scientifiques, l’autorité de la tradition vacille sous la réflexion critique. Mais la littérature continue : la fiction construit un monde imaginaire, mais qui est « vrai » le temps de la lecture et laisse des traces sous formes d’exemples humains et de ressorts psychologiques, voire de cas pratiques, dans l’esprit des lecteurs.

Nous croyons-nous plus « avancés » que les Grecs antiques ? Nous avons aussi nos Mythologies, comme Roland Barthes l’a brillamment montré. Nous avons aussi nos croyances, sous le vernis « scientifique », comme Michel Onfray l’a montré à propos de l’Idole des psys : Sigmund Freud.

Paul Veyne décrivait déjà, bien avant Onfray : « l’œuvre de Freud, dont il est surprenant que l’étrangeté surprenne si peu : ces opuscules qui déroulent la carte des profondeurs de la psyché, sans l’ombre d’une preuve, sans aucune argumentation, sans une exemplification, même à des fins de clarté, sans la moindre illustration clinique, sans qu’on puisse entrevoir d’où Freud a tiré tout cela et comment il le sait ; de l’observation de ses patients ? Ou plus probablement de lui-même ? On ne s’étonnera pas que cette œuvre si archaïque ait été continuée par une forme de savoir non moins archaïque : le commentaire. Que faire d’autre que commenter, quand le mot de l’énigme a été trouvé ? » p.42.

Depuis l’Antiquité, n’avons-nous pas régressé ? « Ne pas tout croire était une qualité grecque par excellence » p.43, note Paul Veyne…

Car il y aura toujours des gens pour qui l’exigence de vérité existe, et d’autres pour qui elle n’existe pas. Déjà chez Diodore, la vérité sur Héraclès était double, l’une critique et l’autre respectueuse. « Le conflit avait fait passer les partisans du second de la spontanéité à la fidélité à soi-même : ils avaient désormais des ‘convictions’ et en exigeaient le respect : l’idée de vérité passait au second plan : l’irrespect était scandaleux, et ce qui était scandaleux était donc faux. Tout bien étant aussi vrai, seul était vrai ce qui était bien » p.59. On croirait entendre les Évangélistes yankee sur la création du monde, les cathos sur la procréation ou les islamistes sur ce qui est ou pas dans le Coran ! Diodore a pourtant vécu au IVe siècle…

Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante, 1983, Points essais 2014, 168 pages, €7.50

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École et écoliers à Cuba

La pluie reprend vite et il faut remballer. Nous partons par un autre chemin qu’à l’aller pour regagner la route où le bus nous attend. Sous un auvent de bois couvert de palmes, trois petits garçons attendent leur maître d’école pour la classe de l’après-midi. Les deux aînés ont ôté leurs tee-shirts pour ne pas les salir et parce qu’ils aiment que la pluie leur agace la peau dans la moiteur du jour. Françoise et le pékinois se précipitent pour les voir de près, le pékinois – je l’ai dit – est consultante marketing, d’idées communistes mais habitant le 8ème arrondissement parisien réputé pour son entre-soi bien bourgeois. Restés torse nu sans gêne devant les garçons du groupe, les petits se rhabillent quand arrivent les filles étrangères. J’aime cette fierté de petits mâles, cette pudeur qui vient de la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes plutôt que de la contrainte morale.

ecoliers torse nu cuba

écolier noirs cubaLe maître survient et nous nous approchons pour parler un peu. L’aîné des trois a « 8 ans, non, 9 », me dit le garçon lui-même, le cadet 7 et le dernier 6. Je n’ai pas retenu le prénom de l’aîné, peu courant, mais le benjamin a un prénom russe, Ivan, et le cadet est prénommé Elie. Il est plus foncé que les deux autres, cheveux et longs cils noirs. « Il est très intelligent, celui-là », nous dit le maître d’école. Le pékinois parle couramment l’espagnol, en bouffant ses mots pour faire dans le vent. J’ai plus de difficultés à trouver mes phrases qu’à comprendre, faute de pratique. Le maître a une classe de huit élèves, de 6 à 10 ans, surtout des garçons. Il reçoit chaque semaine une cassette vidéo du ministère de l’éducation, qu’il passe à ses élèves sur le magnétoscope chinois de l’école, et qu’il commente. C’est le support du cours.

L’école comprend deux pièces ouvertes sur l’extérieur par des baies aux stores à la vénitienne faits de lamelles de bois, comme la plupart des maisons d’ici en ont. Deux rangées de tables font une dizaine de places devant le tableau et la table du maître. L’autre pièce est non meublée, comprenant seulement un écran, le magnétoscope et un terminal d’ordinateur. Tout cela est sous housse contre la poussière ou l’humidité. Les élèves s’assoient par terre, pieds nus, comme chez eux. S’il fait frais, ils gardent leurs chemises, sinon ils restent seulement en short. « L’important n’est pas là », nous dit le maître. Il y a peu, Fidel a décidé d’équiper chaque école d’un ordinateur. L’éveil de la pensée est entrepris très tôt, ce qui est la première liberté après manger à sa faim et être soigné. Mais pourquoi, adulte, limiter l’ouverture au monde extérieur ? La faculté de penser est-elle si faible ou si dangereuse qu’il faille à tout prix que l’État interdise ?

elian gonzales cuba

Nous quittons le maître et ses trois élèves. L’aîné est fin et blond, le visage aussi lumineux que le petit Elian Gonzalez qui a défrayé la chronique cubano-américaine au début des années 2000 après avoir été recueilli mourant le 25 novembre 1999 sur un radeau par des pêcheurs au large de la Floride. Sa mère et les autres fuyards étaient morts, Elian, cinq ans, a survécu. Il a été confié à un oncle exilé à Miami. Mais son père, à Cuba, l’a réclamé sept mois plus tard et il a fallu plusieurs décisions de justice, aux États-Unis, pour que l’enfant soit rendu à sa plus proche famille. Le métissage caraïbe entre Espagnols, Français, Noirs et Indiens, comme la vie de plein air en ce climat d’éden, forment de vigoureux garçons. Nous en rencontrons quelques spécimens un peu plus loin, se rendant à l’école pieds nus dans la boue et chemise ôtée sur l’épaule, d’autres occupés à charger un char à bœufs de papyrus frais coupés. Le jeune homme de 18 ans qui porte la machette a un torse d’athlète, bourrelé de muscles. Le culte de la virilité n’a pas pris une ride, à Cuba, ni en Russie ex-soviétique, d’ailleurs. Être révolutionnaire, c’est assumer sa condition de prolétaire, donc la carrure qui va avec. J’ai échangé quelques mots avec le paysan le plus vieux. Peut-être ne pleuvra-t-il plus demain.

jeune male cubain

Les écoliers portent uniforme : les primaires ont le short aubergine et la chemisette blanche, un foulard vermillon ou bleu roi au cou ; les secondaires portent le pantalon moutarde, la chemisette blanche mais pas de foulard ; les supérieurs portent le pantalon bleu roi. Les filles portent jupette au lieu de culottes, mais le même haut que les garçons. J’aime ces uniformes qui dégagent les originalités physiques. Les familles peuvent acheter un uniforme aux garçons tous les deux mois, nous dit Sergio (une seule fois par an pour les filles, réputées « plus soigneuses »). Le premier uniforme est subventionné, les autres vendus, mais volontairement en-dessous du prix de revient. En revanche, qui veut acheter un jean doit le payer dans les magasins en US dollars au prix d’une chaîne hifi chinoise : 350$. Les jeans ne viennent pas des USA mais d’Amérique du sud, Venezuela ou Brésil.

classe dehors cuba

Les moins de 14 ans représentent 21% de la population, à Cuba à la date de ce voyage. La population croît peu, 1,6 enfants par femme en 2001 selon les estimations du site Internet de la CIA, toujours intéressant. La mortalité est faible, 7,3 pour mille, et les gens vivent assez vieux dans ce climat égal : 74 ans pour les hommes et 79 ans pour les femmes (espérance de vie statistique à la naissance, compte-tenu de tous les aléas de l’existence comme la mortalité infantile, faible ici, de 7,4 pour mille). 95,7% de la population au-dessus de 15 ans sait lire et écrire, ce qui est une réussite et l’âge du premier vote est à 16 ans, bon moyen de responsabiliser les adolescents à leur rôle civique. On peut s’engager dans l’armée dès 17 ans. Mais 1,36 personne sur mille émigre hors de Cuba.

La langue russe était la seconde langue obligatoire dans le secondaire jusqu’à la chute du soviétisme. Aujourd’hui, elle est remplacée par l’anglais en raison du tourisme. Les écoles portent toutes des noms de martyrs de la révolution : José Marti (poète jacobin socialiste de la seconde guerre d’indépendance contre l’Espagne en 1898), Cienfuegos (compagnon de Fidel Castro), Che Guevara.

ecolier primaire cuba

Nous entreprenons une conversation au sujet de l’école, le pékinois et moi, en marchant après la rencontre des élèves et de leur maître. Je lui expose l’interrogation que j’ai sur la grande attention portée aux premiers âges de la conscience – ce qui est louable à mon avis – et, à l’inverse, la restriction apportée à la conscience adulte privée de liberté d’expression, de possibilité de voyages, d’Internet. Ayant exposé cela, se fait un silence. Elle conclut simplement, sans autre commentaire : « on n’a pas les mêmes croyances. »

fidel castro pret a tout

Je ne vois pas ce que ce raccourci signifie et je trouve cette réplique particulièrement pauvre si elle se rapporte au sujet. Encore faudrait-il en parler, au lieu d’opposer des « convictions » qui ne font pas avancer le débat. Je méprise ceux qui ont l’impression d’avoir raison seuls contre tous et que n’importe quelle explication est inutile. « Croire, obéir, combattre », n’était-ce pas justement la religion fasciste, étudiée par le philosophe italien Giovanni Gentile ? Il s’agissait – comme aujourd’hui – de construire une communauté totalitaire de croyants encadrés par les membres « éclairés » du parti. Laissons donc ce pékinois dans sa litière, il y a mieux à faire que de raisonner la gauche caviar, ces bobos sectaires guidés seulement par la mode et la bonne conscience émotionnelle – sans rien changer à leur mode de vie de nantis. La vie est trop courte pour perdre son temps avec des cons.

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Tuer le rire ?

L’un des tueurs voulait massacrer du juif ; les deux autres faire rentrer le rire dans la gorge. Car pour ces raccourcis du cerveau, on ne peut rire de tout. Si le rire est le propre de l’homme (Rabelais), Dieu l’interdit – ou plutôt « leur » Dieu sectaire, passablement fouettard, Dieu impitoyable d’Ancien Testament ou de Coran, plus proche de Sheitan et de Satan. Ange comme l’islam, mais déchu comme l’intégrisme.

Comme le Prophète ne savait ni lire ni écrire, il a conté ; ceux qui savaient écrire ont plus ou moins transcrit, et parfois de bouche à oreille ; les siècles ont ajoutés leurs erreurs et leurs commentaires – ce qui fait que la parole d’Allah, susurrée par l’archange Djibril au Prophète qui n’a pas tout retenu, transcrite et retranscrite par les disciples durant des années, puis déformée par les politiques des temps, n’est pas une Parole à prendre au pied de la lettre. Le raisonnable serait de conserver le Message et de relativiser les mots ; mais la bêtise n’est pas raisonnable, elle préfère ânonner les mots par cœur que saisir le sens du Message.

rire de mahomet

La bêtise est croyante, l’intelligence est spirituelle. Les obéissants n’ont aucune autonomie, ils ne savent pas réfléchir par eux-mêmes, ils ont peur de la liberté car ce serait être responsable de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Ils préfèrent « croire » sans se poser de questions et « obéir » sans état d’âme. Islam veut-il dire soumission ? Un philosophe musulman canadien interpelle ses coreligionnaires : « une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? »

Il ne faut pas rejeter la faute sur les autres mais s’interroger sur sa propre religion, distinguer sa pratique de la foi.

