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René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours

René Rémond La droite en France

Il fallait du courage pour publier une étude sur la droite dans une époque d’hégémonie intello de gauche. C’est le mérite de René Rémond d’avoir bravé la doxa des terroristes en chambre tels que Sartre et ses avatars Homo Normalsupiens – dès 1954.

L’historien de la politique René Rémond, que j’ai eu l’honneur d’avoir pour professeur à Science Po il y a quelques décennies, a défini trois droites, issues de l’histoire nationale depuis la Révolution. Il en fait pour chacune un ideal-type, une trame commune schématique mais opératoire.

La droite légitimiste, hier pour le roi, l’ordre et la société organique (réactionnaire contre la Révolution), est conservatrice, attachée à la culture nationale et aux institutions stables allant, pour sa marge, jusqu’à refuser les changements apportés par 1968, 1945 ou 1789. Elle est aujourd’hui souverainiste, traditionaliste et parfois catholique – pas très libérale même en économie, portée aux hiérarchies et à l’ordre moral. Mais elle peut rassembler sur certains thèmes intimes comme la filiation ou l’éducation d’autres religions du Livre et même certains laïcs effarés du « droit » purement individualiste ambiant.

La droite orléaniste, hier pour la république éclairée parlementaire, les corps intermédiaires et le mercantilisme, prône la séparation du public et du privé pour préserver les libertés et assurer la promotion au mérite et le goût d’entreprendre. Elle veut aujourd’hui déréglementer pour donner de l’air et réduire ces monopoles aux avantages qui ne se justifient plus ; elle désire adapter la France au monde via une Union européenne revivifiée mais, sociale-humaniste ou démocrate-chrétienne, encourage le syndicalisme pour qu’il soit pluriel et moins inféodés aux idéologies politiques.

La droite bonapartiste, hier autoritaire et directe, nationale populaire et un brin sociale, veut aujourd’hui encore rassembler derrière une figure apte à maintenir l’unité de la nation. Napoléon III en était, Charles de Gaulle aussi, tous deux férus d’appels direct au peuple. Moins Jacques Chirac (plutôt « travailliste à la française » ou radical-non-socialiste), encore moins Valéry Giscard d’Estaing (orléaniste, libéral). Nicolas Sarkozy en a adopté une variante personnelle qui sert plus son ambition que le pays.

La France a-t-elle connu une quatrième droite « révolutionnaire » ? Non, répond Rémond, et il détaille ce point de vue d’historien dans son livre de 2005. La France n’a pas été fasciste, même sous Pétain (à l’exception peut-être de Jacques Doriot, ex-communiste devenu nazi). Le maréchal était plus un conservateur catholique traditionaliste (comme Franco ou Salazar) qu’un révolutionnaire comme Mussolini ou un Hitler – il était trop âgé, 84 ans en 1940. Les mouvements de jeunesse revivaient le souvenir des anciens combattants et le ruralisme écologique du mouvement scout, plus que la volonté de changer le monde des jeunesses fascistes ou hitlériennes – la jeunesse était rare dans les années de classes creuses saignées à blanc par la guerre de 14. Même si l’israélien Zeev Sternhell persiste et signe, tout entier avide de culpabilité française, sa conception du « fascisme » est trop étendue pour ne pas s’appliquer à n’importe qui… y compris à Israël même où les Juifs intégristes attisent la violence et encouragent la colonisation, tout en refusant le service militaire pour défendre leur action. Pourquoi la France, comme le Royaume-Uni, n’ont pas viré fascistes, malgré quelques groupes qui revendiquaient cet exemple ? Parce ces deux pays sont sortis vainqueurs de la Première guerre mondiale, au contraire de l’Italie et de l’Allemagne, que la crise des années 30 a moins touché la France encore très agricole que l’Allemagne déjà très industrielle, que l’unité française s’est effectuée dès Philippe le Bel et pas au XIXe siècle comme l’Allemagne et l’Italie, et que l’expérience de la république (sinon de la démocratie) avait déjà un siècle et demi.

Le courant bonapartiste, rappelle René Rémond, est né avec le suffrage « universel » de 1848 dont il faut rappeler qu’il était quand même réservé aux mâles de plus de 21 ans, citoyens et non interdits par la loi… ce qui relativise ce fameux « universel » dont les bobos se gargarisent. Césariste et macho, le bonapartisme est le cœur de la mentalité citoyenne française : il se traduit à droite par l’homme providentiel qui rassemble les petits intérêts et fusionne la nation ; à gauche par le jacobinisme centralisé porté par le « progressisme » sans cesse activé, sans cesse insuffisant, au risque de tourner à vide dans le tourbillon incessant des nouveaux « droits ».

droite en france R Rémond

Aujourd’hui, à droite, qui ?

Le gaullisme était une forme de bonapartisme, à la fois conservateur et moderniste mais le gaullisme, 45 ans après la disparition de son fondateur, s’est peu à peu effacé : que peut donc être un volontarisme sous la construction de l’Union européenne et l’emprise de la mondialisation ? De même, les TIC (technologies de l’information et de la communication) ont renvoyé au XXe siècle la vision du monde ancrée dans la grande histoire comme la façon de gouverner du général De Gaulle.

Reste son inspiration, soucieuse de l’intérêt national et de la grandeur de la France, préoccupée de rassembler pour faire travailler ensemble à l’œuvre commune, méprisant « les petits partis qui cuisent à petit feu leur petite soupe dans leurs petits coins », comme il aimait à le dire… Inspiration que Jacques Chirac avait endormie (sauf sur l’Irak) et que Nicolas Sarkozy n’a pas reprise, homme pressé et sans vision, pragmatique de la gagne plus qu’au-dessus des partis, préférant volontiers son intérêt personnel à l’intérêt général.

Alain Juppé pourrait reprendre le flambeau, en homme de synthèse volontaire et modéré, prêt à travailler avec François Bayrou – mais il est peu charismatique, cette autre caractéristique du bonapartisme de droite.

Bruno Le Maire affirme des valeurs gaullistes, à l’école de Villepin, avec une subtilité rare chez un énarque et une puissance de travail évidente – mais il n’a pas l’entregent populaire d’un Chirac, ce qui le handicape pour gagner, ni la posture de « sage » revenu de presque tout d’Alain Juppé.

Quant à François Fillon, est-il bonapartiste ? Son inaptitude personnelle à envisager qu’il puisse un jour gagner (révélée lors de son duel ridicule avec Copé), le disqualifie probablement pour la course finale à l’UMP.

Les trois types de droite ont évolués depuis l’analyse de René Rémond en 1954, mais les permanences historiques des tempéraments subsistent : souverainistes conservateurs, libéraux plus ou moins sociaux, rassembleurs plébiscitaires. Reste le message subliminal de l’inconscient français que la droite est directe, franche, droite – tandis que la gauche ne saurait être que maladroite, de travers, tordue : il existe bien un tempérament de droite et un tempérament de gauche.

René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours, 1954, édition révisée 1992, Aubier-Montaigne, 544 pages, €56.00 non réédité, occasion
René Rémond, Les Droites aujourd’hui, 2005, Points histoire 2007, €9.10

L’équivalent pour la gauche : Jacques Julliard, Les gauches françaises.

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Michel Onfray, Les sagesses antiques

michel onfray les sagesses antiques contre histoire 1
Égal à lui-même Michel Onfray, qui avait 9 ans en 1968, est de cette génération (la mienne) dont le nombre et l’énergie a bouleversé le vieux monde bien plus que les guerres stupides et revanchardes des vieux. Car, à l’origine de ces guerres et de leurs défaites successives était la pensée unique impérieuse, hiérarchique, machiste, venue de la Bible et de Platon, reprise avec avidité par les scolastiques chrétiens et les jacobins marxistes contre le paganisme et son hédonisme du bien vivre.

Michel Onfray est de sa génération, pour le meilleur et pour le pire.

  • Le meilleur est sa clarté de langage, à peine teintée du jargon obligatoire de la profession ; il est supérieur encore à l’oral, on peut le réécouter en CD durant des heures.
  • Le meilleur est sa curiosité pour les oubliés, les mineurs, les cachés sous le tapis par la doxa régnante.
  • Le meilleur est sa quête des fragments et des généalogies. Ce pourquoi il plaît tant à sa génération qui se presse à l’Université populaire de Caen et achète par milliers son abondante production livresque.

Mais comme nul n’est parfait en ce monde-ci, et que le monde idéal des idées pures n’est qu’une invention du ressentiment, Michel Onfray a aussi ses défauts – ceux de sa génération : il est parfois léger, souvent caricatural, adorateur des polémiques. Rien de tel pour faire passer une idée que de ridiculiser ses adversaires. Ce que fit Platon, puis les Chrétiens puritains pour les auteurs qui ne répondaient pas à leurs croyances, Onfray le fait avec les officiels : tous ceux qui ont pignon sur rue sont à déboulonner (Platon, Hegel, Freud, Sartre…). Mais l’assaut des Bastilles ne suffit pas en soi pour rétablir le vrai, le naturel, le bon.

Tout n’est pas à jeter chez Platon, ni dans le christianisme ou le marxisme, malgré tout. De même, tout n’est pas bon à prendre chez Démocrite, Aristippe, Diogène, Épicure ou Lucrèce, auteurs présentés entre autres dans cet opus 1 de la Contre-histoire. Il y a de l’excès soixantuitard chez ce philosophe sorti du peuple, élevé chez les curés, et qui a réussi une thèse dans le système universitaire sans jamais s’y sentir chez lui.

Il n’est pas encore Enfant, Michel Onfray, cet enfant de Nietzsche qui est « innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un ‘oui’ sacré (…) pour le jeu de la création ». Il a quitté la condition de chameau qui ploie sous l’obéissance, Onfray, pour acquérir celle du lion qui se révolte et rugit, se rend « libre pour des créations nouvelles », mais « créer des valeurs nouvelles – le lion ne le peut pas encore » (Ainsi parlait Zarathoustra – Des trois métamorphoses). Il reste dans l’assaut et la rébellion, Michel, adolescent soixantuitattardé, et cette Contre-histoire le manifeste pleinement. Ainsi sur Platon : « En interdisant aux hédonistes de défendre leur thèse, en leur prêtant une inconsistance théorique a priori, en les caricaturant, en les enfermant dans des pièges rhétoriques fabriqués sur mesure, en ne reconnaissant pas la grandeur, l’excellence et la qualité philosophique de ses interlocuteurs, en les réduisant à des personnages ridicules, en usant de sophistiqueries mises au point pour des combats falsifiés et gagnés d’avance, Platon montre un visage bien différent de ce que la tradition rapporte » p.161.

Mais ne boudons pas notre plaisir. Avec la conscience de ses limites, découvrons ces auteurs oubliés, dissimulés par la philosophie dominante imposée par la religion dominante sur les siècles, dont le relai a été pris après Hegel par l’archipel marxisant ou heideggerien.

Le propos de Michel Onfray est d’opposer (facilité pédagogique un peu lourde) les tenants de l’au-delà à ceux d’ici-bas, ceux qui préfèrent le monde pur de l’âme et des idées abstraites et mathématiques à ceux qui préfèrent la pensée incarnée, incorporée, matérielle. Les premiers sont puritains par dégoût de leur existence et des gens qui les entourent, volontiers impérieux et aristocratiques, méprisant les jouisseurs et les humbles, dominateur tout entier tournés vers la pureté de l’ailleurs. Les seconds sont tout entier au présent, dans leur corps matériel, hédonistes sans êtres jouisseurs, amoureux sans être pourceaux, bien dans leur être et bien avec les autres, en harmonie avec le monde et philosophant sur le bien-vivre.

Ainsi Démocrite : « Il s’agit donc de ne pas désirer n’importe quoi ni n’importe comment et de ne pas viser n’importe quel type de plaisir. Ceux qui aliènent, momentanément ou durablement, sont à éviter. Pas d’intempérance, pas d’excès, pas de démesure, pas d’abandon aux pulsions animales, le plaisir ne se réduit pas à la trivialité d’une animalité débridée, mais à la sculpture de soi et à la construction de son autonomie. Seule et authentique jubilation : prendre plaisir à soi-même » p.72. Nous sommes loin du « tout, tout de suite » et de la baise frénétique en réponse à tout désir des aînés 1968. Tout n’est pas permis et il n’est pas interdit d’interdire. Les délires de l’orgie ou des drogues, comme ceux de la finance, sont autant exclus de cette sagesse tempérée – car son objectif est le bonheur.

Avec un message utilitaire pour aujourd’hui : « Se changer plutôt que changer l’ordre du monde, l’idée deviendra formule sous la plume de Descartes : elle triomphe dans le projet épicurien. Quand le monde s’effondre, lorsque la culture ancienne disparaît, aux heures du crépuscule, les aurores s’annoncent : l’épicurisme s’épanouit dans une époque en ruine. La construction de soi comme seule et unique réponse à la désintégration d’un monde… » p.186. Michel Onfray se verrait bien aujourd’hui comme Épicure au déclin de l’empire romain : en guide hédoniste du chacun pour soi parmi les autres.

A moins que Lucrèce ne l’emporte, lui qui a mis au jour « une idée redoutable, simple et vraie : la religion, le religieux, naissent de l’inculture et du manque de savoir. Le croyant se satisfait de la foi car il ignore. Le sacrifice aux divinités, aux mythes, aux illusions, procède d’un défaut d’informations sur la véritable cause de ce qui advient (…) Quand le clergé domine, l’intelligence régresse » p.283. La génération 68 a méprisé le savoir, honni le travail, refusé d’apprendre – la conséquence aujourd’hui est le retour des religions et des croyances, l’âge venu, quand ceux qui avaient 20 ans en 68 en ont aujourd’hui 66 – le chiffre de la Bête – ayant peur de tout, des autres et du monde, et de la mort au bout. Ils quêtent névrotiquement protection, assistance, érigent en principe la précaution appliquée à toute chose. Quitte à renier la liberté et son individualisme pour se jeter dans les bras armés des imams et des curés, des fonctionnaires – et des politiciens qui prônent un État fort.

Intéressant Michel Onfray : facile à aborder, à écouter et à lire ; plus profond qu’il ne s’affiche, un rien secret. Et qui fait réfléchir sur notre époque du Tout et du N’importe quoi.

Michel Onfray, Les sagesses antiques – Contre-histoire de la philosophie t.1, 2006, Livre de poche 2007, 351 pages, €7.10
Michel Onfray, La contre-histoire de la philosophie, coffret 12 CD, Fremeaux et associés, €79.99, volume 1 L’archipel préchrétien

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Camilla Läckberg, L’oiseau de mauvais augure

camilla lackberg l oiseau de mauvais augure

Le quatrième opus de la romancière n’a pas la fraîcheur du premier (chroniqué ici), mais fait évoluer les personnages. Le choc entre la banalité quotidienne des policiers, qui ont une vie personnelle normale, et l’exception des actes criminels souvent violents, est un procédé qui tient en haleine. Le lecteur s’habitue aux caractères de chacun : Erica la romancière, désormais mère de famille, Patrick inspecteur dans la trentaine, désormais son mari, Anna sa sœur divorcée, affublée de deux petits turbulents, le gros flemmard de commissaire Mellberg, toujours content de lui et aujourd’hui amoureux (mais oui !… avec une surprise à la fin).

Mais rien ne se passe jamais comme prévu, dans la vie comme dans l’enquête. Anna la dépressive, culpabilisant de s’être laissée faire trop longtemps par un mari violent, retrouve du poil de la bête brusquement avec Dan, ami d’enfance d’Erica. C’est un peu « bizarre » (comme aime à dire le nouveau prix Nobel), mais la Suède n’est pas la France et il faut se dépayser un peu pour comprendre combien le climat nordique peut influencer le moral : lorsque le printemps revient, les jours rallongent vraiment, la nuit éternelle recule, et l’on peut sortir du noir mental aussi vite qu’il est écrit. Incompréhensible pour ceux qui vivent à Marseille ou Toulouse, évidemment, mais s’ils acceptaient un peu les autres comme ils sont ?

L’auteur est trop sensible aux critiques, il est vrai que la Suède est un petit pays (à la population grosse comme le grand Paris) et que « tout le monde » se connaît ou presque. Elle réagit par la bouche de son héroïne : « Après les (…) livres précédents, elle avait eu à supporter certaines critiques dans les médias. Quelques-unes prétendaient qu’elle faisait preuve d’une mentalité d’hyène en prenant des cas réels comme base. Mais Erica n’était pas d’accord avec ça. Elle était toujours très attentive à donner la parole à tous les protagonistes, et elle faisait tout pour dresser une image aussi juste et nuancée que possible de l’événement. Ses livres ne se seraient pas vendus aussi bien s’ils n’avaient pas été écrits avec empathie » p.221.

Cette vision de ses œuvres est plutôt réaliste. Son empathie est réelle et le lecteur apprécie ; il y a du Simenon en Läckberg. Les criminels sont rarement des salauds absolus, ils ont eu souvent une enfance malheureuse (tropisme chrétien béat mais qui fonctionne encore). Mais aussi, quelle enfance peut-elle être harmonieuse dans ce pays luthérien, taiseux, coincé, où tout le monde épie tout le monde et n’hésite pas à le juger d’une bouche pincée ! La France sous Pétain était de cette eau… La génération suédoise actuelle (la nôtre un tantinet aussi) a du mal à se dépêtrer des non-dits et des abus passés. Cette fois, c’est une femme en mal d’enfant qui a rencontré une mère excédée, veuve alcoolique – ce qui s’ensuit a des conséquences jusqu’à aujourd’hui. Une épidémie de crimes portant le même mode opératoire sévit : à chaque fois une mort par abus d’alcool. L’alcoolisme est si courant dans les pays nordiques que les flics concluent souvent à un excès fatal ou à un suicide. Mais Patrick est opiniâtre et a retenu d’une conférence policière un cas non élucidé qui l’a intrigué. La lesbienne qu’il retrouve morte bourrée dans sa voiture défoncée a-t-elle été vraiment victime d’un accident de voiture ? Qui aurait pu lui en vouloir s’il s’agit d’un assassinat ? Sa fille, son ex-mari, son ex-concubine ?

L’enquête démarre sur ces bases incertaines et sur des indices flous, dans le même temps que Patrick prépare son mariage tout proche et que s’installe dans la petite ville une émission de téléréalité à la mode. Elle met en scène de jeunes fêtards déjantés (embauchés exprès pour leurs pectoraux ou leur seins) dont les exploits médiatiques (avidement regardés par toute la Suède) consistent à picoler, insulter et baiser sous l’œil constant des caméras. Il y a de la critique sociale chez Läckberg, et de la bonne. Le jeu des politiciens locaux et des pontes des médias, les exigences de l’enquête policière et des supérieurs sourcilleux qu’il n’y ait pas de vagues, la curiosité féminine et la balourdise masculine sont peut-être un peu convenus – mais traités ici avec maestria. Tout se mêle et tout dérape, parfois rattrapé in extremis. Cet art de composer les histoires à suspense est bien la marque de Camilla Läckberg.

Il est préférable de lire ses romans dans l’ordre (ce que je viens de ne pas faire) car, si chaque enquête est indépendante, l’évolution des personnages gagne à être suivie comme s’ils étaient des amis.

La traduction est un peu plate mais évite les grossières erreurs de français du premier volume.

Camilla Läckberg, L’oiseau de mauvais augure, 2006, traduit du suédois par L. Grumbach et C. Marcus, Acte sud poche Babel noir 2014, 482 pages, €9.70 

Les romans policiers de Camille Läckberg chroniqués sur ce blog

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Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires

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Si le titre français est du traducteur français, le poète Charles Baudelaire, l’édition américaine de 1845 s’intitule simplement ‘Tales’ (Histoires) ; elle regroupe des contes parus entre 1836 et 1845 dans les revues.

