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Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

Écrit de la quarantaine, Murakami publie ce roman lorsqu’il atteint 43 ans. Le personnage qui dit « je » est prénommé Hajime, ce qui veut dire « le commencement ». L’auteur, né après guerre, en profite pour faire le bilan à mi-vie de sa génération, celle du renouveau japonais.

La fin des années 1980 voit le sommet de la richesse et de la prospérité du nouveau Japon, à l’école américaine depuis 1945. Le pays est devenu la seconde puissance mondiale. Mais la spéculation sur les terrains, la course à la consommation et aux salaires mirobolants sur le modèle de l’American way of life légué par les vainqueurs, va engendrer une crise dont le Japon n’est pas sorti encore, vingt ans plus tard. Avec son intuition fine de l’air du temps, Haruki Murakami saisit parfaitement ce moment.

Hajime est un homme ordinaire dans le Japon d’après guerre. Il a connu une enfance et une adolescence banales, accomplissant chaque étape sans précocité ni drame. Il a fait ce qui se doit, sans originalité ni regret. Études moyennes, université de second rang, travail de bureau, mariage convenable. Son beau-père, promoteur avisé, lui prête des fonds pour monter des bars à Tokyo (comme l’auteur l’a fait lui-même) et Hajime se découvre entrepreneur. Il sait imaginer les désirs de la clientèle, composer les cocktails, les menus et l’orchestration. Il sait s’entourer de gens compétents qu’il fidélise en les rémunérant bien. En bref : la réussite, le portrait du Japon de la fin des années 1980.

Pourquoi donc une remise en cause ? C’est tout bête : par l’amour.

Le jeune homme est fils unique, ce qui était rare dans les années 50. Il s’est donc lié en priorité en primaire avec une fille unique, Shimamoto, de surcroît boiteuse. La traductrice, Corinne Atlan, se croit obligée d’ajouter en français l’augmentatif –san au nom de la fille. Je ne vois pas pourquoi. Les vieux esthètes traduisaient cette déclinaison hiérarchique propre au Japon par « l’honorable ». Ici, Shimamoto-san voudrait plutôt dire « la » Shimamoto comme on dit chez les latins ou « Mademoiselle » Shimamoto mais sans le ton déférent du français de cour (Mon Sire, Ma Demoiselle). Restons-en au nom, puisqu’il est neutre. Les deux enfants s’entendent bien, ils se comprennent à mi-mots.

Surtout, Hajime découvre avec Shimamoto l’amour. A 12 ans dans les années 50, ce n’est pas le sexe mais l’émoi de sentir proche quelqu’un d’autre. « Nos doigts restèrent entrelacés à peine dix secondes, mais cela me sembla durer une demi-heure. (…) il y avait, rangés à l’intérieur de ces cinq doigts et de cette paume comme une mallette d’échantillons, tout ce que je voulais et tout ce que je devais savoir de la vie. C’est elle qui m’apprit, en me prenant la main, qu’il existait bel et bien un lieu de plénitude au cœur même de la réalité. Au cours de ces dix secondes, je m’étais senti comme un parfait petit oiseau. Je volais dans le ciel, sensible au vent dans mes plumes. Depuis le ciel, je contemplais des paysages lointains » p.19. Nous sommes là au cœur de l’art de Haruki Murakami : le bouleversement des sens, l’intuition du surréel, l’ouverture panthéiste à tout ce qui existe.

Nous sommes en plein Japon zen. Point de dieu transcendant mais une voie personnelle qu’il s’agit de découvrir par tout son corps. D’où l’importance de la matérialité. L’enfance commence par le toucher, l’adolescence exigera l’œil, le goût et l’odorat, la maturité l’ouïe. Les mains qui s’enlacent électrisent à 12 ans ; les corps nus qui se regardent, se lèchent et se respirent à 16 ans avec Izumi, une autre fille, prolongent l’expérience de la vitalité ; se sentir adulte signifie réaliser un projet de couple et de travail, être bien avec son épouse Yukido et lui faire deux enfants, concevoir et faire marcher un bar apprécié. Ce sont à chaque étape de la vie les cinq sens qui se déploient, enrichissent la palette de l’expérience et conduisent à une sagesse. D’où cette réflexion à mi-vie : qu’ai-je fait de mon existence ?

Nous sommes en plein Japon moderne. Tout y est mouvement, changement incessant, course au présent perpétuel. Hajime n’a pas connu longtemps Shimamoto : ses parents ont du déménager pour cause du métier de courtier en bourse de son père. Les deux enfants se sont perdus de vue, sans jamais s’être « vus nus » (fantasme qu’avouera Shimamoto 15 ans plus tard). Le garçon a changé, l’adolescence a modifié son corps, il s’est musclé par la natation, lit beaucoup, écoute de la musique, change de moi. Il s’est senti grandir, désorienté et fasciné, étudiant sa nudité dans le miroir. Ce pourquoi il quittera Izumi à son tour pour aller à Tokyo, à l’université. « Le monde se préparait sous nos yeux à d’importantes métamorphoses, dont je voulais sentir la fièvre sur ma peau » p.43. Né en 1949, Murakami a eu 19 ans en 1968, période révolutionnaire au Japon aussi. Dans la capitale, il couchera avec la cousine d’Izumi, plus âgée, à qui il fait l’amour « avec frénésie », « jusqu’à s’en faire éclater les méninges », « quatre ou cinq fois de suite », à sec et douloureux (p.48). Une fois marié avec une autre, inséré dans la société, il se sent « récupéré peu à peu, à mon insu, par ce monde » p.77. Le mouvement l’a entraîné, il n’a guère maîtrisé.

D’où son interrogation existentielle. « Savoir ce qui se passait dans la ville de province de mon adolescence, ou ce qu’étaient devenus nos anciens camarades de classe ne m’intéressait pas le moins du monde. Trop de temps et trop d’espace me séparaient désormais de celui que j’avais été » p.87. Surtout qu’Izumi s’est fermée, son âme est morte, inexpressive, « elle fait peur aux enfants ». Hajime se sent coupable de l’avoir abandonnée, puis trahie au profit de sa cousine, même si Izumi n’a jamais voulu faire l’amour avec lui. Aussi, lorsqu’il retrouve par hasard sa Shimamoto d’enfance, c’est pour lui une révolution.

Révolution : ce qui accomplit un tour complet sur lui-même. Ainsi font les planètes. Les êtres humains aussi : « En regardant bien j’ai reconnu le Hajime de mon enfance. Tu sais quoi ? Tu as exactement les mêmes gestes qu’à douze ans », lui dit-elle (p.95). Va-t-il replonger dans cet amour d’enfance qui est resté en lui toujours ? Shimamoto est mystérieuse. Riche, elle ne dit pas ce qu’elle fait ni si elle est mariée. J’ai ma petite idée sur le sujet mais l’auteur laisse volontairement le flou. Toujours est-il qu’elle a eu un bébé fille qui est mort peu après sa naissance et dont elle veut disperser les cendres dans un fleuve. Elle ne trouve pas d’autre personne avec qui partager cette cérémonie panthéiste que son confident Hajime. Lui est accroché, la revoit sans cesse avec bonheur, ils finissent par « se voir nu » (pour la première fois) puis par baiser. Shimamoto va-t-elle entraîner Hajime dans l’éternité avec elle, dans le romantisme Tristan et Iseut ou comme ces goules des légendes japonaises qui vous boivent l’âme ?

Nat King Cole chante ‘South of the Border’ le dernier soir, comme quand ils étaient petits, ce qui donne le titre du roman. La seconde partie du titre vient d’une légende sibérienne où les paysans, sur cette terre plate à perte de vue, voient le soleil se lever chaque matin à l’est et se coucher chaque soir à l’ouest. Leur hystérie, lorsqu’elle se déclenche, est de suivre le soleil, obstinément vers l’ouest. Zen et modernité, frontière et soleil, accomplir sa vie et être dans le mouvement. Il y a cette dialectique chez Murakami, bien loin du noir ou blanc biblique où il s’agit de quitter ce monde de boue pour aspirer vers un Dieu au-delà.

Les Japonais restent sur terre. A mi-vie, il faut choisir d’être soi. « Il me semble que j’ai toujours essayé d’être quelqu’un d’autre. Il me semble que j’ai toujours voulu aller vers des gens et des lieux nouveaux et différents, pour m’inventer une vie nouvelle, devenir un être au caractère différent. (…) En un sens, devenir adulte, c’était ça, et en un autre sens, ce n’était qu’un changement de masque à chaque fois. (…) Mais pour finir, je ne suis arrivé nulle part. Je suis demeuré moi-même » p.218. Tel est le message de Murakami à la quarantaine : vous êtes tel qu’en vous-même la modernité vous change.

Qui ne connaît pas Haruki Murakami pourra avec bonheur commencer par ce roman sensible, sensuel, où le surréel et le décalé, qui sont la marque de fabrique de l’auteur, ne sont qu’en nuances accessibles aux esprits français trop volontiers binaires.

Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, 1992, 10-18 2003, 224 pages, €6.65

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Arnaldur Indridason, La voix

On a assassiné le père Noël ! Même en Islande, pays de la glace et du feu, cet incident ne passe pas inaperçu. Mais point de cellule d’aide psychologique pour les enfants déçus, on n’est pas dans la France du care aubryste. La compassion est plus subtile au pays des sagas et des poèmes skaldiques. Elle consiste en une enquête à la Maigret, avec tâtonnements et fausses pistes, toujours dans la psychologie.

C’est que l’aujourd’hui dépend d’hier et qu’hier n’a pas été toujours innocent. Qui était donc ce père Noël, dans le civil portier d’hôtel effacé vivotant au fond d’un cagibi depuis vint ans ? Pour quelle raison l’a-t-on tué ? Le sexe ? L’argent ? La réputation ? Ces trois motifs récurrents de tous les meurtres sont examinés tour à tour.

Le grand hôtel de Reykjavik s’emplit de touristes venus apprécier la bonne neige et la tempête hivernale, tout en se gavant de mouton fumé, de bière hors de prix (la plus chère du monde, dit l’auteur en 2002) et en se déguisant des fameux pulls islandais qui ne sont guère portables autrement, sinon dans l’Himalaya. Le criminel est-il un touriste de passage ? Un collègue de l’hôtel ? Une pute attirée par la foule des michetons ? Quelqu’un d’autre entré ici comme dans un moulin ?

Le commissaire Erlendur est un taiseux. Il cache en ses profondeurs un drame qu’il a peine à sortir. Divorcé depuis vingt ans, il a délaissé ses enfants (dans ce roman, on apprend pourquoi) et sa fille, qui vient le voir quand même, s’est droguée et a perdu un bébé. Pas simple de se dépatouiller des vies des autres lorsque la sienne n’est déjà pas claire… C’est tout le sel de cette enquête, menée en lieu clos et en six jours – comme dans la Bible. Le septième jour est Noël, où chacun se retire en famille, comme il se doit.

Flanqué de ses adjoints l’inspecteur Sigurdur Öli, qui n’a jamais pu avoir d’enfant jusqu’ici, et de l’inspectrice Elinborg, qui suit le procès d’un enfant battu, le commissaire Erlendur patauge mais avec méthode. La lumière se fait peu à peu, d’indices en indices. L’enfant est ici le thème du livre : enfant désaimé, enfant prétexte, enfant modèle, enfant repoussoir, enfant poupée… Certains pères exigent de leur enfant qu’ils deviennent le modèle qu’eux-mêmes ont dans la tête, la réalisation qu’ils n’ont pu accomplir. D’autres se servent de leur enfant comme d’un punching ball dans les moments de stress, ou de faire-valoir social quand ça les arrange. A moins que ce soit la mère, effacée en apparence, en retrait ou décédée, qui soit finalement responsable de tout ce qui arrive.

La voix du titre français est celle d’un soliste de douze ans. Elle ouvre et clôt le livre. Un bien beau livre où la psychologie atteint des profondeurs qu’on ne trouve plus guère en France.

Arnaldur Indridason, La voix, 2002, Points policier, Seuil 2008, 401 pages, €7.12

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L’infinie catastrophe, texte de Jacqueline Merville

Article repris par Medium4You.

Jacqueline Merville nous a confié ce texte d’émotion et de réflexion issu de « l’affaire DSK » – merci à elle. Elle a déjà évoqué ce thème douloureux du mal fait à une femme par un homme, sans y penser, en toute bonne foi, conforme aux traditions dans ‘Presque Africaine‘. J’ai chroniqué son livre en son temps, je l’avais bien aimé pour tout ce qu’il « non-dit »…

Je m’étais réfugiée dans une maison. Je criais. Des villageois étaient venus dans le jardin de cette maison à cause des cris de femme dans la nuit. On me parlait de derrière la porte pour que je cesse de crier. On me rassurait. J’avais entrouvert la porte, l’homme était au milieu des villageois. Il tenait mes vêtements et mon sac sous le bras, il souriait.

Le roi du village houspillait l’homme et parce que j’avais des marques de brûlures et du sang qui coulait sur les jambes il avait appelé la police. Je suis partie dans le fourgon avec le violeur. Dans le bâtiment militaire il a dit qu’il n’avait rien fait, puis il a dit, à cause des blessures, qu’il avait fait ce que je demandais, qu’il était innocent.

C’était en Afrique de l’Ouest.

J’avais porté plainte contre l’homme. Il ne fut pas puni. Le viol et la torture ne sont pas punis là-bas.

Et même cet homme pensait qu’il n’avait rien fait, c’est-à-dire que ce qu’il avait fait était légitime. Ce viol, ces coups, ces menaces de mort étaient une chose normale, rien de brutal, non c’était absolument normal. Et même il devait penser que j’aurais dû être contente qu’un homme s’intéresse tant que ça à moi. C’est ce qui peut rendre une femme violée un peu folle, ce déni si total.

Je pensais que là-bas c’était pire qu’ici.

Puis est arrivée cette affaire new yorkaise, comme un projecteur montrant l’ensemble et les détails. Ici c’est un peu pareil que là-bas.

Cet homme blanc, riche, puissant ne pouvait pas l’avoir fait.

L’homme dit d’ailleurs qu’il n’a rien fait.

C’était comme là-bas. Tous les violeurs se pensent innocents.

Mais là-bas personne n’avait dit que je fabulais ou que je mentais. Il ne fut pas puni, c’est tout.

Ici, certains disent que cette femme est au service des ennemis de l’homme blanc puissant. L’homme ne peut être que victime d’un complot politique ou d’un racket sophistiqué. En Afrique certains villageois me disaient que l’homme était victime de ses ancêtres, de magie noire, c’était un complot de l’invisible.

On ne peut pas condamner un homme tombé dans le piège de ses ennemis astraux ou politiques.

Il y a entre là-bas et ici une autre différence.

Là-bas toutes les villageoises me soutenaient.

Toutes, pas une seule ne s’était mise du côté de la bête. Elles m’avaient applaudie lorsque j’étais montée dans le fourgon pour porter plainte.

Ici c’est différent, il y a des femmes qui soutiennent inconditionnellement l’homme puissant. Leur ami, leur cheval de proue. Elles n’ont pas l’ombre d’un doute. La femme ne peut être qu’une comploteuse.

Certaines disent aussi qu’à elles ça n’arriverait pas. Qu’on les contraigne à une fellation, impossible, elles couperaient le sexe de l’homme avec leurs dents. Ces femmes violées n’ont pas de courage, elles se laissent faire, disent-elles. A elles ça ne pourrait pas arriver cette chose bestiale parce qu’elles se pensent l’égale de l’homme.

D’autres disent qu’elles, avec un homme aussi puissant, elles ne diraient pas non. Elles se demandent bien pourquoi celle-ci a porté plainte au lieu de se réjouir.

Et puis il y a beaucoup de gens, hommes et femmes, qui disent que porter plainte contre un homme remarquable, un homme qui promet, est indécent. Une sorte d’infidélité à l’idée de la grandeur, un saccage de l’image de la grandeur.

Alors je me dis qu’ici c’est comme là-bas, pas du tout mieux.

Je pense à ce qu’écrivait Virginia Woolf dans son livre Trois Guinées. Elle comparait le machisme et le nazisme. N’avait-elle pas raison ?

Les femmes battues, violées, assassinées, mutilées, des millions chaque année. Un crime contre l’humanité me dis-je. La moitié de l’humanité sous le joug de son autre moitié. Mais si on pense ça, on risque d’avoir à se suicider tellement personne ne veut l’entendre comme ça. C’est juste des dérapages, ici ou là. Et puis un viol ou un assassinat, c’est pas grave, pas mort d’homme.

Pourtant être violée c’est de la mort qui entre en vous, dans le corps, dans la tête. C’est une torture. Toujours ça restera comme une fosse sans mot, on ne peut pas mettre un couvercle, on ne peut pas ne pas se souvenir. Pas mortes mais mortes un peu tout de même. En Afrique du Sud, les hommes pratiquent ce qu’ils nomment le viol correctif sur les femmes lesbiennes, ça remplace la gégène.

Ici on dit c’est un coup de pas de chance, ou pire avec la libération sexuelle voulue par les femmes, de quoi elles se plaignent, après tout ce n’est que du hard sexe.

Et puis dans ce cas précis il s’agit d’un homme instruit, civilisé, blanc, riche, et d’une pauvre bonne femme. Comment un homme comme ça pourrait baisser les yeux sur ce genre de nana ? N’importe comment depuis la nuit des temps cet homme-là a un droit sur toutes les femmes. Dans les Colonies, dans les châteaux, dans les fermes, dans les forêts, dans les entreprises, dans les hôtels, au coin des rues, partout. Et dans les familles ça fait partie du devoir conjugal, comme faire la vaisselle ou soigner les gosses. Les épouses disent, passer à la casserole. Une histoire normale, ménagère. On initie aussi dans le secret des familles les toutes petites filles, il faut bien leur apprendre la chose. Des petites filles détruites.

Je me souviens d’un curé qui m’avait coincée entre la porte du placard et sa soutane pour me palper les seins, de tout petits seins sur un corps d’enfant.

Alors, ne venez pas me parler de grande et haute civilisation, d’un modèle enviable, d’un continent en avance sur les autres.

Dans très longtemps peut-être fera-t-on un Mémorial aux femmes victimes des hommes comme on en fait pour ne pas oublier d’autres barbaries de l’espèce humaine. Pas encore, dans très longtemps, à moins que comme se le demandait Virginia Woolf l’Humanité soit une erreur. L’erreur de qui ? Et comment faire cesser l’erreur, cette infinie catastrophe ?

Jacqueline Merville, mai 2011

Jacqueline Merville est l’auteure de ‘Presque africaine’, édition des Femmes, 2010, 74 pages, €9.40 – chroniqué il y a un an.

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Le festival Strauss-Kahn

La semaine s’est ouverte avec le festival de Cannes mais les canards n’en ont pas fait le marronnier annuel. Strauss-Kahn a réussi à alimenter les cancans. A peine les lampions du 10 mai éteints, le 14 mai va s’inscrire dans l’histoire des mœurs politiques. Nous avions eu Félix Faure, mort sur le tas en besognant une « connaissance » dont on retient surtout qu’elle est « sortie par derrière ». Nous avions la fille Mazarine, les mains baladeuses du président Giscard, le fils improbable de Jacques Chirac, les épouses en « a » de Sarkozy. Nous pouvons désormais chanter, avec Sœur Sourire : « Dominique, nique, nique ! »

Sauf que ça ne rigole pas au parti Socialiste. Ça ne rigole d’ailleurs jamais, tant la situation est « grave » depuis trente ans. Voyez les médiatiques : quand Hollande a commencé à ravaler ses bons mots pour faire la tronche, il a grimpé dans les sondages… Les frasques de Dominique – cherchez à qui le crime profite : à l’avenir à gauche ? pas sûr. Aux journaleux ? pas vraiment. A la France ? sûrement pas. Mais au père François pour sûr.

