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Michel Tournier, Le coq de bruyère

michel tournier le coq de bruyere

Quinze contes pour enfant ou adulte, racontés à la façon Tournier inimitable, fois badine et grave. Guillerettes ou grinçantes, ces histoires toujours un tantinet freudiennes parlent des hommes et des femmes, des petits et des grands, de l’initiation à la puberté et de l’âge de l’amour, du fétichisme et de l’âge qui vient.

La fugue du petit Poucet sonne délicieusement années 1970 avec ce hippie à grandes bottes devenu doux ogre père d’une huitaine de petites filles, lesquelles emportent le petit Pierre évadé de son immeuble parisien de béton armé. Car il aime la nature, le petit Pierre Poucet, il ne veut pas habiter en pleine solitude au sommet d’une tour avec ascenseur automatique, vitres vissées et air conditionné. La modernité le révulse. La nature, ce sont les arbres et les petites filles aussi douce que les trois lapins qu’il a élevés. Filles qui jettent toutes leurs vêtements par-dessus les moulins le soir venu pour dormir ensemble à même le lit, entraînant le petit garçon qui en est chatouillé. Mais voilà, cela ne plaît pas au père Poucet ni à la police. La société est contre la nature, même contre-nature disait-on dans les années 1970.

Amandine est une autre fillette, elle aussi solitaire ; elle aborde l’âge où l’être humain se modifie, vers dix ans. Elle explore l’inconnu. Justement, ce jardin voisin entouré de hauts murs l’attire, parce que sa chatte s’y est perdue. La voilà prête à oser explorer cet univers pour y trouver sa chatte. Ce qu’elle réussit, au bout d’un labyrinthe où « un jeune garçon tout nu avec des ailes dans le dos » p.45 trône sur un piédestal de pierre, un arc à ses pieds, prêt à s’envoler. Lorsqu’elle revient dans son milieu, elle saigne. Ce conte initiatique, qui fit un brin « scandale » chez les prudes du journal Le Monde (catho « de gauche »…) a d’abord été publié en album pour enfant… Il n’est plus disponible, évidemment, tant la chatte sonne furieusement sexuel – même s’il s’agit de l’animal à soyeuse fourrure.

michel tournier amandine ou les deux jardins

Le nain rouge est plutôt sadique, revanche d’un aigri qui veut dominer ceux qui le dominent. Les suaires de Véronique disent combien la photo est ogresse, capturant les corps jusqu’à n’en rien laisser… Tristan Vox met en scène la voix à la radio, qui fait fantasmer, alors que l’être derrière le micro est un petit-bourgeois casanier. Le fétichiste ne peut aimer que les dessous féminins encore chauds, absolument pas la nudité. L’aire du Muguet fait entrer le printemps sur l’autoroute, une autre résistance à la modernité tellement années 60…

Et puis Le coq de bruyère : La nouvelle qui donne son titre au recueil est placée presque en dernier, on ne sait pourquoi, peut-être parce que le premier conte se passe juste après la Genèse et que le dernier sombre dans la folie. Le fameux « coq » est un fringuant sexagénaire de province, colonel à particule, qui aime lever les jeunettes pour vigoureusement les besogner. Il va à la chasse aux filles comme aux coqs de bruyère, « le premier jour je le lève, le deuxième jour je le fatigue, le troisième jour je le tire » p.207. C’est élégant mais n’a pas l’heur de plaire à sa baronne Eugénie d’épouse, élevée au couvent et emmêlée de prêtres. Je vous laisse deviner la fin.

Mais l’on découvre en ce conte grivois l’attrait de Cécile Aubry aux yeux de l’auteur. Il est vrai que l’égérie télé des années 60, mère du vif et vigoureux Mehdi qui joua si bien Sébastien, a un air de garçon. En ces années pré-68, elle pouvait plaire tant au fils du Pacha de Marrakech, qui lui fit son sensuel enfant acteur, qu’à l’écrivain Michel Tournier, peu enclin aux minauderies et aux falbalas des têtes de linotte de son époque. « Cécile Aubry… Hé, hé ! Un peu petite certes, la tête un peu grosse pour le corps, le visage boudeur du genre pékinois. Mais tout de même, tout de même, quel joli brin de petite fille… ! » p.221.

cecile aubry

Il y a de l’allégresse en ces humanités, dit le conteur. Père Noël, Robinson, petit Poucet, Abel et Caïn, l’auteur agite les mythes et les rend inactuels. Ce que notre époque de petit-bourgeois illettrés trop sérieux a perdue. L’auteur n’est plus mais sa manière lui survit : la vie, justement, est un magasin de friandises, même si l’on est malheureux parfois. Il suffit de la prendre du bon côté et de se laisser guider par le printemps.

Michel Tournier, Le coq de bruyère, 1978, Folio 1980, 343 pages, €8.20

e-book format Kindle, €7.99

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Si nous décidions de notre avenir ?

L’essor économique des Trente glorieuses, l’explosion scientifique depuis la deuxième guerre mondiale, les nouvelles technologies de l’information et de la communication ont modifié notre rapport aux autres, au temps et à l’avenir. La marche triomphale du Progrès vers l’Histoire inéluctable a fait long feu : la guerre de 14, la confiscation léniniste des soviets, Auschwitz et Hiroshima, le réchauffement climatique et les pesticides, l’ont remis en cause. Notre culture humaniste est-elle encore émancipatrice ? Ou la raison en délire de la bureaucratie, de l’atome, de l’État, de la finance, est-elle devenue néfaste ?

La rupture avec cette tradition des Lumières et du Progrès a été le fait d’artistes, de « rebelles » ; elle est aujourd’hui devenue tellement à la mode qu’elle en est devenue un néo-conformisme. Les désillusions du progrès et la revendication victimaire médiatique ont emporté l’histoire, notre histoire, et ont déconsidéré la civilisation, notre civilisation. D’où cette opinion aberrante mais répandue que n’importe quelle secte de l’islam a « droit » à sa différence, même en « jouissant » sexuellement de fillettes prépubères – tandis que l’église catholique n’a aucun droit à cette même pédophilie. Parce que la première est réputée être une victime colonisée, dominée et stigmatisée, alors que la seconde est reconnue impérialiste, dominante et avec pignon sur rue.

L’ethnocentrisme sûr de soi et dominateur a été remis en question par les idéologies du soupçon, de Nietzsche, Marx et Freud, en attendant le structuralisme puis Bourdieu. Cela était utile et bénéfique. Mais ceux qui doutent de la tradition ont appris à douter de tout. Puisque tout est relatif, autant vaut le lointain et le sauvage que le proche et le civilisé, trop connus. La « civilisation » n’a-t-elle pas produit la boucherie de 14, les camps de Staline et de Hitler, l’irradiation d’Hiroshima à Fukushima et le Big Brother bureaucratique, étatique et informatique ? Une certaine écologie aspire à vivre nue, austère, en marge, éclairée à la bougie et cultivant son propre jardin.

gamin console

Mauvaise conscience et mésestime de soi marquent l’époque – qui ne croit plus à rien. Les sectes trouvent un terreau fertile où se multiplier dans ce tout vaut tout et rien ne va plus. Du New Age à Daesh, en passant par toutes les « thérapies » alternatives qui visent à se faire du bien pour soi, entre soi.

En politique, c’est le vide : blanc bonnet et bonnet blanc, UMPS, gauche et droite tout aussi technocratique et velléitaire, tout aussi portée à s’en mettre plein les poches et à faire de la com’ plutôt que de la… politique. Il y a très loin de De Gaulle à Chirac, de Mitterrand à Hollande. Mesurettes et réformettes suivent les promesses plus grosses que le bœuf.

L’Union européenne s’est construite sur le processus du cliquet, chaque avancée étant réputée irréversible. Sauf que l’économie l’a emporté, puisque non politiquement sensible – et que le grand méchant marché s’en est emparé, puisque le monde se globalise. Les négociations à 28 s’éternisent, accouchent avec lenteur de souris ; chaque État souverain dispose d’une voix, le Luxembourg minuscule comme l’Allemagne formidable – on n’avance pas. Dans l’atonie du sur-place, c’est la loi du plus fort : la puissance industrielle allemande, le potentiel militaire (affaibli) français, le pouvoir financier anglais. L’Europe hésite entre une Union à tendance fédérale et un libre-marché aussi étendu que possible. Turquie or not Turquie, that is the question. Si on l’intègre, adieu l’Europe en tant que communauté culturelle ; si on ne l’intègre pas, où sont définies les frontières ?

Car, de la cellule aux sociétés humaines, nul être vivant ne subsiste sans frontières sûres et reconnues. En deçà, nous pouvons organiser notre existence par nos votes et nos gouvernements ; au-delà, ce sont les États qui négocient en bloc. Sans frontières, pas de politique : un vaste laisser-faire, laisser-passer, un vaste foutoir. Dont je m’étonne que le « gauchisme culturel » puisse y aspirer : quoi, laisser-passer pour les hommes mais pas pour les capitaux ? laisser-faire pour les émigrés mais pas pour les marchandises ? Si l’on est « antilibéral », pourquoi faire exception pour les mœurs et les personnes ?

Mon explication à cette contradiction est que l’économisme a remplacé la politique, le yaka idéologique a supplanté le débat démocratique, le zapping permanent du présent éternel a submergé la vision longue de l’histoire. Pourquoi donc, sinon par démission politique, le grand méchant marché s’est-il imposé comme légitime ? Pourquoi donc la compétition, l’ouverture sans frein, le laisser-faire généralisé s’est-il imposé au détriment de la vie bonne, des droits de douane justifiés et des contrôles de qualité sur les marchandises ? La libre concurrence est-elle angélique ? N’est-elle pas – avant tout – le droit du plus fort ? Et que fait-on pour s’en défendre, pour être fort à notre tour dans les domaines où c’est le cas, pour négocier des échanges mutuellement fructueux ?

ado s eclate et jouit en fontaine

S’il faut être « moderne », cela ne veut pas dire épouser la moindre idée venue des Amériques. Cela voudrait plutôt dire adapter à nos façons d’être et de faire les techniques d’efficacité et de productivité qui nous sont données en exemple. Sans angélisme : l’État fédéral américain n’est PAS libéral, il impose ses normes à la planète entière (normes audit, IFRS, FATCA, amendes BNP et UBS…), ses grandes entreprises ne reconnaissent pas les lois autres qu’américaines (Google, Facebook,…), son département de la Défense finance largement la recherche industrielle et informatique pour garder une longueur d’avance. La fuite en avant moderniste est sans but, agitant sans cesse les molécules et les gens, sans projet, sans savoir où l’on va. D’où les Grandes peurs chez nous comme au Moyen-Âge, le nucléaire, le fichage généralisé, les colorants et pesticides, la « grande » distribution, la fiscalité confiscatoire…

Tout paraît mieux ailleurs que dans notre culture : les arts « premiers », les comportements machos musulmans, les écrivains caraïbes, la sagesse des Andes – voire pour certains les muscles virils de Poutine. Et si l’on se posait un peu ? Si l’on reprenait le fil de l’histoire ? Si nous changions ces élites ineptes et nuisibles ? Si nous élisions des gens plus jeunes et plus ambitieux ? Si nous décidions de notre avenir sans nous le laisser dicter ?

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Château de Puivert, troubadours et patous

Au matin, nous devons monter et descendre encore. La visite du château nous fait passer de 375 à 1087 m.

chateau de puivert entree

Privé, le château est bien restauré, avec des clins d’œil vers le spectaculaire, comme ce squelette enchaîné après avoir été torturé dans l’oubliette d’une tourelle dans la tour bossue

chateau de puivert squelette torture tour bossue

Ou encore ces instruments de musique sous vitrine en regard des huit sculptés en culs-de-lampe sur les murs de l’instrumentarium. Ils rappellent que les poètes troubadour étaient les bienvenus dans cette famille puissante.

chateau de puivert instrumentarium

La cour d’honneur de 100 m sur 40 est entourée de six tours de défense et d’une tour de logis de 25 sur 20 m.

chateau de puivert cour d honneur

Une autre légende de dame blanche court ici. Jusqu’en mars 1289, un lac était dans la plaine de Puivert. Une princesse d’Aragon qui aimait passer le printemps au château s’asseyait le soir sur un rocher en forme de trône, tout au bord des eaux. Un soir qu’elle était triste, elle pleura tant que les eaux du lac gonflèrent, l’empêchant d’accéder à son siège. Un troubadour lui dit être capable de lui faire retrouver son trône et fit tant que le barrage céda, emportant le lac et la dame.

chateau de puivert cle de voute

La salle des gardes ne servait pas de salle d’armes. Elle serait plutôt l’équivalent du bureau et servait à entreposer les archives et rendre la justice. Le sol est au niveau de la cour et des cousièges suivent les degrés des escaliers. Cette salle voûtée de 8 m sur 7 force l’humilité par son dépouillement.

chateau de puivert salle des gardes

À la redescente, nous empruntons un autre chemin qu’à la montée. Le « chemin des troubadours » est ponctué de panneaux explicatifs qui nous en apprennent beaucoup sur la poésie occitane des XIe au XIIIe siècle. Les trouveurs de la fin’ amor, chevaliers-poètes cadets de famille, s’inspiraient des chants arabes hispaniques et idéalisaient leur dame, à laquelle ils étaient fidèles comme à leur seigneur. Comme le proclame avec forfanterie Peire Vidal de Toulouse, ils savaient « ajuster et lier si gentiment les mots et le son ». Ils disaient la longue patience qui purifie le désir, le chagrin qui mûrit la perfection intérieure, la joie d’aimer par la seule présence de la dame, sans même lui parler ou la toucher – ce qui donné notre sens de notre mot « courtoisie ».

chateau de puivert ruines

Transposition hétéro de l’amour homosexuel d’al-Andalus, mais aussi traduction en poèmes de ce désir réfréné du catharisme pour qui la chair est le diable, austérité elle-même à la convergence du platonisme pour qui le Bon et le Beau sont radicalement hors de ce monde mais où le désir charnel doit amener par degrés. Plus prosaïquement, ce sont les chevaliers sans fortune ni avenir, déclassés, qui chantaient ainsi leur frustration de ne pouvoir s’établir et baiser, dédaignés des nobles dames. Ils apparaissent à la première croisade et déclinent à la croisade des Albigeois, lorsque le pouvoir royal a triomphé en Occitanie, faisant reculer la langue d’oc.

chateau de puivert logis

De retour au gîte pour y prendre nos sacs à dos et le pique-nique à emporter, le taxi nous transporte plusieurs kilomètres jusqu’à 820 m d’altitude ; nous devrons monter jusque vers 1300 m par le GR 7, dans un chemin forestier vers le plateau de Langarail. Le soleil se couvre durant le pique-nique très copieux (un demi-pain bourré de salade, tomate, œuf dur, mayonnaise plus une banane et une tranche de gâteau). Le pré derrière les sapins se couvre de nimbus descendus bas ; il fait frais et la visibilité tombe.

patou plateau de Langarail

Nous rencontrons un troupeau de brebis, annoncé par ses clochettes, puis deux patous qui surgissent en aboyant, tous crocs dehors. Ce sont de gros chiens blancs des Pyrénées qui ont la garde des troupeaux. Tout petit, ils sont élevés au milieu des moutons qui deviennent ainsi leur famille. Toute menace sur le troupeau est perçue comme une menace sur eux-mêmes et les chiens, en général par deux, maintiennent une zone de protection autour des moutons. Ils n’attaquent pas s’ils ne sont pas attaqués mais dissuadent en aboyant, crocs sortis.

Notre guide local sait comment faire devant ces chiens de berger qui font bien leur travail. Il nous immobilise, nous demande de rester groupés, sans aucun geste agressif ; il leur parle doucement, « oui, le chien, t’es beau, oui, tu fais bien ton travail le chien, oui… ». Nous reculons lentement pour laisser le troupeau à distance, manifestant ainsi nos intentions. Ne pas crier, ne pas courir, ne pas caresser, ne pas brandir ou lancer, ne pas fixer dans les yeux, descendre de vélo. Il y a bien des dépliants écrits aux gîtes, et quelques panneaux sur le sentier, mais rien ne vaut l’expérience directe pour ce savoir-vivre face aux chiens patous.

brouillard plateau de Langarail vache

Nous croisons plus tard un troupeau de vaches allaitantes, à contourner lui aussi, car ce sont les vaches qui pourraient nous encorner si nous approchions de trop près de leurs veaux.

Au repos sur l’herbe, parmi les fleurs des prés, l’une d’entre nous attrape des tiques. Elle a peur de la maladie de Lyme mais le guide sort sa crème solaire (pour les amollir) puis sa pince à tique (plus étroite que celle pour chat) et dévisse adroitement la bête. Il ne faudra s’inquiéter que si une plaque rouge survient dans quelques jours ou semaines mais lui-même, comme nombre de gens qui ont couru dans les herbes jambes nues et torse nu étant gamins, est porteur de la bactérie sans qu’elle se manifeste.

clandestine fleur

En forêt, nous avons vu la rare fleur violette parasite des arbres appelée Clandestine. Tout à côté d’une énorme fourmilière de près d’un mètre cinquante de haut et près de deux mètres de diamètre.

Puis nous sommes montés interminablement sur la crête, dans le brouillard qui faisait ressembler nos suivants ou précédents à des fantômes bossus parfois munis de grandes ailes pour ceux qui avaient mis la cape. Je me suis retrouvé en Norvège avec les trolls. Du Pas de l’Ours, nous ne pouvons voir le pog de Montségur ; il est dans les nuages. Nous passons le col de Gacande à 1352 m. Le « village occitan » de Montaillou, qui a donné envie au guide d’approfondir l’histoire des Cathares comme à moi de venir ici, est de l’autre côté de la crête.

brouillard plateau de Langarail

Nous sommes heureux d’arriver enfin au gîte de Comus, à 1300 m. Dommage qu’il faille descendre au village avant de remonter sur le bitume d’une bonne centaine de mètres pour trouver le gîte communal neuf, situé dans les hauteurs ! Il est ouvert depuis quatre ans seulement, l’ancien était dans l’école désaffectée, plus bas. Il est tenu par Madame Pagès, dynamique cuisinière qui compose des confitures poivron-tomate ou céleri branche ! Même l’apéritif est une composition originale de vin, épices et eau de rose maison. Elle nous sert des cailles farcies avec un gratin de pommes de terre, suivies d’une tarte aux noisettes du coin. Elle nous offre même une liqueur de menthe qu’elle a confectionnée.

gite de comus

Trois autres randonneurs occupent des chambres dans le gîte, une anglaise qui passe ici son diplôme d’accompagnatrice en moyenne montagne et deux marcheurs catalans.

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 2

Woman doing gymnastics on beach

Woman doing gymnastics on beach

Chloé passe ses dix ans, enrichie d’expériences, de cajoleries et de sensations sur la peau. L’année de ses onze ans est la révélation. Clou du tome, elle ne sera distillée qu’après de longues approches, les préliminaires étant tout dans l’érotisme, même enfantin. Car Chloé n’est encore qu’une enfant et le lecteur ne doit pas s’attendre à des turpitudes telles qu’Anal+ a su déformer les esprits. Nous ne sommes pas dans la pornographie, mais dans la sensualité. Tout reste bien innocent, à onze ans. « J’adore poser tout mon corps nu partout. Herbe, terre… c’est tout le plaisir » p.82.

Elle s’effeuille doucement couche par couche devant sa fenêtre le soir, sachant que son copain voisin Julius la regarde en secret. Mais ce cadeau ingénu cessera brusquement, le jour où il invitera des copains. Avec ses amies, elle participe à des soirées pyjama où l’on se met à l’aise, voire toutes nues, pour cancaner sur ses semblables et pouffer à des mots interdits. Rien de tel que les potins pour jauger ce qui se fait ou non. Par exemple : « Sur la plage hier, j’ai vu des cruches de vingt à vingt-cinq ans qu’on avait trop regardées, trop admirées au cours de leur vie. Elles ont fini par croire qu’elles étaient des filles géniales et du coup ne font plus bosser leur tête, se contentant de prendre soin de leurs corps. Chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles trahissent cela. Elles en sont réduites à glousser et à avoir des réflexions pas plus évoluées que celles des filles de ma classe. Voilà ce qui arrive lorsqu’on séduit trop facilement autrui. Une fois sur cette pente glissante, on n’en finit plus de sombrer. Rapidement le corps et la superficialité deviennent tout. Le physique devient un passeport pour l’ascension sociale, le logement et le travail, que ce soit en couchant ou en faisant des pirouettes » p.30.

Mais ce n’est pas pour cela que les limites sont franchies. Chloé, du haut de ses onze ans délurés, répugne au pornographique anatomique des magazines, dont elle découvre quelques exemplaires dans la table de nuit de son père, lassé de sa mère et qui va divorcer. Elle n’est pas narcissique mais conviviale, elle ne s’emplit de jouissance que lorsqu’un autre a du plaisir. Sous la douche collective d’après sport, elle mate les autres filles et se fait mater, pour comparer. Vivre entièrement nu éviterait bien des perversions, pense-t-elle. Et une copine de plage naturiste de lui conter comment elle a soigné ses deux cousins tout juste ado qui la mataient sous la douche : en vivant à poil devant eux toute la journée, jusqu’à ce que leurs regards en soient rassasiés.

De même ressent-elle le bonheur des autres par contagion. Ainsi de sa cousine Estelle, de quelques années plus grande, avec la religion. « Dieu nous a créé pour le plaisir » (p.35), dit l’adolescente qui connait plusieurs garçons, et Chloé, qui n’en connait pas encore, est séduite. Ce qui ne l’empêche pas de raisonner par elle-même : « En religion, quelque part, tout est un peu sexuel. Les gospels, le corps du Christ, les rapports troubles entre Dieu et Marie, entre le Christ et Marie-Madeleine, voire même entre le Christ et le Malin (le passage sur la tentation). Ceci dit dans la Bible, lorsque ça parle de baise, ça associe beaucoup cela au péché, au déluge, à la fin des temps. Sacré paradoxe » p.33. Ce qu’aime Estelle dans le catholicisme est l’harmonie, « ce ‘Aimez-vous les uns les autres’ si cher au Christ. Quand je couche c’est plus fort que moi, j’aime éperdument. Pas seulement le garçon à mes côtés, je m’aime aussi moi, les gens dans l’immeuble, ceux de la ville, de la région, du pays » p.35. Rien à voir avec « le tentateur ». Lui, « c’est autre chose. Lui il attrape en levrette et vous retourne dans tous les sens » p.38.

Intéressante approche baba cool du christianisme : « contrôler son corps et ses pulsions donne plus d’extase que se jeter dans le plumard de n’importe qui » p.86. Pas faux ! Sauf que ni les évêques ni le Pape n’enseignent cette simplicité biblique, et qu’il faut retrouver les écrits païens des Grecs pour cette philosophie de nature.

Enfin, « ce fut l’année de mes onze ans qui fut déterminante dans mon apprentissage à la sensualité » – nous sommes à la page 56. Divorce des parents, garde alternée, entrée en sixième, vacances en liberté. Chloé connait grâce à sa tante un peu hippie la sensualité d’une robe portée à même la peau, le vent s’infiltrant sous la jupe pour flatter le duvet, les tétons pointant déjà sous le fin tissu. Quand les garçons ouvrent leur chemise, les filles portent plus haut leur jupe.

adonaissante offerte a son adonaissant photo argoul

A la plage avec sa mère, alors que celle-ci la laisse seule pour draguer, elle s’installe sur le sable et se déshabille au maximum. « Tout ce qui compte c’est pouvoir profiter du soleil, du sable et de l’eau de toute ma peau ». Elle ne tarde pas à faire des adeptes et lie connaissance avec une fille de son âge. Sandrine est naturiste, et elle va faire avec elle un « apprentissage pas sage » dès la page 99. Rien de torride mais quand même ; une jupe sans culotte est bien pratique pour effleurer le bouton avant d’explorer la caverne. Mais pour cela il faut « ressentir », ce qui signifie cajoler autant la peau que le cœur.

