Mégalithes de Karahunge et pétroglyphes d’Ouktassar

Deux jeeps russes et un van 4×4 nous attendent devant l’hôtel de Sissian, en Arménie.

Indispensables car le bus ne peut rouler que sur la vraie route. Les routes secondaires sont pleines de nids de poule et s’achèvent en pistes défoncées. Cela pour aboutir à un site mégalithique appelé Karahunge, ce qui veut dire « les pierres qui parlent ».

Se dressent des alignements de 222 menhirs d’un demi-mètre jusqu’à 3 m de hauteur, des cromlechs, des dolmens. Certains menhirs ont un trou à leur sommet. Serait-ce pour les transporter ? Non pas, la pierre n’est pas assez solide. Ce serait plutôt pour observer.

Quoi ? Les étoiles et les planètes, comme à Stonehenge ou Carnac. Les alignements et les orifices creusés volontairement auraient servi d’observatoire astronomique, imaginent les scientifiques d’aujourd’hui Probablement pour prévoir le temps des semences et des récoltes : 17 pierres servent à observer le soleil aux solstices et 14 pierres servent à observer la lune. La pierre n°63 servait de calendrier. D’où le nom du site, « les pierres qui parlent ».

L’académicien arménien Paris Heruni a étudié cet ensemble de 1994 à 2001. Un cercle central est composé de 40 pierres sans trou. Au centre du cercle, une construction souterraine de 7 m sur 5 m. Le cercle nord est composé de 80 pierres sur 136 m, dont certaines sont à trou. L’aile sud comprend 70 pierres dont 25 à trou, sur 115 m. Le chemin de pierres nord-ouest part du cercle central vers le lever du soleil le jour du solstice d’été. Il comprend 8 pierres dont 2 à trou sur 36 m et 5 pierres isolées trouées. En reconstituant le ciel de l’époque, visible à travers les alignements et les trous, le site serait daté de 7500 ans avant notre ère. Des fouilles entreprises par l’archéologue Hasratian ont permis de découvrir des bijoux en bronze, des miroirs, de la poterie et des tombes, le tout daté de -3000.

La piste continue, largement défoncée, vers les montagnes Oukhtassar qui culminent à 2800 m. La température se rafraîchit et le chauffeur, qui me voit en débardeur, s’inquiète de savoir si je parle russe pour me demander si j’ai un pull pour là haut. J’en ai tout un sac, avec la gourde et le pique-nique car nous allons « marcher ». Prudent, le chauffeur encore jeune, avec sa jeep encore neuve (dans les 14 000 km au compteur), a pendu une croix arménienne au rétroviseur. Il ne fait pas vraiment confiance à la mécanique socialiste. Si les jeeps grimpent jusqu’au sommet, elles nous lâchent une heure avant pour que nous puissions accomplir notre randonnée quotidienne.

A mille mètres de plus qu’hier, ce n’est pas une sinécure, trop brutal. Mais l’air est frais et les fleurs alpines parmi l’herbe bien verte. Un lac glaciaire étend ses eaux huileuses, immobiles. Quelques rares papillons volent encore malgré la température de 15° le jour qui doit chuter la nuit, des hirondelles trouvent leurs insectes ici l’été. Poussent des fleurs à profusion, œillets, boutons d’or, arnicas, marguerites, campanules… Nous supportons la polaire malgré l’effort. Un petit vent monte de la plaine qui accentue le frais.

Des pierres plates de basalte érodé, auxquelles la chimie, la glace et le soleil ont donné une belle patine orange foncé, servent de fond pour les gravures. Des piquetages d’il y a 5000 ans montrent des chars attelés, des animaux, des humains armés… On reconnait des bouquetins, des guerriers se battant, des animaux à cinq pattes (mais comprenant la queue). Nous prenons le pique-nique de tomate, pomme de terre cuite et porc froid parfumé aux herbes au bord du lac avant d’errer parmi les blocs.

Les pétroglyphes paraissent sévères, figés au bord de leur eau noire, au sommet du massif. Ils sont d’un seul côté du lac, face orientée au soleil levant, dispersés sans ordre apparent. A quoi servaient-ils ? Témoignage d’existence face aux dieux et aux puissances ? Offrandes d’art propitiatoires ? Délimitation de territoire ? Piotr O’Glyphe, expliquez-nous.

Petite descente digestive, histoire de marcher encore en altitude, puis nous reprenons les jeeps et enlevons nos fourrures. Dès que nous descendons, la chaleur monte. Nous revenons au croisement de routes d’après les mégalithes du matin et, cette fois, tournons à droite au lieu d’aller tout droit. Le bus nous attend à une station service où nous pouvons acheter de l’eau fraîche et de la bière.

Nous voyons peu de stations service sur les routes. Le bus, qui fonctionne au diesel, est obligé de planifier ses pleins. Le diesel vient d’Iran et est mal raffiné, c’est pourquoi les véhicules roulent surtout au gaz. Des camions portent des bonbonnes orange sur le toit ou sous le châssis. Les stations sont des rangées de murets de béton avec un compteur tout petit. Nous voyons des voitures ainsi rangées le long de murs et nous avons mis plusieurs jours à comprendre qu’elles se ravitaillaient en gaz plutôt qu’en essence.

Une heure et demie de bus nous conduisent à la petite ville d’Egueghnadzor où nous allons loger chez l’habitant. Nous sommes dans une grande maison de ville flanquée d’un jardinet de devant et d’une tonnelle sur l’arrière, dont l’étage est réservé aux chambres. Un gamin d’une dizaine d’année, fils de la maison, s’est déjà baigné dans la piscine sous la treille, juste en-dessous des chambres. Il a les pieds nus et les cheveux mouillés et joue avec un mignon chiot tout poilu. Une fois les touristes installés, il se plongera à nouveau dans l’eau glauque qui ne nous tente guère. Après dîner à la cuisine ouverte, un peu en retard sur nous, il ira jouer à des jeux vidéo sur l’ordinateur antique installé dans la loggia de l’étage.

Une fois rafraîchis à la douche, changés, l’apéritif nous convie en bas avant le dîner. Les bouteilles de vin de cerise et de grenade sont sorties avec l’Areni 1991. Tout cela s’oxyde vite une fois ouvert, à moins que cela ne soit du à la chaleur accablante. La table est dressée avec tous ses plats d’entrée en une fois. Nous n’avons plus que le choix de l’ordre pour nous servir. Cette profusion est réjouissante et toutes ces couleurs mettent en appétit.

Deux sortes de salade crue (tomate concombre et carottes râpées), deux sortes de fromage (type feta et blanc frais), olives noires. Suit le plat chaud, un riz pilaf de bœuf aux gousses d’ail, cuisiné pour trente et mijoté des heures. Ce pourquoi l’heure du dîner a été retardé d’une demi-heure. Il faut toujours cuisiner pour qu’il en reste et la proportion est habituellement d’un pour deux : il doit en rester à peu près autant que nous avons mangé. Rien n’est perdu, la suite sera finie par les hôtes le soir même ou le lendemain. Une pastèque juteuse et savoureuse termine par du frais aqueux ce lourd repas pour la chaleur qu’il fait encore. Pas de thé mais une infusion de thym, c’est meilleur. Les chambres qui nous attendent sont écrasées de la chaleur restée du jour. Problème des constructions arméniennes : l’aération. Tout semble fait pour se calfeutrer soigneusement, peut-être pour les six mois d’hiver. Mais dès que l’été vient, les pièces sont des étuves.

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Le Clézio, Le procès-verbal

A 23 ans Le Clézio entrait en littérature avec le prix Renaudot et l’ambition de se situer dans le Nouveau Roman. Les descriptions des ‘choses’ à la Robbe-Grillet y abondent (p.69, 72). Il était de son époque, bien revenue de l’idéalisme de la Résistance, hantée par la Bombe et tourmentée par les dernières braises des guerres coloniales. Ce pourquoi son personnage – qui est une version de lui-même – erre entre l’absurde comme L’Etranger de Camus, l’embrigadement social du Procès de Kafka et le Néant théorisé de Sartre.

Le titre complet paraît p.219 : « Procès-Verbal d’une catastrophe chez les fourmis ». Le Larousse 1959 apprend qu’un procès-verbal est une « pièce établie par un fonctionnaire, un agent assermenté, et constatant un fait, un délit. » Tout Le Clézio est là, pour son œuvre entière : à cette société qui révère la Connaissance et s’y enferme, à ces hommes qui aménagent volontairement leur propre univers formaté fonctionnaire, mécanique et télé, à cette existence vouée à la répétition et au futile – l’auteur est irrémédiablement étranger. « Nous sommes tous les mêmes, camarades. Nous avons inventé des monstres – des monstres, oui. Comme ces postes de télévision ou ces machines à faire les glaces à l’italienne, mais nous sommes restés dans les limites de notre nature » p.244.

Adam est son personnage, premier et dernier homme. Premier parce qu’il se met à l’écart pour renaître et dernier parce qu’il est bien le seul à le désirer. Il a la tentation du prophète, méditant sur les bêtes avant d’aller prêcher aux hommes qui se moqueront de lui. Mais nous sommes un siècle plus tard et l’organisation sociale a le maillage bien plus fin et plus solide que du temps de Nietzsche. Il sera plutôt « Adam Pollo, martyr » comme il signe ses cahiers d’écolier p.228. La France des années 1960 est un matelas mou que même le bouillonnement de mai 68 ne suffira pas à changer. Adam porte le nom saugrenu de Pollo – le poulet en espagnol – peut-être une référence à l’anglais ‘chicken’ qui signifie couard. Le Clézio parle très bien ces deux langues.

Dans ce premier roman paraît son frère, ici nommé Philippe, lui tout à fait dans les normes sociales, qui disparaîtra ensuite de l’œuvre (par exemple dans ‘Onitsha’). En 18 chapitres de A à R, Le Clézio campe le personnage du « fou », celui qui sort du service militaire (p.235) conçu comme l’embrigadement social extrême. Vivant autrement que tout le monde – « violation de domicile, vagabondage, attentat à la pudeur » (p.256) – il est hué par la populace qui hait ce qu’elle ne comprend pas. Cette populace, il la décrit férocement : « Innocents et ignominieux à la fois, les deux yeux brillaient follement au fond de leurs trous, pris par la folie multiple comme des billes dans un filet de ficelle. Voilà qu’ils avaient composé, eux tous, un agglomérat de chair et de sueur humaines, d’aspect indissoluble, où plus rien de ce qui était compris ne pouvait exister. » p.253

L’univers leclézien est autre, il court toute son œuvre future, et il est résumé magistralement p.17 de ce premier roman : « C’est drôle. Je suis sans arrêt comme ça, au soleil, presque nu, & quelquefois nu, à regarder soigneusement le ciel et la mer. » On notera l’afféterie du ‘&’, maniérisme de jeune auteur années 60 à la propension pagineuse et verbeuse. Le Clézio se corrigera très vite de cette mode Lacan. « Pour quelqu’un dans la situation d’Adam et suffisamment habitué à réfléchir par des années universitaires et une vie consacrée à la lecture, il n’y avait rien à faire, en dehors de, penser à ces choses, et éviter la neurasthénie » p.22 (la ponctuation très particulière de l’auteur est ici respectée). La société collet-monté exige d’être boutonné – tout le contraire de Le Clézio qui préfère le dépoitraillé garçon et la nudité d’enfance : « je n’aime pas les boutons » p.277.

La douleur adulte de la sensation est aussi un thème leclézien récurrent : « et lui, et chaque sensation de son corps exaspéré, qui amplifiait les détails, faisait de son être un objet monstrueux, tout de douleur, où la connaissance de la vie n’est que la connaissance nerveuse de la matière ». Tout le contraire des gamins qui vivent le présent comme il vient, tout entier et à fond : « Leurs enfants n’avaient pas cette mollesse. Ils étaient au contraire petits, nains, sérieux ; ils se groupaient au bord de l’eau et, laissés à eux-mêmes, s’organisaient pour bâtir et racler le gravier » p.31 Une société en réduction, affairée et conviviale, qui ne se pose pas de question. Les enfants justement, l’auteur y revient à la fin, dans les explications embrouillées de son personnage aux étudiants de psychiatrie : « Oui, c’est vrai, ils sont assez sociables. Mais en même temps ils recherchent une certaine – comment dire ? – une certaine communicabilité avec la nature. Je pense – ils veulent – ils cèdent facilement à des besoins d’ordre purement égocentrique – anthropomorphique. Ils cherchent un moyen de s’introduire dans les choses, parce qu’ils ont peur de leur propre personnalité » p.279.

Les adultes sociaux des années d’État-providence ont en revanche la maladie de la logique, de la domination au carré du monde : de la mise en cage des fauves et des déviants (p. 90 sur le zoo) ; l’idéal fonctionnaire de la fourmi (le mot figure p.219). Les non-conformes sont médicalement redressés, habillé de pyjamas rayés comme des bagnards ou des déportés, relégués en camps de travail où ils doivent faire le ménage, le jardin, et être les objets d’expérience des étudiants en psy – ingénieurs sociaux des âmes.

La pièce de l’asile où il est enfermé a « un aspect familier, assez familial, pour tout dire soulageant. C’était profond, et dur, et austère. Tout particulièrement les murs avaient un relief froid et réel. (…) Il y avait un jeu implicitement engagé : un jeu où il fallait que ce fût lui qui s’adaptât, lui qui se pliât, et non point les choses » p.261. Un lieu de clôture (p.262), mathématisé, où chaque angle a sa place comme les raies sur le pyjama (p.264), où l’existence est une règle (p.266). La métaphore monte d’elle-même p.282 : « Compte tenu de l’inconfort, que pouvait procurer, en cette société, un pyjama rayé, des cheveux trop courts, presque rasés, et l’air général de froidure qui régnait dans l’infirmerie, Adam ne s’en sortait pas trop mal. »

Nous sommes entre Orwell et Treblinka. La ponctuation – mal placée – est au rythme du souffle : la plupart des fragments de phrases sont des moitiés d’alexandrins. Le littérateur veut faire entrer le lecteur en sympathie par le rythme, les mots, les descriptions empathiques de sensations. L’écriture Le Clézio est cela : la minutie hors des carcans classiques, la peinture toute nue des choses, des affects et des êtres, pour travailler la réalité sans complaisance. Écrire, c’est communiquer, pas sortir une thèse philosophico-politique (tellement à la mode dans le monde « engagé » des années 60 !). « On croit toujours qu’il faut illustrer l’idée abstraite avec un exemple du dernier cru, un peu à la mode, ordurier si possible, et surtout – et surtout n’ayant aucun rapport avec la question. Bon Dieu, que tout ça est faux ! Ça pue la fausse poésie, le souvenir, l’enfance, la psychanalyse, les vertes années et l’histoire du Christianisme. On fait des romans à deux sous, avec des trucs de masturbation, de pédérastie, de Vaudois, de comportements sexuels en Mélanésie, quand ce ne sont pas les poèmes d’Ossian, Saint-Amant ou les canzonettes mises en tabulatures par Francesco da Milano » p.303.

Le Clézio hait les psy et le faux savoir qu’est pour lui la psychanalyse (tellement à la mode dans le monde freudo-lacanien des années 60 !). « C’est ce que je n’aime pas avec vous. Vous voulez toujours introduire partout vos satanés systèmes d’analyses, vos trucs de psychologie. Vous avez adopté une fois pour toutes un certain système de valeurs psychologiques. Propres à l’analyse. Mais vous ne voyez pas, vous ne voyez pas que je suis en train d’essayer de vous faire penser – à un système beaucoup plus grand. Quelque chose qui dépasse la psychologie » p.300. Est-ce expérience personnelle ? Lui se verrait un peu schizophrène, comme son personnage, alors que le psy assène doctement « délire paranoïde systématisé » p.287. Avec les inévitables et freudiennes « anomalies de la sexualité » pour faire bonne mesure. Le Clézio se moque de ces abstracteurs de quinte essence aussi nuls que les médecins de Molière.

Dans ses œuvres futures, il ne changera pas d’avis. D’où cette remarque qui en dit long sur la société française des années 60 : « Il va dormir vaguement dans le monde qu’on lui donne ; en face de la lucarne, comme pour répondre aux six croix gammées des barreaux, une seule et unique croix pendille au mur, en nacre et en rose. Il est dans l’huître et l’huître au fond de la mer » p.314. Le monde est quadrillé, les âmes formatées, la société organisée – et les psys sont comme les flics et les profs : des gardiens de la Norme sociale. Dormez, bonnes gens, le fascisme fonctionnaire de l’État-providence veille sur vous !

Ce Procès est lisible, un peu ennuyeux parfois, d’un nihilisme daté qui n’a pas l’universel de Kafka, avec des préciosités de jeune auteur. Mais toute l’œuvre du futur prix Nobel  s’en trouve enclose, ce qui vaut le détour !

Le Clézio, Le procès-verbal, 1963, Folio 1991, 315 pages, €6.93

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Il reste encore beaucoup à dire de l’année 2011…

Ce ne sont pas moins de 32 000 croisiéristes qui ont été perdus en dix ans. Et heureusement qu’il y a des bateaux de croisière qui s’arrêtent à Papeete ! Le gouvernement peut se réjouir des taxes qu’il prélève. Les croisiéristes disposent de tout à bord. Lorsqu’ils descendent à terre, ce n’est que pour soit faire une petite excursion, soit parcourir la rue principale. Ici, tout est horriblement cher : les hôtels, les restaurants, les perles. Il arrive que le GIE tourisme leur fasse un meilleur accueil avec danses, buffets de fruits, mais cela coûte au syndicat d’initiatives et rapporte peu en définitive. Certains touristes passent une nuit d’hôtel sur le territoire avant de reprendre l’avion.

Le conseil municipal a adopté un projet de classement pour la baie d’Opunohu a Moorea. Un projet de délimitation a été dévoilé pour une zone terre-mer incluant le domaine territorial situé à l’intérieur de la caldeira et deux bandes de terre situées de part et d’autre de la baie. Mais attention, certaines règles devront être respectées. Les riverains seront certainement les plus difficiles à convaincre. Par exemple, plus de toitures couleur bleue, rouge, orange… cela promet !

Loi de pays pour réduire la masse salariale : Les EPIC et SEM devaient disparaître… le gouvernement souhaite intégrer les agents de ces établissements dans la fonction publique. Il paraît que cela allègera le budget du pays ! Mais je rêve…

La gendarmerie pensait le fenua épargné. Eh bien non, les trafics de cuivre, nickel, plomb, aluminium, inox existent également en Polynésie. Les hommes de la gendarmerie viennent de démanteler un vaste trafic de cuivre. Bravo Messieurs. Bien organisé, ce réseau familial avait des connexions en Chine, il a vécu. C’est le train de vie sans rapport avec les revenus déclarés qui a mis la puce à l’oreille des hommes en bleu. Les têtes pensantes de l’équipe dirigeante ont été arrêtées. Il y a une fonction publique utile.

Sur l’atoll de Raroia, les fous à pieds rouges appellent à l’aide. Les Pisonia grandis de la forêt primaire ou Puka y sont très répandus. Ils peuvent atteindre 10 m de hauteur et 60 cm de diamètre. Leurs branches ont des formes sinueuses, ils s’installent au bord de l’océan et ont la particularité de stocker beaucoup d’eau. Les fous à pieds rouges ou kariga sont très nombreux sur l’atoll. Ils colonisent ces arbres et les paient en guano, livraison aux pieds des arbres gratuite. Mais il y a quelques soucis à cette cohabitation ! Les graines de l’arbre sont de petites capsules épineuses qui, lorsqu’elles sont mûres, deviennent des pièges pour les jeunes fous. Les petites capsules se collent aux plumages des fous sans aucune possibilité de s’en détacher. Les graines collées en grand nombre au plumage sont souvent responsables de leur mort, les empêchant de reprendre leur envol, de se nourrir, les vouant à une mort certaine.

Salmonellose, ce sont les cocottes qui seraient responsables des cas de gastroentérites aiguës. Quelques personnes se sont retrouvées à l’hôpital. Il est déconseillé de manger des œufs crus… Salmonella Enteritidis y loge au chaud !

20% des récifs de corail ont définitivement disparu, 25% sont en grand danger et 25% seront menacés d’ici à 2050. L’homme peut-il encore sauver ce qui peut l’être ? Rien n’est moins sûr. Le Criobe (Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement) à Moorea s’y attèle.

C’étaient quelques lignes pour faire attendre la suite.

Hiata de Tahiti

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Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe

La vie est absurde et comment le dire mieux qu’un écrivain anglais ? Le meilleur est l’illusion : la pluie, avant qu’elle tombe. C’est ce que dit une petite fille, abandonnée deux ans par sa mère partie courir le guilledou avec un beau Canadien, au-delà de toutes les mers.

