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Anatole France, L’île des pingouins

Drôle de pochade que cette histoire d’un peuple – le nôtre – qui prend prétexte de pingouins pour donner des leçons à la Rabelais ou Montesquieu. Comment peut-on être pingouin ? Ou plutôt Français ? Car les humains  de France ne sont que des pingouins convertis à la foi chrétienne par un moine sénile qui n’y voyait plus clair. Emporté par le diable dans son auge de pierre, il évangélisa ce qui se trouvait devant lui. Or c’était, sur les glaces antarctiques, une colonie de pingouins manchots.

Grave débat dans le Ciel entre Dieu et les sages : cette conversion est-elle valable ? Comment ne pas dédire le pouvoir du prêche tout en préservant l’homme comme seul « fils » de Dieu ? Le Seigneur se résigne à accorder la nationalité… euh, l’humanité, à ces bêtes que sont les pingouins. Dès lors ils prennent tous les travers des hommes : ils découvrent qu’ils sont nus et ne doivent plus copuler en public (exit le bon sauvage), ils découvrent la propriété et le pouvoir de la force (bonjour la féodalité), ils découvrent la jalousie des voisins et le plaisir de la bataille (guerre de 100 ans avec les Marsouins de l’île d’à-côté), ils découvrent la peur des forces obscures (et du « dragon » qui terrorise la contrée et enlève les jeunes garçons), ils découvrent les viols et le mélange des populations (tout en inventant l’idée de nation et la passion cocardière).

pingouins

Comme toujours, France mélange des contes déjà publiés dans les journaux avec des spéculations d’actualité pour ficeler un « roman » fait de bric et de broc. Comme toujours, nous n’avons pas été convaincu cent ans après. Trois parties : le passé mythique, le contemporain de l’auteur (1880-1907), puis le futur.

  1. La légende médiévale est bien troussée, à la manière des histoires qu’on raconte aux enfants.
  2. La matière contemporaine – qui prend un tiers du livre pour seulement vingt ans sur les millénaires – est une charge lourdement positiviste et pesamment socialiste contre le parti catholique, contre l’armée, pour Dreyfus. On croirait lire un discours d’Harlem Désir, l’ironie et la belle langue en plus.
  3. Le futur, vu depuis 1908, est une pochade anarcho-socialiste comme il en paraissait alors : exacerbation des inégalités où quelques milliardaires actifs exploitent la grande majorité de prolétaires abrutis et dégénérés, jusqu’au grand bouleversement anarchiste des attentats et explosions (dues aux vapeurs de radium), permettant à deux néo bon sauvages (un homme efféminé et une maitresse femme) de reconstituer l’espèce. Autrement dit Sodome détruite par deux anges pour que Dieu impose son règne.

Le lecteur pourra aimer l’une ou l’autre des périodes, certains le futur, d’autre le passé, plus rares le contemporain 1908. L’auteur, vexé que sa Vie de Jeanne d’Arc parue au même moment soit éreintée par les critiques, s’est défoulé dans la satire des historiens et dans la morale de l’instruction publique. L’éditrice Pléiade a beau aligner des pages et des pages pour dire combien cela est beau et original, ça ne passe pas. L’absurdité du monde est moins démontrée que l’outrecuidance d’auteur qui veut prendre le lecteur pour dupe. C’était peut-être habile il y a un siècle mais l’œuvre a mal vieilli. Sauf parmi certains utopistes qui y voient une inspiration sociale, ou certains socialistes qui peuvent y retrouver le bonheur de la langue de bois.

Vous me direz : pourquoi lire ces œuvres inintéressantes, pourquoi se faire du mal ? Parce que connaître un auteur, c’est aller jusqu’au bout. L’œuvre en Pléiade est composée de 4 tomes, que je lis un à un. Rien ne m’obligera en revanche à relire ce qui ne m’a pas plu. Quant à vous, lecteur, vous en saurez un peu plus pour faire ce que vous voudrez.

Anatole France, L’île des pingouins, 1908, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, L’île des pingouins, 1908, éditeur CreateSpace Independent Publishing Platform (10 juillet 2013), 128 pages, €6.57, format Kindle Amazon Whispernet €0.00 (gratuit)

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Stephen McAuley, Et qui va promener le chien ?

McCauley Et qui va promener le chien

Enseignant l’écriture à l’université de Cambridge, Massachusetts, l’auteur écrit aussi des romans. Stephen McCauley a publié en 1997 The man of the house, qui a été traduit en poche 10/18 sous ce titre heureux de : Et qui va promener le chien ? C’est bien en effet le chien qui apparaît comme le personnage central.

Ce chien est le symbole de chacun des personnages et il les relie, fragilement, entre eux. Ce « bâtard de 8 kg » (on aime la précision américaine), est recueilli sur une aire d’autoroute par une mère célibataire, accessoirement écrivain, Louise, et par son fils de 12 ans, Ben, qui n’a jamais connu son père. Le chien était attaché sous une table de pique-nique, laissé pour compte dans l’agitation des départs. C’est aussi le cas de chacun des protagonistes du roman : la vie va trop vite pour eux, ils se sentent largués. « Se sentent », pas « sont » – car chacun découvrira qu’il suffit de ne pas rêver d’une « autre » vie et de s’appliquer à vivre pleinement celle-ci pour trouver un apaisement très proche du bonheur.

Clyde, le narrateur, s’est lancé avec enthousiasme dans des études vaguement littéraires qui se sont enlisées en maîtrise, où il a tâté de tout avant de renoncer. Il donne de vague cours pour de vagues adultes à « l’Académie parallèle », tout un monde ! Mère morte, père égoïste, sœur hystérique peu sûre d’elle-même, Clyde se découvre homosexuel mais ne réussit à établir aucune liaison stable… sauf avec l’hétéro qui co-loue son appartement. Clyde est toujours à vouloir ce qui est justement hors de sa portée.

Ce colocataire, Marcus, est trop beau pour être vrai. En toute chose il a besoin de temps ; passif, il se laisse bercer. Il poursuit donc une thèse en psychologie sans jamais la rattraper depuis dix ans ; il poursuit le rêve d’un couple sans jamais se faire à l’idée du mariage ; il se découvre père de fait sans le savoir et sans se résoudre non plus à faire le point avec ce fils déjà adolescent tombé du ciel. Il vit toujours à côté.

A Boston, cité chic, ville universitaire de la côte est, Stephen McCauley donne à suivre un bon résumé des névroses de la société américaine. Le contraignant « tu dois » social se heurte à l’immaturité de la génération post-68 à l’égoïsme sacré. Velléitaire, bourré d’illusions sur sa personne et sur une existence « idéale » qui n’est jamais à portée, chacun est sa propre galaxie, entraînant dans son orbe divers personnages éphémères. Tous « font semblant », tant le milieu littéraire est laissé pour compte dans une société orientée d’abord vers la production et le commerce. Stephen McCauley a des phrases vengeresses, dont tout le plaisir vient de son acuité d’observation, sur cette société dont il mesure le vide.

Sur les cours pour adultes : « Un homme dont je n’avais jamais été capable de retenir le nom annonça qu’il était inscrit aux deux trimestres de « Transformations », le cours le plus recherché de l’école… » p.121

Sur la banlieue chic : « C’était un monde de vastes parkings reliés entre eux par des routes qui, pour cause d’engorgement de la circulation, ressemblaient souvent à de vastes parkings. Chaque motel chaque restaurant, chaque salon de coiffure pour chien, chaque salle, était le maillon d’une chaîne nationale, apportant à l’ensemble des lieux une atmosphère surréaliste, si bien qu’on avait l’impression d’être partout en général et nulle part en particulier. » p.132

Sur la sécurité des lotissements : « Tout le monde parlait de meurtriers qui s’introduisaient dans la résidence pour massacrer les habitants pendant leur sommeil. (…) Tandis que la communauté s’acharnait à se protéger de l’extérieur, plusieurs conflits domestiques avaient éclaté à l’intérieur, dégénérant en violences diverses, suicides et même, en une occasion, homicide. » p.298

Moins grinçants que Woody Allen mais tout aussi inadaptés, quêtant désespérément le « modèle » paternel ou autoritaire qui les recentrerait sur eux-mêmes, les zombies du roman sont, au demeurant, sympathiques. On ne s’ennuie jamais en leur compagnie même si, souvent, les « problèmes » dont ils se font une montagne apparaissent ridicules – rien qu’une bonne décision ne puisse effacer à l’instant. Mais cette décision, ils ne peuvent la prendre ; elle se prendra toute seule, par laisser-faire, car « il n’y a aucune question que le temps ne finisse par résoudre de lui-même », suivant l’adage bien connu des parlementaires de nos républiques monarchiques.

Voici une chronique de Boston moins savoureuse que celles de San Francisco, du célèbre Armistead Maupin, mais qui berce de sa petite musique, si pénétrante pour s’introduire dans une société qui parait proche – et qui est pourtant si loin de nous.

Stephen McCauley, Et qui va promener le chien ? 1997, 10/18 2004, 399 pages, €7.70

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Maxence Van der Meersch, Gens du nord

maxence van der meersch gens du nord

Le lecteur curieux des humains se plongera avec délices dans cette anthologie de romans chtis des années 30. Maxence Van Der Meersch, fils de comptable né à Roubaix et devenu avocat et écrivain, est né en 1907 et mort en 1951. Il est tombé dans l’oubli, malgré son prix Goncourt 1936 pour L’empreinte du dieu, une histoire de mariage, d’amour et de jalousie. Nous sommes dans le populaire, un Zola qui ne serait pas entomologiste mais plein d’empathie, un style littéraire repris depuis par Gilbert Cesbron, Louis Guilloux, Bernard Clavel et d’autres. Du réalisme pour l’édification, le vrai au travers de la réalité.

Les cinq romans ici repris parlent de contrebande de tabac dans ces confins de Flandres, entre la France et la Belgique ; des conséquences d’une grève ouvrière décidée par les syndicats sur les ménages ouvriers partagés entre la volonté de se battre et la misère de ne plus toucher de sous ; de la hantise du mariage socialement requis, de la jalousie et de l’amour ; de la pauvreté depuis l’enfance qui marque à jamais dans sa chair et ses mœurs. La hantise est le sexe, découvert très tôt brutalement, filles comme garçons troussés dès 12 ou 13 ans par les contremaîtres ; l’angoisse de « tomber » enceinte, d’être abandonnée à sa misère avec le bimbin à nourrir sans pouvoir travailler, de ne jamais pour voir « se ranger » dans le mariage pour avoir « fauté ». Les hommes ne pensant qu’à cauchier pour queutcher, coucher pour copuler comme on dit là-haut. L’autre hantise est l’argent qui peut tout, qui sait tout, pour qui on se compromet sans vergogne. La bourgeoisie, aux yeux de Van der Meersch, est coupable d’abandon, de rejeter pour se hausser du col, d’exploiter et de se croire tout permis. Tous les patrons ne sont pas pourris, il en existe de paternalistes, catholiques et traditionnels, mais souvent bien mal récompensés.

La fille pauvre, dernier roman en trilogie de l’auteur et largement autobiographique, comprend bien des longueurs et était déjà archaïque lors de sa parution, l’État-providence ayant pris la place du destin depuis la guerre, mais il ne sombre jamais dans le misérabilisme, malgré les tentations. Denise, c’est Gavroche femelle, dévouée aux autres, tout amour, une réincarnation du Christ sans le savoir. L’auteur a la morale teintée de christianisme, très fort dans le Nord. Adhérent aux idées de la gauche socialiste sur la misère ouvrière, rêvant d’utopie sociale, il n’est militant dans ses romans que par la réalité crue qu’il présente, pour laisser le lecteur juge.

Le plus intéressant pour nous, aujourd’hui, est sans conteste Invasion 14, qui conte Lille et sa région occupée par les Allemands de 1914 à 1918. L’année 2014 va probablement nous bassiner au travers des médias et des fonctionnaires de la culture pour « commémorer » la boucherie industrielle chauvine de 1914. C’est une autre vision, à ras de peuple, que nous offre Van der Meersch. Les vainqueurs sont arrivés fringants dans le Nord, ont pillé et réquisitionné sans vergogne, ont maté toute velléité de résistance. Et puis la guerre s’est installée, le front à une dizaine de kilomètres. Les soldats allemands revenaient à l’arrière s’y refaire, assommés d’obus, blessés, des horreurs plein les yeux. A la fin du conflit, d’autres, très jeunes allemands de 16 à 18 ans, montaient au front dans la terreur, blonds et roses, encore tendres et épris d’affection. Les Français ont agi selon leur tempérament, rendu célèbre par la guerre suivante : l’égoïsme, la délation, le trafic, la putasserie, la trahison. Il y eût, comme d’habitude, très peu de « résistants » – et souvent ignorés, anonymes.

maxence_van_der_meersch photo

Nous rencontrons les habituels fonctionnaires stupides, envoyant l’ordre d’évacuation par la poste et non par télégraphe, alors que l’armée ennemie est en marche forcée ; les sempiternels « élus » démagogues qui veulent se faire bien voir de tout le monde, surtout des plus forts ; les patrons réalistes donc collabos, d’autres arcboutés sur l’honneur et la résistance ; les ralliés de la dernière heure, collaborateurs et traîtres qui postulent à la Légion d’honneur dès la guerre terminée ; les ménagères de 50 ans qui font l’opinion, tour à tour hostiles aux Boches, puis coulantes avec les filles qui fraient, avant de se rengorger dans leur honneur sexuel quand tout est fini – et de tondre les filles ayant fauté, haïssant l’enfant né de l’ennemi.

L’auteur pointe le racisme déjà présent en 1914 parmi les Allemands : « il y mettait une sorte de chauvinisme, cet orgueil de race, cette fierté d’appartenir au sang germanique qu’on leur inculquait à tous depuis si longtemps » p.518. Ceux qui ont « découvert » l’obsession raciale nazie 30 ans plus tard sont vraiment des naïfs ! Ils avaient la volonté de ne surtout pas voir, le culte ancré du déni.

Il montre aussi la brutalisation engendrée par la guerre et les conditions d’existence occupée. « Il était d’ailleurs profondément changé depuis son retour ici. Il avait trop souffert. Il était aigri, amer. Il ne parlait guère, n’avait pas d’ami, n’aidait personne et ne demandait l’aide de personne (…) Il avait rejeté avec une espèce de fureur tout ce à quoi il avait cru. Il en était venu à un désespoir tranquille et muet. Il avait trop vu la réalité de l’existence, les forts opprimant les faibles, les injustes triomphant, une universelle férocité chez les Français comme chez l’ennemi, l’envie, les haines, les égoïsmes d’un troupeau de misérables qui n’arrivaient pas même à s’aimer, à se secourir l’un l’autre » p.548.

Une suite datée, située, mais bien écrite, dans un français très pur. Qui s’intéresse aux autres et pas à son nombril comme les parutions d’aujourd’hui.

Maxence Van der Meersch, Gens du nord (La maison dans la dune 1932, Quand les sirènes se taisent 1933, Invasion 14 1935, L’empreinte du dieu 1936, La fille pauvre 1934-1955), édition et préface Jacques Duquesne, Omnibus 2010, 1221 pages, €24.70

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Yukio Mishima, Le tumulte des flots

yukio mishima le tumulte des flots

Le premier mot qui me vient aux lèvres à la lecture de Mishima est « sobriété ». Point de lyrisme qui ne soit fermement ancré dans la réalité, usage de la litote pour dépeindre les sentiments humains, transfert sur le paysage des états d’âme des personnages. Ce procédé les rend familiers, puissants, avec cette touche d’infini et d’éternité qui est le propre du génie.

Le récit en lui-même est simple : l’amour de deux jeunes gens sur une île de l’archipel du Japon. Le garçon, Shinji, est pauvre ; la fille, Hatsue, est riche. Tous deux sont purs et se plaisent. Ils sont comme deux mains qui se joignent, aussi clairs et fermes. Ils n’ont pas 18 ans.

Leur pouvoir, c’est leur force en eux. Avec elle, ils triompheront. Les obstacles ne manquent pas : la position sociale, l’argent, la jalousie. Ils souffriront mais, quelque part au fond d’eux, reste un domaine préservé où l’espoir a racine. « Ce qui est juste, un jour, triomphera », dit sereinement le patron pêcheur du garçon. Ce qui est juste est l’énergie qui veut. Elle surmontera tout ce qui se mettra en travers de son chemin. Le père de Hatsue dira à la fin du livre, avant d’accorder sa fille au jeune homme : « ce qui compte dans l’homme, c’est l’énergie ».

Mishima en nietzschéen décèle cette énergie vitale de l’adolescence, que l’on ignore souvent soi mais que l’on découvre sous le regard d’une fille parce qu’on l’aime. Elle est « une sensation puissante d’ivresse » qui donne « le sentiment d’un bonheur pur ». Volonté de puissance, élan vital, chant des hormones, appelons-là comme on veut. Cette énergie donne volonté « avec la simplicité d’un enfant ».

Yukio Mishima, Le tumulte des flots, 1954, Folio 1978, 243 pages, €5.70

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Ian McEwan, Sur la plage de Chesil

ian mcewan sur la plage de chesilSe marier était obligé au début des années 60 pour avoir des relations sexuelles autorisées. Donc on se marie – sans savoir à quoi on s’expose, même s’il est dit qu’on se donne « corps et âme » par le pasteur et « pour le meilleur comme pour le pire » par le maire. Edward et Florence s’aiment, incontestablement : mais l’amour suffit-il à construire un « mariage » ?

Manifestement non. Le roman s’ouvre sur une plage du Dorset, avant la nuit de noce. Edward, jeune historien qui va peut-être se lancer dans les affaires et Florence, violoniste de quatuor très sensible à Beethoven et Mozart, chipotent leurs assiettes de melon cerise confite et de rôti de bœuf sauce brune. Ils appréhendent. C’est pour eux la première fois, malgré leur vingtaine entamée.

Très vite, avec des retours en arrière, le lecteur apprend que l’amour reste éthéré pour la fille, tandis qu’il est surtout physique pour le garçon. Incompatibilité de désirs… Inhibition, répulsion, émotions vont gâcher le plaisir. La nuit n’aura pas lieu et le mariage sera « dissout pour non consommation ». Le simple contact du sperme a rendu hystérique Florence, tandis que le simple contact de la main de sa femme sur ses couilles a fait gicler Edward. S’aimer serait donc une affaire de peau ?