C’est que cette véritable honte de choc n’est pas que socialiste.

C’est toute la gauche qui s’en trouve submergée. Pas plus que le tremblement de terre japonais devenu nucléaire, cela n’était prévu. Le candidat « évident » a canné comme cela arrive : hier Delors, avant-hier Mendès-France. Un autre Kahn (Jean-François) évoque avec un mépris gourmand un « troussage de domestique ». Pour ce soixantuitattardé de la cuculture hédoniste bobo, la victime ne saurait être une femme Guinéenne payée au SMIC, mais le beau macho piégé pour l’empêcher d’accéder au pouvoir. Et les grandes orgues à gauche de se déployer à la télé : BH Lévy, J. Lang, et même R. Badinter habituellement mieux inspiré. Pourquoi jouent-ils les élites outragées ? Les tenants du Bien (socialiste) contre le Mal (forcément américain) ? Se prennent-ils pour la Loi et les Prophètes, ou défendent-ils le clan étroit des machistes méditerranéens ? Dans le Coran aussi la parole d’un homme vaut celle de deux femmes. Le multiculturel veut-il la maghrébisation comme antidote aux mœurs anglo-saxonnes ? La social-démocratie a donc du plomb dans l’aile, le jacobinisme botté époque Mitterrand relève la tête. La gauche pétainiste se retrouve une morale, celle du peuple contre les élites. Mélenchon s’en réjouit ouvertement, disant qu’un boulevard s’ouvre à lui tout seul pour rassembler « à gauche ». Il veut dire dans le style 1793, citoyens en armes, j’veux voir qu’une tête, le peuple dans la rue et les accapareurs au bout d’une pique.

C’est toute la médiacratie qui a failli. Des complaisances à ne pas gêner un partisan du même bord pour ne pas « retarder l’Histoire ». Des habitudes machistes méditerranéennes décrites avec indulgence, du « qui va garder les enfants » Fabius au soutien ouvert à ce violeur d’une gamine de treize ans Polanski, c’est toute une génération de journalistes qui montre son manque de professionnalisme. Ils préfèrent « l’investigation » sur le racisme présumé du sélectionneur de l’équipe de foot à l’enquête sur la maîtrise morale d’un candidat au poste suprême. Les citoyens peuvent-ils croire ces histrions qui paradent à la télé ou font la morale dans les journaux, quand ils constatent une telle faillite de la vigilance ? Un regard toujours rose du moment qu’il s’agit d’un homme de gauche ? C’est qu’on a bien plus invoqué la « présomption d’innocence » pour Dominique Strauss-Kahn que pour Eric Woerth, par exemple ! Ce pourquoi la théorie du Complot a fleuri aussitôt et que le sentiment anti-élite du « tous pourris » a de beaux jours devant lui.

C’est toute la France qui s’en trouve salie. Rabaissée au niveau du mépris pour les femmes des religions du Livre, elle qui se dit laïque, fait une loi sur le voile et conserve l’arrogante habitude de faire la morale au monde entier. Le monde entier a les yeux sur ce Français cosmopolite chef du Fonds monétaire international, expert en macro-économie mais incapable de se maitriser devant un cul. De quoi renforcer ceux qui préfèrent la Corrèze au pèze et Tulle à la bulle, s’affirmant du terroir et pas né hors sol. Car le sexe n’est pas honteux s’il est partagé entre adultes. Libertinage n’est pas cuissage, n’en déplaise aux notables qui se sont toujours cru au-dessus des lois. Toute séduction implique le consentement. L’Amérique a raison de garder au frais Strauss-Kahn en attendant son jugement. Juste retour de bâton du réel pour nos intellos-médiatiques qui savent mieux que tout le monde qui « doit » être innocent ou coupable, de Polanski à Batisti, jusqu’à la mère de Tristane, journaliste « violée » il y a dix ans par le Dominique et que le prestige notable et les convenances politiques ont « empêché » de porter plainte. Au point de ne pas craindre d’être ridicule à profiter de l’actuelle curée.

Le choc a montré la France qui cause dans le poste à nu : hystérique, haineuse, ignare. Plus le présumé coupable est riche et célèbre, plus les hyènes jalouses crient au scandale et plus les copains de parti nient la réalité. On accuse les puissances d’argent, la CIA, la justice américaine. C’est bien la peine de boire à longueur de journée du Coca en surfant sur son Smartphone Apple, se gavant de mac-bourgeois et de séries télé américaines, tout en portant des jeans Lévi-Strauss ! A quoi cela sert-il de lire des romans policiers ou de se pâmer devant les feulm’ hollywoodiens projetés à Cannes, si c’est pour ne rien comprendre au fonctionnement judiciaire des États-Unis ? Après Outreau, l’interminable procès Chirac et les non-lieux politiques, a-t-on vraiment « la meilleure » justice du monde ? Quelle détestable arrogance doublée d’ignorance jacobine ! L’affaire DSK sera peut-être le titre d’un prochain feulm’ (toujours prononcé à la bobo sur France-cul). Il montrera le provincialisme franchouillard dans la globalisation du monde, le rejet de tout ce qui n’est pas terroir bien de chez nous. Il suffit d’écouter les groupes en voyage en avion sur la bouffe, les hôtels, la propreté, la politesse, pour s’en faire une idée…

Quelles conséquences politiques ?

La gauche de gouvernement va devoir se choisir un autre candidat crédible. Hollande ou Aubry sont bien placés, le premier plus que la seconde parce que lui a envie d’y aller malgré son absence de charisme. Mais il ne devrait au moins pas y avoir de surprises côté mœurs.

Le choc doublé du ressentiment anti-élite friquée cosmopolite aurait pu faire monter l’extrémisme. Or ni Le Pen ni Mélenchon ne semblent pour l’instant en profiter. Une semaine après la valse de Strauss-Kahn, la modération semble l’emporter dans les souhaits pour 2012 (sondage Ipsos-Logica-LeMonde du 18 mai). Ce qui ramène Marine à un étiage qui ne lui permettra peut-être pas de passer au second tour.

Ce qui ouvre un boulevard pour le centre, bien pressuré ces derniers mois entre une droite récupératrice pour un vote utile et une gauche séductrice avec Dominique. Sa sortie de course rejette le PS vers la gauche. Une partie des centristes qui auraient pu voter Strauss-Kahn ne voteront ni Aubry ni Hollande.

Il pourrait donc y avoir rassemblement à gauche, mais tiré vers le mitterrandisme tradi et le style Mélenchon ou Chevènement. Un peu juste pour séduire en-dehors de l’antisarkozysme. Car la gauche ne peut gagner sans des voix du centre…

Il pourrait y avoir dispersion à droite, les gens du centre allant au premier tour sur les quatre ou cinq candidats potentiels, de Villepin à Hulot en passant par Bayrou et Borloo. Nicolas Sarkozy pourra-t-il alors accéder au second tour ? Mais la dispersion du centre ne permettra pas d’aligner un candidat centriste crédible contre un candidat de gauche…

Les jeux restent donc très ouverts et il n’est pas impossible que, comme aux échecs, Nicolas Sarkozy ne puisse assurer un second mandat. Il profiterait du désarroi partisan à gauche, du discrédit moral de la gôch intello-médiatique, de la perte de compétence mondiale sans Dominique Strauss-Kahn alors que montent les problèmes mondiaux : la Chine, les révoltes arabes, l’éveil de l’Afrique, l’essor de l’Amérique du sud et les faillites d’États de la zone euro.

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Le mythe de la vahiné

Bougainville qui découvre Tahiti associe la femme à la déesse Vénus. L’amour libre et innocent dans une nature paradisiaque enflamme l’imagination des Européens et, aujourd’hui encore, la vahiné compte beaucoup dans l’attrait touristique pour Tahiti. Vahiné : être humain de sexe féminin adulte. La vahiné, femme-fleur, est l’image de la sensualité, celle qui allume l’œil de toutes les personnes du sexe masculin. La parure : chevelure étalée et odorante, fleur à l’oreille ou bouquet odorant dans les cheveux, paréo drapé mettant en valeur la peau nacrée grâce au monoï, les seins nus au naturel. L’Européen tombe amoureux d’une image traditionnelle alors que la femme « exotique » regarde vers la modernité et adopte les manières européennes, parfum parisien de prix ou eau de Cologne bon marché.

La société polynésienne est très attachée à l’idéal de beauté de la vahiné. Preuve en est le nombre de concours où s’affrontent chaque année la fine fleur des jeunes filles, de miss Tahiti à miss Motocross en passant par miss Université et miss Moorea… Il existe en tout plus de 50 compétitions pour 250 000 habitants ! Tout semble fait pour répondre aux fantasmes de l’homme. La femme polynésienne jouissait traditionnellement d’une certaine liberté, d’une certaine forme d’égalité avec les hommes.

Mais il faut vite s’éloigner du mythe, même s’il irrigue les esprits, même celui des vahinés elles-mêmes. Il faut évoquer le nombre d’affaires de viol et d’inceste, affaires qui ne sont que la partie émergée d’un immense problème social. Ouvrez le journal, vous y trouverez des affaires de mœurs devant le tribunal de Papeete : 50% des dossiers traitent de l’inceste. La souffrance et la maltraitance des filles est l’envers du mythe de la vahiné libre de son corps et vouée au plaisir.

Les jeunes femmes qui ont goûté à la vie plus libre de la ville vivent leur choix comme autant de déchirements entre les obligations traditionnelles dues à leur famille et leurs aspirations personnelles. Ce mal de vivre entraîne des suicides, des SOS de femmes qui ne savent pas où se situer. En Océanie, une étude récente montre que le taux de suicide a augmenté de 20 à 30% à partir de 1980. La femme polynésienne est l’objet d’une double représentation masculine : celle de la société traditionnelle et celle de la société européenne. D’où les drames relatés par la presse.

Version comique : Au Club Med de Bora Bora, en début 2006, l’ancien footballeur Maradona en vacances avec sa famille a jeté un verre à la tête d’une ancienne miss Bora Bora. Cela a fait les gros titres de la presse internationale et a suscité des reportages des télévisions du monde entier. Plainte, plainte en rétorsion à la gendarmerie, finalement un accord a été conclu entre le concubin de l’ex-miss et Maradona pour 8000$. Sur quoi l’ex-miss a filé acheter vêtements, CDs, téléphone portable, avant que le cours du dollar ne dégringole…

Version tragique : Une Polynésienne d’à peine 18 ans succombe à la suite d’un viol collectif de 13 personnes (dont 4 mineurs). Après avoir abusé d’elle, son corps dénudé a été jeté dans un caniveau ; le plus jeune violeur a 15 ans et le plus âgé 37. Tout le monde s’insurge, crie au scandale, même la ministre de la Condition féminine, mais toutes les associations dignes de ce nom avaient prévenu les pouvoirs publics que de tels agissements étaient susceptibles de se produire si rien n’était fait. Il s’agit d’un drame dans le quartier déshérité de Faaa, drame de la solitude, de l’ignorance, de l’alcool. La réflexion d’une avocate fait frémir : « dans de tels procès vécus au Palais de Justice, on s’aperçoit que ces violeurs n’ont eu qu’une vie sexuelle très pauvre. Il arrive souvent que ces hommes n’aient eu que 2 ou 3 expériences sexuelles dans leur vie. » Leur seul « enseignement » se limite trop souvent aux seuls films pornos. Certains jeunes violeurs ne vont plus à l’école depuis l’âge de 10 ou 12 ans et traînent dans les quartiers, fréquentent des adultes encore plus paumés qu’eux, goûtent à l’alcool. Les parents n’évoquent jamais la sexualité avec leurs enfants, c’est un sujet tabou en Polynésie – malgré le mythe !

Versions misérables en juin 2006 au tribunal de Papeete : Une fillette a été abusée par son grand-oncle faamu de 36 ans son aîné. A 9 ans les premiers attouchements, à 11 ans les rapports sexuels, à 13 ans le premier bébé. Trois enfants naîtront. Cette fille n’a porté plainte qu’une fois adulte, après avoir rencontré un autre homme. Certains faits sont prescrits. Le violeur : « elle était comme ma femme, elle ne se refusait pas ; c’est même elle qui me provoquait ! » La mère biologique : « je ne sais rien, j’avais d’autres enfants à charge. » La grand-mère : « j’ai honte de cette affaire. C’est ma petite-fille qui m’a amenée ici, au tribunal. Pourquoi elle me fait ça ? Elle a couché avec mon mari… » La famille est un huis clos : 14 ans de prison. Autre affaire : à 14 ans violée par l’ami de sa mère, elle la prévient mais celle-ci ne la croit pas. C’est sa grand-mère qui avertira les gendarmes. Le beau-père est arrêté. Au tribunal, il dira qu’elle était consentante car elle ne l’avait jamais repoussé. Au lieu des 20 ans de prison prévus par la loi, il est condamné à 14 ans et n’en fera que 6…

Hiata de Tahiti

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Argoul.com en six mois

191ème note de ce blog, depuis ma migration du monde.fr. Plus de 25400 visiteurs depuis l’origine, dus à un bond en mars à 6438 visites contre 3306 en février. Engouement du à l’actualité : révolte arabe (donc démocratie possible ?), accident de Fukushima (donc conséquences), salon Destinations nature et attaque en Lybie. Le jour le plus fort a été le 24 mars avec 307 visiteurs, où est parue la note sur le roman pédagosexuel du prix Nobel Mario Vargas Llosa, ‘Éloge de la marâtre’. Avril consolide à 6201, tout comme mai, encore aux deux tiers. Il faut dire que l’on est retombé – travers très français ! – dans l’interminable mois de vacances de printemps, la France partagée par zones du 9 avril au 9 mai.

Sur les moteurs, les critères de recherche ont porté surtout sur Argoul (734), argoul.com (158) ou http://www.argoul.com qui est une fausse adresse (150), signe que le nom est bien devenu une marque, retrouvée par les retardataires qui n’avaient pas encore vus que Fugues & fougue était clôt depuis mi-novembre. La vraie adresse ne comprend pas le www mais se rédige directement http://argoul.com. Il est intéressant de noter que le 4ème critère de recherche a porté sur Marine Le Pen. On trouve ensuite les habituelles quêtes pubertaires de printemps : nu, érotisme (écrit avec et sans accent), seins, fille, ado… Vient enfin le sérieux : randonnée, Thorgal, Cranach et Simone de Beauvoir.

Les top posts (vocabulaire internet) ont été la Home page (la page du jour) pour 12723 visiteurs. Ils sont suivis par Stevenson, L’île au trésor pour 525, salon Destination nature 485, Paul-Émile Lafontaine Campagne des mers du sud 448, Cranach 412, François Bourgeon érotique 378, Facebook ou le monde Bizounours 266, Vie tahitienne à la pointe Vénus 260, la société multiculturelle 253, quelle démocratie arabe 229, Alix orphelin 211, cataclysme japonais 208, Le Clézio Mondo 208 et coût du travail français comparé aux européens 187. Paul-Émile Lafontaine est-il si connu, me direz-vous ? Pas le moins du monde… j’ai simplement publié dans la note une photo de vahiné seins nus, en buste, du plus tentant effet. Pareil pour la vie tahitienne, François Bourgeon et même Cranach. Si vous voulez faire lire, imagez, imagez ! Mon Lafontaine est en passe d’être désormais plus connu chez les ados que le classique scolaire à deux mots…

Les sites qui m’ont apporté des visiteurs sont, dans l’ordre Jean-Louis Hussonnois 462, Facebook 381, mon ex-blog Fugues sur lemonde.fr 330, Daniel Niduab 209 et Medium4You 179. Parmi les sites dits « de référence », Blogger arrive en tête avec 89, Google avec 63, Wikio avec 44 et Paperblog avec 38. Twitter… seulement 11. Les abonnés à Paperblog lisent directement les notes sans aller sur le blog. La connexion sur les statistiques ne semble même plus être disponible après pseudo et mot de passe : un bug ?

Les lecteurs d’argoul sont assez peu nombreux à aller voir les sites en favori : 62 pour Niduab, 36 pour Randonnée-nature, 28 pour Benjamin et pour Tokyo-blog, 23 pour Découverte USA, 22 pour Jean-Louis et 15 pour OlivierSC. A noter que mes visites ne sont jamais comptées dans toutes ces stats.

Si je résume, le blogueur lu est celui qui colle comme une sangsue à l’actualité, tombant dans ce travers franchouillard de commenter à n’en plus finir ce qu’il ne sait pas. La glose plutôt que l’enquête, voilà ce qui plaît. Ou alors le sexe, surtout pendant les vacances à rallonge des stressés scolaires. Le syndrome DSK est au fond révélateur de l’exception française…

Constatant qu’il s’agit d’une véritable honte de choc à gauche, mais ne sachant rien de ce qui s’est passé, je me garde de le « commenter » et les lecteurs vont ailleurs. Tant pis, qui m’aime me suive, on ne se refait pas.

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Kenzaburô Ôé, Gibier d’élevage

Le Japon n’en a jamais fini de sortir de la guerre. Défait de son fait, autiste des militaristes, il cherche à comprendre, à corriger. Kenzaburô Ôé, natif de l’île du centre Shikoku, avait dix ans en 1945. Avant de s’imprégner de culture française jusqu’au sartrisme omniprésent, il a vécu la guerre dans un village sur la mer intérieure. Le gamin qui parle dans ce court roman est peut-être lui. On ne sait pas son nom, il est « le » gamin japonais de ce temps-là.

Gamin qui ne comprend pas la guerre, ni la ville, ni les prétentions des adultes. Gamin qui vit dans la nature, proche des hommes mais immergé dans les éléments. Souvent nu, au lit, au bain, en seule culotte dans les champs, le gamin ressent les choses avec sa peau. Les êtres ne lui sont proches que s’il les touche, par contact. Tout est somatique, le « rire à nous mettre le sang en effervescence comme l’eût fait un alcool » (p.15), l’angoisse de l’attente excitante avec « la gorge sèche, la salive pâteuse, le ventre vide au point d’en avoir l’épigastre contracté » (p.22), « j’en claquais des dents d’exaltation, d’effroi et de joie » p.30. Ce panthéisme est présexuel, avant même la préadolescence, qui n’est pas avérée dans les campagnes où l’on passe directement de l’état d’enfance à l’état d’adulte. Un copain plus âgé, Bec-de-Lièvre, se fait caresser le sexe tout nu par des filles de la bande au sortir du bain. Le petit frère du narrateur, qui a dans les sept ou huit ans, regarde, « prodigieusement intéressé par la gaillarde cérémonie » (p.25) mais le gamin, lui, ne répond aux sourires des filles de son âge qu’en faisant « pleuvoir sur elles sarcasmes et cailloux, les contraignant à rentrer sous terre ».

Le lien entre la matière, les bêtes et les humains est continu pour le gamin. Dans une hiérarchie bien japonaise : naturelle et sociale. Tel est l’ordre du monde. La hiérarchie de la nature va du ventre de la mère au village, « coque dure » qui protège du monde extérieur lointain. Le nid est la famille mais surtout le tout proche, le petit frère, avec qui l’on dort. Le frère est le semblable, plus fragile, protégé avec tendresse parce qu’il est un prolongement de soi : « je sentis dans ma paume la fragilité de son ossature. Au contact de ma main brûlante sur sa peau nue, ses muscles se contractèrent légèrement » p.44. La hiérarchie sociale est elle aussi continue : « Les villageois que nous étions se heurtaient, de la part des citadins, à l’aversion qu’ils auraient eu pour des animaux malpropres » p.11. L’ennemi, tombé du ciel avec un avion en flammes, est placé plus bas sur l’échelle sociale. Mais, s’il est Américain, il est Noir : « C’est une bête, rien qu’une bête, dit mon père avec gravité, il pue comme un bœuf » p.32. On sait que les odeurs sont particulièrement sensibles aux nez japonais ; on sait aussi que l’alimentation carnée des Occidentaux donne à leur transpiration une odeur « de cadavre » que les Japonais n’exsudent pas, nourris surtout de poisson et de légumes. Le gibier d’élevage du titre s’explique ainsi : l’ennemi capturé est une espèce d’animal, forcé à la chasse, que l’on va « garder à l’engrais jusqu’à ce qu’on sache ce qu’on en pense, au chef-lieu » p.32.

