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Vassili Axionov Une saga moscovite

vassili axionov une saga moscovite folio tome 1

 « Saga », ce terme venu de Scandinavie évoque une longue histoire, sur plusieurs générations, qui conte les ébats d’une famille dans son milieu et dans son époque. Tel est le titre, traduit directement du russe, de cet ouvrage de 1639 pages en deux volumes (Folio). Ne vous effrayez pas de l’épaisseur ! Ce roman se lit à longs traits, durant les soirs d’hiver ou les voyages en avion. L’écriture enlevée vous plonge dans l’histoire et vous captive très vite. Le romancier taille le patron d’une époque, il surfile à l’idéologie, il brode au petit point l’humanité.

Vassili Axionov, auteur russe, est né en 1932. Il avait 5 ans lorsque ses parents furent purgés par les tchékistes à la botte de Staline pour un déviationnisme quelconque, peut-être à base ethnique. L’idéal communiste déjà se perdait dans une soumission de moujik envers le nouveau tsar rouge. Sa mère s’appelait Evguénia Guinzbourg et ne fut libérée, avec son mari, qu’après la mort de l’Idole en 1953. Vassili avait alors 21 ans. Son affectivité frustrée lui avait fait entreprendre des études de médecine et ce n’est pas un hasard si le héros de la saga, Boris, est médecin général. En régime tyrannique, la médecine est un domaine « neutre » qui rapproche des autres et soigne sans a priori idéologique. On peut être un « idiot », mais un « idiot utile ».

A 28 ans, mais c’était sous Khrouchtchev, Vassili Axionov connaît la gloire immédiate avec un premier roman, Confrères, d’un ton impertinent, politiquement très incorrect, mais d’une liberté qu’aurait aimé Voltaire. Les temps n’étaient plus à la paranoïa cléricale de l’ex-séminariste pilleur de banques, ni même aux élucubrations de « l’éternellement vivant ». Ce terme, que l’on croirait voué au Dalaï Lama, s’appliquait à Lénine, prouvant, s’il en en était besoin, l’incurable naïveté des censeurs d’opium du peuple et la prodigieuse vitalité du peuple russe, capable de rire de ses maîtres sans pitié.

Une saga moscovite commence avec Staline et se termine avec Staline. 1924, Lénine meurt, le 21 janvier, après un Testament dans lequel il déconseille au Politburo de confier des tâches suprêmes à Staline, « trop rigide ». Lénine était un homme pratique (on disait à l’époque, pour faire intello, qu’il privilégiait « la praxis », ce qui est strictement la même chose mais faisait initié). Staline ne l’était pas, pratique, lui dont la lourdeur théorique n’avait d’égale que l’angoisse d’être supplanté par plus subtil que lui. L’Homme d’acier (surnom qu’il s’est choisi et traduction russe de stalin) n’aura de cesse d’éliminer tous ses rivaux potentiels, à commencer par Trotski, bien plus intelligent mais juif. Sa force sera de s’inféoder des non-intellectuels en leur donnant du pouvoir, au détriment de la construction efficace du socialisme. La Tcheka contrôle tout, les tchékistes « fonctionnent », ils obéissent aux ordres venus du centre. « La dictature, c’est moi », aurait pu dire Staline en paraphrasant Louis XIV (montrant ainsi comment il considérait « le prolétariat »).

La volonté de dominer engendre la paranoïa, le monde et les gens ne sont vus que par la théorie du Complot,  « qui n’est pas pleinement à ma botte est forcément contre moi ». Tout le monde est un « traître » un jour où l’autre, soit par sa naissance (« engeance de koulak », juif apatride, étranger donc espion), soit par ses prises de position (blanc, menchevik, trotskiste, zinoviéviste…), soit par son zèle (« tiède » ou, à l’inverse, « trop convaincu »). « Il n’y a rien entre le peuple et moi », pensait Staline, paraphrasant la nymphette en jean qui fit scandale outre-Atlantique en suggérant l’absence de décente culotte.

La « volonté générale » est celle d’un seul qui représente tout le monde. Au camp tous les autres, les « déviants », les non-clones sont considérés comme des « malades » à « rééduquer » ou des « vermines » à humilier et à dresser. Ainsi se bâtira le communisme : par le Plan d’en haut, réalisé par sélection des hommes « dignes d’en être », autour du Chef, et en « éliminant » tous les autres, qualifiés de parasites sociaux, surveillés par d’obtus et fidèles chiens de garde. La saga d’Axionov décrit superbement ces moments, au travers de personnages bien campés.

vassili axionov une saga moscovite folio tome 2

Boris Gradov, le pater familias de la saga, est chirurgien éminent : il sera préservé tant qu’il fermera sa gueule (le parler prol est encouragé, la Proletkult supplante toute culte à la Culture). Son fils aîné Nikita, brillant militaire devenu général, inquiète : au camp ! On ne l’en sortira par besoin que lorsque les panzers nazis menaceront Moscou et Leningrad et que le tyran « disparaîtra » une bonne semaine, mort de trouille, incertain de ce qu’il faut faire et planqué hors de Moscou. La fille cadette Nina, vivace et poétesse, ne doit qu’à sa beauté (et à ses complaisances successives) d’accompagner les voltes de la ligne. Son fils cadet Kirill, marxiste brûlant et convaincu depuis tout jeune, théorise trop : au camp ! Surtout après avoir sauvé un gamin de 7 ans victime de « dékoulakisation » administrative lors d’une inspection dans un village.

Le chapitre dix du premier tome, montre bien mieux que la sécheresse des livres d’histoire, le communisme en marche. Selon une théorie abstraite, des ordres venus d’en haut mettent en branle les « organes » afin de déplacer les pions. Tout un village est ainsi déporté en Sibérie ou abattu sur place suivant sa résistance, et ses vaches et volailles sovkhozizés aussi sec, entre les mains des serviles qui restent, de ceux dont le ressentiment pour incapacité était le plus fort. Outre le drame humain, outre le sadisme des bourreaux à qui, sur injonction centrale, tout est permis, on perçoit sans peine comment ces nouveaux sovkhozes, entre les mains des plus nuls, seront gérés à l’avenir.

Le lecteur sort de ce roman fleuve, une sorte de Guerre et Paix contemporaine, comme d’un tourbillon. Avec une haine pour toute forme de dictature « au nom » du peuple (alors que le peuple est interdit d’expression), avec une méfiance viscérale envers toute forme d’élitisme théorique, « historique » ou « scientifique » qui donnerait à ceux qui « savent » un pouvoir absolu (parce que « naturel ») sur le reste des hommes.

Le lecteur sort aussi de cette saga avec un profond amour pour les Russes, ce peuple chaleureux et courageux, fou de poésie même dans les pires circonstances (ces zeks qui regardent la lune, dans le froid sibérien…), pour ces gens capables d’amour contre toute raison, malgré la paranoïa, malgré les organes, malgré les camps, malgré l’athéisme ancré qui condamne tout espoir.

Lancez votre barque sur ce roman-fleuve, même vous, les anticapitalistes tentés par l’utopie marxiste, vous ne serez pas déçus. Quand l’abstraction commande, l’humain disparaît. De Staline à Outreau, des tchékistes au gang des barbares, de la bureaucratie soviétique à la bureaucratie de Pôle emploi, c’est toujours le même combat contre l’inhumanité qui recommence !

Vassili Axionov Une saga moscovite, 1992, Folio 1997, tome 1, 1031 pages, €11.69, tome 2, 608 pages, €9.50

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Stefan Zweig, La confusion des sentiments

stefan zweig la confusion des sentiments

Un jeune homme en première année d’université et au prénom de preux, Roland, se souvient au soir de sa carrière bien remplie avoir été fasciné à 19 ans par son professeur de littérature anglaise. Celui-ci, marmoréen du front et mou des joues, est ambivalent : sec et froid en cours magistral, emporté d’enthousiasme en travaux dirigés – et ses étudiants sont captivés. Le jeune Roland, gaillard musclé et passionné d’Allemand du nord, ayant nagé nu et s’étant battu « comme un sauvage » avec ses camarades durant son enfance, est subjugué par l’aura intellectuelle et sensible que dégage le maître. Il a gaspillé un trimestre à Berlin à courir les filles et à provoquer en duel plus qu’à ouvrir ses livres. Désirant se reprendre dans cette ville secondaire, il se lance à corps perdu dans l’étude, buvant toutes les paroles du professeur, charmé de son savoir et de son éloquence.

Celui-ci lui trouve un logement au-dessus du sien et l’invite à venir discuter dans son bureau tous les soirs. Ce n’est qu’au bout de quelque temps que le jeune homme lie connaissance au lac avec une jeune femme à la silhouette d’éphèbe qui le bat à la nage. Il la drague effrontément avant de s’apercevoir, en la raccompagnant, qu’elle est l’épouse de son professeur ! Le couple a 25 ans d’écart. Ce détail s’ajoute aux étrangetés que sa candeur juvénile n’a pas su remarquer : l’ostracisme glacé des autres profs, la mise à l’écart du favori par les élèves, les regards entendus de la ville. Mais aussi la charmante statue de Ganymède ravi par les serres de l’aigle dans le bureau, voisinant avec une reproduction lascive de saint Sébastien.

Son attachement pour son maître est pur, mais lui recèle un « brûlant secret » que le jeune homme est trop naïf et passionné pour deviner. Il est cependant désorienté par son attitude tour à tour familière et glaciale, un jour à le complimenter, un autre à le rabrouer, lui tendant les mains ou repoussant ses élans. C’est pourtant l’étudiant qui force le professeur à se lancer dans la rédaction, enfin, de son grand œuvre, promis depuis vint ans. S’il ne peut plus écrire, il n’a qu’à dicter. C’est ainsi que s’accouche la première partie. Dans l’enthousiasme, le maître tutoie l’élève avant, le même soir, de lui défendre de continuer, ordonnant la distance. Les sentiments du jeune homme sont en pleine confusion. L’amitié est une passion noble, mais le désir une pulsion ; lui n’a que la partie honorable, est-ce bien le cas de son maître ?

Le garçon ressent plutôt une attirance physique pour l’épouse, plus proche de ses jeux et défis adolescents. Après une lutte gamine demi nus en bord de lac, son sein est sorti d’un coup, turgescent, du maillot. Ils vont coucher ensemble le soir même. Mais Roland est partagé et honteux : comment faire cela à son maître ? Stefan Zweig possède à merveille l’art de faire monter la pression psychologique jusqu’à l’insupportable. Lors de l’explosion, l’étudiant qui ne comprend plus rien aux êtres qui l’entourent, décide de quitter l’université et d’anticiper les vacances proches. C’est alors que tout se dénoue. Le professeur, parti en escapade cathartique à la capitale (on apprend bien vite pourquoi), le force à un entretien d’adieu où il lui dévoile tout dans l’obscurité du bureau. Suit une étreinte passionnée et un baiser, où l’admiration pure consent au désir impossible – mais un définitif adieu.

Jamais Roland n’a autant aimé que durant cette relation chaste avec un maître incompris. Il découvre la complexité de l’être humain et le conflit engendré par les interdits sociaux. L’Europe centrale 1920, malgré les « années folles », restait bien loin de la liberté de Shakespeare dans la Londres du XVIe siècle, objet du cours donné par le professeur. Les êtres ne peuvent plus être en accord avec eux-mêmes, matière que Freud étudie à ce moment. Contradictions psychiques, fermentation de l’enseignement à l’âge influençable, confusion des sentiments juvéniles : nous avons en ce roman incisif tous les ingrédients du conflit éternel entre passion et devoir, choc des émotions et puissance des ardeurs.

Pour une fois chez Zweig, tout cela ne se termine pas dans le néant. Un petit livre d’un auteur en pleine maîtrise de son art.

Stefan Zweig, La confusion des sentiments, 1927, Livre de poche 1992, 126 pages, €4.37

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

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Martin Amis, Chien jaune

martin amis chien jaune

Martin Amis pénètre l’Angleterre, sodomise la société, baise les bobos. Il s’attaque cette fois à la presse tabloïd, raclure de poubelles, parfait reflet de son époque et de ses lecteurs. En 2003, toute la société anglaise semble n’être que baise. Les années 60 sont passées comme une tornade, désapant et désinhibant le puritanisme victorien. Aujourd’hui, plus rien ne tient : ni la langue (texto), ni la presse (de caniveau), ni les sentiments (sexués).

L’Anglais mâle ne semble plus avoir pour objectif que les trois B des collégiens américains : bite, bière et baston. Il se repaît des frasques des très jeunes filles aux prises avec les hommes en rut ; il achète et lit avec délectation les torchons people dont le style incite à l’action et les photos au porno. C’est toute la société qui est devenue bête : à deux dos, ventre à dos, dos sur dos. Sur l’exemple des vulgaires américains. « Le porno s’autorégulait jusqu’au second mandat du second gouvernement [Clinton] quand, comme vous le savez, tout à coup, nous nous sommes retrouvés avec un président porno. Le porno, sous cette présidence porno, a cessé de s’autoréguler et est entré dans sa période Salo » p.398. Mussolini et Pasolini sortis du spectacle, la vulgarité bestiale en référence a envahi toute la culture.

