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Chesterton, Hérétiques

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Le livre est ancien, et nous avons le plaisir de découvrir l’acuité anglaise dans la critique des idées du siècle. Dans ces articles qu’il a donnés au Daily News pendant trois ans, Chesterton s’attaque à la modernité anglaise 1905.

Le Bourgeois est naïveté et suffisance. Cela n’est jamais dit, mais prouvé plusieurs fois, page par page, par ces phrases courtes et précises qui martèlent l’ironie. Il y a du Swift et du Alain à la fois dans ce style. La critique fondée sur le bon sens et sur la logique est impitoyable aux faiblesses. Idéalisme et arrière-pensées n’ont qu’à bien se tenir.

Sommes-nous sortis du XIXe siècle, objet du livre ? A lire Chesterton, à le suivre lorsqu’il ferraille contre l’esprit négatif, les esthètes, le paganisme, les celtophiles, les gens du monde, les bas-fonds et autres sujets à la mode en son temps, nous en venons à douter. La cuistrerie est de toute époque ; c’est en quoi l’ouvrage reste actuel.

Ainsi le Marginal : aujourd’hui on est fier d’être hérétique, en marge. L’orthodoxie est haïe, le bon sens vilipendé. « Nos politiciens modernes réclament la licence colossale de César et du Surhomme, prétendent qu’ils sont trop pratiques pour être intègres et trop patriotes pour être moraux, mais la conclusion de tout cela est qu’une médiocrité est chancelier de l’Échiquier » p.15.

La philosophie est mal vue ; la morale est réactionnaire ; l’idéal est honni. Et pourtant quelle force en la certitude tranquille des Anciens. Quelle ardeur dans l’idéalisme romanesque de l’adolescence ! Poser que ‘tout égale tout’ n’incite ni à l’effort de réflexion, ni à l’effort de recherche. La sagesse n’est pas le juste milieu, elle n’est pas l’affectation d’originalité ; la sagesse est d’être soi, avec fierté mais tolérance.

L’esprit négatif procède de la même essence délétère. La vision religieuse du monde est peut-être un opium, mais elle est néanmoins plus saine que la vision athée, car cette dernière « n’a aucune perfection à contempler, tandis que le moine qui médite sur le Christ, sur Bouddha, a dans l’esprit l’image d’une santé parfaite, une vision de couleurs fraîches et d’air pur » p.22.

Il faut aimer la vie parce qu’elle est aimable, et non pas parce que cela ‘pose’ dans les salons. Oubliez un peu la société pour laisser en vous s’épanouir les désirs. Le ton de l’auteur devient presque gidien : « L’homme doit prendre de l’exercice, non parce qu’il a trop d’embonpoint, mais parce qu’il aime l’escrime, le cheval ou la montagne et qu’il les aime pour eux-mêmes. Et un homme doit se marier parce qu’il est amoureux et non pas du tout parce que le monde a besoin d’être peuplé (…) C’est la première loi de la santé que de ne pas accepter nos besoins comme des besoins, mais de les accepter comme un luxe » p.75.

Accueillir le monde tel qu’il est. Prendre les choses comme elles viennent. Faire de son jugement la mesure. Pour cela, point besoin de richesse ni d’exotisme. « Le passager du paquebot a vu toutes les races d’hommes et ne pense qu’aux choses qui les séparent : la nourriture, les vêtements, les convenances, les anneaux dans le nez, comme en Afrique, ou aux oreilles, comme en Europe. (…) L’homme, dans son carré de choux, n’a rien vu du tout, mais il songe aux choses qui unissent les hommes : la faim, les enfants, la beauté des femmes et les promesses ou les menaces du ciel » p.47.

Un siècle après, nous en sommes au même point.

Gilbert Keith Chesterton, Hérétiques, 1905, Flammarion collection Climats 2010, 271 pages, €20.30

e-Book format Kindle, €14.99

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La Fontaine et l’immigration

Une pensée pour nos compatriotes européens de Belgique terrorisés par deux attentats hier 22 mars… La rançon de la négligence et de l’irénisme, comme nous, contre les trafics, les communautés et les ghettos.

Jean de La Fontaine, fabuliste bien connu, recycle la morale des Anciens pour la mettre à jour. Il est de son temps, le règne de Louis XIV étant sûr de lui-même et la France dominant le monde.

C’est dire si nous avons perdu en certitudes, en rayonnement et énergie. L’identité se perd dans le relativisme frileux, l’action dans le doute culpabilisant et la politique dans la contestation permanente de tous contre tous.

Repris d’Ésope, mais avec une autre fin, la fable du Villageois et du Serpent illustre combien charité bien ordonnée commence par soi-même, et combien l’humanisme béat est un suicide programmé. Malgré le temps qui a passé, la chute fait irrésistiblement penser à l’immigration, l’idéalisme des uns (ceux qui succombent au mirage de l’Eldorado européen) se conjuguant avec l’idéalisme des autres (les bobos de gauche encore vaguement chrétiens pour qui être né en Occident est un péché à expier) pour nier la réalité qui est l’écart des cultures et l’intolérance des religions.

Les neuf dixièmes des immigrés sont intégrés et devenus de vrais Français. Il reste une minorité haineuse et revancharde qui se monte le bourrichon, souvent à la troisième génération, et qui veut tuer la main qui l’a nourrie. Contre ceux-là, pas de pitié : c’est ce que nous enseigne La Fontaine en une attitude Grand siècle qui fut le meilleur de la France.

A chacun de méditer en son for intérieur cette fable que l’on ne récite plus dans les écoles.

jean de la fontaine le villageois et le serpent

« Ésope conte qu’un Manant

Charitable autant que peu sage

Un jour d’hiver se promenant

A l’entour de son héritage,

Aperçut un Serpent sur la neige étendu,

Transi, gelé, perclus, immobile rendu,

N’ayant pas à vivre un quart d’heure.

Le Villageois le prend, l’emporte en sa demeure ;

Et sans considérer quel sera le loyer

D’une action de ce mérite,

Il l’étend le long du foyer,

Le réchauffe, le ressuscite.

L’Animal engourdi sent à peine le chaud,

Que l’âme lui revient avecque la colère.

Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt,

Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut

Contre son Bienfaiteur, son Sauveur et son Père.

Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire !

Tu mourras. A ces mots, plein d’un juste courroux,

Il vous prend sa cognée, il vous tranche la Bête,

Il fait trois Serpents de deux coups,

Un tronçon, la queue, et la tête.

L’insecte sautillant cherche à se réunir ;

Mais il ne put y parvenir.

Il est bon d’être charitable ;

Mais envers qui, c’est là le point.

Quant aux ingrats, il n’en est point

Qui ne meurent enfin misérable. »

Tant de serpents, tant d’ingrats, tant de misérables : Kelkal, Merah, Coulibaly frères, Abaaoud, Abdeslam, Aberkan, Ettaoujar, Nemmouche, Ramdah, Ali Saleh, Belkacem, Amimour, Bensaïd, Mohamed-Bagad, Sahraoui, Laachraoui, El Bakraoui frères…

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William Faulkner, Parabole

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Seul roman qui se situe hors du Mississippi natal et qu’il a mis 11 ans à écrire, A Fable (titre américain) est une allégorie évangéliste avec quelques enflures rhétoriques. Il a du souffle mais des longueurs. Le trou noir central, maelström qui entraîne l’humanité malgré elle, aurait du être la guerre mais Faulkner choisit comme point central un avatar creux du Sauveur, idée mal incarnée qui semble flotter ici ou là. Parabole apparaît comme une grande ambition – mais épuisée.

Nous sommes en mai 1918 sur le front français ; la victoire hésite et les Allemands sont encore vigoureux. C’est alors que la lassitude des poilus, après 4 ans de tranchées, se manifeste par la mutinerie silencieuse de tout un régiment : 3000 hommes qui refusent tout simplement de sortir des trous aux ordres, après le barrage d’artillerie. Tout le système conventionnel de l’armée s’écroule d’un coup et le général qui les commande se voit contraint de demander qu’on les fusille. Tous. Ce qui ne se fera pas ; on ne fusillera que le bouc émissaire et on « suicidera » le général en prison pour qu’il ait l’air d’avoir été tué à l’ennemi. Il sera enterré avec les honneurs et muni d’une décoration supplémentaire : le système est sauf.

Mais pourquoi ce refus collectif ? Parce qu’un groupe de 13 hommes mené par un caporal va de popote en popote pour porter la bonne nouvelle. Que la paix vaut mieux que la guerre, que ceux qui décident ne sont pas ceux qui se font tuer – on n’en sait guère plus, Faulkner semble bien embarrassé d’expliquer comment les gens peuvent être convaincus d’être plus pacifistes universalistes que patriotes. Il préfère le symbole, la lourde allégorie biblique, qu’il illustre avec une croix chrétienne en tête de tout chapitre – comme dans un missel.

Le lecteur n’échappera pas à Judas (Polchev) ni au triple reniement de Pierre (Bouc) avant la Tentation sur la montagne (par le généralissime français qui est son père ignoré) et la Passion qui le fait crucifier au poteau pour être fusillé (avec deux larrons), couronné de barbelés lorsqu’il chute. Il est recueilli par trois femmes dont deux sont prénommées Marya et Marthe (évidemment), et enterré sous un hêtre dont les racines forment grotte. Il « disparaît » le troisième jour lors d’un duel d’artillerie… Cette enflure qui démarque lourdement les Évangiles est un peu pénible à suivre, hors des États-Unis dévots et avec un demi-siècle de recul.

Cette « allégorie de la conscience morale » – comme Faulkner le défendait – a quelques traits d’humour qui sauvent le propos : le cadavre du caporal Stefan (dont ne connait le prénom qu’à la toute fin, Étienne, premier martyr chrétien) deviendra celui du « soldat inconnu » sous la flamme de l’Arc de Triomphe à Paris, tandis que passe le cortège du généralissime mort. Le Sauveur et le Boucher, chacun dans sa bulle, étendus là pour l’édification des foules…

Plus que le christianisme, c’est au fond le vieux stoïcisme aristocratique du Sud que met en scène l’auteur, une maçonnerie pas très franche, mais de façon contournée et pesante, allant jusqu’à inclure un chapitre américain de passion pour un cheval. Il faut accepter l’homme tel qu’il est, bon et mauvais, mais porter tout son poids sur les institutions. La caste militaire, bras exécutif du complexe militaro-industriel, fonctionne comme une Église pour la domination du monde : « toute notre petite espèce répudiée et sans patrie sur cette terre, qui non seulement n’appartient plus à l’humanité mais plus même à la terre, puisque nous avons été obligés de recourir à ce dernier coup de dés abject et désespéré [le tir de barrage en plein sur les soldats qui fraternisent de part et d’autre des barbelés] pour y conserver notre dernière position précaire et désespérée » p.994. Ce clergé militaire actionne l’idéalisme pour faire rêver d’aventures et de gloire les jeunes, comme ce pitoyable et infantile Levine, sous-lieutenant d’aviation incorporé les derniers mois de la guerre (comme l’auteur), qui se suicide dans les chiottes du terrain d’aviation parce que la guerre s’arrête.

Au spectacle de la guerre civile européenne 14-18 est opposée la grande liberté américaine, dans un chapitre incongru transporté au Mississippi : « L’affirmation d’un credo, d’une croyance, la déclaration d’une foi immortelle, la revendication d’un irréductible mode de vie ; la haute et puissante voix de l’Amérique elle-même, issue du grondement en marche vers l’ouest de ce continent gigantesque et meurtri mais indomptablement vierge, où rien, sauf le ciel immense ignorant de la morale, ne limitait ce qu’un homme pouvait essayer de faire et où le ciel même n’opposait point de limite à sa réussite et à l’adulation de son semblable » p.826. A cette liberté « élue » s’oppose, selon les badernes bardées de décorations, le choix de fraterniser qui est de la subversion. Choisir la paix est une guerre contre ses chefs, préférer la vie est une insulte au drapeau.

Publié en 1954, cette contestation littéraire du prix Nobel 1949 de littérature anticipe la contestation à la guerre du Vietnam des années 1960. Il démontre aussi, une fois de plus, l’absurdité des « commémorations » de la guerre de 14-18 et leur récupération par des politiciens trop avides de popularité – faute de savoir agir dans le présent.

William Faulkner, Parabole (A Fable), 1954, Folio 1997, 640 pages, €10.60
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50

Tous les romans de Faulkner chroniqués sur ce blog

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Stefan Zweig, Brûlant secret et autres nouvelles

stefan zweig brulant secret

Stefan Zweig est cet écrivain juif viennois facile à lire qui eu son heure de gloire immédiatement. Persécuté par les nazis, ses livres brûlés, exilé à Londres puis au Brésil, il se donna la mort avec sa compagne en 1945. Il a été redécouvert dans les années 1970 en France et c’est heureux. J’ai beaucoup aimé ces Histoires du pays d’enfance, rassemblées en un livre publié en 1913, dont Brûlant secret est la plus longue et la plus attachante.

Il faut être jeune et aimer les humains pour apprécier ce court roman ; ce n’est pas le cas de tout le monde, si l’on en croit les commentaires déposés ici ou là sur les librairies en ligne. Certains sont « choqués » que l’auteur évoque la sexualité d’un gamin de 12 ans, d’autres n’aiment pas le machisme d’époque qui faisait de la drague un sport analogue à la chasse, d’autres encore ont le mot « juif » en tabou. Je ne peux conseiller, à ces gens là, que d’éviter à tout prix de se dépayser en lisant d’autre chose que le miroir conforme de ce qu’ils sont et du milieu dans lequel ils vivent. Qu’ils restent dans leur bande, bien au chaud dans le confort du panier où les chiots se réconfortent en tétant le même lait de la même chienne. A l’inverse de ceux-là, lorsque j’ai lu cette nouvelle, dans ma jeunesse, j’en ai été captivé et ému.