Pas d’animosité particulière pour le soldat ennemi ; c’est avant tout un Noir, jamais vu dans le Japon campagnard de ces années-là. Il y a donc peur mais curiosité, admiration pour la bête et tentatives de communications intelligentes (donner la nourriture, réparer un piège, conduire au bain). Un désir panthéiste aussi, qu’on ressent pour la beauté naturelle, coucher de soleil ou muscles animaux : « le lait débordait, gras, dévalait le long du cou, mouillait la chemise ouverte, coulait sur la poitrine, s’immobilisait sur la peau gluante aux reflets sombres en gouttes visqueuses comme de la résine et qui tremblotaient. Je découvris, au milieu de l’émotion qui me desséchait les lèvres, que le lait de chèvre était un liquide extraordinairement beau » p.49. C’est un gamin de dix ans qui parle d’un nègre fait prisonnier., avec toute la sensualité de son âge L’excitation pour l’ogre.

L’excitation d’apprivoiser le monstre, aussi. Car il n’y a pas de haine chez le gamin, ni même au village. Chacun fait son boulot, le Noir en avion, les citadins à la ville et pour l’armée, les paysans en leur village. Chacun obéit aux ordres dans la hiérarchie pilier de l’ordre du monde. « Nous ne pouvions pas croire que ce Noir doux comme un de nos animaux domestiques eût été naguère un ennemi nous faisant la guerre ; nous rejetions comme folle toute idée de ce genre » p.67. On lui propose des outils pour réparer les choses, on le laisse se promener dans le village, on est fier de lui montrer la force du forgeron. On le mène à la source. « Notre nouvelle idée nous plongeait dans le ravissement. (…) Ruisselant d’eau et réfléchissant les rayons violents du soleil, le Noir, dans sa nudité, était aussi éclatant que la robe d’un cheval noir ; il était d’une absolue beauté » p.77. Bec-de-Lièvre se fait masturber et « nous entrainâmes le Noir à l’endroit le plus adéquat pour bien voir » p.78. Ce qui le fait bander ; les gamins tout nus courent lui chercher une chèvre qu’il s’efforce de besogner… « Ce Noir était à nos yeux une sorte de magnifique animal domestique, une bête géniale. Mais comment pourrais-je donner une idée de l’admiration que nous avions pour lui ? » p.79.

Évidemment, la fin n’est pas le bonheur. Rien de biblique dans la mentalité japonaise, pas de happy end larmoyant pour Hollywood. Bien plutôt la tragédie. On est en guerre, l’a-t-on oublié ? Et le village dépend de la préfecture qui donne les ordres. Deux mois après la capture, un ordre arrive. Il est bénin mais le gamin, empêtré d’émotion, fait se méprendre le Noir sur ce qui va lui arriver.

Donc ce qui doit arriver arrive…Brutalement, en deux jours, le gamin devient adulte.

Ce roman court est d’une extraordinaire puissance d’évocation. Il dit le Japon et sa mentalité millénaire, dont le militarisme néo-samouraï n’était qu’une parenthèse. Il dit l’initiation d’un gamin de la nature à la civilisation, du monde des bêtes à celui des hommes. Il dit le temps qui passe, les quiproquos du destin. Il dit bien plus que des pavés sartriens cinq fois plus gros et plus filandreux. Mais il rejoint Sartre, au fond : il n’y a pas d’essence, seulement de l’existence. L’homme est un être incarné qui se fait sa propre intuition du monde.

Kenzaburô Ôé a été prix Nobel de littérature 1994.

Kenzaburô Ôé, Gibier d’élevage, 1966, Folio2€ 2002, 106 pages, €1.90

Film de Nagisa Oshima, Une bête à nourrir, 1961 (pas de DVD disponible)

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Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

Le second roman de Céline, paru en 1936, est un gros machin – un double. Il ne fait pas moins de 600 pages dans l’édition de la Pléiade. Trois parties : 1/ le prologue qui poursuit ‘Voyage’ avec le même personnage et une histoire héroïque de roi Krobold ; 2/ l’enfance à Paris au passage Choiseul (appelé passage des Bérésinas) dans une atmosphère étriquée de petits-commerçants menacés par l’industrie et le grand commerce ; 3/ l’adolescence à 16 ans auprès d’un inventeur charlatan, après un quasi meurtre du père. Les deux dernières parties auraient du donner deux romans mais Céline a mis quatre ans pour rédiger tout ça et il en a eu assez : que ça paraisse !

Nous avons donc un mélange de styles, passant de Rabelais à Flaubert avant d’anticiper San Antonio. Céline se cherche. Certains ont dit que ‘Mort à crédit’ était son meilleur roman, pour moi il est trop inégal, manteau d’arlequin de la littérature où l’écrivain raboute. Ses histoires sont intéressantes, il s’agit de sa vie reprise par l’imagination. Son style est original, rien dans le descriptif et tout dans la parole, le mot familier qui vient tout seul. La raison ne fait pas le poids face à l’émotion, la langue veut télescoper la grammaire pour courir en souterrain et se faire expressionniste. Ca passe ou ça casse, j’avoue ne pas y être toujours sensible. C’est « trop » : partant dans des listes à la Rabelais, des onomatopées où rien ne commence ni ne finit, un vocabulaire d’argot qui date très vite. Heureusement qu’un lexique est publié en fin de Pléiade… L’ensemble fait un peu baroque, « héneaurme » aurait dit Flaubert, dont l’auteur a la causticité tout en partant dans des « délires ». La partie adolescente est un inventaire d’encyclopédiste raté inspiré de Bouvard et Pécuchet.

L’enfance parisienne à la Belle époque (avant 1914) reste marquée par l’autoritarisme. La France, c’est le caporalisme botté, bardé de certitudes et de morale. Tout gamin se voit dresser par les adultes, en butte à ses paresses et à ses manques, jamais « comme il faut ». Il en chie de trouille, toujours pressé, stressé, pressuré. Son seul dérivatif est le sexe. Dès six ans, il « se touche » puis « se branle », se voyant offrir à 7 ans une motte nue par une grande bourgeoise cliente de sa mère (p.555), s’accointant à 10 ans avec un môme un peu plus grand qui se fait sucer (p.604), puis à 14 ans se faisant « dévorer » à son tour par un plus jeune qui aime ça (p.732), avant de se faire violer par la directrice du collège (p.769)… La névrose d’autorité, mal bien français, produit ces aberrations pédophiles, obsédées et cochonnes. Céline décrit le tout à loisir, comme en passant. Était-ce le « normal » des garçons dans ces années-là ?

Deux révolutions ont fait exploser cette société coincée et moralisatrice : 1940 et 1968. Ce pourquoi elle nous paraît la lune. Mais le milieu dans lequel a baigné Céline enfant est celui qui a donné le fascisme, celui des petit-bourgeois déclassés avides de méritocratie et d’ordre. Ils veulent se distinguer des ouvriers qui n’ont que leurs mains, eux qui ont de la tête, du goût et de l’instruction. Ils veulent survivre malgré l’industrie et les grands magasins, eux qui sont proches des artisans, maîtres d’eux-mêmes et de leur commerce. Mais la mode et les prix ne permettent pas ces extravagances. L’insécurité est permanente, engendrant des comportements étriqués, avares, jaloux, volontiers portés au complot. Ce seront les Juifs et les Francs-Maçons avant les Bourgeois, tous ces gens insoucieux de traditions, de devoirs et de sacrifices. En attendant, la France d’avant 14 c’est « le possédant économe, l’épargnant méticuleux, tapi derrière ses persiennes » p.964.

Le gamin, lui, est élevé entre torgnoles et branlettes. Ballotté entre la réalité du monde et l’idéologie des parents, il n’est bon à rien. D’où cette existence qui est une « mort à crédit », où l’on doit payer avant de disparaître. « Tu pourrais, c’était l’opinion à Gustin, raconter des choses agréables… de temps en temps… C’est pas toujours sale dans la vie… » Dans un sens, c’est assez exact. Y a de la manie dans mon cas, de la partialité » p.515. Mais ni les parents, ni les voisins, ni les patrons grigous où il est mis en apprentissage (gratuit) ne l’encouragent ni ne le reconnaissent. « Je faisais pourtant des efforts… Je me forçais à l’enthousiasme… J’arrivais au magasin des heures à l’avance… Pour être mieux noté… Je partais après tous les autres… Et quand même j’étais pas bien vu… Je faisais que des conneries… J’avais la panique… Je me trompais tout le temps… Il faut avoir passé par là pour bien renifler sa hantise… Qu’elle vous soye à travers les tripes, passée jusqu’au cœur… » p.643. Là transpire la véritable haine de classe de Céline. Il n’a pourtant pas eu l’existence misérable qu’il décrit en son enfance : plutôt aimé de ses parents, travaillant correctement à l’école, passant plus de six mois à chaque fois dans les maisons où il apprenti.

Mais Céline auteur amplifie et déforme, il imite son père qui fait une légende aux voisins de sa visite à l’Exposition 1900. Il délire ce réel qui ne lui semble pas assez riche pour exprimer son intérieur. Ce pourquoi il suivra l’inventeur aux cents manuels sur tout appelé Courtial des Pereires (qui n’est même pas son nom). Comme le Krobold inventé enfant, il lui faut tout magnifier, tout porter à l’épopée. Cela donnera les pamphlets antijuifs où le bagout se laisse aller tout seul jusqu’à l’hallucinatoire. Le court récit du premier bain de mer, à Dieppe à 11 ans (p.621) en est un exemple, tout comme le mal de mer lors de la traversée qui suit (p.623).

Céline s’identifie au populaire qui en rajoute pour compenser son sentiment d’infériorité. « Ils étaient pouilleux comme une gale, crasspets, déglingués, ils s’échangeaient les morpions… Avec ça ils exagéraient que c’étaient des vrais délires ! Ils arrêtaient pas d’installer, ils s’époumonaient en bluff, ils se sortaient la rate pour raconter leurs relations… Leurs victoires… leurs réussites… Tous les fantasmes de leurs destins… Y avait pas de limites à l’esbroufe… » p.795. Céline en est, de ces pouilleux vantards. Il ne pourra pas s’empêcher d’agonir les Juifs, poussant très loin le bouchon, sans raison au fond. Ce roman de 1936 fait à peine allusion aux Juifs, pas du tout dans le premier roman de 1932 : comme quoi l’antisémitisme de Céline est fabriqué, « littéraire », dantesque. Ce qui le perdra mais, avec le recul, on voit bien le carton-pâte.

C’est ce côté excessif qu’aiment en général ses lecteurs. Ils s’y défoulent par la logorrhée délirante. Pour ma part, je ne suis pas en connivence avec ces tempéraments. Rabelais m’amuse mais ne m’incite pas à le relire ; San Antonio, qui sera successeur de Céline par la langue, je n’ai jamais pu accrocher. Louis-Ferdinand, ça se laisse lire.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Pléiade Gallimard, 1981, 1578 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936, Folio 622 pages, €8.93

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Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort

Haruki Murakami est un Japonais gentil et décalé. Pas macho pour un sou, il aime les femmes mais ne s’impose pas. Cultivé, il ne supporte pas l’embrigadement scolaire. Travailleur, il ne se voit pas salaryman en costume cravate gris et chemise blanche. Le Japon des années 1990-2000 est aussi conditionné par les manageurs que le Japon des années 1920-1940 par les militaires. Collégiens comme employés ou cadres, il s’agit d’obéir au système. D’où cette vie quotidienne mécanique que décrit complaisamment Murakami dans ses romans. Dans celui-ci, ce sont les gens pressés d’aller travailler par le métro au matin dans le quartier des affaires Shinjuku de Tokyo. Ou ce garçon d’hôtel en rêve, qui monte un whisky sur un plateau d’argent en sifflant mécaniquement l’air de ‘La pie voleuse’.

Ce pourquoi l’univers de l’auteur est japonais-critique. Il voit le surréel dans le réel, pousse les non-dits aux limites. Ses personnages sont en apparence banals mais recèlent en eux d’étranges pouvoirs ou réminiscences. Comme en chacun de nous, il suffit de creuser. Freud l’a fait pour l’Occident, mais l’ascèse bouddhiste bien avant pour l’Orient. Ce sont les profondeurs de l’être qui fascinent Murakami.

D’où ce roman au titre français énigmatique. L’oiseau à ressort est le narrateur. C’est aussi le cri strident d’un rapace nocturne entendu dans un jardin, qui fait peut-être passer de cette réalité-ci à une autre. Il est aussi la mécanique qui remonte tous les petits ressorts du monde (p.419). Toru est un trentenaire de Tokyo installé dans la routine d’une vie tranquille et terne mais qui va perdre successivement son chat, son travail, sa femme et son existence terne. Au chômage volontairement parce que son travail correctement payé dans le juridique l’ennuyait, il se promène, va faire les courses, la cuisine, et fait à fond très souvent le ménage, selon la maniaquerie japonaise que quiconque est allé dans le pays reconnaît de suite.

Et puis le téléphone sonne. C’est une femme qui veut parler avec lui « dix minutes ». De sexe. Une autre de seize ans dans son jardin, à peine vêtue d’un maillot de bain fait de bouts épars, l’invite à boire une bière pour savoir ce qu’il fait là. Une troisième lui demande un rendez-vous pour lui parler du chat perdu. Une quatrième l’aborde sur un banc public pour lui demander s’il n’a pas besoin d’argent. Une cinquième fait l’amour virtuellement avec lui, dans sa conscience… Toru est entouré de femmes. Il bande souvent et éjacule sur lui sans savoir s’il a eu contact ou non. « Dans ma mémoire du moins, réalité et irréalité semblaient cohabiter avec la même intensité et la même netteté » p.390.

Cet univers maternant, caressant, incite aux profondeurs. Il est fasciné par un vieux puits à sec dans un jardin voisin. Un vieux soldat ayant opéré en Mandchourie lui fait part d’une expérience similaire durant la guerre, jeté nu dans un puits à sec en Mongolie pour y mourir. Le sadisme se mêle au désir, ce qui est bien japonais. Nous aurons le récit de tortures, prisonniers abattus à la batte de baseball ou éventrés à la baïonnette, écorchés vifs par un Mongol expert en écharnage de mouton, femme longuement violée et domptée par la pègre pour qu’elle travaille pour eux. L’amour et la mort ne sont jamais loin dans ce Japon lisse en apparence mais dont les profondeurs bouillonnent.

En tout cas, le lecteur ne s’ennuie jamais dans les chapitres courts de ce gros livre. L’histoire se déroule sans heurt, comme un ressort qui se tend. On dirait que l’auteur écrit à l’aventure et qu’il approfondit en accumulant. Les personnages s’entrecroisent car, dans la mentalité bouddhiste, tout est lié. Le réel et le rêve, le conscient et l’inconscient, le présent et le passé, l’amour et la haine. L’idéal reste la fusion dans le grand tout, réduit en cette vie au moins au couple amoureux. Ce pourquoi Toru recherche sa femme partie « avec un autre » dit-elle, mais il sait que ce n’est pas la vérité. Celle-ci réside ailleurs, dans ses relations avec ce frère froid et manipulateur qui a probablement poussé au suicide sa première sœur et qui, devenu économiste médiatique, songe à une carrière politique. Il a quelque chose du nazi, ce remugle qui monte du nationalisme militariste japonais d’avant 1945. Cela sous des dehors techniques, ultramodernes et policés, ce qui le rend dangereux. Il aspire à lui les âmes faibles, comme un démon bouddhiste. Toru est plus fort qu’il ne croit lorsqu’il résiste, croise d’autres résistants en divers lieux et époques. Il guérit les tourments par son seul contact alors qu’il pense à des états plaisants.

Toru Okada change alors de nom pour s’appeler Oiseau-à-ressort. Il rencontre des gens qui ont changé de nom, telles les sœurs Kano Malta et Creta, inspirées des îles grecques où l’eau est chargée de vertus, ou la mère et le fils muet d’une beauté stupéfiante, qui se font appeler Muscade et Cannelle. Il cherche en lui ce qui a bien pu bifurquer dans son existence. Puis il retrouve son chat, qu’il nomme aussitôt autrement : Bonite. Il retrouve sa femme dans l’imaginaire, prisonnière de ce passé qui ne passe pas. Elle-même se libère grâce à lui de l’emprise de son frère, qui a une attaque cérébrale peut-être pas sans lien avec les incursions mentales d’Oiseau-à-ressort. Creta a un enfant après l’amour avec le garçon, une fille qu’elle nomme Corsica.

Vous n’avez rien compris ? Ne cherchez pas, laissez-vous emporter par la magie japonaise d’Haruki Murakami.

Il vous sort de la moraline biblique qui inonde nos romans dégoulinant de conventionnel. Il nous frotte d’ailleur, de bouddhisme zen et d’expériences surréelles. Ne vous laissez pas rebuter par la longueur du livre, vous le dévorerez sans vous en apercevoir. Il a été édité en trois volumes au Japon, écrit comme en feuilleton car on a envie d’en savoir plus. Vous découvrirez une autre face du Japon que l’apparence lisse et besogneuse, tout un monde d’amours et de tourments, travaillé de pulsions qu’il faut savoir maîtriser, ce qui n’est pas facile.

Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort, 1994 Points Seuil 2004, 857 pages, €9.50

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Filles et garçons au Japon

Nul doute que la société japonaise change : je l’ai vu en 15 ans. Il suffit de revoir par exemple le film d’Ozu, « Le goût du saké » qui date de 1962, pour constater que ce changement n’est pas nouveau mais constant, avec le monde.

Le film montre un Japon de la fin des années cinquante, défait militairement, devenu productiviste et consommateur. La jeunesse ne rêvait alors que d’individualisme, d’appareils ménagers et de clubs de golf. Les traditions se perdaient et les vieux maîtres n’étaient plus reconnus ni récompensés dans leur vieillesse. Les familles éclataient déjà. Chacun tendait à vivre seul – hantise des hommes japonais dont toute l’éducation a été à l’inverse : maternés durant leur enfance, servis dans l’entreprise comme au bar, servis chez eux par leur femme et leur fille mineure, au pouvoir dans la société. Or, le modernisme, dès 1962, faisait que leurs secrétaires les quittaient pour se marier, leurs filles aussi : rien n’allait plus… Ozu est un bon sociologue.

Le visiteur constate le changement en observant garçons et filles dans leur comportement aujourd’hui. A Nara, Horyu ji, ce sont des centaines de collégiens des deux sexes, de quatrième et troisième selon nos classifications, qui envahissent les allées. Ils sont divisés par classes numérotées de 1 à 4 matérialisées par des panneaux portés par des accompagnatrices. Toujours l’appartenance au groupe, ainsi proclamée. Mais les filles sont mêlées aux garçons sur un pied d’égalité, pas comme dans le film d’Ozu un demi-siècle avant.

Les traditions des années cinquante subsistent, mais la jeunesse joue avec. Si le pantalon noir des garçons ne peut avoir pour seule fantaisie que d’être parfois « taille basse », à la mode, la chemise blanche se porte sous toutes ses formes : avec ou sans tee-shirt, avec ou sans cravate, le col ouvert d’un bouton discret ou débraillé jusqu’à quatre.

Un gavroche à visière a la chemise sortie du pantalon. C’est un moyen pour lui d’affirmer son identité à l’intérieur des uniformes. Aujourd’hui, les normes officielles sont relâchées et le « déviant » est accepté officiellement (ce qui veut dire par le gouvernement et par les professeurs, sous la pression de la société). Mais dans certaines limites : pas question de cheveux jaunes ou de téléphones portables, ni de chaînes au cou à l’école, ni le droit de porter autre chose que les éléments indispensables de l’uniforme, chemise blanche et pantalon noir ou jupette pour les filles. La cravate, en revanche, n’est pas exigée.

