Livres

Expressions félines

Ce petit livre ravira les amateurs de chats (13 millions de bêtes estimées en France) et sera utile aux puristes de la langue qui cherchent à connaître le sens des expressions.

L’auteur, qui aime les chats et écrire sur chats et enfants, recense 84 expressions du français. Elle intègre certes quelques expressions québécoises, tout à fait justifiées, mais aussi des expressions anglaises et même colombiennes, donc « traduites ». Est-ce un effet de la globalisation du langage ? Utilise-t-on vraiment comme proverbes des expressions mot à mot de l’anglais comme « il pleut des chats et des chiens » ? J’ai quelque doute.

De même avec certains proverbes : ne dit-on pas « curieux comme une vieille chatte » ? Or l’auteur se contente de « curieux comme un chat »… ce qui est curieux pour une auteurE femme qui devrait s’empresser de féminiser tout ce qu’elle dit par tendance. Est-ce aussi pour cela qu’elle fait une impasse totale sur le terme « chatte » utilisé pour le sexe féminin dans certaines expressions ? Ou qu’elle évite le sens évident de l’expression « aux vilains matous les belles chattes » ? Il suffit de penser à Serge Gainsbourg et Jane Birkin ou à la Belle et la Bête, mais non, l’auteur se noie dans les phéromones. Ce ne sont là que doux reproches sur un ensemble qui intéresse.

J’ai eu le plaisir de découvrir des expressions félines qui, même si elles sont peu utilisées (voire jamais) sont bien trouvées. Comme « on commande au valet, le valet au chat et le chat à sa queue », qui signifie cause toujours, chacun compte sur autrui pour exécuter l’ordre. Ou « aller comme un chat maigre » qui veut dire courir très vite : on visualise sans peine un adolescent énervé d’énergie. Et au Québec « lâcher la queue du chat » qui fait référence au parrain ou marraine pour la première fois, et dit donc qu’il faut marcher sans tuteur en prenant la responsabilité du petit, filleul ou filleule.

Le lecteur trouvera encore les expressions… expressives comme « le chat fourré » pour le magistrat engoncé dans son hermine ou seulement bien-portant (on dit aussi « le greffier »), ou « faire la chattemite » que Mitterrand a remis au goût du jour – pas seulement pour le double t de son nom. « Avoir l’air d’un chat fâché » vous montre immédiatement la tête du type – un proche de l’air chafouin (expression non reprise par l’auteur, un oubli ?).

Un joli petit livre, chat(rmand) et pas chat(grin).

Brigitte Bulard-Cordeau, Expressions félines expliquées, collection Les subtilités du français, éditions du Chêne 2017, 93 pages, €4.90

 

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Philip Roth, La plainte de Portnoy (Portnoy et son complexe)

A 33 ans, le narrateur juif, avocat travaillant pour la municipalité à promouvoir l’égalité américaine, entre en psychanalyse. Il veut se connaître. Enfance couvée, adolescence sexuellement rebelle, débuts dans l’âge adulte désastreux avec les femmes, son long monologue interpelle, gémit, proteste et souffre. Il est pathétique et comique, Alexander Portnoy, au prénom de conquérant goy blond et au nom juif quasi pornographique (porn toy ? jouet sexuel). C’est qu’il est partagé entre ses origines qui l’enchaînent dans la juiverie la plus repliée et son aspiration à intégrer le rêve américain.

Injonctions contradictoires issues de son éducation. « Les Juifs, je les méprise pour leur étroitesse d’esprit, pour leur bonne conscience, pour le sentiment de supériorité incroyable et bizarre que ces hommes des cavernes que sont mes parents et les autres membres de ma famille ont acquis Dieu sait comment – mais dans le genre clinquant et minable, en fait de croyance dont un gorille même aurait honte, les goyim [chrétiens] sont tout simplement imbattables. A quelle espèce de pauvre connards demeurés appartiennent donc ces gens pour adorer quelqu’un qui, primo, n’a jamais existé et qui, secundo, à supposer qu’il ait jamais existé, était sans aucun doute, vu son allure sur cette image, la grande Pédale de Palestine. Avec des cheveux coupés comme un page, un teint de Bébé Cadum – et affublé d’une robe qui, je m’en rends compte aujourd’hui, venait sûrement de Frederick’s of Hollywood ! [chaîne de lingerie féminine des années 40] Ras le bol de Dieu et de toutes ces foutaises ! A bas la religion et cette humanité rampante ! » p.374 Pléiade. Tout le monde en prend pour son grade, juifs comme chrétiens. Tous des croyants, tous des enchaînés pas près de se libérer, et qui enchaînent leurs enfants à leurs névroses. C’est truculent et libertin – mais pas faux.

L’auteur décrit l’Amérique des années 40 et 50, la juxtaposition des milieux qui se mélangent peu (l’apartheid envers les Noirs ne sera levé que dans les années 60). Il provoque par son déballage verbal, il est impitoyable avec les milieux sociaux, qu’ils soient WASP ou juif, il offre une satire de la psychanalyse de base posée comme réponse à tous les maux. Les critiques, souvent instinctives, émotionnelles et superficielles, confondent l’auteur et son personnage, le roman avec une confession. Mais la littérature sert justement à sublimer l’intime dans une fiction plus vraie que nature. Philip Roth est entré en psychanalyse de 1962 à 1967 après son divorce désastreux ; il a assisté au grand déballage polémique sur la guerre du Vietnam, la libération sexuelle, le Watergate. Lorsqu’il publie son roman, en 1969, il se lâche. Foin de l’hypocrisie, la vérité. Tout est bon à dire, même si ce n’est pas sa biographie. « Qui d’autre, à votre connaissance, a été effectivement menacé par sa mère du couteau redouté ? Qui d’autre a eu la chance d’être si ouvertement menacé de castration par sa maman ? Et qui d’autre, en plus de cette mère, avait un testicule qui ne voulait pas descendre ? Une couille qu’il a fallu amadouer, dorloter, persuader, droguer ! Pour qu’elle se décide à descendre s’installer dans le scrotum comme un homme ! Qui d’autre connaissez-vous qui se soit cassé une jambe à courir après les shikses (non juives) ? Ou qui se soit déchargé dans l’œil lors de son dépucelage ? Ou qui ait trouvé un véritable singe vivant en pleine rue de New York, une fille avec une passion pour La Banane ? Docteur, peut-être que d’autres font des rêves, mais à moi, tout arrive. J’ai une vie sans contenu latent. Le fantasme devient réalité » p.445. Voilà une vie en résumé plein d’humour.

Le personnage est issu du quartier populaire juif de Newark et grandit dans un appartement modeste entre une mère castratrice, un père constipé et une sœur effacée. Il est l’enfant-roi, le petit garçon à sa maman vers lequel tous les espoirs de réussite de la famille se portent. Ce cocon étouffant, ces parents tyranniques à force d’amour fusionnel, le font heureux durant l’enfance – qui a besoin de protection. Mais l’adolescent se révolte devant ce comportement de tortue en diaspora qui a une sainte terreur de toute souillure, de la nourriture comme du contact. L’obsession de la pureté engendre la névrose. Ce n’est pas qu’une névrose juive, mais elle est fort présente dans cette famille où la Mère régente sa maisonnée, rend impuissant le père, efface sa fille et menace d’un couteau son garçon lorsqu’il ne veut pas manger la nourriture issue de son propre sein. La rébellion pubère est de prendre le contrepied de tout cela : jaillir au lieu de retenir, manger dehors des mets interdits comme des hamburgers non kasher et des frites goy, partir en vacances avec une fille protestante à 17 ans, pour ses premières vacances universitaires…

C’est cocasse et émouvant, cet oisillon qui se débat pour sortir de sa coquille et émerger enfin à la lumière. Le sexe est au fond la seule chose qui lui appartienne, lorsqu’il est en âge de s’en apercevoir. Il patine sur le lac en poursuivant des filles goy à 13 ans, ému par leur blondeur et inhibé de les aborder – jusqu’à se casser une jambe – juste châtiment ! Il se masturbe plusieurs fois par jour, d’une inventivité fiévreuse pour son plaisir, tronchant une tranche de foie de veau derrière un panneau dans la rue, puis chez lui dans le frigo (avant de la manger benoitement en famille au dîner), violant une pomme évidée ou une bouteille de lait au goulot graissé, éjaculant dans son gant de baseball au cinéma ou dans une chaussette dans son lit… Les titres des chapitres sont édifiants, volontairement immergés dans le foutre : La branlette, Fou de la chatte.

Mais les lecteurs qui s’arrêteraient au sexe ne comprendraient pas le roman.

Si les rabbins se déchaînent à la sortie du livre, c’est que l’auteur juif traite du monde juif et de son intolérance, de sa mentalité de ghetto. Même en Israël, où le personnage voyage et découvre avec émerveillement que « tout le monde est juif », les mœurs sont intolérantes : la kibboutzim sportive et volontaire qu’il rencontre le rend impuissant parce qu’elle exsude le moralisme militant – comme sa mère à Newark une génération avant.

Si les psychanalystes se déchaînent, c’est que l’auteur montre combien les psys sont des acteurs avides d’argent plutôt que de cure : son Spielvogel (au nom qui signifie jouer avec son oiseau) a un accent germanique yiddish et garde le silence (car le silence est d’or). Pirouette ultime, la dernière phrase du livre incite le personnage à tout reprendre car, après la diarrhée verbale (celle que son père n’a pas su provoquer), le travail peut commencer.

Si les confrères écrivains se déchaînent, c’est que l’auteur montre l’autre face de l’Amérique, son hypocrisie coincée entre grands principes et mots généreux – mais la réalité tout autre. Le style oral choisi par Philip Roth est en écho au stade oral de Freud (le personnage n’aime rien tant que de se faire sucer) et à l’obsession maternelle de lui faire ingérer sa nourriture. « Pourquoi donc, je vous le demande, toutes ces règles et ces interdits alimentaires, sinon pour nous exercer, nous autres, petits enfants juifs, à subir la répression ? » p.303. L’oralité est censée lever les tabous, curer par la parole, déballer les complexes. La « libération » des déterminismes biologiques, familiaux, ethniques, culturels, va-t-elle intervenir ?

Le sexe pousse à s’ouvrir à l’autre, à entretenir des relations. C’est pourquoi la masturbation adolescente est une impasse, engendrée par la névrose de la mère juive castratrice hantée de souillure. Baiser à couilles rabattues – et si possible des shikses (femelles non juives) – est une conquête de l’Amérique. Ce pourquoi le personnage va en enfiler une brochette représentative : Kay au grand cœur et gros cul dite la Citrouille, Sarah l’aristo de Nouvelle-Angleterre dite la Pèlerine, et Mary Anne la vulgasse illettrée issue de culs terreux de l’Amérique agricole. Que des blondes, que des White Anglo-Saxon Protestant (WASP). L’alternative aurait été d’épouser une juive de sa rue et de reproduire indéfiniment le schéma familial : épouse fidèle gardienne des traditions juives, flopée de gosses juifs, partie de softball le dimanche matin avec les hommes juifs du quartier juif.

Dans ce roman passionnant, écrit comme un monologue par associations et qui se lit fluide, l’auteur nous fait aimer ce monde juif new-yorkais et son personnage désemparé de devoir se débattre dans toutes ces contradictions. Rabelaisien en prouesses sexuelles, il est aussi psychologue, dressant un portrait soigné d’un névrosé qui cherche à en sortir, et sociologue, sur une certaine Amérique moyenne où chacun cherche à se différencier par affirmation de son milieu. Contre l’esprit de sérieux, mais avec profondeur, ce roman est profondément réjouissant.

Philip Roth, Portnoy et son complexe, 1969, Folio 1973, 384 pages, €6.66

Traduit sous le titre La plainte de Portnoy dans l’édition Pléiade : Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

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Philippe Delepierre, Crissement sur le tableau noir

Pour qui depuis bien longtemps ne connaît plus l’ambiance du lycée, ce roman paru il y a une dizaine d’années remet les pendules à l’heure. Il s’agit d’une histoire d’amour entre une élève et un professeur. Tatiana a 17 ans et est sexuellement majeure (15 ans en droit français) mais, dans l’ambiance délétère de l’éducation nationale, tout est bon pour accuser les autres. La gent prof, qui se croit intello alors qu’elle n’est que technicienne de niveau moyen, erre entre conformisme visqueux, syndicalisme militant stérile, et révolte anarchiste.

Le prof, Juan, d’origine espagnole républicaine, est plutôt du dernier type. Cela fait plus de 10 ans qu’il enseigne et il en a assez. Sa matière est le français, domaine de plus en plus considéré comme inutile, tant par les technocrates du ministère qui n’enseignent plus depuis des décennies, que par les parents d’élèves qui n’en voient pas l’utilité, et des élèves enfin, travaillés par autre chose que le désir de penser. Mater la minette qui s’exhibe au balcon de l’HLM voisin importe plus que disserter sur Candide.

Le roman décrit de façon drôle et fluide les relations ambiguës des professeurs entre eux, les haines recuites en politique, les emplois du temps plus ou moins arrangé, les jours de congés pour soi-disant maladie pris comme par hasard la veille d’un week-end ou à la fin des vacances, les dénonciations anonymes et les tirages dans les pattes de ces soi-disant démocrates républicains laïques qui ne manquent jamais une occasion d’accuser les autres de racisme, d’anti islamisme, ou d’extrême droite.

Juan se démène entre un programme imbécile fondé sur la linguistique universitaire et le talent d’écrivain ou la passion d’une œuvre. Les classiques sont l’occasion de mettre des grilles toutes faites sur les textes au détriment de leur compréhension et de leur élan. Si savoir lire conduit à savoir penser, ce n’est plus enseigné. Tout ce qui compte est de réussir le bac, 80 % d’une classe d’âge, et peu importent les moyens, y compris le tripatouillage administratif des notes sous forme de péréquation obscure pour relever le niveau.

Il y a évidemment tous les à-côté du métier d’enseignant : la vie amoureuse sous les regards des autres, le hobby musical jugé et noté par les élèves comme par les autres profs, la participation sociale à la culture du département, les embrouilles de drogue et de terrorisme de certains élèves de première, le voile à l’école et les barbus de l’islam. Sur tout cela, la veulerie du proviseur attentif à ne pas faire de vagues, l’indifférence du rectorat, le politiquement correct du ministère. Autrement dit personne ne décide, à chaque prof de se démerder.

Ce qui ne va pas sans situations cocasses, tant Juan est quelqu’un qui ne se laisse pas faire. Il ira jusqu’à gifler une inspectrice psychorigide et particulièrement sèche qui a causé la mort par crise cardiaque d’un collègue à six ans de la retraite après l’une de ses interventions venimeuses, puis a démissionner pour envoyer ce beau monde (fort sale derrière les apparences) se dépatouiller avec la chienlit ambiante. Pourquoi aider le système si celui-ci n’exige rien ? Pourquoi aider les élèves si ces derniers ne veulent que passer le temps avant de passer le bac ? Pourquoi s’investir dans un métier minable, mal payé, et de plus en plus déconsidéré ?

La faute en est évidemment aux politiques, notamment à la gauche qui hésite entre irénisme et lâcheté, neutralité et perte de sens. La transmission fait peur ; les « valeurs de la république » ne signifient plus rien lorsqu’on ne peut les remettre dans leur contexte historique et social. Le mammouth semble donc condamné à l’extinction comme jadis son ancêtre, puisque la moitié des professeurs n’enseigne plus mais se réfugie dans l’administration au ministère et dans les écoles de formation dont la cuistrerie –  non seulement n’apporte rien à l’enseignement au vu des résultats minables constatés depuis leur introduction – mais dévalorise toute matière au profit de sa seule utilité économique.

Ce court roman d’actualité se termine comme il se doit, par l’évasion du prof vers d’autres cieux, tandis que la mère qui s’affiche libertaire enferme sa fille presque majeure dans un quasi couvent avec la complicité du psy médiatique qu’elle connait intimement. Évidemment pour son bien, agissant comme ces bourgeois dénoncés par ailleurs, mais sans voir aucunement la contradiction. On ne peut s’étonner que la société aille à vau-l’eau dans cet univers scolaire où l’absurde côtoie le grotesque, ce que l’auteur rend à la perfection.

Philippe Delepierre, Crissement sur le tableau noir, 2005, Pocket 2007, occasion €1.68

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Ivan Morris, La noblesse de l’échec

Au Japon, le héros qui échoue est vénéré. Pour les fils de l’empire du soleil levant, l’homme à qui sa pureté de cœur interdit les ruses et les compromis, si souvent nécessaires à toute réussite en société, est par essence voué aux causes désespérées et il connaîtra, inéluctablement, l’échec. L’auteur raconte la vie tragique de neuf personnages réels. Ils se sont dressés sans espoir contre des forces supérieures et ont par succomber malgré tout leur esprit, toute leur volonté et tout leur courage.

Cela peut paraître excessif à nos yeux d’Occidentaux pour qui la ruse et « l’esprit » sont nécessaires aux héros, depuis Ulysse jusqu’aux modernes SAS et autres chevaliers du ciel. Mais il faut considérer la société japonaise : elle est si conformiste qu’elle exige de chacun de s’incliner sans discussion devant l’autorité et la tradition. Dès lors les hommes téméraires, provocants, faisant fi des conventions et du bon sens, fascinent – à la condition qu’ils soient foncièrement honnêtes. La majorité pusillanime trouve compensation à célébrer ces individus qui osent, menant un combat solitaire et sans espoir. Cet échec inscrit au bout du chemin leur donne un caractère pathétique ; ils symbolisent la vanité de l’activité humaine, spécialement celle du Japonais asocial.

Fort heureusement, les héros dans ce pays sont aussi des poètes. Le héros tragique japonais a une vie d’un niveau émotionnel supérieur à la plupart des hommes. Il révèle ses sentiments les plus profonds en vers, avant que la mort elle-même ne vienne condenser le sens de son existence aux yeux de tous. La qualité essentielle du héros est le MAKOTO : la pureté d’intentions, le refus d’objectifs égoïstes et matériels, une délicatesse morale des plus exigeantes. Il a la force spirituelle de n’accorder aucune valeur à ce monde qu’il juge corrompu. Pourquoi transiger, s’adapter à ce monde, négocier avec les brigands ? Le héros réagit spontanément, instinctivement, contre tout ce qui froisse sa morale naïve mais d’une pureté absolue. Il connaîtra donc l’échec, comme tous ceux qui ne peuvent franchir les nombreux obstacles semés par une société sans indulgence. Quoi qu’il en soit, comme tout humain, il sera aussi vaincu par la vieillesse, la maladie et la mort.