Le choix de Baudelaire n’est pas anodin : en effet, après un premier volume « extraordinaire » d’histoires tirées de l’optimisme scientifique du siècle XIX commençant, le choix du second volume est plus noir et plus « gothique ». L’auteur, qui sombre peu à peu dans l’alcoolisme (ce qui a fasciné Baudelaire), voit le monde en noir et la vie humaine comme une impasse.

L’amour n’est jamais heureux sur cette terre, pas plus celui des femmes que celui des amis ou celui des… chats. Le chat noir conte cette belle histoire d’êtres faits l’un pour l’autre, l’animal et l’humain, avant que l’humain – de nature compliquée – gâche tout par son ivrognerie. Il devient violent, jaloux, irascible. Il étrangle et pend son chat. Repentant il en apprivoise un autre, du plus beau noir luisant. Mais celui-ci est un avatar revenu des ombres pour se venger…

chat noir

La célèbre Chute de la maison Usher n’est pas en reste. Un ami, hypersensible et cadavérique, invite l’auteur à passer quelques jours avec lui, en proie à la solitude et à ses démons intérieurs. La psychanalyse n’est pas encore inventée mais la sœur jumelle de ce jeune homme meurt de phtisie et les compères entreposent le cercueil dans une crypte sous la maison en attendant l’enterrement. L’infortunée n’était qu’en catalepsie et se réveille en pleine bière ! Ce coup d’état contre l’humain ne peut que susciter l’ire des éléments déchaînés et la disparition en marécage de ladite maison Usher, avec ses derniers descendants.

Hop-Frog est un nain dont le roi se moque, jusqu’à ce qu’un jour l’avorton se venge. La barrique d’Amontillado est elle aussi un plat qui se mange froid, à la suite d’insultes répétées. Le masque de la Mort rouge anticipe Ébola : qui veut s’isoler pour se prémunir voit s’infiltrer jusque chez lui la Justice immanente. Le diable dans le beffroi se moque de ces placides Flamands qui tirent sur leur pipe les yeux rivés à leur montre, tout à la répétition du temps paysan et à la jouissance de la vie immobile. Mais ne voilà-t-il pas que le démon (de la modernité ?) vient faire danser les cloches et affoler les horloges, précipitant toute cette humanité confite en traditions dans l’agitation sans cause ! Un curieux Dialogue avec une momie préfigure les Aventuriers de l’Arche perdue tandis qu’une Conversation entre Eiros et Charmion conte la fin de la vie terrestre sous le passage d’une comète. Le portrait ovale émet l’hypothèse Dorian Gray, le peintre aspirant la vie même dans sa toile à tel point que, possédé par son art, il vide sa bien-aimée de toute existence.

edgar allan poe portrait dessine

Edgar Allan Poe était un précurseur par l’imagination. Enfiévré par l’alcool, il amplifiait la sensibilité du temps. La révolution industrielle venait à peine de commencer qu’il en voyait tous les inconvénients. Finie la placidité de vivre et de prendre son temps ; consommée l’ignorance des astres et de leurs dangers ; terminée la foi naïve au profit des doutes et craintes maléfiques.

Le plus beau n’est-il pas cette profession de foi écologiste écrite en 1841 dans le Colloque entre Monos et Una ? Le conte peint la mort physique et mentale, la progressive extinction de toutes les facultés personnelles : « le sentiment de l’être avait à la longue entièrement disparu ». Mais la terre elle-même, n’est-elle pas menacée tout autant par l’homme en temps qu’espèce nuisible ? « Aussi bien, tandis qu’il se pavanait et faisait le Dieu, une imbécilité enfantine s’abattait sur lui. Comme on pouvait le prévoir depuis l’origine de la maladie, il fut bientôt infecté de systèmes et d’abstractions ; il s’empêtra dans des généralités. (…) Ce mal surgit nécessairement du mal premier : la Science. L’homme ne pouvait pas en même temps devenir savant et se soumettre. Cependant, d’innombrables cités s’élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante maladie. (…) Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde approchait. C’est ce que ne voyait pas la masse de l’humanité, ou ce que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas voir » (p.463 Pléiade).

Si les écolos d’aujourd’hui avaient ce style au lieu de leur véhément ressentiment de prédicateur, peut-être seraient-ils mieux entendus alors qu’août ressemble à octobre et qu’octobre reste un mois de juin, tandis que les tempêtes hivernales et les pluies de printemps opèrent leurs ravages ?

Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires (1836-1845, publiées par Charles Baudelaire en 1857), Garnier-Flammarion 2008, 314 pages, €3.80
Edgar Allan Poe, Œuvres en prose traduites par Charles Baudelaire, Gallimard Pléiade 1951, 1165 pages, €46.70

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Michael Connelly, A genoux

Le titre américain (The Overlook) est très subtil ; il est malheureusement intraduisible en français. Il signifie à la fois voir d’en haut et laisser passer. Or le crime en pleine nuit que l’inspecteur Bosch de la police de Los Angeles doit élucider, a eu lieu sur le belvédère de Mulholland Drive, au-dessus de la ville et des villas des stars. La victime, inconnue des services de police, figure cependant dans les listes du FBI comme personne sensible en cas de terrorisme. Le médecin a en effet accès au césium radioactif qui permet de soigner le cancer – mais aussi de composer une bombe sale… Bien sûr, le FBI voit du terrorisme là où l’inspecteur de Los Angeles ne voit d’abord qu’une victime. Le ressort du roman va jouer de cet écart.

Michael Connelly a genoux

Moins psychologique que les précédents, moins plongé dans la société, il s’agit presque d’un roman politique. Nous sommes en 2006 en pleine ère George W. Bush, en plein néoconservatisme américain en naufrage – à l’étranger comme à l’intérieur. La paranoïa du terrorisme arabe saisit toutes les institutions à qui on réclame du chiffre. Dès lors, tout est bon pour se faire mousser et apparaître comme un sauveur patriote. Il y a – comme dans toutes les administrations – les lourdingues qui tirent la couverture à eux et piétinent allègrement toutes les plate-bandes ; puis les professionnels froids et méthodiques qui agissent dans l’ordre et dans l’urgence mais sans voir la trame globale ; il y a enfin les humanistes de la génération d’avant, plus préoccupés des gens que des décrets ou des fantasmes. Michael Connelly, né en 1956, se range sans conteste dans la dernière catégorie. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’il n’a guère aimé l’ère Bush.

L’épouse du docteur est retrouvée nue, ligotée sur son lit ; elle avoue avoir donné ses clés et mots de passe pour qu’un courriel de menaces soit envoyé à son mari s’il ne vole pas le césium pour les cagoulés. Un naïf qui voulait observer Madonna nue par les fenêtres de sa villa a entendu les coups de feu et a cru reconnaître « Allah ! » crié par quelqu’un au même moment. La seconde voiture du couple est retrouvée devant le domicile d’un intellectuel moyen-oriental qui aime à déblatérer sur l’Amérique devant les télés. Que faut-il de plus pour être persuadé d’être devant un gros attentat en préparation ? La fièvre monte, l’urgence, la tentation de tout centraliser au niveau fédéral en laissant les principes de collaboration locale aux discours des politiciens.

Sauf que l’inspecteur Bosch s’accroche. Bosch contre Bush, dans la meilleure tradition du western. Un homicide est du ressort de la police locale, et l’inspecteur va découvrir que l’affaire, habilement montée, n’est pas telle que se présentent les apparences…

L’éditeur français présente comme une surprise une « autre » fin écrite par l’auteur. Il s’agit non pas d’une fin différente mais d’un chapitre de plus qui prolonge le suspense. Un coup de pub pour préparer le volume suivant ? Nous ne sommes pas dans le meilleur Connelly, peut-être parce qu’il est initialement parue en nouvelles, mais le récit fonctionne et l’on passe une bonne soirée.

Michael Connelly, A genoux (The Overlook), 2006, Points policier, mai 2009, 278 pages, €7.30

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Arnaldur Indridason, Étranges rivages

arnaldur indridason etranges rivages
Que fait un commissaire de police lorsqu’il est en vacances ? Il enquête… Il ne peut s’en empêcher. Il faut dire que le commissaire islandais Erlendur est d’un pays sauvage ou la nature est aussi belle que cruelle, incitant à la vérité nue. Sa quête est obsessionnelle parce qu’il se sent un brin coupable. Il veut savoir : lorsqu’il avait dix ans, son frère de huit ans sorti à cause de lui, l’aîné, a lâché sa main et a disparu dans une violente tempête de neige. Nul ne l’a jamais retrouvé.

Erlendur campe dans le salon de la vieille ferme familiale abandonnée. Le vent hurle alentour ou bien le froid s’insinue, créant des illusions. Ne voit-il pas l’ombre d’un personnage, rencontré enfant qui avait prédit que son frère Bergur, étant une « belle âme », ne serait peut-être pas conservé par ses parents ? Alors l’homme mûr creuse la réalité passée, il creuse son âme de gamin pour faire la lumière. Est-ce de sa « faute » ? Est-ce la jalousie que son frère (qu’il aimait) ait eu en cadeau une voiture miniature qu’il a violemment désirée ?

Il s’intéresse donc aux disparitions dans la neige et le froid, puisqu’il a appris que l’on peut survivre en se protégeant un minimum et que l’être humain est bien plus résistant qu’il n’apparaît. Des marins tombés à l’eau et déclarés morts, se sont mis à revivre des heures plus tard, dans un lieu plus chaud. Durant la guerre, une troupe de Britanniques a été ainsi partiellement sauvée d’une tempête semblable. Mais une femme, Matthildur, avait quand même disparu au même moment. Énigme : Erlendur interroge les derniers témoins, allant de l’un à l’autre pour mieux focaliser ses questions. « Par curiosité et à cause de son intérêt pour les disparitions, il avait fouillé bien plus profondément dans le passé de ces gens qu’il n’en avait eu l’intention au départ. Il n’avait absolument pas cherché à exhumer un crime. C’est le crime qui était venu à sa rencontre » p.255.

Islande nature sauvage

Car une étrange vérité se met progressivement au jour… Une histoire d’amour passionnée, la haine puissante qui va avec. Le cœur humain, dans la nature islandaise, ne peut que se mettre à l’unisson : été explosif et tempêtes hivernales déchaînées. Malgré les non-dits de ces taiseux du nord, dont le quant à soi est un tempérament, Erlendur va savoir. Il connaîtra pourquoi Matthildur a disparu, où son cadavre jamais retrouvé se trouve, pourquoi les faits se sont déroulés.

Il apprendra en même temps que les terriers de renards recèlent parfois des objets humains, conservés par le temps. Et que les bêtes ne dédaignent pas la viande morte, au point d’en rapporter les os les plus succulents à leurs petits, dans leur tanière. Il retrouvera, chez un chasseur devenu vieux, la petite voiture rouge qu’il avait convoitée, sur les pentes d’une montagne où son frère Bergur et lui étaient dans la tempête. Il saura enfin. Et ce deuil impossible des volumes précédents, ce chagrin obsessionnel, trouvera enfin son apaisement.

Ce roman noir, qu’on ose à peine qualifier de « policier » tant il se passe après toute prescription criminelle, est d’une beauté tragique, écrit sereinement, pas à pas. Il démarre comme un vieux diesel, lentement, puis trouve son rythme de croisière. Les chapitres se succèdent, courts, apportant chacun un élément nouveau. C’est très humain, empathique, le lecteur est ému. Un bel ouvrage.

Arnaldur Indridason, Étranges rivages, 2010, Points policier 2014, 356 pages, €7.60
Existe aussi en livre audio MP3, 675 Mo, €21.50

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Jordan Belfort, Le loup de Wall Street

jordan belfort le loup de wall street
La « vie et les mœurs des riches détraqués », comme le dit l’auteur, est décrite comme le roman de sa jeunesse, dans ces années 1990 rugissantes. Les Roaring Ninetees ont été célébrées par Joseph Stiglitz dans un livre traduit de façon imbécile en français par Quand le capitalisme perd la tête : tout était possible, le meilleur (l’essor des technologies de l’information et de la communication) et le pire, les arnaques en série des jeunes loups dépravés de la finance. Jordan, « Juif de bas étage » comme il se décrit, « élevé dans un trois pièces du Queens », est l’un de ceux-là. Il a commencé à 20 ans comme « connecteur » pour les vendeurs de titres dans une société de courtage nommée L.F. Rothschild. Un connecteur est une sorte de standardiste, celui qui téléphone 300 fois dans la journée pour décrocher 10 liaisons avec le client de son vendeur, passant en cela le barrage des secrétaires. S’il est obéissant et efficace, il peut monter en grade après ce bizutage : il peut devenir vendeur junior, puis vendeur à son tour.

Cela fait chic d’appeler les vendeurs de titres des « traders », mais ce dernier terme est réservé depuis longtemps à la caste des spéculateurs à la Jérôme Kerviel, ceux qui prennent des risques par l’achat et la vente pour compte propre – le leur ou celui de leur employeur. Pas grand-chose à voir avec le jeune Jordan Belfort quand il fourgue des actions par paquets aux gogos, comme d’autres des aspirateurs… Parti de « sous-merde » à 20 ans, il devient six ans plus tard « patron » – à 26 ans – en créant en 1987 sa propre société de courtage, Stratton Oakmont. Ce qui lui permet de gagner directement les commissions de placement, mais aussi d’opérer diverses transactions aux limites (ou carrément en marge) de la loi : portage fictif, manipulation de cours, délit d’initié, blanchiment… Il devient richissime, « maître de l’univers » comme c’était la mode de se croire à l’époque. Il méprise les fonctionnaires de la SEC (l’autorité américaine des marchés financiers), car ils gagnent 50 000 $ par an, soit seulement 1% de ce que lui gagne dans l’année…

Jordan fait partie de ces « Juifs féroces » (ainsi dit-il) à l’avidité sans borne et à l’ambition en délire. Raisonneur mais pas intelligent, il ne pense qu’au calcul pour entuber, entourlouper, arnaquer, tromper – à la fois sa femme, les fonctionnaires, les lois et les WASP, ces White Anglo-Saxons Protestants qui ont la culture et l’ancienneté que lui n’aura jamais. La richesse, contrairement à ce que son micro cerveau pense, n’est pas une masse d’argent à disposition, c’est une éducation. La vulgarité est de confondre le beau avec le cher. Or tout ce qui compte, pour Jordan Belfort, n’est ni le plaisir des objets et bijoux, ni le confort des vêtements, voitures et maisons, mais ce qu’il a payé. Le fric comme supplément de bite, pour faire des enfants dans le dos des clients afin d’asperger des obligés reconnaissants tant que la manne dure.

Une telle existence revancharde, tout entière mue par le ressentiment de classe et de race (la seconde submergeant la première très souvent aux États-Unis), est tristement vouée à l’impuissance : qu’a-t-il donc créé, Jordan Belfort, après ces quelques années d’excès en tous genres ? Rien. Que deux enfants qui vivent avec sa seconde ex-femme, et à qui il destine – dans un langage de charretier – ces lignes de « mémoires» (d’ailleurs très sélective…). Sa société a disparu, ses amis l’ont quitté dès qu’il n’a plus eu les moyens de les shooter, sa femme s’est lassée de ses délires dues aux drogues, aux putes et aux salles des marchés. Le FBI l’a coincé et il purge une peine de prison – où il a enfin le temps de revenir sur cette adolescence très attardée brûlée par tous les bouts.

La « passion toujours ardente pour le rugissement de Wall Street » (p.80) n’est que l’instant. Le jeu, l’arnaque, la brutalité égoïste sont peut-être les « valeurs » de l’Amérique des westerns, que les jeunes hyènes de la finance rejouent en costumes cravate. Mais on ne fonde pas une société adulte sur l’évanescence des plaisirs par le fric. Malgré l’attrait du « délire » que les ados adorent : « De quelle autre façon un homme pouvait-il mesurer son succès – dit cet immature – si ce n’était en réalisant tous ses fantasmes d’adolescent, aussi bizarres qu’ils pussent être ? » p.157. Pauvre Jordan… « Je suis un ado dans le corps d’un adulte », finit-il par avouer p.248. Non sans avoir arnaqué et spolié des milliers de clients, ce dont il se fout comme de sa première capote même dans ces « mémoires » d’excuse. Mémoires probablement téléguidées par son pool d’avocats pour montrer sa rémission et obtenir un allègement de peine pour bonne conduite…

Ce bouseux yankee élevé sur les marchés s’étonne de la richesse ancienne des grands hôtels de Genève ; il leur préfère le neuf et le cliquant. Ce qu’il aime par-dessus tout à chaque jour qui passe, est se défoncer au Mandrax avant la cocaïne, discourir devant ses vendeurs pour les motiver à « téléphoner et sourire », puis se faire une pétasse ou deux à 5000 $ (qu’il appelle les Blue-chips, comme les principales actions de la cote), avant de rentrer à la maison défoncé, en hélicoptère privé, retrouver ceux qu’il appelle de façon quelque peu méprisante « la ménagerie » : ses quelques 22 employés de maison. Il a un chauffeur noir, deux gardes de sécurité italiens, une nounou jamaïcaine, un couple de cuisiniers portugais, sans compter deux biologistes pour l’équilibre écologique de son étang fantaisie, une infirmière diplômée, un pilote d’hélicoptère attitré, un capitaine de yacht et deux matelots à demeure, plus d’autres figurants. Son épouse, « la Duchesse », claque à n’en plus finir l’argent selon ses lubies : 2 millions de dollars pour refaire le salon, 1 million pour paysager le jardin, 400 000 $ pour deux nuits d’hôtel (suite présidentielle). C’en est écœurant de frivole vantardise. Moins on a de cervelle, plus on étale son fric : en Amérique, ceci remplace cela.

Jordan a beau tenter, par ce livre, d’effectuer un bilan pour l’édification des jeunes après s’être laissé aller aux drogues, putes et tromperies diverses, il apparaît définitivement comme un raté de la vie. L’époque voulait ça, mais il n’a pas résisté. J’ai vécu la même époque – certes à Paris mais les mœurs financières n’étaient guère plus belles – et je sais que l’on pouvait résister. Nul être intelligent n’est obligé de réduire sa raison à n’obéir qu’aux seuls bas instincts. Lui, si. Il est ridiculement fier de son « équipe magnifique, explosant de vanité » où « la tension sexuelle était si forte qu’on pouvait littéralement la palper » (p.81). Pipes par les stagiaires mâles ou femelles (du moment qu’ils sont très jeunes), enfilages répétés par tous les trous, drogues diverses pour se motiver, lancer de nain ou rasage de fille en salle des marchés pour motiver les troupes par « le délire » tellement ado d’humilier les autres pour se rehausser : ce ne sont que jeux de collégiens prolongés, immatures et obsédés de sexe. Les vendeurs, tous de moins de 30 ans, s’envoient en l’air constamment « sous les bureaux, dans les toilettes, les penderies, le parking souterrain et, bien sûr, dans l’ascenseur de verre » p.81.

martin scorsese le loup de wall street film

Tous sont pourris par le fric, la fille du standard était embauchée à 80 000 $ par an, le vendeur débutant à 250 000 $, le vendeur confirmé se faisait 3 millions – et le patron ? Oh, juste 1 million par semaine… « Il est facile de les contrôler s’ils sont fauchés », avoue Jordan Belfort. Ils veulent imiter sa « Belle vie » de nouveau riche et s’endettent pour se payer des fringues et des Ferrari – tout comme les racailles de banlieues. Fric et frime, pas besoin d’avoir fait des études, il suffit de décrocher son téléphone et de savoir vendre n’importe quoi. Pour la boite, il suffit « d’émettre de nouvelles actions en-dessous du prix du marché, afin [de] les vendre en réalisant un énorme profit, grâce au pouvoir de ma salle des marchés » p.109. Le même processus est à l’œuvre chez Merrill Lynch, Morgan Stanley, Lehman Brothers et autres. Voilà comment s’expliquent les bulles suivies de krachs initiées par la bourse américaine : 1929, 1987, 1991, 1997, 1998, 2000, 2002, 2007…

« Jusqu’à quel point ma dépendance aux drogues avait-elle entraîné ma vie du mauvais côté ? Sans elles, aurais-je couché avec toutes ces prostituées ? Aurais-je détourné illégalement autant d’argent en Suisse ? N’aurais-je jamais laissé dériver à ce point les méthodes de vente de Stratton ? Bien sûr, il était trop facile de tout mettre sur le dos des drogues : j’étais toujours resté responsable de mes actes » p.568. L’acte de repentance est tellement dans la mode américaine ! Suffit-il de dire « je regrette » pour être pardonné ? D’exposer ses erreurs pour être blanchi ? De dire publiquement mea culpa pour être réhabilité ? Car le fric mal acquis, il le garde… Ce n’est pas lui qui va faire un don à une fondation !