Les personnages de cet étrange roman contemporain tournent autour du foot, des médias, des gangsters et – nous sommes au Royaume-Uni – de la famille royale. La princesse Victoria, 15 ans, a été filmée nue dans sa baignoire ; une ombre montre qu’elle n’est pas seule. Est-ce « l’un de ces jolis petits Arabes », comme le pense le roi son père, dans un vocabulaire désuètement bienveillant ? Est-ce pire ? Les tabloïds s’en donnent à « cœur » joie dans les hypothèses, le pouvoir dément l’information, les gens n’en pensent pas moins : c’est vers 12 ou 13 ans que les chattes se déflorent au Royaume. Bugger, l’ami du roi, dont le surnom signifie bougre (ou sodomite en souvenir des années de collège en commun), gère la réputation ; le souverain se contente de régner, c’est-à-dire de ne rien foutre (ni plus personne).

Xan Meo, au nom invraisemblable même pour un Anglais, est un écrivain-musicien qui se prend un coup sur la tête, une vieille vengeance de famille. Il faut dire que sa mère était pute et son père gangster. Perdant un peu la mémoire, il régresse : il est enfin au niveau requis par la société, à même de la comprendre mieux. Il fantasme sur ses petites filles, regarde l’aînée – 4 ans – faire « ses exercices » (qui consistent à se remuer le vagin avec les doigts), discute avec ses garçons d’un premier lit, se voit rejeter par sa dernière fille encore bébé pour n’être plus lui. Il rencontre une ex-pute, star du porno, qui se révèle sa nièce. Pas simple de suivre l’histoire – si tant est qu’il y en ait une – et ses personnages, divers mais tous liés.

Le titre s’explique par un souvenir d’enfance, un chien jaune attaché pendant que son père se faisait tabasser, et retentit jusqu’aujourd’hui par la signature pseudo d’un rédacteur de tabloïd. « Et puis, si quelqu’un pose la question, nous pouvons dire que c’est une satire et qu’elle dérive de Jonathan Swift » p.302. Lilliput se fait désormais appeler Karla et se fait prendre par derrière après avoir joué de la bouche.

Il faut dire que l’actualité télévisée n’incite guère à l’optimisme. « Quelques images du monde moderne : le châssis calciné d’un bus ou d’un camion, une silhouette couverte de bandages dont le brancard filait dans un corridor d’hôpital, une femme en pleurs, avec des sous-titres… » p.322. Le choc des photos augmente le poids des mots. Le choc sur la tête a les mêmes effets individuels que les chocs sociaux : perte mnésique, régression de civilisation. « Je crois que j’ai fini par comprendre ce que mon accident avait produit en moi. Je pensais auparavant qu’il m’avait arraché quelques valeurs – les valeurs de la civilisation, plus ou moins. C’est vrai qu’il l’a fait. Mais il a aussi fait autre chose : il a bousillé mon talent pour aimer. Il l’a foutu en l’air » p.452.

Est-ce pour cela que l’auteur imagine la princesse royale, héritière du trône, se convertir à l’islam ? Toute cette immoralité étalée à longueur de torchons imprimés et de vidéos sur Internet, toute cette « merde » télévisuelle et langagière (le mot est répété plusieurs fois, y compris par les garçons adonaissants de Xan Meo), incite à rechercher une forme de pureté. Qu’on ne trouve aujourd’hui que dans la régression religieuse : ne plus penser, obéir ; ne plus se laisser aller à ses instincts bestiaux, se prosterner ; ne plus jouir à tout bout de champ, prier.

Le lecteur non habitué à Martin Amis, auteur britannique original, sera plutôt déconcerté en début de lecture. Il ne verra pas bien le lien entre les chapitres ni entre les personnages, il se demandera pourquoi les gens portent des noms aussi bizarres. Mais le langage, réinventé, et la satire sociale, impitoyable, le feront bientôt jubiler. Nous sommes dans Swift et dans Nabokov, dans le fantasme et la satire sociale. Et, malgré les dix ans qui ont passés, elle reste très actuelle…

Martin Amis, Chien jaune, 2003, Folio 2008, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner avec la collaboration de Catherine Goffaux, 505 pages, €8.46

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Jacqueline Merville, Jusqu’à ma petite

jacqueline merville jusqu a ma petite
L’auteur est femme et ne compte pas en sortir ; contrairement à Beauvoir, elle ne l’est pas « devenue », cela lui est tombé dessus comme un destin. Mais elle a pu choisir d’être ou non conforme à la représentation sociale de son enfance – les années 60. Elle a donc refusé d’être copine, enseignante, mère. Elle aspire au contraire à se libérer des carcans culturels et sociaux, du « ce qui se fait » comme être vertueuse, obéissante, passer un concours, avoir la sécurité, le métier, le foyer, les enfants… Cette régression de la libido sur le moi, Freud l’appelle une « psychose ». Lacan ajoute la forclusion symbolique du Nom-du-Père. Tous des psy mâles, qui utilisent « la science » pour justifier leurs a priori. Mais cette science là n’est qu' »humaine », pas « exacte ». Exister, c’est donc se déclarer contre elle, au moins en-dehors d’elle.

Si Jacqueline Merville évoque l’autre sexe, c’est pour le déplorer : père macho qui ne pense qu’à la chasse, amis machos du père qui ne pensent qu’à la drague « cochonne », collégiens du même âge qui méprisent les filles ou voient en elles des choses inconnues qui font peur, jeune amant fragile mais qui veut absolument un enfant, psychiatre voyeur… Les hommes sont des purges qu’il faudrait ignorer, sauf dans un monde meilleur peut-être. Symptomatique est ce jeune frère dont on ne connait pas le nom, dont on ne sait s’il imite le père par mimétisme en grandissant, ou s’il aime se faire câliner par ses sœurs. Les mâles sont anonymes, poussés par leurs pulsions égoïstes, anti-féminins.

Hantée par la mémoire inscrite dans le corps, jusqu’au délire parfois, jusqu’à l’invalidité administrative en tout cas, le roman (est-ce un roman ?) remonte vers l’enfance. Ou plutôt vers la prime adolescence où le déclic s’est produit. Un collégien tout juste rapatrié d’Afrique du nord, où son père s’était fait égorger dans sa ferme par les fellaghas, écrit à l’encre bleue sur page de cahier d’écolier une lettre à la narratrice. Elle a 13 ans ; lui doit en avoir 14 puisqu’il monte une mobylette. Il lui propose de le rejoindre un samedi à 17h. Pour quoi faire ? Quoi lui dire ? On ne sait pas. La petite prend peur, elle découvre un monde hors de la maison familiale, une culture au-delà de « la vallée » près du Rhône, que d’autres mâles existent que le père, ses copains et son petit frère. Comment faire face avec l’éducation donnée ? « Je viens de la masse, cette forme endormie qui sursaute parfois, comme prise d’un souffle réprobateur et réclamant son dû, sa vie, sa beauté ou se glissant comme un seul corps dans la brutalité. (…) Ce n’est ni la foule, ni une communauté » p.15.

Le collégien disparaît après ce rendez-vous manqué et elle en est hantée. Jusqu’à reproduire onze ans plus tard en 4L avec un jeune amant le « voyage » qui aurait pu avoir lieu, les caresses des corps, l’exil en Algérie jusqu’au bord du désert. « Ma gosse » va devenir « ma folle » et brutalement s’effondrer « comme un tas de nouilles » un jour d’octobre dans le couloir de l’école où elle enseigne aux primaires. Elle devient vite « un dossier » avant d’être une définitive étiquette : « invalide, radiée du corps enseignant ». Son corps physique a refusé le corps social, malgré la bonne volonté du concours. Elle n’est bien qu’ailleurs, durant ses voyages, y compris par l’écriture et le dessin, qui sont des voyages aussi mais intérieurs. Malgré le manque de tout au Maroc, « moi je n’y voyais que la haute vie, une escale pour combler un vilain fossé m’appartenant, une douleur, un manque de nature céleste et terrestre. (…) Un manque de nantie » p.184.

Une exilée essentielle, comme Rimbaud, mais qui ne s’est pas convertie comme lui au réel des affaires, préférant rester en poésie.

Ce livre autobiographique, qui n’est intitulé ni roman ni récit, est écrit de façon incantatoire, venu du profond de soi. Ce qui ne va pas sans particularismes de langue, comme cette « ma petite » qui fait le titre du livre. Parler de soi ou de ses interlocuteurs à la troisième personne est plus latin que français, ce qui désoriente.

Ce huitième « roman » de Jacqueline Merville (classement d’éditeur) est aussi un discret hommage à « la Grande Dame » éditrice à Paris, Antoinette Fouque qui vient de disparaître. « Elle m’avait reçue dans son bureau, elle souriait » p.198. Le début d’une longue rédemption qui s’affine avec ce livre. Retrouver soi-même passe par la mémoire.

Jacqueline Merville, Jusqu’à ma petite, mars 2014, éditions des Femmes, 207 pages, €13.30

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Stefan Zweig, Printemps au Prater suivi de La Scarlatine

stefan zweig printemps au prater

Publié en 1900, Printemps au Prater a pour héros ce parc de verdure au cœur de Vienne où toute la société se retrouve le dimanche. Certes, chacun garde son quant à soi et son costume de classe, mais ce lieu de rencontre démocratique et festif permet à l’humanité de se sentir une, lors des courses de derby ou du corso. Une haute bourgeoise en son boudoir est saisie de l’envie de sortir avec le printemps qui rayonne. Las ! Sa couturière n’a pas livrée sa dernière robe. Dépitée, elle se rencogne, avant de se décider à sortir quand même mais incognito, dans une vieille robe toute simple.

Nul ne la reconnaît car, dans la société bourgeoise qui mime l’aristocratie fin de siècle (le XIXe), c’est le plumage et non pas le ramage qui fait la personne. Vous affichez votre statut social ou bien vous n’êtes rien. C’est en rien que se promène la grande dame (ex-cocotte, on l’apprendra plus tard), et elle rencontre un étudiant jeune et gentil dans lequel on peut reconnaître l’auteur (il écrit la nouvelle à 19 ans). On sympathise, on rentre bras dessus, bras dessous, on couche dans sa chambrette. Et voilà.

La vie reprend ses droits, le temps d’un printemps, avant de retourner aux devoirs. Boudoir/Prater, bourgeoisie prétentieuse/vitalisme primaire, hiver social/printemps des sens, robe à chichis/robe toute simple : ces oppositions sont efficaces pour célébrer le siècle moderne, le XXe qui naît. Le corsetage social bourgeois donne envie de faire craquer ses gaines !

lecture seins nus

La Scarlatine (ou Fièvre écarlate) est de même eau, en plus tragique. Un étudiant sortant à peine du lycée s’exile dans la grande ville pour y faire médecine. Il est fluet, imberbe, porté à la poésie, timide – pas fait pour l’exil, ni pour la ville ni pour la vie. Il est seul et l’ami qu’il tente de se faire lui montre par contraste tout ce qui lui manque pour être un homme fait : le rire, la virilité poilue, le muscle, l’alcool, le duel, le sexe. On se moque, il est encore enfant ; il se renferme et se souvient qu’on l’habillait parfois en fille.

Ce n’est qu’une toute jeune personne qu’il n’avait même pas remarquée, la fille de sa logeuse, qui le révèle à lui-même. Elle tombe malade et, investi d’une mission médicale qu’il se donne à lui-même, il se dévoue et la sauve. Il se sent enfin destiné à quelque chose dans cette société indifférente dont les mœurs lui répugnent. Mais il n’y aurait pas reste de romantisme littéraire sans un bon drame à la fin : atteint lui-même de la scarlatine – par un baiser de la petite – il n’a pas la résilience pour s’en sortir… Les enfants l’ont, mais lui n’est plus enfant – même si les autres ne le voient pas.

Récit d’initiation, de passage de l’adolescence à l’âge adulte, critique de cette éducation bourgeoise catholique en couveuse qui ne prépare pas les jeunes hommes à la vraie vie, on comprend que Freud ait été très intéressé par cette nouvelle, parue en 1908.

Stefan Zweig, Printemps au Prater suivi de La Scarlatine, Livre de poche 2010, 120 pages, €2.95

Stefan Zweig, Romans et Nouvelles tome 1, Gallimard Pléiade 2013, 35 romans et nouvelles en traduction révisée, 1552 pages, €61.75

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Alice Ferney La conversation amoureuse

alice ferney la conversation amoureuse

Voici un roman d’adultère, très français, très classique. Ce pourquoi on en a peu parlé sans doute, « l’air du temps » ne supportant plus ni le bien écrit, ni l’enfermement traditionnel, ni les mœurs dites d’un « autre âge ». Ce roman d’Alice Ferney ouvre cependant sur les relations éternelles du couple et, plus largement, sur les rapports entre hommes et femmes. Il le fait bien plus que les romans français qui paraissent couramment.