Le tempérament japonais est pessimiste. Est-ce dû à la fréquence des tremblements de terre, des tsunamis, des cyclones dans ce pays ? Le bouddhisme qui proclame la vanité des choses a trouvé là une terre d’élection. Pour le Japonais, la vie humaine est aussi fugace que les saisons. L’impuissance et les échecs sont donc inscrits dans tout ce qu’entreprennent les hommes. La beauté est alors ce qui est éphémère : les fleurs, la jeunesse, les reflets à la surface d’un lac, les actes des héros vaincus. Bien que la mort doive saisir un jour chaque être vivant, le malheur humain paraît plus déchirant lorsque la victime est jeune, pure et de bonne foi.

La quintessence du symbole japonais est ainsi la chute des fleurs fragiles du cerisier au printemps. Et le livre se termine par ce haïku :

Aujourd’hui épanouie,

Ses pétales demain dispersés par le vent,

Telle est la fleur de notre vie :

Comment son parfum serait-il éternel ?

Ivan Morris, La noblesse de l’échec – héros tragiques de l’histoire du Japon, Gallimard 1975, 408 pages, €15.00

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Christian de Moliner, Qu’est-ce que l’islam ?

Il n’existe pas de guide de la pratique islamique, sauf le Coran. Mais le Coran est une collation de prêches du prophète (qui, lui, n’a rien écrit), effectué sur ordre du calife Otman un demi-siècle après la mort de Mahomet. Il est difficile à lire car les signes diacritiques n’existaient pas encore et la langue permettait plusieurs interprétations des mêmes mots. A ce Livre, réputé pour être la parole même d’Allah susurrée aux oreilles du prophète par l’ange Djibril (Gabriel), s’ajoutent les hadiths, commentaires plus ou moins autorisés qui s’annulent en fonction de leur chronologie. Pas simple, donc, de pratiquer la foi en toute bonne foi. D’où le pullulement des sectes dans l’histoire musulmane. Avec les nouvelles techniques de l’information et de la communication, c’est un pullulement de sites dont il s’agit (car, contrairement au catholicisme intégriste jadis, l’islam n’est pas contre la science).

L’auteur, qui n’est pas musulman, observe la religion avec curiosité et se veut néophyte. Il va donc consulter les sites accessibles en français en se mettant « à la place d’un croyant » qui cherche à « approfondir sa foi et comment ne pas commettre, par ignorance, des péchés » p.8. Déjà, c’est le maquis ! Outre les sites extrémistes et « les sites hostiles aux musulmans », que l’auteur a écarté comme minoritaires parmi les croyants en France (même s’ils braillent plus fort que tous les autres), il existe des sites d’oulémas et des forums de discussion où chacun peut donner son avis. « Le nombre de sites ou de blogs musulmans est particulièrement important » p.22. Parmi les oulémas, les « modernistes » sont minoritaires, les « rigoristes » sont les plus nombreux sur la toile. « J’ai choisi le principe suivant pour composer ce livre : j’entre une question et j’effectue la synthèse des réponses des trois premières pages » de Google (p.23).

D’où le troisième chapitre le plus copieux et le plus intéressant après le premier (« Les bases ») et le second (« Les dogmes ») : « L’islam au quotidien ». Il s’étale de la page 65 à la fin, page 170 – soit les trois-quarts du livre. Il ressort que l’islam (rigoriste) apparaît, comme l’écrivait Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, comme une religion de caserne. La Loi vient d’Allah et l’homme est réputé trop faible pour qu’Il puisse lui faire confiance (et la femme encore moins !). La phobie est la souillure, dont la première vient du sexe, la seconde (associée) à la nourriture, et la troisième au contact avec les mécréants.

Le seul sexe licite est celui du mari sur la femme, dans la position de l’imam (dite ailleurs du missionnaire) – tout le reste est moins bien, voire appelant les feux de l’enfer. Après la femme, la gradation du progressivement défendu concerne les concubines, les esclaves, puis « la fornication » hors mariage ou possession, puis les hommes et les jeunes garçons (pour les jeunes filles, pas de problème, le Prophète en a « épousé » une qui avait 9 ans, c’est donc licite). L’homosexualité et – pire – la sodomie (sur mâle, femelle ou animal – dans cet ordre) sont illicites, interdites. Il faut des années de repentance prouvée et de prières renouvelées pour qu’Allah puisse (éventuellement) pardonner ce moment d’égarement. Les hommes et les garçons doivent éviter de se montrer nus (la honte suprême !) et doivent se couvrir « du col aux genoux », ce qui exclut le string, le slip de bain et le torse nu, considérés comme impudiques (car attisant le désir ? y aurait-il une perpétuelle tentation homosexuelle reconnue par la religion dans les pays d’islam ?). Les femmes étant réputées plus faibles que les hommes, leur surveillance doit être plus sévère : clôture domestique et voile à l’extérieur sont de rigueur, les cheveux et les seins étant les attributs les plus excitants, la présence constante d’un mâle pubère de sa famille est requise pour toute excursion au-dehors.

A cause de la souillure du sexe (pourquoi est-ce une souillure ? Parce que l’acte d’engendrer vous permet de créer un nouvel être vivant, à l’égal d’Allah ?), il faut se purifier corps, cœur et âme cinq fois par jour ! Les petites et grandes ablutions sont requises avant toute prière quotidienne ; la repentance pour ses fautes aussi, sans quoi la prière ne vaut pas ; la soumission totale à Allah enfin, sans restriction mentale, sinon l’enfer guette. D’ailleurs, deux anges adjudants sont là en permanence qui vous surveillent, ils comptabilisent dans un grand livre tout ce que vous faites, vous dites et vous pensez pour en rendre-compte au Jugement dernier.

Au sexe est associée la nourriture, on le sait depuis Freud. Donc tout ce qui rappelle la souillure ou l’impureté ne doit pas être mangé (le cochon, le chien, l’animal trouvé mort, l’animal abattu de façon non rituelle par égorgement, les poissons sans écailles, etc.). L’alcool n’est pas vraiment interdit, mais pris dans l’interdiction de tout ce qui peut faire perdre le contrôle comme la drogue, le sexe illicite, la musique ou la danse. Dosé à 5% maximum, l’alcool est autorisé par exemple dans le vinaigre, dont Mahomet faisait grand cas, dit-on. Et l’alcool synthétique dit éthanol (dans les parfums par exemple) parce qu’il n’est pas issu de la macération de fruits (toujours la phobie de la souillure). Notez que les parfums sont plutôt réservés aux hommes, qui doivent se maintenir beaux pour plaire à Allah, mais déconseillés aux femmes qui n’ont à séduire que leur seul mari. Cette vision moralisatrice et normalisatrice est de retour aussi dans notre société laïcisée. Il ne faut pas fumer tabac ou cannabis, boire de l’alcool, se droguer, faire l’amour sans préservatif, manger trop sucré, trop gras, trop salé, trop de viande, du thon rouge ou de la baleine, se rendre dans des lieux trop bruyants, prendre le volant après boisson alcoolisée ou drogue, éviter le lait, manger sans gluten, consommer des oméga 3, se méfier des ondes radioélectriques, ne pas réutiliser une bouteille en plastique pour boire, recycler ses déchets, ne pas se promener torse nu en ville, ni seins nus sur les plages, ni consulter des sites d’extrême-droite, ni dépasser les limites de vitesse, ni traverser hors des clous, ni…

Toujours dans le registre phobique de la souillure, les contacts avec les non-musulmans doivent être évités au maximum aux croyants. Là encore existe une gradation, issue des contacts qu’a eu le Prophète en son temps. Les autres religions du Livre, Juifs et Chrétiens peuvent être côtoyés, à condition qu’ils ne disent aucun mal de l’islam et que l’on puisse garder l’idée de les convertir. Tous les autres, les polythéistes, les animistes et les athées sont des abominations qui n’ont presque rien d’humain. Ils seront rejetés par Allah à la fin des temps (après le retour de Jésus, prophète lui aussi dans l’islam – d’où l’alliance « objective » des chrétiens fondamentalistes américains avec les islamistes fondamentalistes wahhabites, par exemple).

Evidemment, avec les contradictions des textes entre eux et les silences sur ce qui est advenu depuis le VIIe siècle, les oulémas sont bien en peine pour trouver la voie droite au croyant. D’où les débats incessants sur les détails de la pratique. Car, ce qui est curieux pour nous, Occidentaux héritiers de Platon, est que la croyance compte moins que la pratique rituelle. Qui accomplit tout ce qu’il faut ira en paradis, même si « Allah » est pour lui un terme vague et abstrait. La pratique exige parfois des contorsions logiques. Par exemple sur le travail des femmes dans la société moderne, que le Prophète ne pouvait anticiper : « A noter la suggestion étrange d’un imam intégriste pour permettre à une femme de travailler seule dans un bureau sans enfreindre la loi islamique. Selon lui, il suffit que tous les deux sucent les seins d’une même femme afin qu’ils deviennent sœur et frère de lait. Ils n’ont plus le droit de se marier et peuvent cohabiter comme le ferait un frère ou une sœur (donc sans voile !) » p.121.

Il y a bien d’autres détails intéressants à picorer dans ce petit livre facile à lire et écrit par la base : le concret des questions qui taraudent les croyants en islam francophone. Sur la location, l’assurance de sa maison, l’héritage à laisser à ses enfants malgré la loi civile, le vote aux élections, les greffes, la télévision, les dessins animés, les photos, la météo (qui est une prévision mais pas une prédiction…). Eprouver une affection profonde pour un incroyant est interdit, mais le cambrioler n’est pas licite, ni le tuer s’il n’a pas lui-même attaqué, pas plus que le griller pour le manger (un imam affirme qu’on peut le manger cru).

Christian de Moliner, Qu’est-ce que l’islam ? Les sites musulmans français le dévoilent, mars 2018, éditions Jean Picollec, 170 pages, €15.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel

Quel merveilleux garçon que cet Alexandre que l’on surnommera plus tard « le Grand ». L’auteur sait nous le faire aimer. De son écriture fluide, l’émotion naît bien souvent. Le sujet s’y prête sans peine tant l’on admire chacune des anecdotes qui courent les siècles sur l’enfant.

A 4 ans, un serpent le prend pour ami et vient se chauffer le long de son corps nu, la nuit. L’enfant ne l’étrangle pas comme Héraclès auquel il se réfèrera plus tard, mais le caresse et le porte à sa mère. Premier signe de son destin exceptionnel : prendre les choses comme elles viennent, avec innocence, aller jusqu’au bout de son premier mouvement, se sentir l’ami des bêtes et l’ami des dieux.

Cheveux blond-roux, yeux gris, peau fine et laiteuse, corps nerveux et chaud, de petite taille, Alexandre enfant ne tenait jamais en place. Qu’est-ce qui le faisait courir, consumer son existence, tout entier à l’instant ? Peut-être l’angoisse née de l’inconfort d’un père volage et d’une mère tumultueuse ? Ecartelé entre l’amour exigeant de l’une et l’admiration pour l’autre, voudra-t-il se prouver qu’il peut égaler le roi et protéger la reine ? Associé tout petit par sa mère aux fêtes religieuses où l’on chante et danse, il sera pris par la musique. Un jour qu’il jouait devant son père, celui-ci lui reproche violemment de se laisser aller à des plaisirs de femme. Alexandre s’est alors enragé à devenir un homme, un soldat, un stratège, dans le but de forcer son admiration.

A 7 ans, il est confié à Léonidas, son oncle, qui lui donne une éducation spartiate. Le garçon résiste, se forge un corps d’acier et une âme trempée. Mais il n’a pas de garde-fou : il se jette dans la lutte comme dans la musique ou dans la lecture d’Homère. Il en rêve la nuit, il le pense en macédonien, sa langue maternelle, et non en grec. D’une intelligence vive, doué d’une excellente mémoire, il se souvient de passages entiers de tirades héroïques – et du nom de tous les gardes de son père.

Il tue son premier sanglier et son premier homme vers 12 ans – et devient adulte. A 13 ans, il rencontre son cheval Bucéphale, qu’il gardera jusqu’à 30 ans, et Héphaistion, né le même mois et la même année que lui. Eduqué trois ans par Aristote, il garde à 16 ans le sceau du royaume en l’absence de son père, devient général à 18 ans et roi à 20 ans.

Ce destin fabuleux est aussi profondément humain. Il est orgueilleux mais l’honneur prime tout. Entier partout, il l’est surtout en amour. Celui pour sa mère est difficile, pour son cheval absolu et pour Héphaistion évident. Il ne se discute pas. Il s’agit d’une affection vraie d’avant les sens, un attachement profond d’adolescent, jamais remis en cause, qui ne se terminera que dans la mort. Le mystère du « compagnon idéal », comme un jumeau, était sans doute nécessaire à cet enfant hypersensible et déchiré entre ses parents. Aurait-il accompli sa destinée sans cette présence attentive et toute dévouée à ses côtés, jour et nuit ?

Les deux meilleurs passages du livre, peut-être les deux moments les plus forts de sa vie, sont des moments d’amitié : celui où il apprivoise l’ombrageux Bucéphale sous les yeux de son père, et ce soir de bataille à Chéronée où il erre avec Héphaistion parmi les cadavres des trois cents du Bataillon sacré.

On peut exister sans amour, mais peut-on vivre ? Toute la jeunesse d’Alexandre répond que non.

Mary Renault, Alexandre 1 – Le feu du ciel, 1970, Livre de poche 2004, 604 pages, occasion €1.98

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Mort à Venise de Luchino Visconti


La troisième chaîne de télévision a diffusé en février 1987 au ciné-club le superbe film de Visconti. Émotion, bien-sûr, comme annoncé par mes amies du lycée lorsque le film était sorti en 1971. Je ne l’avais pas vu à l’époque. Mes premières impressions d’il y a 31 ans sont celles de la première fois.

Après un départ lourd, après nous avoir volontairement englué dans l’atmosphère théâtrale de la grande cité vendue au tourisme chic début de XXe siècle, voici que surgit la passion. Elle bouleverse l’ordre moral et les convenances bourgeoises. Ces dernières volent sous la musique de Mahler un brin pompeuse (symphonies n°3 et n°5). Le décor 1910 content de lui s’éclipse, les corsets victoriens éclatent et la beauté surgit, nue, sous les traits d’un jeune garçon. Tadzio a 14 ans et, au restaurant le soir, le visage d’un ange ; il a le lendemain, sur la plage du Lido, la fragilité gracile d’un corps déshabillé des oripeaux urbains et moulé par le maillot. La caméra passe lentement comme un regard sur les êtres, puis se repend ; elle vient sur Tadzio qui brille comme un feu follet dans la grisaille des autres.

L’action, lente et surannée, s’anime enfin : la passion est la révolution. Elle met le feu à ce monde conventionnel d’oisifs, maîtres de l’Europe à son apogée. Elle leur inocule la peste du désir, pendant du vibrion qui semble gagner Venise et que les autochtones cachent sous de dérisoires foyers allumés dans les rues. Attitudes, gestes, repas, promenades – rien ne vaut plus que les regards échangés. Ils sont la vie sous le décor, la pulsion sous le Surmoi, l’éternelle attirance des corps, des cœurs et des âmes sur cette terre, malgré les habits et les habitudes, les conventions morales et les règles sociales.

Tadzio aux longues boucles blondes et à la puberté montée en graine est joué par le jeune et viride Bjorn Andresen. Il est divinement beau, bien-sûr, mais pas atteint de cette anémie phtisique que suggère Thomas Mann, son auteur. Le corps de Bjorn n’est pas romantique, ni décadent comme les garçons du Satiricon. Cet écart avec la nouvelle de 1913 donne un autre ton au film. Tadzio apparaît moins innocent chez Visconti que chez Mann. Il a le regard coquin lorsqu’il se sent observé ; il n’est en rien candide. Que pense-t-il ? Que veut-il ? Il ne dit rien, reste impassible, le sait-il lui-même ? Il a le visage de marbre d’un jeune dieu, mais le corps bien vivant.

L’écrivain vieillissant Gustav Aschenbach joué par Dirk Bogarde (avatar du musicien Gustav Mahler) venu en villégiature à Venise défendait la théorie classique de l’art dominateur des passions, équilibré par la raison. Le garçon polonais le prend au piège, le ravage d’amour par sa simple présence. Dans la très humaine Venise, la ville-femme odorante et toute pénétrée par la mer, le vernis puritain se craquelle. Il n’était qu’un maquillage superficiel sur les couches profondes qui continuent de remuer les hommes. L’adulte est envoûté par le visage adolescent, pris par cette pureté de teint et cette douceur des formes, ensorcelé par les boucles de miel et les torsions du torse. Imprégné de Platon, il regarde sa chair et il aime son âme, saisi par la simplicité de la sortie d’enfance, transporté par les gestes patauds des membres qui grandissent plus vite que le corps. Il l’attend, le suit, se trouble, souffre de ne pas le voir, s’oublie. Sa joie est de le regarder rire, sa souffrance de le voir se rouler presque nu dans le sable et dans l’eau avec ses camarades, son exil d’observer sans pouvoir intervenir les frottis méchants des bagarres ou fraternels des enlacements entre pairs. Lui voudrait être père, maître et amant ; il n’est que désirant et tout restera platonique.

La fin est morale, dans le ton compassé du siècle où fut écrit le livre. L’artiste succombe au choléra, ce sida de l’époque, tandis que Tadzio pleure, vexé par l’ami de son âge qui l’a brutalisé. La silhouette juvénile fait un geste d’au-delà sur fond de soleil couchant sur la lagune. Musique : l’amour, la mort, entre les deux la beauté – éphémère. Le film compose une esthétique de la décadence tandis que le livre évoque une Grèce antique refaite en plâtre par les penseurs allemands du siècle industriel.