Elle l’est même tellement peu que le boutonnage de la chemise des garçons est laissé à l’appréciation du climat et des hormones.  Ou de la mode américaine du décolleté pour laisser admirer son teint de pêche et sa peau de bébé. Les Asiatiques sont à l’aise dans cette norme de l’éphèbe : bronzé naturellement et sans poils. Le stoïcisme d’être peu vêtu dans le frais ou sous la pluie est apprécié au Japon, trait culturel de « virilité ». Le Franciscain portugais Luis Frois, qui a vécu plus de 30 ans dans le pays au XVIe siècle, constatait déjà que les enfants « d’Europe sont élevés avec beaucoup de câlins et de douceur, de la bonne nourriture et de bons vêtements ; ceux du Japon à moitié nus et presque privés de tendresse et d’attentions » (Traité de Luis Fros, 1585, traduction française éd. Chandeigne 1993).

Les filles sont toujours habillées de façon plus stricte, plus « tenues » par une société qui reste machiste, mais elles aiment aussi « souffrir » et « transpirer » comme les garçons, selon les valeurs de discipline japonaise. Midori, la petite amie du héros de « La ballade de l’impossible » de l’écrivain Haruki Murakami (1987), explique pourquoi elle a eu le tableau d’honneur à l’école : « justement parce que je détestais cette école à en mourir. C’est pour cela que je n’ai jamais manqué. Je ne voulais pas m’avouer vaincue. Je me suis dit que ce serait la fin si j’abandonnais. » (p.97) Serrer les dents, voilà du stoïcisme moins physique que rester en chemise sous la pluie, mais non moins révélateur d’un trait de la personnalité japonaise, valable pour les deux sexes. Ce qui n’empêche pas les filles d’avoir des gestes que les garçons n’auront jamais, même les mignons efféminés. La conscience des limites existe ici plus qu’ailleurs.

Aujourd’hui, les jupettes plissées noires des collégiennes ne tolèrent aucune fantaisie, le corsage blanc ne dégage pas le cou mais reste noué par un lacet. Elles portent de grosses chaussettes dont le noir tente d’amincir leurs mollets arqués peu esthétiques. Ces jambes arquées, que les garçons n’ont pas, seraient dues à la position assise, socialement seule acceptable pour les filles : à genoux. Les garçons peuvent s’asseoir en tailleur, le sexe toujours protégé de short ou pantalon – pas les filles, dont la jupe reste ouverte. D’où cette déformation des jambes.

Sorties de l’âge ingrat, nettement plus sévère au Japon pour les filles que pour les garçons (c’est l’inverse en Angleterre), les jeunes femmes peuvent être très belles,. Vers 17 ou 18 ans elles arborent le corps souple d’une liane et les traits fins. d’une miniature d’ivoire Elles sont souvent séduisantes dans leur façon de parler et de s’intéresser à vous, comme la jeune aubergiste de Dorogawa qui a flirté quelques minutes avec chacun des mâles du voyage – ou presque.

Ozu, Le goût du saké, DVD

Haruki Murakami, La ballade de l’impossible (1987), Points Seuil

Traité de Luis Fros, 1585, traduction française éd. Chandeigne 1993

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« Ca a débuté comme ça » est la première phrase du roman. Elle vous dit tout sur le reste : le fil de l’eau qu’est la vie, « voyage dans l’hiver et dans la nuit », le destin qu’est le « ça » contre lequel on ne peut rien, le style populaire qui véhicule l’émotion avant la raison. « Ça a débuté comme ça », par la guerre, la grande, l’absurde – stupidement célébrée ces dernières années ; puis l’arrière et ses fumiers profiteurs et ses poules avides de sexe ; puis la colonie où l’on envoie les ratés, les vicieux, les petits maîtres ; puis l’Amérique, ce rêve de modernité où la machine va plus vite mais n’a pas plus de cœur ; enfin la banlieue, autour de Paris, la « zone » où survivent les pauvres, les petits, les sans grades, dans la boue, le voisinage haineux et la peur de manquer. Et toujours Robinson, le double caricatural de Céline, solitaire et démerde comme le naufragé de Defoe. « Ça a débuté comme ça » et ça finit par un remorqueur sur la Seine, qui emporte tout, « qu’on n’en parle plus ». C’est la dernière phrase du livre.

Mais entre temps, on en a parlé, sur 504 pages Pléiade. Avec crudité et fine observation, avec cynisme et moments d’émotion, avec amertume et rire. La vie, quoi. Le ‘Voyage’ est l’Odyssée moderne avec la guerre industrielle comme Iliade, qui dissout les héros dans la crasse et les puces. Céline n’est pas un voyeur misérabiliste qui jouit de l’indigence des autres en se croyant au-dessus. Céline n’est pas Zola. Il en est, lui, de ce peuple petit pauvre, issu d’un couple d’employé subalterne aux assurances et d’une boutiquière en mode du passage Choiseul. Céline s’est arrêté au certificat d’études, à 12 ans. Il n’a repris l’école qu’après la guerre, passant un bac oral – light – pour anciens combattants et parce qu’on manquait cruellement d’instruits après les millions de morts. Il a fait l’école de médecine, la voie de l’enseignement professionnel, avant de finir son diplôme en faculté. Il n’a jamais soigné que les pauvres, Céline, et quelques mois les ratés de Sigmaringen. Le peuple, il connaît : il en est. Peut-être est-ce justement parce qu’il n’est pas un intello bourgeois intégré au « milieu » littéraire avec plein de copains médiatiques qu’il a raté le prix Goncourt en 1932 pour ‘Voyage’. La mode l’a attribué à un écrivaillon dont on s’est empressé d’oublier jusqu’au nom, tant les prix récompensent rarement le talent mais plutôt la lèche. On lit encore ‘Voyage au bout de la nuit’, il y a belle lurette qu’on a oublié ‘Les loups’, prix Goncourt 1932 !

Le populo, Louis-Ferdinand Céline le sait par cœur. « Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinoche, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante, d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques » p.346.

Ils habitent loin du centre, où c’est pas cher et où on dépense rien pour eux. « Les ébauches des rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendant, les chemises des pauvres, à entendre le bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boites à ordures » p.95. En métropole ou aux colonies, même combat : « La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants et encore moins de linge sale et moins de vin rouge autour » p.142.

Toute leur vie, leur énergie, leurs désirs, sont brimés par les maîtres et leur condition vile. « Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison » p.200. Ils sont dressés dès l’enfance, les pauvres. « Ils ne savent pas encore ces mignons que tout se paye. Ils croient que c’est par gentillesse que les grandes personnes derrière les comptoirs enluminés incitent les clients à s’offrir les merveilles qu’ils amassent et dominent et défendent avec des vociférants sourires. Ils ne connaissent pas la loi, les enfants. C’est à coup de gifles que les parents la leur apprennent la loi et les défendent contre les plaisirs » p.312. Alors ils se vengent dès qu’ils peuvent, les pauvres, sur les autres qu’ils jalousent, sur les plus faibles qu’eux surtout. Comme aux colonies.

La philosophie du pauvre est le destin, le renoncement. « Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demanderont le pourquoi les petits, de tout ce qu’ils supportent » p.151. Ceux qui ont les moyens, sur cette terre, sont des demi-dieux. « Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire et tout le monde est bien content. (…) Les femmes des riches bien nourries, bien menties, bien reposées elles, deviennent jolies. Ca c’est vrai. Après tout ça suffit peut-être. On ne sait pas. Ca serait au moins une raison pour exister » p.332.

D’où le divorce entre la cucuterie d’idéal pour les riches et la condition réelle du peuple : « Pour Lola, la France demeurait une sorte d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concerne l’enthousiasme » p.52. Quelle çonnerie, la guerre ! disait l’autre. Le peuple est réaliste, naturel, il ne se grise pas de mots. « L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps » p.272. Céline est matérialiste, pas idéaliste ! « L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal » p.52

La vérité est dans la matière et l’amour « vrai » veut toucher, peloter, baiser. Telle Sophie la Slovaque : « Élastique ! Nerveuse ! Étonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. (…) L’ère de ces joies vivantes, des grandes harmonies indéniables, physiologiques, comparatives est encore à venir… (…) Permission d’abord de la Mort et des Mots… Que de chichis puants ! C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… » p.472. La nature est vigoureuse et saine, le naturel est beau et désirable. Les nègres musclés et leurs femmes aux seins nus sont « tout juste issus de la nature si vigoureuse et si proche » p.150. En Afrique, la nature a plus de force qu’ailleurs, racine de la fascination de Céline pour le biologisme nazi. « La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison » p.143 « L’infinie forêt, moutonnante de cimes jaunes et rouges et vertes, peuplant, pressurant monts et vallées, monstrueusement abondante comme le ciel et l’eau » p.163. Éternel retour pour ces « bestioles du bled qui se coursent pour s’enfiler ou se bouffer, j’en sais rien » p.164.

L’amour romantique est l’opium du pauvre, le film des pulsions, la guimauve commerciale. Les pauvres piquent ça aux bourgeois, selon la « civilisation des mœurs » du haut vers le bas, chère à Norbert Elias. « Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble, moi ? Ca ressemble à faire l’amour dans les chiottes ! » p.493. L’Hamour, disait Flaubert par dérision, « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » dit Céline p.8. Montherlant écrira ses ‘Jeunes filles’ pour dire pareil et Matzneff ses ‘Lèvres menteuses’.

Bien sûr, l’émotion existe sous les oripeaux idéalisés. Les mots ne disent pas le vrai. Le film n’est pas la réalité. La vacherie est première mais parfois l’être se révèle. « Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux s’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour » p.395. « Moi (…) un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres » p.496. Ce qu’ont Alcide le sergent colonial qui trafique pour payer la pension chez les sœurs d’une nièce de dix ans ; et Molly la pute américaine, qui entretient les amants auxquels elle tient.

Malgré le ton et le cynisme, il y a du rire chez Céline. Rien que les noms donnés aux bateaux ou lieux-dits des colonies valent leur pesant de sexe. Il est partout présent, depuis le bateau Amiral Bragueton (braguette) suivi du Papaoutah (empapaouter), de la compagnie Pordurière (amalgame de portuaire et ordurière), jusqu’à San Tapeta (tapette), lieu d’où il est embarqué sur la galère Infanta Combitta (con-bite)… Le boy noir est « lascif comme un chat » (p.143), les petits nègres aiment à se faire caresser sous la culotte (p.167) – tout comme Bébert, neveu de concierge du Raincy, sept ans, qui « se touche » : « C’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé… » p.244. Gaga, bien sûr, c’est comme ça que ça rend, l’astiquage de tige. Céline appellera son chat Bébert, du nom du môme qu’est crevé d’une mauvaise typhoïde, en 1944. Il y a encore le curé Protiste, au nom d’unicellulaire ou le chercheur biologiste russe Parapine… Saint Antoine, alias San Antonio, le patron des cochons, s’en est inspiré. Lire encore la description en Amérique du dieu Dollar (p.193) auquel on va rendre ses dévotions à mi-voix devant un minuscule guichet, comme au confessionnal. Avant d’aller déféquer dans les cathédrales à merde, en sous-sol, où chacun attend son tour à la queue pour se déculotter.

C’est un moment d’humanité carabinée que ce Céline là.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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Jonathan Coe, Le cercle fermé

Voici la suite de ‘Bienvenue au club’déjà chroniqué sur ce blog. Nous ne sommes plus dans les années 1970 mais au début des années 2000. Les adolescents au lycée, vivant leurs amours et leurs ambitions dans un humour ravageur ont fait place à des adultes mariés, parfois avec enfants. Sont-ils heureux ? Ont-ils réalisé les promesses de l’aube ? C’est tout le sujet de ce second tome.

Doug l’apprenti journaliste dans le bulletin du lycée et fils de syndicaliste, est devenu journaliste politique ; il est marié à Frankie, fille de la haute, dont il a deux fillettes. Et l’on rit lorsque les gamines essayent maladroitement de répéter les injures sorties de la bouche de leur père à l’énoncé d’une mauvaise nouvelle, devant leur mère outrée. Culpepper, sportif et bon élève en concurrence avec Steve le Jamaïcain noir, est devenu homme d’affaires proche du pouvoir ; il a pris une bedaine et un cynisme qu’on ne lui aurait pas deviné. Steve a laissé la physique, où il a échoué en terminale, pour la chimie où il dirige un labo de recherche jusqu’à ce que la quête du profit maximum immédiat le mette sur la paille dans les années Blair. Le pâle Philip a épousé Claire et ils ont un fils, Patrick, 15 ans au début du livre. Mais le couple a divorcé, ayant chacun fait le choix du mauvais conjoint. Philip est toujours resté amoureux de Lois, qui en a épousé un autre, tandis que Claire aurait bien épousé Benjamin.

Benjamin justement, reste le héros du livre, le personnage central autour duquel tout tourne. Nous l’avions quitté éperdument amoureux de Cicely la poison. L’a-t-il épousé comme rêvé ? Point du tout ! Sitôt l’amour fait, Cicely est partie rejoindre sa mère qui officiait sur les planches à New York, et a connu là « sa période gouine ». Benjamin n’a donc pas écrit son grand œuvre, il est devenu expert-comptable. Il a épousé la triste Emily, militante chrétienne. Ils n’ont pas d’enfant, n’étant pas parvenu à en faire. Le lecteur apprendra, au fil des pages, qu’il s’agissait bien d’un blocage psychologique car tant Benjamin qu’Emily en auront un par ailleurs… mais ne dévoilons pas trop l’histoire. L’auteur entremêle les destins de façon qu’une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits. Mais cela donne des coups de théâtre excellents, comme celui qui arrive à Paul sur la fin. L’infernal petit frère des années lycée est resté aussi chieur qu’ado en devenant député travailliste. Il a constitué un club, comme les Anglais aiment tant à s’y distinguer, le Cercle fermé. Ce rassemblement informel d’amis autour d’un projet politique commun est une façon de comploter à l’intérieur du grand parti, afin de se pousser du col. Ne critiquons pas trop les clubs anglais : les Français ont leurs franc-maçonneries, ce qui ne vaut guère mieux.

Outre sa construction originale qui fait retrouver les personnages selon des liens inattendus, outre l’usage réitéré de fragments littéraires divers tels le récit, le journal intime, le courriel, l’un des intérêts multiple de ce gros roman est sociologique. L’auteur porte un regard aigu sur les travers de son époque et de son pays. Plutôt porté à gauche, Jonathan Coe n’en raille cependant pas moins l’égoïsme indifférent des bobos locaux. Telle cette conne, « la conductrice d’un énorme 4×4 vert bouteille – qui semblait fait pour acheminer des vivres sur des routes défoncées entre Mazar-e-Charif et Kaboul plutôt que pour emmener au supermarché, comme cela semblait être le cas, un couple bourgeois avec enfant – klaxonna furieusement en faisant une embardée, portable à la main » p.81. On se demande combien de mains possède cette Shiva démoniaque qui fait tout en même temps en se foutant pas mal des autres.

Mais les hommes ne sont pas mieux traités. Ils emmènent le dimanche leurs enfants petits au square. « La plupart des nounous, apparemment, avaient leur dimanche libre, et les pères pouvaient ainsi profiter de leurs enfants au parc tandis que les mères restaient à la maison pour faire ce qu’elles ne pouvaient pas faire le reste de la semaine pendant que les nounous s’occupaient de leurs enfants. Ce qui signifiait en pratique que les enfants étaient livrés à eux-mêmes, délaissés et confus, tandis que les pères, chargés non seulement de journaux, mais de pintes de café Starbucks ou Coffee Republic, tentaient de faire sur un banc ce qu’ils auraient fait à la maison s’ils en avaient eu la possibilité » p.112.

Car le monde a pris la bougeotte. « Nos parents ont gardé le même boulot pendant quarante ans. Mais maintenant (…) Doug a changé de boulot. Moi, j’ai changé de boulot et de pays. Steve veut changer de boulot, apparemment » p.303. Sauf un : Benjamin le lunaire, jamais remis de l’amour de sa vie pour l’égoïste évanescente Cicely. Il va d’ailleurs la retrouver, juste au moment où il envisageait de se faire moine, mais je ne déflore rien de plus. Sauf que l’on apprend tout sur le miracle du slip, irrésistible dans le premier volume.

Le monde a pris de l’égoïsme aussi. Les manifs syndicales aux portes des usines précises, dans les années 1970, ont laissé place à des manifs pour des abstractions : contre la guerre en Irak ou pour conserver Rover en Grande-Bretagne. Personne ne fait plus attention aux autres, sauf par nostalgie adolescente, et encore. Le joyeux Harding, potache blagueur célèbre au lycée, est devenu un pronazi cynique célibataire et aigri, vivant tout seul dans la campagne en écolo de Hobbes, en guerre contre tous. Les néolibéraux ont pour hantise la promiscuité, ils s’isolent en cercles fermés, en ghetto de résidence, en plages réservées. « Ils emploient leur argent à installer un système de filtrage, à édifier autant de barrières que possible, afin de n’entrer en contact digne de ce nom qu’avec des gens du même type qu’eux, économiquement et culturellement » p.349. Les néotravaillistes se sont acoquinés avec eux, ce qui explique pourquoi Blair a fini par perdre le pouvoir.

Quant au modèle américain, il est celui de la pute. Racoler le client comme on racole sur le trottoir, susciter le désir de consommer sur le schéma de la baise. Munir, anglais d’origine pakistanaise, est outré de voir à la télé les séries de « stars » américaines : « Ces femmes sont dans un endroit public et elles discutent de la meilleure manière de pratiquer une fellation, exactement comme elles parleraient tricot ou cuisine. Et l’une d’elles – celle-là, là-bas ! – vient de reconnaître qu’elle avait couché avec cinq hommes différents en une semaine ! Quel respect, quel respect ces femmes peuvent-elles éprouver pour elles-mêmes, pour leur corps ? (…) Voilà ce que c’est, l’Amérique, aujourd’hui, un pays de dégénérés ! Pas étonnant que le reste du monde se soit mis à les mépriser ! Quelle… quelle probité attendre d’un pays qui se conduit ainsi ? (…) Qui prêche la religion et la morale, mais dont les femmes se comportent comme des putains » p.420. Ce pourquoi Blair, fourvoyé à tort dans la guerre d’Irak avec Bush junior, a fauté, au grand dam de l’auteur qui vote travailliste.

Un bien beau livre qui montre que tout est lié, que l’on n’oublie jamais, que sans cesse les causes produisent leurs effets inattendus. La vie, quoi. Avec d’attachants personnages.

Jonathan Coe, Le cercle fermé (The Closed Circle), 2004, Folio 2009, 551 pages, €7.98 

Le coffret Bienvenue au club + Le cercle fermé, Folio, €15.96 

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Jonathan Coe, Bienvenue au club

J’ai beaucoup aimé ce gros roman d’adolescence où un certain nombre de garçons et filles de Birmingham découvrent le sexe, la culture, la politique – en bref la vie – au travers de leurs expériences d’école et de rencontres. Le club des Rotter est en anglais la bande des sales types. Sauf qu’il s’agit d’un nom de famille à peine déformé (Trotter) que portent Lois la fille aînée, Benjamin le second et le diabolique petit Paul, cadet. C’est autour d’eux que tourne l’histoire, leurs amours, leurs mésaventures, leurs copains et copines.