Dans un hôtel bourgeois du Senmering, station de montagne réputée au sud de Vienne en Autriche, un baron fonctionnaire d’empire s’ennuie. Comme le solitaire de Mort à Venise, nouvelle publiée en 1913 (Zweig connaissait Thomas Mann), il observe la société de l’hôtel et passe son temps à choisir sa proie pour s’amuser un peu. Ce n’est pas le jeune garçon qui le retient, mais sa mère, « une belle juive encore très attirante », qui accompagne la convalescence de son fils. Le baron va utiliser le gamin pour aborder la femme, à l’inverse d’Aschenbach qui n’abordera jamais son amour platonique. Les deux auteurs parlent d’eux-mêmes en ces romances, Zweig est le baron dragueur et Mann l’artiste connu attiré par la jeunesse ; leurs personnages ont à peu près le même âge, Edgar 12 ans et Tadzio 11 ans (dans le livre). Mais Zweig est plus conventionnel, évoquant le sport favori des jeunes bourgeois de son époque : la conquête féminine. Si ce mouvement est le ressort de l’action, le thème en est différent. Ce sont les troubles du passage de l’enfance à l’adolescence que peint Stefan Zweig avec une sûre intuition.

gamin 12 ans

Il s’est inspiré de l’œuvre de Sigmund Freud, autre viennois qui appréciait ses œuvres. En littérateur, il s’est mis dans la peau d’un fils unique plein d’énergie et passionné, que les adultes tentent de maintenir en couveuse sans voir qu’il grandit. Solitaire, il s’enfièvre aux histoires de chasse indiennes du baron, il se croit son ami – enfin quelqu’un qui s’intéresse à lui. Il se rend vite compte qu’il se fait manipuler, la conversation « entre hommes » n’étant que manœuvre pour approcher sa mère. Les deux adultes se plaisent et mettent à l’écart l’enfant. Il en est jaloux. Moins des histoires de sexe, qu’il ne comprend pas, que de cette relégation hors du « secret ». Il va donc tout faire pour épier le couple, se mettre en travers de leurs tête à tête, jusqu’à attaquer le baron en plein hall d’hôtel et l’injuriant. Une explosion de passion frustrée qui « ne se fait pas » entre bourgeois aspirants au « beau monde ». Sa mère va le rabrouer, il va fuguer, le retour au bercail fera naître un autre secret entre sa mère et lui : le silence sur l’aventure devant son père et sa grand-mère.

Chacun aura reconnu Œdipe dans tout son complexe, mais aussi la virulente satire de l’éducation du temps, confite en conservatisme catholique et déni de la nature. L’empire austro-hongrois juste avant sa chute était une pièce montée, baroque et fragile, dont la meringue ne résistera pas à une bonne guerre tant bouillonnait en son sein, outre les nationalismes balkaniques, les intuitions sexuelles de Freud, la frustration de Hitler (peintre viennois raté), le mouvement Sécession avec Egon Schiele, Oskar Kokoschka, Koloman Moser, Gustav Klimt pour les peintres, Josef Olbricht et Otto Wagner pour les architectes, Josef Hoffmann pour les arts appliqués, la musique avec Gustav Mahler, Schönberg, Berg et Webern, l’explosion de la littérature avec Robert Musil, Artur Schnitzler, Rainer Maria Rilke, Hugo Von Hofmannsthal, Franz Werfel, Josef Roth – et Stefan Zweig lui-même.

Les nouvelles suivantes restent sur le thème de l’initiation au monde adulte, étendue à la sortie du romantisme en littérature. Les sentiments sont toujours là, en affinité avec la nature, mais décrits de façon réaliste, psychologique, scientifique, sans l’illusion lyrique ni l’idéalisme de cour romantique dégénéré en conventionnel bourgeois. Conte crépusculaire (Une histoire au crépuscule) est l’histoire d’un garçon de 15 ans, aristocrate écossais, qui se fait dépuceler à trois reprises par une mystérieuse jeune femme dans le parc du château de sa sœur. Il croit reconnaître une cousine et il en tombe amoureux, selon le schéma de la première empreinte psychologique, mais c’est une autre qui l’aime et l’a forcé. L’auteur décrit avec force détails les atermoiements et émotions contradictoires qui agitent un jeune cœur à la saison des amours.

La nuit fantastique met en scène un baron au Prater, ce théâtre de verdure viennois où toute la bonne société se retrouve le dimanche. Son existence est vide, la société est vide, son avenir n’a pas de futur. Il drague une femme mais le mari survient et, dans sa colère, laisse tomber des billets de loterie dont l’un est gagnant. Le sort a métamorphosé le baron, désormais en quête de neuf au lieu de ressasser les mêmes conduites conventionnelles. C’est la guerre, celle de 14, qui va mettre un terme à cette existence.

Les deux jumelles (Les deux sœurs) est un « conte drolatique » à la Balzac. Deux grandes tours en Aquitaine rappellent la naissance de jumelles sous Théodose. Trop belles et trop semblables, elles se sont détestées, jusqu’à ce que la pauvreté et le renoncement les fassent se retrouver. Identité et différence dans la rivalité mimétique.

Le tout se lit bien, en beau langage sans apprêt et enlevé, analysant longuement les affres et les étapes psychologique de chacun des personnages.

Stefan Zweig, Brûlant secret – Conte crépusculaire – La nuit fantastique – Les deux jumelles, 1913, Livre de poche 2002, 220 pages, €5.32

Existe aussi en Petite bibliothèque Payot, 176 pages, €7.27 et en format Kindle €6.99

Stefan Zweig, Romans et Nouvelles tome 1, Gallimard Pléiade 2013, 35 romans et nouvelles en traduction révisée, 1552 pages, €61.75

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Yukio Mishima, Chevaux échappés

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Ce tome deux de la tétralogie mishimienne qu’est La mer de la fertilité est le plus long, signe que l’auteur y tenait. Il est le plus lourd aussi pour nos consciences contemporaines, l’univers mental qu’il décrit étant largement ‘ancien régime’, se passant en 1932. Il ne fera vibrer que ceux qui chantent les traditions millénaires d’enracinement d’une race dans une terre.

Isao est un jeune homme de vingt ans, expert en kendo, les yeux clairs brûlant d’une aspiration à la pureté, symbolisée par le lis sauvage du sanctuaire d’Isé. Pour sa fin d’adolescence encore chaste, son honneur est sa fidélité. Pénétré de l’appartenance charnelle du peuple japonais à son domaine éclairé par le soleil levant, symbolisé par l’empereur, il n’a que réprobation pour l’occidentalisation, « un capitalisme dépourvu de tout loyalisme national » (chap.21), et même le bouddhisme venu de Chine « parce que celui-ci niait l’existence, et en conséquence, qu’on puisse mourir pour l’empereur » (chap.22). Il ne voit pas le compromis nécessaire, en ce monde fini, de l’esprit avec la matière, mais la corruption d’une âme du Japon dont il fait un mythe éternel, intangible, né de la terre Yamato. Il brûle donc d’une flamme ardente pour créer l’événement en attirant l’attention de l’empereur-soleil sur les turpitudes commises en son nom. Il se pénètre de la réaction d’un groupe de samouraïs sous l’ère Meiji pour créer à leur exemple une Société du Vent Divin afin de repousser, comme dans la tradition, l’invasion venue d’ailleurs. Entouré de jeunes comme lui, enthousiastes et purs, il compte assassiner des personnalités du monde des affaires et entraîner l’armée à opérer un coup d’État. « Nous sommes tout entier résolus à nous sacrifier pour cette Restauration » (chap.24). Il dit bien l’aspiration au retour à l’âge d’or fantasmé d’un Japon isolé et immobile d’ancien régime.

ephebe japonais

Un Japon aristocrate où les meilleurs font leur propre loi, au-dessus de la loi destinée à encadrer le vulgaire : « La pureté extraordinaire d’une poignée d’hommes, le dévouement passionné qui ne veut rien savoir des règles du monde… la loi est un système qui essaie de les dégrader vers le ‘mal’ » (chap.33). Malgré les apparences, nous sommes bien loin de Nietzsche, qui demandait aux happy few d’être Par-delà le Bien et le Mal pour créer eux-mêmes leurs propres valeurs. Mishima se détache là aussi du philosophe allemand qui l’a le plus influencé, parce qu’il n’est pas japonais et ne ressentait pas cet enracinement charnel des êtres dans leur île et leurs traditions préservées de toute influence étrangères durant deux siècles. Nietzsche incitait à penser par soi-même pour former son propre jugement de valeur – et surtout pas à se laisser dicter sa conduite par les traditions, l’empereur ou l’honneur !

Rien, bien entendu, ne se passe comme prévu et la jeunesse trop effilée ne peut que briller en vain avant de mourir. Car il y a encore un jeune homme sacrifié à la fin, thème éternel de Mishima. A cause d’une femme amoureuse, autre thème cher à l’auteur pour qui la virilité active doit se conquérir sur la part féminine passivement accueillante de chaque garçon.

Le héros, Isao, est fils de l’Iinuma précepteur de Kioyaki, héros du précédent volume. Kiyo est mort mais, mystérieusement, ses trois grains de beauté en-dessous du sein gauche existent de même sur la poitrine musclée d’Isao. Rien de commun pourtant au physique comme au moral entre ces deux jeunes êtres – mais plane ici l’anti-occidentalisme de Mishima, affirmé une fois de plus malgré ses influences profondes. Non seulement il récuse l’humanisme, qu’il qualifie d’ « usine d’idéalisme d’Europe occidentale » (chap.28), mais il veut croire aussi, contre la logique d’Aristote, à la réincarnation de la philosophie asiatique, à la transmigration de l’Esprit dans des corps différents. Après tout, Kiyoaki comme Isao sont Mishima, deux facettes successives de son être, l’adolescence chétive et passionnée, puis la jeunesse qui se cuirasse d’une armure de muscles et s’exerce au kendo. Ce qui nous vaut d’admirables descriptions de combats au sabre de bambou qui ne laissent aucun adepte des arts martiaux indifférent. C’est le mérite de Honda, vingt ans plus vieux, que de reconnaître son ami Kiyo dans le jeune Isao en le voyant nu sous une cascade, se purifiant dans un sanctuaire shinto.

kendo torse nu

Le complot est dénoncé et Honda n’hésite pas à sacrifier sa carrière de magistrat pour devenir avocat et défendre le jeune homme. Non par attirance homosexuelle, comme peuvent le croire des lecteurs obnubilés par l’idéologie du mariage gai, mais par fidélité profonde à l’être jeune qu’il fut et à l’amitié d’alors – conduite très japonaise. Si attirance il y a, elle est peut-être à chercher du côté du père d’Isao, ce précepteur rigide du trop beau Kiyo qui n’a jamais consenti à le voir nu : « Dans l’embarras où se trouvait Iinuma, ses traits rudes se contractèrent et le sang monta à ses joues basanées. ‘Quand le jeune maître était dévêtu, je n’ai jamais pu me résoudre à le regarder’. » (chap.8). Peut-être est-ce la raison qui le poussera à trahir son fils, pour sauver ce beau corps de garçon façonné par lui (double fusionnel idéal), contrairement à Kiyo auquel il ne peut penser sans être encore ému aux larmes ? Mais les rebondissements ne manquent pas sur la fin, que je vous laisse découvrir.

L’indigeste de ce gros roman réside dans la profession de foi nationaliste de tout le chapitre 9, exaltation absurde de valeurs qui n’ont plus cours tels l’honneur rigide, la pureté sacrificielle, la fidélité jusqu’à la mort à refuser tout changement. La jeunesse qui n’a encore jamais connu le sexe s’enivre de grands mots et de grands sentiments, croyant devoir régénérer le monde par ce qu’il a de plus précieux : le suicide exemplaire de sa fleur. Il y a de la pensée magique en cette offrande du meilleur « aux dieux » : « Un sacrifice, au sens le plus large, est le fait de renoncer à quelque chose de précieux pour obtenir autre chose que l’on estime encore plus précieux » (dit-on ici).  Tous les mouvements totalitaires ont joué de ce dévouement des hormones, de cette énergie prête à servir, de ces « chevaux échappés ». Ce pourquoi je serais tenté de suivre Wilhelm Reich lorsqu’il montre que le fascisme et le nazisme sont nés des frustrations sexuelles de la société bourgeoise – frustrations qui n’étaient pas celles des temps aristocratiques. Les cas plus anecdotiques de Merah et de Breivic vont aussi dans ce sens. C’est pourquoi Mishima fait de la femme amoureuse un danger, le personnage de Makiko étant redoutable, maîtresse femme comme l’auteur sait en créer, habile et intelligente à modérer la virilité.

Moins séduisant que le premier tome, mais qui peut se lire indépendamment, Chevaux échappés est plus idéologique que romanesque. Il tenait fort au cœur de l’auteur, expliquant ainsi ce qu’il va accomplir dans la vie réelle : son suicide médiatique en 1970.

Yukio Mishima, Chevaux échappés, 1969, Gallimard Folio 1999, 499 pages, €8.46

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55 

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Yukio Mishima, Une matinée d’amour pur

yukio mishima une matinee d amour pur

Sept nouvelles sur vingt ans, la première écrite à 20 ans justement. Toutes tournent autour de l’amour – où plutôt (puisque le français amalgame toute la gamme d’un seul mot) – du sexe et du sentiment. La plus belle est probablement la première, la plus subtile la dernière. Entre deux, de bizarres histoires de jalousie, de cruauté, de domination, de gigolo, un pastiche de Médée.

Une histoire sur un promontoire, mise en premier à cause de l’ordre chronologique, sans que l’usage de donner son nom au recueil soit retenu pour le choix français, est une histoire de prime adolescent. Le gamin de 11 ans solitaire et rêveur, qui répugne aux sports, au soleil et à apprendre à nager, a tout de l’auteur. Il a notamment son extrême sensibilité, étonnante pour les mœurs japonaises, qui en fait un marginal irréversible dans cette société rude et hiérarchique, confite en codes et tradition. Akichan découvre l’amour. Non pas le sien, en rapport avec son corps qui commence à se transformer, mais celui d’un jeune couple. Le mythe Mishima est déjà né : tous deux très jeunes, très beaux, plein de santé – mais avec une destinée tragique qui les isole et leur donne comme un halo. Qu’a vu le gamin au pied des falaises, dans le soleil brûlant, face à la mer aveuglante de bleu et le ciel infini ? Ce n’est que suggéré, mais « quelque chose d’incomparablement grand » p.49. La réalisation de l’amour pur, sans aucun doute, invivable, non viable, appelé par l’éternité. Je laisse le lecteur intéressé découvrir cette nouvelle pure et sensuelle comme un texte de Le Clézio. Mishima, comme lui, a bien décrit les émois des jeunes garçons.

Une matinée d’amour pur, qui clôt le recueil, est écrite 5 ans avant son suicide, en pleine maturité. Mishima met en scène deux parties : un couple romantique qui s’est connu à 20 ans et dont l’amour dure encore à 50, et un couple réaliste de mauvais garçon et coucheuse garçe des années 60. Le choc des civilisations joue à plein : idéalisme et matérialisme, délicatesse et rudesse, civilisation et sauvagerie, années 40 et années 60. Qui est le plus dans le vrai de la passion, de ceux qui jouent ou de ceux qui font ? de ceux qui manipulent un théâtre ou ceux qui subissent et usent de leur plastique physique ?

Les autres nouvelles sont inégales, difficile d’en goûter le sel sans connaître Mishima en ses romans. L’écrivain a le chic pour se mettre à la place des personnages, pour jouer leur rôle en en rajoutant un peu, histoire de voir jusqu’où la psychologie peut aller. Ses nouvelles tiennent plus du théâtre que du roman. La palette est diverse et chatoyante. Mes deux préférées restent cependant la première et la dernière du recueil choisi par les traducteurs et mises en français directement du japonais sans passer pour une fois par l’anglais.

