
Le roman historique est une gageure, d’autant plus qu’il est loin dans le temps. La seule œuvre qui donne une idée des mœurs et des coutumes de l’âge du bronze achéen est l’Iliade, récit hanté de divinités qui se battent autour des hommes, assurant leur gloire ou leur chute en même temps que leur destin. Si chaque héros se veut supermâle, chaque individualité est sujette à caution puisque ce sont les puissances invisibles qui les guident.
Ce pourquoi cette « biographie » romancée d’Achille est un portrait en creux. Le personnage principal est Patrocle, bien plus sensible, plus humain, laissé à sa vile condition et qui n’aime pas se battre. Il a plutôt la curiosité élargie d’un médecin, bienveillant à tous et préférant réparer que pourfendre. Madeline Miller enseigne aux États-Unis le grec ancien et Shakespeare, ce qui lui donne la profondeur épique et la nuance vocale des mots antiques. Elle prend des libertés avec les traditions littéraires sur Achille et n’évite pas certains anachronismes : « cette porte se referma derrière lui avec un petit clic » p.166. Est-on sûr que dans ces âges farouches les portes aient eues des « serrures » susceptibles de cliquer ? Des loquets de bois, à la limite de bronze, seraient plus réalistes à l’époque mycénienne… Elle évoque un « puma » alors qu’on parle de « lion » à Némée (qui serait plus probablement un lynx), et même de la ponte des tortues d’eau… en Grèce. Question de traduction ? Lorsqu’Achille caresse le corps de Patrocle, sa main glisse de la joue avant de descendre par le V de la gorge jusqu’à « toucher son pouls » – ne serait-ce pas plutôt son cœur, qui bat sous le sein ?
Ce qui n’est pas dû à la traduction en revanche est qu’avant les interdits des religions du Livre les garçons assouvissent leurs désirs dès la puberté, entre eux ou avec les filles à disposition. Or l’auteur choisit de ne laisser jouir Achille et Patrocle l’un de l’autre qu’à l’âge de 16 ans. Est-ce pruderie puritaine ou respect dévoyé des lois contemporaines aux États-Unis au détriment de la réalité ?
Malgré ces préjugés lourdement yankees, son roman reste une réussite.
L’auteur prend le ton égal des chroniqueurs pour faire conter à Patrocle sa propre histoire. Lui, enfant malingre et pas bien beau, à la mère demeurée et au père déçu, castrateur. Il a atteint la gloire immortelle qu’il n’a jamais cherchée en étant l’ami du plus beau et du plus illustres des Grecs, ravi avant ses 30 ans au combat, selon la prophétie. A dix ans, Patrocle tue sans le vouloir un gros de son âge avide de lui piquer ses osselets : en le repoussant, son crâne va s’ouvrir sur une roche. Fils de prince, il n’est pas mis à mort mais exilé, renié par son père qui le confie avec une forte somme au roi Pélée en Thessalie pour qu’il le serve. C’est dans ce palais important que, parmi les dizaines d’autres garçons réunis comme lui en vassaux, il va se faire remarquer par le fils du roi, Achille à la chevelure éclatante et à l’agilité légendaire. Pourquoi ?
Par étapes qui sont autant de gradations à l’amour :
- Le sentiment qui unit les deux garçons commence dès l’âge de 5 ans par l’admiration de Patrocle pour la course légère d’Achille, qui gagne aux jeux la couronne de laurier ; Patrocle est né la même année que lui mais quelques mois plus tard, choisit l’auteur (les textes sont contradictoires).
- L’attachement se confirme par leur reconnaissance réciproque : il est « surprenant », dit Achille à son père ; « tu n’es pas comme les autres », dit Patrocle à son ami.
- L’affection se creuse avec la vie en commun, les jeux, les bagarres, la protection mutuelle : la force et le prestige d’Achille, la gratitude en miroir de Patrocle.