McEwan se met dans le rôle de ses personnages, il leur offre tour à tour la parole, pénètre en eux pour les comprendre. Il distille avec art l’ambigüité de ces années 60 encore victorienne, expliquant l’explosion 1968 de sexe et de tout-est-permis. William Boyd avait déjà abordé la nuit de noce des victoriens coincés, mais sur quelques pages ; Ian McEwan en fait tout un roman. Cette société pudibonde était mortifère. « Qu’est-ce qui les arrêtait donc ? Leur personnalité et leur passé, leur ignorance et leur peur, leur timidité, leur pruderie, leur manque d’aisance, d’expérience ou de naturel, vestiges des interdits religieux, leur anglicité, leur classe sociale, et même le poids de l’Histoire. Trois fois rien » p.108. McEwan sait garder son humour en pointant les tares de son peuple.

Ni Edward ni Florence, nés trop tôt, ne profiteront des années de baise, vingt ans après les années de braise. Ils resteront chacun solitaires, leur amour enfoui mais intact, le sexe impossible. « C’était encore l’époque – elle se terminerait vers la fin de cette illustre décennie – où le fait d’être jeune représentait un handicap social, une preuve d’insignifiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède » p.14.

Ne rions pas trop : cette époque revient au grand galop avec le vieillissement général et la crispation sur les religions. Si même les gais & lesbiens veulent le mariage, c’est que leur jeunesse (insouciante, volage, sensuelle) s’est enfuie ; ils désirent désormais la sécurité comme de petits vieux. La Florence du roman était frigide mais pas barjot ; nous conjuguons aujourd’hui les deux…

Ian McEwan, Sur la plage de Chesil (On Chesil Beach), 2007, Folio 2012, 181 pages, €6.18

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Claude Arnaud, Qu’as-tu fait de tes frères ?

claude arnaud qu as tu fait de tes freres

Né en 1955, l’auteur est né bourgeois d’un père jurassien sévère et d’une mère corse philosophe. Cadet d’une fratrie de trois, plus tard de quatre, il vit Mai 1968 à 12 ans dans Paris, puis passe son adolescence attardée de 17 à 22 ans à coucher alternativement avec filles et garçons, dans le gai bordel de l’interdit d’interdire. Il squatte et s’incruste sans horaire, vivant au jour le jour pour échapper au « système », militant inlassable du gauchisme hédoniste rêvant sous les pavés la plage. Rare est la littérature sur ces années 1970 et c’est avec intérêt que la génération qui l’a vécue jeune va le lire. Rare est l’analyse de la dissolution d’une société trop rigide par les mœurs par la subversion sans complot de sa jeunesse citadine. La France a été plus touchée que d’autres ; elle en garde plus que d’autres les traces, comme on le constate dans l’infantilisme politique, la croyance sans critique et le superficiel émotionnel de qui a manqué d’apprendre la parole.

Ce livre est intitulé « roman » et transfigure un récit autobiographique. Ses deux frères aînés ont disparu. Le premier, Pierre, devenu dément, s’est suicidé ; le second, Philippe, s’est noyé en Corse alors qu’il commençait à se désinhiber, accident ou mort volontaire. Reste Jérôme, le benjamin de neuf ans plus jeune et lui, Claude, aujourd’hui approchant la soixantaine. Le père, ancien officier marinier qui s’est reconverti dans l’industrie pour élever ses enfants, fut le plus désorienté par l’explosion des valeurs et des cadres sociaux. Tout son univers moral, culturel et citoyen s’est brutalement écroulé ; tous ses fils, successivement, se sont rebellés, leur programmation naturelle à contester le père s’amplifiant par l’époque.

La « folie » de l’aîné vient peut-être de là, de n’avoir pas su exister autrement que comme un clone du papa alors que la révolution exigeait la mue. L’homosexualité du second vient peut-être de là, hanté d’interdits qui exacerbent son désir sans jamais lui faire réaliser. Protégé par ses aînés, Clodion le chevelu, comme on l’appelait enfant du fait de ses boucles brunes, est resté plastique, imitant les grands puis ses pairs, isolé du père et quittant sa mère, atteinte de leucémie, de plus en plus indifférente.

L’enfance est heureuse en fratrie, cousinade et sensualité des vacances corses dans la famille Zuccharelli (dont son oncle Émile est maire de Bastia). L’aîné Pierre est le modèle musclé du cadet, le fils préféré du père, le garçon énergique rêvé : « Une discipline de Romain dans un corps d’Athénien, une foi chrétienne exaltée par la culture laïque de la République : Mens sana in corpore sano » p.16. Pierre a sauvé Claude de la noyade dans une piscine lorsqu’il était enfant.

Mais c’est Philippe, le second, qui est le plus proche de l’auteur. Insolent, solaire, séducteur, Philippe désire son petit frère mais ne le touchera pas avant ses 21 ans. « Il aime, depuis nos premières colonies de vacances, se glisser dans le lit de garçons assoupis et les réveiller en les faisant jouir » p.344. Jolie formule. Il faut dire que, dans les années 50 et 60, les classes n’étaient toujours pas mixtes dans les collèges bordant Paris vers l’ouest. « Le sexe m’est une menace », fait dire l’adulte au préado de 12 ans.

Si ses aînés lisent Montherlant et Malraux, lui préfère Koestler, Vian et Steinbeck. En sixième, j’en suis un peu étonné, étant du même âge que lui et fort lecteur, n’ayant abordé Koestler que vers 14 ans – mais nous sommes dans le roman. Il avoue quand même dévorer les récits de la Seconde guerre mondiale, résistance, espionnage, commandos, fort à la mode en ces années sans télé. Mais qu’il écoute Beatles, Rolling Stones et Françoise Hardy ne m’étonne pas. Qu’il n’aime pas Cloclo – Claude François – ne m’étonne pas non plus : l’histrion à paillettes était tellement dans le vent des années Giscard qu’il a très mal vieilli.

A la lisière de Boulogne, dans le grand immeuble bourgeois silencieux du n°35 qu’il habite, le jeune garçon s’ennuie. Il trouve la vie des Choses à la Perec absurde et les relations sociales une suite de rôles endossés provisoirement. Il joue la comédie devant les amies de sa mère, à servir le thé ; ou devant ses frères, à leur faire la cuisine. Il se rêve en cousin Stéphane, rude Corse de son âge, passant tout l’été torse nu, jambes nues et en sandales comme un scout de Joubert, grimpant aux arbres et abattant des merles pour les manger en pâté. Lui est plutôt passif, accommodant, avec un côté féminin – reconstitue-t-il adulte. Car ce n’est pas l’enfant qui parle, mais l’adulte tard venu, n’étant sorti de son adolescence immature que vers 35 ans. Il ne faut donc pas prendre au pied de la lettre ses reconstructions.

Les années suivant Mai 68 lui permettront de goûter à tout sans jamais s’investir, passant du trotskisme militant à 15 ans avec Thierry Jonquet à la Gauche prolétarienne de Benny Lévy (alias Pierre Victor) qui officie en conspirateur dans les sous-sols de Normale Sup, puis au LSD en Auvergne, à Félix Guattari (dont il baise à 19 ans la femme), ensuite aux amphétamines avant Lacan, Barthes, Hervé Guibert qu’il dévore des yeux, et Frédéric Mitterrand dont il squatte plusieurs mois l’appartement, enfin Hélène Cixous dont il suit le séminaire. Ce naming des années 2000 est un peu agaçant car il ne recouvre aucune histoire mais le simple fait de côtoyer passivement des célébrités. « Mes airs androgynes attiraient les deux sexes », avoue-t-il p.255. Désolé pour l’auteur, mais cet être changeant qui prendra plusieurs surnoms, de Clodion le chevelu enfant à Bastien militant trotskiste puis Arnulf, maoïste hédoniste, n’est pas le plus intéressant du roman. Son identité de caméléon est trop changeante pour qu’on s’y attache. Mais l’époque vit en lui et c’est elle qui reste, pas l’inconsistant du genre homo.

« Aussi fragile que dur, ingrat et immature, il a tous les travers de cette bohème à qui la figure sacralisée de Rimbaud servait encore de caution. Il refuse de se fixer un but, sinon en creux, vit en parasite par rejet intégriste de toute forme d’exploitation » p.369. La vie était certes moins morne qu’aujourd’hui, mais moins menacée aussi ; à la génération trop nombreuse du baby-boom, tout semblait possible, jusqu’à l’excès. « Jouis et fait jouir, sans faire de mal à personne », est la maxime de Chamfort que l’auteur affectionne, révélatrice de ces années-là. Il écrira adulte son premier livre sur cet auteur. L’adolescent en révolte des années de révolte « ne veut pas prendre sa place dans une société fondée sur l’injustice, la compétition et le refoulement. La famille même lui déplaît avec sa façon mesquine de vivre sur soi, d’exclure de ses préoccupations affectives le monde extérieur » p.157.

C’est pourtant ce « modèle » archaïque qui revient en force dans les vieux jours des mêmes…

Claude Arnaud a fini par suivre des études de lettres à Vincennes (fac sans bac), puis passé les concours des IPES pour devenir prof, bien au chaud sans risque de chômage et retraite assurée dans le fonctionnariat du vieux monde, mandarin imposant son savoir en chaire aux enfants disciplinés du système. L’injustice continue de régner, comme éternellement en toute société, même la plus égalitaire ; l’égalitarisme exacerbé ne suscite-t-il même pas, en réaction, cet individualiste exacerbé qu’est le Moi-je du paraître narcissique d’aujourd’hui ? Individualisme qui reconstitue aussitôt l’inégalité pour se poser et exister hors du Collectif tant à la mode des années 68-80.

Quant à la famille, ce sont aujourd’hui les plus déviants du modèle « bourgeois » qui revendiquent haut et fort leur « droit » à se marier, adopter et bâtir un « foyer » sanctionné par Monsieur le maire ! La société Mai 68 marche sur la tête, mais les mêmes qui l’ont lancée restent contents d’eux, toujours aussi inconséquents.

C’est l’intérêt de ce roman des années folles que de remettre les pendules à l’heure. Elles ont été vécues plus ou moins fort selon l’éloignement de Paris par la génération qui arrive à l’âge de la retraite. Des trois jeunes garçons torse nu de la couverture, un seul survit, le plus jeune, l’auteur. Il livre ici, bien écrite, sa confession d’un enfant du siècle.

Claude Arnaud, Qu’as-tu fait de tes frères ? 2010, prix Jean-Jacques Rousseau 2011, Livre de poche 2012, 381 pages, €6.74

Le site de Claude Arnaud

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Albert Cohen, Belle du seigneur

albert cohen belle du seigneur folio

Un gros livre sur l’amour, torrentueux, exubérant, plus de mille pages en petits caractères ; des phrases qui vont, se répètent, s’étirent, se reprennent ; des monologues ininterrompus de quinze pages pleines, sans une virgule ni un point, comme une pensée qui file et saute. Voici un maître ouvrage : monstrueux, truculent et riche.

Ce fleuve de mots raconte une histoire éternelle, celle d’un homme et d’une femme. Ils sont beaux, riches, intelligents, passionnés, ils s’aiment absolument, indiscutablement. Jusqu’à ce que les années, la société, l’usure, les mène à se haïr. La fin est inévitable et comme un soulagement, unique porte au fond de l’impasse.

Albert Cohen écrit tout un roman d’amour pour démontrer que l’amour n’existe pas. Du moins l’amour idéalisé des romantiques, l’Hâmour de Flaubert et celui des midinettes, l’amour qui court encore les chansons et les téléfilms, l’amour ado qui confond le sexuel avec le fusionnel dans une éternité de pâmoison… Albert Cohen dénonce le faux amour, celui qu’on croit le seul.

Dans la société européenne d’entre-deux guerres, dans le milieu bourgeois riche de Genève, parmi les diplomates policés de la Société des Nations, un être ne peut aimer un autre être. Mariages et adultères ne sont pas conséquences de « l’amour » mais des conventions sociales. Une femme n’est amoureuse d’un homme que pour la force physique qu’il incarne, pour sa position dans la société, pour sa fortune. Un homme n’aime une femme que par le prestige qu’il en tire dans les salons, pour son admiration devant sa position, l’aide apportée à son ambition… Et Cohen décrit avec délectation la vie étriquée et mesquine du petit fonctionnaire diplomate, éperdu de prestige et de reconnaissance, n’existant que par sa position dans la hiérarchie et par son opiniâtreté à s’y élever peu à peu. Ce type de mâle existe encore un peu partout, et pas seulement dans les bureaux ou les salles de trading, il n’est que de voir les belles fringues, les belles bagnoles, les belles montres pour en trouver à la pelle aujourd’hui, de ce type d’arrivistes.

Madame Adrien Deume se moque de l’ambition sociale de son mari. Aristocrate non conformiste, elle n’est pas de ce milieu si petit. Solal, sous-secrétaire général à la SDN, n’est pas le fonctionnaire modèle, zélé et méticuleux. Le lecteur pourrait croire que ces deux exceptions peuvent former un couple élu pour vivre un amour débarrassé des contraintes bouffonnes du social ? Il n’en est rien.

amoureux macho

Solal, déguisé en vieux juif et déclamant poétiquement son amour, est repoussé avec horreur. Solal, fringant et vigoureux jeune homme, présenté comme sous-secrétaire général, bien qu’ironique et méprisant, est adoré. Ce qu’aime la femme, ce n’est pas l’homme, démontre Albert Cohen – mais c’est sa force brute, sa gorillerie. « Car cette beauté qu’elles veulent toutes, paupières battantes, cette beauté virile qui est haute taille, muscles durs et dents mordeuses, cette beauté qu’est-elle sinon témoignage de jeunesse et de santé, c’est-à-dire de force physique, c’est-à-dire de ce pouvoir de combattre et de nuire qui en est la preuve, et dont le comble, la sanction et l’ultime racine est le pouvoir de tuer, l’antique pouvoir de l’âge de pierre, et c’est ce pouvoir que cherche l’inconscient des délicieuses, croyantes et spiritualistes » p.303. La femme aime en l’homme le tueur. Et la culture, la noblesse, la distinction, les sentiments délicats, ne sont que signes d’appartenance à la classe des puissants, à la caste des tueurs les plus forts. Le féminisme a poussé les garçons depuis une quinzaine d’années à réagir en accentuant leur côté viril, brutal, musclé. L’Hâmour est méprisé, la baise encensée. Tant pis pour le romantisme et la galanterie : un excès engendre son contraire et ces Chiennes de garde qui aboient à toute différence n’ont que le grain qu’elles ont semé, Albert Cohen l’avait montré. Ce pourquoi certaines préfèrent rester entre filles, et les garçons entre eux.

Cet amour hypocrite pour la puissance, à travers les sentiments idéalistes, répugne à Solal. Mais il a besoin (comme beaucoup) de la tendresse des femmes, « cette tendresse qu’elles ne donnent que si elles sont en passion, cette maternité divine des femmes en amour » p.316. Pour avoir cette tendresse, il doit jouer le jeu de gorillerie. Il se montre énergique, arrogant, dominateur – le mâle parfait désiré de ces dames.

Ce qui est intéressant dans cette charge est le matérialisme des sentiments. L’amour est animal, pas éthéré ; avant tout charnel, pas spirituel. La femme recherche la force chez l’homme comme la femelle se soumet au mâle dominant, par instinct de protection pour ses maternités ; l’homme cherche la tendresse d’une compagne, substitut à la mère, qui sera mère des enfants en commun. Moral ou non, politiquement correct ou pas, cela est. Les femmes qui se mettent en couple apprennent à apprécier d’autres qualités moins machistes des hommes, moins immédiatement visibles que la virilité brute des muscles, du système pileux et de la grossièreté cynique. La position d’Albert Cohen sur le sujet apparaît comme une position biblique de haine de la chair, en tant que signe d’appartenance à l’animalité. Elle est réductrice et n’englobe pas tout l’amour entre sexes opposés.

Plus fine est sa critique de l’hypocrisie bourgeoise, de l’ambition du paraître qui empoisonne les êtres jusqu’au narcissisme et à l’arrivisme, de ce prétexte qu’est l’idéalisme étroit à la Bovary. Pas de mariage qui ne soit calcul de fortune ou de représentation, dit-il ; pas de charité si nul n’est au courant ; pas de religion si l’on ne peut s’en faire gloire entre amies du même monde ; pas d’invitations gratuites… Tous les sentiments sont pesés, rabaissés au monnayable, réduits au profit attendu. Là est la véritable satire de l’amour par Cohen, à mon sens, la critique de l’amour bourgeois réduit au cheptel à engendrer et à l’héritage à faire fructifier et transmettre, et non pas sa position sur la force animale.

Ce qui est gênant est que les deux s’entremêlent. Ainsi de l’exemple du chien. « Un chien, pour le séduire, je n’ai pas à me raser de près, ni à être beau, ni à faire le fort, je n’ai qu’à être bon. Il suffira que je tapote son petit crâne et que je lui dise qu’il est un bon chien et moi aussi. Alors, il remuera sa queue, et il m’aimera d’amour avec ses bons yeux, m’aimera même si je suis laid et vieux et pauvre, repoussé par tous, sans papiers d’identité et sans cravate de commandeur, m’aimera même si je suis démuni des 32 petits bouts d’os de gueule, m’aimera, ô merveille, même si je suis tendre et faible d’amour » p.322. L’homme Cohen revendique la sensibilité animale ; il ne veut pas être enfermé dans le machisme, cette image sociale préfabriquée du mâle. Il rejoint la revendication justifiée des féministes de pouvoir être soi, femme énergique ou mâle sensible au rebours des conventions. Ce qu’Albert Cohen voudrait connaître, ce sont les rapports personnels, affectifs, pareils à ceux d’un homme et d’un chien, et non pas les rapports habituels de statut social. Il veut être aimé pour lui, pas pour sa parure ni pour sa position. Mais à mélanger les deux, est-il crédible ?