Yukio Mishima, Une matinée d’amour pur (nouvelles), 1946-1965, traduit du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccaty , Folio 2005, 295 pages, €7.79

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Fanny Kelly, Ma captivité chez les Sioux

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Aucun « romantisme » dans la description que Fanny fait des Sioux. Durant son périple pionnier, elle a été enlevée par eux avec sa fille adoptive, sa nièce Mary, le 12 juillet 1864 dans le Wyoming. Cette dernière, qui a réussi à fuir, a été retrouvée, massacrée et scalpée par des Indiens qui sont bien loin du rousseauisme de ceux qui ne les ont jamais côtoyés.

Certes, les Indiens se défendent devant les envahisseurs blancs ; certes, ils ont au cœur le ressentiment d’être toujours repoussés par les langues fourchues, de perdre leurs terres et de voir leurs troupeaux de prédation diminuer. Mais, nous apprend Fanny Kelly, les Sioux ne sont pas comptables de la nature. Ils chassent surtout pour le sport, ne mangeant par exemple qu’une cuisse d’un bison entier qu’ils ont tué. Crue. Les mâles sont valorisés, guerriers depuis la plus tendre enfance, vivant tout nu jusque vers 7 ans, en seul pagne ensuite, habitués à ne jamais se plaindre des souffrances, donc prêts à en infliger d’horribles. Non seulement ils tuent les Blancs, mais ils les torturent, particulièrement les adolescents, avant de leur prendre le scalp. C’est un fait, pas un fantasme.

Au demeurant dotés d’une certaine culture, adorant le Grand Esprit et aimant la nature, fabriquant leurs arcs et visant juste. Les femmes entre elles sont jalouses et hiérarchiques, la première épouse d’un chef régentant les autres ; mais elles peuvent être aussi solidaires et Fanny en donne maints exemples. Nous sommes donc loin du mépris colonial pour les « sauvages » ; loin aussi de l’idéalisme rousseauiste pour les « bons » sauvages. Fanny Kelly, devenue esclave par rapt guerrier, n’a de cesse de retrouver sa liberté. Malgré les chefs qui veulent la vendre à d’autres.

Elle dit qu’elle n’a jamais été « touchée ». Peut-être – mais ce ne fut pas le cas de toutes les captives qu’elle a rencontrée. Certaines ont été violées ou soumises au guerrier qui les avait « conquises » par la flèche et le tomawak. Soif, épuisement, coups n’ont pas été épargnés à Fanny Kelly. Ni les menaces de mort, le bûcher préparé pour elle. Ni les traitrises de ceux qui l’ont abordée pour la faire évader, l’abandonnant à son sort une fois les présents remis.

Aucune acrimonie contre les Indiens, mais la constatation de leurs mœurs, vraiment très différentes. Le machisme, la ruse, la traitrise, l’égoïsme, ne sont pas des qualités humaines remarquables. Beaucoup plus de vantardises que d’héroïsme parmi les jeunes guerriers. De la xénophobie aussi, envers les autres Indiens et envers les enfants blancs élevés avec les autres.

Fanny Kelly sera « vendue » par un groupe de guerriers à un fort de l’armée ; les guerriers Sioux avaient envisagé de l’utiliser comme appât pour pénétrer dans la place et piller tout, mais Fanny a su mettre dans sa lettre assez de mots pour contenter le chef suspicieux qui la contrôlait (mais ne savait pas lire) et mettre en garde ses compatriotes contre la traîtrise projetée (en accolant des mots pour n’en faire qu’un). Elle est donc revenue à la civilisation de l’Ouest, mais n’en a pas fini avec les épreuves. L’après captivité est une autre histoire.

Intéressant témoignage d’un vécu ; intéressant écrit d’une femme ; intéressant récit d’aventures. Pour remettre sur terre les idées fausses sur les Indiens pré-écolos et naturellement « bons ». Ils étaient humains – comme les autres. Ni pire, ni certainement meilleurs.

Fanny Kelly, Ma captivité chez les Sioux, 1871, Petite bibliothèque Payot 2012, 266 pages, €8.22

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Albert Cohen, Belle du seigneur

albert cohen belle du seigneur folio

Un gros livre sur l’amour, torrentueux, exubérant, plus de mille pages en petits caractères ; des phrases qui vont, se répètent, s’étirent, se reprennent ; des monologues ininterrompus de quinze pages pleines, sans une virgule ni un point, comme une pensée qui file et saute. Voici un maître ouvrage : monstrueux, truculent et riche.

Ce fleuve de mots raconte une histoire éternelle, celle d’un homme et d’une femme. Ils sont beaux, riches, intelligents, passionnés, ils s’aiment absolument, indiscutablement. Jusqu’à ce que les années, la société, l’usure, les mène à se haïr. La fin est inévitable et comme un soulagement, unique porte au fond de l’impasse.

Albert Cohen écrit tout un roman d’amour pour démontrer que l’amour n’existe pas. Du moins l’amour idéalisé des romantiques, l’Hâmour de Flaubert et celui des midinettes, l’amour qui court encore les chansons et les téléfilms, l’amour ado qui confond le sexuel avec le fusionnel dans une éternité de pâmoison… Albert Cohen dénonce le faux amour, celui qu’on croit le seul.

Dans la société européenne d’entre-deux guerres, dans le milieu bourgeois riche de Genève, parmi les diplomates policés de la Société des Nations, un être ne peut aimer un autre être. Mariages et adultères ne sont pas conséquences de « l’amour » mais des conventions sociales. Une femme n’est amoureuse d’un homme que pour la force physique qu’il incarne, pour sa position dans la société, pour sa fortune. Un homme n’aime une femme que par le prestige qu’il en tire dans les salons, pour son admiration devant sa position, l’aide apportée à son ambition… Et Cohen décrit avec délectation la vie étriquée et mesquine du petit fonctionnaire diplomate, éperdu de prestige et de reconnaissance, n’existant que par sa position dans la hiérarchie et par son opiniâtreté à s’y élever peu à peu. Ce type de mâle existe encore un peu partout, et pas seulement dans les bureaux ou les salles de trading, il n’est que de voir les belles fringues, les belles bagnoles, les belles montres pour en trouver à la pelle aujourd’hui, de ce type d’arrivistes.

Madame Adrien Deume se moque de l’ambition sociale de son mari. Aristocrate non conformiste, elle n’est pas de ce milieu si petit. Solal, sous-secrétaire général à la SDN, n’est pas le fonctionnaire modèle, zélé et méticuleux. Le lecteur pourrait croire que ces deux exceptions peuvent former un couple élu pour vivre un amour débarrassé des contraintes bouffonnes du social ? Il n’en est rien.

amoureux macho

Solal, déguisé en vieux juif et déclamant poétiquement son amour, est repoussé avec horreur. Solal, fringant et vigoureux jeune homme, présenté comme sous-secrétaire général, bien qu’ironique et méprisant, est adoré. Ce qu’aime la femme, ce n’est pas l’homme, démontre Albert Cohen – mais c’est sa force brute, sa gorillerie. « Car cette beauté qu’elles veulent toutes, paupières battantes, cette beauté virile qui est haute taille, muscles durs et dents mordeuses, cette beauté qu’est-elle sinon témoignage de jeunesse et de santé, c’est-à-dire de force physique, c’est-à-dire de ce pouvoir de combattre et de nuire qui en est la preuve, et dont le comble, la sanction et l’ultime racine est le pouvoir de tuer, l’antique pouvoir de l’âge de pierre, et c’est ce pouvoir que cherche l’inconscient des délicieuses, croyantes et spiritualistes » p.303. La femme aime en l’homme le tueur. Et la culture, la noblesse, la distinction, les sentiments délicats, ne sont que signes d’appartenance à la classe des puissants, à la caste des tueurs les plus forts. Le féminisme a poussé les garçons depuis une quinzaine d’années à réagir en accentuant leur côté viril, brutal, musclé. L’Hâmour est méprisé, la baise encensée. Tant pis pour le romantisme et la galanterie : un excès engendre son contraire et ces Chiennes de garde qui aboient à toute différence n’ont que le grain qu’elles ont semé, Albert Cohen l’avait montré. Ce pourquoi certaines préfèrent rester entre filles, et les garçons entre eux.

Cet amour hypocrite pour la puissance, à travers les sentiments idéalistes, répugne à Solal. Mais il a besoin (comme beaucoup) de la tendresse des femmes, « cette tendresse qu’elles ne donnent que si elles sont en passion, cette maternité divine des femmes en amour » p.316. Pour avoir cette tendresse, il doit jouer le jeu de gorillerie. Il se montre énergique, arrogant, dominateur – le mâle parfait désiré de ces dames.

Ce qui est intéressant dans cette charge est le matérialisme des sentiments. L’amour est animal, pas éthéré ; avant tout charnel, pas spirituel. La femme recherche la force chez l’homme comme la femelle se soumet au mâle dominant, par instinct de protection pour ses maternités ; l’homme cherche la tendresse d’une compagne, substitut à la mère, qui sera mère des enfants en commun. Moral ou non, politiquement correct ou pas, cela est. Les femmes qui se mettent en couple apprennent à apprécier d’autres qualités moins machistes des hommes, moins immédiatement visibles que la virilité brute des muscles, du système pileux et de la grossièreté cynique. La position d’Albert Cohen sur le sujet apparaît comme une position biblique de haine de la chair, en tant que signe d’appartenance à l’animalité. Elle est réductrice et n’englobe pas tout l’amour entre sexes opposés.

Plus fine est sa critique de l’hypocrisie bourgeoise, de l’ambition du paraître qui empoisonne les êtres jusqu’au narcissisme et à l’arrivisme, de ce prétexte qu’est l’idéalisme étroit à la Bovary. Pas de mariage qui ne soit calcul de fortune ou de représentation, dit-il ; pas de charité si nul n’est au courant ; pas de religion si l’on ne peut s’en faire gloire entre amies du même monde ; pas d’invitations gratuites… Tous les sentiments sont pesés, rabaissés au monnayable, réduits au profit attendu. Là est la véritable satire de l’amour par Cohen, à mon sens, la critique de l’amour bourgeois réduit au cheptel à engendrer et à l’héritage à faire fructifier et transmettre, et non pas sa position sur la force animale.

Ce qui est gênant est que les deux s’entremêlent. Ainsi de l’exemple du chien. « Un chien, pour le séduire, je n’ai pas à me raser de près, ni à être beau, ni à faire le fort, je n’ai qu’à être bon. Il suffira que je tapote son petit crâne et que je lui dise qu’il est un bon chien et moi aussi. Alors, il remuera sa queue, et il m’aimera d’amour avec ses bons yeux, m’aimera même si je suis laid et vieux et pauvre, repoussé par tous, sans papiers d’identité et sans cravate de commandeur, m’aimera même si je suis démuni des 32 petits bouts d’os de gueule, m’aimera, ô merveille, même si je suis tendre et faible d’amour » p.322. L’homme Cohen revendique la sensibilité animale ; il ne veut pas être enfermé dans le machisme, cette image sociale préfabriquée du mâle. Il rejoint la revendication justifiée des féministes de pouvoir être soi, femme énergique ou mâle sensible au rebours des conventions. Ce qu’Albert Cohen voudrait connaître, ce sont les rapports personnels, affectifs, pareils à ceux d’un homme et d’un chien, et non pas les rapports habituels de statut social. Il veut être aimé pour lui, pas pour sa parure ni pour sa position. Mais à mélanger les deux, est-il crédible ?

Je ne souscris pas à son assimilation de la faiblesse à la bonté, ni à l’opposition tranchée qu’il fait de la bonté et de la force. Être « faible d’amour » n’est pas être faible tout court. Avoir besoin de tendresse n’implique nullement que l’on soit esclave – ni de celles qui dispensent la tendresse (mère, épouse, amante, amie, enfant) – ni de ce besoin même, qui n’occulte en rien les autres facultés humaines. La tendresse n’empêche pas la force, ni la puissance la bonté. Au contraire même, l’homme fort déborde de générosité, qui appelle la tendresse en retour. Il faut voir le gros mâle fondre devant son tout petit enfant. Et celui qui a beaucoup vécu, fort de son expérience, est plus disposé à l’indulgence et au relativisme du jugement.

couple torse nu

Non, Monsieur Cohen, notre origine animale ne nous rend pas « méchant », et ce n’est pas le regard de Dieu qui nous culpabilise d’être faible de chair, ni les tables de la Loi qui nous dressent moralement. Notre « bonté » ne provient pas plus de la morale que notre « méchanceté » ne vient de la nature. La force, comme la faiblesse, peut être bonne ou mauvaise. Cet amour de la force, que vous avez cru découvrir chez la femme, n’est pas l’amour satanique du destructeur, de la bête de proie, mais l’amour de la plénitude des possibilités humaines.

L’homme « fort » révéré par l’amour des femmes n’est pas la brute tueuse que présente Albert Cohen mais l’homme complet, développé au physique comme au moral, l’homme qui peut tuer, certes, mais qui a de bonnes raisons de le faire et pas une simple envie ou un besoin sadique. Adrien Deume, dans Belle du seigneur, est une machine à ambition. Il n’est au fond pas un « puissant » mais le fantasme de puissance d’un faible qui veut arriver et doit se faire plus macho qu’il ne l’est pour intéresser les femmes. Fort heureusement, ou elles ont bien changé, ou elles ne sont pas toutes comme ça !

Albert Cohen, Belle du seigneur, 1968, Gallimard Pléiade 1986, 1034 pages, €50.35

Albert Cohen, Belle du seigneur, 1968, Coffret Folio 1998, 1109 pages, €11.88

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Nietzsche et les mouvements de masse

Parce que certains nazis ont voulu récupérer le philosophe allemand à la suite de leur admiration pour Wagner, parce que la sœur de Nietzsche a déformé volontairement sa pensée en publiant un choix de textes inédits sous le titre de ‘La volonté de puissance’, on a longtemps ostracisé Nietzsche sous prétexte d’inacceptable.

Nietzsche photo

Or Frédéric Nietzsche n’a rien à voir avec l’antisémitisme, ni avec le nazisme, ni même avec « l’esprit allemand ». Il a suffisamment vilipendé la lourdeur allemande dans son œuvre – la boursouflure wagnérienne, l’étatisme totalitaire hégélien, l’idéalisme moral kantien – pour prouver qu’il n’a pas inspiré le nazisme. Pas plus que Victor Hugo n’a inspiré Lénine. Encore faut-il considérer toute l’œuvre dans l’ordre de son évolution, et seulement l’œuvre approuvée, organisée et publiée par l’auteur – donc sans La volonté de puissance. Que dit-il ?

« J’ai besoin de compagnons vivants qui me suivent, parce qu’ils veulent se suivre eux-mêmes partout où je vais. (…) Ce n’est pas à la foule que doit parler Zarathoustra, mais à des compagnons ! Zarathoustra ne doit pas devenir le berger et le chien d’un troupeau ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue 9).