La mère indifférente, la mer cruelle – et les filles trinquent. Les garçons s’en sortent mieux, si l’on en croit ce roman, écrit par un homme, mais les garçons font ici figure de figurants. En général athlétiques et extravertis à l’adolescence, ils vivent leur vie libre par la suite. Seules les femmes ont des enfants, ces boulets parfois, et parfois non. Toute la question du livre est celle de la transmission.

Une vieille dame est retrouvée morte dans son fauteuil à la campagne. Elle était seule, avec ses souvenirs. Elle a tiré de son grenier un carton de photos et en a choisi vingt. Ses connaissances techniques s’étant arrêtées dans les années 70, elle a choisi de parler sur cassettes. Elle en dit quatre. Pour qui ? Pas pour ses enfants parce qu’elle n’en a jamais eu, étant gouine. Mais pour cette enfant adoptive, fille aveuglée par sa mère d’une fille abandonnée d’une cousine de sa mère… Les liens familiaux contraignent-ils ou sont-ils illusions eux aussi ? Au fond, avec les années, on choisit sa famille.

Ce qu’elle raconte, ce sont ses souvenirs, ou plutôt les souvenirs qu’elle a de l’itinéraire de cette petite fille qu’elle a choisie pour « enfant ». Elle ne l’a pourtant guère connue, deux ans entre 5 et 7 ans lorsque sa mère est partie au Canada, puis sporadiquement durant quelques vacances. Elle s’y est attachée pour des motifs personnels, peut-être même égoïstes : cette fille était la fille de sa meilleure amie d’enfance durant la guerre, et elle l’a gardée durant les deux années de bonheur parfait qu’elle a vécu en couple avec une autre femme. Après, ce ne fut plus jamais comme avant.

Jonathan Coe réussit un style faussement oral qui a toute la puissance du réel sans les hésitations, éructations et bafouillis. Ses phrases longues à la Proust ne sont pas de la conversation courante, pourtant elles enchantent comme un conte. Le décalage entre les époques rend l’histoire mélancolique comme en sépia, des années 40 à restrictions de guerre aux années 50 d’austérité forcée, puis 60 de libération hippie avant les années branchées 70 et 80. L’exotisme est accentué pour nous Français par ces invraisemblables prénoms tels Imogen, Rosamond, Thea, Ivy, Digby, ou Gill pour une femme…

Y a-t-il un destin ? Est-il gravé dans les gènes ? Se perpétue-t-il par les traumatismes d’enfance liés au désamour ? Une résilience est-elle possible ? Ce sont tous ces sujets graves qu’agite ce roman envoutant. Avec cette touche si British d’absurde jusque dans les détails : le clebs imbécile qui s’enfuit tout droit un matin d’automne, puis cet autre qui fait de même, des années plus tard, jusqu’à l’accident. Ce sont ces touches de hasard dans ces fausses nécessités illusoires qui font l’absurde du monde – l’illusion ultime qu’une existence a un sens.

Un très beau livre qui renouvelle l’envol des souvenir à partir des photos et lettres de famille, embaumées en cartons.

Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe (The Rain Before it Falls), 2007, Folio, 2010, 268 pages, €6.46

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Sissian, ville de l’Arménie intérieure

Le bus conduit enfin à Sissian nos jambes fatiguées et nos gosiers à sec de la marche. L’endroit apparaît comme une vraie ville, avec ses rues à angle droit. Le macadam est largement défoncé, mal entretenu. L’hôtel est l’ancien bâtiment soviétique réservé aux apparatchiks en visite. Il a une façade qui en jette avec jardin arboré et bassin, mais un arrière sordide. Nous entrons d’ailleurs par l’arrière pour que le bus puisse décharger les bagages plus facilement.

Un ourson empaillé devant le guichet d’accueil ressemble à un loup agressif, mais griffu. Le guichet est muni d’un hygiaphone comme à la Poste chez nous il y a quelques années encore. Préjugés de toute administration : les assujettis sont des emmerdeurs dont il faut se garder ; les fonctionnaires sont les gardiens des règlements qu’ils délivrent comme un oracle, soigneusement protégés derrière le guichet. Combien faudra-t-il de générations pour que la mentalité administrative disparaisse en Arménie ? Et chez nous ?

Dans le bassin devant l’hôtel, trois gamins jouent dans l’eau. Le plus petit de sept ans marche tout habillé dans la cuve tandis que le grand de neuf ans ne se met en slip pour se baigner que lorsqu’il voit que les filles du groupe le photographie. Il a le corps peu bronzé, rarement poitrine nue. La petite fille, dans les huit ans, reste au bord et se contente de regarder jouer les mâles. Elle ne peut ni se baigner nue ni mouiller ses vêtements, ce sont là rudes manières de garçons dont le corps a besoin de sensations fortes. Ainsi se font les préjugés, dès la prime enfance.

Les chambres sont vastes mais mal foutues, à la soviétique. La seule fenêtre donne sur l’arrière de l’hôtel et est réservée à la salle de bain, pièce qui tient toute la façade ! La chambre sans fenêtre n’est donc chichement éclairée de jour que par la porte de la salle de bain si elle est ouverte… Le mobilier est du style petit-bourgeois (ou prolétaire imbu), typique de ce modernisme de l’est balourd et clinquant : nappe de velours synthétique, tapis mal imprimé, lustre kitsch à la lumière chiche, lit matrimonial plaqué de faux bois, miroir placé dans un coin pour que personne ne s’y voie, téléphone vert-pomme sans cadran, uniquement pour communiquer avec la réception qui centralise et surveille…

Nous avons rendez vous pour aller dîner au restaurant Lalaneh, « le » restaurant officiel qui ouvre sur la place principale. Sa porte est fermée, nous entrons une fois de plus par l’arrière. Explication : il est réservé pour tout un mariage, fort bruyant avec chanteur aux baffles impressionnants et karaoké. Nous passons par les cuisines pour gagner une salle isolée du micro qui beugle des tubes à la mode d’ici. Quand un petit garçon entrouvre la porte pour voir qui est là, nous en recevons des bouffées dans les oreilles.

Aux nombreuses entrées de légumes cuits et crus s’ajoutent de la charcuterie et plusieurs sortes de fromages. Le jambon sec entouré d’une pâte au paprika est solide à mâcher mais fort gouteux. Un plat d’herbes aromatiques fraîches accompagne les tomates et concombre de rigueur : basilic, estragon, aneth, persil, coriandre, cardamone. On croque les tiges telles quelle. Suit un ragout de mouton à l’eau avec pommes de terre, tomates, poivrons, oignons – et un piment pour donner le piquant. C’est excellent de simplicité. Le dessert est un paklava, feuilleté aux noix et au miel, spécialité du pays. Des pichets de jus de cynorrhodon orange épais agrémentent l’eau minérale et la bière que j’achète pour 300 drams (60 centimes d’euro) la bouteille d’un demi-litre. Le jus orange a peu de saveur mais rafraîchit bien le gosier en cas de brûlure au piment. J’en profite pour nourrir de restes de mouton un minet tigré gris qui vient miauler désespérément à la porte sur la rue.

Nous sortons le lendemain matin à pied visiter l’église Saint-Jean de Sissian qui date du VIIe siècle. Elle est tétraconque avec rentrants antisismiques – pour causer comme la guide. Ce qui veut dire simplement qu’elle a un chœur et trois chapelles, que ses murs extérieurs ne sont pas droits mais bâtis en coins rentrant pour que le mouvement sismique se répartisse sur les piliers.

Les deux popes, qui s’affairent à épousseter les ornements du chœur avec une sorte de balais tenu en l’air, puis discutent dans la sacristie avec l’air important, portent la barbe. Avec leur long visage persan et leur robe noire, on dirait des khomeynistes. Pour un historien formé aux frises babyloniennes, ils ont plutôt le profil assyrien.

Un monument large et fraîchement fleuri, aux trois aigles sculptés, en contrebas de l’église, a l’apparence stalinienne de tout ce qui est bâti en ville. Mais il s’agit d’un commémoratif aux soldats arméniens tombés il y a dix ans pour le Haut-Karabagh.

En revanche, de jour, la place du peuple (rebaptisée de la République) et sa maison commune massive flanquée de lions carrés de profil, reste dans la tradition prolétaire.

Une épicerie bazar qui vend de tout quand il y en a (à la soviétique), permet des achats massifs d’eau en bouteille et de Coca pour les gourmandes. Elle est installée, comme deux autres à côté, au rez-de-chaussée d’un immeuble « grand ensemble » typique des banlieues de l’est.

Balcons garni de linge qui sèche et chacun une parabole pour la télé, vélo monté pour éviter le vol, fils qui pendent pour relier on ne sait quoi, fuites d’eau sporadiques. Des compteurs à gaz jaunes sont autant de preuves individualistes du socialisme réel. Heureusement que la façade est plaquée de basalte d’un rose sombre, car le béton brut comme à Moscou serait sordide.

Malgré ce décor déprimant, les habitants vivent et sourient. Des femmes font leurs courses et papotent, un couple se tient en sous-vêtements sur leur balcon du premier étage au-dessus de la rue et échangent des propos avec une vieille en fichu et cabas. Des gamins en débardeur, short et tongs regardent de tous leurs yeux les étrangers, mais sans ostentation, ne dédaignant pas sourire en réponse à nos regards.

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Tocqueville et la nature de la démocratie

Longtemps Tocqueville a été ignoré par nos bons analystes politiques, obnubilés par Marx et par ses épigones. Les années 1980, marquées par l’arrivée de la gauche au pouvoir en France, par la disparition biologique des dinosaures du soviétisme et par le virage chinois en faveur du capitalisme, ont permis de retourner aux analyses des systèmes, sans y mêler la Providence ou l’Histoire. Pierre Manent, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, tente dans un court essai de 1983 qui reste d’actualité, de « dégager ce qu’il y a de plus original » chez ce penseur atypique à propos de la démocratie.

Car ce régime moderne n’est pas un régime comme les autres ; pas plus qu’il ne ressemble à la démocratie telle que décrite par Aristote ou Platon. Son « principe » politique est « l’égalité des conditions », « l’absence ou au moins la grande faiblesse des ‘influences individuelles’ » 21. La souveraineté du peuple, qui est la définition commune, ne peut exister que sur cette base. Pour Tocqueville, les États-Unis sont le laboratoire de la pure démocratie car fondés sans passé historique, sur un territoire quasi-vierge, dans une société réduite aux familles d’émigrants. Dès lors, la démocratie apparaît comme le régime « naturel » de chrétiens livrés à eux-mêmes dans une nature hostile. La famille, la commune, les associations, préexistent au gouvernement fédéral. Contrairement à la France, tributaire d’un passé monarchique absolu et d’une aristocratie devenue aujourd’hui bourgeoise, aux États-Unis, « le principe politique de la souveraineté du peuple est ‘répandu dans la société entière’. » 18

Ce n’est pas tant la forme représentative qui importe, ces élections formelles qui sont l’idée commune de la démocratie, que « l’opinion publique ». Il n’y a plus de révérence envers un quelconque « patronage », aucune opinion autorisée supérieure par décret divin ou appartenance de caste : chacun est maître de soi et coauteur de la volonté générale. « C’est introduire dans l’histoire humaine une mutation radicale du lien social ». 26 La religion n’est pas indispensable à l’homme démocratique. Tocqueville croit que le besoin de religion est naturel et que le christianisme aux États-Unis est surtout utilitaire, modérateur : « L’Américain, en confessant sa religion, s’empêche de tout concevoir et lui défend de tout oser » (cité p.134). L’idéal démocratique isole : « l’égalité place les hommes à côté les uns des autres, sans lien commun qui les retienne », écrit Tocqueville. Chacun se replie sur soi, la société se dissocie. C’est le but des libres associations (y compris religieuses) que de recomposer à partir des individus égaux le tissu social que, sans cesse, l’égalité des conditions tend à défaire. Ce que l’aristocratie secrétait naturellement (la dépendance), la démocratie doit la fabriquer politiquement. Contrairement aux marxistes, Tocqueville pense que « la démocratie formelle est le remède aux maux produits par la démocratie réelle. » 49

Les inégalités naturelles reconstituent des différences dans les démocraties les plus égalitaires. Ce pourquoi la démocratie reste et restera idéal inaccessible – mais moteur social. Dans ce régime moderne, les inégalités existent mais ne se constituent pas en aristocratie héréditaire : « les membres des classes riches n’exercent pas de magistrature sociale en tant que membres de ces classes » 34. Cela au contraire de l’Ancien Régime où le noble appartenait à une espèce différente du fait de sa naissance. Il n’était « ni législateur ni sujet », donc « indépendant de la société » qu’il influençait « en raison de sa position » 35. En démocratie, « parce que l’horizon de la conscience sociale est l’égalité, les positions extrêmes de hauteur et de bassesse, de richesse et de pauvreté paraissent des ‘accidents’ » 54. La mobilité sociale existe, elle est encouragée par le système, et délégitime toute idée de privilège. Ce pourquoi la société grogne lorsqu’elle a l’impression de l’ascenseur social est en panne et que l’égalité des chances est biaisé. Dès lors les « privilégiés » – qu’ils soient riches en ghettos sécurisés ou seulement fonctionnaires de l’Éducation nationale mieux au fait que les autres des bonnes filières d’enseignement – sont vus comme des aristos d’ancien régime, tant la démocratie secrète l’idée d’égalité.

Le revers démocratique est que la personne compte moins : « Dans toutes les sociétés il y a des opinions communes ; mais c’est seulement dans la société démocratique que cette opinion commune prévaut sans obstacle, car les autres sources possibles d’opinion ont perdu toute créance » 66. Par exemple le noble, l’Église, la classe. « Plus le pouvoir social démocratique fait sentir sa pression, plus le dogme majoritaire prévaut, et plus les différences entre les principes et les buts de la majorité et ceux de la minorité s’estompent » 67. C’est à cela que l’on mesure la température démocratique d’un pays : au conformisme. « La religion, de dogme révélé, tend à se faire opinion commune, convention protectrice du corps social » 135. La démocratie est réalisée lorsque l’égalité des conditions donne l’égalité des opinions.

Pierre Manent ajoute : « et les seules protestations de quelque ampleur contre le conformisme et le consensus démocratiques se font au nom d’un idéal social prônant une uniformité plus complète, une ressemblance plus achevée » 70. Par parenthèses, c’est sans doute l’erreur commune des politiciens de vouloir à tout prix se démarquer du parti élu comme des rivaux dans son propre parti : le salut politique est dans le courant de l’opinion, pas contre elle. Les rassembleurs optimistes, qui ont un projet, gagnent toujours face aux diviseurs qui se contentent d’être toujours « contre ». Le rôle critique est dévolu aux savants, aux observateurs et aux ‘intellectuels’ – pas à ceux qui briguent les suffrages de leurs concitoyens. D’où l’attrait politique à gauche de François Hollande contre Mélenchon ou Royal ; d’où l’agacement à droite pour le candidat de l’éternelle « rupture » Nicolas Sarkozy, qui peine à rassembler et adore diviser.

L’avantage, dit Tocqueville, est que les mœurs démocratiques sont plus « douces ». Une société aristocratique distingue les individus comme de ‘sang’ différent (le sang bleu) ; une société démocratique fait de chacun son semblable et suscite ce sentiment d’empathie qui fait qu’on se met volontiers à la place des autres. La solitude de l’homme démocratique, c’est l’individualisme, pas l’égoïsme ! Tocqueville : « L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout. L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » (cité p.82). L’idéal démocratique est la condition « normale » où désir d’acquérir et crainte de perdre se cumulent pour obséder le cadre moyen ou le petit-bourgeois du souci des biens matériels, de la consommation, d’avoir comme tout le monde. D’où l’attrait pour le radical-socialisme, ni droite ni gauche, le centre sociopolitique des votes français. D’où aussi le ressentiment lors d’une constatation ou seulement d’une crainte de « déclassement » dû à la conjoncture économique, ou encore la frénésie d’afficher des « marques » pour les ego faibles (ados, banlieusards, nouveaux riches).

Deux attitudes à ce stade, note Tocqueville :

  1. « l’héroïsme » du commerçant américain que la concurrence pousse à faire mieux pour réduire l’inégalité constatée avec ses semblables ;
  2. « l’envie » du citoyen français  qui s’efforce de ramener le concurrent le plus chanceux à la norme commune.

« Le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande », écrit Tocqueville, c’est le ressort du système démocratique. Mais dans l’attitude américaine ce désir est positif puisqu’il pousse à l’émulation ; dans l’attitude française il est négatif puisque que niveleur, n’encourageant à rester dans la seule moyenne sans qu’une tête ne dépasse. D’où le recours au tiers neutre : l’Etat central. Les Américains le limitent au maximum parce que leur démocratie vient de la base ; les Français l’étendent au maximum parce que « l’établissement de la concurrence parfaite exige que l’état central interdise à quiconque (…) de jouir d’un privilège immérité dans la concurrence qui doit être rigoureusement égale » 96. Malgré les stratégies sociales hypocrites de contournement que l’on sait (ENA, relations incestueuses affaires publiques/privées, clanisme, collèges privés, clubs sélect, « ghetto français »).

Les ennemis de la démocratie sont ceux qui veulent consolider les inégalités « naturelles ». Ce sont les réactionnaires. D’autres ennemis sont les « excessifs ou immodérés ». Ces partisans d’une démocratie radicale sans cesse nivelant pour éradiquer toute forme d’inégalité concrète sont « pure Négation, puisque vouloir réaliser l’abstraction démocratique, qui n’a rien d’humain, c’est vouloir réaliser l’irréalisable, et l’effort pour réaliser l’irréalisable ne peut consister que dans la destruction de tout ce qui est réellement humain » 179. On l’a vu en 1793 avec le « Salut Public », en URSS par le « socialisme réalisé », en Chine « populaire » avec le révolutionnaire culturel Mao, au Kampuchéa « démocratique » avec les camps de rééducation et l’habillement en noir de toute la population… Cette démocratie « radicale », rappelons-le, est l’idéal de Mélenchon.

Voici un essai intelligent, toujours d’actualité, qui fait réfléchir et donne envie de méditer Tocqueville.

Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, 1983, Gallimard Tel 2006, 181 pages.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique I & II, Souvenirs, L’Ancien Régime et la Révolution, 1 volume collection Bouquins Robert Laffont, 1986, 1178 pages.

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Mario Vargas Llosa, Lituma dans les Andes

Le gendarme Lituma de ‘Qui a tué Palomino Molero’ est devenu brigadier et a été muté à Naccos, un campement minier qui ouvre une route dans les Andes. Cette partie du Pérou est inhospitalière, dangereuse car froide, escarpée et sujette aux avalanches. Elle est peuplée d’Indiens tristes et, dans les années 1980, est le repaire des maoïstes du Sentier lumineux.

Leur menace est omniprésente et opère comme l’orage qui gronde toujours sur les sommets. Parfois la tempête crève et ce sont alors une douzaine ou une cinquantaine de miliciens armés, murés dans leur idéologie rudimentaire, qui viennent demander des comptes au peuple du nom du Peuple. Ils n’écoutent rien, accomplissant seulement le rituel des manuels : question, jugement, exécution. Ils sont hors du monde, dans une croisade des enfants dont ils ont la foi candide et la simplicité d’esprit. Les meneurs (ou les meneuses) leur disent où il faut aller et ce qu’il faut faire. Ils se laissent embrigader avec bonheur dans le groupe fusionnel, aveugles à toute humanité (et même aux animaux), au nom d’une Révolution dont ils n’ont qu’une très vague idée.

C’est l’occasion, pour l’auteur, d’explorer un peu plus ce Pérou dont il s’est fait le chantre. Il y a ces villages perdus dans la montagne, subsistant de maigres cultures arrachées aux cailloux (patate, quinoa et maïs), d’élevage (vigognes et cochons d’inde). Il y a ces notables qui sont les cadres de la société : curé, notaire, juge, policier, instituteur, maire. Il y a ces marchands ambulants qui achètent le Pisco (un alcool fort) sur la côte et l’échangent dans la montagne pour du maïs ou de l’artisanat. Il y a ces ouvriers, encadrés par des contremaîtres et guidés par des ingénieurs, qui creusent des mines, refont les routes. Outre le curé, définitivement fermé aux ouailles, le bistrotier et le policier local, à ras de terre, sont les observateurs et les confesseurs des paysans.

Lituma et Tomás sont policiers, seuls dans une cabane qui fait office de poste. L’aîné fait raconter au plus jeune ses amours et les fantasmes permettent de passer le temps. La vie serait fade ou la tentation de se venger sur les autres cruelle, si les rêves ne venaient pas interférer. Tomás a été amoureux d’une Mercedes (une femme, pas une voiture). Elle était un peu pute mais très indépendante, il l’a délivrée d’un caïd qui la battait (et la payait). Elle n’aime personne et a quitté bien vite le jeune homme, mais… qui sait, le destin réserve bien des surprises.

Vargas Llosa aime à conter ces tours du destin.

