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Château de Peyrepertuse

Au-dessus de Duilhac s’élève le château de Peyrepertuse, très haut à 800 m d’altitude sur son éperon rocheux.

peyrepertuse

Nous grimpons – interminablement – depuis le village, dès après le petit-déjeuner.

peyrepertuse tour

Les autres s’arrêtent à la porte, sans doute pour quelques explications. Je préfère pour ma part poursuivre tout seul, afin de faire des photos à mon aise, sans personne dans l’image.

peyrepertuse plan du chateau

Je fais ainsi deux fois l’ascension du donjon, depuis l’église Sainte-Anne, fouillée entre 1977 et 1993, via l’escalier de Saint-Louis – qui comprend 122 marches. Je les ai comptées.

peyrepertuse escalier de st louis

Les chiottes aériennes de l’époque laissent rêveur : il fallait avoir envie !

peyrepertuse chiottes

La chapelle San Jordi, tout en haut perchée, est aux trois-quarts en ruines mais domine toute la contrée. Elle élève vers le ciel sa prière désormais muette.

peyrepertuse chapelle san jordi

Nous voyons, depuis le donjon, le village de Ruffiac en bas et, d’un autre côté Quéribus, puis le téton de la tour de Tautavel, au bas de laquelle passe le Verdouble ! La Méditerranée est une ligne blanche à l’horizon, qui se confond presque avec le ciel. Les défenses s’étendent sur une vaste étendue, au sommet de la crête.

queribus depuis peyrepertuse

Au retour à l’entrée, un petit garçon de sept ans prénommé Olympe est sermonné par ses parents : « tu fais attention, il y a du vide et des pierres qui roulent ; tu restes auprès de nous et tu ne cours pas ». Quand je lui dis qu’il doit grimper haut et encore 122 marches, il s’écrie « c’est cool ! ». Optimisme de l’enfance qui n’a jamais peur de rien.

peyrepertuse domine la plaine

Nous poursuivons à pied par le Pla de Brézou où des vaches beiges aux longues cornes nous regardent de leurs yeux doux. Y pousse la ciste de Montpellier, en général mauve, parfois blanche. Le chemin pierreux monte en forêt, puis au grand soleil enfin revenu. Le vent reste constant, soufflant parfois en rafales aux cols ou sur les hauteurs. Il est frais, humide, à la limite de la pluie croirait-on ; mais il s’agit du Sers, le vent d’ouest venant de la terre, qui n’apporte pas de précipitations.

Au lieu choisi pour le pique-nique, nous dépassons une bande de femmes assises en jacassant, qui attendent leurs mecs. Ceux-ci surviennent en groupe compact un peu plus tard, primesauts comme des gamins. Ils ont vu un « serpin… » – autrement dit un orvet, prononcé avec cet accent à couper au couteau dont j’ai subi enfant les dictées. Ils l’observent, le titillent, enfin l’apportent triomphalement aux femelles comme un trophée de chasse. Des gamins, je vous dis.

ermitage antoine gorges de galamus

Nous suivons le GR 367 jusqu’aux gorges de Galamus, dont le nom proviendrait d’un centurion romain. Géologiquement, c’est un coup d’épée dans la montagne, au fond duquel se précipite un torrent sinueux et violent. Des kayakistes sur le parking au-dessus se rhabillent, adultes machos comme ados frissonnants quittant leur combinaison, les pieds nus. Un Antoine fut ermite dans une grotte au-dessus. Devenu saint après sa mort en 1870, elle est désormais lieu de pèlerinage. Une chapelle est dédiée au saint dans la grotte et il est représenté par une statue de bois brun toute luisante. Quelques chauves-souris peuplent les lieux et s’envolent en criaillant à notre entrée.

ermitage antoine gorges de galamus grotte chapelle

Un escalier de 108 marches bas de plafond, creusé dans le roc, rejoint la route creusée à flanc de falaise qui passe au-dessus. Une source, dédiée à sainte Marie-Madeleine, s’écoule dans une vasque artificielle, tandis qu’une statue de Christ viril à la poitrine puissante domine la double femme : Marie-Madeleine aux yeux bandés, parée et se mirant dans un miroir, Marie-Madeleine décillée et debout face au Sauveur. La pancarte qui « explique l’œuvre d’art » à côté me semble… passer à côté du sens.

ermitage antoine gorges de galamus christ et 2 madeleine

La route qui prend après le second parking, au-dessus de l’ermitage, a été achevée en 1892 ; elle est très étroite et sinue sur une file dans la gorge. L’à-pic est impressionnant sur le torrent de l’Agly, une soixantaine de mètres plus bas. Après la borne marquant la limite du département de l’Aude, il se met à pleuvoir. Le vent n’a pas cessé. Le paysage s’est brusquement transformé : au nord des forêts de chênes et de hêtres, au sud la garrigue aux chênes verts et kermès, l’érable de Montpellier et le genévrier de Phénicie.

Il est convenu qu’une camionnette taxi nous prenne un peu plus loin, et elle est bienvenue. Elle nous conduit au gîte de La Bastide, un « accueil paysan » du XVe siècle isolé dans un paysage de prairies. Une partie du bâtiment principal de la ferme sert au gîte, l’autre moitié au couple de paysans, lui « mal foutu » un peu grippé et elle, Allemande venue se mettre au vert en 68 et restée depuis lors. De nombreuses vaches stabulent devant nous, elles retourneront au pâturage dès l’aube venue. Le dîner est goûteux : salade bio du jardin très croquante, blanquette de veau de la ferme, quiche aux épinards, petits chèvres des voisins. En apéro, nous goûtons le Rivesaltes ambré. Suit un vin rouge de l’année, épais, à la saveur de cerise. Notre repos, dans un dortoir sous le toit avec deux douches pour tout le groupe, « confort adapté à l’habitat local » selon la charte accueil paysan, est bien mérité.

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Alexander Neill, Libres enfants de Summerhill

alexander neill libres enfants de summerhill
L’avenir n’est écrit nulle part… sauf parfois dans le passé. Notre société est déréglée sur l’éducation, écartelée entre paranoïa sécuritaire et hédonisme égoïste, internat sévère et laisser-aller collégien.

La paranoïa vise à « assurer » le succès à tout prix, fût-ce par la solitude affective et la chiourme de la mise en pension. Les parents croient aux méthodes, aux programmes et à la discipline, comme si c’était à cela que se résumait toute éducation ; pire, ils exigent du résultat et ne veulent surtout pas assumer l’échec, même si cet échec est souvent le leur… Alors les électeurs mandatent les politiques qui refilent le bébé aux fonctionnaires qui réglementent, plus royalistes que le roi, bridant toute initiative. Et « l’éducation » conduit trop souvent à sortir de l’école sans savoir lire ni compter utilement, ou à mal parler anglais après 7 ans d’études assidues, à placer Brest à la place de Toulon sur une carte de France (vu à l’ENA !), et à ce bac qui ne vaut rien, « aboutissement d’un système périmé et laxiste » selon Jean-Robert Pitte, Président de Paris-Sorbonne (L’Express 30 août 2007).

Le laisser-aller égoïste est un abandon d’enfant, on le laisse à lui-même sans l’écouter, sans chercher à le comprendre, en quête désespérée d’identité qu’il va prendre sur le net ou parmi ses pairs en se donnant « un style » (être ou n’être pas « emoboy », quelle question !).

ado as tu confiance en toi

Et pourtant, tout n’avait-il pas été dit dans ce livre exigeant et généreux sur l’éducation, Libres enfants de Summerhill, écrit par Alexander Sutherland Neill… en 1960 ? Certes, la société coincée, puritaine, hypocrite et hiérarchique des années 50 n’est plus la nôtre – encore qu’on y revienne. 1968 a fait exploser tout cela et l’on a été trop loin, mais peut-être était-ce nécessaire ? « Il faut épuiser le désir avant de pouvoir le dépasser », écrit Neill. Refouler par la contrainte ne supprime pas le désir ; en parler, l’explorer, le circonscrire : si.

Pour former des enfants responsables, il est nécessaire de leur apprendre à ne pas s’identifier avec l’image de victime que la société est si prompte à ériger en icône vertueuse. Éduquer, signifie faire prendre conscience des risques que comporte toute vie ; donner le désir d’apprendre et de faire.

Le risque le plus grave est intérieur, il réside dans la pulsion de mort de chacun. La sécurité effective repose avant tout sur la sécurité affective. Tout parent le sait pour les bébés : pourquoi feint-il de l’oublier pour les adolescents ? C’est dans le risque assumé que l’on devient réellement autonome, que l’on se découvre soi, que l’on devient alors capable de relations libres et volontaires avec son entourage – y compris ses parents et ses profs. Ce n’est que si l’on est responsable de soi que l’on devient aussi responsable de sa propre éducation. Donc à « travailler à l’école » en développant ce qu’on aime faire.

enfants de summerhill faire un feu

Pour apprendre à se construire (et à se reconstruire après une épreuve), Neill fait entendre quelques principes simples :

1. Il faut aimer les enfants. C’est plus compliqué qu’on ne croît parfois, car il faut les aimer pour eux-mêmes et non pour ce qu’on voudrait qu’ils soient. Ils ne sont ni animaux de compagnie, ni souffre-douleur, ni miroirs narcissique. Laissez-les devenir ce qu’ils sont, sans les tordre de mauvais principes ni les culpabiliser de n’être pas des idéaux.

2. Il faut laisser être les enfants. Chacun se développe selon ses rythmes propres et rien ne sert de les brusquer. Les filles ne vont pas comme les garçons et deux frères ne suivent pas forcément les mêmes étapes au même âge (le Gamin a souffert de son aîné trop en avance lorsqu’il était petit). Neill déclare que « la paresse n’existe pas », qu’il n’existe que l’incapacité matérielle ou le désintérêt de l’enfant ou de l’adolescent. Un être immature ne peut agir « comme un adulte » : il n’en est pas un. Chaque étape de la maturation doit se faire, en son temps.

enfants de summerhill atelier

3. Les enfants se développent tout seul – dans un milieu propice. Mais la liberté n’est pas l’anarchie, les pouvoirs de l’enfant doivent s’arrêter à ce qui menace sa sécurité (dont il est inconscient), et à la liberté des autres (y compris celle des adultes). Chacun doit être traité avec dignité et, si l’adulte défend à l’enfant de planter des clous dans les meubles du salon, il doit aussi respecter l’aire de jeu de l’enfant et l’intimité de sa chambre. Faire participer et débattre est la clé de l’école de Summerhill.

4. Pour parler aux enfants, il faut les écouter. On peut les réprimander pour une faute immédiate, mais ce qu’il faut éviter est, pour toute vétille, de faire intervenir les essences : le Bien et le Mal, la mauvaise hérédité ou l’enfer ultérieur, la Matrone irascible ou le Père fouettard. Et toujours se demander pourquoi un enfant est au présent agressif ou malheureux.

5. L’enfant est attentif aux règles, confiez-lui des responsabilités de son âge. Avec mesure et contrôle, mais confiance. Cela confirmera sa dignité et l’aidera à former sa personne. Une étude de deux auteurs norvégiens parue dans ‘Science’ (316, 1717, 2007) montre que les aînés ont en moyenne un meilleur quotient d’intelligence que les autres. La principale cause de cette différence pourrait bien être le rôle de tuteur, de responsable, que joue le plus âgé sur les plus jeunes.

education chantage

6. L’éducation se fait avant tout par l’exemple – et surtout pas par « la morale » ! C’est vrai aussi en politique : les indignés sont rarement ceux qui agissent et les vrais réformateurs ne sont jamais les pères la Vertu. L’adulte doit être indulgent mais rester lui-même. La pression du groupe, dans la fratrie, à l’école, par les parents et les adultes côtoyés est plus importante que les matières enseignées. Les normes sociales se corrigent par le milieu – à l’inverse, un milieu peu propice imbibera l’enfant de comportements peu sociaux : on le constate dans les ghettos immigrés où les communautés vivent entre elles, ignorant les lois communes. D’où le choix des écoles et des lycées, bien plus important qu’on croit : mixer les niveaux et les classes sociales ne fonctionne que lorsque les écarts sont autour de la moyenne. Les surdoués s’ennuient dans les classes normales et les « nuls » n’accrocheront jamais ; les élèves curieux et avides d’apprendre se feront vite traiter de « bouffons » et corriger à coups de poings par les « racailles » qui font de leur virilité machiste en germe la seule vertu selon la religion.

Tout cela, le sait-on assez aujourd’hui ? L’avenir n’est écrit nulle part… sauf quelquefois dans le passé : il faut lire et relire Libres enfants de Summerhill, paru en 1960, pour avoir des enfants sains et heureux.

Alexander Neill, Libres enfants de Summerhill, 1960, La Découverte 2004, 463 pages, €13.80

Summerhill School Wikipedia
Summerhill School aujourd’hui
L’école et “les normes du ministère” en 1999
film Summerhill TV movie 2008 sur YouTube
film Les enfants de Summerhill 1997 sur YouTube
interview d’AS Neill sur YouTube

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L’ouverture comme état d’esprit

Ouvert, fermé, un esprit occidental ne conçoit pas qu’il puisse en être autrement – imaginez une porte. Noir ou blanc, bien ou mal, 1 ou 0 – l’Occident ne fait pas dans la nuance, peut-être parce qu’il se croit « à l’image de Dieu » et que tout le reste est vile matière…

Quand la porte est fermée tout va bien : on est dans son domaine, au chaud, entre soi.

Dès que la porte s’ouvre commence la crainte, le frisson, l’aventure. Qu’y a-t-il donc au-delà de la porte ouverte ? La jeunesse est curieuse, elle désire y aller voir, explorer ; elle réagit par l’excitation. L’âge rassis est revenu de tout, il aspire au repos, à surtout que rien ne change ; il réagit par le refus. Réactif ou réactionnaire, il faut choisir.

pierre bonnard fenetre

Une fenêtre ouverte ? – ce n’est pas l’air du printemps, c’est le rhume qui rentre !

« Tout le monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que « c’est une pitié de rester enfermé à la campagne » et qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors. « Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté » (Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1).

ouverture chemise

Une chemise qui s’entrouvre ? – c’est obscénité adolescente, âge qui ne sait pas se tenir, sans cesse travaillé du dedans. Swann s’émeut de l’ouverture du corsage d’Odette lorsqu’il lui refixe ses fleurs de catleya :

« Pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore «faire catleya», devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique—où d’ailleurs l’on ne possède rien—survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié » (id. 2. Un amour de Swann).

Une porte qui s’ouvre ? – et voilà le dehors qui s’instille, l’étranger, le virus, le différent qui remet en cause, inocule le mal et bouleverse !

« Puis, nous poursuivions notre route jusque devant leur porte cochère où un concierge différent de tout concierge, et pénétré jusque dans les galons de sa livrée du même charme douloureux que j’avais ressenti dans le nom de Gilberte, avait l’air de savoir que j’étais de ceux à qui une indignité originelle interdirait toujours de pénétrer dans la vie mystérieuse qu’il était chargé de garder et sur laquelle les fenêtres de l’entresol paraissaient conscientes d’être refermées, ressemblant beaucoup moins entre la noble retombée de leurs rideaux de mousseline à n’importe quelles autres fenêtres, qu’aux regards de Gilberte » (id. 3. Nom de pays).

Alors un esprit qui s’ouvre, parlez ! – c’est la remise en cause, l’hérésie, le chamboulement des façons de penser, en bref « le mal ».

« Les deux sœurs de ma grand’mère, vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit, déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif — ayant fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui leur étaient chers — mettait alors au repos ses organes récepteurs et leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie » (Du côté de chez Swann, 1).

Le latin populaire, d’où vient le mot, dit bien le sentiment d’effroi de « l’ouverture » : un trou béant. Une image de l’enfer pour ces gens du bas-empire subissant invasion sur invasion, délitement de l’État et querelle des chefs. C’est fou ce qu’un pays peut conserver d’histoire lointaine dans son mental.

  • Ce n’est qu’au « beau 13ème siècle », en ce temps optimiste d’explosion démographique, que le mot « ouverture » va désigner l’action d’ouvrir, toute simple.
  • Ce n’est qu’au « siècle des découvertes », ce 15ème siècle optimiste où la terre se dilate et où l’on découvre des hommes différents, que le mot « ouverture » va prendre son sens abstrait d’aborder un sujet, d’entreprendre, de négocier – tout ce qui « commence ».
  • L’« ouverture d’esprit », elle, ne date que de l’extrême fin du 17ème siècle, juste lorsque commence ce « siècle d’or de la pensée française », optimiste, qui donnera les encyclopédistes et les libéraux, puis entraînera la chute des vieilleries d’Ancien Régime.
  • L’ouverture ne s’appliquera aux successions qu’au « siècle bourgeois », vers 1835, lorsque les paysans enrichis par la spéculation sur les biens du clergé, et confortés par le Code Civil Napoléon, prendront la mentalité d’accumuler… C’est fou ce qu’un pays peut conserver d’histoire sociale dans sa langue.

Evgeny Mokhorev famille a la fenetre

Ouvrir déplace ce qui empêche le libre passage. Telle est la définition « dès les premiers textes (1080) » que relève le Robert historique de la langue française dirigé par Alain Rey (1998). C’est aussi, notez-le bien, la définition du libéralisme dès sa fameuse devise première : « laissez faire, laissez passer ». L’inverse d’ouvrir est « fermer » : fermer les frontières, fermer l’accès au pouvoir, fermer les négociations, fermer les yeux, fermer son esprit. Déplorons-le, c’est trop souvent la pensée de « la gauche » en France, qui ne rêve de « changer la vie » que pour mieux enfermer l’homme dans la chimère de « l’homme nouveau ». Cela sous la contrainte d’État, guidé par la Morale et inspiré par quelques textes « gravés dans le marbre » (sinon « scientifiques »). Point d’ouverture à qui connaît de soi La Vérité ! Pravda jamais ne ment, foi de Lénine.

Aujourd’hui (cela n’a pas toujours été le cas), la gauche apparaît figée en politique, protectionniste en économie, conservatrice dans le domaine social malgré des réformettes, sans idée autre que de suivre aveuglément le gai et le spontané dans le domaine des mœurs. A l’inverse, c’est la droite (sauf l’extrême) qui prône la rupture, l’ouverture, la réforme. N’est-ce pas drôle ?

De quoi dérider ces fronts trop sérieux des cléricaux de tous bords. Barbus, austères, économes – chez les cohortes socialistes, ça ne rigole pas ! Dommage car, répétons-le, l’ouverture est l’apanage de la jeunesse, tout ce qui donne du neuf : le jour, l’entrée, la brèche, la lumière, l’orifice, le passage, l’échancrure, la vue.

« Un réveil d’enfants, c’est une ouverture de fleurs », disait Victor Hugo dans Quatre-vingt-treize.

La gauche manque d’être jeune, la droite se renouvelle-t-elle ? A quand la relève ?

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Michel Tournier, Gilles et Jeanne

michel tournier gilles et jeanne
En 1429, Gilles de Rais rencontre Jeanne d’Arc, venue dire au roi Charles ce que lui ont transmis les voix du ciel. Dès lors le reître et la pucelle deviennent inséparables, dans la guerre comme dans la foi. Sauf que Jeanne est prise, jugée, condamnée et brûlée à Rouen par les clercs d’Église. Gilles de Rais va se révolter contre cette inversion de la Pureté en Souillure ; si le Dieu chrétien est le Diable qui jette au feu la pure Jeanne, le Diable ne serait-il pas le vrai Dieu ? Aussi Gilles s’invertit, il va chercher Jeanne dans les corps des jeunes qu’il va enlever, violer et brûler ; il va chercher Dieu dans l’alchimie porteuse de lumière, via Francesco, découvert à Florence – où commence doucement la Renaissance, une inversion du Moyen-Âge dogmatique et clérical.