Nietzsche est un philosophe pour ‘happy few’, pour une élite d’égaux qui pensent par eux-mêmes, pas pour les foules qui suivent moutonnièrement le berger. Fascisme, nazisme, communisme et populisme s’adressent aux foules, aux masses, au peuple tout entier. Le philosophe, lui, ne cherche à s’adresser qu’aux individus concrets, pas aux multitudes anonymes. Comme Socrate il a des disciples, pas des adeptes. Il n’est pas un gourou qui impose sa Vérité mais un maître qui accouche de chacun. « Je vois beaucoup de soldats : puissé-je voir beaucoup de guerriers ! On appelle ‘uniforme’ ce qu’ils portent : que du moins ne soit pas uni-forme ce qu’ils cachent en-dessous ! » (De la guerre et des guerriers). Les soldats sont comme les fourmis : programmés pour tuer et obéir ; les guerriers sont les condottieres, les samouraïs et les chevaliers : les arts martiaux sont pour eux une voie vers la sagesse.

Les soldats sont nés avec la Révolution française (la levée en masse) et avec l’État-nation (la conscription obligatoire). Les aristocrates étaient des guerriers, restant eux-mêmes dans la bataille, pas des conscrits militants embrigadés sur le tas, dressés à l’obéissance sans réflexion et enivrés de propagande nationaliste. D’où cette citation célèbre de Nietzsche : « L’État, c’est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement ; et voici le mensonge qui s’échappe de sa bouche : ‘Moi, l’État, je suis le Peuple’ » (De la nouvelle idole). Un peuple est organique, né de la tradition et de l’histoire ; l’État est une construction artificielle – une superstructure bureaucratique manipulée par quelques-uns à leur profit (parti, caste ou classe). Quand le candidat ou le président déclare parler au nom du Peuple, il ment.

Nietzsche le dit implicitement, lui qui se méfiait de la démagogie des peu éduqués : la démocratie est le moins mauvais régime des États. Cela parce qu’elle fait participer au plus large, favorise le débat et remet en jeu les mandats régulièrement.

Mais le peuple a le sentiment d’être Un lorsqu’il défend ses frontières ; l’État a besoin de la propagande (ce mensonge) pour exalter les individus et les fondre en une masse manipulable. « L’État est un chien hypocrite comme toi-même ; comme toi il aime à parler en fumée et en hurlements, pour faire croire, comme toi, que sa parole sort des entrailles des choses. Car l’État veut absolument être la bête la plus importante sur terre ; et on le croit » (Des grands événements). Fumée et hurlements, on imagine sans peine les barricades ou la Bastille, la prise du Palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg, les grandes foules de Nuremberg, ou les masses adulant Mao sur Tien An Men. On constate aussi sa forme plus subtile : les images dramatisées de CNN, les accusations gratuites fondées sur de vagues photos satellites pour attaquer l’Irak – et forcer l’opinion. Ou l’évocation mélenchonnienne de Robespierre; celle lepéniste de Jeanne d’Arc.

Pour Nietzsche, l’État ne peut donc être qu’un État-spectacle : comment entraîner l’adhésion des foules démocratiques autrement ? « Le grand succès, le succès auprès des masses n’est plus du côté de l’authenticité – il faut être comédien pour l’obtenir ! Victor Hugo et Richard Wagner – ils signifient une seule et même chose : que dans les civilisations de décadence, partout même où le pouvoir souverain tombe aux mains des masses, l’authenticité devient superflue, nuisible, elle met à l’écart. Le comédien seul éveille le grand enthousiasme » (Le cas Wagner, 11). Berlusconi, Chavez, Mélenchon, Montebourg, Beppe Grillo, Frigide Barjot…

Ce paragraphe pourrait paraître prophétique, un demi-siècle avant les mouvements de masse du communisme et du fascisme – mais il ne fait que reprendre la critique de Platon sur les rhéteurs. La rhétorique n’aboutit jamais à la vérité, dit Platon, parce qu’elle doit convaincre la foule moutonnière et pas l’individu concret qui réfléchit devant soi. La rhétorique est théâtre, spectacle, manipulation des idées. Elle n’est en rien authentique, elle recherche l’effet, pas la vérité. La rhétorique est une construction qui vise à entraîner derrière le chef – elle n’est pas la dialectique personnelle qui découvre le vrai derrière l’apparence des choses. Les sophistes sont populistes ; ils ne sont ni sages ni philosophes.

L’être authentique est lui-même, énergie qui va comme la course du chat ou le jeu de l’enfant, surplus qui déborde par générosité vitale. Sa force interne le fait créer, défier, gagner ; elle façonne son style, impose sa marque.

Le comédien, à l’inverse, ne déborde en rien d’énergie : il singe, il calcule au plus juste. Il n’use de la forme que pour produire l’effet ; c’est un illusionniste qui manipule les mythes et joue des sentiments pour influencer la foule passive, au spectacle.

‘L’homme supérieur’ (catégorie philosophique) est puissant par son énergie interne, sa ‘volonté’ ; le politicien dictateur n’a de puissance que par l’appareil du parti et de l’État, tout extérieur à lui-même. Si le premier est généreux (Napoléon 1er, de Gaulle, Kennedy, Obama…), le second est volontiers haineux et paranoïaque (Hitler, Staline, Mao, Nixon, Pol Pot, G.W. Bush, Poutine, Bachar El Hassad…).

L’État est un parti qui a réussi : il n’y a rien de plus urgent que de limiter son pouvoir par d’autres pouvoirs, faire que les institutions s’équilibrent à l’intérieur. Internet y aide, comme les médias incontrôlés, mais aussi la justice indépendante, les lobbies identifiés, les intellos quand ils font leur travail d’exposer le complexe loin des modes.

Friedrich Nietzsche, Œuvres tome 1, collection Bouquins, 1993, 1368 pages, €30.88 

Œuvres tome 2, collection Bouquins, 1993 1750 pages, €31.83 

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Nietzsche, Le Gai savoir

Rien à voir avec une attitude sexuelle (pour ceux qui ignorent le philosophe), mais bien plutôt avec la ‘gaya scienza’ provençale au temps des troubadours. Friedrich Nietzsche, en effet, n’aimait pas la lourdeur de nourriture, de relations et de pensée des Allemands (pour lui, c’est tout un). Notamment celle des philosophes de l’idéalisme allemand comme Leibniz, Kant ou Hegel. Il préférait – et de beaucoup – la légèreté de cuisse, de cuisine, de conversation et de lumière du sud européen. Il écrit le ‘Gai savoir’ en 1882 et le complète en 1887 avec en sous-titre provençal la ‘gaya scienza’.

C’est une référence à l’unité humaine des trois ordres de l’existence : le troubadour de l’amour, le chevalier du courage et le savant du savoir. Pour lui, le savoir doit être « gai », léger et lumineux, parce qu’il est positif, signe de santé du corps, de vitalité des affects et de légèreté de l’esprit. Bien loin, du style pesant, pédant, empesé et structuré comme une scolastique des Hegel et avatars…

Ce pourquoi Nietzsche écrit en aphorismes, ces courts paragraphes où ne court qu’une idée à la fois. Ce n’est pas anarchie de pensée mais liberté d’explorer. Plutôt que de s’enfermer dans le carcan d’une méthode et d’une idée totale (totalisante, totalitaire), Nietzsche garde la pensée ouverte. Il procède à la Montaigne (qu’il aime fort), « par sauts et gambades ». Il ouvre des perspectives plutôt que de figer la pensée ; il teste ses idées, plutôt que d’en faire un monument d’immobilisme académique ; il éclaire le chemin, il ne donne pas le plan. Nietzsche n’est pas le laborieux laboureur (allemand) qui peine à creuser son sillon méthodique, mais le libre danseur (français, italien, grec) qui tente de s’élever dans les airs. Les paradoxes (ceux du comédien) servent à faire éclater les carcans dans lesquels se fige volontiers la « pensée ».

Nietzsche exècre – comme Flaubert – cette fameuse doxa, l’opinion commune dénoncée par Socrate. Le Savoir n’a pas le sérieux papal de « la Vérité », puisqu’il est sans cesse remis en cause par l’expérimentation scientifique, par l’évolution des relations humaines et par le mouvement du temps en histoire. La poursuite « des » vérités est allégresse, celle de « la » Vérité un renoncement confortable. Se réfugier dans une Bible, un Savoir unique, un Coran, une Vérité-en-soi, une Loi de l’Histoire, un Règlement, révèle une crainte du monde et du changement, un tempérament frileux et maladif – apparatchik, imam ou fonctionnaire. A l’inverse, explorer l’autre et l’ailleurs de ce monde-ci, d’une curiosité sans cesse en éveil, est signe de santé, d’un être bien dans sa peau, énergique et positif, d’une générosité qui déborde. Les vérités sont comme des enfants, dit Nietzsche dans Zarathoustra, « innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. »

Il n’existe pas de Vérité dans l’absolu, à tout prix, mais une vérité vivante qui change avec les perspectives humaines, trop humaines – et qui pousse à vivre ici et maintenant. La Vérité absolue est une croyance, les vérités ici et maintenant sont des hypothèses provisoires comme la science aime à en tester tous les jours, une interprétation qui s’impose jusqu’à ce qu’elle soit réfutée. Le doute rend gai parce qu’il appelle à l’illusion nécessaire, comme au théâtre.

L’être humain n’est pas parfait et tout ce qu’il fait est mêlé toujours de bon et de mauvais (qui sont relatifs à qui, quand et quoi). L’existence est donc tragique, comme l’avaient appris les Grecs, ce qui ne les empêchait nullement de bien vivre et d’en philosopher.

Le savoir – la science – est un outil de l’homme, une « volonté » de savoir pour mieux vivre, pas la révélation du Livre de Dieu. Ce pourquoi tout Dessein intelligent est une démission de la pensée : suffirait-il de « découvrir » le voile pour être en harmonie ? Chaque être vit dangereusement puisque l’existence même est une affection mortelle. Dans la connaissance, combattre l’erreur ou la vanité est un antidote utile au ‘croire savoir’, qui est bien pire qu’ignorer. C’est ce que Nietzsche appelle le « tempérament artiste », une conscience de l’apparence, le consentement à ne jamais connaître le cœur absolu des choses. Ceux qui ont une volonté radicale de « savoir » ont bien vite le dégoût de ce monde imparfait, provisoire, et rêvent d’un « autre » monde ailleurs ; ils ne vivent donc pas mais se réfugient au-delà et demain – l’ici et le maintenant leur étant insupportables.

Ce pourquoi Nietzsche décrète « la mort de Dieu ». C’est moins le Dieu historique des Chrétiens et autres religions du Livre que la fin en la croyance qu’il existe un absolu hors de ce monde ou une Vérité unique – universelle et de toute éternité.

La percée conceptuelle de la physique quantique et relativiste est fondée sur cette remise en cause nietzschéenne d’une Vérité absolue, « révélée » et intangible. Les vérités humaines ne sauraient être celles de dieux ; elles sont donc provisoires et appellent l’imagination au pouvoir pour naître et se renouveler. L’univers n’est pas figé, il s’étend ; il n’est pas stable, il se transforme ; il n’est pas intemporel puisque né du Big Bang et appelé peut-être à se contracter à nouveau un jour ; sans compter qu’il est peut-être multiple… Tout change, tout bouge, nul corpuscule n’est Un, mais composé de corpuscules plus petits, ou de cordes liant des forces qui s’intègrent comme des poupées russes dans de plus grandes – là où les règles physiques changent, de l’interaction faible à l’au-delà de la gravitation…

La connaissance n’est qu’un ensemble de vérités provisoires, d’affirmations à remettre en cause par d’autres. Sans cesse. Il n’y a pas de « paix » de la connaissance, mais une « guerre » perpétuelle du plus et du mieux. Sa valeur n’est pas la Vérité mais la façon qu’elle a de rendre la vie plus puissante, plus belle – plus vivable. Le concept n’est qu’une métaphore, une volonté qui se donne. L’homme du gai savoir doit se tenir à l’équilibre entre pessimisme et orgueil ; il doit admettre qu’il ne vit sainement qu’en tension entre ses propres contradictions : celles qui le poussent en avant et celles qui l’incitent à s’abandonner.

Question de tempérament : « car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne. » « Et de hasarder cette idée : chez tous les philosophes, il ne s’est jusqu’à présent nullement agi de ‘vérité’, mais d’autre chose, disons de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie… » (Avant-propos au ‘Gai savoir’, 2). La lucidité est la joie, l’illusion le pessimisme du ressentiment. Pas mal vu quand on observe les humains dans leurs idéologies.

Frédéric Nietzsche, Le Gai savoir, Folio 1989, 384 pages, €7.69

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Clément Rosset, La force majeure

Clément Rosset, philosophe français né en 1939, est peu connu, c’est dommage. Évidemment, il a une vision tragique de la vie, donc joyeuse. Très loin des idéologies de l’illusion, à commencer par la Bible, le platonisme ou le socialisme. Ce pourquoi il n’est pas « à la mode », l’illusion constituant la principale consolation du politique et du médiatique pour les souffrances des gens (sans que cela résolve quoi que ce soit). Bien plus intéressant que les Bourdieu ou Badiou, parce qu’il parle du réel sans concession, Rosset égrène au fil des années de petits livres écrits simplement, que tout le monde peu comprendre. De quoi dégoûter l’élitisme bobo qui préfère le jargon, ce qui lui permet de mépriser tous ceux qui ne comprennent pas.

La force majeure, c’est la joie.

Déjà chantée par Jean-Sébastien Bach dans sa cantate « Jésus, que ma joie demeure », mais célébrée aussi par Nietzsche, elle devrait plaire aux féministes. Car la joie a un « privilège extraordinaire » : « cette aptitude à persévérer alors que sa cause est entendue et condamnée, cet art quasi féminin de ne se rendre à aucune raison, d’ignorer allègrement l’adversité la plus manifeste comme les contradictions les plus flagrantes : car la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indifférente à toute objection » p.8. Les cuistres peuvent toujours contester ce qu’est « la féminité », mais nous comprenons sans peine.

L’essai compte trois notes : la joie comme force majeure ; Nietzsche, sa béatitude, la gaieté musicale et le gai savoir, jusqu’à l’éternel retour ; enfin un court essai sur Cioran concernant la possibilité de la joie malgré la lucidité. De quoi réfléchir utilement sur ce monde-ci, dans le maintenant de l’existence – et pas dans l’éternel « demain » des promesses de mieux ou d’ailleurs…

La joie est un sentiment océanique qui se passe de toute raison d’être. Elle est probablement l’élan de la vitalité même, comme le sentait Nietzsche mais aussi Freud par son concept de libido, ou peut-être l’élan amoureux des Évangiles envers le monde, avant qu’il soit déformé par les clercs, comme le pensait Camus. Pour Clément Rosset, le sourire de l’aurige de Delphes va au-delà de la victoire remportée, il est « la joie générale qui consiste à vivre, à s’aviser que le monde existe et qu’on en fait part » p.14. La joie est joie de vivre, non pas malgré le changement permanent du temps, mais grâce à l’impermanence des choses qui les rendent délicieuses ici et maintenant – à jamais. « C’est pourquoi Ulysse oppose à plusieurs reprises, dans l’Odyssée, la vigueur de l’existence, fût-elle la plus fugitive et misérable, à la pâleur et l’inconsistance de l’immortalité, fût-elle la plus glorieuse ; immortalité que lui offre Calypso dès le début de l’épopée mais qu’il refusera sans cesse… » p.20.