« Qu’en conclure ? Qu’on avait le droit à des expériences entre filles tout en aimant les garçons. Qu’il est compliqué d’être concentré sur le plaisir de l’autre en s’occupant de soi-même. Qu’une expérience avec son prochain valait cent expériences avec soi-même » p.113.

Quant au reste, à propos de Carl, le copain de sa mère, « il me suffisait d’un rien… lui tenir la main dans la rue en jupe, un petit coup de vent passant entre mes jambes et j’en ressentais de ces frissons ! Ou encore un petit câlin du soir sur ses genoux, revêtue d’une simple nuisette et m’arrangeant pour que le doux tissu remonte innocemment le plus possible vers le haut de mes cuisses. Ou lui murmurer une phrase anodine au creux de l’oreille. Ou faire semblant de me bagarrer avec lui. Ou lui demander quelques chatouilles. Toute une tripotée de petites astuces qui me mettaient immanquablement dans tous mes états, mélange de candeur et de dépravation si cher à mon enfance » p.138.

L’enfance est innocente et sensuelle. Est-elle perverse comme le dit Freud ? Oui, mais polymorphe, ajoute-t-il, ce qui nuance. Rien de morbide ni de déviant, une sensualité à fleur de peau, une sensibilité au ras du cœur, une attention au bord de la raison. Car tout est au présent pour une petite fille qui grandit, tout est nature et sensations. A ne pas juger du haut de la sécheresse des gens mûrs, surtout ceux d’aujourd’hui, névrosés d’être passés à côté de la liberté, faute d’avoir su être responsables.

« Ceux qui s’imaginent les seventies et le début des eighties comme une partouze géante avec fumette à tous les étages se trompent » – dit l’auteur. « Oui, il est vrai que chez les adultes, en certains milieux on faisait facilement l’amour… mais à la bonne franquette, sans perversité. À la maison les enfants ne faisaient pas la loi, davantage de sport et d’air frais, et la nuit les rues étaient assez sûres. Bref, nos caboches fonctionnaient mieux, pas perturbées par les SMS, profils Facebook et jeux vidéo. C’est ainsi et c’est tant mieux, et c’est surtout tant pis pour aujourd’hui » p.89.

Un tome plus mûr que le premier, la fillette grandit et devient plus réelle. Contrairement au tome premier, où elle manquait, l’histoire compte moins que les expériences des sensations dans ce tome second. Cette suite d’anecdotes fondées sur le corps, les éléments, les autres, le plaisir qu’on donne et celui qu’on ressent, est en soi toute une histoire. La sagesse d’une très jeune fille pas « sage » au sens rassis des bourgeois culs bénis intéressera tous ceux qui aiment les êtres.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 2 – Éducation libre, 141 pages, autoédition Format Kindle, €2.99

Blog de l’auteur : www.plume-interdite.com

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Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï

michel tournier le tabor et le sinai
Sur ce choc des métaphores bibliques s’ouvre une suite de 25 texticules sur des peintres et dessinateurs d’aujourd’hui, plus ou moins inconnus, dont quatre réflexions finales sur la photographie. L’auteur racole en ce « livre » les textes épars publiés ici ou là, sur commande ou par amusement. De nos jours il en aurait fait un blog. Au temps de Mitterrand, l’outil n’existait pas. Disons que ces textes sont mieux écrits que sur les blogs, mais aussi légers et personnels, sans autre intérêt que de cerner l’auteur un peu plus, si l’on s’y intéresse.

Vous lirez Kandinsky et Mac Avoy ou Yves Klein – mais aussi Fred Deux, Yves Levêque ou Igael Tumarkin. Le lecteur curieux trouvera nombre d’artistes à découvrir, plus ou moins séduisants selon ses envies. Michel Tournier a ce talent d’être toujours optimiste – ou peut-être n’écrit-il que sur ce sur quoi il trouve un quelconque attrait. Le style, toujours…

Huit pages sont consacrées à Pierre Joubert (1901-2002), illustrateur pour la jeunesse catholique de gauche qui a eu huit enfants, dont Michel Tournier, qui a grandi avec ses œuvres, fait « un maître de l’esthétique moderne » p.71. Son époque d’avant-guerre étalait sa laideur physique et vestimentaire sans complexe – cela faisait austère donc sérieux et bourgeois. Selon l’auteur, la jeunesse des Gi’s américains à la fin de l’autre guerre et l’arrivée en avion d’un Charles Lindbergh de 25 ans en 1927 « imposa définitivement le type du héros juvénile » p.74. Entre-deux guerre, les Jungvolk allemands et les scouts français laissaient « s’épanouir une esthétique de l’adolescent », des ados ardents et directs, sensuels et aventuriers. La jeunesse était née comme âge de la vie, non vouée à travailler dès la puberté, donc sans assurer les rôles sociaux convenus du mâle et de la ménagère.

Ado scout pierre joubert

Le culte de la nature et celui du bon sauvage mêlaient Rousseau et Kipling dans une proto-écologie en actes qui valorise l’élan plus que la maturité, « l’enfant non comme un adulte imparfait, mais comme un être achevé » p.77, éternel présent porteur éternel d’avenir. Michel Tournier, en découvrant une essence de type platonicien dans « le scout » de 10 à 14 ans, explique peut-être pourquoi la prêtrise catholique célibataire a été tentée plus que d’autres par la pédophilie. « L’adolescent joubertien est éternel et inaltérable » : un « enfant adulte » p.78, un ange directement créé par Dieu comme troisième sexe. Le pédophile ne s’intéresse pas à la personnalité en devenir mais au corps présent inaltérable ; il ne voit pas en l’enfant ou le prime adolescent une personne mais un archétype. Ce pourquoi il ne voit plus la différence entre l’être en devenir et l’adulte mais en fait un égal, donc un partenaire sexuel possible. Et comme toute femme est une Vierge pure ou une tentatrice diabolique et tout homme interdit, malgré les corps nus et torturés du Christ ou de saint Sébastien complaisamment étalés dans chaque église au vu des fidèles – le sexe des anges paraît comme innocent… A tort.

Il y a bien des réflexions qui peuvent naître de ces textes courts.

yves klein 1961 hiroshima The Menil collection Houston

« Je ne cherche pas, je trouve », a dit Picasso. Il aurait pu préciser : je trouve en riant, parfaisant ainsi son opposition à l’anti-créateur Pascal, l’homme-qui-cherchait-en-gémissant » p.92. Outre que l’on comprend bien l’aversion viscérale de Michel Tournier envers le catholique tourmenté Pascal, et à l’inverse son amour pour les ogres créateurs tels Picasso et Victor Hugo, ces phrases courtes claquent allègrement. Ce n’est pas le moindre plaisir de la lecture.

S’y dessine, par petites touches, une philosophie de la création qui choisit la couleur contre le dessin (p.99), la main gauche contre la main droite, l’expérience sensible contre la ratiocination abstraite, les Présocratiques contre Socrate (p.101).

sarthou le soleil joue sur l etang

Avec cette fulgurance à propos du portrait : « Quand l’humain est sacrifié à l’éternel, on voit se dresser les figures hiératiques et impersonnelles de l’art égyptien. Dans la caricature au contraire, c’est la part divine du portrait qui est oubliée. L’art du portrait tient en fait dans une exigence proprement contradictoire : rejoindre l’universel en approfondissant ce qu’il y a d’unique dans le visage d’un homme ou d’une femme, étroitement situés dans l’espace géographique et les âges de l’histoire » p.114.

Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï – essais sur l’art contemporain, 1988, Folio 1993, 209 pages, €8.20

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Château de Puylaurens

Du soleil et du vent, ce matin. Une bonne odeur de café filtre parmi les lattes de séparation d’avec la cuisine. Après avoir chargé nos sacs sur le dos et quitté le gîte, nous poursuivons la piste jusqu’au village de Puylaurens, parmi les genêts en fleurs qui embaument au printemps comme en Bretagne.

puylaurens

Le château, qui appartenait à l’abbaye de Saint-Michel de Cuixa en Roussillon,  est perché sur son piton dédié à Laurent (puy laurens), au confluent de deux vallées, couleur de falaise comme lui. En face du pont qui mène au village s’ouvre une minuscule mairie-école avec une courette de récréation en ciment devant. Trois toilettes sont adossées dans un coin. Cette école primaire minuscule, qui devait rassembler plusieurs niveaux de classes comme j’ai connu jadis, accueillait les déjà rares enfants du cru. Elle est aujourd’hui désaffectée.

puylaurens au pied du mur

Nous grimpons au château par un chemin forestier. La billetterie n’est pas ouverte, bien qu’il soit passé dix heures ; la fille qui la tient est en retard et ne surgit en trombe d’une Clio qu’une vingtaine de minutes après l’horaire déclaré. Nous montons parmi l’arboretum aux pancartes qui indiquent les espèces, dont le camerisier que je ne connaissais pas. Le vent souffle toujours et il fait froid, côté ombre. Le château culmine à 697 mètres au-dessus de la vallée de la Boulzane, chemin naturel vers la grande cité de Carcassonne. Il a, comme souvent, sa légende de dame blanche. Il faut dire que Blanche de Bourbon a fait un bref séjour dans le château et a laissé son nom à une tour.

puylaurens assommoir

La porte principale est ouverte dans le rempart sud, seul accès en moins forte pente ; divers aménagements défensifs filtrent l’entrée, dont un assommoir, des archères à arbalètes, puis une barbacane. Une fois entrée, un mur percé d’ouverture pour le tir, arbalètes et armes à feu, a été ajouté ! N’entrait pas qui voulait. Pour accéder à la porte d’entrée de l’enceinte supérieure, résidence du seigneur, il fallait passer sur un pont de bois ; on en voit encore les supports de pierre.

puylaurens cour interieure

La muraille épouse le rocher autour d’une cour intérieure d’environ 60 m sur 25.

puylaurens muraille

Une tour « ouverte à la gorge » intrigue : ce terme signifie qu’elle n’a pas de mur côté intérieur, afin qu’elle ne serve pas de point d’attaque si un assaillant réussit à s’en emparer. Une poterne dérobée s’ouvre au nord. Malgré ces dimensions, la garnison est restée réduite, 25 sergents au temps de Simon de Cauda, qui tenait le château vers 1260.

puylaurens tour ouverte a la gorge

L’aristocratie du Fenouillèdes est favorable aux cathares, les registres de l’Inquisition signalent une importante communauté à Puylaurens et dans les châteaux voisins.

puylaurens enceinte

Après la visite, le pique-nique. Puis nous reprenons la piste, en descente vers Axat, à 248 m, traversé par l’Aude et précédé de son tunnel ferroviaire « de la Garrigue », foré en 1901 pour la ligne Carcassonne-Rivesaltes. Le centre-ville d’Axat est quasiment désert. Il y aurait 623 habitants aujourd’hui selon l’INSEE, mais pas un môme à jouer, ni dans les rues, ni sur le stade, en ce mercredi après-midi. Dieu sait pourtant que, dès qu’un môme vit quelque part, il ne peut s’empêcher de sortir pour jouer ou taper le ballon ! Les commerces sont fermés, la mairie en travaux, seul « le » restaurant propose des menus à des prix parisiens : 15.50 € pour une salade au camembert chaud, 11.50 € pour des tagliatelles beurre-parmesan… Le grand bâtiment sur la pente était jadis une école avec pension, puis a été vendu à EDF, enfin a été occupé par un centre des Impôts ; le bâtiment est désormais privé et offre des appartements en location. Mais le moindre T4 offert par l’agence immobilière coûte 650 € par mois !

axat

Le taxi nous transfère au gîte du hameau de Labau, occupé en fait par une seule personne qui se fait appeler « Pati ». Il a un locataire à copine et petite fille, tous venus s’isoler en famille. Le propriétaire est arrivé ici « avec des potes en 68 » et s’est mis, comme c’était la mode d’époque, à élever des chèvres. Ils ne se coupaient pas les cheveux et les enfants allaient tout nu, sales comme des peignes. L’individu est resté seul, peu à peu la copine et les copains qui avaient fait des petits quittaient la rude vie communautaire agricole pour retourner à la ville chercher un emploi de fonctionnaire…

Il se présente à nous les dents jaunes, en short et tee-shirt troué, en plein travaux de maçonnerie comme depuis 45 ans. Mais il est subventionné pour ses chèvres car il « entretient l’espace rural », autrement délaissé. Pati qui se trouve bien ici : les chèvres lui suffisent et l’herbe qu’il cultive le fait rêver. Il a élevé quelques chevaux de Mérens ou poney ariégeois qui ressemblent étrangement aux chevaux magdaléniens peints sur les parois des grottes. Mais la bête est destinée plutôt à la monte et au trait, mode des années 70 qui est passée avec la crise économique depuis 2008. Ces chevaux noirs robustes et résistants auraient tirés les canons de Napoléon durant la campagne de Russie.

Pati retape les bâtiments tout seul, à ses heures de loisir, il tient aussi tout seul aussi le gîte de 25 places. Autant dire que le ménage est rarement fait, sauf les draps, et les moutons courent allègrement sous les lits, au grand dam de Josiane qui s’est malencontreusement penchée pour chercher je ne sais quoi.

diner gite de labau

Après un Rivesaltes bruni en apéritif devant la cheminée qui tire mal (nous sentons encore la fumée plusieurs jours après), le dîner est somptueux. Carottes râpées salade du jardin avec sauce au gingembre (souvenir indien), gigot d’agneau de son élevage bien arrosé et cuit à la perfection, très moelleux, haricots verts, et melon du Maroc bien sucré.

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Théo Kosma En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards

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Une petite fille raconte ses années libertines. Ou plutôt son enfance libre dans ces années 1970 un peu baba cool où la sensualité a trouvé droit de cité. Pas trop, mais plus qu’avant. C’est ainsi que des plages existent où des femmes vont seins nus ; ou des enfants jusque vers sept ou huit ans restent vêtus de vent. Mais le Surmoi peccamineux chrétien ou social inhibe les adultes, ils ont plus peur du regard des autres que la volonté de dispenser une éducation épanouie. La dictature psy, qui fait florès à l’époque, remplace les curés pour prêcher la pudeur et autres Œdipe mal gérés.

L’auteur s’en amuse, par la voix de Chloé. Celle-ci n’est pas si délurée qu’elle le croit, tout juste un brin trop en avance, comme si elle reconstruisait sa prime enfance une fois grande. Pour connaître un peu les enfants, je m’étonne qu’elle puisse avoir des souvenirs aussi précis dès l’âge de deux ans, qu’elle voie ses copains et copines frissonner de pudeur à quatre ans, qu’elle ait envie de regarder des films d’épouvante à six ans, qu’elle s’informe « à la bibliothèque » sur le sexe au même âge, qu’un copain de son âge, huit ans, ait « la main qui tremble » à seulement la déshabiller, sans que rien d’autre ne se passe…

Tout redevient réaliste après huit ans, le plaisir érotique de se rouler toute nue dans le sable ou dans l’herbe, de s’affronter au catch dans le plus simple appareil avec sa meilleure copine, de nager nue pour voir les garçons émoustillés, de prendre des douches matin et soir pour se toucher, se lisser, s’explorer. Nous sommes loin des rigueurs des couvents mais rien de bien méchant, pas vraiment de sexe, ou plutôt rien de génital – et surtout rien entre enfant et adulte. Uniquement des jeux entre soi, caresses et frottements, nudité et sensations. De l’intime, pas de l’intimité, observer les réactions de ses sens, sans en oublier aucun ou presque (l’oreille ?).

Il y a même de l’humour à décrire par des yeux enfants les contorsions maladroites des adultes qui s’enferment dans leur chambre pour « classer le courrier » (nous sommes avant l’ère Internet) ou qui ahanent dans leur lit « comme dans un documentaire animalier ». Mal baisés, mal aidés, « libérés » sans trop savoir qu’en faire ni comment faire, les adultes du temps sont de gentils paumés velléitaires qui accordent une liberté sans savoir où elle va, ou en interdisent une autre sans savoir pourquoi.

La société ne les soutient pas, au contraire ! « Chaque année, écrit l’auteur p.115, les tissus sont devenus de plus en plus petits. Les shorts qui arrivaient aux genoux ont laissé apparaître le haut des fesses. Les pantalons sont devenus tailles basses, découvrant la culotte, voire la raie. Les chemisiers ont mis le dos à l’air, les t-shirts se sont arrêtés au-dessus du nombril. Les manches ont raccourci elles aussi, jusqu’aux épaules, et qui plus est les matières sont devenues de plus en plus moulantes et transparentes. Moulantes au point de dessiner les tétons et les lèvres du vagin. Transparentes au point de tout montrer du soutien-gorge, ou selon le cas de l’absence de soutien-gorge. Tout cela a entraîné deux paradoxes. Tout d’abord, moins il y a de tissus plus le prix augmente. Ensuite, plus la peau est découverte plus le naturisme devient ringard. Si ! Quel illogisme… » (J’ai corrigé les deux fautes d’accord du paragraphe – elles ne sont pas les seules, notamment « tache » qui ne s’écrit pas « tâche » sans changer de sens).

theo kosma En attendant d'être grande 1 couv bis

Le roman est joli, panthéiste sans être voyeur, sensuel sans être indécent, libre sans être licencieux. Tout est naturel, tout est nature – tout devrait aller de soi. La lecture en est quand même « réservée à des lecteurs majeurs » selon le puritanisme anglo-saxon de rigueur sur le net et comme il est rappelé en frontispice. De même la mention rituelle : « Tout lien avec quelque élément réel serait purement fortuit ». Mais nombre de femmes pourront se reconnaître partiellement en petite fille des années 70 (c’est moins vrai pour les garçons), malgré les sensations et activités un peu forcées des premières années, trop reconstruites me semble-t-il.

Vêtue de regards est un titre savoureux mais il manque à mon sens une histoire. Écrire sur les sens aurait un sens plus vif si les échappées voluptueuses étaient les éléments accompagnant une action. Le lecteur lit l’impression passive du monde sur la petite fille ; il aurait aimé lire le monde en actes, qui ajouterait du piment à ces moments d’érotisme innocents tels qu’un Marcel Aymé, dont l’auteur prend parfois le style, a su en instiller.

Ce premier opus est le premier d’une série qui en comprend jusqu’à présent cinq – éditée uniquement en e-book.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards, 2014, e-book format Kindle €0.99

Blog de l’auteur : http://plume-interdite.com/qui-suis-je/

Contact : theo.kosma@plume-interdite.com

Le blog d’Anne Bert soutient ce travail et en a parlé Elle note particulièrement qu’« il est fort utile de donner de la visibilité à de tels textes qui rappellent à tous et à toutes que leur corps est aussi autonome, tout comme leur esprit, qu’il ressent des désirs et de la curiosité et qu’il est normal que l’enfant explore tout cela, sans brimade. »

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Yasushi Inoué, Kôsaku

yasushi inoue kosaku

Cette chronique impressionniste des 11-13 ans de l’auteur dans le Japon des années 1918-1920 a un timbre universel. Elle conte la fin d’enfance, le passage vers l’adolescence, les dernières années d’insouciance de la vie au village, dans cette campagne japonaise très peuplée où oncles, grands-parents et cousins ne sont jamais éloignés que d’une demi-journée de marche.

Kôsaku est la suite de Shirobamba, vie quotidienne sur le même ton de ses 6 à 9 ans. Le gamin vit avec une ancienne concubine de son arrière-grand-père, la vieille Onui dont c’est la fin. Elle attendra cependant l’entrée au collège de la ville de son petit Kôsaku, élevé par elle depuis l’âge de 5 ans, pour quitter cette vie.

Car le récit est tout teinté d’amour, ce qui lui donne sa mélancolie mais aussi ce regard aigu de la mémoire qui revient vers la préadolescence. Jamais peut-être les émotions ne sont aussi fortes que vers 12 ans, juste avant de devenir pubère et que le regard des autres sur vous ne change. L’empreinte des êtres et des événements se garde la vie entière et, passée la cinquantaine, l’auteur s’en souvient toujours avec force.

Il fait de Kôsaku un garçon de littérature, parlant de lui à la troisième personne comme s’il était autre que lui-même. Mais cette distance permet de tenir les émotions contenues et de maintenir le récit sur le ton de la constatation. C’est ce qui fait le charme puissant du livre et lui donne cet aspect universel.

Kôsaku vit seul avec celle qu’il appelle sa « grand-mère », en face de ses autres grands-parents du côté maternel. Il est entouré par un oncle directeur d’école et par d’autres parents qu’il va voir pour bronzer à la mer ou pour découvrir la culture du champignon shiitake.

Mais tout fait événement au village où chacun participe à la vie de tous les autres. La moitié des habitants est là pour accueillir le nouveau directeur des Eaux et forêts – et ses deux enfants, un garçon de 9 ans et une fille de 12 ; tout le village viendra saluer le départ de Kôsaku et de sa mère vers la ville à la fin. La création d’une ligne d’autocars, en place du vieux cheval à carriole, est l’occasion de débats épiques entre modernistes et conservateurs, mais beaucoup de gens se rendent chaque jour à l’arrivée du car. La survenue d’un typhon, comme chaque année, est l’occasion d’aller en pleine nuit chez les uns et les autres pour voir s’ils sont inondés ou si leur toit a été arraché.

Kôsaku et son copain Yukio d’un an plus jeune, sont inséparables. Ils jouent ensemble, se baignent en semble tout nu, vont explorer les endroits mystérieux. Ainsi lorsque Kôsaku, égaré près du cimetière à l’écart du village, aperçoit entre les bambous un couple s’embrasser avec fougue, il croit que l’homme est en train d’étrangler la femme et s’enfuit ! Il faut qu’il revienne entouré de ses copains, pour s’apercevoir qu’il n’y a pas eu meurtre. Mystères des adultes…

Étrangeté des filles aussi. Elles sont moins familières à mesure que les années passent, et semblent faire la tête sans aucune raison ; ou elles se montrent aimables sans que l’on sache pourquoi lorsqu’on est un garçon. Ainsi d’Akiko, un an plus âgée, fille du directeur des Eaux et forêt, qui va faire alterner soleil et nuages dans ses relations avec Kôsaku durant toute la longueur du livre. C’est qu’elle devient femme et que les femmes ne traitent pas les garçons comme des gamins. Ceux-ci sentent parfois une boule dans leur ventre, ils se demandent pourquoi.

Non, la vie à la campagne, immergé dans le spectacle de la nature, ne rend pas plus mûr sur la sexualité. Les gamins ne voient aucun rapport entre deux animaux qui s’accouplent et deux humains. Ils vivent dans l’exemple ambiant et la sexualité est, comme dans toute société, une intimité. D’où ce sentiment d’étrangeté vis-à-vis du sexe opposé, cet étonnement au bain lorsqu’ils veulent, comme avant, aller tout nu du côté des femmes.

Le garçon se sent appelé à une existence moins terre à terre que celle du fils du marchand de saké ou de celui qui veut devenir quincailler. Ce pourquoi il s’isole chaque jour pour étudier, malgré les appels des amis et des petits pour venir jouer après l’école. Où l’on constate que l’obsession d’apprendre et de s’élever au Japon ne date pas d’hier. Le début du XXe siècle connaissait déjà la compétition, cette saine émulation qui poussait les campagnards à passer le concours d’entrée au collège pour entrer en sixième.