Côté sombre, on croit avoir bonne conscience et faire ce qu’il faut mais voilà que des paysans illettrés, illuminés de marxisme mystique, décident de vous massacrer à coup de pierres (les balles sont trop précieuses pour les gaspiller). C’est ce qui arrive à un couple de trentenaires français – évidemment de gauche, évidemment profs – qui croyaient naïvement que leur idéal révolutionnaire et leurs bonnes intentions pour la cause les protégeraient des maoïstes péruviens. Ils le payent de leur vie.

Côté clair, on croit avoir perdu à jamais le grand amour de sa vie (et quatre mille dollars avec) et puis… arrive ce qui doit arriver. Je ne vous le dit pas mais ça fait chaud, et pas seulement au cœur.

A la palette des personnages, il faut ajouter ces Andes emplies d’apus, divinités des lieux qui sont sur les sommets, dans les trous et les sources. La montagne est un personnage à part entière, une sorte de dieu intangible, qui ne reste pas immobile. Elle réclame sa part de chair humaine et déclenche ses colères quand elle veut. Ou bien se laisse contempler dans sa beauté glacée : « il remarqua le splendide croissant de lune et les étoiles qui éclairaient toujours aussi nettement, dans un ciel sans nuage, le front déchiqueté des Andes ». C’est la phrase qui termine le livre et donne la clé. L’humain est bien petit dans l’énormité naturelle.

L’histoire, car il y a une histoire, est celle de trois disparitions : celle d’un albinos, d’un muet et d’un traître. Nul n’échappe aux forces supérieures : elles sont ici les malformations génétiques, la persécution des hommes et l’origine de classe. Seuls Lituma le brigadier humaniste, son adjoint plein de rêve et le couple étrange des bistrotiers, parviennent à chevaucher en partie le destin. Parce qu’ils ne sont pas impliqués comme les autres dans la société : ils ne possèdent rien, délivrent la justice ou donnent de la joie.

Ce n’est pas un hasard si le patron du troquet, ex baladin, se nomme Dionisio et sa femme Adriana. Le Dionysos de la mythologie, fils adultérin de Zeus, a épousé Ariane à Naxos et protège le théâtre tout en suscitant de grandes fêtes où le vin fait délirer les bacchantes. Dans les Andes, Dionisio et Adriana enivrent et font danser les hommes pour qu’ils se lâchent. Vivre, c’est quitter un moment le sérieux de l’existence, le travail, les patrons, l’absence de femmes, les tueurs illuminés et les avalanches de la montagne. Faire délirer est la soupape qui permet aux gens de survivre. Parfois au prix de sacrifices aux divinités et de boucs émissaires, mais c’est une autre histoire. Lituma, homme de la côte, la découvrira peu à peu.

Pour qui est allé errer sur les pentes ardues des Andes, aspirant l’air raréfié et subissant les ardeurs du soleil le jour et celles du froid glacial la nuit, rencontrant ces Indiens fermés que rien ne vient jamais dérider et ces gens des plaines perdus là pour un travail qui permet à peine de survivre, ce roman de Vargas Llosa parlera. Pour les autres, il dira la beauté et la brutalité d’un coin de cette terre, dans la queue de l’Amérique. Et si la littérature est de raconter une histoire en faisant vivre des personnages auxquels on croit, alors en voici de la grande.

Mario Vargas Llosa, Lituma dans les Andes (Lituma en los Andes), 1993, Folio, 1998, 358 pages, 6.93€

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Randonnée vers les nuages

Le départ de cette « vraie » randonnée aujourd’hui est interminable : les sacs sont trop lourds, on n’a jamais assez d’eau, et puis il faudra marcher… Remuer un groupe de quarantenaires n’est pas une sinécure ! Nous finissons par partir via le village de Tatev aux pistes défoncées, allègrement parcourues par les vieilles jeeps russes des paysans. La maison du peuple, souvenir du socialisme réel qui sert aujourd’hui de mairie et de salle commune, a l’apparence d’un kolkhoze à cochons.

Sur le chemin fleuri qui serpente lentement vers la montagne nous croisons un mulet grimpé par trois gamins tout heureux de se montrer en exercice. Nous suivons les traces molles et odorantes des vaches qui vont au pré. De multiples fleurs de campagne alpine mettent leur note de couleur sur le vert de l’herbe : mauves, millepertuis jaune, achillées blanches, œillets sauvages roses… Le soleil voilé est favorable à la marche, plus que la canicule implacable de l’autre jour. Mais monter en altitude nécessite un rodage. Nous avons bu et rebu, retenu de l’eau en raison de la chaleur des jours précédents, l’effort nous fait mouiller la chemise sous les sacs à dos.

Le dénivelé d’aujourd’hui passe de 1500 m à 2100 m avant de redescendre. Nous suivons « le corridor qui conduit au cosmos », selon les termes locaux, toujours fleuris. Il surplombe le bassin de Chamb pour rejoindre le village de Ltsen. La vue est plongeante sur Sissian devant et sur Tatev derrière. Nous pique-niquons au col, allégeant les sacs mais après la montée. Outre la viande hachée sur sa brochette, il y a une tomate et un concombre, en dessert deux biscuits maison fourrés à la confiture de figue.

Un berger local laisse ses moutons errer pour venir tenir conversation avec notre guide. Il est content de voir des étrangers visiter son petit pays ; lui est né ici et a parcouru tous les chemins depuis tout gamin, il en est fier et il l’aime, son coin de montagnes à moutons. Et puis nous sommes « propres » dit-il : nous ne laissons ni mégots par terre ni bouteilles plastiques vides. Il aurait envie qu’il y ait plus de touristes qui viennent admirer son paysage, des gens comme nous « qui respectent ». Pas des socialistes réels aux comportements de grossièreté prolétarienne, comme il était de mode sous feue l’URSS.

A la redescente, des sources ruissellent en travers du chemin. Des centaines de papillons me rappellent mon enfance, ils étaient encore nombreux à la campagne, éradiqués depuis par la chimie agricole. Ici volettent des blancs, des mauves, des oranges à pois, des noir et gris – je ne sais plus leur nom que j’avais pourtant appris dans un petit livre Hachette, jadis. De jolis coquelicots sauvages éclatent de pourpre, le cœur barré d’une croix noire bordée d’un filet blanc. Le soleil est revenu peu avant le col mais une brise montant de la vallée rafraîchit l’atmosphère. C’est une belle marche en moyenne montagne, pas trop dure, dans la verdure, et où l’on respire bien. Le plus difficile sera la fin, dans la poussière et sous le cagnard. Nous y prendrons des couleurs.

Seuls les abords du village de Ltsen sont rafraichissants, les maisons bordées de vergers touffus de pommiers, pruniers et poiriers, ou de treilles de vigne. Sous les ramures qui font ombre, des hordes d’enfants demi-nus s’amusent. Une jolie petite fille à queue de cheval noire se met au portail pour nous regarder passer effrontément. Pas un sourire mais des yeux noirs perçant. Son petit frère rit, en slip sous un pommier.

Malgré nos semelles brûlantes, nos gosiers secs et nos genoux fatigués, la visite est prévue au monastère de Vorotnavank qui est sur le chemin défoncé pour rallier Sissian.

Érigé peu après l’an mil, son église triconque, son mausolée et son cimetière herbu remplis de serpents sont bien délabrés. Les pierres à croix s’élèvent du sol comme pour revendiquer leur trace dans l’existence du monde.

Le petit tchèque Stefan, pris en stop dans le bus avec ses parents, court de ci delà, empli de curiosité. Le père fait des photos tandis que des serpents rampent dans l’herbe, qu’il chasse en faisant sonner le sol sous ses talons.

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Winston Churchill, Mémoires de guerre 1919-1945

La version française récente est traduite de la version abrégée par Denis Kelly en 2002 des six volumes des Mémoires de Churchill. Ils forment déjà un plat consistant pour le lecteur, plus d’un demi-siècle après les faits. D’autant que Winston est un écrivain, il aime écrire, il aime les effets littéraires, il aime se mettre en scène dans l’Histoire. Une sorte de général De Gaulle anglais, auteur-interprète, sauf qu’il n’appartient pas à une nation vaincue mais à celle qui a résisté la première aux avances nazies, l’une des trois nations à avoir gagné la Seconde guerre mondiale.

Comme De Gaulle, c’est en étant chassé du pouvoir fin 1945 par la démocratie qu’il avait maintenue malgré vents et marées, qu’il a eu le loisir d’écrire la chronique des événements tout en sculptant sa statue. Sauf que De Gaulle travaille seul alors que Churchill aime s’entourer de collaborateurs qui lui fournissent la documentation, lui rafraîchissent la mémoire, à qui il dicte debout en marchant, parfois à peine sorti du bain !

Il est curieux que les éditions Gallimard n’aient pas cru bon jusqu’à aujourd’hui de faire une place à Winston Churchill dans leur monument de la Pléiade. Ils y ont bien mis des auteurs mineurs comme Marguerite Duras. Mais il est vrai que Simone de Beauvoir, bien plus talentueuse, n’a pas eu cet honneur, et qu’il a fallu bien des décennies avant que Charles de Gaulle y parvienne… Rappelons-nous aussi que l’attitude de l’éditeur a été ambigüe pendant l’Occupation et que des restes d’anglophobie ringarde peuvent expliquer que le Prix Nobel de littérature 1953 « pour sa maîtrise de la description historique et biographique » et « pour la défense des valeurs humaines » soit volontairement ignoré.

Dommage pour Gallimard… Winston Churchill se lit bien, élevé aux classiques, lyrique latin quand il le faut et pragmatique précis lorsque cela est utile. Il passe nombre de faits sous silence, évoque longuement Hiroshima et ne dit rien du bombardement de Dresde. Mais le style est éblouissant, cadencé comme Gibbon sur la chute de l’empire romain, humoristique à de nombreuses reprises et tragique comme Shakespeare. Car Winston Churchill est un acteur de la grande histoire. Seul à maintenir l’honneur démocratique en 1940, il a été appelé par les Soviétiques The British Bulldog car il n’a jamais lâché sa proie.

Cela ne va pas sans défauts : un certain dilettantisme à négliger les rapports préparatoires aux conférences puis à se lancer dans des improvisations catastrophiques, l’ignorance de la mentalité américaine portée au juridisme, une incompréhension de Staline jusqu’aux derniers mois de la guerre – ce qui est de la dernière naïveté face au dictateur sans scrupules.

Mais cela ne va pas aussi sans qualités : l’intuition militaire que la guerre sous-marine est vitale, que tout débarquement exige des péniches adaptées qu’il faut concevoir et construire bien avant, que la maîtrise de l’espace aérien permet tout, que la guerre classique n’est pas efficace sans forces spéciales. Il lance le Special Operations Executive (SOE) pour opérer des sabotages en territoires occupés, des Commandos qui deviennent un modèle dans toutes les armées jusqu’à aujourd’hui.

Le premier tome est sans conteste le plus vivant car la guerre est principalement européenne et Winston Churchill la supporte seul jusqu’à l’entrée en guerre des États-Unis. Le second tome brasse le monde et est cousu d’informations de seconde main car Churchill n’a ni tout vu ni participé à tout, bien qu’il voyageât beaucoup. Les États-Unis avaient conçu un superbe hydravion à long rayon d’action, le Skymaster, dont Churchill a supplié d’avoir un exemplaire. C’était plus sûr que les croiseurs pour échapper aux sous-marins et beaucoup plus rapide pour sauter jusqu’au Caire, à Washington, à Moscou, à Téhéran ou à Yalta…

Un lecteur français cherche ce que le vieux lion a dit de son pays. Il y lit la futilité française, le déni des gouvernants devant le danger, les petites luttes politiques et l’abandon de tout honneur pour quelques vanités (Darlan), ou par fatigue biologique sous la bannière usagée du vieillard Pétain. En chaque crise ne rejoue-t-on pas le même théâtre ? Celle de l’euro ne met-elle pas en scène les mêmes minables postures ? Si rares sont et ont été les De Gaulle… Le chapitre 8 du tome 1 est même intitulé « l’agonie de la France ». Churchill constate l’éclipse de la patrie de Napoléon durant quatre ans, après son effondrement de 1939, alors qu’elle se croyait « première puissance militaire du continent ». Se croire éternel triple A serait-il le vice caché des Français ?

Le pays ne resurgit du néant que vers 1944 avec l’armée de Leclerc et la Résistance, mais dans un état de faiblesse avancé. Il y eut bien sûr le général de Gaulle dès juin 1940, accueilli et soutenu en Angleterre par Churchill et que ce dernier surnomme « le connétable de France » (I p.343). Mais combien de divisions ? La flotte française, de loin la plus importante pour continuer la guerre, n’est pas entre ses mains. Pour le reste du personnel politique en 1940, c’est une assemblée de veules notaires de province à l’esprit étroit et défaitiste, caractérisés avant tout par « la surprise et la méfiance » (I p.344). L’aigri Laval, le vaniteux Darlan, le cacochyme Pétain – quelle brochette ! Si la France a fini par obtenir des trois Grands une zone d’occupation en Allemagne et un siège au Conseil de sécurité avec droit de veto à l’ONU, c’est bien sur l’insistance obstinée de Churchill, peut soucieux de partager la cage avec l’ours après le départ d’Europe des troupes américaines. C’est plus la géopolitique fondée sur les forces démographiques en présence que la reconnaissance de qualités françaises qui ont prévalues…

Prophétique – mais en décembre 1944 seulement – la mauvaise foi « politique » de la gauche communiste sous la guerre froide. Churchill fustige à la Chambre des Communes « cette escroquerie à la démocratie, cette démocratie qui se donne un tel nom uniquement parce qu’elle est de gauche. (…) Je ne permets pas à un parti ou à un organisme de se qualifier de démocrate parce qu’il tend vers les formes les plus extrêmes de la révolution » II p.534. Avis à Mélenchon, qui reprend volontiers le ton Saint-Just et les pratiques Chavez. Tout en copiant Staline, dont la tactique consistait à lancer des accusations brutales pour déstabiliser l’interlocuteur (II p.575). Avis aussi aux bobos naïvement creux, qui croient à la démocratie « islamiste modérée » – comme si l’islamisme, qui n’est pas la religion mais son application littérale à la politique, pouvait jamais être modéré : la Vérité de Dieu, comme celle du nazisme ou du communisme, n’est-elle pas unique ? A-t-on jamais vu lapider l’adultère de façon « modérée » ? A-t-on jamais pendu le jeune homo iranien, décapité la sorcière saoudienne ou coupé la main du voleur taliban avec « modération » ?

La leçon de Churchill, par-delà son époque, est justement qu’on ne transige pas avec la Bête. La liberté n’est pas compatible avec la foi, qu’elle soit pureté raciale, communisme laïc ou une quelconque religion révélée. L’égalité n’est pas compatible avec les règles d’un Livre, qu’il soit Bible, Coran, Manifeste du parti, Mon combat ou autres Petits livres rouge ou vert. La fraternité ne saurait surgir que dans le respect des différences, qui se conjuguent pour un même idéal de vie commune pacifique. Ce pourquoi Churchill, vieux royaliste britannique, a tout fait pour vaincre le nazisme qui était aux antipodes de ces valeurs-là. Et qu’il nous faut continuer avec les millénarismes d’aujourd’hui, qui sans cesse renaissent.

Le traducteur, François Kersaudy, est historien, enseignant à Oxford et à Paris 1, et l’auteur entre autres d’une biographie de Churchill (Le pouvoir de l’imagination) d’un De Gaulle et Churchill (La mésentente cordiale) et d’un recueil de citations du Premier britannique (Sentences, confidences, prophéties et réparties) . Il parsème de notes utiles à la lecture les affirmations du grand homme, les ramenant à leur juste et historique proportion.

Winston Churchill, Mémoires de guerre, 1948-1954, version abrégée avec épilogue 1959, traduit de l’anglais par François Kersaudy, Tallandier

tome 1 : 1919-1941, 2009, 446 pages, €27.55

tome 2 : 1941-1945, 2010, 636 pages, €28.40

Biographie wikipédique

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Tahiti du nouvel an

Les éternelles gabegies publiques, côtoient les investissements utiles et les histoires édifiantes.

Qu’en est-il de la gabegie publique ?

Le recrutement sur la mine (ou les accointances ?). Pour la trésorerie générale de la Polynésie française, annonce dans la presse d’un avis de recrutement SANS CONCOURS de 20 agents administratifs des finances publiques de 2ème classe du corps des fonctionnaires de l’État. Audition des candidats sélectionnés à compter du lundi 27 février 2012 à Papeete. Il faudrait faire acte de candidature avant le 17 janvier. Tous les détails sur recrutement-ceapf@dgfip.finances.gouv.fr Je n’ai pas d’autres précisions.

ATN (Air Tahiti Nui) a bobo alors Oscar Tane « demande à tout le monde de faire un effort » car il y a eu 14 milliards de francs pacifiques de pertes en 13 ans d’existence – soit plus d’1 milliard de francs par an. ATN est contrainte de diviser son capital par huit, d’où l’appel d’Oscar Tane. Faut-il prendre plus l’avion ? payer plus cher ? éliminer les passe-droits et billets privilégiés ?

Oscar Tane, président et maire de Faa’a a reçu des Indiens du Canada afin de préparer le jumelage de sa ville. Imaginez Oscar en paréo, Maohi exige, assis en tailleur entrain de boire le kava avec ses hôtes. Avant le départ des Canadiens, il a été coiffé du couvre-chef idoine de la tribu. Un peu grand, vraiment on ne lui voyait plus le front… C’est seulement à la voix que nous l’avons reconnu.

Il y a quand même de bonnes nouvelles !

L’ouverture prévue en février de la gare maritime, un bâtiment de 4000 m² avec 70 petites places de parking à 2,4 milliards… Par gare maritime comprenez la gare des bateaux et ferries qui relient Papeete à l’île sœur de Moorea, la gare des personnes qui habitent Moorea et qui viennent travailler ainsi que les lycéens et étudiants qui font chaque jour le trajet, et aussi les touristes et ceux qui vont à Moorea pour le week-end et les fêtes. On sera prié de laisser sa voiture à la maison parce que 70 places de parking c’est vraiment peu pour tout ce monde !

Hip, hip, hip, le Prairial de la Marine Nationale est rentré de mission début décembre. Rassurez-vous, pas d’infraction constatée pour les bâtiments de pêche dans la ZEE (Zone Économique Exclusive) de la Polynésie française. On a même fait coucou aux marines chilienne, péruvienne, mexicaine et équatorienne. Rien d’anormal non plus autour de Clipperton, l’îlot désert aux centaines de milles d’eaux en zone économique exclusive tout autour. C’est qu’on n’exploite rien, mais on ne sait jamais !

Dernier timbre de collection sorti cette année, celui sur la légende polynésienne Ta’aroa, qui est le Dieu créateur des Polynésiens. Il est gravé d’après une peinture de Bobby Holcomb, mort en 1991. « Pour sortir de la nuit, du vide, du silence, pour que le monde soit, il brise sa coquille Rumia, fabrique avec elle la terre, la pierre, le sable. De ses larmes, il couvre la terre de la mer ; de ses ongles, il couvre d’écailles les créatures de l’océan ; avec son sang, il compose l’arc-en-ciel. Les arbres sont sa couronne. Le berceau de la vie est prêt à accueillir l’homme, la femme, et les autres animaux de sa création. » C’est ce qu’on peut lire sur Tahiti-philatélie, le site.

Et des histoires édifiantes…

Encore un monarque autoproclamé. Rencontrez-le sur le site ‘À la croisée des chemins’. D’après ce « roi » qui vient d’inaugurer son tribunal maohi dans Papeete, en face du Kikiriri (pour ceux qui connaissent), « tout a été fait dans les règles, avec l’aval de l’ONU » (hum !). Il a 12 000 adhérents ou sujets et il va régler en priorité les affaires de terres accompagné de sa police royale. Après quelques échanges verbaux, la police nationale a décidé d’user des grands moyens et de passer aux actes : panneaux démontés, voiture de ‘police’ enlevée, 18 personnes interpellées parmi lesquelles le roi, le procureur, les juges et les policiers – tous autoproclamés. Certains ont été placés en garde à vue… Ainsi va la vie des monarques, car il y en a déjà plusieurs, en Polynésie. Celui-ci venait de Maupiti où il avait été intronisé sur le marae familial. En ces temps de morosité, il est bon de sourire même si les rides se font plus profondes.

Stupéfiants quand tu nous tiens : fumeur à 12 ans, planteur à 13 ans (et pas de maïs…), il a été dénoncé par sa maman avant de devenir accro. Hiata n’a pas de commentaire.

Histoire vraie : deux mamies de 92 et 95 ans aiment bien le visti (whisky). Mais pas n’importe lequel. Quand elles savent que leur petite-fille et petite nièce va venir leur rendre visite, elles lui précisent pas de « tuty cart » (Cutty Sark) seulement du « tivas » (Chivas). « L’autre, ça sent le cafard ». Précisons que les cafards de Polynésie ont une taille honorable, cinq ou six centimètres de long et plus encore. En Europe on dit que le whisky blended (mélangé) sent la punaise, mais ici le cafard est plus fort.