Le simple fait de vivre est réfutation de « l’être », ce concept ontologique d’une essence qui ne change pas. La joie est illogique, puisqu’approbation d’une existence jamais parfaite et qui ne cesse de passer. La joie est cruelle car insouciante du sort, non la cruauté qui a plaisir à souffrir, mais celle qui est sans concession vis-à-vis du réel. La réalité est dure à voir, dure à connaître, dure à accepter. Mais refuser de voir, dénier de connaître et s’opposer à ce qui est, qu’est-ce donc sinon l’illusion bouddhiste, le mensonge scientifique, le tabou religieux, le changer la vie en rose idéologique ? Un pansement de croyances, une consolation par le futur rêvé ou l’au-delà imaginé.

Montaigne : « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie » (cité p.26). Nietzsche : « Je veux apprendre de plus en plus à considérer la nécessité dans les choses comme la Beauté en soi : ainsi je serai de ceux qui embellissent les choses. Amor fati : que ceci soit désormais mon amour ! » (cité p.37).

Pour Nietzsche, la musique est « le moment le plus intense de jubilation vitale » (p.53) – comme pour Stendhal. Le noble est qui « est absolument à son aise dans l’existence (…), le non-noble (…) éprouve une certaine gêne ou honte à exister » p.65. C’est dire le moment plébéien de notre époque ! La noblesse (l’aisance sans tabou) est cependant condition du gai savoir (les jeux floraux littéraires) comme du savoir scientifique : « Car il n’est pas de savoir sérieux qui soit redevable en conscience sans l’autorisation d’une absolue béatitude, laquelle, ne posant aucune condition à l’exercice du bonheur, n’impose (…) aucune limitation à l’exercice du savoir » p.68. Alors que les croyances, les idéologies, les illusions, multiplient les obstacles au savoir, à la connaissance sans concessions du réel, à la dure réalité qu’on ne « veut » pas voir. Toute loi, même physique, est fragile et humaine ; ce pourquoi elle peut être changée en droit ou remise en cause par l’expérimentation. L’idéalisme platonicien, à l’inverse, est « un parti-pris d’ignorance pour cause de détresse, un ‘refoulement,’ au sens freudien, de ce qu’on ne doit pas savoir si l’on veut conserver le courage de vivre » p.68.

Or le monde n’a pas de sens, pas de signification à la mesure de l’intelligence humaine, encore moins des totems créés par la parole (comme l’être, Dieu, le progrès, etc.). « Mais cela n’implique pas qu’on soit en position de décréter une non-signification générale des choses. Semblable affirmation serait vaine et contradictoire, concernant un domaine dont on reconnaît précisément qu’on n’y entend rien » p.73. Ceux qui croient en Dieu peuvent donc se rassurer à propos de leur béquille – mais la « croyance » n’est pas un savoir, c’est une espérance – donc une illusion par rapport au présent de l’existence ici-bas. Nietzsche est « critique » au sens grec du mot kritikos : observer, discerner, distinguer. Il ne combat aucun moulin et ne veut en rien « changer » la vie. « Observateur impitoyable, mais sans aucune mauvaise intention, sans intention autre que celle qui consiste à voir et comprendre. Non pour porter remède, offrir une solution de changement, empiéter d’au moins un rien sur l’espace de la ‘bassesse’ et de la ‘bêtise’ dont parle Deleuze dans son livre sur Nietzsche » p.76.

L’éternel retour, en ce sens, est un mythe, une fiction. Pour Nietzsche, il s’agit d’adhérer pleinement à la jouissance d’exister, donc de « vouloir » que tout revienne à l’identique, de toute éternité. Par « amour » le plus grand. Clément Rosset note que Nietzsche n’en a parlé que deux fois dans ce qu’il a publié (Gai savoir aphorisme 341 et Par-delà le bien et le mal aphorisme 56). La thèse d’Heidegger selon laquelle on ne saurait se limiter à ce que Nietzsche a publié est idiote, voire « suspecte », reflétant bien plus ce qu’Heidegger a envie de dire « à propos » de Nietzsche que ce que Nietzsche a vraiment dit et estampillé par l’édition…

C’est dire, ici en très résumé, combien ce petit opuscule est riche d’idées et de réflexions qui font sens.

Clément Rosset, La force majeure, 1983, éditions de Minuit 2012, 105 pages, €10.59

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Mario Vargas Llosa, Histoire de Mayta

Mayta est un prénom indien. Il est porté par un condisciple de l’auteur au lycée salésien (établissement de curés saint François-de-Sales, congrégation pontificale… où est d’ailleurs allé enfant François Hollande). Condisciple ? Peut-être, en tout cas l’auteur fait comme si. Car son personnage n’est pas réel, tous les noms, les lieux et les dates sont changés. De quoi fabriquer un « roman » à partir de la vie vraie, mais reconstituée pour en montrer le sel.

Ce roman est celui de la tentation révolutionnaire au Pérou dans les années 1950. Tentation qui débute par l’idéalisme catholique d’un adolescent qui jeûne par sympathie avec les pauvres, qui se poursuit par l’entrée au parti communiste, puis par la scission trotskiste, jusqu’à ce qu’il trouve plus révolutionnaire que lui. Car les groupuscules marxistes pullulent dans ces pays où la division est la règle. Pas de partido unido mais l’individualisme petit-bourgeois (comme on disait alors), qui s’éclate en de multiples sectes qui se haïssent l’une l’autre.

Jusqu’à ce qu’une rencontre de famille, alors que Mayta a déjà la quarantaine, le mette face à un jeune sous-lieutenant prêt à prendre les armes, Vallejos. S’emparer de la petite ville de Jauja dans les Andes, pas moins. Sidération chez les trotskistes ! La révolution serait donc autre chose que des mots enfilés, des textes fleuves distribués à la sauvette et que personne ne lit, des coupages intellos de cheveux en quatre dont « le peuple » se fout ?

Le romancier joue au romancier et enquête. Tout son livre va entrelacer dans le même paragraphe les souvenirs présents des protagonistes et le présent de reconstitution. Nous sommes ici et ailleurs, maintenant et jadis. C’est ce qui fait le style original de Vargas Llosa. Nous sommes dans la littérature : « Dans un roman, il y a toujours plus de mensonges que de vérités, un roman n’est jamais une histoire fidèle. Cette enquête, ces entretiens, n’avaient pas pour but de raconter ce qui s’est réellement passé à Jauja mais, plutôt, de mentir en sachant sur quoi je mentais » p.446. Le roman tente de donner une cohérence à la vie, qui n’en pas toujours.

Ainsi, Mayta est naïf et pitoyable ; convaincu et inhabile ; activiste et velléitaire. Mayta est « un révolutionnaire de catacombes qui a passé la moitié de sa vie à intriguer et à combattre avec d’autres groupuscules aussi insignifiants que le sien » p.464. S’il s’embarque dans l’aventure, c’est que l’action l’excite. Mais sans plan, sans soutien, sans base populaire, ce n’est que du romantisme anarchiste – tellement dans la vogue de l’époque. Che Guevara et Fidel Castro vont redonner espoir à ces bras cassés là, mais ils n’ont réussi que par le miracle de conditions propices : ils ont échoué partout ailleurs.

Le besoin de changer le monde est fort, mais suicidaire si le monde n’est pas prêt à basculer. « Là-bas, chez les salésiens, il y a un demi-siècle, il croyait ardemment à Dieu. Ensuite, quand Dieu mourut dans son cœur, il crut avec la même ardeur à la révolution, à Marx, Lénine, Trotski. Ensuite, les événements de Jauja ou, peut-être avant, ces longues années de militantisme insipide, affaiblirent et tuèrent aussi cette foi. Quelle autre la remplaça ? Aucune » p.465. Croire n’est pas agir, c’est se donner à une idée. Mais cette idée vous contraint : par exemple à braquer des banques pour « exproprier » le grand capital en vue de redistribuer l’argent aux pauvres. Sauf que rares sont les purs et les « militants » se laissent tenter à garder le butin ; transformant « la révolution » en vulgaire banditisme.

Ce roman des années 1980 est bien daté aujourd’hui. Le romantisme des sachant-lire qui se grisent de grands mots et pondent des éditoriaux fleuves dans des feuilles de chou illisibles est bien passé de mode. Il ennuie. Certes, « la crise » fait bouger les lignes, mais c’est le monde qui change, les courants de fond, pas l’écume vague des petits-intellos qui se croient l’instrument de l’Histoire.

Le procédé littéraire reste, et peut être apprécié comme tel. Le thème n’intéresse plus.

Mario Vargas Llosa, Histoire de Mayta (Historia de Mayta), 1984, Gallimard Folio 2005, 482 pages, €8.17 

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Henning Mankell, L’homme inquiet

La dernière enquête… Vingt ans et dix enquêtes plus tard, l’inspecteur Kurt Wallander, suédois d’Ystad en Scanie, au sud de la Suède, clôt sa carrière. Diabète, tension, cholestérol, il commence à avoir de courtes absences alzheimériennes. Au même âge que l’auteur, né en 1948, il est aspiré dans la vieillesse. C’est ce qui fait de ce dernier roman policier une œuvre littéraire.

Il y a certes une intrigue avec meurtres et progression savamment distillée de l’action. Il y a aussi la confrontation d’un homme avec le néant qui approche, sa petite-fille qui naît, son ex-femme qui sombre, son amante qui se tue, le souvenir de son père. L’époque qui change, à laquelle il ne s’adapte plus : Internet, la diversité ethnique, la finance mondiale, le matérialisme égoïste.

La Suède a toujours été un État infantilisant, conformiste, cocon. Il s’agit de se faire plaisir après des siècles de guerres flamboyantes, alors que le pays est devenu trop petit pour ne pas faire allégeance. A l’Allemagne avant-hier, à l’URSS hier, aux États-Unis aujourd’hui. La « neutralité » suédoise est une façon de poser son joker, de sortir de l’histoire, pour que chacun jouisse en son intérieur social-démocrate sans se préoccuper du monde. Sauf que le monde s’en fout et que l’histoire se fait malgré soi. La guerre froide n’est pas finie, même si le socialisme s’est effondré. Ce pourquoi un commandant de sous-marin retraité, devenu beau-parent de Wallander, va lui faire part de son impression d’être suivi, espionné, menacé.

L’inspecteur blanchi sous le harnois est un lent. Il s’écoute, il écoute, il émerge péniblement de nuits agitées ou de beuveries stupides. Il est seul, s’entend avec sa fille uniquement parce qu’il ne la voit pas trop souvent. Il quitte la ville pour s’établir à la campagne, où la tempête fait rage trop souvent. Curieusement, on vient le visiter en son absence. Observateur, il voit des objets hors de leur place exacte. C’est lorsqu’il « oublie » son arme de service dans un bar, d’où il repart complètement bourré, qu’il se voit accorder de longues vacances. Il en profite pour suivre son enquête personnelle, familiale, sur ce qui vient d’arriver.

Car le propre père du compagnon de sa fille, grand-père de sa petite-fille Klara qui vient de naître, disparaît. Comme ça, subitement. Sans portefeuille ni téléphone portable (un comble en notre époque « branchée » !). Personne ne comprend rien, la police non plus que l’épouse ni le fils. Pourquoi ? Comment ? C’est ce que Wallander va s’efforcer de trouver. Ce ne sera pas sans péripéties qui laissent le lecteur haletant.

Le roman est bien construit, façonnant chapitre après chapitre une atmosphère. La pesanteur du socialisme suédois, du climat hostile, du repli des gens. Mais aussi l’emprise de la vieillesse, avec la grande histoire qui vous rattrape, l’idéalisme des années 60 et 70 qui vous empêche d’y voir clair. Car il s’agit de tout renverser, inverser… C’est intelligent, affectif, profond.

Le dernier Kurt Wallander d’un auteur qui vient de passer le cap de la soixantaine, comme son héros, et qui s’y reflète.

Henning Mankell, L’homme inquiet, 2009, Points Seuil janvier 2012, 594 pages, €7.79

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Donna Leon, La petite fille de ses rêves

Je ne sais si les années qui passent ou une certaine lassitude atteignent Donna Leon, ou si l’Italie s’enfonce dans le relativisme politiquement correct dominé par l’argent – toujours est-il que le cynisme le plus cru est présent dans cette 17ème enquête du commissaire vénitien Guido Brunetti.

Les Gitans, Tziganes et autres Zingaros ? Il est exigé désormais de les appeler Rom. Ils vivent en marge de la société, subsistant de trafics de voitures, incitant leurs enfants à voler et allant même jusqu’à les prostituer. Les « services sociaux » n’y voient que la rançon du rejet social, donc rien à dire : les policiers se contentent les ramener systématiquement tout moins de 14 ans à « ceux qui se disent leurs parents ». Aucune sanction, pas même une remontrance, aucun fichier, aucun placement d’office, aucune mesure éducative : laissons ce qui est être – tel est la lâcheté sociale du politiquement correct. Les gosses rom sont des poussières à mettre sous le tapis.

Quoi d’étonnant à ce que, devant cette carence de l’État, chacun se débrouille comme il peut ? L’Italie est donc régie par le copinage, les clans, la corruption. Les faibles font appel aux puissants, les puissants font de l’autodéfense, en toute impunité puisque le pouvoir d’État est à leur botte. C’est dans ces eaux glauques qu’évolue le commissaire Brunetti, humaniste revenu de bien des choses. Il se réfugie dans sa famille, parmi ses amis, dans cette ville qui l’a vue naître et qu’il ne quitte guère. Ses joies sont ses enfants Rafi et Chiara, sa femme Paola, son adjoint Vianello, la belle Elettra qui pénètre tous systèmes informatiques officiels, et la cuisine vénitienne faite de pâtes, de légumes et de produits de la mer. Sans oublier le vin et la grappa. Reflet d’époque que ce no future hédoniste à l’italienne.

Il n’y a donc guère d’action et beaucoup de psychologie, aucune happy end mais la négociation cynique autour d’un corps de fillette laissé à la morgue pour qu’on en fasse ce qu’on veut. A se demander si, le roman commencé, Donna Leon n’a pas été découragée par la réalité des choses. Elle introduit en effet au début un prêtre qui fait de l’argent et un autre renvoyé d’Afrique pour escroquerie. Y aurait-il un lien avec cette fillette retrouvée noyée dans un canal, une bague cachée dans le vagin et une montre dans la culotte ? Qui a subi des relations sexuelles répétées alors qu’elle n’a que onze ans. On imagine que l’intrigue aurait pu tourner autrement au lieu de tourner court.

L’amoralité la plus désabusée s’étale à chaque page.