Sa jeune tante décédée dans le précédent récit lui avait fait promettre, la grand-mère Onui lui fait promettre aussi, tout comme son oncle inflexible Ishimori, le psychorigide directeur d’école désormais en retraite. Kôsaku étudie avec un instituteur qui prépare les examens pour devenir professeur – et en devient fou tant la pression est grande. Mais lui, Kôsaku, veut réussir ; il sent confusément que tout ce qui l’habite ne peut tenir sur ces quelques hectares de territoire rural. Il lui faut aller à la ville, vivre avec ses parents, aller au collège.

C’est le grand art de l’auteur de nous montrer que tout vient naturellement, au fil des saisons, avec la progressive maturité. Le village était un paradis enfantin, il devient trop étroit pour la préadolescence puisque le garçon ne cesse de voyager vers la mer ou à la ville ; il faut désormais le quitter, sans regret, même si c’est avec mélancolie.

Toute l’acceptation de la vie qui va, l’adaptation japonaise au présent sans jamais renier l’hier, est dans ces quelques pages finales où le départ prend la couleur de l’hiver – cette saison qui prépare le prochain printemps.

Yasushi Inoué, Kôsaku, 1960, Folio 2011, 223 pages, €6.50

Les œuvres de Yasushi Inoué chroniquées sur ce blog

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Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

michel tournier vendredi ou les limbes du pacifique
Premier livre publié de l’auteur, il obtint aussitôt le Grand prix du roman de l’Académie française. C’est qu’à la fin de ces années 60 structuralistes, Michel Tournier parvient à faire entrer en littérature les grands mythes de l’humanité, revisités de manière allégorique et gourmande. L’époque était Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, René Girard, tous partisans d’observer non le monde mais ses structures, non les gens mais leurs interrelations. Michel Tournier se pose en philosophe écrivain : il reprend le mythe de Robinson et celui du Bon sauvage pour les mêler et voir ce qui en résulte.

Contrairement à ceux qui ne l’ont probablement pas lu, il ne « décalque » pas Daniel Defoe, mort en 1731 ; il fait de Robinson Crusoé un homme plus proche des Lumières, naufragé en 1759, retrouvant ses compatriotes du voilier hors des routes en 1787, deux ans seulement avant la prise de la Bastille. Ce n’est pas par hasard : l’individualisme croissait, l’humanité cherchait à se libérer des chaînes et des carcans, du couple obligé, du féodalisme et de la religion. Solitaire sans l’avoir voulu (encore qu’on ne s’embarque pas pour le « Nouveau » monde en laissant femme et enfants sans volonté de rupture), Robinson explorera les confins de la solitude absolue (enfin libre !) avant de s’apercevoir combien autrui est nécessaire et doux (entre égaux).

Contrairement au commentaire répugnant laissé par un obsédé sur Amazon, Robinson ne « s’amourache » pas d’un jeune sauvage (qu’il veut tout d’abord tuer pour ne pas être dérangé, ce que son chien fait rater), ni « d’une chèvre » (le commentateur a-t-il seulement « lu » le livre ?), ni ne « récupère un jeune enfant de 10 ans » (le mousse en a 12, à l’aube de la puberté, et a choisi lui-même de quitter le navire où il était, en fils de pute, dressé à coup de garcette) ! Il est étonnant de voir combien la hantise sexuelle peut déformer la lecture et voir d’une autre couleur la réalité même. On peut admirer la ligne d’un bel animal sans avoir envie de le baiser ! Pourquoi en serait-il autrement d’un sauvage adolescent ou d’un mousse malheureux ? L’ordure est dans l’œil de l’obsédé, pas dans le livre, et laisse entrevoir chez le monomaniaque d’Amazon tout un monde obscur de pulsions refoulées que Gilles Deleuze décrit très bien dans sa postface (par ailleurs indigeste).

Débarrassé des scories d’une lecture trop datée et superficielle, Vendredi conte le choc des civilisations avec la sauvagerie – ou plutôt du préjugé occidental sur la supériorité biblique et technique de sa culture, confronté à la vie de nature où les mœurs sociales existent, mais différentes (passant par le meurtre de la victime émissaire), et où la relation au milieu naturel n’est pas d’en être « maître et possesseur » mais de s’y fondre, en harmonie. « Le fond d‘un certain christianisme est le refus radical de la nature et des choses, ce refus (…) qui a failli causer ma perte » p.51.

Dès les premières pages, le ton est donné : Robinson se voit dévoiler son avenir au tarot, par un capitaine luthérien plus soucieux de son confort que d’observer la route. Le Démiurge est à la fois organisateur et bateleur, son ordre est illusoire. « Rien de tel pour percer l’âme d’un homme que de l’imaginer revêtu d’un pouvoir absolu grâce auquel il peut imposer sa volonté sans obstacle » p.8. D’ailleurs, dès sa première rencontre avec un être vivant sur l’île, il tue.

C’est qu’il a été élevé Quaker, « pieux, avare et pur » – ces trois tares induites par la religion du Livre. Au lieu de révérer la nature et de s’y couler, il pose un Être extérieur au monde qui le commande a priori ; au lieu de jouir paisiblement de ce qui l’environne, il dresse, il torture, il amasse, il s’enclot en forteresse ; au lieu d’accepter le monde tel qu’il est et sa propre nature, il se fait une image à laquelle il doit obéir. D’où névrose, refoulement, tourments. « Je veux, j’exige que tout autour de moi sait dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel » p.67. Il se roule nu dans la boue de la souille, il se rencogne au creux le plus profond de la grotte comme dans un ventre de mère, dénombre toutes les « richesses » de son île qu’il nomme Speranza, cartographie et baptise les lieux, il emprisonne les chèvres pour les traire, laboure la terre pour planter, déplante des cactées pour en faire un jardin, entoure de palissade et de pièges sa demeure, met en place une clepsydre pour décompter le temps, instaure des lois (au chapitre IV) et se fait un « devoir » d’obéir à des règles administratives et morales – alors qu’il est tout seul. « Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu » p.50.

Les vêtements ne lui sont d’aucune utilité dans ce climat tropical mais il les garde, éprouvant « la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l’enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l’homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s’offrir sans danger » p.30. Seul, il est vulnérable et sans défense. Au point d’avoir une hallucination, un galion espagnol qui pique sur l’île et long la plage avec sa fille défunte à la poupe. Sa solitude explore la voix minérale du ventre de la grotte, la voie végétale de jouir dans la terre pour y voir naître des mandragores – mais rien de cette expérience aux confins (dans les « limbes ») n’est satisfaisant : il lui manque autrui.

C’est autrui qui va lui faire découvrir un autre monde – ou plutôt une autre façon de voir le même monde, plus libre, plus apaisé. Il avait confusément perçu cette autre façon d’être, mais son être social et religieux le refusait de toutes ses forces. « Pendant un bref instant d’indicible allégresse, Robinson crut découvrir une ‘autre île’ derrière celle où il peinait solitairement depuis si longtemps, plus fraîche, plus chaude, plus fraternelle, et que lui masquait ordinairement la médiocrité de ses préoccupations » p.94.

Il sauve malgré lui son sauvage p.144, à peu près à la moitié du livre. Désormais, c’est Vendredi qui va devenir le personnage principal, autre glissement avec Defoe. Il nomme l’Araucan (« mâtiné de nègre » p.146) du jour de la semaine (encore qu’il ait oublié le calendrier durant ses premiers mois). Mais Vendredi est le jour de Vénus, la déesse nue sortie de l’onde, tout comme l’adolescent (« je serais étonné qu’il ait plus de 15 ans » p.147) venu de la mer en pirogue avec ses tortionnaires et dénudé d’un coup de machette pour le sacrifice.

Il va au début le coloniser, étant maître de sa vie puisque ses congénères l’ont symboliquement tué. Mais le jeune homme est svelte, nu, animal et son rire explose devant toutes les simagrées bibliques et corsetées du Blanc. Il marque le contraste du sauvage et du civilisé, de la liberté et de la contrainte, du jeu et du travail, de l’aisance du corps et du carcan des vêtements, du présent et du futur, de la joie et de la méchanceté, de la dépense et de l’avarice, de l’innocence et du péché. Rien de moins. Exit la Bible comme corset moral et la technique comme contrainte sur la nature, place à l’harmonie avec le milieu, au développement durable ! L’aventure hippie mourait de ses derniers feux, après l’explosion de mai 68.

« Vendredi redressé, cambré dans la lumière glorieuse du matin, marchait avec bonheur sur l’arène immense et impeccable. Il était ivre de jeunesse et de disponibilité dans ce milieu sans limites où tous les mouvements étaient possibles, où rien n’arrêtait le regard » p.160. Vendredi va initier Robinson à la vie « sauvage », à cette Grande santé solaire d’avant le christianisme, au message de Nietzsche. Robinson devient Zarathoustra (cité p.237), brûlé au désert, ahanant en montagne, avant de redescendre, apaisé, vers la vallée pour enseigner aux hommes. Robinson était le chameau « tu-dois », Vendredi est le lion qui se rebelle et inverse l’ordre moral et l’ordre imposé artificiellement à la nature par Robinson. Robinson ne pourra opérer sa troisième métamorphose en enfant, « innocence et oubli, un nouveau commencement » selon Nietzsche, que lorsque son sauvage l’aura quitté.Vendredi fornique la terre aux mandragores et fume la pipe par imitation ironique, gaspille la nourriture amassée et tourne en dérision les cérémonies grotesques du dimanche. Il va faire exploser par inadvertance la réserve de poudre de la grotte, pulvérisant toutes les constructions du naufragé.

Il agit naturellement, sans volonté de nuire, innocent. Dès lors, Robinson va être obligé de vivre comme lui, en égal. Vendredi est un être solaire, hanté par l’espace. Il grimpe au sommet des arbres, s’élance sur les rochers comme un cabri, lutte avec le vieux bouc (qui ressemble au Robinson barbu des origines) et le vainc, fait de sa peau un cerf-volant et de son crâne et de ses boyaux une harpe éolienne. Il choisira de rester sur le voilier lorsqu’il accostera, émerveillé de la cathédrale de cordages et de toiles de la mâture. Vendredi est analogue à Apollon, dieu de la lumière et fils de Zeus.

Robinson découvre la nature, et son corps. « Il découvrait ainsi qu’un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi – par une manière de narcissisme naissant – peut être non seulement un meilleur instrument d’insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnon fidèle et fort » p.192. Les deux sens du mot grâce, « celui qui s’applique au danseur et celui qui concerne le saint » p.217 peuvent se rejoindre dans la vie Pacifique. Vendredi va, « drapé dans sa nudité. Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d’elle » p.221. Le Vendredi est le jour de Vénus et le jour de la mort du Christ. Michel Tournier en fait un symbole – et donne son titre au livre : naissance de la beauté païenne et mort du moraliste puritain (p.228).

A l’attention des obsédés sexuels hantés par la baise toujours et partout, il est clairement écrit p.229 que « pas une seule fois Vendredi n’a éveillé en moi une tentation sodomite ». Il est « arrivé trop tard », la sexualité de Robinson étant « devenue élémentaire », mais c’est surtout parce que Vendredi l’a fait changer d’élément, il l’a converti à son panthéisme solaire, Ouranos étant le ciel du panthéon grec, le symbole de l’énergie vitale. Une « libido cosmique », dit Gilles Deleuze.

michel tournier vendredi ou la vie sauvage

Et voici qu’au bout de 28 ans aborde pour l’aiguade un voilier anglais racé. Vendredi se laisse tenter par l’aventure, mais pas Robinson, qui s’est trouvé lui-même. Il a peur d’être seul mais il découvre dans un trou de rocher le mousse de 12 ans Jaan, maladroit et cinglé de garcette, qui s’est sauvé et veut rester avec le seul être qui l’ai regardé d’un œil bon. Désormais, il sera Jeudi, fils de Jupiter (Zeus), dieu du ciel, de la lumière et du temps. Le presque adolescent est roux comme Robinson, son double de chair. Tel Zarathoustra, l’on imagine qu’il va élever le mousse vers la lumière et la sagesse, en même temps que vers l’âge adulte. Après s’être trouvé, transmettre.

Ce beau roman symbolique, mûri des années avant publication, garde son succès, conforté par une langue étincelante et ciselée. Le monde sans autrui est un monde pervers, analyse Deleuze dans sa postface datée de 1969 (première édition de Vendredi). Avis aux narcisses contemporains qui croient se suffire à eux-mêmes dans leur égoïsme…

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, édition augmentée 1972, Folio 1974, 283 pages, €7.10
e-book format Kindle, €6.99
La version allégée en forme de conte pour enfant :
Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50

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Christophe Bardyn, Montaigne

christophe bardyn montaigne
Michel Eyquem de Montaigne aimait fort la vie avec tout ce qu’elle offre ; le principal en était la liberté. Cette biographie nouvelle, par un agrégé docteur en philosophie est à la fois érudite, pleine de sel et de trouvailles, et fort bienvenue. « L’époque des guerres civiles a façonné sa pensée et son style au point qu’ils entreront toujours en résonance avec les périodes troublées, inventives et inquiètes. Tel est notre temps… » p.478.

Sa pensée de doute et de balance porte à juger par soi-même plutôt qu’obéir aux dogmes ou suivre l’opinion commune. Son style de beau langage allie la précision des mots à l’allusion, voire au cryptage pour érudits, afin de dissimuler ce qui choquerait trop les âmes faibles. Car il y a en tous temps des professionnels du choqué, dont la seule vertu est de dénoncer la paille dans l’œil du voisin. Particulièrement dans les périodes troublées et inquiètes où le recours à la « croyance » est reine au détriment du réel. Penser comme tout le monde rassure, en rajouter sur l’orthodoxie pose à bon compte et donne parfaite conscience. Mais de là à inventer le neuf, il n’y faut point compter !

« Il est manifeste que l’homme [Montaigne] est d’abord un amant, amoureux de la vie, d’un unique ami et de quelques femmes. De toutes ses passions, l’écriture est à la fois le médiateur et la substance, et c’est pourquoi les Essais sont consubstantiels à leur auteur » p.471. Presque tout est dit, hors l’aristocrate et le politique. Car Montaigne fut aussi engagé largement dans l’histoire de son siècle. Élu en son absence maire de Bordeaux malgré ses réticences, puis réélu pour un second mandat, il avait l’oreille à la fois de Catherine de Médicis et d’Henri de Navarre, jouant les médiateurs avec talent et discrétion entre les deux Henri, l’actuel III et le futur IV.

Bien que le grand homme fut de taille petit, « Montaigne a toujours fait, autant qu’il le pouvait, ce qu’il voulait, sans se préoccuper à l’excès des jugements moraux, sociaux ou religieux. L’absence de repentir qu’il revendique hautement signifie qu’il assume tous les aspects de sa vie, parce qu’il les a tous voulus, pour autant que cela dépendait de lui » p.473. Outre sa libre pensée, Montaigne valorisait l’expérience plus que le savoir, la vie se faisant – plus que les grands principes. En ce sens il était libéral. Sur l’exemplaire de la dernière édition des Essais qu’il a annoté de sa main juste avant sa mort, il a fait figurer cette citation de Virgile : « il prend des forces en allant de l’avant ». Il ne se réfère pas avant d’agir, il va et pense en chemin.

Ce pourquoi il est antithétique avec un certain esprit de cour français, hiérarchique, soumis, moraliste et langue de bois. Christophe Bardyn a fort raison d’affirmer : « Il est évident, ne serait-ce que pour des raisons de style, qui touchent ici au plus intime de la pensée, qu’un philosophe nourri exclusivement de Kant, de Hegel ou d’Auguste Comte n’est pas en mesure d’entrer dans la pensée de Montaigne » p.469. La plupart de nos intellos, perclus de grands principes et de dogmes idéologiques, ne peuvent saisir le sel de ce penseur du XVIe siècle qui ne se voulait pas philosophe. Ils sont bien trop enfermés dans leurs bornes mentales, leur morale étroite et leur idéal absolu placé au-dessus des hommes – ils sont bien trop contents d’eux. Ce pourquoi Montaigne fut plus célèbre en Angleterre qu’en son propre pays, plus pragmatique que dogmatique, plus accommodant que servile, plus utilitariste qu’idéaliste.

Lorsque Michel de Montaigne meurt le 13 septembre 1592 à 59 ans d’une amygdalite phlegmoneuse, ses héritiers spirituels sont immédiatement Pierre Charron et Marie de Gournay, jeune Picarde « transie d’admiration » devenue après plusieurs mois de rencontres « fille d’alliance ». Mais plus tard Descartes et Pascal, avant Hume et Voltaire, reprendront son flambeau. Tous penseurs qui pensent par eux-mêmes, maniant la langue précise autant que l’ironie, sceptiques et prudents. Le gisant de Montaigne repose ses pieds sur un lion de pierre à la langue bifide, signe de dissimulation comme de neutralité, de loyauté sans naïveté.

Les siècles XIX et XX en France ont réduit Montaigne à la sagesse rassise du personnage qui s’isole en sa librairie pour méditer au coin du feu. Les moraleux de ces temps idéologiques avaient peur de la verdeur charnelle de l’auteur du XVIe siècle, de son scepticisme en tout, de la relativité de sa morale. Ils ont caché ce sein qu’ils ne voulaient voir, alors que Montaigne avait pour ambition de se « dépeindre tout nu ». Libertin, libéral et libertaire, Montaigne aimait le sexe et la conversation, les libertés de croire, de penser et de dire, et surtout pas les conventions sociales au-delà de la civilité.

Christophe Bardyn relit Montaigne avec l’œil neuf du XXIe siècle et la documentation fournie des historiens. Il entend le latin et grec, ce qui lui facilite les choses… « Les Essais contiennent tout, absolument tout, du début à la fin et pour tous les aspects de son existence » p.15. D’où il peut déduire que Montaigne était (ou se sentait) un enfant illégitime, né à 11 mois de grossesse, peut-être fils du palefrenier ; que cette situation l’a rapproché d’Étienne de La Boétie, orphelin trop tôt, sans que cette passion d’amitié soit en rien homosexuelle – comme certains esprits trans, gais et lesbiens le voudraient aujourd’hui pour augmenter leur camp. Montaigne a énuméré, plus ou moins dissimulés, les noms de ses maitresses : Diane de Foix-Candale (dont il fut le père probable du premier enfant), Madame de Duras, Diane d’Andouins qui se fera appeler Corisandre et sera la maitresse du futur Henri IV, Madame d’Estissac et Marguerite de Valois qui épousa Henri de Navarre (p.296).

Né le 28 février 1533 aîné de 8 enfants, son père officiel est de noblesse récente, maire de Bordeaux, d’ancêtres enrichis dans le commerce de pastel et de harengs. Sa mère descendrait probablement de marranes montés d’Espagne en 1492. Comme Gargantua, livre qu’il affectionnait fort, le jeune Michel « confie qu’il ne se souvient même plus du début de sa vie sexuelle, tellement elle fut précoce » p.28. Il disait suivre la règle des moins de Thélème qui est de n’en suivre aucune !

De sa naissance à 3 ans il est confié en nourrice au village, revient au château de Montaigne jusqu’à 6 ans pour être élevé, avec son frère cadet d’un an Thomas (le préféré de son père) par un précepteur allemand assisté de deux autres qui lui parlaient latin et jouaient en grec. De 6 à 15 ans, il est envoyé au collège de Guyenne à Bordeaux où il lit les classiques, aidé de son précepteur Muret de 4 ans plus âgé que lui, un rien sodomite mais qui semble s’être contenté de caresses mutuelles avec le jeune Michel – comme le faisaient les Romains. De 16 à 21 ans, Montaigne se perfectionne à Paris, ville qu’il a tant aimée, auprès des humanistes et notamment de Turnèbe. Il déteste le droit mais en sera néanmoins licencié, son père lui obtiendra une charge à la cour des aides de Périgueux, avant de monter à Bordeaux.

Michel rencontre Étienne à 24 ans et La Boétie, qui mourra à 33 ans, écrit vers 16 ans un Discours de la servitude volontaire encore fameux quatre siècles après. « La rencontre entre les deux jeunes magistrats bordelais ressembla donc à un coup de foudre amoureux, parce que pour la première fois chacun d’eux sortait de sa solitude psychique et trouvait un interlocuteur à qui il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il ressentait, mais qui le comprenait intuitivement parce qu’il avait vécu de son côté une épreuve similaire. Le bâtard reconnaît dans l’orphelin un compagnon d’infortune, et leurs sensibilités exacerbées les conduisent aussitôt à une entente qui, le plus souvent, n’eut même pas besoin de mots » p.129. Étienne mettra en garde Michel contre sa frénésie sexuelle avec des femmes mariées, ce qui présentait à tout moment le risque d’être découvert et tué. Nul que la tempérance de son ami n’influençât le jeune homme pour le reste de sa vie.

Montaigne se marie en 1565, 4 ans après la mort de son père, pour récupérer son héritage, dont le titre. C’est un mariage de raison qui donnera six enfants mais dont une seule fille survivra, Léonor, à laquelle Montaigne ne s’est guère attaché. Il n’aimait pas les « petits enfants » et préférait parler d’égal à égal sur les idées. Après 13 ans de vie parlementaire, il se retire à 37 ans sur son domaine, qu’il est soucieux de faire rendre. De sa tour librairie, il peut surveiller les alentours et les soins de ses gens à sa vigne.

C’est là qu’il commence à écrire ses Essais, à 39 ans. Christophe Bardyn nous révèle que leur plan est calqué sur Saint-Augustin, non pour le démarquer mais pour s’en inspirer – et prendre le plus souvent des opinions contraires, étayées par des citations d’auteurs latins. « En utilisant les thèmes de la Cité de Dieu comme canevas, et en brodant ses propres motifs par-dessus, Montaigne se donnait une structure invisible qui lui permettait d’échapper à l’emballement en tous sens de son ‘cheval échappé’ et lui fournissait un discret fil conducteur. Mais, en même temps, il saisissait l’opportunité d’affirmer ses propres thèses par contraste avec celles du plus célèbre et du plus influent père de l’Église d’Occident » p.257. Il procède de même avec le Livre III, qu’il écrit en miroir des Confessions.

Il ne publiera les Essais qu’en 1580 mais passera deux années à publier les œuvres de son ami La Boétie, en même temps qu’il écrit probablement le pamphlet le plus virulent et le plus intelligent sur Catherine de Médicis, appelé le Discours merveilleux. Il ne l’a pas signé, ni revendiqué jamais, mais l’on y découvre son style. Avec l’Apologie de Raymond Sebond, il exprime aussi sa conviction de « moyenneur », partisan du juste milieu sur l’interprétation des dogmes catholiques.

Femme et homme à chapeaux 17ème

Il est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France en 1573, puis obtient le même titre auprès du roi de Navarre en 1577 grâce à Marguerite de Valois, l’une de ses maitresses. « En réalité, Montaigne fut un très grand séducteur. Certes il était petit, et ses attributs virils manquaient d’envergure, mais il avait bonne figure, était très vigoureux [six postes par nuit], et avait assez d’esprit pour faire oublier tout le reste » p.305. Le chapitre 5 du Livre III des Essais s’intitulera même Sur des vers de Virgile, dont l’innocence champêtre masque une érotique contrepèterie !

Il voyage en Italie 17 mois et 8 jours, où il apprécie la bonne chère mais moins les femmes, trop grasses pour son goût. Il apprend dans une ville près de Pise où il prend les eaux contre les calculs rénaux, que ses collègues l’ont nommé maire de Bordeaux et, après un premier refus et quelques tergiversations, un ordre du roi le fait accepter. Il rentre en France pour n’en plus repartir, lui qui a eu la tentation de Venise, s’y voyant volontiers ambassadeur sur la fin de sa vie.

Être maire n’est pas de tout repos lorsque la guerre civile menace, les dogmatiques des deux religions se haïssant comme communistes et capitalistes. Montaigne négocie, s’entremet, anticipe. Il se sortira de tous les mauvais pas, même de la peste, qui vida Bordeaux de la moitié de sa population. Il reçoit en son château de Montaigne le roi de Navarre le 19 décembre 1584, avant d’être obligé de fuir en roulotte avec sa famille jusque vers Paris, où Catherine de Médicis le renfloue pour ses talents politiques et lui confie quelques missions secrètes dont il ne peut parler en ses livres, mais dont les correspondances historiques font foi.