Le lecteur, s’il n’a pas comme l’auteur le QI d’un boutonneux infantile, va être écœuré de tant de cynisme prétentieux, de tant d’égoïsme faussement penaud. Il sera choqué au-delà de toute mesure par ce langage terre à terre, non seulement cru (Rabelais et Céline l’ont fait avec talent), mais d’une vulgarité sans rémission, tout entière tournée autour du sexe. C’est non seulement abject, mais montre combien l’intelligence américaine s’est dégradée dans les années 1990, combien la cupidité et la stupidité ont été les mamelles du succès reconnu, combien les exemples offerts à la jeunesse ont été pourris de l’intérieur. Comment s’étonner d’un Bush, ivrogne « repenti », actionnant le Bien et le Mal en Irak, mentant effrontément à la face du peuple américain ? Comment s’étonner des délires de la finance en 2007, aboutissant au krach le plus grave depuis 1929 ? Comment mesurer l’assurance outrancière des lois extraterritoriales qui mettent à l’amende aussi bien BNP qu’UBS pour des faits qui se produisent hors des États-Unis ? Sinon par ce matérialisme terre à terre, avide et égoïste, d’un peuple qui a la Bible à la bouche mais un petit pois derrière – et une queue qui commande – la cervelle mitée par les drogues les plus diverses ?

Ça le capitalisme ? Vous voulez rire ! Le capitalisme, système d’efficacité économique, exige la concurrence, donc une instance d’État pour la faire respecter. Le capitalisme, même dans sa structure financière la plus évoluée, n’est pas la loi de la jungle, type « loup de Wall Street » : les Américains eux-mêmes s’en sont rendu compte, réglementant à tour de bras depuis l’an 2000 (Dodd-Franck Act, Loi Sarbanes-Oxley, FIN 46…)

Ce que montre Jordan Belfort, dans ce livre édifiant, est combien la bêtise est proche de l’intelligence – et combien une société malade peut encourager des comportements antisociaux. Du livre a été tiré un film, avec Leonardo di Caprio dans le rôle du loup immature. Les images sont probablement meilleures que le texte, car le vocabulaire de chiotte employé par l’auteur n’arrange vraiment rien !

Jordan Belfort, Le loup de Wall Street (The Wolf of Wall Street), 2007, Livre de poche 2014, 765 pages, €8.10
Martin Scorsese, Le loup de Wall Street, DVD de 3 h, Metropolitan video 2014, €22.99 blu-ray

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William Faulkner, Requiem pour une nonne

william faulkner requiem pour une nonne
Roman expérimental d’après Nobel, donc roman chiant, qui tente de mêler histoire du pays et pièce de théâtre. La part historique remonte aux origines – pour traquer le péché originel de l’Amérique d’être une putain d’un côté, une meurtrière de l’autre ? La part théâtrale met en scène l’accusation de meurtre d’un bébé (évidemment fille) par une nurse noire, ancienne putain, recueillie par la fille écervelée qui, à 17 ans, avait suivi un malfrat dans un bordel de Memphis dans Sanctuaire. Évidemment, la putasserie demeure et la belle fricote avec le frère de l’ancien amant. De qui est le bébé ? Le doute demeure, son premier est affirmé ne pas être du mari qui, saoul, a jeté la voiture au fossé quand elle avait 17 ans, poursuivant l’engrenage que la putasse avait elle-même commencé. Mari soulard qui se révèle le neveu de l’avocat Stevens, bourré dès l’université. Aurait-il été si mal élevé, le gamin que l’on a appris à apprécier dans L’Ours, L’Intrus et Le Gambit ? C’est assez invraisemblable – même s’il ne porte plus le prénom de Charles – dit Chick – mais celui de Gowan.

Vous ne comprenez pas plus que moi ? Pas grave. Il semble que Faulkner tente de rassembler son œuvre en une cohérence, de lier la geste américaine à sa geste littéraire personnelle, reprenant ses anciens personnages et ses hantises fantasmées pour leur donner une suite. Ce n’est pas des plus heureux. Trois fictions historiques au ton incantatoire, prêches vertueux sur les turpitudes des anciens autour d’un cadenas, d’une prison et de la guerre. Trois actes scéniques où la négresse se trouve réhabilitée (elle a étouffé le bébé pour le sauver d’une existence de bâtarde) et la bourgeoise avilie (elle voulait tout quitter pour son gigolo bien membré). Le tout lié d’anciennes nouvelles et de pensées Ancien testament sur la culpabilité et la responsabilité, dans une lassitude d’écriture manifeste. Le théâtre se traîne et les fictions sont très inégales. Le tout est bien raté, n’en déplaise aux dévots pour qui la « Littérature » c’est tout bon si l’auteur a écrit une fois une bonne œuvre.

albert camus requiem pour une nonne

Il est vrai que Faulkner se débattait entre deux maitresses à la fois à l’époque du roman et qu’il a joué à laisser écrire certaines scènes du théâtre par la jeune pétasse qu’il avait sous son aile. Il a retouché sous les conseils de professionnels mais, même après cela, la pièce restait injouable en l’état, plus roman que théâtre. Albert Camus en France en a tenté l’adaptation en 1956 avec un certain succès, mais en remaniant l’ordre des dialogues pour faire progresser l’action, en coupant ici et développant là – en bref une véritable réécriture à partir du lourd bordel ambiant, autant littéraire que moral…

William Faulkner, Requiem pour une nonne (Requiem for En un), 1951, Folio 1993, 304 pages, €7.90
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50
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François Jullien, Éloge de la fadeur

francois jullien eloge de la fadeur
Fadeur ? C’est ce qui manque de piquant, d’animation, de vie. Le mot français vient du latin qui a donné aussi ‘fat’ – sot et vaniteux. Il est bien mal connoté en français, ce mot de fadeur… Tel n’est pas le cas en Chine, où le ‘dan’ évoque la saveur du neutre, cette absence de détermination au départ de tous les possibles. « Le mérite de la fadeur est de nous faire accéder à ce fond indifférencié des choses ; sa neutralité exprime la capacité inhérente au centre. A ce stade, le réel n’est plus ‘bloqué’ dans des manifestations partiales et trop voyantes ; le concret devient discret, il s’ouvre à la transformation » p.19.

La fadeur n’est pas l’absence de goût mais la suspension de notre avidité des sens. Fade est ici synonyme de réserve, de maîtrise, de délicatesse. Il s’agit de laisser infuser la perception, de laisser ouvert ce qui constamment se déploie sans jamais se laisser réduire à un seul aspect. La saveur nous attache car elle nous accapare et nous asservit ; elle sature notre sens du goût. La fadeur nous détache, nous affranchit de la pression du dehors, de l’excitation trop vive des sensations, de toute intensité – qui est de toute façon factice et de peu de durée. Elle nous libère des engouements éphémères et fait taire tout ce tapage qui nous épuise. La conscience ne se laisse plus happer par la diversité mais aperçoit l’indifférencié essentiel.

Et le monde redevient disponible à son initiative, par l’abolition du désir et de l’encombrement des choses. Pour le Tao, le détachement est la voie du libre épanouissement, de ce qui spontanément advient. Pour Confucius, le neutre est une valeur centrale : ce qui ne penche ni dans un sens ni dans un autre et garde, complète en soi, sa capacité d’essor.

Ce qui est voyant est illusoire, pur spectacle sans lendemain – comme tous les spectacles. L’efficacité est toujours discrète car en profondeur et dans la durée. Ce qui vaut est la retenue, la simplicité ; il s’agit d’être spontané, naturel, uniment. De ne pas chercher à faire impression, à s’enfler outre mesure, de ne pas faire semblant de s’intéresser aux autres quand on ne peut accompagner l’expression par des actes. La fadeur crée la distance, réduit l’affect, épure les impressions. Elle rend plus authentique. Elle permet de percevoir l’animation des choses par-delà ses incarnations particulières ; elle nous ouvre à la solidarité des existences, à l’interdépendance des réalités, au fait que nous sommes – ô combien ! – parties prenantes du grand procès des choses.

Ce calme intérieur, cette intuition du vide, ne nous rendent pas inaccessibles à l’émotion. Mais parce que l’émotion ne nous trouble plus, on l’appréhende d’autant mieux et l’on peut en jouir. Il s’agit de la contrôler, pas de l’annihiler. « La richesse de la fadeur réside dans la possibilité qu’elle nous offre de convertir le regard en conscience et d’approfondir sans fin » p.133. Dans la poésie chinoise, le sens n’appuie jamais, laisse apparaître les phénomènes et les situations sans les laisser s’imposer. Tout ce qui commence à prendre forme se retire et se transforme. La conscience, alors, ne s’attache ni ne quitte.

Sagesse chinoise contre médiocrité française, François Jullien réhabilite le sens du mot fadeur et nous fait voir l’autre aspect des choses : celui qui n’est pas occidental.

Il voyage à travers la philosophie, la calligraphie, la poésie et la peinture chinoise, voies différentes vers la même simplicité nature, hors cette complexité née de la technique et de la civilisation. La sagesse chinoise veut rendre disponible au monde. Du goût des aliments au détachement de la personne, jusqu’à la réserve philosophique qui est une attitude envers les autres et le monde, l’exemple chinois nous rend plus riche, plus fort, plus adapté à ce qui est. Car « la fadeur est cette expérience de la ‘transcendance’ réconciliée avec la nature – dispensée de la foi » p.143. Et de ses illusions qui sont autant de voiles sur le réel…

Ce n’est pas le mince mérite de François Jullien, dans ce petit livre illustré et très accessible, que nous le faire sentir.

François Jullien, Éloge de la fadeur, 1991, Livre de poche Biblio essais 1993, 161 pages, €5.60

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William Faulkner, Le gambit du cavalier

william faulkner le gambit du cavalier

Suite de L’intrus dans la poussière avec les mêmes personnages, l’oncle Gavin Stevens, avocat du comté, et l’adolescent Charles ‘Chick’ Mallison, mais dans une suite de nouvelles plus ou moins policières. Le décor reste ce comté imaginaire au nom imprononçable du Mississippi mais le personnage central est cette fois-ci l’oncle – qui se marie à un ancien amour de jeunesse après une affaire dramatique. Le neveu a 12, 16, 18 et 20 ans ; il part à l’armée en 1942, engagé dans l’aviation comme l’auteur le fut lui-même.

Le titre évoque une manœuvre aux échecs, le sacrifice volontaire d’un pion et explique le sort du cavalier argentin à la fin du recueil. Les échecs sont une gymnastique cérébrale à laquelle l’homme mûr et l’adolescent se mesurent très souvent. Il est aussi l’intitulé de la dernière des six nouvelles, la plus longue, et donne sa cohérence au recueil. Il y a des meurtres, des idiots, des bagarreurs, des fermiers farouchement indépendants qui se méfient de la ville et de l’État fédéral, des nègres qui rasent les murs mais plutôt serviables quand ils sont en confiance, des « étrangers » yankees ou latinos vaguement interlopes et un shérif qui pèse toujours les forces en présence avant d’agir, car il compte être réélu.

Ce qui compte est de respecter les codes de la communauté fermée des paysans du coin. Quiconque les transgresse est le bouc émissaire commode du groupe qui fait bloc pour se refaire une virginité morale en accusant les étrangers. Le seuil moyen de s’intégrer est d’accaparer la terre par la femme et de féconder les deux. Toute mésalliance est un péché originel puni par l’idiotie, comme Macaque. C’est pourquoi, lorsque l’avocat natif du comté épouse la veuve la plus riche propriétaire du pays, tout est bien qui finit bien… Sauf que les deux ont la cinquantaine bien avancée et que les seuls « fils » par alliance s’engagent dans la guerre tandis que la fille part en Argentine avec son capitaine.

Peu de chair amoureuse dans tout cela, mais des passions avares pour la terre et l’argent, ou la considération de rang. La seule tendresse est celle de la paternité choisie, parrainage non biologique, telle celle de l’avocat pour son neveu, celle de Fentry pour le bébé qui n’est pas de lui mais de la femme qu’il a épousée par amour alors qu’elle était déjà mariée, ou encore celle de l’homme des bois qui avait recueilli, nourri, habillé et éduqué l’idiot Macaque, abandonné. Les pères biologiques sont trop souvent absents, ou jaloux de leur autorité menacée, pour être à la hauteur.

L’oncle a pour lui l’humanisme de ses études à Harvard et Heidelberg, mais il est trop raisonneur et abstrait pour bien comprendre la nature humaine. C’est son neveu Chick, adolescent en pleine sensibilité, qui a souvent l’intuition et le regard aigu. Ni les valeurs, ni la loi, ne suffisent pour comprendre les humains.

William Faulkner, Le gambit du cavalier (Knight’s Gambit), 1949, Folio 1995, 288 pages, €5.95
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50
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Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires

Relire les Histoires d’Edgar Allan Poe est un plaisir rare ; l’adolescence est loin qui avait la fraîcheur de la première fois. Imaginez Jules Verne, Sherlock Holmes, Dracula, les Romantiques allemands et même Harry Potter dans le même volume – et vous aurez une idée de la palette de l’auteur, un réel précurseur. D’autant qu’il épouse sa cousine Virginia de 13 ans avant de mourir alcoolique au dernier degré et tabassé un jour d’élections à 40 ans !

edgar allan poe histoires extraordinaires

La traduction littéraire de Charles Baudelaire est pour beaucoup dans le charme du texte en français. Qui lirait d’ailleurs encore Poe si Baudelaire ne l’avait rendu célèbre ? Sa langue est en effet plus proche de celle du logicien que celle du poète. Tant pis pour les quelques approximations et contresens du traducteur, relevés en édition Pléiade, l’amoureux de littérature sait qu’une traduction est à la fois une trahison et une recréation, traduttore traditore, traducteur traître, aiment à dire les Italiens.

Entre 1830 et 1848, alors que la France s’empêtre dans des révolutions à n’en plus finir, 1789 s’étant égaré en 1793 pour aboutir à la dictature napoléonienne donc à la réaction catholique-royaliste, les Américains connaissent un essor sans précédent. Le Nord n’a encore submergé ni occupé le Sud et la population se préoccupe de commerce, de ruée vers l’Ouest et de découvertes scientifiques. Les contes du Bostonien Poe, publiés dans les revues, anticipent l’enquête policière (Double assassinat, La lettre volée, Le scarabée d’or), la science-fiction julevernienne (Le canard au ballon, Aventure sans pareille d’un certain Han Pfaal, Manuscrit trouvé dans une bouteille, Une descente dans le Maelström), les vampires (Morella), le fantastique (La vérité sur le cas de M. Valdemar, Révélation magnétique, Ligeia, Metzengerstein).

Résoudre une énigme à l’aide de ses petites cellules grises, traverser l’Atlantique ou atteindre la lune en ballon, résister au tourbillon marin en utilisant le principe physique du cylindre, reconnaître un vampire, voir revivre (comme le jeune Potter) un mort apparent nommé Valdemar, observer un cheval de tapisserie franchir d’un bond le tissu pour galoper dans le parc – ce sont autant d’histoires captivantes, énigmatiques et sérieuses, qui voient la raison vaciller mais au final maîtriser les forces inconnues.

Rien de tel pour l’éducation d’un adolescent. Bien plus que le sexe déguisé en horreurs des séries américaines qui exploitent aujourd’hui le filon. Malgré la tentation Folio, préférez la traduction baudelairienne…

Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires (Tales of the Grotesque and the Arabesque), 1839, traduction de Charles Baudelaire, Livre de poche 1972, 285 pages, €3.90
Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires, nouvelle édition de Jean-Pierre Naugrette, Folio classique 2001, 432 pages, €5.60
Edgar Allan Poe, Œuvres en prose, traduction de Charles Baudelaire, Gallimard Pléiade 1994, 1165 pages, €46.70

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Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2

daniel kahneman systeme 1 systeme 2
Malgré un titre peu attrayant et une traduction plus qu’approximative, cet ouvrage mérite d’être lu et relu : il traite de tous les biais de notre façon de penser, de toutes les distorsions de la réalité effectuées malgré nous, dans notre cerveau. Daniel Kahneman est israélo-américain. Juif né en Palestine en 1934, il cite souvent ses expériences de psychologie effectuées lors de son service militaire dans Tsahal. Du judaïsme il a cette curiosité qui ne peut tenir en place, le goût de poser sans cesse des questions et l’entregent pour s’associer des collaborateurs ou des amis.

A 77 ans, le prend un besoin pressant de faire la synthèse de ses innombrables travaux et expériences de psychologie appliquée. Il est l’un des rares personnages à avoir obtenu le prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, attribué à l’économie… sans être le moins du monde économiste. Mais, contrairement à son traducteur français dans ce livre, lui sait ce qu’est la matière économique et ne traduit pas « wealth » par santé mais bel et bien par « fortune » ! Pédagogue, il imagine deux systèmes de la pensée comme deux acteurs jouant chacun leur rôle : Système 1 et Système 2.

Il écrit tout un tableau page 131 pour dire ce qu’est le Système 1 : une façon de penser archaïque mais bien utile, approximative et globale mais rapide. Système 1 est né dans la savane, lorsque l’humain fragile et nu devait se garder de tous les dangers. Il fonctionne automatiquement et vite, créant un schéma cohérent d’idées issues de la mémoire associative. Il déduit et invente des causes, de belles histoires émotionnelles, pour produire une série d’évaluations primaires attachées à des normes et des prototypes. Il est intuitif par accumulation d’expériences, mais peureux : il est plus sensible aux changements qu’aux états et surestime les faibles probabilités, réagissant plus fort aux pertes qu’aux gains. Convenablement recadré et contrôlé par Système 2, il est efficace et permet de penser à autre chose en accomplissant des procédures automatiques (comme marcher, conduire, veiller, opérer). « Il produit des impressions, des sentiments et des inclinations qui, quand ils sont approuvés par le Système 2, deviennent des convictions, des attitudes et des conventions » p.131.

Le Système 2 est la raison appliquée à un problème : il est concentration des facultés pour résoudre un cas, faire un choix, décider d’une action. Mais Système 2 est paresseux et, s’il n’est pas obligé par une cause extérieure, laisse volontiers faire les approximations de Système 1, qui suffit à la survie en général. « Biais prévisibles et illusions cognitives comme l’ancrage, les prédictions non régressives, l’excès de confiance, et bien d’autres » p.501 limitent Système 1. Mais quand Système 1 est bien utilisé, il est très efficace car intuitif, il va directement au but sans passer par les calculs fastidieux. « L’acquisition de compétences nécessite un environnement régulier, la possibilité de s’entraîner, et un retour sans équivoque sur l’adéquation des pensées et des actions. Quand ces conditions sont remplies, la compétence finit par se développer et les jugements intuitifs et les choix qui viennent rapidement à l’esprit seront pour la plupart adaptés. Tout cela est l’œuvre du Système 1, et se produit donc automatiquement et vite » p.501. Les pilotes de chasse, les médecins, les soldats, les traders – et en général tous les bons professionnels – ont développé cette « intuition » qui n’est qu’une expérience bien assimilée, devenue réflexe après réflexion.