Je vous souhaite une excellente année 2012.

Mauruuru roa d’avoir lu mes lignes, de les avoir commentées. Nous sommes déjà l’année prochaine, portez-vous bien.

Hiata de Papeete

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Alix, L’Ibère

César se bat contre les fils de Pompée en Espagne. Le scénario est calqué sur la conquête napoléonienne, avec factions rivales et paysans-résistants de l’intérieur. Quand un village choisit un camp, le camp adverse vient piller, violer, massacrer. César va triompher, militairement et moralement, en ralliant à lui le peuple local. Mais non sans politique. C’est là que paraît le cynisme du scénariste notre époque, qui n’a jamais été celui de Jacques Martin, élevé en collège religieux et chez les scouts.

Dès la première page, la morale des personnages est campée crûment : Alix défend les « victimes innocentes », César « Ne soit pas naïf » – quant à Enak, il bouffe… A croire que le colonialisme mental a imprégné la génération récente : Enak n’apparaît-il pas proche de l’animal ? Comme lui il va presque à poil, fidèle comme un chien et avide de plaisirs terrestres : les frottements sur sa peau nue, la viande avalée goulument, l’eau qui dégouline sur son torse, une main amie sur son épaule, la sensualité des liens… Jacques Martin ne l’avait pas fait évoluer ainsi, jusqu’à ce qu’il passe la main. C’est le danger de faire continuer la série, après la mort de l’auteur : la trahison.

Tarago est fils de chef, orgueilleux et fanatique. En vrai caudillo, il est le seul à avoir raison et impose ses vues par la violence. Plusieurs cases « justifient » la violence en la présentant comme normale, habituelle, à reproduire en cours de récré. Quant à la torture pour obtenir des renseignements, pas de problème : placer une lame sur la gorge nue d’un gamin suffit à son aîné pour déballer tout ce qu’il sait. Morale : ça marche, donc essayez !

En contrepartie, Tarago apprécie le courage et donne une chance aux braves. Voilà du bon machisme méditerranéen, qui justifie qu’on ait « des couilles ». Et pas touche à sa sœur – sauf si elle trahit la famille et le clan.

En bref, voilà tout le catalogue valorisé des poncifs attachés à l’Espagne et aux maquisards de Méditerranée, tous vaguement corses ou siciliens dans l’imaginaire essentialiste du scénariste. Notons les mœurs issues des Arabes (touche pas ma sœur, le cimeterre recourbé à égorger). Elles sont bien anachroniques puisque nous sommes censés être au temps de César et que le Prophète n’est pas même né !

Entre Alix, Tarago et César va se jouer une partie de poker politique où l’argent, l’honneur et la terre sont l’enjeu. Alix est trop donquichottesque pour tirer un quelconque intérêt de l’aventure, César trop obstiné pour échouer et Tarago trop fanatique pour réussir. Voilà le schéma.

Restent les comparses : Enak, toujours torse nu, sur le point de se faire égorger comme en Afghanistan avant d’être flanqué avec brutalité à terre par Tarago ; Celsona, sœur de Tarago, qui aime évidemment un opposant modéré et qui le paye de sa vie, étant donnée la brutalité du frère qu’imitent ses sbires ; Labiénus, général romain renégat, qui joue triple jeu et s’y perd ; les paysans qui cultivent la terre rude et dont les jeunes enfants gambadent de joie au soleil.

La morale de l’aventure est un peu obscure aux jeunes lecteurs et c’est le plus gênant. A croire que la génération trentenaire qui tient les commandes de la série n’a plus de morale. Elle souscrit au cynisme girouette du temps tout en jouissant de la torture des jeunes corps adolescents. Les gamins suivent Alix puisqu’il est le héros ; ils aiment Enak, plus à leur portée par son âge et sa faiblesse, plus raisonnable et attaché à son aîné ; ils admirent César puisqu’il est le chef, personnage historique et bon républicain.

Mais Alix laisse la vie sauve à son ennemi et met en péril tous les autres, à commencer par la sœur dudit ; Alix refuse le cadeau de César au nom d’un humanisme qui n’existe pas encore alors qu’il aurait pu accepter et donner lui-même la ferme aux paysans (ce qu’il fera, mais à la toute fin !) ; Labienus trahit tous ceux qui l’approchent, bien que général (donc discipliné) et Romain (donc civilisé) ; Tarago, soudard brutal et fanatique au début, devient sympathique par son combat de résistant contre les colonisateurs, avant de déraper dans l’allégeance aux fils de Pompée, encore plus cyniques que César… Comment les jeunes têtes pourraient-elles se retrouver dans cet imbroglio ?

Heureusement, le dessin de Christophe Simon sauve l’album. Les corps souples, les visages expressifs, les attitudes naturelles, la dramatisation des ombres qui disent la rudesse du combat ou la tendresse des amoureux, parlent plus que le texte.

Au total, comme toujours depuis la renonciation de Jacques Martin, voici un mauvais Alix. Une dégradation d’époque sans morale. Bel exemple pour la jeunesse !

Alix, L’Ibère, 2007, Jacques Martin, Christophe Simon, P. Weber, Maingoval, Casterman, 48 pages, 9.88€

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Monastère arménien de Tatev et premier camping…

Peu avant Sisian, nous quittons la route principale pour longer les gorges vers Tatev. Le canyon « vertigineux » de la rivière Vorotan s’abîme sous la route. Un gigantesque téléphérique relie le plateau au monastère de Tatev, haut lieu touristique que nous allons visiter. Construit par des Italiens selon une conception suisse, ce téléphérique est une fois de plus un record ! Il a la portée la plus longue du monde, affirme notre guide patriote arménienne. La route a été refaite car le précipice était fort près des roues auparavant et nombre de touristes paniquaient à l’idée que leur jeep passe par là.

Sitôt arrivés au pied du monastère, nous montons les tentes igloo deux places dans le petit bois juste au-dessus avant d’aller visiter. J’ai, comme à l’hôtel une chambre, une tente pour moi tout seul. Que je monte seul aussi, trouvant comment ça marche en examinant les pièces. Ce n’est pas le cas de quelques filles. Encore pour celles qui n’ont jamais fait de camping, je peux comprendre, mais pour les autres, on dirait des poules ayant trouvé un couteau. « On nous explique rien, on n’est pas aidé ». C’est toujours la faute des autres, de l’organisation, du système, jamais de la sienne. Et si elles se prenaient en main un peu, les râleuses professionnelles ? Mal d’époque : les fonctionnaires du social disent à chacun ce qu’il doit faire et comment, baiser en missionnaire avec capote, manger cinq fruits et cinq légumes par jour, boire un litre et demi d’eau au moins, se laver trois fois les dents, changer sa brosse tous les mois, et blabla. Infantilisés et rendus irresponsables, les gens attendent une aide pour tout, même pour monter une tente.

Sur le parking, une vieille Volga bleu pétrole de l’époque soviétique trône avec éclat.

Nous entrons dans le monastère en longeant l’église saint Astvatsatsine (Sainte Mère de Dieu) du XIe, siècle à la coupole coiffée d’un toit ombrelle.

Sa porte de bois est très détaillée. Le monastère a servi d’université du Xe siècle à l’invasion de Tamerlan en 1435 ; on y enseignait la philosophie, la calligraphie, l’enluminure, la musique, la littérature, l’histoire de l’église et les sciences. Il y a eu jusqu’à 500 moines au moins, aujourd’hui il en reste deux qui vivent à demeure dans un seul des bâtiments.

Comme nous le voyons, de tout jeunes adolescents du pays viennent servir la messe, par respect. L’église des saints Pierre et Paul (Poghos Pétros), construite à la fin du règne arabe, se dresse au centre de la place, bordée de logements au-dessus des gorges à pic. La vue, depuis les balcons des cellules des moines, est impressionnante : pas moins de 700 m de vide sur la gorge de la rivière Tatev. Le monastère était une forteresse. Côté promontoire, deux tours rondes et une muraille épaisse protègent des incursions depuis le IXe siècle.

Les cloches de Tatev attestent la maîtrise du coulage de bronze au XIVe. Elles ont sonné 700 ans. Durant le régime soviétique, les cloches ont été cachées par les paysans et l’une a été remontée depuis l’indépendance. Sur l’une figure la date de 1302, sur l’autre de 1304.

Le moulin à huile est du XIIIe siècle, près de la tour ronde à l’est. Dans une pièce, une pierre servait de presse pour les graines à huile. De grands foyers étaient utilisés pour décanter la mixture. Les stalles réservées aux chevaux, près de l’entrée, sont plus lumineuses et plus confortables que l’auberge des pèlerins. Une tour oscillante en segments de basalte octogonaux montrait les tremblements de terre, à droite de l’église. Consacrée en 906 par le Catholicos, elle a été aujourd’hui fixée contre les petits malins qui voulaient voir jusqu’où elle pouvait osciller. Sur la cour intérieure s’ouvrent aussi la résidence de l’évêque, le réfectoire, la cuisine et la boulangerie, au-dessus de la gorge de Vorotan.

Nous dînons « chez l’habitant », au-dessus du monastère, sous une bâche. Des mezzés de légumes grillés au four, aubergine, tomate, poivron, porc grillé patates, et du vin du pays en bouteille de Coca de deux litres. L’ambiance est assez joyeuse malgré la marche de 17 km demain qui effraie déjà le groupe presque autant que la nuit sous tente « avec les bêtes ». Une fille se lance dans l’animation intello : trouver les mots féminins se terminant par t ou le mot masculin se terminant par ette. Pas simple car ils sont rares. Le mot masculin est squelette. Les mots féminins sont nuit, mort, part, dot, durit, jet set, basket, gent et jument. Peut-être en ai-je oublié un ou deux ?

La nuit sous la tente n’est pas de tout repos. Outre le décalage qui nous laisse éveillés quelques heures, l’agitation sous la tente de notre guide arménienne est hors de toute discrétion. Halètements, grognements, rires étouffés… Dans l’autre tente proche de la mienne, un cri dans la nuit : c’est l’une des filles, elle a été « agrippée par une bête » ! La bête en question n’est autre que celle qui partage sa tente et qui a glissé en raison de la pente. Rires, pleurs, ah les joies du camping pour celles qui n’en ont jamais goûté !

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Qui sera Monsieur X en 2012 ?

Nous sommes en crise des idées et des institutions, tout comme dans les années 1930 – mais nous ne sommes pas dans les années 1930. La démocratie libérale et le système économique du libre-échange paraissent comme dans les années 1930 en faillite – mais l’alternative au libéralisme est l’autoritarisme. Peu de gens, au fond, y sont prêts… Monte dans l’opinion le ressentiment contre les coupables, la tentation de tout fourrer dans le même sac (à noyer en Seine), attisée par la manipulation des pervers de la politique pour qui tout ce qui compte est d’arriver au pouvoir – mais le narcissisme infantile des impétrants « grands leaders » est risible tant leurs ficelles sont grosses. Le journalisme béat, pour qui la « nouvelle » se mesure au dernier dit, répète en boucle avec sérieux les petites phrases et formules ineptes à régler une quelconque crise en moins de 35 secondes de séquence télé – mais qui les croit vraiment ? Les options politiques restent donc ouvertes.

Le tenant du pouvoir actuel joue à faire peur pour se poser en sauveur rassurant, énergique décideur qui a la compétence et la volonté de changer les choses pour protéger les acquis et faire avancer le retour à la normalité. Mais qui peut croire cette mise en scène ? Il ne suffit pas de dire « je veux » ; il vaudrait mieux savoir motiver les siens, négocier avec les partenaires et expliquer à tous. Le storytelling – la belle histoire – ne séduit plus ceux qui ont cru y croire et qui mesurent, 5 ans après, ce qu’il en est.

Le challenger « de gauche » (« forcément de gauche » aurait renchéri la mode) croit qu’il suffit de faire tout l’inverse pour réussir là où l’autre échoue. Être « normal » quand l’autre est énergique ; réembaucher les profs que l’autre n’a pas remplacés ; suspendre toutes les réformes qui fâchent pour que tous soient contents ; faire payer « laids-riches » puisque les impôts ont été réduits pour tous – sauf pour ceux qui n’en payent pas, donc les plus pauvres. Donc pas de TVA sur les produits importés mais des impôts en plus pour les rares sociétés qui s’obstinent à produire encore en France… L’action sera sans doute moins stupide que cette caricature médiatique, mais force est de constater que cette caricature est la réalité politique de ce début d’année !

Ceux qui n’ont aucun espoir de parvenir à gouverner renchérissent dans la démagogie pour se faire mousser et négocier (peut-être…) de grasses prébendes contre un ralliement in extremis au vainqueur. C’est donc le déferlement des yakas, d’autant plus énormes et irresponsables qu’ils ne seront jamais proposés au test de la réalité. Chez ces ayatollahs rouge, brun, vert, le point commun est qu’ils haïssent ouvertement « la démocratie » parlementaire, libérale, représentative, au profit du plébiscite de crise, aidé de la terreur de masse appliquée par un petit groupe partisan violent. Les recettes de Lénine appliquées aux caniches…

Comme dans les années 1930, le dilemme en revient à démocratie ou totalitarisme – mais il n’est pas certains qu’on le résolve comme dans ces années-là.

Le grand modèle des totalitaires est la Chine ou la Russie, surtout pas l’Angleterre ou les États-Unis – ni l’Allemagne ou le Japon depuis qu’ils ne sont plus autoritaires. En Chine, c’est tout simple : l’État souverain décide de tout ; comme il n’a pas besoin d’électeurs, il peut sans vergogne s’asseoir sur les droits et les propriétés de la société civile pour imposer son ordre et ses objectifs long terme. Ceux-ci sont simples : que la Chine soit encore plus puissante, orgueil national et pouvoir économique réalisant ce que le militaire peut difficilement réussir aujourd’hui que les États-Unis ont une avance irrattrapable avant longtemps. Nos totalitaires rêvent en nuit de Chine : que « le peuple » ne vienne plus leur casser les pieds, ni les traités internationaux, ni les banques ou les institutions. Souverainisme ! Contrôle des importations et des capitaux étrangers, obligation d’investir conjointement avec une entreprise nationale, monnaie française non convertible pour piloter politiquement le taux de change, guichet ouvert à l’État par sa Banque centrale aux ordres, contrôle des entrées et sorties de capitaux. C’est ce que réalise la Chine, se disent nos antilibéraux, pourquoi pas la France ?

Mais les Français ne sont pas des Chinois et une dose de système russe s’impose. La Vème République est déjà proche de l’État-Poutine, pourquoi ne pas le pousser un peu plus en ce sens ? Le Président incarne à lui seul toute la société, son parti est aux ordres – à lui de donner le sens, de diriger la barque et de dire la morale ! C’est ce que les Français aiment depuis des décennies. Pourquoi ne pas accentuer le système mafieux à la russe des Grandes écoles, de l’inceste public-privé dans les grandes entreprises, du clan présidentiel, aidé des nervis du Milieu ? Le système Pasqua allait un peu dans ce sens dont Sarkozy a hérité, on découvre que le système socialiste en est proche dans les Bouches du Rhône, à Lille et en Septimanie – entre autres. La politique n’est plus un débat public dans des instances neutres mais se réduit à des décisions d’appareil à droite comme à gauche, où l’on soutient « les nôtres » – non parce qu’ils ont raison, mais parce qu’ils sont les nôtres, Nashi en russe, le nom même des jeunesses poutiniennes. L’allégeance compte plus que la compétence – tout comme au temps de Staline, Mussolini et Hitler, ces « grands politiques ».

Certes, nous ne sommes plus dans la conjoncture totalitaire des années 30, comme l’explique Marcel Gauchet dans son dernier livre (A l’épreuve des totalitarismes, Gallimard 2010). Le mode de structuration total des sociétés a fait son temps, on rigolerait aujourd’hui d’un Kim Jong-un français omniscient, idéologue, chef du parti et grand leader à vie. L’individualisme est irréversible en Occident pour notre temps. Mais, qui sait ?… Le grand Méchant Luc (franc-maçon) et dame Marine (les lys) se verraient assez en Kim Jong-un, au fond, tout comme Eva Joly, procureur disant le vrai, chef du parti et leader acclamée des nouveaux croyants en Notre Mère Gaia.

La France n’a probablement pas besoin de néo-Mussolini au petit pied, adeptes de la révolution permanente au profit de leur étroite clique de fanatiques croyants. Même après Nicolas Sarkozy, la crise continue. Les Français veulent un gouvernement décidé mais apaisé, un chef d’équipe solidaire de la société plus qu’un grand leader qui veut vous faire voir ce qu’on va voir. Un personnage apte à représenter « la France » sans excès d’arrogance mais avec fermeté, doué d’une morale en phase avec l’opinion, tempéré et empathique, capable de négocier avec nos partenaires européens sans reconstituer un impérialisme à deux…

Qui serait donc le « Monsieur X » de cette équation (sachant que, depuis les années 1960 où cette expression a fleuri à L’Express de JJSS, un Monsieur peut aussi être Madame) ?

A chacun de le découvrir : il paraît que la présidentielle aurait déjà plus d’une douzaine de candidats.

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Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens

Les chiots de la nouvelle éponyme sont devenus les chiens. Ils ont grandi dans le Lima péruvien des années 1950. Nous sommes en Amérique latine, continent machiste, catholique, hiérarchique et autoritaire – tout ce qu’adorent les Français, même à gauche. Aussi bien les touristes sur les sites des sacrifices humains au Mexique que la révolution guévariste à Cuba. L’Amérique latine a les mœurs de la France, en plus archaïque, ce qui fait qu’on se sent les maîtres bienveillants… Castro a symbolisé ce que Mélenchon rêve de devenir, et Allende ce que Martine Aubry aurait rêvé d’être – sans parler du très gaulliste Perón. Passons.

A 14 ans, les gamins sont happés par les collèges, soit curés, soit militaires. L’idée reçue dans la bonne société est qu’il faut les dresser. Ces mômes qui abordent la vie sont obsédés par les idées de faire comme les grands : bite, bière et baston. Il y a trop de tentations dans la ville, entre les lieux obligés : l’école, la plage, la salle obscure et la maison. Rien de tel qu’une bonne pension pour les mater, ces bouillonnants. Les parents le disent eux-mêmes : le collège militaire, c’est pour éviter la maison de redressement ou pour empêcher qu’ils soient pédés. Dans une société où le ‘virilisme’ est poussé au paroxysme d’une Méditerranée portée aux rives d’un océan, faire des hommes vaut mieux que frère des hommes.

Alberto est donc envoyé au collège militaire Leoncio Prado de Lima. Il entre l’année de ses 14 ans en troisième année, il devient donc un « chien ». Il doit être dressé, tenu en laisse par ses aînés et faire le beau sur ordre de ses supérieurs. Mais la vie de caserne, à l’âge tendre, n’est pas des plus drôles. Comme en meute, il faut établir sa place, se battre, mordre et se palper pour être accepté. Très vite naît le surnom, celui qui qualifie votre originalité. On ne sait pas son vrai nom mais il y a « le Jaguar », parce qu’il est aussi souple, vif et insaisissable que le félin lorsqu’il se bat. Alberto – l’auteur – est vite appelé « le Poète » parce qu’il sait écrire des lettres d’amour pour les filles des autres, et de petits romans porno qu’il vend à ses copains pour acheter des cigarettes. Il y a aussi « Boa » parce qu’à poil dans les douches on peut voir pendre son long sexe ; il se fait d’ailleurs une poule (une vraie, à plumes !) devant ses copains sur les arrières du collège. « Le Frisé » l’est en raison de ses cheveux nègres en poil de couilles. Et puis « l’Esclave », parce qu’il répugne à se battre et qu’il se laisse faire.

Tous se soudent lors des premiers jours d’entrée au collège où le bizutage des grands est humiliant et prolongé. Il s’agit comme toujours de coups, d’alcool et de sexe – tout ce qui « fait un homme » ma bonne dame, selon les mœurs machistes du temps et de la culture catho-latine. Le Jaguar, parce qu’il n’a pas peur, devient chef de la bande, il est le plus rusé. Il fait se venger les chiens juste entrés, organise les vols pour compenser les affaires perdues ou pour connaître à l’avance les sujets d’examens, ment avec aplomb lorsque son intérêt le commande. Mais il n’aime pas les mouchards. Sa force repose sur l’emprise qu’il a sur les autres. La dénonciation, par morale ou devoir, casse ce pouvoir personnel. Ce pourquoi le drame va se nouer.

Poussé par le Jaguar, Cava va voler un soir les sujets d’une composition de chimie. Nerveux, il casse un carreau et l’effraction est découverte. Tout le monde est consigné. L’Esclave devait sortir pour voir la copine Teresa dont il est amoureux ; il ne peut pas. Rejeté par les autres qui lui pissent dessus quand il dort, lui collent des morpions dans les poils pubiens, le frottent sexuellement et le traitent de petite femme, il n’a rien à perdre et tout à gagner. Il négocie donc sa sortie contre la dénonciation du coupable.