  • L’Église ? Une puissance, mais le clergé : « C’est leur goût pour le pouvoir qui me les rend aussi antipathiques. C’est l’élément moteur de tant d’entre eux ! Je crois que cela déforme leur âme » p.60.
  • Croire ? Bof, chacun trouve les béquilles qu’il peut, même s’il est politiquement correct de rester poli devant cette institution italienne qu’est l’église catholique.
  • Les politiciens ? Tous pourris, jusqu’au ministre de l’Intérieur dont le fils échappe toujours aux conséquences judiciaires de ses bagarres, excès de vitesse et autres usages de drogue.
  • Les valeurs chrétiennes, humanistes, de gauche ? « Juste le même genre de pieuses banalités qu’on trouve dans les éditoriaux de ‘Famiglia Cristiana’ (…) Mais c’est certain, les gens adorent qu’on leur débite ces clichés (…) Parce que du coup, ils n’ont rien à faire, répondit Paola. Il leur suffit d’éprouver des sentiments politiquement corrects pour qu’ils s’imaginent qu’ils sont aussi méritants que s’ils avaient fait quelque chose » p.111. Ressentir suffit, compatir ne va pas jusqu’à agir, c’est fini. Les gens sont désormais impuissants… et la police aussi. Alors, à quoi bon ?

Ce roman est celui des désillusions : « ceux qui parlent d’égalité, de respect des cultures et des traditions » p.195 oublient qu’une société ne survit que par le droit. Le relativisme multiculturel aboutit à l’anarchie, au chacun pour soi, à Dieu pour personne.

  • Oui, il faut faire quelque chose, au lieu de crier au racisme dès qu’on objecte quoi que ce soit.
  • Oui, il faut faire respecter la loi, même si cela gêne les puissants.
  • Oui, il faut transmettre les valeurs et les faire vivre au lieu de se réfugier dans l’idéalisme correct et de laisser-aller la société !

Donna Leon nous offre un roman blasé mais politiquement puissant. Elle, l’américaine, critique autant le sentimentalisme de son pays que le storytelling de la bienséance politiquement correcte italienne-européenne. Civiliser, c’est discipliner ; laisser-faire, c’est laisser aller à la barbarie toute une société au profit des mafias, dont les pires ne sont pas siciliennes, mais bien dans la « bonne » société.

Donna Leon, La petite fille de ses rêves (The Girl of his Dreams), 2008, Points policier Seuil janvier 2012, 326 pages, €6.84

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Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait

En ce très court essai littéraire de 155 pages, Monsieur le professeur de culture générale à Polytechnique et producteur de l’émission ‘Répliques’ à France-Culture parle de l’amour. Pour cela, rien de tel que la littérature, car la sociologie est décevante : elle ne décrit que le trivial qui survient au présent, pas la psychologie humaine. En revanche, malgré les profs dans le vent qui préfèrent les Skyblogs ou les pubs, malgré le courrier du cœur des magazines pour coiffeuses, malgré les présidents qui trouvent les classiques ringards, les romans français aident à comprendre et à penser l’amour.

Est-ce le « grand » amour romantique, éternel, platonicien, rêvé par les midinettes ? Pas vraiment… L’amour « durable » (comme l’énergie du même nom) doit être défriché dans la tradition et non pas comme si la génération pubère créait elle-même ce monde ex nihilo. Alain Finkielkraut, titillé par une commande de conférence à la BNF et excité par un séminaire sur le sujet devant ses étudiant(e)s de Polytechnique, s’est fait la douce violence de se pencher sur le sujet.

Il a pris pour cela des œuvres représentatives, à ses yeux, de cet amour « durable ». Madame de La Fayette écrit La Princesse de Clèves pour dire tout le mal qu’elle pense du donjuanisme de « galanterie » tant vanté par la vieille France, et tout le bien qu’elle pense de la fidélité morale, même après la mort. Ingmar Bergman, dès Les Meilleures Intentions, démontre combien l’exigence moderne de « vérité » totale, de transparence jusqu’à l’obscène, ne peut que tuer le sentiment d’amour car il n’est pas fait que de sexe, loin de là ! Philip Roth, dans Professeur de désir, passe étape par étape les stades de ce qu’on appelle « amour », mot-valise : le sexe, la passion, l’entente durable. Milan Kundera dans ce merveilleux roman qu’est L’insoutenable légèreté de l’être va définir la meilleure tempérance comme « amitié érotique », où le durable consiste dans le sentiment d’amitié – alors que l’érotisme torride du sexe ne résiste pas aux ans (usure des habitudes et fatigue physique de l’âge). C’est intelligent, bien frappé et littéraire.

L’amour ? Pour le comprendre, il faut se soustraire à l’alternative trop simple de l’idéalisme et du réalisme, celle qui court les magazines et la télé. Amour de convenances qui est alliance de patrimoines familiaux, bien oublié aujourd’hui (sauf dans les pays musulmans), amour coup de foudre qui ne dure que ce que durent les roses, l’espace d’un matin, idéal de notre temps qui rêve la répétition infinie du toujours jeune, aucun Hâmour (comme le persifflait Flaubert) ne tient dans la réalité des êtres. L’amour est autre et c’est Madame de La Fayette qui nous l’apprend il y a plusieurs siècles : « Il connaît la grâce de vivre pour quelqu’un et de s’aimer moins que l’être qu’il aime » p.20. Quel scandale pour la postmodernité adolescentrique du présent perpétuel ! Ce pourquoi le président Sarkozy a effectué plusieurs sorties contre ce roman mis au concours administratif d’un poste de cadre B.

Heureusement que Sarkozy en a parlé ! Car ce vieux texte bien oublié, dans une langue trop compliquée, n’était plus guère lu depuis 68 pour cause d’élitisme bourgeois… Finkielkraut se moque (p.34) du réflexe pavlovien des anti-Sarkozy (le plus souvent bobos de gauche branchée) qui prennent automatiquement la posture inverse de la sienne, comme des chiens de Pavlov. La Princesse de Clèves s’élève contre son impuissance à subjuguer le temps : l’amour n’est pas ce qu’il déclare, il n’est pas « éternel » mais hormonal, sauf à devenir durable par agapè au détriment de l’éros… C’est cela le scandale de notre temps, dont Sarkozy, amateur de séries télé populaires en son jeune temps, se fait l’écho amplifié.

L’autre scandale, venu du protestantisme et appliqué avec systématique aux États-Unis, est la transparence, cette exigence de vérité absolue sur tout. C’est l’erreur du vieux Kant que se complaît à citer Finkielkraut selon Bergman : « la tête en avant, la bouche en cul de poule, l’haleine mauvaise, traversant la citadelle des connaissances ». Or la loi n’est pas absolue mais contingente aux êtres particuliers. Il arrive que la sincérité tue les êtres par le choc qu’elle donne et par la névrose de répétition qu’elle engendre. Ainsi, le mari bafoué (Heinrik, père du cinéaste suédois), ressasse sans cesse l’aveu de sa femme et exige toujours plus de détails, lesquels sont obscènes, donc empêchent tout pardon et toute résilience. Le mensonge par charité est parfois la seule voie du bien, celle qui permet de reconstruire…

Troisième scandale de notre temps qui empêche de saisir l’amour : le narcissisme. « Nous avons, nous autres Européens, redoublé l’amour par l’amour de l’amour au risque de substituer celui-ci à celui-là » p.127. On s’admire d’aimer, on se regarde être beau par amour, comme chez Flaubert dans L’éducation sentimentale : « Frédéric Moreau aime Mme Arnoux, mais plus que Mme Arnoux, il aime son amour, il aime l’image de lui-même que cet amour lui renvoie » p.128. Il faut briser les miroirs, surmonter la jeunesse, ce « stupide âge lyrique où l’on est à ses yeux une trop grande énigme pour pouvoir s’intéresser aux énigmes qui sont en dehors de soi et où les autres (fussent-ils les plus chers) ne sont que des miroirs mobiles dans lesquels on retrouve, étonné, l’image de son propre sentiment, son propre trouble, sa propre valeur » (Kundera cité p.132).

Sortir de soi, mûrir enfin, accepter le durable – tout cela est antinomique avec le jeunisme né après 68 et exacerbé par tout ce que la technologie offre de médias pour créer des liens, vivre dans l’instantané, zapper à tout moment. Non, l’amour n’est pas le papillonnage sexuel d’une fleur à l’autre ! Il faut économiser l’énergie pour devenir adulte. L’amour durable – « écologique » pourrait-on dire – est celui que le soleil éclaire, sans consommer ses propres ressources finies : amour de l’autre et non de soi, une bonne dose d’agapè dans son éros.

C’est drôle, j’apprécie Finkielkraut sur France Culture et j’aime ses livres. Mais pourquoi critique-t-il autant l’ère postmoderne (la nôtre) pour y emprunter les tics ? Ainsi fait-il un « livre » en 155 pages seulement (écrit gros), selon la mode qui fait qu’on ne lit plus que les opuscules entre deux stations (d’où le succès d’Indignez-vous ! d’Hessel). Ainsi ne met-il pas de point d’interrogation à son titre, commettant soit une faute de laisser-aller, soit un laisser-aller de « vocabulaire banlieue » où il n’y a jamais aucune interrogation, seulement des certitudes au présent.

Malgré ces petits travers, qui rendent humain malgré tout, Et si l’amour durait est un bon essai qui fait réfléchir. Il fait aimer encore plus la littérature, tout en montrant l’intérêt des livres malgré l’envahissement des écrans.

Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait, septembre 2011, Stock, 155 pages, €16.15

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Le Clézio, Le procès-verbal

A 23 ans Le Clézio entrait en littérature avec le prix Renaudot et l’ambition de se situer dans le Nouveau Roman. Les descriptions des ‘choses’ à la Robbe-Grillet y abondent (p.69, 72). Il était de son époque, bien revenue de l’idéalisme de la Résistance, hantée par la Bombe et tourmentée par les dernières braises des guerres coloniales. Ce pourquoi son personnage – qui est une version de lui-même – erre entre l’absurde comme L’Etranger de Camus, l’embrigadement social du Procès de Kafka et le Néant théorisé de Sartre.

Le titre complet paraît p.219 : « Procès-Verbal d’une catastrophe chez les fourmis ». Le Larousse 1959 apprend qu’un procès-verbal est une « pièce établie par un fonctionnaire, un agent assermenté, et constatant un fait, un délit. » Tout Le Clézio est là, pour son œuvre entière : à cette société qui révère la Connaissance et s’y enferme, à ces hommes qui aménagent volontairement leur propre univers formaté fonctionnaire, mécanique et télé, à cette existence vouée à la répétition et au futile – l’auteur est irrémédiablement étranger. « Nous sommes tous les mêmes, camarades. Nous avons inventé des monstres – des monstres, oui. Comme ces postes de télévision ou ces machines à faire les glaces à l’italienne, mais nous sommes restés dans les limites de notre nature » p.244.

Adam est son personnage, premier et dernier homme. Premier parce qu’il se met à l’écart pour renaître et dernier parce qu’il est bien le seul à le désirer. Il a la tentation du prophète, méditant sur les bêtes avant d’aller prêcher aux hommes qui se moqueront de lui. Mais nous sommes un siècle plus tard et l’organisation sociale a le maillage bien plus fin et plus solide que du temps de Nietzsche. Il sera plutôt « Adam Pollo, martyr » comme il signe ses cahiers d’écolier p.228. La France des années 1960 est un matelas mou que même le bouillonnement de mai 68 ne suffira pas à changer. Adam porte le nom saugrenu de Pollo – le poulet en espagnol – peut-être une référence à l’anglais ‘chicken’ qui signifie couard. Le Clézio parle très bien ces deux langues.

Dans ce premier roman paraît son frère, ici nommé Philippe, lui tout à fait dans les normes sociales, qui disparaîtra ensuite de l’œuvre (par exemple dans ‘Onitsha’). En 18 chapitres de A à R, Le Clézio campe le personnage du « fou », celui qui sort du service militaire (p.235) conçu comme l’embrigadement social extrême. Vivant autrement que tout le monde – « violation de domicile, vagabondage, attentat à la pudeur » (p.256) – il est hué par la populace qui hait ce qu’elle ne comprend pas. Cette populace, il la décrit férocement : « Innocents et ignominieux à la fois, les deux yeux brillaient follement au fond de leurs trous, pris par la folie multiple comme des billes dans un filet de ficelle. Voilà qu’ils avaient composé, eux tous, un agglomérat de chair et de sueur humaines, d’aspect indissoluble, où plus rien de ce qui était compris ne pouvait exister. » p.253

L’univers leclézien est autre, il court toute son œuvre future, et il est résumé magistralement p.17 de ce premier roman : « C’est drôle. Je suis sans arrêt comme ça, au soleil, presque nu, & quelquefois nu, à regarder soigneusement le ciel et la mer. » On notera l’afféterie du ‘&’, maniérisme de jeune auteur années 60 à la propension pagineuse et verbeuse. Le Clézio se corrigera très vite de cette mode Lacan. « Pour quelqu’un dans la situation d’Adam et suffisamment habitué à réfléchir par des années universitaires et une vie consacrée à la lecture, il n’y avait rien à faire, en dehors de, penser à ces choses, et éviter la neurasthénie » p.22 (la ponctuation très particulière de l’auteur est ici respectée). La société collet-monté exige d’être boutonné – tout le contraire de Le Clézio qui préfère le dépoitraillé garçon et la nudité d’enfance : « je n’aime pas les boutons » p.277.

La douleur adulte de la sensation est aussi un thème leclézien récurrent : « et lui, et chaque sensation de son corps exaspéré, qui amplifiait les détails, faisait de son être un objet monstrueux, tout de douleur, où la connaissance de la vie n’est que la connaissance nerveuse de la matière ». Tout le contraire des gamins qui vivent le présent comme il vient, tout entier et à fond : « Leurs enfants n’avaient pas cette mollesse. Ils étaient au contraire petits, nains, sérieux ; ils se groupaient au bord de l’eau et, laissés à eux-mêmes, s’organisaient pour bâtir et racler le gravier » p.31 Une société en réduction, affairée et conviviale, qui ne se pose pas de question. Les enfants justement, l’auteur y revient à la fin, dans les explications embrouillées de son personnage aux étudiants de psychiatrie : « Oui, c’est vrai, ils sont assez sociables. Mais en même temps ils recherchent une certaine – comment dire ? – une certaine communicabilité avec la nature. Je pense – ils veulent – ils cèdent facilement à des besoins d’ordre purement égocentrique – anthropomorphique. Ils cherchent un moyen de s’introduire dans les choses, parce qu’ils ont peur de leur propre personnalité » p.279.

Les adultes sociaux des années d’État-providence ont en revanche la maladie de la logique, de la domination au carré du monde : de la mise en cage des fauves et des déviants (p. 90 sur le zoo) ; l’idéal fonctionnaire de la fourmi (le mot figure p.219). Les non-conformes sont médicalement redressés, habillé de pyjamas rayés comme des bagnards ou des déportés, relégués en camps de travail où ils doivent faire le ménage, le jardin, et être les objets d’expérience des étudiants en psy – ingénieurs sociaux des âmes.