Mahomet s’est marié avec Aisha lorsqu’’elle avait 6 ans (et lui au-delà de la cinquantaine) ; il a attendu quand même qu’elle ait 9 ans pour user de ses droits d’époux : c’était l’usage du temps mais faut-il répéter cet usage aujourd’hui ? L’ayatollah Khomeiny a abaissé à 9 ans l’âge légal du mariage en Iran lorsqu’il est arrivé au pouvoir… Les plus malins manipulent aisément les crédules, ils leurs permettent d’assouvir leurs pulsions égoïstes, meurtrières ou pédophiles, en se servant d’Allah pour assurer ici-bas leur petit pouvoir : Khomeiny, Daech, mêmes ressorts. Trop d’intermédiaires ont passés entre les Mots divins et le texte imprimé pour qu’il soit à prendre tel quel. Croyons-nous par exemple que Jésus ait vraiment « marché sur les eaux » ?

voies du seigneur

Il ne faut pas croire que le Coran soit la Parole brute d’Allah. Que font les intellectuels de l’islam pour le dire à la multitude ?

Toute religion a une tendance totalitaire : n’est-elle pas par essence LA Vérité révélée ? Même le communisme avait ce tropisme : « peut-on contester le soleil qui se lève ? » disait à peu près Staline pour convaincre que les lois de l’Histoire sont « scientifiques ». Qui récuse la vérité est non seulement dans l’erreur, mais dans l’obscurantisme, préférant rester dans le Mal plutôt que se vouer au Bien. Il est donc « inférieur », stupide, malade ; on peut l’emprisonner, en faire son esclave, le tuer. Ce n’est qu’une sorte de bête qui n’a pas l’intelligence divine pour comprendre. Toutes les religions, toutes les idéologies, ont cette tendance implacable – y compris les socialistes français qui se disent démocrates (ne parlons pas des marinistes qui récusent même la démocratie…). Les incroyants, les apostats, les hérétiques, on peut les « éradiquer ». Démocratiquement lorsqu’on est civil, par les armes lorsqu’on est fruste.

kamikaze se fait sauter

Le croyant étant « bête » parce qu’il croit aveuglément, comme poussé par un programme génétique analogue à celui de la fourmi, ne supporte pas qu’on prenne ses idoles à la légère. Toutes les croyances ne peuvent accepter qu’on se moque de leurs simagrées ou de leurs totems : la chose est trop sérieuse pour que le pouvoir fétiche soit ainsi sapé. C’est ainsi que Moïse va seul au sommet de la montagne et que nul ne peut entrevoir l’Arche d’alliance ou le saint des saints du temple, que Mahomet est-il le seul à entendre la Parole transmise par l’ange et que nul infidèle ne peut voir la Kaaba. Dans Le nom de la rose, dont Jean-Jacques Annaud a tiré un grand film, Umberto Ecco croque le portrait d’un moine fanatique, Jorge, qui tue quiconque voudrait simplement « lire » le traité du Rire qu’aurait écrit Aristote. Ce serait saper la religion catholique et le « sérieux » qu’on doit à Dieu… Les geôles de l’Inquisition maniaient le grand guignol avec leurs tentures noires, leurs juges masqués, leurs bourreaux cagoulés devant des feux rougeoyants. Pas question de rire ! Même devant Louis XIV (sire de « l’État c’est moi »), Molière devait être inventif pour montrer le ridicule des médecins, des précieuses ou des bourgeois, sans offusquer les Grands ni Sa Majesté elle-même.

Il ne faut pas croire que le rire soit le propre de l’homme ; ce serait plutôt le sérieux de la bêtise. Que font nos intellectuels tous les jours ?

rire beachboy

C’est cependant « le rire » qui libère. Il permet la légèreté de la pensée, le doute salutaire, l’œil critique. Rire déstresse, rend joyeux autour de soi, éradique peurs et angoisses – ce pourquoi toute croyance hait le rire car son pouvoir ne tient que par la crainte. Se moquer n’est pas forcément mépriser, c’est montrer l’autre en miroir pour qu’il ne se prenne pas trop au sérieux. C’est ce qu’a voulu la Révolution française, en même temps que l’américaine, libérer les humains des contraintes de race, de religion, de caste, de famille et d’opinions. Promotion de l’individu, droits de chaque humain, libertés de penser, de dire, de faire, d’entreprendre. Dès qu’un pouvoir tend à s’imposer, il restreint ces libertés-là.

rire de tout

Est-ce que l’on tue pour cela ? Sans doute quand on n’a pas les mots pour le dire, ni les convictions suffisamment solides pour opposer des arguments. Petite bite a toujours un gros flingue, en substitution. Surtout lorsque l’on a été abreuvé de jeux vidéos et de décapitations sans contraintes sur Internet : tout cela devient normal, « naturel ». C’est à l’école que revient de dire ce qui se fait et ce qui ne se fait en société : nous ne sommes pas dans la jungle, il existe des règles – y compris pour la diffamation et le blasphème. Il est effarant d’entendre certains collégiens (et collégiennes) dire simplement « c’est de leur faute ». Donc on les tue, comme ça ? C’est normal de tuer parce qu’un autre vous a « traité » ? Est-ce ainsi que cela se passe dans les cours de récré ? Si oui, c’est très grave…

rire de tout france

L’écartèlement entre les cultures, celle de la France qui les a partiellement rejetés, celle de l’Algérie qu’ils n’ont connue que par les parents et cousins, ont rendu les frères Kouachi incertains d’eux-mêmes, fragiles, prêts à tout pour être enfin quelqu’un, reconnus par un groupe, assurés d’une conviction. La secte est l’armure externe des mollusques sans squelette interne. Ils se sont créé des personnages de héros-martyrs faute d’êtres eux-mêmes des personnes.

Il ne faut pas croire que la multiculture enrichit forcément. Que font les politiciens pour établir les valeurs du vivre-ensemble sans les fermer sur l’extérieur ; pour faire respecter les lois de la République sans faiblesse ni « synthèse » ?

Comment faire pour « déradicaliser » les individus ? Une piste de réflexion intérieure, européenne et géopolitique. Lire surtout la seconde partie.

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On attend un Comité de vigilance des intellectuels antidaechistes

Requiem pour la presse libre, en tout cas pour la douzaine de Charlie Hebdo, massacrés hier aux armes lourdes. Ah, je sais ! Pas d’amalgame, pas de stigmatisation, « attendons » que la justice fasse son travail, blabla… Mais un tel attentat est signé. Commando cagoulé, armes lourdes, punition contre les livres (Haram les booko !) et contre la liberté de se moquer : on reconnait sans peine (et sans aucun tabou) l’islamisme radical. Après Toulouse et Bruxelles, les retours de flamme du califat se poursuivent et signent.

charlie hebdo prophete

Ne serait-il pas temps d’affirmer les limites ? Car en nos sociétés européennes vivent des minorités attirées par le djihad, par une version tordue de la religion, par un intégrisme de revanche. Ne serait-il pas temps de distinguer publiquement l’islam de l’islamisme, la foi du permis de violer et d’asservir, le crime de guerre du combat identitaire ?

Notre gauche braillarde des ‘Indignés’ constitue-t-elle un Comité de vigilance des intellectuels antidaechistes, comme hier antifasciste ? Ou une Action antidaechiste Paris-Banlieue ? Il semble que non… L’indignation a ses humeurs, les valeurs attendront ; elles ne sont après tout que des cache-sexe pour faire jouir sa bonne conscience. Surtout quand les bobos intellos pètent de trouille, n’osant même pas lire Houellebecq de crainte de rencontrer le diable ! C’est votre lâcheté, bobos « de gauche » bénévolante qui trouve « pittoresques les petites mosquées », « relativisent » les prêches radicaux, trouvent « incroyablement romantiques ces jeunes qui vont en Syrie », comme avant-hier Malraux guerroyer républicain en Espagne et Régis Debray guerriller marxiste auprès de Guevara.

charlie hebdo voiler violer (2)

Aujourd’hui est Daech, donc certainement le daechisme – car l’islam radical est une foi totalitaire et impitoyable. Demain verra peut-être le fascisme, car la réaction des nations est brutale lorsqu’on touche à l’intime.

D’où vient ce daechisme brutal ? Du kyste juif dans la chair arabe depuis 1947 sans doute, mais cela ne fait qu’exacerber ce qui est plus profond : le grand vide de nation, d’État, de projet social, d’identité – de tous les pays de l’arc musulman, du Maroc au Xinjiang. Autoritarisme, népotisme, corruption, sous-développement – malgré les dons, les subventions, le pétrole. Le « printemps arabe » avait donné un certain espoir; il s’effondre dans l’archaïsme, l’ignorance et les mafias cléricales qui captent Allah à leur seul profit.

La guerre entre Juifs et Arabes sur le territoire biblique revendiqué par les deux religions est en train de devenir une guerre de cent ans. Depuis les négociations de Camp David, chacun s’est enfermé dans la bonne conscience, se voyant comme unique victime de la barbarie de l’autre. La guerre apparaît à chaque flambée comme une impasse, la politique comme une surenchère démagogique d’intransigeance des deux côtés. L’immigration juive orthodoxe a radicalisé le national-judaïsme, la Terre idéalisée bloquant tout gouvernement par la représentation strictement proportionnelle qui empêche d’être légitime sans une large alliance de compromis. Le Hamas national-islamiste est paranoïaque pour la Palestine dans les années 40 et fondamentaliste par contamination des Frères musulmans dans les années 50. Ce mouvement est cruel par sectarisme, n’hésitant pas à exécuter – en pleine guerre contre Israël – certains de ses militants soupçonnés de faiblesse, ni à utiliser la population comme bouclier pour cacher des armes, des entrées de tunnels ou des réunions de chefs. Malgré l’ONU (impuissante), les bonnes intentions des pays occidentaux (soumis au veto du lobby juif américain) et le cynisme russo-chinois (tout chaos permet d’affaiblir les États-Unis), la situation négociée des « deux États » n’est pas prêt de voir le jour.

amants arabe et juif
Dans la région alentour, la naïveté missionnaire des États-Unis poussée par le désir de se venger des attentats terrestres (World Trade Center 1993, base militaire américaine de Dhahran en Arabie saoudite 1996, ambassades des États-Unis à Dar es Salaam en Tanzanie et à Nairobi au Kenya 1998), maritime (USS Cole 2000) et aérien (World Trade Center 2011), a créé le chaos. Les talibans sont chassés d’Afghanistan mais survivent dans les zones tribales frontalières du Pakistan, tandis que « l’État des purs » (musulman) joue double jeu, son gouvernement acceptant les subsides américains pour son armée mais ses services secrets (ISI) protégeant largement les groupes islamistes opposés à l’Inde, l’ennemi héréditaire. Jusqu’à « ignorer » la retraite paisible de Ben Laden, le tueur en série, à Abbottabad, un kilomètre et demi proche de la plus grosse académie militaire pakistanaise…

charlie hebdo mahomet et les cons

Dans ce vide créé par la guerre depuis 2001 – puis par l’abandon américain dès 2013 – prolifèrent tous les extrémismes mafieux qui revendiquent Allah pour imposer leur bon plaisir sur un territoire qu’ils appellent « califat ». Un nouvel empire de mille ans au nom de la race ? Non, de la religion – ce qui revient au même ou presque : qui n’obéit pas aux mêmes rites, même s’il est musulman, est envoyé en camp et réduit en solution finale. Ce Nationalisme et cet islamisme font un cocktail détonnant, qui a œuvré sous d’autres climats au siècle précédent pour créer le pire totalitarisme. Le marxisme laïc du parti Baas a échoué, comme le nationalisme arabe ; ne reste plus que l’archaïsme fondamental du Livre, interprété littéralement. Cette foi totalitaire attire dans le monde entier car elle rassure les mal dans leur peau qui cherchent leur virilité, offrant une revanche aux frustrations sociales et à la victimisation historique. Les Italiens de Mussolini comme les Allemands de Hitler, ont connu ces mêmes moments de ressentiment et de haine de soi, avec les conséquences que l’on sait.

ado chiite se fouette

Mais sunnites et chiites s’affrontent pour l’interprétation fondamentale du Coran. Selon Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à l’université Toulouse 2, « pour les sunnites, le chef de la communauté musulmane doit être un homme ordinaire, élu par d’autres hommes, parmi les membres de la communauté des fidèles. Pour les chiites, la communauté musulmane ne peut être dirigée que par les descendants de la famille de Mahomet, des imams qui tirent directement leur autorité de Dieu et qui sont donc meilleurs et infaillibles » (revue Le Débat 182, novembre 2014). Reste que les deux sont d’accord par leur refus de séparer Dieu et César : l’islam est un guide de vie total, alliant politique et religion. Or le Livre dit tout et son contraire, justifiant de faire la guerre aux juifs et chrétiens mais leur permettant aussi un statut protégé ; interdisant d’asservir un musulman mais permettant des exceptions au bon vouloir des imams… et ainsi de suite.