C’est beau, lyrique, un peu malsain – très chromo pour adolescents. L’époque décrite étouffe de conventions sociales, de pruderie sexuelle, d’hypocrisie bourgeoise, de morale autoritaire, de superstitions bibliques. Seuls les artistes peuvent encore saisir les humains éternels sous le lourd crépi social. Et peut-être à la même époque un certain docteur Freud… Car l’amour – attrait sexuel, passion, admiration – n’est pas décadent. Il est la vie qui veut exister, le désir sous la surface.

Prix du XXVe anniversaire au festival de Cannes 1971.

DVD Mort à Venise de Luchino Visconti, 1971, avec Dirk Bogarde, Bjorn Andresen, Romolo Valli, Silvana Mangano, Mark Burns, Nora Ricc Warner Bros, 2h05, €8.40

Thomas Mann, La mort à Venise, Livre de poche 1989, 273 pages, €6.60

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Pascal Bruckner, Monsieur Tac

Un écrivain est amoureux des mots ; comme un enfant il joue avec. Et c’est ainsi que commence le livre, par un enfant qui joue. Il assemble et désassemble un alphabet pédagogique en carton et rêve. L’alphabet est magique parce qu’il n’a que 26 lettres (dont certaines sont étrangères) et qu’avec elles des milliards de combinaisons sont possibles.

Tel Alice au pays des merveilles, l’enfant Tac explore les lettres. C’est un peu loufoque, passablement absurde, parfois humoristique. Le livre, écrit par un philosophe qui n’est pas logicien (comme Lewis Carroll), en ces années de sexe à tout vent qui suivirent le mois de mai 1968, tombe parfois dans le fécal ou dans le sadisme de la torture. Mais pas longtemps. Il se veut une satire des Lettres et de la componction sacrée qui va avec. Sa gaieté a quelque chose de salubre – d’enfantin.

Grammairiens et linguistes – « Tous ils réagissent contre la révolution romanesque qui a bouleversé l’écriture ces dix dernières années [1966-1976]. Ils militent contre le courant moderniste en littérature et prônent un retour aux formes du roman balzacien. C’est pourquoi ils veillent aussi très attentivement à maintenir le statut colonial de l’alphabet » p.210. L’ordre, la domination, le fil d’une histoire – autant d’assises classiques à démolir pour les pubertaires de 68 tout enivrés de révolution. D’où la chienlit du n’importe quoi spontanéiste, la soumission veule de la repentance à l’infini, la déconstruction allant jusqu’à l’impasse du « nouveau » roman qui n’a plus aucun sens, ni auteur, ni intérêt… Depuis un demi-siècle désormais – deux générations ! – on a vu ce qu’il en était.

Le début du livre est un peu lent, la lettre A est précédée des analphabètes – et ils sont nombreux bien qu’ignorés ! Dans le A est une âme et une araignée, mais pas l’adolescent. Et c’est un abbé qui fait passer de A à B. Ainsi de suite jusqu’aux lettres venues d’ailleurs, les W, X, Y, Z. Mais pas de Zanzibar, l’auteur ne semble pas connaître. Entre temps, de multiples aventures, guidées par le Narrateur dont Tac est le fils, ce qui n’empêche pas ce dernier d’être crucifié comme l’Autre sur les deux barres horizontales du T.

Tout écrivain créateur d’univers se prend un peu pour Dieu. Avec moins de verve que Jean d’Ormesson dans Dieu, sa vie, son œuvre, et moins d’absurde imaginatif que Lewis Carroll qui écrivait pour une enfant. Nous sommes un peu entre les deux, le rationalisme français entonné par la normalisation sup en plus. L’auteur écrit pour les adultes, telle est sa limite. C’est lisible mais un peu poussif, un peu poussé, bien qu’il réussisse à passer les années.

Pascal Bruckner, Monsieur Tac, 1976, Folio 1986, 311 pages, €9.40 e-book format Kindle €8.99

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Philip Roth, Goodbye Columbus

Philip Roth est Juif américain, né à Newark en 1933. Pour son premier livre, publié à 26 ans, il livre six nouvelles dont la première – un petit roman – donne son titre au recueil. Le tout est à la fois ironique et vécu, implacable et tendre. L’écrivain est incisif avec les membres de sa communauté mais il les analyse en tant qu’individus, non en tant qu’ethnie. En ces années cinquante, le lecteur peur mesurer combien l’Amérique restait une mosaïque de communautés ethniques qui se côtoyaient sans se fréquenter, chacun vivant en son milieu sans guère en sortir.

Ou avec les difficultés des préjugés et le malaise de se tenir en société. Tel est le thème de la première nouvelle où Neil courtise Brenda, un jeune homme et une jeune fille, sauf que tous deux sont Juifs. Mais si l’une habite le quartier chic, l’autre demeure dans ce Newark laborieux à peine sorti de la pauvreté. Lui est obligé de travailler à la bibliothèque municipale pour financer ses études dans un lycée modeste tandis qu’elle, fille chérie des Eviers et lavabos Patimkin, part à l’université Harvard. L’amour est-il possible entre modeste et nouveau riche ? Les parvenus ont gommé leur judéité pour singer les WASP et sont comme eux décérébrés par le sport et le commerce. Ils ne parlent que de ça qui est leur seule culture. Neil en Christophe Colomb de quartier explore ce continent inconnu pour lui qui est une face de l’assimilation.

Car on ne nait pas Américain, on le devient. Il faut pour cela accepter le compromis entre ses traditions ethniques et la vie en commun. Les Patimkin en sont incapables et « l’amour » sera résumé à quelques scènes de sexe sans lendemain. Neil en est capable et il le comprend grâce à un jeune Noir dans les 12 ans qui vient à la bibliothèque lui demander les « teintures » ; il veut dire les peintures – et tombe fasciné par les tableaux de Gauguin. Non pour se titiller la queue, comme d’autres de son âge selon le gardien, mais pour rêver à ce paradis impossible des femmes nues de Tahiti, bien loin de celles de son quartier sordide du bas de Newark. Neil est entre les deux : sorti des bas-fonds, il n’accède pas encore au milieu huppé. Telle est la condition du petit-bourgeois né Juif mais qui veut devenir écrivain américain.

L’appartenance ethnique n’est pas une essence mais une contrainte et la rébellion est une façon de choisir d’être comme les autres. C’est le cas d’Epstein, juif de la soixantaine qui entretient exceptionnellement une liaison avec sa jolie voisine car il en a assez de la vie terne qu’il mène avec sa femme. Il choisit l’amour et la mort plutôt qu’une longue vie trop normale. Lui aussi est en rébellion. Tout comme le personnage de L’habit ne fait pas le moine, adolescent qui se lie au lycée avec deux délinquants italiens ; l’un ment sur son talent au sport, l’autre se défile lorsqu’il s’agit de savoir qui est responsable d’un coup de poing qui a brisé une vitre lors d’un défi de boxe. L’ado comprend qu’en société américaine ce qui compte est l’apparence, pas la réalité, et qu’être « fiché » comme délinquant ou simplement pour un premier incident vous suivra toute la vie.

La conversion d’Ozzie montre un gamin de 13 ans en butte à son rabbin : Freedman (affranchi) contre Binder (lié). Le religieux est psychorigide, il « croit » et applique la Loi – point à la ligne. Quand le garçon lui pose des questions logiques, il s’énerve et va jusqu’à le gifler. C’est alors la révolution dans le cœur de l’adolescent : il court se réfugier sur le toit de la synagogue et menace de sauter. Ses copains l’encouragent, les pompiers tendent un filet, sa mère punitive apparaît. Et c’est contre tous ceux-là, les soumis, les normatifs, les punisseurs, qu’Ozzie se révolte. Son chantage à mettre sa vie en jeu lui permet de les obliger à l’écouter, à genoux, et à avouer comme lui que si « Dieu est tout-puissant », il peut fort bien faire enfanter une femme sans père comme le disent les chrétiens. Qu’il est donc imbécile d’être aussi intolérant.

Dans Eli le fanatique, des Juifs assimilés vivant dans un quartier paisible autrefois habités par des protestants se trouvent brusquement en face de Juifs rescapés de la Shoah qui s’affichent en caftan noir et chapeau archaïque. Eli est l’avocat mandaté par la communauté pour faire déguerpir ces gêneurs. Comme Neil et Ozzie, Eli se découvre en médiateur : ni fanatique, ni assimilé, il tente de concilier ses racines avec la modernité, sa judéité avec l’Amérique. Loi négociée entre les hommes pour s’entendre, ou loi dictée par Dieu et applicable une fois pour toutes ? Dans sa lettre d’avocat, Eli dit comment résoudre ce qui arrive aujourd’hui en Europe, où les islamistes agissent comme hier les juifs intégristes : « Pour atteindre cette harmonie, les Juifs comme les Gentils ont dû renoncer à certaines de leurs pratiques les plus extrêmes afin de ne pas se choquer ni s’offenser mutuellement. Une telle entente est assurément souhaitable. Si de telles conditions avaient existé dans l’Europe d’avant-guerre, la persécution des Juifs (…) n’aurait peut-être pas pu être menée avec un tel succès – n’aurait peut-être pas été menée du tout » p.207 Pléiade. Ce que ces propos de bon sens prouvent, est que les islamistes d’aujourd’hui cherchent à provoquer la persécution et la guerre civile afin de se poser en martyrs – et de soulever, croient-ils, les musulmans contre le reste du monde pour le convertir tout entier. Un rêve de fanatique que la seule façon de contrer est de garder son bon sens et d’appliquer les lois de la république.

Eli va trouver le directeur de la yeshiva récemment installée et le convainc de faire changer de costume son intendant tout en noir. Sauf que les nazis lui ont tout pris sauf sa religion et cela est symbolisé par son costume : il n’en a qu’un. Eli lui en donne deux des siens pour qu’il apparaisse « normal » dans le quartier. Ce qui est fait – mais l’autre lui donne en retour son costume noir, usé. C’est alors qu’Eli l’essaye et se coule dans cet habit ancestral. Tant de noir l’habite qu’il a comme un trou au fond de lui : l’impensable de la Shoah dans une Europe pourtant civilisée. Il se balade en cette tenue et les gens du quartier qui le connaissent croient à une dépression – autre façon juive à la suite de Freud de vouloir se changer. Un fils lui naît ce jour-là, mais le costume le fait interner.

Vivre en Juif ne signifie pas rester entre soi ni favoriser exclusivement sa communauté, tentation facile dont il est aisé pour chacun de trouver des exemples. Défenseur de la foi met en scène un appelé juif manipulateur en toute candeur et son sergent juif au nom de leur commune appartenance. Mais ne sont-ils pas tous deux dans la même armée « américaine » ? L’éthique va s’opposer à l’ethnique, l’universel à l’appartenance. Le sergent Marx, après avoir combattu en Europe, a vu les ravages de l’antisémitisme – mais il soupçonne qu’il peut être né des privilèges que les Juifs se consentaient entre eux en excluant les autres… Il se reconnaît dans l’appelé Grossbart mais surmonte sa tentation au favoritisme pour une loi supérieure : celle de la patrie commune, les Etats-Unis. S’il accorde une permission pour une fête juive, il n’exempte pas l’appelé d’aller en guerre dans le Pacifique – comme les autres – car ce serait un passe-droit.

Bien écrit, souvent satirique, d’un réalisme impitoyable, disant le bon des humains comme leurs travers, cette première œuvre mérite qu’on la lise : elle a passé les décennies.

Philip Roth, Goodbye Columbus, 1959, Folio 1980, 359 pages, €8.30

Philip Roth, Romans et nouvelles 1959-1977, Gallimard Pléiade édition Philippe Jaworski 2017, 1204 pages, €64.00

 

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Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine

Kin-Fo, jeune Chinois de Shanghai riche par héritage, s’ennuie mortellement. Aucune émotion ne vient rompre le cours trop uni de sa vie. Il se marierait bien mais une dépêche venue de Californie l’informe que la banque américaine dans laquelle ses fonds sont placés est en faillite. Tous les bénéfices du rapatriement des chinois morts aux Etats-Unis et qui veulent se faire enterrer dans la patrie de leurs ancêtres sont partis en fumée. Kin-Fo veut alors en finir, mais pas sans récompenser ses vrais amis : sa fiancée la veuve Lé-ou et son mentor Wang l’ancien rebelle Taiping devenu philosophe une fois recueilli par son père alors qu’il était poursuivi par la police de l’empereur.

Il va donc souscrire une assurance sur la vie à Shanghai auprès de la compagnie La Centenaire. Pour une prime de 8000 $ sur trois mois, les bénéficiaires toucheront 200 000 $, même en cas de suicide. Pour ressentir au moins une émotion avant de quitter la vie, Kin-Fo décide de ne pas se suicider mais de confier à Wang le soin de l’assassiner d’ici le terme échu comme il lui plaira, où et quand il voudra. Il lui confie une lettre écrite et signée de sa main qui affirme que personne n’est la cause de sa mort. Mais Wang laisse passer du temps puis disparaît. Kin-Fo apprend alors que la rumeur de faillite de la banque américaine n’était qu’un coup de bourse et que ses actions le rendent désormais deux fois plus riche qu’avant ! Il ne veut plus mourir, malgré la lettre et la promesse que Wang lui a faite d’accomplir sa volonté. Il lui faut donc retrouver le philosophe et récupérer la malheureuse lettre.

C’est le prétexte du périple frénétique et agité du Chinois en Chine, le mot « tribulation » faisant référence au latin tourmenter. Kin-Fo part avec son valet Soun, flemmard, étourdi, poltron et hanté par le mal de mer, et flanqué de deux agents de la compagnie d’assurance, Craig et Fry, qui veulent protéger leur capital jusqu’à la date d’échéance. Ces deux-là sont yankees, donc pragmatiques et n’ayant pas froid aux yeux, quasi jumeaux bien que seulement cousins : l’un termine toujours la phrase que l’autre commence. Le périple est prétexte à conter l’exotisme, avec force références aux voyageurs récents dans ce pays mystérieux et fascinant du Céleste empire. Les aventures ne manquent pas, ni l’utilisation de moyens archaïques comme la brouette à voile ou modernes comme l’appareil de survie en mer du capitaine Boyton. Les dessins gravés de Benett, dans l’édition originale, repris jadis en Livre de poche et récemment dans la collection la Pléiade, ajoutent au pittoresque.

D’autant que les personnages ne sont pas sans caractère. Kin-Fo, 31 ans, bien qu’asthénique, prend goût à l’action et aime véritablement Lé-ou, 21 ans mais déjà veuve d’un vieillard. Tous deux sont anticonformistes au dernier degré dans cette Chine des mandarins où tout changement fait peur. Il n’était pas question pour une veuve de se remarier en Chine impériale, et le riche négociant Kin-Fo est bien plus occidentalisé que ses compatriotes, adoptant par exemple le phonographe pour échanger des messages. Quant à Wang, il est bien plus machiavélique qu’il n’en donne l’apparence, la sauvagerie de sa jeunesse terroriste s’étant muée en attachement profond pour son pupille devenu adulte. Il met dans le coup le chef actuel des Taiping, un Céleste en pire, pour jouer le dernier acte qui termine la partie.

Malgré le thème sensible du suicide, pour les adolescents à qui sont destinés le roman (et qu’il a vraisemblablement emprunté à Robert-Louis Stevenson et à son Club du suicide publié en 1878),Jules Verne prouve combien les épreuves font renaître à la vie. L’histoire s’ouvre et se ferme par un banquet, mais si le premier est triste, le second est joyeux car être repu ne suffit pas, il faut entreprendre, agir, pour passer de la survie à la vie véritable. Pour la morale, le roman se termine par un mariage et la promesse de nombreux petits Célestes.

Jules Verne, Les tribulations d’un Chinois en Chine, 1879, Livre de Poche 1966 illustrations de Benett, occasion €2.50

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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Tom Wolfe, Le bûcher des vanités

Voici un livre américanissime. Gros succès à sa parution, il y a vingt ans, aux Etats-Unis. Il aide toujours ceux qui, en Europe, cherchent à comprendre ce pays et cette époque. Mieux que le livre d’un sociologue, ce roman d’un journaliste à l’œil aigu et méchant livre un inventaire à la Bourdieu – en plus lisible. Voyeurisme, jalousie de classe, absence de références : l’auteur ne se pose pas en juge, faute d’un point de vue alternatif. Il n’a rien à proposer et ce constat de réalité est ce qui fait toute la force du livre. Tom Wolfe s’imbibe du milieu et recrache ses tics en une caricature plus vraie que nature. Son Amérique a préparé celle de Trump, dont la bouffonnerie et l’effarant néant intellectuel et spirituel éclate dans le moindre tweet du président.

Le personnage principal du roman est un WASP riche et dans le vent, à l’itinéraire classique : père avocat connu, études à Yale, appartement newyorkais sur Park Avenue, épouse décoratrice, calculatrice et snob, emploi de golden boy à Wall Street. Il appartient à cette haute société bien dressée, isolée et à courte vue. Pourquoi voir plus loin quand on est bien ?

Un soir, il se retrouve par hasard dans le Bronx avec sa maîtresse, face à deux jeunes Noirs prêts à le racketter. Dans la lutte brouillonne où la peur joue le premier rôle, la voiture touche l’un des jeunes. C’est le début d’un engrenage. Les médias se déchaînent, manipulés par des politiciens démagogues et des journalistes en mal de scoop. Les protagonistes deviennent des emblèmes de classe et des champions de camp. Personne ne se préoccupe de ce qui s’est vraiment passé, « on » veut un exemple, montrer que « la justice » – qui condamne chaque jour son lot « de Blacks et de Latinos » – peut aussi condamner un WASP de Park Avenue et le traiter sans faveurs particulières.

De l’univers d’origine, il ne reste rien. Le rêve américain offrait le choix entre la Morale et l’Enfer, la réussite et l’échec – soit à l’arrivée Park Avenue et le Bronx. Wall Street, où les opérateurs se veulent les maîtres du monde est surtout une jungle où chacun lutte pour la vie sociale. Les Noirs, porte-parole de leur communauté, sont aussi arrivistes et corrompus que les Blancs. Le maire ne pense qu’aux élections prochaines, le procureur qu’à son avancement, l’avocat qu’à l’argent de son client, l’évêque (noir) qu’à son statut, le « révérend » (noir) qu’à son pouvoir et à son prestige. Chacun suit son chemin personnel, trace à coup de machette sans égard pour les autres son chemin dans la jungle qu’est la société hyperindividualiste. Tant pis pour la morale, la vérité, la loi, l’humanité, la religion… Aucun scrupule : tout est bon pour atteindre ses fins. Même les solidarités de classe ou de lignage disparaissent dans ce struggle for life social : les Noirs manipulent les Noirs, les employeurs lâchent leurs subordonnés, les femmes laissent tomber leur mari et les amants leur maîtresse.