Dans le Livre III des Essais qu’il entreprend à ce moment, il fustige les catholiques zélés de la Ligue, aussi sûr de leur bonne foi que vantards : « Ils nomment ‘zèle’ leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt. Ils aiment la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est guerre » cité p.387. Il faut dire que huit guerres civiles en 25 ans peuvent rendre sceptique quiconque pense par soi-même sur le ‘bon droit’ d’une cause. Les choses n’ont guère changé depuis, les catholiques ont laissé la place aux jacobins puis aux communistes avant tous les avatars du gauchisme et de l’écologisme, mais le ‘zèle’ est toujours aussi borné…

Montaigne, lui, reste « le premier empiriste sceptique de notre histoire » p.404. Il adopte un point de vue raisonnable sur la vérité : « Il n’y a pas de science certaine, puisque tout est sujet au doute, mais nous devons nous faire une opinion sur tout ce qui concerne notre vie, sans quoi nous serons paralysés et inactifs » p.407. L’utilité pratique sur le moment est bien ce qui importe, ce à quoi jamais les dogmatiques ne pourront se soumettre, soumis à « la peste de l’homme, l’opinion de savoir ».

Lire et relire Montaigne est une cure de santé instinctive, affective, mentale et spirituelle. « Récapitulons : il est hédoniste dans sa vie privée (de tendance néocyrénaïque), néocynique dans sa vie publique (il s’inscrit dans le courant érasmien de dénonciation de la folie politique), empiriste sceptique du point de vue de la connaissance, naturaliste radical pour envelopper le tout, c’est-à-dire ne connaissant et ne suivant que la nature » p.410. Que voilà un homme séduisant que l’on peut prendre pour modèle ! Surtout en notre époque de vanité et d’ignorance, où faire le paon suffit à contenter une vie.

Une bonne et lourde biographie écrite avec gourmandise et beaucoup de savoir que tout homme libre goûtera – et où les femmes pourront reconnaître cette civilité française que l’obscurantisme méditerranéen conteste aujourd’hui.

Christophe Bardyn, Montaigne – La splendeur de la liberté, 2015, avec 16 illustrations en cahier central, Flammarion, 543 pages, €25.00
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Écoliers au moyen âge

daniele alexandre bidon la vie des ecoliers au moyen age
On apprenait à déchiffrer les lettres en 3 mois dès 3 ans, et à calculer en 4 mois, ce qui était très utile aux petits bergers pour compter les moutons. On ne confiait en effet jamais un troupeau avant l’âge du calcul ! La méthode d’apprentissage de la lecture était celle du b-a ba.

La directrice de recherches au CNRS Danièle Alexandre-Bidon en a écrit un album pour enfants, La vie des écoliers au moyen-âge.

L’école concernait surtout les garçons et un maître ne pouvait enseigner qu’à des garçons. Mais elle n’était pas fermée aux filles, qui pouvaient apprendre avec une femme si elles en avaient le loisir. Les durs travaux faisaient parfois des filles des garçons manqués, en témoigne Jeanne d’Arc. Christine de Pizan fut exemple d’une femme lettrée du temps, auteur de livres à succès. Mais la pesanteur traditionnelle vouait surtout les femmes à la maternité et cela ne nécessitait point d’école. Il en reste quelque chose dans l’islam intégriste, voire chez les catholiques tradi.

maitre et ecoliers moyen age

L’apprentissage commençait très tôt dans les familles, vers 8 ans pour les garçons potiers, mais il fallait attendre d’avoir quelques muscles pour devenir rémouleur. La plupart des apprentis pour les métiers délicats ou difficiles n’avaient pas moins de 14 ou 15 ans. Il fallait de 3 à 6 ans pour sortir de l’apprentissage. Mais ce n’était pas le bagne : souvenons-nous qu’un jour sur trois était fête au moyen-âge.

Doué, on pouvait entrer à l’université à 10 ans, passer le baccalauréat à 14 ans, mais on était obligé d’attendre au moins 1 an pour passer la « licence », autorisation qui permettait d’enseigner – donc dès 15 ans. L’Église imitait Jésus et les docteurs.

maitre et ecolier moyen age

On étudiait par terre, assis en tailleur sur des bottes de paille, tandis que le professeur tenait dur comme fer à sa chaire – afin de faire lever les yeux aux élèves, en signe de respect. Les profs pouvaient sans vergogne fouetter nus les élèves (c’était « le bon temps » ?). Mais il leur était quand même déconseillé de « blesser jusqu’au sang » ou de « casser un membre » (c’est dire les mœurs du temps…). La baguette de bouleau, qui cingle en laissant peu de traces, était donc l’instrument privilégié de l’enseignant : la férule.

fesser nu un ecolier moyen age

Pas de livre (chaque manuscrit valait un troupeau), l’enseignement était oral. Le but de l’éducation était de maîtriser l’art de la parole. Les trois arts qui formaient le trivium étaient la grammaire, la rhétorique et la dialectique Uniquement oral, le bac avait lieu à Pâques, tandis que la maîtrise se soutenait à l’été. La salle de classe médiévale pour gosses de riches était étroite, fermée. C’est qu’il faisait froid à Paris, la plupart de l’année.

pupitre moyen age

L’habitation médiévale urbaine avait un escalier qui menait aux pièces, chacune munie de latrines à fosse. Ces pièces servaient de lieux privés multi-usages : chambre la nuit, cabinet de travail la journée, pièce à manger ou à recevoir. Il suffisait de tirer les courtines du lit, où chacun dormait nu, les enfants en lit commun, ou de dresser la table sur tréteaux.

ecoliers moyen age

C’était une vie spartiate, communautaire et protégée. On vivait surtout dehors, baguenaudant dans la ville, travaillant aux échoppes. Les écoliers étaient enfermés dans les lieux sombres et austères, propices à l’étude, selon les croyances de l’église du temps. Savoir est un péché, il y faut un effort, surtout pas de confort.

N’en reste-t-il pas quelques traces dans les mentalités ?

Danièle Alexandre-Bidon, La vie des écoliers au moyen-âge, 2000, La Martinière 2005, 47 pages

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Patti Smith, Just kids

patti smith just kids folio
La vie et l’œuvre de deux enfants du siècle (le précédent), nés sous les mœurs autoritaires de l’avant-68 et qui se sont cherchés longtemps après l’an 01. Née à Chicago en 1946 et ayant passé sa jeunesse dans le South Jersey, Patti, l’aînée de trois enfants, est le chef de la fratrie. Elle joue à la guerre avec les garçons, torse nu, jusqu’à ce que sa mère, vers ses 11 ans, lui enjoigne de mettre une chemise. Premier choc. Le second est lorsqu’elle « tombe » enceinte à 20 ans (tant était grande la naïveté sur le sexe, dans ces années post-guerre où le christianisme puritain mettait un voile sur tout ce qu’on ne doit ni dire ni savoir). Elle abandonnera le bébé à la naissance car – en bonne catholique – elle ne peut avorter. Sait-il aujourd’hui qui est sa célèbre de mère ?

Sans argent, en 1967, elle trouve 32 $ dans un sac à main oublié dans une cabine téléphonique, ce qui lui permet de prendre le bus pour New York afin de devenir artiste. Elle ne voit pas trop ce que c’est, mais elle veut. Elle a beaucoup lu enfant, Patti, elle dessine et écrit de la poésie inspirée par Arthur Rimbaud et Bob Dylan ; elle croit pouvoir vivre de ses talents. Génération gâtée d’après-guerre (malgré une relative austérité), tout lui semble possible. Elle est née au tout début du baby-boom et le monde recommence avec sa génération.

Dans la bohème de la fin des années 60, elle rencontre Robert Mapplethorpe, né la même année et qui squatte l’appartement d’un copain. Il est le troisième de six enfants d’une famille elle aussi catholique – mais lui tendance LSD. Gentil mais tourmenté, fantasmant sur le Christ nu torturé sur la croix, Robert se découvrira tard homo – tendance sado-maso. Les interdits et les affres de la pureté, dans le catholicisme comme dans l’islam, révèlent et suscitent plus qu’ailleurs l’homosexualité. Mais cela ne va pas empêcher le couple de vivre comme frère et sœur, baisant à l’occasion mais s’épaulant surtout l’un et l’autre, toujours présents à l’alter ego. Ils sont naïfs et idéalistes, pas du tout politiques, convaincus que l’art les possède et qu’ils vont émerger.

Ce sont juste des enfants… Patti fait de petits boulots en librairies ou magasins, Robert déménage ou vend ses charmes fous ; elle dessine et poétise, lui peint selon Andy Warhol, colle et bâtit des « installations » avant de découvrir le Polaroid, puis la photo. De 1967 à 1989, où il mourra du sida, Mapplethorpe ne quitte jamais Smith. Les deux vivent ensembles ou à quelques maisons, couchent souvent dans le même lit, connaissent leurs compagnons respectifs. Ils se voient tous les jours, se conseillent et se réconfortent mutuellement. La photo prise en 1967 à Coney Island par un photographe ambulant, qui orne la couverture, montre combien ils sont jeunes, beaux et sensuels – seulement des gamins.

Dans la société de consommation et de confort des années 60 et 70, ils pourront ignorer le mal et croire en leur « étoile bleue ». Ils sont pareils aux Enfants terribles de Cocteau, isolés dans leur monde, celui de la création comme jeu. Même les gratte-ciel de New York leur apparaissent splendides : « C’étaient des monuments à l’esprit arrogant mais philanthrope de l’Amérique » p.40. Lorsque que Patti rencontre pour la première fois Robert, il lui apparaît innocent, vulnérable, offert : « Sur un lit de métal très simple, un garçon était couché. Pâle et mince, avec des masses de boucles brunes, il dormait torse nu, des colliers de perles autour du cou » p.38. Description a minima, sentiment pudique, mais profondeur de l’empreinte.

L’argent ? Ils n’en ont pas et il est dur à gagner pour se loger et se nourrir. Mais la Beat generation est « trop jeune pour ce genre de soucis. La liberté suffisait à me satisfaire » p.63, déclare Patti Smith. Car tous les carcans religieux, moraux, sociaux, deviennent insupportables à la jeunesse en explosion démographique après deux guerres éprouvantes. On vit nu, on expose sa sexualité naturelle, on se met en couple pour se tenir chaud mais sans se lier, on s’envole avec haschisch, marijuana et LSD, on croit en son étoile… Les conventions sont laissées de côté, comme les slips et les soutiens-gorge, il n’y a rien entre les choses et soi, on s’offre, on se frotte, on expérimente. De vrais gosses. « Quand je mangeais avec les mains, il trouvait que ça attirait trop l’attention, alors qu’il était torse nu dans le bar, avec plusieurs colliers de petites perles et un gilet de peau de mouton brodée » p.82.

robert mapplethorpe

Le Chelsea Hotel et le Max’s Kansas City Restaurant étaient les lieux magique du Village où artistes, producteurs, acteurs, écrivains, chanteurs, se côtoient et se reconnaissent. Patti et Robert s’y coulent avec délice, y lient connaissance. Mais il faudra des années et des coaches pour qu’ils émergent. Ils doivent auparavant se trouver, ce qui veut dire découvrir leur talent particulier. Robert dans les affres de sa sexualité déviante (pour un catho) et Patti parce qu’elle ne poursuit rien jusqu’au bout. Même si elle a beaucoup lu, enfant et adolescente, elle reste d’une ingénuité confondante. Sur le sexe : « Je croyais qu’un homme devient homosexuel lorsqu’il ne trouve pas la femme qu’il fallait pour le sauver, conception fausse que m’avait inspirée l’union tragique de Rimbaud et Verlaine » p.97.

Allen Ginsberg le poète, puis Bobby Neuwirth l’alter ego de Bob Dylan, propulsent Patti Smith sur la scène, dès qu’elle a modernisé « à la Keith Robert » sa coiffure de bonne sœur. Ce sont John McKendry, responsable photo du MOMA, et Sam Wagstaff, mécène et amant de 25 ans plus vieux, qui propulseront Robert Mapplethorpe et feront reconnaître son talent. « L’artiste anime ses œuvres de la même façon qu’un enfant anime ses jouets. Que ce soit pour l’art ou pour la vie, Robert insufflait aux objets son élan créateur, sa puissance sexuelle sacrée » p.165.

patti smith robert mapplethorpe

Pendant ces années disparaissent Brian Jones, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison, tous à moins de 30 ans – un peu plus tard Andy Warhol. Difficile de se faire une place après ces géants. « Tu te piques pas et t’es pas lesbienne. Mais qu’est-ce que tu fabriques en réalité ? » (p.256) s’exclame devant Patti l’auteur de théâtre Tony Ingrassia. La provocation et la transgression sont en effet l’essence de l’art contemporain depuis Marcel Duchamp et les Surréalistes – et il faut toujours aller plus loin. Sauf quand on a du talent, ce qui est très rare.

Patti et Robert en ont, ils le cultivent l’un par l’autre, et c’est ce qui fait de ce livre non seulement un document sur cette époque farouchement contre-islamique (que des perversions et des abominations !) mais aussi un cri d’amour (tout aussi haram).

Patti Smith va se marier avec Fred Smith, sans changer de patronyme ; elle aura deux enfants de plus. Elle chantera ses poèmes avant de monter un groupe de rock, tout en poursuivant le dessin. Robert décédera su sida peu après son mentor amant Sam, à 44 ans.

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils étaient de la génération d’avant, portée par la vague d’optimisme d’après-guerre. Pour eux, le monde tout entier était un terrain de jeu magique et l’art tout simplement un mode de vie. Ce monde a disparu dans la permanente « crise » de l’économie, de la politique, des soubresauts du monde, des valeurs et des raisons de vivre. Les pisse-froid qui se raidissent à la seule vision d’un torse nu ne pourront jamais approcher l’art, ni sentir la texture même de la vie frémissante, ni s’élever même à une quelconque spiritualité – qui récuse la forme pour une sorte d’abandon émerveillé.

Patti Smith nous rappelle avec justesse, en hommage à son ami disparu, que seule la liberté est première – car elle permet tous les possibles.

Patti Smith, Just kids, 2010, Folio 2013, 416 pages, €8.00

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Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée

rudiger safranski nietzsche biographie d une pensee
L’auteur de cette biographie contemporaine d’un auteur sulfureux du siècle 19 est docteur en lettres et philosophie en Allemagne, il a déjà consacré des biographies à Schopenhauer et Heidegger.

Mais le « philosophe au marteau » (ainsi se décrivait Nietzsche) est moins un théoricien de système total, comme Kant ou Hegel qu’un explorateur. Pour lui, la vérité est une illusion, certes parfois utile, mais qu’il ne faut jamais prendre au sérieux. « Nietzsche était un laboratoire de pensée et il n’a pas cessé de s’interpréter lui-même », dit Safranski dans sa conclusion. « C’était une source continuelle d’énergie qui produisait des interprétations. (…) Celui qui considère la pensée comme une composante de la vie ne pourra jamais en finir avec Nietzsche » p.322. Ce pourquoi ce philosophe est bien plus vivant aujourd’hui qu’un Hegel ou qu’un Kant.

Et en effet, nul n’en a jamais fini : Thomas Mann, les dadaïstes, Stefan George, Bergson (« c’est par Bergson que la France fut rendue réceptive à Nietzsche » p.302), Ernst Jünger, Oswald Spengler, Hermann Hesse, les psychanalystes, Ernst Bertram, Bauemler (qui tire Nietzsche vers le nazisme en n’en prenant qu’une part), Karl Jaspers, Martin Heidegger, Theodor Adorno, Max Horkheimer, Georges Bataille, Michel Foucault. À cette liste citée par le biographe, j’ajoute Jacques Derrida et Michel Onfray ; tant d’autres encore lui doivent beaucoup, « même les adorateurs du soleil et les nudistes » dit l’auteur p.297. Non pas pour l’imiter ou le suivre – mais pour penser d’après lui.

Nietzsche lui-même conseillait de le lire ainsi, que le biographe met en exergue de son livre : « Il n’est nullement nécessaire, pas même souhaitable, de prendre parti pour moi : au contraire, une dose de curiosité, comme devant une plante étrange, avec une résistance ironique, me semblerait une manière incommensurablement plus intelligente de m’aborder » (à Carl Fuchs, 29 juillet 1888).

Qui était Friedrich Nietzsche ? Un homme du XIXe siècle avant tout, entre élan romantique et scientisme darwinien. Né le 15 octobre 1844 d’un pasteur villageois près de Lützen en Saxe-Anhalt, il s’effondre nerveusement en janvier 1889 à 44 ans lorsqu’il voit un cheval de fiacre battu par son cocher à Turin. Il mourra le 25 août 1900 sans avoir recouvré la raison. Son père était mort de même lorsque Friedrich avait 5 ans, puis son petit frère de 2 ans un an plus tard. Le jeune Nietzsche a été élevé par cinq femmes, sa mère et sa grand-mère, ses deux tantes célibataires et sa sœur… Bon élève, passionné mais discipliné, ses copains l’appellent à 12 ans « le petit pasteur ». En internat d’élite à Pforta dès 14 ans, il aime la poésie et se noie dans la musique, il écrit des vers dont certains dédiés au poète vagabond dionysiaque Ortlepp (avec lequel certains soupçonnent qu’il ait eu une « liaison »). Mais « la sexualité passe pour la vérité de l’individu », dit le biographe, « c’est la forme fictive dominante donnée à la vérité par le XXe siècle… » p.231. Autrement dit, l’explication n’explique rien, une multitude de causes, dont cette rencontre (et cette hypothétique liaison) ont construit la pensée nietzschéenne – en tout cas la cause unique ne suffit pas.

Après l’adolescence, Nietzsche étudie la théologie et la philologie à Bonn, effectue son service militaire à 23 ans dans l’artillerie à cheval, avant d’être honoré docteur sans présenter de thèse et nommé professeur à l’université de Bâle. Ses auteurs favoris sont Jean-Paul et Hölderlin adolescent, puis Schopenhauer et Wagner jeune adulte. Il se détachera de tous pour suivre sa propre voie, mais ces imprégnations ne le quitteront jamais.

Sils-Maria Engadine

Car il est hypersensible et cyclothymique, passant de périodes d’euphories à de noires dépressions, sujets aux douleurs nerveuses, à des troubles de la vue, à des migraines, des vertiges, des vomissements. Il aime la marche (qui l’aide à rythmer sa pensée) et les orages (qui l’emportent vers le sublime), mais aussi le soleil (qui l’apaise et éclaircit ses idées). Ses lieux de prédilection seront Sils-Maria dans les hauteurs suisses, Nice et Turin au bord de la dolente Méditerranée. Volontiers rigoureux et austère, il s’abime parfois dans la musique et se laisse emporter par la danse, comme en témoigne sa logeuse en 1888, qui le voit « danser nu » dans sa chambre par le trou de la serrure (p.217).

Prude envers les femmes (Lou Andrea Salope sera son tourment et son échec, moins féminine que vraie garce), il est sensible aux jugements des hommes, empli de compassion pour les malheureux et pour les bêtes (p.153), il souffre de la critique humiliante de ses amis. Il se sent un génie appelé à prophétiser un renversement de toutes les valeurs de son époque : démocrates et chrétiennes mais aussi nationalistes et antisémites. Il a du mal à écrire « à la Socrate », de façon magistrale, préférant juxtaposer les aphorismes comme une mosaïque appelée à faire sens.

nietzsche page manuscrite

Ses principaux concepts sont :

Le couple Apollon et Dionysos : la pensée rationnelle organisatrice et claire, tranchant dans le vif, disciplinant le bouillonnement vital des monstrueux instincts dionysiaques Il y a pour Nietzsche « parenté intérieure entre onde, musique et le grand jeu universel de ‘meurs et devient’, croître et passer, régir et être terrassé. La musique conduit au cœur du monde » p.15. Il en fera plus tard l’écart entre Kultur et Civilisation opposant l’Allemagne et la France, la première plus enchantée – au risque de dériver dans le Mythe national (« la culture vit de l’esprit tragique et dionysiaque de la musique » selon Bertram, p.307), la seconde trop rationnelle – au risque de se dessécher dans la technocratie et la machine sociale (« la civilisation si nécessaire soit-elle, demeure liée au clair et optimiste domaine de ce qui est vivable », idem). L’équilibre est rompu depuis les Grecs : « Socrate est le commencement d’un savoir sans sagesse » p.55. Or il s’agit de tenir la balance entre la tête et le ventre via la volonté pour se construire soi-même, « la production d’une ‘seconde nature’ » p.47. On appelle cela l’éducation pour un être et la civilité pour un peuple.

La volonté de puissance : instinct de vie aveugle et impérieux, il commande toutes les autres volontés : d’aimer, de connaître, de créer. Il y a « des » volontés de puissance (p.269), une pluralité de désirs, « un combat d’énergies » p.278. Mais cette puissance doit être maîtrisée en soi : « on doit devenir le metteur en scène de ses impulsions vitales, on doit pouvoir rester en équilibre au-dessus de ses failles et devenir un chef de chœur dans la mêlée de ses voix » explique le biographe p.171. Faire de soi « une personne toute entière » est la tâche de chaque individu dans sa vie, une « seconde nature » (que les psys appelleront plus tard le Surmoi). Après sa mort, la sœur de Nietzsche et son ami Peter Gast éditeront un livre intitulé La volonté de puissance composé des notes du philosophe et d’un plan tracé auparavant, mais ce n’est pas un livre de Nietzsche. Lui avait dit tout ce qu’il voulait sur le sujet de 1885 à 1888 dans ses diverses œuvres, du Gai savoir à l’Antéchrist.

Le concept de surhomme : avant tout la formation de soi et l’intensification de soi-même, mais aussi l’évolution de l’espèce dans la lignée de Darwin – plus une utopie d’humanité augmentée qu’une sélection naturelle d’éleveur. « Nietzsche admire en Byron cette mise en scène de la vie et la métamorphose de celle-ci en œuvre d’art » p.27. Aristocrate plus que démocrate, Nietzsche considère qu’« un État est légitimé quand ‘les exemplaires supérieurs peuvent vivre et exister en son sein’ » ; « ils n’améliorent pas l’humanité, mais ils incarnent ses meilleures possibilités et les offrent à la contemplation » p.64. Contre la « décadence » de son siècle qui transforme toute joie en velléité de joie, tout art en imitation de l’art, la pensée qui ne fait plus un avec ce que l’on pense (p.288). L’ère contemporaine pourrait rajouter la (fausse) « culture » comme seul divertissement et les œuvres « d’art » comme seul investissement. La situation, depuis l’époque de Nietzsche, n’a fait que développer son mouvement.

L’éternel retour : « une incitation à vivre chaque instant de la vie de telle manière qu’il pût vous revenir sans terreur » p.166, un éternel recommencement comme le jeu d’enfant d’Héraclite. En tout cas la preuve d’aucun au-delà consolateur : il s’agit de vivre ici et maintenant en adulte, sans la protection d’un quelconque Être suprême devant lequel on resterait enfant éperdu de refuge.

Son biographe le suit pas à pas dans l’épanouissement et la floraison de sa pensée, dans ses déviations et ses retours, dans ses fulgurances et ses impasses. « Entre Nietzsche et ses pensées se joue une histoire d’amour passionnée, avec toutes les complications habituelles aux histoires d’amour » p.168. Safranski raconte moins la vie du philosophe (renvoyée en chronologie de fin de volume) que le cheminement incarné de ses idées, jamais achevées, jamais en repos, montrant « comment les pensées jaillissent de la vie, se répercutent sur la vie et la changent » p.47.

Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée, 2000, Solin/Actes sud, 381 pages, €19.84
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France, fille aînée de l’église intellectuelle

L’exception française, en matière de réflexion et de pensée, n’est pas un vain mot.

  • Chacun sait que la France est un pays centralisé à Paris, et que le « milieu intellectuel » à Paris est centralisé encore plus dans les quartiers centraux, en gros entre Notre-Dame et Saint-Germain des Prés – deux églises comme vous pouvez noter.
  • Chacun sait que « le Français moyen » des sondages révère l’État et que le rêve de tous ses fils et filles est à 73% de « travailler dans la fonction publique ». Un peu moins globalement qu’en 2004 à cause de l’hôpital (désorganisé et stressé par les 35h), mais nettement plus qu’en 2004 dans la fonction publique d’État !
  • Chacun constate aussi que la moindre parcelle de petit pouvoir fonctionnaire fait gonfler l’ego de qui le détient – comme s’il était investi d’en haut d’une Mission de service public et de gardien de l’ordre (observez la guichetière, le flic, lisez la réponse du fisc ou de la Sécurité sociale ou de Pôle emploi…).
  • Chacun peut observer, comme le sociologue Philippe d’Iribarne, que celui qui exerce un métier en France sait mieux que tout le monde ce qu’il faut faire et comment il faut le faire, n’acceptant qu’avec répugnance des ordres venus de sa hiérarchie ou des autres métiers pourtant dans la même entreprise. Le « sens de l’honneur » dans le privé est équivalent à la « mission de service public » du fonctionnariat.

« Les intellectuels », en France, ne regroupent pas tous ceux qui pensent, qui réfléchissent à leur pratique, qui philosophent ou qui cherchent – loin de là ! Les intellectuels de droit se réduisent surtout à ceux que les médias nomment de ce nom, c’est-à-dire ceux que le quatuor de presse qui veut faire l’Histoire à Saint-Germain des Prés – donc à Paris, donc en France, donc dans le monde entier – érige en phares de la pensée. Ce quatuor est composé de Joffrin à Libération, de Kahn à la radio après Marianne, de Plenel à Médiapart, de Birnbaum au Monde. Ils sont leaders culturels, faisant la pluie et le beau temps pour désigner les livres que l’on « doit » lire et les pensées qui « méritent » d’être suivies.

Hier volontiers antiparlementaires et pourquoi pas fascistes (Maurras, Drieu La Rochelle, Brasillach, Céline, Jouvenel, Maulnier, Fabre-Luce…), les « intellectuels » ainsi proclamés sont aujourd’hui évidemment « de gauche », évidemment dans le vent, évidemment imbibés de Morâââle. Comme s’il n’y avait pas aussi des intellectuels à droite ou au centre – ou ailleurs.

Si l’on réfléchit un tant soit peu sur ce qu’il est convenu d’appeler ces « intellectuels », force est d’observer qu’ils agissent en bande comme des clercs d’une église. Ils pensent en meute, se veulent toujours « d’accord » avec les gens du même bord « moral » qui est le leur, répètent comme perroquets la doxa du moment, imitent leur leader légitime dont l’infaillibilité donne le ton. Pourquoi ? Pour exister publiquement, pour être reconnus par leurs semblables, pour se poser à la pointe du Progrès, des Droits de l’homme et de l’égalité, voire de l’Histoire en marche.

Rien n’a vraiment changé depuis la naissance de l’intellectuel au moyen-âge…

cure

À l’époque, quiconque n’était pas « bien né » ne possédait aucun pouvoir de fait. La seule façon « noble » d’arriver en société était l’Église. En faisant peur aux chrétiens, par la confession et les prêches enflammés, par la puissance temporelle de son organisation (qui fascinait tant Staline), l’Église « sainte, catholique, apostolique et romaine » se voulait seule légitime dépositaire du message même de Jésus-Christ – c’est-à-dire de Dieu. Sa voix était la voix d’En-haut, sa morale le Commandement-du-Père, son savoir issu des Saintes-Écritures – que nul ne saurait contester sous peine de blasphème, excommunication et damnation éternelle.

D’où la chasse aux hérétiques, l’instauration de l’Inquisition, la mise à l’Index et les bulles du Pape, déclaré « infaillible » en 1870, dès que la puissance de l’Église a commencé à décliner… Ce fut la même chose sous Staline, et les « compagnons de route » même pas membres du Parti communiste criaient haro comme les kamarad sur les boucs émissaires qui osaient critiquer un tout petit peu les « excès » du régime (Gide, Souvarine, Nizan, Camus, Kravchenko, Aron, Soljenitsyne, Simon Leys…).

Aujourd’hui, malgré les incantations à « la démocratie », aux « droits des minorités » – et à la « libre expression » après l’attentat contre Charlie – la posture intellectuelle garde la même trajectoire. Comme les clercs d’église, les intellos se posent comme :

  • Répugnant à l’argent (leur anticapitalisme ne va cependant pas jusqu’à refuser les piges ni les droits d’auteur scandaleusement au-dessus du SMIC lorsqu’ils sont conférenciers, chanteurs ou « artistes »)
  • Pour l’unité de tout le genre humain (ledit genre devant obligatoirement se calquer sur leur propre caste, eux-mêmes se voulant avant-garde du sens et du Progrès)
  • Aimant l’autorité (quand ils en font partie… donc pas De Gaulle tout proche mais Staline ou Mao au loin, oui à l’Écologie… mais pas dans leur jardin)
  • Adorant faire la Morale à tout le monde, investis du rôle de Commandeurs des croyants en leur église germanopratine
  • Poétisant sur « le peuple » et « la nature » en romantiques… urbains

Tout cela vient du dogme catholique et de la pratique séculaire de l’Église catholique. Même les athées, même les « marxistes », tous ces « progressistes » reprennent intégralement le programme catholique qui a si bien réussi dans l’histoire. Les intellos français sont les seuls à le faire en Occident, notons-le. Les Russes tentent de les imiter avec l’orthodoxie, mais cette église-là n’a aucune légitimité « universelle » comme la catholique.

Rousseau, Victor Hugo, Maurras, Sartre, Bourdieu, BHL, Badiou proclament leur répugnance à l’argent, leur aspiration à l’unité, leur préférence pour l’autorité, les commandements de la (seule) Morale, tout en se pâmant d’attendrissement sur les gamins sales et demi-nus du « peuple » des banlieues (ah, le mythe de Gavroche, le mythe de Cosette !), tout en rêvant de « la nature » simple, évidente et « faite pour l’homme » (à condition  de l’organiser en parcs protégés sous la « domination » de fonctionnaires acquis à la cause).

Si d’aventure vous avez le malheur de critiquer leur point de vue, de railler leur naïveté, de rappeler leurs constantes erreurs historiques – vous voilà catalogué : « de droite », « fasciste », « faisant le jeu du Front national » – en bref l’incarnation du Diable comme dans l’Église ! Michel Houellebecq, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, en font l’expérience, vrais intellectuels (contrairement à Eric Zemmour qui n’est que journaliste). Ils sont les nouveaux boucs émissaires de la violence mimétique chère à René Girard, les intellos dans le vent rejetant ainsi la part sombre d’eux-mêmes sur des sujets extérieurs voués à l’exécration – afin de « fusionner » bien au chaud dans le nid, avec leurs semblables.

Narcissisme du miroir, égoïsme forcené de la reconnaissance mutuelle, posture théâtrale en public : voilà donc ces « pseudo-intellectuels » – comme dit la ministre, qui n’en fait pas partie. Ils sont donnés en exemple par le quatuor médiatique, en opposition aux autres intellectuels, critiques mais non adulés par les médias. Ne sont-ils pas en carton-pâte  ? Car leur pensée se racornit à mesure qu’ils se posent, tant la soif d’être reconnus et à la mode appauvrit toute réflexion. D’où les tabous du « débat » intellectuel français, les cris d’orfraie à la mention de certains mots, la « reductio at hitlerum » des commentaires sur les blogs. Les invectives moralisatrices remplacent l’argumentation, la violence toute raison. Il s’agit moins de débattre que de se poser, moins de considérer l’autre et ses interrogations que de se considérer soi, comme si beau en ce miroir et surtout devant les autres.

Mais comme le dit Michel Onfray, avec son art si populaire de mettre les pieds dans le plat, « interdire une question, c’est empêcher sa réponse ».

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Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men

robert louis stevenson la chaussee des merry men
Ce court roman est empli de bruit de fureur, celle des éléments et celle des âmes. Charles, jeune étudiant à l’université d’Edimbourg, n’a pour seule famille restante qu’un oncle et sa fille Mary, qui vivent dans une ferme isolée des bords du flot, sur le Ross de Mull à Grisapol. Les brisants dressent leurs chicots redoutables et nombre de bateaux sont entraînés sur eux par le courant. Par les jours de tempête, on dirait qu’ils dansent dans une joie diabolique, d’où leur nom de Joyeux drilles – les Merry Men.

Charles vient passer quelques vacances dans la solitude fracassante de la mer lorsqu’à certains indices, ténus mais répétés, il s’aperçoit que son oncle n’a plus toute sa tête. Lui, le garçon, sait bien ce qu’il veut : épouser Mary et l’arracher à cette solitude déprimante. Il a pour ambition de découvrir un trésor, celui du navire espagnol de l’Invincible Armada brisé sur ces côtes lors de la tempête qui sauva l’Angleterre. Il croit deviner que l’épave peut se trouver dans la baie non loin de la ferme, d’autant qu’un professeur espagnol a récemment contacté son maitre à l’université pour des recherches dans les archives.

L’Ecosse sauvage, un trésor qui fait rêver, le double maléfique chez tout être, le tragique de l’aventure humaine… tous ces ingrédients de l’univers de Stevenson sont présents. Ne reste qu’à planter le décor et y faire se mouvoir les personnages.

L’Ecosse des Basses terres maritimes est pénétrée de vents et de courants. La nature mugit ou soupire selon le temps, prenant des formes sauvages comme si la main de Dieu s’abattait sur les êtres chétifs qui osent défier Sa force. Dans la queue du romantisme, Stevenson décrit comme Hugo les lames agressives comme des êtres vivants, les courants maléfiques qui entraînent hommes et bateaux, les rocs noirs qui font danser les embruns ; il chante comme Wagner la clameur de l’ouragan, les coups de boutoir de la bourrasque contre les pignons de la maison, les soupirs glacés du vent qui s’infiltrent par le cheminée, couchant les flammes de tourbe. Il dit les moments où la nature prend un aspect surnaturel, faisant croire à des forces divines ou diaboliques.

Lui-même n’y croit guère, trop positiviste comme Charles, mais il est impressionné de constater les ravages de l’imagination chez les autres : chez Rorie le serviteur qui croit voir un poisson tapi sous les eaux de la baie ; chez Gordon son oncle approchant la soixantaine qui s’enivre des tempêtes au point de souhaiter les naufrages, mimant l’excitation grandiose des brisants qui fait jaillir l’écume à plusieurs dizaines de pieds de la mer.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Le jeune homme est un sage, qui croit comme Locke que l’expérience de la vie par les cinq sens est meilleure que les dogmes appris par cœur des Bibles et autres autorités. Il se met nu au soleil, plonge dans l’eau marine, explore par toute sa peau le contact gluant des algues. Il veut un contact direct avec la nature et ses forces ; il veut un contact direct avec les gens de chair plutôt que de les imaginer en esprits. Aussi, lorsqu’un homme se dresse sur une épave échouée, ce n’est pas comme son oncle un fantôme qu’il voit, mais un être humain de chair bien vivant. Un Noir – ce qui effraie d’autant plus le vieil homme qu’il se sent coupable d’avoir souhaité la mort d’un marin, lors d’une nuit de tempête, tant était beau à ses yeux le naufrage.

Nous sommes dans la tragédie shakespearienne car tout ce qui devait arriver était comme déjà écrit : la solitude de l’oncle, sa progressive folie, sa fin inéluctable – sans que quiconque puisse rien faire. Macbeth a montré les limites de l’obéissance à un roi criminel ; c’est ainsi que Charles, qui devient adulte donc responsable, jauge l’autorité de son oncle et même celle de Dieu. Nul ne commande que soi-même, ainsi le veut l’aventurier de la vie. Tout ce qui lui arrive dépend en partie de lui, même sa folie. Ce n’est que lorsqu’il lâche pied comme être raisonnable que les forces naturelles l’emportent, telles des démons. Car Dieu a donné la raison à l’homme pour qu’il s’en serve.

Ce court roman très bien écrit explore les tréfonds de l’âme humaine tout en replaçant les êtres fragiles et nus que nous sommes dans le grand chaos indifférent de la nature. La mer n’est maléfique que si l’on y croit ; elle est pourvoyeuse de trésors et d’imaginaire si on le veut. A chacun de choisir.

On dirait que, de Jim de L’île au trésor, 13 ans, à Charles, ici dans sa vingtaine, en passant par David, 18 ans, du roman Enlevé ! Robert-Louis Stevenson grandit au rythme de ses personnages, devenant peu à peu adulte, chargé de famille et aventurier des mers du sud comme de la littérature. Ces quelques pages sont moins destinées aux adolescents qu’aux adultes, encore que chacun puisse y trouver ce qu’il cherche : de l’action, l’homme colleté aux éléments, mais aussi aux forces obscures de l’esprit et des croyances.

Et cette fois, Folio a bien édité le livre.

Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men, 1887, Folio 2008, 128 pages, €2.00
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Meilleurs vœux de vitalité 2016 depuis Tahiti

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Robert-Louis Stevenson, Le prince Othon

robert louis stevenson oeuvres 1 pleiade
Paysage romantique, prince de légende, vastes forêts sauvages aux rochers antédiluviens d’où jaillissent des cascades bondissantes, burgs sévères fichés sur les hauteurs… voilà pour le décor, furieusement XIXe. Et bien sûr, intrigues de cour et bouillonnement populaire. Les fêtes et les fastes rendent l’impôt trop lourd, tandis que les ambitieux préparent la guerre.

A Grünewald – le bois vert – les personnages de l’élite sont brillants mais lâches et pervers, trop humains ou, peut-être trop « chrétiens ». Il y a une faiblesse congénitale dans cette noblesse futile et inutile, bientôt condamnée par le siècle – et ce dès la fin du roman. L’incompétence le dispute avec l’inexpérience, le peuple laborieux, lui, va comme il peut, mais n’en pense pas moins.

Lui, prince Othon à la trentaine, ne vit que pour la chasse, gouverner l’ennuie, l’amour aussi. Elle, princesse Séraphine son épouse, est une enfant gâtée, capricieuse et tête de linotte qui se croit le pouvoir de gouverner. Les deux se font manipuler par un couple de parvenus, le baron Gondremark et la comtesse Von Rosen. L’auteur, dit-on, s’est inspiré du chancelier Bismarck pour le mâle et de l’aventurière Lola Montès pour la femelle. Sa faune s’inscrit cependant bien dans l’air du temps – celle des « nationalités » et des « révolutions ».

À l’encontre de la politique, travail non noble pour ces seigneurs décadents, la nature offre son amour romantique, panthéiste et universel, fusionnel bien plus que les mesquines alliances de chair et d’intérêts. Rousseau est passé par là, mais lui n’avait rien d’un noble. « Autour d’eux, le soleil, le vent, le vol des oiseaux, les vastes régions de l’air et ses vastes perspectives : tout près, la forêt sauvage et les rochers montants, le son et la voix des torrents de montagne et, loin, en contrebas, l’émeraude de la plaine se fondant dans le bleu de l’horizon » p.846 Pléiade. Joli, n’est-ce pas ?

Prince et princesse se retrouvent cependant à la fin, enfin humains, dévêtus des oripeaux de théâtre de leur pouvoir de carton-pâte ; ils font l’amour nus au cœur de la forêt, dans une clairière enveloppante où les oiseaux célèbrent la vie. Démis du pouvoir, emportés par une révolution, leur château brûlé par les émeutiers, l’intrigant Gondremark chassé par la fureur populaire, ils vivront à la ferme d’amour et d’eau fraîche – et peut-être de sain travail en plus des poèmes rustiques…

Le paysan proche du rythme des saisons est-il plus « naturel » que le souverain régnant sur sa principauté ? Le mythe romantique opposant l’artificielle existence urbaine des élites et la vie écologique des campagnes naît à la mi XIXe, lorsque l’industrie prend son essor autour des villes. Il est de bon ton de dénigrer l’oisiveté et la civilité, ce qui faisait l’essence de la vie aristocratique. En conséquence de cette nouvelle façon de penser, le peuple de Grünewald s’est pris en mains et a proclamé la république.

Mais cet amour naïf pour la nature, pour la princesse retrouvée sans ses robes ni ses bijoux, n’est pas le seul. Se tisse aussi celui de la comtesse pour le prince, jamais consommé (le romantique est moral, avide de « pureté », ce qui est toujours un brin suspect). Von Rosen trahit Gondremark, son baron de compagnon qui joue au premier ministre et voudrait bien la place de calife à la place du calife. Si le coup d’État échoue, c’est par les intrigues de la comtesse qui prévient les uns contre les autres, comme au théâtre. Signe d’un faux amour peut-être, du moins joué par dérision sur un air d’opérette où fusent les répliques spirituelles et bien senties.

Chacun découvre dans les épreuves sa propre nature – en général moins plaisante qu’il ne le croyait. Le prince est faible et inconstant, la princesse égoïste et ambitieuse, le baron obsédé du pouvoir, la comtesse menée par ses passions. Ce tourbillon de cour contraste avec la sérénité des campagnes où le paysan comme le meunier ont un jugement longuement mûri à la force tranquille des saisons, ayant une conception du devoir aiguisée par les travaux et les jours. Élites futiles et peuple sage est le ressort du romantisme, cette nostalgie réactionnaire pour le « bon vieux temps » et le « naturel » (on dit aujourd’hui « bio »). Cela se traduira en politique par le populisme, dont les fascismes ont si bien su jouer, comme Staline après 1941 auprès du peuple russe (et Poutine aujourd’hui). Les vertus ancestrales, ancrées dans la glèbe et polies par les générations, s’opposent de tout leur poids aux vices supposés induits par la culture.

Le lecteur de nos jours ne peut vraiment s’attacher au prince Othon, aussi lâche et versatile que Louis II de Bavière – son modèle, disent les érudits.

Les jérémiades sur le pardon chrétien sont écœurantes de faiblesse, la sensiblerie peut-elle jamais racheter la lâcheté ? C’est la même chose aujourd’hui, où la gauche et les chrétiens pardonnent volontiers aux « méchants », plutôt que de les empêcher de nuire. « Vous me permettez de croire que je m’adresse à des chrétiens ? Nous sommes tous conscients, je l’espère, d’être de misérables pécheurs » p.837 Pléiade. Ces termes préparaient la conscience coupable de notre temps, le péché originel de la domination et toutes ces fariboles d’une culture de l’excuse.

Robert-Louis Stevenson, Le prince Othon – fantaisie romanesque, 1885, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 192 pages, €15.72
Format Kindle €0.99
Robert-Louis Stevenson, Oeuvres 1 (avec entre autres L’île au trésor et Dr Jekyll), Pléiade Gallimard 2001, 1296 pages, €59.00

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Daniel Easterman, Le masque du jaguar

daniel easterman le masque du jaguar
De l’action, du mystère, de l’amour, tels sont les ingrédients d’un bon thriller. Avec un découpage cinématographique en chapitres courts et alternés qui montrent les facettes en simultané et donne envie d’en savoir plus. Easterman, Irlandais ex-prof d’université à Newcastle, n’en est pas à son premier roman – et cela fonctionne – même si le grand guignol à la Indiana Jones submerge cet opus à l’inverse des précédents.

Son héros, Declan Carberry, est déjà connu depuis La nuit de l’Apocalypse. Enquêteur Interpol, il est mandaté pour résoudre une énigme internationale : des corps nus et mutilés retrouvés à Paris sous la pyramide du Louvre et à Rome sous la pyramide de Caius. Dans le même temps l’autre héros, Léo Mallory, est archéologue maya. Il vient de découvrir la chambre secrète d’une pyramide au Mexique et est mystérieusement tabassé tandis que les trésors graphiques et mortuaires se volatilisent.

Declan tombe amoureux d’une adjointe de vingt ans plus jeune ; Léo d’une étudiante mexicaine. Les deux vont vivre les affres d’aimer alors que la violence se déchaîne et que leur intime est menacé. Un gourou indien mexicain règne en effet sur une secte fanatique dont le but est de redécouvrir rien moins que l’immortalité – dont les hiéroglyphes mayas font mention. Une petite et rare araignée amazonienne serait dotée d’un venin qui aurait ce pouvoir. Comme toujours, il suffit d’y croire… et les benêts sont pris.

Ce qui ne va pas sans meurtres, viols, crimes, tortures, délits et autres banales entorses à la civilité. Nous sommes dans un monde impitoyable et globalisé. Les puissants ne se sentent au-dessus des autres qu’en ignorant la loi commune. Même si celle-ci a ses héros qui s’efforcent de faire appliquer ladite loi commune démocratique – surtout parce qu’ils veulent aimer en paix une femme (donc pour des motifs libéraux).

  • Le lecteur effaré découvrira le sang, qui est à la base de la croyance maya. Les sacrifices humains passés sont d’une banalité qui attire aujourd’hui comme des mouches les peuples autoritaires sur les sites touristiques (dont énormément de Français !).
  • Le lecteur qui croit à la bonne nature découvrira la jungle, nature pleine de vie et de mort, indifférente aux êtres, étouffante et maternelle, chaude et fétide.
  • Le lecteur féministe moderne découvrira le machisme absolutiste du pater familias mexicain, pour qui une fille n’est que de la viande à vendre à un vieux riche pour augmenter ses terres.
  • Le lecteur qui croit au socialisme naïf découvrira la corruption régnant au plus haut sommet de l’État – dans la France de Jospin, maquillé sous les traits rajeunis et plus sportif de Dutheillet, mais dont l’’épouse est elle aussi philosophe.

Bien sûr la fiction dépasse la réalité, n’est-ce pas ?

J’aime moins cet opus que les précédents, l’univers maya étant plus loin des spécialités proche-orientales de Daniel Easterman, nom de plume de Denis MacEoin, né en Irlande du Nord et docteur en histoire de l’Islam. Mais c’est bien ficelé, entraînant et cela excite l’imagination. Bien plus que ce qui paraît de nos jours, où la fascination pour l’univers ado (vampires, sorciers, apocalypse écolo) emporte la mode.

Autant relire les classiques.