Rien de bien nouveau, dira la vulgate : la biologie étant ce qu’elle est, les hommes ont été sélectionnés pour devenir prédateurs et combattants, les femmes pour la stabilité et pour l’ambiance. Rares peuvent être alors les rencontres véritables entre les deux. On le dit volontiers, la passion sexuelle du début lyrise l’esprit, l’illusionne mais, une fois le physique apaisé, la passion ne tarde guère à dégénérer en habitudes et agacements. L’atterrissage du cannabis et les lendemains de cuite ont ce même goût amer, cette même désorientation des sens. Seuls des enfants du couple, s’il y en a, « les enfants qui rient » écrit bellement l’auteur, peuvent retenir ces nœuds de l’épousaille qui glissent et se défont. Sauf lorsque ladite épouse emporte ses enfants avec elle lors du divorce car la société reste, dans sa tête obtuse, à l’ère Victoria et au code Napoléon, elle lui laisse tous ces droits-là : les hommes, n’est-ce pas, ces « prédateurs et combattants », ne sauraient s’encombrer de mioches !

Alors, cet « adultère » ? N’est-il pas, contre la vulgate, une autre façon de voir le couple ? Est-ce un opprobre ou le jeu nécessaire d’une séduction renouvelée ? Un « jeu » comme un bois qui joue, un « je » qui prend sa place par rapport à l’autre, des deux côtés, ou un gamin qui rêve et qui s’essaie, dans un autre univers ? Le jeu est plaisir inventé, meilleur s’il transgresse les conventions sociales inadaptées ; il est ainsi une épice qui permet aux relations de rester personnelles, « entre nous ». Peut-on, lorsqu’on est femme, aimer deux hommes à la fois ? Ou bien, lorsqu’on est homme, aimer deux femmes en même temps ? Aimer, pas baiser – comme l’époque tend trop souvent à confondre à cause du film popu et des vidéos pornos qui transforment les sentiments en mécanique sentimentale ou corporelle.

La conversation amoureuse est alors celle de deux êtres que la société sépare, cette société qui tend à transformer en destin chaque fourche de la route. Durant la conversation amoureuse, chacun peut rester soi, fidèle à son histoire, tout en vivant l’aventure. L’amour féminin cristallise tandis que l’amour masculin s’amenuise. La conversation, cet art si français du respect mutuel, devient cet entretien familier où les liens physiques et l’échange affectif comptent autant que le plaisir intellectuel – ce qui compense. Le secret des rencontres relie hommes et femmes dans un même goût d’indépendance. Il permet non le « dialogue », affrontement cérébral de deux argumentations, mais cet échange de signes et de reconnaissance mutuelle de deux personnes différentes qui se trouvent bien ensemble. Sans rien retirer aux autres, ni aux partenaires « officiels » – ni aux enfants, ni aux amis de longue date. Même si, la libido ne s’éteignant qu’avec la vie même, il n’y a pas d’âge pour tomber amoureux. Le charme de l’autre tient à l’inconnu que l’on découvre peu à peu, à la passion qui couve à l’âge mûr plutôt que de brûler, ses braises restant bien plus durables et bien moins intolérantes qu’en l’âge de flammes adolescent.

Conversation amoureuse serait un roman banal au fond, s’il n’apparaissait aussi décalé dans notre époque macho-féministe. Il dit une histoire intimiste comme les années 1970 se sont préoccupées d’en inventer dans les films, chez Truffaut et Godard notamment. Ces années post-68 ont su découvrir cet équilibre rare entre l’égotisme et le fusionnel, entre « moi je » et « je t’aime toi » (tout comme entre « moi citoyen » et « faire ensemble » d’ailleurs). Le misérabilisme social, l’arrivisme économique et l’égalitarisme forcené entre sexes qui tend, par mimétisme, à rejeter tout ce qui est civilisation au nom d’une vérité « primaire », ont balayé de nos jours toute distance, semble-t-il, entre le désir et sa réalisation. On agresse, on viole, on invite ses copains à la « tournante ». Plus de tact, plus de préliminaires, plus d’attention à l’autre. La quémande du « respect » est le cache-sexe de la force à l’état brut, du « je veux tout et tout de suite et je prends », caricature de matou râleur qui hante les jardins la nuit.

Pour un mufti d’Australie, la femme n’est que « de la viande »qu’il faut « couvrir en plein air » afin d’éviter que « les chats » ne s’en repaissent aussitôt. Les matous, n’est-ce pas, « prédateurs et combattants », tiennent tous leurs droits de Dieu même, dit-on ? Et pourtant, Mahomet le Prophète avait une chatte auprès de lui, pas un matou. L’œil indulgent des mâles machos méditerranéens arabes se moquent bien, au fond, de la religion ; ils lui préfèrent leurs coutumes et superstitions bédouines. Ce qu’ils repèrent, ils le prennent, et c’est « normal » dans la société de ce mufti-là.

2006 10 mufti australie femme non voilee est viande à l air

Il faut se garder que l’empathie pour les exclus des banlieues ne tombe dans le travers de valoriser ces mœurs d’un autre âge. Beaucoup de revendications des ghettos, d’ailleurs, vont dans le sens d’être enfin « comme les autres » et non pas d’imposer sa communauté. Sauf pour les trafics mafieux qui fleurissent. Contrairement à ce que brament en chœur les vierges effarouchées du socialisme d’hier, c’est justement parce que la police devient efficace à démanteler ces trafics que la manipulation des jeunes fait exsuder la violence. Ce qu’affirment haut et fort les professionnels, avant toute démagogie politique.

Mais ce ne serait pas la première fois, n’est-ce pas, que certains bourgeois bohèmes et progressistes – évidemment « de gauche » – seraient séduits par la force primaire des « bons sauvages ». Ils vont au peuple comme la vache au taureau.

C’est le grand mérite, dans cette démagogie ambiante, de lire et de relire Conversation amoureuse d’Alice Ferney, cette sonate d’automne dans le grand badaboum médiatique. Le roman montre des hommes, des femmes, différents et complémentaires, et tout le jeu de leurs relations humaines. Et c’est passionnant parce que pointe élevée de la civilisation – vraiment très loin des mœurs de Lynch, en cours dans les banlieues et dans les cerveaux primaires des moral-socialistes.

Alice Ferney La conversation amoureuse, 2000, J’ai lu 2004, 317 pages, €6.56

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Damien Luce, La fille de Debussy

damien luce la fille de debussy

Claude Debussy, musicien français (1862-1918), « tout le monde » connait (du moins parmi les cultivés) – mais connaissez-vous Claude-Emma Debussy ? Probablement pas, tout comme moi avant d’ouvrir ce livre – qui vient tout juste de paraître. Claude-Emma est la fille du grand-homme ; comme lui, elle s’exerce au piano, s’initie à Rimbaud, et rêve de la mer – surtout avec Marius, un roux de 15 ans rencontrée en slip sur le sable, dont elle est amoureuse. Claude-Emma s’appelle Chouchou, c’est du moins son père qui le dit ; elle aurait préféré Clémentine. En 1918, à la mort de son père, elle a 12 ans et compose un journal.

C’est un roman – bien sûr le journal est inventé, naturellement « découvert » par un gamin déluré de 7 ans dans le tronc creux d’un arbre du bois de Boulogne, au lieu-dit Jardin d’Acclimatation. Procédé littéraire bien connu dont Stefan Zweig a usé et abusé. Mais l’auteur, à 36 ans, n’a pas quitté le meilleur de l’enfance : sa capacité à s’émerveiller de tout et de jouer avec les mots. Il y a de la grâce dans ce roman-journal d’une adonaissante désormais orpheline.

Elle joue et rejoue les partitions de son papa pour le faire exister un peu, le respirer par les oreilles. Tout comme elle retient son souffle après le baiser de Marius pour le garder en soi. Pour elle, les larmes qui viennent à tout propos sont « le couteau suisse de nos peines » p.22. Elle se demande sérieusement si l’on peut « démourir » p.27 et passe « le triste repas à regarder [son] bouillon dans les yeux » p.29 ; après quoi elle médite devant une bougie en attendant un signe : « je prenais mes propres soupirs pour Dieu » p.59. Et pourquoi offrir aux gens des fleurs coupées ? « En vérité, ce sont des cadavres » p.91. L’été, pour elle « a des longueurs d’opéra » p.62, mais ensuite, au lycée, « la directrice a quitté l’habit courtois qu’elle portait devant maman, pour revêtir sa peau de vache » p.79. Quant au piano… « Un clavier de piano, c’est un peu comme un garçon : plus on le connaît, moins on le regarde » p.109.

La photo de Chouchou (Gallica.fr) à gauche

claude emma debussy dite chouchou gallica.fr

C’est dire le ton primesautier, poignant et drôle, de cette très jeune fille recréée par la magie de l’auteur. Il écrit pour elle ses pensées, sa lutte perpétuelle contre l’autoritarisme de maman, son amour du lointain Marius qui lui a permis de démolir ses châteaux de sable – la meilleure preuve d’amour – son amie Gabrielle aux yeux bleu, le piano et « la vielle loutre » qui lui donne des leçons, les amis de papa, toujours un peu étranges. Elle ponctue ces passages par des histoires de Xantho, le bon chien mort, qu’elle imagine comme en film dans des scénettes absurdes, naufragé sur un radeau, aux prises avec la bouteille pour un message à la mer. Plus enfant mais pas encore femme, elle reste à cet âge incertain où le monde est ouvert mais le destin pas encore fixé. Bien que l’œil de la société contraigne : « Il me manque, le temps où je pouvais courir presque nue sur la plage, gesticuler dans tous les sens, me rouler par terre, sans craindre d’offenser les passants avec cette encombrante féminité » p.35. Contrainte du genre…

Chouchou ne connaîtra pas le reste de sa vie : elle disparaîtra elle aussi, après son chien Xantho et son père Claude, terrassée par une diphtérie le 16 juillet 1919. Juste avant les vacances promises à Saint-Jean de Luz pour retrouver Marius, son garçon rouquin et son bateau à voiles.

Outre une faute inaperçue p.16 (« se livre » pour ce livre), j’ai un regret : que le titre soit si peu euphonique, la fille de de fait bien lourd, Flaubert s’en serait étranglé dans son gueuloir. Pourquoi ne pas avoir choisi le direct « La fille Debussy », comme il est dit p. 39 et p.78 ? Mais ce n’est que vétille car voici un beau roman, touchant et poétique, qui reconstitue l’enfance comme personne. La prolongation d’un spectacle où Damien Luce se met dans la peau du père, à partir de sa correspondance et de son œuvre musicale.

Damien Luce, La fille de Debussy, mars 2014, éditions Héloïse d’Ormesson, 155 pages, €15.20

damien luce

monsieur debussy spectacle damien luce

 

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Katherine Nikitine, La princesse de Kleve, Opus 1

katherine nikitine opus 1 la princesse de kleve

Marie-Madeleine de La Fayette revisitée une fois de plus, après les propos présidentiels sur les concours de fonctionnaires : pourquoi pas ? Une jeune femme tombe amoureuse d’un violoniste virtuose de la quarantaine, mais celui-ci aime sa femme et c’est son frère qui tombe amoureux. Nous avons là une « belle histoire », écrite soigneusement avec des mots choisis, un peu « précieux » (torpide, cathartique, compère…). Nous restons dans l’univers de la cour des Valois avec l’importance donnée à l’amour, la beauté idéale des protagonistes et la composition des sentiments réels de jalousie, d’illusions, et ainsi de suite.

Mais l’imitation ne saurait suffire pour composer un roman. L’histoire se tient, mais elle tourne court et la fin, trop lapidaire, déçoit. Les personnages font poupées, trop beaux, lisses et bien faits pour attirer le lecteur du XXIe siècle (erreur courante des premiers romans). L’action se traîne avant de prendre sa course, puis de retomber, la taille inégale des chapitres déconcerte. Sans compter cette mystérieuse « maison HLM » qui est bizarre (un HLM est habituellement un immeuble collectif, pas une maison individuelle – mais on me l’a fait remarquer, il est vrai qu’il en existe). Ou encore cette curieuse expression « les jeunes gens » page 101 et suivantes, alors que deux des trois personnages décrits ont la quarantaine.

Dans l’écriture, il faut choisir son genre. L’intitulé haletant et précis des chapitres laisse croire au thriller : le lecteur attend donc de l’action, pimentée de quelques piques et d’une dose de sexe. Rien de tel ne survient. Serait-on alors dans le roman littéraire, popularisé par dame de La Fayette ? Le style ne suit pas, trop familier parfois, sans cette sécheresse que reprendra Stendhal et qui fait la qualité du texte de 1678. La psychologie est peu poussée, les combinaisons entre caractères mal approfondies. Il n’est pas aisé de faire du neuf avec du vieux.

L’intitulé ‘Opus 1’ laisse présager une suite. L’auteur ne nous dit rien de son intention, ce qui laisse sur sa faim.