Le mérite de Daniel Kahneman est de faire passer ces descriptions par des histoires édifiantes, tirées de sa pratique personnelle et des jeux de rôle expérimentés dans ses enquêtes et celles de ses collègues. Ses 5 parties, 38 chapitres et 555 pages fourmillent d’anecdotes révélatrices de biais et d’illusions. Il donne aussi les antidotes, dont le principal est quand même de réfléchir avant d’agir, de calculer avant de se précipiter, de prendre le temps d’examiner avant de décider. Car « la machine à tirer des conclusions hâtives » est en nous, qui fait souvent que « les causes écrasent les statistiques » et que l’on régresse trop vers la moyenne, dans une « illusion de compréhension », une « illusion de validité », un excès de confiance en son expertise et tant d’autres choses.

Ce livre est gros, mais facile à lire. Évitez de le faire en une seule fois tant il est dense, mais vous sortirez moins idiot après l’avoir lu. Ces observations sont applicables dans tous les métiers et dans la vie courante. Surtout lorsqu’il y a des enjeux importants. En finance, par exemple, mais aussi dans l’expertise : être trop sûr de soi n’est jamais une bonne chose, tant de biais et d’illusions nous instrumentent sans que nous le sachions… En économie surtout ! Car l’homo oeconomicus, censé suivre son intérêt rationnel, n’existe décidément pas dans la réalité.

Daniel Kahneman, Système 1 / système 2 – les deux vitesses de la pensée (Thinking, Fast and Slow), 2011, Flammarion 2013, 555 pages, €25.00

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Gaston Leroux, Aventures incroyables

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Né en 1868 et mort en 1927, Gaston Leroux a été successivement avocat, journaliste, feuilletoniste, romancier, auteur de théâtre. C’est ce dernier métier qu’il valorisait le plus (très estimé à l’époque) – c’est celui pour lequel il est le moins reconnu aujourd’hui. Son activité de romancier, en revanche, reste dans les mémoires grâce à la télévision et au cinéma. Ses héros, Rouletabille et Chéri-Bibi, sont à l’égal de Fantomas, d’Arsène Lupin ou de Vautrin.

C’est un recueil d’œuvres moins connues qui est publié par Francis Lacassin dans Bouquins, œuvres pour la plupart parues en feuilleton dans les journaux, version imprimée de la « série » télé aujourd’hui. Les amateurs se précipitaient sur la presse pour savoir la suite et le feuilletoniste devait accrocher par un style direct, de l’action sanglante, l’humilité d’un héros qui aurait pu être vous et moi, et des rebondissements inattendus répétés. Seule la fin de ces romans à épisodes laisse sur sa faim, comme bâclés, l’auteur ayant du mal à conclure. Ces procédés, repris depuis à l’envie par l’image télévisée et les thrillers américains, permettent de lire avec plaisir, de nos jours encore, la prose d’un bon bourgeois de Paris il y a un siècle. Tous les « littératreux » ne peuvent en dire autant : qui lit encore Paul Bourget ? ou Anatole France ?

Huit romans feuilletons et une poignée d’Histoires épouvantables vous permettront de passer quelques heures sans vous ennuyer dans les trains ou les avions.

Le Capitaine Hyx et La bataille invisible se passent durant la guerre de 14-18 (reprenant le thème du capitaine Nemo) ; La poupée sanglante et La machine à assassiner dans le Paris des années 20 (doublant l’allégorie de Frankenstein) ; L’homme qui a vu le diable dans une vallée reculée du Jura (mythe romantique néomédiéval du diable) ; Le cœur cambriolé dans la banlieue chic de Paris (scientisme sombre julevernien) ; et Mister Flow entre Paris, Deauville et l’Écosse (imitation d’Arsène Lupin, en plus dramatique).

Ces histoires disent l’ambivalence de la science, progrès et menace ; l’éternité de l’amour, qui rend les femmes belles et les hommes idiots ; l’essence du mal, manipulateur, voleur, jaloux ; la pression des préjugés et de la morale des vieilles filles. Aucune politique en ces pages, mais des passions personnelles exacerbées. Sauf pour la guerre 14-18, sujet du capitaine Hyx, qui se venge des exactions commises par les soudards allemands en Belgique et dans le nord de la France dès 1914, violant les femmes et coupant les mains des enfants selon des rapports officiels cités. Hyx est un pseudo comme Nemo et, comme lui, riche désirant se venger d’une offense personnelle : sa femme a été prise et molestée par la barbarie boche. Il fait construire un gros sous-marin pour enlever des officiers allemands ici ou là et appliquer le biblique « œil pour œil » : les officiers sont amputés à proportion des malheurs survenus aux civils. Ils doivent écrire des lettres et envoyer des photos de leur malheur pour que le haut commandement impérial prenne les dispositions qu’il faut pour respecter la Convention de Genève.

Publié en 1917, en pleine bataille, cette vengeance de ressentiment permet de mieux comprendre les Israéliens ou les Palestiniens aujourd’hui, tout comme les pro DAESH et les anti-DAESH. Les protagonistes discutent et contestent cette façon de faire, mais reconnaissent sa relative efficacité, tout en posant des limites (ni les femmes, ni les enfants – distinction que les ordures islamiques de DAESH ne font pas). Où le feuilleton écrit des journaux faisait bien mieux pour le débat démocratique que les borborygmes sans profondeur aujourd’hui dans les séries de la TV commerciale…

Mais il n’y aurait pas de suspense si tout était simple. Le lecteur du XXIe siècle peut mesurer combien les croyances allemandes en la supériorité de leur race, le travail de leur peuple, l’organisation de leur machine économique et militaire, préparait déjà le nazisme. Un vieux professeur d’université allemand animé par Gaston Leroux (1917) : « Madame, Messieurs, je bois et buvons à la patrie allemande qui, dans une confiance pleine d’espoir, tourne les yeux vers on maître impérial dont il n’est point une parole jusqu’alors adressée à son peuple et au monde qui ne respire la force, le courage, la piété et la justice ! dont il n’est point un acte qui ne concoure à la paix et à la joie du monde, sous le sceptre de la pensée et de la force allemande ! Hoch ! hoch ! hurrah !… » p.50.

Pourquoi affecter de nos jours d’avoir été autant surpris par les propos d’un Hitler, alors que la presse nationaliste allemande disait officiellement la même chose en 1914 ? Volonté d’excuser la légèreté française des intellos qui n’ont rien vu, rien compris (Sartre, par exemple) ? Aveuglement popu du « plus jamais ça », croyant qu’il suffit de dire « non » pour la guerre n’éclate plus jamais ?

Ce déni – tellement français, jusque dans les affaires économiques de ces derniers mois – se voit implacablement dénoncé par le feuilleton de Gaston Leroux : oui, les Français savaient, dès 1914, de quoi l’Allemagne était capable ! Oui, la guerre 14-18 préfigurait la guerre 40-45 ! Oui, Hitler était déjà, sinon encore dans les têtes, du moins dans les tripes allemandes de la première moitié du XXe siècle ! Il fallait vraiment être immature ou apatride pour ne pas s’en être rendu compte.

Mais les intellos – tout comme la majorité des journalistes, toujours suiveurs de la mode intello – nous ont montré avec Staline, puis Castro, Mao, Pol Pot, qu’ils préféraient « croire » plutôt qu’observer, s’enfler de bons sentiments valorisants plutôt que d’humbles analyses utiles.

Gaston Leroux, Aventures incroyables, 1908-1927, Bouquins Laffont 1992, 1220 pages, €29.40

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William Faulkner, Parabole

william faulkner parabole
Seul roman qui se situe hors du Mississippi natal et qu’il a mis 11 ans à écrire, A Fable (titre américain) est une allégorie évangéliste avec quelques enflures rhétoriques. Il a du souffle mais des longueurs. Le trou noir central, maelström qui entraîne l’humanité malgré elle, aurait du être la guerre mais Faulkner choisit comme point central un avatar creux du Sauveur, idée mal incarnée qui semble flotter ici ou là. Parabole apparaît comme une grande ambition – mais épuisée.

Nous sommes en mai 1918 sur le front français ; la victoire hésite et les Allemands sont encore vigoureux. C’est alors que la lassitude des poilus, après 4 ans de tranchées, se manifeste par la mutinerie silencieuse de tout un régiment : 3000 hommes qui refusent tout simplement de sortir des trous aux ordres, après le barrage d’artillerie. Tout le système conventionnel de l’armée s’écroule d’un coup et le général qui les commande se voit contraint de demander qu’on les fusille. Tous. Ce qui ne se fera pas ; on ne fusillera que le bouc émissaire et on « suicidera » le général en prison pour qu’il ait l’air d’avoir été tué à l’ennemi. Il sera enterré avec les honneurs et muni d’une décoration supplémentaire : le système est sauf.

Mais pourquoi ce refus collectif ? Parce qu’un groupe de 13 hommes mené par un caporal va de popote en popote pour porter la bonne nouvelle. Que la paix vaut mieux que la guerre, que ceux qui décident ne sont pas ceux qui se font tuer – on n’en sait guère plus, Faulkner semble bien embarrassé d’expliquer comment les gens peuvent être convaincus d’être plus pacifistes universalistes que patriotes. Il préfère le symbole, la lourde allégorie biblique, qu’il illustre avec une croix chrétienne en tête de tout chapitre – comme dans un missel.

Le lecteur n’échappera pas à Judas (Polchev) ni au triple reniement de Pierre (Bouc) avant la Tentation sur la montagne (par le généralissime français qui est son père ignoré) et la Passion qui le fait crucifier au poteau pour être fusillé (avec deux larrons), couronné de barbelés lorsqu’il chute. Il est recueilli par trois femmes dont deux sont prénommées Marya et Marthe (évidemment), et enterré sous un hêtre dont les racines forment grotte. Il « disparaît » le troisième jour lors d’un duel d’artillerie… Cette enflure qui démarque lourdement les Évangiles est un peu pénible à suivre, hors des États-Unis dévots et avec un demi-siècle de recul.

Cette « allégorie de la conscience morale » – comme Faulkner le défendait – a quelques traits d’humour qui sauvent le propos : le cadavre du caporal Stefan (dont ne connait le prénom qu’à la toute fin, Étienne, premier martyr chrétien) deviendra celui du « soldat inconnu » sous la flamme de l’Arc de Triomphe à Paris, tandis que passe le cortège du généralissime mort. Le Sauveur et le Boucher, chacun dans sa bulle, étendus là pour l’édification des foules…

Plus que le christianisme, c’est au fond le vieux stoïcisme aristocratique du Sud que met en scène l’auteur, une maçonnerie pas très franche, mais de façon contournée et pesante, allant jusqu’à inclure un chapitre américain de passion pour un cheval. Il faut accepter l’homme tel qu’il est, bon et mauvais, mais porter tout son poids sur les institutions. La caste militaire, bras exécutif du complexe militaro-industriel, fonctionne comme une Église pour la domination du monde : « toute notre petite espèce répudiée et sans patrie sur cette terre, qui non seulement n’appartient plus à l’humanité mais plus même à la terre, puisque nous avons été obligés de recourir à ce dernier coup de dés abject et désespéré [le tir de barrage en plein sur les soldats qui fraternisent de part et d’autre des barbelés] pour y conserver notre dernière position précaire et désespérée » p.994. Ce clergé militaire actionne l’idéalisme pour faire rêver d’aventures et de gloire les jeunes, comme ce pitoyable et infantile Levine, sous-lieutenant d’aviation incorporé les derniers mois de la guerre (comme l’auteur), qui se suicide dans les chiottes du terrain d’aviation parce que la guerre s’arrête.

Au spectacle de la guerre civile européenne 14-18 est opposée la grande liberté américaine, dans un chapitre incongru transporté au Mississippi : « L’affirmation d’un credo, d’une croyance, la déclaration d’une foi immortelle, la revendication d’un irréductible mode de vie ; la haute et puissante voix de l’Amérique elle-même, issue du grondement en marche vers l’ouest de ce continent gigantesque et meurtri mais indomptablement vierge, où rien, sauf le ciel immense ignorant de la morale, ne limitait ce qu’un homme pouvait essayer de faire et où le ciel même n’opposait point de limite à sa réussite et à l’adulation de son semblable » p.826. A cette liberté « élue » s’oppose, selon les badernes bardées de décorations, le choix de fraterniser qui est de la subversion. Choisir la paix est une guerre contre ses chefs, préférer la vie est une insulte au drapeau.

Publié en 1954, cette contestation littéraire du prix Nobel 1949 de littérature anticipe la contestation à la guerre du Vietnam des années 1960. Il démontre aussi, une fois de plus, l’absurdité des « commémorations » de la guerre de 14-18 et leur récupération par des politiciens trop avides de popularité – faute de savoir agir dans le présent.

William Faulkner, Parabole (A Fable), 1954, Folio 1997, 640 pages, €10.60
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50

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Alexander Kent, Flamme au vent

alexander kent flamme au vent
Douglas Reeman (le vrai nom de l’auteur) aime la mer ; il y est tombé tout petit avant de s’engager adolescent (à 16 ans) dans la Royal Navy contre les Allemands. Il connait bien l’univers des bateaux et le monde hiérarchique mâle, des mousses aux amiraux, en passant par les aspirants. Son héros, Richard Bolitho, a été anobli par le roi et les autres l’appellent désormais « sir » Richard. Lui s’en moque un peu, préférant les gens aux titres et oripeaux dont ils s’affublent.

Nous sommes fin 1803 et la paix d’Amiens, conclue entre Napoléon et l’Angleterre, vient de voler en éclat. A la tête d’une escadre de sept navires, dont quatre soixante-quatorze (canons), l’amiral Bolitho est chargé de protéger les convois anglais de Méditerranée. Surtout trois vaisseaux qui apportent de l’or turc, tribut du sultan au Royaume-Uni. L’amiral français Jobert, vaincu une première fois par Bolitho qui lui a ravi son navire, cet Argonaute qu’il occupe actuellement, n’aura de cesse de ruser pour s’emparer du trésor.

Voilà pour la bataille et l’univers des hommes. Le neveu aimé, Adam Bolitho, lieutenant de vaisseau à 23 ans sur une frégate, y fera bonne figure, tandis que le majordome attitré de l’amiral, Allday, découvrira un fils pas tout à fait comme il l’aurait souhaité. Les rapports filiaux restent très présents dans les romans d’Alexander Kent, et cette empathie des hommes entre eux est ce qui fait le sel de ses romans maritimes. L’amiral se préoccupe des tout jeunes aspirants, rarement reconnus, « ni hommes, ni officiers encore », comme des canonniers et des pilotes, du chirurgien et des matelots.

Mais l’univers serait mutilé s’il n’existait aussi les femmes. Elles n’ont pas leur place à bord des navires militaires mais restent présentes dans les cœurs et les fantasmes. L’amiral écrit à son épouse Belinda, restée à Falmouth avec leur petite fille ; Allday recueille un fils inconnu d’une fille d’auberge avec qui il a connu de bons moments vingt ans auparavant, entre deux missions à la mer. Mais c’est Valentine Keen, le capitaine de pavillon et ami de Bolitho, qui va découvrir l’amour.

Un capitaine de pavillon est celui qui commande le bateau sur lequel se trouve un amiral, lequel commande, lui, toute l’escadre. En secourant un bateau de commerce désemparé, convoyant des condamnés vers l’Australie, Val Keen est révolté de voir une jeune femme fouettée comme un vulgaire gibier de potence. Il interrompt le supplice, ramène à bord la victime pour la faire soigner, supputant de la débarquer à Gibraltar. Mais une épidémie de fièvre empêche tout échange, le Rocher est en quarantaine ; il lui faut donc garder la belle sur le vaisseau. Reconnaissante, et expliquant pourquoi elle a été injustement condamnée, Zénobia suscite l’amour du capitaine. Scandale en haut lieu ! Rapt, désobéissance au code, assouvissement de besoins personnels – on en a dégradé pour moins que ça ! Un conseil de guerre est réuni pour juger les impétrants à Malte… mais la guerre n’attend pas : les Français sont signalés au nord. L’amiral et son capitaine rejoignent leur bord sans être jugés, en attendant les suites ; la belle est mise en partance pour l’Angleterre sur un paquebot civil.

marine femme a voile

Sous cette histoire montée en épingle se tapit la vile vengeance d’un autre amiral, jaloux du succès de Richard Bolitho et vindicatif contre son traître de frère pourtant décédé. Le fils de cet amiral haineux est d’ailleurs aspirant sur le navire de Bolitho. Mais la victoire contre Jobert balaiera toutes les intrigues, l’honneur vaut mieux que le sexe.

L’auteur varie un peu les épisodes convenus, les ordres, les exercices et les ruses, il ajoute un soupçon de féminité dans les esprits des marins, mais le lecteur reconnaît avec confort l’univers empathique de la marine à voile vue par Alexander Kent. Une image de marque qui fait le succès de ses nombreux livres, pas moins de 25 tomes pour les aventures de Richard Bolitho, commencées comme tout jeune aspirant de 15 ans avant de finir amiral, et dont Flamme au vent est le 17ème opus !

Alexander Kent, Flamme au vent (Colours Aloft), 1986, Phébus Libretto 2012, 389 pages, €10.80
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Marc Bloch, L’étrange défaite

marc bloch l etrange defaite 1940
16 juin 1944 : Marc Bloch est mort fusillé dans le dos par la Gestapo, un peu au nord de Lyon, il y a 70 ans. Il était historien, professeur d’université, fondateur des Annales et capitaine sur le front en 1914, résistant à 57 ans parce que laïc athée, mais « né juif ». Il est pour les Lumières et pour la société libérale issue de la Révolution, résolument hostile aux Anti-Lumières qui veulent collectiviser l’individu en troupes, en ligues, en procession, l’enfermer dans ses déterminismes biologiques, familiaux, claniques, nationaux, raciaux. La France a libéré l’Europe des obscurantismes et les Amériques des colonialismes, donnant l’exemple d’une société nouvelle (pas sans bavures ni excès, malheureusement). Le nazisme est une vision Anti-Lumières, anti-moderne, anti-individu.

  1. 10 mai 1940 : les Allemands lancent leur offensive à l’ouest, 135 divisions contre 132 pour les Français, Belges, Hollandais et Anglais.
  2. 22 juin 1940 : en six semaines les Français se sont effondrés et quémandent un armistice par la voix chevrotante d’un Maréchal de l’autre guerre qui avait 14 ans lors de la défaite de 1870.

Marc Bloch livre son témoignage, écrit à chaud entre juillet et septembre 1940. Juif alsacien depuis le 15ème siècle, français d’abord, cité cinq fois au titre de l’armée durant les deux guerres mondiales, il est avant tout « citoyen républicain ». C’est ce qui donne à son témoignage son poids, celui d’un patriote et d’un savant « qui s’intéresse à la vie », selon ses propres dires. « Nous sommes Français. Nous n’imaginons pas que nous puissions cesser de l’être », écrit-il dans une lettre aux universitaires en 1942.

« La cause directe fut l’incapacité du commandement », commence-t-il par dire (p.55). Mais une armée n’est pas seule, elle dépend d’une société qui l’arme et la soutien, des politiques qui l’orientent, d’une éducation qui forme les hommes et d’une ambiance qui constitue sa volonté. « Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » (p.66). Ils n’ont pas même imaginé le Blitzkrieg, cette audace de la vitesse qui teste les défenses et s’enfonce là où c’est mou, toute d’initiatives et de coups de main, empêchant un repli en bon ordre. La France, l’armée, les politiciens, les hommes, se sont trouvés désemparés devant l’irruption de la vitesse et de l’audace, ce dont ils avaient perdu l’habitude, s’ils l’avaient jamais prise !