Daesh massacre

L’effondrement ou l’illégitimité des États nés de l’occupation américaine (Afghanistan, Irak), l’opportunité ouverte en Syrie par la répression aveugle, font que « le djihad » attire dans la région tout ce que le monde compte de croyants, d’exaltés et de psychopathes. Les dirigeants américains sont restés longtemps complaisants envers l’islamisme, ils voient tous les mouvements religieux menés par une exigence spirituelle et une rigueur morale analogues à la leur, chrétienne – bien loin de « l’immoralité » qu’ils attribuent aux marxistes, baasistes ou anarchistes. Les vidéos par Internet ont diffusé dans le monde entier la violence et la licence sans limites des « croyants » brandissant Allah pour éradiquer l’infidèle, qu’il soit arabe ou blanc, sur le territoire de chasse reconquis de l’islam historique.

Mais disons-le : Daech n’est ni État, ni islamique ; il est une bande de nervis inféodés à un chef sanguinaire qui veut imposer sa terreur par le viol, le meurtre et le pillage. Les daechistes sont les fascistes d’aujourd’hui, avec la même foi en le sang et le sol, la même volonté de domination sur les « esclaves », la même hystérie guerrière pour tremper leur virilité machiste menacée par la modernité.

daesh crucifie

Sommes-nous toujours humanistes des Lumières et démocrates libéraux ?

  • Si oui, « le daechisme ne passera pas ».
  • Sinon, attendez-vous à la servitude volontaire, car les « droits de l’homme »vont être réduits aux seuls droits des mâles islamistes armés, la politique daechiste consistant à accaparer, violer et tuer, réduisant légitimement en esclavage toutes les femmes et tous les garçons non convertis, faisant des autres des soldats au service du chef. Comme cela se passe en Syrie selon les repentis de retour. En Europe, Charlie Hebdo le prouve après les juifs de Merah et le musée de Bruxelles, il s’agit de menacer, de terroriser, de faire taire tout esprit critique. Tout en cherchant à monter les Français « de souche » contre les Arabes « immigrés », afin que le chaos s’installe et que prolifèrent les mafias comme en Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Nigeria, au Mali – sur l’exemple de la Bosnie d’hier.

Pour ces barbares, il s’agit de promouvoir « les idéaux de ‘rénovation’ nationale et de puretéécrit la doxa Wikipedia. Croire, obéir, combattre deviennent des valeurs, analyser et critiquer de l’insubordination. Il est donc nécessaire de faire naître un sentiment d’urgence, de désigner un ennemi commun cherchant à détruire le collectif et contre lequel le groupe tout entier doit se mobiliser. » L’article concerne le fascisme…

Abdallah Tintin au pays de l or noir

Pasolini l’écrivait déjà, en 1975 : « Une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui, ou du moins ce qu’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C’est en sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. » Il voyait le fascisme contemporain à combattre dans la société de consommation molle de son époque ; voyons-y de nos jours l’imprégnation de la violence et du romantisme sexuel et guerrier du ‘tout est permis’ Daech.

Alors, à quand votre vigilance contre le daechisme, intellos bobos ? A moins que Daech ne constitue la nouvelle « révolution culturelle » chère à votre vieille jeunesse, cette resucée de la « révolution nationale » des années 40 ?

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Gaston Leroux, Aventures incroyables

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Né en 1868 et mort en 1927, Gaston Leroux a été successivement avocat, journaliste, feuilletoniste, romancier, auteur de théâtre. C’est ce dernier métier qu’il valorisait le plus (très estimé à l’époque) – c’est celui pour lequel il est le moins reconnu aujourd’hui. Son activité de romancier, en revanche, reste dans les mémoires grâce à la télévision et au cinéma. Ses héros, Rouletabille et Chéri-Bibi, sont à l’égal de Fantomas, d’Arsène Lupin ou de Vautrin.

C’est un recueil d’œuvres moins connues qui est publié par Francis Lacassin dans Bouquins, œuvres pour la plupart parues en feuilleton dans les journaux, version imprimée de la « série » télé aujourd’hui. Les amateurs se précipitaient sur la presse pour savoir la suite et le feuilletoniste devait accrocher par un style direct, de l’action sanglante, l’humilité d’un héros qui aurait pu être vous et moi, et des rebondissements inattendus répétés. Seule la fin de ces romans à épisodes laisse sur sa faim, comme bâclés, l’auteur ayant du mal à conclure. Ces procédés, repris depuis à l’envie par l’image télévisée et les thrillers américains, permettent de lire avec plaisir, de nos jours encore, la prose d’un bon bourgeois de Paris il y a un siècle. Tous les « littératreux » ne peuvent en dire autant : qui lit encore Paul Bourget ? ou Anatole France ?

Huit romans feuilletons et une poignée d’Histoires épouvantables vous permettront de passer quelques heures sans vous ennuyer dans les trains ou les avions.

Le Capitaine Hyx et La bataille invisible se passent durant la guerre de 14-18 (reprenant le thème du capitaine Nemo) ; La poupée sanglante et La machine à assassiner dans le Paris des années 20 (doublant l’allégorie de Frankenstein) ; L’homme qui a vu le diable dans une vallée reculée du Jura (mythe romantique néomédiéval du diable) ; Le cœur cambriolé dans la banlieue chic de Paris (scientisme sombre julevernien) ; et Mister Flow entre Paris, Deauville et l’Écosse (imitation d’Arsène Lupin, en plus dramatique).

Ces histoires disent l’ambivalence de la science, progrès et menace ; l’éternité de l’amour, qui rend les femmes belles et les hommes idiots ; l’essence du mal, manipulateur, voleur, jaloux ; la pression des préjugés et de la morale des vieilles filles. Aucune politique en ces pages, mais des passions personnelles exacerbées. Sauf pour la guerre 14-18, sujet du capitaine Hyx, qui se venge des exactions commises par les soudards allemands en Belgique et dans le nord de la France dès 1914, violant les femmes et coupant les mains des enfants selon des rapports officiels cités. Hyx est un pseudo comme Nemo et, comme lui, riche désirant se venger d’une offense personnelle : sa femme a été prise et molestée par la barbarie boche. Il fait construire un gros sous-marin pour enlever des officiers allemands ici ou là et appliquer le biblique « œil pour œil » : les officiers sont amputés à proportion des malheurs survenus aux civils. Ils doivent écrire des lettres et envoyer des photos de leur malheur pour que le haut commandement impérial prenne les dispositions qu’il faut pour respecter la Convention de Genève.

Publié en 1917, en pleine bataille, cette vengeance de ressentiment permet de mieux comprendre les Israéliens ou les Palestiniens aujourd’hui, tout comme les pro DAESH et les anti-DAESH. Les protagonistes discutent et contestent cette façon de faire, mais reconnaissent sa relative efficacité, tout en posant des limites (ni les femmes, ni les enfants – distinction que les ordures islamiques de DAESH ne font pas). Où le feuilleton écrit des journaux faisait bien mieux pour le débat démocratique que les borborygmes sans profondeur aujourd’hui dans les séries de la TV commerciale…

Mais il n’y aurait pas de suspense si tout était simple. Le lecteur du XXIe siècle peut mesurer combien les croyances allemandes en la supériorité de leur race, le travail de leur peuple, l’organisation de leur machine économique et militaire, préparait déjà le nazisme. Un vieux professeur d’université allemand animé par Gaston Leroux (1917) : « Madame, Messieurs, je bois et buvons à la patrie allemande qui, dans une confiance pleine d’espoir, tourne les yeux vers on maître impérial dont il n’est point une parole jusqu’alors adressée à son peuple et au monde qui ne respire la force, le courage, la piété et la justice ! dont il n’est point un acte qui ne concoure à la paix et à la joie du monde, sous le sceptre de la pensée et de la force allemande ! Hoch ! hoch ! hurrah !… » p.50.

Pourquoi affecter de nos jours d’avoir été autant surpris par les propos d’un Hitler, alors que la presse nationaliste allemande disait officiellement la même chose en 1914 ? Volonté d’excuser la légèreté française des intellos qui n’ont rien vu, rien compris (Sartre, par exemple) ? Aveuglement popu du « plus jamais ça », croyant qu’il suffit de dire « non » pour la guerre n’éclate plus jamais ?

Ce déni – tellement français, jusque dans les affaires économiques de ces derniers mois – se voit implacablement dénoncé par le feuilleton de Gaston Leroux : oui, les Français savaient, dès 1914, de quoi l’Allemagne était capable ! Oui, la guerre 14-18 préfigurait la guerre 40-45 ! Oui, Hitler était déjà, sinon encore dans les têtes, du moins dans les tripes allemandes de la première moitié du XXe siècle ! Il fallait vraiment être immature ou apatride pour ne pas s’en être rendu compte.

Mais les intellos – tout comme la majorité des journalistes, toujours suiveurs de la mode intello – nous ont montré avec Staline, puis Castro, Mao, Pol Pot, qu’ils préféraient « croire » plutôt qu’observer, s’enfler de bons sentiments valorisants plutôt que d’humbles analyses utiles.

Gaston Leroux, Aventures incroyables, 1908-1927, Bouquins Laffont 1992, 1220 pages, €29.40

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Clément Rosset, Le réel – traité de l’idiotie

clement rosset le reel traite de l idiotie
Le réel est ce qui existe, « sans reflet ni double : une idiotie au sens premier du terme » p.7 (idiot veut dire simple, particulier, unique, plus globalement sans raison). Deux parties dans cet opus qui poursuit la quête philosophique sur ce qui existe : 1/ D’un réel encore à venir, 2/ Approximations du réel. Suivies d’une postface sur la sottise, avec l’exemple du fétiche à l’oreille cassée de Tintin.

Le réel est encore à venir, rares sont ceux qui l’appréhendent. « Nous disons que ce qui existe est insignifiant, que le hasard peut très suffisamment rendre compte de tout ce qui existe ; cette thèse demeure ambiguë si l’on omet de préciser qu’elle vise ce qui se passe ‘dans’ l’existence, mais naturellement pas le fait de l’existence elle-même, le fait qu’il existe quelque-chose » p.40. Ce qui existe n’a pas de signification et s’est s’illusionner que de lui en plaquer une. « Le réel n’est rien – c’est-à-dire rien de stable, rien de constitué, rien d’arrêté » p.21. Exemple l’hostilité du chien qui veut (à tout prix et sans cause) mordre Monsieur Hulot en vacances dans le film de Tati. Encore le jeu d’échecs où « la nécessité qui s’y produit apparaît à la fois comme implacable et incertaine, alliant la plus parfaite rigueur aux plus imprévisibles aléas » p.33.