Gilles et Jeanne, ce devait être un film. Le financement n’ayant pas été trouvé, sous la gauche au pouvoir, le scénario est devenu un ersatz de roman. La référence chrétienne n’allait pas aux laïcards fanatiques, malgré les scènes osées qui auraient convenue à Anal+, la chaîne cryptée sur le point de naître. Autant Vendredi était une réflexion longtemps mûrie sur un mythe fondamental humain, autant Le roi des Aulnes avait quelque profondeur en faisant revivre le mythe de l’Ogre, autant Les météores se penchaient sur le mystère gémellaire, malgré l’impression de fouillis – autant Gilles et Jeanne déçoit. Pourtant, le grand Dévorateur désarmé devant la fragile Pucelle est un beau choc de caractères.

Mais Tournier, tard écrivain, vite célèbre, aisément lassé, n’a pas la fibre d’écriture. Il est attiré avant tout par le regard. Il est volontiers voyeur, avide d’observer les autres qui passent, éphémères et si humains. Depuis la trilogie des grands romans mythiques, l’auteur ne livre que des esquisses : des nouvelles, des livres pour enfant, des récits plus ou moins remaniés de sa vie. Comme si la source était tarie, ou qu’il ne pouvait se livrer, voué au masque. Comme si la libido jaillissante de ses premiers grands livres était en berne, ou honteuse, volontairement cachée. Nous livrera-t-on, quelques années après sa mort, un Carnet vivant ou un Journal véridique comme celui de Gide, honteusement caviardé avant que les mœurs n’évoluent ?

L’auteur a peut-être l’écriture géologique, ne pouvant écrire que dans la durée, subissant la passion d’un livre comme la gestation d’un enfant, œuvre de toute une vie pour donner la vie. L’éditeur s’impatiente, le public attend : après les œuvres achevées, qui dormaient depuis des années dans un tiroir, ne restent que les brouillons, des textes épars, des ébauches.

Gilles et Jeanne se présente comme une suite de notes chronologiques, mal reliées en courts chapitres. Ce n’est pas un vrai roman mais un canevas, un scénario, un synopsis – rien de plus. Lui manquent la profondeur, la description, l’essai de comprendre, les dialogues, la réflexion – ce qui fait beaucoup de manques. Il n’y a RIEN dans Gilles et Jeanne, qu’une mauvaise recension pour magazine de faits divers, une compilation de travaux. La thèse tirée par les cheveux selon laquelle Gilles se serait converti à l’inversion par Jeanne, la suivant sur l’androgynie, la sorcellerie et le bûcher est sommaire et n’est pas étayée. Quelques rares phrases parfois, quelques pages enlevées, font regretter l’œuvre qui aurait pu être si l’auteur avait daigné s’y intéresser…

Pourtant sur un tel sujet, avec une telle trame, sachant la mythologie comme il la sait, quel roman Michel Tournier aurait pu tirer du Violeur et de la Vierge, du Viril et de l’Androgyne, de la chair et de l’esprit, de l’Ogre prédateur et de la Missionnaire céleste ! L’auteur a raté là ses Mémoires d’Hadrien. C’est non seulement dommage pour la littérature, mais aussi pour l’éditeur : il y a dol, promesse non tenue. Dommage aussi pour l’écrivain : croyez-vous, Michel Tournier, qu’après 1983 vos lecteurs enthousiasmés par vos débuts, vont continuer à vous suivre ? Lire vos brouillons, vos notes hâtives publiées telles, vos écrits vains ?

Michel Tournier, Gilles et Jeanne, 1983, Folio 1986, 160 pages, €5.40

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Sophie Chauveau, L’obsession Vinci

sophie chauveau l obsession vinci
Léonard de Vinci était un ogre, il dévorait la vie comme les êtres, affamé de désirs et de connaissances. Touche à tout perpétuellement en quête de nouveauté, il avait à peine le temps d’approfondir, avide de passer à autre chose. Fils bâtard d’un notaire de Florence, élevé par son oncle adepte du bon vivre à la campagne, beau et solide comme un dieu grec, il est monté à 14 ans à la ville, apprenti dans l’atelier de Verrocchio. Qui l’a peint en archange Raphaël face à Tobie et sculpté dans le bronze en David adolescent.

archange raphael de verrocchio serait leonard jeune

Sophie Chauveau achève avec lui sa trilogie du siècle de Florence, après La passion Lippi et Le rêve Botticelli. Mais pourquoi « l’obsession » Vinci ? Pour sa quête inlassable de la beauté à étreindre, du sourire à peindre ou du vol des oiseaux à reproduire ? Léonard n’aura jamais fini Lisa Gherardini dite la Joconde, ni les ailes pour se mouvoir dans les airs. Pour les amours, en revanche, il est ambigu : s’il papillonne, il est fidèle ; il ne confond pas le sexe avec l’amour. Ses amitiés féminines (Cecilia, Isabelle d’Este, Mona Lisa, Marguerite de Valois, Mathurine) ou masculines (Botticelli, Pipo Lippi, Zoroastre, Atalante, Batista, Salaï – petit diable -, Francesco Melzi) sont pour lui à vie – pas les garçons qui passent, exclusivement des garçons.

David de Verrocchio 1466-69 Bargello Florence

Comme le répète dès les premières pages la biographe, il est « inverti » – elle n’écrira jamais homosexuel ni gai. C’est que l’inversion est l’originalité de Florence et de l’époque, qui s’agitait sous le carcan d’église issu du lourd moyen-âge. Non sans mal – dès les premières pages il y a procès pour sodomie et Léonard n’a pas encore 20 ans. Non sans repentir de rigorisme – le moine fondamentaliste Savonarole lâchait ses enfants fanatisés pour tabasser et massacrer tous les amoureux de peinture ou d’art, tous les déviants à l’exclusive soumission aux Commandements de Dieu. Tout comme notre époque haineuse des Bataclans, censurant impitoyablement les seins des femmes et « gênée » devant un torse nu ! Rappelons – et Léonard de Vinci le prouve – que l’ordure est dans l’esprit du censeur, pas dans la chose regardée.

leonard de vinci dessine salai lacombe et echegoyen

Léonard, souffrant toute sa vie de sa bâtardise, délaissé par son père en son enfance, est un hypersensible. Ses plaisirs avec les petits paysans puis avec les apprentis de l’atelier Verrocchio sont d’insatiables compensations pour le manque d’amour qu’il a ressenti enfant. Après son accusation et son bref séjour dans la prison de Florence, il en ressort autre, déçu des humains : il s’« interdit d’émotion », « sa nouvelle façon d’être. Présent mais insincère. Ainsi, en le surjouant, tient-il mieux son émoi à distance, tout occupé qu’il est à le mimer » p.85. D’où son sourire célèbre, « unique et universel à la fois, qu’il ne sait définir, un certain sourire qu’il sait avoir en partage avec elle » [Mona Lisa dite la Joconde] p.395. Sophie Chauveau se fait volontiers psychologue pour pénétrer les ressorts du maître. Lui ne l’aurait pas désavoué, qui adorait disséquer les corps pour comprendre comment fonctionne la vie.

Léonard de Vinci ange cecilia Vierge aux rochers

Peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, cartographe, mécanicien, dissecteur de cadavres, ingénieur militaire, mathématicien, musicien, ordonnateur de fêtes – mais aussi humaniste et végétarien-, Léonard de Vinci est Protée, l’homme universel Renaissance, autodidacte d’une éducation assez libre mais apte à embrasser tout le savoir sur le monde. « En fin de compte, Léonard n’est jamais à sa place. Sitôt reconnu comme peintre, on le repousse… car il gâche tout. L’échec le poursuit » p.118. Il veut en faire trop, il est incapable de suivre une œuvre jusqu’au bout, toujours insatisfait, toujours attiré par d’autres choses. La morale publique, les caprices des Grands, la Peste, la guerre, ne cessent de le faire alterner entre gloire et mépris, de le jeter sur les routes de Florence à Milan, puis à Mantoue, Venise, Bologne, Pavie, Rome – enfin en France où il s’éteindra d’avoir trop vécu, en 1519 au Clos Lucé d’Amboise, à 67 ans. « Léonard navigue à vue, il s’adapte à ce qui lui échoie. L’un des aspects les plus constants de sa nature. Toujours, il se soumet à ce qui lui arrive, avec ou sans joie, mais jamais en rechignant. Dans toute nouveauté, il découvre quelque chose pour lui. Sa vie est en chantier permanent » p.172. César Borgia a reconnu en lui le caractère Don Juan de son pays (p.355).

leonard de vinci santa maria delle grazie cene

L’âge venant calme ses ardeurs. Une bagarre avec son père, outré des accusations de sodomie, lui a fait éclater les couilles et l’a laissé quasi impuissant. Mais il s’attachera les êtres, le démon Salaï puis l’enfant amoureux devenu adolescent Melzi. Salaï, gamin battu férocement par son père, recueilli en 1490 à 9 ans et vivant en parasite paresseux dans l’atelier, est un démon du sexe, pubère très tôt. « Cette perfusion de joie, de folie et d’amour, quand elle passait par le sexe de Salaï, était infernale, épuisante souvent, mais renouvelait constamment son désir, l’alimentait en inventions, en mille bêtises, en grand bonheur… » p.507. Il le peindra en Jean Baptiste, en sainte Anne, en Bacchus, épris de cette « beauté populaire, mêlant finesse et vulgarité » p.370, « le modèle parfait de l’être primordial selon Platon ? » p.439. Mais Salaï le quittera, en parfait égoïste, lorsque Léonard ne s’intéressera plus charnellement à son corps.

leoard de vinci Saint Jean-Baptiste salai

Francesco Melzi est à l’inverse son amant lumineux, épris de lui lorsqu’il avait 9 ans lors d’une visite chez son père, moins par sensualité que par éperdue admiration pour sa gentillesse avec les bêtes et les gosses et par son immense savoir. Il a été décidé qu’il rejoindrait le Maître dès qu’il serait en âge, afin qu’il lui transmette tout son savoir. Ce que fera Léonard, étonné de reconnaître cette fidélité d’enfant dans le bel adolescent de 15 ans qui surgit. Il ordonnera et transcrira avec lui ses Carnets illisibles écrits à l’envers de la main gauche (Léonard peignait de la main droite). Melzi sera son compagnon intellectuel et sensuel, bien plus doté de soif et de connaissances que Salaï – « parce qu’en baise comme en latin, Melzi est un as » p.445.

Leonard De Vinci dame-a-l-hermine Portrait-de-Cecilia

A la soixantaine, sur la fin de sa vie, « une autre variante d’Éros est en train de lui apparaître, faite d’enthousiasme, de liens dionysiaques avec tous les hommes, toutes les femmes, toutes les bêtes, toutes les plantes. Les désirs de ses amants, et même leur rivalité lui offrent un lien avec la création entière. Une joie immense le gonfle d’un espace plein de souffle » p.447.

lacombe et echegoyen leonard et salai bd

Une biographie inspirée, sensuelle, dont on se demande si elle pourrait paraître aujourd’hui, alors que la pruderie catho-islamiste envahit tout l’espace d’expression. D’ailleurs les commentaires sur le net évoquent « la gêne » des lecteurs envers ce livre, qu’ils croyaient dédié à la peinture éthérée et qu’ils découvrent ancré dans le charnel !

Sophie Chauveau, L’obsession Vinci, 2007, Folio 2009, 521 pages, €9.20

Les autres biographies de Sophie Chauveau sur ce blog

BD Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen, Léonard & Salaï – la vie amoureuse d’un génie nommé Vinci, 2014, édition Soleil, 96 pages, €17.95

« Article de qualité » 2008 sur Wikipedia

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Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée

rudiger safranski nietzsche biographie d une pensee
L’auteur de cette biographie contemporaine d’un auteur sulfureux du siècle 19 est docteur en lettres et philosophie en Allemagne, il a déjà consacré des biographies à Schopenhauer et Heidegger.

Mais le « philosophe au marteau » (ainsi se décrivait Nietzsche) est moins un théoricien de système total, comme Kant ou Hegel qu’un explorateur. Pour lui, la vérité est une illusion, certes parfois utile, mais qu’il ne faut jamais prendre au sérieux. « Nietzsche était un laboratoire de pensée et il n’a pas cessé de s’interpréter lui-même », dit Safranski dans sa conclusion. « C’était une source continuelle d’énergie qui produisait des interprétations. (…) Celui qui considère la pensée comme une composante de la vie ne pourra jamais en finir avec Nietzsche » p.322. Ce pourquoi ce philosophe est bien plus vivant aujourd’hui qu’un Hegel ou qu’un Kant.

Et en effet, nul n’en a jamais fini : Thomas Mann, les dadaïstes, Stefan George, Bergson (« c’est par Bergson que la France fut rendue réceptive à Nietzsche » p.302), Ernst Jünger, Oswald Spengler, Hermann Hesse, les psychanalystes, Ernst Bertram, Bauemler (qui tire Nietzsche vers le nazisme en n’en prenant qu’une part), Karl Jaspers, Martin Heidegger, Theodor Adorno, Max Horkheimer, Georges Bataille, Michel Foucault. À cette liste citée par le biographe, j’ajoute Jacques Derrida et Michel Onfray ; tant d’autres encore lui doivent beaucoup, « même les adorateurs du soleil et les nudistes » dit l’auteur p.297. Non pas pour l’imiter ou le suivre – mais pour penser d’après lui.

Nietzsche lui-même conseillait de le lire ainsi, que le biographe met en exergue de son livre : « Il n’est nullement nécessaire, pas même souhaitable, de prendre parti pour moi : au contraire, une dose de curiosité, comme devant une plante étrange, avec une résistance ironique, me semblerait une manière incommensurablement plus intelligente de m’aborder » (à Carl Fuchs, 29 juillet 1888).

Qui était Friedrich Nietzsche ? Un homme du XIXe siècle avant tout, entre élan romantique et scientisme darwinien. Né le 15 octobre 1844 d’un pasteur villageois près de Lützen en Saxe-Anhalt, il s’effondre nerveusement en janvier 1889 à 44 ans lorsqu’il voit un cheval de fiacre battu par son cocher à Turin. Il mourra le 25 août 1900 sans avoir recouvré la raison. Son père était mort de même lorsque Friedrich avait 5 ans, puis son petit frère de 2 ans un an plus tard. Le jeune Nietzsche a été élevé par cinq femmes, sa mère et sa grand-mère, ses deux tantes célibataires et sa sœur… Bon élève, passionné mais discipliné, ses copains l’appellent à 12 ans « le petit pasteur ». En internat d’élite à Pforta dès 14 ans, il aime la poésie et se noie dans la musique, il écrit des vers dont certains dédiés au poète vagabond dionysiaque Ortlepp (avec lequel certains soupçonnent qu’il ait eu une « liaison »). Mais « la sexualité passe pour la vérité de l’individu », dit le biographe, « c’est la forme fictive dominante donnée à la vérité par le XXe siècle… » p.231. Autrement dit, l’explication n’explique rien, une multitude de causes, dont cette rencontre (et cette hypothétique liaison) ont construit la pensée nietzschéenne – en tout cas la cause unique ne suffit pas.

Après l’adolescence, Nietzsche étudie la théologie et la philologie à Bonn, effectue son service militaire à 23 ans dans l’artillerie à cheval, avant d’être honoré docteur sans présenter de thèse et nommé professeur à l’université de Bâle. Ses auteurs favoris sont Jean-Paul et Hölderlin adolescent, puis Schopenhauer et Wagner jeune adulte. Il se détachera de tous pour suivre sa propre voie, mais ces imprégnations ne le quitteront jamais.

Sils-Maria Engadine

Car il est hypersensible et cyclothymique, passant de périodes d’euphories à de noires dépressions, sujets aux douleurs nerveuses, à des troubles de la vue, à des migraines, des vertiges, des vomissements. Il aime la marche (qui l’aide à rythmer sa pensée) et les orages (qui l’emportent vers le sublime), mais aussi le soleil (qui l’apaise et éclaircit ses idées). Ses lieux de prédilection seront Sils-Maria dans les hauteurs suisses, Nice et Turin au bord de la dolente Méditerranée. Volontiers rigoureux et austère, il s’abime parfois dans la musique et se laisse emporter par la danse, comme en témoigne sa logeuse en 1888, qui le voit « danser nu » dans sa chambre par le trou de la serrure (p.217).

Prude envers les femmes (Lou Andrea Salope sera son tourment et son échec, moins féminine que vraie garce), il est sensible aux jugements des hommes, empli de compassion pour les malheureux et pour les bêtes (p.153), il souffre de la critique humiliante de ses amis. Il se sent un génie appelé à prophétiser un renversement de toutes les valeurs de son époque : démocrates et chrétiennes mais aussi nationalistes et antisémites. Il a du mal à écrire « à la Socrate », de façon magistrale, préférant juxtaposer les aphorismes comme une mosaïque appelée à faire sens.

nietzsche page manuscrite

Ses principaux concepts sont :

Le couple Apollon et Dionysos : la pensée rationnelle organisatrice et claire, tranchant dans le vif, disciplinant le bouillonnement vital des monstrueux instincts dionysiaques Il y a pour Nietzsche « parenté intérieure entre onde, musique et le grand jeu universel de ‘meurs et devient’, croître et passer, régir et être terrassé. La musique conduit au cœur du monde » p.15. Il en fera plus tard l’écart entre Kultur et Civilisation opposant l’Allemagne et la France, la première plus enchantée – au risque de dériver dans le Mythe national (« la culture vit de l’esprit tragique et dionysiaque de la musique » selon Bertram, p.307), la seconde trop rationnelle – au risque de se dessécher dans la technocratie et la machine sociale (« la civilisation si nécessaire soit-elle, demeure liée au clair et optimiste domaine de ce qui est vivable », idem). L’équilibre est rompu depuis les Grecs : « Socrate est le commencement d’un savoir sans sagesse » p.55. Or il s’agit de tenir la balance entre la tête et le ventre via la volonté pour se construire soi-même, « la production d’une ‘seconde nature’ » p.47. On appelle cela l’éducation pour un être et la civilité pour un peuple.

La volonté de puissance : instinct de vie aveugle et impérieux, il commande toutes les autres volontés : d’aimer, de connaître, de créer. Il y a « des » volontés de puissance (p.269), une pluralité de désirs, « un combat d’énergies » p.278. Mais cette puissance doit être maîtrisée en soi : « on doit devenir le metteur en scène de ses impulsions vitales, on doit pouvoir rester en équilibre au-dessus de ses failles et devenir un chef de chœur dans la mêlée de ses voix » explique le biographe p.171. Faire de soi « une personne toute entière » est la tâche de chaque individu dans sa vie, une « seconde nature » (que les psys appelleront plus tard le Surmoi). Après sa mort, la sœur de Nietzsche et son ami Peter Gast éditeront un livre intitulé La volonté de puissance composé des notes du philosophe et d’un plan tracé auparavant, mais ce n’est pas un livre de Nietzsche. Lui avait dit tout ce qu’il voulait sur le sujet de 1885 à 1888 dans ses diverses œuvres, du Gai savoir à l’Antéchrist.