Mais dans ce monde étroit tout finit par se deviner, sinon par se savoir. La vengeance sera terrible. Cet excès même va retourner Alberto, qui a brimé l’Esclave comme ses copains. Il a grandi, mûri, est lui-même amoureux. Il s’interroge sur les limites : tout est-il permis au nom de la solidarité de clan ? N’y a-t-il pas des principes supérieurs concernant la vie humaine ? Est-ce courageux de se taire alors qu’une chose très grave a été commise ? Dénoncer le mal, est-ce trahir ?

Ce long roman, le premier de l’auteur, écrit à 23 ans, se déroule par chapitres captivants qui vous laissent en haleine. De fréquents retours en arrière, changement de plans et de personnages qui disent « je » avant d’être repoussés au « ils », composent une trame baroque, accordée à la mentalité du Pérou années 50. La sensualité affleure aux chemises déboutonnées, aux baisers des petites amies ou aux actes gratuits des putes envers les moins de treize ans. Le milieu des garçons entre eux est carrément planté, avec ses défis permanents, son exaspération sexuelle, sa hiérarchie des compétences, ses rêves naïfs et sa camaraderie de panier : les chiots entre eux s’aiment, non d’affection mais de promiscuité. Voir un semblable « à poil » des mois durant crée un sentiment, ainsi qu’il est dit dans le roman.

Les filles, c’est l’extérieur, la ville, un terrain vierge où se répandre en conquérant. Jusqu’aux statues érigées des généraux, héros nationaux, qui indiquent la voie de leur sabre brandi. Il s’agit d’ériger le sexe mâle dans toute sa splendeur sociale, le sabre n’étant que le prolongement viril de la chose. Ces statues balisent le collège et les places de la ville, symboles du pouvoir mâle dominateur que les chiens doivent adopter pour devenir des hommes (des vrais).

D’ailleurs le Poète deviendra ingénieur et le Jaguar banquier.

Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens (La ciudad y los perros), 1962, Folio, 530 pages, 7.98€

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Monastère Noravank et col Saravan

Nous prenons un déjeuner de salades et poulet frit sous la tonnelle du restaurant près de l’enceinte avant de visiter le monastère Noravank. Il y a même cette fois-ci des herbes aromatiques telles que coriandre, persil plat et aneth frais, et de la betterave rouge râpée à la crème aigre, tous ingrédients et préparations typiquement russes.

Le monastère recèle dans le gavit (salle de réunion) les mausolées de rois. La transmission du trône ne s’effectuait pas forcément par droit d’aînesse mais le roi choisissait le fils qui jouait le mieux aux échecs. C’était la garantie d’un esprit réfléchi apte à la stratégie, ma foi pas une mauvaise façon d’assurer sa succession ! Endommagé par le tremblement de terre de 1321, le moutier fut reconstruit probablement par Momik, l’architecte des princes Orbélian.

On observe surtout les deux sculptures réalisées par lui sur le tympan : la Vierge à l’enfant aux ornements de lettres arméniennes liés de feuilles de vigne et de fleurs et, sur la fenêtre supérieure, Dieu, le Christ et Adam. L’humain a la tête caressée par le Père tandis que la colombe lui envoie son souffle. Une vraie bande dessinée pour les chrétiens : Dieu donne la vie aux humains, puis la vie éternelle avec son Fils.

Des inscriptions datent de 1232 et 1256 sur la partie inférieure des murs qui a résisté aux séismes. Sur une pierre tombale un chevalier attaque un lion – allégorie du prince Orbélian Elikoum, surnommé le Lion. Il reste quelques traces de fresques en rouge et noir. Sur une autre, un lion case son corps dans l’étroit rectangle ; il est obligé à de curieuses contorsions pour présenter sa tête de face.

L’architecte Momik, qui était également écrivain, miniaturiste et architecte, a sculpté lui-même sa pierre tombale avant de mourir. Il serait né vers 1260 et mort vers 1339 ; il a été le peintre et l’architecte de la famille des Orbélian. Par rapport aux tombes royales et princières, la sienne est toute petite et bien plus sobre, placée à droite de l’église. Il est écrit : « Souviens-toi, Christ, et bénit l’âme de Momik ». Humilité chrétienne, bien qu’il ait prénommé son fils Askandar – Alexandre. Ses khatckars (croix) de Noravank sont si finement sculptés qu’ils ne sont plus sur site mais dans les musées.

Les familles en visite, aujourd’hui, n’ont plus le sens du sacré. Elles parlent dans le sanctuaire, entrent les épaules nues, boivent entre les chapelles, grimpent ici ou là. Les vieilles tombes sont un chez eux, les églises sont à elles ; elles y vivent comme dans leur maison, sans plus de façons. Je prends en photo une jeune fille aux traits doux qui se fait photographier par sa sœur dans l’église, près de l’autel.

Un escalier étroit grimpe sans parapet par un double rang de marches en trapèze, jusqu’au premier étage de l’église Surb Astvatsatsine créée par Momik en 1339. Les parents y placent souvent leurs petits pour faire la photo souvenir. Facile à monter, il est beaucoup plus difficile à redescendre : nombre sont piégés par le vertige, les filles plus que les gars. J’en ai vu redescendre sur les fesses, en fermant les yeux et se raclant l’épaule au mur. Punition de Dieu pour la frivolité ambiante ? Cet étage à l’escalier aérien servait aux moines à prier et à recopier des manuscrits.

Le soleil vertical délivre une chaleur de four et toute ombre est bienvenue, même de pierre. Les photos familiales sont l’occasion de grimaces face au ciel incandescent. J’en profite pour prendre des visages immobiles qui ne me regardent pas.

Nous reprenons le bus, heureusement climatisé. Nous buvons tout ce que nous pouvons acheter comme bouteilles d’eau de source de 50 cl. Dans les voitures arméniennes, les enfants sont torse nu ; ils n’enfilent une chemise ou un débardeur que lorsqu’ils sortent : peu de peau en public. Les petites filles n’ont pas cette aise, elles doivent rester habillées comme elles sont.

Le diesel peine à grimper jusqu’aux 2330 m du col Saravan. Le chauffeur coupe plusieurs fois la climatisation pour gagner de la puissance. Nous effectuons un arrêt au col. Un monument pompier y a été érigé à l’époque soviétique, comme si la route était une victoire humaine sur la nature. Les familles ne dédaignent pas de se faire photographie devant… D’un tuyau coule une source fraîche et personne ne manque de venir remplir ici sa bouteille.

L’altitude permet à l’herbe de rester verte tandis que les basses plaines sont desséchées sauf près des rivières. Les paysans locaux sont venus vendre leurs fruits au col, près de la source. Notre guide arménienne nous achète pour quelques drams un sac d’abricots. Ils sont pâles mais bien mûrs et parfumés. L’inverse de ceux qu’on trouve à Paris, bien oranges mais durs et encore verts !

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Haruki Murakami, Danse, danse, danse

Danse3 est la suite de La course au mouton sauvage’,  avec le même personnage principal et son mystérieux homme-mouton. C’est qu’une existence conforme n’est banale que parce qu’on le veut bien. Le Japon de la fin des années 1980 est en plein boom économique et les sacrifices de la génération d’après-guerre payent enfin : belles voitures, appartements confortables, standing, musique et bars branchés. Nombre de gens sont pris par le système, bons élèves, bons professionnels, bon époux. Ainsi Gotanda, élève dans la même classe au lycée, devenu acteur célèbre : « jeune, beau et compréhensif. Il était grand, mince et doué en sport, et toutes les filles de mon lycée étaient amoureuses de lui au point de s’évanouir en entendant son nom » p.104.

C’était sa « tendance ». « Même si tu recommençais ta vie à zéro, tu referais sans doute exactement la même chose. C’est ça, les tendances. Et une fois passé un certain point, elles deviennent irréversibles. » Alors que faire ? « Danser (…) Continuer à danser tant que tu entendras la musique. (…) Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. (…) Même si tout te paraît stupide, insensé, ne t’en soucie pas. Tu dois continuer à danser en marquant les pas. (…) Et danser du mieux qu’on peut. » p.133 Nous sommes en plein existentialisme : le refus nietzschéen de toutes les croyances consolatrices, le Sisyphe de Camus qui roule éternellement son rocher en métaphore de l’existence, la définition de soi par sa seule action selon Sartre. Danser, c’est suivre le mouvement de la vie en soi-même, être ici et maintenant selon le zen. Haruki Murakami adhère pleinement à cette conception du monde. Même lorsqu’il fait la cuisine, « je la fais avec amour et soigneusement. (…) Si on s’efforce d’aimer ce qu’on fait, on finit par y arriver dans une certaine mesure » p.371.

Le narrateur a 34 ans et est en marge. Il a toujours été à côté du système, depuis l’école caserne jusqu’à la société commerçante. Il est considéré comme « bizarre » parce qu’il ne pense pas comme tout le monde au Japon, parce qu’il n’a pas les réactions attendues de cette société très codifiée. Son ami l’acteur l’envie : « Tu avais l’air de toujours faire ce que tu voulais, tout seul, sans te soucier de ce que les autres pouvaient penser, de leur jugement, tu avais l’air de toujours faire avec facilité uniquement ce que toi-même avais envie de faire » p.210. Il va jusqu’à échanger un temps sa Maserati sans âme pour la banale Subaru des années 80 du narrateur, sans chic mais fonctionnelle et intime. S’il connaît une activité sexuelle régulière, aucune fille n’a envie de faire sa vie avec un être aussi différent. S’il travaille comme un pro, très organisé et ponctuel, il met mal à l’aise son associé ou ses clients. Il est ici et ailleurs, socialisé mais pas impliqué. Ses références sont Kafka et Nabokov, l’absurde du Procès et le décalage de Lolita. Car, s’il est en marge, le narrateur n’est pas marginal. Il y a bien pire que lui !

Notamment cette femme très belle qui « oublie » sa fille de 13 ans dans un hôtel de Sapporo et file à Katmandou pour faire des photos d’art. La fille s’appelle Yuki – Neige en japonais – et le narrateur l’a remarquée au bar de l’hôtel. Comme il retourne à Tokyo, une hôtesse lui confie l’adolescente pour le voyage en avion. Il n’y a rien de sexuel dans cette attirance, ni une paternité en germe. Ces deux êtres, séparés de vingt ans, ont en commun leur sensibilité, heurtée par la société affairiste et matérialiste du Japon des années 80.

Personne ne s’occupe de Yuki, ni sa mère déjantée, ni son père divorcé, ex-écrivain célèbre (et double parodique de Murakami puisqu’il l’appelle de son anagramme : Hiraku Makimura). Elle ne va plus à l’école parce que brimée d’être trop belle, trop riche, trop sensible – inadaptée. Elle n’a aucun ami. Ce pourquoi le narrateur lui fait du bien, rêveur comme elle, prenant la vie comme elle vient. Sa philosophie est résumée ainsi à la mère de la gamine : « Si vous restez attentive, si vous lui montrez que vous êtes liée à elle dans sa vie (…) si vous manifestez votre estime pour elle, (…) elle saura faire son chemin toute seule » p.408. Ainsi faut-il être avec les êtres, notamment avec les enfants. Cela les aide à grandir, sans leur imposer un modèle. Il faut simplement « être juste, et sincère si on peut » p.459.

Mais il y a l’homme-mouton, le passeur de l’entremonde, qui fait le lien entre le narrateur et la réalité parallèle. Qui n’a jamais rêvé d’un tel décalage, où tout pourrait être subtilement différent ? Murakami offre carrément des passerelles : il suffit de passer certains murs, à certaines périodes et en certains lieux, pour disparaître du monde réel. Ainsi de Kiki, ex-copine du précédent roman, retrouvée en pute dans un film avec Gotanda, rencontrée un soir par une organisation de call girls… et disparue depuis sans nom ni adresse. Ainsi de May, retrouvée assassinée nue dans un hôtel, on ne sait pas par qui. Ainsi de June, commandée par téléphone (attention du père de Yuki au narrateur pour qu’il assouvisse ses éventuelles pulsions en-dehors de sa fille…), venue de nulle part et retournée au néant. Il n’y aura pas de July…

Murakami critique impitoyablement la société moderne, occidentalisée et purement affairiste. Celle qui confère aux élites certains privilèges exorbitants… Ceux-ci ne se résument pas à la richesse, bien qu’elle en fasse partie. Être privilégié, c’est appartenir au club restreint de ceux qui sont en connivence au plus haut niveau du pouvoir : politiciens, hommes d’affaires, acteurs, grands artistes. Ceux-là commandent à la police, persuadent des hôteliers antiques de céder leur terrain, vont dans des restaurants chics et conduisent des Maserati parce que cela entre dans « les frais », louent des putes à Hawaï par téléphone depuis Tokyo, sautent dans un avion pour faire quelques photos.

Quant à la masse, elle suit la mode, manipulée par le marketing. Elle encense les chanteurs derniers cris alors que « si tu écoutes la radio une heure entière, tu en entends à peine un de bon » p.170. Elle va uniquement dans les restaurants dont parlent les magazines branchés. Déformée par l’école obligatoire, « un endroit affreux. Des types infects qui prennent de grands airs. Des profs ennuyeux à mourir qui font les arrogants. Pour te dire franchement, je pense que 80% des profs sont des sadiques ou des incapables. (…) Il y a trop de règles absurdes à respecter. C’est un système destiné à écraser l’individu, et ceux qui ont les meilleures notes ne sont que des idiots sans la moindre parcelle d’imagination » p.284.

Il parle du Japon, mais il parle aussi de nous, Murakami. De la difficulté de vivre, de l’imagination, du formatage social. De la nécessité de faire soi-même son existence pour être autre chose qu’un robot.

Haruki Murakami, Danse, danse, danse, 1988, traduit par Corinne Atlan, Points Seuil 2004, 575 pages, €7.60

Les autres romans de Murakami chroniqués sur ce blog.

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Argoul 2011 en revue

Surprise ! Ce matin dans ma boite les voeux de WordPress. Voici une note que je n’ai pas eu à préparer !

Les lutins statisticiens chez WordPress.com ont préparé un rapport annuel 2011 pour ce blogue.

Voici un extrait:

Le Musée du Louvre reçoit 8,5 millions de visiteurs chaque année. Ce blog a été visité environ 91 000 fois en 2011. Si c’était une expo au Louvre, il faudrait à peu près 93 années pour qu’autant de personnes la visitent.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

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Bonne année !

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Alice Ferney, Grâce et dénuement

Après La conversation amoureuse’, ‘Grâce et dénuement’ fait l’objet des commentaires les plus fournis sur Amazon. J’ai beaucoup aimé le premier, j’aime bien le second. Contrairement à ce qui est écrit en quatrième de couverture, le personnage principal n’est pas « une libraire » mais une infirmière (encore un stagiaire marketing qui n’a pas lu le livre avant de blablater…). Elle dit être mariée (mais nul ne connaît son mari) et avoir trois fils (qu’elle n’associe jamais à ses escapades) ; en outre, elle vient le mercredi, jour des enfants, délaissant ainsi les siens… s’ils existent.

Car l’histoire est à tiroirs. Esther, infirmière, passe le mercredi à lire des histoires à des enfants gitans, isolés en terrain vague d’une banlieue nord et non scolarisés. Personne ne connaît les Gitans. Ils sont français, contrairement aux Rom venus de Roumanie ou Bulgarie, mais ce sont des Français de seconde zone puisqu’ils ne peuvent indiquer de résidence. Aucune mairie de les reconnaît et, sans domicile fixe, aucune aide sociale ou scolaire n’est possible. Nous sommes en 1997 – sous Jospin – et dans une commune de banlieue nord – donc de gauche. A chacun son prolétaire, chaque politicien se crée ses pludémunis et la gôch adore se créer ses sous-prolétaires plutôt que de s’occuper des ouvriers et employés qui votent « mal »…

Mais le propos d’Alice Ferney n’est politique que par ricochet. Elle s’intéresse avant tout aux gens. Esther, dans sa petite Renault jaune, apporte des livres d’images parmi les classiques enfantins : Babar, la petite Sirène, les contes d’Andersen, Marlaguette, le chat botté, le loup et l’agneau, Pinocchio, le petit Prince… Magie des mots et des images, les enfants sauvages sont fascinés. Ils se tiennent sages, eux si turbulents ; ils ont de l’intuition, eux les incultes ; ils réclament « la morale » de l’histoire, eux laissés en friche. Le roman est un hymne à l’éducation via les livres, ce pourquoi il a reçu le prix ‘Culture et bibliothèques pour tous’ ; il reconnaît le rôle social des bibliobus et autres médiathèques. Il devrait plaire aux profs car il exalte la transmission des savoirs.

Talent de l’auteur : aucun misérabilisme, malgré le sujet. Les hommes ne travaillent pas parce qu’ils sont tentés de voler et ne veulent pas se rendre esclaves d’une organisation. Les femmes poulinent et subissent, leur seul bonheur étant les enfants (petits). Allaiter, caresser, talocher est leur rôle dans la vie, tout comme faire la cuisine et la lessive. Pour les gosses, ils vont sans chaussettes et débraillés, jamais peignés et rudes aux températures, lavés à grande eaux une fois tous les quinze jours. Sur le camp règne la matriarche, autre signe discrètement politique par ricochet. Les hommes sont des gamins, l’existence ne tient que grâce aux femmes. Angéline est une « vieille » de 57 ans, usée par les maternités et le climat, qui se laisse passer lorsque la commune veut expulser les Gitans après avoir racheté le terrain. La gadjé s’est fait accepter parce que les enfants l’adorent, que les hommes la désirent et que les épouses l’envient. Elle est modeste, ne demande rien, cherche à scolariser les petits après leur avoir donné le goût des histoires.

Qui est-elle donc ? Une bonne fée ? Une bonne âme ? Une bobo naïve, attentive à tous les « sans » ? Il y a de l’air du temps, de la mode un brin démagogique dans cet emblème héroïsé. Mais le roman a été écrit avant l’avalanche de bons sentiments qui a déferlé à gauche sous Sarkozy pour faire honte à une époque qui se replie. Reste un récit empli de grâce, d’une plume fluide et littéraire, sans jamais s’appesantir. Un vrai style d’auteur, attentif aux humains quels que soient leurs origines et statuts, une œuvre de belle personne. Je vous incite à le lire.

Alice Ferney, Grâce et dénuement, 1997, Babel poche 2007, 289 pages, €8.07

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Monastère arménien de Khor Virap et vin d’Aréni

Belle vue sur l’Ararat, mont pastel sur ciel pervenche. Le monastère de Khor Virap dresse ses murs de basalte sur la plaine à son pied, côté arménien, au bas de la citadelle antique d’Artachat et sur la rive gauche de la rivière Araxe. Le nom de Khor Virap signifie « fosse profonde », le lieu ayant servi d’oubliettes à Grégoire l’évangélisateur (257-334).

Son père a assassiné le roi au IIIe siècle après. La nourrice du fils encore bébé, s’est enfuie avec lui à Byzance pour le protéger. L’enfant grandit à Césarée, devient chrétien. Adulte, il revient en Arménie pour l’évangéliser. Tiridate, nommé par l’empereur Dioclétien (284-305), invite Grigor à sa cour. Lors d’une cérémonie païenne, Grigor refuse d’enguirlander une idole. Condamné pour sa foi chrétienne et parce que fils de l’assassin du père du roi, il est jeté aux oubliettes. Il survit treize ans, nourri par une vieille. Cet exploit médical lui vaut d’être tiré de sa fosse sur un rêve de la sœur de Tiridate. Il serait le remède pour guérir le roi de son mal d’amour pour une vierge chrétienne ! Ce qu’il réussit sans peine selon l’hagiographie, lui montrant que la vierge en question consentirait à être violée par le roi s’il se convertissait au christianisme… Vertu des femmes plus que révélation : le roi se convertit en 301, entraînant tout le pays avec lui comme c’était la coutume. L’Arménie s’enorgueillit de ce record supplémentaire, dont son identité menacée est friande : elle est « le premier pays » à avoir été christianisé, avant le monde romain en 312 (sous Constantin).

Tous les bâtiments qu’on visite aujourd’hui sont du 17ème siècle ; le reste a été détruit par les diverses invasions musulmanes et mongoles. La chapelle élevée sur la fosse de Grégoire date de 1632. Un puits mène aux profondeurs mais l’escalier à vis est vraiment très étroit. De petits oiseaux, peut-être des moineaux, nichent entre les pierres du mur extérieur. Ils piaillent et se battent à grands cris devant les visiteurs. Cela donne de la vie aux vieilles pierres religieuses. De quoi compenser tout un panneau d’interdictions pour apprendre la pudeur aux touristes !