- La tendresse nait et l’auteur décrit avec sensibilité le Patrocle de 11 ans : « Et durant toutes ces activités [en commun seul avec Achille], un sentiment s’imposait à moi. Sa façon d’enfler dans ma poitrine d’un coup évoquait presque la peur, et il arrivait très vite, un peu comme les larmes. Pourtant, ce n’était ni l’un ni l’autre, car il appelait gaieté et lumière… » p.59.
- La passion se confirme avec l’exil d’Achille, à 13 ans, auprès du centaure Chiron : Patrocle s’enfuit du palais pour le rejoindre, et cela touche Achille autant que cela le flatte : sa gloire grandit à ses propres yeux lorsqu’il la voit dans l’admiration sans condition de son ami.
- Il s’approfondit par la sensualité des exercices à deux, dans la solitude de la montagne, la nudité sur les fougères, les jeux érotiques dans l’eau fraîche, les étreintes tendres sur la couche de roseaux – jusqu’au plaisir sexuel découvert en commun et à égalité à l’aube des 16 ans. Dès lors, le compagnonnage est pour la vie. Après le premier plaisir conjoint, nus sur la couche : « Il me regardait résolument de ses iris verts pailletés d’or. Une certitude s’épanouit en moi et vint se loger dans la gorge. Je ne le quitterai jamais. Je serai à lui pour toujours, autant qu’il voudra de moi » p.112.
Thétis, déesse néréide mère d’Achille, a beau mépriser le vermisseau humain qui accapare la gloire et la substance de son fils, elle a beau comploter pour l’arracher de ses bras et le forcer à engrosser Deidamie, fille de Lycomède roi de Skyros, elle ne peut empêcher le destin de s’accomplir : Achille aime Patrocle, Patrocle aime Achille, bien au-delà du sexe, sans que l’un soit actif et l’autre passif mais comme deux frères jumeaux attachés l’un à l’autre. Ce que le film de Wolfgang Petersen a mal rendu, gêné par l’omnisexualité imposée en Occident par la psychologie de Freud.
L’amour était plus vaste et plus naturel que l’obsession « homo » sexuelle du militantisme gai. Dans un monde mâle de guerriers mycéniens, l’attachement de deux garçons dès leur enfance produisait une fraternité pour la vie, sans que les femmes en soient forcément exclues. L’égalité par l’adresse, la culture et les passions était le fait des hommes parce que la société était martiale, centrée sur la force. Ce qui n’empêchait pas l’amour d’un homme pour une femme, mais d’un ordre différent.
A 17 ans, forcé par une ruse d’Ulysse de sortir de la cachette où sa mère l’avait placé (déguisé en fille) pour dévier la prophétie, « Achille avait choisi de devenir une légende » p.195. Il sera Aristos Achaion – le meilleur des Grecs – devant Troie.
Il y laissera la vie avant d’avoir trente ans, par la vanité autoritaire d’Agamemnon, par la Passion de Patrocle et par son propre orgueil de demi-dieu, entretenu par sa glaçante néréide de mère. Patrocle suivra son destin, refusant gentiment et avec émotion que la captive Briséis ait un enfant de lui, alors qu’Achille en a un de Déidamie, Néoptolème. L’auteur en donne une scène très délicate au chapitre 24.
Le fils d’Achille, 12 ans, viendra à Troie car, dit la prophétie, sans lui la ville ne pourra être prise : impitoyable, il tuera Priam, cassera la tête d’Astyanax et violera Andromaque, sans amour pour quiconque ni amitié pour personne, façonné par sa seule grand-mère, froide comme un poisson. En creux, Achille est plus humain, réchauffé à l’amour de Patrocle.
Les dernières pages sont d’une émouvante beauté. La néréide impitoyable qui pardonne… Reste chrétien de l’auteur peut-être, mais qui atteint ici à la grandeur. J’en ai été saisi et, dans les dernières phrases, emporté.
Madeline Miller, Le chant d’Achille, 2012, traduit de l’américain par Christine Auché, édition Rue Fromentin 2014, 388 pages, €23.00 Format Kindle €9.99





































































Tuer le rire ?