Je ne souscris pas à son assimilation de la faiblesse à la bonté, ni à l’opposition tranchée qu’il fait de la bonté et de la force. Être « faible d’amour » n’est pas être faible tout court. Avoir besoin de tendresse n’implique nullement que l’on soit esclave – ni de celles qui dispensent la tendresse (mère, épouse, amante, amie, enfant) – ni de ce besoin même, qui n’occulte en rien les autres facultés humaines. La tendresse n’empêche pas la force, ni la puissance la bonté. Au contraire même, l’homme fort déborde de générosité, qui appelle la tendresse en retour. Il faut voir le gros mâle fondre devant son tout petit enfant. Et celui qui a beaucoup vécu, fort de son expérience, est plus disposé à l’indulgence et au relativisme du jugement.

couple torse nu

Non, Monsieur Cohen, notre origine animale ne nous rend pas « méchant », et ce n’est pas le regard de Dieu qui nous culpabilise d’être faible de chair, ni les tables de la Loi qui nous dressent moralement. Notre « bonté » ne provient pas plus de la morale que notre « méchanceté » ne vient de la nature. La force, comme la faiblesse, peut être bonne ou mauvaise. Cet amour de la force, que vous avez cru découvrir chez la femme, n’est pas l’amour satanique du destructeur, de la bête de proie, mais l’amour de la plénitude des possibilités humaines.

L’homme « fort » révéré par l’amour des femmes n’est pas la brute tueuse que présente Albert Cohen mais l’homme complet, développé au physique comme au moral, l’homme qui peut tuer, certes, mais qui a de bonnes raisons de le faire et pas une simple envie ou un besoin sadique. Adrien Deume, dans Belle du seigneur, est une machine à ambition. Il n’est au fond pas un « puissant » mais le fantasme de puissance d’un faible qui veut arriver et doit se faire plus macho qu’il ne l’est pour intéresser les femmes. Fort heureusement, ou elles ont bien changé, ou elles ne sont pas toutes comme ça !

Albert Cohen, Belle du seigneur, 1968, Gallimard Pléiade 1986, 1034 pages, €50.35

Albert Cohen, Belle du seigneur, 1968, Coffret Folio 1998, 1109 pages, €11.88

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Ian McEwan, Amsterdam

ian McEwan amsterdam

Ce roman est probablement le plus compliqué et le plus ambigu de McEwan ; je ne suis pas certain que la rationalité latine puisse en goûter tout le sel. Le pragmatisme anglais se conjugue avec la restriction des émotions pour engendrer ces faux-fuyants, ces circonvolutions, ces hypocrisies. Le thème lui-même est délicat : faire passer l’ambition personnelle avant le devoir collectif.

Amsterdam est une ville non anglaise – mais d’où est sortie la dynastie royale d’Orange. « Ah ! Les Néerlandais et leurs lois raisonnables ! » p.252. C’est qu’il est permis aux médecins de délivrer des ordonnances de médicaments pouvant donner la mort, à condition que le patient soit consentant avec deux signatures de sa main. Mais Amsterdam est paisible, bien entretenue, tolérante. Amsterdam n’a rien à voir avec Londres où l’individualisme le plus exacerbé sévit dans des quartiers bien tranchés selon son statut social.

L’auteur met en scène trois anciens amants de Molly, qui vient de mourir. Clive est musicien compositeur de symphonies célèbres ; Vernon est directeur d’un quotidien qui périclite ; Garmony est ministre des Affaires étrangères. Tous ont les dents qui rayent le parquet : Clive est obsédé par la création et refuse de venir en aide à une randonneuse agressée par un violent (qu’il ne sait pas violeur en série) ; Vernon est obsédé par le tirage pour se maintenir en place et piétine toute vie privée du moment qu’il s’agit d’un scoop médiatique ; Garmony est obsédé par la volonté de devenir Premier ministre, bien que réactionnaire et mauvais en politique – comme il aime parfois se déguiser en femme, le « scandale » lui pend au nez.

L’action a peine à démarrer et ce n’est que lorsque le scandale arrive que le lecteur prend intérêt à l’histoire. Ian McEwan semble dans la peau de son compositeur Clive Linley lorsqu’il peine à saisir la petite variation qui permet la cohérence du thème. Mais chaque destin monte en puissance avec la force irrésistible d’une tragédie : chacun va au bout de ce qu’il est, Clive créateur, Vernon fouille-merde et Garmony politicien.

Mais comme chacun des personnages a atteint la cinquantaine (comme l’auteur cette année-là), leur puissance de vie est réduite : Clive crée avec plus de difficultés, dans les affres, il a besoin de plus de calme et de temps, ce que la société contemporaine n’est pas prête à lui concéder ; Vernon a de l’intuition, mais aucun sens des retournements de situation, il veut aller jusqu’au bout alors qu’il lui aurait suffit de savoir s’arrêter à temps ; Garmony est sincère et maladroit, soutenu par sa femme, mais moins par son Premier ministre. Lui va s’en tirer en douceur, pas les autres.

Car surgit la haine entre soi. Clive et Vernon, stressés, bourrés, en sont venus à avouer leurs sentiments d’horreur l’un pour l’autre. Moins dus à la personnalité de chacun qu’au souvenir de Molly dans les bras du concurrent. C’est dont la femme morte qui va les réconcilier dans l’unité ultime : la mort. Ils vont se « suicider » l’un l’autre… à Amsterdam l’originaire, la bien entretenue, la tolérante.

Ce n’est pas simple à saisir, la trame est entrelacée et embarrassée à l’envi. L’esprit anglais n’a rien de cette raison méditerranéenne dont les Français ont quand même hérité via les Romains (le droit) et les Grecs (la philosophie et l’art Renaissance). Nous sommes déroutés, séduits, embringués.

Il faut à mon avis ne pas lire ce roman sans avoir lu d’autres romans d’Ian McEwan. Mais la complexité de sa trame littéraire, si loin de la nôtre, mérite le détour. Il a d’ailleurs reçu pour ce roman le Booker Prize en 1998, mais non sans controverse.

Ian McEwan, Amsterdam, 1998, traduit de l’anglais par Suzanne Mayoux, Folio 2003, 255 pages, €6.27

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Sylvie Taruffi, Un été à la montagne

sylvie taruffi un ete a la montagne

Le roman commence par la branchitude parisienne : on s’appelle Ambre, Enzo, on est mannequin de mode ou joueur professionnel de poker, on roule obligatoirement en BMW 4×4… Le lecteur se demande dans quelle mièvrerie il est tombé. Et puis l’horizon s’éclaircit avec le contraste radical de la montagne savoyarde où n’existent que des Marcel, Robert et Francis, où l’on élève des vaches pour faire le fromage ou l’on façonne le bois pour réparer les charpentes, et où les seuls 4×4 sont vraiment tout-terrain. Le lecteur est projeté de l’espace des loubards au domaine du vrai loup.

S’engrène une histoire d’amour passionnée entre une gamine immature capricieuse et un écrivain célèbre, musclé et bronzé. Une caniche et un chamois sous le regard australopithèque des génies des alpages et de la bonne guérisseuse du coin (que le politiquement correct oblige aujourd’hui à appeler ‘praticienne en thérapies alternatives’).

Les contrastes vont faire exploser les carapaces sociales, aidés des circonstances rocambolesques que je laisse le lecteur découvrir. Nous avons là un bon roman de passion, bien écrit, sans aucune faute ni d’orthographe ni de français (rare chez cet éditeur qui ne ‘relit’ jamais). Il coule de source et se lit bien, très prenant. Est-ce la vertu de « la possibilité curative de l’énergie », comme il est suggéré p.278 ?

Phénomène d’époque, deux êtres de la ville se convertissent à la nature. Ils quittent le frelaté où le paraître seul compte (l’anorexie mannequin, le bluff au poker, le style pour l’écrivain, les muscles et l’air méchant des gardes du corps) pour découvrir leur vraie nature : épanouie, véridique, sensible. Une fille perdue va même retrouver son père, un gamin dépendant de 28 ans son destin et une vieille ferme son vrai propriétaire.

Il reste les défauts d’un premier roman.

Les personnages sont excessifs, tous taillés bruts, les caractères noir et blanc, sans rien de ces nuances qui font le chatoiement de l’existence. Il y a maldonne quant au prénom du frère de Sélim : comment peut-il s’appeler Abel (nom juif) alors qu’il est manifestement Kabyle (si l’on en croit sa taille et sa masse musculaire), sinon de culture musulmane ? Abdel aurait été plus réaliste.

L’écart entre la ville et la campagne est presque haineux, le divorce mental entre les paysans et les cultureux très contemporain, mais poussé au paroxysme. « Là-bas, au moins, les gens ne cherchaient pas à être ne qu’ils n’étaient pas. Un vrai con était un vrai con et ne cherchait pas à être un expert en peinture ; une commère était une commère et ne cherchait pas à être la porte-parole d’un mouvement féministe ringard » p.250. On se demande pourquoi « ringard ».

L’auteur avoue ce roman comme une « autobiographie romancée ». Elle aurait été cet Ambre au prénom popularisé jadis par Katleen Windsor, fort à la mode chez les lycéennes des années 1970. Elle pratique aujourd’hui le soin par les énergies et par les plantes en Haute-Savoie. A-t-elle trouvé son « chamois » et fait avec lui plein de « petits chamois » comme son personnage ? On lui souhaite le bonheur des enfants gaillards courant dans les alpages, parmi les marmottes et les loups, avalant la saine fondue et soignés à la gentiane. On lui souhaite aussi de poursuivre dans la voie du roman – en corrigeant ses excès coloristes – car elle a l’énergie de raconter des histoires qui rendent joyeux.

Prenez un bon bol d’air et sauvez-vous de l’existence étriquée et polluée du métro, Mesdames ! Quant à vous, Messieurs, prenez exemple sur Enzo, fort et affectueux, vigoureux et doux, mâle et tendre – tous ces contrastes que recherchent désespérément les femmes de nature…

Sylvie Taruffi, Un été à la montagne, 2013, éditions Baudelaire, 304 pages, €19.95

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Ian McEwan, Un bonheur de rencontre

ian mcewan un bonheur de rencontre

L’intérêt de McEwan est qu’il n’écrit jamais le même roman. Dans celui-ci, publié il y a trente ans, il narre sa version de Mort à Venise. Le nom de la ville n’est jamais donné, l’auteur prend soin aussi de ne jamais prêter le flanc à une quelconque critique des mœurs d’un peuple ou d’une ville en particulier. C’est que son histoire commence en roman traditionnel pour se terminer en roman policier. Le « total respect » politiquement correct sévit déjà dans le roman anglais.

Nous sommes dans une cité maritime où les voitures sont bannies ; où les touristes sont nombreux à arpenter les venelles, à s’y perdre, et à admirer les monuments et les églises ; de la fenêtre de l’hôtel, on peut voir l’île-cimetière ; les garçons de café sont aussi méprisants et évanescents que dans la vraie cité. Mais nul vaporetto sur les canaux, ce sont des « coches d’eau », nulle trattoria mais des bars locaux. Nous sommes à Venise mais on ne le dit pas.

En revanche, les touristes sont bien anglais : centrés sur eux-mêmes, ne sachant pas un mot de langue étrangère, bordéliques et nonchalants. Il s’agit d’un couple dans la trentaine, Mary et Colin. Mais nous sommes au début des années 1980, l’originalité est donc qu’ils ne soient pas mariés, bien que depuis sept ans ensemble – et que Mary aie par ailleurs deux enfants dont l’aîné a environ dix ans, laissés à leur père en Angleterre pour les vacances. Les signes de cette époque recomposée sont nombreux : Mary pratique le yoga à poil dans la chambre le matin ; Colin fume un joint presque chaque soir.

Dans ce décor démarqué et avec ce couple situé, Ian McEwan just imagine. Il brosse une fresque de littérature. Que faire quand on a consommé du culturel comme il est de bon ton de le faire quand on se pique à l’époque d’être bobo ? – L’amour : le couple ne se décolle pas, le matin au réveil, après la douche, durant la sieste, juste avant le dîner, au coucher. Par goût ? – Mais pourquoi s’exiler ailleurs puisqu’on peut aussi bien baiser chez soi ? Par ennui ? – Mais c’est un vide mental organisé, fait de lâchetés personnelles, de démission sur l’autre, d’oubli de la moindre décence. Ian McEwan n’est jamais loin de la satire sociale ; il peint avec humour ses compatriotes, cruel mais avec une certaine tendresse. L’Anglais en vacances à l’étranger n’est plus ni gentleman ni discipliné, il se lâche, il se laisse aller.

C’est ainsi qu’un soir, après avoir baisé et rebaisé, le désir vient de trouver un restaurant encore ouvert (et quand on sait combien ils ferment tard en Italie, c’est qu’il est vraiment tard). Évidemment, Mary ne veut ni demander à l’hôtel, ni rester proche, mais aller là où elle a repéré un lieu, à l’autre bout de la ville. Évidemment, Colin oublie le plan, d’ailleurs peu pratique par son ampleur, oublie surtout d’y jeter un œil avant de partir pour au moins s’orienter. Cette démission collective appelle le destin.

Ce qui arrive au couple est le symbole de ce qui arrive à toute la société anglaise des années post-68 : l’abandon. Les femmes sont féministes et les hommes capitulards ; mais les femmes ne remplacent en rien les hommes, elles attendent toujours galanterie et force virile ; et les hommes se réfugient dans le non-dit et la timidité, ils se laissent aller et se laissent faire. C’est dans ce renoncement que surviennent les ennuis : un mâle local rencontré par hasard (poilu, épais, dépoitraillé jusqu’au nombril, une chaîne d’or au cou) va les forcer à le suivre, puis à obéir à ses désirs. Aucun des deux ne résiste, englués dans la facilité, abdiquant toute initiative ; ils se retrouvent victimes par capitulation intime. Colin a cet air juvénile tellement tendance des années 1980, corps et âme androgynes qui se laisse embrasser par mâle ou femelle, frapper au ventre sans protester ni riposter. Et Mary n’est pas un homme pour deux, empathique sans critique, au point de se laisser manipuler.

Ce qui leur arrive, je vous laisse le découvrir. Le final monte en puissance tout au long du roman, savamment distillé comme sait le faire l’auteur. C’est court, bien écrit, captivant. Une belle tranche de vie de ces années-là, qui a quelque chose d’universel.

Ian McEwan, Un bonheur de rencontre (The Comfort of Strangers), 1981, Folio 2003, 219 pages, €5.13

Film Étrange séduction, Paul Schrader, 1991, avec Christopher Walken, Rupert Everett, Natasha Richardson et Helen Mirren, Aventi 2009, €6.99

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Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris

Ce quatrième tome du roman d’histoire contemporaine publié par Anatole France est à mon avis le plus mauvais. Il est trop daté pour passer la postérité. L’auteur est en effet (comme le pays) envahi par l’Affaire Dreyfus et la guerre civile des intellectuels contre les cagots, des nationalistes catholiques contre les pacifistes cosmopolites. Le fil du roman s’en ressent, composé de bribes d’articles déjà parus dans les journaux, une  sélection de 35 sur 64. Si le roman est recomposé pour avoir l’air de se tenir, manque cependant l’action : durant ces centaines de pages, il ne se passe rien.

Nous suivons le prof de littérature en Sorbonne dans son emménagement à Paris, les déboires hilarants de son chien Riquet qui répugne à changer et a horreur des étrangers à la maison (comme les nationalistes). Nous errons d’appartement en appartement pour se loger, des taudis de la rue de Seine aux immeubles « neufs » au-dessus du Luxembourg, jusque dans l’appartement d’enfance du prof et de sa sœur.

femmes de Paris

Nous poursuivons les coucheries politiques de baronnes et autres grandes bourgeoises prétendant à l’aristocratie pour faire avancer leurs affaires. Nous écoutons bavasser la jeunesse catholique pour le retour du roi et les adultes politiciens qui savent que seuls les ralliés seront récompensés. Nous contemplons les forêts de toits divers de l’Exposition universelle 1900 au Trocadéro.

Nous subissons deux pastiches de Rabelais, écrits en langue XVIe siècle, contre les « Trublions » aussi violents qu’ignares.

Nous subissons la morale socialiste républicaine positiviste de l’auteur, obligé de quitter sa réserve sceptique pour « s’engager » dans l’arène du temps. La foi en l’Église, l’Armée ou la Royauté ne se débat pas, elle se combat par une autre foi en la Raison, la citoyenneté ou la République. Monsieur Bergeret à un aristo antidreyfusard : « Je puis me permettre de dire que vous avez une philosophie d’état-major. Mais puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être bon d’en prendre les mœurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l’usage de la parole, il faut s’habituer à tout entendre. N’espérez pas qu’en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion » p.218. Vieux débat, usé.

Éternelle bêtise politique, illustrée de nos jours par le mensonge Cahuzac après le déni Strauss-Kahn, et par les comptes de campagne Sarkozy. « Si l’armée est atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n’est point la faute de ceux qui ont demandé la justice, c’est la faute de ceux qui l’ont si longtemps refusée » p.220.

Éternelle stupidité fonctionnaire, illustrée de nos jours entre autres par les entraves à l’autoentreprise et par l’usine à gaz du crédit d’impôt compétitivité. « Toutes les pratiques auxquelles on eût recours pour celer l’erreur judiciaire de 1985, toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de chêne, l’encrier de porcelaine entouré d’éponge, le couteau de buis, la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent suggérer d’imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces sédentaires, à ces pauvres ‘assis’, qu’un poète a chanté, à des gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans l’accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l’encre, de la méchanceté et de la sottise… » p.267

Éternel histrionisme des comités nationalistes ou révolutionnaires à la Mélenchon ou Le Pen. « L’esprit en était violent. On y respirait un amour haineux de la France et un patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez farouches… » p.312.

Monsieur Bergeret à Paris (contrairement à L’anneau d’améthyste) est un exemple de plus que la littérature engagée est rarement de la bonne littérature. Nous avons déjà entendu tout cela et l’auteur n’ajoute rien à l’universel. Le moralisme guide trop l’esprit pour avoir envie de suivre, une fois l’époque passée.

La série romanesque se clôt sur un vide. La « trompe » remplace le récit, démonstration par l’absurde que le militantisme rend sourd et con. Il ne s’agit plus de débattre au Conseil municipal, mais de sonner la trompe pour couvrir toute objection. Il n’y a donc plus rien à dire et Anatole France, logiquement, s’arrête. Malgré quelques réjouissantes satires, le lecteur en est, au fond, soulagé.

Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris – Histoire contemporaine IV, 1901, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Broché €10.49

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Anatole France, L’anneau d’améthyste

Où le lecteur retrouve ce bon Monsieur Bergeret, professeur de littérature latine dans une université de province, qui vient de se séparer de sa femme, d’adopter un chien, et qui commente avec un humanisme républicain l’Affaire en cours. Anatole France plonge cette fois-ci dans l’histoire de son temps, très fin de siècle, tout entière accaparée par le jugement pour trahison du capitaine Dreyfus en 1894.