Daniel Easterman, Le masque du jaguar, 2000, Pocket 2002, 540 pages, €0.01 occasion
Les autres thrillers de Daniel Easterman chroniqués sur ce blog

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Des temples, monastères et pension du Népal

Nous partons au soleil, les nuages ont filé pendant la nuit. Le temps change très vite. Nous apercevons en rose la chaîne des Himalaya et les terrasses se drapent à nouveau d’écharpes de brume. Quelques photos sont tentées car nous avons envie de capturer dans nos boites un peu de la magie de cet instant, pour nous le remémorer sur nos murs ou dans nos albums, plus tard, des années plus tard (comme aujourd’hui), nostalgiques de la jeunesse et de la sensation.

nepal trek

Nous passons dans Cipangau, moins animé qu’hier soir. Lily et Christine ont avoué avoir fait des rêves mystiques. Est-ce la proximité du bois magique ? Le spectre effrayant ? La sensualité des danseurs ? Le froid pénétrant de cette nuit ? « La mer s’ouvrait jusqu’à une grotte » et Christine y a entendu « la voix de Dieu ». Hum ! La psychanalyste n’en dit rien…

ado nepal bairajogini

Les paysages sont plus riants sous le soleil. Les fermes et les villages, aux gosses innombrables, nous font signe. Les enfants nous examinent avec curiosité, cette attention qui flatte et donne envie de communiquer, par le geste ou le sourire. Ils restent en groupe autour de nous, trouvant assurance dans leur nombre et dans la chaleur des frères. J’opère une saisissante photo d’une petite bande sur la crête. Christine est fatiguée, Lily définitive, Michel calmé, Christophe pressé, et Elle émerveillée. Moi, ça va. Le pays est rempli de beauté, le soleil brille en ce début de matinée, rendant plus vaste le paysage, la lumière plus transparente à cette altitude, les corps plus déliés, les peaux des enfants plus rayonnantes, comme les sourires des femmes.

gamins nepal

Nous traversons la Bagmati deux fois sur des ponts suspendus, au grand dam des filles qui n’aiment pas que le chemin bouge sous leurs pieds. Pharphaing : c’est une ville sale où l’on déjeune sur le « terrain de foot » entre les merdes humaines ou canines et les gosses loqueteux qui se démènent pieds nus avec une boule de chiffon. Nous visitons ensuite le monastère Ninchapa aux couleurs vives tout frais repeintes. Des moines en robe bordeaux, assis derrière leurs bancs le long des murs, psalmodient les feuillets du rituel. Le ton monocorde des voix est très prenant mais finit par assoupir. Aussi, tous les deux feuillets environ, l’un d’eux saisit la clochette, un autre les cymbales, un troisième la trompe, et l’ensemble réveille brutalement l’assistance par un bruit discordant (c’est du moins l’impression que nous en avons). Puis la psalmodie reprend, rythmée par le tambour lancinant.

nepal pharpaing

Tara consulte près de là un vieux baba dans sa cage vermillon. Il porte cheveux longs et barbe blanche comme l’idée qu’on s’en fait. Puis nous visitons trois monastères et deux temples dans la foulée. Les moinillons sont rigolards et curieux. Au temple de Vishnou Seshnarayan sont dessinés les pieds de Vishnou et là s’élève la vache sacrée Dhinu. Le temple contient un bassin avec des statues du dieu soleil du 12ème siècle. Au temple de Shiva erre un sâdhu et s’élève une statue de Shiva tout nu, sexe apparent, contre lequel les femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfant viennent se frotter selon la tradition. Les nôtres s’en gardent bien !

nepal temple pharpaing

La Royal Boarding Secondary School s’élève un peu plus loin. Elle est entourée d’un beau jardin où Tara négocie de pouvoir camper, au lieu du terrain vague et merdeux d’en face. Le directeur très posé, très british dans son intonation comme dans sa componction, nous accueille et parle en anglais. À notre surprise, il nous demande de traduire en anglais les cartes de vœux qu’il a reçu de François Mitterrand, alors Président de la République française, et nous montre sa photo dédicacée. Il nous laisse ensuite sa carte à chacun, Dhruba Bahadur Shrestha, « Head Master », Secondary Boarding School, Tribhuvan Adarsha M. Vidyalaya, Phurping, Kathmandu, Nepal.

carte school headmaster nepal

À l’heure de la prière nous entendons les monastères bouddhistes tibétains : bom ! bom ! bom !bom ! poing ! poing ! tooooon ! Et reprend la psalmodie automatique. « Cela » prie. Puis la grotte de Gurakhnat : Padmasambhava – le moine qui a introduit le bouddhisme au Tibet – y aurait médité. Puis le temple de Bajrajogini avec un nœud en poils de yack sur la tête de Bouddha, et « l’astamandal », le nœud des huit déesses mères qui ressemble à une suite de neutrons entourés d’électrons. Puis un temple aux 21 Tara, 21 poupées dorées en vitrine. La religion y est naïve, populaire, les rites répétitifs et simples, les objets de culte criards. Tout le précieux est sous vitrine. On ne touche pas avec ses pattes sales ! Certes, la philosophie bouddhiste est autre chose, une grande pensée humaine. Mais il faut de tout pour faire une religion, de la superstition pour gens simples aux plus hauts concepts philosophiques. Chacun doit y trouver à croire, selon ses capacités et selon ses besoins. Le rite simpliste va au paysan, la réflexion aux sages. Ainsi peut-on interpréter ce que nous voyons, qui est un peu décevant pour les idées que l’on s’en faisait. Leçon du pays : ne jamais se faire d’illusions mais vivre ce qui vient. Je soumets ce raisonnement à « Dominique », mais il me regarde d’un air bovin.

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Christine, Michel et l’Inde

Ce soir, Christine nous raconte sa période hippie. Elle ne l’a jamais été « à fond », nous dit-elle (qu’entend-t-elle par-là ?), mais elle « en » a côtoyé pas mal. Chacun venait dormir chez celui ou celle qui avait une chambre, prenait le petit-déjeuner tout nu avec les autres, mangeait assis par terre avec les doigts. On faisait un pool de vêtement et chacun prenait n’importe quoi pour s’habiller ensuite, ce qui lui tombait sous la main, en général trop grand ou étriqué. Les garçons « ne portaient pas de slip » ni les filles de « soutifs » (cela « faisait bourgeois »), tous se lavaient rarement. Pour chasser les odeurs, on brûlait de l’encens. Les hippies allaient rituellement aux Indes et en rapportaient des robes safran, avant de « tout quitter » pour aller confectionner des marionnettes dans les MJC de banlieue ou élever des chèvres en Ardèche – tout un programme ! Christine nous dit qu’elle portait des robes indiennes, des parfums « pas possibles », et marchait toute l’année pieds nus dans des tongs, même en plein janvier.

nepal ciel

Mais sa période tongs s’est arrêtée le jour où elle a mis le pied dans une belle et grasse merde de chien, élément du décor très courant à l’époque sur un trottoir de Paris ! Elle a trouvé cela « tellement horrible », l’aspect pâteux et l’odeur, qu’elle a arrêté d’aller les pieds à l’air aussi sec. Ineffable Christine ! Vingt ans plus tard, nous en sommes déjà aux souvenir d’anciens combattants. En 1968, et dans les années qui ont suivi, j’étais trop jeune pour avoir connu cela, et tout s’était bien affadi à la fin des années soixante-dix. Quant à Elle, qui a passé le bac en 1968, elle est restée ensuite bien trop occupée par ses études de médecine pour se laisser aller à de telles rencontres.

nepal effets de brume

Lily me conseille à nouveau vivement de lire Le Banquet de Platon, « le plus beau livre sur l’amour, il y a tout, », selon elle. Y compris les prémisses de la psychanalyse (ah ?). Je ne vois pas pourquoi elle insiste tant sur ce point. Les soirées deviennent de plus en plus intéressantes et de plus en plus intellos.

nepal terrasses godawari

Le matin suivant connaît un froid humide. Tout le monde se lève tôt. Nous nous sommes couchés tôt le soir, en raison du froid déjà pénétrant et de la fumée du feu dans les yeux. Et Michel nous a saoulés par un monologue sur les pays qu’il a visité. Il nous a déjà tout dit plusieurs fois, mais il reprend et en rajoute. Et les Indes, et les États-Unis, et Java, et l’Allemagne, et encore les Indes… La vox populi m’avait dit que « les profs, en groupe, c’est l’horreur parce qu’ils parlent tout le temps ». Eh bien c’est vrai : Michel est gentil et intéressant, mais à petites doses. Il ne peut pas voir quelque chose de nouveau au Népal sans aussitôt nous sortir : « mais en Inde… » Cela finit par être agaçant. Nous sommes ici au Népal, dans un pays nouveau, et il faut le regarder tel qu’il est et non pas selon les images préconçues des scènes d’ailleurs.

ferme nepal

Montée de la vallée jusqu’au col, d’où l’on prend la descente vers Godawari. Le sentier est rendu très glissant par l’humidité qui persiste de la pluie d’hier. Le ciel est encore couvert, tout gris. Au programme, la visite des « botanical gardens » dont les serres sont garnies de divers fuchsias, impatiences, cactus et autres orchidées. Rien n’est très fleuri en cette saison et le tout fait un peu vrac, mais cet endroit est « célèbre » au Népal selon Tara la bleue (elle porte aujourd’hui une robe bleue).

Et la pluie commence à tomber. Heureusement, un kiosque du « botanical garden » nous protège à cet instant. Nos cuisiniers, qui officient dehors sur un pré, sont mouillés, mais ils n’ont pas l’air de s’en soucier. Le temps, pour eux, est simplement « vivifiant ». Nous commençons à trouver que les livres mentent. La « saison sèche », avec son seul « jour de pluie moyen » en décembre et un autre en janvier, est cette année hors norme !

Godawari nous offre son temple de Shiva, orné de cinq fontaines d’eau sacrée. La pluie cesse, mais le ciel reste chargé. Deux femmes passent avec chacune une lourde charge de feuilles, pour nourrir les bêtes je suppose.

Godawari nepal femmes portant charge

Michel s’empresse de nous donner des conseils pratiques sur l’Inde, au cas où il nous aurait donné envie d’y aller. Il ne peut pas se taire cinq minutes d’affilée. Pour lui, il faut aller en Inde en juillet, en zone sèche. Prendre deux nuits d’hôtel à l’arrivée pour se remettre du décalage horaire et de la moiteur du climat, qui saisit tout occidental à l’arrivée. Le mieux est de se faire confectionner (en quelques heures et pour quelques dizaines de roupies) un « costume indien », pantalon large et tunique dégagée au col, en coton léger ; c’est confortable à porter et aéré. Et l’on se fond mieux dans la population. Visiter Delhi, Agra, Simla éventuellement, Pushkar, célèbre pour sa foire aux chameaux en octobre ; aller aussi à Ajmer, Bikaner éventuellement, passer quatre jours à Jaisalmer, avec au moins une journée dans le désert, Jodhpur et le désert du Rajasthan, prendre un train couchettes pour Jaipur, puis Udaipur, Ahmadhabad, et finir à Bombay (où les hôtels sont chers). Prévoir deux jours de battement pour le retour en raison des retards possibles. Les transports locaux ne sont pas rapides, il faut compter de n’effectuer que trente kilomètres par jour. Réserver les billets d’avion bien à l’avance et arriver largement avant l’heure. Louer des vélos pour voir les villages. Essayer les trains couchettes. Tenter un bus pour l’expérience, mais ne pas insister, ils sont pleins, sales, et éprouvants ! Emporter une moustiquaire et son drap housse, ceux des hôtels étant crasseux. Ne mettre aucun objet précieux dans le bagage de soute. Prendre avec soi des cartes postales de l’endroit où l’on habite, éventuellement des photos de soi avec ses enfants ou ses parents (la famille est très appréciée). Si un jour nous y allons tout seul, nous serons ainsi parés. Toujours pédagogique, le prof.

gamin godawari nepal

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Panauti

Le réveil, ensoleillé, dissipe déjà la brume du paysage comme des esprits. Les écharpes de vapeur sur les terrasses et les arbres ont des effets de paysage japonais. Autant de gosses qu’hier regardent de tous leurs yeux nos installations, quelques vieux aussi.

panauti nepal

La marche nous conduit jusqu’à Panauti, un gros village aux temples qui datent des 14ème, 15ème et 18ème siècles. Il est bâti au croisement de deux rivières.

panauti temples nepal

Une crémation s’achève sur les bords. Avant le bûcher, étape ultime, le mort est baigné dans l’eau sacrée de la rivière. Les pans inclinés de pierre sur les rives sont prévus à cet effet.

panauti nepal ghat

Le cadavre contient dans la bouche un morceau d’or purificateur. Ces temples sont restaurés avec des capitaux français, nous apprend Tara. L’un d’eux est dédié à Brahma, ce qui est « très rare ». Sur le sol, sont sculptés dans la pierre les « pas de Vishnou » sur la fleur de lotus.

panauti sculptures en bois nepal

Sur les poutres des toits sont sculptées des scènes plaisantes à l’œil : des corps comme des lianes, qui épousent les lignes du bois, des couples amoureux, enlacés. Je note avec mélancolie la grâce des statues de bois sur les piliers des temples. Ce ne sont que déesses, longues filles élancées et désirables, doucement déhanchées, debout les jambes croisées, la robe coupée tout juste qui souligne leurs mouvements. Sous l’une d’elle, deux petits pages à la bouche de singe, tout nus et graciles comme des chatons. Au pied d’une autre, un jeune couple nu, la main du jeune homme sur l’épaule de la jeune fille. L’air rêveur, ils attendent comme une bénédiction. C’est un festival de beauté.

panauti nepal sculptures en bois

Pour la première fois, des mendiants nous tannent : un aveugle accompagné d’un garçon aux yeux verts, deux vieilles femmes, deux gamines. Christophe, agacé et trop timide pour dire non, donne un peu d’argent pour s’en débarrasser. Geste idiot de l’Occidental ignorant et que des siècles de péché chrétien et colonialiste rendent coupable au plus profond des fibres. Après le don, flairant l’aubaine, les mendiants affluent. Quant à celui qui a reçu, il fait la tournée de ceux qui n’ont pas donné ! Ignorer est peut-être un peu égoïste mais ne donne pas d’ignobles habitudes.

nepal paysanne

Le village, que nous traversons après les temples, fournit son lot de scènes pittoresques et de visages humains qui font chaud au cœur. Les Népalais n’ont pas un faciès homogène, certains apparaissent presque chinois, comme notre jeune porteur gurung, le visage fin, certains autres sont plutôt indiens, d’autres ont le type du Tibet… Cela donne parfois une harmonie heureuse aux traits.

famille nepal

Nous poursuivons sur Bimnal, Bhalesvar, Cilu. Nous pique-niquons au bord de la rivière sous un grand soleil. Deux jeunes garçons nous regardent en souriant. Ils ont l’air d’avoir onze ou douze ans et, bien sûr, en avouent treize et quatorze. Je trouve le plus grand beau avec son air d’Indien. Il tricote un pull de laine bleue, la pelote dans la poche ! Michel les prend en vidéo et leur passe la scène dans le viseur. Ils en sont émerveillés. Ils baragouinent un peu d’anglais appris à l’école. Ils sont mignons, l’un contre l’autre, se prenant les mains pour se rassurer mutuellement devant les étrangers, s’étreignant les épaules, affectueux avec autant de naturels que de jeunes singes. À la fin, ils demandent à Michel sa photo, en souvenir d’amitié. C’est touchant. Ils emportent des cartes postales de Fribourg, où habite Michel. Les cartes, nous dit-il, ont un pouvoir très grand, les enfants trouvent cela précieux, comme un écran télévisé à emporter, les adultes sont intéressés de voir où l’on vit et comment sont faits les paysages occidentaux. « J’aurais bien adopté le plus beau », nous dit Michel, ému. Christine ricane.

gamins nepal

Peu après Khanigau, nous installons le camp du soir. Il pleut un peu avant d’arriver. Nous sommes vers 2000 mètres et il fait froid.

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Stupa de Bodnath

Un minibus nous attend ensuite pour nous conduire à Bodnath, que nous évoquions ce midi. Les porteurs ont fait déposer nos bagages à l’hôtel Tara Gaon.

grand stupas de bodnat nepal

Nous visitons alors le grand stupa. C’est une coupole couleur d’œuf d’autruche qui évoque une pièce montée munie de deux yeux bridés qui nous regardent. Le nez en forme de point d’interrogation nous questionne. Les tissus à prières attachés aux mâts alentour claquent à la brise. L’énormité du monument, ces yeux peints, ces symboles, sont fascinants. Comme la vie qui continue à son ombre. Des gamins jouent en bandes sur les terrasses.

troisieme oeil de bodnat

Autour du monument s’ouvrent des boutiques de souvenirs où l’on fait le plus prosaïque commerce. Des scènes de rue pittoresques témoignent que l’on n’est pas ici dans un équivalent de Lourdes ou de Saint-Pierre de Rome. Le sacré participe de la vie quotidienne. C’est ainsi que s’ouvre, en face d’un temple, une boutique à l’enseigne de « Bouddha Provision Store », un bazar empli de caisses de bières et de boites de conserve. Il est envahi de petits enfants qui jacassent et qui jouent sur ses marches ouvertes sur la rue.

bouddha provision store bodnat nepal

Nous assistons en spectateurs à la cérémonie du soir d’un petit temple bouddhiste qui s’ouvre sur la place du stupa. Les prières chantées sont répétitives, rythmées par le tambour, que viennent supplanter parfois les sons discordants des trompes tibétaines et des cymbales. Les moines regardent ailleurs tout en psalmodiant, et même rient, l’esprit ailleurs.

temple sculpte a bodnat nepal

La cérémonie est un rite qui doit être accompli, pas une prière personnelle. Répéter vaut, l’attention n’est pas requise. Nous laissons quelques billets en offrande, dans la fumée d’encens et l’odeur du beurre qui grésille autour des mèches.

monastere tibetain bodnat nepal

Nous visitons un peu plus loin un monastère tout neuf en béton. Dans l’oratoire fraîchement repeint, les couleurs explosent dans des scènes naïves et criardes. Dieux et démons sont emmêlés (comme dans la vie ?), un grand Bouddha au visage de terre est vêtu d’or et de pierres précieuses, lui qui a tout quitté pour aller méditer nu. Il trône maintenant vêtu en prince derrière une vitre.

bouddha de bodnat nepal

Le moine en robe grenat qui nous explique le temple ne parle pas népali mais tibétain et anglais. Il est à Bodnath depuis trois ans seulement et fait partie de ces réfugiés tibétains qui se sont installés au Népal pour exercer librement leur culte, sévèrement contrôlé par les envahisseurs chinois du Tibet. Un moinillon de 14 ans le rejoint, glissant silencieusement sur ses pieds nus. Lorsque l’adulte s’aperçoit de la présence de l’enfant, il lui presse discrètement les mains. Geste de tendresse pour un filleul exilé comme lui en terre étrangère ; geste de maître pour son disciple.

moine tibetain bodnat

On assiste souvent à des gestes d’affection de ce genre en public, entre adultes et enfants ou entre pairs, les mains sur les épaules, la prise des deux mains, la pression d’une main sur le bras, la caresse de la nuque ou des cheveux. Tous ces gestes de gentillesse et d’abandon que nous n’osons plus faire dans nos pays coincés par la morale judéo-chrétienne. Cela « pourrait » être mal interprété par les pisse-froid qui ont la hantise de leurs propres pulsions et s’empressent de les voir chez les autres, complaisamment. Un « toucher » peut-être trop animal pour nos conceptions binaires du Bien et du Mal, de l’Esprit et du Corps, du Pur et du Sale – toutes ces inepties sorties de la Bible ?

gamin demi nu bodnat nepal

Le soleil se couche. Il fait tout de suite froid, bien que nous soyons largement redescendus en altitude. Des gamins, pauvrement vêtus, ne portent parfois qu’une veste sur leur poitrine nue. L’hôtel est confortable et nous change de la tente, mais il n’a pas de douches chaudes.

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Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn

mark twain aventures de huckleberry finn gf

Huck est le copain sauvage de Tom Sawyer ; vagabond intégré (si l’on ose cet oxymore), il entre dans la bande de bandits que l’imagination de Tom crée au village. Mais si Tom est civilisé, fantasque mais bourgeois, farceur mais moral, Huckleberry reste un naturel du pays, étouffant dans les vêtements, aimant dormir dans les bois, pêcher le poisson-chat, faire griller du lard sur un feu de camp. Son adoption par la veuve Douglas l’a enfermé, rhabillé et contraint. S’il aime l’école parce qu’il est curieux de tout, il a un besoin physique de courir les bois, si possible la chemise ouverte et les pieds nus. « Les vêtements et moi, on s’apprécie pas trop », avoue-t-il au chapitre XIX.

Il fugue, puis est rattrapé par son père, un ivrogne incapable qui l’a laissé choir de puis plus année et qui ne revient qu’avec une idée fixe : s’emparer du magot gagné par le fiston, que le juge Thatcher gère pour lui. Huck fait mine de se soumettre. Élevé à la dure, le gamin accepte les taloches et les gnons que son jeune corps vigoureux sait encaisser, mais il tient à la vie. Il a une peur bleue de ces crises de delirium tremens qui saisissent son paternel dès qu’il a lampé quelques dollars de gnôle. Lorsque l’adulte le poursuit en hurlant dans la cabane de rondins, brandissant un couteau de boucher, c’en est trop et le gamin s’enfuit, tout en mettant en scène ingénieusement son propre meurtre à l’aide du sang d’un cochon et d’un gros sac de cailloux traîné jusqu’à la berge.

Il observera avec délectation le vapeur tourner dans l’eau en tirant des coups de canons destinés à faire remonter son corps noyé à la surface – en vain. C’est dans cette île déserte Jackson, où il établi son camp de robinson, dans le souvenir des jeux avec Tom et sa bande, qu’il a rencontré Jim, esclave de Miss Watson, la sœur de la veuve Douglas, qui compte le vendre pour une bonne somme.

huck finn elijah wood parmi les bourgeoises

Huck aime Jim, aussi sauvage que lui au fond malgré les apparences, car il aime autant que lui la liberté de penser et de se mouvoir. Jim est presque sans instruction, tout envoûté par les superstitions des Noirs, mais il n’est pas sans bon sens. Toucher une peau de serpent fait-il venir les ennuis ? Huck n’y croit qu’après que les ennuis soient venus, pragmatique.

Les aventures vont dès lors s’égrener avec, pour décor, le Père des eaux, ce grand fleuve Mississippi qui est tout un continent pour l’auteur. Femmes naïves de village, paysans rusés, mauvais garçons et escrocs, chasseurs de nègres et rudes bateliers, le garçon et son compagnon noir vont faire la route, celle qui initie à la vie par la liberté. Non sans peurs, sueurs froides, humour : « Il n’y avait personne au temple, sauf un porc ou deux car la porte n’avait pas de verrou et les porcs ils adorent les sols en grosses planches en été à cause de leur fraîcheur. La plupart des gens, si vous avez remarqué, ils vont au temple seulement quand ils sont obligés, mais les porcs c’est différent » XVIII.

huckleberry finn et jim sur le radeau

Non sans expériences sensuelles non plus. Huck est âgé de 14 ans selon les Carnets de l’auteur, il a la sensualité brute de cet âge : sur le fleuve, « on était toujours nus, le jour et la nuit, si les moustiques nous embêtaient pas » XIX, notamment nus sous l’orage, la peau en ravissement sous les trombes d’eau tiède, chapitre XX. Pressé par Jim de se renseigner pour savoir si le radeau a passé ou non Cairo, la ville cruciale pour atteindre les États abolitionnistes, Huck ôte tous ses vêtements et va nager jusqu’à un train de bois pour écouter les flotteurs parler de la navigation. Mais il sera découvert, un matelot « a posé sa main sur ma peau chaude, tendre et nue », raconte Huck avec délices (XVI). A poil, il est traîné devant les hommes qui le reluquent, l’interrogent et le menacent du fouet. Il s’en tirera avec sa langue bien pendue et pourra plonger pour rejoindre la berge. II l’a échappé belle mais a somme toute pris plaisir à cette aventure – sauf qu’il ne sait pas si Cairo est près ou loin.

huck finn elijah wood

Il perd Jim dans le brouillard, puis tombe à l’eau et se retrouve dans une famille sudiste où règne depuis 30 ans la pire des vendettas. Le père, les cousins, les fils, jusqu’au gamin de13 ans, sont tués à coups de fusil par l’autre famille, elle aussi amputée ; seule l’une des filles, amoureuse d’un garçon de l’autre bord, réussit à fuir l’absurdité humaine avec son promis. Huck retrouve Jim, recueille deux escrocs qui entubent les villageois crédules par des spectacles jugés si mauvais et une tentative de captation d’héritage – que le goudron et les plumes finiront par expulser les compères. « Il vaut mieux risquer la vérité, qui serait peut-être moins dangereuse qu’un mensonge », médite-t-il au chapitre XXVIII. Huck assiste aussi à l’imbécilité de foule, qui décide de lyncher un homme, « un vrai », qui a tué son insulteur chronique, mais que la lâcheté fait renoncer face à son attitude ferme.