Deux courants philosophiques nient ou évitent le réel : l’illusionnisme et l’inguérissable.

Hegel est le maître du premier, « le grand philosophe de la signification imaginaire » p.36, consolateur endémique des temps de crise qui prétend tout expliquer parce que le seul réel est rationnel, évacuant tout le reste sans daigner le voir. Créer un double du réel a trois fonctions :

  1. mise à l’écart (cachez ce sein que je ne saurais voir),
  2. métaphysique (un autre monde donne un sens à celui-ci),
  3. fantasmatique (produire l’objet qui manque au désir, pulsion incapable de jamais se fixer).

« L’illusionnisme philosophique consiste à annoncer le sens sans le montrer » p.54 : ni la nature de la Raison, ni de l’Esprit, ni de l’Idée chez Hegel n’est jamais donnée… « Les hégéliens modernes – de Mallarmé à Lacan, en passant par Georges Bataille et Jacques Derrida – usent d’un même illusionnisme philosophique » p.55. Le sens est interminablement différé.

Les inguérissables maintiennent le sens mais constatent son absence ; ils ne le gardent que comme pure croyance. Kant en est le maître, « moment où l’on a établi, le plus solidement du monde, que si l’on tenait à une idée on pouvait à jamais la revendiquer pour vraie, quand bien même il serait établi par ailleurs, et tout aussi solidement, que cette idée est une absurdité » p.61. La critique de Kant ne porte pas sur le contenu mais sur ses conditions de possibilité. Tour de passe-passe qui maintient n’importe quelle « vérité » que l’on croit nécessaire, aboutissant au dogmatisme. « Incertitude quant à l’objet, mais certitude quant au sujet : on croira de toute façon, peu importe au fond à quoi » p.63. On s’accroche à son illusion comme à un doudou, par peur du réel. « La ‘vérité’ était hier à Moscou, elle est aujourd’hui [1977] à San Francisco, elle sera demain dans la philosophie chinoise, l’écologie ou l’alimentation macrobiotique [c’était prémonitoire !] – et chaque fois d’ajouter, en vous présentant sa nouvelle lubie : ‘Quel fou j’étais !’, comme le héros de Gogol » p.64.

« Car c’est cela qui épouvante à l’avance les dévots, et avec eux tous les hommes en tant qu’ils sont susceptibles de dévotion, c’est-à-dire de peur : exister sans nécessité, agir sans caution – aller à l’aventure dans un monde où rien n’est prévu et rien n’est joué, où rien n’est nécessaire mais où tout est possible. Cette réalité, ainsi perçue à l’état brut, est comme un vin trop fort ; pour la rendre agréable à boire, on la coupe généralement avec l’eau du sens » p.66. La réalité directe n’est perçue que par l’ivrogne, l’artiste et parfois le philosophe ; elle est d’elle-même, sans double signifiant. « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit » p.42. C’est une grâce de jubiler malgré la catastrophe, c’est une allégresse que d’aimer ce qui est, sans cause, pour le pur plaisir d’exister.

Les approximations du réel visent à donner du sens, à déformer l’existant pour le rendre acceptable, notamment par l’écriture et par la représentation. « La grandiloquence est fondamentalement une sorte d’accident du langage, un glissement, un dérapage dont l’effet est de rendre le réel par des mots ayant visiblement perdu tout rapport avec lui : un langage manqué, à peu près au sens où les psychanalystes (…) parlent d’actes manqués » p.82. L’enflure est le propre de Jean-Jacques Rousseau, de Victor Hugo, et de tous les politiciens.

  • Par exemple « Rousseau (…) transforme d’une part le fait d’écrire ses Mémoires en événement unique et prodigieux (inflation du contenu) ; d’autre part il célèbre ce prodige à l’aide d’une rhétorique d’apparat héritée de l’art oratoire et judiciaire (inflation de l’expression) » p.85. Il y a déformation du réel par indifférence au réel, aptitude à l’escamoter au profit de ce qu’il peut prêter à dire.
  • Par exemple « Tartuffe est atteint d’une perversion qu’on pourrait désigner comme une aberration triomphaliste du langage, dont l’effet est de transformer automatiquement toute chose en mot, c’est-à-dire d’assimiler rigoureusement la réalité de la chose à celle de sa représentation. Ainsi protégé du réel par la forteresse imprenable de son propre langage, il est inattaquable, comme l’apprend à ses dépens la famille d’Orgon » p.103.
  • Par exemple Sade : « De l’écriture sadienne on pourrait dire qu’elle est une perpétuelle outrance verbale, non en ce qu’elle déforme le réel mais en ce qu’elle prétend absolument s’en passer » p.106. Tel est le performatif : le verbe se confond avec l’acte, dire est comme si l’on faisait. Même le pire.

Travers contemporain véhiculé par le marxisme dogmatique de l’après-guerre, par le structuralisme puis par l’illusion gauchiste de liberté dans le spontané instinctif, ce refus du réel au profit de la représentation a deux conséquences : le narcissisme et la violence. « Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la confusion de la chose et du mot (…) se soit accompagnée d’une explosion de narcissisme généralisé » p.111. Moins une attention à soi qu’une inattention au reste – au réel. Valorisation de l’image plus que de la réalité. « D’abord parce que la parole grandiloquente fait violence au réel, ensuite parce que cette violence faite au réel est l’indice d’une violence virtuelle tant chez celui qui parle que chez celui qui écoute. (…) La violence sanctionne toujours un outrage au niveau de la représentation et non à celui du réel » p.112. Ce n’est pas d’être nul que souffre le banlieusard des quartiers, c’est qu’on le lui dise (insulte) ou qu’on le lui fasse sentir d’un regard (irrespect). Qui passe indifférent, sans paraître voir, n’est pas agressé.

Le remède ? Il se trouve chez les sportifs en occident (et j’ajoute) chez les adeptes des arts martiaux en orient. « L’acte ou le geste réussis ne sont tels qu’à la condition qu’ils ne soient pas brouillés par leur propre représentation dans le temps même où ils s’accomplissent : vérité bien connue des sportifs qui ne manquent généralement leur coup (…) que pour autant que s’y superpose, dans l’esprit de l’acteur, sa propre représentation » p.141. Les maîtres japonais ne disent jamais ce qu’ils font – ils le font. A l’élève de saisir et d’imiter, la virtuosité ne passe pas par les mots mais par les actes.

Clément Rosset, Le réel – traité de l’idiotie, 1977, éditions de Minuit 1986, 155 pages, €11.50

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Donna Leon, La petite fille de ses rêves

Je ne sais si les années qui passent ou une certaine lassitude atteignent Donna Leon, ou si l’Italie s’enfonce dans le relativisme politiquement correct dominé par l’argent – toujours est-il que le cynisme le plus cru est présent dans cette 17ème enquête du commissaire vénitien Guido Brunetti.

Les Gitans, Tziganes et autres Zingaros ? Il est exigé désormais de les appeler Rom. Ils vivent en marge de la société, subsistant de trafics de voitures, incitant leurs enfants à voler et allant même jusqu’à les prostituer. Les « services sociaux » n’y voient que la rançon du rejet social, donc rien à dire : les policiers se contentent les ramener systématiquement tout moins de 14 ans à « ceux qui se disent leurs parents ». Aucune sanction, pas même une remontrance, aucun fichier, aucun placement d’office, aucune mesure éducative : laissons ce qui est être – tel est la lâcheté sociale du politiquement correct. Les gosses rom sont des poussières à mettre sous le tapis.

Quoi d’étonnant à ce que, devant cette carence de l’État, chacun se débrouille comme il peut ? L’Italie est donc régie par le copinage, les clans, la corruption. Les faibles font appel aux puissants, les puissants font de l’autodéfense, en toute impunité puisque le pouvoir d’État est à leur botte. C’est dans ces eaux glauques qu’évolue le commissaire Brunetti, humaniste revenu de bien des choses. Il se réfugie dans sa famille, parmi ses amis, dans cette ville qui l’a vue naître et qu’il ne quitte guère. Ses joies sont ses enfants Rafi et Chiara, sa femme Paola, son adjoint Vianello, la belle Elettra qui pénètre tous systèmes informatiques officiels, et la cuisine vénitienne faite de pâtes, de légumes et de produits de la mer. Sans oublier le vin et la grappa. Reflet d’époque que ce no future hédoniste à l’italienne.

Il n’y a donc guère d’action et beaucoup de psychologie, aucune happy end mais la négociation cynique autour d’un corps de fillette laissé à la morgue pour qu’on en fasse ce qu’on veut. A se demander si, le roman commencé, Donna Leon n’a pas été découragée par la réalité des choses. Elle introduit en effet au début un prêtre qui fait de l’argent et un autre renvoyé d’Afrique pour escroquerie. Y aurait-il un lien avec cette fillette retrouvée noyée dans un canal, une bague cachée dans le vagin et une montre dans la culotte ? Qui a subi des relations sexuelles répétées alors qu’elle n’a que onze ans. On imagine que l’intrigue aurait pu tourner autrement au lieu de tourner court.

L’amoralité la plus désabusée s’étale à chaque page.

  • L’Église ? Une puissance, mais le clergé : « C’est leur goût pour le pouvoir qui me les rend aussi antipathiques. C’est l’élément moteur de tant d’entre eux ! Je crois que cela déforme leur âme » p.60.
  • Croire ? Bof, chacun trouve les béquilles qu’il peut, même s’il est politiquement correct de rester poli devant cette institution italienne qu’est l’église catholique.
  • Les politiciens ? Tous pourris, jusqu’au ministre de l’Intérieur dont le fils échappe toujours aux conséquences judiciaires de ses bagarres, excès de vitesse et autres usages de drogue.
  • Les valeurs chrétiennes, humanistes, de gauche ? « Juste le même genre de pieuses banalités qu’on trouve dans les éditoriaux de ‘Famiglia Cristiana’ (…) Mais c’est certain, les gens adorent qu’on leur débite ces clichés (…) Parce que du coup, ils n’ont rien à faire, répondit Paola. Il leur suffit d’éprouver des sentiments politiquement corrects pour qu’ils s’imaginent qu’ils sont aussi méritants que s’ils avaient fait quelque chose » p.111. Ressentir suffit, compatir ne va pas jusqu’à agir, c’est fini. Les gens sont désormais impuissants… et la police aussi. Alors, à quoi bon ?

Ce roman est celui des désillusions : « ceux qui parlent d’égalité, de respect des cultures et des traditions » p.195 oublient qu’une société ne survit que par le droit. Le relativisme multiculturel aboutit à l’anarchie, au chacun pour soi, à Dieu pour personne.

  • Oui, il faut faire quelque chose, au lieu de crier au racisme dès qu’on objecte quoi que ce soit.
  • Oui, il faut faire respecter la loi, même si cela gêne les puissants.
  • Oui, il faut transmettre les valeurs et les faire vivre au lieu de se réfugier dans l’idéalisme correct et de laisser-aller la société !

Donna Leon nous offre un roman blasé mais politiquement puissant. Elle, l’américaine, critique autant le sentimentalisme de son pays que le storytelling de la bienséance politiquement correcte italienne-européenne. Civiliser, c’est discipliner ; laisser-faire, c’est laisser aller à la barbarie toute une société au profit des mafias, dont les pires ne sont pas siciliennes, mais bien dans la « bonne » société.

Donna Leon, La petite fille de ses rêves (The Girl of his Dreams), 2008, Points policier Seuil janvier 2012, 326 pages, €6.84

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Qui sera Monsieur X en 2012 ?