L’antisémitisme se déchaîne à la fois contre le Prussien aidé par un apatride, et contre le Juif volontiers républicain et hostile à la religion catholique. La France se cherche, blessée par la défaite de Sedan sous Napoléon le petit ; elle se croit le phare universel du monde, sans voir qu’elle n’a de puissance que celle qu’elle se forge, notamment en économie. Or le rêve de toute fille à marier est d’épouser « un propriétaire, un rentier ou un fonctionnaire » – toutes professions de statut qui produisent peu mais vivent en parasites sur l’État et la société, comme sous l’Ancien régime.

L’antisémitisme est le bouc émissaire idéal qui permet d’attaquer le financier, le libre-échangiste, le rationnel libre-penseur et le républicain – tous ces industrieux optimistes aimant le progrès. Même si le Dieu des chrétiens est juif, Jéhovah comme Jésus et Saint-Esprit. La Contre-révolution veut effacer 1789 pour retrouver la société organique des ordres voulus par Dieu, dans un immobilisme national (qui n’a pas disparu en 2013) : une foi, un roi, une loi. Anatole France est le deuxième sur la pétition des intellectuels après Émile Zola pour la révision du procès Dreyfus. Ses romans contemporains ne peuvent qu’y faire allusion.

Monsieur Bergeret est bien seul dans sa petite ville, rares sont ceux qui pensent comme lui que l’armée n’a pas forcément raison, ni que l’église catholique doive édicter ce qu’il convient de penser. Que sept ou même quatorze officiers en conseil de guerre puissent se tromper plus qu’un seul, Bergeret et Anatole France en sont convaincus. L’esprit de corps, la révérence hiérarchique et la peur de ne pas dire comme tout le monde poussent à un unanimisme fusionnel propice à toutes les erreurs judiciaires. Que vaut « la vérité » contre la raison d’État ? Eh bien tout, répond France avec esprit de libre examen ; surtout rien, rétorque la foule moutonnière avec esprit d’autorité.

Si la discipline fait la force des armées, elle fait aussi sa bêtise : il suffit qu’elle soit mal commandée, comme à Sedan, mal guidée par les politiciens, comme Napoléon III. La suite verra que rien ne change, en 1914, en 1940, sous la IVème République… Un bel outil entre des mains débiles ne fournira que de mauvais services.

Anatole France démontre la progressive inculture intellectuelle par le duc de Brécé : la déchéance de sa bibliothèque, commencée au XVIIème siècle par les grands classiques et censurée par l’actuel duc devenu prude bourgeois.

Il montre aussi la progressive influence de l’argent par les parvenus Bonmont – nés Wallstein – qui ont racheté l’antique château de Montil pour y entreposer une collection d’armes et de tableaux cosmopolites pour se créer un statut.

C’est à ces deux puissances que s’oppose le républicain cultivé Bergeret, nommé professeur à la Sorbonne à la fin du roman. Méritocratie républicaine contre le fait de naître ou la fortune spéculative : voilà Anatole France.

Antimilitariste, anticlérical, antiprivilèges – et volontiers socialiste-libéral à la Jaurès – Anatole France distille sa critique acerbe de la société de son temps dans une langue française limpide et précise. C’est un bonheur de le lire. L’histoire commencée avec L’orme du mail et poursuivie avec Le mannequin d’osier, va de l’avant avec la victoire de l’abbé Guitrel par les femmes : il obtient sa titulature d’évêque de Tourcoing du ministre et du nonce, après les multiples intrigues et coucheries des grandes bourgeoises de son milieu. L’une d’elle, juive convertie et mariée à un baron d’empire (le summum de la parvenue pour le temps), veut lui offrir une bague sertie d’améthyste (d’où le titre du roman)… mais l’oublie dans la garçonnière de son amant militaire.

amour couple printemps

Ce n’est pas le seul trait d’ironie du livre. Contre les croyances imbéciles, Anatole France évoque cette jeune Honorine « de 13 ou 14 ans » qui a « des visions de la Vierge » dans la chapelle – mais qui n’oublie pas d’aller retrouver dans la forêt Isidore « de deux ans plus jeune » : « ils se réconcilièrent. Et, comme ils n’avaient rien, ils s’amusèrent sur eux-mêmes et prirent leur plaisir l’un de l’autre. (…) Isidore (…) avait une longue habitude des choses de l’amour » p.27. C’est mignon, et berne par la nature les bons bourgeois idéalistes.

En ces temps de renouveau de la haine et de la guerre civile idéologique, il est bon de relire cet Anatole France.

Anatole France, L’anneau d’améthyste – Histoire contemporaine III, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Format Kindle, 434 pages, €0.89

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Georges Coulonges, La terre et le moulin

georges coulonges la terre et le moulin pocket

Qui se souvient de Georges Coulonges ? Né dans le Médoc, cet homme de radio et de télé a écrit pourtant le téléfilm Pause-café, et la chanson Potemkine chantée par Jean Ferrat. Romancier du temps, de ces années 1980 à la modernité nostalgique, à la paysannerie fantasmée en régionalisme, au socialisme du terroir, à la trilogie chèvre chaud en salade, sabots suédois, poutres apparentes…

Il conte ici l’histoire d’une terre, de l’atavisme où pousse l’authentique. Marie-Paule, descendante de fermière, ne veut pas lâcher son lopin de 30 hectares et hésite donc à épouser son Pierre. Si elle mariait Raymond, cela ajouterait 25 hectares mitoyens. Et ce pigeonnier symbole de seigneurie que son père déjà avait voulu bâtir. Entre bêtes à mener au pré, tracteur à labours, fêtes de village et messes où tout le monde se regarde, la vie aux champs est la vie traditionnelle, à peine bouleversée par la télévision. La prédation des écrevisses, des goujons et des fruits commence dès l’enfance, comme le sexe avec les copains du bourg d’une centaine d’habitants. C’est qu’il s’agit de prendre et de produire, de profiter et reproduire. « Ceux qui cultivent la terre : sans qu’ils le sache, la terre les cultive » p.330. La personne n’existe pas (sauf les fous, comme Aline), n’existent que la lignée, le devoir, le statut à maintenir sous le regard de la famille et des voisins. Une France de notaires, pas d’entrepreneurs.

Nous sommes dans ces années 1980 où la France commence à changer autant qu’en un siècle. Les ruraux sont depuis devenus citadins ou rurbains ; le « retour » à la terre a été fuite du béton ou obligation du chômage ; l’écologie est devenue cet autre nom du savoir paysan. La France garde dans sa culture cet atavisme méfiant, comptable, amasseur ; fermé, peu curieux, lent à agir ; attaché à la terre, aimant les héritiers plus que les enfants, proche de la bête plus que de la nature.

On aimerait bien que ce leg quitte enfin l’esprit. Le monde a changé et change encore, tandis que la France éternelle reste accrochée aux conservatismes et à l’esprit étroit du terroir au lieu de s’ouvrir sur le monde et d’oser entreprendre.

C’est cette France là que nous conte Coulonges dans un beau roman du Quercy écrit sec, au temps où la mode à peine en naissait. Le temps du Cheval d’orgueil et de Chemin faisant où la France paysanne ne s’essayait à la modernité que sous la houlette de l’État après celle du curé : on ne quitte la polyculture autarcique que sous appellation contrôlée pour le vin ou le pruneau, on ne pratique le tabac que sous la SEITA. Récit symbolique d’une France déjà archaïque, radicale, gaulliste de la dernière heure, socialiste des copains – et seulement de la génération d’avant.

Georges Coulonges, La terre et le moulin, 1984, Pocket 2003, 332 pages, €6.36

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Anatole France, Le mannequin d’osier

Ce roman fait suite à L’Orme du mail, en moins vif. Il reprend les mêmes personnages, l’abbé Guitrel qui aimerait bien devenir évêque, Lucien Bergeret, maître de conférences en littérature à l’université, et le menu peuple comme le libraire, le boucher, le savetier, le mendiant. Mais il se focalise moins sur les intrigues politiques (délicieuses) que sur la vie conjugale (morne et ratée) de M. Bergeret. Un siècle et quart plus tard, cela a du mal à nous toucher, malgré quelques beaux morceaux ironiques sur la médiocrité démocratique et militaire.

Les « conventions sociales » sont moins prudes aujourd’hui, même dans les profondeurs de la province française ; le divorce n’est plus une tare sociale et les femmes seules peuvent travailler. C’est pourquoi le lecteur 2013 adhère peu aux états d’âme des petit-bourgeois républicains, symbolisé par ce fameux mannequin d’osier sur lequel Madame Bergeret compose ces jupes elle-même. Ce qui, outre ses visites aux autres dames de son milieu et ses ordres à la servante paysanne maladroite, constitue à peu près toute son activité… Ses deux filles sont grandes et opportunément envoyées « chez une tante » pour éviter une épidémie. On comprend pourquoi, dans ce huis-clos provincial enfermé sur le ménage domestique, les caractères peuvent s’aigrir et les voix monter. C’est la propre vie d’Anatole France, mal marié avec une fille qui se croyait de la haute société, trop stupide et confite de naissance pour reconnaître la hauteur que donne la culture acquise. « Près d’une Pouilly, qu’est-ce qu’un Bergeret ? » (Pléiade p.927). Ce cri du cœur poussé par le personnage dut être celui de l’épouse même de l’auteur, dont il a fini par se séparer en 1892.

tourcoing v 1890

Le mannequin d’osier passera par la fenêtre avant de reprendre une vie modeste dans la chambre de Madame, chassé à tout jamais du cabinet de travail de Monsieur que l’épouse et mère envahissait pour marquer son territoire. Il faut dire que Madame avait pris un amant, le jeune, robuste et sanguin M. Roux, ex-étudiant en lettres latines de Monsieur et en permission de service militaire.

Anatole France n’a jamais aimé les militaires, brutes bornées selon lui, types mêmes de fonctionnaires fonctionnant en rouages obéissants – dont il à vu à peine une trentaine d’années auparavant avec Bazaine l’idiotie tactique en action. Le service militaire obligatoire de trois ans, institué par la loi Freycinet de 1889, oblige les paysans comme les étudiants, les enseignants et les séminaristes à la même corvée d’égalitarisme, les réduisant au rôle « d’outils tactiques élémentaires » (p.877). Comme chacun sait, tout petit pouvoir offert par l’État à un quelconque lambda le fait se hausser aussitôt du col ; il le croit du à ses mérites alors qu’il n’est qu’un rouage nécessaire. Chacun tente aussitôt de profiter pour restaurer cette aristocratie que la Révolution a voulu éradiquer mais qui ressurgit à chaque instant. « Le mépris de l’inférieur est un grand principe d’ambition et le fondement de la hiérarchie », expose l’auteur (p.873). Le service militaire n’est donc pas un « service » rendu aux jeunes hommes. Il les rend idiots, ravivant la bête en eux. M. Roux, lettré et charmant auparavant, est devenu culbuteur de jupons, même un peu rancis. Cela choque Anatole France, tout comme cela choque Monsieur Bergeret, époux et universitaire, qui les surprend en pleine action dans son salon.

Mais il faut faire avec son temps et l’auteur reste toujours balancé en raison. Le service militaire de tous les citoyens mâles aptes a ses vertus. La principale selon lui serait d’éviter une réédition de la Commune de 1871 : « Quand le service est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à protéger le pouvoir » p.878. Ce n’est pas faux, aucun coup d’État militaire n’a eu lieu en France au siècle suivant grâce à ce dispositif ; ce sont même les appelés qui, par leurs réticences, ont fait échouer le putsch des généraux à Alger en 1961. Et mai 68 n’a jamais débouché sur un quelconque embryon de Commune syndicale – ni de dictature militaire. « En blouse ce héros [le sergent] aspirait à la liberté. Portant l’uniforme, il aspire à la tyrannie et fait régner l’ordre » p.879.

Malgré quelques pages d’érudition comme on en torchait volontiers dans les romans XIXe (Victor Hugo, hélas !), Anatole France sait faire vivre toute une population de personnages secondaires croqués d’un trait vif : Pied d’Alouette le mendiant philosophe qui est tout nu sans son couteau ; le recteur d’université Leterrier (au nom prédestiné) dogmatique et sans aucun doute sur le Beau, le Vrai, le Bien ; le doyen Torquet à l’âme morne ; l’archiviste Mazure qui se voit refuser faute de diplômes et travaux suffisants les palmes académiques et qui s’empresse de dégoter des anecdotes croustillantes sur les familles honorablement connues de la région (il aura très vite ses palmes et deviendra indulgent) ; le savetier veuf Piedagnel qui rêve de se remarier au grand dam de Bergeret qui aimerait plutôt divorcer ; le libraire Paillot d’esprit aride et sans lettres, surtout commerçant ; le boucher, son fils et sa femme, tous gros et puissants avec quelque chose de la bestialité de leurs ancêtres préadamiques (comme on disait alors) ; le sénateur prévaricateur, mais pas plus que tout le monde politique à l’époque…

Au fond quelque chose de Balzac, l’ironie en plus, qui nous fait comprendre bien des traits du présent parce qu’ils sont de l’humanité éternelle.

Anatole France, Le mannequin d’osier – Histoire contemporaine 2, 1897, éd. Elibron Classics 2000, 157 pages, €10.84 broché, €0.00 gratuit sur Kindle

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Ian McEwan, L’innocent

Ian McEwan l innocent

Il s’agit d’espionnage, mais ce n’est pas un roman d’espionnage ; il se crée une intrigue policière, mais ceci n’est pas un roman policier ; il se fonde sur une histoire vraie, mais ce n’est pas un récit. Il s’agit d’un roman – tout court. Qui s’intéresse à la psychologie d’un personnage représentatif de l’Angleterre d’après-guerre, un « innocent ». Coincé, vierge, hésitant, parlant par habitude avec un accent snob et tenant des propos anodins. Le jeune Leonard, 25 ans, fils unique d’un couple de petit-bourgeois de la banlieue de Tottenham, a eu jusqu’ici une vie sans histoire.

Jusqu’à ce qu’il soit confronté à l’étranger, aux Allemands vaincus et aux Américains vulgaires, aux Russes menaçants de l’autre côté de la frontière. Nous sommes en 1955 et un projet d’espionnage est en gestation : creuser un tunnel sous la frontière pour pirater un câble téléphonique soviétique et dériver les communications. L’opération Gold, conjointe au MI6 et à la CIA, a réellement existé ; elle a permis d’espionner une année durant les lignes téléphoniques qui transitaient par Berlin. Le traître George Blake, présent dans le roman, a réellement existé ; c’est lui qui a vendu la mèche. Mais tout le reste de l’intrigue est inventé.

Léonard, technicien électrique chargé de la maintenance des magnétophones pour le tunnel, rencontre par hasard une Allemande et en tombe amoureux. Il n’a jamais baisé et c’est la première fois. Avec gaucherie, il s’imagine Tarzan ou le guerrier vainqueur. Cela ne marche pas comme ça. Maria, sa belle, a été mariée très jeune à un soldat allemand, devenu ivrogne parce qu’il a été vaincu. L’individu revient de temps à autre la battre et la mater, jouissant de la voir avec d’autres. Jusqu’à ce que…

C’est là que la petite rencontre la grande histoire. Léonard croit se sacrifier en vendant le tunnel aux Soviétiques, alors qu’il n’est qu’un jouet dans une partie qui le dépasse. Il croit avoir dissimulé l’acte inévitable produit par sa liaison avec Maria, alors qu’il a été protégé par qui il ne soupçonnerait pas. No happy end, seulement le savoir ultérieur d’avoir été berné, sans le vouloir, sans que personne en particulier soit coupable. Innocent au départ, Léonard le reste à l’arrivée.

Tout comme l’Angleterre qui croyait régner sur le monde et qui a passé la main en 1929 avec la crise, puis en 1940 avec la guerre. Désormais, le monde se passe très bien des Anglais. Ce sont des innocents d’une partie qui ne les concerne plus…

Un roman écrit juste avant la chute du Mur, qui n’en est que plus aigu. Désormais, ce n’est plus seulement l’Angleterre (après la France puis l’Allemagne) qui a quitté l’histoire, mais aussi l’ex-URSS, réduite à la Russie. Bien mené, décrivant avec affection un antihéros au demeurant sympathique, Ian McEwan maîtrise la gradation du suspense et la précision des actes. Le lecteur restera impressionné longtemps par sa lecture.

Ian McEwan, L’innocent (The Innocent), 1989, Folio 2002, 392 pages, €7.12

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Anatole France, L’orme du mail

Anatole France a du mal à composer un roman. Ici encore, il raboute des articles de mœurs, de réflexions et des contes publiés par ailleurs. Avec le recul, il en fait le tome 1 d’une Histoire contemporaine qui porte sur la fin de son siècle, le 19ème. La République Troisième s’est établie depuis les lois constitutionnelles de 1875 et la démission du président Mac-Mahon en 1877. Le pays tout entier bruit des intrigues politiques, tandis que le parti catholique mène de constants combats d’arrière garde sur la monarchie, l’Église et l’aristocratie.

C’est dans ce contexte que nous découvrons un siècle et quart plus tard l’ironie délicieusement anticléricale et anti-politicienne d’Anatole France. Lui se drape dans la culture humaniste, héritée des Anciens, cultivée en bibliothèque et dans les cercles de librairie ; il se met, comme son Monsieur Bergeret, en retrait de l’action pour observer ses contemporains. Nous sommes dans une ville de province, probablement non loin de Tourcoing dans le nord, où l’on cherche un nouvel évêque. C’est alors que tout le petit monde des pouvoirs s’agite, du cardinal-archevêque Mgr Charlot (admirez le choix du nom…) au préfet juif républicain Worms-Clavelin (où l’origine « allemande » est accolée à un nom de terroir bien français…), du supérieur Lantaigne rigide et érudit, jusqu’à l’abbé Guitrel à l’onctuosité démagogique et prudente, au « sexe de marchande à la toilette » comme Madame Vacherie (admirez la comparaison du nom…).

prefet v 1890

L’auteur déploie toute son ironie à décrire les ambitions balzaciennes de ces bourgeois promus par la Révolution, de ces paysans madrés et ignorants qui posent, de ce microcosme provincial où ceux qui ont fait quelques études se comptent sur les doigts d’une seule main. Le cardinal roublard embobine en flattant ; le supérieur du grand séminaire est orgueilleux de vertu, sorte de Robespierre d’Église qui dénonce en fulminant les faiblesses des autres malgré quelques inclinations pédophiles pour un élève doué mais vicieux ; le « professeur d’éloquence sacrée » Guitrel est gourmand, l’air d’un « gros rat noir », traducteur de poèmes érotiques antiques, attentif à l’analyse archéologique du christianisme, n’ayant pas honte à fréquenter un républicain juif et à alimenter l’épouse de vieux objets du culte glanés dans les églises de campagne ; le général Cartier de Chalmot est un vieux radoteur qui met en fiche sa division mais récuse toute compromission avec un régime non monarchique.