Au total, un auteur prometteur, « pianiste cosmopolite », qui insiste un peu trop lourdement sur la vie jet set (Paris, Bruxelles, New York, l’Argentine, la Russie, l’Allemagne…) et les origines très mêlées – dont on ne voit pas en quoi elles servent le roman (au contraire). Madame de La Fayette resserrait l’intrigue à la cour et entre les seuls nobles autour de Henri II. Les jeux psychologiques en prenaient plus de relief, les passions ressortaient bien mieux sur le théâtre obligé d’une société toute de rivalité dans l’égalité sous le regard du roi. Noyer tout cela dans le mondialisme culturel de la consommation musicale et du melting pot migratoire est un appauvrissement.

Reste une histoire qui se lit bien, des personnages que l’on aurait envie de suivre (et de voir se complexifier un peu), quelques paragraphes acerbes sur le monde contemporain forts réjouissants, et des pages sur la musique qui valent la lecture. Nous attendons de voir la suite mûrir (on dit qu’il existe un Opus 2 tout frais chez un autre éditeur), l’auteur le mérite amplement.

Katherine Nikitine, La princesse de Kleve, Opus 1, 2013, éditions Baudelaire, 197 pages, €17.10

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Yukio Mishima, Le temple de l’aube

yukio mishima le temple de l aube folio

Après le Japon ancestral 1912, la réaction fasciste 1932, nous voici dans la défaite et l’après-guerre, 1941 et 1952. Mais cette chronologie en forme de saga de réincarnation peut se lire autrement. Mishima a livré son roman du sexe avec Neige de printemps, son roman du cœur avec Chevaux échappés, il nous livre son roman de l’esprit avec Le temple de l’aube. Restera le domaine de l’âme pour le dernier tome, L’ange en décomposition. Ce qui relie l’ensemble, c’est bien sûr l’auteur, mais aussi le personnage masculin qui traverse les périodes : Honda le rationnel, celui qui veut comprendre.

Le temple de l’aube est un temple thaï de Bangkok, mais aussi la princesse Ying Chan fille du prince siamois qui a fait ses études au collège des Pairs avec Kiyoaki et Honda, enfin la forme du mont Fuji lui-même qui symbolise le Japon et la japonité. L’âme du Japon se réincarne toujours dans des êtres beaux qui se sacrifient : Kiyo, Isao, Ying… Car il y aura trois morts dans ce tome, dont l’héroïne mordue par un cobra, serpent royal protecteur de Bouddha. Les deux autres sont de pâles caricatures des deux héros précédents : un poète sexuellement actif et personnellement minable, et une mère toujours éplorée dix ans après d’avoir perdu son fils à la guerre. Mishima montre que ce ne sont pas les situations qui font le tragique d’une destinée mais la qualité des êtres.

Honda part pour affaires en Thaïlande l’an 1941. Il se laisse envoûter par la chaleur du climat et la luxuriance de jungle des jardins comme par le baroque doré des temples. Il voit la princesse de sept ans, fille de son condisciple ; elle se croit japonaise réincarnée. Mais, bien que l’observant se baigner nue avec ses gouvernantes, il ne parvient pas à distinguer si elle a ces trois grains de beauté qui sont la marque de Kiyoaki, en-dessous du sein gauche. Il n’aura dès lors de cesse de le savoir. Lorsqu’en 1952 la princesse viendra étudier au Japon, Honda la poussera dans les bras d’un étudiant pour qu’il lui dise ; mais le rendez-vous n’aboutit pas. Il fera construire une piscine, invitera la jeune fille, jouera au voyeur en perçant un trou dans le mur de sa chambre, comme le préado du Marin rejeté par la mer. Vieil homme de 57 ans, il tombera amoureux de cette jeunesse – mais découvrira vite qu’elle est gouine ! La réincarnation a parfois de ces pieds de nez…

grains de beauté sous sein gauche

La réincarnation, justement, forme le plus pesant du roman. Honda, en bon juriste (comme Mishima le fut), explore les centaines de textes des centaines de sectes bouddhistes qui évoquent ce mystère, des origines indiennes aux applications japonaises. Je soupçonne la traduction du japonais en anglais puis de l’anglais en français de rendre parfois difficilement compréhensibles les concepts bouddhistes. Une nouvelle traduction serait bienvenue, malgré le vœu de Mishima que ses œuvres soient publiées en français à partir de leur traduction anglaise. Les années 1960 ne connaissaient probablement pas beaucoup de japonisants littéraires en France, mais ce temps est révolu (et pourquoi pas en Pléiade ? Il y a bien la Duras, nettement au-dessous en termes d’universel). Honda s’applique aussi à lister tout ce qui, dans la philosophie occidentale, pourrait venir conforter la tradition bouddhiste : des Upanishad aux lois de Manou qui filtrent vers Pythagore et Héraclite, repris par Campanella et Vico jusqu’à Nietzsche.

Honda le raisonnable n’a certes pas eu le destin météoritique d’Achille, mais il est là pour analyser tous les excès du Japon – et ceux de Mishima. L’auteur agit et s’observe en même temps ; il a déjà choisi son destin, qui est de mourir selon la tradition, mais il n’incite pas tout le monde à faire de même. « Si l’on veut vivre, on ne doit pas se cramponner à la pureté comme l’avait fait Isao. (…) Y avait-il moyen de vivre honnêtement avec le Japon sinon en répudiant toutes choses, sinon en répudiant le Japon d’aujourd’hui et les Japonais ? N’était-il pas d’autre moyen de vivre que celui-là, si difficile, qui, finalement, conduisait à l’assassinat, puis au suicide ? (…) En y réfléchissant, la tribu la plus pure avait en elle l’odeur du sang et la tare de la sauvagerie » (chap.2). Mishima se montre ici non pas fasciste, mais égotiste : c’est lui qui veut mourir, avec des compagnons choisis, il ne veut pas entraîner le pays tout entier dans l’orgueil névrosé de « la simplicité et de la pureté des choses au Japon (…) La soie blanche, l’eau froide et claire, le papier blanc en zigzag du bâton de l’exorciste qui flotte dans la brise, l’enclos sacré que borne le torii, la demeure marine des dieux, les montagnes, le vaste océan, le sabre japonais à lame étincelante, si pure et si effilée » (chap.2). L’obsession perfectionniste, l’austérité maniaque, le souci simplificateur du détail, sont des excès culturels ou éducatifs qui frappent le visiteur attentif du Japon. Kimitake Hiraoka en a été torturé tout enfant et n’est devenu Yukio Mishima que par cet art du bonzaï éducatif. Adulte, par la voix de Honda, il analyse ce travers : « Les gens ont trop longtemps vécu dans la crainte de trop de liberté, de désirs trop charnels » (chap.3).

Or la « vie est action. La conscience alaya fonctionne. Cette conscience est le fruit de toutes récompenses, elle entrepose toutes semences qui résultent de toutes actions. (…) Cette conscience est en flux constant comme la chute d’eau, blanche d’écume. Tandis que la cascade est toujours visible à nos yeux, l’eau n’est pas la même d’une minute à l’autre » (chap.18). Le motif de la cascade revient dans chaque roman, celle du chien mort dans le premier, la purificatrice dans le second, les flots thaïs en crue dans celui-ci. Elle montre que tout passe, bien que tout paraisse éternel. Telle doit être la tradition, revivifiée pour rester vivante, telles sont les réincarnations des êtres qui cherchent l’ultime conscience (alaya), au-delà du moi qui – lui – ne se réincarne pas.

Chaque tome qui passe est un peu moins bon. Mishima excelle dans la sensualité de la jeunesse, peine à nous emporter dans la passion de la pureté sacrificielle, il englue ici le lecteur dans l’exégèse bouddhiste. Restent ces personnages bien croqués piqués dans la société japonaise, réalistes et parfois amusants, que l’auteur peint d’un regard critique.

Yukio Mishima, Le temple de l’aube, 1970, Folio 1992, 416 pages, €7.98

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55

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Yukio Mishima, Chevaux échappés

yukio mishima chevaux echappes folio

Ce tome deux de la tétralogie mishimienne qu’est La mer de la fertilité est le plus long, signe que l’auteur y tenait. Il est le plus lourd aussi pour nos consciences contemporaines, l’univers mental qu’il décrit étant largement ‘ancien régime’, se passant en 1932. Il ne fera vibrer que ceux qui chantent les traditions millénaires d’enracinement d’une race dans une terre.

Isao est un jeune homme de vingt ans, expert en kendo, les yeux clairs brûlant d’une aspiration à la pureté, symbolisée par le lis sauvage du sanctuaire d’Isé. Pour sa fin d’adolescence encore chaste, son honneur est sa fidélité. Pénétré de l’appartenance charnelle du peuple japonais à son domaine éclairé par le soleil levant, symbolisé par l’empereur, il n’a que réprobation pour l’occidentalisation, « un capitalisme dépourvu de tout loyalisme national » (chap.21), et même le bouddhisme venu de Chine « parce que celui-ci niait l’existence, et en conséquence, qu’on puisse mourir pour l’empereur » (chap.22). Il ne voit pas le compromis nécessaire, en ce monde fini, de l’esprit avec la matière, mais la corruption d’une âme du Japon dont il fait un mythe éternel, intangible, né de la terre Yamato. Il brûle donc d’une flamme ardente pour créer l’événement en attirant l’attention de l’empereur-soleil sur les turpitudes commises en son nom. Il se pénètre de la réaction d’un groupe de samouraïs sous l’ère Meiji pour créer à leur exemple une Société du Vent Divin afin de repousser, comme dans la tradition, l’invasion venue d’ailleurs. Entouré de jeunes comme lui, enthousiastes et purs, il compte assassiner des personnalités du monde des affaires et entraîner l’armée à opérer un coup d’État. « Nous sommes tout entier résolus à nous sacrifier pour cette Restauration » (chap.24). Il dit bien l’aspiration au retour à l’âge d’or fantasmé d’un Japon isolé et immobile d’ancien régime.

ephebe japonais

Un Japon aristocrate où les meilleurs font leur propre loi, au-dessus de la loi destinée à encadrer le vulgaire : « La pureté extraordinaire d’une poignée d’hommes, le dévouement passionné qui ne veut rien savoir des règles du monde… la loi est un système qui essaie de les dégrader vers le ‘mal’ » (chap.33). Malgré les apparences, nous sommes bien loin de Nietzsche, qui demandait aux happy few d’être Par-delà le Bien et le Mal pour créer eux-mêmes leurs propres valeurs. Mishima se détache là aussi du philosophe allemand qui l’a le plus influencé, parce qu’il n’est pas japonais et ne ressentait pas cet enracinement charnel des êtres dans leur île et leurs traditions préservées de toute influence étrangères durant deux siècles. Nietzsche incitait à penser par soi-même pour former son propre jugement de valeur – et surtout pas à se laisser dicter sa conduite par les traditions, l’empereur ou l’honneur !

Rien, bien entendu, ne se passe comme prévu et la jeunesse trop effilée ne peut que briller en vain avant de mourir. Car il y a encore un jeune homme sacrifié à la fin, thème éternel de Mishima. A cause d’une femme amoureuse, autre thème cher à l’auteur pour qui la virilité active doit se conquérir sur la part féminine passivement accueillante de chaque garçon.

Le héros, Isao, est fils de l’Iinuma précepteur de Kioyaki, héros du précédent volume. Kiyo est mort mais, mystérieusement, ses trois grains de beauté en-dessous du sein gauche existent de même sur la poitrine musclée d’Isao. Rien de commun pourtant au physique comme au moral entre ces deux jeunes êtres – mais plane ici l’anti-occidentalisme de Mishima, affirmé une fois de plus malgré ses influences profondes. Non seulement il récuse l’humanisme, qu’il qualifie d’ « usine d’idéalisme d’Europe occidentale » (chap.28), mais il veut croire aussi, contre la logique d’Aristote, à la réincarnation de la philosophie asiatique, à la transmigration de l’Esprit dans des corps différents. Après tout, Kiyoaki comme Isao sont Mishima, deux facettes successives de son être, l’adolescence chétive et passionnée, puis la jeunesse qui se cuirasse d’une armure de muscles et s’exerce au kendo. Ce qui nous vaut d’admirables descriptions de combats au sabre de bambou qui ne laissent aucun adepte des arts martiaux indifférent. C’est le mérite de Honda, vingt ans plus vieux, que de reconnaître son ami Kiyo dans le jeune Isao en le voyant nu sous une cascade, se purifiant dans un sanctuaire shinto.

kendo torse nu

Le complot est dénoncé et Honda n’hésite pas à sacrifier sa carrière de magistrat pour devenir avocat et défendre le jeune homme. Non par attirance homosexuelle, comme peuvent le croire des lecteurs obnubilés par l’idéologie du mariage gai, mais par fidélité profonde à l’être jeune qu’il fut et à l’amitié d’alors – conduite très japonaise. Si attirance il y a, elle est peut-être à chercher du côté du père d’Isao, ce précepteur rigide du trop beau Kiyo qui n’a jamais consenti à le voir nu : « Dans l’embarras où se trouvait Iinuma, ses traits rudes se contractèrent et le sang monta à ses joues basanées. ‘Quand le jeune maître était dévêtu, je n’ai jamais pu me résoudre à le regarder’. » (chap.8). Peut-être est-ce la raison qui le poussera à trahir son fils, pour sauver ce beau corps de garçon façonné par lui (double fusionnel idéal), contrairement à Kiyo auquel il ne peut penser sans être encore ému aux larmes ? Mais les rebondissements ne manquent pas sur la fin, que je vous laisse découvrir.