Le matériel ? Certes, le réarmement français a eu lieu bien tard, mais il a eu lieu. Certes, il était parfois techniquement faible mais certains chars, automitrailleuses ou avions étaient bons. Ce qui a manqué est de les avoir au bon endroit, au bon moment, en éléments bien commandés… Ce qui a manqué est, autrement dit, l’intelligence, la volonté, le moral et l’organisation. Marc Bloch note chez les militaires cette « étonnante imperméabilité aux plus clairs enseignements de l’expérience », cette « sclérose mentale » (p.79) faite de dédain du Renseignement, des rivalités de services, la paperasserie d’une « agaçante minutie » qui « gaspillait des forces humaines qui auraient pu être mieux employées » (p.89), de dogmes intangibles véhiculés par les dinosaures de l’autre guerre. Ainsi ce plaidoyer du général Chauvineau, cité en annexe et préfacé par le maréchal Pétain (p.249), qui exalte les canons défensifs et méprise les chars et les avions, offensifs mais trop chers et trop lourds à manier, surtout pour des esprits étroits peu au fait des techniques.

Marc Bloch photo

C’est donc bien l’esprit qui a failli face aux Allemands, cet esprit dont la France est si fière – cette acuité d’intelligence, cette légèreté de penser, cette logique de raisonnement. « Nos, soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque sorte, beaucoup plus facilement laisser vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » (p.78). Les Allemands « croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » (p.79). Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter de faire la guerre. Mais si la guerre survient ? C’est toute la mentalité administrative qui doit la faire… « L’ordre statique du bureau est, à bien des égards, l’antithèse de l’ordre actif et perpétuellement inventif qui exige le mouvement. L’un est affaire de routine et de dressage ; l’autre d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère » (p.91).

Tout est dit de la mentalité française, engoncée dans l’élitisme de castes (p.193), formée dès l’enfance au bachotage (p.146), les élites composée de « bons élèves obstinément fidèles aux doctrines apprises » (p.155), révérencieux envers les puissants, soucieux de ne jamais faire d’histoires (p.127), dressées au formalisme de la tenue et de la bureaucratie (p.126) plus qu’à l’aisance du métier. Tout dans l’apparence – rien derrière. Bon élève ? – Mauvais guerrier, mauvais industriel, mauvais décideur. « L’école, la caste, la tradition, avaient bâti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur » (p.201). Quand l’ennemi ne « joue pas le jeu » – ce qui était prévu par les plans (p.149) – tout s’écroule. « Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thème, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours (…) Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf » (p.158).

C’est à ce moment que l’historien se lève dans le témoin. Dans un superbe chapitre 3, l’auteur procède à « l’examen de conscience d’un Français ». L’esprit étroit, avaricieux, frileux de la France en ses profondeurs s’est révélé au moment du péril. Grands bourgeois méprisant le peuple qui avait ravi le pouvoir en 1936 (p.200), communistes plus préoccupés du pacte germano-soviétique que de la patrie, pacifistes naïfs qui confondent meurtre et défense légitime (p.174), syndicats bornés à « leurs petits sous ». Esprit petit, très petit, très pilote d’Air France 2014 : « A-t-il été rien de plus ‘petit-bourgeois’ que l’attitude, durant ces dernières années et pendant la guerre même, de la plupart des grands syndicats, de ceux des fonctionnaires notamment ? » (p.171). Qui, en France, s’intéressait au monde, à la modernité ? Qui même avait lu ‘Mein Kampf’ où pourtant Hitler avait écrit ce qu’il voulait accomplir ? En France, « toute une littérature (…) stigmatisait ‘l’américanisme’. Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé » (p.181).

1940 paysans jeux interdits

Avons-nous compris les leçons ?

La génération de la reconstruction sous de Gaulle, sans aucun doute – mais depuis ? L’hédonisme des baby-boomers en 1968, la crise de l’énergie dès 1973, la mondialisation qui court depuis les années 1980, le souci pour les ressources et le climat, l’émergence des pays neufs : tout cela compose une nouvelle guerre – économique – où il faut se battre pour exister. Pas pour massacrer l’autre au nom d’une soi-disant supériorité morale ou culturelle, mais simplement pour garder un bien-vivre.

Cette guerre-là, la France fatiguée et « moisie » n’est-elle pas en train de la perdre ? Les corporatistes sont aussi égoïstes que les syndicats de 1940, les grands patrons aussi peu soucieux des ouvriers et même des cadres, les pacifistes aussi bêlants, les bobos tout aussi dégoulinants de bon sentiments internationalistes et de générosité d’État (mais pas dans leurs quartiers), les écoles aussi bachotasses et administratives, la sélection par les maths aussi hypocrite, les grandes écoles formatent toujours de « bons » élèves forts en thèmes mais inaptes à s’adapter aux situations et aux gens (Crédit Lyonnais, Vivendi, France Télécom, grèves de 1995, CPE, Leonarda, manif pour tous, écotaxe…). Les écolos partisans du retour à la terre cassent toute recherche génétique par tabou, les socialistes courent derrière pour imposer le soin public universel, bien au chaud sous la couette, avec lien social décrété d’État dans les terroirs et assistanat industriel pour faire plus cher ce qui est de meilleure qualité ailleurs…

Marc Bloch, 1944 : « Ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menaient, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes » (p.182).

Allemagne hier, Allemagne aujourd’hui. France de la lenteur, lenteur de François Hollande. Nos profondeurs mentales ont-elles changé ?

Marc Bloch, L’étrange défaite, 1940, Folio histoire 1990, 326 pages, €11.70

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Clément Rosset, Le principe de cruauté

clement rosset le principe de cruaute

La réalité est cruelle parce qu’elle fait souffrir. Se consoler par l’illusion est le remède philosophique par excellence, que les religions exploitent abondamment. Le désespoir n’est pas la mélancolie mais le fait d’être réfractaire à tout espoir d’au-delà et de transcendant : il n’y a de réalité qu’ici et maintenant. Le principe de cruauté est donc, selon Clément Rosset, le principe de réalité suffisante allié au principe d’incertitude. Si la théorie en philosophie est le résultat d’un regard porté sur les choses, on distingue aisément ceux qui voient et ceux qui refusent de voir ce qui est. L’auteur poursuit son entreprise de démolition des illusions et des croyances, pour le plus grand bien de la pensée.

« Le philosophe trébuche habituellement sur le réel non en raison de son inépuisable richesse mais plutôt de sa pauvreté en raisons d’être » p.13. Seul le sens apaise, seul le dessein console, seule la fin justifie. Puisque le réel est insuffisant, la réalité est alors située en-dehors du réel. A cette position de faiblesse, l’auteur oppose le principe que la réalité suffit : elle est pleine et sans pourquoi. N’être pas intelligible n’équivaut pas à n’être pas réel : « Une femme au comportement indéchiffrable n’équivaut pas à une femme qui n’existe pas » p.16. Imparable. « Je soupçonne fort la brouille philosophique avec le réel de n’avoir pas pour origine le fait que la réalité soit inexplicable (…) mais plutôt le fait qu’elle soit ‘cruelle’ et (…) qu’elle constitue un risque permanent d’angoisse (…) intolérable » p.17. (Nous sommes forcés de couper les phrases interminables avec incidentes qu’affectionne un peu trop l’auteur pour les rendre immédiatement compréhensibles bien que – rappelons-le – Clément Rosset soit l’un des rares philosophes qui ne jargonne pas).

Que la réalité soit incompréhensible, à la rigueur, il s’agit de raison et l’homme peut s’en accommoder ; mais qu’elle soit douloureuse, non, et son intolérance conduit au déni. Comme si le développement intellectuel ne s’était pas accompagné du développement psychologique qui convient. La grande tante de Vinteuil, chez Proust, est l’un des plus purs exemples de déni forcené : elle refuse toute preuve de la haute position de Swann, malgré les faits réitérés. Par jalousie sociale probablement, par tendance à ramener le grand bourgeois Swann à sa condition à elle de bourgeoisie moyenne. D’où l’« exorcisme hallucinatoire du réel » p.26. Ce qui « doit être » supplante « ce qui est ». La morale n’en veut pas à l’immoral ni à l’injuste mais à ce qui est, au réel. « Le dernier mot de la philosophie de Platon comme celle de Rousseau me paraît ainsi se résumer à ce simple et aberrant adage : que si la vérité est cruelle, c’est qu’elle est fausse – et doit par conséquent être à la fois réfutée par les doctes et dissimulée au peuple » p.29.

« Pensée morale et pensée tragique se partagent ainsi l’opinion des hommes, leur suggérant tour à tour l’idée la plus apaisante mais la plus illusoire (principe de réalité insuffisante) et l’idée la plus cruelle mais la plus vraie (principe de réalité suffisante). D’où deux grandes catégories de philosophies et de philosophes, selon que ceux-ci en appellent à un mieux-être ou au contraire s’accommodent du pire » p.31. Il va de soi que Clément Rosset se rattache au pire.

L’intérêt d’une vérité philosophique est moins la vérité (toute relative et critiquable) qu’elle énonce que de « dénoncer un grand nombre d’idées tenues abusivement pour vraies et évidentes » p.37. C’est souvent le cas, la partie critique des philosophes est bien plus intéressante que la part de construction : voyez Marx ou Nietzsche, même Montaigne ou Pascal. Ce qu’ils dénoncent est bien plus « réel » que ce qu’ils proposent, trop vague ou incertain. « En tant que philosophie critique, le matérialisme constitue la pensée peut-être la plus élevée qui soit ; en tant que philosophie ‘vraie’, il est en revanche la plus triviale des pensées » p.40. S’en tenir à la moindre des erreurs n’est pas le plus gratifiant.

antoine olivier pilon torse nu

Et pourtant, la bêtise offre le plus beau spectacle du gratifiant dans l’illusion car « elle ne consiste pas, contrairement à ce qu’on pense généralement et à tort, en une paresse d’esprit mais bien en une débauche désordonnée d’activité intellectuelle, dont témoignent par exemple Bouvard et Pécuchet, héros modernes et indiscutés de la sottise » p.41. Peu importe la marotte si elle évacue le réel : l’une chasse l’autre, la collection de timbres chasse la culture du jardin ou l’étude des papillons. Ce qui compte est moins de s’intéresser à quelque chose que de s’étourdir à le faire pour éviter de voir le réel en perpétuel changement et les vérités durement acquises sans cesse remises en cause.

Cette intolérance à l’incertitude aboutit à toute forme de croyance. « L’adhérent fanatique à une cause se reconnaît principalement à ceci qu’il est au fond totalement indifférent à cette cause et seulement fasciné par le fait que cette cause lui paraît, à un moment donné, pouvoir être tenue pour certaine. Un marxiste convaincu prête peu d’attention aux thèses énoncées par Marx, un stalinien convaincu peu d’attention à la réalité historique et psychologique de Staline : ce qui compte pour eux est l’idée purement abstraite que le marxisme est vrai ou que Staline a raison » p.45. Remplacez marxisme par socialisme ou islam, remplacez Staline par Mélenchon ou Ben Laden et vous verrez le même mécanisme psychologique à l’œuvre : le goût de la certitude côtoie dangereusement le goût de la servitude…

Ah, un dernier mot : « Il n’y a nul divorce entre la croyance et la raison, puisque l’objet de la croyance, faute d’être, se soustrait a fortiori à un examen en raison » p.91. Il n’y a pas de solution quand il n’y a pas de problème.

Clément Rosset, Le principe de cruauté, 1988, éditions de Minuit, 95 pages, €13.00

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William Faulkner, L’intrus dans la poussière

william faulkner l intrus
Après six ans affairé à autre chose l’auteur, à la veille de recevoir son prix Nobel de littérature, approfondit sa chronique du comté imaginaire de Yoknapatawpha près de Jefferson, dans l’État du Mississippi. Un Noir est accusé du meurtre d’un Blanc, par derrière et d’une balle dans la tête. Il est retrouvé près du cadavre, son pistolet sur lui, auquel manque une balle tirée récemment. Emprisonné d’abord dans la salle à manger du constable, le temps que le shérif se remue, puis dans la prison de briques du comté, il va probablement être lynché par la foule avant le dimanche soir.

Ce Noir est Lucas, que le lecteur a déjà rencontré, métis du même grand-père que le Blanc Edmonds, fermier indépendant comme le sont les Gowrie dont le fils vient d’être tué. Ces derniers sont les petits Blancs venus comme une invasion de sauterelles exploiter le Sud après la guerre de Sécession et la libération de l’esclavage ; ils sont en rivalité avec les Noirs mais plus entreprenants et plus indépendants, se défiant de l’État fédéral autant que des bourgeois des villes et des aristocrates déchus des grandes plantations. Ils se moquent donc du droit et ne respectent que la force – plus la Bible dans sa version redoutable d’Ancien testament. « Tu ne tueras point » est le sixième Commandement, mais n’est-il pas pire encore de tuer son propre frère ?

Lucas le Noir qui a la soixantaine n’a pas tué – mais comment le dire à une foule blanche, anonyme et en colère ? Nulle raison ne peut convaincre une bande menée par la passion : « non pas même une masse, ni même une mosaïque de visages, mais un Visage : pas même vorace, ni insatiable, simplement en mouvement, stupide, vide de pensée ou même de passion : une Expression sans aucun sens ni passé » p.154. Même l’avocat qui le connait bien, Gavin, héritier de grand domaine et oncle du narrateur, ne croit pas Lucas ; il l’empêche de parler en l’assommant de conseils tout fait pour lui éviter la pendaison. La vérité, qui s’en soucie ? Ni Lucas qui préfère la fierté, ni le shérif qui préfère l’ordre public, ni Gavin préoccupé de vraisemblance et de preuves, ni le meurtrier qui cherche à brouiller les pistes, ni la foule qui exige un bouc émissaire.

La vérité ne peut sortir que de la bouche des mineurs : Chick, diminutif de Charles pour le différencier de son Charley de père, et Miss Habersham, une veuve de 70 ans. Nous ne sommes pas chez Miss Marple, mais pas loin : ‘L’intrus’ est un roman policier autant qu’un roman d’apprentissage. « Si vous avez jamais besoin de faire faire quelque chose qui sorte de la règle commune et qui ne peut attendre, ne perdez pas votre temps avec les hommes ; ils agissent d’après ce que votre oncle appelle les lois et les règlements. Allez chercher les femmes et les enfants : eux, ils agissent d’après les circonstances » p.96. Tout comme ce sont les femmes et les enfants qui ont résisté à l’invasion yankee alors que les hommes jouaient aux soldats confédérés. Naturellement, obstinément, aveuglément. « Laisser sa marque sur son époque, en tant qu’homme, mais cela seulement, pas plus que cela, une empreinte sur sa parcelle de terre, mais humblement, n’attendant, ne voulant, même avec humilité, n’espérant, même pas en réalité, rien (c’est-à-dire, bien entendu, tout), que sa chance unique et anonyme d’accomplir quelque chose d’émouvant, de beau, de noble, pas seulement pour marquer, mais pour s’intégrer à la durable chronique de l’humanité, digne d’y prendre place… » p.164.

Ce type de phrase interminable, alambiquée, rend compte du fil de la pensée dans la tête du jeune homme ; elle est un procédé littéraire bien connu de Faulkner, pas toujours facile à suivre pour les lecteurs impatient d’aujourd’hui, vite zappeurs, mais qui rend par son envoûtement même tous les tâtonnements de réflexion, toutes les pistes émotives et raisonnables d’une jeune tête de 16 ans. Le présent immédiat, y compris à l’intérieur de soi, tel est le fil de cette littérature, tout événement passé n’étant lisible qu’à la lumière du présent, comme la chute dans le ruisseau glacé et la nudité sous la couverture qui sent le nègre, devant le feu de Lucas, répond au présent en caleçon devant l’oncle, le matin d’après avoir déterré le cercueil. Il y a, à chaque fois, épreuve et renaissance : la première de l’enfance à l’adolescence, quand le gamin de 12 ans remet en cause les principes naturels de sa société blanche envers les nègres ; la seconde de l’adolescence à l’âge d’homme, quand l’adolescent de 16 ans découvre « qu’il y a des choses qu’il faut qu’[il] soit toujours incapable de supporter (…) L’injustice, le scandale, le déshonneur et la honte » p.175.

Le jeune Chick écoute donc malgré lui le vieux Noir et va déterrer la victime pour montrer qu’elle n’a pas été tuée par derrière, ni par l’antique pistolet calibre 41 bien reconnaissable de l’accusé. Il est aidé en cela par son comparse noir Aleck, de quelques mois plus âgé avec qui il a été élevé, et de la veuve Habersham, femme pratique et décidée qui ne badine pas avec la morale. Chick a une dette envers Lucas depuis qu’à 12 ans il l’a aidé à se tirer du ruisseau gelé dans lequel il avait chu en allant chasser le lapin avec Aleck. Pour sa honte, le jeune garçon avait voulu payer le Noir de l’avoir séché et nourri dans sa maison, et celui-ci avait tout simplement refusé : il voulait être traité à l’égal d’un Blanc, lui qui l’était au quart, et sans les conventions du Sud qui sont « le nègre agissant comme un nègre et les Blancs comme les Blancs, et sans rancune ni d’un côté ni de l’autre » p.41. Cette faute originelle de Chick est rachetée par le chemin de croix qui consiste, durant une nuit et un jour entier, à ouvrir une tombe, regarder ce qu’il y a dedans, reboucher, prévenir l’oncle et le shérif, assurer la sécurité de Lucas, rouvrir la tombe devant les Gowrie, rechercher la piste du cadavre qui aurait dû y être et qui n’y était plus, attendre que la foule se disperse et que tout rentre dans l’ordre. A l’issue, le garçon est devenu un homme.

Mais c’est aussi un roman sur l’Amérique et sur le Sud. L’oncle, humaniste et juriste, auquel le garçon « voue un aveugle et total attachement (…) sur lequel il n’avait jamais essayé de raisonner » p.18, distingue les Gowrie, petits fermiers farouchement indépendants des collines (on dit aujourd’hui libertariens), les Littlejohn, fermiers et industriels prospères des plaines (aujourd’hui Républicains), enfin les Sambo, Noirs émancipés ignorants mais très petit-bourgeois (à majorité Démocrates). Mais tous ont la mentalité anglo-saxonne, contraire à celle de la vieille Europe continentale où les gens « ont une peur intense de la liberté individuelle, et la regardent avec méfiance ». L’Européen « avec un ensemble concordant et immédiat, met de force sa liberté entre les mains du premier démagogue qui lui tombe sous les yeux ; faute de quoi il la détruit et la fait disparaître lui-même de sa vue, de son esprit et même de sa mémoire, avec l’unanimité forcenée des voisins qui piétinent un feu de prairie » p.127. Après le nazisme, le stalinisme et la tentation prosoviétique des intellos français (Sartre en tête), Faulkner n’est pas tendre avec les Européens qui se croient plus civilisés. Quant au Sud, il est particulier en Amérique même : « nous défendons (…) notre homogénéité, contre un gouvernement fédéral auquel dans un simple geste de désespoir le reste de ce pays a dû livrer volontairement de plus en plus de sa liberté personnelle et privée afin de continuer à faire partie des États-Unis » p.131.

C’est un roman très riche où la mentalité américaine, le particularisme du Sud, l’essor de la société de consommation, l’attention à la jeunesse et le passage à l’âge d’homme se tissent dans une intrigue policière racontée comme une œuvre littéraire.