Le concept de surhomme : avant tout la formation de soi et l’intensification de soi-même, mais aussi l’évolution de l’espèce dans la lignée de Darwin – plus une utopie d’humanité augmentée qu’une sélection naturelle d’éleveur. « Nietzsche admire en Byron cette mise en scène de la vie et la métamorphose de celle-ci en œuvre d’art » p.27. Aristocrate plus que démocrate, Nietzsche considère qu’« un État est légitimé quand ‘les exemplaires supérieurs peuvent vivre et exister en son sein’ » ; « ils n’améliorent pas l’humanité, mais ils incarnent ses meilleures possibilités et les offrent à la contemplation » p.64. Contre la « décadence » de son siècle qui transforme toute joie en velléité de joie, tout art en imitation de l’art, la pensée qui ne fait plus un avec ce que l’on pense (p.288). L’ère contemporaine pourrait rajouter la (fausse) « culture » comme seul divertissement et les œuvres « d’art » comme seul investissement. La situation, depuis l’époque de Nietzsche, n’a fait que développer son mouvement.

L’éternel retour : « une incitation à vivre chaque instant de la vie de telle manière qu’il pût vous revenir sans terreur » p.166, un éternel recommencement comme le jeu d’enfant d’Héraclite. En tout cas la preuve d’aucun au-delà consolateur : il s’agit de vivre ici et maintenant en adulte, sans la protection d’un quelconque Être suprême devant lequel on resterait enfant éperdu de refuge.

Son biographe le suit pas à pas dans l’épanouissement et la floraison de sa pensée, dans ses déviations et ses retours, dans ses fulgurances et ses impasses. « Entre Nietzsche et ses pensées se joue une histoire d’amour passionnée, avec toutes les complications habituelles aux histoires d’amour » p.168. Safranski raconte moins la vie du philosophe (renvoyée en chronologie de fin de volume) que le cheminement incarné de ses idées, jamais achevées, jamais en repos, montrant « comment les pensées jaillissent de la vie, se répercutent sur la vie et la changent » p.47.

Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée, 2000, Solin/Actes sud, 381 pages, €19.84
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Malades de trop bouffer

Les Polynésiens sont malades, alors le ministre de la santé en mission à Paris a visité un Cyclotron dans les sous-sols de l’hôpital Saint-Louis à Paris. C’est le seul cyclotron des hôpitaux de Paris (à quoi sert le cyclotron ? lire ici). Pour cette visite il a dû revêtir comme tous les autres personnes un équipement de protection, de la cagoule à la combinaison jusqu’aux bottes. Ce harnachement a fait rire ici en Polynésie et le Tahiti-Pacifique de cette semaine-là a publié la photo sous le titre « Modernisation à l’hôpital », ainsi que le commentaire de la bouche du ministre : « Ce sont les nouvelles tenues pour nous protéger de nos syndicalistes ! ». C’est vrai qu’ils sont très actifs les syndicalistes, dans le privé, à l’hôpital, à la prison, à la CPS (SS polynésienne) et encore et encore. Alors ce cyclotron, la France doit nous l’acheter ! Ça coûte « peu » : entre 716 et 835 millions de XPF. Il faudra aussi nous offrir le personnel compétent. Mais, pensez donc, Tahiti aurait alors le grand centre hospitalier francophone du Pacifique, les Néo-Calédoniens, les Wallisiens viendraient s’y faire soigner, plus d’Evasans en métropole ou à l’étranger, tout bénéf… Mais pour le moment on parle surtout de faire venir des médecins cubains car on ne les paie pas cher ! À v’ot bon cœur M’ssieux, Dames.

cyclotron

Santé toujours : Asseyez-vous et lisez ensuite. En 20 ans +554% de diabétiques suivis en longue maladie. Qui dit mieux ? Je lis qu’en 1995, le nombre de diabétiques suivis en longue maladie s’élevait à 1 250. Ce chiffre est passé à 8 150 en 2015, soit une augmentation de cinq fois et demi. Cela coûte en bien-être, en vie, en francs, quelques 3 milliards de XPF. Pour fêter ce record, on trinque ? On dit que toutes les 7 secondes, une personne meurt du diabète dans le monde. On trinque encore ? Il faut arrêter de déconner, 10% de la population adulte est atteinte. On fait quoi ? On pleure, on s’indigne, on se lamente ? On se satisfait des chiffres ? On sonne à la porte des contribuables français ? Les Polynésiens n’ont pas de pétrole mais ils ont des idées… comme augmenter l’offre alimentaire (faudra qu’on m’explique) offrir des activités physiques (?) prendre soin des patients concernés (?) Le ministre de la santé (encore lui) : « Nous allons faire venir le professeur Tounian pour mettre en place des outils qui serviront de projets pilote pour la prise en charge d’enfants obèses. Patrick Tounian est pédiatre et nutritionniste à l’hôpital Armand Trousseau à Paris, c’est un spécialiste de l’obésité, auteur notamment de l’Obésité de l’enfant ». C’est cela la solution ? Ou seulement un vœu pieu ?

obesite enfant tahiti

Si on lit les récits des premiers explorateurs en terre polynésienne, le capitaine Cook notait que les habitants des Iles Marquises étaient une belle ethnie. Le naturaliste George Forster écrivait son impression sur un groupe d’hommes marquisiens : « grands bien bâtis, pas corpulents comme le sont certains Tahitiens, ni maigres, ni ridés comme les natifs de l’Ile de Pâques… ». Herman Melville vante la beauté d’hommes élancés, bien faits, ils sont grands et musclés. Leur nourriture est essentiellement végétarienne. Leur alimentation de base est le fruit à pain. Le poisson est mangé cru. Leur boisson était de l’eau. Maintenant il est de bon ton de manger de la viande, du poulet, des frites, d’aller siroter une boisson sirupeuse gazeuse en dégustant une pizza ou un truc sans goût dans du pain mou… et l’on s’étonne d’avoir une population diabétique ?

moustique aedes aegypti

La dengue, les moustiques ? Vous en avez entendu parler ? Selon une étude des chercheurs de l’Institut Pasteur du Cambodge, de l’institut Pasteur à Paris et du CNRS, les porteurs sains du virus de la dengue peuvent infecter les moustiques qui les piquent, participant ainsi à la chaîne de transmission de la maladie. La dengue appelée également « grippe tropicale » est une infection transmise à l’homme par des moustiques du genre Aedes (tigre ou aegypti). Elle est bien connue en Polynésie française, et y sévit régulièrement. Les symptômes visibles de la dengue sont une forte fièvre, des maux de tête, des nausées, des vomissements, des douleurs articulaires et musculaires, des éruptions cutanées. Les porteurs sains ont été mis en contact avec des moustiques sains, élevés en laboratoire. Puis, l’analyse des moustiques a permis de vérifier qu’ils étaient infectés et capables à leur tour de transmettre le virus à un humain. Le virus de la dengue infecterait 390 millions de personnes par an dans le monde à la suite d’une piqûre infectieuse via un moustique. Il n’existe aujourd’hui ni traitement antiviral spécifique, ni vaccin commercialisé pour combattre cette maladie. La dengue a désormais touché l’Europe bien qu’initialement présente dans les zones tropicales et subtropicales du monde… Vous avez dit réchauffement ?

Hiata de Tahiti

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Phil Lovesey, Obligations funèbres

phil lovesey obligations funebres
Un père niais, une mère ambitieuse, une tante en mal d’enfant, un flic qui aime la baise, une petite fille unique – et ce cocktail engendre un monstre. Nous sommes à Chelmsford (Essex) en 1969 et trois policiers jeunes et débutants découvrent une fillette de sept ans qui avoue avoir « libéré » son père à la seringue, comme celui-ci libérait les chiens et les chats trop malades ou trop vieux dans son cabinet vétérinaire. Ce n’est pas de sa faute…

Trente ans plus tard, c’est une vieille dame que l’on retrouve assassinée, la nuque délicatement brisée devant sa télé, la face maquillée de rouge à lèvre. Entre les deux plusieurs disparitions, incendies, accidents. Qui l’a fait ?

Pour une unique faute professionnelle en trente années de métier, l’inspecteur-chef Davies voit les meurtres se succéder à cadence accélérée dans sa petite ville à l’est de l’Angleterre. L’hiver tombe, le Tueur de Noël progresse dans le gore. Qui sera le prochain ? Le tueur ou la tueuse, car l’unité de profilage du comté suppute qu’il peut très bien s’agir une femme. Un ou une attardée, restée bloqué(e) dans l’enfance, qui croit envoyer vers un monde nettement meilleur les solitaires, les loosers et les désespérés. Pour leur bien et en toute bonne conscience.

Éclaté, embrouillé, dispersé au début, c’est peu à peu que l’engrenage se met en branle, irréversible et monstrueux. Et que le roman captive. Car vous n’avez encore rien vu. Lorsque défaillent les trompes de Fallope, pas de salope qui ne s’y trompe. Tant de bonté à prodiguer exige quelque effort, non ?

Quand la psychose est au point, le roman en vaut la peine. Ce premier opus sera suivi d’un second, sur un sociopathe nommé Frank, l’année suivante, puis plusieurs autres romans policiers non traduits en français. L’auteur, né en 1963 et fils de Peter spécialisé dans le crime, vit à Chelmsford avec trois gosses et a travaillé dans la publicité avant d’écrire. D’où son sens de la « performance ».

Phil Lovesey, Obligations funèbres (Death Duties), 1998, Livre de poche 20025, 414 pages, €2.00 occasion

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Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1

robyn young insurrection pocket

Auteur femme d’une série à succès sur les Templiers, Madame Robyn Young a des origines celtiques mêlées dans tout le Royaume-Uni : anglaise, écossaise, irlandaise et galloise. De quoi vouloir justifier par le mythe historique la geste d’Édouard 1er, le roi anglais qui voulut rassembler les quatre reliques des saints qui permettraient aux rois Bretons de régner. Ainsi la couronne d’Arthur au pays de Galles et la pierre du Destin de Scone en Écosse qu’il réunit en ce premier tome. La légende est née des Prophéties de Merlin, écrites par l’évêque historien du 12ème siècle Geoffroy de Monmouth, sous le règne de Henri 1er d’Angleterre.

Entreprenant une nouvelle série sur la geste écossaise, l’auteur s’appuie sur ce texte pour replacer Robert Bruce dans le contexte. Il ne s’agit pas d’histoire, mais de geste historique, romancée là où l’historien ne sait rien. C’est prenant, parfois épique, toujours agréable à lire. Et très érudit, même si les bagarres, batailles et autres combats ravissent plus les garçons que les filles, dit-on.

Il y a quatre Robert Bruce, tous prétendants au trône d’Écosse car descendant de David 1er (1124-1153). L’arrière-grand-père fut le fils aîné du comte de Huntingdon, le grand-père lord of Annandale, le père comte de Carrick, enfin le fils, « notre » Robert Bruce né en 1274, révolté contre le roi anglais Édouard, est le plus connu parce qu’il prendra la tête de l’Écosse sous le nom de Robert 1er. L’auteur le cueille en enfance, lorsqu’à 11 ans il s’efforce de bien se tenir à cheval. Son père ne l’aime pas, peut-être parce qu’il a été accouché par une rebouteuse un brin sorcière qui a « noué le destin » de la lignée par la malédiction de Malachie. Pas de royaume avant repentance… Ou peut-être aussi parce le grand-père du gamin l’aime plus que son propre fils. Toujours est-il que Bruce, l’aîné de trois frères et deux sœurs, doit répondre de tous les échecs de la famille, ce qui n’est pas rien.

gamin chateau ecosse

Robert Bruce enfant, adolescent, adulte, est un être complexe. Il n’a rien d’entier, comme son frère Édouard, mais sait changer d’avis, renverser ses alliances, louvoyer entre les maux. Il est guerrier et diplomate, hanté par la promesse faite à son grand-père, lord d’Annandale, de prétendre après lui au trône de l’Écosse que le roi anglais voudrait bien annexer et soumettre. Fragile parce que mal aimé, mais fort parce qu’il se croit un destin, l’homme se forge lentement dans ce premier tome, entre les landes essorées de l’Écosse, les fastes médiévaux des tournois de Londres et la campagne militaire grise et glacée au pays de Galles, où il suit le roi Édouard.

L’auteur invente le club fermé des Chevaliers du Dragon, qui réunit la fine fleur des jeunes nobles de la Cour, sorte d’antichambre de la Table ronde, remise en valeur par Édouard pour le bien servir. Bruce y connait les amitiés et les haines, le snobisme de caste et l’amour d’une belle. Ce sont ces nouveaux amis qui ne sont pas de son sang qu’il va trahir, après que le club ait enlevé (avec lui mais malgré lui) la pierre de Scone sur laquelle les rois d’Écosse furent tous couronnés. Cette forfaiture le ronge, et l’attitude (inventée par l’auteur) d’un très jeune garçon fils de noble écossais, vêtu en tout d’une courte tunique, sans armure ni bouclier, pointant tout seul son épée contre l’ost entier mené par Robert Bruce lui-même contre le château de son père, l’émeut. Elle le fait basculer dans la révolte pour mener la résistance aux armées anglaises venues envahir les territoires du nord.

chateau en ecosse

Il se range alors aux côtés du fils de chevalier William Wallace, géant musculeux meneur d’hommes, et de l’évêque de Glasgow Robert Wishart. L’Écosse n’a plus de roi depuis qu’Alexandre III fut assassiné, probablement sur ordre d’Édouard (l’auteur n’a aucun doute, les historiens, si). L’élection qui a suivi laisse en rivalité deux puissantes familles qui se combattent en fratricides, permettant au roi Édouard 1er de proposer son « arbitrage » intéressé.

Nous accompagnons les premières années de Robert de Brus (son vrai nom d’origine normande) depuis 1286 jusqu’au milieu de sa vingtaine. Il a été marié mais sa femme est morte en couches, laissant une petite fille. Révolté, il n’a plus aucun des domaines anglais par le roi jadis confiés, et la plupart de ses fiefs au sud de l’Écosse sont ravagés. Il ne sera élu roi qu’en 1306, à 32 ans, ce que conteront les tomes suivants de la saga.

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1, 2010, Pocket 2013, 826 pages, €9.80
Film DVD Bravehart de Mel Gibson sur William Wallace, où Robert Bruce apparaît sous les traits d’Angus Macfadyen, 2010, 20th Century Fox, €9.99

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Joyeux Noël !

Non au politiquement correct qui a honte d’user de ces termes chrétiens, qui a peur d’afficher sa tradition en souhaitant frileusement « bonnes fêtes » sans précision – même si je suis résolument moderne et ne suis plus croyant. Pourquoi se soumettre ? Pourquoi avoir honte de soi ?

Donc Joyeux Noël ! ou Joyeux Jul, cette fête païenne avant le Christ.

Le christianisme célèbre la naissance de l’Enfant.

Jul chez les Vikings et les Celtes (sous un autre nom) célébrait le renouveau du soleil sur l’horizon, donc la renaissance de la nature au cœur de l’hiver.

C’est bien la même tradition culturelle, le premier ayant repris à l’autre le flambeau.

Je dédie ces petites lumières par centaines en hommage aux victimes de la guerre de religion.

J’offre cette jeunesse chaude qui s’accroche à la vie, pour que l’humanité avance, bien loin de la barbarie du septième siècle.

Car dans quelques jours, en Europe, contrairement aux obscurantistes, nous seront en 2016 !

my boy in christmas

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Camilla Läckberg, L’enfant allemand

Les meurtres se succèdent tandis que l’on n’arrête pas de naître dans ce volume. Deux accouchements nous sont contés dans les moindres détails, l’un hier, en 1945, l’autre aujourd’hui, en 2007. Rien à voir, sauf les liens entre les personnes. Le titre en français donne malheureusement une clé que le titre suédois laisse dans l’ombre… Le marketing éditeur est si frivole, en France.

camille lackberg l enfant allemand

Comme souvent dans les séries, il est bon de lire les opus dans l’ordre, ce qui laisse au lecteur le temps d’assimiler les personnages, de s’en faire des amis. Si l’on suit ce précepte, on retrouve avec plaisir Erica, écrivain à la maison, épouse de Patrick, policier qui, cette fois, a pris un congé parental pour s’occuper de leur fille, Maja, bébé d’un an exigeant. Pas facile d’écrire dans les hurlements et les cavalcades… pas facile d’être en congé de police quand un meurtre vient exciter le commissariat de la station balnéaire de Fjällbacka.

Deux ados de 14 ans se sont introduits dans la maison d’un ex-prof, collectionneur d’insignes nazis. Ils découvrent un cadavre. Qui a tué l’inoffensif Erik ? Des néo-nazis comme il en surgit de plus en plus ? Un vengeur pour ce que fait le frère, Axel, chasseur de nazis impitoyable depuis la fin de la guerre ? Un être surgi du passé ?

Si la Suède était neutre lors du second conflit mondial, elle a collaboré ; dans le même temps, les pêcheurs suédois aidaient la résistance norvégienne, pays stratégiquement placé, occupé par les nazis. Une bande de quatre ados se sont connus durant ces années noires, plus un cinquième, tout jeune Norvégien évadé qui s’est caché chez le père de l’une des filles. Qui en est tombée amoureuse : qu’est-ce qu’avoir 15 ans quand votre héros en a 17 ? Enceinte à la fin de la guerre, elle voit son promis amoureux partir pour « régler quelques affaires » – et ne jamais revenir.

Cette fille, c’est la mère d’Erica, qui découvre au grenier quelques carnets intimes. Curieusement, manquent les derniers : où sont-ils passés ? Y aurait-il eu quelque chose à cacher ? Quel rapport avec le présent ?

Le meurtre d’une autre des filles de la bande survient, après celui d’Erik ; désormais, deux sur quatre ne sont plus. Sans parler du disparu. L’enquête piétine, rien ne sort, et il faut que l’écrivain Erica mette son talent de romancière noire pour que cette somme d’efforts conjugués produise quelques résultats. Tout n’est pas inscrit dans les archives et il faut savoir chercher et savoir lire. Pas simple, d’où la taille du roman.

D’autant que la petite vie des gens se poursuit, dans le quotidien prosaïque. Quand ils ne sont pas flics, chacun a ses amours, ses regrets, ses soucis. Patrick aimerait bien revenir travailler, mais il savoure chaque moment passé avec son bébé fille ; Martin son adjoint se sent devenir un homme en dirigeant l’enquête en son absence ; Paula, nouvelle venue au commissariat, a un bébé par procuration avec son conjoint… femme. On n’est pas en Suède pour rien, la blondeur nordique fait honte depuis la révélation nazie et le mélange avec le plus coloré possible est bien vu. Même si certains ne sont pas d’accord, comme Frans, l’autre garçon des quatre.

Sauf qu’il a donné le mauvais exemple à son fils et à son petit-fils, que le premier a réussi à le haïr et que le second, qui l’admire, est sur une mauvaise pente. Le passé éclaire le présent, ou l’inverse, et les chapitres alternés donnent une autre vision des remous actuels en Europe du nord. « Le présent est si puissant, bien plus que le passé », philosophe un personnage p.425. « C’est dans la nature de l’homme de ne pas regarder les conséquences de ses actes, de ne pas apprendre de l’histoire. Et la paix ? Si on ne l’a pas connue au bout de soixante ans, on ne la connaîtra jamais. Il incombe à tout un chacun de se la procurer, on ne peut pas attendre une juste punition et croire qu’ensuite la paix se présentera toute seule ».