A New York, vous n’existez que lorsqu’on parle de vous. Chacun cherche donc à faire des coups d’éclat pour obtenir ce « quart d’heure de célébrité » qui le fera exister socialement. Le journaliste minable remuera la merde et travestira le réel pour offrir « un putain de bon sujet explosif » – selon la vulgarité de langage habituelle à l’inculture crasse de tous les personnages. L’avocat médiocre fera jouer la solidarité de sa communauté irlandaise et tirera des traites sur « la banque des faveurs ». Le révérend voudra prouver qu’il s’occupe de ses ouailles en occupant les tabloïds, le maire guignera les voix du Bronx pour être réélu…

Lorsque rien ne vous arrive, affichez toujours votre appartenance, cela peut vous servir : menton de Yale, costume à 2000 $, chaussures de chez Machin (une marque de luxe) ; votre femme sera décolorée et émaciée telle que le veut la mode. Si vous êtes Noir, vous porterez des Reebok blanches et adopterez le « pimp roll », cette démarche chaloupée des singes ou des maquereaux, les muscles roulant sous le tee-shirt collant.

Chacun regarde l’autre pour l’évaluer. Non avec l’œil humain et humaniste mais avec les rayons X de l’appartenance. Idéal du robot : faire ce que l’on est censé faire, pas plus ; montrer de quelle fabrique sociale on sort à la chaîne ; afficher toutes ses références de conformité (langage, attitude, vêture, marques commerciales). La classe, c’est la classification. Les nègres sont « de couleur » et les femelles des « féministes », les hommes n’ont qu’à bien se tenir, quant aux homos, s’ils sont joyeux (eh oui, gay veut aussi dire joyeux), ils sont étiquetés comme tels et réduits à leur masculinité incomplète. Et si vous « êtes » latino ou « musulman », vous avez une tache indélébile tatouée sur le front.

Voilà l’Amérique. Hier, lorsque je l’ai lu en 1989, je pouvais penser que ce pourrait être notre avenir ; aujourd’hui, cela ressemble de plus en plus à notre présent ! Un roman à lire si vous ne l’avez jamais fait, juste pour comprendre ce qui nous arrive. C’est en plus un vrai thriller avec suspense qui se dévore avec jubilation.

Tom Wolfe, Le bûcher des vanités, 1988, Livre de poche 2001, 917 pages, €9.90, e-book format Kindle €11.99

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Michel de Saint-Pierre, La mer à boire

L’auteur, né au début de la Grande guerre, a 23 ans lorsque la Seconde guerre éclate en 1939 – et 35 ans lorsqu’il écrit ce roman. Il y a donc quelque chose d’autobiographique. Michel de Saint-Pierre a trouvé, comme son héro Marc Van Hussel, peu d’intérêt aux études et s’est engagé quatre ans dans la marine.

Mais il fait de Marc « une bête », mot qui revient souvent sous sa plume. Une bête, pour un catholique comme lui, c’est la part du diable dans l’humain, « la faiblesse de la chair » – qui est en fait la force païenne. Marc aime les exploits physiques : voler un tableau dans le bureau d’un voisin, de nuit, en abordant son sixième étage suspendu à une corniche ; se castagner avec un caïd du bateau ; « forcer » la belle franco-américaine Barbara à coucher avec lui. Il se rêve en Viking pillard et violeur, mais ouvrant de force des routes commerciales, païen magnifique dont il lit avec délectation les sagas emplies d’énergie.

Comment peut-on rester catholique en pleine force de jeunesse ? Tendre l’autre joue ? Se coucher devant un Maître ? Rendre à César et renoncer au monde ? Ce pourquoi un catholique guerrier (il y en eu beaucoup) et encore plus Résistant (il y en eu un peu moins), apparaît toujours un peu comme un oxymore… Surtout lorsque le pape (Pie XII) s’élève contre la guerre, ce qui est rappelé dans le roman.

Il aurait pu être fasciste à cette époque, Marc, mais pas plus que son auteur il n’aime la politique. Il vilipende plus la lâcheté des Français que celle de la démocratie parlementaire ; il n’aspire pas à un homme fort mais à un chef. La différence est que le chef a une légitimité charismatique qui attire à lui et fait le suivre, alors que l’homme fort (duce, caudillo, führer, premier secrétaire, dictateur) n’est que tyran empli de leur bon plaisir. Ce pourquoi Marc n’aime pas « servir » – mot à la mode de ce temps de l’honneur – mais rester libre pour adhérer volontairement à la gloire.

Le jeune homme abandonne ses études de médecine après deux ans pour s’engager dans la marine, à Toulon. Il est « sans spé », ce qui signifie premier de corvée. Mais cette non-spécialisation est pour lui une liberté puisqu’il reste ouvert à tous les possibles. Fauve à l’affût, il aspire à la guerre. Là où il rejoint son époque, c’est dans cette croyance que la guerre nettoiera toutes les démissions et toutes les lâchetés, qu’elle forgera un nouveau type d’homme comme ceux d’avant, rudes conquérants plutôt qu’avilis dans le confort.

Las ! Le croiseur de bataille dans lequel Marc se fait affecter reste au port. Il doit être rénové et amélioré et l’arsenal est lent, tout comme la bureaucratie infinie inventée par la république française où chacun surveille les autres. Bien que son oncle Théo soit le Pacha, Marc ne se fait pas reconnaître et ce n’est que par hasard, alors qu’il renforce l’équipe de service auprès du maître d’hôtel lors d‘une invitation à bord, que les deux hommes se voient. Marc admire son oncle mais ne veut pas devenir comme lui, satisfait de la lenteur et impavide devant l’impéritie. Théo admire l’énergie de son neveu, cette vitalité qu’il sent bouillonner en lui mais que le jeune homme ne sait pas maîtriser, trop sûr de sa force léonine.

L’histoire amoureuse entre Marc et Barbara n’a guère d’intérêt, sinon d’introduire une femme dans ce monde exclusivement composé d’hommes. C’était l’usage du temps, ce qui montre combien notre monde a changé – même si certains retardataires, confits en religion, voudraient bien voir confinées à nouveau les femelles à la trilogie des K (Kirche, Kinder, Küche) – l’église (la mosquée), les enfants (un tous les deux ans) et la cuisine (à l’économie). Comme maman, dirait Marc ; ce pourquoi il préfère une demi-américaine et baise avec simplicité une vigoureuse suédoise. Surtout pas de bourgeoises françaises !

Le portrait du jeune Français de 1939 a un intérêt historique. Loin de s’inquiéter du conflit qui monte, loin de s’intéresser aux glapissements idéologiques des uns et des autres, il se dit que la guerre est préférable à ne rien faire, que la force doit s’imposer ou défendre, qu’être digne ce n’est pas négocier sans cesse.

Quand on sait ce qu’est devenue la Marine sous Pétain, le sabordage inique de la Flotte à Toulon, la lâcheté démissionnaire face à la force nazie, l’imbécile orgueil de caste anti-anglais – on se demande comment un Marc a pu se fourvoyer dans cette arme de fausse élite. A l’époque : aujourd’hui, la mentalité a fort heureusement changé et la Marine est redevenue une belle arme, dont les Français peuvent être fiers.

L’auteur, heureusement, a vite viré en Résistance, ce qu’il raconte peut-être dans un autre roman.

Michel de Saint-Pierre, La mer à boire, 1951, Livre de poche 1976, 145 pages, €3.00 l+de+saint-pierre%22

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Gina Kim, Séoul visages d’une ville

Gina Kim est une vidéaste, autrement dit une artiste dont le crayon est une caméra. Elle ne voit le monde que dans l’œilleton de l’objectif. C’est dire si sa ville natale, la capitale de la Corée du sud, apparaît bizarre pour elle, qui l’a quittée à l’âge de 23 ans pour aller aux Etats-Unis. Elle revient et rien n’est comme avant – sauf peut-être l’odeur d’huître de certains quartiers ou les cris des enfants d’un autre. Quant aux bâtiments, soit ils sont en ruines et en cours de rénovation car datant de la période coloniale japonaise, soit ils sont reconstruits tout en verre et vous ne voyez que vous dedans.

Faces of Seoul est une vidéo à la gloire de la ville où elle est revenue en 2001 accompagner son père. Des bouts de film laborieusement collectés malgré la pluie, le verre et les mises au point, est sorti un documentaire en 2009, en anglais et en coréen. En 2017, l’auteur le décline en un livre illustré dont le texte est issu du documentaire, avec une page en coréen et sa traduction en français, plus une traduction globale en anglais tout à la fin.

Les images, photographiées sur un écran vidéo, montrent leur trame. Elles sont prises de si près, ou en atmosphère si sombre, que cela pourrait être n’importe où. Autrement dit, les images dans ce livre n’ont aucun intérêt pour un lecteur moyen. Faut-il avoir vu le documentaire de 2009 pour apprécier le livre de 2017 ? Publier ainsi est un peu étrange. S’agit-il de pouvoir revenir sur les mots, comme le dit le préfacier, alors que c’est impossible en vidéo ? La mémoire serait ainsi en cause, qui croit se souvenir alors que la réalité est autre. Mais ni le préfacier jargonneux, Dominique Bluher, ni le postfacier logorrhéique Jean-Louis Poitevin ne livrent la clé qui ferait apprécier cette « expérience » d’un livre.

Disons que c’est « d’art et d’essai », donc pour initiés parlant le même langage. L’auteur déclare, page 51, que « L’image ne fait que confirmer combien il est impossible pour nous de comprendre ce qu’elle représente ». Elle parle de Bouddha, pour qui tout est impermanence ; elle pourrait aussi bien parler de Séoul, qui ne cesse de changer en s’adaptant à la modernité. Le verre crée un paysage stérile…

Gina Kim, Séoul visages d’une ville – Un essai vidéo, 2017, Atelier des cahiers, 127 pages, €18.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Claude Lévi-Strauss, De près et de loin

L’ouvrage retrace l’itinéraire d’un intellectuel. Claude Lévi-Strauss a pudeur à parler de lui, il n’évoque que son travail ; tout intellect, il commente l’évolution de sa réflexion. Le corps, l’affectivité, ne concernent pas le public pour ce savant élevé en pleine ère victorienne ; il ne lui en dira rien. En revanche, à propos de son seul métier – penser – il développe avec soin sa genèse, ses rencontres, ses lectures, ses influences. Tout ce qui en a fait un cerveau – réduit à son rationalisme. Tel se présente Claude Lévi-Strauss : un bourgeois du XIXe siècle, grosse tête et petit corps, volonté de pensée pure. Comme si l’esprit flottait seul au-dessus des eaux, comme l’Autre.

Mais cette attitude est bien passée, Monsieur le professeur. Mais 68 est advenu – même si, pour nous, ce mai a été la consécration d’une longue dégradation de l’université, voire de la pensée, la massification standard des savoirs réduits au plus petit commun dénominateur des élèves. Un univers est mort, Monsieur Lévi-Strauss, malgré votre œuvre méritante. Faut-il le regretter ? Depuis Nietzsche, que vous auriez dû lire plus attentivement si l’on en juge par ce que vous en dites, on sait que toute pensée est incarnée, même chez les intellectuels. C’est pourquoi nous aurions aimé en connaître un peu plus sur vous-même, sur ce qui vous pousse. Votre questionneur n’a pas jugé bon d’insister, trop aspirant intello lui-même, probablement. Tant pis, contentons-nous de votre intellect épuré.

Claude Lévi-Strauss est un grand homme mais pas un génie. « Sartre avait du génie, mot que je n’appliquerais pas à Aron. Sartre était un être à part, avec un très grand talent littéraire et capable de s’illustrer dans les genres les plus divers », dites-vous p.117. Lévi-Strauss se situe plutôt du côté Aron. Par pudeur ? Par timidité ? Ou plutôt par souci de « respectabilité » ? « Laissez-moi travailler où j’ai envie, je ne ferai aucune vague ». Par excès de rationalisme qui réduit l’être ? Par peur de l’imagination ? « Je ne suis pas quelqu’un qui capitalise (…) plutôt qui se déplace sur une frontière toujours mouvante. Seul compte le travail du moment. Et très rapidement il s’abolit ». p.6. Lévi-Strauss en technicien de l’intellect – pas en inventeur ? Une fuite, il répare ; un mauvais circuit, il simplifie. En contraste avoué avec certains de son temps : « Les Surréalistes ont été attentifs à l’irrationnel. Ils ont cherché à l’exploiter du point de vue esthétique. C’est un peu du même matériau dont je me sers, mais pour tenter de le soumettre à l’analyse, de le comprendre en restant sensible à sa beauté » p.53. Tout est dit : « soumettre », « analyse ». Le pur fil du rationalisme étroit des Lumières, qui furent pourtant bien autres choses ; la prétention de se poser, par la science poussée jusqu’à la réduction scientiste, en maître et possesseur de la nature. Et le lecteur ne saura rien, dans ce testament intellectuel que se veut l’entretien, de cette « sensibilité à la beauté » aussi vite oubliée qu’évoquée.

Un aveu métaphysique pourtant : Lévi-Strauss se dit « pénétré du sentiment que le cosmos, et la place de l’homme dans l’univers, dépassent et dépasseront toujours notre compréhension » p.14. D’où son absence de rapport à un dieu personnel. Les croyants ont, pour lui, « le sens du mystère », la science grignote sur les bords mais la connaissance n’a pas de fin. Un technicien, vous dis-je, qui tente de se servir au mieux de ses outils cérébraux. Si « c’est des Surréalistes que j’ai appris à ne pas craindre les rapprochements abrupts et imprévus » p.54, « j’éprouve de la réticence devant un parti-pris consistant à répéter sur tous les tons : attention, les choses ne sont pas comme vous croyez, c’est le contraire » p.105. Lévi-Strauss ne veut pas être confondu avec Michel Foucault, l’inversion des codes n’est pas sa tasse de thé, ni agir sur le mode « majesté impériale » de Lacan gourou. Il se verrait plutôt en Don Quichotte, avec cette précision à la Montherlant : « le don-quichottisme, me semble-t-il, c’est, pour l’essentiel, un désir obsédant de retrouver le passé derrière le présent. Si d’aventure un original se souciait un jour de comprendre quel fut son personnage, je lui offre cette clé » p.134. Toujours le manque d’imagination et la virtuosité technique pour retrouver le même sous le multiple. D’où la tentation de l’Orient : « Une des raisons de la fascination qu’exerce sur moi le Japon tient justement au fait qu’on y sert une culture littéraire, artistique, technique, hautement développée en prise directe sur un passé archaïque, où l’ethnologue retrouve un terrain familier » p.128.

« La pensée de Freud a joué un rôle capital dans ma formation intellectuelle ; au même titre que celle de Marx. Elle m’apprenait que les phénomènes en apparences les plus illogiques pouvaient être justiciables d’une analyse rationnelle. Vis-à-vis des idéologies (phénomènes collectifs au lieu d’individuels, mais aussi d’essence irrationnelle), la démarche de Marx me paraissait comparable : en-deçà des apparences, atteindre un fondement cohérent d’un point de vue logique » p.151. La logique, cartésienne, anti boche pour cet homme né avec la guerre de 14, ce qui l’a fait ignorer Nietzsche bien qu’il cherchât lui aussi à démonter les apparences de la Morale et de la Religion. Et qui affirmait que toute logique, toute raison, est fondée sur quelque-chose de plus profond : une volonté. Quelle est donc « la volonté » de Lévi-Strauss, sinon ce rationalisme positiviste français du siècle dernier ?

Technicien encore, il l’est lorsqu’il manifeste son « respect de l’histoire, le goût que j’éprouve pour elle », qui provient « du sentiment qu’elle me donne qu’aucune construction de l’esprit ne peut remplacer la façon imprévisible dont les choses se sont réellement passées. L’événement dans sa contingence m’apparaît comme une donnée irréductible » p.175. Après – mais seulement après – on peut tenter de comprendre, d’expliquer. Lévi-Strauss reste un empiriste logique. Ce qui fait sa sagesse : « J’estime que mon autorité intellectuelle (…) repose sur la somme de travail, sur les scrupules de rigueur et d’exactitude, qui font que, dans des domaines limités, j’ai peut-être acquis le droit qu’on m’écoute » p.219. Intellectuel, mais pas génie : « Un Victor Hugo pouvait se croire capable de juger de tous les problèmes de son temps. Je ne crois plus cela possible » p.219… même si Sartre l’a tenté en grand (et Bourdieu, le dernier, en petit).

D’où son agacement indulgent envers les poncifs de l’époque : mai 68, Foucault, Lacan, Sartre et Aron, le Racisme (avec un grand R). « Un étalage périodique de bons sentiments » en ce dernier domaine, ne sauraient suffire. Il faut réfléchir à ce qui est et à ce que l’on veut. Rien n’est en noir et blanc, pas plus le racisme qu’autre chose. Justement, « c’est la différence des cultures qui rend leur rencontre féconde. Il est souhaitable que les cultures se maintiennent diverses. » Mais « il faut consentir à en payer le prix : à savoir que des cultures attachées chacune à un style de vie, à un système de valeurs, veillent sur leurs particularismes ; et que cette disposition est saine » p.207. A lire, à relire et à méditer pour tous les intellos bobos hors sol dont la niaiserie croit que tout le monde il est beau et gentil et que le Grand métissage est la voie rectale de demain.

Lévi-Strauss montre cette tempérance de longue vue et de vieille sagesse : « Qu’avais-je proposé ? De fonder les droits de l’homme non pas, comme on le fait depuis l’Indépendance américaine et la Révolution française, sur le caractère unique et privilégié d’une espèce vivante, mais au contraire d’y voir un cas particulier de droits reconnus à toutes les espèces. En allant dans cette direction, disais-je, on se mettait en situation d’obtenir un plus large consensus que ne le peut une conception plus restreinte des droits de l’homme, puisqu’on rejoindrait dans le temps la philosophie stoïcienne ; et dans l’espace celle de l’Extrême-Orient. On se trouverait même de plain-pied avec l’attitude pratique que les peuples dits primitifs, ceux qu’étudient les ethnologues, ont vis-à-vis de la nature » p.227. C’est habile, c’est grand – comprendra-t-on ?