William Faulkner, L’intrus (The Intruder in the Dust), 1948, Folio 1973, 320 pages, €7.90
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade, 2007, 1429 pages, €78.50
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Clément Rosset, L’objet singulier

clement rosset l objet singulier
Représenter le réel c’est le doubler, non seulement le répliquer en lui donnant un sens, mais le fausser en le dépassant, le rendant indésirable, has been. André Breton et les Surréalistes : « Rien de ce qu’ils voient n’étant unique, rien n’est non plus réel ; d’où il s’ensuit que tout ce qu’ils voient est spectacle et pur spectacle, sans garantie aucune de la part du réel censé s’y produire » p.14.

Dans ce petit live, Clément Rosset analyse comment le réel est dévié jusqu’à être nié et comment il ressurgit, improbable, dans les objets singuliers que sont le rire, la peur, le désir, le cinéma et la musique. Notre société qui nie le réel depuis Platon jusqu’à Heidegger en passant par la Bible, Hegel, Marx et Freud, se voit et agit comme une société du spectacle. Le réel se doit d’être reconstruit pour avoir un sens – mais chacun sait que ce sens n’est au fond qu’illusion.

Un développement sur la notion d’identité est particulièrement d’actualité. L’identité est à la fois ce qui est sans égal (non identique donc bien réel) et ce qui est égal à autre chose (identifiable par une représentation). « Ainsi s’explique (…) l’éternelle souffrance quant à l’identité dont témoignent au fil des jours telle revendication individuelle, régionale ou nationale : ignorant que toute identité est par définition en souffrance – en attente d’être pensée -, l’individu ou le groupe attribue son manque d’identité à une pression extérieure (…) par une demande de ‘prise en considération’ qui ne saurait pourtant jamais être plus qu’un succédané de la visibilité réelle et immédiate à laquelle il aspire » p.21. Voilà qui est profond : à nier le réel, on encourage l’image ; et cette image, toujours à construire, frustre l’individu ou le groupe par son flou, engendrant un ressentiment envers les autres, boucs émissaires commodes de l’absence de lucidité…

Plus un objet est réel moins il est « identifiable », mais plus aussi le « sentiment » du réel est intense. « L’objet réel est en effet invisible, ou plus exactement inconnaissable et inappréciable, précisément dans la mesure où il est ‘singulier’, c’est-à-dire tel qu’aucune représentation ne peut en suggérer de connaissance ou d’appréciation par le biais de la ‘réplique’ » p.15. Ce qu’on appelle destin ou fatalité n’est que le caractère existant du réel, au hasard et sans raison. Seule l’allégresse, cette approbation sans condition du réel ici et maintenant, absence de manque indifférente au futur, permet de supporter le savoir, l’irruption du réel sans fard qui est insupportable.

Parmi les objets singuliers, le comique où le réel dément sa représentation, la peur qui est danger imaginé et sans appel (à l’inverse de la crainte pour un danger réel), le désir qui n’est pas pour un objet réel (contrairement à l’appétit) mais pour sa représentation, son statut, le prestige qu’il confère : « Sancho copie Don Quichotte, mais Don Quichotte copie Amadis, et ainsi de suite à l’infini » p.46, mais quand même indice de la richesse inépuisable du réel dont on voudrait jouir en entier, le cinéma en ses styles fantastique ou réaliste, enfin la musique.

Rosset consacre 64 pages sur 111 à la musique. L’objet musical n’imite rien, elle est une forme libre, le musicien « apporte son réel avec lui » p.61, il crée du « réel à l’état sauvage » p.63. « Toutes les créations humaines fonctionnent sur le modèle de la duplication, de la mise en représentation d’un déjà existant, c’est-à-dire du double. Sauf la musique, qui est incapable de se mettre en image, étant à elle-même son propre modèle » p.63. Et qui a un effet reposant puisqu’elle « réduit au silence toute autre réalité », et jubilatoire puisqu’elle révèle « que tout y est prodigieux en tant simplement qu’il existe » p.87. La musique est art de démiurge, créer matériellement sa propre réalité.

Si le matérialisme intégral selon Lucrèce est « rien d’autre que des atomes et du vide », il ne peut exister ni événement, ni histoire (reconstructions a posteriori), ni sens, ni raison – rien que matière. « Raison pour laquelle l’expression de ‘matérialisme historique’ est une contradictio in terminis, et Marx non un matérialiste mais un hégélien, c’est-à-dire un idéaliste » p.95. Nous n’en doutions pas, au vu de l’écart expérimenté entre les mots de la théorie marxiste et les choses de la pratique communiste durant un siècle. Le matérialisme admet la simplicité du monde, sans instance extérieure au monde pour lui donner un quelconque sens. Au grand dam des pauvres humains qui voudraient bien, par désir, retarder ce qui leur déplait ou fait mal, comme ces catastrophes (irruption brutale du réel) ou la mort (qui termine toute existence).

Admettre le réel, quelques philosophes le font, Leibniz par la félicité, Spinoza par laetitia (joie), Nietzsche par l’ivresse dionysiaque et Rosset par l’allégresse : « soit une approbation de l’existence qui consiste à estimer, sinon contre du moins indépendamment de toute raison ou bien-fondé, que le réel est ‘suffisant’ – c’est-à-dire se suffisant à lui-même et suffisant en outre à combler toute attente concevable du bonheur » p.98. Savoir tragique mais pas seulement, amour de la vie, du monde et de soi mais pas seulement. « Car le secret du monde, c’est justement le monde : la somme de toutes les explications désirées ne sauraient mieux faire que, dans l’hypothèse optimale, coïncider avec le réel qu’elles prétendent expliquer » p.109.

L’écriture de Clément Rosset, probablement influencée par le style de Heidegger qu’il cite souvent, est plus lourde que dans ses livres précédents. S’il ne jargonne pas, n’usant pas de termes abscons pour initiés, la tournure des phrases n’a pas cette courte simplicité qui fait son habituel charme. Il reste que cette œuvre est une étape importante dans l’exploration de l’ontologie du réel (tout ce qu’il y a et aura jamais de réel existant), opposée à l’ontologie classique (différenciant être et exister). Ce qui est un véritable air frais dans le fatras philosophique du siècle qui vient de s’écouler.

Clément Rosset, L’objet singulier, 1979 augmentée 1985, éditions de Minuit, 111 pages, €14.00

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Camilla Läckberg, La princesse des glaces

camille lackberg la princesse des glaces
Un beau roman policier sociologique à la Simenon, comme on les aime, avec lente découverte des ressorts psychologiques des personnages et une action qui se dévoile en marchant, aux rebondissements inattendus. Une jeune femme est trouvée morte dans sa baignoire, dans sa maison du bord de mer où la chaudière est tombée en panne, durant l’hiver suédois. Elle est glacée, bien conservée, princesse des glaces.

Qui a tué Alexandra Wikjner, la belle blonde revenue sur les lieux de son enfance ? Car c’est bien d’un meurtre qu’il s’agit, camouflé maladroitement en suicide en tailladant les veines. Car un droitier est plus habile sur le poignet gauche avec son rasoir que sur le poignet droit – avec son autre main… Quand deux entailles sont nettes et franches, il ne peut s’agir que de la même main, celle de quelqu’un d’autre.

Les policiers vont piétiner, surtout le gros commissaire Mellberg, content de lui et insupportable à tous, envoyé par ses supérieurs en exil à la campagne. Mais l’inspecteur Hedström, Patrick pour les intimes, va user de son intuition et de sa jeunesse pour en savoir plus. Il séduit notamment Erica Falck, écrivain biographe, qui vit dans la demeure de ses parents décédés dans la même petite ville de Fjällbacka, où elle a vécu son enfance comme Patrick (amoureux d’elle sans qu’elle s’en aperçoive) et Alex, sa meilleure copine (avant qu’inexplicablement ses parents déménagent en pleine année à Stockholm).

La vérité mérite-t-elle d’être sue ? Qu’en dira-t-on dans cette province puritaine, aux mœurs rigides et luthériennes ? « J’ai entendu toutes ses idées naïves sur le passé auquel il fallait régler son compte, sortir tous les vieux squelettes du placard et ainsi de suite à n’en plus finir. Du blabla des jeunes d’aujourd’hui, à mon sens. De nos jours, tout le monde semble obsédé par l’idée de laver son linge sale en public et trouve très sain d’exhiber ses secrets et ses péchés. Mais certaines choses doivent rester privées » p.464. Ainsi parle une vieille femme, mère d’un second personnage qui trouve la mort, un peintre alcoolique, génial et raté. Un meurtre lui aussi ? par le même assassin ?

Rien n’est simple dans les replis des âmes, surtout lorsque la « bonne société » s’en mêle pour imposer sa morale, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Et que personne ne voit rien des tourments des enfants lorsqu’ils surviennent. Les incendies d’hier, les viols, les abus sur mineurs, les adoptions, les héritages, tout ce qui est survenu petit pèse son poids à l’âge adulte. Le monde d’hier n’était pas meilleur que le nôtre, au contraire ! Cacher le mal engendrait des maux psychiques sans nombre… Ils finissaient par rendre à son conjoint la vie impossible, à battre sa femme ou même à tuer, des années plus tard. Il est bon de réfléchir dans un roman d’action et Camilla Läckberg y entraîne le lecteur sans trop y toucher.

La traduction en français est malheureusement peu « littéraire », les accords du participe passé sont royalement niés – par manifeste ignorance – et les négations dans les phrases sont posées à la va comme je te pousse. Ces scories sont inadmissibles de la part d’Acte sud, éditeur avant l’édition de poche. Elles font désordre à la lecture, malgré l’affectation de bien parler des gens de lettre. Mais l’auteur sait entraîner et captiver et c’est heureusement ce qui compte le plus et donne envie de lire ses livres suivants.

Camilla Läckberg, La princesse des glaces, 2004, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, Babel noir 2012, 509 pages, €9.50 ou Kindle €9.99 (plus cher !)

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Kafû, Le bambou nain

kafu le bambou nain

Qui connaît encore Kafû Nagai ? Cet écrivain de Tokyo mort en 1959 a illustré un autre Japon que celui du stéréotype habituel. Il décrit son peuple, dans sa capitale, non comme une société de fourmi adorant l’organisation et tentée par le militarisme, mais comme un fourmillement d’individualités rationnelles et roublardes, dans le ton de Rabelais.

Le bambou nain est la mauvaise herbe, vivace et coriace, sur laquelle on peut pisser dessus sans la détruire. Le bambou nain s’adapte souplement au terrain et aux éléments, il ploie mais ne rompt jamais. Le bambou nain est « l’élégance même », décoratif, il sert à présenter les légumes ou à meubler les bouquets. Il est la quintessence du petit peuple de Tokyo, pauvre mais débrouillard.

Bien qu’il évoque la société japonaise d’il y a un siècle, l’auteur a rendu ce roman très vivant. Uzaki a la quarantaine, deux jeunes enfants turbulents qui rentrent de l’école avec de la boue sur le kimono et les joues. Il est peintre décoratif, sans grand talent. Il a surtout été l’élève d’un commissaire des arts à la cour impériale, le peintre Kaiseki, dont il est devenu l’intendant. Il a donc vu naître et grandir le Fiston, l’alcoolique érotomane et flemmard Kan, désormais 30 ans. Dans la société japonaise, la hiérarchie sociale est fondamentale et le respect aux aînés et aux plus hauts placés que soi régit les rapports sociaux. Les obligations de rendre ce qu’on vous a donné, de remercier d’une attention, sont très fortes. Ce qui fait que l’on ne peut vivre solitaire sans jamais ne rien devoir à personne.

C’est tout le ressort du roman, qui fait graviter Uzaki, Kaiseki, les sœurs et les épouses, enfin les geishas, autour de Monsieur Kan, l’enfant gâté qui ne vit que pour ses désirs immédiats. Le lecteur peut reconnaître en Kan le sanguin une sorte de rêve de l’auteur : lui aussi a échoué aux examens d’entrée à l’université, lui aussi visite assidûment le quartier chaud de Yoshiwara à Tokyo, lui aussi est envoyé aux États-Unis pour le discipliner aux études. C’est tout un monde qui change, avec l’irruption brutale de l’individualisme dans un Japon encore traditionnel. Certes, Tokyo connaît en 1918 les autos, les tramways et le téléphone, mais les gens vivent encore comme à la campagne, en kimonos de coton et socques en bois de paulownia.

Uzaki ne peut exercer son autorité sur Kan, il est redevable au père du garçon et à sa famille. Il ne peut qu’accompagner Fiston dans ses débauches, pour limiter les dégâts et surtout les dépenses. Marier le jeune homme serait une solution : avoir une femme à disposition l’empêcherait d’aller de fleur en fleur et contrôlerait sa bourse. Sauf que l’épouse en question est un pis-aller : bâtarde au caractère violent dont le père occupant une haute position sociale, nouvellement remarié, veut se débarrasser.

Notre brave Uzaki se trouve constamment en porte-à-faux, requis par la famille d’aller rechercher le Fiston dans les mauvais lieux, requis par le Fiston de boire quelques coupelles de saké et de caresser les geishas du lieu. Il se retrouve un soir au poste de police, non pour avoir consommé des prostituées, mais pour avoir été présent dans un lieu où l’on jouait aux cartes !

Mais ce sont des geishas que viendra sa richesse. Rien n’est tout bon ni tout mauvais, son bon cœur a été récompensé de sa mauvaise fortune : intermédiaire souple comme un bambou nain, les deux familles le respectent, celle de Kan et celle de Choko son épouse ; la nouvelle femme du père de Choko se sent obligée par le silence que garde Uzaki après l’avoir vue sortant d’une maison de rendez-vous avec un étudiant, probablement son amant ; Kan lui est reconnaissant de l’avoir sorti d’affaire ; les geishas mises à la rue par l’interdiction de police lui sont redevables d’avoir financé leur propre maison de plaisirs… dont Uzaki peut profiter sans bourse délier, étant principal propriétaire !

Nous sommes bien loin du raidissement nationaliste à la Mishima, comme des rêveries romantiques sur la lune au-dessus des bois de hinokis. La seule raideur, en ce roman, sert aux plaisirs, pas à la guerre. Et l’on peut lire aujourd’hui cette vivacité pleine de verve avec bonheur, malgré le siècle qui a passé.

Kafû, Le bambou nain, 1918, traduit du japonais par Catherine Cadou, Picquier poche 2001, 218 pages, €15.40 occasion ou Format Kindle €6.49

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Michael Connelly, Le cinquième témoin

michael connelly le cinquieme temoin
Où le lecteur retrouve l’avocat californien Mickey Haller, entre sa fille de 14 ans et ses ex-femmes, agissant depuis la Lincoln blindée qui lui sert de bureau. Il s’occupe – signe des temps – des affaires de saisies immobilières par des sociétés spécialisées mandatées par les banques à la suite de la crise des subprimes, ces crédits hypothécaires risqués prospectés par des courtiers, revendus aux banques avides de commissions, qui n’ont pas hésité à les transformer en titres (titrisation) pour les revendre par paquets (Asset back securities), avant que le prix de l’immobilier ne retombe, empêchant nombre de ménages sur le fil de poursuivre leurs remboursements. Le tout est assez bien expliqué.

Ce n’est pas le seul signe des temps : Facebook, son mur et ses événements, la traque des informations personnelles sur Internet, le téléphone mobile omniprésent, montrent combien l’auteur aime coller à l’actualité la plus immédiate. Comme si, hors du présent, point de salut pour un auteur aux États-Unis ! Tout ce qui parle de vous fait vendre, tout ce qui prend de la hauteur est délaissé : c’est bien le vrai signe des temps…

Mais l’avocat se retrouve avec une grosse affaire : un meurtre bien sanglant, commis au marteau dans un parking sur la personne d’un banquier, celui-là même qui faisait saisir les maisons. Haller se trouve obligé de louer des bureaux et de déchaîner ses enquêteurs pour traquer – non la vérité (qui importe peu au système judiciaire américain) – mais les meilleurs arguments pour qu’un jury populaire puisse conclure à un doute légitime. En droit californien, le simple doute légitime force un jury à l’acquittement.

Le lecteur français se trouve donc embringué dans le système juridique à l’américaine où tous les coups sont permis, le « juge » se contentant de compter les points et de surveiller le déroulement de la procédure. Les flics sont, comme d’habitude, pressés, allant au plus évident ; le procureur monte un dossier de preuves scientifiques, rationnel et argumenté. A la défense de faire jouer les émotions, le mythe de la bonne mère américaine dont le mari est « parti », chassée de sa maison parce qu’elle ne peut plus rembourser et que la banque a toujours refusé de restructurer son prêt (évidemment, puisqu’elle l’avait revendu !). En bref la vieille histoire du bon contre les méchants, de David contre Goliath, ces images qui parlent fort à un peuple intoxiqué de Bible.

Peu d’action mais des effets de manches ; l’avocat nous décortique chapitre après chapitre combien il est subtil et intelligent pour mener sa défense, et combien tactique est l’ordre de présentation des témoins et celle des arguments. Le lawyer show est populaire dans les séries télé aux États-Unis, il passe moins bien dans un livre imprimé. Et encore moins bien en France car le système juridique américain (contradictoire) est tellement différent du système français (accusatoire), qu’il vous faut une véritable acculturation pour vous mettre dans la peau des personnages. On comprend les rouages ; on trouve quelque peu immorale la procédure. Et Mickey Haller est peu attachant dans son rôle de faiseur de fric au prétexte de « défendre les faibles » – dont on verra combien ils peuvent être manipulateurs. Au point que l’auteur semble pour la suite orienter son héros vers un nouveau rôle, celui de district attorney (procureur local).

Mais ne manque en ce roman aucun coup de théâtre, le cinquième témoin n’en étant qu’un exemple. Sauf que le bon et le méchant ne sont pas ceux qu’on croit… et le final vaut son pesant de pages. Le lecteur ne s’ennuie jamais, l’auteur sait construire une histoire à suspense, mais ceux qui aiment bien l’action préféreront les histoires de détective du même auteur.

Michael Connelly, Le cinquième témoin (The Fifth Witness), 2011, Livre de poche 2014, 642 pages, €8.60
Les romans de Michael Connelly déjà chroniqués sur ce blog

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Nordhoff et Hall, Panne sèche

charles nordhoff james norman hall panne seche
Auteurs américains célèbres en leur temps des Révoltés de la Bounty, Nordhoff et Hall donnent ici une description pittoresque et réaliste du tempérament des Tahitiens. La famille Tuttle, à l’arrière grand-père américain austère, entreprenant et économe, s’est diluée dans le sang polynésien jouisseur, hédoniste et imprévoyant.

Jonas, le pater familias de la cinquantaine, est respecté lorsqu’il décide – mais il est trop nonchalant pour le faire, la procrastination étant chez lui une seconde nature. Ses quatre fils en fin d’adolescence sont vigoureux et travailleurs mais pas souvent, et pas futés pour un sous sauf le dernier, Ru, 16 ans, qui répare admirablement les moteurs.

Heureusement, car le vieux cotre Zimba, rapiécé de toutes parts, en a fréquemment besoin. Mais les frères préfèrent rogner sur la gazoline pour s’acheter du tabac – c’est rageant quand le moteur tombe en panne sèche à trois minutes d’un banc de thons particulièrement fourni dont la pêche aurait pu rapporter des milliers de francs. Ou bien oublient de prendre le bidon de réserve – qui oblige à rejeter à la mer toute une pêche inespérée loin de Tahiti, faute de moteur et faute de vent pour rentrer avant que les poissons soient pourris…

Tout est à l’avenant, et la blague qui revient régulièrement est celle du docteur, à qui Jonas a emprunté sur promesse – toujours renouvelée – de le rembourser, et qu’un événement de dernière minute empêche toujours de le faire. Même quand une véritable fortune de mer échoit au clan, sous la forme d’une épave remplie de matériaux ramenée par eux à bon port. Ils ne manquent pas de se faire rouler sur le prix, trop impatients de palper les billets pour les dépenser aussitôt, trop stupides (ils l’avouent – mais après) pour prévoir et compter. En deux mois de fiestas, ripailles et autres largesses sans compter, ils se retrouvent sur la paille, plus pauvres qu’avant puisque leur domaine ancestral – hypothéqué – doit être vendu aux enchères.