Chasser les nazis n’a pas empêché les génocides ni les atrocités cautionnée pour le bien de l’humanité par « nos » intellectuels occidentaux : dans la Chine de Mao, au Cambodge, au Chili de Pinochet, en Iran, en Tchétchénie, en ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Palestine, en Irak, en Syrie, au Nigeria… Le « nazisme » ou son équivalent est prêt à ressurgir partout, dès lors que les circonstances sont favorables. Se donner bonne conscience en jugeant du passé, des décennies plus tard, ce n’est pas de la morale mais de la pure et simple vengeance. Quelque chose d’obscur qui vient de l’Ancien testament, pas du nouveau, ni du simple humanisme…

En revenir sans cesse et toujours au passé nazi empêche de voir au présent tout ce qui ne va pas. Il est tellement plus facile de s’indigner d’une histoire déjà écrite, quand on sait comment elle s’est terminée, qui sont les bons et les méchants – plutôt que de chercher, à tâtons mais responsable, comment distinguer le bien et le mal et se débrouiller au mieux d’aujourd’hui.

Un roman policier dense et humain qu’il fait bon savourer lors de longs voyages en train ou lors de soirées silencieuses, dans son fauteuil. Le thème en est l’amour, malgré les découvertes macabres.

Camilla Läckberg, L’enfant allemand, 2007, Babel noir 2014, 602 pages, €9.90

Format Kindle €9.99

Livre audio éditions Suspense 2CD €25.40

Les romans policiers de Camille Läckberg chroniqués sur ce blog

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Corps et esprit à Tahiti

Une maison close à Tipaerui, aux portes de Papeete. La madame Claude locale employait six vahinés âgées de 18 à 22 ans qui étaient bien traitées, avaient le droit de jeter un œil discret à l’arrivée du client et de refuser la passe si l’homme n’était pas à leur goût ou était une connaissance. Les clients ? Des hommes âgés de 30 à 70 ans pour la plupart mariés. Les tarifs ? Entre 10 000 et 15 000 XPF la passe (84 à 126€) en fonction des prestations demandées. 4 000 appels téléphoniques en un an ! 18 mois de prison – avec sursis- pour la tenancière.

tahiti fesses nues

Violence, violence : Il met deux hommes KO et frappe son frère à la tête au coupe-coupe. Il violait sa nièce de 11 ans tous les soirs : 12 ans de réclusion. En 2013, la brigade de prévention de la délinquance juvénile de la gendarmerie a eu à traiter 230 dossiers d’agressions sexuelles et viols sur mineurs. Il a 18 ans à peine, 13 condamnations, et s’en prend aux magistrats. Le juge lui demande « Vous faites quoi toute la journée ? » Le jeune homme « Je cambriole ».

Un papi de 67 ans tabasse son mo’tua de 8 ans et l’envoie à l’hôpital, 45 jours d’ITT un bras fracturé, parce que l’enfant s’en prenait à un chien qui l’avait mordu ! A Bora Bora, la perle du Pacifique, trois jeunes s’en prennent à un automobiliste, un le frappe à coups de poings, de pieds, l’homme est à terre inconscient. Il décédera peu de temps après. Pourquoi ? « J’ai pété les plombs ». Ses deux autres amis ne sont pas intervenus. Le frappeur avait beaucoup consommé d’alcool… Certaines communes, devant cette hausse de la violence, ont limité voire interdit la vente d’alcool le week-end. Elles sont allées voir les parents de ces jeunes violents, car beaucoup de parents n’éduquent plus leurs enfants ou se laissent aller. La solution ? « Il faudrait que tous se donnent la main » pour combattre cette violence.

La plantation de paka et son commerce se portent bien, merci. Le pakaculteur de Papara reconnaît avoir écoulé 1 200 pieds de cannabis en moins d’un an. Au prix de 60 000 et 125 000 XPF le pied de paka. La gendarmerie détruit régulièrement les pieds quand elle les découvre et l’on considère que Papara, Paea et la presqu’île de Taravao sont les greniers de ces cultures sur l’île de Tahiti. La gendarmerie estime qu’un pied de pakalolo d’1m50 pouvait produire de 20 à 25 boîtes (en général petites boîtes d’allumettes) telles que celles qui sont revendues à 5 000 XPF (42€) dans la rue et ainsi générer un bénéfice compris entre 60 000 et 125 000 XPF (1050€) le pied.

eglise adventiste tahiti

Comme antidote : trois semaines de conférences en soirée données par un pasteur évangélisateur de l’Église Adventiste venu spécialement de Nouvelle-Zélande… Beaucoup de monde, l’homme est un pro. Ses discours sont rôdés. Il est bilingue anglais-français, originaire des Seychelles. Le matin, dès 5 heures, il réunit ses paroissiens dans le temple afin d’écouter les enseignements de la Bible, remettre les points sur les i, re-booster leur foi, prier. Il semble qu’il y avait un relâchement dans l’église adventiste de Polynésie, certains croyants avaient besoin d’être secoués de leur torpeur. « Il faut prier à tout moment, être de bons enfants, de bons parents, pratiquer le jeûne, manger végétarien » – enfin une totale remise en pratique des consignes adventistes. « Jésus revient bientôt. – Il devait revenir en 1844 ? – Alors, il a du retard ». A mon humble avis, les croyants n’étaient pas encore prêts.

Les conférences de soirée (19 heures-21 heures environ) sont traduites en tahitien par un bénévole laïc, à destination des ma’ohis. La majorité des présents sont attentifs sauf quelques énergumènes, surtout des ados qui, casquette vissée sur la tête, i-phonent à tout rompre. Cette lecture expliquée de la Bible est fort précieuse et nécessaire pour un grand nombre d’individus. A la fin de ces trois semaines de séminaire, un nombre important de demande de baptêmes a été annoncée et ont eu lieu sous le grand chapiteau. Certains catholiques, riches, ayant demandé le baptême aux Adventistes ont été pris « en chasse » par les membres du clergé. Les catholiques pauvres ayant été nouvellement baptisés adventistes n’ont pas reçu ces visites. On peut sauver toutes les âmes ou certaines seulement en fonction de l’épaisseur du portefeuille ?

Le concubinage, si courant en Polynésie française, est interdit de cité dans l’Adventisme. Les personnes ayant demandé le baptême par immersion au pasteur ont été priés de régulariser leur situation matrimoniale. D’abord se marier, ensuite le baptême. En attendant le mariage il ne faut plus vivre sous le même toit. Certains en profitent pour faire payer le repas de mariage à l’Eglise (en fait les généreux donateurs) repas où ils inviteront toute leur famille et amis, au bas mot une centaine d’affamés et ils emmèneront en plus les doggy-bags à la maison. Pour être belle la future Madame réclame des sous pour s’acheter des habits, de beaux habits aux couleurs qu’elle exige : pour elle ce sera blanc et mauve, fleurs itou. Pourquoi ne pas en profiter ? Pas de bijoux, c’est interdit dans l’Adventisme – heureusement sinon elle aurait demandé un diamant ou autre pierre précieuse, ouf !

Il y a neuf enfants à placer. La fille d’une paroissienne a pris un tane api (un nouveau mec) plus jeune qu’elle. Il ne veut pas des enfants de l’autre ! La mamy cherche à placer ses neuf mootua (petits-enfants) auprès des familles adventistes du village. Ainsi, dit-elle, je pourrai les voir au Sabbat. L’assistante sociale a la charge de placer ces neuf frères et sœurs délaissés.

Hiata de Tahiti

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Premier de l’An à Dhulikel

L’hôtel où nous échouons est traditionnel et assez confortable. Nous sommes à Dhulikel, un petit village dont on fait vite le tour. Ce soir, c’est la fête. La douche est à peine tiède, mais les amuse-gueules avec des cacahuètes bien grillées, du popcorn, des papers (des crêpes de farine de lentille épicées), arrosé de rakshi (de l’alcool de riz local au goût entre saké et cidre). Nous fêtons dans le jardin, autour d’un feu. Nous dînerons à l’intérieur, sur des tapis beige et noir, assis par terre. Tara est vêtue d’une robe chatoyante de soie indienne dorée qu’elle porte sur un chemisier noir. Ces teintes répondent parfaitement à son teint de miel et à ses cheveux de jais. On se sert sur une table, et on mange assis dans des assiettes de métal. Normalement, les népalais mangent avec les doigts de la main droite ; on nous autorise des cuillers. C’est très bon, les cuisiniers se sont mis en quatre : défilent un poulet sauce piquante, des légumes cuits au curry, du riz blanc, puis un gâteau réalisé par le cuisinier en cocotte minute avec les moyens du bord. Il l’a décoré de beurre coloré. Et Tara ouvre une bouteille de vrai champagne, apporté de France par avion, dans la caisse de vivres de l’agence ! Pourquoi cette fête impromptue ? Parce que nous sommes le samedi 31 décembre.

nepal dhulikel

Nous buvons aux dernières heures de l’année 1988. Nous invitons les quelques étrangers présents dans l’hôtel, un couple de Français partis pour trois mois visiter l’Inde, le Népal et la Chine (la nana apparaît un peu débile, j’espère qu’elle ne se reconnaîtra pas), et deux couples anglo-saxons. Les Népalais chantent et dansent. Nous aussi. Rires. Elle coupe le gâteau artisanal de nos cuisiniers, couvert de glaçure au blanc d’œuf, tandis que Michel, hilare, sert le champagne. « Dominique » porte une curieuse coiffure népalaise, un calot blanc et rose qui lui donne un air particulièrement niais. Lily se pâme et Christine commence à raconter des histoires grivoises.

Mais nous n’attendons pas la fin de l’année pour dormir. Nous avons pris un rythme qui clôt nos paupières régulièrement le soir vers la même heure. Le réveil de ce premier janvier est aux oiseaux. Ils piaillent au-delà des fenêtres. L’hôtel est agréable, les sanitaires rudimentaires au rez-de-chaussée, le bloc des chambres sur rue ou sur jardin. Nous avons vue sur les terrasses cultivées et sur les collines.

dhulikel legumes nepal

Une fois la « Bonne année » rituelle souhaitée à chacun, nous prenons le petit-déjeuner, et partons. Nous montons fort, par un chemin très fréquenté, vers le temple de Kali à Kabre. Toute une théorie de villageois descendent. Nous croisons le pipal, les rhododendrons géants, les cactus, les agaves, les orangers, les pamplemoussiers – il y a tous les arbres ici. Sur le chemin traînent des assiettes en feuilles de « zal », tenues par une brindille. Au bord des rues, des femmes vendent les produits des terrasses et de longs navets blancs font comme des sexes d’hommes, des poireaux alignés en bottes des barbes coupées, tandis que les rondeurs des pommes aux peaux teintées de délicat incarnat évoquent des seins de jeunes filles, les choux fleurs bien lavés des têtes de vieillards et les oignons, dorés, lustrés, le teint doux des visages des enfants d’ici.

nepal temple Kali Kabre trident de shiva

À un croisement de chemin, comme un calvaire, est planté dans le sol un trident de Shiva. Les trois pointes de sa fourche symbolisent la force destructrice. Sur sa hampe sont accrochés la hache de Ganesh, la cloche pour s’annoncer aux dieux ou éloigner les démons, le parasol du dieu, et un bol à offrande. Les quatre attributs de Vishnou sont la conque, qui symbolise l’eau, le disque qui symbolise l’esprit, le bâton qui symbolise le jugement, et la fleur de lotus qui symbolise la fertilité.

nepal temple nomobuddha

La montée se poursuit, assez dure. Dans un monastère neuf à l’oratoire tout petit est dressé le temple du Nomo-Bouddha qui offre son bras à un tigre. L’un de nos sherpas fait ses dévotions, la grande prosternation. Il plaque par trois fois son front à terre, se relève pour trois saluts debout les mains jointes, il chante une prière, puis allume une mèche dans une coupelle à beurre.

nomobuddha temple nepal

Au bord d’une bananeraie, sur un flanc exposé au soleil, un très jeune garçon à la chemise en lambeaux, surveille son tout petit frère qui vagit au soleil. La douceur des peaux, la lumière des sourires, appellent la tendresse. Elle est émue, je saisis les deux bambins d’un beau cadrage, Christine se dissimule sous un sarcasme grommelé. Quoi de plus émouvant qu’un enfant ? – un enfant protégeant un plus petit enfant. Il n’y a plus guère que dans le tiers monde que l’on voit cela dans ce 1989 tout neuf. La vie dure prédispose à l’affection fraternelle. C’est peu souvent le cas de nos petits égoïstes d’occidentaux exigeants et gâtés.

gamin et petit frere nepal

Le pique-nique a lieu un peu plus haut, sur une éminence d’où le paysage est magnifique. Deux gosses et six chiens queues en panache, attirés par le repas, viennent nous entourer. Nous donnons des biscuits aux chiens et des sandwiches aux gosses.

gamins nepal

Notre pique-nique est artistement disposé par les cuisiniers sur la bâche de plastique bleu. Les assiettes brillantes d’acier sont composées comme en nouvelle cuisine, selon les formes et les couleurs. Le triangle du pain de mie rompt l’arrondi du riz assaisonné, tandis que la tranche de saucisson quadrifoliée contraste par sa forme. Le jaune du fromage répond au vert des épinards et au rose de la viande. Je saisis sur pellicule cette composition d’artiste.

nepal pique nique

Nous redescendons de la colline du temple après avoir tenu une conversation sur les lingams et les Ganesh qui fascinent Christine, très rabelaisienne malgré ses études. Un petit nettoie des lampes à beurre avec un chiffon, sous les restes d’un drapeau de prières déchiqueté par le vent. Je prends une photo mémorable.

nepal gamin astique lampes a huile

Nous rencontrons sur le chemin un autre temple bouddhiste que l’on contourne dans le sens des aiguilles. Il est tout blanc, éclaboussé de chaux et de soleil, décoré de bannières imprimées qui faseyent à la brise. Nous faisons tourner les moulins à prières en cuivre et nous visitons un peu plus loin le sanctuaire peint de scènes colorées. La vitrine aux bouddhas, les lampes à beurre et les bols à eau en offrande sont là comme partout.

Dans le village qui suit, les gosses sautent de joie et nous courent après. Il n’ont pas vu beaucoup d’étrangers. Un garçon est roux : phénomène génétique ou reste du passage d’un hippie ? C’est probablement cette dernière hypothèse qui est la bonne car il n’est pas tout seul : un autre porte les cheveux clairs avec les yeux verts. Comme nous le regardons particulièrement, intrigués, il prend peur et s’enfuit en courant comme si nous avions voulu l’enlever. Il s’était aperçu qu’il nous ressemblait et il a peur que nous ne soyons venus l’enlever. Les autres enfants rient.

nomobuddha terrasses nepal

Le camp du soir est installé près d’un autre village. Une centaine de spectateurs ne tarde pas à contempler la caravane qui s’installe, avant le coucher du Roy. C’est la télé gratuite. En attendant le repas, Anne, Michel et moi accomplissons des exercices divers d’abdominaux, d’assouplissement, de coups de pied et de poing « de karaté » dans le vide. Cela amuse beaucoup les petits spectateurs. Le repas est pris sous la tente mess pour une fois : nous n’avons pas trouvé assez de bois à brûler pour être autour du feu.

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Mark Twain, La vie sur le Mississippi

mark twain la vie sur le mississippi
Samuel Clemens, alias Mark Twain, est né dans le bassin du Mississippi et y a passé toute son enfance et son adolescence, jusqu’à la guerre de Sécession qui le fait partir un temps en Californie. Il aime ce fleuve immense qui ne cesse de changer, rongeant les rives, comblant ses boucles, charriant des « chicots », ces troncs arrachés aux berges, ajoutant des bancs de sable ici ou là suivant les saisons. Il a bu son eau chargée de particules, il s’est baigné nu dans ses courants parfois violents, il a joué dans la boue des rives avec ses copains en bande, il a voulu devenir pilote de vapeur, ces bateaux à roue majestueux qui remontent et descendent sans cesse le Mississippi.

Enfant du Sud ? Avant tout enfant du fleuve, ce qui est bien différent. Le fleuve bouge, pas la plantation ; l’eau change le riverain toujours, jamais le colon en sa mentalité. L’auteur en incrimine le « romantisme » instillé par les romans de Walter Scott, qui font renaître la mentalité médiévale « du rang et de la caste » (en oubliant la prégnance de la mentalité aristocratique française dans cette partie des États-Unis). Mark Twain voit l’esclavage comme un fait mais n’approuve pas pour autant. Si les nègres sont bêtes et superstitieux, c’est qu’ils ne sont pas éduqués. Il montrera combien un Noir peut être un être humain admirable dès qu’il est libre dans Aventures d’Huckleberry Finn.

garcons nus au bain mississippi

Revenu par nostalgie sur le bassin du grand fleuve (et pour écrire des articles qui le font vivre), il compose un hymne au Mississippi depuis sa puissance et son histoire, ses légendes, jusqu’aux anecdotes innombrables des pilotes, des flotteurs de bois et des filous qui peuplent le chenal et les rives et aux amers souvenirs de la guerre civile Nord contre Sud. Durant ses 2000 milles de Nouvelle-Orléans à Minneapolis (extrême navigable à l’époque), il raconte les villes qui se développent autour de cette voie naturelle de commerce et d’échanges.

Le plus captivant pour le lecteur d’aujourd’hui, est moins la description des villes en plein essor de la seconde partie que l’apprentissage de pilote aux anecdotes savoureuses de la première partie. A 22 ans, le jeune Samuel entreprend de devenir un seigneur du fleuve, ce pilote seul maître à bord après Dieu – quand le bateau avance. Son initiation durera deux ans, il sera dressé par Horace Brixby, aussi malin qu’inflexible. L’aspirant pilote doit surtout se mettre dans la tête toutes les nuances des eaux (et ce qu’elles signifient), tous les méandres du fleuve (en montant et en descendant), de nuit comme de jour, sur plusieurs centaines de milles de la navigation – tout en révisant semaine après semaine les modifications que le Père des eaux ne cesse d’apporter à son cours impétueux !

vapeur sur le mississippi

Il est breveté en avril 1859, et poursuit la geste du fleuve non sans cet humour américain si particulier qui est un bonheur de réflexion sur l’absurdité humaine.

Le gros bon sens : « Cela ne me gênait pas, parce qu’il est toujours intéressant d’entendre des hommes qui ont fait la guerre, tandis qu’un poète qui discourt sur la lune sans jamais y avoir mis les pieds a toutes les chances d’être assommant » XLV.

Le faux droit d’une « raison » qui n’est que moralisme conformiste : « Burlington (…) est aussi une ville abstinente… pour l’instant, car une loi sévère sur la prohibition de l’alcool est en préparation, une loi visant à interdire dans l’État d’Iowa la production l’exportation, l’importation, l’achat, la vente, l’emprunt, le prêt, le vol, la consommation, l’aspiration ou la possession, par conquête, héritage, invention, hasard ou tout autre moyen, de toutes les boissons nocives connues de l’espèce humaine, à l’exception de l’eau. Cette mesure a été approuvée par tous les esprits raisonnables de l’État, mais non par le tribunal » LVII.

Quelques chapitres sur son enfance, lors d’une escale à Hannibal, permettent au lecteur des Aventures de Tom Sawyer de mesurer combien la fiction a été nourrie du cœur charnel de l’existence au bord du fleuve, et combien la réalité a été embellie aussi.