A l’anglaise, bien loin du pesant « de rigueur » chez les branchés bobos français, on rit souvent à la lecture de ces pages. Ce n’est pas parce que les années 1970 étaient des années où dominait la couleur marron, les grèves syndicales à répétition, les voitures anglaises de mauvaise qualité et la montée du mouvement national contre l’immigration qu’on doit faire la gueule. Margaret Thatcher pointait son nez sur les affiches mais la vie était belle parce que les ados s’en foutent, de la politique. Sauf lorsqu’elle les touche directement : attentat irlandais dans un pub, matraquage policier d’une manif, pouvoir de cuissage syndical sur les femmes de l’usine, compte-rendu percutant dans un journal, ce qui permet un voyage à Londres à 16 ans et les 36 positions du kama-soutra avec une journaliste adulte…

Nous étions dans les années culture, où le classique avait encore du prestige, incitant les ouvriers à lire les auteurs pour ne pas se faire piquer leur femme par des profs beaux parleurs (un grand moment du livre). Dans les années musique où des groupes de rock et autres sous-sectes surgissaient de nulle part, qui ne songeaient qu’à tordre les sons en rythme pour insuffler de l’énergie aux adolescents. Dans les années ascenseur social où les notes à l’école permettaient l’accès à l’université, chacun devant exceller dans au moins une matière.

Benjamin, Doug, Philip, Steve (Noir jamaïcain sportif « aux cuisses musclées et aux pectoraux luisants »), côtoient Claire, Cicely, Jennifer, Emily et autres Miriam. Tout cela se mêle, les écoles étant devenues mixtes. Sauf le sport, qui a lieu entre élèves du même sexe, ce qui rend cocasse le règlement en cas d’oubli de son maillot de bain, autre grand moment du livre. Mais le sport n’est pas désiré par tous, d’où l’idée lumineuse de ces excursions de marcheurs, où les filles sont admises et où régulièrement les élèves se perdent, chaque mercredi dans les bosquets touffus…

C’est drôle, captivant, empli de psychologie. Vous avez une vraie analyse sociologique – une époque et un milieu – sous des dehors légers. L’école, les parents, la famille, font de ces adolescences une suite de lieux fermés où il se passe quelque chose. Non pas contre le monde (ainsi qu’il en est aujourd’hui) mais en rythme avec les grands ébranlements d’époque comme la montée de la droite, le rejet de l’immigration, les attentats de l’IRA, la métamorphose des groupes musicaux. Les habitudes sociales se télescopent, dans un humour parfois ravageur, telle cette fameuse page 73 : « Vous connaissez Morales ? – Je ne crois pas, répondit-elle, décontenancée. – Vous ne connaissez donc pas ‘La Vierge à l’Enfant » ? – Vous savez, on a pas beaucoup l’occasion d’aller au pub, avoua Sheila ». Ce quiproquo bien amené, l’air de ne pas y toucher, est pour moi irrésistible. Les pubs anglais ont toujours de ces noms composés comme ça, ‘L’ancre et la chope’, ‘La cuisse et le cochon’, et ainsi de suite. Il y en a plein, drôles ou graves, de ces chocs là. Comme la découverte de l’existence de Dieu à cause d’un slip.

L’auteur use habilement de plusieurs procédés dont le patchwork ajoute à l’intérêt plutôt que de hacher le texte. Récit personnel, histoire racontée, bulletin du lycée, chronique de journal, lettre, tout participe à rompre la cadence et à faire du style une polyphonie. Jusqu’à ce délire amoureux qui clôt le volume, une performance de 50 pages sans un seul point ! Un tel lyrisme personnel ouvre une époque adulte d’optimisme, malgré le monde ambiant. Benjamin est amoureux de Cicely, qui est le prénom Cécile mais aussi, en anglais, la ‘petite cigüe’. C’est dire combien cette fille trop belle, trop indifférente, est un poison pour tous ceux qu’elle captive et capture. Tous, sauf un… Devinez qui ? Et c’est là où l’on craque.

‘Bienvenu au club’ connaît une suite, ‘Le cercle fermé’, qui sera chroniqué prochainement.

Jonathan Coe, Bienvenue au club (The Rotter’s Club), 2001, Folio 2010, 543 pages, €7.98

Jonathan Coe, coffret deux volumes : Bienvenue au club et Le cercle fermé, Folio, €15.96

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Antoine Piazza, Les ronces

D’origine italienne, instituteur, Antoine Piazza travaille désormais à Sète. Lorsqu’il a débuté, il rêvait du village, de la fonction hussard noir IIIème République où l’instituteur était un notable de campagne. Non pour entrer dans la hiérarchie sociale mais pour dégrossir les sauvageons des ruisseaux et des pacages, jouer le rôle de transmetteur du savoir moderne. Il est allé ainsi se terrer dans un village du sud-ouest dans les années 1980, où il a contribué à maintenir une école durant sept ans.

Malgré l’intitulé « roman », ce livre est une suite de portraits liés par son histoire personnelle. Il n’a pas d’intrigue, ni le fil même d’une existence. Il ressemble plutôt à une juxtaposition de « rédactions » où les portraits des hommes comptent pour beaucoup. C’est dire son style décalé, ce pourquoi l’auteur n’a pu se faire publier par les éditeurs nationaux. Il noircit des cahiers d’écoliers, comme il le raconte, mais ne sait pas captiver par une histoire. Il a peine à inventer. En revanche, il excelle dans la description des gens qui l’entourent.

Il y a le maire, fils et petit-fils de paysans du coin, qui veut garder jalousement sa fonction pour exister. Il y a le couple méritant qui a eu peine à bâtir sa maison et, croulant sous les remboursements de crédit, sombre dans la dépendance à la famille. Il y a ce vieux qui s’isole, cultivant des terres sans maîtres haut dans la montagne, vivant seul dans une cabane de rondins, le fusil à portée de la main contre tous les emmerdeurs, y compris le garde forestier. Il y a les hippies qui vivent de l’air du temps en se laissant manipuler par le plus retors d’entre eux et surtout leurs enfants « débraillés et superbes ». Ces gamins permettent à l’école de survivre et le maire comme l’académie ferment les yeux. Histoires de terre, de chasse, de chiens, de cerises. Histoires de sexe, de mariage, d’études, de retour au pays.

Il est étonnant de constater combien une certaine France des campagnes pouvait rester archaïque encore sous Mitterrand. Ce sud-ouest de hameaux d’altitude vivait comme avant 1914. Le plus haut niveau intellectuel était de réussir le certificat d’études. Drame lorsqu’il a été supprimé par les technocrates de Paris ! La réussite sociale se mesurait aux hectares de terre. Le seul emploi non paysan était de servir la commune comme sapeur pompier ou dans les services techniques à la merci du clientélisme du maire. Le seul loisir était de lire le journal régional – et la presse a perdu de nombreux lecteurs par une grève imbécile qui a fait s’éteindre l’habitude même de lire dans la campagne. La télé abrutissait, trop intello ou trop paillettes. Le curé était inexistant en ces terres païennes. L’instituteur était vu comme l’œil de l’État, dont on se méfiait un peu, qui ne serait jamais du village même si l’on avait vu naître et grandir sa mignonne petite fille.

Les ronces du titre sont celles de l’ignorance, des instincts et des superstitions, qui engluent les mentalités dans la tradition. D’où l’émergence politique de ce courant conservateur de ‘Chasse, pêche, nature et traditions’, né sous Mitterrand en même temps qu’a ressurgi le Front national. C’est toute une France rurale qui « résiste » à la modernité, au progrès, au monde. Il y a une certaine nostalgie de gauche chez l’auteur pour ce petit peuple paysan. Une certaine idée de sa mission laïque et républicaine aussi, dans la meilleure tradition des Lumières. C’était tout un univers, il y a trente ans seulement. Il a aujourd’hui disparu avec ses cultivateurs, ses hippies et ses instituteurs. On « n’institue » plus aucun savoir aujourd’hui : on « professe » la bonne parole dans les écoles.

Antoine Piazza, Les ronces, 2006, éditions du Rouergue repris en poche Babel en 2008, 213 pages, €7.12

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Mario Vargas Llosa, Éloge de la marâtre

Article repris par Medium4You.

Le prix Nobel 2010 nous livre un bien étrange roman. Décalé en notre époque. Publié en 1988, vingt ans après 1968, il reste la traduction classique des aspirations libertaires, la reconnaissance du désir, l’importance du corps, l’attrait des nourritures terrestres. La langue française est bien pauvre et bien abstraite, elle qui n’a qu’un mot valise pour désigner ces choses : l’amour.

C’est confondre allègrement ces trois manifestations que les Grecs désignaient sous les noms d’éros, philia et agapé. L’innocence du désir vient du corps, des sens ; il s’exalte de la vue d’un torse gracieux, de l’écoute d’une voix mélodieuse, du toucher d’une peau satinée, du baiser brûlant de lèvres entrouvertes. L’attrait affectif n’a pas besoin du sexe pour aspirer à être aux côtés d’une personne chère. La générosité vague déborde de la force d’un corps comblé, d’un cœur entouré et d’un esprit ouvert. Mais discourir sur l’amour de l’humanité au sortir du lit de sa maîtresse, voilà qui est du dernier culcul. L’Hâmour, traduisait Flaubert pour dire cet enfumage de l’esprit des bourgeois cuistres de son temps.

Vargas Llosa ne va pas si loin. Dans la société catholique, bien-pensante et militaire du Pérou des années 1980, sa subversion est de mettre en contradiction la mythologie, y compris religieuse, avec sa traduction moraliste bien-pensante. Il compose un vaudeville avec le mari, la femme, l’amant. Sauf que la femme est d’un second mariage, donc la marâtre du fils. Ce qui permet une combinaison érotique nouvelle. Sauf que le fils vient de faire sa communion et s’éveille à peine à la puberté des sens : il n’a qu’un peu plus de douze ans.

Mais que peuvent les interdits contre la force aveugle du désir ? N’est-il pas légitime de désirer aussi, à 12 ans ? Est-on interdit de sens jusqu’à ce que la bienséance le décide ? Surtout lorsque son père apprécie l’érotisme au point de garder dans sa bibliothèque (sous clé) une collection complète de gravures sensuelles et des livres de nus. Alfonso est un ange d’Annonciation avec ses boucles blondes, ses yeux bleu clair et son air innocent. Il est Éros, l’enfant grec tout de désir et sans conséquence. Il est beau, sensuel, amoral. Il séduit par sa fragilité, sa fougue rieuse et son membre après tout bien monté. « C’était un petit bonhomme libre de préjugés, à l’instinct assuré, qui la chevauchait comme un habile cavalier » p.151.

Comme Éros, il darde sa flèche sur qui lui plaît et dit toujours la vérité. D’où ce désir qui monte, l’acmé de l’amour pour les trois protagonistes, puis la chute dans la décence bourgeoise. Car la femme adulte résiste, au nom de la morale. Puis se laisse attendrir, puisque ces jeux sont innocents. Après tout, elle n’est pas sa mère mais une étrangère. Il n’est pas question de sentiments ou d’impudeur mais de sensualité.

Vargas Losa en fait un conte pour notre temps. Il convoque la mythologie grecque pour dire la puissance du regard qui engendre le désir. Il intercale ainsi des chapitres d’histoire symbolique entre les chapitres réalistes. Candaule, roi de Lydie, montre le cul de sa femme (qui l’a fort gros) à son ministre Gygès – mais pas touche ! Quel hypocrite… Diane au bain avec sa servante est observé tout dard dressé par un petit berger – mais on ne saurait se mêler aux dieux sans être consumé. Tout reste platonique… Une dame écoute la musique d’un jeune homme empli de désir – mais attention dit le mari, si je n’entends plus la musique, je viendrai vous surprendre. La musique sert de messager… Fra Angelico peint une Annonciation où l’ange rose et blond fait craquer toutes les filles. Pourquoi Marie ? Mystère insondable de l’innocence : elle portera un enfant dieu. Mais elle a bien été « remuée »…

Partout est le désir, comme premier à la vie. Même (et surtout ?) dans la religion, qu’elle soit antique ou chrétienne. La vie a besoin d’un corps pour se perpétuer, si l’on aime la vie et la glorifie, dès lors pourquoi ne pas glorifier le corps ? C’est le sens que donne l’espiègle gamin au tableau de Szyszlo, accroché sur le mur du salon par son père. «  – Eh bien ! ce tableau c’est toi, affirma-t-il » dans un éclat de rire. La reproduction en est donnée par l’auteur dans un cahier central en couleur : il s’agit d’un torse abstrait, du col au pubis, où tous les organes sont mécaniquement agencés, posé sur un autel de sacrifice. Un corps en éruption qui vient de jouir.

« Sommes-nous impudiques ? Nous sommes entiers et libres, plutôt, et terrestres à n’en plus pouvoir » p.169. Car tel est l’amour, une fente palpitante qui aspire au jaillissement du membre frotté, une carapace retirée, des décors et habits jusqu’à la peau. « Abolis ont été aussi les sentiments altruistes, la métaphysique et l’histoire, le raisonnement neutre, les impulsions et œuvres de bien… », précise encore l’auteur (p.170). Il s’agit de fusion charnelle : « je te me donne, tu me te masturbes ».

Éros au XXe siècle est aussi incongru que l’ange annonciateur de la foi : qu’avons-nous fait de la vie, interroge ce conte ? Dans l’époque de repli frileux que nous connaissons, où toutes les religions (même la laïque) se réduisent aux principes d’un code desséché, ce genre de livre est blasphématoire. Lisez-le vite avant qu’il soit interdit !

Mario Vargas Llosa, Éloge de la marâtre, 1988, Folio 2008, 213 pages, €6.93

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Lucas Cranach et son temps, musée du Luxembourg

A Paris jusqu’au 23 mai, après Francfort en 2007, Londres en 2008, Rome et Bruxelles en 2010 les bobos redécouvrent Lucas Cranach, peintre allemand luthérien de la Renaissance. Une soixantaine de tableaux font de cette courte exposition un délice d’érotisme, de religion et de culture. Affinité protestante ? On dit que le générique de ’Desperate Housewives’ emprunte à Cranach l’une de ses Eve.

Né allemand en 1472 en Franconie, Lucas prend le nom de sa ville natale Cranach. Il début par des scènes religieuses comme la Crucifixion et la Fuite en Égypte, présentes au musée du Luxembourg. Il est inspiré autant par la profusion rigide des gravures de Dürer et par les paysages d’Altdorfer que par les couleurs italiennes. En 1505, il devient peintre de cour de Frédéric de Saxe qui l’ennoblira en 1509. Cranach a du succès, il sait se plier aux demandes de son temps.

Il délaisse alors les scènes pieuses pour se lancer dans le portrait à la vêture riche et dans la décoration des demeures destinées aux fêtes. Il fait un séjour auprès de Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, entourée d’artistes humanistes. Ce brillant social lui inspire une élégance d’exécution et un attrait jamais démenti pour les femmes fortes et vertueuses. Ses dames sont d’autant plus célèbres qu’il les peint nues. Après une centaine de Vierges, il exécute sans voile pas moins de 39 Vénus, 35 Eve et Lucrèce, 19 Judith, 12 nymphes et d’autres Aphrodite… L’exposition retient une Nymphe à la source de 1518, une Vénus de 1529, une Lucrèce de 1532 et une Justice de 1529 qui fait l’affiche.

Pudibonderie catho – du temps et du quartier, le 6ème arrondissement – la fille est intégralement nue sur la grande affiche, mais le sexe voilé par le bandeau de texte sur la porte du Sénat ! Plus intégriste que Luther tu meurs… Nous avons vraiment la droite la plus tartufe d’Europe (majoritaire au Sénat). « Au temps où les faux culs sont la majorité, chantait Brassens, gloire à celui qui dit toute la vérité ! »

Si la Justice est nue, fors un voile si léger qu’il en accentue l’érotisme, c’est qu’elle est désirable. La Renaissance nous a donné le désir de retrouver la lumière grecque antique, la transparence des débats sur l’agora et le ciel des Idées. Luther combat le catholicisme car il obscurcit les textes tout en noyant les fidèles sous la pesante hiérarchie pontificale romaine, où l’autorité ne vient que d’en haut. Premier « renverseur » des choses (avant Marx), Martin Luther veut que tous puissent lire le texte littéral de la Bible et que chacun puisse devenir pasteur s’il est inspiré. Contrairement à l’islam hanbaliste ou déobandi, le protestantisme opère un retour au texte littéral pour une libération des hommes, pas pour figer la loi ! Ce sont tous les pays de l’arc germanique, de l’Autriche à l’Angleterre en passant par la Scandinavie, qui se dressent contre Rome et sa prétention à régenter le monde connu.

Nous vivons les suites de ce mouvement d’un demi-millénaire lorsque les Anglais refusent l’Europe napoléonienne centralisée de la France, lorsque les Allemands refusent le césarisme bonapartiste dont ils ont souffert sous le nazisme, lorsque les Suédois refusent la gabegie de fonctionnaires irresponsables selon les mœurs latines.

Cranach, devant la demande, va établir à Wittenberg un atelier avec ses fils Hans et Lucas le Jeune, qui comprendra jusqu’à 14 employés. Il est élu bourgmestre de la ville, notable établi, anobli. Son style est reconnaissable entre tous : une taille souple et un corps longiligne, des seins menus qui n’ont jamais allaités, un visage en cœur à la Botticelli, les yeux en amande, le teint rose laiteux, lumineux. Ces corps désirables sont une érotique prépubère, tirée tant des anges éthérés qui peuplent le paradis que des Idées platoniciennes pour qui le meilleur amour reste abstrait, sublimé. Épilé, nu, gracieux, le corps des femmes de Cranach est celui d’adolescentes qui n’ont pas été mères. Un corps de houri délectable au-dessus duquel il est écrit « pas touche ! ».

La nudité effrontée contraste en effet avec les thèmes bibliques (Judith) ou de la vertu antique (Lucrèce) et avec les maximes moralisatrices que le peintre écrit au-dessus des têtes (Nymphe à la source). Vade retro, satyres membrus ! Une gravure dans l’exposition montre en effet la nymphe alanguie sommeillant, surveillée avec avidité par deux satyres aux pieds fourchus dont l’un arbore un dard dressé comme un bourgeon au printemps. Un jeune homme bien fait, sexe au repos, se tient placide et nu, assis tel Apollon bienveillant et sans désir, sur un côté du tableau (désolé, pas de photo sur le net…).

Tel est l’érotisme de Cranach : la pédagogie du monde tel qu’il est pour mettre en garde les humains. Le désir est diabolique, la séduction ensorcelle, l’oisiveté mélancolique rend vain. Les femmes sont capables de faire de vous un pantin, tel Hercule chez Omphale ou cette dame qui met la main dans la Bouche de la vérité, jurant que seul son mari et le fou l’ont touchée. Elle a déguisé l’amant en fou, avec deux oreilles ridicules, pour braver la vérité ! La société catholique, hiérarchique, romaine avec faste, est l’enfer sur terre pour les Luthériens. Cranach démonte ses artifices pour montrer la vérité nue : le désir pour la femme existe, il doit être maîtrisé pour servir le Seigneur. Loin de l’interdiction des images de l’islam intégriste, le protestantisme veut mettre en lumière l’entière vérité sur le monde tel qu’il est. Afin que chacun soit conscient de ce qu’il fait.

Est-ce un air du temps ? L’Europe redécouvre Cranach comme une Renaissance de sa culture – la France en retard, toute confite en hypocrisie catho-bobo politiquement correcte. Ô Molière !

Musée du Luxembourg du 9 Février au 23 Mai 2011, 19, rue de Vaugirard, Paris VIe.