Les auteurs, par la voix du trop bon docteur, ne mâchent pas leurs mots sur ces cigales inconséquentes : « avec ta tribu vous battez tous les records de gaspillage, de je-m’en-foutisme et d’imprévoyance de toute l’île, toute ! Que diable faites-vous de tout l’argent que vous gagnez, ne serait-ce que de la pêche ? (…) Il disparaît dans la mangeaille et les bringues, les fameuses bringues de chez Tuttle ! » p.50.

tahiti danse

Tant de bêtise est cependant rachetée par les sentiments. La tête toujours ailleurs mais le cœur sur la main, les poches vides mais les muscles tout prêts (jusqu’à Riki, le petit-fils de 8 ans athlétique et à l’œil perçant pour découvrir les bancs de poissons), la famille reste soudée, prête à rire même dans le désespoir. Il suffit de musique, de danse et d’une dame-jeanne de vin.

Tous les Tahitiens ne sont pas aussi futiles et le roman a été écrit dans les années 1930. La vallée de Vaipopo, domaine des Tuttle, est devenue une Zone industrielle. L’éducation et la discipline du travail ont probablement amélioré les habitudes. Mais quand même, il semble en rester quelque-chose… que ce roman plein d’humour et d’humanité décrit avec bonheur.

Pour tous ceux qui veulent pénétrer un peu mieux le tempérament tahitien, avant d’y aller en touriste ou s’y installer un temps pour travailler, rien de tel qu’un détour par la fiction de deux romanciers américains du monde d’hier pour y voir clair !

Charles Nordhoff et James Norman Hall, Panne sèche (No More Gas), 1939, éditions Ura-Tahiti 2012, 287 pages, €22.00

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William Faulkner, Descends, Moïse

william faulkner descends moise
Formé (symboliquement ?) de sept récits qui traversent les années 1860-1940, c’est à une radiographie du Sud que se livre Faulkner. Il reprend et ressasse toutes ses œuvres et toutes ses généalogies pour composer un millefeuille de Blancs et de Noirs, en ligne directe et métissés, dont les existences se croisent et se heurtent. Le titre du livre est celui de la dernière nouvelle, également celui d’un negro spiritual qui assimile l’asservissement des Noirs à celui des Juifs sous Pharaon. La famille McCaslin transmet la honte et la culpabilité de génération en génération.

Honte d’avoir été aristocrate maître d’esclaves, culpabilité d’avoir ravi la terre aux Indiens et d’avoir détruit son équilibre pour planter le coton et élever des villes. Honte et culpabilité d’avoir fauté avec des négresses et d’avoir mêlé ce que Dieu avait séparé, jusqu’aux conséquences radicales du meurtre et de l’exécution. Blanc et Noir, civilisation et nature, s’entremêlent comme les eaux du delta.

Dans le premier récit, bien loin dans le temps, une chasse au renard se transforme en chasse à l’homme pour récupérer un esclave noir qui fugue régulièrement pour aller monter sa belle. Nous sommes dans le burlesque de la comédie, le bouffon seul à même de dire que le roi est nu. Le second récit met en scène Lucas, descendant mi-noir, mi-blanc, en rivalité avec son demi-frère blanc, et qui chasse le trésor imaginaire des confédérés avec une machine électrique venue de la ville. Le troisième récit quitte un instant la famille pour mettre en scène un Noir pur sang qui, ayant perdu sa femme, se révolte contre la condition humaine (et finit pendu) ; une vraie bête aux muscles puissants et aux instincts bruts, une sorte de rêve américain jusqu’à Rambo et XIII.

Mais c’est le quatrième récit qui est le plus beau, sauf sa section 4. Cette fois, c’est un vieil homme de 1940, Isaac dit Ike, qui raconte son enfance en forêt, durant les chasses annuelles des Blancs du comté. Il a dix ans, douze, ans, seize ans, et le vieux Sam, mélange d’Indien et de Noir, lui apprend à marcher sans bruit, à observer les traces, à s’orienter sous les arbres, à tirer ou à ne pas tirer selon les moments. A douze ans, le gamin tue son premier cerf et Sam le baptise du sang de la bête, cérémonie initiatique qui le met en communion avec la nature et avec la vie même. Ce sont les pages les plus belles de Faulkner, emplies d’émotion et de respect. « Sam Fathers ne l’avait-il pas déjà consacré, et délivré de la faiblesse et du remords ? – non pas de l’amour et de la pitié pour tout ce qui vivait et courait et, en une seconde, cessait de vivre en pleine splendeur et en pleine course, mais simplement de la faiblesse et du remords » Les Anciens, 2 p.789 Pléiade.

garcon chasseur

A seize ans, il rencontre un ours, le Vieux Ben rusé et inoxydable, que tous chassent depuis des années. Ce sera un autre qui le tuera, mais pas cette année-là. Il faudra dresser spécialement un chien, différent des autres, sans peur et sans reproche : Lion.

La section 4 de ce récit est en revanche une jérémiade illisible. Rupture de ton, phrases interminables, écriture expérimentale sans ponctuation – un vrai pensum qui dérive vers le prêche biblique. Faites comme moi, survolez ces pages chiantes, qui durent quand même un long moment. Tout ça pour se plaindre d’être Blanc, Américain, propriétaire, chasseur, mâle et ainsi de suite. Appel à la Bible, dissection des desseins de Dieu – en bref, réservé aux lecteurs purement américains avec de la patience ; je ne sais pas si beaucoup lisent encore ça aujourd’hui.

Le dernier récit est contemporain de l’écriture, 1940. La guerre menace en Europe ces bouffons de xénophobes tandis que les Américains racistes, ayant libéré les Noirs, ne peuvent envisager d’avoir des enfants avec eux. La vieille alliance (biblique ?) de l’homme et de la nature, durant la chasse, ne résiste pas à la ville et au regard social. Et cela se termine mal.

Un beau livre, sauf la centaine de pages de délire prêcheur. Il est peu connu mais fait pénétrer un peu plus l’Amérique, ses mythes et ses complexités sociales par un esprit européen du XXIe siècle.

William Faulkner, Descends, Moïse, 1940, Gallimard L’imaginaire 1991, 336 pages, €10.00
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 3, Gallimard Pléiade, 2000, 1212 pages, €66.00

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Courtine, Simenon et Maigret passent à table

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Maigret n’est pas maigre ; au contraire, inciter les criminels à se mettre à table lui donne faim. La cuisine lui permet aussi de retrouver son épouse, que ses fonctions ne lui permettent pas de voir autant qu’il le voudrait, sollicité le dimanche et parfois en soirée par les cadavres, les enquêtes et les assassins. Je l’ai évoqué une fois sur ce blog.

Courtine, qui a recueilli les recettes, n’est pas Nouvelle cuisine ; au contraire, inciter les Français à bien manger lui donne de l’imagination. Auteur d’une encyclopédie des vieilles recettes du terroir, il aime chez Simenon cet abord familier de la table, des produits simples, de la cuisine dite « bourgeoise » qui n’est que paysanne montée à la ville.

Maigret et Courtine devaient se rencontrer, en témoigne ce livre. Simenon aimait trop les femmes pour ne pas goûter leurs plats après leurs appâts. Elles lui rappellent l’enfance heureuse, la quiétude de la digestion propice à une réflexion sereine. Louise Maigret est alsacienne, pays du bien manger. Pour le reste, bistros, brasseries, restaurants de quartier, cuisine régionale, Jules Maigret est un gourmet. Une blanquette vaut une enquête.

Dans ce recueil, fait de 89 recettes reconstituées, lues ici ou là dans les 75 romans policiers et 28 nouvelles du commissaire Maigret, Courtine réinvente la cuisine populaire. Celle qui disparaît peu à peu au profit des vite-bouffés globish, des bourre-faim à farine et à graisse qu’on avale à la hâte – bien pires pour la santé que les sauces dites « grasses » d’hier.

Vous y trouverez la célèbre soupe à l’oignon (gratinée), les andouillettes (de Troyes) et les filets de hareng (de la mer du Nord), la mouclade (rochelaise) des boucholeurs, les escargots à l’alsacienne, les maquereaux au four et la bouillabaisse (dont Simenon raffolait), le lièvre à la royale et le coq au Riesling, les tripes à la mode de Caen et les ris-de-veau grand-mère, le bœuf miroton et la côte de bœuf braisée, le fricandeau à l’oseille (qu’on ne voit plus sur aucune carte !) et l’épaule de mouton farcie bonne femme, la choucroute (à la parisienne) et la potée (lorraine), la tarte aux mirabelles et les crêpes Suzette…

cuisine coq au vin

« Il y a un arrière-goût discret, à peine perceptible, qui en fait le charme et que je n’arrive pas à identifier. – C’est pourtant simple… Je suppose que vous ajoutez, au dernier moment, un verre de cognac. (…) Eh bien moi, bien que cela ne soit pas orthodoxe, je mets de la prunelle d’Alsace. Voilà tout le secret » (Une confidence de Maigret).

C’est du coq au vin (blanc de Riesling) dont il s’agit, avec sa belle sauce nappant de crème à l’œuf sur fond blanc longuement réduit. Facile à faire, long à mijoter, délicieux à déguster.

Vous m’en direz des nouvelles ! Un bien bon livre, à découvrir page après page et à lire sur la table.

maigret le cahier de recettes de madame

Courtine, Simenon et Maigret passent à table – Les cahiers de recettes de Madame Maigret, 1974 revu 1992, Robert Laffont La petite vermillon 2013, 268 pages, €8.27

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Clément Rosset, Le réel – traité de l’idiotie

clement rosset le reel traite de l idiotie
Le réel est ce qui existe, « sans reflet ni double : une idiotie au sens premier du terme » p.7 (idiot veut dire simple, particulier, unique, plus globalement sans raison). Deux parties dans cet opus qui poursuit la quête philosophique sur ce qui existe : 1/ D’un réel encore à venir, 2/ Approximations du réel. Suivies d’une postface sur la sottise, avec l’exemple du fétiche à l’oreille cassée de Tintin.

Le réel est encore à venir, rares sont ceux qui l’appréhendent. « Nous disons que ce qui existe est insignifiant, que le hasard peut très suffisamment rendre compte de tout ce qui existe ; cette thèse demeure ambiguë si l’on omet de préciser qu’elle vise ce qui se passe ‘dans’ l’existence, mais naturellement pas le fait de l’existence elle-même, le fait qu’il existe quelque-chose » p.40. Ce qui existe n’a pas de signification et s’est s’illusionner que de lui en plaquer une. « Le réel n’est rien – c’est-à-dire rien de stable, rien de constitué, rien d’arrêté » p.21. Exemple l’hostilité du chien qui veut (à tout prix et sans cause) mordre Monsieur Hulot en vacances dans le film de Tati. Encore le jeu d’échecs où « la nécessité qui s’y produit apparaît à la fois comme implacable et incertaine, alliant la plus parfaite rigueur aux plus imprévisibles aléas » p.33.

Deux courants philosophiques nient ou évitent le réel : l’illusionnisme et l’inguérissable.

Hegel est le maître du premier, « le grand philosophe de la signification imaginaire » p.36, consolateur endémique des temps de crise qui prétend tout expliquer parce que le seul réel est rationnel, évacuant tout le reste sans daigner le voir. Créer un double du réel a trois fonctions :

  1. mise à l’écart (cachez ce sein que je ne saurais voir),
  2. métaphysique (un autre monde donne un sens à celui-ci),
  3. fantasmatique (produire l’objet qui manque au désir, pulsion incapable de jamais se fixer).

« L’illusionnisme philosophique consiste à annoncer le sens sans le montrer » p.54 : ni la nature de la Raison, ni de l’Esprit, ni de l’Idée chez Hegel n’est jamais donnée… « Les hégéliens modernes – de Mallarmé à Lacan, en passant par Georges Bataille et Jacques Derrida – usent d’un même illusionnisme philosophique » p.55. Le sens est interminablement différé.

Les inguérissables maintiennent le sens mais constatent son absence ; ils ne le gardent que comme pure croyance. Kant en est le maître, « moment où l’on a établi, le plus solidement du monde, que si l’on tenait à une idée on pouvait à jamais la revendiquer pour vraie, quand bien même il serait établi par ailleurs, et tout aussi solidement, que cette idée est une absurdité » p.61. La critique de Kant ne porte pas sur le contenu mais sur ses conditions de possibilité. Tour de passe-passe qui maintient n’importe quelle « vérité » que l’on croit nécessaire, aboutissant au dogmatisme. « Incertitude quant à l’objet, mais certitude quant au sujet : on croira de toute façon, peu importe au fond à quoi » p.63. On s’accroche à son illusion comme à un doudou, par peur du réel. « La ‘vérité’ était hier à Moscou, elle est aujourd’hui [1977] à San Francisco, elle sera demain dans la philosophie chinoise, l’écologie ou l’alimentation macrobiotique [c’était prémonitoire !] – et chaque fois d’ajouter, en vous présentant sa nouvelle lubie : ‘Quel fou j’étais !’, comme le héros de Gogol » p.64.

« Car c’est cela qui épouvante à l’avance les dévots, et avec eux tous les hommes en tant qu’ils sont susceptibles de dévotion, c’est-à-dire de peur : exister sans nécessité, agir sans caution – aller à l’aventure dans un monde où rien n’est prévu et rien n’est joué, où rien n’est nécessaire mais où tout est possible. Cette réalité, ainsi perçue à l’état brut, est comme un vin trop fort ; pour la rendre agréable à boire, on la coupe généralement avec l’eau du sens » p.66. La réalité directe n’est perçue que par l’ivrogne, l’artiste et parfois le philosophe ; elle est d’elle-même, sans double signifiant. « La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit » p.42. C’est une grâce de jubiler malgré la catastrophe, c’est une allégresse que d’aimer ce qui est, sans cause, pour le pur plaisir d’exister.

Les approximations du réel visent à donner du sens, à déformer l’existant pour le rendre acceptable, notamment par l’écriture et par la représentation. « La grandiloquence est fondamentalement une sorte d’accident du langage, un glissement, un dérapage dont l’effet est de rendre le réel par des mots ayant visiblement perdu tout rapport avec lui : un langage manqué, à peu près au sens où les psychanalystes (…) parlent d’actes manqués » p.82. L’enflure est le propre de Jean-Jacques Rousseau, de Victor Hugo, et de tous les politiciens.

  • Par exemple « Rousseau (…) transforme d’une part le fait d’écrire ses Mémoires en événement unique et prodigieux (inflation du contenu) ; d’autre part il célèbre ce prodige à l’aide d’une rhétorique d’apparat héritée de l’art oratoire et judiciaire (inflation de l’expression) » p.85. Il y a déformation du réel par indifférence au réel, aptitude à l’escamoter au profit de ce qu’il peut prêter à dire.
  • Par exemple « Tartuffe est atteint d’une perversion qu’on pourrait désigner comme une aberration triomphaliste du langage, dont l’effet est de transformer automatiquement toute chose en mot, c’est-à-dire d’assimiler rigoureusement la réalité de la chose à celle de sa représentation. Ainsi protégé du réel par la forteresse imprenable de son propre langage, il est inattaquable, comme l’apprend à ses dépens la famille d’Orgon » p.103.
  • Par exemple Sade : « De l’écriture sadienne on pourrait dire qu’elle est une perpétuelle outrance verbale, non en ce qu’elle déforme le réel mais en ce qu’elle prétend absolument s’en passer » p.106. Tel est le performatif : le verbe se confond avec l’acte, dire est comme si l’on faisait. Même le pire.

Travers contemporain véhiculé par le marxisme dogmatique de l’après-guerre, par le structuralisme puis par l’illusion gauchiste de liberté dans le spontané instinctif, ce refus du réel au profit de la représentation a deux conséquences : le narcissisme et la violence. « Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la confusion de la chose et du mot (…) se soit accompagnée d’une explosion de narcissisme généralisé » p.111. Moins une attention à soi qu’une inattention au reste – au réel. Valorisation de l’image plus que de la réalité. « D’abord parce que la parole grandiloquente fait violence au réel, ensuite parce que cette violence faite au réel est l’indice d’une violence virtuelle tant chez celui qui parle que chez celui qui écoute. (…) La violence sanctionne toujours un outrage au niveau de la représentation et non à celui du réel » p.112. Ce n’est pas d’être nul que souffre le banlieusard des quartiers, c’est qu’on le lui dise (insulte) ou qu’on le lui fasse sentir d’un regard (irrespect). Qui passe indifférent, sans paraître voir, n’est pas agressé.

Le remède ? Il se trouve chez les sportifs en occident (et j’ajoute) chez les adeptes des arts martiaux en orient. « L’acte ou le geste réussis ne sont tels qu’à la condition qu’ils ne soient pas brouillés par leur propre représentation dans le temps même où ils s’accomplissent : vérité bien connue des sportifs qui ne manquent généralement leur coup (…) que pour autant que s’y superpose, dans l’esprit de l’acteur, sa propre représentation » p.141. Les maîtres japonais ne disent jamais ce qu’ils font – ils le font. A l’élève de saisir et d’imiter, la virtuosité ne passe pas par les mots mais par les actes.

Clément Rosset, Le réel – traité de l’idiotie, 1977, éditions de Minuit 1986, 155 pages, €11.50

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Martin Amis, La veuve enceinte

martin amis la veuve enceinte
Aucune veuve dans ce roman qui raconte au contraire la jeunesse des années 1970. Mais la révolution sexuelle, le basculement du monde ancien au monde nouveau – à inventer dans les balbutiements et les névroses. « Ce qui est terrible, c’est que le monde qui s’en va ne laisse pas derrière lui un héritier, mais une veuve enceinte. Entre la mort de l’un et la naissance de l’autre, beaucoup d’eau coulera sous les ponts, une longue nuit de chaos et de désolation passera ». Cette citation d’Alexandre Herzen, mise en exergue, donne la clé du livre.

Keith Nearing est ce garçon né d’une veuve enceinte, son père s’étant tué bourré en accident de voiture. Puis sa mère est morte d’un cancer, il a été adopté. Comme l’auteur, il a un frère aîné dominateur mais dont il est très proche, et une petite sœur bien plus jeune qui va mal finir à la quarantaine (nymphomane, violée, décédée d’overdose). Keith se remémore à 50 ans sa jeunesse 1970 : il avait 20 ans et étudiait la littérature anglaise. Dans un château italien, avec ses amis du même âge et de quelques années plus âgés, les vacances permettaient l’expérience de la communauté. Vivre entre soi, entre jeunes, comme une race à part qui n’a rien à attendre du vieux monde et qui doit tout inventer.

Le résumé de ce qui s’y passe est donné par Keith à son frère Nicholas, à l’issue de l’été : « les aperçus de Shéhérazade en T-shirt et en robe de bal, et Lily qui lui donnait des culottes cool, et Dracula, et la fois où il avait apparemment tout bousillé en chiant sur Dieu (…) avec des détails sur Kenrik et le Chien, et sur le Chien et Adriano, et, oh oui, sur la raison pour laquelle on ne doit pas baiser le chien » p.486. Lily est sa copine, Shéhérazade son fantasme, mais c’est Gloria qui va l’exciter, agissant comme un garçon. Pourquoi ne pas baiser le Chien ? Parce que la fille à qui est attribué ce surnom tortille de la croupe et baise comme un garçon : la bête à un dos et pas à deux, les doigts dans le cul du garçon quand c’est face à face. Ce qui rappelle au garçon ses années de lycée avec le capitaine de l’équipe de cricket, fait dire l’auteur à la fille.