L’un des tueurs voulait massacrer du juif ; les deux autres faire rentrer le rire dans la gorge. Car pour ces raccourcis du cerveau, on ne peut rire de tout. Si le rire est le propre de l’homme (Rabelais), Dieu l’interdit – ou plutôt « leur » Dieu sectaire, passablement fouettard, Dieu impitoyable d’Ancien Testament ou de Coran, plus proche de Sheitan et de Satan. Ange comme l’islam, mais déchu comme l’intégrisme.
Comme le Prophète ne savait ni lire ni écrire, il a conté ; ceux qui savaient écrire ont plus ou moins transcrit, et parfois de bouche à oreille ; les siècles ont ajoutés leurs erreurs et leurs commentaires – ce qui fait que la parole d’Allah, susurrée par l’archange Djibril au Prophète qui n’a pas tout retenu, transcrite et retranscrite par les disciples durant des années, puis déformée par les politiques des temps, n’est pas une Parole à prendre au pied de la lettre. Le raisonnable serait de conserver le Message et de relativiser les mots ; mais la bêtise n’est pas raisonnable, elle préfère ânonner les mots par cœur que saisir le sens du Message.
La bêtise est croyante, l’intelligence est spirituelle. Les obéissants n’ont aucune autonomie, ils ne savent pas réfléchir par eux-mêmes, ils ont peur de la liberté car ce serait être responsable de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Ils préfèrent « croire » sans se poser de questions et « obéir » sans état d’âme. Islam veut-il dire soumission ? Un philosophe musulman canadien interpelle ses coreligionnaires : « une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? »
Il ne faut pas rejeter la faute sur les autres mais s’interroger sur sa propre religion, distinguer sa pratique de la foi.
Mahomet s’est marié avec Aisha lorsqu’’elle avait 6 ans (et lui au-delà de la cinquantaine) ; il a attendu quand même qu’elle ait 9 ans pour user de ses droits d’époux : c’était l’usage du temps mais faut-il répéter cet usage aujourd’hui ? L’ayatollah Khomeiny a abaissé à 9 ans l’âge légal du mariage en Iran lorsqu’il est arrivé au pouvoir… Les plus malins manipulent aisément les crédules, ils leurs permettent d’assouvir leurs pulsions égoïstes, meurtrières ou pédophiles, en se servant d’Allah pour assurer ici-bas leur petit pouvoir : Khomeiny, Daech, mêmes ressorts. Trop d’intermédiaires ont passés entre les Mots divins et le texte imprimé pour qu’il soit à prendre tel quel. Croyons-nous par exemple que Jésus ait vraiment « marché sur les eaux » ?
Il ne faut pas croire que le Coran soit la Parole brute d’Allah. Que font les intellectuels de l’islam pour le dire à la multitude ?
Toute religion a une tendance totalitaire : n’est-elle pas par essence LA Vérité révélée ? Même le communisme avait ce tropisme : « peut-on contester le soleil qui se lève ? » disait à peu près Staline pour convaincre que les lois de l’Histoire sont « scientifiques ». Qui récuse la vérité est non seulement dans l’erreur, mais dans l’obscurantisme, préférant rester dans le Mal plutôt que se vouer au Bien. Il est donc « inférieur », stupide, malade ; on peut l’emprisonner, en faire son esclave, le tuer. Ce n’est qu’une sorte de bête qui n’a pas l’intelligence divine pour comprendre. Toutes les religions, toutes les idéologies, ont cette tendance implacable – y compris les socialistes français qui se disent démocrates (ne parlons pas des marinistes qui récusent même la démocratie…). Les incroyants, les apostats, les hérétiques, on peut les « éradiquer ». Démocratiquement lorsqu’on est civil, par les armes lorsqu’on est fruste.