La pièce de l’asile où il est enfermé a « un aspect familier, assez familial, pour tout dire soulageant. C’était profond, et dur, et austère. Tout particulièrement les murs avaient un relief froid et réel. (…) Il y avait un jeu implicitement engagé : un jeu où il fallait que ce fût lui qui s’adaptât, lui qui se pliât, et non point les choses » p.261. Un lieu de clôture (p.262), mathématisé, où chaque angle a sa place comme les raies sur le pyjama (p.264), où l’existence est une règle (p.266). La métaphore monte d’elle-même p.282 : « Compte tenu de l’inconfort, que pouvait procurer, en cette société, un pyjama rayé, des cheveux trop courts, presque rasés, et l’air général de froidure qui régnait dans l’infirmerie, Adam ne s’en sortait pas trop mal. »

Nous sommes entre Orwell et Treblinka. La ponctuation – mal placée – est au rythme du souffle : la plupart des fragments de phrases sont des moitiés d’alexandrins. Le littérateur veut faire entrer le lecteur en sympathie par le rythme, les mots, les descriptions empathiques de sensations. L’écriture Le Clézio est cela : la minutie hors des carcans classiques, la peinture toute nue des choses, des affects et des êtres, pour travailler la réalité sans complaisance. Écrire, c’est communiquer, pas sortir une thèse philosophico-politique (tellement à la mode dans le monde « engagé » des années 60 !). « On croit toujours qu’il faut illustrer l’idée abstraite avec un exemple du dernier cru, un peu à la mode, ordurier si possible, et surtout – et surtout n’ayant aucun rapport avec la question. Bon Dieu, que tout ça est faux ! Ça pue la fausse poésie, le souvenir, l’enfance, la psychanalyse, les vertes années et l’histoire du Christianisme. On fait des romans à deux sous, avec des trucs de masturbation, de pédérastie, de Vaudois, de comportements sexuels en Mélanésie, quand ce ne sont pas les poèmes d’Ossian, Saint-Amant ou les canzonettes mises en tabulatures par Francesco da Milano » p.303.

Le Clézio hait les psy et le faux savoir qu’est pour lui la psychanalyse (tellement à la mode dans le monde freudo-lacanien des années 60 !). « C’est ce que je n’aime pas avec vous. Vous voulez toujours introduire partout vos satanés systèmes d’analyses, vos trucs de psychologie. Vous avez adopté une fois pour toutes un certain système de valeurs psychologiques. Propres à l’analyse. Mais vous ne voyez pas, vous ne voyez pas que je suis en train d’essayer de vous faire penser – à un système beaucoup plus grand. Quelque chose qui dépasse la psychologie » p.300. Est-ce expérience personnelle ? Lui se verrait un peu schizophrène, comme son personnage, alors que le psy assène doctement « délire paranoïde systématisé » p.287. Avec les inévitables et freudiennes « anomalies de la sexualité » pour faire bonne mesure. Le Clézio se moque de ces abstracteurs de quinte essence aussi nuls que les médecins de Molière.

Dans ses œuvres futures, il ne changera pas d’avis. D’où cette remarque qui en dit long sur la société française des années 60 : « Il va dormir vaguement dans le monde qu’on lui donne ; en face de la lucarne, comme pour répondre aux six croix gammées des barreaux, une seule et unique croix pendille au mur, en nacre et en rose. Il est dans l’huître et l’huître au fond de la mer » p.314. Le monde est quadrillé, les âmes formatées, la société organisée – et les psys sont comme les flics et les profs : des gardiens de la Norme sociale. Dormez, bonnes gens, le fascisme fonctionnaire de l’État-providence veille sur vous !

Ce Procès est lisible, un peu ennuyeux parfois, d’un nihilisme daté qui n’a pas l’universel de Kafka, avec des préciosités de jeune auteur. Mais toute l’œuvre du futur prix Nobel  s’en trouve enclose, ce qui vaut le détour !

Le Clézio, Le procès-verbal, 1963, Folio 1991, 315 pages, €6.93

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

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Albert Camus, Les Justes

Au sortir des actions de Résistance, durant le clivage pro et anti-stalinien de guerre froide, alors que commencent les événements d’Algérie et deux ans après ‘Les mains sales’ de Sartre, Camus écrit une tragédie en cinq actes sur le terrorisme. Les Justes sont ceux qui se mettent au-dessus des lois et de la simple humanité pour revendiquer les Idées pures. Ils se prennent pour Dieu, récusant le présent forcément imparfait pour l’avenir toujours radieux. Ils sont du côté de Platon et du Bien, flottant au-dessus des hommes, les incitant à sortir de la caverne terrestre pour accéder à la lumière absolue, éternelle.

Camus s’inspire de faits réels et de personnages ayant existé. « En février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes, appartenant au parti socialiste révolutionnaire, organisait un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge, oncle du tsar. Cet attentat et les circonstances singulières qui l’ont précédé et suivi font le sujet des ‘Justes’ », écrit-il dans sa prière d’insérer. Lui admirait ces hommes et ces femmes épris d’absolu. Il opposait leur idéalisme en actes à ce qui est devenu la bureaucratie socialiste, ce « système confortable » de la terreur où les commanditaires ne se salissent plus les mains, bien à l’abri derrière des décrets anonymes.

Tout le tragique de ce monde réside entre l’exigence de justice et l’inhumanité des moyens pour y parvenir. Est-ce que tuer des enfants fait avancer la justice humaine ? Faut-il accepter d’en tuer deux pour que des milliers connaissent une vie meilleure ? Lancer la bombe contre un Principe inacceptable n’a-t-il pas pour conséquence de massacrer un être vivant réel qui n’incarne pas forcément le mal absolu ? S’habituer à tuer, sans état d’âme, n’ôte-t-il pas l’humanité en nous ? Ce sont toutes ces questions que Camus remue. Elles restent actuelles, le fanatisme islamiste n’a fait que remplacer le socialisme révolutionnaire.

L’auteur s’efforce de dépasser l’émotion devant l’horreur. Certes, le terroriste Kalialyev s’abstient de lancer sa bombe parce que la calèche du grand-duc emporte aussi deux enfants, ses neveux. Cet épisode s’est d’ailleurs passé tel quel dans la réalité historique : les socialistes de 1905 avaient encore une conscience, celle que Lénine et ses affidés staliniens vont piétiner une génération plus tard. Mais Kalialyev lance sa bombe quelque jours après et tue le grand-duc seul. L’objet de la pièce est de montrer que tout n’est pas permis et que l’action elle-même a des limites.

Camus oppose ainsi les nihilistes et les révolutionnaires :

  • Les nihilistes sont réactifs, haineux, solitaires emplis de ressentiment, intransigeants parce qu’ils ne sont pas purs dans leur volonté de changer le monde : ils n’aiment ni leurs semblables, ni l’amour… Ils se mettent en retrait de l’humanité qu’ils méprisent. Stepan est leur porte-parole. Pour lui, « la bombe seule est révolutionnaire » (I).
  • Les révolutionnaires sont amoureux, veulent être aimés de tous, ils désirent le monde meilleur et acceptent de se salir les mains ou de faire sacrifice de leur amour terrestre, de leur vie même, si cela peut faire avancer la conscience de l’injustice. Kalialyev est leur symbole. Il aime Dora mais refuse cet égarement au nom de la Cause. Pour lui, il s’agit de « la révolution pour la vie, pour donner une chance à la vie » (I). Donc « tuer des enfants est contraire à l’honneur » parce qu’une révolution authentique ne peut oublier l’honneur d’être un homme, « la dernière richesse du pauvre » (II).

Stepan : « Je n’aime pas la vie, mais la justice qui est au-dessus de la vie ». Camus dira plus tard, à propos du terrorisme en Algérie, qu’il préfère sa mère à la justice. Le monde des Idées n’est pas le sien, trop abstrait, trop fumeux, permettant de justifier n’importe quoi. Il lui préfère le monde des hommes, ici-bas et imparfait, qu’il faut patiemment réformer plutôt que de se croire Dieu, le pouvoir de mort de la bombe à la main. Il décrit parfaitement l’engrenage qui va de l’idéalisme pour la justice à la réalité d’une Organisation inhumaine qui pense à la place de ses citoyens, leur imposant son pouvoir absolu.

Le dialogue entre Dora (porte-parole de Camus) et Stepan (qui ressemble à Sartre) est édifiant :

  • « Dora – Ouvre les yeux et comprends que l’Organisation perdrait ses pouvoirs et son influence si elle tolérait, un seul moment, que des enfants fussent broyés par nos bombes.
  • Stepan – Je n’ai pas assez de cœur pour ces niaiseries. Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera.
  • Dora – Ce jour-là, la révolution sera haïe de l’humanité entière.
  • Stepan – Qu’importe si nous l’aimons assez fort pour l’imposer à l’humanité entière et la sauver d’elle-même et de son esclavage.
  • Dora – Et si l’humanité entière rejette la révolution ? Et si le peuple entier, pour qui tu luttes, refuse que ses enfants soient tués ? Faudra-t-il le frapper aussi ?
  • Stepan – Oui, s’il le faut, et jusqu’à ce qu’il comprenne. » (II)

Toutes les dérives des régimes révolutionnaires sont contenues dans ce simple dialogue. Pour les socialistes (hier les robespierristes, aujourd’hui les islamistes et les mélenchonnistes), le peuple est aveuglé. Seuls les révolutionnaires professionnels qui se mettent en retrait des réactions humaines peuvent leur faire prendre conscience par des actes choquants. Puis les guider, malgré eux, vers ce qui est bon pour eux. Croient-ils. Car il s’agit de croyance : obéir dispense de penser par soi-même, obéir aux ordres ne rend pas responsable de ses actes – c’est pas moi c’est l’Organisation. Dora : « C’est facile, c’est tellement plus facile de mourir de ces contradictions que de les vivre » (V) !

Évidemment, chez les socialistes révolutionnaires nous sommes loin de toute démocratie, loin de l’humanisme, loin de toute humanité même – malgré les grands mots :

  • Les enfants sont quantité négligeable, seule compte la Cause.
  • Ce que veulent les citoyens est quantité négligeable, seule compte l’Organisation du parti.
  • La conscience humaine est quantité négligeable, seule compte l’obéissance.

Cela fait de bons petits soldats du socialisme, sans état d’âme, parfait rouages inhumains de la Machine – celle qui remplace Dieu sur cette terre. Au nom du Bien… « On commence par vouloir la justice et on finit par organiser une police » (IV).

Si la violence est parfois inévitable, montre Camus, elle est toujours injustifiable. Elle doit donc rester à chaque fois l’exception. Ses limites sont et seront toujours – pour nous Occidentaux – l’honneur de mériter le nom d’humain.

Albert Camus, Les Justes, 1950, Gallimard Folio théâtre, €4.37

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Albert Camus, L’Etranger et le Mythe de Sisyphe

Publiés volontairement à quelques mois d’intervalle, en pleine Occupation, le roman et l’essai se complètent et s’enrichissent l’un de l’autre. Le roman renouvelle la littérature française du temps par son objet et par son style ; l’essai propose une philosophie de notre temps, lassé de l’Idéalisme et des religions et avide d’agir concrètement dans le monde. Tous deux ont pour objet « l’absurde », qui est la question centrale du sens de la vie.

Meursault est un jeune adulte qui vient de perdre sa mère, vieille femme usée qui n’avait plus rien à lui dire depuis des années. Il travaille comme employé dans un bureau, déjeune chaque jour dans la même gargote chez Céleste, dort tard le dimanche et sort vaguement avec une fille parce qu’il ressent parfois le désir. Sa vie ne mène à rien ; il n’est qu’un rouage de la machine, sans aucune ambition. Il a pris ses petites habitudes et répugne à en changer, par paresse ou manque d’énergie. Il a des « copains » parce qu’ils sont là mais ne ressent rien de particulier envers eux. Il se laisse agir et le destin va engrener les circonstances pour en faire un meurtrier. Abasourdi et ne comprenant pas ce qui lui arrive, il ne va pas se défendre et se laisse aller à la guillotine. Étranger à la société, étranger à ses conventions comme à ses rites, Meursault s’évacue de la vie. Il dit ce qui est sans y mettre les formes et les autres, les institutions ne lui pardonnent pas ce réalisme qu’ils trouvent froid. Ils lui préfèrent l’idéal des apparences ou de la religion.

Au fond, s’il meurt, c’est pour la vérité du monde.

Or, dit l’essai, « il arrive que les décors s’écroulent. Lever, Tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le ‘pourquoi’ s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. » Naît alors le mouvement de la conscience qui aboutit à l’éveil ou au renoncement.

Meursault, l’Etranger, renonce ; l’éveillé, c’est Don Juan, le comédien, le conquérant ou le créateur. Peut-être Meursault aurait-il pu trouver une bouée sur l’océan sans but de l’existence s’il avait accepté de « se marier » avec la fille, d’avoir des petits. Procréer c’est aussi créer, être comédien dans un rôle, voir conquérant. Mais son désir n’était pas assez fort. Il ne s’est pas révolté contre l’absurde de l’engrenage – ce que feront les étudiants de mai 68 contre le métro-boulot-dodo.

« L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est exigence d’une impossible transparence. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes. (…) Elle est cette présence constante de l’homme à lui-même. Elle n’est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n’est que l’assurance d’un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner. » Ne pas consentir à l’absurde de la vie, ce n’est pas se réfugier dans un idéal ou un ailleurs ; ni sombrer dans le nihilisme qui conduit au suicide. Mais donner son prix à la vie, « l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse ». A un lecteur, Camus précisera : « L’effort de la pensée absurde (et gratuite), c’est l’expulsion de tous les jugements de valeur au profit des jugements de fait. » (Lettre à Pierre Bonnel, 18 mars 1943)

La position de l’homme absurde est celle du tragique grec : « l’indifférence à l’avenir et la passion d’épuiser tout ce qui est donné. » Vivre le plus et non le mieux – puisqu’il n’existe aucun code transcendant auquel obéir. Ce qui signifie « être en face du monde le plus souvent possible », lucide, réaliste, pragmatique. Ne pas se voiler la face ni travestir les choses ou les sentiments. Être là, ici et maintenant, ni dans le futur ni dans l’ailleurs. Ce qui signifie beaucoup, comme par exemple qu’aucune fin ne peut justifier des moyens intolérables – et qui fera le grand écart de Camus et de Sartre. « Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c’est vivre et le plus possible. » Ce qui veut dire agir – mais pas en suiveur d’un gourou ou d’un parti.