La religion se voit contestée par la science comme par la politique. Les « miracles » sont l’objet de risée, les « saints » sont remis en cause, seul subsiste une sorte de déisme voltairien du Grand Horloger qui mit en branle le mécanisme de la nature – et la Morale, cette « discipline nécessaire » à toute société (Pléiade p.764). Sans parler, pour les soldats, « l’espoir d’une seconde existence » p.750. Anatole France, disciple d’Ernest Renan, est anticlérical et volontiers libre-penseur.

Mais il n’est pas positiviste, attitude qu’il caricature en la personne du fonctionnaire apatride et obéissant, juif et franc-maçon : « Il n’avait hérité aucune des croyances de ses parents, étrangers à toutes les superstitions comme à tous les terroirs. Son esprit n’avait tiré d’aucun sol une nourriture antique. Il restait vide, incolore et libre » p.775. Il n’y a aucune antipathie religieuse ou ethnique dans ce constat sociologique : la France républicaine a éradiqué les appartenances jusqu’aux racines, offrant ainsi le pouvoir aux parfaits neutres cosmopolites, sans identité ni racines. Des rouages, fonctionnant fonctionnaires, reconnaissants de la reconnaissance républicaine. Le préfet Worms-Clavelin apparaît vulgaire mais habile, sans usages mais bon garçon. Un « zèle médiocre qui devenait un titre » (p.783), c’est ainsi que le nouveau pouvoir républicain distingue ses bons serviteurs. Cela n’a guère changé.

Toute religion veut l’unité, « un roi, une foi, une loi », comme on disait contre les Huguenots sous Louis XIV. On le dit aussi chez les islamistes contemporains comme à gauche en France. Tous pourraient reprendre texto ces mots du catholique vertueux Lantaigne : « La diversité est détestable. Le caractère du mal est d’être divers. Ce caractère est manifeste dans le gouvernement de la République qui, plus qu’aucun autre, s’éloigne de l’unité » p.807. C’est au contraire M. Bergeret (Anatole France) qui démontre que la diversité offre les libertés… L’auteur apprécie la république, même s’il observe ses bassesses opportunistes des premières années d’un œil chagrin ; s’il regrette parfois Napoléon III, c’est moins pour l’empire et son autoritarisme supposé que pour la direction d’un chef dont la France éclatée en micro-provinces a besoin.

Ce qui deviendra moins d’un siècle plus tard « le bonapartisme », débarrassé de l’empire pour garder la direction éclairée, reste ce régime incontournable aux Français, qui sait conjuguer le chef et l’égalité par le plébiscite. Les électeurs aujourd’hui encore le réclament, reprochant à Nicolas Sarkozy d’être trop personnel – mais énergique – et à François Hollande d’être plus ouvert – mais trop mou. Seul Jacques Chirac, uhlan en campagne électorale mais roi fainéant au pouvoir, leur a donné une satisfaction de contrastes, d’où sa popularité incompréhensible au vu des questions aujourd’hui urgentes qu’il n’a jamais voulu aborder !

L’orme du mail se lit avec plaisir, la peinture des caractères et l’atmosphère si provinciale de la France de toujours est rendue avec toutes ses nuances et dans sa profondeur.

Anatole France, L’orme du mail – Histoire contemporaine 1, 1897, format Kindle, eBooksLib 2011, 188 pages, €0.00 gratuit

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Anatole France, Le lys rouge

anatole france le lys rouge

Le poète romancier publie à 50 ans le roman de son amour charnel pour Madame Caillavet, fille de financier juif autrichien, maîtresse passionnément aimée jusqu’en 1888. L’amour est un tourment, seule la sensualité est vraie, car tout n’est que moment. L’amour idéalisé est une impossible possession, d’où la jalousie inévitable qui naît. Sensuelle mais passionnée, Madame Caillavet est traduite ici en balzacienne femme de 30 ans, mondaine affadie qui prend des amants parce qu’elle s’ennuie.

Le mouvement du roman est la torture du soupçon, chacun voulant toujours deviner le futur ou jalousant le passé plutôt que profiter du présent. Les mondaines supputent qui couche avec qui ; les amies si l’amant est digne ou non ; l’amant s’il a eu un rival dont les feux brûlent encore ; les maris s’il faut provoquer l’amant en duel pour faire taire les mauvaises langues… Dans la société bourgeoise qui se pique de « sentiments » et adore voiler d’idéologie les actes les plus organiques, le style fait le succès. Anatole France en eu beaucoup, jusque dans les années 1950, où tout l’art de baiser consistait à séduire, à vaincre la peur du gosse alors que ni la pilule, ni l’avortement n’étaient accessibles. C’est moins vrai aujourd’hui où les relations sont plus directes et plus crues. Mais les passions demeurent, dont l’art de plaire, de faire rire, de renouveler l’enchantement. La jalousie aussi, âpre et biblique comme Madame Caillavet.

L’auteur évoque son expérience et son monde, mais en surélévation sociale. Tous les personnages sont plus hauts qu’en vrai, d’où cette impression de flotter dans un monde de dieux. France la compense par toute une galerie de caractères secondaires bien vifs comme Choulette, anarchiste catholique qui finit sénateur ; Vivian Bell, anglaise garçonnière et poète vivant dans le luxe à Florence ; Montessuy, financier avisé qui s’est fait lui-même, faisant et défaisant sur la fin les gouvernements ; le sénateur Loyer, gambettiste popu et roublard, au nom sonnant et trébuchant ; le général Larivière, creux et ronflant ; le comte d’empire Martin-Bellème, mari de Thérèse, ambitieux et comptable, en politique d’une « inflexible modération ». Il y a aussi ce savetier sage de Florence qui se contente de répéter les gestes ancestraux dans la hantise du travail bien fait ; cette marchande de journaux « amusante et vicieuse », mais « trop instinctive pour faire une grande cocotte » ; ce jeune ouvrier anarchiste, sobre, chaste et surtout vertueux, « beau comme une fille » mais tueur sans pitié (méfiez-vous des vertueux qui veulent faire le bonheur des hommes malgré eux, dira toujours Anatole France). Nous avons des scènes de salon, le compartiment de train Paris-Marseille, la loge d’Opéra où les mondains sont plus préoccupés de se regarder entre eux à la lorgnette, voire à lorgner les danseuses demi nues, qu’à jouir du spectacle.

L’Italie est aussi le passage obligé de l’amour. Chanté par ses poètes, vanté pour ses opéras, illustré par ses peintures et sculptures, Florence permet d’évoquer la nudité et le sexe sous prétexte du Beau. Ce n’est pas par hasard si la bonne veuve Marmet reconnaît sur les tableaux des peintres tous ceux qu’elle a croisés dans les salons. Mais l’Italie sait conjuguer dans sa langue l’amor/la mort, depuis la tombe enchantée de Ravenne aux rencontres d’un enterrement de nuit sur les bords de l’Arno, jusqu’à la chambre où Thérèse est baisée, qui donne sur un cimetière.

lys rouge florenceLe lys rouge est le symbole sanglant de Florence, lys virginal de l’Annonciation porté par l’ange Gabriel, cruel couteau de la passion teinté du cœur saignant. Le lys rouge est le roman des ruines, comme Florence, comme l’amour à l’impossible fusion, voué à l’éphémère des sens, à l’inconstance des sentiments et aux reproches de la raison.

Mais, moins que tout, le mariage n’a pas cette importance que la bourgeoisie parvenue a sacralisée dans le droit issu de la Révolution. « L’importance qu’on y donne dans notre société est une niaiserie qui eût bien fait rire les femmes de l’Ancien régime. Nous devons ce préjugé, comme tant d’autres, à cette effervescence des bourgeois, à cette poussée des fiscaux et des robins (…) car, dans un État policé, chacun doit avoir sa fiche » Pléiade II p.435. Les gais et lesbiennes qui ont revendiqué d’être « bourgeois comme les autres » devraient s’en méfier. Les femmes prennent des amants et les hommes des maîtresses parce que nul n’aime selon les convenances de dot ou d’héritage. Est-ce hypocrisie ? « une femme est franche quand elle ne fait pas de mensonges inutiles », déclare Thérèse (p.465). L’ancien amant ? « cela n’existe plus, n’a jamais existé », tant les femmes ont cette faculté de nier absolument tout ce qui n’est pas sens au présent.

« N’ayant gardé que la fine chemise rose, qui, glissant en écharpe sur l’épaule, découvrait un sein et voilait l’autre, dont la pointe rougissait à travers, elle jouissait de sa chair offerte. Ses lèvres s’entrouvraient sur l’éclair de ses dents humides. Elle demandait, avec une coquette inquiétude, s’il n’était pas déçu après le rêve savant qu’il avait fait d’elle » p.475. Pour cette langue magnifique, qui s’insinue sur les peaux nues avec une délicatesse d’artiste, nous aimons bien Anatole France.

Anatole France, Le lys rouge, 1894, Folio 1992, 384 pages, €6.60

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Ian McEwan, Samedi

Ian McEwan Samedi

Voici un roman anglais contemporain vivant, palpitant des sentiments et pensées d’un héros banal de notre temps. C’est assez rare pour être noté, en ces temps de pitreries « originales » ou d’ego qui déballent leurs fantasmes et turpitudes. Nous entrons dans la peau d’un homme ordinaire, de la bonne bourgeoisie anglaise, dans ces années qui suivent juste les attentats du 11-Septembre et qui précèdent la guerre « sainte » en Irak contre l’obscurantisme et les menaces de destruction massive. Cette imbrication de l’individuel et de l’universel, du quotidien et de l’actualité, n’est pas anodine. Elle est ce qui donne sens au roman, un sentiment inédit du monde comme un village où le réveil de l’infâme, quelque part sur la planète, suscite des envies de l’écraser ou de le comprendre, alors même que les avions relient les points de fanatisme aux nantis d’Occident en quelques heures.

Il s’agit d’un avion en feu, qui passe lentement dans le ciel en suivant la Tamise, que voit Henry, réveillé à l’aube. Pour ce neurochirurgien au bord de la cinquantaine, heureux, prospère et matérialiste – sans excès aucun – cet événement va marquer sa journée du samedi, la première du week-end. Il est un technicien réputé de la chirurgie du cerveau, il aime son métier et possède à fond son expertise. Marié depuis des décennies, il désire sa femme plus que jamais. Tous deux ont une belle maison face à un square de Londres, non loin de l’hôpital. Ils ont élevés deux beaux enfants épanouis et sains, un garçon qui se lance dans le blues avec un certain succès et une littéraire qui vient de publier son premier recueil de poèmes. En bref, le rêve anglais de réussite sociale, sans trop ni trop peu, sans mépris mais donnant aux malheureux et aux malades.

Jusqu’à ce qu’un avion en feu passe dans le ciel… Telle une comète, il s’agit d’un signe que le monde bascule. Nous ne sommes pas à la veille de Noël, mais en hiver et il n’y aura pas de rois mages, bien qu’un bébé s’annonce sur la fin. Samedi va se dérouler, comme d’habitude, sauf que le monde extérieur vient envahir la vie intime autrement que par l’écran protecteur de la télévision. Henry sort en voiture alors qu’une manifestation monstre réunit les Anglais contre George W. Bush et la guerre imminente contre Saddam Hussein. Faut-il être naïf et récuser toute guerre ? Faut-il éradiquer cette dictature sanglante qui massacre et torture son peuple, tout en ne cessant de menacer le monde ? La cinquantaine balance, la jeunesse a des certitudes. Alors que s’élève la société Big Brother où tout le monde surveille tout le monde, pour le bien de chacun.

« Cela fait partie du nouvel ordre moral, cette limitation de sa liberté mentale, de son droit à divaguer. Il n’y a pas si longtemps, ses pensées vagabondaient de manière plus imprévisible, sur une liste de sujets bien plus longue. Il se demande s’il ne serait pas en train de devenir un pigeon, un consommateur toujours plus avide d’informations, d’opinions, de spéculations, de la moindre miette lancée par les autorités. Il est un citoyen docile qui regarde le Léviathan accroître son pouvoir tout en se réfugiant dans son ombre » p.244.

C’est l’incident d’un rétroviseur arraché, dans une rue interdite alors que l’auto victime déboitait sans regarder, qui va trancher dans le concret. Le microcosme éclaire le macrocosme : ce qui paraît lointain et abstrait (guerre, bombardements, déboulonnage d’un dictateur) s’incarne dans le concret ici et maintenant, la haine et l’honneur d’un malfrat menaçant les vies des êtres chers d’une arme bon marché. Faut-il se battre ? Faut-il se laisser faire ?

Dans ce dilemme se déroule le roman et il coule comme de l’eau. Le lecteur reste accroché au texte comme si sa vie en dépendait. Il est en empathie profonde avec le narrateur. Faut-il aborder la cinquantaine pour aborder avec autant d’empathie ce livre ? Peut-être, mais il ne laissera personne indifférent.

Ian McEwan, Samedi, 2005, Folio 2008, 384 pages, €8.17

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Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque

anatole france la rotisserie de la reine pedauque

Anatole France épanouit son conte philosophique à la Voltaire sous les traits d’un jeune candide, tiraillé entre le savoir de vieux érudits truculents et baroques et la sensualité de filles pleines d’appétits. C’est un tantinet bavard pour notre époque pressée, mais joliment grivois, en tout cas une bonne initiation à la vie.

Jacques Ménétrier, dit Tournebroche, est fils unique d’un couple de rôtisseurs sous le règne de Louis XV œuvrant rue Saint-Jacques. La rôtisserie parentale est à l’enseigne de la Reine Pédauque, et tous ces symboles de nom et de lieux ne sont pas là par hasard. Pédauque signifie pieds palmés comme les oies, ce qui veut dire être différent (voire « lépreux ») et savoir nager : tout ce qui est nécessaire pour faire son chemin dans la vie. Laquelle commence sur le chemin de l’aventure (rue Saint-Jacques), entre un cabaret (pour les instincts), une librairie (pour l’esprit) et une église aujourd’hui disparue (pour l’âme). Manquent les passions militaires, mais l’auteur s’en explique dans l’ouvrage suivant, Les opinions de M. Jérôme Coignard – il n’aime pas l’esprit militaire qui ramène l’être humain au rang de bête sauvage.

Jacques a 16 ans lorsqu’il quitte l’échoppe pour se lancer dans la vie. Formé dans son enfance au conformisme social et religieux par un Capucin superstitieux et débauché, il est enlevé intellectuellement dès 7 ans par un abbé lettré qui fut secrétaire d’évêque et lui enseigne le latin et le grec entre un bon morceau de dinde rôtie et une chopine. « On concevra toute l’obligation que je lui ai, quand j’aurais dit qu’il ne négligea rien pour former mon cœur et mon âme en même temps que mon esprit ». L’abbé Jérôme Coignard est bâti sur le modèle d’Ernest Renan, maître spirituel d’Anatole France qui vient de disparaître. Cet érudit élève la tempérance à l’antique au rang suprême, ce qui ne signifie pas la modération en tout mais l’élévation d’esprit qui relativise ce qui survient. Il faut garder l’esprit critique, sans pour cela négliger de vivre et de bien vivre. Il faut être de bon sens sans prôner pour tous la vertu.

Car il n’y a rien de pire que la vertu dans l’absolu : elle est la porte ouverte à toutes les tyrannies comme le montre à l’envi Robespierre, « homme d‘une haute intelligence et de mœurs intègres. Par malheur, il était optimiste et croyait à la vertu. Avec les meilleures intentions, les hommes d’État de ce tempérament font tout le mal possible. (…) Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous. Robespierre croyait à la vertu : il fit la Terreur. » Ces opinions sont développées dans ce recueil d’essais et d’anecdotes édifiantes qu’est Les opinions de M. Jérôme Coignard, moins drôle et plus rébarbatif à lire aujourd’hui mais qui donne de l’ampleur aux aventures de La rôtisserie.

L’attrait d’un grill ouvert sur la rue est que l’on y rencontre toutes sortes de gens et que l’on reste ouvert à tous les possibles. C’est ainsi qu’un beau jour surgit M. d’Astarac, seigneur gascon féru d’alchimie et conversant avec les Salamandres, créées avant les humains et très enclines à l’amour. Ce seigneur a reçu des manuscrits grecs anciens qu’il propose à l’abbé et à son disciple de venir traduire en son château près de Rueil. Un soir que le jeune homme se morfond de désirs, M. d’Astarac le convie à déboucher un flacon de « poudre solaire » pour attirer une Salamandre. Et c’est ce qui se produit, malgré le scepticisme philosophique inculqué à l’éphèbe. « Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin noir, coiffée de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits fermes dans une chair jeune et pure… » Excité à l’amour, l’adolescent la caresse, l’embrasse et ne la prend pas moins de trois fois en quelques heures. La belle résiste un peu puis se laisse faire, touchée et attisée par la fougue juvénile. La leçon est que la croyance seule permet des audaces que la raison n’aurait jamais osées. La timidité d’un jeune garçon pour le sexe est emportée par la foi en l’apparition. L’auteur a de jolies formules pour dire la sensualité : « Quel baiser ! Je crus sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. » Et de se replonger dans l’abîme des délices.