Il découvre la vie, Huck, la bêtise humaine et l’absurdité sociale. Que reste-t-il de l’humanité ? Pas grand-chose : l’amour, l’amitié, l’honneur peut-être. Il a même pitié des crapules, par « conscience » – ce que l’auteur n’approuvait pas, peut-être censuré par sa femme à qui il faisait relire le manuscrit pour qu’il soit présentable à la vente.

Il aime le nègre Jim qui l’appelle son « poussin » ; lui qui n’a pas eu de père, il en fait une sorte de tuteur. Quand le bouffon « descendant des rois de France » pseudo « Lewis le dix-septième » vend Jim pour 40$, Huck découvre que, si sa conscience exige de rendre Jim à sa propriétaire, son cœur exige plutôt qu’il rende à l’esclave sa liberté (XXXI). Jim et lui ont vécu tant d’aventures et d’émotions ensemble que le jeune garçon refuse à « devenir meilleur » pour « devenir mauvais » selon la société, faisant le choix de la personne Jim plutôt que de « la morale » de la société. Le garçon devient lui-même en devenant adulte.

huck finn elijah wood et jim

D’où la fin incongrue, qui voit le retour de Tom Sawyer. Nous sommes au théâtre, Tom, probablement plus jeune d’un an, se fait auteur, réalisateur, interprète d’un beau rôle qui vise à faire évader le nègre Jim. Même s’il est déjà affranchi par sa maîtresse sur son lit de mort, Tom se garde bien de révéler ce détail, tout à son jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de rire, notamment au chapitre XXXIX « les rats », même si le changement de registre est patent. Hemingway n’aimait pas cette chute, qu’il trouvait déplacée et grand guignol. Peut-être est-ce pour comparer la maturité toute neuve de Huck avec un Tom encore en enfance, futur écrivain et histrion dont le rôle est de légender le réel ? Peut-être est-ce la leçon sociale que Huck a acquise sur le fleuve, après avoir rencontré tant de spécimens humains irrationnels ? « J’ai gardé ça pour moi sans rien laisser paraître, c’est ce qu’il y a de mieux pour éviter les disputes et les embêtements » XIX. Ainsi laisse-t-il Tom monter son jeu, du moment que l’objectif rencontre le sien : libérer Jim de l’esclavage. « Je ne me soucie pas de la manière de faire, tant que c’est fait » XXXVI.

Tom est la face Mark Twain dont le côté pile est Samuel Clemens peut-être plus proche de Huck. Le gamin débraillé est en effet un « naturel » du Mississippi, il jouit en naturiste et parle nature. Il est le bon sauvage du mythe, l’idéal chrétien des pionniers américains. L’auteur a écrit le livre de 1876 à 1885 comme une aventure, sans savoir où il veut aller et dans une langue orale, familière, voire crue. Il aime manifestement ce fils littéraire, c’est ce qui fait son charme toujours neuf car Huck est enfant passant progressivement à l’âge adulte, brute acquérant une civilité, les émotions en devenir, l’intelligence qui s’ouvre.

Courage, sensibilité, âme pure du fleuve, Huckleberry Finn est le parfait garçon d’Amérique dont le nom est celui de l’airelle nord-américaine, vu par un auteur humoriste de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est candide, donc neutre, capable de tout mais avec générosité, selon l’idée (passablement rousseauiste) qu’un cœur sain sait remettre sur le droit chemin une conscience déformée par la morale apprise de la société, trop souvent factice. Refus de la mentalité européenne de caste, refus du conformisme cul-bénit des vieilles filles, refus de toute autorité non légitime, l’adolescent Huck est un libertarien, le pionnier de la Frontière par essence. Il grandira, mais demeurera cet homme libre que l’enfance a révélé et béni.

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition intégrale Garnier-Flammarion 2014, 352 pages, €8.50
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition « jeunesse » (expurgée ?) Folio junior illustré par Nathaële Vogel, 2010, 392 pages, €8.20
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, avec illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

DVD Les aventures de Huckleberry Finn, 2003, Stephen Sommers, avec Elijah Wood, Walt Disney France, €13.00
DVD Les aventures de Huckleberry Finn, de Peter Hunt avec Patrick Day, Rimini édition 2014, €11.78 ou Omnitem communication, €14.99
J’ai vu en 1968 la belle série TV Les Aventures de Tom Sawyer, de Wolfgang Liebeneiner, avec les gamins Roland Demongeot et Marc Di Napoli – mais elle est introuvable.

Les œuvres de Mark Twain chroniquées sur ce blog

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Mark Twain, La vie sur le Mississippi

mark twain la vie sur le mississippi
Samuel Clemens, alias Mark Twain, est né dans le bassin du Mississippi et y a passé toute son enfance et son adolescence, jusqu’à la guerre de Sécession qui le fait partir un temps en Californie. Il aime ce fleuve immense qui ne cesse de changer, rongeant les rives, comblant ses boucles, charriant des « chicots », ces troncs arrachés aux berges, ajoutant des bancs de sable ici ou là suivant les saisons. Il a bu son eau chargée de particules, il s’est baigné nu dans ses courants parfois violents, il a joué dans la boue des rives avec ses copains en bande, il a voulu devenir pilote de vapeur, ces bateaux à roue majestueux qui remontent et descendent sans cesse le Mississippi.

Enfant du Sud ? Avant tout enfant du fleuve, ce qui est bien différent. Le fleuve bouge, pas la plantation ; l’eau change le riverain toujours, jamais le colon en sa mentalité. L’auteur en incrimine le « romantisme » instillé par les romans de Walter Scott, qui font renaître la mentalité médiévale « du rang et de la caste » (en oubliant la prégnance de la mentalité aristocratique française dans cette partie des États-Unis). Mark Twain voit l’esclavage comme un fait mais n’approuve pas pour autant. Si les nègres sont bêtes et superstitieux, c’est qu’ils ne sont pas éduqués. Il montrera combien un Noir peut être un être humain admirable dès qu’il est libre dans Aventures d’Huckleberry Finn.

garcons nus au bain mississippi

Revenu par nostalgie sur le bassin du grand fleuve (et pour écrire des articles qui le font vivre), il compose un hymne au Mississippi depuis sa puissance et son histoire, ses légendes, jusqu’aux anecdotes innombrables des pilotes, des flotteurs de bois et des filous qui peuplent le chenal et les rives et aux amers souvenirs de la guerre civile Nord contre Sud. Durant ses 2000 milles de Nouvelle-Orléans à Minneapolis (extrême navigable à l’époque), il raconte les villes qui se développent autour de cette voie naturelle de commerce et d’échanges.

Le plus captivant pour le lecteur d’aujourd’hui, est moins la description des villes en plein essor de la seconde partie que l’apprentissage de pilote aux anecdotes savoureuses de la première partie. A 22 ans, le jeune Samuel entreprend de devenir un seigneur du fleuve, ce pilote seul maître à bord après Dieu – quand le bateau avance. Son initiation durera deux ans, il sera dressé par Horace Brixby, aussi malin qu’inflexible. L’aspirant pilote doit surtout se mettre dans la tête toutes les nuances des eaux (et ce qu’elles signifient), tous les méandres du fleuve (en montant et en descendant), de nuit comme de jour, sur plusieurs centaines de milles de la navigation – tout en révisant semaine après semaine les modifications que le Père des eaux ne cesse d’apporter à son cours impétueux !

vapeur sur le mississippi

Il est breveté en avril 1859, et poursuit la geste du fleuve non sans cet humour américain si particulier qui est un bonheur de réflexion sur l’absurdité humaine.

Le gros bon sens : « Cela ne me gênait pas, parce qu’il est toujours intéressant d’entendre des hommes qui ont fait la guerre, tandis qu’un poète qui discourt sur la lune sans jamais y avoir mis les pieds a toutes les chances d’être assommant » XLV.

Le faux droit d’une « raison » qui n’est que moralisme conformiste : « Burlington (…) est aussi une ville abstinente… pour l’instant, car une loi sévère sur la prohibition de l’alcool est en préparation, une loi visant à interdire dans l’État d’Iowa la production l’exportation, l’importation, l’achat, la vente, l’emprunt, le prêt, le vol, la consommation, l’aspiration ou la possession, par conquête, héritage, invention, hasard ou tout autre moyen, de toutes les boissons nocives connues de l’espèce humaine, à l’exception de l’eau. Cette mesure a été approuvée par tous les esprits raisonnables de l’État, mais non par le tribunal » LVII.

Quelques chapitres sur son enfance, lors d’une escale à Hannibal, permettent au lecteur des Aventures de Tom Sawyer de mesurer combien la fiction a été nourrie du cœur charnel de l’existence au bord du fleuve, et combien la réalité a été embellie aussi.

Car tout change – et ne subsistent que les souvenirs reconstruits. Née vers 1812, la batellerie à vapeur sur le Mississippi a connu son apogée 30 ans après, avant de quasiment disparaître à cause de la guerre et de l’essor du chemin de fer, les 30 années qui ont encore suivi.

Mark Twain, La vie sur le Mississippi, 1883, tome 1, Petite bibliothèque Payot voyageurs, 230 pages, €17.00 tome 2 €10.00
Mark Twain, La vie sur le Mississippi, 1883, avec 316 illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

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Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

haruki murakami l incolore tsukuru tazaki
Un titre tarabiscoté (celui de l’auteur) et une couverture poche flashy (celle de l’éditeur), ne rendent pas justice à ce dernier roman en poche du japonais Murakami. Tsukuru (prononcez Tsoukoulou) a été adolescent dans les années 1980, soudé dans un club des cinq dès le collège et durant toutes ses années lycée. Les trois garçons et les deux filles étaient amis comme on est en harmonie, avec toute la ferveur et les angoisses de l’adolescence. Seul le sexe était tabou car cela aurait été crever l’œuf des quintuplés et devenir adulte…

Sauf que… Murakami a ce génie très peu japonais de décaler ses personnages. Lycéens modèles, étudiants moyens, travailleurs formatés, quatre sur les cinq s’insèrent sans problème dans la société de fourmis, tous plus ou moins hors de leur moi profond mais sachant parfaitement jouer le jeu. Il n’y aurait pas d’histoire si, justement, des décalages ne survenaient.

Le premier est l’exclusion, brutale et tacite, de Tsukuru du groupe, deux ans après qu’il fut parti étudier à Tokyo à la suite du lycée. Tous les autres sont restés à Nagoya – a-t-il été perçu comme un traître au groupe ? Il se trouve qu’il est le seul dont le prénom ne soit pas une couleur mais signifie « construire » – ce côté performatif a-t-il lassé les autres ? Il était le seul également à ne pas avoir de caractéristiques bien précises, sauf qu’il affectionnait les gares – est-ce la raison de sa mise à l’écart ?

Seize ans plus tard, il souffre encore de ce traumatisme. Imaginez, dans une société aussi policée et groupale que la société japonaise, être exclu sans raison ? C’est comme si vous étiez jeté à l’eau sans aucun vêtement la nuit du pont d’un Transatlantique sans que personne ne se préoccupe de votre sort. Après s’être rapproché durant quelques mois de la mort, dépressif, Tsukuru s’est ressaisi en voyant son corps nu, émacié, dans le miroir. Il s’en est sorti, non sans mettre le couvercle sur la blessure… qui ne peut que ressaigner des années plus tard, faute de soins !

Car après avoir eu pendant près d’une année un ami étudiant, de deux ans plus jeune, avec qui il allait régulièrement (en tout bien tout honneur) nager, déguster de la cuisine et écouter de la musique, il a désormais une copine à laquelle il tient. Haida, l’ami de 18 ans, l’a quitté lui aussi sans explication et n’a pas repris ses études. Y aurait-il quelque chose qui cloche chez Tsukuru, incapable de nouer des relations durables ? Sara l’aime bien, il aime Sara, mais parfois ils ne peuvent faire l’amour : Tsukuru débande, comme honteux, alors qu’il a de puissants rêves érotiques par ailleurs.

Sara lui demande, avant d’aller plus loin dans leur relation à deux, de porter le fer dans la plaie et de retrouver ses quatre amis d’adolescence pour savoir pourquoi ils l’ont exclu. Ce qu’entreprend de faire Tsukuru, non sans hésitation. Durant ce « pèlerinage », il va découvrir peu à peu la vérité – bien loin de tout ce qu’il pouvait imaginer. Il va découvrir aussi que son aspect « incolore » n’était en rien négatif pour les autres et qu’il est peut-être le seul à s’être épanoui adulte dans son travail, sinon dans sa vie personnelle. Sauf qu’il écoute trop souvent les Années de pèlerinage de Lizst, notamment Le mal du pays, qui le ramène à ce paradis perdu qu’est le cocon de fin d’enfance.

Sortir de soi, surmonter ses souvenirs, bâtir quelque chose avec Sara comme il bâtit des gares, voilà ce que Tsukuru va entreprendre. Avec ses faiblesses et sa beauté intérieure, que parfois les autres voient, et que lui ne parvient plus à percevoir, figé par son traumatisme. Justement, « ce n’est pas l’harmonie qui relie le cœur des hommes. Ce qui les relie bien plus profondément, c’est ce qui se transmet d’une blessure à une autre. D’une souffrance à une autre. D’une fragilité à une autre. C’est ainsi que les hommes se rejoignent » p.299. « Homme » est pris ici au sens français neutre « d’être humain », car Tsukuru s’adresse à une femme.

L’auteur décrit avec une acidité mêlée d’une certaine tendresse le vendeur de voiture Lexus (à croire qu’il a été payé pour cette pub), le coach de stagiaires désirant à toute force s’intégrer dans les entreprises, les gens pressés des gares bondées, le travail méticuleux et minuté des employés du chemin de fer tenus par l’horaire, ou encore la céramiste nippone exilée en Finlande. Il voit les travers du Japon tout en restant indéfectiblement japonais, ce qui rend son roman et ses personnages universels.

Vous aimerez « l’incolore » Tsukuru (l’absence de couleur n’est pas un défaut), vous aurez de la tendresse pour ses faiblesses comme pour son obstination, pour sa faculté à se mouvoir comme un rouage de montre bien ajusté – comme de son pouvoir d’aller ailleurs, vers le passé et vers l’autre pour faire fleurir cette petite originalité que chacun porte en lui. Car, comme le dit un personnage, « Moi, je ne crois à rien. Je ne crois pas à la logique, ni à l’absence de logique. Je ne crois pas en Dieu, pas plus qu’aux démons. Je ne développe pas d’hypothèses, je n’accomplis pas de saut. Je me contente d’accepter les choses sans un mot, telles qu’elles sont » p.91. Ce n’est qu’ainsi, en regardant la vérité en face, que l’on peut devenir soi.

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, 2013, 10-18 septembre 2015, 155 pages, €8.10
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Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer

mark twain oeuvres pleiade
Une belle aventure de gamins dans la première moitié du XIXe siècle au bord du Mississippi. L’auteur, père fondateur de la littérature populaire américaine, né en 1833 sixième de sept enfants, a passé sa jeunesse de 4 à 18 ans dans le village d’Hannibal au bord du grand fleuve. Il en a fait St Petersburg pour Tom Sawyer. Le village, c’est la famille, même pour Huck Finn qui n’en a pas ; le fleuve, c’est l’aventure, le grand large, le rêve d’être pirate ou brigand. Ainsi l’enfance est-elle constamment tiraillée entre confort et audace, tendresse et courage, discipline imposée et démon de ne pas tenir en place.

Les jeunes personnages des garçons Tom et Huck, des filles Becky et Amy, sont vrais; ils sont tirés de la réalité et du talent de conteur. Si Tom saute la palissade plutôt que de sortir par la porte ouverte, les garçons d’aujourd’hui en font autant, j’en ai un sous les yeux, 11 ans, qui ne manque jamais d’escalader la grille plutôt que de tourner la poignée. Il a besoin d’exercer ses muscles, de dépenser son énergie prépubère, jouant volontiers en tee-shirt à col bayant par douze degrés dehors. Tom, dont la tante a cousu le col de chemise à sa veste pour qu’il ne se débraille pas, le découd en sortant de chez lui : comme tous les jeunes garçons en croissance constante, son corps supporte mal les contraintes vestimentaires.

tom sawyer fait boire le chat

Samuel Clemens s’est fait appeler Mark Twain à 20 ans avant de passer son brevet de pilote de bateaux à vapeur sur le Mississippi en 1859. La « marque deux » signifie qu’il reste deux brasses sous la quille, juste de quoi passer les hauts fonds qui ne cessent de bouger sur le fleuve. Tom et Huck tous les deux sont l’auteur, les deux faces qui le tiraillent depuis l’enfance – les deux faces du peuple américain depuis les origines : le conformisme moral et la vie sans entraves, la Bible et l’existence de pionnier.

Tom est orphelin, vaniteux, malicieux, qui aime qu’on s’intéresse à lui, mais il se montre aussi courageux et généreux ; Huck est fils d’ivrogne, en guenilles, discret et naïf, plus hédoniste que rebelle, heureux de sa complète liberté au jour le jour. Les gamins aiment aller sans contraintes, pieds nus dès le printemps, se frottant aux épines et aux pierres en escaladant les murets, s’éraflant la peau comme les habits et aimant ça, étouffant sous les vêtements qu’ils débraillent, déchirent et salissent sans souci, n’hésitant pas à s’en dépouiller pour se baigner dix fois par jour ou jouer nus aux Indiens, ornés de bandes de boue sur le torse. « Ces fichus habits qui m’étouffent », dit Huck à Tom, « on dirait qu’il n’y a pas d’air qui peut passer à travers ».

kuck finn et tom sawyer film Selznick 1938

Cette liberté fait vivre Huck le gavroche dans un tonneau, comme Diogène, se nourrissant de ce que les gens lui laissent par gentillesse ou en échange de services rendus. Tom, lui, est flanqué d’une tante sévère au cœur d’or, d’un petit demi-frère Sid, enfant modèle et cafteur, et d’une cousine adorable qui est un peu sa grande sœur. Il est amoureux d’Amy, puis de Becky (fille de juge), pour laquelle il se fera fouetter avant que le couple ne se perde lors d’une fête dans une grotte, trois jours durant. Le garçon révélera sa noblesse et sa vaillance en persévérant, protecteur, pour trouver la sortie malgré la fatigue et la faim. Mais il n’aura pas hésité, avant cet exploit, à fuguer près d’une semaine sur une île du fleuve avec ses deux compères Huck et Joe, vivant à l’aise comme des pirates, nus tout le jour et dormant à la belle, même sous un orage formidable qui les trempe comme une soupe.

tom sawyer statue

Ils seront aussi témoin d’un meurtre dans le cimetière à minuit, Tom témoignant in extremis pour sauver l’accusé innocent, Huck prévenant juste à temps les voisins d’un crime prêt de se commettre. Joe l’Indien (le coupable) représente tout ce que la sauvagerie peut avoir de fascinant et d’angoissant dans ce pays encore neuf. Ils trouveront un trésor, le magot amassé par l’Indien plus celui d’une bande trouvé dans une cachette. Mais si Tom finit par épouser la civilisation avec la fortune, la fille et son adoption par le juge, Huck reste ce pré-soixantuitard qui préfère l’ici et maintenant à l’accumulation pour l’avenir. Cigale plutôt que fourmi, libertarien plutôt que capitaliste, naturel (volontiers naturiste) plutôt que citadin. Il s’épanouira dans un second tome.

tom sawyer joue nu aux indiens

Les enfants pensent à la mort, se demandent si l’on tient à eux, sont soucieux du regard des autres – en bref, ils pensent à l’amour. Tom surtout cherche à se mettre en scène, à composer les scénarios des aventures qu’il fait jouer à la bande de garnements dont il est évidemment le chef, et à faire de beaux discours pour les raconter ensuite en enjolivant son rôle. Il est l’auteur du livre, il est le bon vendeur américain, il est le gamin éternel. Ce trait de personnalité n’est pas pour rien dans l’attachement que l’on a pour lui.

L’éditeur anglais a prédit que le livre plaira aux jeunes garçons mais aussi aux philosophes et aux poètes. Il est devenu un classique même si Aventures d’Huckleberry Finn, qui suivra, est mieux réussi, et si l’hypocrisie du politiquement correct censure impitoyablement le mot « nègre » qui apparaît plusieurs fois. Comme s’il suffisait de bannir un mot pour que la chose disparaisse… Les relations de la police américaine avec les Noirs de nos jours prouvent qu’il n’en est rien, même si on les appelle Afro-Américains, ils n’en restent pas moins affreux Américains dans la (bonne) conscience collective.

Nous sommes avec Tom dans le paradis de l’enfance, toujours à la lisière du dressage social et de la liberté sauvage du corps et des pulsions. Cette tension fait tout le sel de la vie rêvée des jeunes garçons. Mark Twain écrit pour les petits Américains ce que Robert-Louis Stevenson écrivit pour les petits Anglais : son île au trésor.

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, illustrations originales de True W. Williams, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00
Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Garnier-Flammarion 2014, 288 pages, €5.40
Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer suivi de Les Aventures de Huck Finn, format Kindle, Amazon media, 1655 Kb, €1.94

DVD Tom Sawyer, 1973, réalisation Don Taylor avec Jodie Foster et Johnny Whitaker
DVD The Adventures of Tom Sawyer, 2002, réalisation George Cukor, avec Tommy Kelly et Ann Gillis, Prism, €4.78

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Préliminaires 2005 autour de Montcuq

Nous étions plus jeunes, dans une France encore optimiste, avec la perspective toute neuve des technologies de l’information et de la communication.

Le journal de gauche Le Monde, devenu depuis le refuge des bobos qui prétendent gouverner, avait proposé à ses abonnés de créer des blogs gratuits, sur l’exemple de la campagne présidentielle américaine de 2004. L’écrit fleurissait, la chose était neuve et nous avions envie de nous rencontrer. Le lien virtuel, contrairement à aujourd’hui, ne suffisait alors pas. Mais c’est qu’aujourd’hui nous sommes saturés. L’un des blogueurs mondains, qui ne se mouchait pas du pied et se faisait appeler Fraise des bois (le joli surnom de François Hollande, trouvé par Laurent Fabius), a décidé de prendre les choses en mains…

Je republie en cette fin août les quelques notes d’il y a dix ans, comme un anniversaire : tant de blogs d’époque ont disparus, certains blogueurs aussi.

Samedi 20 août 2005

En tant que Ministre du Tourisme dans le blogogouvernement virtuel présidé par le blogueur ambitieux Fraise des Bois, je relaie le communiqué officiel :

COMMUNIQUE DU BLOGOUVERNEMENT

Le premier séminaire blogouvernemental de l’histoire de la blogosphère (allez prouver le contraire, tiens !) aura lieu le jeudi 18 août 2005 à Montcuq (Lot) en très réelle et sérieuse application des lois de décentralisation poétiques (décret Soubira) et gouvernementales (nomination du gouvernement bloguesque mondain).

Le programme de la journée sera précisé dès que possible. Une salle sera gracieusement mise à notre disposition par la mairie de Montcuq.
Le but est de passer du virtuel au réel, d’échanger de blogueur à blogueur sans médiation, de témoigner de nos expériences diverses, de tracer des perspectives, tisser des liens et passer un bon moment en agréable lieu et bonne compagnie !

Chacun est libre de prolonger le séjour à sa guise. Il est bien entendu que personne n’est invité mais que tout le monde peut venir (blogueurs, commentateurs, visiteurs des blogs et simples curieux), les séances plénières et/ou ateliers thématiques étant ouverts à tous. Il est bien entendu que chacun assume ses frais de séjour et d’acheminement.
A bientôt !