Les pages indiquées sont celles de l’édition originale 1988.

Claude Lévi-Strauss, De près et de loin – entretiens avec Didier Eribon, 1988, Odile Jacob 2001, 269 pages, €8.90 e-book format Kindle €15.99

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Jules Verne, Michel Strogoff

Le fil du récit aventureux est un itinéraire, motivé par un ordre du tsar à l’un de ses officiers courriers. Il doit transmettre la volonté du souverain à son frère le grand-duc parce que les fils du télégraphe sont coupés par une invasion tartare. Michel Strogoff, malgré les dangers de la mission qui s’étalera sur plus de 5000 kilomètres, n’hésite pas.

Plus célèbre, aussi rapide que le Tour du monde en 80 jours car motivé non par un pari gratuit mais par la trahison de l’ex-colonel dégradé Ogareff aidé de la Bohémienne Sangarre et sa troupe de jeunes danseuses espionnes, le roman met en face le patriotisme russe orthodoxe et les minorités musulmanes qui pillent pour leur indépendance. Même si Tourgueniev a jugé que l’invasion de la Sibérie par le khan de Boukhara était invraisemblable à cette date.

C’est une histoire simple, comme aurait dit Flaubert, les deux héros naissant du choc entre le bien et le mal. Michel Strogoff est un mâle monolithique, homme de fer élevé en Sibérie et ayant tué son premier ours à 12 ans. Il a un sens du devoir absolu. Son pendant féminin est Nadia, paraissant 16 ans, rencontrée par hasard alors que les frontières se ferment. Elle est d’une énergie sans limite pour ceux qu’elle aime : son père et son « frère » Michel. Mais elle reste peu sensuelle, la bienséance du temps commandant de ne pas exciter les adolescents et la morale bourgeoise que tout se termine par un mariage. Les parents respectifs, Marfa Strogoff et Wassili Fédor, font l’objet de piété car ils donnent l’exemple d’une droiture et d’un stoïcisme peu commun.

Le prétexte du roman est la Russie, ce pays immense et mystérieux, au régime autoritaire, patriarcal, du czar Alexandre II appelé le Père. Jules Verne écrit czar et non tsar, à l’anglaise mais aussi pour rappeler que le mot vient de césar. L’itinéraire de Moscou à Irkoutsk qu’il choisit est ponctué d’embûches et d’obstacles naturels et humains, décrit d’après le livre de Madame de Bourboulon et la relation de voyage de Russell-Killough parus tous deux douze ans avant, en 1864. Le courrier du tsar empruntera au gré des opportunités le bateau à vapeur, la tarentass, le cheval, le radeau, la marche à pied ; il sera fait prisonnier, s’échappera, manquera d’être tué, noyé ou grillé… Le romancier n’hésite pas à agiter les mythes qui courent sur la Russie, tels le knout (ce fouet à lanières de cuir terminées par des crochets de fer), la tarantass (voiture bâchée rapide tirée par un cheval), le koumys (lait de jument fermenté d’Asie centrale), les oukases et la déportation politique en Sibérie des intellectuels ayant mis en doute l’absolutisme.

L’obéissance aveugle au tsar se verra punie par l’aveuglement au sabre chauffé à blanc, supplice tartare déclenché par une page du Coran ouverte au hasard : vassalité vertueuse chrétienne contre soumission barbare de l’islam. Michel Strogoff prouvera par là même qu’il n’est pas que de fer et qu’un cœur humain bat en sa vaste poitrine. Car ce n’est rien dévoiler du mystère de dire que l’homme Michel (l’un des sept archanges, appelé « Qui est comme Dieu », messager et chef des milices du Bien) n’est pas un robot (mot russe qui signifie travail) mais un être intelligent et sentant. Cette part humaine va non seulement le sauver mais lui faire réussir sa mission fort compromise ! Michel terrassera le diable en la personne du traître Ogareff, adjoint des milices musulmanes du mal, il sera promu par son Père le tsar, reconnu comme un pilier de la défense de son régime. Jules Verne avait appelé son fils Michel et son bateau le Saint-Michel, c’est dire si ce prénom lui tenait symboliquement à cœur.

C’est donc ce héros sans peur et sans reproche, flanqué de l’implacable et douce Antigone qu’il a cueillie en voyage, dans un décor de vastes plaines et de montagnes terrifiantes où règnent les ours et les orages, les marais infestés de diptères et les fleuves aux flots tumultueux chargés de glaçons, qui séduit les jeunes garçons (et peut-être aujourd’hui les très jeunes filles). Avec la fantaisie du duo Dupont que sont les journalistes Alcide Jolivet et Harry Blount, le courageux bon vivant et le flegmatique et obstiné.

Jules Verne, Michel Strogoff, 1876, Livre de poche 1974, 499 pages, €6.10

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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Patrice Gilly, Ciné-narration

L’auteur, thérapeute narratif dans la lignée de la Gestalt-thérapie, décrit son expérience des ateliers de ciné-narration. Il s’agit de voir un film en petit groupe de volontaires, puis d’en parler ensuite selon un schéma guidé par le thérapeute afin d’extérioriser le soi de chacun. L’idée fondamentale, plus qu’une cure psychanalytique légère, est de recréer du lien social, de faire communauté au prétexte d’un film.

Comme le cinéma est à la mode (tout le monde en parle et les stars sont adulées comme des dieux de l’Olympe) et comme voir un film est facile (il suffit de s’asseoir et de se laisser faire), cette façon de rassembler qui le désire pour aller plus loin et penser hors du consensus mou a de l’avenir. Je note cependant que les ateliers décrits semblent accueillir plus de retraités et d’âge mûr que d’adolescents ou de jeunes. Mais peut-être est-ce une particularité du lieu où ils ont lieu ?

Ce livre court et vivant est divisé à peu près en deux parts : les effets d’un film sur le spectateur du chapitre 1 au chapitre 6, la façon d’en parler du chapitre 7 au chapitre 11. La seconde part, plus concrète, entre dans le sujet en décrivant les réactions des uns et des unes (et des autres). « Ce livre entend décrire le processus et les ressorts de la ciné-narration. Le spectateur actif de films que je suis a pris le pas sur le praticien des thérapies narratives » p.12. Celles-ci sont décrites dans un précédent ouvrage, Le cinéma, une douce thérapie.

Regarder un film ensemble est dire et rebondir, découvrir de nouvelles significations à son histoire personnelle grâce à une histoire de remplacement. Selon Paul Ricoeur, cité p.58, « les récits garantissent la permanence de l’identité ; ils assurent une continuité au-delà des changements. Se raconter clarifie une séquence d’événements et assied une cohérence identitaire, issue de narrations subjectives ». Au-delà du jargon, les histoires de cinéma objectivent des situations réelles et elles entrent pour cela en résonance avec le vécu de chacun.

Le film fait surgir des fragments de soi par l’émotion. Les images, en effet, appellent par leur immédiateté-choc l’affectif plus que la raison… Quant aux sensations, elles se limitent au visuel et à l’auditif, faisant l’impasse sur tout le reste. Le cinéma est une reconstruction de réalité, pas une tranche de réel, et sûrement pas un « acte total » comme dit p.50 (nous ne sommes pas dans l’opéra antique). Ce pourquoi je reste un peu sceptique sur la « typologie des spectateurs » proposée par l’auteur (rationnel, émotionnel, crédule, savant, novice, aguerri, ravi). Car tous sont emportés par l’image ; celle-ci résonne plus ou moins en eux mais sollicite avant tout l’émotionnel – le rationnel ne peut venir qu’ensuite, avec le recul et avec l’éducation.

Mettre des mots après le film peut permettre d’analyser, de comprendre, voire de dominer ses émotions, de les replacer à leur juste place dans sa propre existence. Mais plus l’identification est forte avec un personnage ou avec une scène, moins c’est facile. L’échange verbal peut se faire en couple, en famille et en groupe. La dynamique de groupe en ateliers organisés aide peut-être mieux à accoucher de la vérité vécue en la replaçant dans un cadre plus neutre, plus général. Support d’autoanalyse, le film débloque les filtres inconscients sur une histoire qui dérange. La vie par procuration du cinéma aide à vivre la vie réelle.

« Voir un film ensemble, découvrir les récits personnels du film, reconstruire son histoire personnelle et reconsidérer sa façon d’être au monde, telle est l’ambition raisonnable des ateliers Cinémouvance. La méthode fait ses preuves » p.74. Pourquoi ne pas essayer ?

Patrice Gilly, Ciné-narration – Du récit de film à la conscience de soi, 2017, éditions Chronique sociale (Lyon), 116 pages, €12.90

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Raymond Devos en BD

Les textes humoristiques de Raymond Devos sont adaptés en bande dessinée par 18 auteurs : Fred Bernard, Christophe Besse, François Boucq, Claire Bouillac, Camille Burger, Bouzard, Florence Cestac, Al Coutelis, Laëticia Coryn, Steven Dupré, Kokor, Etienne Lécroart, Moebius, Jean-Philippe Peyraud, Pixel Vengeur, Jeff Pourquié, Stedo, et Terreur graphique.

Les planches ne sont pas toujours égales et le lecteur aura ses préférences. Pixel vengeur est, à mon avis, le point faible de l’album. Mais chacun retrouvera la verve de Raymond Devos, son goût des mots et du jeu de mot, ses jeux de scène devant le public. L’humoriste, qui ne cherche pas à faire rire le populo, remet en question des idées reçues via les expressions toutes faites et les proverbes qu’on répète sans y penser.

Y penser, justement, est la meilleure façon de renouveler ce que l’on dit des choses, donc la façon dont on les voit. Ainsi « la dernière heure est arrivée » n’a pas la durée d’une heure mais d’une fin qui n’en finit pas. Et quand « la mer est démontée », le décor n’est pas visible, surtout quand les autorités font « le pont », celui que l’on ne peut emprunter. De même que « le bout du tunnel », tant à la mode sous Raymond Barre, par quel bout faut-il en sortir ?

Le dompteur Jekyll et son lion Hyde réservent quelques surprises de dernière minute, surtout lorsque les acteurs quittent la scène et se changent… en quoi ?

Un souvenir illustré d’un grand homme du sketch, nettement plus subtil et moins lourd que nombre des ironistes d’aujourd’hui et qui – l’un des rares – passera le temps tout en parlant de choses qui fâchent (les Juifs, les impôts, le chien et son souchien de maître…). Quand l’intelligence s’emmêle, c’est un bonheur de l’esprit.

BD Raymond Devos, édition Jungle Plon, 2017, 96 pages, €15.95

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Mary Higgins Clark, Un jour tu verras…

L’époque d’avant Internet et le portable exigeait le fil, le courrier et les rencontres. D’où la lenteur de toute enquête et les possibilités infinies de dissimuler et de disparaître. Ce n’était qu’il y a une génération… Dans cette intrigue tortueuse, l’auteur multiplie les personnages et découpe les scènes en les précipitant sur la fin, de manière à accélérer le suspense. Cela peut surprendre aujourd’hui, où les lecteurs sont peu lettrés, ne comprennent que le temps du présent et doivent suivre pas à pas chaque protagoniste pour arriver à comprendre la logique de l’intrigue.

Mais un bon roman policier ne se lit pas par trois pages ; il demande, comme un bon cognac, à être dégusté longuement, avec du temps. C’est alors qu’il prend toute sa richesse.

Comme toujours, Mary Higgins Clark évoque la bonne bourgeoisie libérale des Etats-Unis. Chacun est beau, riche et s’est fait lui-même, bien qu’ayant eu une enfance pas toujours heureuse. Cette fois, c’est Meghan, fille unique de son père chéri descendant d’Irlandais, qui aperçoit sur la civière d’un hôpital son double parfait amené en urgence. En bonne journaliste, elle enquête… Et le fil qu’elle tire s’emmêle avec celui de sa propre famille dont son papa, disparu lors d’un dramatique accident de verglas sur un pont quelques mois auparavant ; il dirigeait une importante agence de recrutement dans le domaine médical.

La mode est à la procréation assistée. Des mères ne pouvant avoir d’enfant pour diverses raisons (dont les substances illicites années 60, les psys et la pilule prise à haute dose) se font implanter un embryon malgré le faible taux de réussite. Cela coûte fort cher mais il est possible de voir naître de vrais jumeaux à quelques années d’intervalle, par congélation des embryons et implantation ultérieure.

Meghan est justement chargée d’un reportage télévisé sur le sujet. Mais tout dérape : la doctoresse en charge des embryons d’une clinique démissionne brusquement ; dès le lendemain, on s’aperçoit que ses références médicales sont fausses ; pire, elle est assassinée ! Que veut-on masquer ? Qui a fait le coup ? Pourquoi la lettre du cabinet de recrutement est-elle signée du père de Meghan, en voyage ce jour-là ? Pourquoi le clone de Meghan a-t-elle péri d’un coup de couteau ?

Ce sont autant de mystères qui s’épaississent et ne se débrouillent qu’à la fin, après nous avoir entraîné dans des supputations palpitantes. Journaliste, embryologiste, reporter sur le terrain, patronne d’auberge, ce sont autant de métiers qui sont mis en scène, de même qu’un enfant abandonné par sa mère, un papa laissé en plan avec son fils bébé, un obsédé sexuel vivant avec sa maman allergique à la poussière, une double vie, une mère courage… Nous sommes dans les profondeurs de l’Amérique ordinaire, avec des gens rendus vivants par le portrait qu’en fait l’auteur. Un jeune Kyle de sept ans aux cheveux blonds ébouriffés reste à la mémoire, tout comme une jeune femme de 28 ans en pleine possession de son charme et de sa volonté.

Comprenez que je ne puisse vous en dire plus, sinon que ce roman est un compagnon de voyage qui vous dépaysera pour quelques heures avec bonheur.

Mary Higgins Clark, Un jour tu verras… (I’ll be seing you), 1993, Albin Michel 2011, 388 pages, €7.30 e-book format Kindle €7.49

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Mary Renault, Le masque d’Apollon

Ce roman me comble, comme d’ailleurs les autres romans de Mary Renault. J’y retrouve pour quelques heures cette Grèce de l’antiquité in vivo qui est pour moi un pays familier. Je m’y sens bien, en accord, comme si cette terre du IVe siècle avant notre ère avait réussi ce délicat équilibre de la connaissance, de la politique et de l’amour. Terre superbe de Grèce : ta lumière, tes fruits, ton vin, ta poussière, tes îles et la mer alentour, font que tu es à la mesure de l’humain. Et tes rocs, le mont Olympe enneigé, tes gorges profondes, tes grottes sombres sur la mer, te rendent mystérieuse, tellurique, à la mesure des dieux et des puissances non-humaines.

Au travers des aventures d’un acteur de théâtre, élevé depuis tout jeune sur la scène, Mary Renault évoque ces hommes épris de philosophie autour de Platon, en proie à la politique autour du tyran Denys ou de Dion le noble, aimant par-dessus tout les jeux et le théâtre. Ah, ce théâtre ! Toute la puissance de la parole est révérée en ce lieu, cette parole qui a donné aux Grecs l’avidité de connaissance et la notion du juste gouvernement, cette parole qui régénère la vertu sur la scène par l’incarnation des mythes sacrés. Les acteurs, derrière leurs masques, ne sont que les porte-paroles des ancêtres, des héros ou des dieux. A la fois représentation et cérémonie, le théâtre en Grèce est l’art miroir en lequel, comme chacun, la cité se mire et ravive ses valeurs. Achille et Patrocle sont remis en scène, Médée, Hector, Troilus – mais aussi Dionysos, Athéna, Apollon. Sont célébrées la valeur, l’amitié, la passion, mais aussi le courage, le dérèglement, le destin, l’aveuglement.

En ce monde, les dieux sont vivants, présents dans le mystère de toute chose. Ils parlent aux hommes inquiets ou tourmentés. Mary Renault fait bien sentir ce plain-pied avec les dieux lors d’un doute ou d’une intense émotion. Ce vieux masque d’une beauté hiératique est l’image d’Apollon ; en le regardant, Nikerato lui parle. Au fond de lui, il est à l’écoute du dieu – il sent, il croit, il sait. Et dans Syracuse livrée au pillage, le tonnerre, la voix caverneuse et le tremblement de terre, mimés par la machinerie du théâtre, sont aussi la voix courroucée de Dionysos. L’amour fiévreux après la terreur est un hommage à ce dieu. Apollon lumière est la raison ambigüe, la sérénité de l’aube, les traits purs et le teint doré des adolescents mâles, cette satisfaction de la parole logique, virile, et du raisonnement clair. Dionysos est joyeux et terrible, il est passion qui emporte, dans le vin comme dans le sexe, il vient des profondeurs de la nuit, rappel de la sauvagerie de la montagne et des bêtes, il s’exprime dans la sensualité charnelle des amants. Ces dieux-là étaient vivants et proches de l’homme, au IVe siècle avant.

Platon et les idéalistes ont choisi Apollon, sûrs du Bien suprême, pourfendeurs de l’ignorance et du superficiel. La morale est de suivre son cœur et sa raison qui domptent les instincts, tous deux détenteurs d’une parcelle enfouie du Bien absolu. Le péché n’existe pas, l’erreur vient de l’inconstance et de l’ignorance. Que chacun écoute en soi parler la Vérité, que les philosophes, plus avancés dans la connaissance de soi, aident ceux qui cherchent à en accoucher. Les anciens masques d’Apollon frappent les enfants car ils sont chargés de la sagesse et de la plénitude de l’être adulte.

Mais la foule et le peuple restent ignares et incultes comme les enfants. Envers eux, il faut user de politique, manipuler les passions et frapper par des exemples concrets pour gouverner. Le sage ne saurait être reconnu qu’auprès d’un peuple de dieux. Une longue éducation est nécessaire à la cité pour que la raison s’installe dans son gouvernement, avec le débat selon les règles. Des années de tyrannie ne peuvent être abolies en un jour. Qui se laisse guider par ses passions, le tyran comme le peuple, la raison ne peut le mouvoir. Dion le découvre, lui qui était trop platonicien. La philosophie échoue en Denys le jeune, échoue à Syracuse, où Héraclide entraîne les factieux, échoue en son fils même, malléable et débauché.