Car tout change – et ne subsistent que les souvenirs reconstruits. Née vers 1812, la batellerie à vapeur sur le Mississippi a connu son apogée 30 ans après, avant de quasiment disparaître à cause de la guerre et de l’essor du chemin de fer, les 30 années qui ont encore suivi.

Mark Twain, La vie sur le Mississippi, 1883, tome 1, Petite bibliothèque Payot voyageurs, 230 pages, €17.00 tome 2 €10.00
Mark Twain, La vie sur le Mississippi, 1883, avec 316 illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

Les œuvres de Mark Twain chroniquées sur ce blog

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Michel Onfray, Théorie du corps amoureux

michel onfray theorie du corps amoureux
Ce livre est une charge bienvenue contre le modèle bourgeois de la sexualité, venu de Platon puis du christianisme de Paul. Les progrès de l’individualisme encouragent la liberté et font redécouvrir les philosophes matérialistes et sensualistes de l’Antiquité. C’est ce travail qu’accomplit avec bonheur Michel Onfray, né en 1959.

Il oppose l’ascétisme pythagoricien, juif, platonicien, chrétien et musulman à l’hédonisme cyrénaïque, cynique et épicurien – ajoutons les hippies. D’un côté nous avons la misogynie, la peur du désir, la haine des plaisirs, la chair coupable qu’il faut châtier, le mépris du corps matériel, la domination du mâle ; de l’autre nous avons la liberté amoureuse, la chair joyeuse, la jouissance d’exister à tout instant, l’égalité libertine des hommes et des femmes.

Michel Onfray milite pour les seconds, pour une « érotique solaire » qui est le sous-titre de son livre. Rester libre dans la relation sociale procréatrice, amoureuse, nécessité de pouvoir épanouir un éros léger, ludique et contractuel qui permet de rester soi dans le rapport à autrui.

« La libido dispose de quelques années de pleine liberté et d’entière autonomie – moins de dix – pour s’épanouir indépendamment de la tyrannie des codes sociaux » p.24. Le collectif (les parents, la famille, l’école, les associations, la société) socialisent sensualité et émotivité pour les orienter vers la reproduction de la famille hétérosexuelle, nombreuse et « vertueuse ». Le modèle victorien, même après 68, reste en arrière-plan.

Contre ce modèle castrateur, il faut une thérapie cynique, une incitation épicurienne et la méthode cyrénaïque. « L’invite épicurienne se double d’un heureux appel à cacher sa vie, à ne pas l’exposer à la vue des contemporains toujours prompts à critiquer, juger, blâmer et condamner en vertu de la moraline qui les engorge et menace toujours de débordement » p.45.

Le désir sexuel ne saurait avoir pour seul exutoire le couple bourgeois. Erreur platonicienne, reprise par Aristophane, qui a décrit le désir comme manque. Sartre, l’héritier de ce courant, parlait poétiquement de « métaphysique du trou à boucher ». Selon Michel Onfray, le désir, à l’inverse, est excès. Il déborde, il va au-delà du couple, cette « fausse unité primitive reconstituée ». « Considérer la sphère comme modèle du couple instruit la plupart des névroses que l’Occident génère en matière d’amour, de sexualité ou de relation sexuée » p.65.

Viser la fusion, c’est vouloir la confusion, la perte de soi au profit d’une figure cannibale. Désirer, c’est de-sidere, cesser de contempler l’étoile. Âme et corps ne sont pas séparés, comme le voudrait la métaphore de l’huître, âme-perle prisonnière d’un corps-coquille. Séparer âme et corps, idéal et réalité, conduit au bovarysme, au romantisme, tous deux héritiers des courants platoniciens. « Les deux millénaires chrétiens n’ont produit que haine de la vie et indexation de l’existence sur le renoncement, la retenue, la modération, la pudeur, l’économie de soi et la suspicion généralisée à l’endroit d’autrui » p.77.

Les plaisirs, « Démocrite semble les apprécier tous, ne les hiérarchiser jamais et les justifier toujours, pourvu qu’ils ne troublent pas la sérénité et l’équilibre du sage » p.87. Le désir est une nécessité matérielle, il sévit par-delà le bien et le mal. L’éthique ne vient qu’ensuite, elle est humainement à construire entre deux corps qui se prêtent l’un à l’autre. « Dénuder les chimères, voilà le programme cynique » p.96. Il faut traduire concrètement ce que veut dire « passion », « amour », « sentiment » et « cœur » par : « désir », « plaisir, « libido » et « sexe ». L’apprivoisement, l’amitié durable, ne viennent qu’en sus et peuvent donner de l’amour. Mais le véritable amour exige une connaissance approfondie et une indulgence détachée dont nulle passion n’est capable. Il est nécessaire, pour y voir clair, de laïciser les corps et de rendre spontanées les relations, sans l’écran des grands mots ni l’aliénation des concepts idéologiques autour de l’Hâmour (moquerie de Flaubert).

« Donnons son dû au corps pour que l’âme demeure dans la tranquillité et baigne dans la sérénité : voilà le credo des matérialistes de l’Antiquité – et de leurs suivants. Un diététique des passions, des désirs et des plaisirs rend possible un rapport pacifié au monde » p.99. Épicure et Lucrèce enseignent la possibilité de sculpter le désir et le plaisir par la culture, définissant le libertinage par la conservation de sa liberté en fonction d’une économie individuelle des plaisirs et des excès. Ne consentir à ce qui immobilise que par contrat, d’un autre ordre que celui du désir : avoir un enfant pour l’élever, faire de sa compagne une amie fidèle. Ne rien promettre qu’on ne puisse tenir : le souci de l’autre prime.

« La névrose sociale chrétienne génère les bordels et la sexualité animalisée, la domination brutale et le pouvoir mâle (…) l’intimité entretenue entre les deux sexes, le conflit aggravé entre la part réfléchissante et la part viscérale imbriquées en chaque individu » p.157.

« Tout comme la peur des femmes génère la misogynie, la peur du plaisir donne naissance à l’hystérie ascétique revendicative et castratrice » p.169.

Épicure ne renonce à rien, « seules importent la réalisation et la conservation de son indépendance d’esprit, de son autonomie radicale » p.172. Pure immédiateté zen, rendre le présent dense et jubilatoire. Carpe diem ! Se sentir énergie en mouvement, « élargir son être aux dimensions du monde, consentir aux voluptés des vitalités qui nous traversent en permanence, voilà l’art de sculpter le temps, de s’en faire une puissance complice » p.183. « Le hérisson enseigne à qui sait le regarder la nécessité morale de se protéger et de se tenir à bonne distance des autres » p.240 : trop près, il pique ; trop loin, il a froid. Technique du retrait, de se préserver en négatif, très proche de la figure de l’Anarque chère à Ernst Jünger.

Autrui se consomme avec modération. « L’amitié réalise la bonne distance. Elle permet une relation dans laquelle, théoriquement, la personne n’a rien à craindre de son semblable » p.272. Ni cannibalisme, ni phagocytage, ni domination (auquel cas elle ne peut plus être amitié).

Nous en avons perdu l’habitude, mais il nous faut dissocier les ordres au lieu de tout confondre dans l’ignorance et le superficiel d’époque : « Ovide propose une dissociation radicale de l’amour, de la sexualité, de la procréation, de la tendresse, du mariage, de la fidélité. Chacune de ces instances fonctionne de manière autonome et selon son ordre propre » p.187. Le réel est matériel et le désir un excès hormonal.

L’amour est une construction humaine au-delà du désir, dans la durée. Il n’est pas une passion mais une histoire. Dans la vie, dans l’œuvre, le vitalisme est nécessaire : une esthétique de l’énergie en faveur de tout ce qui concourt à la vie. Les plaisir est réalisable, à chacun son économie.

Conjurons le négatif !

Michel Onfray, Théorie du corps amoureux, 2000, Livre de poche 2004, 256 pages, €5.60

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Prévert vert pré

Hommage au poète populaire dont la gouaille s’est éteinte il y a plusieurs décennies déjà.

Né à Neuilly-sur-Seine en 1900, le poète du siècle révolu l’a quitté le 12 avril 1977, bien avant Mitterrand. Il fut l’un de nos grands « Jacques », Prévert. Mi-breton, mi-auvergnat, élevé à Paris, retraité normand, son identité était celle des vivants. Ses parents lui avaient « appris à vivre comme on rêve et jusqu’à ce que mort s’ensuive. » Accessoirement employé au « Bon Marché », car il n’y a pas de sot métier, voyageur grâce à l’armée qui l’envoya à 18 ans au Proche-Orient, il fréquenta les surréalistes tout en restant à part. Il n’aimait pas les intellos, ceux qui se la jouent et prennent des poses, ceux qu’il appelle les « gens de plume » :

« Dans cette ville, les gens de plume ou oiseaux rares faisaient leur numéro dans une identique volière.
A très peu de chose près, c’était le même numéro.
Les uns écrivaient sur les autres, les autres écrivaient sur les uns. Mais ‘en réalité’ la plupart d’entre eux n’écrivaient que sous eux. » (Gens de plume, Spectacle, 1951)

prevert assis

Poète, il l’était sans qualité et cela suffisait.

« L’enfant de mon vivant
sa voix de pluie et de beau temps
chante toujours son chant lunaire ensoleillé
son chant vulgaire envié et méprisé
son chant terre à terre
étoilé
Non
Je ne serai jamais leur homme… » (L’enfant de mon vivant, La pluie et le beau temps, 1955)

Les critiques, les chers collègues, les embrigadements partisans ? Foutre ! Allergique à toutes sectes, il aimait à dire de lui qu’« il joua un certain temps du luth de classe sous les fenêtres du parti communiste ».

S’il alla voir l’URSS, il fut aussi aux États-Unis. Sans rien en dire. Sauf :

« Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes (…)
Répétons-le Messsssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement. » (Il ne faut pas, Paroles, 1949)

Car il aimait les mots pour eux-mêmes, pour leur sens et leur musique, pour leur liberté. Il préférait l’éthique de la peau à la poétique (et à la peau étique). Il préférait les êtres aux concepts.

« Dans ses deux mains
sous ma jupe relevée
j’étais nue comme jamais
Tout mon jeune corps
était en fête
des cheveux de ma tête
aux ongles de mes pieds
J’étais une source qui guidait
la baguette du sourcier
Nous faisions le mal
Et le mal était bien fait. » (C’était l’été, Fatras 1966)

prevert et fillette

Il initia Devos au jeu des mots ; il se moqua des militants en associant les vocables ; il fit fi des snobs en réduisant les mots. Parce qu’il ne causait point Valéry fut-il pour autant moins poète ? Car être simple ne va jamais sans travail. Il raturait, corrigeait, précisait. Ah, Prévert n’avait rien du Victor Hugo pontifiant qui n’a jamais eu le temps de faire court ! Le poète enflure justement :

« Victor Hugo qui ne se gênait pas pour en faire, disait des jeux de mots que c’était « la fiente de l’esprit ».

Mais quand Jésus-Christ en faisait lui aussi :
« Pierre, tu es pierre et sur cette pierre… »
Victor Hugo ne disait pas que c’était la fiente du Saint-Esprit. » (Jeux de vilains, Choses et autres, 1972)

Lui, le Jacques, avait fait du mot « grand » sa bête noire : qu’aurait-il dit de ces socialistes de Cour qui baptisaient « grand » tout ce qui sortait de leurs œuvres ? Très grande vitesse, Grande Arche, Grande Bibliothèque, Grande ambition… Le populaire croit volontiers, avec les philosophes, que tout ce qui est excessif est insignifiant. Et celui qui gueule le plus fort a les arguments les moins affûtés. « Hommes à tête d’éponge », ils n’étaient pas ses cousins :

« Louis XIV qu’on appelait aussi le Roi Soleil
Était souvent assis sur une chaise percée » (L’éclipse, Paroles, 1949).

Quand à ceux qui se croient parce qu’ils occupent « une position », il avait sur eux l’avis de Brassens :

« Qu’il voyage en Caravelle, en Jaguar, en métro, en bus, en DS ou en LSD, le con est toujours aussi con et quel que soit le trajet. » (Des paradis artificiels, Choses et autres, 1972)

prevert paroles

Sa force est restée son authenticité : peut-être est-ce cela la véritable « identité » ?

« Vous
je ne vous regarde pas
ma vie non plus ne vous regarde pas
J’aime ce que j’aime
Et cela seul me regarde
Et me voit
J’aime ceux que j’aime
Je les regarde
Ils m’en donnent droit. » (Droit de regard, La pluie et le beau temps, 1955)
« Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur… » (Le cancre, Paroles, 1949)

Jacques Prévert, Paroles, Folio 1976, 253 pages, €7.50
Jacques Prévert, Œuvres complètes tome 1, Gallimard Pléiade 1992, 1411 pages, €70.50
Les Frères Jacques chantent Jacques Prévert, Mercury Records 2010, €14.99

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Michael Cox, La nuit de l’infamie

michael cox la nuit de l infamie

Qu’est-ce qu’un « bon » roman ? Indubitablement un gros roman dans lequel se plonger durablement et à loisir, qui se déguste comme une fine, longuement. Un roman qui raconte une histoire, passionnante, compliquée, à rebondissements. Des personnages attachants, nuancés et qui sonnent vrais. Des lieux pittoresques qui répondent, par leur accord, à l’intrigue.

Avec cette livraison de Michael Cox, vous ne serez pas déçu. Son titre original ‘The meaning of night’ (La signification de la nuit) n’est guère plus explicite que le titre français (qui ne dit rien de l’histoire). Mais, avec ses plus de 600 pages en 5 parties et 47 chapitres, vous passerez de palpitantes soirées, adossé à votre oreiller, le chat sur les genoux, ou dans un fauteuil devant le feu, l’enfant jouant en sourdine à vos pieds, ou encore en solitaire dans un train, durant un long voyage. S’il pleut au-dehors et que le temps est triste et froid, ce sera encore mieux : vous pénétrerez plus avant dans l’atmosphère anglaise et victorienne du roman.

Il commence par un meurtre et finit par un autre. Entre deux, tout un récit de turpitudes et de fatalité, d’erreurs humaines et de vengeance, d’hypocrite paraître social et de malversations souterraines. Nous sommes au 19ème siècle, au centre de l’empire industriel qui domine alors l’économie-monde. Orgueil et préjugés, sexualité et pruderie, palais et bas-fonds – c’est tout le Londres d’époque que ressuscite ainsi un littéraire contemporain de Cambridge, né en 1948, éditeur érudit. Il s’agit de son premier roman ; il l’a porté trente ans. Et c’est une réussite.

Le château de Drayton House qui a inspiré Michael Cox.

drayton house

Comme dans l’Iliade, vous avez une tragédie humaine et ses trois ‘héros’ bien typés, le plus fort, le plus rusé et le plus doux. Tous sont admirables dans leur démesure, et les femmes pas moins que les hommes. L’auteur vous mène en bateau sur la Tamise, en érudition dans les bibliothèques, en droit chez les juristes. Car il s’agit de ce qui compte le plus en ce siècle bourgeois : l’héritage, le mariage, le fils. Le sexe est au service de la fortune ; la puissance sert de passeport en société ; le talent et le savoir sont au service des forts. Non pas des « biens nés », comme dans la France aristocratiquement indécrottable, mais de ceux qui ont su « réussir ».

Pour cela, tous les moyens sont bons : travailler, intimider, falsifier, flatter, décider. Parmi les brumes de Londres ou la pluie de campagne, dans les châteaux élisabéthains ou les appartements sombres, avalant des côtelettes au petit-déjeuner (ou des rognons grillés) et du laudanum après dîner (avec quelque cigare).

mains sur torse

La trame est celle d’une existence que poursuit la vengeance. Les actes des parents mènent la vie des enfants. Après tout, « qui » est vraiment maître de son destin ? Un garçon orphelin est admis à Eton sur protection avant d’en être chassé par un condisciple indélicat. Ce dernier est poussé par sa belle-mère à capter un héritage indu, tout en cultivant en société un faux talent de cuistre. L’exclu cherche à se venger et, dans sa quête, dévoile peu à peu la trame d’une intrigue tissée de faux-semblants par les parents de chacun. Plus on avance dans la lecture et plus cette destinée en abyme passionne.

Jusqu’à la fin – imprévue – peu victorienne, au fond, plutôt contemporaine. À n’en être point dépaysé.

Mais n’en disons pas plus. Soyez plutôt encouragés à le lire, ce roman ! Il est un peu Palliser, moins Dickens, passablement Anne Perry. Nul bas-fond sordide ni tendre enfant battu, mais l’intelligence redoutable d’une intrigue à la Sherlock Holmes, détricotée fil à fil par un jeune homme aussi rusé qu’Ulysse. En bref, tout ce qu’on aime.

Michael Cox, La nuit de l’infamie – une confession, 2006, traduction française Points thrillers 2008, 697 pages, €8.60

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Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien

boris cyrulnik sous le signe du lien
Neurologue et psychiatre, Boris Cyrulnik sait écrire simplement. Même lorsqu’il use du jargon de sa profession, il s’empresse de traduire pour faire comprendre. C’est un vrai pédagogue comme on en trouve chez ceux qui s’intéressent aux êtres – et comme on n’en trouve plus chez ceux qui en font profession – si l’on en croit la cuistrerie étalée dans « les programmes ».

S’intéresser aux êtres est s’intéresser aux liens entre les êtres car, pour l’humain plus que pour les animaux, la sociabilité est primordiale : comment un petit d’homme né nu et vulnérable, qui ne sait ni se nourrir, ni se vêtir, ni se protéger, n’est enfin à peu près adulte que vers 15 ou 16 ans (mais pas encore fini), pourrait-il être dans le monde en restant tout seul ? Boris Cyrulnik, enfant abandonné et immigré exilé, s’est reconstruit peu à peu. Ce pourquoi il est probablement plus sensible que les nantis affectifs sur l’importance du lien.

Il prend les petits d’homme quand ils ne sont pas encore sortis du ventre de leur mère. Il montre par expériences (reconductibles par tout scientifique) que le fœtus entend très bien les sons, qu’il réagit aux changements, qu’il épouse étroitement les humeurs de sa mère. Ce n’est que vers 6 mois après être né que l’empreinte du père peut se construire, lorsque le bébé reconnaît les visages. Non que le père soit absent auparavant mais la mère prime, soit qu’elle se sente bien avec l’homme auprès d’elle (père biologique ou non !), soit que le mâle qui s’occupe du bébé en l’absence de femme fasse fonction de « mère » pour le nourrisson.

maman et bébé

Les mêmes expériences montrent que la différence des sexes non seulement intervient très tôt, mais qu’elle est indispensable pour que l’être humain se construise une identité sociale. Ce n’est donc pas en « élevant une fille comme un garçon » qu’on la transforme en garçon… Ce serait plutôt la mutiler, puisque les observations fines effectuées par caméra et analysées par ordinateur montrent que (maman ou papa) les adultes traitent différemment les bébés-filles des bébés-garçon. « Les garçons s’engagent dans le monde d’une manière plus visuelle, plus spatiale, plus anxieuse, plus collective et plus compétitive. Les filles s’engagent dans la vie d’une manière plus sonore, plus verbale, plus paisible, plus intime et plus affiliative » p.164. Les filles sont plus touchées, caressées ; les garçons sont traités plus rudement, on leur montre plus qu’on leur parle. La vocalise contre le postural, disent les spécialistes.