L’indigeste de ce gros roman réside dans la profession de foi nationaliste de tout le chapitre 9, exaltation absurde de valeurs qui n’ont plus cours tels l’honneur rigide, la pureté sacrificielle, la fidélité jusqu’à la mort à refuser tout changement. La jeunesse qui n’a encore jamais connu le sexe s’enivre de grands mots et de grands sentiments, croyant devoir régénérer le monde par ce qu’il a de plus précieux : le suicide exemplaire de sa fleur. Il y a de la pensée magique en cette offrande du meilleur « aux dieux » : « Un sacrifice, au sens le plus large, est le fait de renoncer à quelque chose de précieux pour obtenir autre chose que l’on estime encore plus précieux » (dit-on ici).  Tous les mouvements totalitaires ont joué de ce dévouement des hormones, de cette énergie prête à servir, de ces « chevaux échappés ». Ce pourquoi je serais tenté de suivre Wilhelm Reich lorsqu’il montre que le fascisme et le nazisme sont nés des frustrations sexuelles de la société bourgeoise – frustrations qui n’étaient pas celles des temps aristocratiques. Les cas plus anecdotiques de Merah et de Breivic vont aussi dans ce sens. C’est pourquoi Mishima fait de la femme amoureuse un danger, le personnage de Makiko étant redoutable, maîtresse femme comme l’auteur sait en créer, habile et intelligente à modérer la virilité.

Moins séduisant que le premier tome, mais qui peut se lire indépendamment, Chevaux échappés est plus idéologique que romanesque. Il tenait fort au cœur de l’auteur, expliquant ainsi ce qu’il va accomplir dans la vie réelle : son suicide médiatique en 1970.

Yukio Mishima, Chevaux échappés, 1969, Gallimard Folio 1999, 499 pages, €8.46

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55 

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Ryutei Kunisada, Le Livre des Amours Galantes

Ryutei Kunisada Le Livre des Amours Galantes

Le Japon nous offre l’image d’une culture où le désir amoureux n’est pas pollué d’une quelconque Morale venue des au-delà terrestres mais où il s’insère dans le rapport presque « maternel » à la nature qui est la base du shinto, revu par le bouddhisme zen.

La période d’Edo, au début du 19ème siècle, a fait éclore un libertinage raffiné dans ce Japon fermé au monde dès 1635 par le shogun Tokugawa Iemitsu, une génération avant que les cuirassés du Commodore Perry ne forcent le blocus du commerce en 1853 pour le plus grand bien des Japonais eux-mêmes. L’auteur du Livre des Amours Galantes fait partie de cette classe nouvelle de citadins enrichis par la prospérité économique et qui, lettrée, aimait jouir de la vie. Le roman, le théâtre, l’estampe, prennent leur essor avec un raffinement apprécié encore aujourd’hui. Un précurseur des mangas est le livre illustré, rassemblement de fascicules sous forme de feuilleton romanesque. Ryutei Tanehiko, né samouraï de rang moyen, publie en 1836 ce roman érotique illustré de gravures par Kunisada. Une seconde partie était annoncée ; elle ne vint jamais. Toute bourgeoisie, par définition ambitieuse et disciplinée pour accumuler prestige et richesse, ne peut qu’être austère, donc moraliste. Les culbutes derrière les paravents ou sur les barques amarrées aux rives ne peuvent que détourner l’énergie humaine de l’utile : la production et le commerce. Ailleurs il s’agit de révérer le Dieu machiste, exclusif et jaloux, et de faire des petits pour sa gloire ; au Japon dès 1842, il s’agit de travailler à la prospérité et la censure officielle empêche pour un temps la publication de ce genre d’ouvrage.

Mais les mœurs sont restées telles qu’elles sont décrites en ce livre, car elles ne dataient pas du moment. Tout ce qui est privé reste permis au Japon ; il est cependant nécessaire de présenter une façade officielle acceptable par les autorités. Les histoires contées ici sont situées par l’auteur à l’époque Muromachi, aux 14ème et 15ème siècles, période d’essor du rendement agricole, du commerce et de l’amélioration du niveau de vie. Il voulait montrer que le plaisir privé rendait heureux pour le travail en société. La culture populaire y naquit par les contes, les comédies et les rouleaux illustrés. Ce n’est pas par hasard si Tanehiko a reculé ses histoires galantes vers ce temps-là. Il était devenu mythique, ouvert sur l’extérieur et bouillonnant de créativité culturelle à l’intérieur avec la littérature, le zen, les fêtes et pèlerinages.

Ce livre court décrit des scènes érotiques entre homme et femme. Les deux sexes sont à égalité dans le désir, leur comportement diffère mais leur réalisation est complémentaire, ce qui compte est l’union qui permet le plaisir. C’est ce qui frappe en premier lieu le lecteur ou la lectrice d’aujourd’hui : cette nudité du désir, cette absence de censure morale sur le frémissement des corps, ce naturel de la relation. En second lieu, ce qui étonne aussi est cet accord entre homme et femme une fois nus qui ne reflétait pas celui, habillé, de la société dirigée par les hommes. Cette équivalence des appétits qui se rencontrent inévitablement, cette joie intime mais profonde qui naît des relations, font du sexe une gymnastique qui vient couronner tout un univers de vêture, de maquillage, de cérémonie, de paroles et de regards qui le préparent et le justifient. Une culture du naturel, des pulsions aux récits de l’intelligence, qui met en branle tous les étages de l’être humain. Nul n’est exclu en ce festin, ni la servante un peu fruste, ni la relation de passage, ni le commis tout juste adolescent. Le plaisir est codifié socialement, mais naturel et bon en soi.

Dans notre univers contemporain oscillant entre la pornographie la plus charcutière et le rigorisme le plus délirant, entre la culpabilité des interdits monothéistes et l’envie de tout jeter par-dessus les moulins, le Livre des Amours Galantes du Japonais Ryutei Tanehiko nous montre ce que saint Valentin veut dire dans une civilisation qui a su placer les choses à leur vraie place, fondées sur les relations humaines. Il retrouve le rythme et le ton du libertinage de notre 18ème siècle, avant que la Révolution des rues n’impose la chape du moralisme bourgeois à nos sociétés sevrées de Dieu – puis le retour des religions depuis l’Iran khomeyniste et les radicalismes induits des Sunnites, des Juifs, des Catholiques et des Puritains protestants qui nous pourrissent la vie. Sa lecture est une fête, ne vous en privez pas.

Bonne et heureuse saint Valentin à tous les amoureux, à ceux qui ne le sont pas encore, à ceux qui le furent et à ceux qui vont le devenir !

Ryutei Kunisada, Le livre des amours galantes, Philippe Picquier 2000, 109 pages, €5.32

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Yukio Mishima, Après le banquet

yukio mishima apres le banquet

Mishima dresse ici le beau portrait d’une femme, Kazu (prononcer Kazou). Dans une société machiste et restée traditionnelle telle que le Japon des années 1950, Kazu, née avec le siècle, est indépendante. Elle gère son auberge de main de maître et fait elle-même sa fortune. Dommage que, la vieillesse venant, elle songe à s’allier à une famille pour l’éternité dans un tombeau collectif, celui d’une lignée. Ce sentiment d’appartenance est très japonais ; cette frayeur de la solitude – même dans la mort – en dit beaucoup sur l’exigence de liens humains dans cette société très codifiée où l’individualisme moderne a peine à se frayer un chemin.

S’allier veut dire se marier, se soumettre au clan familial de la belle-famille. Noguchi, vieux diplomate posé et ancien ministre, est l’homme qu’il lui faut. Mais la nature de Kazu reprend le pas sur sa raison ; elle ne peut être autrement qu’elle-même. Mishima introduit l’individualisme moderne, à l’occidentale, dans la société japonaise début 1960. Kazu est douée d’une vitalité nietzschéenne, elle est une force qui va et n’y peut rien. « Elle était appelée par une vie active, par des journées occupées à fond, par des allées et venues de personnes nombreuses, par quelque chose de semblable à un feu brûlant perpétuellement » p.265.

Quoi de mieux, donc, que la politique ? Kazu intrigue pour que son nouvel époux se lance, qu’il se porte candidat aux élections de gouverneur. Son conseiller, Yamazaki, est un expert en la matière, animé d’une véritable passion pour cette violence humaine, cet art secondaire de la guerre qu’est la politique. « Il aimait les violents remous causés par les conflits d’intérêts dans le monde qui gravitait autour de la politique. Il aimait ces forces imprévisibles qui portent les hommes bon gré mal gré aux passions d’une violence exagérée. Quelles que fussent les machinations cachées à l’arrière-plan, il aimait cette fièvre particulière à la politique, la fièvre brûlante qui est le propre d’une élection » p.208. Mishima a-t-il été tenté lui-même d’entrer en politique ? Malgré son mépris pour l’argent, nerf de la guerre des candidats, et son dégoût affiché des bassesses pour déconsidérer les adversaires, la vitalité du combat ne lui est pas indifférente.

Kazu donc se lance, aux côtés de son mari. Mais celui-ci s’en effraie car elle agit sans tout lui dire, le poussant plus loin qu’il ne voudrait aller. Noguchi a gardé de son passé de diplomate l’art des échecs et la courtoisie policée qui l’empêche de se battre sans règles. Ce pourquoi il est au parti démocrate, de gauche et minoritaire au Japon, démuni de moyens. Le candidat conservateur va donc l’écraser sans merci, aidé du bulldozer de l’argent. Kazu a hypothéqué son auberge pour payer les frais de campagne. Les élections passées, la défaite consommée, que va-t-elle faire ? Vendre et se retirer avec son vieux mari – ou rouvrir ?

Elle est comme Achille à qui le destin a promis au choix une vie longue et paisible, ou une vie courte et flamboyante. D’un côté la place dans une famille centenaire, le repos éternel dans la tombe collective honorée par tous les descendants ; de l’autre le divorce et le retour à la solitude, la solitude dans l’éternité sans que personne ne vienne l’honorer. Le choix est vite fait… « Rien, Kazu elle-même, ne pouvait s’opposer aux ordres de sa vitalité » p.265.

La guerre et la défaite ont appris aux Japonais avancés dans la réflexion, comme Yukio Mishima, que seule compte l’énergie individuelle ; que la tradition est un poids qui enserre et inhibe alors qu’il faut se redresser, combattre, aller toujours de l’avant. Jouer Achille, dont on se souvient 2500 ans après, et non un roitelet obscur parce que trop obéissant et fade.

Kazu a une énergie d’homme, traitée d’ailleurs en égale par les vieux routards de la politique et des affaires. « Ce n’est pas une dame, c’est une vieille connaissance » p.251. Ce propos d’un ponte du parti conservateur pourrait sembler méprisable, niant à Kazu la dignité de dame ; mais c’est tout le contraire. Refuser le statut de dame selon la tradition, est faire honneur à l’énergie individuelle de cette femme qui n’est ni une épouse (soumise) ni une poupée (apprêtée, engoncée, décorative). Ne pas être une dame, c’est aussi, en un sens, être pareille à un homme, respectée pour cela. Conception d’avant-garde en 1960 au Japon, dont il n’est pas sûr que le pays l’ait encore aujourd’hui assimilée.

Mishima, une fois de plus, se pose en original dans son propre pays ; il voit plus loin.

Yukio Mishima, Après le banquet, 1960, traduit du japonais par G. Renondeau, Folio Gallimard, 1989, 279 pages, €5.70

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Blaise Cendrars, Bourlinguer

blaise cendrars bourlinguer

Bourlinguer, c’est rouler bord sur bord en bateau. L’argot a repris l’expression pour évoquer les filles de joie qui vont de mâle en mâle, comme les soûlards qui roulent dans le ruisseau. Cendrars, par son titre, a fait entrer le mot argotique dans la langue française via le Dictionnaire de l’Académie… Pas mal pour un écrivain !

Ces mythomémoires en forme d’appel du large abolissent le temps. Elles sont un périple d’Ulysse, mais sans Pénélope à son bout. Elles recréent les souvenirs en les télescopant : du chaos naît la lumière, le phénix Cendrars des braises Sauser. Car, rappelons-le, Blaise Cendrars est le nom de plume que s’est choisi Freddy Sauser, tout comme il est devenu français volontairement une fois poète, plutôt que suisse apprenti horloger de famille. Coincé durant sept ans à Aix-en-Provence du fait de la guerre seconde, l’écrivain s’est fait Torrent enraciné, selon la belle image de Barjavel.

Onze ports ponctuent ses souvenirs, évoqués inégalement comme autant de vignettes de la mémoire.