  • Tél 01 40 13 62 00
  • Ouverture tous les jours de 10h00 à 20h00, le vendredi et samedi jusqu’à 22h00
  • Plein tarif : 11 €
  • Tarif réduit : 7,50 € étudiants, chômeurs, gratuit pour les minimas sociaux (sur justification)
  • Billet Famille (2 adultes et 2 jeunes de 13 à 25 ans) : 29,50 euros
  • Accès :
  • RER B, Luxembourg
  • Métro : ligne 4,  Saint Sulpice, ligne 10,  Mabillon
  • Bus : lignes 58, 84, 89, arrêt Luxembourg ; lignes 63, 70, 87, 86, 93, arrêt Saint Sulpice

Anne Malherbe, Lucas Cranach, peindre la grâce, À Propos, 11.40€

Naïma Ghermani, L’Europe au temps de Cranach, RMN, 8.55€

Guido Messling, Cranach et son temps, Flammarion, 271 pages

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Véritable histoire d’Alcibiade

L’éditeur traditionnel des traductions de textes gréco-romains ‘Les Belles Lettres’ a eu la judicieuse idée de créer une collection de poche pour présenter les grands personnages de l’antiquité. Recyclant les traductions du grec et du latin, les auteurs font une compilation des textes qui parlent des hommes illustres avec quelques phrases de lien, à la manière des moralistes latins. Sont déjà parus Caligula, Périclès, Alexandre et Marc Aurèle, suivront Constantin, Julien, Hannibal, César et d’autres. Voici Alcibiade. Il est célèbre surtout grâce à Platon, qui l’évoque dans ‘Le Banquet’ car Socrate en était amoureux.

Alcibiade était Athénien, descendant du fameux Clisthène et cousin du non moins fameux Périclès. Clisthène a fondé la démocratie athénienne en 510 avant, quant à Périclès, il devint chef du parti démocratique en 459 et fit orner la cité de monuments après avoir établi la puissance navale et soumis l’Eubée et Samos. Cousin germain de sa mère, il adopte Alcibiade lorsqu’il a cinq ans, à la mort du père tué à Coronée contre les Béotiens.

Le gamin, parmi ses cousins, n’a de cesse de briller et de se faire reconnaître comme le plus aimé. Il est d’une particulière beauté et le restera à tous les âges. Les femmes comme les hommes se pâment devant lui. Tout petit, il séduit déjà et gardera volontairement les cheveux longs, en crinière. Encore enfant, rapporte Plutarque, « Alcibiade s’enfuit de la maison chez Démocratès, un de ses amants ». L’éphébophilie n’avait pas ce caractère hystérique de notre siècle américano puritain. Les jeunes Grecs étaient volontiers admirés, caressés et embrassés depuis la puberté jusqu’à la première barbe. La différence avec notre époque est qu’il ne s’agissait ni d’exploitation sexuelle ni de marchandisation de la chair, mais d’un hommage à la fertilité et d’une initiation à la citoyenneté par les relations sociales prestigieuses. Le plaisir n’était pas tabou en cette ère préchrétienne, mais selon la maturité et en respectant l’honneur du mâle libre, sous l’œil public de la société. Être aimé flattait l’éphèbe et l’amant s’efforçait d’en être digne en l’élevant aux belles vertus de la cité. Elles étaient militaires et civiques. Il s’agissait d’être fort et souple, habile aux armes de jet et de traits, et fidèle à ses compagnons au combat. Il s’agissait aussi d’être intelligent et diplomate, habile à l’argumentation et aux discours pour convaincre l’assemblée et entraîner les hommes.

Faute de père, Alcibiade est prêt à tout pour qu’on parle de lui, mais il a une bonne nature. C’est elle que reconnaît Socrate, sous les apparences trop brillantes de jeune dieu. Riche, Alcibiade se débauche et se pare, s’enivre et fait la fête, entraînant autour de lui une couche d’oisifs de son âge qui l’admirent. Ce qui ne l’empêche pas d’être courageux, entraîneur d’hommes à la guerre, négociateur retors et apte à s’adapter à tous les milieux. Le luxe n’est pas pour lui une nécessité de dandy, mais une façon d’être aimé. Il recherchera toute sa vie cet amour qui lui a manqué, père mort et mère effacée. Il couchera adolescent avec des hommes, ce qui ne l’empêchera nullement d’avoir le goût des femmes une fois adulte. Il se mariera avec le parti le plus riche d’Athènes, aura un fils qu’il prénommera comme lui Alcibiade, et engrossera même la reine de Sparte, au grand dam du roi parti en guerre qui le fera tuer, à 47 ans.

Sa relation avec Socrate est restée « platonique », dit-on. Le philosophe, laid et volontiers adepte du renoncement et de la sublimation, vénérait la beauté morale plus que la physique, ce qui ne l’empêchait pas d’admirer l’éphèbe. Alcibiade, vers quinze ans, a voulu le séduire en couchant nu contre lui, l’enlaçant sous leurs manteaux, dans le même lit. Mais « je me levai après avoir dormi aux côtés de Socrate, sans que rien de plus extraordinaire ce fut passé que si j’avais dormi près de mon père ou de mon frère aîné », dit-il au Banquet (219 b-e). « Il est le seul homme devant qui j’ai honte » (216 a-c), son père de substitution, en quelque sorte. Plutarque note qu’il était encore adolescent à l’expédition de Potidée. Il appartenait à la tente de Socrate. Durant la bataille, blessé, Alcibiade était tombé à terre et Socrate se plaça devant lui pour le protéger. C’est ce que rappelle Alcibiade dans ‘Le Banquet’ en rendant hommage à son vieux maître. A 19 ans, il y gagne le prix de la valeur au combat. Huit ans plus tard, il rendra la pareille à la défaite du Délion, protégeant physiquement la retraite de Socrate. Le vieux philosophe l’a sans doute rendu meilleur en rabaissant son orgueil et lui donnant exemple des vertus qu’il pouvait receler.

Poussé par sa popularité et la réputation de sa famille, Alcibiade entre en politique à 26 ans pour renforcer les moyens financiers d’Athènes. Ses ennemis l’ont accusé de s’être empli les poches, mais Alcibiade, s’il était flambeur, n’était pas avare ; il préférait sa réputation à la richesse. A 31 ans, il est élu stratège, il conclut avec Argos une alliance contre Sparte. Ce qui le conduit, à 36 ans, à encourager l’expédition de Sicile contre Syracuse, alliée de Sparte, en faveur des Léontins.

Ses ennemis, jaloux de sa beauté et de son succès, l’accusent alors de blasphème, d’avoir martelé les bornes d’Hermès et mimé en parodie les Mystères d’Éleusis. L’appel aux convenances religieuses est toujours le dernier recours des envieux emplis de ressentiment, sous toutes les latitudes et en toutes les époques. Le peuple, volage et entrepris par des démagogues, va rappeler Alcibiade et celui-ci jugeant que la lutte est biaisée, s’enfuit à Sparte. Il aide la cité à combattre ces Athéniens qui l’ont rejeté sur des accusations fantaisistes et saisi ses biens. Mais, lorsqu’Athènes se trouve en difficulté, Alcibiade se fait des alliés et gagne des batailles pour la cité. Il y fait son retour avec succès, adulé par ce peuple à la tête de linotte. Peuple tellement arrogant et sûr de lui que son déclin historique commence…

L’habileté d’Alcibiade, et son caractère résolument moderne, est son relativisme. Formé à la dialectique par Socrate, il sait que le discours peut faire dire tout et son contraire. Sa pensée, dès lors, est toute pratique. « La démocratie, nous savions, nous les gens sensés, ce qu’elle vaut », rapporte de lui Thucydide. Mais être aimé de tous est l’ambition d’Alcibiade, ce pourquoi il préfère la gloire de sa cité à ses intérêts matériels. Il n’a jamais tenté un coup d’état et ce fut même lorsqu’il était en exil que les Athéniens ont choisi les oligarques. Mais il se méfie de l’exemplarité des « lois » car celles-ci, disait-il à son père adoptif Périclès, sont la règle définie par le pouvoir – pas toujours par la conviction du plus grand nombre. C’est donc la loi de la nature qui s’impose, pas celle de la raison.

Voilà l’ambigüité de la démocratie athénienne, pas encore moderne : elle confond les deux. Platon le dit admirablement dans le Gorgias (cité p.156) : « Nous formons les meilleurs et les plus forts d’entre nous, que nous prenons en bas âge, comme des lionceaux, pour les asservir par des enchantements et des prestiges, en leur disant qu’il faut respecter l’égalité et que c’est en cela que consiste le beau et le juste. Mais qu’il paraisse un homme d’une nature assez forte pour secouer et briser ces entraves et s’en échapper, je suis sûr que, foulant aux pieds nos écrits, nos prestiges, nos incantations et toutes les lois contraires à la nature, il se révoltera, et que nous verrons apparaître notre maître dans cet homme… »

Claude Dupont, La véritable histoire d’Alcibiade, 2009, Les Belles Lettres poche, 176 pages, €12.35

Voir aussi Jacqueline de Romilly, Alcibiade, 2008, Texto Tallandier, 275 pages, €7.60

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Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes

L’Islande contemporaine n’aura plus de secrets pour vous après avoir lu Arni (les Islandais s’appellent toujours par leur prénom, les noms de famille n’existent pas ; Thorarinsson indique seulement qu’il est fils de son père). Le héros d’Arni est journaliste – comme lui – et travaille dans le bled. Localement, cela veut dire loin de la capitale Reykjavik, où réside plus de la moitié de l’Islande.

Dans ces terres du nord au bord de l’océan glacial arctique, il n’y a pas grand chose à faire. Tout le monde se connaît depuis l’enfance, tout le pays est vaguement cousin depuis le IXème siècle et le travail dans la décennie 1997-2007 consiste à s’enrichir. C’est toujours mieux que le poisson qu’il fallait arracher à l’océan glacial plusieurs mois par an dès l’âge de seize ans.

Dès qu’il y a une fête officielle quelque part, la foule afflue. Chacun sait comment cela va se dérouler : saoulerie, drogue, abus sexuels, bagarres… Il y aura des viols, des gens abimés, des ados défoncés qui baisent dans les jardins dès la puberté, des pavés dans les fenêtres des bons bourgeois – en bref, rien que du courant. La petite ville d’Akureyri au nord-est de l’île organise sa ‘tout-en-une’, sa fête annuelle ouverte à tous de 7 à 77 ans. Ses cinq policiers en tout et pour tout n’auront qu’à contrôler les statistiques de toutes les lois et jeunesses des deux sexes violées ici ou là.

Sauf qu’il y a meurtre. Une jeune fille est retrouvée nue dans la baignoire désaffectée d’une maison hantée, vide depuis longtemps. Le commissaire Olafur et le journaliste Einar enquêtent. Ils sont secondés par Agust, neveu du commissaire et lycéen venu faire un stage rémunéré au journal pendant les vacances, et Gunnsa, la fille d’Einar accompagnée de son petit copain noir Raggi, seize ans chacun. Tout ce petit monde s’amuse, ce qui veut dire picoler et baiser, voire tâter de la drogue, mais…

Justement, une équipe de la télévision américaine doit tourner une série love dans la ville et vient de louer la maison hantée. L’Islande est réputée pour ses mœurs libres et pour con goût de la romance télévisée. Ce qui fait bien les affaires des puritains américains et « spoliateurs capitalistes », comme le dit Agust. Il fréquente assidûment les sites qui évoquent Karl Marx et voit dans la frénésie de sexe et de fric le début de la chute en civilisation. Il n’a pas vraiment tort… et ce roman prémonitoire sur les déboires qui allaient bientôt s’abattre sur l’Islande en témoigne.

Comme à chaque fois (lire ‘Le temps de la sorcière’), Arni Thorarinsson nous livre une peinture sociologique humoristique de son île, avec un goût pour l’humain attachant. L’intrigue policière est le sel qui permet de mettre en valeur les mœurs et les personnalités. Si vous connaissez déjà l’Islande, vous verrez que c’est criant de vérité et vous découvrirez l’envers du décor ; si vous ne la connaissez pas, cela vous donnera envie d’y aller. Il n’y a pas que des péquenauds dans le nord.

En témoigne ce réalisme ironique de l’histoire locale :

« L’homme demanda à Dieu : pourquoi as-tu créé la femme aussi belle ?

Dieu lui répondit : afin que tu puisses l’aimer.

Mais, mon Dieu, pourquoi l’as-tu créée si bête ?

Afin qu’elle puisse t’aimer, répondit Dieu.

Margrét promène son regard sur nous avec un air de contredisez-moi si vous l’osez.

– C’est une histoire vraie, ajoute-t-elle. » (p.281)

Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes, 2007, Points policier, Seuil 2009, 443 pages, €7.41

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Le Clézio, Onitsha

Entre un prologue et un épilogue, c’est le roman d’une initiation. Fintan, au curieux prénom irlandais, est un garçon pâle de 12 ans qui s’embarque avec sa mère, en 1948, pour rejoindre un père qu’il n’a jamais connu, au bord du fleuve Niger. Jean-Marie Gustave romance ici ses propres traces, faisant écrire dans un cahier d’écolier son Voyage, sauf qu’il se donne quatre ans de plus. La raison en est qu’il fait coïncider l’initiation à l’Afrique avec la puberté du garçon.

Ce n’est pas par hasard : l’Afrique est violente aux Occidentaux habitués aux vallées étroites et aux terres civilisées depuis des siècles. Onitsha est une petite ville au bord du fleuve, un comptoir colonial qui végète dans une fin d’empire anglais. C’est aussi le lieu où grondent des orages homériques, où la pluie est comme un rideau d’eau qui suffoque et fouette, où le soleil implacable fait bouillir l’eau sur les toits de tôle inadaptés. Peut-on rester « civilisé » dans cette Afrique héneaurme ?

Qu’est-ce d’ailleurs que « la civilisation » quand elle tord les comportements blancs au point de rendre méfiant, orgueilleux et inhibé ? Est-ce la contrainte des habits et des mœurs, l’anglais sans accent et le savoir lire, l’ignorance du passé lointain des Africains ? Est-ce l’exploitation de la nature, le mépris pour le climat et pour les bêtes ? Les Noirs donnent une impression de liberté, telle l’adolescente, sculpturale comme une déesse : « Oya était sans contraintes, elle voyait le monde tel qu’il était, avec le regard lisse des oiseaux, ou des très jeunes enfants. » p.152 Fintan, le gamin, est au carrefour de la puberté. Il quitte vite la voie parentale, la bienséance de salon du District Officer et ses chaussures de cuir pour courir pieds nus avec les jeunes Noirs, torse écorché, la chemise ouverte et le short déchiré par les épines. Il n’est définitivement pas conforme, pas « politiquement correct ». On le lui fait sentir, ainsi qu’à sa mère et à son père, rêveurs partagés, donc inadaptés au monde réaliste et technique de la civilisation occidentale.

Pour Maou, petit nom de fils pour Maria-Luisa (son mari l’appelle Marilou), l’Afrique est la fin des préjugés de classe, l’amour auprès d’un mari sans le sou. Pour Geoffroy le père, exilé de par la seconde guerre mondiale et rêveur d’une transhumance ultime de la reine Méroë depuis Égypte antique vers le fleuve Niger, l’Afrique est l’ailleurs. Pour Fintan le gamin, c’est une découverte et une initiation. Il ne juge pas, il prend. Il vit le présent, dévore des yeux, de la peau, de tous les sens. Pieds nus en permanence, torse nu le soir, en seul caleçon sous la pluie drue, il est à corps perdu en Afrique. La danse, le tambour, la peau, le sexe envoûtent. Il regarde les filles se laver nues au bord du fleuve, il constate son copain circoncis bander à son côté, il observe sans rien dire deux presque dieux, Oya et Okawha, faire l’amour dans la cale rouillée d’une épave au milieu du fleuve, il assiste à la naissance du bébé à même le sol. Il goûte les fruits, il se baigne, il court dans la chaleur. Il est tout entier à ce qui survient. « Visage brûlé, cheveux emmêlés », coiffure au bol qui fait casque, « l’air d’un Indien d’Amérique » p.153, le gamin devient un vrai sauvage. Il n’est plus renfermé et fragile, comme la guerre et la civilisation l’avait fait ; « son visage et son corps s’étaient endurcis (…) le passage à l’âge adulte avait commencé. »

Mais, éternel nomade, l’auteur sait bien que partout hors du chez lui historique, son peuple blanc est un intrus. C’est l’impossible métissage. Nul ne fait que passer (comme son père ou lui) ou sombrer (comme Sabine Rodes, vieil Anglais africanisé, symbolisé par une épave de bateau, balayée par le flot de la vie). Renvoyé, malade, son père doit rentrer en Europe ; Fintan est exilé en pension en Angleterre (comme l’auteur) pour y apprendre « sa » civilisation. « Au collège, les garçons étaient à la fois plus puérils, et ils savaient beaucoup, ils étaient pleins de ruses et de méfiance, ils semblaient plus vieux que leur âge » p.234.

Tout pour l’esprit, rien pour le corps, telle est la différence. La civilisation occidentale est abstraite, elle exploite la nature ; la culture africaine, sensuelle et affective, s’y confond. Cet écart justifie « l’enfermement des maisons coloniales, de leurs palissades, où les Blancs se cachaient pour ne pas entendre le monde » p.187 D’où l’impossibilité de l’empire, le rejet de toute greffe, le grand naufrage colonial des années 60.

« On appartient à la terre sur laquelle on a été conçu » p.242 Peut-être sa petite sœur inventée, Marima, aura-t-elle quelque chose de ce Biafra où elle fut en germe ? Pas Fintan qui ne peut, vingt ans plus tard, que se sentir coupable d’être parti, en lisant dans les journaux le drame du Biafra sur fond de pétrole. Le remord du civilisé, c’est l’humanitaire ; il a été inventé là, en 1971, dans les ruines d’Onitsha. Cet épilogue, décalé par rapport au reste, paraît comme un rajout bien-pensant au livre. Est-il vraiment utile ? Il fait retomber l’envoûtement dans la géopolitique et les bons sentiments – c’est dommage. Mais l’auteur, exilé d’origine, balance sans cesse entre ses découvertes magiques et son besoin éperdu d’appartenir à un courant qui l’aime, à se mettre dans la doxa « correcte ». N’est pas Rimbaud qui veut…

Brassant le spleen d’une époque de transition, d’une enfance déracinée et chaotique, rencontrant le politiquement correct de notre époque, Jean-Marie Gustave Le Clézio donne, 17 ans avant son Nobel, un roman plein de chair où la vie se mord à pleines dents. Ce qu’il faut sans doute à notre époque fatiguée, repentante et rêvant de se placer hors du monde…

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Ken Follett, Le vol du Frelon

Ken Follett est anglais et l’auteur des ‘Piliers de la terre’ dont une fresque ciné est sortie il y a peu. Le fait qu’il soit anglais nous change agréablement des tics et comportements usés d’outre-Atlantique dont nous sommes lassés : ce féminisme obligé, ce machisme cow boy, cette morale intégriste compensée par le cynisme intégral. Le fait qu’un auteur de thrillers soit capable d’une fresque médiévale d’une grande puissance d’évocation comme ‘Les piliers de la terre’ montre qu’il est avant tout un auteur, pas seulement un industriel de la soupe divertissante.

Le Frelon est un avion (un Hornet Moth en anglais), conçu par De Havilland. Seul son moteur et ses câbles de liaison sont métalliques ; tout le reste est de toile et de bois. Mais la bête frêle montre ses capacités à voler durant mille kilomètres ! Le héros du livre est donc l’avion, avant les hommes.

Nous sommes en juin 1941 et les Nazis ont envahi toute l’Europe. Toute ? Non, quelques esprits résistent encore et toujours, contrôlés et surveillés par les garnisons de police, d’armée et de Gestapo. Parmi les résistants de première heure, les Danois. Ce petits pays fait d’îles, carrefour entre monde germanique, scandinave et anglais, a suscité l’un des mouvements clandestins les plus efficaces de toute l’Europe. La plupart des Juifs danois ont bénéficié de filières de protection et d’évasion.