Du sommet rocheux voisin, nous avons une belle vue sur les bâtiments du monastère, sur le mont Ararat en Turquie et, de l’autre côté, sur le cimetière massé près du lieu saint pour bénéficier de son aura. Les cimetières ne sont jamais à étages, pas de caveau de famille aux cercueils superposés. Pas de concession temporaire mais une tombe pour l’éternité, comme chez les Juifs. Ils prennent donc de la place en ville et de bonnes terres agricoles près des monastères.

La région frontière que nous longeons avec ses miradors est riche de fruits. Pommes, poires, pêches, cerises, il y a de tout et des conserves artisanales au bord de la route sont proposées par les paysans. L’Arménie est un pays autosuffisant en fruits et légumes, sauf pour le blé où 35% seulement des besoins sont produits sur place.

La légende veut que le pays ait cultivé la première vigne, avec Noé. On sait qu’il s’enivrait souvent et que ses fils l’ont vu nu un soir qu’il était bourré. Horreur sacrée pour la religion judaïque ! Le corps, quelle pourriture ; la nudité, quelle offense ! Dionysos savait déjà que le vin libère les pulsions. La vieille religion patriarcale des interdits, de Noé à Freud, n’a pas finie de névroser les peuples.

Mais il n’est pas facile, en pratique, d’élever le vin en Arménie. Le pays est constitué de hauts plateaux à plus de 1000 m qui gèlent en hiver. Les vignerons obstinés doivent donc enterrer les pieds de vignes à la fin de l’automne pour les protéger du gel, puis les déterrer au printemps, ce qui fait beaucoup de frais en main d’œuvre. Le vin rouge réussit cependant à être produit pour faire la nique aux musulmans de l’autre côté des frontières sud (Turquie, Iran, Azerbaïdjan). Il est exporté surtout vers la Russie. S’il a assez de sucre pour titrer 12 ou 13°, il n’est pas très bien vinifié et se garde mal. Les vins sont les produits de cépages locaux peu connus dans le reste du monde. Un cépage porte le nom d’Areni, il résiste à 1300 m d’altitude. Les rouges sont les plus proches de nos goûts et les vins blancs ont une saveur acide de presque cidre. On dirait le verjus d’autrefois. La chaleur du pays et l’absence de technique vinicole peuvent expliquer la mauvaise garde.

La réputation de l’Arménie s’est faite surtout par le « cognac », dont les Soviétiques étaient fort friands. Depuis la fin de l’URSS, l’appellation « cognac » n’est plus autorisée et le breuvage est devenu « brandy ».

Nous visitons une cave et goûtons le vin rouge d’Areni 1991, année de l’indépendance de la nouvelle république. Il a donc vingt ans et le gérant (qui n’est pas le propriétaire des vignes) nous présente ses chais et sa production. Ce vieux cru ‘Old Areni’ a encore des saveurs de framboise.

La contrée se sert de sa réputation pour produire des vins fantaisie avec les fruits locaux. Vous avez ainsi du vin de grenade, de cerise, d’abricot et de pêche, outre les vodkas aromatisées aux mêmes fruits. Pour les vins, on ajoute un tiers de raisin aux fruits sélectionnés pour réussir la vinification. Nous goûtons un peu de tout. Le vin de cerise a un fort goût de Guignolet sans sucre, assez agréable au palais. Le vin de grenade est une grenadine nettement plus âpre, il s’oxyde très vite une fois la bouteille ouverte. Le groupe achète quelques bouteilles pour rapporter au pays ou pour boire dans les jours suivants. Les soirées auront ainsi leur apéritif, la pratique montrant qu’il est vain de ramener en France un tel vin qui ne vaut pas les nôtres.

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Arni Thorarinsson, Le septième fils

Nous sommes en Islande, dans les fjords de l’ouest, en haut à gauche de la carte, très découpée à cet endroit. Un endroit sauvage au climat arctique qui a longtemps vécu de la pêche et se pose des questions sur sa survie. L’Islande de la modernité, c’est l’excès, démontre l’auteur. Il écrit en 2008, au moment où la pire crise financière de l’histoire du pays commence à émerger. Mais c’était inéluctable : excès d’alcool puis de drogue, de sexe puis de cupidité – jusqu’à jouer la vie des gens pour « arriver ». Nous sommes en polar sociologique, ce qui peut déplaire aux primaires shootés aux séries américaines, là où l’action n’avance qu’à coups de lattes ou de pistolet-mitrailleur. Mais il faut s’intéresser à cette île nordique, isolée et froide, car elle témoigne plus que notre pays continental, entouré et ensoleillé des ravages d’une modernité non apprivoisée.

« Cette fois, le responsable c’était la cupidité, qui est en train de mettre ce pays sens dessus dessous. Tout ça pour imiter les autres. Les gens se pâment devant des richesses dénuées de toute valeur véritable et ne voient que ça partout autour d’eux : dans les journaux, à la télé, chez leurs voisins, et ils ont l’impression qu’ils doivent se prêter au même jeu. Et ce jeu-là n’épargne rien ni personne. (…) Quant aux enfants, ils s’appliquent à singer leurs parents. Et se prosternent à leur tour devant le dieu de l’argent » p.399.

Le septième fils est une légende biblique dans laquelle le chiffre sept signifie la surpuissance. Reprise par les groupes rock, elle sert aux satanistes à justifier leur élection. Mais si le septième était une fille ? L’intrigue s’emmêle à plaisir jusque vers les deux tiers du roman, avant de s’éclaircir brusquement comme le ciel en Islande. L’auteur a de l’humour et campe un portrait de journaliste local corrosif et anti-macho. Einar – l’Unique – est divorcé et a du mal à entretenir une relation normale avec les femmes parce qu’elles ne savent pas trop ce qu’elles veulent. Féministes, elles revendiquent haut et fort leur liberté et l’égalité ; lorsque l’homme se montre vulnérable elles le méprisent, le frappent de mots ou de gifles et se sentent abandonnées et misérables ou, pire, se vengent comme à la télé. Prises par leur profession « comme les hommes », elles délaissent leurs enfants qui tournent affairistes ou gothiques, noyant leur vague à l’âme dans le tabac, la drogue, l’alcool, le sexe ou « l’incivilité ». Un pays de 320 000 habitants nous en dit autant que les lourdes enquêtes socio-universitaires en pays de 65 millions.

Où nous rencontrons trois gamins de 12 ans qui viennent de fonder une entreprise au chef avec « rien d’autre sur le dos que son tee-shirt en dépit de la température extérieure qui avoisine zéro » (p.13), une maison historique transmise de génération en génération qui part en fumée, un pasteur pop qui s’interroge sur un étron, trois ados de 14 ans tout en noir et percés de toute part, en révolte, une divorcée camée aux médocs, une grosse qui veut se faire plus mince qu’une star rock et qui n’attend que « sa chance », une commissaire au gamin vendeur de journaux, un brigadier de police réactionnaire et cœur d’or, un député socialiste retrouvé mort, un footeux ex-célébrité et son copain à vie avide d’alcool, drogue, sexe, affaires… Et ainsi de suite tournent les gens dans le tourbillon de la modernité qui désoriente. Plus d’avenir, plus de morale, l’imitation des autres « vus à la télé ». Le « pourquoi pas moi ? » clamé à la face de tous – et gare à quiconque se met en travers du chemin.

Une belle intrigue loin de Rambo, qui dépasse le localisme pour s’ancrer dans l’humanité.

Arni Thorarinsson, Le septième fils, traduit de l’islandais par Éric Boury, 2008, Seuil Points policier, novembre 2011, 446 pages, €7.41

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Régis Debray, Un candide en Terre sainte

Discours du Pape à Noël, « tous frères », « haine absurde » et blabla. C’est gentillet et complètement hors du temps. Que se passe-t-il vraiment entre religions du même Livre ? L’exclusion réciproque, le chacun chez soi, le Dieu avec moi tout seul. Pour ne pas être dupe du baratin idéaliste, lisez le voyage en pays réel d’un intello français honnête – il en reste.

Cet essai, dédié à Jacques Chirac et à François Maspero, est issu d’une rencontre intellectuelle avec le second et d’une mission confiée par le premier sur les coexistences ethno-religieuses au Proche-Orient. Régis Debray part nez au vent, le mettre dans cet orient « compliqué », sans même des idées simples. Son itinéraire est celui du Christ, s’il est possible. Après tout, la Bible, les Évangiles et le Coran, par ordre d’apparition à l’image, restent aujourd’hui la carte des territoires et des revendications des peuples du lieu. Sauf qu’il faut désormais passeport et visas sans nombre, tant le monothéisme a généré de petites chapelles étroitement nationalistes. Debray n’est jamais meilleur que dans le reportage, loin des exégèses de bibliothèque qu’il affectionne trop souvent.

Qu’a-t-il « vu » en Terre sainte des trois monothéismes ? « Toutes les parties trouvent intérêt au maintien des faux-semblants et trompe-l’œil internationaux : les Israéliens, parce que l’histoire avance masquée. Les Palestiniens, parce qu’on ne pense pas dire la vérité à un peuple occupé, et qui espère, sans l’inciter à s’autodétruire ; et que notables, élus, fonctionnaires, tirent de ce qu’il est devenu un vœu pieux gagne-pain, titulature, dignité et raison d’être. Les Européens, parce qu’ils ont choisi de s’acheter une conduite moyennant une aide financière et humanitaire importante, qui les exonère de leur passivité politique et de leur cécité volontaire. Et les Américains, moralement plus redevables à l’Ancien Testament qu’au Nouveau, parce que leur lien existentiel avec Israël est de type filial et donc acritique. L’illusion autoprotectrice et partagée résulte ainsi d’intérêts opposés – là est l’ironie de l’histoire » p.368.

Est-ce tenable sur le long terme ? « Il est permis d’en douter ». L’obsession sécuritaire secrète son insécurité même, dans les tendances lourdes de la région, notamment démographiques et morales. Régis Debray rappelle finement ce qu’est l’Ancien Testament (le Talmud des Juifs) : « avec ses carnages, son érotisme, ses monstres sacrés, ses rois truculents, ses prophètes déjantés, son Iahvé interventionniste, incorrect en diable (et qui passerait aujourd’hui en correctionnelle pour incitation à la haine raciale et apologie de crimes de guerre) » p.28. Fonder une politique là-dessus au XXe siècle est probablement se condamner à l’échec.

D’où les accommodements avec le siècle. L’auteur évoque le père Émile Choufani, formé en France, qui dirige l’école secondaire privée Saint-Joseph à Nazareth : « Je suis arabe, de culture musulmane, de religion chrétienne, de mémoire byzantine, et dans un milieu juif. Je suis tout cela à la fois. Je suis l’histoire de cette région depuis trois mille ans. Je n’aime pas les identités. Je n’ai que des appartenances. Est-ce que j’ai l’air d’un homme déchiré ? » p.46. Comment donc « comprendre » d’Europe ce genre de personnage, très courant au Proche-Orient ? Comment avoir des idées simples dans ces complications ? Côté palestinien, culture de l’assistance côtoie culture de la violence. A Gaza, « les crimes d’honneur ont repris de plus belle. Les femmes sont à la merci du clan et dans le clan, tout est permis, viol, meurtre, kidnapping. L’ultime fédérateur de ce puzzle éclaté, c’est le Coran » p.76. Ailleurs, les fouilles archéologiques sont mal vues. « La curiosité envers l’autre et envers le passé – ce double exotisme propre à notre culture – constitue presque un trouble de la personnalité pour un musulman pieux. Fort d’une révélation qui clôt l’histoire et arrête par avance le canevas du futur, l’islam sunnite (plus fermé que le chiite) a tout loisir de camper dans un perpétuel et tranquille présent » p.91. D’où la stupidité de tenter d’appliquer nos schémas bobos naïfs à cette configuration inédite.

La concurrence entre religions ressort plus du bac à sable que des savants exégètes : « L’islam a trois lieux saints, comme le Dieu chrétien a trois personnes. Les cinq prières quotidiennes dont l’horaire est affiché en fluo rouge sur un tableau électronique à l’entrée de la mosquée reprennent les cinq offices monastiques (…) L’émulation peut aussi jouer en contre : l’interdit sur le vin, simple hadith, qui n’est pas dans le Coran, n’était-il pas destiné à rendre impossible la célébration de l’eucharistie ? » p.152. Islam « modéré », qu’est-ce que cela veut dire ? « Ces islamistes, je m’en aperçois vite, ne font pas la conversation. Ils admonestent. (…) Vous vous dites démocrates, et vous soutenez au Pakistan un dictateur arrivé au pouvoir sur un char pendant que vous mettez en quarantaine nos amis du Hamas, élus au suffrage universel. (…) Israël s’est créé sur une base religieuse, qui le lui reproche ? Un État juif vous semble normal, mais pas un État islamique » p.201. Pas faux. Les moralistes occidentaux feraient bien de regarder la poutre dans leur œil que la paille dans celui du voisin… Est-ce que le Net demain, comme l’imprimerie jadis, cassera le monopole du clergé en incitant chacun à lire par lui-même et à se faire son idée du sacré ? Debray y croit ; nous sommes plus sceptiques – le Net est un formidable outil pour libérer, mais aussi reconstituer des sectes, par-delà frontières et distances.

Nos petites cases rationnelles servent-elles à quelque chose au Proche-Orient ? Pas vraiment, exemple le Hezbollah : « congrégation pieuse, parti politique, ONG (le parti a ses hôpitaux et ses écoles ouverts à tous), groupe de communication (télé, journaux, radios, éditions), fraction parlementaire, armée populaire, centre d’études sociopolitiques, entreprise de travaux publics, mutuelle d’assurance, société secrète » p.241. Ce parti attrape-tout ressemble fort à ce que fut le fascisme, le communisme et le nazisme hier : totalitaire. Qui le pense comme tel ? Qui en voit le danger ou la force nationale, en Occident ? Car tout se recoupe : « l’âge d’or, le complot et l’honneur. La trilogie de toujours, où tout se tient. La première fabule sur une Cité idéale perdue – la Médine du prophète – et se défoule dans l’exaltation d’un passé improbable. (…) Si tout est complot, il suffit de gémir en éternelles victimes des méchants Occidentaux (…) La troisième maladie chronique, l’honneur du groupe, par nature attaqué – on est toujours offensé chez les tiens – interdit de parler à la première personne, de se penser soi-même comme un sujet, autonome et distinct de sa tribu, évidemment bafouée » p.271.

Israël fait l’objet d’un panégyrique admiratif et critique à la fois, pages 301 à 306. « La plus dense concentration d’individualités attachantes au kilomètre carré », « un taux incomparable de Justes par milliers d’habitants », « une proportion plus élevée qu’ailleurs de caractères (choses plus rares et plus intéressantes que les intelligences) », « la lecture encore à l’honneur », « le beau sexe dans le champ, malgré l’esthétique ambiante de la force ». Mais un milieu arabo-juif irrémédiablement gâché par de vieux Livres : « Morgue, arrogance, brutalité, mépris d’un côté. Insensibilité, fermeture, tricherie, brutalité de l’autre, où l’on fait la manche en permanence. Deux ennemis qui s’entretuent depuis trop longtemps finissent par se ressembler : mêmes mots, mêmes rites » p.326.

Nous avons bien compris, au terme de cet essai tout en nuances : Israël-Palestine – laissons-les se dépatouiller de leurs éternelles querelles. « Nous » ne pouvons rien faire que couper les vivres aux Palestiniens ou forcer les Américains à couper leur aide à Israël. Est-ce possible ? Non ? Alors il n’y a rien que nous puissions faire. « Chaque communauté, chaque secte, chaque sous-faction a son trousseau à la ceinture qu’elle ne partagera pour rien au monde avec sa voisine. Le Dieu unique n’est pas un passe-partout » p.389. Laissons Dieu défaire ce qu’il a pris un malin plaisir à faire, là où il y a un élu, il y a un exclu. Que pouvons-nous, pauvres humains ?

Avec érudition, non sans humour, Régis Debray décline sa pérégrination. Chaque phrase est ciselée comme un aphorisme, martelée comme définitive. Ce style particulier est marque d’auteur. Il faut un certain temps pour s’y habituer mais l’esprit en ressort avec des formules en tête. A lire donc avant de proférer n’importe quoi sur le conflit israélo-palestinien.

Régis Debray, Un candide en Terre sainte, 2008, Gallimard, folio 2009, 446 pages, €8.45

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Géopolitique de l’Arménie

Nous traversons aujourd’hui l’Arménie d’ouest en est, d’Erevan à Tatev. Il faut dire que le pays n’est pas très grand, 28 900 km², et que moins de 300 km séparent la frontière ouest de celle de l’est. La carte de l’Arménie dessine une femme de profil, dit-on ici, de quoi personnaliser sa patrie.

Le mont Ararat se dresse dans la brume de chaleur, grand sommet à plus de 5160 m et petit sommet appelé Artashat à 3962 m. Séparés de 12 km, ces deux monts permettent de distinguer si la photo est prise depuis l’Arménie ou depuis la Turquie. Un célèbre film d’espionnage, du temps de la guerre froide, en avait fait l’indice majeur de la trahison d’un espion. Nationalisme oblige, l’Ararat serait « le plus haut sommet du monde »… si l’on prend comme critère la montée la plus forte par rapport à la base. La vallée est vers 800 m, ce qui fait un écart de 4350 m. L’idée des records est aussi l’une des fiertés du petit-bourgeois incertain de sa position et donc nationaliste. Bien avant la légende de Noé, dont on dit qu’il aurait échoué là son arche après le Déluge.

Les 5160 m couronnés de neiges éternelles du mont Ararat font joli sur le blason de l’Arménie. Las ! en 1920 Lénine, qui se fout des nations et a d’autres préoccupations à Moscou, laisse l’Arménie occidentale à la Turquie de Mustapha Kemal, plaçant de facto le mont Ararat en Turquie actuelle. Plaie toujours ouverte comme une Alsace-Lorraine au cœur des Arméniens. Encore plus amers après le génocide de 1915 engendré par le nationalisme panturc et avec le souvenir que l’Arménie historique a toujours été partagée entre Turcs et Persans. La position des historiens est moins caricaturale que ce qu’on nous dit ici, mais la diplomatie turque manifeste ce mépris du fort (72 millions d’habitants) pour le faible (3 millions), avec ce supplément de l’islam contre les chrétiens. J’ai évoqué, dans une autre note, la position officielle du musée d’Erevan (et très récemment la honte du politiquement correct qu’une député ignare et pleine de bonne volonté sirupeuse voudrait imposer aux Français).

Si Lénine considérait que revendiquer des territoires était une idée petite-bourgeoise, la terre matérielle avec ses richesses agricoles est bel et bien passée en d’autres mains qu’arméniennes. Entre monde chrétien et monde musulman, OTAN et Russie, poussée turcophone vers l’est et immigration persane vers le nord, soumise à la pression russe sur ses anciennes républiques d’Azerbaïdjan et de Géorgie, le pays doit louvoyer.

Le génocide des Arméniens de Turquie aurait fait 1.5 million de morts selon la version officielle que livre notre guide arménienne. Surtout des intellectuels, pour décapiter la culture et pour que l’ethnie ne pèse plus dans les revendications territoriales. Staline a fait de même avec les officiers polonais à Katyn. L’indifférence de la réaction internationale, plus occupée de la guerre de 14, a permis ultérieurement à Hitler d’opérer sans barguigner le génocide des Juifs. Il aurait dit à son entourage : voyez comme le génocide arménien est vite oublié, ce sera pareil pour les Juifs. Leçon : tout laisser faire est un encouragement à recommencer en pire. De là à ne pas laisser les historiens travailler, c’est toute la différence entre le totalitarisme mou gluant de bêtise du politiquement correct et la démarche scientifique qui va avec le débat démocratique !

Quant à la langue, longtemps considérée comme sémitique, elle serait un rameau isolé des langues indo-européennes. Synthétique, elle comprend sept déclinaisons, pas de genre et l’accent tonique à la fin du mot. Nous n’apprendrons guère que bonjour, qui se dit « barév » avec un r mouillé – pas roulé mais mouillé, entre r et l. Déjà au revoir se dit « tsétésoutsioun » et merci « chuor sakaloutioun », hôtel « hyouranots »… Trop long, trop compliqué à retenir pour quelques jours et pour une langue parlée seulement ici. D’autant que l’arménien est parlé différemment entre les Arméniens d’Arménie, ceux de Turquie et ceux des États-Unis. Encore une génération ou deux et ils ne se comprendront plus ! Il y a près de 6 millions d’Arméniens dans la diaspora contre 3.3 millions en Arménie même.