  1. Venise pour Nicolao Manucci, embarqué clandestinement à bord d’une tartane à 14 ans et fouetté torse nu lorsqu’il fut découvert, ce qui toucha un vicomte anglais qui le prit pour valet.
  2. Naples pour le marin musclé qui le prit sous protection à 4 ans au retour d’Alexandrie de sa famille – et le trahit en ne l’emmenant pas à New York comme promis mais le remettant à sa mère.
  3. La Corogne pour Picasso qui s’est affronté comme Blaise à son père.
  4. Bordeaux pour le Kéroual parti faire fortune à Rio et qui ne veut pas revenir en France sous la coupe de sa femme.
  5. Brest pour ce lieutenant de vaisseau parti à Paris pour devenir Anne-Marie Chassaigne, dite Liane de Pougy, dont l’auteur avoue avoir été amoureux transi à 11 ans.
  6. Toulon pour cette chambre a lui prêtée aux amis ou utilisée par lui, dont le divan a supporté tous les ébats amoureux, et la table les javas bordéliques.
  7. Anvers où il baise à l’œil, Blaise, sa chambre lui étant réservée en maison, et où il rencontre le marin russe Korzakow, « compagnon de route du tonnerre de Dieu » insouciant, bâfreur, ivrogne, anarchiste – une vraie gueule de Rabelais – au cynisme comme « un jet spermatique de son esprit ». En bref un bel animal avec l’art russe de vagabonder.
  8. Gênes, c’est l’enfance, il devait avoir 7 ou 8 ans. Il invente le personnage de la petite Elena, morte d’une balle perdue, transposition de la vraie Hélène russe morte de brûlures dont il a été amoureux à 16 ans. Il évoque le mendiant lépreux qui lui faisait peur et invente de le tuer ; il vise au lance-pierres les gavroches dépenaillés de la rue dont il admire en secret la liberté de vêture et de vagabondage, mais qui lui montrent le poing. Il profite de l’enfance pour faire la revue des péchés capitaux et s’y mesurer. Occasion d’évoquer une jeunesse imaginaire comme matelot à bord d’un voilier grec qui trafique le vin de Samos, accompagné d’un mousse, neveu du capitaine (« Dieu, quel beau gosse ! »), et d’un bulgare ivrogne et bougre. « Kallinecta, Mademoiselle » a l’habitude de dire l’auteur au gamin qui va « faire la sieste » avec son oncle.
  9. Rotterdam pour ses eaux glauques, son ciel bas et son cafard qui fait boire, enfanter et se battre. Histoire de conter la nombreuse famille d’une sœur de marin et la grande rixe qui naît d’un rien.
  10. Hambourg détruite par les bombardements alliés au phosphore, évoquée via un déserteur du STO qui veut rejoindre le maquis, façon de dire la fugacité de l’existence, la bourlingue obligatoire pour connaître la vie, et la seule éternité dans le souvenir.
  11. Enfin Paris port-de-mer, scie de la propagande électorale du temps, où il évoque surtout la librairie Chadenat, ce dévoreur de livres, et Rémy de Gourmont, son mentor ès lettres.

Il est intéressant de voir comment le voyage se résout en lecture, la vie aventureuse en livres. N’est-ce pas l’essence de la littérature depuis Homère que de nous faire voyager en imagination ? Transmuter son existence louche en poésie, n’est-ce pas ce qu’accomplit Villon ? Filles, livres, bouteilles, bagarres – Rabelais écrit-il autre chose ? Voyager et écrire, fugues et fougue, sont les deux faces de l’écrivain. « Mon véritable visage, non plus de bagarreur ou de casseur d’assiettes pour la galerie, mais de ce contemplatif que je n’ai jamais cessé d’être » (Gênes IV). Il fait l’inventaire des expériences qui l’ont fait homme. Il les dit au présent, constamment attentif au concret. Il y a quelque chose de zen à rester dans l’instant, même dans la mémoire.

Polyphonique et entraînant, voilà un beau livre pétri de pâte humaine. Des souvenirs reconstitués, romancés, en kaléidoscope – mais d’une frénésie réjouissante.

Blaise Cendrars, Bourlinguer, 1948, Folio 1974, 512 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques tome 2, Gallimard Pléiade, 2013,1184 pages, €57.00 

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Blaise Cendrars, La main coupée

blaise cendrars la main coupee

Nous sommes en 14 et, il y a un siècle, Français et Boches recommençaient à s’étriper, comme régulièrement depuis 1813. Blaise Cendrars, Suisse allemand émigré en France, s’est engagé comme volontaire dans le 1er Régiment étranger le 3 août 1914 après avoir lancé un appel avec d’autres écrivains et artistes en faveur de « la civilisation ». Nommé caporal le 12 juin 1915, il a été blessé en Champagne et amputé du bras droit en octobre. Médaille militaire et croix de guerre avec palme, la nationalité française lui est accordée par décret le 16 février 1916 et il est démobilisé.

Ayant « perdu la main », il attend trente ans avant de passer la plume à gauche et de parler des morts comme des survivants de la grande guerre. Il l’a vécue au ras des tranchées, le plus souvent dans la boue et les marais de la Somme. Parlant plusieurs langues, français, allemand, anglais, russe au moins, il s’est très vite imposé parmi ses camarades venus d’horizons très divers, tous étrangers à peine assimilés. Il y a là des Juifs russes du Sentier, un faux prince polonais, des Tchèques, des Albanais ou Bulgares, des Suisses allemands, un Gitan (qu’il écrit ‘Gitane’ selon l’ancienne orthographe en usage chez Gide et Cocteau), des Belges, des Américains… et même un très jeune Coquoz de 16 ans, ayant menti sur son âge, chasseur de grand hôtel parisien où avec les autres « ils se livraient certaines nuits à des courses à quatre pattes dans les corridors désert, une bougie allumée dans le derrière et sous l’œil impavide des maîtres d’hôtel et des garçons d’étage » (chapitre 8). Parlant plusieurs langues, il s’est très vite imposé aussi comme intermédiaire entre les hommes et les officiers, appelé à traduire les propos des prisonniers, au grand dam des sergents, dotés d’un petit pouvoir et jaloux, qui lui ont mené la vie dure.

Les officiers, en bons bourgeois Français imbus d’eux-mêmes, savent tout mieux que les autres et lors de la montée au front, le colonel a fait marcher tout le régiment à pied de Paris à Rosières, dans la Somme « pour nous entraîner », alors que le train qui devait les mener roulait à vide, encombrant la voie pour rien. « Ce colonel ! C’était un vieux décrépit qui nous venait du service géographique de l’armée, un homme de cabinet avec un lorgnon et des idées d’un autre âge » (chapitre 9). D’un lieutenant vaniteux fonctionnaire : « Comme son surnom l’indique, Plein-de-Soupe était bouffi, mais les circonvolutions de son cerveau devaient être en pur boudin. (…) Il était plein de suffisance. Il se croyait encore dans son bourg et jouer un rôle de par ses fonctions et son titre d’officier ministériel. Il était sûr de soi, satisfait, gras, et puis, officier français, petit-bourgeois à la tête d’une compagnie de la Légion étrangère, il se croyait d’une essence supérieure » chapitre 13). Tous ne sont pas comme cela, mais il y en a bien trop ! (Et il en reste…)

1914 officier pantalon garance et soldat

Cendrars, caporal Frédéric Sauser de son vrai nom, est au front incognito ; personne ne sait qu’il est écrivain sauf un fonctionnaire du Deuxième bureau qui vient le voir, admiratif, et classe une sombre affaire de photos prise d’un calvaire alors que toute photo est interdite. L’auteur, un brin anarchiste et en tout cas libre de pensée, ne manque pas de critiquer la bureaucratie française et la mentalité jugulaire d’une armée mal organisée, mal équipée, rigidement commandée – et qui n’a pu « tenir » face au matériel et à la discipline allemande que parce le front était paradoxalement une zone de liberté où seuls les camarades de son petit groupe comptaient, et pas « les ordres » abstraits venus des bureaux à l’arrière. « La pagaïe ? Mais c’est quand les événements débordent les règlements édictés dans un État bien policé qui n’a rien laissé à l’imprévu » (chapitre 13). Juin 40 montrera combien la bureaucratie française n’a rien compris, les politiciens rien changé, les ganaches rien appris. Tout le Mal français est là, symbolisé par cette défaite, déjà perceptible dans la fausse gloire héroïque de 14-18.

Blaise Cendrars n’a pas voulu être un écrivain ancien combattant comme tant d’autres ; la mentalité française du statut acquis lui est restée étrangère. Libre il était et a voulu le rester. S’il s’est engagé alors que l’on ne lui demandait rien, c’est qu’il l’a voulu. Mais il n’a jamais rien eu de cette exaltation patriotarde et xénophobe qui a lancé la guerre « fraîche et joyeuse » Nach Berlin. L’instinct de survie l’a conduit à tuer au nom de la nation, mais de cette exception il a honte. La mort n’est jamais belle, ni souhaitable – il est stupide de la glorifier. Cette obsession personnelle en faveur de la vie le conduit à publier ces récits de guerre, œuvre de mémoire pour les camarades de tranchée dont il se souvient. La mort est le premier personnage du livre, mais la vie sourd partout dans ces portraits humains et gouailleurs. Il prend le ton de chacun, alterne descriptions et dialogues, voire dérives poétiques sur la brume des marais, la nuit. Les contes édifiants suivent les récits de coups de main, les prouesses des hommes celles des animaux, un petit chien messager, un hérisson détecteur de mines.

En ce livre qui n’est pas un roman mais une reconstruction proustienne de la mémoire, Blaise Cendrars bâtit un véritable monument aux morts et à ceux qui en ont échappé, retournés à l’anonymat civil. Le livre s’ouvre avec Hélas ! qui pleure la mort par accident aux commandes de son avion de l’un de ses deux fils, Rémy, en 1948. La Seconde guerre boucle la Première, montrant combien l’héroïsme falsifié de 1914 a conduit à la honteuse défaite de 1940. Pour Cendrars, il ne faut jamais se payer de mots, jamais se laisser saouler par les concepts comme gloire, honneur et patrie – qui ne sont qu’idéologie pour faire mouvoir la chair à canon. Ce que chaque homme accomplit sur le terrain appartient à lui-même ; il n’est pas « un héros » mais un combattant qui fait son boulot parmi les autres, ses copains. « Vous vous croyez au théâtre, monsieur ? (…) La guerre est une ignominie. (…) La vie dangereuse peut convenir à un individu, certes, mais sur le plan social cela mène directement à la tyrannie, surtout dans une république menée par un sénat de vieillards, une chambre de bavards, une académie de m’as-tu-vu, une école de généraux… » (chapitre 17). La France n’a guère changé…

Ces 25 chapitres donnent une vision plus juste et plus longue que le reste de la littérature de guerre, trop souvent enflée, selon cette vanité arriviste française issue des envieux de la révolution, que Cendrars a toujours méprisée – même dans le civil : « les profs, ce concours de vanité » (chapitre 17). Plutôt que lire des profs sur la guerre de 14, lisez ces récits d’un combattant qui y était – lui.

Blaise Cendrars, La main coupée, 1946, Folio 1975, 447 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, Gallimard Pléiade sous la direction de Claude Leroy, 2013, 974 pages, €57.00

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Blaise Cendrars, L’homme foudroyé

blaise cendrars l homme foudroye

Blaise Cendrars, pseudonyme plumitif de Freddy Sauser, Suisse devenu français par la Légion étrangère durant la « grande » guerre patriotique imbécile 14-18 où il a perdu le bras droit, enfui de chez lui à 15 ans pour courir le monde, ne pouvait plus écrire depuis 1940. L’effondrement français l’avait déprimé au-delà de toute attente. L’apocalypse était pour demain, entre l’hystérie d’Hitler, la sénilité de Pétain, les bombardements anglo-américains et le nivellement totalitaire soviétique. Réfugié à Aix durant l’Occupation, il s’est aussi réfugié dans l’écriture, contant ses aventures – réelles et embellies – comme il savait le faire depuis tout petit. Cendrars est un conteur d’histoire.

Cendrars n’est pas Drieu : la fin du monde n’est pas la fin du sien. Il jouit des corps, des amitiés, de la bonne chère et du vin ; il jouit du paysage, des senteurs provençales et de la complicité du chien. Il se fait animal pour mieux être humain – puisque les humains sont devenus bêtes sous la Bête immonde. Animal, on est bien, l’inverse de la bluette sentimentale du temps de paix. Ce pourquoi ces « souvenirs » font fi de la chronologie et de l’espace. Ils montent comme des bulles de bonheur enclos dans un monde extérieur volontairement ignoré. La N10 se prolonge jusqu’au Brésil. Rien n’est plus beau que de prendre la route, rouler devant soi, à 160 à l’heure. Pas de limites, ni de vitesse, ni d’imaginaire ; le monde vous appartient.