L’amour est bon, l’amour physique est contentement des sens, apaisement des passions et élévation de l’âme. La « vertu » de continence, « comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. » Elle n’est que la moralisation d’un renoncement forcé, l’obligation faite à tous d’agir comme le plus laid ou celui qui a prononcé des vœux. Anatole France n’est pas tendre pour l’hypocrisie religieuse. Dieu n’a pas besoin de simagrées et la foi la plus robuste s’accommode du monde tel qu’il est, voulu par Lui. La vertu n’est pas la sainteté ; elle a trop d’orgueil dans sa lutte avec les sens pour s’ouvrir à la Création et à la Bonté infinie. Ce qu’explique fort bien l’abbé par sa propre expérience : « Car enfin, monsieur, un jeune ecclésiastique, une fille de cuisine, une échelle, une botte de foin ! quelle suite, quelle ordonnance ! quel concours d’harmonies préétablies ! quel enchaînement d’effets et de causes ! quelle preuve de l’existence de Dieu ! » Où l’on voit que l’humour est loin d’être absent de ses discours philosophiques.

leif baise nicolette 1980

Les travaux érudits vont être bouleversés par l’irruption des filles, l’ordonnancement de la vie raisonnable par les passions du sexe, du cœur et de la jalousie. Un soir que Jacques est invité à revoir Catherine, la belle dentellière facile aux hommes mais qui a un faible pour son extrême jeunesse, il rencontre son amant, avec qui elle cocufie son protecteur. Bagarre générale à coup de bouteilles et de lames ; Jacques, son maître et l’amant sont obligés de fuir. Mais la belle Salamandre du château d’Astarac, qui n’est autre que la nièce du vieux Juif kabbaliste traducteur d’anciens textes pour le même Astarac, s’enfuit avec eux, entichée de l’amant, au grand dam de Jacques qui la croyait à lui. Et l’abbé est rattrapé par son destin sur la route de Lyon.

Anatole France livre avec La rôtisserie de la reine Pédauque un bon roman philosophique, enlevé et souvent drôle, où tous les caractères sont sympathiques, même dans leurs difformités. Le vieil oncle juif a de la grandeur, tandis que sa nièce est fort appétissante. L’abbé Coignard est sage, mais surtout par alternance de bonne chère et de bonne chair avec les principes des Anciens. D’Astarac est fou, mais pris avec panache dans la recherche d’une impossible grandeur. Et Jacques brûle sa jeunesse avec enthousiasme, mais sans jamais quitter dans sa conduite la voie juste enseignée par son bon maître, l’anti-Jean-Jacques Rousseau par excellence. En revanche, seul le lecteur intéressé par le chemin du « doute heureux et du sourire léger » poussera jusqu’aux Opinions de M. Jérôme Coignard, moins aisé de lecture faute d’action.

Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque, 1893, Folio 1989, 320 pages, €7.89

Anatole France, Les opinions de M. Jérôme Coignard, 1893, Dodo Press 2008, 128 pages, €9.37

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Ian McEwan, Les chiens noirs

ian mcewan les chiens noirs

Roman captivant et très écrit, il met en scène les deux attitudes occidentales de la vie : le rationalisme et le mysticisme. Tout blanc ou tout noir, sans aucune de ces nuances de gris que le reste du monde affectionne, l’Occidental de la fin du XXe siècle est un être bizarre : incurablement optimiste mais angoissé, féru d’abstraction mais attentif aux moments, prêt à sacrifier une génération au bonheur de l’humanité mais soucieux de son confort bourgeois. Ian McEwan n’a jamais pardonné à ses compatriotes d’être naïfs et conventionnels.

Il se met en scène sous les traits de Jeremy, qui a subi la mort de ses deux parents d’un coup, à huit ans. Ce pourquoi il reste en quête de modèles et adopte ainsi ses beaux-parents. Mais il a en face de lui un Bernard rationaliste, scientiste, communiste, qui discourt sur le monde et son état social, tandis que sa femme, June, s’est réfugiée dans une bergerie des Causses pour une révolution de sa vie intérieure. Ce grand écart d’un couple qui s’est toujours aimé, jamais d’accord sur rien sauf sur cette attirance, est le grand ressort de sa quête.

Jeremy, orphelin, aime les enfants pour leur donner ce qu’il n’a pas eu. Il en aura quatre avec la fille de Bernard et June, Jenny. Encore adolescent, à observer sa nièce dormant en confiance bras et jambes écartés, « un fol élan, protecteur et douloureux, me transportait, me saisissait le cœur » p.14. De quoi se trouver plus en phase avec sa belle-mère qu’avec son beau-père, sorte de commissaire politique revenu du stalinisme mais qui n’a jamais abandonné l’idée de transformer la société. Un matin, le vieux Bernard téléphone : le mur de Berlin s’effondre ! Tout le socialisme « réel » se révèle pour ce qu’il est : une vaste prison dont chacun aspire à sortir. Jeremy, qui était en train de faire l’amour à sa femme, est moins transporté par l’événement universel que par le sien en son intime. « Je me suis senti débander à l’intérieur de sa fille », avoue-t-il avec cet humour très McEwan.

Bernard s’est trompé sur le socialisme, il se convertit en travailliste. « Comment peut-on se tromper à ce point ? » Vaste débat sur la foi qui aveugle, sur les excuses apportées à la théorie, mal traduite par de mauvais dirigeants, ou mal assimilée dans la pratique. « Le travail de laboratoire vous apprend mieux que n’importe quoi combien il est facile de fausser un résultat pour qu’il vienne à l’appui d’une théorie » p.130. On ne veut pas voir, on ne veut pas savoir, le fantasme du désir occulte la réalité observée. Hier comme aujourd’hui.

June, plus intuitive, a quitté le communisme très vite tandis que Bernard trainassait. C’est la rencontre en plein causse de deux grands chiens noirs qui l’a convertie. Chiens sauvages qu’on disait abandonnés par la Gestapo, probablement des dogues allemands, qui l’ont attaquée par faim. Elle s’est défendue comme elle a pu, sentant monter en elle une bulle invisible d’au-delà protecteur. Ce qui a toujours laissé sceptique son froid rationaliste de mari. D’où leur séparation. Elle a acheté pour 35£ en ces années cinquante une antique bergerie au Larzac, lui est retourné à Londres travailler dans l’entomologie et se présenter à la députation travailliste. A l’abstraction du « changement social », elle préfère « la responsabilité de sa propre vie ». Être « confronté au mal » remet les pendules à l’heure : « Je l’ai pressenti dans ma peur – ces bêtes étaient la création d’imaginations avilies, d’esprits pervertis dont aucune théorie sociale ne pouvait fournir l’explication » p.249.

Un beau livre sur l’esprit occidental, binaire, et même dogmatic si l’on ose ce jeu de mot sur dog – le chien en anglais. Une belle prouesse littéraire qui nous captive parce qu’elle parle de nos esprits.

Ian McEwan, Les chiens noirs (Black Dogs), 1992, Folio2007, 253 pages, €7.12

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Anatole France, Thaïs

anatole france thais

Thaïs est une courtisane. Trop belle et mal aimée durant son enfance à Alexandrie, « elle se donna avant l’âge à des jeunes garçons du port » – elle avait 11 ans. Mais Alexandrie est ce bouillon de cultures romain où fermente l’Occident naissant dans un Orient qui meurt. Juifs et Grecs côtoient Levantins et Égyptiens dans une atmosphère futile et inquiète, propice aux croyances les plus folles. La vie vivace résiste encore et toujours aux doctrines de la souffrance. Il y a là message, en cette fin de siècle (1890) trop rationaliste mais travaillé de hantises. Thaïs résume en elle toutes les séductions du temps : femme, comédienne, putain, orientale. Elle est celle par qui tout est permis, la luxure comme la foi.

Anatole France était marié et amant de Madame de Caillavet, bien plus cultivée et sensuelle que sa femme. La maîtresse encouragea l’œuvre et Thaïs est un hommage qui reprend un vieux conte copte. Oh, certes, les cathos intégristes du temps, déjà fâchés de la république, ont manifesté dans les revues littéraires contre ce blasphème qui mêlait sexe et religion. Car Thaïs fut sauvée par la foi, tandis que son sauveur, le moine anachorète du désert Paphnuce, s’est abîmé dans les œuvres du diable.

Thaïs fut sauvée car, bien qu’ayant depuis l’enfance brûlé sa chandelle par les deux bouts, elle a reconnu ce qui meut toute sur la terre : le désir. Sans désir, nulle action, nulle connaissance, nul art, nulle science. Le désir est sexuel, mais pas seulement ; il est curiosité pour l’autre, goût pour l’ailleurs, conquête de l’impossible – tout ce qui compose le bonheur. Même l’épicurien Nicias, ami d’études de Paphnuce, n’est pas heureux car il ne réalise pas la vie même en ne connaissant rien aux vrais désirs. Pour lui tout reste tempéré, modéré, illusoire. Les humains n’étant pas des dieux, abolir les passions et les instincts ne se peut. C’est nier l’humain, choisir l’abandon, la mort, le néant. Ce n’est pas suivre la voie de Dieu, montrée aux hommes par son Fils unique Jésus.

Ce pourquoi les anachorètes qui se macèrent au désert, croyant vivre déjà hors de cette vallée de larmes, ne sont pas des hommes mais des rebuts. Ils sont des hommes déchus, en proie aux tentations des anges déchus que sont les démons. Le refoulement du désir aigrit et ferme l’esprit au réel. La maîtrise des désirs passe par leur reconnaissance et leur bon usage, pas par leur refus névrotique. C’est ce que dit Palémon, gai vieillard qui cultive son jardin en philosophe, à Paphnuce dévoré d’austérités.

N’est-ce pas par orgueil que ce moine quitte le désert pour la ville, afin d’aller arracher la courtisane la plus belle aux griffes du sexe ? Il va réussir, certes, et l’on saura pourquoi en écoutant son enfance. Mais il se prend pour Dieu et cet excès le perdra. « Il bondit, se dressa devant elle, pâle, terrible, plein de Dieu, la regarda jusqu’à l’âme, et lui cracha au visage ». Une telle haine de l’autre ne peut cacher qu’une haine de soi. Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre, exhortait pourtant Jésus. Lorsqu’on est « plein de Dieu » on n’est plus en soi, et le soi finit par vous rattraper lorsque Dieu s’éloigne. Car nul ne peut être rempli de Dieu constamment durant cette vie – l’être humain n’a pas été créé pour s’abolir, mais pour s’accomplir.

C’est ce que ne comprend pas Paphnuce, battu dans la foi par un fol, Paul le Simple, une innocence qui « voit » par le cœur bien mieux que par la raison tordue de désirs refoulés. Paphnuce devient néphélococcynien (une ville des nuées qui intercepte les offrandes aux dieux chez Aristophane). Pour se punir, Paphnuce se juche en haut d’une colonne et prend à lui tous les péchés du monde. Ne se prend-t-il pas pour le Christ ? Les mendiants, les malades et les illuminés affluent, une ville se crée. Le bouc émissaire s’enfle de sa souffrance pour se glorifier. Jusqu’à Satan, qui lui montre l’étendue à ses pieds, comme il a tenté Jésus au désert. Orgueil, tourments de luxures et doutes, est-ce cela vie bonne ? cela la vie grande ?

Thaïs, qui a vécu, connait l’espérance et la crainte plus que l’orgueil ; l’amour total plutôt que la luxure avec chacun ; la foi unique plutôt que le doute perpétuel. Mais pour trouver la voie, il faut d’abord vivre et ne rien refuser. Albine, la mère abbesse, est bien plus sage que le moine Paphnuce : « j’ai pour règle de ne point contrarier leur nature ». Tout excès est orgueil car qui sait les desseins de Dieu ? Thaïs : « Mais pourquoi l’offenserions-nous ? Puisqu’il nous a créés, il ne peut être ni fâché ni surpris de nous voir tels qu’il nous a faits et agissant selon la nature qu’il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prête bien souvent des idées qu’il n’a jamais eues. (…) Qui es-tu pour me parler en son nom ? » Tous les intégrismes sont contenus dans cette phrase : leur haine née d’un incommensurable orgueil, leur vanité de se prendre pour le glaive de Dieu – comme s’il en avait besoin, le Tout-Puissant… Les femmes sont plus sages que les hommes en ces matières, montre Anatole France : « Aussi les femmes qui, d’ordinaire, sont moins réfléchies, mais plus sensibles que les hommes, s’élèvent-elles plus facilement à la connaissance des choses divines. »

Thaïs est un conte comme la vie est un songe. Il montre que la folie et l’imagination supplantent trop souvent la raison ; que l’ignorance emplit de foi plus que la science ; mais que chaque fois le second doit dompter le premier pour le faire servir la vie. « Les uns cherchent la beauté éternelle et ils mettent l’infini dans leur vie éphémère. Les autres vivent sans grandes pensées. Mais, par cela seul qu’ils cèdent à la belle nature, ils sont heureux et beaux et, seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire à l’artiste souverain des choses ; car l’homme est un bel hymne de Dieu ».

Anatole France, Thaïs, 1890, Dodo Press 2008, 148 pages, €9.37 (ou format Kindle €2.35)

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Yasunari Kawabata, Chronique d’Asakusa

yasunari kawabata chronique d asakusa

Asakusa est le quartier de Tokyo où le touriste débarque en premier. Le temple bouddhiste Sensō-ji, pagode à cinq étages, impressionne d’autant qu’il abrite la déesse bodhisattva Kannon. Les commerces s’étalent le long de l’allée qui mène au temple, inoculant la fièvre acheteuse. Mais, il y a presqu’un siècle, avant la guerre et le grand incendie, Tokyo n’était pas le même, Asakusa était un quartier populaire où se réfugiaient les ados venus de la campagne en quête de petits boulots. Ces vagabonds, Kawabata les a observé dans les années 1920 pour le journal Asahi Shimbun, il en est tombé amoureux, il y a fait ses premiers pas d’écrivain.

Ce sont ces chroniques écrites pour le journal qui sont reprises en ébauche de roman. Le style n’est pas mûr, la construction hasardeuse, l’auteur intervient et revient en arrière… Mais la fraîcheur des premières impressions subsiste. Cette extrême jeunesse des filles et des garçons, apprenties geishas et petits commis ou malfrats, Yasunari en était encore proche à 25 ans, mais avec le recul d’une maturité tôt obtenue. Orphelin progressif, Kawabata n’a connu que le déchirement et la solitude : père mort quand il a 1 an, mère morte à ses 2 ans, grand-mère morte à ses 7 ans, sœur morte à ses 10 ans, grand-père mort à ses 15 ans, il cherche l’amitié et l’amour où il les trouve. Il ne peut qu’être remué, voire ému, des misères des jeunes, qui contrastent avec leur beauté androgyne. Il est passé par là.

Les années sont folles comme en Europe après la première Guerre mondiale, la croissance économique a explosé au Japon aussi et la crise de 1929 n’a pas commencée aux États-Unis. Cette mutation sociale bouleverse les mœurs et encourage l’avant-garde. « La Bande des ceintures rouges » est composée d’adolescents qui dansent et font du théâtre, livrent des paquets ou s’entremettent pour leurs copines de 15 ans tout en gardant une mystérieuse gaminerie. Le vagabondage a quelque chose à voir avec le rêve, la jeunesse et l’éphémère. Tout ce qui est profondément japonais et vigoureusement Kawabata.

Il aime la sensualité de la jeunesse, l’érotisme du corps entrevu ou du visage tendre. « Quand Yumiko [15 ans], par exemple, marche à côté du jeune acteur Utasaburô [13 ans], elle ressemble bien plus à un jeune garçon que cet adolescent aux lèvres d’une indicible beauté » p.101. Amoureux à 20 ans d’une serveuse de 15 ans qu’il ne touchera jamais, Kawabata retrouve cette première empreinte dans toutes les très jeunes filles qu’il croise, de Yumiko à Asakusa aux Belles endormies de l’auberge près de la mer et à la fille de Pays de neige.

L’une d’elle va empoisonner dans un baiser aux pilules d’arsenic son galant, une autre sera accusée d’être « de gauche » autrement dit mal famée, une troisième lance la mode des ceintures rouges de kimono en signe de ralliement aux hommes, d’autres dansent nues et s’affichent « Hit-girl, numéro fou de danse de nu des ballets Ero-Ero », des fillettes se parent comme des princesses, une vieille est devenue « la pocharde de la berge ». « Érotisme, absurdité, vitesse, humour de bande dessinée d’actualité, chansons de jazz et jambes de femmes… » p.42. L’auteur est dans son élément, pris dans le tourbillon.

« Asakusa l’universelle ! Il en sort toutes sortes d’objets vivants. On y voit, à nu, palpiter tous les désirs. C’est une immense marée où se trouvent mêlés divers types et classes d’hommes. A l’aube ou au crépuscule, c’est un flot insondable et ininterrompu. Asakusa vit… » p.41. Ce jaillissement vivace plaît infiniment à Kawabata, les corps palpitent, la nudité physique et morale s’expose, les cœurs s’ouvrent et se ferment, les âmes luisent comme des lucioles batifolant dans l’obscurité du monde.

Yasunari Kawabata, Chronique d’Asakusa, 1930, traduit du japonais par Suzanne Rosset, Livre de poche biblio, 1992, 220 pages, €6.27

Les romans de Kawabata chroniqués sur ce blog

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Yasunari Kawabata, Nuée d’oiseaux blancs

Voici le roman japonissime de Kawabata, où tous les ingrédients sont là : la sexualité libre, la tradition du thé, l’esthétique des choses, la sensibilité aux plantes et aux éléments, l’existence torturée par ce qui est convenable ou pas, le destin qu’on subit ou choisit.

Kikuji est un jeune homme incertain, la trentaine. Ses parents sont morts et il se souvient, enfant, de la maîtresse de son père, Chikako. Âgé de 8 ans, il l’a surprise en train de se couper les poils d’une tache de naissance au-dessus du sein gauche. Adulte, il garde de la répugnance pour ce corps de maîtresse, entaché d’une sorte de tare morale. Il faut dire que dame Chikaku est une langue de vipère, volontiers manipulatrice. Ne voila-t-elle pas qu’elle veut marier le jeune homme ? L’entremise est une tradition japonaise, mais l’auteur et personnage se révolte à l’idée d’obéir aux traditions sans avoir rien à dire.

couple japon

Il est plutôt attiré par une autre, Fumiko, la fille d’une seconde maîtresse de son père, Madame Ota. Il est séduit par la grâce de la jeune fille, mais cède à l’admiration naïve et au désir physique de la mère. Celle-ci voit-elle le fantôme rajeuni de son ex-amant dans le fils ? Par honte, elle se suicide ; peut-être pour ouvrir la voie à sa fille qui a bien aimé quand elle était enfant l’amant de sa mère.