Le drapeau arménien est à trois bandes horizontales rouge, bleu et j’aune d’or du haut en bas. Il a été inventé en 1918 lors de la première république, puis repris en 1991 à l’indépendance. Rouge signifierait le sang, bleu le ciel et j’aune d’or le travail. La Turquie a contesté ces armoiries puisqu’y figure le mont Ararat. Mais c’était aux temps soviétiques et le puissant commissaire aux affaires étrangères Tchitcherine a répliqué que la Turquie arbore bien un croissant de lune sur son drapeau : est-ce que la lune lui appartiendrait, par hasard ? Depuis, silence total sur le sujet côté turc.

La frontière avec la Turquie est fermée de par la volonté turque. Le pays met deux conditions à la réouverture : 1/ oublier le génocide et cesser la propagande sur le mot, 2/ abandonner le Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan, à qui Lénine l’avait donné. Mais l’Arménie n’est pas d’accord. Le Haut-Karabagh est peuplé à 80% d’Arménien et constitue une région historiquement chrétienne, bien loin de l’islam ouzbek.

La population du Haut-Karabagh a revendiqué – déjà sous Brejnev – le rattachement à la république soviétique d’Arménie, la situation ne date donc pas d’hier. Dès 1988 des incidents éclatent au Karabagh. A la fin de l’URSS, en 1991, la guerre est ouverte avec l’Azerbaïdjan. Mais les Arméniens résistent dans leurs montagnes, aidés par la république d’Arménie et par la diaspora, notamment les Arméniens du Liban rompus à la guerre de villages. Les combattants, qui n’avaient aucun char, réussissent à en piquer 90 aux Ouzbek ! En 1994, devant l’échec de la reprise en mains, un cessez le feu est proclamé et nait la République autonome du Karabagh. Elle n’est reconnue par aucun État sauf par l’Arménie. Ses habitants ont tous un passeport arménien, seul sésame permettant de voyager à l’étranger.

Le groupe de Minsk (États-Unis, Russie et France) cherche une négociation globale, mais le problème n’est pas simple : l’Azerbaïdjan a une partie de territoire à l’ouest de l’Arménie. L’idée serait que celle-ci cède une bande de terrain au sud pour assurer la continuité territoriale de l’Azerbaïdjan, en contrepartie du Haut-Karabagh. Sauf que les Arméniens tiennent à conserver leur frontière avec l’Iran, très utile en cas de blocus des pays turcophones (Turquie, Azerbaïdjan) et de blocage de la Géorgie ! Pour l’instant, l’armée russe surveille les frontières, conjointement avec l’armée arménienne. La géopolitique commande : le grand frère chrétien (ex-communiste) protège des visées de l’islam, qu’il soit sunnite (Turquie, Azerbaïdjan) ou chiite (Iran).

Il existe un traité d’assistance et des bases russes en Arménie. La frontière passant sous le mont Ararat montre deux drapeau flottant sur les miradors : l’arménien et le russe. Les Turcs peuvent cependant entrer en Arménie via la Géorgie et les Arméniens entrer en Turquie par le même chemin.

La république d’Arménie est un régime présidentiel sur le modèle français, avec une seule Assemblée. Le président est élu pour 5 ans au suffrage universel, il ne peut effectuer plus de deux mandats consécutifs (mais peut revenir ensuite, à la Poutine, s’il est assez jeune). Pour être président, il faut avoir 35 ans, être de nationalité arménienne et avoir résidé les dix dernières années dans le pays. Cela pour éviter une OPA par un quelconque groupe issu de la diaspora.

La question de la nationalité n’est pas simple, nous explique notre guide arménienne. Ce n’est pas comme en France où il suffit d’en exprimer la volonté pour devenir français. Pas non plus comme en Israël où il faut une mère juive pour l’être de droit. C’est un régime entre les deux, soucieux de liens de tradition ou de famille, mais ouvert à ceux qui aimeraient vraiment. La double nationalité est permise mais il y a contrôle : « l’identité nationale » n’est pas un prétexte conservateur mais un élément vital de l’État. N’importe quelle minorité sans aucun lien avec l’Arménie historique pourrait, en raison de la faible population, faire basculer le pays dans l’orbite d’un autre État voisin. Si quatre millions de Russes demandaient à devenir Arméniens, la république serait absorbée dans la Russie ; même chose si les Turcs avaient envie d’éradiquer par la colonisation la question arménienne ; ou encore si les Azéris désiraient ne plus poser le problème du Haut-Karabagh. Et si d’aventure une fraction infime de la population chinoise décidait de coloniser les terres fertiles d’Arménie, que deviendraient « les Arméniens » ?

Notre guide arménienne nous fait mieux comprendre la question de l’identité nationale, mal posée par Sarkozy et rejetée par préjugé pavlovien à gauche. Cela mérite un vrai débat et pas ce déni intello-parisien sous prétexte de multiculturalisme universaliste, extrémité dont personne ne veut d’ailleurs dans le reste du monde. Des minorités existent en Arménie. Si les Juifs sont partis à 90% en Israël, subsistent des Kurdes yézides ou zoroastriens qui sont des Iraniens d’origine sur place depuis toujours, des Russes Vieux-croyants ou molokans enfuis depuis Pierre le Grand, les Assyro-Chaldéens chrétiens qui parlent l’araméen, enfin les Grecs pontiques (à peine un millier).

La doxa du groupe, exprimée volontiers par les femmes, trouve très bien notre guide arménienne, sa façon d’expliquer, son organisation qui renvoie les questions au jour où le thème sera traité, sa diplomatie qui expose des arguments sans imposer ses vues. Le guide a saisi l’esprit français, volontiers anarchiste mais soucieux qu’on le recadre de façon un peu caporaliste avec des consignes claires et précises. C’est ainsi qu’on se fait respecter d’un  groupe de Français !

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Jippensha Ikkû, A pied sur le Tôkaidô

Le terme japonais qui donne son titre au livre, hizakurige, en français traduit par ‘à pied’, signifie les genoux des chevaux alezans. Le livre regroupe plusieurs volumes, parus à l’époque d’Edo, de 1802 à 1822 – donc avant l’ouverture Meiji, forcée par l’Américain Perry en 1860. Le Japon est alors une île repliée sur elle-même qui a développé une culture originale. On connaît volontiers en Occident celle des lettrés, du zen, du kabuki, des geishas et l’art du thé ou du bouquet ; on connaît moins le Japon populaire, celui des pèlerinages, des auberges et des catins. C’est tout le propos de ce roman picaresque où Rabelais côtoie Diderot.

Qui a voyagé à pied au Japon de nos jours, comme votre serviteur, reconnaît avec ravissement les paysages, les personnages et les étapes du parcours. Comme tout pays îlien à forte tradition, le Japon n’a au fond guère changé. Il aime à deviser et à boire, il se préoccupe des menus d’auberge et de la qualité des recettes coutumières, il a soin de trouver des compagnons ou des compagnes. Le Japon d’hier était moins prude que l’Amérique et on allait volontiers ensemble faire l’amour pour une nuit. Les paysannes, occasionnellement servantes dans les auberges fréquentées des parcours pèlerins, arrondissaient leurs fin de mois avec les dons des clients satisfaits. Dans le peuple, cela n’avait rien d’immoral. On rencontrait aussi des garçons mineurs, parfois dès 12 ans, qui partaient à l’aventure avec pour objectif les dévotions dans un grand sanctuaire comme celui d’Ise. C’était permis, la route était sûre, la fugue des gamins n’étaient pas punie. Les samouraïs voyageaient avec leur suite, le système du bakufu les obligeant à venir faire leur cour à la capitale (à cette époque Kyoto) en laissant à la province leur famille en otage. Il y avait plus de 4 millions de pèlerins chaque année sur les routes du Japon à l’époque de l’auteur.

Nos deux compères venus d’Edo, Yajirobei et Kitahachi, feront en 20 ans 2300 km au long le la Mer de l’Est, de Tokyo jusque vers Hiroshima, en passant par l’île de Shikoku, avant de revenir. Ce sont des comiques universels à qui il arrive nombre de bourdes. Ils se croient malin et cherchent à prendre avantage ; leur stratagème se retourne souvent contre eux et rira bien qui rira le dernier ! Edoïtes comme on dit parisien, ils se gaussent des péquenots aux accents prononcés (bien rendus par le traducteur), mais se font rouler autant qu’ils ne cherchent à rouler par le bon sens paysan des Japonais moyens.

Il faut passer des cols, quatre larges rivières, subir la pluie ou le soleil. La marche fatigue et le bain du soir est le bienvenu, avec le saké et les amuse-gueules. Des rabatteuses d’auberge incitent les voyageurs à descendre dans leurs établissements, vantant son menu, son confort et ses à-côtés (masseurs, catins). Le goupil guette les voyageurs dans les forêts profondes, réputé prendre toutes les formes. Il faut se méfier, jouer du bâton ou du sabre court (le long est réservé aux samouraïs). Fatigué, il faut louer des chevaux cul-léger, un palanquin porté par deux hommes ou traverser à gué sur les épaules d’un passeur. Les tarifs sont réglementés mais soumis aux aléas climatiques. Le pèlerin abattait facilement 40 km par jour et il trouvait toujours sur son chemin des maisons de thé où se désaltérer et des auberges où dormir.

Yagi est l’adulte mûr, Kita l’ex-giton exubérant. Sur ce couple improbable (tous deux aiment fort les filles, qu’ils appellent ‘chignon’,‘fendues’, ‘empileuses de riz’ ou ‘filles du pas de tir’) se greffent nombre de quiproquos, de coups de sang et d’anecdotes qui font pâmer de rire. Le traducteur se fend de notes détaillées pour expliquer les usages du temps et, si cela rompt la lecture, elles nous apprennent beaucoup sur le Japon en son quotidien. On rigole avec les Japonais sur le ‘passe-pet’, bande de tissu qui sert de slip entre les jambes ; sur l’expression ‘tout nu’ qui évoque certaines circonstances gênantes ; sur l’envie de pisser qui prend en plein milieu d’une barque ; sur le bambou percé qui sert d’exutoire ; sur un menu alléchant tel que « soupe de maquereau bâtard, konjak et grand radis séché ! Au plat du jour, nous avons de la cotriade de poulpe. » (p.273) Avec son bol de riz bien plein de rigueur et ses hors-d’œuvre de légumes macérés au vinaigre de riz, comme cela se fait encore de nos jours.

Les aventures picaresques et rabelaisiennes de nos deux compères sont entrecoupées de clins d’œil à la culture du temps, jeux de mots, jeux de rôle et convenances. Elles sont entrelardées d’épigrammes en vers singeant les poètes inspirés de la route, tel Basho, mais pour de plus triviales poursuites. Au total, qui connaît le Japon trouvera ici une truculence populaire qu’il soupçonne à peine lors des voyages aseptisés d’aujourd’hui ; qui ne le connaît pas aura envie de découvrir ce pays original autrement – à pied par exemple – ce qui est le meilleur moyen à mon avis !

Jippensha Ikkû, A pied sur le Tôkaidô, roman picaresque traduit du japonais par Jean-Armand Campignon, Picquier poche 2002, 393 pages, €9.97

Excellents voyages en partie à pied au Japon avec Terre d’Aventures, accompagnés par mon ami Gérard :

  • Traditions et modernité au pays du soleil levant
  • Chemins de pèlerinage de Shikoku
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Joyeux Noël !

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Loi sur le génocide et retour du ‘politiquement correct’

Je le dis tout net : ça suffit ! Je voterai systématiquement CONTRE tout candidat à la présidentielle ou à la députation qui pondra une « loi » visant à imposer une unique vérité aux faits, notamment Sarkozy ou Hollande. Ceux qui doivent établir les faits sont les scientifiques, pas les politiciens – les historiens, pas les députés. Le Parlement n’a-t-il donc rien d’autre à faire que discuter du sexe des anges ? La crise financière, économique, sociale, requiert-il de perdre son temps sur une polémique turco-arménienne ?

Pire : le Parlement a-t-il la compétence ou, mieux, la légitimité ? Est-ce parce qu’il est « représentant » du peuple qu’il peut agir en messager de Dieu et décréter ainsi la Vérité unique, à croire sous peine d’être jeté en geôle ? Les citoyens vont avoir une bien piètre opinion de tels élus – tous pourris d’être ainsi « payés » en voix – s’ils s’affairent aux choses dont ils connaissent rien et qui ne sont pas le plus urgent. Le grand historien Pierre Vidal-Naquet reconnaissait l’utilité de l’arme judiciaire, mais « la loi de 1972 contre le racisme suffit amplement. » « Il ne faut pas qu’il y ait des vérités d’État. Si l’on ne veut pas qu’il y ait des vérités d’État, il ne faut pas qu’il y ait des lois pour les imposer. » De même René Rémond : « C’est un trait des régimes totalitaires que de s’arroger le droit de tordre l’histoire à leur avantage et d’exercer un contrôle sur ceux dont c’est le métier d’établir la vérité en histoire. »

« Écrasez l’infâme ! » s’exclamait Voltaire à propos de l’inquisition catholique comme de la foi littérale du Coran. Nicolas Sarkozy veut-il rétablir la censure des idées et expressions au nom d’une Vérité unique ? N’oublions pas cependant que la loi sur le génocide arménien adoptée le 12 octobre 2006 émanait du parti socialiste… et qu’elle est à nouveau discutée sur la promesse Hollande au Sénat, puisque celui-ci est passé à gauche ! Populisme et démagogie électoraliste ne sont pas l’apanage de la droite ni du président actuel mais la tentation permanent des élus qui craignent pour leurs mandats.

La question n’est pas celle du génocide arménien pratiqué par les Turcs, mais celle de la loi sur le sujet.

Que les Turcs aient mal agi ne fait aucun doute, et l’on voit bien pourquoi. La décadence de l’empire a engendré une réaction conservatrice au détriment des minorités. Le sultan Abdul-Hamid II attise les haines religieuses pour consolider son pouvoir : en 1896 déjà, 350 villages sont détruits autour de Van et leurs habitants arméniens massacrés. L’Américain George Hepworth qui enquête sur les lieux révèle en 1898 : « Il se peut que la main des Turcs soit retenue dans la crainte de l’Europe mais je suis sûr que leur objectif est l’extermination et qu’ils poursuivront cet objectif jusqu’au bout si l’occasion s’en présente.» Le mouvement Jeunes Turcs renverse le sultan mais leur idéologie étroitement nationaliste prône le ‘touranisme’, union de tous les peuples de langue turque ; ils veulent une nation turque racialement homogène : les Arméniens laissent encore 20 000 à 30 000 morts à Adana le 1er avril 1909. Le boycott des commerces tenus par des Grecs, des Juifs ou des Arméniens est lancé en même temps que la réécriture de l’histoire, qui rattache la « race » turque aux Mongols de Gengis Khan, aux Huns d’Attila, ou aux Hittites de haute Antiquité. Tout cela ressemble fort à ce que les Allemands ont accompli sous la période nazie.

Comme en 1940, ce qui va précipiter les choses est la guerre. Le sultan déclare la guerre le 1er novembre 1914 et les Turcs tentent de soulever en leur faveur les Arméniens de Russie. Ils sont défaits par les Russes à Sarikamish le 29 décembre 1914 et l’empire ottoman est envahi. L’armée bat en retraite et agit violemment contre les Arméniens lors de son repli. Ceux-ci se tournent donc vers les Russes et, le 7 avril 1915, la ville de Van proclame un gouvernement arménien autonome. Le ministre de l’Intérieur Talaat Pacha, ordonne l’assassinat des Arméniens d’Istanbul puis ceux dans l’armée. Les historiens citent souvent le télégramme transmis par le ministre aux cellules de Jeunes-Turcs : « Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l’âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n’ont pas leur place ici. » La Loi provisoire de déportation du 27 mai 1915 achève les survivants. Femmes et enfants sont déportés à pied vers le sud et vers Alep, en Syrie ottomane. Le soleil d’été, l’absence de vivres et d’eau, la menace constante des montagnards kurdes causent évidemment de nombreux morts – sciemment voulus. Le gouvernement allemand, allié de la Turquie, censure les informations sur le génocide. Après guerre, c’est en Allemagne que se réfugient les responsables du génocide, y compris Talaat Pacha, mais il est assassiné à Berlin le 16 mars 1921 par un jeune Arménien.

Le traité de Sèvres du 10 août 1920 entre Alliés et empire ottoman prévoit la mise en jugement des responsables du génocide mais Mustafa Kemal décrète une amnistie générale, le 31 mars 1923. La même année, il achève la « purification ethnique » de la Turquie en expulsant les Grecs qui y vivaient depuis la haute Antiquité. Istanbul, ville aux deux tiers chrétienne en 1914, devient exclusivement turque et musulmane.

Donc ce qui fait débat n’est pas le fait du massacre des Arméniens par les Turcs.

Le débat porte, entre historiens spécialistes, sur la décision d’employer « le mot » génocide ou de parler seulement de massacres. C’est que le génocide implique une volonté raciste d’éradiquer une population du fait de son appartenance « nationale, ethnique, raciale ou religieuse » (Petit Larousse). Est-ce que l’esclavage est un « génocide » ? Est-ce que l’expulsion de qui ne croit pas comme vous est un génocide ? Est-ce que la seule déportation sans tuer, mais jusqu’à ce que mort s’ensuive, est un génocide ? Chacun peut se faire sa propre opinion, mais laissons les faits aux historiens… Si la loi actuellement en projet passe, le simple fait d’écrire ce paragraphe vous fera condamner !

Ce qui compte avant tout, en régime démocratique, est que le débat puisse exister, afin que les faits nouveaux soient intégrés au savoir et que chacun puisse affiner son opinion, voire en changer. Le « révisionnisme » est une démarche critique qui vise à réviser la lecture et l’interprétation historique d’un sujet en se fondant sur l’apport de nouvelles sources ou leur réexamen. Il faut le distinguer du « négationnisme » qui a pour but de nier la réalité d’un fait historique confirmé par les sources. Car il y a continuité entre la liberté et la découverte, entre la démocratie et la science. Réviser est une science, nier un dogme. C’est contre les dogmes, notamment religieux, contre les superstitions, les tabous et les interdits que la science s’est formée et qu’elle avance. Souvenez-vous de Galilée ! La limiter par une « loi » est aussi imbécile que décréter que la terre est le centre de l’univers ou que l’homme ne peut descendre d’un ancêtre primate comme les singes parce que c’est écrit dans la Bible. Dans ce cas, pourquoi ne pas qualifier la Bible et le Coran de « négationnistes » et de punir leur lecture d’un an de prison et 45 000 € d’amende ? N’est-ce pas une suite de croyances appelant à la haine et à l’exclusion ?

La France est fondée sur l’idée de société, pas sur le communautarisme. Les législateurs UMP et PS veulent-ils encourager cette dérive ethnocentrée ? Cette surenchère de « victimes » de n’importe quoi ?

  • La communauté est maternelle, enveloppante, affectivement et symboliquement satisfaisante – mais elle ne reconnaît que « les siens » : de sa chair et de son sang, de sa religion et de sa langue. Elle exige révérence de façon aussi absolue qu’une « mère juive ».
  • La société est plutôt paternelle ; elle se veut rationnelle, fondée sur le contrat avec droits et devoirs négociés. On n’y appartient pas ‘de sang’, mais par volonté. Qui veut y entrer est adopté sans problème dès lors qu’il adhère aux valeurs qui « font société ». Mais, fondée sur la liberté personnelle, la société demande la responsabilité. Chacun n’est pas ce qu’il « est » par naissance, mais ce qu’il « fait » ou réussit – d’où qu’il vienne.

Est-ce pour cela que la Turquie conteste désormais Darwin ? Lui préférerait-elle Lamarck ? Il n’y aurait pas « génocide » au sens du struggle for life, mais hérédité des caractères acquis qui ressort de la volonté ? Ou est-ce plutôt parce que l’islamisation de la société rend intolérant à toute autre forme de croyance ou d’appartenance ? Contester le terme « génocide » serait ainsi contester le pouvoir occidental de dire la morale commune et de se présenter en champion éclairé et avancé.

Ce pourquoi décréter ce qui doit être pensé en France sur le sujet est stupide.

Les enjeux nationalistes et religieux n’ont rien à voir avec la vérité mais tout avec l’appartenance. Le politiquement correct réduit l’être au paraître, le culturel au donné, la pensée aux mots-valises. N’importe quel professionnel du choqué va pouvoir traîner en justice n’importe quel historien qui n’aura pas utilisé les mots reconnus par les « victimes », les seuls « acceptables » par leur sensibilité hors société. C’est ce qui est arrivé à Olivier Pétré-Grenouilleau en raison de la loi Taubira, pour sa thèse sur les traites négrières. Heureusement que les juges sont moins godillots que les députés UMP ou PS et qu’ils jugent en fonction de l’honnêteté de l’information… Que la représentation nationale fasse respecter par la loi des valeurs inscrites dans la Constitution, tels les droits de l’homme, très bien. Mais qu’elle en fasse une arme de terrorisme intellectuel pour se mêler de la recherche scientifique, certainement pas ! Il faut garder la différence entre l’histoire qui explique et la mémoire qui juge, ne pas tout mélanger dans la confusion et l’amalgame : c’est cela la pédagogie citoyenne. Car qu’est-ce qu’une loi mémorielle ? C’est l’interdiction faite à quiconque de discuter un fait historique sous peine de poursuites. Une nouvelle religion, en somme…

En république, il ne saurait y avoir de « vérité officielle » : que ceux qui s’apprêtent à voter le sachent, ils seront virés par les citoyens libres et égaux en droits aux prochaines élections. Par moi en premier.