Ce n’est que lorsqu’ils ont été sécurisés par les bras maternants, stimulés par les jeux paternels, que les enfants (des deux sexes) peuvent se fondre harmonieusement dans leur groupe de pairs. Ils y apprennent la relation sociale, fondée sur l’identité et la reconnaissance de l’autre. Mais il ne peut y avoir d’ouverture aux autres sans être assuré un minimum de soi. Les comportements des petits abandonnés très tôt sont révélateurs : ils se replient sur eux-mêmes, s’auto-caressent, ne parlent pas. Il leur faut des « objets d’attachement » stables (des adultes mieux que des peluches) pour que la « résilience » s’opère. Les manifestations de joie sont plus intenses que celles des enfants aimés lorsqu’un petit abandonné retrouve la personne qui s’occupe de lui après une courte séparation.

De même, les « enfants-poubelles », abandonnés par contrainte ou par volonté, se sentent sans histoire, donc sans liens ; ils ne vivent qu’au présent, sans morale ni sociabilité. A moins que l’histoire qu’on leur conte soit socialement valorisée : alors, même sans parents réels, ils se sentent réinscrits dans la société, améliorés, ce qui les pousse à réussir leur vie. En 1945, les communistes avaient accueilli des enfants sans famille à Arcueil. Malgré les éducateurs très jeunes et inexpérimentés, malgré les conditions de pauvreté et une hygiène douteuse, 42% des enfants ont réussi le concours d’une grande école ou suivi des études supérieures. Pourquoi ? Parce que les adultes ne cessaient de leur dire : « Tes parents sont morts pour la France, pour une idée… quelle noblesse ! Tu as souffert, tu as perdu ta famille, mais c’est grâce à eux aujourd’hui que nous sommes libres… quelle dignité ! » p.274. Si vous avez des enfants, dites-leurs de temps à autre qu’ils ont été désirés, que vous tenez à eux, que vous les aimez ; dites-leurs que vous avez apprécié ce qu’ils ont fait, que vous les félicitez pour la performance réussie. Rien que cela… est tout !

papa et bebe francesco scavullo 1968

L’éthologie – la science des comportements – s’applique à l’homme comme aux bêtes. Pour les humains, elle permet de comprendre les tabous comme l’évitement de l’inceste, ou les rituels sociaux comme la parade amoureuse. Certes, les hommes ne sont pas des animaux, ils ont un cerveau plus malléable et le langage en plus. Mais il est étonnant de constater combien les schémas bêtes imprègnent les conduites humaines malgré nous. Les gestes des adultes envers le bébé sont sexués dès la naissance, l’histoire d’amour est universelle mais se différencie bien vite entre émoi hormonal et attachement – qui reproduit celui du bébé à sa mère –, montrant combien l’empreinte tout petit organise le lien et détermine même les orientations sexuelles. L’excès d’attachement à sa mère, dû à l’enfance troublée de sa génitrice, empêche de jouer, de se socialiser, d’apprendre les rituels de son groupe et à connaître l’autre sexe. On ne naît pas homo ou hétéro, on le devient… sans le vouloir. Mais quand le lien se renforce, le désir s’éteint – et c’est bien ainsi, montre Cyrulnik.

Le beau aurait une fonction biologique, si l’on en croit la truite saumonée. La nature n’a pas en général besoin du mâle, mais c’est en apportant la différence génétique que les espèces peuvent survivre à des environnements qui changent. Ce pourquoi la différence sexuelle est « économiquement » efficace, ce pourquoi donc les parents, dès la naissance et poussés par la culture sociale (qui est une sorte de génétique augmentée), traitent différemment petits garçons et petites filles. Chacun, avant d’accéder à la conscience, a été façonné par les gènes, par les parents, la famille, le milieu, la société, la culture. On ne nait pas de rien ; le nier aveugle et empêche d’évoluer. Mais rien n’empêche, une fois adulte, autonome et responsable, de corriger ses propres comportements ; le fait de se donner un idéal ou une méthode emporte l’imitation.

amis gosses

Voici un bien grand livre qui nous ouvre l’esprit, sans asséner de vérités définitives. C’est tout l’objet de la conclusion de pointer ces « butées » à franchir, qui montrent que la recherche n’a jamais de fin et qu’il faut sans cesse décentrer son regard pour remettre en cause ses certitudes. Nous sommes bien loin des slogans idéologiques des uns et des autres ! Nous sommes dans l’intelligence et l’humilité, tout le contraire des dogmes et de l’arrogance dont le « débat » sur le genre fait trop souvent montre.

Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien, 1989, Livre de poche Pluriel 2012, 319 pages, €8.10

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L’auberge des énigmes à Cuba

Comme nous nous sommes couchés tôt, nous nous levons tôt. La vie rurale est ainsi faite que le soir nous fait aspirer au duvet alors que le matin, envahi de chants du coq, nous fait aspirer au lever. La nuit a été partiellement pluvieuse, plutôt venteuse, mais heureusement, le soleil se lève avec le matin. Les tee-shirts, qui n’ont pas pu sécher cette nuit, hérissent un peu la peau quand on les remet, mais il faut bien (acheter du synthétique est mieux).

kapokier cuba

Nous partons à pied en longeant le lac par la piste aménagée, dite « ruta naturale ». Il s’agit d’un parcours touristique et écologique de sept kilomètres prévu pour être effectué en quatre heures à pas de touristes traînant les niards geignards. Ce n’est pas notre cas, encore qu’il y a Françoise… Le chemin reste glissant de la veille, mais les rayons solaires parviennent à traverser les branches et, patiemment, entreprennent de sécher le sentier. Bananiers, kapokiers (ou fromagers), nous croisons diverses essences dont un arbuste électrique aux feuilles piquantes et aux épines sur le tronc. On me dit le nom local mais je m’empresse de l’oublier. Pedro nous dit qu’ici, on l’appelle « l’arbre aux feuilles en papier toilette à belles-mères ». Il faut deviner pourquoi (ha ! ha !). Des oiseaux courent les branches et criaillent, parfois mélodieusement. Nous voyons un pic vert qui – c’est incroyable ! – pique les vers tout en portant la tête rouge. Il y a aussi un todier de Cuba, tout petit et fluo comme une peluche de foire, tête rouge, corps verte et pattes fuchsia.

lac habanilla paysage cuba

La pause-café est à la maison d’un paysan, bâtie au milieu de plantations. Elle est entourée de chiens de poules, de dindons et de cochons. Deux dindons mâles se disputent une dinde. Ils font la roue alternativement devant la femelle qui les dédaigne alternativement, ce qui les fait glouglouter de rage. Mais il y en a un qui l’emporte et peut satisfaire la nature. La femme qui nous prépare le café local, dans sa cuisine de terre battue bien rangée, a amené son petit garçon avec elle aujourd’hui. Nous sommes dimanche et le petit n’a pas d’école, même dans un pays athée comme l’est Cuba. Il a été prénommé Luis Miguel, référence révolutionnaire à l’institutrice de la Commune de Paris Louise Michel. Il a six ans et est en cours préparatoire. Durant la semaine il habite le petit village près de l’hôtel. La maison paysanne où nous sommes est celle de sa grand-mère.

Après le café dans son dé à coudre habituel, nous quittons la maison bien aménagée, sa salle commune servant d’entrée, ses trois chambres et sa cuisine, pour monter vers une crête qui domine le lac et le rio Negro local à 700 mètres d’altitude. Là-haut plane un rapace, lentement, dans les courants ascendants. Il attend qu’un vivant tombe pour devenir charogne, quelques jours plus tard délicieusement comestible. Nul d’entre nous ne lui fera ce plaisir. Ne subsistent plus dans le bleu uniforme du ciel que quelques cirrus lenticulaires sur l’horizon. Tout le reste est pervenche comme une mer inversée.

Nous redescendons longuement du piton vers le lac, par des sentiers glissants encore. Hier ils devaient être une véritable patinoire. Un bateau nous prend pour nous mener à une cascade « pour se baigner ». Comme si nous éprouvions le besoin irrépressible de nous baigner alors que nous émergeons d’une journée entière de pluie… Mais le touriste, comme tout gamin, n’aspire qu’à se baigner dans la journée, chacun le sait. Le pique-nique consiste à avaler les sandwiches au pain élastique habituel, toujours les mêmes, un au fromage, un au jambon, suivi d’une orange et d’un Granny issu de la caisse apportée de France, avec une briquette d’un quart de jus de fruit. Cet en-cas avalé, nous reprenons le bateau jusqu’à une rive où nous attend un camion Zil de l’armée soviétique.

camion zil cuba

Nous disons adieu à nos deux « guides » locaux qui n’auront pas guidé grand-chose mais « gagné » des dollars, pour embarquer nos bagages et nos personnes dans le presque-char de marque Zil (en cyrillique sur le capot). Il va, avec une obstination mécanique et une forte odeur d’essence brûlée, nous conduire en ahanant sur les pistes défoncées durant trois quarts d’heure jusqu’à un bassin du rio Melodioso au joli nom. Nous y attend une auberge « La Gallinera », touristique en diable, qui nous accueille pour la nuit. Nous dormirons dehors, sous les auvents. Un petit garçon brun et vigoureux de sept ans joue tout seul au base-ball sur une terrasse en béton, pieds et torse nus. Il est ravi d’accueillir un partenaire en la personne de notre nouveau « guide » du jour, Yubran.

Nous sommes quelques-uns à prendre un bain pour nous délasser, dans les eaux du rio mélodieux, puis à sécher au soleil caressant en regardant le garçon frapper de sa batte la balle de ficelle et de chiffon que lui lance l’adulte. Ses muscles d’enfant jouent sur sa poitrine brunie, ses pieds sont bien campés à terre, c’est un petit mâle sérieux tout entier à son jeu. Il se prénomme Orestino, « petit Oreste » pour le distinguer de son père qui porte le même prénom grec d’Oresto.

orestino torse nu cuba

Le dîner est composé surtout d’une cuisse de poulet « à la gallega », recette d’ici, délicieuse, à base de poivron. Suit un fromage de Hollande à la compote de goyave, sucré-salé original tout à fait dans le style de notre nouvelle cuisine.

poulet a la gallega

Incités par Yubran, dont le français décidé propose une colle, Yves et Philippe s’émulent à nous proposer des énigmes « issues des tests d’embauche ». Est-ce pour voir si nous sommes intelligents ou pour se donner le beau rôle ? Je me souviens de celle des trois boutons qui commandent une seule ampoule dans une autre pièce. On ne peut entrer qu’une seule fois pour vérifier si l’ampoule est allumée. Comment faire ? Réponse : il faut actionner le premier interrupteur, attendre quelques instants, appuyer sur le second interrupteur, puis entrer et tâter la lampe. Si elle est froide et éteinte, c’est le dernier interrupteur qui l’allume. Si elle est chaude et éteinte, c’est le premier interrupteur qui l’allume. Si elle est allumée, c’est le second, que l’on vient d’actionner, qui la commande. Outre le nombre des interrupteurs, il faut faire entrer deux paramètres supplémentaires dans la réflexion : le temps et la température. J’avais eu l’intuition de la température mais pas celle du temps à attendre pour vérifier. Je me suis attiré ainsi cette remarque d’Yves : « eh bien, je ne sais pas si tu as été embauché souvent, mais tu es sur la bonne voie. »

Autre énigme : comment aligner dix arbres en cinq rangées de quatre ? Réponse (difficile à trouver) : dessiner une étoile classique à cinq branches. Philippe s’y est essayé toute la soirée. Il dit qu’il a fini par trouver logiquement. Je reste sceptique. Yubran avait soumis la première énigme : un homme croise un paysan qui revient de Santiago. Il porte quatre sacs qui contiennent chacun quatre chattes et chacune des chattes allaite quatre chatons. Combien de sacs, de chattes et de chatons vont à Santiago ? La réponse, je la trouve très vite. Il ne faut pas se focaliser sur les détails mais garder à l’esprit le sens de la question. Qui va à Santiago ? La personne qui rencontre l’homme portant le sac et son contenu si divers. La réponse correcte est donc « aucun ». Seul celui qui croise l’homme va à Santiago et pas le porteur de sac ni son chargement.

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Mythomanie sur l’enfant

Enfance : « Période de la vie humaine qui s’étend depuis la naissance jusque vers la septième année et, dans le langage général, un peu au-delà, jusqu’à treize ou quatorze ans » (Littré). On le voit, la langue française a suivi les mœurs, qui faisaient de « l’âge de raison » (7 ans) la fin de l’enfance jusqu’au XVIIIe siècle. Dès cet âge, les enfants pouvaient donc travailler : aux champs, puis au siècle suivant en usine ou dans les mines.

Le prolongement « un peu au-delà » est né vers la fin du XIXe siècle, lorsque les progrès de la médecine, le romantisme des sentiments puis les balbutiements de la psychanalyse (qui a commencé avant Freud), ont rendu précieux le petit d’homme. La baisse de la mortalité infantile a développé la pédiatrie, cette médecine spécifique aux enfants. La préoccupation des émotions a engendré la pédagogie, depuis l’Émile de Rousseau jusqu’aux collèges de Jésuites. Enfin la psychanalyse a démontré l’empreinte de l’enfance sur l’adulte. L’âge scolaire obligatoire a été repoussé jusqu’à 12, 14 puis 16 ans.

sexe et ennui gamin

Pour le système social, on est « enfant » jusque vers cet âge, en tirant bien le concept. C’est ainsi que les journalistes, toujours dans le vent, appellent « enfant » (mâle ou femelle) tout mineur qui a subi des abus sexuels, mais n’hésite pas à qualifier « d’adolescent » le gamin de 10 ans qui sauve sa petite sœur du feu… Même si l’après 68 a baissé l’âge de la majorité (pour raisons pénales et sexuelles), l’enfance dure longtemps au XXIe siècle.

gamins amoureux

Loin de considérer, comme Littré toujours, ce gardien de la langue, que l’enfance est aussi, au figuré, un « état de puérilité prolongé dans le reste de la vie », la société actuelle sacralise l’enfant jusqu’à en faire un mythe. « Ce qui tient de l’enfance dans le raisonnement ou l’action » (définition Littré de la puérilité) est valorisé au-delà de toute mesure. Non seulement le jeunisme sévit jusque dans l’âge chenu, mais l’esprit d’enfance représente une sorte de paradis perdu, d’accord avec soi au présent, d’idéal pour l’avenir. La foule sentimentale en devient bête.

paradis enfantin freres et soeur

Ni la maturité, ni la virilité, ni la responsabilité ne sont plus valorisées. Au contraire, la spontanéité, l’éternel présent, l’affection exigée, le plaisir tout de suite, la fausse innocence – sont des requis de la société puérile dans les pays développés. Peter Pan a fait des émules et le Petit Prince apparaît comme le plus grand des philosophes. Quant à ceux qui ne croient pas à l’innocence des enfants, ils sont chassés comme jadis les sorcières, comme vilains pédophiles.

innocence enfantine

Je suis le premier à m’attendrir sur les enfants, à aimer observer leurs jeux et à baigner dans leur joie. Mais je suis aussi attentif à ce qu’ils sont : des êtres immatures et pas finis dont les angoisses peuvent être profondes (angoisse d’abandon, angoisse de ne pas être aimé, angoisse de ne pas réussir, de ne pas avoir d’amis, de ne pas apparaître bogoss ou sexy, d’être persécuté ou racketté, de subir la honte…). Les parents gagas n’aident pas leurs enfants à grandir, s’ils les essentialisent en mythe éternel. L’enfance est un état qui est fait pour être surmonté. Pères trop protecteurs et mères castratrices sont, selon la psychanalyse, les principales causes des pathologies mentales adultes. La difficulté d’être de chaque enfant est réelle, malgré les apparences ; ce n’est que par un environnement stable, des rapports affectifs de confiance et des encouragements à toute entreprise qu’ils peuvent avancer dans la vie. Être béat devant eux et minimiser la moindre difficulté ne les aide pas. L’enfant est une personne, pas un objet : ni objet décoratif pour parents narcissiques, ni peluche de substitution pour carences affectives, ni objet sexuel pour adulte pervers immature. L’enfant est une personne, mais en devenir – pas un adulte en réduction.

besoin de papa

Pourquoi cette sacralisation récente de l’enfant ? Marcel Gauchet, philosophe qui s’est beaucoup penché sur l’éducation, a une théorie sur le sujet. Il l’expose dans la revue qu’il dirige, Le Débat n°183 de janvier 2015. Pour lui, l’enfant est aujourd’hui celui du désir, du privé, de l’égalité de l’idéal du moi, et même une utopie politique !

desir d enfant

  • Enfant du désir, il est vœu intime et projet parental, les géniteurs s’investissent (souvent à deux, parfois seuls) dans leurs petits ; ils les ont voulus, attendus, désirés. Au risque d’être déçus parce qu’ils sont eux-mêmes et pas le projet parental idéal.
  • Enfant du privé, car il fait famille aujourd’hui : la transformation des liens familiaux (concubinage, divorces, recomposition, compagnonnage de même sexe) fait que c’est l’enfant qui fait la famille et non plus la famille qui accueille l’enfant.

famille petits blonds

  • Enfant de l’égalité, car reconnu comme une personne, parfois au danger de l’écart de maturité ; certes, l’enfant est égal en dignité, mais il n’est pas mûr pour se débrouiller tout seul et a besoin des adultes et de la société pour devenir lui-même – il ne doit donc pas « faire la loi » ni être traité en enfant-roi. De cheptel voué à l’héritage sous l’autorité absolue du pater familias à la poupée égoïste post-68, il y a inversion des contraires. Un plus juste milieu serait de mise.
  • Enfant comme idéal du moi, dans la lignée du jeunisme et de la révérence envers tout ce qui est d’enfance (spontanéité, joie, faculté de s’émerveiller, curiosité sans limites, exigence de vérité…) ; chaque adulte se voudrait un enfant éternel, libre de soucis et de responsabilités, apte à être en accord immédiat avec le monde, sans état d’âme – au risque de se jeter dans les bras d’un Big Brother qui promet la société harmonieuse, ou du dirigeant (mâle ou femelle) qui se poserait en père du peuple ou en mère de la nation, les dispensant de penser et de prendre une quelconque part aux décisions de la cité.

couple ados 13 ans

  • Enfant comme utopie politique car l’enfance est l’avenir – sauf qu’il doit devenir adulte avant d’accoucher du futur ; la société des individus croit naïvement à l’autoconstruction, comme une fleur qui s’ouvre, alors que la vie est un combat qu’il faut mener : les petits d’hommes n’entrent pas tout armés comme des abeilles ou des fourmis, leur programme génétique les laisse plus libres, ils doivent apprendre et expérimenter pour faire surgir leur intelligence et autres qualités – seuls les adultes peuvent les y aider, cela ne se fait jamais tout seul.

L’enfance est un âge joli et émouvant ; l’infantilisme est cependant ce qui guette la société qui place l’enfant sur un piédestal. Les petits êtres doivent être aimés, protégés et éduqués pour qu’ils deviennent, à leur tour, adultes. Ce n’est pas en niant la différence entre enfance et maturité qu’ils pourront grandir.

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Mary Shelley, Frankenstein

frankenstein et autres romans gothiques pleiade 2014
Tout dépend peut-être des traductions, mais le roman se lit d’un trait, écrit d’une plume fluide et romanesque. Évidemment, ce n’est pas proféré avec les 400 mots des banlieues ni avec le laisser-aller de mise à l’Éducation nationale : nous sommes au XIXe siècle, où la télé n’existait pas, et où les gens cultivés savaient se servir de leur plume, imparfait du subjonctif inclus ! J’ai lu la traduction d’Alain Morvan en Pléiade, elle est sans accroc.