Nous sommes en crise des idées et des institutions, tout comme dans les années 1930 – mais nous ne sommes pas dans les années 1930. La démocratie libérale et le système économique du libre-échange paraissent comme dans les années 1930 en faillite – mais l’alternative au libéralisme est l’autoritarisme. Peu de gens, au fond, y sont prêts… Monte dans l’opinion le ressentiment contre les coupables, la tentation de tout fourrer dans le même sac (à noyer en Seine), attisée par la manipulation des pervers de la politique pour qui tout ce qui compte est d’arriver au pouvoir – mais le narcissisme infantile des impétrants « grands leaders » est risible tant leurs ficelles sont grosses. Le journalisme béat, pour qui la « nouvelle » se mesure au dernier dit, répète en boucle avec sérieux les petites phrases et formules ineptes à régler une quelconque crise en moins de 35 secondes de séquence télé – mais qui les croit vraiment ? Les options politiques restent donc ouvertes.

Le tenant du pouvoir actuel joue à faire peur pour se poser en sauveur rassurant, énergique décideur qui a la compétence et la volonté de changer les choses pour protéger les acquis et faire avancer le retour à la normalité. Mais qui peut croire cette mise en scène ? Il ne suffit pas de dire « je veux » ; il vaudrait mieux savoir motiver les siens, négocier avec les partenaires et expliquer à tous. Le storytelling – la belle histoire – ne séduit plus ceux qui ont cru y croire et qui mesurent, 5 ans après, ce qu’il en est.

Le challenger « de gauche » (« forcément de gauche » aurait renchéri la mode) croit qu’il suffit de faire tout l’inverse pour réussir là où l’autre échoue. Être « normal » quand l’autre est énergique ; réembaucher les profs que l’autre n’a pas remplacés ; suspendre toutes les réformes qui fâchent pour que tous soient contents ; faire payer « laids-riches » puisque les impôts ont été réduits pour tous – sauf pour ceux qui n’en payent pas, donc les plus pauvres. Donc pas de TVA sur les produits importés mais des impôts en plus pour les rares sociétés qui s’obstinent à produire encore en France… L’action sera sans doute moins stupide que cette caricature médiatique, mais force est de constater que cette caricature est la réalité politique de ce début d’année !

Ceux qui n’ont aucun espoir de parvenir à gouverner renchérissent dans la démagogie pour se faire mousser et négocier (peut-être…) de grasses prébendes contre un ralliement in extremis au vainqueur. C’est donc le déferlement des yakas, d’autant plus énormes et irresponsables qu’ils ne seront jamais proposés au test de la réalité. Chez ces ayatollahs rouge, brun, vert, le point commun est qu’ils haïssent ouvertement « la démocratie » parlementaire, libérale, représentative, au profit du plébiscite de crise, aidé de la terreur de masse appliquée par un petit groupe partisan violent. Les recettes de Lénine appliquées aux caniches…

Comme dans les années 1930, le dilemme en revient à démocratie ou totalitarisme – mais il n’est pas certains qu’on le résolve comme dans ces années-là.

Le grand modèle des totalitaires est la Chine ou la Russie, surtout pas l’Angleterre ou les États-Unis – ni l’Allemagne ou le Japon depuis qu’ils ne sont plus autoritaires. En Chine, c’est tout simple : l’État souverain décide de tout ; comme il n’a pas besoin d’électeurs, il peut sans vergogne s’asseoir sur les droits et les propriétés de la société civile pour imposer son ordre et ses objectifs long terme. Ceux-ci sont simples : que la Chine soit encore plus puissante, orgueil national et pouvoir économique réalisant ce que le militaire peut difficilement réussir aujourd’hui que les États-Unis ont une avance irrattrapable avant longtemps. Nos totalitaires rêvent en nuit de Chine : que « le peuple » ne vienne plus leur casser les pieds, ni les traités internationaux, ni les banques ou les institutions. Souverainisme ! Contrôle des importations et des capitaux étrangers, obligation d’investir conjointement avec une entreprise nationale, monnaie française non convertible pour piloter politiquement le taux de change, guichet ouvert à l’État par sa Banque centrale aux ordres, contrôle des entrées et sorties de capitaux. C’est ce que réalise la Chine, se disent nos antilibéraux, pourquoi pas la France ?

Mais les Français ne sont pas des Chinois et une dose de système russe s’impose. La Vème République est déjà proche de l’État-Poutine, pourquoi ne pas le pousser un peu plus en ce sens ? Le Président incarne à lui seul toute la société, son parti est aux ordres – à lui de donner le sens, de diriger la barque et de dire la morale ! C’est ce que les Français aiment depuis des décennies. Pourquoi ne pas accentuer le système mafieux à la russe des Grandes écoles, de l’inceste public-privé dans les grandes entreprises, du clan présidentiel, aidé des nervis du Milieu ? Le système Pasqua allait un peu dans ce sens dont Sarkozy a hérité, on découvre que le système socialiste en est proche dans les Bouches du Rhône, à Lille et en Septimanie – entre autres. La politique n’est plus un débat public dans des instances neutres mais se réduit à des décisions d’appareil à droite comme à gauche, où l’on soutient « les nôtres » – non parce qu’ils ont raison, mais parce qu’ils sont les nôtres, Nashi en russe, le nom même des jeunesses poutiniennes. L’allégeance compte plus que la compétence – tout comme au temps de Staline, Mussolini et Hitler, ces « grands politiques ».

Certes, nous ne sommes plus dans la conjoncture totalitaire des années 30, comme l’explique Marcel Gauchet dans son dernier livre (A l’épreuve des totalitarismes, Gallimard 2010). Le mode de structuration total des sociétés a fait son temps, on rigolerait aujourd’hui d’un Kim Jong-un français omniscient, idéologue, chef du parti et grand leader à vie. L’individualisme est irréversible en Occident pour notre temps. Mais, qui sait ?… Le grand Méchant Luc (franc-maçon) et dame Marine (les lys) se verraient assez en Kim Jong-un, au fond, tout comme Eva Joly, procureur disant le vrai, chef du parti et leader acclamée des nouveaux croyants en Notre Mère Gaia.

La France n’a probablement pas besoin de néo-Mussolini au petit pied, adeptes de la révolution permanente au profit de leur étroite clique de fanatiques croyants. Même après Nicolas Sarkozy, la crise continue. Les Français veulent un gouvernement décidé mais apaisé, un chef d’équipe solidaire de la société plus qu’un grand leader qui veut vous faire voir ce qu’on va voir. Un personnage apte à représenter « la France » sans excès d’arrogance mais avec fermeté, doué d’une morale en phase avec l’opinion, tempéré et empathique, capable de négocier avec nos partenaires européens sans reconstituer un impérialisme à deux…

Qui serait donc le « Monsieur X » de cette équation (sachant que, depuis les années 1960 où cette expression a fleuri à L’Express de JJSS, un Monsieur peut aussi être Madame) ?

A chacun de le découvrir : il paraît que la présidentielle aurait déjà plus d’une douzaine de candidats.

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Loi sur le génocide et retour du ‘politiquement correct’

Je le dis tout net : ça suffit ! Je voterai systématiquement CONTRE tout candidat à la présidentielle ou à la députation qui pondra une « loi » visant à imposer une unique vérité aux faits, notamment Sarkozy ou Hollande. Ceux qui doivent établir les faits sont les scientifiques, pas les politiciens – les historiens, pas les députés. Le Parlement n’a-t-il donc rien d’autre à faire que discuter du sexe des anges ? La crise financière, économique, sociale, requiert-il de perdre son temps sur une polémique turco-arménienne ?

Pire : le Parlement a-t-il la compétence ou, mieux, la légitimité ? Est-ce parce qu’il est « représentant » du peuple qu’il peut agir en messager de Dieu et décréter ainsi la Vérité unique, à croire sous peine d’être jeté en geôle ? Les citoyens vont avoir une bien piètre opinion de tels élus – tous pourris d’être ainsi « payés » en voix – s’ils s’affairent aux choses dont ils connaissent rien et qui ne sont pas le plus urgent. Le grand historien Pierre Vidal-Naquet reconnaissait l’utilité de l’arme judiciaire, mais « la loi de 1972 contre le racisme suffit amplement. » « Il ne faut pas qu’il y ait des vérités d’État. Si l’on ne veut pas qu’il y ait des vérités d’État, il ne faut pas qu’il y ait des lois pour les imposer. » De même René Rémond : « C’est un trait des régimes totalitaires que de s’arroger le droit de tordre l’histoire à leur avantage et d’exercer un contrôle sur ceux dont c’est le métier d’établir la vérité en histoire. »

« Écrasez l’infâme ! » s’exclamait Voltaire à propos de l’inquisition catholique comme de la foi littérale du Coran. Nicolas Sarkozy veut-il rétablir la censure des idées et expressions au nom d’une Vérité unique ? N’oublions pas cependant que la loi sur le génocide arménien adoptée le 12 octobre 2006 émanait du parti socialiste… et qu’elle est à nouveau discutée sur la promesse Hollande au Sénat, puisque celui-ci est passé à gauche ! Populisme et démagogie électoraliste ne sont pas l’apanage de la droite ni du président actuel mais la tentation permanent des élus qui craignent pour leurs mandats.

La question n’est pas celle du génocide arménien pratiqué par les Turcs, mais celle de la loi sur le sujet.

Que les Turcs aient mal agi ne fait aucun doute, et l’on voit bien pourquoi. La décadence de l’empire a engendré une réaction conservatrice au détriment des minorités. Le sultan Abdul-Hamid II attise les haines religieuses pour consolider son pouvoir : en 1896 déjà, 350 villages sont détruits autour de Van et leurs habitants arméniens massacrés. L’Américain George Hepworth qui enquête sur les lieux révèle en 1898 : « Il se peut que la main des Turcs soit retenue dans la crainte de l’Europe mais je suis sûr que leur objectif est l’extermination et qu’ils poursuivront cet objectif jusqu’au bout si l’occasion s’en présente.» Le mouvement Jeunes Turcs renverse le sultan mais leur idéologie étroitement nationaliste prône le ‘touranisme’, union de tous les peuples de langue turque ; ils veulent une nation turque racialement homogène : les Arméniens laissent encore 20 000 à 30 000 morts à Adana le 1er avril 1909. Le boycott des commerces tenus par des Grecs, des Juifs ou des Arméniens est lancé en même temps que la réécriture de l’histoire, qui rattache la « race » turque aux Mongols de Gengis Khan, aux Huns d’Attila, ou aux Hittites de haute Antiquité. Tout cela ressemble fort à ce que les Allemands ont accompli sous la période nazie.

Comme en 1940, ce qui va précipiter les choses est la guerre. Le sultan déclare la guerre le 1er novembre 1914 et les Turcs tentent de soulever en leur faveur les Arméniens de Russie. Ils sont défaits par les Russes à Sarikamish le 29 décembre 1914 et l’empire ottoman est envahi. L’armée bat en retraite et agit violemment contre les Arméniens lors de son repli. Ceux-ci se tournent donc vers les Russes et, le 7 avril 1915, la ville de Van proclame un gouvernement arménien autonome. Le ministre de l’Intérieur Talaat Pacha, ordonne l’assassinat des Arméniens d’Istanbul puis ceux dans l’armée. Les historiens citent souvent le télégramme transmis par le ministre aux cellules de Jeunes-Turcs : « Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l’âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n’ont pas leur place ici. » La Loi provisoire de déportation du 27 mai 1915 achève les survivants. Femmes et enfants sont déportés à pied vers le sud et vers Alep, en Syrie ottomane. Le soleil d’été, l’absence de vivres et d’eau, la menace constante des montagnards kurdes causent évidemment de nombreux morts – sciemment voulus. Le gouvernement allemand, allié de la Turquie, censure les informations sur le génocide. Après guerre, c’est en Allemagne que se réfugient les responsables du génocide, y compris Talaat Pacha, mais il est assassiné à Berlin le 16 mars 1921 par un jeune Arménien.