Nikératos l’acteur, soucieux de raison et d’équilibre, mais servant les passions et le mystère du théâtre, découvre en fin de carrière cet enfant fulgurant que fut Alexandre de Macédoine. Il eut la beauté du soleil, la sensualité d’une prairie au printemps. Il fut un descendant spirituel de Platon, bien qu’éduqué par Aristote, porté par le rêve et la foi en son destin. Alexandre reste peut-être le modèle inégalé de l’Occident, ce chant du signe de la Grèce antique, cet équilibre surhumain entre Apollon et Dionysos que le vieux philosophe allemand martèlera au siècle industriel. Il fut harmonie parfaite entre goût du Bien et respect des Mystères, vertu des dieux et foi des hommes.

Mary Renault, Le masque d’Apollon, 1966, éditions Jean(Cyrille Godefroy 1985, occasion €2.86

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Propos d’Alain et culture républicaine

La lecture des Propos d’Alain nous ramène aux racines de notre culture scolaire. La IIIe République, sous laquelle écrivit Emile Chartier dit Alain, triomphait dans nos programmes et nous inculquait sa vision du monde dès l’école primaire.

Ces premières années à l’école nous marquent plus que nous ne voudrions le croire. La morale s’y apprend au contact des maîtres et des maîtresses comme auprès des condisciples, le cœur connait ses premières joies et ses premières peines, et la raison fourbit ses premières armes. Difficile de se défaire de ce qui est acquis là, entre 6 et 10 ans.

Le principe de cette culture républicaine est la raison. L’esprit est considéré comme un outil pour mesurer le monde et réfréner ses passions et instincts. Le bon sens se doit d’être le mieux partagé. Sur un socle d’idées établies par les savants précédents et les grands exemples proposés à notre admiration, notre être sage doit examiner avec tranquillité les événements qui surgissent au présent.

La discipline physique de l’école, surtout dure aux garçons, consiste à ne pas bouger, à rester assis et à se taire. Elle a son pendant dans le modèle intellectuel proposé : considérer les choses avec détachement, prendre du recul, interposer un écran entre sa raison et ses passions, et une barrière d’avec ses instincts. Il nous faut prendre ce qui vient comme un problème, prétexte à une leçon de chose.

L’attitude du philosophe Alain est celle de l’homme mûr, revenu des passions et ayant des instincts émoussés. Il se veut l’idéal retrouvé de l’antiquité romaine. Le sage, avant de le devenir, a connu les instincts impérieux de l’enfance concernant la peur et l’abandon, puis la fureur adolescente et ses exigences d’absolu. Il ne les ignore pas mais les considère avec les pincettes morales de l’objectivité à prétentions scientifiques et le bon sens valorisé comme la vertu du plus grand nombre. Il n’est pas encore fatigué du monde et de la vie, il se tient donc éloigné du nihilisme désabusé comme du laisser-faire indulgent. Il veut la règle.

Moins révolutionnaire mais pas encore conservateur, ainsi se veut le radical Alain. Plus enfant, ni encore adolescent, pas encore vieillard, mais dans sa maturité adulte. Démocrate, mais radical ; anarchiste, mais critique parce que nulle chose n’est parfaite, même l’Etat. Républicain vertueux, s’il en est, parce que toute création n’est rien sans ordre ni principe.

Ses Propos, un peu surannés mais agréables à lire, sont le terreau de la vision du monde de ma génération sortie du primaire avant 1968.

Alain, Propos, Gallimard Pléiade 1956, tome 1, 1345 pages, €62.00, tome 2, 1312 pages, €54.00

Alain, Propos sur le bonheur, Folio 1985, 217 pages, €8.20 e-book format Kindle €7.99

Alain, Propos sur les pouvoirs – éléments d’éthique politique, Folio 1985, 384 pages, €10.40

Alain, Propos sur la nature, Folio, 272 pages, e-book format Kindle €7.99

Alain, Propos sur l’éducation suivi de Pédagogie enfantine, PUF Quadrige 1998, 392 pages, €8.88

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Tarjei Vesaas, Les oiseaux

J’ai lu le texte d’un trait, sans presque le quitter des yeux, tant j’aime sa forme et sa brutalité. Nous n’avions pas, en France, l’habitude d’écouter un paysan norvégien raconter des histoires. Pourtant, ce fils du Télémark sait en dire. Son personnage, Mattis, est un ahuri, vivant seul avec sa sœur, qui est aussi une mère pour lui. Tente-t-il de travailler ? Ses pensées embrouillent bientôt ses mains. Tente-t-il de parler ? Il ne sait comment exprimer ce qu’il sent, les mots trébuchent dans sa bouche, il a peur de blesser. Les autres sont des futés, pas lui. Parce que c’est comme ça. Il en souffre – comment faire autrement ? Il pense aux filles, il rêve de les impressionner. Un jour, sur le lac, il en rencontre deux et, à sa grande joie, il est vu des habitants du village en train de ramer avec elles – de bien ramer, naturellement, comme un homme.

Brûlant d’être aimé, comme tout être, Mattis ne sait pas analyser ses sentiments. Il vit au premier degré, en brute qui reçoit tout de l’instant présent. Le passage d’une bécasse dans le ciel lui est signe : son chemin est régulier, il passe juste au-dessus de la maison – n’est-ce pas extraordinaire ? Ce ne peut être un hasard, Mattis est élu. Par les traces de ses pattes et de son bec dans le sol, la bécasse lui dit son amitié. Il fait de même. Elle revient et répond. Chapitre éblouissant de simplicité et de non-dit.

L’histoire, belle comme un conte, émeut. Oui, la nature est généreuse et on l’aime parce qu’elle est notre mère. Tout est signe à qui sait voir. Pour qui fusionne avec la nature, en elle comme en une femme, le ciel, l’eau, la forêt, les oiseaux, sont des amis qui parlent. Ce miracle panthéiste qui ne finit jamais est à la portée de tous, même des plus simples. Surtout eux, peut-être.

D’instinct, les plus « bêtes » le savent, eux qui sont proches des bêtes. C’est ce qui fait la puissance de ce roman. L’ahuri est poussé, malgré lui, à entrer dans ce jeu de la nature. Il est aimé ; sa propre fin, il la choisit par amour : l’eau décidera pour lui, et le vent qui se met à souffler, et le bois en matériau qui le porte. Ce renoncement à maîtriser et posséder a quelque chose de bouddhiste – ou d’écologique conservateur. Il est une acceptation fondamentale du rythme vital et de l’environnement naturel ; il est un « oui » à ce qui est de nature. Tout ce qui advient est « bien » et tout ce qui s’offre est « beau ». La révolte est une haine, tout comme la domination, alors qu’il est si doux d’aimer…

Les oiseaux sont une superbe fable.

Tarjei Vesaas, Les oiseaux, 1957, éditions Plein chant 2000, traduction Régis Boyer, 266 pages, €34.00

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Jean Raspail, Qui se souvient des hommes

Après Le camp des saints, Le jeu du roi Moi Antoine de Tounens, Jean Raspail poursuit au début des années 1980, livre après livre, son chapelet de désespérance. Dans Qui se souvient des hommes, il s’est attaqué au cœur du mythe qui le hantait depuis plusieurs livres : l’épopée des confins d’Amérique où l’un des peuples restés les plus primitifs meurt lentement au milieu de ces rocs inhospitaliers battus par l’océan.

Le thème est original : qui s’intéressait encore aux Fuégiens ? Le livre est enlevé, le présent venant s’intercaler en courts chapitres entre les diverses époques du passé. Le style est alerte et captive, Raspail sait raconter des histoires.

Mais ce qui me gêne est ce ton désabusé, l’atmosphère morbide dans laquelle l’auteur se complaît, livre après livre, ici chapitre après chapitre. No future. D’après lui, le peuple blanc est porteur de mort : les marins apportent la vérole, les guerriers le pillage, les marchands l’exploitation, les prêtres le déracinement. Le symbole du Blanc n’est-il pas un cadavre torturé cloué sur une croix ? Il l’emporte avec lui partout où il va et le plante sur les terres qu’il veut s’approprier. Au nom de Dieu, nom de Dieu ! Ces Indiens nus du bout du monde l’appellent d’ailleurs « le mort-mort » et Jean Raspail le rapporte avec délectation.

Que la foule soit de facto imbécile, que la bourgeoisie du 19ème ait été suffisante et mesquine, que les marins se soient montrés grossiers et violeurs, que les Chrétiens soient des prédateurs déguisés en agneaux – nous l’accordons à l’auteur volontiers. Mais ils ont la volonté de vivre ; leur puissance n’en est que la manifestation. Peut-on en dire autant des Indiens de la Terre de feu ? En pessimiste réaliste, l’auteur n’en fait heureusement pas de « bons sauvages » : ils les décrits comme laids, lents, stupides, puants, de vraies brutes. Avec de moins en moins la volonté de survivre.

Où donc ce pessimisme radical sur la nature humaine peut-il mener ? Vers quelle impasse philosophique ou littéraire ? A prendre ce qu’il dit à la lettre, Raspail devrait bientôt se supprimer (aux dernières nouvelles, bien que né en 1925, il est toujours vivant) – qu’est-ce donc qui le rattache encore à la vie ? D’ailleurs, après avoir décrit le sort du peuple le plus déshérité dans le coin le plus sauvage, subissant le climat le plus rude de la terre – comment pourrait-il aller encore plus loin ? Voici trois romans qu’il nous en parle, peut-il se renouveler ?

Peindre la noirceur et l’angoisse n’est utile que comme homéopathie : soigner le mal par le mal. Décrire plus malheureux que soi, la quintessence de tous les malheurs, doit offrir ce coup de talon qui fait rebondir vers la surface. Sans rayon de lumière, l’auteur n’est que morbide. Chez le pourtant catholique Raspail, cherchons espoir désespérément !

Qui se souvient des hommes a reçu le Prix Chateaubriand (1986), le prix Charles Oulmont 1987 et le prix du Livre Inter (1987). C’est dire s’il se lit aisément, n’était sa noirceur.

Jean Raspail, Qui se souvient des hommes, 1986, Robert Laffont, 285 pages, €8.00

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Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours

Histoire d’un pari, fou et réaliste comme tous les paris, qui fait effectuer le tour du monde au siècle industriel à un riche excentrique évidemment britannique. Quittant l’Europe, passant par le canal de Suez, traversant jusqu’en Inde, puis vers la Chine et le Japon, embarquant pour les Etats-Unis où prendre le train transpacifique, enfin passer l’Atlantique pour revenir à Londres via Liverpool. Ce gros succès de librairie en son temps n’est pas, pour moi, le meilleur de Jules Verne car il laisse peu de place à l’imagination. Mais j’admire son mécanisme horloger et ses personnages de caricature.

Phileas Fogg, Anglais et probablement ancien marin, ayant de la fortune sans qu’on sache (volontairement) d’où elle provient, mène une existence réglée comme un automate. Il est l’incarnation du capitalisme industriel rythmé par la pendule, aussi froid et impersonnel que l’efficacité le requiert. Mais l’aspect oublié du système est le pari. Chacun croit savoir que « le » capitalisme ne concerne que l’économie et le souci d’efficience maximale – or la dimension du jeu est cruciale pour faire tenir le mouvement. La simple administration des choses – comptable, automatique, équilibrée – n’est pas du capitalisme mais une sorte de Plan à la soviétique qui finit par s’user et gripper. L’expansion, le progrès, le renouvellement perpétuel par la quête du toujours autre est l’autre face – aventureuse, risquée, concurrentielle – du capitalisme. Phileas Fogg, au prénom de géographe d’Athènes au Ve siècle avant et au nom de brouillard londonien en est le symbole. Bien qu’immobile dans ses habitudes de vie dans la cité, il joue au whist à son club et n’hésite pas à sauter sur l’occasion d’un pari : faire le tour du monde en 80 jours.

Pari raisonné qui tient en même temps la folie du jeu et la logique de la raison, il est le ressort même du capitalisme. Car le décollage des transports en cette seconde moitié du XIXe siècle dans le monde, organisé par l’empire anglais pour une grande part, permet de tenter l’aventure. Il ne s’agit pas de record mais de jeu, pas de battre les autres mais de prouver que c’est faisable. Malgré la programmation des horaires des chemins de fer et des paquebots, les aléas sont toujours possibles – et ils seront nombreux. Malgré cela, la volonté compte, et l’habileté à rattraper le temps perdu est un aiguillon excitant du pari. Car il s’agit de courber l’espace dans le temps, pour anticiper Einstein.

Pour cela, la formidable énergie de la vapeur canalise les forces naturelles du charbon et du bois, tandis que la voile vient en complément, tout comme la force animale de l’éléphant en Inde. Le pari est un signe d’optimisme sur le savoir, sur la technique, sur l’ingéniosité des voyageurs. Son expression même est la bourse, c’est-à-dire le jeu risqué et raisonné sur l’avenir que l’on appelle spéculation. Le mot vient de speculum, le miroir, ce qui veut dire que l’on plonge en soi pour supputer des chances de gagner et de perdre. Pour l’automate, l’imprévu n’existe pas ; pour l’intelligence, l’automatisme ne suffit pas. De là cette lutte très humaine avec les forces de la nature que sont les tempêtes, la neige, le vent contraire, mais aussi les brahmanes fanatiques, les coutumes barbares, l’attaque des Sioux, les volontés contraires – et le soupçon de culpabilité pour un vol à la Banque d’Angleterre qui suivra Phileas Fogg jusqu’au dernier moment. En ce sens, le détective Fix est une idée fixe ; il veut mettre immobile le voyageur, en prison le joueur, arrêter pour vol son envol. Il est le saboteur d’Icare.

Un autre perturbateur est le valet Passepartout, Français donc courageux et généreux selon la typologie du temps, mais aussi léger et trop bavard. C’est Passepartout, ce trublion, qui va retarder sans cesse son maître : entrant dans une pagode avec ses chaussures, incitant à sauver l’épouse du rajah mort promise au bûcher, se laissant enivrer par Fix dans un bouge de Hong Kong, ne révélant rien de l’identité de l’inspecteur de police. Il se rattrapera parce qu’il est débrouillard, passe-partout, l’antithèse de son maître brouillard, Fogg. Cette dualité donne son mouvement à l’aventure car où serait le sel du hasard si tout était programmé ? Jusqu’au dernier instant, jusqu’à la dernière minute même au Reform Club, le lecteur ne saura pas si le pari est gagné. Un « coup de théâtre » assurera la bonne fin, mais il n’est qu’un automatisme des astres, une autre force naturelle avec laquelle compter.

Avancer, vivre, signifie lutter contre les forces d’entropie qui sont la mort des organismes. Le voyage exige des combustions : celle du charbon pour les machines jusqu’au bois des ponts et des intérieurs sur le dernier bateau qui a épuisé son charbon, celle du sucre pour l’éléphant, celle des bank-notes pour venir à bout des mauvaises volontés ou des défaillances techniques, celle de l’énergie individuelle pour supporter les hauts et les bas de la situation. Jouer est donc à la fois une innocence comme celle de l’enfant qui s’essaie, un agencement rationnel des choses et des moyens pour parvenir à son but, enfin une occasion de gagner ou de perdre qui maintient la volonté en haleine. Pour Phileas Fogg, le jeu s’arrête après la révolution. Le tour du monde étant fait, ne reste à explorer, à faire le pari et à gagner que cet autre monde qu’est l’amour. La belle Aouda sauvée des flammes indiennes sera cette compagne d’une nouvelle aventure.

Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours, 1873, Livre de poche jeunesse 2014, 256 pages, €5.50 e-book format Kindle €0.99 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Michel Strogoff et autres romans (Le tour du monde en 80 jours, Les tribulations d’un Chinois en Chine, Le château des Carpathes), Gallimard Pléiade 2017 édition Jean-Luc Steinmetz, 1249 pages, €59.00 

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Lupano et Cauuet, Les vieux fourneaux 1

Une bande dessinée originale, plusieurs fois primée avec raison et qui met en scène des vieux – ceux de la génération 68 qui ont voulu soit refaire le monde, soit le conquérir. D’où ce cri du cœur des auteurs : « Vous êtes la pire génération de l’humanité ! ».

Ce n’est pas faux. Aussi bien les « révolutionnaires » qui se saoulaient de paroles (de la génération Mao) et que les affairistes qui se remplissaient les poches (de la génération Tapie-Mitterrand) ont façonné le monde actuel. « Vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! » Au nom du Progrès, marxisme et capitalisme confondus.

Trois vieillards de plus de 75 ans se réunissent à la mort de l’épouse de l’un d’entre eux, Lucette, restée « au pays » pour travailler dans l’usine de médicaments de la multinationale Garan-Servier. Le premier a été foutu dehors pour avoir cassé volontairement une machine lorsqu’il avait 20 ans, le second a travaillé plus que quarante ans comme manutentionnaire et syndicaliste dans l’usine, sa femme Lucette à la comptabilité. La réunion a lieu pour la crémation de Lucette.

Elle avait plaqué l’usine pour monter un théâtre de marionnettes itinérant dans une vieille camionnette Peugeot rouge et sa petite-fille, qui lui ressemble, a tout plaqué dans la communication à Paris pour venir se mettre au vert, un polichinelle de père inconnu dans le tiroir. Mais le notaire, fils de l’ancien, a une lettre destinée au veuf. Lucette lui avoue une liaison avec le Garan-Servier, patron de l’usine, quarante ans auparavant. Elle a eu le choix de tout quitter pour épouser la fortune, ou rester fidèle à son amour de jeunesse. Le choix fut vite fait – au rebours du narcissisme égoïste de la génération d’aujourd’hui.

Car les vioques ont quand même des leçons à donner aux petits jeunes. Les auteurs font cela avec humour, mêlant passé et présent, rêves éternels et bouleversements du monde. Les trois vieux se souviennent qu’ils jouaient aux pirates enfants, dans un grand arbre détruit par la construction de l’usine. Ils poursuivent leur piraterie dans l’existence, l’un trublion syndicaliste durant la vie active, l’autre faiseur d’événement à la retraite pour « Ni yeux ni maître ».