Issu d’un concours entre auteurs célèbres – lord Byron, le poète Shelley, le médecin Polidori, et Mary – réunis un soir de pluie battante dans les environs grandioses de Genève, ce roman gothique a été conçu dans la fièvre et l’insomnie, l’auteur s’effrayant elle-même de sa création osée. Elle manie avec vigueur les grands mythes du temps, le savant faustien qui veut égaler l’œuvre de Dieu, la Chute par orgueil, l’innocence des simples à la Rousseau, le Mal engendré par le désamour, et même le Juif errant condamné à arpenter la terre jusqu’à ce qu’il expie son crime d’avoir nié Jésus sauveur…

En ce siècle optimiste de foi en la science (qui donnera Jules Verne), la chimie était la discipline reine, en plein essor. Recréer la vie en éprouvette était un rêve presque alchimique, que la découverte des propriétés galvaniques de l’électricité mettait à portée d’imagination. Le jeune Victor Frankenstein est donc le créateur enfiévré d’une « créature » qui ne porte aucun nom. Car Frankenstein n’est pas « le monstre » – mais son auteur. Garçon au début de sa vingtaine, empli d’enthousiasme et d’obstinée volonté comme sont souvent les Suisses de cet âge, il a été élevé dans la nature, flanqué d’une sœur de lait d’un an moins âgée et belle comme le jour qui est vouée à l’épouser dès l’âge propice, et de deux petits frères vigoureux et aimants. Parti à l’université allemande d’Ingolschadt, Victor va faire sa découverte décisive et, avec les meilleures intentions du monde, donner vie à un être vivant doué de raison et d’une force physique peu commune, haut de « huit pieds », soit 2 m 44 pour être précis.

frankenstein monstre pleiade

Mais sa créature est une machine qui n’a pas l’étincelle humaine : ses yeux sont froids, jaunes et délavés, son visage sans émotions, et son attitude effraye au-delà de tout entendement. Son « père » le rejette dès ses premières manifestations de vie et le monstre doit se débrouiller tout seul. Il apprend à parler, apprend à lire, apprend à connaître les hommes et à s’orienter dans le pays par lui-même – ce qui est peu vraisemblable, mais tient au mythe. Solitaire, rejeté par la société humaine, sans amour ni reconnaissance, il « devient » méchant, vieille antienne rousseauiste selon laquelle on nait « page blanche » et où la société y inscrit le bien et le mal à mesure. Victor est coupable d’avoir donné naissance tout seul à un monstre et de l’avoir rejeté sans vergogne. Faux père, niant la sexualité et n’assumant pas ses actes, le lecteur d’aujourd’hui ne peut compatir à ses malheurs. Malgré ses attraits « romantiques » (beau, bien fait, agréable, aimant…) il a sciemment appelé le malheur non seulement sur sa tête, mais aussi sur celle des autres.

mary shelley frankenstein gf

Car ce sont les innocents qui (comme toujours) vont payer : son jeune frère William (prénom du fils des Shelley), adorable petit suisse sportif de dix ans, étranglé dans un parc par le monstre qui l’a tant malmené que sa poitrine découverte révèle le médaillon de sa mère qui a été volé. Il va se retrouver dans la poche d’une jeune servante dévouée de la famille et elle sera condamnée à mort par le machiavélisme du monstre. C’est ensuite Henry, l’ami intime de Victor depuis son enfance, qui va payer de sa vie le ressentiment de la créature, après que Victor ait refusé de lui créer une compagne. Enfin Élisabeth, sa cousine à peine épousée, étranglée à grands cris dans la chambre nuptiale lors d’une absence du mari (pourquoi l’a-t-il laissée, pourtant prévenu par le monstre qu’il se vengerait justement « la nuit de noces » ?).

Son vieux père meurt, seul Ernest, 19 ans semble épargné. Victor, réduit à lui-même, se lance dans la traque du monstre qui le mène dans une course démoniaque vers les étendues glacées du pôle. La créature, comme l’homme de Neandertal (qui ne sera découvert qu’en 1856), survit sans peine mais son « père » ne peut connaître que la souffrance dans ce climat inhospitalier. Victor est recueilli par le navire du jeune Anglais Walton, explorant le passage du nord-ouest et le secret de l’attraction magnétique. Il mourra d’épuisement avant sa créature mais celle-ci promet, dans un assaut d’éloquence diabolique, de s’immoler sur un bûcher sur la banquise (on se demande où il va trouver le bois…).

mary shelley frankenstein livre de poche

Malgré ce tissu d’invraisemblances, les récits emboités de l’explorateur à sa sœur, de Victor à l’explorateur, du monstre à Victor, sont enlevés par la jeunesse énergique (quasi électrique) des protagonistes. L’histoire avance au galop, pleine de bruit et de fureur – et de rebondissements. Le totalitarisme, ici, n’est pas l’Église mais le scientisme, cette croyance en la toute-puissance humaine sur les choses, la monomanie personnelle délirante du savant solitaire en son laboratoire, cet orgueil à la Prométhée (sous-titre du roman) pour voler le feu vital aux dieux, tel Satan défiant son Créateur.

Ce n’est pas la connaissance (raisonnable) mais la passion (déréglée) que Mary Shelley dénonce avec une force peu commune ; non pas la recherche en équipes pour l’utilité humaine, mais l’ambition personnelle de trouver tout seul la nouvelle pierre philosophale. Les Lumières s’éteignent, feu à feu, par la Révolution française et sa foule déchaînée, par l’obsession scientiste à manipuler la vie, par la colonisation pour imposer la Morale unique – avant que surgissent les dictatures féroces du XXe siècle et les délires « scientifiques » du Dr Folamour, du clonage génétique et des algorithmes automatiques du trading de haute fréquence, jusqu’aux « retours » aux vampires, œil de Sauron et autres puissances maléfiques.

C’est dire combien le mythe créé par Mary Shelley résonne encore, et combien sa postérité a de beaux jours à venir !

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818, Livre de poche 2009, 345 pages, €4.10
Mary Shelley, Frankenstein, Garnier-Flammarion 1993, 371 pages, €5.40
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Films DVD :
Frankenstein de Mae Clarke avec Colin Clive et Boris Karloff, Universal pictures 2010, €11.70
Frankenstein de Kenneth Branagh avec Robert de Niro, Sony pictures 2010, €11.49
Coffret Frankenstein (contient Frankenstein, La Fiancée de Frankenstein, Le Fils de Frankenstein, Le Fantôme de Frankenstein, La Maison de Frankenstein) des réalisateurs Mae Clarke, John Boles, Boris Karloff, Colin Clive, Valerie Hobson, Universal pictures 2004, €99.00

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Un mineur est-il incapable ?

Les mineurs sont les citoyens qui n’ont pas atteint leurs 18 ans – sauf émancipation, possible dès 16 ans. Mais la loi donne des responsabilités selon l’âge du mineur. Être mineur n’est pas un état fixé sans nuances mais un devenir majeur au fil des années.

7 ans, selon « son degré de maturité » art. 371 du Code Civil, l’enfant peut s’exprimer dans une procédure le concernant, porter plainte ou être entendu par un juge, donner son avis sur une famille d’adoption s’il est orphelin, consentir aux actes médicaux.

10 ans, possibilité d’être mis en garde à vue dans les locaux de police 12 h maximum prolongeable une fois, condamnation à des sanctions éducatives, interdiction de paraître en certains lieux ou de rencontrer certaines personnes, obligation d’accomplir une activité d’aide ou de réparation.

12 ans, ouverture d’un Livret jeune en banque et droit d’y déposer des sommes sans intervention du représentant légal (Art. L221-24 Code monétaire et financier). Dès leur puberté, les enfants ayant entre garçons ou filles de leur âge des relations sexuelles consenties, ne sont pas condamnés par la loi ; ils ne le sont qu’en cas de viol ou de violence, devant les tribunaux pour mineurs (où ils ne pourront avoir au maximum que la moitié de la peine d’un majeur).

garcon torse nu fille aux epaules

13 ans pour choisir de vivre avec l’un de ses parents en cas de divorce, modifier sa nationalité s’il réside en France depuis l’âge de 8 ans, ouvrir un compte Facebook, subir une condamnation pénale (mais par des tribunaux spécialisés), subir un mandat d’arrêt européen, être incarcéré dans une prison pour enfant, droit de s’opposer au changement de son nom, de s’inscrire sur le fichier automatisé pour refuser qu’un prélèvement d’organes soit opéré sur son corps après la mort.

14 ans, droit de travailler pendant la moitié des vacances scolaires, d’être apprenti junior, droit de conduire un cyclomoteur après avoir passé un Brevet de sécurité routière. A 14 ans ½ possibilité de suivre la formation préalable délivrée par une fédération départementale de la chasse en vue de l’autorisation de chasser accompagné.

15 ans pour avoir légalement des relations sexuelles consenties, homo ou hétérosexuelles (sauf avec une personne ayant autorité sur lui) – mais le viol d’un mineur de 15 ans ou sa corruption ont des peines majorées. La mineure de 15 ans peut recourir aux méthodes contraceptives (pilule, avortement) même sans consentement des parents, demander la convocation du conseil de famille et assister aux séances, admissibilité aux épreuves du Brevet de base de pilotage d’avion, aux épreuves théoriques de l’examen préalable au Permis de chasse.

ados amoureux

16 ans pour travailler, ouvrir un compte en banque, disposer d’un carnet de chèque et d’une carte à retraits limités, adhérer à un syndicat professionnel, créer une association, créer et gérer une société (avec autorisation des parents) ou être associé (sans autorisation) d’une S.A.R.L. ou d’une société anonyme – mais pas d’être commerçant avant 18 ans. Il a le droit à demander une imposition séparée, disposer par testament de la moitié de ses biens. Il peut reconnaître un enfant naturel, a le droit de passer le permis de chasse et le permis de conduire A1, le droit de conduire accompagné (depuis 2014), de demander sans autorisation des parents l’acquisition ou la perte de la nationalité française ou la réintégration dans cette nationalité, demander la francisation de son nom. Âge minimal pour être émancipé par décision de justice. Il peut être jugé par une cour d’assises spéciale en cas de crime. Dans certains pays (mais pas en France), droit de voter comme citoyen, droit de conduire un véhicule automobile.

17 ans pour s’engager dans l’armée, droit de répudier la nationalité française si un seul parent étranger.

majorite en france tableau

Ce n’est qu’à 18 ans révolus que l’on est considéré en France comme « majeur », avec tous les droits (et les responsabilités) y afférent.

Cette modernité est due au président Giscard d’Estaing, qui a abaissé l’âge de la majorité en 1974, restée figée depuis 1792 à 21 ans. Sous l’’Ancien régime, auquel certains partis de droite aimeraient revenir, la majorité n’était atteinte qu’à 25 ans – congelée depuis le droit romain ! En contrepartie (soupape sexuelle à l’ordre social ?) jusqu’en 1792 les filles pouvaient se marier dès 12 ans et les garçons dès 14 ans…

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Madeline Miller, Le chant d’Achille

madeline miller le chant d achille
Le roman historique est une gageure, d’autant plus qu’il est loin dans le temps. La seule œuvre qui donne une idée des mœurs et des coutumes de l’âge du bronze achéen est l’Iliade, récit hanté de divinités qui se battent autour des hommes, assurant leur gloire ou leur chute en même temps que leur destin. Si chaque héros se veut supermâle, chaque individualité est sujette à caution puisque ce sont les puissances invisibles qui les guident.

Ce pourquoi cette « biographie » romancée d’Achille est un portrait en creux. Le personnage principal est Patrocle, bien plus sensible, plus humain, laissé à sa vile condition et qui n’aime pas se battre. Il a plutôt la curiosité élargie d’un médecin, bienveillant à tous et préférant réparer que pourfendre. Madeline Miller enseigne aux États-Unis le grec ancien et Shakespeare, ce qui lui donne la profondeur épique et la nuance vocale des mots antiques. Elle prend des libertés avec les traditions littéraires sur Achille et n’évite pas certains anachronismes : « cette porte se referma derrière lui avec un petit clic » p.166. Est-on sûr que dans ces âges farouches les portes aient eues des « serrures » susceptibles de cliquer ? Des loquets de bois, à la limite de bronze, seraient plus réalistes à l’époque mycénienne… Elle évoque un « puma » alors qu’on parle de « lion » à Némée (qui serait plus probablement un lynx), et même de la ponte des tortues d’eau… en Grèce. Question de traduction ? Lorsqu’Achille caresse le corps de Patrocle, sa main glisse de la joue avant de descendre par le V de la gorge jusqu’à « toucher son pouls » – ne serait-ce pas plutôt son cœur, qui bat sous le sein ?

Ce qui n’est pas dû à la traduction en revanche est qu’avant les interdits des religions du Livre les garçons assouvissent leurs désirs dès la puberté, entre eux ou avec les filles à disposition. Or l’auteur choisit de ne laisser jouir Achille et Patrocle l’un de l’autre qu’à l’âge de 16 ans. Est-ce pruderie puritaine ou respect dévoyé des lois contemporaines aux États-Unis au détriment de la réalité ?

Malgré ces préjugés lourdement yankees, son roman reste une réussite.

L’auteur prend le ton égal des chroniqueurs pour faire conter à Patrocle sa propre histoire. Lui, enfant malingre et pas bien beau, à la mère demeurée et au père déçu, castrateur. Il a atteint la gloire immortelle qu’il n’a jamais cherchée en étant l’ami du plus beau et du plus illustres des Grecs, ravi avant ses 30 ans au combat, selon la prophétie. A dix ans, Patrocle tue sans le vouloir un gros de son âge avide de lui piquer ses osselets : en le repoussant, son crâne va s’ouvrir sur une roche. Fils de prince, il n’est pas mis à mort mais exilé, renié par son père qui le confie avec une forte somme au roi Pélée en Thessalie pour qu’il le serve. C’est dans ce palais important que, parmi les dizaines d’autres garçons réunis comme lui en vassaux, il va se faire remarquer par le fils du roi, Achille à la chevelure éclatante et à l’agilité légendaire. Pourquoi ?

Par étapes qui sont autant de gradations à l’amour :

  • Le sentiment qui unit les deux garçons commence dès l’âge de 5 ans par l’admiration de Patrocle pour la course légère d’Achille, qui gagne aux jeux la couronne de laurier ; Patrocle est né la même année que lui mais quelques mois plus tard, choisit l’auteur (les textes sont contradictoires).
  • L’attachement se confirme par leur reconnaissance réciproque : il est « surprenant », dit Achille à son père ; « tu n’es pas comme les autres », dit Patrocle à son ami.
  • L’affection se creuse avec la vie en commun, les jeux, les bagarres, la protection mutuelle : la force et le prestige d’Achille, la gratitude en miroir de Patrocle.
  • La tendresse nait et l’auteur décrit avec sensibilité le Patrocle de 11 ans : « Et durant toutes ces activités [en commun seul avec Achille], un sentiment s’imposait à moi. Sa façon d’enfler dans ma poitrine d’un coup évoquait presque la peur, et il arrivait très vite, un peu comme les larmes. Pourtant, ce n’était ni l’un ni l’autre, car il appelait gaieté et lumière… » p.59.
  • La passion se confirme avec l’exil d’Achille, à 13 ans, auprès du centaure Chiron : Patrocle s’enfuit du palais pour le rejoindre, et cela touche Achille autant que cela le flatte : sa gloire grandit à ses propres yeux lorsqu’il la voit dans l’admiration sans condition de son ami.
  • Il s’approfondit par la sensualité des exercices à deux, dans la solitude de la montagne, la nudité sur les fougères, les jeux érotiques dans l’eau fraîche, les étreintes tendres sur la couche de roseaux – jusqu’au plaisir sexuel découvert en commun et à égalité à l’aube des 16 ans. Dès lors, le compagnonnage est pour la vie. Après le premier plaisir conjoint, nus sur la couche : « Il me regardait résolument de ses iris verts pailletés d’or. Une certitude s’épanouit en moi et vint se loger dans la gorge. Je ne le quitterai jamais. Je serai à lui pour toujours, autant qu’il voudra de moi » p.112.

Achilles chez Lycomedes sarcophage athenien v240 Louvre

Thétis, déesse néréide mère d’Achille, a beau mépriser le vermisseau humain qui accapare la gloire et la substance de son fils, elle a beau comploter pour l’arracher de ses bras et le forcer à engrosser Deidamie, fille de Lycomède roi de Skyros, elle ne peut empêcher le destin de s’accomplir : Achille aime Patrocle, Patrocle aime Achille, bien au-delà du sexe, sans que l’un soit actif et l’autre passif mais comme deux frères jumeaux attachés l’un à l’autre. Ce que le film de Wolfgang Petersen a mal rendu, gêné par l’omnisexualité imposée en Occident par la psychologie de Freud.

L’amour était plus vaste et plus naturel que l’obsession « homo » sexuelle du militantisme gai. Dans un monde mâle de guerriers mycéniens, l’attachement de deux garçons dès leur enfance produisait une fraternité pour la vie, sans que les femmes en soient forcément exclues. L’égalité par l’adresse, la culture et les passions était le fait des hommes parce que la société était martiale, centrée sur la force. Ce qui n’empêchait pas l’amour d’un homme pour une femme, mais d’un ordre différent.

achille et patrocle amourmadeline miller the song of achilles new york times bestsellers

A 17 ans, forcé par une ruse d’Ulysse de sortir de la cachette où sa mère l’avait placé (déguisé en fille) pour dévier la prophétie, « Achille avait choisi de devenir une légende » p.195. Il sera Aristos Achaion – le meilleur des Grecs – devant Troie.

Il y laissera la vie avant d’avoir trente ans, par la vanité autoritaire d’Agamemnon, par la Passion de Patrocle et par son propre orgueil de demi-dieu, entretenu par sa glaçante néréide de mère. Patrocle suivra son destin, refusant gentiment et avec émotion que la captive Briséis ait un enfant de lui, alors qu’Achille en a un de Déidamie, Néoptolème. L’auteur en donne une scène très délicate au chapitre 24.

Le fils d’Achille, 12 ans, viendra à Troie car, dit la prophétie, sans lui la ville ne pourra être prise : impitoyable, il tuera Priam, cassera la tête d’Astyanax et violera Andromaque, sans amour pour quiconque ni amitié pour personne, façonné par sa seule grand-mère, froide comme un poisson. En creux, Achille est plus humain, réchauffé à l’amour de Patrocle.

Les dernières pages sont d’une émouvante beauté. La néréide impitoyable qui pardonne… Reste chrétien de l’auteur peut-être, mais qui atteint ici à la grandeur. J’en ai été saisi et, dans les dernières phrases, emporté.

Madeline Miller, Le chant d’Achille, 2012, traduit de l’américain par Christine Auché, édition Rue Fromentin 2014, 388 pages, €23.00 Format Kindle €9.99

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Maxime Chattam, Le 5ème Règne

maxime chattam le 5e regne
La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie, ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié là son premier roman. L’édition Pocket en est une réédition, après son succès sur les tueurs en série. « Le 5ème règne » a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans « Ça » comme de l’Allemand Michael Ende dans « L’Histoire sans fin » publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans « L’histoire sans fin » ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents du « 5ème règne ».

atreyu noah hathaway 12 ans

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis, propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, “tétons fendus dans la longueur” et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais salutaire catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 520 pages, €7.70

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Les corps chantent à la plage

L’été venu, la pluie éloignée, les plages se peuplent. Mais la foule est communautaire, il s’agit de se retrouver « entre soi » dans un songe primitif.