Le traité de Sèvres du 10 août 1920 entre Alliés et empire ottoman prévoit la mise en jugement des responsables du génocide mais Mustafa Kemal décrète une amnistie générale, le 31 mars 1923. La même année, il achève la « purification ethnique » de la Turquie en expulsant les Grecs qui y vivaient depuis la haute Antiquité. Istanbul, ville aux deux tiers chrétienne en 1914, devient exclusivement turque et musulmane.

Donc ce qui fait débat n’est pas le fait du massacre des Arméniens par les Turcs.

Le débat porte, entre historiens spécialistes, sur la décision d’employer « le mot » génocide ou de parler seulement de massacres. C’est que le génocide implique une volonté raciste d’éradiquer une population du fait de son appartenance « nationale, ethnique, raciale ou religieuse » (Petit Larousse). Est-ce que l’esclavage est un « génocide » ? Est-ce que l’expulsion de qui ne croit pas comme vous est un génocide ? Est-ce que la seule déportation sans tuer, mais jusqu’à ce que mort s’ensuive, est un génocide ? Chacun peut se faire sa propre opinion, mais laissons les faits aux historiens… Si la loi actuellement en projet passe, le simple fait d’écrire ce paragraphe vous fera condamner !

Ce qui compte avant tout, en régime démocratique, est que le débat puisse exister, afin que les faits nouveaux soient intégrés au savoir et que chacun puisse affiner son opinion, voire en changer. Le « révisionnisme » est une démarche critique qui vise à réviser la lecture et l’interprétation historique d’un sujet en se fondant sur l’apport de nouvelles sources ou leur réexamen. Il faut le distinguer du « négationnisme » qui a pour but de nier la réalité d’un fait historique confirmé par les sources. Car il y a continuité entre la liberté et la découverte, entre la démocratie et la science. Réviser est une science, nier un dogme. C’est contre les dogmes, notamment religieux, contre les superstitions, les tabous et les interdits que la science s’est formée et qu’elle avance. Souvenez-vous de Galilée ! La limiter par une « loi » est aussi imbécile que décréter que la terre est le centre de l’univers ou que l’homme ne peut descendre d’un ancêtre primate comme les singes parce que c’est écrit dans la Bible. Dans ce cas, pourquoi ne pas qualifier la Bible et le Coran de « négationnistes » et de punir leur lecture d’un an de prison et 45 000 € d’amende ? N’est-ce pas une suite de croyances appelant à la haine et à l’exclusion ?

La France est fondée sur l’idée de société, pas sur le communautarisme. Les législateurs UMP et PS veulent-ils encourager cette dérive ethnocentrée ? Cette surenchère de « victimes » de n’importe quoi ?

  • La communauté est maternelle, enveloppante, affectivement et symboliquement satisfaisante – mais elle ne reconnaît que « les siens » : de sa chair et de son sang, de sa religion et de sa langue. Elle exige révérence de façon aussi absolue qu’une « mère juive ».
  • La société est plutôt paternelle ; elle se veut rationnelle, fondée sur le contrat avec droits et devoirs négociés. On n’y appartient pas ‘de sang’, mais par volonté. Qui veut y entrer est adopté sans problème dès lors qu’il adhère aux valeurs qui « font société ». Mais, fondée sur la liberté personnelle, la société demande la responsabilité. Chacun n’est pas ce qu’il « est » par naissance, mais ce qu’il « fait » ou réussit – d’où qu’il vienne.

Est-ce pour cela que la Turquie conteste désormais Darwin ? Lui préférerait-elle Lamarck ? Il n’y aurait pas « génocide » au sens du struggle for life, mais hérédité des caractères acquis qui ressort de la volonté ? Ou est-ce plutôt parce que l’islamisation de la société rend intolérant à toute autre forme de croyance ou d’appartenance ? Contester le terme « génocide » serait ainsi contester le pouvoir occidental de dire la morale commune et de se présenter en champion éclairé et avancé.

Ce pourquoi décréter ce qui doit être pensé en France sur le sujet est stupide.

Les enjeux nationalistes et religieux n’ont rien à voir avec la vérité mais tout avec l’appartenance. Le politiquement correct réduit l’être au paraître, le culturel au donné, la pensée aux mots-valises. N’importe quel professionnel du choqué va pouvoir traîner en justice n’importe quel historien qui n’aura pas utilisé les mots reconnus par les « victimes », les seuls « acceptables » par leur sensibilité hors société. C’est ce qui est arrivé à Olivier Pétré-Grenouilleau en raison de la loi Taubira, pour sa thèse sur les traites négrières. Heureusement que les juges sont moins godillots que les députés UMP ou PS et qu’ils jugent en fonction de l’honnêteté de l’information… Que la représentation nationale fasse respecter par la loi des valeurs inscrites dans la Constitution, tels les droits de l’homme, très bien. Mais qu’elle en fasse une arme de terrorisme intellectuel pour se mêler de la recherche scientifique, certainement pas ! Il faut garder la différence entre l’histoire qui explique et la mémoire qui juge, ne pas tout mélanger dans la confusion et l’amalgame : c’est cela la pédagogie citoyenne. Car qu’est-ce qu’une loi mémorielle ? C’est l’interdiction faite à quiconque de discuter un fait historique sous peine de poursuites. Une nouvelle religion, en somme…

En république, il ne saurait y avoir de « vérité officielle » : que ceux qui s’apprêtent à voter le sachent, ils seront virés par les citoyens libres et égaux en droits aux prochaines élections. Par moi en premier.

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Albert Camus, La Chute

Cet étrange objet qui n’est ni vraiment un roman, ni un essai, ni une pièce de théâtre, a eu beaucoup de succès à sa parution. C’est qu’il participe un peu de ces trois genres. Écrit après ‘L’Homme révolté’, il en défend les thèses ; après l’adaptation par Camus de plusieurs pièces d’auteurs étrangers, il en a le sens du rythme ; à la suite de ‘L’Etranger’ et de ‘La Peste’, il romance un type d’humanité.

En 1956, nous sommes à la fin du compagnonnage des intellos avec le Parti communiste. La guerre est loin, Staline est mort, des rumeurs commencent à filtrer sur ses « crimes » et l’URSS ne tardera pas à envoyer ses chars contre les prolétaires hongrois après avoir maté ceux de Berlin. L’avenir « radieux » apparaît bien gris, repoussé aux calendes. Le moralisme devient alors insupportable. Tous ces donneurs de leçons qui tentent de vous rendre coupable du seul fait d’être né agacent, au nom d’une Vérité révélée par le prophète Marx, mise en forme par l’activiste Lénine et réalisée par le tyran Staline. La « repentance » d’être né Français, donc bourgeois, blanc et nanti finit par détourner le public lecteur (majoritairement bourgeois, blanc et nanti) de ceux qui se prennent pour les envoyés du Pape rouge. A l’époque même où la papauté de Rome se raidit sur le dogme : « Qu’ils soient athées ou dévots, moscovites ou bostoniens, tous chrétiens, de père en fils. » Le Péché, originel, bourgeois, d’avoir laissé faire la Shoah ou la colonisation en Algérie (thèmes à vif dans ces années 50), n’est-il pas un nouveau culte de la culpabilité qui prépare de nouveaux asservissements ?

‘La Chute’ paraît dans ce contexte et il a un gros succès pour dire tout haut et avec ironie ce que chacun finissait par penser tout bas sans oser le dire. Assez de ces professionnels du moralisme ! De ces révolutionnaires en chambre qui savent tout et vous accusent au nom de l’Idéologie ! C’est un roman monologue assez court, en cinq journées – cinq actes de théâtre – qui relate la confession d’un « juge-pénitent » à un quidam rencontré dans un bar d’Amsterdam.

La Hollande est pour Camus, méditerranéen, le « paysage négatif » par excellence ! « Voyez, à notre gauche, ce tas de cendres qu’on appelle ici une dune, la digue grise à notre droite, la grève livide à nos pieds et, devant nous, la mer couleur de lessive faible, le vaste ciel où se reflètent les eaux blêmes. Un enfer mou, vraiment ! Rien que des horizontales, aucun éclat, l’espace est incolore, la vie morte. N’est-ce pas l’effacement universel, le néant sensible aux yeux ? » Enfer, néant, universel, sont les mots favoris de Sartre, l’adversaire. Paysage dépressif, incitant au masochisme et à l’obsession maniaque – tout à fait le décor glauque des nouveaux pays de l’Est. Il n’est pas innocent que la maison qui abrita Descartes fut transformée en asile de fous ; il n’est pas innocent non plus qu’elle rappelle Dante : « avez-vous remarqué que les canaux concentriques d’Amsterdam ressemblent aux cercles de l’enfer ? L’enfer bourgeois naturellement, peuplé de mauvais rêves. »

Jugez et vous serez jugés, telle est la maxime des théologiens, fussent-ils laïques ou sartriens au nom du Bien. Jugé, vous vous sentirez coupable, même si vous n’avez rien « fait ». L’existentialisme pose que votre existence même est une suite « d’actes » dont vous êtes forcément responsables, depuis l’acte gratuit (défendre un criminel) jusqu’à l’indifférence (se dire qu’il fait trop froid pour se préoccuper d’un bruit de chute dans la Seine). Ne pas faire, c’est faire en négatif – vous êtes coincé, nul n’est innocent, Monsieur l’avocat Clamence (dont le nom sonne presque comme ‘clémence’). Resucée laïque du Péché originel – ce pourquoi le narrateur avocat se prénomme Jean-Baptiste. Camus habille avec ironie les intellos parisiens : « Il m’a toujours semblé que nos concitoyens avaient deux fureurs : les idées et la fornication. A tort et à travers, pour ainsi dire. » A tort pour les raisons et à travers pour les femmes. Pour survivre, « les gens se dépêchent alors de juger pour ne pas l’être eux-mêmes ». Ce qui compte surtout, est qu’on vous regarde : « l’enfer c’est les autres » a dit Sartre. Et Staline a piqué à Goebbels le truc du marteau : plus c’est gros, plus ça passe, plus vous assénez une contrevérité, plus les gens finissent par y croire… parce que tout le monde le dit. Les tyrans, les manipulateurs politiques et les conseillers en communication le savent parfaitement.

La subtilité est de retourner ce jeu social : avouez et vous serez pardonné, repentez-vous et vous aurez toute bonne conscience pour vous poser en juge. Ainsi font les curés catholiques avec la confession, ce pouvoir inquisiteur d’Eglise qui permet la maîtrise des âmes. Ainsi font les psys freudiens qui croient que le ‘dit’ guérit et qui fouillent impitoyablement tous les souvenirs enfouis, tous les non-dits dissimulés. Ainsi font les communistes avec leur ‘bio’ fouillée où tout ce qui est bourgeois en vous est impitoyablement mis en lumière, ce qui vous ‘tient’ politiquement. Vous serez ainsi « juge-pénitent ». En vous transformant de chameau en lion, selon la métaphore de Nietzsche, vous arrêterez de subir en coupable, sans rien dire, pour vous libérer en attaquant les autres acteurs de cette comédie humaine. « En tout cas, voilà : je n’ai jamais pu croire profondément que les affaires humaines fussent choses sérieuses. (…) Je regardai toujours d’un air étonné, et un peu soupçonneux, ces étranges créatures qui mouraient pour de l’argent, se désespérant pour la perte d’une ‘situation’ ou se sacrifiant avec de grands airs pour la prospérité de leur famille. »

Chacun est juge et jugé dans la société française des années 1950 : comment bien vivre dans ce contexte social exaspéré de moraline ? En se tenant du côté du manche, dit Camus non sans rire. C’est là où il se détache de l’immoraliste gidien ou du mémorialiste dans un souterrain de Dostoïevski. Clamence est un héros involontaire de notre temps, dont tous les actes forment une morale, dont la duplicité dit une vérité. Humour tragique, un miroir qui renvoie notre image non politique mais sociale, quoique…

Camus, La chute, 1956, Gallimard Folio, 4.37€

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Albert Camus, Caligula

Commencée en 1938 après l’éblouissement de Suétone en classe de Première, la pièce a été mûrie durant les années de guerre. Elle fait partie de la trilogie des « trois absurdes », dont le roman ‘L’Etranger’ et l’essai ‘Le mythe de Sisyphe constituaient les premières publications.