Car les garçons sont entre deux, entre eux durant les années d’interdit puis timides et ignorants une fois lâchés par la libération des mœurs. « En tant qu’élève, pendant de nombreuses années, d’un pensionnat anglais, Nicholas avait eu sa période gay. Mais il y avait une volonté politique chez Nicholas, désormais » p.79. Le militantisme comme diversion à la baise ; en rajouter sur l’idéologie faute de savoir-faire au lit. Martin Amis reste acide avec sa génération et sa société. C’est ce qui fait le charme du livre, écrit de façon primesautière, regard aigu et tendresse pour la jeunesse. « A mesure que le moi devient postmoderne, le paraître deviendra aussi important que l’être. Les essences sont des cœurs, les surfaces des sensations » p.293. D’où le narcissisme (pas de la vanité mais le reflet de sa mort), la pornographie (industrialisation du sexe sans sentiment) et l’éphémère (tout tout de suite, dans la cabine de bain ou dans les toilettes), et la recherche de l’éternelle jeunesse au fil du vieillissement. On ne construit plus une famille, on baise ici ou là et les enfants de hasard se recomposent, laissés à eux-mêmes pour le pire souvent, pour le meilleur rarement.

piscine

Telle est la génération qui a eu 20 ans en 1970. Écartelée entre l’amour et le sexe, sans opérer la synthèse adulte. Keith va tester Lily, Shéhérazade et Gloria ; il va se marier avec Gloria des années plus tard pour le sexe mais divorcer assez vite car elle est plus âgée que lui et que son expérience ne satisfait plus les années de maturité ; puis va épouser Lily pour l’amour, mais divorcer assez vite parce que le fusionnel d’une fille de son âge est un étouffement. Ce n’est qu’à l’âge mûr qu’il va épouser une plus jeune qu’il a connue fillette, Conchita, avec qui réaliser la synthèse d’amour et de sexe, de protection et de complément. Dur d’être un garçon quand beaucoup de filles « sont des bites », agissant tout comme les garçons, la liberté d’enfanter en plus. « On ne se marie pas avec une bite » (sauf depuis 2014 en France). Amen, le copain pédé arabe musulman de l’anglais Whittaker, beau comme un éphèbe avec sa peau dorée et ses muscles fins entretenus de 18 ans qui lui font comme une armure, « brave les nichons de Shéhérazade – pour le cul de Gloria ». La première a une exagération du haut, la seconde du bas : il est choqué par les seins nus dans le vent de la première à la piscine mais, de la seconde, « il dit que jamais il ne trouvera un type avec un cul pareil » p.437. Il continue d’exiger sa sœur voilée jusqu’aux yeux. Est-ce le début d’un ordre nouveau ? Le retour à une rigueur machiste à motif d’interdits religieux ? La venue d’une époque réactionnaire ?

L’auteur laisse la question ouverte, mais il compte les plaies de la révolution sexuelle : « L’ancien ordre a laissé place au nouveau – pas aisément, toutefois ; la révolution était une révolution de velours, mais pas sans effusion de sang ; certains s’en sortirent, certains s’en sortirent plus ou moins, et certains coulèrent. (…) Il y avait trois ordres, semblait-il, comme Foireux, Possible, Vision » p.495. Mais tous ont été embarqués dans l’époque, la veuve enceinte…

Une belle réflexion, toute en nuances et labyrinthes, qui dit la jeunesse et le vieillissement, le mal être des corps jamais parfaits, ou l’inadéquation des sentiments avec ce qu’on est, l’identité mâle désorientée par la neuve égalité des genres, les tâtonnements de la fin du XXe siècle en Occident pour trouver des rapports justes entre les sexes.

Martin Amis, La veuve enceinte (The Pregnant Widow), 2010, Folio 2013, 589 pages, €8.40

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Peter Tremayne, La septième trompette

peter tremayne la septieme trompette
L’attrait de Peter Tremayne est qu’il vous emmène en Irlande, sur les marges chrétiennes de l’empire romain finissant. Nous sommes en 670, au sud-ouest de l’île, dans une région où chaque vallée a un roi ou presque. Les clans se fédèrent auprès d’un « haut roi ». Malgré cette organisation féodale pour garantir prospérité agricole et protection contre bandits et pillards, les érudits et les flemmards, comme les ambitieux qui ne sont pas « nés », se placent dans le giron de l’Église pour mieux vivre, en savoir plus et donner libre cours à leurs ambitions.

Mais l’Église de Rome est à cette époque de bascule entre les usages libéraux des anciens temps celtiques et les nouveaux usages hiérarchiques et machistes du monde méditerranéen. Fidelma de Cashel, sœur du roi du Muman et ex-sœur en monastère, a obtenu un grade juridique élevé (celui d’anruth qui précède celui d’ollamh), il ne lui en manque plus qu’un pour être juge suprême. Mariée bien que religieuse, soucieuse de préserver les acquis du droit celte bien que chrétienne, avocate bien que sœur de roi, elle n’aime rien tant que s’imposer en tant que femme dans les complots masculins, et agiter ses petites cellules grises au détriment des hormones mâles qui croient que la force prime le droit.

C’en est parfois un peu agaçant, tant les répétitions de préséance pour s’imposer sont rituelles, mais le lecteur habitué n’y fait même plus attention. Même chose pour les noms imprononçables et à rallonge des clans celtiques et les imbrications de parenté qui rendent les derniers chapitres assez peu digeste.

L’action est rondement menée, débutant par un crime et finissant par un massacre, malgré une intrigue inutilement compliquée qu’on ne connaît heureusement qu’à la fin. Un paysan, près du château invaincu de Cashel, découvre un jeune noble mort de trois coups de poignard dans le dos sur le gué qui passe ses terres. Fidelma enquête, ce qui va la mener, flanquée de son fidèle mari et compagnon d’aventures Eadulf de Seaxmund’s Ham, à rencontrer un prêtre ivre qui va la traiter de putain, un jeune homme blond élancé qui se dit barde, d’horribles bandits sans scrupules qui vont l’enlever, un jeune garçon qui sera égorgé, un supérieur de monastère fanatique – mais pas pour son église -, une jeune écervelée avide de fêtes alors que la guerre est aux portes, quelques guerriers fidèles et musclés et un serpent élevé au sein de la famille.

Tout cela se lit fort bien sauf le final, heureusement égayé (si l’on peut dire) par un jeu de poignard en pleine cours de justice. La parution des œuvres n’est pas dans l’ordre, l’auteur regrettant manifestement avoir fait prendre sa retraite à Fidelma et Eadulf dans Le concile des maudits. Pour le bonheur des fans.

Peter Tremayne, La septième trompette (The Seventh Trumpet), 2013, 10-18 mai 2014, 334 pages, €7.80 (€11.99 en format Kindle…)
Les romans de Peter Tremayne chroniqués sur ce blog

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Michel Pastoureau et Élisabeth Delahaye, Les secrets de la licorne

L’animal fabuleux fait rêver. Cinq siècles avant notre ère, le médecin grec Ctésias écrit dans son Histoire de l’Inde un monokeros (unicorne). C’est une sorte d’âne sauvage plus grand qu’un cheval, au pelage entièrement blanc sauf la tête, pourpre, et une corne d’une coudée pointue et tricolore blanc-noir-rouge. Cette corne phallique est bien sûr vitale : aphrodisiaque, fertile, antipoison. La licorne antique est née, même si Aristote doute de son existence.

La Bible cite un animal cornu, mais rien dans le contexte ne permet de préciser s’il s’agit d’une licorne. Ce sont les exégètes qui vont forcer l’interprétation pour récupérer le savoir antique et l’incorporer au christianisme. La licorne plutôt mâle à l’origine, farouche, rapide, guerrière, se féminise avec les Chrétiens, symbolisant Jésus attiré par la Vierge, alléché par « l’odeur de virginité » (?). La trop gentille bête s’endormant sur son sein, permet aux chasseurs (les Juifs, hérétiques et autres partisans du Malin) de la tuer ou de lui passer licol – pour récupérer son épée génésique.

pastoureau delahaye les secrets de la licorne

Personne n’a jamais vu de licorne, mais peu importe. Le Moyen-âge est symbolique et ne s’embarrasse pas de science : tout lui est allégorie pour parler et reparler de la Croyance seule et unique. La Renaissance doute un peu mais, révérence aux Anciens, se contente de répéter la compilation des textes antiques. Les Lumières exigeront des preuves mais il faudra attendre le début du 19ème siècle (eh oui !) pour que la « corne de licorne » soit prouvée comme étant de narval et que l’animal composite disparaisse des faunes encyclopédiques…

Oui, le savoir scientifique est un savoir récent ; non, il n’est pas naturel à l’esprit humain mais un effort de neutralité, de méthode et de hauteur. De nos jours même, la plupart des gens préfèrent croire aux on-dit et aux complots plutôt qu’aux preuves scientifiques. L’éducation sélectionne certes sur les maths, mais détachés de toute application, donc de tout concret !

Ce pourquoi la licorne fait toujours recette, et pas seulement parmi les poètes ou les écrivains (Haruki Murakami entre autres). Les ésotéristes, les brownistes (le Dan Brown du Da Vinci Code), les gnostiques, tantriques et autres magiciens avides de potions à la Harry Potter s’en donnent à cœur joie. C’est le mérite de cet ouvrage sérieux, bien documenté, écrit par deux spécialistes de la symbolique médiévale, de remettre les choses à leur place.

Animal fabuleux de l’antiquité, la licorne est reprise dans les bestiaires médiévaux, devient relique dans les églises et emblème héraldique, symbole d’amour courtois, avant de culminer vers 1500 dans les tapisseries de Dame à la licorne, visibles à Paris (au musée de Cluny) et à New York (Cloisters Collection), avant que le mythe ne décline jusqu’aux peintres symbolistes.

Un beau livre richement illustré et savamment documenté qui ravira tous ceux qui habitent proches de la tapisserie millefleurs sur fond rouge de la Dame, ou qui s’intéressent à l’amour courtois.

Michel Pastoureau & Élisabeth Delahaye, Les secrets de la licorne, 2013, éditions Réunion des Musées nationaux, 144 pages, €27.55

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François Jullien, Un sage est sans idée

fancois jullien un sage est sans idee
François Jullien arpente la pensée chinoise depuis des décennies. En 1998, il lance un petit livre au titre provocateur pour les illettrés français. Un sage sans idée est peut-être aussi provocateur peut-être que le Christ lançant aux Juifs romanisés « heureux les pauvres en esprit ! » La pensée européenne, précise François Jullien, a sombré pour la plupart dans l’ontologie. Rares en sont les rescapés : les Stoïciens, Pyrrhon, Montaigne, Nietzsche… En Chine à l’inverse, la sagesse est la voie, pas la doctrine : il suffit de voir ce qui reste de dogme « communiste » au Parti dirigeant. Le sage est « sans idée » parce qu’il n’en a pas de préconçues. Il est sans parti pris, donc ouvert. L’intérêt d’aller voir en Chine est de mieux comprendre la raison européenne, ou son délire pathologique en écho dans les media.

Toutes les idées ne se valent pas, mais elles sont toutes possibles ; elles doivent être toutes accessibles pour établir le chemin de sagesse. Tout doit rester ouvert car tout demeure ensemble. « Le sage est effectivement sans « moi » puisque, comme il ne présume rien à titre d’idée avancée (1), ni ne projette rien à titre d’impératif à respecter (2), ni ne s’immobilise non plus dans aucune position donnée (3), il n’est rien, par conséquent, qui pourra particulariser sa personnalité » p.23. Cela signifie-t-il que « le sage » est l’idiot du village, l’ado zappeur qui saute d’un désir à l’autre au gré de son humeur, ou la candidate experte en « rien » ? Est-ce à dire que tout vaut tout ?

Non pas ! Au contraire, la sagesse est une voie d’expérience, pas la culture d’une ignorance. Elle est un chemin qui ne cesse jamais, pas un logiciel défaillant. Il faut donc des idées, mais être pénétré qu’elles ne sont jamais ni intangibles, ni absolues. Car « une idée est paradoxalement viciée des deux côtés : à la fois trop partielle et donc aussi partiale (« une » idée, « mon » idée) ; et trop abstraite (en tant qu’« idée ») ; à la fois trop restrictive (parce qu’elle privilégie) et trop extensive (en subsumant des cas trop divers). Tandis qu’en se conformant à la possibilité du moment, au point d’effacer tout moi personnel, Confucius réussit à maintenir une normativité, mais sans qu’elle soit plus exclusive et catégorique ; et c’est en variant ainsi d’un pôle à l’autre, d’un extrême à l’autre, qu’il peut réaliser le juste milieu continu de la régulation » p.27.

« Juste milieu » : ceux qui ne voient le monde qu’en polémique, ceux pour qui « tout est politique », voici un terme qu’ils ne sauraient comprendre ! Ils le haïssent donc, sans plus avant réfléchir et, pour eux, le juste milieu devient la demi-mesure. Les Chinois, à qui nul Occidental n’a rien à apprendre en politique, suivent plutôt Confucius quand il fait du milieu juste une pensée des extrêmes. Car cette pensée n’est pas rigide comme le « Souverain Bien » platonicien ou « le Mal » chrétien ; elle varie d’un pôle à l’autre et permet, par ce que les Américains appellent désormais les « stress tests », de déployer le réel dans toutes ses possibilités. Car ce qui « est » le réel, c’est le changement incessant : le présent n’est pas sitôt dit qu’il est déjà passé. Or, ce changement ne peut s’opérer que s’il y a deux pôles, deux champs de forces qui s’affrontent, non parce que l’un a plus « raison » que l’autre, mais parce que l’essence du changement pour la matière réside en cet équilibre sans cesse remis en cause : ainsi « la vie » résiste à « la mort » (l’entropie pour les intimes) parce qu’elle isole sa cellule avec de l’énergie.

Le « milieu » n’est donc pas l’immobilisme du ni trop ni trop peu, ni le conservatisme du tout est bien – mais de pouvoir passer d’une extrémité à l’autre sans s’enliser : de voir la réalité par les deux bouts. Pour Confucius, « une remarque n’a pas pour mission de dire la vérité comme on le sous-entend dans un énoncé ordinaire ; ni non plus d’induire ou d’illustrer (comme le ferait un exemple) – elle n’expose pas une idée (…) Mais elle souligne ce qui pourrait échapper, elle attire l’attention » p.48. Le « commentaire » a ainsi le souci du moment et des circonstances, pas une prétention à révéler un quelconque Plan divin. Contrairement à ce que voudrait faire croire l’orgueil occidental, les différentes civilisations sont autant de façons humaines d’appréhender le monde. Chaque pensée fait partie d’un ensemble historique particulier, mais considéré comme le monde vécu. Y compris le savoir « objectif » ou « scientifique », dont on sait bien qu’il dépend étroitement de son milieu de production comme d’utilisation pour opérer.

L’Occident tend à penser par concepts en fonction de « la vérité » à découvrir. Pour les Chinois, la polémique détourne de l’essentiel : en se fixant sur la vérité, on passe à côté de ce qui est à réaliser (c’est d’ailleurs le travers bien connu de la gauche française, intellectuels comme politiciens). La pensée chinoise ne fait pas une notion totalitaire du « vrai », elle ne s’immobilise jamais et reste itinérante, toujours en recherche. Car elle ne vise pas tant à faire connaître qu’à faire tout court ; elle ne vise pas à « prouver », mais à « élucider les cohérences » (p.96). Elle rejoint la critique nietzschéenne de la fixation sur « la » vérité, la seule vérité d’une Science idéalisée, réductrice, qui ignore « le gai savoir ». « Tandis que la philosophie pense sur le mode de l’exclusion (opinion/vérité, changeant/immobile, vrai/faux, être/non-être), tout son travail étant ensuite de dialectiser les termes de l’opposition, (…) la sagesse se pense sur le mode d’une égale admission (en tenant l’un et l’autre sur le même pied : non pas sur le mode du soit l’un, soit l’autre, mais de l’à la fois). Aussi, la sagesse (…) est sans progrès, mais c’est pour atteindre le stade de la sagesse qu’il faut auparavant progresser » p.100.

La cité grecque s’est construite sur un face à face des discours. La Chine n’a pas ignoré la controverse mais continue de préférer les discours insinuants, obliques et allusifs. Ils visent moins à convaincre l’adversaire par des arguments qu’à le fléchir en le manipulant. « La tactique est de tourner cet adversaire contre un autre adversaire, en reconfigurant leurs positions de façon telle que, en s’opposant, elles laissent voir par l’un ce qui manque à l’autre et réciproquement » p.114. Le contraire de la sagesse n’est donc pas le faux – mais le partial. Car tous ont raison – mais d’un certain point de vue, et en partie seulement. Tous sont réducteurs, non qu’ils prennent le faux pour le vrai, mais un « coin » pour le tout. A chaque fois, leur esprit se « borne » ; ils ne veulent voir qu’un seul aspect des choses. La « voie » de la sagesse tente en revanche d’aller jusqu’au bout de chaque aspect différent, de toutes les possibilités de variation du réel.

Est « sage » non pas qui a raison, mais qui voit le monde et la vie comme allant « de soi ». Il y a non-attachement, pas abandon ; le sage ne se laisse accaparer par aucune des thèses en présence, il veut évoluer librement entre elles. « Il n’y a pas promotion d’une vérité supérieure, mais affranchissement intérieur par absence de parti pris » p.139. Le réel n’est pas un immuable qu’il suffirait de connaître (comme le Bien abstrait de Platon) mais un ensemble de processus qu’il faut tenter de comprendre (comme l’encyclopédisme d’Aristote). Pas de relativisme – mais une harmonie ; pas un scepticisme – mais une compréhension des phénomènes ; pas une indifférence – mais une disponibilité. Montaigne est sans doute celui qui a le mieux traduit, en Occident, cette disposition de l’esprit humain qu’a développé particulièrement la sagesse chinoise. « Comprendre » le passage continu des choses, s’en faire le contemporain, c’est bel et bien vivre « à propos ».

Il ne s’agit certes pas de se renier, ni de se convertir à la pensée d’Asie. Notre raison vient des Grecs et a produit la politique dans la cité, c’est-à-dire la démocratie et l’essor des sciences expérimentales. On ne se refait pas. D’ailleurs, le sage chinois se veut « apolitique » puisqu’il reste toujours disponible ; il ne peut « prendre parti », se privant par là même de toute résistance aux pouvoirs. C’est d’ailleurs, selon François Jullien, « l’échec de la pensée chinoise » p.224. A l’inverse, toute philosophie à l’occidentale « se révèle révolutionnaire en son principe – par la rupture qu’elle opère sur le ‘naturel’ » p.225. La dépendance à la partialité, nécessaire pour argumenter et convaincre, est politiquement libératrice.

Mais il faut savoir où vous vous situez et à quel « moment » :

  • Chercheur, vous devrez rester humble devant le réel pour le « comprendre » ; il vous faut le « laisser être » afin de ne pas plaquer vos idées préconçues sur ce qui advient.
  • Politicien ou militant, vous devrez au contraire stratégiquement affirmer et tactiquement opposer vos opposants, sans vous soucier outre mesure du vrai.

Vous pouvez être l’un et l’autre, mais en des lieux et à des moments différents. A condition de chaque attitude soit « à propos », comme Max Weber l’a théorisé. L’homme d’action cherche l’efficacité et la puissance ; un chercheur se doit d’émettre toutes les hypothèses possibles selon ses convictions formées par les méthodes scientifiques et un littérateur dire en belles phrases ses sentiments pour l’humanité. L’éthique de responsabilité ne doit pas être confondue avec l’éthique de conviction. Un détour par l’ailleurs de la pensée chinoise ramène à la pensée de sa propre civilisation. Et c’est ainsi que la sagesse explore.

François Jullien, Un sage est sans idée, 1998, Points essais 2013, 241 pages, €8.00

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