D’où un couplet sur le suicide, que l’auteur commettra lui-même en 1972, à 72 ans. « Mourir, c’est refuser toute compréhension, et pour toujours, de la part des autres. Nul ne peut plus comprendre les actes d’un mort ; personne n’est jamais plus en mesure de les excuser » (Eschino, II). Mourir, c’est figer le temps ; dire non à la vie mais aussi au destin ; refuser les traditions qui obligent, mais aussi obéir aux traditions dont le suicide fait partie. Sembazuru – le titre japonais du roman – est la cocotte en papier, métaphore du destin qui plie les êtres à sa volonté, mais aussi de la dérision du destin qui aboutit à ne faire qu’un oiseau artificiel…

Tout se passe dans le rituel. Les cérémonies du thé se succèdent, en groupe ou à quelques intimes. Tout est bon : célébrer l’anniversaire de la mort du père, l’arrivée du printemps, la promesse de mariage… Tout est blanc, symbole de lumière – et de mort en Asie. Car l’existence a pour but de faire émerger l’âme à la lumière, le lotus bouddhique émerge de la fange au grand soleil des mares. Mais une fois la lumière atteinte intervient le nirvana, la fusion dans le grand Tout, lumière de la lumière. D’où l’idée qu’au fond, tout se vaut : le père, le fils ; la mère, la fille. Les amours croisés ne sont que la conséquence de ces liens intimes entre les êtres. Seule l’entachée Chikako est exclue. Ce qui la rend acerbe et démoniaque ; elle tente d’influer sur le destin en s’imposant et mariant.

Mais n’est pas dieu qui veut : elle échoue. Le roman laisse dans le vague l’avenir de Kikuji et de Fumiko. Le lecteur optimiste peut croire qu’ils vont enfin se marier, relier ce qui devait l’être de toute éternité. Mais rien n’est sûr car tout est changement dans ce monde. C’est ce qui fait l’inquiétude métaphysique des romans de Kawabata. Et l’universalité de la littérature japonaise.

Yasunari Kawabata, Nuée d’oiseaux blancs (Sembazuru), 1949, traduit du japonais par Bunkichi Fujimori, éditions Sillage 2009, 192 pages, €12.83

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Ian McEwan, Solaire

ian mcewan solaire

Roman très anglais d’un auteur insolent, Solaire est un missile jouissif tiré sur les écolos-narcissiques qui se repaissent comme des chrétiens angoissés de l’an mil de la Grande catastrophe annoncée. L’abord est déconcertant, le lecteur français prend plusieurs pages à réaliser par exemple que Patrice est une femme. Mais les Anglais font tout à l’envers et le personnage principal a tout de l’antihéros, gros chauve, laid et content de lui. L’humour anglais perce ça et là, au point qu’on se surprend à rire tout seul.

Bien sûr, il faut « lire », et ne pas survoler quelques pages pour faire semblant et en parler ensuite dans les cercles littéraires ; bien sûr, il faut s’accrocher, les débuts de l’auteur ne sont jamais très flamboyants ; bien sûr, il faut être sensible aux êtres et ne pas en rester aux apparences. Ce pourquoi « l’époque » Internet-jeux vidéo-zapping n’est pas vraiment faite pour Ian McEwan. Mais il reste de vrais lecteurs, dont vous êtes certainement, vous qui me lisez jusqu’ici (les autres se sont contenté de planer sur les images).

Michael Beard est un physicien qui a connu son heure de gloire avant trente ans en obtenant (par hasard et par politique) un prix Nobel. Il vit désormais dessus, plus préoccupé de ses bonnes femmes que de recherches nouvelles. Il en est à son cinquième divorce, et l’on se demande pourquoi « se marier » est donc si utile lorsque l’on n’est pas fait pour ça. Le divorce d’avec « Patrice » donc, se passe mal, chacun provoquant l’autre en affichant ses liaisons. Mais c’est à un retour de voyage que tout va se jouer – par hasard, évidemment. Car le physicien, qui devrait être pur rationnel, est balloté sans cesse par ce qui survient, ne maîtrisant rien de son existence, ni de sa recherche scientifique. Il suit le mouvement, profite des circonstances.

L’histoire se compose en trois années, 2000, 2005 et 2009. A chaque fois la vie de Beard bifurque, sans qu’il l’ait le moins du monde voulu, mais sans qu’il ait non plus une quelconque volonté de l’orienter. Pas plus que l’humanité ne veut le dérèglement du climat, mais qu’elle ait un quelconque désir de faire quelque chose. Chacun se veut rationnel dans sa sphère, mais retombe dans les ornières répertoriées et les schémas de comportement humains. McEwan réalise une satire féroce de ces moments de naïve bonne conscience.

Par exemple sur le climat : « Cet écho des fléaux de l’Ancien Testament, avec ses pestes et ses pluies de grenouilles, illustrait une profonde tendance, réactivée au fil des siècles, à croire que la planète vivait ses derniers jours, que la fin de chacun était liée de manière imminente à celle du monde, ce qui la chargeait de sens, ou la rendait un peu moins absurde. L’apocalypse n’était jamais pour aujourd’hui, où l’on aurait pu démasquer l’imposture, mais pour demain et, quand elle n’arrivait pas, une nouvelle menace, une nouvelle date, avait tôt fait de la remplacer » p.32. Le physicien est conscient des effets de l’industrialisation sur l’atmosphère et prêt à chercher de nouvelles énergies ou des technologies durables, mais il observe combien les écolos sont eux-mêmes emplis de vent, sinon de légèreté intellectuelle. Invité comme scientifique de renommée à constater avec une vingtaine d’autres « artistes », journalistes et faiseurs d’opinion les effets de la fonte des glaces au Spitzberg, il n’a pas de mots assez durs pour fustiger cette inconséquence. « Quand aux coupables émissions de dioxyde de carbone causées par vingt vols aller-retour, vingt trajets en motoneige et soixante repas quotidiens servis chauds dans ce froid polaire, on les compenserait en plantant trois mille arbres au Venezuela dès qu’on aurait identifié un site et acheté les responsables locaux » p.74.

Ces moments désopilants, observés d’un œil anglais, se multiplient dans le livre. Ainsi lorsque le gros Beard tente de pisser au Spitzberg, par -26°, et qu’il se gèle vite le bout. « Quelque chose de dur et de froid s’était détaché de son entrejambe et avait glissé… » p.94. Ou lorsqu’un ours blanc se dirige vers le groupe sur la banquise et que Beard ne parvient pas à démarrer la motoneige. « Au même instant, il reçut un coup violent dans l’épaule… » p.108. Dans le sas vestiaire du navire où ils logent, les accessoires grand froid sont déposés et repris n’importe comment, au point que personne n’a plus l’équipement à sa taille complet alloué au départ. Comment une telle indiscipline en petit groupe pourrait-elle devenir une discipline collective pour l’humanité contre le réchauffement  ?

Vous trouverez encore hilarant le moment des chips dans le train p.176 ; l’expérience de bouc émissaire de la part de croyants intellos-féministes lorsqu’il expose les raisons pour lesquelles, selon lui, moins de filles que de garçons se consacrent à la recherche en physique p.198 ; les « contes de fée » des freudiens qui croient scientifiques leurs analyses du comportement humain p.238 ; les jumeaux insomniaques, bébés des voisins, qui répandent dans toute la maison « leurs miasmes aussi pénétrant qu’un curry sur le feu ou des crevettes vindaloo, mais aussi pestilentiels que ceux d’un marécage, comme si leur religion leur imposait un régime à base de moules et de guano » p.292.

Ian McEwan réalise un roman décalé irrésistible où, si toute la raison du monde ne peut donner un sens à la vie, un petit enfant le peut. Où toute prévision reste à jamais hasardeuse – surtout si elle concerne l’avenir : « Écoute, Toby. La catastrophe est imminente. Détends-toi ! » p.307.

Force est de constater que plus les catastrophes sont annoncées, pré-vues, moins elles surviennent… Laissez donc dire les écolos et autres théoriciens en chambre du complot naturel. C’est ce que personne n’a imaginé qui est la véritable catastrophe.

Ian McEwan, Solaire (Solar), 2010, Folio 2012, 397 pages, €7.12

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Anatole France, Le livre de mon ami

anatole france le livre de mon ami

Les mémoires sont un genre éternel qui intéressera toujours le lecteur, par sympathie. Les souvenirs d’enfance sont les plus beaux, embellis par les années, lyrisés par la maturité. Quoiqu’on écrive, c’est toujours pour soi-même, rien n’est plus subjectif que le souvenir. Proust le montrera quelques décennies plus tard, mais c’est déjà en germe dans les débats littéraires du temps d’Anatole France.

Les souvenirs d’enfance de l’auteur sont multiples. Les aventures de grand-mère Nozière pendant la Terreur font partie de l’Histoire, mais aussi de la famille et de l’imagination d’enfant qui les reçoit. Les contes de fées sont pour tous, nés de chaque civilisation même, mais ils sont aussi destinés à l’enfant particulier qui les écoute. Tout comme les gravures grotesques de Jacques Callot qui font faire des cauchemars, premier souvenir conscient de l’auteur.

Pierre, c’est Anatole, mais pas entièrement. Il ne dit pas « je » mais « mon ami », ce qui permet la distance, donc le choix des souvenirs. Mentir-vrai est littérature, ce livre-ci n’est pas un froid récit de mémoire mais une reconstruction imagée d’une enfance pas toujours drôle, mais protégée. Il est composé d’un agglomérat d’articles parus ici ou là, soigneusement rédigés. Nous trouvons le livre de Pierre et le livre de Suzanne (sa fille), chacun découpé en deux ou trois, premières conquêtes, nouvelles amours, Suzanne, les amis de Suzanne et la bibliothèque de Suzanne. L’auteur opère des sondages en lui-même, qu’il raboute pour tisser une vie, des plus jeunes années jusque vers l’adolescence. Le moi ne devient lui-même qu’au travers l’art qui le révèle et lui donne une sorte d’exemplarité éternelle.

Importance de la famille, du milieu et des lieux. « Il ne me paraît pas possible qu’on puisse avoir l’esprit tout à fait commun, si l’on fut élevé sur les quais de Paris, en face du Louvre et des Tuileries, près du palais Mazarin, devant la glorieuse rivière de Seine, qui coule entre les tours, les tourelles et les flèches du vieux Paris. Là, de la rue Guénégaud à la rue du Bac, les boutiques des libraires, des antiquaires et des marchands d’estampes étalent à profusion les plus belles formes de l’art et les plus curieux témoignages du passé. Chaque vitrine est, dans sa grâce bizarre et son pêle-mêle amusant, une séduction pour les yeux et pour l’esprit ». C’est toujours le cas aujourd’hui, même si Internet a bouleversé la donne. Anatole France a habité au 15 quai Malaquais avant le 9 quai Voltaire, mais c’est bien le même quartier aéré, au cœur de l’histoire.

Amoureux à quatre ans d’une « femme en blanc », il la retrouve adulte en « femme en noir » dans une réception : le temps a passé et la jeunesse a pris le deuil. Sa marraine, probablement inventée, est une fille fantasque, amie passionnée de sa mère ; elle a les yeux d’or et son premier geste est de regarder la couleur de ceux de l’enfant. Lorsque maman, avant qu’il sut lire, lui contait la Vie des saints, le fils imaginait le devenir. Il jetait ses sous et ses billes par la fenêtre, voulait être anachorète sur la fontaine de la cuisine (de laquelle la bonne l’a promptement délogé), puis a décidé de se retirer « au désert » dans un recoin du Jardin des plantes, vêtu de palmes et se nourrissant de racines. C’est dire si l’imagination s’enfièvre d’un rien quand on est confiné aux livres.

L’âge mûr venu, quand on est soi-même père, ce sont les souvenirs qui jouent le rôle des livres. D’où cette belle page, si parisienne : « Je vais vous dire ce que me rappellent, tous les ans, le ciel agité de l’automne, les premiers dîners à la lampe et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent ; je vais vous dire ce que je vois quand je traverse le Luxembourg dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais ; car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues. Ce que je vois alors dans ce jardin, c’est un petit bonhomme qui, les mains dans les poches et sa gibecière au dos, s’en va au collège en sautillant comme un moineau ». Cette « ombre du moi » est « un innocent que j’ai perdu ».

Le père, pour le socialiser avec ses pairs, l’inscrit en demi-pension à 8 ans. Il y découvre la poésie, puis quelques années plus tard la tragédie. Révélation que cet univers classique ! Il rêve d’Homère ou de Tite-Live grâce au professeur Chotard, enflammé de lyrisme, qui n’hésite pas à raconter l’histoire, du même ton qu’il punit ses élèves. Ce qui est fort cocasse, et bien émouvant. N’est-ce pas dans la vie même que l’on découvre l’actualité de l’antique ?

Protégé dans un appartement parisien, préservé du féminin par les classes entre garçons, nourri par l’imaginaire littéraire plus que par la réalité des choses, « vers dix-sept ans, je devins stupide ». Jusqu’à répondre « oui, Monsieur », à une belle femme qui l’a envoûté au piano… Son père, attentif, l’envoya au grand air, en Normandie près de la mer. « Le vague des eaux et des feuillages était en harmonie avec le vague de mon âme. Je courais à cheval dans la forêt ; je me roulais à demi nu sur la grève, plein du désir de quelque chose d’inconnu que je devinais partout et que je ne trouvais nulle part ». N’est-ce pas cet irréalisme de l’éducation bourgeoise en France, qui a donné ces littérateurs plein de vent et de fureur comme ces doctrinaires perdus dans l’abstraction ? L’écart avec l’éducation anglaise ou allemande à la même époque, plus tournées vers le sport, la vie en commun et la pratique, pourrait expliquer quelques égarements de la pensée française.

Reste un beau livre de souvenirs au parfum d’enfance. Le petit Anatole a toujours été sensible aux parfums. Pour qui connait Paris, ou veut pénétrer son mystère, lire Anatole France plonge au cœur de l’histoire qui nous fait toujours, des habitudes aux jugements sociaux.

Anatole France, Le livre de mon ami, 1885, Rivages poche 2013, 295 pages, €8.22

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Anatole France, Les désirs de Jean Servien

Hommage à Pierre Mauroy, décédé hier à 84 ans. Ce partisan issu de la méritocratie républicaine, fils d’instituteur et petit-fils de bûcheron, avait le socialisme généreux (pas tyrannique). C’était le socialisme issu de la base, du terroir, des gens (et pas des modèles rationalistes intellos). Beaucoup plus social-démocrate que jacobin, sans haine politique mais ferme en convictions. L’inverse des psychorigides à la Aubry, des ambitieux orgueilleux à la Fabius, des histrions populistes à la Mélenchon…

Ma récente note « Radicalisation de crise » était prémonitoire… Extrémisme et populisme fomentent la haine : cela aboutit à la guerre civile, donc à la mort d’un étudiant de 19 ans, Clément Méric, militant extrême à gauche. Tous les « bien-pensants » de droite comme de gauche qui laissent dire, encouragent et jouent à leur petits jeux rituels du vaudou contre ceux qui ne pensent pas comme eux sont aussi coupables. 

 Pas Pierre Mauroy. Il a montré justement quel socialiste il ne faut pas être.

Et Anatole France tombe bien en ce jour, auteur trop oublié, qui raconte la méritocratie sociale et ses embûches.

anatole france oeuvres pleiade tome 1

Roman peu connu, roman décalé, roman différent de l’œuvre d’Anatole France. Écrit avant les premiers publiés, il garde une âpreté de jeunesse que l’âge mûr apaisera. Il est pour cela plus proche de Jules Vallès que de Paul Bourget, avec de jolis fragments littéraires : « La longue étude du soir se terminait dans un calme profond. Les grands abat-jour des lampes ramenaient la lumière sur les chevelures emmêlées des élèves qui travaillaient ou rêvaient le nez sur leur pupitre. On entendait le craquement du papier, le souffle des enfants et le grincement des plumes de fer. Le plus jeune, les joues encore brunies par la mer, songeait, sur son thème inachevé, à la plage normande et aux châteaux de sable qu’il élevait avec ses petits amis à la marée montante, pour lutter contre la lame » (chap. XX).

Comme toujours, le personnage principal, Jean, est un portrait de l’auteur. Mais reconstruit et différent, amplifié par l’imaginaire et corrigé d’événements trop personnels, avec d’autres ajoutés.

  • Comme Jean, Anatole est né dans les livres : atelier de reliure pour Jean, librairie pour Anatole.
  • Comme lui, sa mère est restée inconditionnelle de son petit garçon unique : celle de Jean meurt en le protégeant tout bébé, léguant le désir de lui voir faire des études, celle d’Anatole a vécu longtemps mais sans jamais cesser son admiration.
  • Comme Jean, Anatole connaît le lycée où il côtoie les fils de bourgeois et d’aristocrates au-dessus de son condition, comme lui il en souffre mais, à sa différence, Anatole se fera des amis, pas Jean.
  • Comme lui, il sera pion un temps, comme lui chahuté et impuissant, comme lui se fera jeter.
  • Comme Jean, Anatole tombe fou amoureux d’une actrice de théâtre, confondant les ors de la scène et le personnage joué avec la réalité de cocotte et du négligé.
  • Comme lui, Anatole connaîtra des faiseurs et de faux érudits, des pique-assiette qui prennent de grands airs. Mais il ne sera pas pris comme lui dans les violences de la Commune.

Les désirs d’élévation sociale du ménage populaire pour leur fils se heurtent à la dureté des conditions sociales fin XIXe. Pour « arriver », il faut avoir un talent, ou bien travailler beaucoup, avec obstination, prenant peu à peu les mœurs et les manières de la classe à laquelle on aspire (la belle écriture et l’orthographe pour les fonctionnaires, le savoir-vivre pour les salons, l’aisance due à la connaissance pour les juristes comme pour les artisans). Mais l’être jeune et livré à lui-même dans la jungle sociale ne peut compter sur l’aide de sa famille ou de ses relations pour passer de la carapace à la colonne vertébrale. Ses velléités de travail se heurtent à ses désirs personnels. S’il aime, c’est dans l’idéal, pour ne pas retomber dans la vulgarité ouvrière ; or l’idéal ne se concrétise jamais pour qui n’a pas les moyens, au moins financiers. « Bien qu’il n’eût point d’orgueil, il rejeta sur le sort les insuffisances de sa nature. Ainsi donc, songeait-il, il était pauvre et n’avait pas le droit d’aimer. Oh ! s’il était riche et formé à toute la science des oisifs et des heureux, comme les magnificences de sa fortune seraient en harmonie avec les magnificences de son amour ! Quel Dieu inepte et féroce avait muré dans la pauvreté son âme pleine de désirs ? » (chap. XV).