Mais le sang du vieux veuf ne fait qu’un tour : il empoigne son fusil, saute dans sa 206 et file vers l’Italie, où l’ancêtre Garan-Servier coule dans une villa son Alzheimer à éclipse. Il veut se venger. Les deux autres et la petite-fille, enceinte jusqu’aux yeux, sautent dans la camionnette rouge pour ramener pépé à la raison avant qu’il passe le reste de sa vie en tôle. Je ne vous raconte pas le reste.

Sauf que c’est prenant, humain, et avec l’ironie nécessaire. Comme il s’agit du premier tome d’une série, le lecteur qui parvient à la fin de ce volume se doutera de la suite. Elle ouvre tant de perspectives…

C’est bien dessiné, bien raconté, les voitures font Vrrroooââârrrr ! et IiiiiiIIIIIiiii ! comme dans Gaston Lagaffe, la pompe à essence Tululuuut ! comme en vrai, et la conversation fait des bulles comme il se doit. J’aime toujours regarder les détails des scènes panoramique, les gens sont caricaturés à loisir et c’est le luxe de la bande dessinée de flâner ainsi dans une case en attendant la suivante sans s’y précipiter.

Un vrai bon album pour toutes les générations, qu’on se le dise !

Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessins et couleurs), Les vieux fourneaux – 1 Ceux qui restent, Dargaud Belelux 2015, 56 pages, €11.99

4 tomes sont parus : le 2, le 3, le 4

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Pierre Ménat, Attendre encore

Un premier roman agréable et cultivé, bien écrit et édité superbement dans une typographie lisible. La couverture, au grain mat, est sensuelle au toucher, ce qui ajoute au plaisir de lecture.

L’histoire se passe dans le milieu diplomatique que connait bien l’auteur. Elle mêle une intrigue politico-mafieuse aux souvenirs de stages de l’ENA pour parvenir à la Carrière, et divague parfois dans la philosophie à la manière de Voltaire. Le style s’en ressent, ces quelques pages grimpant au jargon sans que cela fasse avancer l’intrigue. Ce sont les défauts d’un premier roman. J’ai noté une contrevérité p.283 à propos de la volonté de puissance de Nietzsche : l’auteur écrit « cette volonté crée des pulsions pouvant modifier le cours d’une vie ». Que non pas ! Cette « volonté » n’a rien de volontaire, elle est l’expression irrésistible de l’instinct vital… dont les pulsions sont la résultante au niveau instinctif, mais également les passions au niveau affectif et les idées ou même « la science » (la volonté de savoir) au niveau intellectuel. Ces digressions savantes, mal intégrée dans le récit, sont heureusement rares.

L’auteur coupe l’amour en quatre dans une typologie peu convaincante mais imagine une conscience après la mort fort réjouissante et originale. Sauf qu’il oublie la conquête du feu dans les étapes de l’humain, qu’il voit les peuples paléolithiques en « villages » (alors qu’ils nomadisaient sous tente ou sous grottes) et ignore la démographie comme fléau de notre monde contemporain : ce n’est pas mince, en une génération la population mondiale a doublé !

Pour le romanesque, un ambassadeur du Luxembourg en Roumanie se fait piéger par une journaliste d’investigation locale sur les ordres du chef des services secrets attachés au président, afin de compromettre l’ancien chef de la sécurité intérieure au temps du communisme reconverti dans les affaires lucratives (et un brin mafieuses). Tout le monde manipule tout le monde, ce qui est fort gai.

Le complot est bien monté, faisant appel aux dernières trouvailles de la finance – mais fondé sur cette indémodable technique de la pyramide de Ponzi dont Bernard Madoff usa avec profit. L’ambassadeur est doté d’une épouse intelligente et morale, ce qui fait que le piège échoue dans la déconfiture – non sans galipettes sexuelles de l’ordre de la pulsion que le lecteur a du mal à placer dans les cases des quatre types de l’amour.

Le temps se passe en attente, d’où le titre du livre, doté d’un « avant-propos » peu engageant qu’il aurait mieux valu mettre à la fin. Il ne fait que quelques pages que le lecteur peut sauter sans peine pour entrer dans le vif du sujet. Durant les attentes, comme chez le coiffeur, la conversation avec un autre ambassadeur devenu ami (mais qui ne dit rien de lui…) égrène les anecdotes et souvenirs d’une existence de haut-fonctionnaire diplomatique, énarque à titre étranger. La Guinée de Sékou Touré est un morceau d’anthologie, tout comme les démêlés avec « le ministre » du stagiaire de préfecture en l’absence de son patron. Les polissonneries avec le beau sexe ne manquent pas non plus avant mariage (et plusieurs fois après).

Une façon romanesque de dire que le monde diplomatique est tissé d’attente (durée) et d’attentes (espérances), plus que le reste peut-être, manière aussi de distiller des conseils aux impétrants à propos des usages, visites et tutoiement. Et surtout à cette attente particulière qu’est l’euphémisme, le relativisme et la prudence : ainsi, pourquoi appeler Carville le très reconnaissable Deauville, à propos duquel l’auteur n’écrit rien de compromettant ? Comme me disait jadis Monsieur Le Blanc, ambassadeur de France en Haute-Volta, la diplomatie est une seconde peau qui vous recouvre à vie.

Pierre Ménat, Attendre encore, 2017, Les éditions du Panthéon, 293 pages, €20.90, e-book format Kindle, €12.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Olivier Gérard, Sanglots la nuit

Le livre est un scénario qui conte l’histoire d’une rencontre sexuelle entre deux jeunes hommes chacun en couple et père de famille, sur fond d’une France décomposée et du conflit israélo-palestinien.

Le romanesque est composé d’une histoire, de caractères et d’un style. L’histoire, ici, se tient et captive après des débuts poussifs desservis par une typographie bizarre, maniaque des sauts de ligne sans raison. Ce n’est pas avant la p.101, juste après le chapitre XII de baise torride entre les deux hommes, que l’histoire embraye enfin. Elle roule désormais sur les rails comme un thriller, avec le style direct adapté, sans fioriture ni impressions. Comme si « l’explosion » des sexes avait libéré une énergie jusqu’ici renfermée, confite en bienséance. La scène de sexe est plus cinématographique qu’évocatrice, ce ne sont que caresses palmaires, léchage de téton, baiser mouillé, duel de pénis tendus, sans rien laisser à l’imagination.

Les personnages sont sans caractère, à peine esquissés par ce qu’ils ont vécu, sans approfondir leur psychologie le moins du monde. Ce pourquoi les 100 premières pages sont lourdes, à la limite du glauque, portraiturant de parfaits losers. Tous portent des prénoms improbables en melting potes dits « Français », inextricablement pris dans les filets du mélange intercontinental à la mode : Abram (qui fait juif mais est espagnol), Asso (qui fait Star trek mais serait japonais), Manassa (qui serait la fille aînée du prophète Youssef)… La première phrase que rencontre lecteur est « Sale Français de merde ! » : un Karim vole sous les yeux de son propriétaire trop lâche, le vélo d’occasion que le loser vient d’acheter sur ses maigres économies. Il ne fera rien, laissant faire dans le laisser-aller d’époque qui permet toutes les audaces aux malfrats et autres jaloux venus d’ici ou d’ailleurs. La scène se passe dans la vieille ville de Perpignan, perdue pour la cité avec ses maisons abandonnées et ses squats où Arabes et Gitans se disputent le trafic de drogue et de corps. Cette France en décomposition et ces hommes en pleine possession de leur jeunesse qui n’en font rien ne font pas envie.

Seules les femmes ont le dynamisme exigé d’une société qui mute vers la liberté protestante où chacun fait son propre salut, sur l’exemple anglo-saxon d’une société libérale. Marthe, la compagne d’Abram, prend une revanche sur sa mère qui n’avait pas pu accepter, sur ordre de son mari, la proposition d’être styliste dans une maison de couture. Elle crée sa propre filiale d’un groupe qui se développe et déménage hors du mouroir urbain près de la mer, vers Leucate. Abram, au contraire, la trentaine venue, n’a jamais réalisé ce pour quoi il pouvait être fait. Il ne désire rien, il vivote au jour le jour malgré sa carrure et ses capacités. Dernier d’une fratrie destinée par atavisme familial au commerce, il choisit les beaux-arts ; mais il ne travaille pas à créer, seulement dans un vague boulot « social », dans un « local » communautaire où l’on accueille n’importe qui (sauf les femmes, semble-t-il, dans cette ville du sud machiste et devenue à demi-arabe). Quand Marthe lui a trouvé une réalisation de fresque pour une nouvelle boite qui s’ouvre sur la côte, Abram ne trouve rien de mieux que de se faire circonvenir par la gamine de 14 ans de son riche patron et conduire sans permis la voiture enfermée dans le garage pour l’emmener à la ville parce qu’elle se serait soi-disant fait une entorse. Elle voulait en fait baiser avec « Lofti », encore un prénom qui en dit long sur le mélange égalitariste. Abram sera bien sûr accusé devant le juge de détournement de mineure et de harcèlement à caractère sexuel. Quel con ! Le lecteur à ce moment a grande envie de lui foutre un bon coup de pied au cul. Surtout qu’il apprendra que « Manassa » n’est pas sa fille mais probablement celle du commissaire de police qui les loge dans l’immeuble désert qu’il occupe dans la vieille ville – et il ne voudra pas suivre Marthe qui lui propose pourtant de travailler à dessiner la collection pour hommes.

Même scénario déprimant côté Asso. Orphelin de mère, père décapité par un chris-craft en nageant, adopté par un chef d’entreprise qui l’élève comme son fils, il se rebelle à 18 ans (pourquoi ? le père adoptif est-il pédé ?). Il part faire la route en Inde où il rencontre une fille exubérante et pleine d’idées qui le sort de son marasme personnel. Il l’engrosse aussi sec et les deux vont établir une boutique d’objets indiens à Saint-Dié dans les Vosges avant que Sandra ne décide que ses origines juives valent de faire l’alya. Et le couple va s’installer en Israël sans qu’Asso ait manifestement quoi que ce soit à objecter. Le gamin, Conrad, grandit là et sa mère l’appelle Gaï, autre façon de se l’approprier. Pris dans une obscure affaire de terrorisme dont je vous laisse le suspense, Asso doit quitter le pays et se cacher, poursuivi par toutes les polices, d’où son arrivée à Perpignan où il squatte et se drogue. C’est là qu’Abram, « bon Samaritain » (hum !) le trouve dans la rue, le porte dans une maison abandonnée, le déshabille et le douche avant de lui apporter régulièrement à manger. Le jour où il voit faire du yoga nu et bander, il en devient raide dingue, sans qu’aucun symptôme d’une attirance pour son propre sexe n’ait jamais été évoquée.

En bref, et pour ne pas dépuceler trop l’histoire, Asso comme Abram, ces deux jeunes paumés de la société contemporaine, ballottés par la vie sans aucune volonté de s’accrocher à quoi que ce soit, ont l’idée de se retrouver. Chacun aura perdu son enfant, Abram parce que ce n’est pas le sien, Asso parce que l’adolescent de désormais 14 ans a choisi l’intégrisme juif et qu’il va probablement être tué dans un « accident de moto » fomenté par le sabotage d’une vis de frein du trop complaisant « arabe israélien » Daoud. Fuyant une France décomposée et une Palestine en guerre civile, les compères se retrouvent en une Istanbul gentillette aux commerçants affables envers celui qui porte un prénom juif et l’autre qui revient d’Israël, ce qui paraît peu vraisemblable dans la Turquie identitaire d’Erdogan ! Tout paraît décalé, d’ailleurs, comme projeté des années 1970 aux années 2000 : des squats communautaires de Perpignan aux routards vers l’Inde (plus très à la mode), de la rébellion passive des garçons envers « le Système » (désormais lequel ?) jusqu’à cette Istanbul (idéale) à mi-chemin… On n’y croit pas vraiment.

Reste une histoire de coup de foudre épidermique entre paumés emplis d’hormones et une poursuite haletante pour retrouver un fils adolescent dans un pays au bord du fascisme. Ce livre est plus un scénario, voire un synopsis, qu’un véritable « roman ». Car il ne s’agit pas d’amour mais de pur sexe et aucun portrait psychologique ne viendra hanter le lecteur une fois le livre refermé. Ecrit par un cinéaste plus que par un romancier, avec ce détachement de style qui n’appelle pas la tendresse, il se laisse lire si l’on passe les cent pages introductives mal montées.

Olivier Gérard, Sanglots la nuit, 2017, Editions Auteurs d’aujourd’hui ED2A, 242 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Une autre chronique sur le livre

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Terre champ de bataille (Battlefield Earth) de Roger Christian

Quand le fondateur de l’église de Scientologie Lafayette Ronald Hubbard commet un roman de science-fiction dont le coréalisateur du Retour du Jedi Roger Christian veut tirer une saga planétaire avec pour Méchant un fébrile du samedi soir, cela donne un gros navet. Le film sort en l’an 2000 et la peur apocalyptique a fait juste sortir les planqués des Rocheuses. Justement, c’est en cet endroit au cœur de l’Amérique qu’un courageux pionnier va libérer son peuple et sauver le monde des immondes Aliens venus d’ailleurs…

Ben voyons ! Il faut être incurablement Américain pour « croire » en son destin de nouveau Christ ; être passé à côté de la fin du monde (prévue le 1er janvier 2000 par le grand Bug informatique) pour avoir cette naïveté devant l’humain courage de tout oser, surtout n’importe quoi ; se trouver empâté d’une bêtise incommensurable pour imaginer que « la technique » puisse être disponible et en état de marche, carburant conservé, des centaines d’années après la Chute.

Les êtres humains sont en voie d’extinction mille ans après notre ère. Dans ce film, ce sont des hommes, plus l’amoureuse du héros mais qui n’a qu’un rôle très secondaire de nymphomane prête à tout, tout comme la secrétaire de Terl, « tête de linote » à la longue langue suceuse qui suggère d’autres talents. Si le film est sorti en 2000, le roman de Ron Hubbard date de 1982 et la société était confortablement machiste sans aucun état d’âme.

Le jeune Jonnie Tyler surnommé Goodboy (Barry Pepper) est un « greener » – qui croit toujours l’herbe plus verte dans le pré du voisin. Jamais il ne se contente de ce qu’il a, pas plus de sa vie d’homme des cavernes et de chasseur à cheval que de la poupée bien roulée sous sa tunique de peau qui bave à sa vue et l’enchaîne par un collier porte-bonheur au cou (Sabine Karsenti). Il sait que les Psychlos, des humains pervers narcissiques qui exploitent la galaxie depuis leur planète avide de métaux, ont envahi la Terre pour faire travailler l’humanité comme esclave. Le chef du village incite à se repentir pour se rendre propices les dieux d’avant la bataille. Car les glorieuses armées terrestres (dont en premier celle des Etats-Unis) n’ont duré exactement que 9 minutes avant que les drones à gaz de combat psychlos ne mettent tous les soldats terriens à terre (comment, la guerre chimique n’était même pas prévue ? 9 ans après Saddam Hussein ?). Mais le « greener » se moque de ses invraisemblances et de cette culpabilité de péché originel – il n’a aucune éducation. Il se lance donc avec fougue au hasard, se trouve descendu par un Psychlo en mode paralysant, frappé sans relâche et étranglé souvent par ces grandes brutes de plus de 2 m de haut, jeté derrière les barreaux, enchaîné et soumis au travail forcé – mais il s’en sort sans aucune casse ni luxation, avec une seule égratignure sur la joue gauche, juste pour faire joli sur sa peau de blond encadrée par de jolies tresses hippies.

Rebelle un jour, rebelle toujours, il descend un Psychlo géant avec sa propre arme de technique inconnue, à lui qui ne sait que la lance et le casse-tête ; il défie le chef de la sécurité Terl (John Travolta en dreadlocks ridicules) et son adjoint, le gorille stupide Ker (Forrest Whitaker) ; et il fédère autour de lui tous les humains pourtant épuisés par le travail forcé, sans parler des tribus sauvages qui vivent à moitié à poil et combattent en hurlant avec des bâtons.

Les Psychlos sont arrogants, cruels et d’un égoïsme avide, ils veulent l’or, métal rare en galaxie. Le gros directeur de l’exploitation de la planète s’en met plein les poches ; Terl enregistre tout le monde pour faire chanter ; Ker veut absolument faire allégeance et partager. Tout ce beau monde va donc décider de mettre les humains encore plus au travail en leur apprenant leur langue et la conduite de leurs engins, juste pour ne pas payer des ouvriers et faire encore plus de profit.

Erreur fatale ! Ce bug de l’organisation Psychlo va les perdre. Tout comme l’éducation et le droit de vote aux esclaves nègres dans l’histoire américaine, notons-le, car Ron Hubbard réserve l’autorité aux initiés. Dans le film, le seul Noir psychlo (Forest Whitaker) est plutôt stupide. Et Dieu avait pourtant divisé les orgueilleux de la tour de Babel pour régner – pourquoi les Psychlos font-ils l’inverse ?

Joonie va être éduqué en accéléré par un appareil psychlo qui lui apprend la langue et les techniques, puis va ruser pour livrer les barres d’or de Fort Knox au lieu du minerais demandé par Terl, ce qui lui donne du temps pour aller explorer la base militaire de Denver où sont entreposées des bombes atomiques, des bazookas et des avions de chasse d’avant la Chute – un vrai paradis pour Américain moyen féru d’armes et de techniques ! Le blond Carlo (Kim Coates) va se sacrifier pour descendre le dôme de protection des Psychlos et leur atmosphère protectrice, un autre blond va se téléporter sur leur planète avec une bombe H et tout faire sauter. Il ne s’agissait que de « contaminer » mais les effets spéciaux à l’américaine montrent la planète toute entière qui explose et se résout en particules galactiques… On n’y croit pas !

En bref, malgré la débauche de jeunes musclés qui s’agitent en tous sens et grimpent aux barreaux, malgré les explosions spectaculaires et les effets spéciaux dignes d’un jeu vidéo, le spectateur ne marche pas. Il ne s’ennuie pas mais ne peut croire un seul instant à tout cet invraisemblable. Et le pire : il y a happy end sirupeux, la fille se faufile dans la foule qui jouit de joie pour enserrer son mec et celui-ci lui promet beaucoup d’enfants. Un vrai conte de (mal) fait – un Vanity Project pour Travlota, susurre-t-on.