« D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? » Peut-être de la grande guerre patriotique imbécile, célébrée par notre temps ignorant. « Ça oui. La guerre, c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis… » (Pléiade p.464-465). La guerre qui foudroie, la guerre qui fait trouver foudre tout ce qui survient ensuite : l’amour coup de foudre, l’incendie déchaîné, la nuit d’écriture magique à Méréville, la loi gitane du talion… Tout est brutal, immense, immédiat. Le sommet de la guerre est la bombe atomique, foudre sans retour ; alors que la débâcle foudroyante de juin 40 peut entraîner la résilience. Blaise Cendrars doit désormais vivre entre deux coups de foudre.

L’auteur évoque Fernand Léger, Gustave Le Rouge, Édouard Peisson, André Gaillard. Il a connu les surréalistes à Paris, qu’il n’aime pas : « ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations » p.277. Pas grand-chose n’a changé malgré le siècle qui a passé… Les petits intellos narcissiques continuent de se voir grands.

Cendrars revit dans la maison de l’Escarayol, au-dessus de la calanque de La Redonne près de Marseille. Il ne travaille pas, il assimile ; la nature travaille pour lui à accumuler les sensations avant d’en faire des mots. Et le lecteur d’aujourd’hui lira avec bonheur cette image bien ternie aujourd’hui des calanques désertes, réservées aux pêcheurs et aux rares initiés, ses auberges à poissons et au jeu de boules. Suivent quatre rhapsodies gitanes où l’exotisme aux portes de Paris se double de l’exotisme d’un peuple gitan hors du temps, éternel errant, dominé en tribu par une Mère, où les fils sont rois et où les filles baisent naturellement vers 12 ans. Une sorte de mythe du « bon » sauvage aux mœurs claniques et brutales, mais immuables. L’humain éternel, l’humain réel, l’auteur divague entre les deux, mêlant fortifs et pampa, France et Brésil, gitans de la zone et métis du Sertao.

« Écrire, c’est se consumer », écrit-il au début de l’œuvre (Pléiade p.171). Comme le Phénix : être foudroyé pour renaître neuf, tout entier. Ce « roman » tissé d’aventures personnelles, écrit durant l’occupation nazie d’une France débilitée, est un message de vie. La déprime ne dure jamais si vous laissez l’énergie vitale vous envahir, toute simple ; si vous laisser émerger ces joies sans cesse renouvelées des sensualités, des sentiments et du sublime en chaque jour.

Il est bon de relire Blaise Cendrars en ces temps de gris, parmi ces auteurs qui tournent en boucle dans leur abstraction, trop souvent secs de psychologie mal digérée, d’hégélianisme et autre pose intellectuelle rassise. Blaise Cendrars est vivant.

Blaise Cendrars, L’homme foudroyé, 1945, Folio 1973, 448 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, sous la direction de Claude Leroy, Gallimard Pléiade 2013, 974 pages, €57.00 

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Yukio Mishima, Confession d’un masque

yukio mishima confession d un masque

Le masque est Mishima, mais aussi celui d’un fils du Japon dans la société machiste et disciplinée des années 1930 à 50, très conformiste, où se distinguer d’une quelconque façon est être rejeté. La confession est celle de la sexualité déviante de l’auteur, attiré depuis l’âge de 4 ans par ses semblables plutôt que par les modèles féminins que sont ses sœur, mère ou copines. Être élevé en enfant fragile par une grand-mère autoritaire et rigide prédispose-t-il à rejeter les femmes ? La vue du cuissard moulant d’un très jeune vidangeur lui a donné ses premiers émois avant même de savoir lire.

Ce furent ensuite les images, associées sans cesse au tragique et à la mort, qui enfiévrèrent son imagination. Amoureux d’un beau jeune homme en cuirasse, il le délaisse dès qu’on lui apprend qu’il s’agit de Jeanne d’Arc. Sa mauvaise santé d’enfant lui fait désirer vivre par procuration, être le héros qu’il ne pourra jamais devenir, le mâle qu’il aurait voulu être. L’odeur de sueur des soldats et des jeunes porteurs vigoureux à demi nus des fêtes locales lui rappellent la brise marine, tandis que leur déchaînement dionysiaque l’emplit d’admiration.

A 12 ans, il redessine les images des contes pour combler ses fantasmes d’éphèbes dénudés tordus de douleur, une balle dans la poitrine ou le crâne ouvert après une chute ; leur simple évocation le fait bander malgré lui. Le saint Sébastien de Guido Reni le ravit, fouaillé dans son corps par le spectacle des souffrances du supplicié : « Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance et de l’extase suprême » p.44. Il connaît à cette vue sa première éjaculation irrésistible.

A 14 ans, il tombe amoureux d’un condisciple, Omi, plus mûr et bien plus vigoureux que lui. « Dans ce premier amour que je rencontrais dans la vie, je semblais être un oisillon gardant caché sous son aile des désirs animaux vraiment innocents. J’étais tenté, non par le désir de la possession, mais simplement par la tentation toute pure » p.73. Mais au fond, rien que de très normal : à 14 ans il est encore comme tous les autres, « c’était l’admiration de la jeunesse, de la vie, de la suprématie. (…) C’était avant tout cette extravagante abondance de force vitale qui subjuguait les garçons » p.78.

Cet amour pour le sauvage, pour l’animalité vitale, que l’on retrouve un peu partout dans son œuvre romanesque, se mue avec les années en « amour pour le gracieux et le doux », pour les plus jeunes que lui. La lecture de Magnus Hirschfeld lui démontre qu’il a les sentiments des « éphébophiles, qui aiment les jeunes gens entre quatorze et vingt et un ans » p.121. Il avoue sa prédilection, dans la rue, « pour le corps souple d’un jeune homme tout simple, d’environ vingt ans, un corps pareil à celui d’un lionceau » p.170. Mais il est poussé, comme Gilles de Rais, à le torturer en pensées, le soir dans son lit, « tu te presses contre lui et tu chatouille la peau de sa poitrine tendue avec la pointe du couteau, légèrement, comme pour une caresse ». Le couteau se plante, pénètre le corps, le sang coule sur la peau blanche, la victime arque son corps gracieux, gémit, « la joie profonde d’un sauvage renaît dans ta poitrine », avoue Mishima p.171.

velo ado torse nu

Il ne passera jamais à l’acte, son Surmoi social étant trop puissant, mais ces atrocités donnent une idée de sa sincérité à se mettre à nu, bien plus que Gide, bien plus brutalement que Proust, bien plus directement que son aîné Kawabata. Les sociétés répressives, spartiate, aztèque, catholique, samouraï, victorienne, bismarckienne, favorisent-elles l’inversion ? Faut-il jouer la comédie sociale affublé d’un masque pour survivre « normal » aux yeux du grand nombre prompt à haïr qui n’est pas comme tout le monde ?

Mishima l’a longtemps jouée, cette comédie humaine ; il a sacrifié aux conventions, allant jusqu’à se marier, à avoir deux enfants. Il a cru tomber amoureux de filles, comme Sonoko à ses vingt ans. Il a certainement éprouvé de l’affection, un sentiment de protection, un goût d’être ensemble. Mais sans aucun désir sensuel. Dans ce livre aussi cru que la pudeur autorisée des années 1940 pouvait le permettre, il analyse honnêtement ce qu’il ressent. Il transforme son être en littérature.

Adolescent, il vivait ses désirs sans penser plus loin ; jeune homme, il pensait que la guerre allait lui offrir un « suicide naturel » soit sous les balles au combat, soit dans un bombardement ; homme mûr, il n’a plus supporté ce divorce entre la chair vivante et le masque social. Il a monté son suicide comme un événement médiatique, poussant au réveil nationaliste. Mais c’était le dernier masque de ses pulsions intimes pour l’existence idéalisée du samouraï : enfant admiratif des guerriers, page fidèle faisant l’objet de l’attention passionnée de l’adulte qu’il sert, chevalier prenant sous son aile un éphèbe… Il aurait aimé vivre en ces temps plus crus, où l’inversion était admise et socialement utile.

Un livre étrange, plus autobiographique que romancé, qui éclaire l’œuvre et surtout les étapes progressives d’une existence minoritaire, bien plus efficace pour comprendre l’homosexualité que les revendications militantes et les exigences de « droits ».

Yukio Mishima, Confession d’un masque, 1949, traduit de l’anglais par Renée Villoteau, Folio 1988, 247 pages, €7.32

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Anatole France, La vie en fleur

Le titre est bien joli pour les souvenirs d’adolescence de Pierre Nozière, le double romancé d’Anatole France. Le livre commence en classe de cinquième, où le préado laisse place lentement à l’ado. Oh, très lentement ! France reste dans une France qui a peut-être fait trois révolutions (1789, 1830 et 1848) mais élu tout aussitôt un Napoléon bis autoritaire, hiérarchique et paternaliste de droit divin, le Peuple comme abstraction s’étant substitué à Dieu, tout aussi abstrait. C’est dire combien l’adolescence ne saurait exister, ni comme biologie ni comme classe d’âge, dans une société qui impose les pouvoirs d’en haut, infantilise les mineurs et réprime toute velléité de désobéissance avant la majorité (21 ans depuis 1792). La société bourgeoise a repris les mœurs d’Ancien régime, qui ne voulait rien savoir de la liberté personnelle avant 25 ans, un métier, une épouse, etc.

marylyn monroe nue

Autant dire que l’adolescence du petit Pierre s’est développée sous serre chaude, dans un Paris à peine éventré par le baron Haussmann dont on sort très peu, dans un quartier central en face du Louvre, et dans un appartement familial décent et posé. Les hormones poussent les sens, mais ceux-ci ne trouvent d’expressions que dans les passions pour les camarades proches, et d’exutoires que dans l’imagination, volontiers enflammée par les femmes au théâtre. C’était le tropisme bourgeois que d’enfermer les garçons entre eux pour leur faire nouer des relations sociales à vie par les amitiés particulières de collège : une sorte de réseau social sans les photos. De la sexualité, on ne saura rien, l’auteur, à 78 ans, réduisant encore les évocations sensuelles qu’il avait pu lâcher dans Le livre de mon ami, paru quand l’auteur désirait encore, à 41 ans

La biographie révèle cependant l’amour pour Élisa, devenue nonne, déguisée ici en rieuse fille du père Gonse à Granville. Elle révèle aussi combien l’adolescent Anatole a aimé platoniquement la comédienne Élise, à 17 ans, masquée ici en Isabelle, fille de coiffeur. Tout l’intime est exclu au profit de la légèreté du conte. Rien de moins romantique que France. Le connais-toi est source de tourment et, l’exemple de Montaigne est pour lui ambigu : écrivit-il pour se connaître ou pour s’amuser ? Sa propre histoire est matière à fantasme, support pour l’envol de l’imagination, pourquoi ne pas se nourrir de son miel ?

Il préfère donc décrire le rusé Fontanet, copain d’études ; Mouron surnommé « pour les petits oiseaux » qui le touche par sa solitude ; le rustique Chazal dont les muscles tiennent à bras tendus une chaise pendant une minute – et Desrais doté du joli prénom de Tristan et de « cheveux châtains légèrement ondés et dorés par endroit, ses longs cils (…) Sa sveltesse et sa taille déliée dissimulaient des muscles robustes. » Anatole France, plutôt chétif et pas bien beau, ne peut qu’avoir une admiration mimétique allant jusqu’à un vague désir pour de tels êtres qu’il voudrait avoir pour amis proches, à défaut d’être comme eux. Ce qu’il dit de Tristan le montre sans ambigüité : « Tous ses mouvements étaient empreints d’une élégance que ma précoce habitude de la statuaire antique me faisait sentir » p.1077. « Un jour, je lus dans je ne sais quel traité de la poésie grecque l’épigramme funéraire d’Amyntor, fils de Philippe, qui mourut jeune dans un combat, en couvrant un ami de son bouclier. Je tressaillis et me sentis transporté du désir de mourir pour Desrais » p.1080. Vexé de n’être pas choisi en retour par ce camarade trop admiré, il ne se réconcilie avec lui qu’après le bac, à 16 ans, lorsqu’il le voit lutter avec le bon robuste Chazal : « Ils se mirent tous deux nus jusqu’à la ceinture et se prirent à bras le corps. Chazal, osseux et noir, taillé à la serpe, présentait un contraste parfait avec Desrais, fait comme un athlète de Myrrhon, ou comme un fellow de Cambridge ou d’Eton » p.1091. Joli understatement pour dire l’appétit à être comme lui, d’être lui, de fusionner en amitié particulière avec lui.

lutte torse nu ado

Toute son ire va à l’enseignement français. Professeurs médiocres, bâtiments lépreux, mépris de l’institution pour les gamins à dompter et dresser pour l’obéissance bourgeoise – Anatole France n’est pas tendre pour l’éducation nationale et ses profiteurs pontifiants. « L’éducation en commun, telle qu’elle est donnée encore aujourd’hui [1922], non seulement ne prépare pas l’élève à la vie pour laquelle il est fait, mais l’y rend inapte si peu qu’il ait l’esprit obéissant et docile. La même discipline qu’on impose aux petits grimauds d’école devient pénible et humiliante quand des jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans y sont soumis. L’uniformité des exercices les rend insipides. L’esprit en est abêti. (…) Aussi, en quittant le collège, éprouve-t-on un embarras d’agir et une peur de la liberté » p.1094. Est-ce croyable de constater que presque rien n’a changé, sinon la démission professorale face à l’orthographe, aux règles de plan et à l’expression orale ?