Contre la mise au pas, le pas de l’oie et la haine de l’impur, le roi Christian X ordonne de ne pas résister ; la petite armée danoise se ferait hacher par les panzer divisions du trop grand voisin belliqueux. Mais il n’ordonne pas pour autant la collaboration active. La société civile donc sorganise. Comme partout, elle est partagée entre les psycho-rigides qui voient dans l’ordre pur nazi la réalisation de leur fantasme paranoïaque, et les autres, plus ouverts sur le monde et sur l’humain, qui ne se voient pas enrôlés dans une croisade haineuse dans un régime de Big Brother.

Seule arme de l’Angleterre repliée sur son île, les bombardiers. Mais les Allemands ont mis au point un radar plus puissant que celui des Anglais et seule la moitié des forteresses volantes revient à la base à chaque raid. Comment font-ils ? C’est là que l’espionnage du terrain prend tout son sens. Hitler, porté à la démesure, vient de lancer sa grande attaque contre l’Union soviétique. Pour que celle-ci résiste, en attendant l’hiver russe, il faut que la Luftwaffe soit retenue à l’ouest. Et pour cela, que l’usage des radars allemands soit moins efficace.

Une femme est à la tête du réseau danois, une anglaise fiancée à un pilote danois. C’est à elle que Churchill confie la mission de réussir. Mais c’est à un lycéen de dix-huit ans féru d’ingéniérie et de mécanique, flanquée de sa belle juive, sœur d’un copain de lycée, qu’il va revenir de prendre les photos du site de radar repéré, de les développer et de les ramener en Angleterre. Dans ce coucou pour amateur qu’est le Frelon. Il faut déjouer le rigoriste papa pasteur, le fouineur haineux de la police danoise, le flic de village pro-nazi, la suspicion des occupants. Il faut jouer avec les règles, savoir à qui l’on peut faire confiance, manipuler la naïveté des braves caporaux de la Wermacht. Mais Harald est un beau gaillard vigoureux à qui on ne la fait pas, ce qui ne l’empêche pas d’avoir peur. Et Karen une danseuse souple rompue aux usages du monde qui a appris à piloter à quatorze ans.

Ils vont réussir, bien sûr. Ce ne sera pas sans morts ni péripéties haletantes. L’espionnage n’est pas un simple jeu d’intellos. Ce thriller bien écrit sait créer des personnages attachants dans des situations réalistes. Si l’histoire n’est pas celle d’un fait réel, elle est bien trouvée. Que des très jeunes jouent leur vie, consciemment, pour l’idée qu’ils se font du monde, est réconfortant 70 ans après les faits.

Ken Follett, Le vol du Frelon (Hornet Flight), 2002, Livre de poche 2005, 600 pages, €7.60 

DVD blu-ray Les piliers de la terre par Sergio Mimica-Gezzan, Sony janvier 2011, 3 DVD 428 mn, €34.98

Hornet Moth sur wikipedia anglais 

Hornet Moth sur Index of naval aircraft http://www.fleetairarmarchive.net/aircraft/hornetmoth.htm

Hornet Moth sur Video on youtube http://www.youtube.com/watch?v=vyttqmnUZhA

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Thorgal, de la Magicienne trahie à la Bataille d’Asgard

J’étais déjà adulte lorsqu’est parue en 1980 la première aventure de Thorgal le Scalde (le poète en norrois). Il est Viking, fils d’Aegir, et naît dans le Journal de Tintin. Dessiné par Rosinski et scénarisé par Van Hamme, il se situe loin dans le temps, vers l’an mille, et loin dans l’espace, le nord de la Norvège. La mer y est glacée et la côte rocheuse surmontée de forêts isolées où courent en bande les loups. L’époque et le lieu sont propices à la magie, l’obscurité donne du mystère à tout ce qui existe.

Douze ans après 1968 et son hédonisme facile qui encourageait la transhumance vers les suds (Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Népal, Inde, Bali), la jeunesse en herbe aspirait à autre chose de plus rude où l’aventure signifiait encore quelque chose. La Norvège viking était le lieu rêvé et Thorgal le héros humain auquel s’identifier.

La première scène le voit enchaîné, torse nu, par le père macho et brutal de sa fiancée Aaricia, au rocher des sacrifices. La neige tombe et la marée monte. Thorgal va mourir par l’eau et le froid, lui qui rêvait d’amour à deux. Nul ne sait d’où il vient, pas même lui, ce pourquoi il se dit fils de la mer, où règne le géant Aegir. Il veut vivre et la passion gronde en lui, désir et colère mêlés. Ce vouloir-vivre plaît aux dieux, notamment à Odin, chef suprême de la mythologie viking, que le jeune homme invoque. Surgit alors une fille aux cheveux roux qui n’a qu’un œil, comme Odin lui-même. Elle le délivre à condition qu’il lui obéisse durant une année entière.

Elle aussi veut se venger de Gandalf le Fou, roi des Vikings du nord. Thorgal sera son héros. Il dérobera pour elle les instruments de la vengeance et ira défier la brute en son fief. Tout ne tournera pas comme la fille le voudrait, et l’on apprend qu’elle est magicienne. Mais Thorgal n’en a cure. Un cœur chevaleresque met encore en émoi les petits garçons en 1980 ; je suis moins sûr que ce soit le cas de nos jours, malgré Harry Potter. « Assez de sang ! » crie le héros à la magicienne et à Gandalf. « Je n’ai que faire de vos haines et de vos avidités de rois. Moi, Thorgal le Scalde, Thorgal le Bâtard, j’ai soif maintenant d’amour et de paix. » C’est bien dit !

Et il est vrai que les albums suivants montreront un Thorgal marié à Aaricia, qui lui donne deux enfants, un fils blond prénommé Jolan et une fille brune appelée Louve, qu’il chérira et élèvera avec tendresse. Le héros n’est pas seulement guerrier mais constitue autour de lui une petite communauté. La famille reste une valeur lorsqu’elle est liée par l’affection. Le respect est dû aux adultes lorsque ceux-ci protègent, élèvent et donnent l’exemple. Il fallait bien ce refuge idéal à la génération qui fit mai 68 et dont les enfants étaient nés en même temps que ceux de Thorgal… L’interdit d’interdire ne tient pas face à la réalité d’élever concrètement des petits dans le monde tel qu’il est.

Cette histoire m’a accompagné jeune adulte jusqu’à aujourd’hui. Le dessin a changé récemment, donnant moins dans la ligne claire et plus dans le lyrisme peint. J’aime moins, mais le récit garde sa magie, dont le ciment est cet amour de vivre fidèle à l’amour filial, si puissant dans les personnages depuis le premier album. Thorgal est épris de liberté et de justice, en vrai viking. Si je n’ai ni son origine ni son existence, il est mon autoportrait héroïque.

Le tout dernier album conte les aventures parallèles du père et du fils. L’adulte cherche son tout dernier rejeton, Aniel aux curieux pouvoirs, enlevé par des hommes en rouge qui l’emportent en bateau sur les fleuves de l’est. L’adolescent vit sa quête magique et se retrouve à la tête d’une armée de chiffon pour rapporter une pomme d’éternité dans le jardin des dieux. La magie se fait plus forte qu’en 1980, question d’époque. Peut-être est-cela que le coloriste manifeste en chargeant les encres. Les émois sexuels se mêlent aux combats courageaux, question d’époque encore qui voit Harry Potter baiser enfin sa copine dans le 7ème film. Dans le dernier album de Thorgal, ‘La bataille d’Asgard’, Jolan se fait dépuceler par une déesse blonde. Il a dans les quatorze ou quinze ans et la femme est toute de tendresse. Le dessin très pudique, a soin de ne jamais montrer les attributs sexuels, pas même les tétons du garçon ! On est loin du dessin viril de Jacques Martin dans Alix et plus proche des usages des mangas japonais dont c’est la caractéristique. Mais la scène est belle, intermède émouvant entre deux batailles de titans.

A chacun sa quête : Thorgal aspire à une vie paisible, tout comme Jolan veut devenir un homme. Mais le monde n’est pas ainsi fait. Il est plein de bruit et de fureur, comme si les dieux voulaient mettre les meilleurs éléments à l’épreuve avant de les admettre dans le demi-monde des héros.

Faites lire Thorgal aux jeunes garçons. Leur imagination en sera excitée par la magie des lieux, leurs passions seront remuées par la rudesse des aventures et la force des sentiments ; quant à leurs sens, ils seront émoustillés par l’eau glacée sur la peau nue, les combats virils à l’épée, la beauté bien dessinée des femmes. Ce qui n’est pas si mal, avouons-le, pour une histoire d’enfants.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 1, La magicienne trahie, 1980, éditions du Lombard, 48 pages 10.40€

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 32, La bataille d’Asgard, 2010, éditions du Lombard, 48 pages, 11.35€   

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Arni Thorarinsson, Le temps de la sorcière

Nous sommes en Islande durant l’ère de prospérité, quelques années avant la crise financière. Le petit pays de 320 000 habitants s’industrialise, les vieilles familles cèdent leurs entreprises à des conglomérats, les lycéens goûtent à la drogue de plus en plus jeune, les adultes s’alcoolisent par tradition le vendredi soir. Einar est journaliste. Envoyé dans le nord du pays comme à Limoges sous Napoléon III, il vit cet exil professionnel comme un moyen de mieux connaître les habitants.

C’est toute une faune locale pittoresque qu’il décrit par petites touches vivantes, dans le bled d’Akureyri, capitale du nord. Quiconque est allé dans ce pays rude reconnaît sans peine le décor sauvage et ses habitants attachants. L’auteur n’a pas son pareil pour croquer les politiciens à langue de bois, les néo-industriels à l’américaine, les policiers imbus de leur fonction, les tensions avec les immigrés venus de l’est ou du sud, les adolescentes potaches, les lycéens branchés qui intercalent de l’anglais tous les deux mots, les maisons de retraites aux vieilles scotchées devant la télé pour voir ‘Les feux de l’amour’.

Une femme tombe d’un raft dans une rivière glacée ; elle était sous médicaments et meurt, mais surtout d’un traumatisme crânien pour avoir rencontré un rocher. Un trio de skinheads, drogués et violents, sèment la terreur dans les bars à immigrés ; son chef est le fils d’une huile locale, ce qui n’arrange rien. Une troupe du lycée prépare la première d’une pièce de théâtre viking, ‘Loftur le Sorcier’ ; sa vedette est le beau Skarphedinn, musclé, cultivé et sûr de lui. De ces fils bigarrés, Arni fils de Thorarin, va faire un écheveau. Le lecteur ne sera éclairé que dans les derniers chapitres, baladé tout au long sur des pistes improbables. Car tout se tient…

Le lien, c’est le nouvel état d’esprit en Islande. La montée de l’individualisme, de l’égoïsme, du plaisir pris ici et maintenant en manipulant les autres si besoin est. Tout ce qui vient de l’Amérique libertarienne, où le ‘libéralisme’ n’a plus rien à voir avec celui de la vieille Europe. « Mes désirs sont puissants et dénués de limites. Au commencement était le désir. Les désirs constituent l’âme des hommes. » Ainsi parlait le Sorcier incarné par le jeune homme. Il ne jouera pas la pièce, retrouvé le crâne défoncé dans une décharge industrielle quelques jours avant la Première. Il avait pourtant cristallisé autour de lui un aréopage de jeunes filles et d’hommes mûrs, attiré par son soleil. Il était monté à 14 ans à Reykjavik pour jouer un téléfilm, ‘Le chevalier de la rue’, où il chevauchait en justicier chef de bande une mobylette.

Un roman policier qui est conte philosophique, voilà ce que nous offre l’auteur islandais. Ce n’est pas un hasard si l’intrigue se passe durant la semaine sainte de Pâques, la plus importante dans le calendrier de l’Église (luthérienne en Islande). « Les événements de la semaine sainte nous aident à comprendre le sens de la souffrance dans notre propre existence », dit le pasteur. A qui le dit-il ! Ses paroles sont prophétiques, le lecteur comprendra à la fin. L’effondrement de l’égoïsme dans la faillite bancaire, quelques années après ce roman, était d’autant mieux annoncé.

Arni Thorarinsson, Le temps de la sorcière, 2005, Points policier, Seuil, 426 pages

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Elisabeth George présente Mortels péchés

De ces 23 nouvelles, Elisabeth George n’en a écrit qu’une seule. Elle préface ce recueil de ses élèves qui a pour thème les sept péchés capitaux. Le meurtre a souvent pour mobile le cul, le fric et le pouvoir, mais pas seulement. Elisabeth George, qui donne des cours d’écriture chez elle à l’occasion, a fait plancher ses étudiantes sur deux péchés capitaux : l’avarice et la luxure. Car il y a une autre originalité de ce recueil : ce ne sont que des femmes qui l’ont écrit. Avec la Bible et le féminisme, nous voici plongé dans l’Amérique hystérique, particulièrement contemporaine.

Il n’y a pas de sang dans chacune des nouvelles, parfois même arrive un joli miracle (Tout peut aider), mais en général les hommes ne sont pas à la fête et les femmes se montrent telles qu’elles sont. Un homme, ce n’est guère qu’une queue et des muscles – voilà l’image qu’a la femelle américaine des mâles du cru. Une femme, c’est une égoïste qui se meurt de solitude – voilà l’image donnée par la femelle américaine de sa propre espèce. Avec ça, vous regarderez l’Amérique autrement.

Tout commence par une poufiasse boulimique (Chocolat noir) qui compenses ses frustrations en s’enfilant des gâteaux pour ne pas que les autres en aient. Très américain, ça ! Cela continue par un geek largué par sa pétasse et qui la surveille via l’informatique (De quoi j’m’e-mail ? – très bon titre en traduction). Il y a La fièvre de l’or et Crime au Capitole où l’arnaque Internet et la vengeance entre politicards se taillent la part belle entre deux baises. Une mère méritante se venge d’un fils drogué (Couguar) tout en satisfaisant ses propres appétits. Une fille de rien fantasme d’être quelque chose et croit qu’un déguisement suffit pour arriver dans la vie (Les vêtements des autres) ; le problème est qu’elle n’est pas seule à être aussi futée… Et c’est une prof d’anglais (l’équivalent chez nous d’une prof de français) qui écrit la nouvelle ‘Comment je me suis éclaté pendant les vacances’ : un ado de seize ans croit le grand jour arrivé en draguant une copine ; il le raconte en classe sous la forme d’une rédaction, malgré le vocabulaire limité et déformé de sa génération. La nouvelle écrite par Elisabeth George est quant à elle subtile et peut-être une tentation autobiographique (Jenny, mon amour).

Plonger dans les eaux profondes des mentalités féminines aux États-Unis, ce n’est pas si mal pour un recueil aussi gros. L’intérêt des nouvelles est inégal, certaines ne vous donneront pas envie de connaître une quelconque Américaine, mais vous ne vous ennuierez jamais ! Un très bon livre à offrir à ceux qui baillent passé vingt pages, comme à ceux qui ont un long voyage en train ou en avion à faire. L’intérêt des nouvelles est qu’on peut lire à petite dose.

Elisabeth George présente Mortels péchés (Two of the Deadliest), 2009, Pocket octobre 2010, 659 pages

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Michel Houellebecq, La carte et le territoire

Cadeau incontournable des fêtes (italiquons comme l’auteur les mots du jargon mode), le dernier roman du maître est son plus abouti. Il transpose tout l’univers houellebecquien, de la vacuité de l’époque à l’inanité des relations, de l’artisanat besogneux de l’Hâârt jusqu’à la fiction d’une France ultime [en 2036, où Frédéric Beigbeder meurt à 71 ans comme il est dit]. La France vue facétieusement par Houellebecq sera réduite au tourisme sexuel (prestige des petites femmes de Paris) et aux écolo-ruraux, sans plus aucun immigré pour cause d’abandon de toute prestation sociale, avant le triomphe du végétal dans les siècles des siècles. Une sorte de Thaïlande à l’envers, quoi.

Un dessin vaut mieux qu’un long discours, de même une carte Michelin vaut mieux que la nature. Elle révèle la réalité du paysage mieux que la photo satellite. C’est que l’art est vérité pour l’homme, schématisant le réel pour les capacités (limitées) de son cerveau prédateur. C’est ainsi que Jed Martin (nom standard que portent tous les ânes) se préoccupe d’avancer dans la carrière, sans le vouloir, comme poussé par une nécessité organique. Sans vocation, fils d’architecte frustré et d’une mère juive suicidée (une sorte d’inverse absolu de la mère), il commence par photographier des boulons usinés au dixième de millimètre avant de passer aux cartes Michelin, puis de se convertir à la peinture à l’huile des vieux métiers. Il passe ainsi du territoire à la carte, de la photo à la peinture et des choses inanimées aux hommes (p.144).

Est-ce le destin de tout artiste que de devenir « artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort » p.10 ? Houellebecq ne croit pas à cette idéologie marketing, faite pour interpeller l’intello et lui faire sortir ses ronds. « On en est à un point de toute façon où le succès en termes de marché justifie et valide n’importe quoi, remplace toutes les théories, personne n’est capable de voir plus loin » p.208. Aucune relation ne va au-delà des trajectoires de forces, menées par les carrières et les besoins élémentaires. Le modèle standard de la relation réussie à la satisfaction mutuelle dans notre société est la pute (pp.57 et 122). Même enseigner, beau métier, peut « se résumer au fait d’enseigner des absurdités contradictoires à des crétins arrivistes » (p.328). Le polytechnicien ouin-ouin de Michelin en est la technocrate caricature. Les enfants sont des chieurs et les familles des boulets ; les amis sont transitoires et liés aux activités.

Seule compte la technique dans ce capitalisme de consommation fonctionnelle. « Un hypermarché Casino, une station-service Shell demeuraient les seuls centres d’énergie perceptibles, les seules propositions sociales susceptibles de provoquer le désir, le bonheur, la joie » (p.195). Le Corbusier a admirablement bâti ses camps de concentration à habiter pour travailleurs et cadres englués dans la marchandisation du monde. Au fond, seule la voiture donne les satisfactions techniques les meilleures, notamment l’Audi Allroad A6 ou la Mercedes classe A. Dans l’ordre du vivant, le chien bichon qui ne peut se passer de son maître. Jed en vient même à parler à son chauffe-eau (p.398), pour lui plus présent que bien des êtres.

Le style Houellebecq use ainsi du naming, du happening et de la provocation.

Il reste plat parce qu’il se veut neutre, pur véhicule de communication du langage standard, sans effet de style, sauf un brin d’humour surgi de l’absurde. Ceux qui ne l’aiment pas n’aiment pas l’époque contemporaine (et on les comprend), mais ceux qui apprécient mesurent la continuité de Houellebecq avec Stendhal et Flaubert, du roman comme miroir promené au long d’un chemin au parler précis, quasi médical, pourfendeur des idées reçues. Ce style, l’auteur le revendique pour son peintre, « le même détachement, la même froideur objective (…) simple et direct : il décrit le monde » p.189. L’autoportrait de Houellebecq se trouve dans Tocqueville, cité p.261 : « Je n’ai jamais connu non plus d’esprit moins sincère, qui eût un mépris plus complet pour la vérité. Quand je dis qu’il la méprisait, je me trompe ; il ne l’honorait point assez pour s’occuper d’elle d’aucune manière… »

C’est ce que veut le marché, ce que veulent « les hommes d’affaires les plus riches de la planète. (…) Aujourd’hui pour la première fois ils ont l’occasion, en même temps qu’ils achètent ce qui est le plus à l’avant-garde dans le domaine esthétique, d’acheter un tableau qui les représente eux-mêmes » p.206. Ce sont les cons de Céline, dont l’auteur a parfois le regard anarchiste : « Ce que veut le con c’est un miroir pour son âme de con où il puisse s’admirer – … d’où le film et les romans d’immense tirage – ‘miroirs pour les âmes du plus grand nombre de cons possibles.’ Cette loi vaut aussi pour la psychologie, la graphologie, etc… » lettre de 1947, Pléiade p.932. « Je veux simplement rendre compte du monde », déclare Jed à une journaliste à la fin de sa vie (p.420). « Chaque jour est un nouveau jour » (p.422). Ainsi de Houellebecq.