DVD Terre champ de bataille (Battlefield Earth – A Saga of the Year 3000) de Roger Christian, 2000, avec John Travolta, Barry Pepper, Forest Whitaker, Kim Coates, Sabine Karsenti, Richard Tyson, TF1 video 2009, 1h54, blu-ray €15.75, standard €9.49

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Arnaldur Indridason, Le lagon noir

Comment se renouveler lorsqu’on a usé son héros jusqu’à la corde ? En remontant au temps de sa jeunesse. Erlendur n’est alors qu’inspecteur, nous sommes au début des années 1970. Il a quitté l’école à 16 ans, travaillé un peu dans la police à pied avant d’hésiter longtemps (trois ans !) à intégrer la brigade criminelle, sur les instances de sa directrice Marion Briem. Celle-là même qu’il verra mourir d’un cancer, des années plus tard, lors d’une de ses enquêtes. Marion a décelé chez ce policier taiseux et lourd une obstination de chasseur toute policière. Et cette qualité va lui servir.

En se baignant dans un lac artificiel créé par une centrale thermique, où la boue calme les démangeaisons de la peau, une femme découvre avec horreur que ce qu’elle prenait pour une vieille chaussure n’était que la partie émergée d’un homme mort portant des santiags. Sauf que l’autopsie va révéler qu’il ne s’est pas noyé mais est cassé de partout, comme s’il était tombé de haut. Et qu’un hématome sur la nuque montre qu’il ne s’est pas jeté tout seul.

Dès lors, qui l’a fait ? Pourquoi le tuer ? Et déplacer son cadavre si loin de tout ?

Ne serait-ce pas à cause de ce cancer islandais qu’est la base militaire américaine de Keflavik, ouverte en 1951 en pleine guerre froide ? Mise en sommeil en 2006, la base a été réveillée récemment face aux menées belliqueuses de Poutine. Or l’Islande qui n’a pas de forces de défenses et dont les policiers ne portent aucune arme, s’est mise sous le bouclier OTAN. Les Américains y basent des avions, laissent une garnison de 1900 hommes au plus fort de leur présence, et assurent la maintenance des appareils tout en convoyant de mystérieuses cargaisons par gros porteurs Hercules remisés dans de gigantesques hangars. Cet état de fait choque une minorité importante des habitants de l’île, alors que la majorité y voit surtout l’opportunité économique d’avoir du travail, de vivre de la sous-traitance, d’offrir des marchandises nouvelles et d’ouvrir au monde.

Erlendur serait plutôt du côté des premiers, d’origine paysanne du nord isolé de l’île et méfiant envers tous les changements. « Il avait quelque chose de vieillot et d’anachronique, ne parlait jamais de lui, n’appréciait pas vraiment la ville et ne s’intéressait pas au présent sauf pour exprimer son agacement face à l’époque actuelle », est-il décrit p.171.

L’homme mort découvert dans le lac ne travaillait-il pas à la base américaine ? De fil en aiguille, les enquêteurs vont découvrir la face cachée des relations entre Américains et Islandais, les trafics, les jalousies, les dissimulations. Et l’aboutissement ne surprendra personne, même s’il a été durement amené. Il faudra toute l’astuce des Islandais pour découvrir la vérité et la faire reconnaître, les Américains craignant l’espionnage et gardant un complexe de supériorité quasi raciste envers ces péquenots d’Islandais en ces années 70. Le lecteur ne ressentira aura aucun frisson mais se délectera lentement du pas à pas de l’enquête qui avance à son rythme, dans la lenteur nordique de ce peuple d’introvertis. Faire parler quelqu’un là-bas n’est pas simple !

L’inspecteur en sait quelque chose, lui dont la marotte est de lire les récits de disparitions. Ceux qui connaissent le personnage savent qu’il a perdu son petit frère lors d’une tempête de neige dans le nord lorsqu’il avait huit ans et qu’on ne l’a jamais retrouvé. Ce pourquoi toutes les disparitions sont pour lui une obsession. Il va par exemple doubler son enquête criminelle d’un hobby : retrouver la trace d’une jeune fille qui a disparu entièrement entre chez elle et son école, dans les années cinquante. Elle aurait connu un garçon du quartier pauvre et mal famé de Camp Knox (d’où le titre islandais), cet ensemble de baraquements construits par l’armée américaine durant la Seconde guerre mondiale et qui a servi de logements à la population islandaise durant les années de pénurie après-guerre. Les GIs de la base de Keflavik apportaient de chez eux les tous derniers disques à la mode et les jeunes Islandais en étaient très friands. Est-ce la cause de la disparition de Dagbjört ?

En reprenant l’enquête à sa cadence lente et besogneuse mais implacable, l’inspecteur Erlendur va résoudre aussi cette seconde affaire. Il le fera seul, en même temps que la première dont son chef assurera le dénouement.

Presque tout est noir dans ce roman : en premier lieu le temps, gris et venteux, en général glacial avec la nuit très longue en hiver ; en second lieu la vie qui n’est pas drôle, l’économie étant rudimentaire jusque dans les années 1980, fondée sur les métiers rudes de l’agriculture et de la pêche ; en troisième lieu le tempérament fermé et peu expansif des habitants, portés à ne pas s’occuper des affaires des autres et à résoudre leurs problèmes au brennivin (le brandy local). Il faut du temps et de la psychologie pour désarmer les défenses des uns et des autres, il est nécessaire de revenir à la charge sous plusieurs angles, de passer par-dessus ou par-dessous les barrières érigées. Ce n’est pas simple, mais c’est ce qui donne ce plaisir de lire le Simenon islandais.

D’autant que l’auteur, se sachant désormais publié à l’international, en rajoute un peu sur l’identité islandaise. Erlendur ne savoure-t-il pas p.126 « de la raie faisandée à la graisse de mouton fondue » ? Un plat typique d’un pays de pêcheurs longtemps sans moteur aux bateaux ni frigo à la maison, dont l’odeur est particulièrement repoussante à nos narines délicates… Mais c’est un trait indubitable d’humour nordique !

Arnaldur Indridason, Le lagon noir (Kamp Knox), 2014, Points policier 2016, 382 pages, €7.90, e-book format Kindle €7.99

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Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu

Cette dame est morte à 101 ans en 1969 après une existence bien remplie. A Paris, elle fit des études de philosophie et de langues orientales à la fin du siècle avant-dernier, dans cette République IIIe triomphante. De la génération des Alain, Péguy, Barrès, Maurras, Valéry, Bergson, elle était douée de cette curiosité du monde, de cette ouverture aux idées qu’engendrait ce siècle libéral en plein essor scientifique et industriel. Elle voyagea dans toute l’Asie durant trente ans. Dans ce livre, elle évoque l’Inde.

Mais ce n’est pas seulement une relation de voyage ni un livre de souvenirs, malgré les portraits parfois ironiques des gourous et autres sâdhus. Il s’agit plutôt d’un essai d’appréhension mentale de l’Inde, une tentative de décrire par l’intérieur cette culture très ancienne. Une démarche de philosophe et d’ethnologue bien dans l’air de son temps. Pour connaître, il faut aimer ; pour bien décrire, il faut expérimenter. Sans se départir de sa culture occidentale, Alexandra a vécu en sympathie avec l’Inde. Elle est restée elle-même, raisonnable, observatrice, jamais dupe. Mais son regard paisible et passionné ouvre à ce monde exotique – par certains côtés si proche de nous dans sa quête.

C’est ainsi qu’au fond l’Inde religieuse sait que les dieux n’existent pas. Seule l’énergie primordiale, appelée Shakti, la Mère, a quelque consistance. Elle est l’inconnaissable cause, génératrice et destructrice des matières et des esprits. Elle préexiste aux atomes et demeure après leur destruction. Nous-mêmes, comme les dieux et tous les autres êtres, appartenons au même jeu du monde dont elle est le principe moteur. L’être en soi joue avec lui-même – et nous en sommes une parcelle.

Dieux et démons n’ont ainsi pas d’autre vie que celle que nous leur prêtons. Ils sont créés par l’énergie que dégage la foi en leur existence, par les sentiments de crainte ou d’amour qu’ils inspirent, et par le culte social élaboré pour servir cette foi. Ils ne sont que des images en creux, les projections des hommes.

Mais cette foi commune réagit elle-même sur les individus. Pour eux, les dieux existent parce que l’énergie de la foi, canalisée par leur image, est une puissance réelle. Les statues sont « rendues vivantes » par un rite que décrit la voyageuse. L’assemblée des fidèles doit donner vie à un morceau de bois sculpté à l’image d’un dieu. Réunis autour de la statue, les croyants concentrent leurs volontés individuelles et opèrent une transfusion d’énergie qu’ils incorporent dans l’effigie. Les statues des dieux agissent donc comme des accumulateurs, ils sont « chargés » religieusement. On peut leur en retirer le courant, mais elles ne se déchargent pas si, périodiquement, le culte des fidèles contribue à leur redonner vie. Les idoles anciennes, adorées depuis des siècles, accumulent une énergie considérable. Ces images sont douées d’une force psychique qui dépasse de beaucoup le pouvoir individuel de chaque fidèle. D’où leur capacité d’hallucination.

Au Tibet, des exercices psychiques visent à produire des créations mentales revêtant des formes matérielles. Ces exercices, volontairement entrepris, font naître un compagnon ou s’incarner un dieu. L’élève le voit, lui parle, ressent sa présence. Parfois, l’hallucination s’impose à lui et l’accompagne. Dans certains cas exceptionnels, la puissance d’évocation psychique est telle que d’autres personnes aperçoivent aussi ces apparitions… Les exercices sont destinés à faire comprendre aux disciples éveillés que toutes les apparitions sont l’œuvre de ceux qui les voient. Notre rationalisme occidental est-il aussi ancien et aussi sage ?

Les dieux ont cependant un rôle, surtout auprès des gens ordinaires. Ils servent de projections héroïques, d’images exemplaires. Ce qui compte sont les sentiments que les dieux font naître en nous. Ils sont des excitants qui activent en chacun des énergies qui, autrement, demeureraient latentes. La ferveur envers un objet symbolique se réfléchit sur l’adorant et fait de lui, par effet miroir, un nouvel individu.

Car l’être humain doit devenir ce qu’il est ; c’est le rôle des gourous et des dieux de l’y aider pour l’en accoucher. D’après les tantras, il existe trois classes d’individus :

  1. Pashou (l’animal) est le degré inférieur, dominé par les instincts ; il peut être honnête et bien brave mais il est l’homme moyen conventionnel, lié par la peur, la faim, les habitudes.
  2. Vira (l’héroïque) est le degré intermédiaire où l’activité et la passion dominent les instincts.
  3. Divya (le dieu) est le degré supérieur où intelligence et spiritualité dominent.

Ces trois classes sont étrangement proches de celles que Nietzsche a données dans Ainsi parlait Zarathoustra (Des trois métamorphoses) : le chameau, le lion et l’enfant. Seul ce dernier est innocence et oubli, jeu naturel de l’énergie primordiale : il a surmonté les angoisses de base de la survie, il est au-delà de la révolte passionnelle contre ce qui l’entrave. Il est liberté cosmique, mouvement premier, une roue qui roule sur elle-même, un oui sacré à tout ce qui survient.

Seul le sage sait que, derrière les apparences multiples de l’univers, n’existe qu’une seule réalité, le Soi unique de toutes choses. Devenir sage, accéder au stade du Divya, c’est donc, par une discipline corporelle, par une maîtrise des passions, par un entraînement psychologique et spirituel, écarter ce voile de l’illusion, celle de la conscience séparatrice, et devenir conscient du Soi unique et cosmique.

Le code religieux Hindou divise pour cela l’existence en trois périodes : l’étude auprès d’un maître durant la jeunesse, le mariage pour assurer la descendance à l’âge mûr, enfin le rejet du monde et la méditation dans le troisième âge de la vieillesse et de la retraite. Discipliner les instincts, aimer et procréer, accéder enfin à la sagesse – telles sont les trois étapes de l’existence durant lesquelles la conscience mûrit.

Le sage (sannyàsin) rompt avec toutes les lois sociales et religieuses. Et cela est bien, car ces lois sont faites pour encadrer l’homme moyen. Désormais, le sage est son propre maître, aussi libre que l’enfant qui joue, libre de rejeter ce que bon lui semble, y compris ce « paradis après la mort » (Avarga) qui n’est qu’une béquille consolatrice pour les faibles.

Face à cette sagesse en développement, le christianisme apparaît bien pauvre et bien superstitieux. L’Inde exige de chacun la discipline enfant, le devoir social adulte, et l’ascèse à la retraite : seuls les être supérieurs se libèrent par la Connaissance. Aucune église n’impose un dogme, aucun clergé n’impose son pouvoir à des ouailles en troupeau considérées comme des mineurs incapables, inaptes et ignorants. Seuls ceux qui ont progressé dans la voie peuvent former personnellement des disciples. Ils sont les accoucheurs des âmes et non les répétiteurs ou les confesseurs. Chacun reste face à lui-même car chacun est un reflet du Tout.

Je comprends qu’Alexandra David-Néel ait été séduite par cette conception du monde si profonde et si moderne.

Alexandra David Néel, L’Inde où j’ai vécu, 1951, Pocket 2003, 416 pages, €7.40

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Christian Signol, Antonin paysan du Causse

Une biographie romancée d’un homme de la France d’avant, écrite au galop, en réunissant tout le savoir des petits-enfants nés après la dernière guerre sur les grands-parents qui ont vu leur univers brisés par la Grande guerre de 14-18 que certains présidents ont aimé bien légèrement « célébrer ».

Antonin est né à la terre et a vécu comme au Moyen-âge, sans eau courante ni électricité, sans acheter quoi que ce soit à la ville qu’il n’ait vendu des poules ou des fromages en contrepartie. Le Causse est une région pauvre où la terre est aride et le plateau calcaire trop empierré. Depuis des millénaires, des générations ont arraché leur pitance aux cailloux, élevant des chèvres et des volailles, chassant le lièvre roux ou la bécasse.

Mais, hors les rois et les impôts, ils étaient heureux. Ils ne connaissaient que leur paysage, ses odeurs et ses lumières ; que les gens du pays avec lesquels ils avaient été élevés, se bagarraient, jouaient, flirtaient et se mariaient ; que la culture commune des histoires aux veillées, des courses de Pâques et des feux de Saint-Jean ; que la morale sévère du curé pour empêcher de se caresser de trop près. L’enfant grandissait entre ses parents et ils étaient doux avec lui, le regardant grandir et l’éduquant au travail. Les bêtes venaient lécher les mains et donnaient du lait nourrissant. Le bois ne manquait pas pour se chauffer l’hiver et cuire la soupe tous les jours, non plus que la paille pour les chèvres et les brebis, ni la vigne pour faire le vin qui durait toute l’année.

C’est tout ce monde, que la plupart de nos grands-parents ont connu, qui s’est écroulé en 1914, lorsque des citadins vaniteux ont décidé « la guerre » pour le prestige ou pour venger l’orgueil blessé. La saignée de 14-18 a surtout marqué les campagnes parce que les citadins étaient soit planqués, soit trop malingres pour se battre. Elle a enlevé des bras aux fermes, qui n’ont pu alors que péricliter, incitant les vieux à se réfugier au bourg chez leur descendance, et celle-ci vendre les fermes, les bergeries et les terres aux bourgeois venus s’encampagner le week-end.

Antonin est revenu blessé de la guerre de 14, inapte au travail comme avant. Il a vu son père mourir, puis sa mère décliner. Il a rompu la promesse de la marier qu’il avait faite à 15 ans à Armandine, la fille qu’il avait dans le sang. Il a vu le maire se mécaniser, puis restaurer des vieux bâtiments pour les louer aux citadins, les derniers natifs partir, trop vieux pour subsister, ses terres mêmes êtres expropriées pour faire passer une route reliant le hameau à la Nationale 20. Même si quelques écolos, après 68, ont émis l’espoir de venir installer « un atelier de tissage » comme ce fut la mode un temps, ou « élever des chèvres », le temps immémorial est bel et bien révolu.

L’électricité, la télé, désormais Internet, interdisent d’en revenir à la vie traditionnelle centrée sur l’agriculture, l’élevage et l’autarcie. Sauf si un cataclysme économique, social, politique ou écologique devait remettre les compteurs à zéro.

Antonin est attachant enfant, lorsqu’il jouit des parfums et des histoires ; il est émouvant, adolescent sans le savoir (on passait alors directement de l’enfance à l’âge d’homme), lorsqu’il serre d’un peu trop près la fille avec qui il veut faire sa vie et qu’une commère le dénonce, le curé venant chez ses parents faire la morale ; il est touchant, adulte, lorsqu’il voit les horreurs de la guerre et, pire peut-être, les ravages qu’elle fit dans la façon de vivre au village. Il se marie tardivement mais sa femme meurt en couche et l’enfant qu’elle porte avec ; il aide la Résistance par rébellion native contre tous ceux qui veulent imposer de loin leur loi.

Mais il ne peut rien contre le destin qui fait de lui un vestige, un solitaire et une fin de race.

Christian Signol recycle dans ce roman maintes publications sur le terroir, en plus des souvenirs familiaux qu’il a pu recueillir. Il écrit clair, direct, avec quelques émotions face à la nature, aux plantes, aux bêtes et aux gens. Comme ce petit garçon blond de la ville qui prend la main du vieux pour qu’il lui fasse caresser la chèvre Mélanie ou qu’il lui explique pourquoi les herbes et comment le vin. Juste le temps d’un bref été. Comme un remords de n’avoir jamais pu engendrer.

Elle est là, la France profonde, ultra-périphérique puisqu’elle disparaît peu à peu avec ceux nés dans l’avant-siècle qui précède le nôtre, comme l’a montré Jean-Pierre Le Goff. Il ne faut pas les oublier parce qu’ils nous ont faits et « je crois que pour pousser haut, les arbres, comme les hommes, ont besoin de racines profondes et vigoureuses. C’est seulement si l’on sait cela que l’on a des chances de résister aux tempêtes du temps » p.182. Pas de retour à la terre, mais une conscience de notre histoire multimillénaire.

Christian Signol, Antonin, paysan du Causse (1897-1974), 1986, Pocket 1987 réédité 2007, 183 pages, €5.95

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