PS 1 : Le présent communiqué peut être reproduit sur leurs sites par tous les ministres et blogueurs qui sont intéressés.
PS 2 : Toutes vos idées sont bienvenues. Un conseil des ministres restreint retiendra les meilleures !

Après Zérotonine, alors « au chômage » et désormais au travail, mais qui a promis qu’elle viendrait quand même avec son aspirateur, et l’Actu de jlhuss, je voudrais apporter quelques précisions touristiques.

montcuq vue aerienne

Montcuq (qui se prononce ku) c’est dans partie ventrale arrière de la France, quelque part à l’ouest et vers le sud de Cahors, 27km disent les cartes précises. Les Parisiens y accèdent par la N20, les amoureux du service public à la française par la gare de Cahors (le reste à pied), les étrangers par l’avion de Toulouse. Oh, je vous vois venir, bons Français amateurs de grivoiserie : « pourquoi nous introduire dans le trou de Montcuq ? ». J’imagine ce qu’aurait pu écrire le Dard traversant Montcuq. Je parle de Frédéric le Grand, bien-sûr, pas de Mireille ni de Jeanne. Mais les habitants sont les Montcuquois. Attendez la suite.

montcuq blason

L’étymologie du site n’est pas claire, le « cuq » désignerait une petite éminence – on s’en serait douté… Culte celte – ça aussi, c’est ce qu’on émet quand on n’en sait pas plus. Henriette Walter, éminente spécialiste de la toponymie, n’en sait rien. Le lieu se trouve quand même dans le Quercy, là où les confits ne sont pas « gras » et où le bonheur est dans le pré. On n’y reste pas, il y a seulement des gîtes de pèlerins pour Saint-Jacques depuis le moyen âge. Il y a dans les 15% de chômeurs et le revenu moyen par ménage est un tiers en-dessous de la moyenne nationale. Mais le cadre de vie semble plaire aux deux seuls votants de l’enquête « L’Internaute » sur la commune. Ce qui leur plaît moins est la « qualité des transports », semble-t-il, et la « qualité de l’enseignement ». Je fus le 707ème visiteur seulement sur le site du collège lorsque je m’y transportai…

Pays de vin chasselas appelé « des coteaux du Quercy », de noix et de foin, vous me direz encore « Montcuq c’est du poulet » et, cette fois, vous aurez raison ! L’élevage de la volaille est l’activité principale du coin, avec les champignons. Sauf l’amanite « phalloïde » qui fait mal à Montcuq plus qu’ailleurs. Mais, contrairement à ce que pourraient penser de forts esprits, Montcuq n’émet pas de gaz naturel exploitable. Celui-ci se trouve plus à l’ouest, vers Lacq. Désert touristique entre vestiges du Périgord et pittoresque du Quercy noir, le village n’est même pas dans le Guide Bleu Aquitaine, mais apparaît timidement dans le Guide Vert Michelin pour sa « vue sur les coteaux et les vallons environnants ». On se demande lesquels… Peut-être ces deux tétons qu’on aperçoit vers le sud ?

Outre le parolier de chanson Jean-Luc Petit Ternoise, (jadis) célèbre sur France-Inter, le folklore régional est une mine pour les doctes pédagogues du coupage de cheveux en quatre et autres abstracteurs de quinte essence. Des « staches » de danses folkloriques sont proposés aux gamins et gamines des petites écoles et un compte-rendu pédagogo qui vaut son pesant d’arachide en componction et autres indigestions est publié gravement en pavés-bien-carrés-qui-font-sérieux. Il s’étend longuement sur les résultats sensibles et « sacrés », donnant même la parole spontanément aux enfants (90% de filles parlent, les garçons ne doivent pas oser).

montcuq maison

Les rues du Grimpadou, du Coustalou, du Pendillou et du Raidillou nous évoquent la défunte transhumance culturelle vers l’élevage de chèvres fort à la mode dans les années 70. Reste, qui défie le temps, un donjon du 12ème, vestige d’une forteresse au centre des querelles incessantes entre papistes et albigeois, anglois et françois, catholiques et protestants, jusqu’aux ouistitis (48,95%) et nonettes (51,05%) de feu le récent référendum (sur le traité européen en 2005).

Un lieu parfait où méditer la philosophie de l’ouverture et de la tolérance pour un projet en commun (pas un programme) – s’il peut encore en être. Et pour le relayer par webcam et ADSL au monde entier si nécessaire (un site d’opposition au parti du Maire actuel affirme qu’il existe bien un ADSL à Montcuq même, mais pas aux alentours).

montcuq bitee-shirt

La région offre un terrain d’aventures à tout photographe, même si les habitants sont réduits à la portion congrue (1263 âmes au recensement de 1999). Peut-être à cause d’une charte célèbre de 1224, signée par Raymond VI, comte de Toulouse, à Montcuq, qui réglementait d’ailleurs les ébats non autorisés par l’église.

Article 10 : « Si homme marié était surpris par le bayle avec femme mariée en adultère, tous seuls, lui et elles nus, dans un lit, ou en un autre lieu suspect, l’homme sur la femme, les chausses baissées, ou sans elles, s’il était nu et n’en portait pas, ou la femme nue et ses vêtements relevés jusqu’au nombril, et que cela puisse se prouver par deux ou par trois témoins dignes de foi qui ne soient ni les tenanciers, ni de la maison du bayle ou du seigneur, ou bien si tous les deux l’avouent simplement ; de tels adultères perdent tous leurs meubles qui sont dévolus au seigneur, et de plus, ils doivent courir ensemble tous nus par la ville, à moins qu’ils ne composent avec le bayle, touchant la peine corporelle ; et si quelqu’un tient une concubine dans la ville et que dans un mois après qu’il en aura été requis par les consuls il ne la prend pour femme ou ne laisse, ils doivent être l’un et l’autre bannis de la ville, car un péché pareil ne peut se tolérer, sans crainte de provoquer l’ire de Dieu, d’où pourrait résulter la ruine de ce lieu. »

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Yasushi Inoué, Shirobamba

yasushi inoue shirobamba
Les shirobamba sont ces insectes que les enfants de la campagne poursuivent au crépuscule dans le Japon vers 1914. Ils symbolisent les rêves d’un âge où tout reste possible – mais difficile à attraper. L’auteur, sous les traits de Kôsaku, romance son enfance de 6 à 8 ans dans ce livre empli de fraîcheur, analogue à la Gloire de mon père de Marcel Pagnol. Il fut d’ailleurs, à sa parution, aussi célèbre et populaire au Japon que l’auteur français en son pays.

L’enfant est élevé seul par celle qu’il appelle « grand-mère », en fait une ancienne geisha adoptée par son arrière grand-père et dont la petite-fille a donné cet aîné. Car Kôsaku a une petite sœur et des parents, mais son père est militaire et vit en garnison, à la ville. Aucun lien de sang entre Kôsaku et la vieille Onui, mais des liens d’affection. Un petit s’attache à qui s’occupe de lui, parent ou non.

Il est d’ailleurs, comme les autres, élevé par le clan familial et par le village, tant en ces années d’il y a un siècle les mœurs étaient restées immuables, rurales et archaïques. Grand-mère et gamin habitent le dôzo, cet édifice contre le feu aux murs très épais qui servait autrefois à garantir les récoltes contre les incendies fréquents. En face est la maison de famille où arrière grand-mère, grand-mère maternelle et tantes habitent avec leurs époux. Kôsaku est amoureux de sa tante Sakiko, plus âgée que lui et qui deviendra maitresse d’école avant de faire un bébé puis de périr de tuberculose.

Mais la vie continue, vivace, au ras des gamins. Ils étudient, jouent tous ensemble sous le cerisier, grimpent aux arbres malgré les interdits, vont se baigner et plonger nus au gouffre Hei, parfois avec Motoi Nakagawa, leur jeune maître d’école venu de Tokyo, qui tombera amoureux de Sakiko. « Les enfants se mirent à escalader les pierres et les rochers pour mieux voir évoluer leur professeur. Kôsaku était émerveillé par la beauté qui émanait de son corps en mouvement ».

Ils courent à perdre haleine pour assister à une banale course de chevaux dans un village voisin, se font un événement de la fête de gymnastique annuelle du village, les préparatifs comptant bien plus que les épreuves. Tout leur est neuf et le moindre fait qui sort de l’ordinaire fait galoper leur imagination tant les jours se succèdent, paisibles et quasi immobiles. La force tranquille du Japon avant le militarisme.

Lorsque que le jeune Kôsaku et sa « grand-mère » vont voir les parents à la ville, il leur faut monter dans la carriole, dont les chevaux menés de façon brutale les font tomber les uns sur les autres ; puis prendre un petit train jouet avant de passer une nuit dans l’auberge d’une station ; enfin prendre le vrai train jusqu’à Toyohashi, en notant le nom de toutes les gares dans un petit carnet offert par grand-mère. Kôsaku est tout intimidé devant sa mère Nanae, puis se sent une responsabilité fraternelle envers sa petite sœur Sayoko lorsqu’elle l’appelle « grand frère ».

Mais cette vie insouciante n’est pas sans drame. C’est un élève plus âgé qui se perd dans la forêt et est retrouvé affaibli après trois jours, c’est l’arrière grand-mère qui meurt, c’est la tante Sakiko qui attrape la tuberculose après un bébé. Tous ces mystères de la vie et de la mort fascinent Kôsaku, remuent en lui des sentiments complexes qu’il explore avec circonspection. Comme Sakiko lui a fait promettre de bien travailler puisqu’il est intelligent, sa mort le fait se lancer dans l’étude.

1910 japon enfants

La sensualité n’est jamais absente du devoir, belle équilibre de ces années et de ce pays. Le jour des funérailles de sa tante, puisqu’il n’est pas invité car considéré comme trop petit, il décide d’aller avec ses copains au tunnel d’Amagi. « Kôsaku, persuadé qu’il devait s’acquitter ce jour-là d’une tâche pénible, décida qu’ils devaient couvrir toute la distance sans se reposer. (…) Alors les enfants eurent tous ensemble l’idée d’aller nus. Ils retirèrent leurs kimonos qu’ils nouèrent avec leurs ceintures. Certains les posèrent sur leur tête, d’autres autour des hanches. Chacun s’organisa à sa façon. Trois garçons cachèrent leurs habits au bord de la route ou les attachèrent à un arbre. Les adultes qu’ils rencontraient demandaient : « Où allez-vous comme cela ? – Au tunnel. – Vous ne pouvez pas y aller tout nu. Il y fait froid, même en été ». Tout Inoué est là, dans cette simplicité naturelle.

Il nous fait vivre avec ces gamins, avec lui-même en son enfance, dans ce Japon rural avant 1918. Le cycle de la vie, le cycle des saisons, le cycle des voyages surviennent sans surprise, à leurs rythmes, apprivoisés au fil des mois. Les personnages comme le directeur d’école, le marchand de saké, le conducteur de carriole, le domestique de 16 ans des parents, les cousines trop gâtées, ont leur caractère et prennent leur place dans la mosaïque. Nous sommes dans la découverte du monde et des gens, dans un univers tout empli de la sensibilité prépubertaire : panthéiste, océanique, polymorphe.

Merveilleuse.

Yasushi Inoué, Shirobamba, 1960, traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle, Folio 1993, 248 pages, €8.50

Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Vahinés de Tahiti

Selon le dictionnaire de l’Académie tahitienne, vahiné signifie :

  1. Femme, épouse, concubine, maîtresse ;
  2. L’épouse de quelqu’un qui a une fonction. Te tāvana vahine = La femme du maire ;
  3. Madame, placé après le nom de famille ou le nom donné au mariage.

En tahitien, la vahiné est tout simplement la femme, dans toutes ses fonctions.

vahines fleurs nues

Une «belle » femme a le teint brun, vahiné ravarava. La célibataire est vahiné ta’a noa, la maîtresse est vahiné ta’oto, la femme licencieuse vahiné tīai. Comme quoi la vahiné n’est pas licencieuse par nature.

vahine nue au bain

Les vahinés sont plus belles à Noël… car c’est l’été dans l’hémisphère austral. En août, c’est l’hiver, il faire froid, seulement 25°. Les filles polynésiennes bénéficient d’un climat tropical à l’ensoleillement maximum, atteignant près de 3 000 heures de soleil par an aux Tuamotu, dit presque le site Tahiti tourisme. De novembre à avril, c’est la saison des pluies. L’air est lourd, très humide, mais on peut rester nu. C’est bien cette nudité « adamique » qui a fait la réputation des Tahitiens – surtout des femmes ! – auprès des navigateurs du 16ème au 19ème siècle. Les marins uniquement entre hommes depuis des mois croient arriver au paradis : eaux turquoise, soleil bienfaisant, fruits juteux accessibles sur les arbres… et ces femmes nues qui vous accueillent en souriant. Et ces éphèbes minces et  nerveux, c’est selon.

vahine nue buvant coco

Le mythe commence à naître et demeure… bien que la réalité d’hier comme d’aujourd’hui soit moins belle : hier obéissance, cadeau du chef aux mâles blancs ; aujourd’hui obésité, ignorance, avidité pécuniaire sont plus courants que le naturel. La vahiné est bel et bien un mythe.

vahine nue soif

Herman Melville, plus coincé avec les filles qu’avec les garçons évoque Tahiti dans Taïpi en 1846 : baignades nues, massages à l’huile de coco par de jeunes vahinés conduisant à l’extase, jeux avec les enfants. Paul Gauguin tombera amoureux de sa petite vahiné en 1924, comme il le conte dans Noa-noa, voyage de Tahiti.

ados des iles

De nos jours, les interrogations les plus fréquentes sur les moteurs de recherche et sur les blogs contiennent le mot « nu ». C’est donc à mes lecteurs que j’offre ce florilège de vahinés entièrement nues, pour la fête de l’assomption de la Vierge, bénie entre toutes les femmes.

Car Dieu a aussi créé la femme – même dans la Bible macho. Et les commentaires catholiques des Évangiles racontent même que Marie, la Mère de Dieu, est montée tout entière au ciel avec son corps de chair, comme un demi-dieu antique, glorifiant ainsi la beauté corporelle, image de la bonté spirituelle. Les Orthodoxes, plus réalistes, se contentent de préserver le corps de Marie de toute putréfaction par la Dormition jusqu’à la fin des temps. Mais toujours le souffle de l’Esprit transfigure la chair et justifie d’aimer. D’abord le plus accessible, dit Platon, le beau corps devant nous, puis, par son intermédiaire, la Beauté en soi, l’Esprit.

De la vahiné nue à la sagesse, le chemin est long mais commence… Avis aux ados !

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Torse nu

Un internaute « bien intentionné » – et plus rigoriste que les mœurs – s’est étonné de ce que sur Google des images d’adolescents torse nu apparaissent en premier lorsque l’on tape « argoul » ou « argoul.com ». Je ne l’avais pas remarqué, n’utilisant que très peu le moteur de recherches américain Google. Mais c’est vrai, bien plus que les vahinés – pourtant seins nus – qui sont fort nombreuses dans les notes sur Tahiti.

argoul images google

Question : suis-je « obsédé » par les torses nus ? Réponse : pas plus qu’un autre.

La cause principale en est les voyages (Cuba par exemple) parce que telle est la vie là-bas, ensuite la catégorie Mer et marins (avec la plage) où c’est la tenue évidente. Il y a aussi l’idée, en philosophie, que la jeunesse est la vie (Nietzsche : « innocence et oubli, un jeu ») ou, pour la philosophie grecque, que la nudité représente la sincérité, la transparence, l’appel au débat démocratique. Toutes ces catégories (voyages, mer et marins, politique, philo, BD) font l’objet de nombreuses notes sur ce blog. D’où peut-être l’impression de voir ressurgir les mêmes modes d’illustration, peut-être. La jeunesse dénudée (jamais au-delà de la décence admise) est un bienfait pour le regard, représentant la santé, la joie et la vie – tous les parents le savent bien. Encore qu’il faille relativiser : sur les peut-être 5000 images, combien de torses nus ? L’illusion statistique aggrave l’impression, il est nécessaire de raisonner en pourcentage et pas en absolu.

L’après mai 68 a desserré les carcans du vêtement comme des façons de vivre, valorisant chacun jusqu’en son corps, hier neutralisé dans le costume neutre (blouse à l’école, costume-cravate hommes, tailleur-jupe femmes). Sur les environ 1800 notes du blog, seules quelques-unes concernent les plages où le torse nu est roi. Il existe, certes, une pression puritaine pour voiler les femmes et les garçons (crainte du soleil, crainte du regard, crainte de la pollution), exacerbée par l’intégrisme quaker aux États-Unis, et par l’intégrisme catho, juif et islamique en Europe. De plus, les « bonnes intentions » pavent de plus en plus l’enfer de la vie en commun, à la Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! » disait-il en lorgnant la poitrine opulente de l’accorte servante… Mais je ne vois pas en quoi le « torse nu » est réprimandé par la loi (française), hors du droit à l’image de chacun (ce pourquoi je floute volontairement le visage sur toute image trop récente). Quiconque se reconnaîtrait, avec des arguments réels, peut d’ailleurs me demander le retrait de l’image.

Mais il suffit de consulter les AUTRES moteurs de recherche images sur argoul pour constater que les adolescents torse nu ne sont pas mis en valeur autant que sur Google. Chacun peut y aller voir : par exemple Bing :

argoul images bing

Ou Yahoo :

argoul images yahoo

Ou le moteur français libre Qwant :

argoul images qwant

Ou d’autres moteurs moins connus mais moins pubés comme Lycos :

argoul images lycos

et Exalead :

argoul images exalead

Ou encore des moteurs qui ne traquent pas les requêtes (donc les « plus demandées ») mais la fréquence : comme Privatelee :

argoul images privatelee

Ou DuckDuckGo :

argoul images duckduckgo

Il y a donc un problème Google. Il rencontre probablement, le « nu » comme obsession de notre époque hyper-individualiste et sans repères, comme je l’ai déjà pointé dans une note humoristique : « à poil » – où j’ai même publié la photo d’une chatte ado toute nue, vous vous rendez compte ? Depuis 2014, je n’ai pas été interdit… Traquer le nu est un poncif de toute observation sur les requêtes des internautes ; ajouter le mot à toute interrogation portant sur les gens, même peu susceptibles de se montrer nu (« Hollande nu », « pape François nu », et j’en passe…) est une manie ; se poster en vidéo sur Youtube en défi et torse nu est très courant aux États-Unis (qui donnent le ton à la jeunesse) donc ailleurs. Il est probable que la majorité des internautes a moins de 20 ans, ce qui explique ce prurit sensuel de la peau et cette obsession de se mesurer aux autres, de se comparer, de les voir tels qu’ils sont en leur natureté. Internet n’est apparu dans le paysage qu’à la fin des années 1990 et seuls les 15 à 20 ans ont pu naître dedans.

Mais il y a aussi l’indistinction volontaire de la société occidentale pour tous les repères, considérés comme « fascistes » (blancs, machos, sexistes, dominateurs, coloniaux, etc.). L’enfance comme mythe d’innocence est valorisée bien au-delà de ce qu’il est réaliste, comme je l’ai pointé après d’autres dans une note. Attention ! Les « anges » des prêtres catholiques appartenaient à ce genre de mythe éthéré – et l’on a vu ce qu’il en est advenu ! Qui veut faire l’ange fait la bête, on le sait pourtant depuis Pascal, spécialiste ès catholiques. Considérer les enfants comme de vrais enfants et des adolescents comme bouleversés par la puberté (et non  pas comme des anges innocents) serait une meilleure façon de ne pas les voir en objets sexuels ou poupées affectives – mais de les regarder comme des personnalités en devenir que tout adulte, qui a passé ces caps, doit protéger et aider. Contrairement à ceux qui voudraient « revenir » aux mœurs du passé, je me suis interrogé : vraiment, « c’était mieux avant ? » Pour ma part, j’ai toujours prêté une particulière attention et une réelle affection aux enfants auxquels je me suis attachés. « On est responsable de ceux qu’on apprivoise », dit le renard au petit Prince.

J’ai aussi clairement écrit sur une note de voyage à La Havane que les relations sexuelles sans la maturité qui va avec ont de très graves conséquences pour les enfants et les trop jeunes adolescents. Telle est ma position – très claire – sur le sujet. Je n’hésite d’ailleurs jamais à mettre à la corbeille tout commentaire qui fait allusion au sexe ou contrevient à la loi. Ce pourquoi les commentaires sont et resteront modérés sur ce blog.

Mais pourquoi vous étonneriez-vous que Google – moteur de recherches traquant les métadonnées d’internautes et vivant essentiellement de publicité – évite la tentation du « plus demandé » et valorise l’ordre de ses images selon ce qui serait le plus cliqué pour faire passer la pub ? Pour comprendre le business model de Google, lire ici, et là encore.

La fréquence statistique (réelle) a alors peu de choses à voir avec le ranking marketing (profitable). Car le site d’hébergement « gratuit » du blog, WordPress, doit vivre ; pour cela, il insère en fin de certaines notes très lues des publicités que l’auteur – moi – ne voit pas, ne choisit pas et dont il ne touche pas un centime. L’obsession portée au mot « nu » fait remonter les billets si le terme y figure – quel que puisse être ce qui est raconté dans le billet. Aussi, une image illustrant parfois le texte au second degré, comme cette transgression à l’autorité, figurée par un collégien torse nu dans une classe, attire-t-elle plus de lecteurs sur le sujet « régression socialiste » que si la réflexion sur le socialisme était publiée sans aucune illustration. L’image vient en appui du texte, elle n’est pas en soi : « 50% d’ex-profs au gouvernement, c’est trop : un prof dit ce qu’il faut faire, il ne le fait jamais. Les Français, tancés comme s’ils étaient en classe, osent s’y mettre en slip et tourner les clowns imbus d’eux-mêmes en dérision. Ce qui vient de se produire en Grande-Bretagne… » Seul un regard ambigu peut y voir une incitation ambiguë, je suis désolé de le rappeler aux apprentis-censeurs un brin trop zélés.

Car il ne faut pas confondre ce qui est « le plus populaire » dans les classements Google et ce qui est « effectivement publié ».  Quiconque suit le blog constate très vite que ni l’adolescence, ni le nu, ni la sexualité, ne sont les thèmes favoris sur argoul.com. « Sauter » sur ces images comme si elles représentaient la majorité des images montre combien le regard peut être orienté, guidé peut-être par des désirs inavoués, vaguement pervers. La poutre se moque volontiers de la paille, si celle-ci est perçue dans l’œil du voisin. Un article de conseils sur la façon de rechercher sur moteur donne sa conclusion : « La réussite/pertinence de la recherche survient quand l’Intelligence de celui qui interroge le moteur rencontre l’intelligence de ceux qui l’ont conçu ». Cherchez la rage, vous trouverez forcément un chien.

Mais quiconque tape « web » au lieu d' »images » trouve sans peine les « catégories les plus lues » : Stevenson, Le Clézio, Bretagne, Cannabis (hum ?) et Polynésie. Quiconque prend la peine de chercher sur ce blog trouve très vite les notes publiées – honnêtement, à partir des statistiques WordPress – sur les requêtes moteurs qui aboutissent à argoul.com Dans la dernière, depuis l’origine, « 28 435 concernent les vahinés, les filles nues ou les seins ; 4 631 seulement concernent les garçons, ados torse nu principalement ». Mais la « zone euro » est par exemple plus demandée que les torses nus : 5479 – CQFD.

Alors, torses nus oui, sexualité non.

Plus il y a de notes, plus il y a l’item « nu » – mais c’est à comparer à l’ensemble. Ne pas prendre l’arbre pour la forêt est le b-a ba du vrai chercheur. Trop nombreux sont ceux qui se content d' »impressions » immédiates au lieu de faire un effort « honnête », mais qui leur prend du temps …

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