Pour Camus, il importe de ne pas croire : ni en l’idéal, ni en l’au-delà. Tel est l’absurde de l’existence. Faut-il pour cela renoncer à la vie ? Que non pas ! L’énergie vitale se suffit à elle-même pour réaliser pleinement sa condition d’homme réel. Telle est la révolte prônée par l’auteur, mouvement personnel pour exister dans le vrai, attitude qui rejoint en partie l’Existentialisme du temps sans en avoir l’esprit de système. Reste la troisième phase du mouvement de la pensée, vers l’amour. Non pas l’amour à l’eau de rose des magazines ou des bonnes sœurs, mais l’amour vital, l’appétit pour l’existence parce qu’elle est la seule que nous ayons et qu’elle est éphémère, l’amor fati de Nietzsche, ce grand « oui » à la vie. Devenir comme un enfant après avoir été chameau (absurde) puis lion (révolté).

Caligula, élevé parmi les militaires, devient empereur romain à 25 ans. Sa sœur préférée Drusilla meurt, qu’il avait déflorée quand il était encore enfant. Cette absurdité le désespère ; il balance les convenances. « Cet empereur était parfait. – Oui, il était comme il faut : scrupuleux et sans expérience » I,1. Il devient créateur par révolte, au grand dam des élites : « Un empereur artiste, ce n’est pas concevable. Nous en avons eu un ou deux, bien entendu. Il y a des brebis galeuses partout. Mais les autres ont eu le bon goût de rester des fonctionnaires » I,2. Toute allusion à un quelconque dirigeant d’aujourd’hui serait purement fortuite.

Caligula se révolte contre l’absurde. «  C’est que tout, autour de moi est mensonge, et moi je veux qu’on vive dans la vérité ! » I,4. Il fait enseigner « la vérité de ce monde qui est de n’en point avoir » III,2. « On ne comprend pas le destin et c’est pourquoi je me suis fait destin. J’ai pris le visage bête et incompréhensible des dieux (…) – Et c’est cela le blasphème, Caïus. – Non, Scipion, c’est de l’art dramatique ! » III,2. Le storytelling n’est pas d’invention récente… Toute révolte est création, mais création contre le convenu, l’illusion, l’idéal. « Je n’aime pas les littérateurs et je ne peux supporter leurs mensonges » I,10 (à quoi ça sert à une guichetière d’avoir étudié ‘La princesse de Clèves’ ?). « Ce monde est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa liberté » I,10. Or, le créateur est rarement compris : il n’est pas comme les autres ; ni imbu du ‘principe de précaution’. Cherea est le patricien raisonnable qui s’oppose à Caligula. «  J’ai envie de vivre et d’être heureux. Je crois qu’on ne peut être ni l’un ni l’autre en poussant l’absurde dans toutes ses conséquences. (…) Caligula – Il faut donc que tu croies à quelque idée supérieure. Cherea – Je crois qu’il y a des actions qui sont plus belles que d’autres » III,6.

Caligula va-t-il accepter son destin d’empereur et l’aimer ? Non, il ne le peut pas, et c’est là qu’il devient un homme négatif, trop faible, en prise avec ses démons. L’un d’eux est « la logique », cet orgueil sans amour, cette raison pure attirée vers le délire. Lui voudrait « la lune » et que « l’impossible soit possible ». Voilà ce qui serait important. Or en politique, à en croire les spécialistes, « tout est important : les finances, la moralité publique, la politique extérieure, l’approvisionnement de l’armée et les lois agraires ! Tout est capital, te dis-je. Tout est sur le même pied : la grandeur de Rome et tes crises d’arthritismes » I,7. Poussons donc jusqu’au bout cette logique occidentale binaire, scientiste, positiviste : « Écoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. (…) et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions » I,9. La pique contre le capitalisme de la seule rentabilité est là ; mais aussi celle contre le marxisme et son explication totale du monde ; tout comme celle des volontaristes jacobins pour qui tout est politique et yaka imposer.

La prétention « scientifique » à dire la Vérité positive et à « résoudre les contradictions » est contenue dans les déclarations de l’empereur délirant. [Ce monde] « ma volonté est de le changer, je ferai à ce siècle le don de l’égalité » I,11. Tout juste ce que diront Marx et Engels dans ‘Le Manifeste’. Camus qui avait adhéré au PC algérien en 1935 le quittait en 1937 pour dogmatisme et indifférence tactique au colonialisme, époque où il commence Caligula.

Dès lors, l’empereur romain Caligula prend les traits de Staline (ou d’Hitler). Exiger l’impossible fait périr les hommes. Nul ne s’en rend compte, il faut « attendre que cette logique soit devenue démence » II,2. « Honnêteté, respectabilité, qu’en-dira-t-on, sagesse des nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparaît devant la peur » II,5. Or nul ne peut être libre contre les autres. Le jeune Scipion (17 ans), le double positif de Caligula et porte-parole de Camus jeune, le dit au dictateur. Comme Camus, il a perdu son père, tué par l’Etat Léviathan ; mais il n’en veut pas au destin, il comprend le tyran puisque tout le monde le laisse faire. La liberté s’avance collective, ou bien elle dégénère en tyrannie personnelle – quelles que soient les « bonnes » intentions initiales. « Cherea – J’ai le goût et le besoin de la sécurité. La plupart des hommes sont comme moi » III,6. « Il [Caligula] force tout le monde à penser. L’insécurité, voilà ce qui fait penser » IV,4. Le contraire des vaches ruminantes au chaud dans leur étable comme le disait Nietzsche des bons bourgeois repus de son temps. Le contraire des résignés gris des pays de l’Est, diront les dissidents.

Qui va se révolter, « poser un acte » ? Les jacteurs, les intellos, les bons bourgeois ? Évidemment pas, ils sont eux aussi constamment dans la posture, le théâtre, l’art dramatique. Hélicon, esclave affranchi par Caligula, les critique vertement : « Vous, les vertueux (…) ceux qui n’ont jamais rien souffert ni risqué. J’ai les drapés nobles mais l’usure au cœur, le visage avare, la main fuyante. Vous, des juges ? Vous qui tenez boutique de vertu, qui rêvez de sécurité comme la jeune fille rêve d’amour (…) sans même savoir que vous avez menti toute votre vie… » IV,6.

Caligula périra, mais moins par la révolte positive et courageuse que par la lâcheté de l’immonde bêtise. Celle que Flaubert fustigeait dans ses écrits, la courte vue des vaniteux offensés. Caligula : « la bêtise (…) Elle est meurtrière lorsqu’elle se juge offensée. (…) Les autres, ceux que j’ai moqués et ridiculisés, je suis sans défense contre leur vanité » IV,13. Albert Camus était bien de son temps, à décliner ainsi l’absurde du métro-boulot-dodo (L’Etranger), les raisons de vivre sans Dieu biblique ni foi marxiste (Le mythe de Sisyphe), et les dérives délirantes du pouvoir absolu (Caligula). En effet : où est l’homme, dans tout ça ?

Albert Camus, Caligula suivi du Malentendu, 1945, Folio, 5.89€

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Il y a dix ans le 11 septembre

Article repris par Mediuym4You et cité dans FabrizioCalvi.com

Imaginé dès 1994 par Tom Clancy dans Dette d’honneur, un acte terroriste de masse a visé par ses avions Boeing remplis de pétrole la modernité au travers des tours jumelles de New York, ville cosmopolite et cœur financier. Il a été inventé, mis en œuvre et revendiqué par un nouveau Savonarole rigoriste qui a utilisé la base islamique d’Afghanistan dans le schéma de Lénine : de l’Islam dans un seul pays à la révolution mondiale, via l’internationale fondamentaliste. Il s’agissait de venger les Arabes musulmans d’un Occident impie, matérialiste et impérial.

Dix ans plus tard, Ben Laden a été tué par les services américains bardés de technologie, après avoir fait de pâles émules à Londres, Madrid, Kaboul, Bagdad, Djakarta. Dieu l’a voulu ! Au moment où les peuples arabes se sont révoltés eux-mêmes contre leurs oligarchies politiques et militaires et sans l’aide de la religion. Car si les États-Unis ont encouragé un temps la libanisation arabe pour préserver l’accès à l’énergie, les tyrannies qui s’accrochent au pouvoir comme celles de Saddam Hussein, de Muamar Kadhafi, des ayatollahs d’Iran ou de Bachar el Hassad sont des obstacles au flux régulier du pétrole. Il n’y avait donc pas Complot mais intérêt bien compris, qui a changé avec le temps.

La chute des Twin towers est désormais expliquée sans magie par le rapport du NIST, l’Institut américain des normes et de la technologie. Deux cents experts mobilisés pendant trois ans ont reconstitué par ordinateur la séquence des événements depuis chaque impact jusqu’à l’effondrement successif. Il n’y a aucun mystère dans les deux millions de données computées par deux semaines de temps de calcul. L’orientation de chaque avion, l’effet du kérosène dont ils étaient pleins sur la température, la structure des édifices en colonnes d’acier supportant une armature de toit et d’antennes, suffisent à expliquer la catastrophe.

Il n’y a pas de « dessein intelligent » dans la suite des événements, pas de Complot hors de l’esprit tordu des mauvais médiatiques qui ont profité du choc pour se faire mousser (et se faire de l’argent). Sauf qu’il reste des complotistes qui croient dur comme fer que le 11-Septembre est une invention de la CIA, tout comme l’homme sur la lune est un canular d’Hollywood. On croit bien que le vin se transforme en sang à la messe et que Jésus est ressuscité d’entre les morts, me direz-vous ! Certes, mais c’était il y a deux millénaires et les preuves sont affaire de foi. Tandis que nous sommes aujourd’hui et que l’information existe.

L’information est à l’inverse une suite de faits établis, issus de sources fiables, vérifiés par recoupements et analysés dans leur contexte. Elle est un travail de professionnel – un métier – pratiqué par les bons journalistes, mais aussi par les chercheurs, les professeurs d’université, les diplomates, les services de renseignement et les gouvernements, les économistes spécialisés en intelligence économique, les stratèges boursiers, les décideurs des grandes entreprises. Or Internet a pour particularité de mettre sur le même plan toutes les informations, sans tri ni indice de fiabilité. Les complotistes se focalisent sur des détails; ils les montent en épingle en démontrant qu’ils ne sont pas expliqués. Et alors ? Si l’explication globale se tient, pourquoi cette obsession névrotique d’aller cherche la petite bête ? Le sage montre la lune et l’imbécile regarde le doigt, disent les vieux Chinois.

Croire sans réflexion « ce qui se dit », l’opinion commune, juste pour paraître comme tout le monde, dans le vent est une naïveté proche de « la bêtise », si bien analysée par Flaubert dans son ‘Dictionnaire des idées reçues’, comme par Nathalie Sarraute dans ‘Disent les imbéciles’. Mais s’il ne s’agissait de jeux entre geeks assez ignorants du monde réel, focalisés sur les bits d’info sans la capacité de trier les vrais des faux, on pourrait refermer les portes de l’asile et les laisser jouer entre eux. Sauf que cette mise en équivalence de tout aboutit au n’importe quoi millénariste où la croyance l’emporte sur toute vérité. Le doute reste une info, même s’il a été levé par une autre info : les deux sont juxtaposées sur le net, absolument pas mises en perspectives. D’où la désinformation qui manipule les peurs et les espérances, tout comme la foi levait les foules « enfants », en l’an mille.