« Une révolution s’accomplit toujours contre les dieux, à commencer par celle de Prométhée, le premier des conquérants modernes. C’est une revendication de l’homme contre son destin : la revendication du pauvre n’est qu’un prétexte. Mais je ne puis saisir cet esprit que dans son acte historique et c’est là que je le rejoins. » Créer, c’est donner une forme à son destin. S’il n’y a pas de destinée supérieure, il y a bien un destin personnel. Ainsi en est-il de Sisyphe : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. »

Albert Camus, L’Etranger, 1942, Folio €4.37

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, 1942, Folio €6.93

Œuvres reprises dans Albert Camus, Pléiade tome 1, 1931-1944, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi, 2006

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Nietzsche et la religion selon Camus

Dans L’Homme révolté, Camus analyse Nietzsche sous l’angle du nihilisme. Bien avant d’être prophète, le philosophe au marteau est clinicien. Comme pour Marx et pour Freud, la méthode critique reste la grandeur de l’œuvre. Toute prophétie se fige vite en dogme et dégénère en religion, alors que la méthode garde tout son pouvoir de lucidité sur le présent. A propos de Nietzsche, dit Camus, « le caractère provisoire, méthodique, stratégique en un mot, de sa pensée ne peut être mis en doute ».

Nietzsche a détruit toutes les idoles, il en a fait sa méthode. La lucidité d’Apollon brûle d’un trait de feu tout ce qui camoufle la mort de « Dieu », ce terme pris comme Absolu signifiant. Ce monde-ci n’a ni sens ni fin. Il poursuit sa marche aveugle, poussé par cet élan de se perpétuer et de se reproduire qui, des étoiles aux êtres vivants, est une « volonté » de puissance. Le terme français de volonté est probablement trop directif pour traduire le Wille zur  allemand : il n’y a pas d’intention dans ce vouloir, mais un élan impersonnel, la marque même du vital. D’où vient la vie ? Pourquoi cet élan ? Là est peut-être le divin, mais celui d’Héraclite, le « jeu » du monde, indifférent à la destinée de chaque être. Dieu est inutile, puisqu’il ne « veut » rien, puisqu’il n’a pas de fin dernière.

Sans unité ni finalité, le monde tel qu’il est ne peut être jugé. Sa valeur réside en lui-même, en la vie qui pousse. Tout jugement sur ce monde est donc jugement contre la vie. On compare ce qui est ici et maintenant à ce qui devrait être ou pourrait être, ailleurs ou dans l’avenir. Cela peut être le Paradis, la cité de Dieu, les idées éternelles, l’impératif moral ou la marche inexorable de l’Histoire, l’Etat réalisant l’Être… Tout ce fatras métaphysique, irréel, qui situe le vrai ailleurs que dans ce monde-ci, Nietzsche l’appelle « Dieu ». Il se révolte radicalement contre. La morale même, comme commandement socratique ou chrétien, institue un homme-reflet qui asservit l’homme réel. C’est vrai de toute religion, superstition ou utopie politique.

Voir ce qui se fait, vivre ce qui s’offre, est au contraire la sagesse. C’est le mouvement même de la science, la curiosité de l’exploration et l’élan de la démocratie. S’évader dans l’idéalisme, s’asservir à une Morale, une Doctrine, aux Puissants, est le contraire de la liberté : un esclavage aveugle ou – pire – consenti. Il est ainsi des hommes qui ont peur de la liberté et préfèrent se débarrasser de toute responsabilité par l’obéissance sans conscience. « C’est pas moi, c’est la volonté de Dieu, les conventions morales, la ligne du parti, les ordres des chefs ! »

Nietzsche n’a pas « tué » Dieu, ni même son idée, il l’a trouvé mort dans son époque. Dès lors, comment édifier une philosophie du « bien » vivre sans référence au-delà de la vie ? En éradiquant d’abord tous les oripeaux de l’idée, car comment bâtir sur des fondations branlantes ? « S’il attaque le christianisme, en particulier, c’est en tant que morale, écrit Camus. Il laisse toujours intacts la personne de Jésus d’une part et, d’autre part, les aspects cyniques de l’Eglise. On sait qu’il admirait en connaisseur les Jésuites. ‘Au fond, écrit-il, seul le Dieu moral est réfuté.’ »

Jésus n’est pas un révolté mais un acceptant. Il prend le monde tel qu’il est, refusant d’ajouter à son malheur. Pour cela, il consent à souffrir du mal qu’il contient. « Le royaume des cieux est immédiatement à notre portée. Il n’est qu’une disposition intérieure qui nous permet de mettre nos actes en rapport avec ces principes et qui peut nous donner la béatitude immédiate. Non pas la foi, mais les œuvres, voilà selon Nietzsche le message du Christ. A partir de là, l’histoire du christianisme n’est qu’une longue trahison de ce message. Le Nouveau Testament est déjà corrompu et, de Paul aux Conciles, le service de la foi fait oublier les œuvres. » L’idée du jugement est étrangère au Christ, qui est donc contre la morale fouettarde des châtiments et récompenses qu’a créé son Église. « De la bonne Nouvelle au Jugement dernier, l’humanité n’a pas d’autre tâche que de se conformer aux fins expressément morales d’un récit écrit à l’avance. » Imposant un sens imaginaire à la vie, le christianisme d’Eglise empêche de découvrir son vrai sens (qui est de ne pas en avoir). D’où les résistances successives envers Copernic, Galilée, Darwin, la république, le divorce, la pilule, le célibat des prêtres…

« Le même raisonnement dresse Nietzsche devant le socialisme et toutes les formes de l’humanitarisme. (Ils maintiennent) une croyance à la finalité de l’histoire qui trahit la vie et la nature, qui substitue des fins idéales aux fins réelles, et contribue à énerver les volontés et les imaginations. » Camus appelle ‘socialisme’ celui de Marx et des autoritaires, pas celui de la Commune qui crée en marchant, ni celui des syndicalistes proudhoniens qui n’a rien de messianique. L’esprit libre détruira ces fausses valeurs en dénonçant les illusions sur lesquelles elles reposent. Le bouddhisme parle du voile de Maya qui masque le réel.

Mais l’intelligence lucide, une fois décapé le socle du réel, ne peut justifier à elle seule la vie et son élan. L’absence de loi n’est pas la liberté car le chaos est une servitude : « si rien n’est vrai, rien n’est permis », traduit Camus. A l’homme donc, adulte, lucide et responsable, d’instaurer ses propres limites, de créer ses propres valeurs. Le monde est tragique, son mouvement est innocent, il faut aimer le devenir. « La liberté coïncide avec l’héroïsme », l’élan de la vie qui déborde crée une œuvre et les enfants. Il n’y a ni bien ni mal, mais l’innocence du devenir que chacun doit chevaucher à son rythme.

« Le monde est divin parce que le monde est gratuit. C’est pourquoi l’art seul, par son égale gratuité, est capable de l’appréhender. » La religion de Nietzsche est en l’homme même : en l’élan qui le pousse à vivre, en ses passions qui le canalisent, en son intelligence lucide et organisatrice. La noblesse que l’on conquiert vaut bien mieux que celle qui nous est concédée par héritage ou grâce divine. Le créateur est artiste. Ici et maintenant.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Folio, 240 pages, 7.41€

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« Ca a débuté comme ça » est la première phrase du roman. Elle vous dit tout sur le reste : le fil de l’eau qu’est la vie, « voyage dans l’hiver et dans la nuit », le destin qu’est le « ça » contre lequel on ne peut rien, le style populaire qui véhicule l’émotion avant la raison. « Ça a débuté comme ça », par la guerre, la grande, l’absurde – stupidement célébrée ces dernières années ; puis l’arrière et ses fumiers profiteurs et ses poules avides de sexe ; puis la colonie où l’on envoie les ratés, les vicieux, les petits maîtres ; puis l’Amérique, ce rêve de modernité où la machine va plus vite mais n’a pas plus de cœur ; enfin la banlieue, autour de Paris, la « zone » où survivent les pauvres, les petits, les sans grades, dans la boue, le voisinage haineux et la peur de manquer. Et toujours Robinson, le double caricatural de Céline, solitaire et démerde comme le naufragé de Defoe. « Ça a débuté comme ça » et ça finit par un remorqueur sur la Seine, qui emporte tout, « qu’on n’en parle plus ». C’est la dernière phrase du livre.

Mais entre temps, on en a parlé, sur 504 pages Pléiade. Avec crudité et fine observation, avec cynisme et moments d’émotion, avec amertume et rire. La vie, quoi. Le ‘Voyage’ est l’Odyssée moderne avec la guerre industrielle comme Iliade, qui dissout les héros dans la crasse et les puces. Céline n’est pas un voyeur misérabiliste qui jouit de l’indigence des autres en se croyant au-dessus. Céline n’est pas Zola. Il en est, lui, de ce peuple petit pauvre, issu d’un couple d’employé subalterne aux assurances et d’une boutiquière en mode du passage Choiseul. Céline s’est arrêté au certificat d’études, à 12 ans. Il n’a repris l’école qu’après la guerre, passant un bac oral – light – pour anciens combattants et parce qu’on manquait cruellement d’instruits après les millions de morts. Il a fait l’école de médecine, la voie de l’enseignement professionnel, avant de finir son diplôme en faculté. Il n’a jamais soigné que les pauvres, Céline, et quelques mois les ratés de Sigmaringen. Le peuple, il connaît : il en est. Peut-être est-ce justement parce qu’il n’est pas un intello bourgeois intégré au « milieu » littéraire avec plein de copains médiatiques qu’il a raté le prix Goncourt en 1932 pour ‘Voyage’. La mode l’a attribué à un écrivaillon dont on s’est empressé d’oublier jusqu’au nom, tant les prix récompensent rarement le talent mais plutôt la lèche. On lit encore ‘Voyage au bout de la nuit’, il y a belle lurette qu’on a oublié ‘Les loups’, prix Goncourt 1932 !

Le populo, Louis-Ferdinand Céline le sait par cœur. « Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinoche, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante, d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques » p.346.

Ils habitent loin du centre, où c’est pas cher et où on dépense rien pour eux. « Les ébauches des rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendant, les chemises des pauvres, à entendre le bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boites à ordures » p.95. En métropole ou aux colonies, même combat : « La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants et encore moins de linge sale et moins de vin rouge autour » p.142.

Toute leur vie, leur énergie, leurs désirs, sont brimés par les maîtres et leur condition vile. « Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison » p.200. Ils sont dressés dès l’enfance, les pauvres. « Ils ne savent pas encore ces mignons que tout se paye. Ils croient que c’est par gentillesse que les grandes personnes derrière les comptoirs enluminés incitent les clients à s’offrir les merveilles qu’ils amassent et dominent et défendent avec des vociférants sourires. Ils ne connaissent pas la loi, les enfants. C’est à coup de gifles que les parents la leur apprennent la loi et les défendent contre les plaisirs » p.312. Alors ils se vengent dès qu’ils peuvent, les pauvres, sur les autres qu’ils jalousent, sur les plus faibles qu’eux surtout. Comme aux colonies.

La philosophie du pauvre est le destin, le renoncement. « Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demanderont le pourquoi les petits, de tout ce qu’ils supportent » p.151. Ceux qui ont les moyens, sur cette terre, sont des demi-dieux. « Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire et tout le monde est bien content. (…) Les femmes des riches bien nourries, bien menties, bien reposées elles, deviennent jolies. Ca c’est vrai. Après tout ça suffit peut-être. On ne sait pas. Ca serait au moins une raison pour exister » p.332.

D’où le divorce entre la cucuterie d’idéal pour les riches et la condition réelle du peuple : « Pour Lola, la France demeurait une sorte d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concerne l’enthousiasme » p.52. Quelle çonnerie, la guerre ! disait l’autre. Le peuple est réaliste, naturel, il ne se grise pas de mots. « L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps » p.272. Céline est matérialiste, pas idéaliste ! « L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal » p.52

La vérité est dans la matière et l’amour « vrai » veut toucher, peloter, baiser. Telle Sophie la Slovaque : « Élastique ! Nerveuse ! Étonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. (…) L’ère de ces joies vivantes, des grandes harmonies indéniables, physiologiques, comparatives est encore à venir… (…) Permission d’abord de la Mort et des Mots… Que de chichis puants ! C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… » p.472. La nature est vigoureuse et saine, le naturel est beau et désirable. Les nègres musclés et leurs femmes aux seins nus sont « tout juste issus de la nature si vigoureuse et si proche » p.150. En Afrique, la nature a plus de force qu’ailleurs, racine de la fascination de Céline pour le biologisme nazi. « La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison » p.143 « L’infinie forêt, moutonnante de cimes jaunes et rouges et vertes, peuplant, pressurant monts et vallées, monstrueusement abondante comme le ciel et l’eau » p.163. Éternel retour pour ces « bestioles du bled qui se coursent pour s’enfiler ou se bouffer, j’en sais rien » p.164.

L’amour romantique est l’opium du pauvre, le film des pulsions, la guimauve commerciale. Les pauvres piquent ça aux bourgeois, selon la « civilisation des mœurs » du haut vers le bas, chère à Norbert Elias. « Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble, moi ? Ca ressemble à faire l’amour dans les chiottes ! » p.493. L’Hamour, disait Flaubert par dérision, « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » dit Céline p.8. Montherlant écrira ses ‘Jeunes filles’ pour dire pareil et Matzneff ses ‘Lèvres menteuses’.

Bien sûr, l’émotion existe sous les oripeaux idéalisés. Les mots ne disent pas le vrai. Le film n’est pas la réalité. La vacherie est première mais parfois l’être se révèle. « Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux s’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour » p.395. « Moi (…) un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres » p.496. Ce qu’ont Alcide le sergent colonial qui trafique pour payer la pension chez les sœurs d’une nièce de dix ans ; et Molly la pute américaine, qui entretient les amants auxquels elle tient.

Malgré le ton et le cynisme, il y a du rire chez Céline. Rien que les noms donnés aux bateaux ou lieux-dits des colonies valent leur pesant de sexe. Il est partout présent, depuis le bateau Amiral Bragueton (braguette) suivi du Papaoutah (empapaouter), de la compagnie Pordurière (amalgame de portuaire et ordurière), jusqu’à San Tapeta (tapette), lieu d’où il est embarqué sur la galère Infanta Combitta (con-bite)… Le boy noir est « lascif comme un chat » (p.143), les petits nègres aiment à se faire caresser sous la culotte (p.167) – tout comme Bébert, neveu de concierge du Raincy, sept ans, qui « se touche » : « C’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé… » p.244. Gaga, bien sûr, c’est comme ça que ça rend, l’astiquage de tige. Céline appellera son chat Bébert, du nom du môme qu’est crevé d’une mauvaise typhoïde, en 1944. Il y a encore le curé Protiste, au nom d’unicellulaire ou le chercheur biologiste russe Parapine… Saint Antoine, alias San Antonio, le patron des cochons, s’en est inspiré. Lire encore la description en Amérique du dieu Dollar (p.193) auquel on va rendre ses dévotions à mi-voix devant un minuscule guichet, comme au confessionnal. Avant d’aller déféquer dans les cathédrales à merde, en sous-sol, où chacun attend son tour à la queue pour se déculotter.

C’est un moment d’humanité carabinée que ce Céline là.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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