Il se met en scène sous son nom, allant jusqu’à voir réaliser son portrait par le peintre qu’il invente, après avoir préfacé un catalogue pour son exposition. Mise en abîme technique, très Renaissance, époque d’ailleurs où, selon lui, l’art a quitté l’artisanat pour devenir industrie avec les ateliers des peintres célèbres. Il invite aussi Frédéric Beigbeder, son éditrice Teresa Cremisi et un certain nombre d’autres connus dont le sel nous échappe, ne passant pas notre temps devant la télé. Ils se reconnaîtront. Sans oublier les haines houellebecquiennes pour les journaleux « Comment est-ce que vous voudriez rencontrer quelqu’un qui travaille pour Marianne ou Le Parisien libéré sans être pris d’une envie de dégueuler immédiate ? » (p.147), ou du NouvelObs « les trous du cul de la place parisienne » (p.315), les « masochistes hargneux » de l’ultra-gauche (p.397), les ruraux de la France profonde « inhospitaliers, agressifs et stupides » (p.407) et l’ignare Pépita Bourguignon, chef de rubrique arts au journal Le Monde.

Tant d’ennemis ne peuvent que lui nuire. Dès la page 276 se noue une intrigue policière avec mise en scène de son assassinat en 2016 [Beigbeder a 51 ans]. Il est dans sa maison d’enfance où il s’est replié en cocon, n’ayant plus rien à dire au monde dont il se fout. Son village, Souppes dans le Loiret, est une reconstitution Potemkine du bon vieil autrefois par des urbains riches et intellos qui ont même nommé une rue Martin Heidegger et un rond-point qui ne mène nulle part Emmanuel Kant (p.280) ! L’intrigue est faible, le meurtre rituel sans objet, comme une dérision de plus d’un serial killer français (donc impuissant à œuvrer dans le lyrisme américain ?).

Écrit en chronique détachée, le bec acéré et le nihilisme réjoui, ‘La tarte et l’écritoire’ est un roman d’aujourd’hui, plus intéressant que beaucoup, qui a l’immense mérite de résumer tout Houellebecq depuis les origines. Qu’on se le lise !

Michel Houellebecq, La carte et le territoire, juillet 2010, Flammarion, 428 pages, Prix Goncourt 2010, €20.90

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Stevenson, L’île au trésor

Ce petit livre est à mes yeux un chef d’oeuvre de la littérature universelle, écrit par un Écossais formé en France, parti aux États-Unis et ayant terminé sa vie dans les îles du Pacifique. Plus fort que Le Clézio !

Parmi les romans qui ravissent les garçons entre 9 et 15 ans, celui de Robert-Louis Stevenson est probablement le plus fort. Winston Churchill lui-même avoue l’avoir lu, offert par son père, à sa sortie en volume (il avait 9 ans et demi) : « Je me souviens du délice avec lequel je dévorais ce roman ». Son image ressurgira spontanément à sa mémoire lorsque, jeune officier, il se fait envoyer comme observateur dans la guerre entre Espagnols et guérilleros à Cuba en 1895, à 21 ans. Si la quête des filles tourne autour de la perte du pucelage, la quête des garçons concerne la virilité. Elles est à découvrir, à maîtriser, à faire reconnaître. Quoi de meilleur alors que l’aventure ? Surtout entre mâles et si elle vise à déterminer ce qui est le bien et ce qui est le mal, le courage et la lâcheté, la vertu et le vice – tous les repères d’un très jeune homme.

Robert-Louis Stevenson commence ce roman pour adolescents en août, lors d’une saison des pluies en Écosse. Il n’est pas indifférent que ce soit son beau-fils Lloyd, 13 ans, qui l’ait inspiré. Ses coloriages l’amènent à dessiner une carte, puis à imaginer ce qu’il y a autour. Ce support du rêve, cette émulation entre une jeune âme et l’adulte écrivain, le soutien de la famille entière prise au jeu, vont faire de cette histoire un chef d’œuvre. « C’est bête et très amusant », écrit Stevenson à W.E. Henley le 25 août 1881. Il ajoute : « pas de femmes dans l’histoire, ordre de Lloyd ». Il s’agit en effet de devenir homme et les mères, sœurs et amies ne font que compliquer la mesure et décourager les épreuves.

Lloyd ayant 13 ans, est du même âge que Trelawney lorsqu’il s’engage dans la Navy. Ce modèle du « seigneur » Trelawney sera le père tutélaire de l’aventure et il est loisible de supposer que Jim Hawkins, le héros de ‘L’île au trésor‘ a cet âge. Son père biologique est mort de fièvre un peu avant le départ ; seuls lui restent le docteur, modèle de l’homme droit, adroit et direct, le seigneur riche mais au-dessus de tout cela – et Silver, marin à jambe de bois, ci-devant pirate. Autrement dit l’ingénieur, l’aristocrate et le bandit, les trois voies sociales du temps. Jim, roturier par naissance, même s’il est gentleman par action, aura à choisir entre les modèles de Silver et du docteur. Son âge malléable en fera un passeur de l’un à l’autre, intermédiaire et passe-muraille ; cette dialectique de relations le rendra homme.

Silver est cuisinier et pirate, pot-au-feu et théâtral, roublard et meneur d’hommes. Il reste mené par ses instincts malgré son intelligence et sa ruse. Il préfère l’action, l’or et une « négresse » – plutôt que rester établi aubergiste avec ce qu’il a déjà. Les pirates ses compères sont insouciants, gaspilleurs, vivant au jour le jour. Tout comme des enfants immatures malgré leur barbe. Jim voit bien où est la tentation ; il voit moins bien l’attirance qui sent un peu le soufre que Long John a peu à peu pour sa fraîche mine. Le docteur Livesey est scientifique, médecin et décidé. Il est le prototype de cet homme d’action généreux, moral et plein de ressources qui représente le modèle donné aux jeunes garçons anglais, et que Jules Verne donnera sous le type de l’ingénieur aux jeunes garçons français. Après avoir erré de l’un à l’autre, tenté par l’aventure au jour le jour et l’hédonisme avec Silver, rapproché du docteur par sa bonne éducation comme par son goût du travail bien fait, Jim trouvera par lui-même sa voie en trahissant l’un et l’autre.

Le trésor, c’est le rêve ; c’est aussi la virilité à prouver en le repêchant. L’île, c’est un mirage ; c’est aussi un bagne à vivre. Il y fait chaud comme sous les tropiques, les arbres et les sources y poussent d’abondance, tout comme les chèvres – mais l’île est loin de tout, bornée de marais à fièvres et de souvenirs hantés. Elle est comme la grotte pour le dragon, un écrin ambivalent – féminin – qu’il faut investir pour le vaincre et accéder à l’or caché en ses profondeurs. Elle n’est pas un but mais un réceptacle. L’initiation mènera le jeune Jim de l’innocence à l’expérience, des 12 ans enfantins aux 14 ans virils. Il éprouvera le mortifère de la jouissance, la dureté de la loi, la responsabilité qui va avec la liberté. Le capitaine Smolett verra en lui « un enfant gâté » (chapitre 33) ; Silver « un gamin qui a de la ressource » (ch. 28) ; Trelawney ne dira rien, peseur des âmes, référence sociale, juge des comportements.

La mer est le domaine des hommes – ceux qui savent manœuvrer une goélette. Elle exige savoir et discipline, mais elle permet la liberté et toutes les conquêtes. L’île est un domaine féminin – enveloppant, ensorcelant, enclos – elle permet l’insouciance par son abondance, promet son trésor, mais emprisonne à vie dans ses rets. Le bateau, l’île, le fort, sont des domaines fermés d’où Jim ne songe qu’à échapper, tout comme il s’est échappé de l’auberge familiale et du cocon maternel, et tout comme il s’échappera de la flatterie sexuelle un peu lourde de Silver. Le coracle, la jungle, les courants de marée, sont des domaines ouverts où il fait bon voyager, explorer, se tester, tout comme l’accomplissement du devoir prôné par le docteur. Ce qui vaut est le chemin, pas l’arrivée : la carte qui porte l’imaginaire importe plus que les doublons d’or à trouver. L’aventure vaut mieux que le trésor. Surmonter les épreuves est l’objectif, qu’importe au fond le résultat.

Jim, mi-homme mi-enfant, va impulser l’action et sauver le bien. Sa pulsion adolescente le rend « frais comme un gardon » ainsi que le complimente Silver (ch. 30) ; son énergie vitale séduit : « mon portrait craché, du temps où j’étais jeune et fringant » (Silver, ch. 26). L’histoire n’avance que grâce à sa jeunesse emplie de curiosité, de désirs, en quête de devenir : il découvre le complot, caché dans un tonneau de pommes ; trouve Ben Gunn lors de sa première fugue hors de la goélette ; se fait adopter par les pirates parce que Silver le désire; prend le bateau pour le cacher lors de sa seconde fugue hors du fort.

La première fois, c’est porté par les jeux offerts par l’île, que lui a fait miroiter Silver le tentateur : se baigner, courir après les chèvres, grimper au sommet pour voir tout l’horizon. Il découvre la jungle, les serpents, les marais, les oiseaux qui sonnent l’alarme. Il assiste à son premier meurtre de sang froid, par derrière, un coup de Silver, après avoir entendu le hurlement prémonitoire d’un autre marin fidèle assassiné. Il est libre, mais seul ; il court « comme en délire » dans l’air « surchauffé » de l’île, véritable étouffoir maternant. Il découvre Ben Gunn, son avenir possible : « j’étais un garçon poli… c’est allé de mal en pis » (ch.15).

La seconde fois, c’est après la bataille du fort. « Un accès de folie », cette fois personnel comme une bouffée d’hormones, le pousse à prendre la poudre d’escampette pour conquérir sa liberté. Notez les mentions de température : Jim a froid quand il est dans le fort au matin, engoncé dans sa vareuse, sous la protection des adultes ; dès la bataille annoncée, le soleil assez haut lui fait mettre « les manches de chemise retroussées jusqu’aux épaules » (ch.21). Il utilise sa mémoire pour trouver le coracle de Ben, ses muscles pour le manœuvrer jusqu’à la goélette, sa tête pour éviter que le câble trop tendu ne l’envoie balader. Cette seconde fois est l’heure d’une renaissance. Des commentateurs l’ont noté, le coracle en osier est comme le berceau de Moïse. Le gamin s’y endort, « bercé par une longue houle calme », ventre maternel fait de mains d’homme qui le prendra enfant pour le rejeter mâle.

Il est un autre à son réveil. Il se laisse ballotter, tant le coracle « ne supportait pas qu’on interférât dans sa manœuvre », tel une mère qui fait tout à son fils. Mais il veut rattraper la goélette devant lui et il apprend à maîtriser l’embarcation en surmontant sa peur et les embruns des vagues. « L’habitude venant », il va où il veut comme un homme – un professionnel, maître de lui et conscient de son devoir. La goélette le reconnaît par son bout-dehors phallique qui le sollicite brutalement. Il l’agrippe avec agilité au lieu de se laisser emboutir comme le coracle ; il est un peu plus viril déjà. Il va commander le navire, initié par un pirate blessé dont il n’est pas dupe malgré ses flatteries.

Poussé à bout, il tue son homme de deux pistolets chargés, engins phalliques ; il est cette fois pleinement viril. D’autant plus qu’il était resté impuissant quelques instants auparavant, pistolet à la main au pied du grand mât, la mer ayant castré son amorce. Cette fois, dans les hauteurs de la vigie, il a soigneusement changé les amorces, déchargé et rechargé chaque arme, maître de lui et organisé. Il a agi en adulte, il survit en homme. Il en garde même une glorieuse blessure de guerre qui fait couler son sang « dans son dos et sur sa poitrine » – comme une onction lustrale sur son torse nu

. La seconde, après l’estafilade aux doigts en prenant un coutelas juste avant la bataille du fort. Ce sont chaque fois des tatouages initiatiques ; il est marqué dans la chair et symboliquement. Le voilà déniaisé, définitivement plus un enfant.

C’est pourquoi il fera contre mauvaise fortune bon cœur lorsqu’il se retrouvera face aux pirates, dans le fort abandonné des autres. Dos au mur et cœur cognant dans sa poitrine, il tiendra un brave discours. Puis il tiendra sa parole de gentleman à Silver, qu’il voit pourtant sans cesse prêt à changer de camp, ambigu en politique comme en affection. Il refusera le tutorat du docteur qui encourage sa fuite derechef, malgré sa peur d’être torturé par les pirates inhumains. Il a vaincu sa solitude, ses émotions, sa terreur même ; il est resté sagace, prompt et moral. Il est digne d’être pleinement un homme désormais.

Nous en sommes heureux pour lui. Heureux enfant quand nous palpitions à ses aventures, écrites en courts chapitres haletants ; heureux adulte quand nous observons avec indulgence cette quête virile que chaque garçon, à son rythme et avec sa propre histoire, a vécu, vit et vivra.

Voilà un beau livre, qui en apprend beaucoup sur la condition humaine.

Robert-Louis Stevenson, L’île au Trésor , Livre de Poche.

La carte de l’île au Trésor a été dessinée par Stevenson et son beau-fils Lloyd.

L’Île au trésor (Treasure Island), téléfilm de Fraser Clarke Heston, 1990, avec Christian Bale dans le rôle de Jim (pas de DVD mais on trouve des scènes sur Youtube !).

Christian Bale dans Treasure Island

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Un soir à Reykjavik

Article repris par Medium4You.

Nous arrivons en Islande dans un climat breton, crachin et nuées. Il fait autour de 16°. Mais le temps ne dure jamais. Un proverbe local dit que s’il ne vous plaît pas, attendez cinq minutes. De fait, la pluie ne tarde pas à s’arrêter et le ciel à se dégager sur le soir, prenant une délicate teinte azur. Le jour est quasi perpétuel à cette date de l’année et le crépuscule ne tombera que fort tard, vers minuit et demie, avant de renaître trois heures plus tard.

Le parking de l’aéroport de Keflavik nous offre l’ornement de sculptures modernes dont un œuf d’acier poli d’où sort un bec de Concorde. L’oiseau est si gros qu’il a, adulte, au moins l’envergure de l’avion. Le bus est conduit par une chauffeuse blonde à carrure de catcheuse qui doit caresser la bouteille en fin de semaine. C’est, dit-on, la tradition ici que la cuite du vendredi. Pas étonnant à ce que l’alcool soit taxé à 1000% et vendu exclusivement en magasins d’État !

L’aéroport de Klefavik est situé sur l’extrémité du cap sud-ouest de l’Islande, à 48 km et 40 mn de la capitale Reykjavik où vit la moitié de la population du pays. Le nom de la ville signifie ‘baie des fumées’ parce qu’on y voit des fumerolles. Le bus nous disperse en chambres d’hôtes. Notre auberge porte le doux nom d’Alfhöll, soit quelque chose comme « le château des elfes ».

Une fois les affaires posées, nous déambulons à quatre dans la vieille ville, retrouvant l’itinéraire du jeune Axel en juin 1863 dans Jules Verne. « La plus longue des deux rues de Reykjavik est parallèle au rivage ; là demeurent les marchands et les négociants, dans des cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement disposées ; l’autre rue, située plus à l’ouest, court vers un petit lac, entre les maisons de l’évêque et des autres personnages étrangers au commerce » (chapitre IX). La rue qui monte au lac existe toujours, plus que jamais. L’artère commerçante parallèle à la mer s’est bien enrichie depuis un siècle et demi, les boutiques modernes sont de verre et béton, offrant en vitrine leur pulls de laine à motifs caractéristiques islandais, leurs livres de photos grandioses, des casques à cornes pour gamins turbulents (qui n’ont jamais existé), des tee-shirts reprenant le mythe viking, des bijoux fantaisies et ainsi de suite.

Les restaurants sont chers, car chics, le plat principal coûtant de 1800 à 5000 KR (soit de 12 à 32 euros). Après la quasi faillite du pays, la couronne vaut la moitié de ce qu’elle valait, soit 156 KR pour 1 €. Le tourisme étant le principal attrait du pays en été, les habitants ruinés en profitent pour faire le plein ! Il y a nombre de pizzerias, restaurants japonais et autres bouffe internationale au prix des Champs Élysées. Rien de typique, sauf (sur commande) du steak de renne et du macareux rôti. Pas de quoi, fouetter le chat du professeur Lidenbrock ni de son neveu Axel dans le ‘Voyage au centre de la terre’ de Jules Verne. Eux se sont régalés de spécialités locales : « L’hôte nous servit une soupe au lichen et point désagréable, puis une énorme portion de poisson sec nageant dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par conséquent bien préférable au beurre frais, d’après les idées gastronomiques de l’Islande. Il y avait avec cela du skyr, sorte de lait caillé, accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre… » (chapitre XIII).

Nous relevons quand même deux menus islandais : le menu baleine et le menu macareux. Tous deux coûtent 5900 KR (38€). Le baleine offre en entrée un potage de homard, en plat un steak de baleine au poivre et en dessert le lait caillé skyr. Le macareux offre du macareux fumé en salade vertes vinaigre de framboise, du bréchet de macareux rôti et du lait caillé skyr pour finir. Quand nous verrons les brochures de l’office de tourisme sur le « dining out », nous serons surpris de voir qu’elles sont illustrées d’un mec torse nu et d’une fille très déshabillée : en pays luthérien, la gourmandise est proche du sexe et tout restaurant a quelque chose d’un bordel…

Il est plutôt conseillé d’acheter en supermarché ce qui est nécessaire à un pique-nique, ce qui ne nous coûtera guère que 1000 KR (moins de 7 €). Ce que nous faisons, avant d’aller sur la rive de la baie Raudaravik, déguster nos provisions. Deux policiers tout en noir, ornés d’instruments divers de leur métier à la ceinture et en baudrier, font leurs emplettes et nous regardent avec curiosité. Il est vrai qu’en ce dimanche, les Reykjavikois sont partis en long week-end de trois jours pour la fête des commerçants et que les étrangers sont presque seuls à arpenter les rues.

Les seuls magasins ouverts sont dédiés au tourisme : bars, librairies-café, restaurants, boutiques de souvenirs et de produits locaux, supermarchés. Les distributeurs de billets sont pris d’assaut, mais nombre de cartes bancaires refusent la transaction : les banques islandaises font l’objet de suspicion après leurs déboires avec les banques anglaises et hollandaises. Nous retrouvons les visages de nombre de ceux qui étaient dans l’avion.

Les rares jeunes Islandais sont plutôt en bord de mer ; ils arborent un tee-shirt moulant à col en V. Pour eux c’est l’été malgré les 16°. Nous supportons sans peine le pull polaire en plus mais nous n’avons pas leur constitution. Adultes, ils deviennent peu à peu ces hommes « robustes, mais lourds, des espèces d’Allemands blonds à l’œil pensif, qui se sentent un peu en dehors de l’humanité », que décrit Jules Verne en 1863 (chapitre IX). Les filles sont grandes et robustes, surtout quand elles arpentent la rue touristique en hautes bottes et minijupe à volants. Seul le pull épais aux motifs islandais permet de les distinguer des éventuelles nageuses est-allemandes venues en touristes.

La baie de Faxa s’ouvre avec, dans la brume des lointains, le sommet étincelant du Snaeffels à l’ouest. Le vent nul laisse la mer étale, sans une ride. Des sternes passent en criant sur nos têtes tandis que des femelles eider nagent tranquillement le long des rochers. Au monument viking se dresse un squelette de knorr en acier brillant. Ses membrures dressées fièrement vers le ciel attirent les jeunes garçons de la capitale ; ils font s’arrêter la voiture des parents devant pour aller grimper dans la mâture, rêvant sans doute à quelque exploration lointaine face à la baie.

Sur un quai du port, est amarré l’Octopus, le yacht de croisière sophistiqué du cofondateur de Microsoft.

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