La désinformation consiste à présenter pour « vrais » des faits hypothétiques ou déformés, issus de sources obscures, non vérifiés et sortis absolument de leur contexte. La désinformation s’apparente à la rumeur qui est un mode de pensée magique. Elle reflète un climat social sombre et projette sur un bouc émissaire une angoisse collective selon Jean-Noël Kapferer dans ‘Rumeurs’. Une pensée magique est une pensée sortie absolument de l’histoire, un fixisme des « essences » à la manière de Platon dans le mythe de la caverne. Les faits ne se produisent pas ici et maintenant mais sont l’archétype de faits éternels qui se reproduisent mécaniquement, quel que soit le contexte. Ainsi le Traître, le Cheval de Troie, le Complot…

Nul besoin alors d’analyser avec précision ce qui s’est produit le 11 septembre 2001 à 9h03, ni d’enquêter pour vérifier et recouper – il suffit de partir à l’envers. Évoquer le Mythe lui-même, comme certains invoquent le Diable, fait apparaître une structure logique, immédiatement compréhensible, à laquelle tout vient s’agréger, « prouvée » par ces petits détails restés mal expliqués. Hélas ! Il ne suffit pas d’être « logique » pour être « vrai »… Une logique peut être délirante lorsqu’elle part de prémisses fausses ou déformées. Elle est alors proprement « paranoïaque ». S’il suffit de raisonner juste… sur la base d’informations fausses pour paraître dire quelque chose de crédible, n’importe quel affabulateur peut dire n’importe quoi.

C’est cette bêtise de foule, amplifiée par Internet et par le superficiel du zapping, qui est morte avec Ben Laden le 1er mai 2011, un peu moins de dix ans après l’attentat du 11-Septembre. Il y en a toujours qui sont plus enclins à « croire » qu’à « vérifier » ou à « penser par eux-mêmes ». Tant pis pour eux. Ils ne seront toujours que des moutons à suivre n’importe quel berger. La liberté leur fait peur, l’autonomie les effraie, ils préfèrent qu’on leur dise ce qu’il faut faire sous la houlette d’un État fort, et quoi penser via un parti omniscient manipulé par des gourous en vogue. Ceux-là sont les ‘esclaves’ qu’évoquait Nietzsche, mûrs pour la tyrannie. Le contraire du mouvement d’émancipation venu des Grecs sur l’agora à la démocratie libérale du XXe siècle, en passant par la Renaissance, les Lumières et les révolutions.

Paradoxe : c’est lorsque l’Occident a peur et se réfugie dans le préjugé, le mythe du Complot et le bouc émissaire… que les peuples arabes musulmans asservis relèvent la tête et renversent leurs dirigeants. Belle leçon à méditer pour nos naïfs prêts à croire n’importe quoi écrit sur Internet !

Une enquête fouillée d’un « vrai » journaliste d’investigation, Fabrizio Calvi, vient de paraître. Elle pointe la stupidité à courte vue de la CIA et le fonctionnarisme du FBI. Là encore, pas de complot mais l’arrogante bêtise américaine trop sûre d’elle-même…

Voir une bonne feuille du livre sur Rue89

Fabrizio Calvi, 11 septembre la contre enquête, Fayard, 31 août 2011, 536 pages, €20.90

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Albert Camus, L’Homme révolté

Comment légitimer la révolte de l’être humain contre son destin ? C’est dans cette entreprise que se lance Camus depuis les premiers jours de la guerre et qu’il approfondira durant la Résistance. Il écrit donc en 1951 un essai non dans l’abstrait, mais à partir de son expérience vécue. Autant Sisyphe symbolisait l’absurde de la condition humaine, autant Prométhée mène la révolte. Et pourtant : le titan ne se révolte que contre Zeus, pas contre la Création. Pareil pour le Caïn de la Bible qui tue son frère par jalousie de le voir préféré par le Père pour des raisons incompréhensibles. Il faut attendre le Dieu fait homme pour que la révolte métaphysique prenne un sens et que l’unité de l’homme se cherche dans la totalité. Mais tout détruire pour poser son désespoir n’est que nihilisme – mot qui hante Camus. Comment fonder une révolte qui, du mouvement négatif, crée un acte positif ?

Il va successivement en énoncer la volonté (métaphysique), puis l’histoire et enfin le sens (la pensée de midi). Mais le plan en 5 parties au lieu de 3 rend la structure peu lisible. Les ruptures de style font que, si l’auteur est captivant pour ce qu’il connaît bien (les Grecs, les nihilistes russes, Nietzsche, Marx), il est parfois sentencieux et pesant sur le reste. Le panorama philosophique, littéraire et historique vaut cependant toujours pour la synthèse organisée qu’il offre de cette propension à la révolte qui est en chacun des hommes.

L’absurde est un doute méthodique sur l’existence ; la révolte un non à une situation, en même temps qu’un oui à une valeur de liberté qui ne peut exister sans solidarité. La révolte n’est pas le ressentiment car le révolté n’envie pas ce qu’il n’est pas mais défend ce qu’il est. L’esclave se révolte contre le maître et reconnaît ce qu’il trouve en lui et chez ses frères exploités : la dignité humaine. Sa violence est « nécessaire et inexcusable » ; elle va donc se heurter aux limites, tout aussi nécessaires, de la dignité humaine. Qui ne l’a pas compris et vécu est un nihiliste, version collective du suicidaire.

Camus est anti-Hegel. La sagesse est la mesure du ‘non’ comme du ‘oui’ dans le même être, en cela Camus est grec – « méditerranéen », dit-il, opposé aux brumes maniaques de « l’idéologie allemande ». La démesure est de piétiner les limites de l’autre et de croire seule vraie sa propre liberté (individuelle comme Sade ou collective comme soviétique). Dieu est mort et tout est relatif, l’affirmation de vérité revient donc à imposer la loi du plus fort : ne rien croire signifie que tout est permis et que la fin justifie tous les moyens. Lénine comme Hitler l’ont bien compris : les vainqueurs imposent leur vision du monde et règnent en maîtres (baptisés « guides ») sur les troupeaux d’esclaves (les masses) forcés à travailler en camps.

Camus voit dans la révolte le fondement de la communauté humaine, « je me révolte, donc nous sommes », car toute liberté personnelle ne peut s’exercer que grâce à la liberté des autres. C’est pourquoi tout meurtre au nom du bien empêche le bien d’advenir. Il ne s’agit pas d’être paralysé par l’indécision ou d’accepter tout ce qui advient y compris le mouvement de l’Histoire (quiétisme). Il s’agit d’endosser une « culpabilité calculée », d’être un « meurtrier innocent » ou « délicat ». La fin ne justifie pas n’importe quel moyen ; ce sont au contraire les moyens qui changent la fin en libération (affirmation de dignité) ou en tyrannie (nouvel esclavage).

Le révolté n’est pas Dieu puisqu’il se heurte au pouvoir de révolte de tous les autres individus. Les adolescents russes de 1905 ont atteint pour Camus « le plus haut sommet de l’élan révolutionnaire », tuant les principes en la personne du tsar ou du grand-duc mais ayant scrupule à tuer avec eux les enfants qui peuvent les accompagner. Scrupule que n’auront ni Lénine ni les révolutionnaires professionnels après lui, ni évidemment les terroristes à la Ben Laden, ce qui déconsidère toute leur action et conduit à une exploitation pire que la précédente. Car la bonne conscience justifie n’importe quel crime au nom du bien ! Tkatchev, auquel Lénine a emprunté sa notion de socialisme militaire, ne proposait-il pas de supprimer tous les Russes au-dessus de 25 ans comme incapables d’accepter les idées nouvelles ?

Le nihiliste ne croit pas à ce qui est, le révolutionnaire croit à ce qu’on lui dit de l’avenir – tous sont hors du présent ici et maintenant. Camus cherche à retrouver une pensée « à hauteur d’homme » et à affirmer le ‘nous’, la « longue complicité des hommes aux prises avec leur destin ». Les tensions ne se résolvent jamais, telle est la condition humaine : entre violence et non-violence, justice et liberté, être et devenir – toujours il faut de la mesure, tester les limites. Sans jamais basculer vers l’un ou l’autre des extrêmes, au risque de quitter la dignité humaine. S’il y a une dialectique, il n’est point de synthèse définitive ni de fin de l’histoire. Sauf à détruire le monde et toute l’espèce humaine.

C’est le drame du marxisme, pensée vivante chez Marx, devenue mausolée avec ses disciples : « Le malheur est que la méthode critique qui, par définition, se serait adaptée à la réalité, s’est trouvée de plus en plus séparée des faits dans la mesure où elle a voulu rester fidèle à la prophétie. On a cru, et ceci est déjà une indication, qu’on enlèverait au messianisme ce qu’on concèderait à la vérité. Cette contradiction est perceptible du vivant de Marx. La doctrine du ‘Manifeste communiste’ n’est plus rigoureusement exacte, vingt ans après, lorsque paraît ‘Le Capital’ ». Marx était de son temps et son messianisme était donc bourgeois de son siècle : « Le progrès, l’avenir de la science, le culte de la technique et de la production sont des mythes bourgeois qui se sont constitués en dogmes au XIXè siècle. On notera que le ‘Manifeste communiste’ paraît la même année que ‘L’avenir de la science’ de Renan ».

A la parution de ‘L’Homme révolté’, le socialisme soviétique est au firmament, fort de la victoire acquise sur le nazisme grâce à l’armée rouge et à l’industrialisation russe à marche forcée sous Staline. Le marxisme-léninisme est la religion laïque des intellectuels. Qui dit ses doutes est vite excommunié, traité de fasciste avec la nuance qui fait toute la beauté maléfique de la gauche. Sartre : « tout anti-communiste est un chien, je ne sors pas de là ». La droite accueille bien le livre, donc les intellos de gauche lui trouvent des défauts dont le moindre n’est pas sa tentative de « sortir de l’histoire » (Francis Jeanson, compagnon de route), péché suprême pour les marxistes ! Puisque Camus n’est pas le rouage froid de la révolution, le militant professionnel indifférent aux vies humaines au nom des Fins, il n’a qu’une « morale de Croix-Rouge ». Sartre en rajoute en appelant à être dans l’histoire, ce qui fit à l’époque une grosse polémique « à la française », bien datée aujourd’hui. Son objet se résume en gros à la question : « y a-t-il autre chose que le marxisme ? » La réponse de Sartre était évidemment « non » puisqu’il savait, se science infuse, la Vérité. La réponse de l’histoire a été « oui »…

Camus : « Aussitôt que la révolte, oublieuse de ses généreuses origines, se laisse contaminer par le ressentiment, elle nie la vie, court à la destruction, et fait se lever la cohorte ricanante de ces petits rebelles, graine d’esclaves, qui finissent par s’offrir, aujourd’hui, sur tous les marchés d’Europe, à n’importe quelle servitude. » Nous ne sommes pas sortis de cette pose théâtrale si forte dans la France intello-médiatique, de cette attitude bien-pensante de la doxa de gôch, en bref de la comédie humaine !

Facétie de l’histoire : les Arabes, méprisés en tant qu’immigrés quémandeurs de prestations asociales auprès de l’ancien colonisateur jeté à la mer, les Arabes se révoltent. Sans ressentiment mais pour la dignité. Sans pose médiatique mais avec rassemblement de foule et morts inévitables. Une belle leçon à nos intellos médiatiques, théâtreux enflés de tribune, jamais sortis de leurs écoles confortables où ils ont l’emploi garanti à vie.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Gallimard Folio essais, 240 pages, €7.41

Albert Camus, Œuvres complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2008, édition Raymond Gay-Crosier, 1504 pages, €66.50

Camus et les révoltes arabes dans Rue89
Camus libertaire par Michel Onfray dans le Nouvel Observateur

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