Le croyant étant « bête » parce qu’il croit aveuglément, comme poussé par un programme génétique analogue à celui de la fourmi, ne supporte pas qu’on prenne ses idoles à la légère. Toutes les croyances ne peuvent accepter qu’on se moque de leurs simagrées ou de leurs totems : la chose est trop sérieuse pour que le pouvoir fétiche soit ainsi sapé. C’est ainsi que Moïse va seul au sommet de la montagne et que nul ne peut entrevoir l’Arche d’alliance ou le saint des saints du temple, que Mahomet est-il le seul à entendre la Parole transmise par l’ange et que nul infidèle ne peut voir la Kaaba. Dans Le nom de la rose, dont Jean-Jacques Annaud a tiré un grand film, Umberto Ecco croque le portrait d’un moine fanatique, Jorge, qui tue quiconque voudrait simplement « lire » le traité du Rire qu’aurait écrit Aristote. Ce serait saper la religion catholique et le « sérieux » qu’on doit à Dieu… Les geôles de l’Inquisition maniaient le grand guignol avec leurs tentures noires, leurs juges masqués, leurs bourreaux cagoulés devant des feux rougeoyants. Pas question de rire ! Même devant Louis XIV (sire de « l’État c’est moi »), Molière devait être inventif pour montrer le ridicule des médecins, des précieuses ou des bourgeois, sans offusquer les Grands ni Sa Majesté elle-même.
Il ne faut pas croire que le rire soit le propre de l’homme ; ce serait plutôt le sérieux de la bêtise. Que font nos intellectuels tous les jours ?
C’est cependant « le rire » qui libère. Il permet la légèreté de la pensée, le doute salutaire, l’œil critique. Rire déstresse, rend joyeux autour de soi, éradique peurs et angoisses – ce pourquoi toute croyance hait le rire car son pouvoir ne tient que par la crainte. Se moquer n’est pas forcément mépriser, c’est montrer l’autre en miroir pour qu’il ne se prenne pas trop au sérieux. C’est ce qu’a voulu la Révolution française, en même temps que l’américaine, libérer les humains des contraintes de race, de religion, de caste, de famille et d’opinions. Promotion de l’individu, droits de chaque humain, libertés de penser, de dire, de faire, d’entreprendre. Dès qu’un pouvoir tend à s’imposer, il restreint ces libertés-là.
Est-ce que l’on tue pour cela ? Sans doute quand on n’a pas les mots pour le dire, ni les convictions suffisamment solides pour opposer des arguments. Petite bite a toujours un gros flingue, en substitution. Surtout lorsque l’on a été abreuvé de jeux vidéos et de décapitations sans contraintes sur Internet : tout cela devient normal, « naturel ». C’est à l’école que revient de dire ce qui se fait et ce qui ne se fait en société : nous ne sommes pas dans la jungle, il existe des règles – y compris pour la diffamation et le blasphème. Il est effarant d’entendre certains collégiens (et collégiennes) dire simplement « c’est de leur faute ». Donc on les tue, comme ça ? C’est normal de tuer parce qu’un autre vous a « traité » ? Est-ce ainsi que cela se passe dans les cours de récré ? Si oui, c’est très grave…
L’écartèlement entre les cultures, celle de la France qui les a partiellement rejetés, celle de l’Algérie qu’ils n’ont connue que par les parents et cousins, ont rendu les frères Kouachi incertains d’eux-mêmes, fragiles, prêts à tout pour être enfin quelqu’un, reconnus par un groupe, assurés d’une conviction. La secte est l’armure externe des mollusques sans squelette interne. Ils se sont créé des personnages de héros-martyrs faute d’êtres eux-mêmes des personnes.
Il ne faut pas croire que la multiculture enrichit forcément. Que font les politiciens pour établir les valeurs du vivre-ensemble sans les fermer sur l’extérieur ; pour faire respecter les lois de la République sans faiblesse ni « synthèse » ?
Comment faire pour « déradicaliser » les individus ? Une piste de réflexion intérieure, européenne et géopolitique. Lire surtout la seconde partie.