1 plage encombrée
Ce pourquoi tout ado, plus sensible qu’enfants et adultes, joue au sauvage, nu entre le ciel et l’eau.

2 ado nu plage
Les filles se vêtent plus, malgré les années 70 la mode des seins nus ne prend plus, à cause des intégristes coincés cathos, juifs et musulmans qui craignent leurs désirs et adorent interdire aux autres ce qu’ils seraient avides de faire eux-mêmes. Intégristes contre intégral.

3 adolescente seins pomme
Seuls les garçons sont plus libres, dans les religions du Livre.

4 adolescents torse nu
Les filles restent entre elles, en bikini quand même.

5 filles bikinis
Les rencontres entre sexes sont datées, c’est dommage, le baiser seins nus était parfaitement érotique.

6 baiser seins nus plage
Aujourd’hui, les garçons prennent le pas sur les filles. « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte » disait il y a 20 ans le sociologue Jean-Didier Urbain.

7 garcon nu contre fille
Hors la plage, on peut se mettre nu, entre soi, comme sur un bateau où les mousses s’ébattent libres au soleil.

8 mousses nus aux homards
Sur la plage, on cache sa nudité intégrale dans le sol, pour faire corps avec la terre, là où s’y mêle la mer.

9 nu dans le sable
L’on se vêt de sable, d’eau ou seulement de lumière.

10 garmins jouant torse nu
Les filles défilent en maillots de bain colorés pour attirer et serrer, chaleur qui se met en valeur.

11 seduire hot
De quoi faire rêver l’ado ému par les hormones.

12 reve nu ado
Ou les ado filles au vu des formes athlétiques sous les habits mouillés.

13 jeunesse mouillee
Mais on ne voit plus guère les seins nu rissolant au soleil, comme les parfaits œufs au plat en petit-déjeuner…

14 seins nus plage

Je vous offre donc aujourd’hui un peu de rêve – même si les photos ne sont pas toutes de moi.

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Bien écrire selon Zweig

Stefan Zweig se lit bien, encore aujourd’hui plus de 70 ans après sa mort. Pourquoi ? Dans Le monde d’hier, il tente une explication.

« Je n’ai pu m’empêcher, à certains moments de réflexion, de me demander quelle pouvait être la qualité particulière de mes livres qui pouvait fonder un succès que je n’attendais pas. En fin de compte, je crois qu’il provient d’un défaut personnel qui fait de moi un lecteur impatient et fougueux. Tout ce qui s’apparente à la prolixité, au débordement, à l’exaltation vague, tout ce qui manque de précision et de clarté, tout ce qui, superflu, ralentit le cours d’un roman, d’une biographie ou d’une discussion d’idées m’irrite. Seul un livre qui maintient constamment son niveau, page après page, et vous emporte d’un trait jusqu’à la dernière sans vous permettre de respirer, me procure un plaisir sans mélange. Je trouve que les neuf dixièmes de tous les livres tombés entre mes mains sont gonflés de descriptions inutiles, de dialogues bavards et de personnages secondaires sans utilité, ce qui leur enlève une partie de leur intérêt et de leur dynamisme. Même dans les chefs-d’œuvre classiques, je suis dérangé par le nombre des passages sablonneux et traînants (…) »

ecolier Willy Ronis Vincent

« En soi, je produis vite et aisément, dans la première version d’un livre je laisse courir librement ma plume et livre par la fabulation tout ce qui me tient à cœur. (…) A peine ai-je mis au propre la première version approximative d’un livre que commence pour moi le travail proprement dit, celui qui consiste à condenser et à composer, un travail dont je n’arrive pas à me satisfaire de version en version. C’est un perpétuel délestage, une condensation et une clarification permanente de l’architecture interne ; alors que la plupart des autres ne peuvent se résoudre à taire quelque chose qu’ils savent, et comme s’ils étaient amoureux de chaque ligne réussie veulent se montrer plus vastes et plus profonds qu’ils ne le sont réellement, mon ambition est d’en savoir toujours plus que je n’en laisse extérieurement paraître » (…)

« S’il arrive donc que certains louent le rythme entraînant de mes livres, cette qualité ne résulte nullement d’une effervescence naturelle ou d’une agitation intérieure, mais uniquement de cette méthode systématique qui consiste à éliminer constamment toutes les pauses et les bruits superflus, et si j’ai conscience de quelque forme d’art, c’est l’art de savoir renoncer, car je ne plains pas de voir que sur deux mille pages écrites huit cent atterrissent dans la corbeille et qu’il n’en reste que deux cents qui en sont l’essence filtrée. » p.1143.

Pour bien écrire :

  • Laissez couler librement la plume
  • Laissez reposer puis relisez, composez, condensez, élaguez
  • Laissez à nouveau reposer et faites la chasse à tout l’inutile, le trop lent, le secondaire.
  • Puis servez sans attendre.

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Yalta palais Vorontzov

Le soleil nous réveille, par la vitre dans notre chambre de trois ce matin. Trois comme la troïka obligatoire en communisme, vieille habitude de faire surveiller chacun des deux autres par le troisième. La plupart des chambres sont pour trois chez l’habitant, dans les pays ex-soviétiques. Il fera chaud dans la journée, plus de 35° selon la babouchka Assia. Elle nous a préparé un petit-déjeuner comme pour aller travailler aux champs, soucieuse de ne pas nous voir mourir de faim. Elle nous offre des œufs frits aux oignons et tomates, l’habituelle salade de tomates et concombre à l’aneth frais, du fromage, des biscuits, sans compter le pain, le beurre, la confiture, le miel. Son café « à la turque » est très doux.

Assia vivait en Russie auparavant. En 1944, petite fille, elle fut chassée avec sa famille tatare à Tachkent. Elle s’y est mariée, a construit une maison là-bas, y a eu trois enfants et cinq petits-enfants. Son mari et elle sont passés par l’Allemagne de l’est durant deux ans avant de revenir s’établir ici, illégalement, avec d’autres Tatars sur un terrain libre.

yalta palais vorontsov

Nous la quittons avec nos bagages pour aller visiter ce matin le palais Vorontzov, un joli bâtiment classique qui domine de haut la mer. Vorontzov était un général qui avait choisi la fidélité au tsar en place contre Catherine II. Il fut emprisonné après la victoire de Catherine, mais quatre jours seulement tant était grande sa popularité. Pour l’éloigner, on le nomma ambassadeur à Londres. Son fils, né dans la capitale britannique, s’est marié à Paris avec une riche polonaise et est revenu en Russie avec la première fortune du pays. Vorontzov descend du duc de Malborough, tout comme Churchill.

yalta palais vorontsov jardins

On raconte d’ailleurs que, lors de la conférence de Yalta en 1945, Churchill a exigé d’être logé au palais Vorontzov, « en souvenir de son ancêtre », plaida-t-il. Après quelque résistance, mais n’ayant aucun prétexte valable pour le lui refuser d’office, satisfaction lui fut donnée. Le KGB, qui surveillait tout le monde, mais de l’extérieur du bâtiment couvert par l’immunité diplomatique, fut très étonné d’entendre frapper des coups réguliers chaque nuit, à l’intérieur du palais. Quand Churchill quitta les lieux, les agents retrouvèrent des trous dans les murs, sans savoir à quoi ils correspondaient. L’histoire veut que le subtil Churchill ait récupéré là tout l’or des Vorontzov, dont il est parent. Il l’avait caché dans les doubles parois du palais avant leur fuite devant les Rouges, en 1918.

yalta palais vorontsov fille russe

Cette histoire est bien belle. Cette autre, que nous conte Natacha serait une autre histoire vraie. Le général Vorontzov avait fait le pari, avec le chef des Douanes du tsar, de passer en fraude des bijoux dans une cachette inviolable. Pari tenu. Il arrive donc lui-même à la douane avec un chariot plein de bagages, accompagné d’un petit chien qui jappe. Les douaniers, prévenus, fouillent tout le chargement, ne trouvent rien ; démontent la charrette, ne trouvent pas plus ; et le chien est là, dans leurs jambes, qui les agace et ils le chassent. Après avoir bien vérifié et revérifié, démonté tout ce qui pouvait se démonter, le chef des Douanes s’avoue vaincu. Il doit deux palais à celui qui est parvenu à le berner, mais il veut quand même comprendre. Vorontzov siffle, le petit chien reparaît : il porte une fausse fourrure qui le fait paraître plus gras et les bijoux sont caché dedans. Nul douanier n’avait porté attention à ce klebs hargneux qui tournait autour d’eux, bien en évidence.

yalta palais vorontsov lion

Nous ne visitons pas l’intérieur du palais car il y a trop la queue et c’est de peu d’intérêt. Mais le parc est superbe, s’étageant sur la pente, alternant une forêt d’essences diverses importées de partout avec des jardins rigoureux à la française. Un escalier aux lions inspirés de Venise rappelle que cet animal est l’emblème des Vorontzov. Ces lions-ci sont représentés dans diverses attitudes : endormi, éveillé, debout, rugissant et la griffe sur un globe. Plus le visiteur monte l’escalier, plus le lion est réveillé, prêt à défendre la place.

yalta palais vorontsov fontaine de pleurs

Une fontaine d’imitation turque, « la fontaine des pleurs » fait couler une eau pure goutte à goutte depuis le haut, qui remplit le premier petit bassin, se déverse globule après globule dans un second, et ainsi de suite jusqu’au dernier. Le tout rappelle les larmes et attendrit le cœur du passant. Les jardins sont plantés d’essences venues du monde entier souvent rares, araucarias, cèdres, chênes, marronniers. Ils sont parsemés de lacs artificiels « où nagent des singes », déclare Natacha en lisant librement le mot « cygnes ». Un chaos de pierres, savamment disposé, reconstitue un paysage « romantique » comme aimait à en imaginer l’époque. Un labyrinthe de lauriers rappelle la Crète et son Minotaure.

yalta palais vorontsov gamin russe

Les familles débarquées d’un bateau de croisière russe se font photographier devant les lions, à côté des fontaines, parmi les fleurs. Les femmes se font prendre dans les bosquets, les jeunes garçons grimpés sur un arbre ou caressant un fauve pétrifié. Les groupes portent une étiquette au nom de leur bateau sur leur chemise, ou sur leur short quand ils n’en portent pas. Je photographie un blondinet de dix ans particulièrement vif et coquet. Bermuda paille, sandales de cuir, la chemise ouverte, jaune à carreaux entourés de noir, un collier de perles de bois ovales brun et blanc au cou, une croix de bois léger au bout d’un long lacet noir qui lui bat le plexus, le bracelet-montre futuriste, il pourrait être un modèle pour la mode ou un jeune acteur de film.

yalta adolescente russe torse nu

Nous prenons le déjeuner non loin du palais, dans un restaurant qui ouvre sa terrasse ombragée sur la corniche qui y mène. Nous déjeunons d’une salade et d’un café. Dans une table non loin de nous déjeune une famille russe en vacances, typique du pays. Le père et la mère sont plus jeunes que moi mais paraissent usés par la vie et le labeur. Le fils de 16 ans est svelte et fringant, comme tous les garçons de cet âge, avec ce côté gentil de qui est plus éduqué et plus « raisonnable » que ses parents. La fille de 10 ans suit sans se poser de questions. La différence traditionnelle des sexes se manifeste à la sortie : « les hommes » vont à la plage, « les femmes » faire les boutiques. C’est cette attitude qui me fait dire être en présence de Russes moyens, sympathiques, pas très informés encore, restés traditionnels dans les mœurs. Le garçon a regardé plusieurs fois de notre côté et a commenté à ses parents ce qu’il comprenait de notre pays d’origine. Les touristes occidentaux sont rares en Ukraine et, sur les côtes de Crimée, le plus souvent Allemands ou Polonais. Il était intrigué par notre langue qu’il n’arrivait pas à situer.

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Yukio Mishima, La mort en été

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Ces dix nouvelles de Mishima donnent la palette des talents de l’écrivain. Il passe en virtuose de la culpabilité maternelle d’avoir perdu ses deux enfants noyés avec sa sœur au coût d’un bébé pour un jeune couple, de la terreur d’un petit garçon au bruit de l’air s’échappant du bouchon de la thermos de thé au brutal atterrissage spirituel d’un moine zen tombé raide dingue d’une femme juste entrevue, de la superstition des prières dites en passant sept ponts alors que tout concours à vous en empêcher à la superstition du grand amour romantique par-delà la mort, de la sensibilité d’un acteur de kabuki à l’hypocrisie sociale des femmes entre elles et à l’inhumanité d’envelopper un bébé juste né dans de vieux journaux…

La nouvelle la plus emblématique de Mishima s’intitule Patriotisme. Pas un mot en trop dans ce récit dépouillé à la morale glacée. Un jeune officier, en 1936, doit combattre des camarades qui se sont révoltés. Impensable ! L’armée impériale ne peut se battre avec l’armée impériale. Pour garder son honneur, seul le suicide est digne. Par éventrement ou seppuku, le plus lent, le plus douloureux, le plus méritant à titre symbolique. L’officier est jeune, musclé, beau ; son épouse est pareille et va le suivre dans la mort, soumise tant au mari qu’à la tradition de l’honneur. « Mais ce grand pays qu’il était prêt à contester au point de se détruire lui-même, ferait-il seulement attention à sa mort ? Il n’en savait rien, et tant pis » p.181. Mishima est là tout entier : rigueur jusqu’à la rigidité, extrême beauté détruite par la mort, énergie vitale au service de principes. Lui aussi ira jusqu’au bout, transformant cet imaginaire et action réelle en 1970. Nous ne pouvons suivre cette philosophie conservatrice de l’existence, mais nous pouvons comprendre cette exigence de pureté et d’immobilité dans un monde qui change sans cesse et se corrompt.

La mort en été contraste avec cet « idéal » de la tradition. Deux beaux enfants joyeux meurent par noyade, mort horrible qui fait longtemps suffoquer et se débattre avant de périr. Mais les parents, êtres modernes, choisissent de faire le deuil et de célébrer la vie. Faire un autre enfant est préférable à se supprimer pour expier car « dans la cruauté même de la vie régnait une paix profonde » p.41. La nature est indifférente, le destin n’est écrit par personne, seule l’énergie vitale existe, et y renoncer montre sa faiblesse intime.

Même chose avec Le prêtre du temple de Shiga : sa discipline personnelle à respecter la tradition bouddhiste l’amène au bord du nirvana, mais la vue d’une belle femme remet tout en cause. Plutôt que de céder au désespoir ou de tenter de chasser son image obsédante, il l’entretient au contraire, il entre en elle complètement, va jusqu’à la rencontrer – et ce jusqu’auboutisme va paradoxalement le sauver. Il faut suivre sa Voie.

« Rien de ce qui peut m’arriver ne pourra jamais me changer le visage » p.231 – sauf peut-être le théâtre, « présent tout au long du jour » p.265. D’où la vie romancée, la vie par procuration, la vie des autres que l’on crée. Sans cesse, Mishima est balancé entre ses rêves et la réalité, son désir et les possibilités de le réaliser, son existence réelle et les romans qu’il invente. Tout Mishima est là, dans ces nouvelles.

Yukio Mishima, La mort en été, 1966, nouvelles traduites de l’anglais sur la demande de Mishima par Dominique Aury, Folio 1988, 307 pages, €7.32

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Anatole France, Le petit Pierre

C’est la troisième fois qu’Anatole France revient sur son enfance, après Le livre de mon ami et Pierre Nozière. Mais quitte-t-on jamais l’enfance ? Pourtant, déclare l’auteur, « Je suis une autre personne que l’enfant dont je parle » p.992. Il est vrai qu’à 75 ans, les souvenirs entre 4 et 10 ans sont bien estompés, enjolivés d’histoire, emplis par l’imagination. C’est donc un livre apaisé que tricote son auteur, une atmosphère paisible où l’enfant chétif et enfiévré est regardé avec l’indulgence du grand âge. France est plus proche de sa bonne Mélanie, vieillie dans la cuisine, que de ses trop rares petits camarades : Alphonse trop vulgaire avec qui il n’avait pas le droit de jouer, le petit ramoneur savoyard sorti brusquement de la cheminée et si sage malgré sa noirceur et ses haillons qu’il l’appela son frère, et Clément, blond frêle aux oreilles comme des ailes de papillon qui ne tarda pas à rejoindre le ciel.

gamin gamine sepia

Nous sommes plongé en cette œuvre dans le véritable Anatole France, le raisonnable, le manieur admirable de la langue, l’ironiste parfois poète. Au cœur de Paris, dans ce quartier bien délimité autour de l’actuelle école des Beaux-Arts, l’enfant découvre les vitrines des boutiques, les gens de la rue et s’épanouit dans la nature des jardins publics. Il conte par anecdotes successives tout ce dont il se souvient. Mais le petit Pierre n’est pas le petit Anatole, il l’a dit. L’enfant Anatole s’est perdu avec les années ; il est devenu un autre. Il faut donc moins se ressouvenir que le recomposer à partir d’images gardées en tête ou dans les récits de famille. Ainsi Proust fit, vers la même époque, en composant sa « madeleine » à partir du vulgaire pain grillé d’enfance. Ce que conte l’écrivain est le mentir vrai, et c’est bien plus beau que le récit exact.

Mais Anatole a plus les pieds sur terre que Marcel, même si tous deux ont été couvés dans les serres de la bourgeoisie parisienne. « J’appelle raisonnable celui qui accorde sa raison particulière avec la raison universelle, de manière à n’être jamais trop surpris de ce qui arrive et à s’y accommoder tant bien que mal ; j’appelle raisonnable celui qui, observant le désordre de la nature et la folie humaine, ne s’obstine point à y voir de l’ordre et de la sagesse ; j’appelle raisonnable enfin celui qui ne s’efforce pas de l’être » p.992. Tous les retours sur soi sont aussi des bilans : malgré son enfance fantasque, Anatole France découvre qu’il a toujours été animé par la raison.

L’enfance s’achève avec la préadolescence. La lecture des pièces de Racine fait découvrir un peu mieux l’univers des femmes, tandis que la traduction du De Viris fait rencontrer les Romains illustres. « Dès que j’eus une chambre à moi, j’eus une vie intérieure. Je fus capable de réflexion, de recueillement » p.1001. Événement qui survient lorsqu’il a dix ans, à l’entrée au collège. Qui dit réflexion dit recul de l’imagination : lorsque son professeur de sixième a cité Esther et Athalie comme livre à se procurer pour l’année, l’enfant a aussitôt imaginé une aimable fermière qui recueille une petite bergère évanouie dans les fleurs au bord du chemin. Et de broder une histoire… Mais son père d’abord, puis sa mère, enfin le livre lui-même à couverture bleue qui imprime les pièces, font s’effondrer l’enchantement. L’enfance est belle et bien terminée. Avec elle le livre. Un bien joli bijou à lire à la veillée.

Une suite lui sera donnée en 1922 avec La vie en fleur, contant l’adolescence.

Anatole France, Le petit Pierre, 1919 revu 1924, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Le petit Pierre, 1919, gratuit format Kindle, €15.35 broché

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