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Monastère de Guéghard en Arménie

A un quart d’heure de bus du temple de Garni s’élève le monastère de Guéghard où nous arrivons assez tard. La plupart des touristes sont partis. A l’entrée, à gauche du porche, des niches proposent aux chanceux de recueillir de petites pierres s’ils parviennent à les lancer pour les faire tenir sur l’étroite corniche. Qui réussit voit son vœu se réaliser. Notre guide arménienne nous dit que, parmi tous les groupes qu’elle a accompagnés, seul un Marseillais a réussi à loger une pierre dans une niche : il était bouliste !

Un gamin torse nu d’une huitaine d’année s’y emploie avec passion, ainsi que sa sœur. Le petit garçon a la peau pâle comme s’il s’exposait peu au soleil. Est-ce pour se distinguer des basanés du sud, turcs, ouzbek ou iraniens, tous musulmans ? Est-ce un signe de distinction sociale comme le degré de blancheur dans les îles Caraïbes ? Est-ce pudeur chrétienne ? Nous observons peu de torses nus dans la jeunesse arménienne. C’est encore en ville que nous pouvons en voir le plus, influence des mœurs américaines. Pas d’épaules nues dans les églises pour les femmes, et les hommes doivent retirer leur chapeau. Même les enfants enfilent souvent une chemisette par-dessus leur débardeur pour éviter toute nudité dans les lieux sacrés.

L’église du IVe siècle, reconstruite en 1215, est de basalte et de calcaire, le chœur à l’est, en direction du soleil levant. J’avais ce préjugé que les chœurs des églises indiquaient la direction de Jérusalem, mais rien de plus faux. Toutes les églises chrétiennes sont orientées vers l’est. Ce sont les musulmans qui tournent leurs mosquées vers La Mecque ! L’église devant nous a été construite par saint Grégoire l’Illuminateur et s’appelait Aïrivank ou monastère rupestre. La coupole est cannelée d’arcatures aveugles sur lesquelles sont sculptés un oiseau, une rosace et un masque. La façade sud porte un tympan finement sculpté, arbre, grenades et ceps de vigne, symboles du sacrifice et de longue vie. Un lion terrasse un taureau, suprématie d’Ivané Zakarian.

L’église dite « cathédrale » s’adosse aux églises rupestres. Celle d’Avazan recèle une source aux vertus. Celle de Katoghizé comprend une coupole intérieure à stalactites comparable aux pans d’une tente. Le sol est parsemé de tombeaux sur lesquels marcher est rendre hommage à l’humilité chrétienne des princes enterrés.

Sur l’autel n’est pas exposé le Christ en croix comme chez les catholique, mais la Vierge à l’enfant, appelée ici « Sainte Mère de Dieu ». Il y a parfois une croix, mais sans cadavre dessus, et placée dans un coin. Le christianisme arménien semble moins torturé que celui né dans les catacombes romaines.

Des moines vivaient une existence ascétique dans de petites grottes sur les falaises alentour. Des khatchkars sont sculptés sur les parois des falaises. On appelle ainsi ces croix particulières, création originales de l’Arménie chrétienne. Il faut prononcer ratchkar avec un r dur, craché comme dans le mot espagnol jota. Tout ici a été détruit sous les musulmans en 920, notamment les manuscrits. Les édifices d’aujourd’hui datent de la reconstruction, au XIIIe siècle, lors de la libération des seldjoukides par le roi Orbélian et ses généraux les frères Zakarian.

La chapelle attenante est monolithe, creusée directement depuis le haut du plateau, en cloche dans la masse. Le mausolée est troglodyte. Des croix sculptées recouvrent presque entièrement les pierres, les fameux khatchkars. Sur ces croix arméniennes, Jésus-Christ est rarement représenté (seulement deux fois en Arménie). La croix est un symbole graphique élevé sur une pyramide stylisée représentant le Golgotha, lieu mythique où l’on dit qu’Adam fut enterré. La plupart des khatchkars ont été financées par des familles riches à la mémoire de leurs morts. Elles sont colorées de rouge par la cochenille. Le grand khatchkar de Katoghizé date de 1213, sculpté par Timoté et Mekhitar.

Il fait toujours aussi chaud, sauf dans les intérieurs d’église, lieux apaisants comme un avant goût de paradis. Nous sommes littéralement « envoûtés » par les voûtes sombres et fraîches des églises de pierre où la lumière parcimonieuse tombe d’un puits dans le toit ou d’étroites meurtrières.

Guéghard était un site de pèlerinage patronné par les familles princières. Il détenait un reliquaire de la Sainte-Lance et un fragment de bois provenant de l’arche de Noé. Guéghard signifie d’ailleurs « lance ». Détruit par les Mongols de Timor Lang (Tamerlan), puis par les tremblements de terre de 1127, 1679 et 1840, il n’a cessé d’être rénové. Il sert de résidence d’été au Catholicos, chef de l’Église apostolique arménienne.

Le long retour en bus vers Erevan fatigue, soleil de face et manque de sommeil la nuit précédente. Nous croisons un attroupement de badauds sur la route de campagne. Une voiture est partie dans le décor, le museau entre deux arbres sur cette route droite. Difficile d’imaginer comment le conducteur a pu réussir un tel exploit, sauf vodka aidant…

Nous allons dîner à la Taverne Yerevan, en centre ville. Le lieu est assez chic et nous avons une salle particulière. J’ai bu et rebu de l’eau et une bière entière de 50 cl, un thé pour finir. Sur les hauteurs de la ville, une gigantesque statue de matrone se découpe sur le ciel nuit. C’est la Mère patrie, statue gigantesque du pompiérisme soviétique présent dans toutes les républiques de l’ex-URSS. Elle est élevée au-dessus du musée de la Seconde guerre mondiale pour célébrer Staline.

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Alexander Kent, A rude école

Paru en 1975 et 1978 en deux volumes en Angleterre, Phébus Libretto rend disponible en français un seul volume pour les deux premiers tomes de la saga de marine. A rude école est le premier d’une série enthousiaste et réaliste de 21 tomes sur la marine anglaise à l’époque de sa gloire.

Ce sont ici deux aventures qui content les débuts maritimes et mouvementés de Richard Bolitho, alors aspirant de 16 ans dans la marine de Sa Majesté. Richard B. a déjà les nerfs solides et ce goût des relations humaines et du commandement qui en fera un bon chef de bord. Son père, l’auteur Douglas Reeman, est entré dans la carrière au même âge. Lui en 1940, pas en 1773, mais c’est dire combien l’auteur connaît la mer, les marins et l’existence aventureuse du bateau de guerre.

Vous lirez une histoire de pirates, de traite négrière, de contrebandiers et de naufrageurs. Embarqué sur un vaisseau de 74 canons appelé la Gorgone, le jeune homme aime l’action et la camaraderie : il est servi ! Destination inconnue pour son deuxième embarquement avec son ami Dancer, à l’âge où un jeune officier rêve de responsabilités. Ce n’est pas sa première expérience de la mer, il l’a commencée dès douze ans. Après le gros 74, l’adolescent traque la contrebande d’alcool français sur un petit patrouilleur au large des côtes de Cornouaille. Sur ce Vengeur, le jeune Richard découvre que son frère aîné Hugh, est capitaine du bâtiment. Ce n’est pas de tout repos.

L’éditeur français nous en promet de belles : « Promiscuité des entreponts, brutalité des maîtres d’équipage, peur au ventre à l’heure des manœuvres dans la voilure quand le gros temps malmène le navire – sans parler de quelques coups fourrés non prévus au programme… » Tout arrivera, comme il se doit. Richard domptera son vertige, se défendra comme il le peut, apprendra sans cesse à dompter la mer comme les hommes.

Si les personnages manquent encore de profondeur, les volumes suivants déploieront toute la palette de la psychologie. Manquer Bolitho adolescent serait une erreur. Une première fois contre les négriers sur la côté africaine, une seconde fois contre les contrebandiers du sud de l’Angleterre, il obéit à la rude discipline de la marine anglaise et fait preuve de cette qualité suprême outre-Manche qu’est le courage. Il sert son pays sans oublier ses intérêts de commandement. A l’heure de l’oxymore démago du « patriotisme économique », c’est une morale revigorante. L’ennemi est interne à la nation : il est cet aristo anglais qui préfère son enrichissement personnel au bien de son pays.

Suivre l’adolescent depuis sa première responsabilité jusqu’à son âge mûr où il est fait amiral est un rare bonheur de lecture. Nous avons ainsi l’impression d’un jeune neveu qui lentement se révèle. Qu’y a-t-il de plus fort que surveiller son éclosion pour s’attacher à un être ?

Alexander Kent, A rude école (Midshipman + The Avenger), 1975 et 1978, Phébus Libretto, 2005, 256 pages, €8.45 

Les romans maritimes d’Alexander Kent déjà chroniqués sur ce blog.

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2012, la grande incertitude politique française

Article repris par Medium4You et Auxerre TV.

La France a peur. De perdre son triple A, de voir exploser l’euro, de perdre les aides d’État, de constater l’envol de sa facture de gaz et d’électricité, de payer tous ses gadgets électroniques jusqu’à 50% plus cher si le franc revient… Et de changer de président.

L’actuel ne plaît guère mais il est là, à la manœuvre, se démenant dans la crise. Les autres paraissent bien mous ou bien démagogues… Évidemment, la tentation de sortir les sortants est grande parce que le salaire réel baisse, que la crainte du chômage croît et que la retraite et la santé reculent. C’est ce qui est arrivé aux gouvernants anglais, grec, espagnol, japonais et qui arrivera peut-être à l’allemand l’an prochain. Pourquoi Sarkozy et l’UMP y échapperaient-ils ? Jadis on mettait à mort le roi sous lequel une catastrophe s’était produite : il n’avait pas la faveur des dieux. D’autant que le nôtre avait beaucoup promis, de bonnes choses de bon sens comme le populo le comprend et qu’aiment les classes moyennes : travailler plus pour gagner plus, sévir contre les profiteurs et les parasites, faire baisser l’intervention d’État au profit de l’autonomie des acteurs et d’un meilleur financement social, casser les privilèges des preneurs d’otages syndiqués pour rétablir un vrai service public, relancer l’investissement public d’avenir, distribuer mieux les fruits de la croissance. Tout ce que les Jospin-Chirac avaient laissé aller.

Mais le poids des inerties s’est ajouté à la crise pour réduire la volonté à quelques mesurettes. Baisser les impôts est intelligent si l’État recule en s’informatisant, se réorganisant, supprimant ces niveaux hiérarchiques obsolètes – mais tout cela se heurte aux lobbies locaux, élus et parlementaires ; l’autonomie des universités ne fait plus guère débat, sauf qu’on ne s’improvise pas administrateur ; le grand emprunt s’est réduit, loin des enjeux initiaux, bien qu’il existe encore ; le syndicat des taxis et celui des transports ont fait capoter ce qu’il y pouvait y avoir de « service » dans la réforme publique ; les comptes syndicaux restent tout aussi obscurs et des « affaires » régulières surgissent où l’on voit que certains s’en mettent plein les poches ; tandis que dans les banques, les grandes entreprises et chez les détenteurs de très gros patrimoines, les bonus flambent et la contribution aux impôts diminue.

L’image s’est quelque peu écornée de chef qui tranche, de capitaine qui dirige le navire dans la tempête, de rassembleur des énergies. La personnalité de Nicolas Sarkozy ne fait plus rêver, si jamais elle le fit. Ni au centre qui le trouve trop personnel et trop esbrouffe, ni à la droite extrême qui le trouve trop enclin au compromis, assujetti aux puissances d’argent et à la remorque de l’Allemagne. Si l’on peut imaginer qu’un mélenchoniste pourra voter Hollande, il est moins probable aujourd’hui qu’un FN ira voter Sarkozy. S’en tenir à l’UMP seule, tiraillée entre courants, c’est peut-être faire le plein au premier tour mais échouer au second.

En face, François Hollande a le double handicap d’être miroir de Sarkozy, la niaque en moins, et de traîner un parti Socialiste qui lui tire dans les pattes. Sa personnalité trop encline à la synthèse en fait un produit standard. S’il se veut « président normal », encore faut-il qu’il ne soit pas trop normal ! Qu’il sache dire non, surtout aux excès de son camp ; qu’il sache trancher pour l’intérêt général ; qu’il existe dans l’Union européenne, au FMI, à l’ONU. Il paraît plus manageur que capitaine, plus incarner la fonction de premier ministre que celle de président… Il faut ajouter le handicap Aubry, qui fait le forcing pour apparaître comme gardienne de « la ligne » (pas son tour de taille mais l’idéologie) et le handicap Montebourg qui provoque et provoque pour exister, chiot qui veut être chien. Le PS « négocie » avant le premier tour un accord avec les Verts contre le nucléaire et pour encore plus d’emplois publics. Et allez, 50% d’électricité en moins et 60 000 profs en plus que le simple remplacement de ceux qui partent en retraite ! Financé comment ? Mystère… à moins que la bonne vieille démagogie ne renaisse : yaka ! Ben oui, koi, yaka faire payer les riches ! Bon sang, mais c’est bien sûr, suffisait d’y penser ma bonne dame. Qu’un Thomas Picketty – de gauche socialiste et expert en finances publiques – ose dire qu’il y a vraiment très très peu de riches et que, même fiscalisés à 80%, cela rapporterait très très peu au budget de l’État, tout le monde s’en fout. C’est ça, « réenchanter le rêve français » : raviver la haine du bouc émissaire pour faire prendre les piques aux sans-culottes… juste pour l’élection. Après, « les promesses n’engagent que ceux qui les croient », affirmait Chirac, expert en manipulations politiciennes. Il avait pris ses leçons auprès de Mitterrand.

Restent qui ? Eh bien les populistes, bien sûr ! Dans la ligne Pétain-Marchais : Le Pen, Mélenchon, Bayrou… Le souverainisme et l’« achetez français » est populiste, flattant la grasse xénophobie tapie au fond de tout aigri replié sur lui et ses petits potes. Même les zécolos sont pour le panier « bio » produit à la ferme d’à côté. Quand vous habitez Paris ou une grande ville, bonjour le sport ! Faites-vous comme Thierry Lhermitte qui, chaque week-end, prend son vélo et sa petite remorque pour aller faire ses provisions à la campagne ? Trois heures de vélo le matin, trois heures le soir, tout ça pour quelques carottes et fanes de légumes « oubliés » mais évidemment français-bio-de-saison. Pour le reste, et le tout-venant des ménages, acheter français est (sauf quelques exceptions comme le savon de Marseille, le livre de poche et certaines autos) la certitude de payer plus cher en plus ringard. Et de ne jamais acheter de téléphone mobile, d’ordinateur ni de lecteur MP3.

Laissons donc les extrêmes. Marine ira probablement plus loin que son père au premier tour, mais ne pourra jamais l’emporter que si l’UMP consent à des alliances sur le terrain, ce qui paraît exclu pour l’instant. Mélenchon attire par sa grande gueule mais repousse pour la même raison – il a une cote de popularité aussi forte que Villepin, c’est dire ! Marine Le Pen en Jeanne d’Arc, devant la statue du Commandeur Jean-Marie toujours présent, attire plus « le peuple » que le gauchisme Mélenchon version Robespierre, n’en déplaise aux petits zintellos. Les Verts n’attirent pas plus depuis qu’Hulot et Cohn-Bendit se sont éloignés, errant entre la version procureur et la version gauchisme blablateur, bien loin de la vraie politique.

Donc Bayrou.

Ni droite ni gauche, il peut rallier la France qui réclame le changement sans le risque (slogan de Giscard en 1974). D’ailleurs « l’envie de gauche » est faible en France… 53% selon l’Ifop par téléphone en décembre, probablement plus par désir d’éjecter Nicolas Sarkozy que d’amener au pouvoir les Aubry, Montebourg, Fabius, Lang et autres derrière François Hollande. Le même sondage Ifop-Paris Match de mi-décembre (commenté dans L’Express, lien ci-dessous) donne le trio de tête des personnalités les plus populaires de Français : Jacques Chirac (+2 points, 73%), Nicolas Hulot (-1,68%) et Bertrand Delanoë (+1,67%). Ce sont tous des hommes modéré, du « centre », au-dessus de la politique partisane, agissant peu et laissant faire, rassembleurs par-delà les querelles de clochers ou d’idées. Les Français en ont marre de l’idéologie et des psychorigides.

François Bayrou pourrait bien, cette fois-ci, incarner ce rôle que ni Sarkozy ni Hollande n’apparaissent capables de jouer. Ce n’est pas que cela me plaise, c’est une analyse à froid des tendances.

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Temple de Garni en Arménie

Sur le plateau au-dessus des orgues basaltiques s’élève le temple de Garni, tout en basalte gris et aux colonnes de temple grec. En l’an 57 les Romains ont envahi l’Arménie mais Tiridate le Grand les écrase en 62 près de Kharput. Pressé par les Parthes il remet sa couronne à Néron et part pour Rome afin de signer la paix et récupérer la couronne. Ce qui fut fait. C’est Tiridate qui fit construire ce temple à Mithra vers 66, reconstruit en 72 après les attaques des barbares du nord.

Écroulé en 1679 à la suite d’un tremblement de terre, il a été reconstitué depuis 1949. Il a été consacré au dieu Mithra d’origine indo-iranienne, signifiant le soleil. Il a été transformé un temps en mosquée après la conquête arabe. On parle de style hellénistique bien qu’Alexandre ne soit pas venu jusqu’ici. S’il est aussi bien conservé, c’est qu’il est resté géographiquement loin des lieux de pouvoir, notamment lors de la christianisation au IIIème siècle. La frise montre des branches d’acanthe, des fleurs, des raisins, des grenades. Les pierres sont bien taillées, ajustée sur les façades, leur intérieur est tenu avec des joints de plomb. Les Turcs ont creusé jadis pour récupérer le précieux métal, d’où les quelques trous qui parsèment la base.

Les anciens Arméniens vivaient leur vie conformément aux lois de la nature. Pour eux, la géométrie était un lien avec le divin qui régit l’univers. Les calculs étaient magie réservée à l’élite religieuse. Pour la construction du temple, l’harmonie des formes rapprochait de la nature, donc des dieux. Un est l’univers, deux la séparation, trois la trinité indoeuropéenne avant celle du Christ, quatre les saisons de l’année, six est la perfection, sept les êtres célestes et les forces spirituelles, huit le symbole de l’infini donc une nouvelle vie et neuf le nombre le plus saint parce que 3 x 3 – trois trinités.

A Garni, un escalier de neuf marches amène au podium (le paradis). La proportion entre le diamètre des colonnes et les espaces libres entre elles est de 1 sur 3 (univers et trinité). Les 24 colonnes symbolisent les nuages et les vapeurs (2+4=6, un nombre de perfection, 24 = 8×3 ou la vie multipliée par la trinité. Le sanctuaire se compose d’un cercle parfait (un) avec 6 cercles à l’intérieur (3+3, nombre parfait). Quatre cercles intérieurs tracent l’endroit où devait être dressée la statue et le feu saint.

Le chemin dallé qui conduit au palais d’été a des pierres de six côtés, les sommets mêmes des orgues basaltiques que nous avons vues pendre en dessous, dans la gorge où nous avons randonné ! Ce palais d’été à deux étages de 15 m sur 40 m servait de maison de fraîcheur, à la limite de la gorge du torrent Azat qui coule cent mètres en contrebas. Le vent frais qui monte devait être bien agréable par des chaleurs telles que celle d’aujourd’hui.

Pour se rafraîchir, les humains pouvaient aussi aller aux thermes romains, construits un peu plus loin, au IIIe siècle (après). Il comprend cinq salles : vestiaire, eau froide, eau, chaude, étuve et bain tiède. Il était chauffé par hypocauste, ces pilotis de brique soutenant un plancher sous lequel on entretenait le feu. Une mosaïque sur le sol réunit jusqu’à quinze couleurs de tesselles. Le fond vert clair de la mer met en relief des dieux de l’océan avec néréides et poissons. Les inscriptions sont en grec mais les visages sont de type oriental. Le texte dit « nous n’eûmes pas un poisson mort ni de la mer ni de l’océan », une autre inscription précise « travaille, mais pas de gain ».

Des familles arméniennes en visite font le tour, leurs ados murés dans leur réserve, trop souvent montés en graine avec la tête trop grosse pour un torse encore fluet. Des gamins du coin s’ébattent tout nu derrière le site, au jaillissement d’un jet d’eau.

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