Les grands mots appris dans les grands livres, à quoi servent-ils dans la vie courante ? Ils épicent la conversation dans la relâche des affaires ; ils structurent une philosophie dans la maturité ; ils aident à trouver une certaine sagesse pour éduquer et guider les enfants. Mais ils donnent de mauvaises idées aux jeunes gens pauvres, les faisant aspirer à ce qu’ils ne pourront jamais atteindre, leur donnant de coupables illusions qui en feront des aigris, emplis de ressentiment contre la société. Pour Anatole France, c’est cela qui a donné la Commune. Il ne voit pas le côté démocratique du peuple qui décide à la base ; il voit surtout les violences des derniers mois, l’arbitraire des arrestations, les fusillades d’otages sans jugement, l’ivresse populacière et le défoulement des mégères.

Ce débat sur l’élévation des esprits court toujours dans notre éducation nationale : n’est-ce pas pour cela que les textes classiques (« bourgeois ») sont remplacés systématiquement par des textes contemporains, voire de journaux (vulgaires) ? Que l’étude des passions et des caractères se voit remplacé par la symbolique issue de la linguistique, plus abstraite donc plus  « neutre » ? Que la sélection ne s’effectue plus sur la belle écriture, ni sur l’éloquence rhétorique ou le thème latin, mais sur les seuls maths ? Chez les bourgeois de gauche qui peuplent le ministère éducatif, la hantise de donner aux élèves une instruction trop haute pour leur condition fait que tout est ramené au niveau « moyen », qui ne cesse de changer… à la baisse.

Jean Servien est un portrait social prouvant qu’une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine. Les idées de grandeur amènent un enfant à croire qu’une mère de condisciple est une grande dame alors qu’elle n’est qu’une courtisane ; qu’une tragédienne est une déesse, alors qu’elle n’est qu’une cocotte ; que toute femme est un être délicat et éthéré, alors qu’elle peut être poissarde comme la dernière que Jean Servien verra dans sa vie.

Anatole France, Les désirs de Jean Servien, 1882, 19 lithos et bois de Fernand Siméon, Le Livre 1924 (occasion),

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Claude Dupouy, Sur les ailes du temps

claude dupouy sur les ailes du temps

Nous sommes dans le roman, un vieux monsieur raconte sa guerre au petit-fils. La photo de couverture dit tout des relations entre ces deux là, gamin entrant en sixième et octogénaire qui a vécu intensément. L’auteur était-il pilote ? Il a opté en tout cas pour l’Éducation nationale ; il garde de la formation pré-68 le vocabulaire suranné et les phrases littéraires. Peu vraisemblable cependant est le garçon de 11 ans parlant ainsi : « Vous ne viviez pas, grand-père, une histoire d’amour de toute tranquillité » p.76… Sans aller jusqu’à le « Eh baba, tu kiffais ta meuf, hein ? », disons qu’un peu plus de spontanéité ajouterait de la crédibilité au personnage.

Ce sont les mouettes de la baie de Saint-Brieuc, dont les virevoltes lui font penser aux avions, qui incitent le grand-père maternel à conter à son petit-fils unique son expérience des avions de chasse, du Spitfire Mark I au Mark XVI. Cracheur de feu et soupe au lait, cet avion était plus lent que les Messerschmitt 109 et les Focke-Wulf 190 mais plus manœuvrant en combat aérien. Né avec l’aviation, le vieux transmet au plus jeune son amour du vol (et de la vie) et la liberté (jamais sans discipline) qui va avec. Le pilotage, le combat contre les nazis, l’amour, sont des leçons d’existence que ce pédagogue 1922 inculque à la génération 2012.

C’est bien illustré, aventureux et progressif, la morale n’étant jamais pesante et toujours tirée de l’expérience même. Résistant embarqué pour Londres dès 18 ans (après avoir passé son bac d’abord), le grand-père devient pilote de la RAF en août 1941 après 79 heures de vol solo. Il rejoint le squadron 340 « Île-de-France » sur Spitfire, avant de connaître sa première attaque en avril 1942. Lui, un héros ? « On prend souvent des morts pour des héros parce qu’on croit qu’ils ont donné leur vie pour que d’autres vivent. Ce n’est pas aussi simple que ça. Personne ne se sacrifie. C’est une croyance infondée. Dans un conflit, chacun se comporte comme il peut. Certains ont plus de détermination que d’autres et prennent de plus grands risques. C’est leur façon d’aborder le problème, de vivre les difficultés du moment. (…) Alors les héros… je n’y crois pas. Ce sont les vivants qui ont besoin de héros pour s’identifier à eux afin de se donner plus d’importance pour leur estime de soi » p.28.

spitfire

Le jeune homme sera blessé, puis abattu au-dessus de Dieppe lors d’une mission. Il rencontrera Hélène, infirmière bretonne comme lui, dont il ira voir les parents après s’être ramassé en parachute dans la campagne. Comme nous sommes dans le roman, rien de grave ne lui arrivera jusqu’à la fin de la guerre, l’amour est merveilleux, pour la vie, et il récupère de célèbres anecdotes comme être recueilli en mer par la vedette de Philippe de Gaulle ou inventer de déstabiliser les V1 allemands avec l’aile de son avion. Ce sont de belles histoires qui pimentent le roman, que le lecteur pardonne volontiers, d’autant qu’il imagine les yeux ébahis du gamin. L’auteur raconte bien, qui a l’âge d’être grand-père : « les mots sont des notes de musique qui peuvent rendre heureux » p.55.

Un anachronisme choquant cependant, pour un livre si bien écrit : proposer ses services à « Air France-KLM » en 1946 ! L’alliance ne s’est formée qu’en 2004 selon les wikipédagogues. « Air France » aurait suffit, mais digérons une autre leçon de grand-père : « Pense que toi aussi tu peux projeter de l’agressivité quand une parole, un geste ou une attitude chez quelqu’un d’autre te déplaît. (…) Cherche dans les autres leurs qualités et oublie leurs défauts » p.89.

Dommage que dans l’Éducation nationale à la française on ne pense plus comme cela : ce ne sont que notes, évaluations, classements, sélection, avertissements, humiliations. Sur 12 millions d’élèves, 160 000 sortent chaque année du système sans AUCUN diplôme et, déjà, un sur cinq ont des difficultés avec l’écrit en 6ème…  Mais ce n’est pas « par manque de moyens » (air connu des enfeignants) : il y a plus de profs et moins d’élèves qu’en 1990 – mais c’est une autre histoire à écrire.

Reste un livre court et pédagogique qui se lit bien et peut être offert aux enfants, surtout s’ils se posent des questions sur la guerre, la résistance, l’engagement, l’aventure.

Claude Dupouy, Sur les ailes du temps, 2013, éditions Baudelaire, 100 pages, €12.35

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Anatole France, Le crime de Sylvestre Bonnard

anatole france le crime de sylvestre bonnard

Lorsqu’il publie ce roman, il se positionne contre le naturalisme à la Zola. Anatole France réhabilite le spontané et le merveilleux, le conte à la Dickens, auteur qu’il admirait fort. Nous le lisons aujourd’hui avec plaisir, l’histoire nous touche, le vieux bonhomme érudit et généreux reste un ami. N’est-ce pas lui qui fit livrer un bol de bouillon et une bûche pour le feu à la femme du grenier, pauvresse qui allait avoir un enfant ? Ce beau bébé aimé, devenu garçonnet, allait un jour lui livrer, entouré de violettes, le manuscrit qu’il convoitait pour ses chères études. La mère, devenue riche et noble par mariage, lui a rendu ses bienfaits.

Mais c’est l’intérêt porté à la petite-fille de Clémentine, son amour de jeunesse, qui va élever Sylvestre, ancien élève de l’École des chartes et membre de l’Institut, au rang d’homme de cœur. Jeanne, devenue orpheline, est placée en pension où règne une vieille demoiselle. Son héritage se dissipe bientôt et elle est réduite à laver les cuisines. Le « crime » du vieil érudit est de la faire évader, elle qui était encore mineure à 18 ans, contre son tuteur, un notaire véreux. Heureusement que ce dernier vient de s’enfuir avec la caisse (et accessoirement la jeune fille d’un de ses clients). Le juge nomme donc tuteur Sylvestre Bonnard, sur la recommandation de la femme qu’il a aidée jadis.

Il voudrait bien garder sa nouvelle pupille pour lui quelques années, voyant en sa jeunesse un printemps revenu. Mais il se résigne par honneur à faire son bonheur et ne tarde pas à la fiancer selon son souhait avec le jeune homme qui lui fait la cour, un étudiant qui vient de passer sa thèse d’histoire avec ses conseils érudits.

Nous sommes dans les Misérables, mais de la classe moyenne, et l’auteur tire sa morale plus de l’exemple des héros antiques que des personnages outrés de la révolution ou de l’empire. Anatole France n’est pas Victor Hugo, mais être de raison. Pour lui, l’humanisme n’est pas la déclamation de grands mots mais l’accomplissement de petits actes.

Ni ressentiment social, ni misérabilisme d’apitoiement, il est en ce sens plus chat que chien, aimant confort et tendresse plus que force ou que rage, comme en témoigne dès les premier mots le portrait du félin Hamilcar. France reconnait l’amour, sans le sacraliser, et rien ne lui paraît plus beau pour l’avenir de l’humanité qu’un enfant aimé de sa mère ou de ceux qui en ont la charge – comme le maître aime son chat. Rêve et douceur de vivre en sont les souverains mots.

Bien sûr, l’auteur use de masques pour élaborer sa fiction. Sa chronologie présente des invraisemblances, il n’hésite pas à plagier des guides touristiques et des auteurs anciens, ses personnages ont un peu lui mais pas tout, il écrit en se vieillissant de plusieurs décennies. C’est que tous ces artifices sont nécessaires pour établir la distance raisonnable envers les émotions. Par là même, il les fait passer en douceur au lecteur, séduit par le ton – tour à tour badin ou ironique, précis ou déclamatoire. L’écriture est un art, comme le croyais Flaubert, et l’apparente simplicité de l’œuvre cèle des jours entiers de labeur et de remaniements.

Reste un roman social qui se lit bien aujourd’hui, des personnages attachants qui nous émeuvent, une philosophie libérale de l’existence tout à fait moderne pour cette fin de l’avant-dernier siècle.

Anatole France, Le crime de Sylvestre Bonnard, 1881, Hachette livres BNF 2012, 331 pages, €14.63

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Philip Kerr, La paix des dupes

Philip Kerr La paix des dupes

Durant la Seconde guerre mondiale, dont Philip Kerr est spécialiste, les trois Grands se rencontrent à Téhéran pour négocier la poursuite de la guerre et envisager l’après-guerre. L’auteur nous plonge auparavant à Berlin, New York et Le Caire dans le marigot politique. Les SS tirent dans les pattes des diplomates et de l’Abwer, les prosoviétiques américains mais surtout anglais envoient des renseignements à Staline sous prétexte d’être « alliés », Roosevelt entretient plusieurs fers au feu en vue de sa réélection en 1944, et ainsi de suite. Tous selon leur tempérament sont disciples de Machiavel et la notion de trahison apparaît toute relative.

C’est documenté, passionnant et agité. Nous sommes au cœur de l’action.

Sauf que… page 534, l’histoire bascule. Se met en place une uchronie, une histoire-fiction. Que passerait-il si… ? A Téhéran, un commando SS a été envoyé pour tuer Staline, accessoirement Roosevelt et Churchill : cela devrait ralentir la guerre et désorganiser l’adversaire. Mais, dans le même temps, des négociations secrètes entreprises à la fois par Hitler, par Staline et par Roosevelt, aboutissent à faire se rencontrer les quatre protagonistes autour de la table d’un bunker de l’ambassade soviétique dans la capitale iranienne. Étonnant, non ?

L’histoire telle que nous la connaissons va-t-elle basculer ? Il s’en faut de peu, tout le monde a l’air d’accord, jusqu’à ce qu’une erreur de dossier change à nouveau la donne. Je ne vous en dis pas plus, mais c’est captivant. Willard Mayer, un philosophe juif allemand devenu américain joue un grand rôle dans les réactions d’Hitler. C’est dire que ce roman ne manque pas non plus d’humour, même s’il est noir.

Le sort des Juifs d’Europe, encore largement en vie en 1943, s’est-il joué lors de cette rencontre secrète ? Il fait l’objet de marchandage, mais intéresse-t-il vraiment les opinions publiques occidentales ou le parti communiste soviétique ? Ce n’est pas l’un des moindres mérites de ce livre qui n’est pas d’historien, que de poser les bonnes questions remises dans leur époque. Où le lecteur verra que rien n’est simple et que la guerre exige de ne pas tout vouloir mais de limiter stratégiquement ses objectifs pour mieux vaincre.

La paix d’Hitler, titre anglais du livre, est-elle une « vraie » paix ou un simple recul tactique ? Est-ce une offre de sauver l’Europe orientale du communisme qui menace l’après-guerre ou un répit avant un nouveau pacte germano-soviétique ? La conférence de Téhéran en 1943 a ses zones d’ombre que les historiens n’ont pas levées ; l’auteur s’y engouffre pour monter son intrigue, y mettant assez de vraisemblance.

Le choix d’écrire un polar plutôt qu’un roman classique ne gâche rien à ces questions d’histoire, au contraire. Le lecteur apprend en s’amusant, s’identifie aux acteurs et réussit à voir l’histoire archiconnue d’un autre œil. Pas mal pour un auteur de roman policier, genre considéré généralement comme mineur. Philip Kerr montre – mieux que Littell et ses Bienveillantes – qu’il n’en est rien.

Philip Kerr, La paix des dupes (Hitler’s Peace), 2005, Livre de poche policier, 2012, 619 pages, €7.69

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Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe

Écrit entre deux suicides, l’un raté d’août 1944 et le dernier réussi de mars 1945, ces Mémoires de peintre sont le testament littéraire de Drieu. Comme toujours, Dirk Raspe est lui (Drieu la Rochelle) et un autre (l’anagramme de DisParaître). Nous avons en ce dernier roman une vigoureuse création littéraire, charnelle, écrite, introspective – mais comme toujours avec des redondances et des longueurs. Il n’a heureusement pas eu le temps de rallonger la sauce avec deux parties supplémentaires, mais malheureusement aussi pas eu le temps de corriger ce qu’il avait écrit.

Pierre Drieu La Rochelle Memoires de dirk raspe pleiade

Drieu fin 1944 se cache des vainqueurs puisqu’il a collaboré de façon… suicidaire, jusqu’au bout avec les nazis, alors qu’il n’y croyait plus. Tourmenté, il se psychanalyse dans l’écriture. Il aurait préféré être anglais, peut-être pour ressembler à l’« un de ces beaux jeunes hommes ambigus dont on ne sait s’ils sont des animaux ou des dieux, qui paissent sur l’herbe verte » d’Oxford (p.1351). Au moins, ces pragmatiques ne sont pas tourmentés par les questions, « aussi bien tentés par le rêve que par l’action ». Lui-même les a connus à 15 ans, en 1908 à Shrewsbury. Il part de ce fragment autobiographique pour explorer en quatre parties son propre itinéraire spirituel : la politique (le fils ainé du pasteur), la société (vendeur de tableaux bourgeois), la religion (prêcheur parmi les mineurs pauvres), enfin l’art. Il en a une vision mystique, christique. Son modèle est le peintre Van Gogh, dont il reprend le portrait (p.1485), mais aussi Nietzsche et Dostoïevski. Car la religion ne le retient pas : « Je crains toujours que la religion ne soit un renoncement facile et paresseux à l’effort, au risque de penser. C’est terrible, mais c’est beau de lutter seul contre le monde » p.1454.

Il transmute sa crise spirituelle personnelle, voyant l’écroulement en 1945 de tout ce à quoi il a pu croire, en une crise de civilisation. « J’aurais voulu confondre mon âme avec celle des autres hommes » p.1460. Toujours fusionnel, Drieu, en amour, en politique comme en mystique. Le Crépuscule des dieux voulu par l’avorton Hitler voit la chute des traditions millénaires et l’avènement de la brutale modernité que Drieu haïssait (l’industrie, l’argent, le confort bourgeois, l’étroitesse d’esprit, la médiocrité de masse, le mode de vie capitaliste américain). Le nihilisme triomphe et seule la rédemption personnelle de quelques élus parviendra à sauver l’humanité. Nietzsche, Dostoïevski et Van Gogh sont devenus fous de s’être brûlé les ailes. Dirk Raspe sonne un peu comme Icare, ce jeune homme aux ailes attachées par la cire qui a voulu voler trop près du soleil. Nul n’approche la sagesse sans côtoyer la folie, c’est aussi une leçon des cultures orientales que Drieu lit assidûment cette année là. Manière de remettre en question le rationalisme en vogue avec la technique, cette croyance – bête selon Drieu – que la science peut tout expliquer et tout maîtriser.

Apocalypse de l’âme, la peinture vue par Drieu est une ascèse christique où il faut s’humilier jusqu’au point d’atteindre l’illumination, n’être plus « rien » pour devenir un artiste, un « moine mendiant » (pp.1466 et 1507) en quête d’absolu. Il adopte une pute, « la fille Tristesse », il croque des corps déformés, peint un coin de marais sordide dans les gris, verts, bruns (couleur Wehrmacht ?). Il se complaît dans le spectacle de la misère, il s’y vautre. C’est du Zola revu par Léon Bloy, sans espoir puisque l’artiste est selon lui prédestiné où ne reste qu’artisan sans postérité. La grâce touche qui elle veut, c’est dit dans l’Évangile de Jean (cité p.1471). Enfanter des œuvres qui, à leur tour, font des petits dans l’âme des hommes, est l’espoir secret de Drieu. Il n’est pas sûr lui-même d’y être parvenu par ses romans, lui qui n’a pas laissé d’enfant. Il voit d’ailleurs « la maternité dans ce qu’il a de certain : la multiplication de la viande » p.1346. En revanche, « je pressentais ce que depuis j’ai compris, senti si bien, si atrocement, si délicieusement, qu’au sein de la vie éternelle, il y a un noyau qui n’est plus la vie, qui n’est plus l’être, qui est autre chose. Peut-être à jamais inatteignable par nous : l’indéterminé, l’ineffable » p.1479.

Ce roman est donc un cri. Très différent des précédents.

Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe, 1945, Gallimard collection Blanche 1966, 248 pages, €21.75

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Les numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

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