Pourquoi une telle persistance de la stupidité nationale dans l’éducation ? Est-ce pour abêtir la masse alors que l’élite bourgeoise s’en sortira toujours via ses établissements réservés et ses séjours à l’étranger ? Comment se fait-il que des syndicats (qui se proclament « de gauche ») persistent à tolérer ce mépris de la culture et de la langue au profit d’un spontanéisme dont on voit depuis trente ans les ravages ? L’étranger social-démocrate, dont les élèves ont de meilleurs scores aux tests identiques et une vie scolaire plus apaisée, est-il un exemple à surtout ne pas suivre, tant la profitude syndicale nationale se croit plus belle de toutes en son miroir ? Il y a là pour moi un mystère, que la lecture de tous les grands classiques ne cesse de réitérer : l’enseignement en France a toujours été néfaste aux grands hommes ; les élèves qui ont le mieux réussi dans le système scolaire ont toujours formé ces vaniteux abstraits, forts de leurs certitudes matheuses et débiles en relations humaines qui hantent nos ministère comme nos industries, les précipitant dans le déclin.

Anatole France, La vie en fleur, 1922, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, La vie en fleur, 1922, format Kindle gratuit, broché €21.04

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Yukio Mishima, L’école de la chair

yukio mishima l ecole de la chair

Mishima poursuit sa quête des personnages d’énergie, ici une femme mûre et un jeune homme. Tous deux sont des « aristocrates » au sens premier (aristos = le meilleur), des gens hors du commun, dont la vitalité impose la puissance. Taéko est patronne d’un magasin de haute couture à Tokyo ; divorcée, elle est indépendante, comme ses deux amies Nobuko et Suzuko, les « beautés toshima » (toshima veut dire femme mûre en japonais, dit-on p.23). Senkitchi, « le petit Sen », est un étudiant de 20 ans fauché qui a trouvé un petit boulot dans un bar gai et use de sa beauté virile pour se vendre aux riches et aux étrangers. Taéko et Senkitchi sont ces deux silex qui vont se heurter et faire des étincelles.

Ce roman résolument contemporain, citadin moderne (on y rencontre même Yves Saint-Laurent venu présenter sa collection à Tokyo), explore la psychologie d’exception des « vrais » êtres. A l’antique Yukio Mishima mesure la puissance d’une personne à sa force vitale. Pour lui, la tradition du bushido, la voie des guerriers, est la seule qui puisse susciter sans cesse une aristocratie authentique. Les descendants de samouraïs de son temps ne sont le plus souvent que des bourgeois qui ne gardent de la tradition que le vernis éduqué. Mais à l’intérieur d’eux-mêmes, ils sont vains. Alors que dans le peuple, y compris chez les ex-épouses soumises, se révèlent ceux et celles qui sortent du lot et se forgent un destin. Ils sont les Véridiques (grecs), une force qui va (Victor Hugo), créateurs de leurs propres valeurs (Nietzsche). Qu’on ne s’y trompe pas : Mishima n’est pas conservateur mais révolutionnaire ; il n’est pas « réactionnaire » mais élitiste.

Il le montre ici avec brio. « Les jeunes Japonais ont une grâce beaucoup plus sauvage que ce genre d’Occidentaux. Une souplesse animale, une élasticité, une beauté dépouillée de toute expression » dit Taéko p.17. Le lecteur qui n’est jamais allé au Japon pourra utilement comparer la sculpture grecque et la sculpture romaine : il y verra la même différence de grâce et de souplesse, les corps grecs, masculins comme féminins, étant plus « légers », animaux, sauvagement surnaturels – ainsi que sont les dieux – tandis que les Romains ont l’air de paysans ou de matrones exposant leur lourdeur. Autant dire que lorsque Tako rencontre Senkitchi, elle en tombe amoureuse.

Le garçon se livre aux hommes, mais n’est pas attiré par eux ; il jouit de leurs caresses et en donne, mais par pur plaisir animal, sans y mettre rien de son âme. Ce pourquoi il est surpris par l’amour : celui d’une femme qui pourrait être sa mère et qui le « rachète » au double sens du mot : à son patron de bar, puis à ses yeux en lui rendant sa dignité ; celui d’une fille de son âge, de bonne famille, qu’il espère conquérir puisque lui sort de rien. Mais son énergie parle pour lui : il est sincère, il est viril, il attire. Mishima n’est pas misogyne, même s’il préfère les garçons ; il reconnaît en chacun l’énergie qui l’habite, la passion, la volonté, la grâce. « Pour un homme, pour une femme, la virilité, la féminité, expression charnelle des êtres humains, dépendent de la sexualité globale qui rayonne de leur chair et doit naître de l’éclat de la personnalité tout entière. Cela n’a rien à voir avec cette virilité de fanfaron fondée sur un fonctionnalisme étroit. Vivre, exister d’une existence pleine et entière, cela suffit à un homme vraiment homme dans toute sa chair » p.111.

Mishima oppose ce garçon irradiant la force virile aux époux brusques et frustrés, aux noceurs élégants mais vides, aux jeunes gais avides de passes rapides et sans cesse attirés comme des papillons par de nouveaux corps. Son futur beau-père, Monsieur Muromatchi est de sa trempe, comme le travesti Téruko et le politicien Otowa. Ces êtres ont, comme Senkitchi, la philosophie de leur instinct ; ils réussissent parce qu’ils ne superposent pas l’émotion « romantique » à ce qu’ils sont, les guirlandes de l’hypocrisie sociale à leur force qui va.

Taéko est amère quand elle le comprend, mais elle est une femme et ne saurait tromper sa solitude sans mettre de l’émotion. Elle agit cependant avec une grandeur à la Cinna : au lieu de jeter cet amant magnifique, qui l’a comblée physiquement au-delà de tous ses vœux, elle l’adopte. Comme chez les Romains, c’est le nom qui compte et non pas le sang. Senkitchi adopté, paré enfin de ce prestige social exigé de la société japonaise, pourra réussir sa vie, c’est-à-dire épouser la fille Muromatchi. Il n’en est pas vraiment amoureux, mais elle si ; et lui la découvre emplie de volonté.

Nous sommes dans l’universel et en plein Japon. Entre anciennes élites et nouveaux parvenus, les êtres se cherchent et s’imposent. Mishima nous en rend compte avec maestria.

Yukio Mishima, L’école de la chair (Nikutai no gakko), 1963, traduit du japonais par Yves-Marie et Brigitte Allioux, Folio 1995, 289 pages, €7.32

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Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer

yukio mishima le marin rejete par la mer

Ryuji est marin, seul au monde depuis que sa famille a péri, dans les bombardements ou par maladie. Il aime la mer, les tropiques, la « Grande cause » de l’aventure au loin, substitut de la voie du guerrier interdite par la défaite. Pourquoi s’entiche-t-il donc d’une veuve commerçante, Fusako, la quarantaine et mère de Noburu (prononcer Noboulu), un collégien de 13 ans ? Nul ne sait par quel caprice du destin cet albatros s’abat sur le quai de Yokohama, ses ailes de géant l’empêchant de marcher.

Car si l’amour est aveugle et si l’abstinence, cinq ans durant, rend la virilité désirable à une veuve japonaise des années 1960, le début de l’adolescence est un bouleversement. Noburu découvre un trou dans le mur de sa chambre, par lequel il épie sa mère nue et ses ébats avec le viril, musclé et velu Ryuji dont le corps semble bosselé comme une armure. Mais ce n’est pas le sexe qui le tourmente : c’est bien pire. Ce qui le hante est le vide de l’existence dans ce Japon vaincu d’après-guerre dans lequel les héros sont honteux, dans lequel les hommes virils sont devenus des « pères » socialement convenables et moralement vils. « Comme vous le savez, le monde est vide » dit p.165 un gamin de 13 ans. Ce pourquoi il espère en Ryuji, héros de la mer, second sur un cargo.

masque no jeune garcon

Noburu fraye avec une bande de son âge, très hiérarchisée, dans lequel tous sont « chefs » mais – ce qui est très japonais – classés par numéro. Noburu est le Numéro 3. Le chef Numéro 1 a les sourcils « en croissant de lune », les « lèvres très rouges » et « un air déluré » comme l’ingénu diabolique des masques nô. Il y a d’ailleurs influence de cette forme classique du théâtre samouraï dans l’œuvre de Mishima ; ce roman peut être classé dans les nôs de démon, l’adolescent se voulant impassible comme un masque et nommé par un numéro. Il est travaillé d’hormones, venin démoniaque, et exalté de happening pour s’affirmer, ce qui est le propre des démons – poussés par leur nature. Pour lui, que sa famille délaisse et ignore, la sauvagerie doit être accomplie : la loi le permet, qui ne rend pas responsable un enfant sous 14 ans dans la société permissive d’après-guerre. Il se veut froid, calculateur, sans aucun sentiment. La seule objectivité compte, bien loin de l’hypocrisie sociale et de l’émotion adulte. Tout est illusoire sauf le fait brut. La vie n’est qu’un état qu’il suffit d’éteindre pour que l’être devienne chose, un cadavre que l’on peut scientifiquement disséquer.

Ainsi fut fait d’un chat, que Numéro 1 oblige Numéro 3 à assassiner puis à ouvrir au couteau. L’objectivisme logique du gamin se heurte à l’idéal de virilité du nouveau père. Noburu est déchiré : poussé à obéir à sa bande, il n’est au fond qu’un gosse apeuré de perdre sa mère, son confort infantile et ses rêves d’héroïsme. Mais Ryuji ne fait rien pour se faire admirer, il n’a rien du héros. Élevé sur la mer, il n’a aucun bon sens sur terre et agit sans savoir, avec cette aménité qui prend le contrepied de la tradition ; il recule devant ses devoirs d’éducation, il aliène sa liberté entre les cuisses d’une femme. De marin il est devenu « père » !

Mishima lance une véritable déclaration de haine à son propre père par la bouche du chef Numéro 1 : « Les pères !… Parlons-en. Des êtres à vomir ! Ils sont le mal en personne. Ils sont chargés de tout ce qu’il y a de laid dans l’humanité. Il n’existe pas de père correct. C’est parce que le rôle de père est mauvais. Les pères stricts, les pères doux, les pères modérés, sont tous aussi mauvais les uns que les autres. Ils nous barrent la route dans l’existence en se déchargeant sur nous de leurs complexes d’infériorité, de leurs aspirations non réalisées, de leurs ressentiments, de leurs idéaux, de leurs faiblesses qu’ils n’ont jamais avouées à personne, de leurs fautes, de leurs rêves suaves et des maximes auxquelles ils n’ont jamais eu le courage de se conformer ; ceux qui sont les plus indifférents, comme mon père, ne font pas exception à la règle. Leur conscience les blesse parce qu’ils ne font jamais attention à leurs enfants et finalement ils voudraient que les enfants les comprennent » p.143.

Ce qui doit arriver arrive – sous le complexe d’Œdipe – comme au chat. L’auteur nous mène au bord, s’arrêtant juste avant l’acte. Mais chacun sait bien ce qui se passe ensuite, procédé littéraire bien plus efficace que la vulgarité d’une description.

Ce livre, qui rencontre la vie de Mishima lui-même, plus proche de sa mère que de son père autoritaire et méprisable, raconte l’ambiguïté de la prime adolescence, la passion amoureuse de la femme et la castration virile de l’aventurier. « On y trouvait rassemblés la lune et un vent fiévreux de la mer, la chair nue excitée d’un homme et d’une femme, de la sueur, du parfum, des cicatrices de la vie en mer, le souvenir confus de ports autour du monde, un petit judas où l’on ne pouvait respirer, le cœur de fer d’un jeune garçon, mais ces cartons éparpillés d’un jeu de cartes ne prophétisaient rien. L’ordre universel, enfin établi grâce au hurlement soudain de la sirène, avait révélé un cercle de vie inéluctable » p.19. Être ou ne pas être ? Vrai mâle ou douceur sociale ? Tradition ou modernité ?

Petit roman, mais gros complexe : pour Mishima, on ne saurait être à demi !

Yukio Mishima, Le marin rejeté par la mer (Gogo no Eiko), 1963, traduit du japonais par G. Renondeau, Folio, 1985, 183 pages, €5.70

Film The Sailor Who Fell from Grace with the Sea, 1976, de Lewis John Carlino avec Kris Kristofferson et Sarah Miles, €21.99

Opéra de Hans Werner Henze, Das verratene Meer (l’océan trahi) présenté à Berlin en 1990. Réintitulé Goko no Eiko et réécrit par Henze, conduit par Gerd Albrecht, la première a eu lieu à Salzbourg en 2005, édité par Orfeo, €45.13

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Khushwant Singh, Delhi

kushwant singh delhi

Né Indien au Pendjab en 1915, devenu province du Pakistan, élevé dans un collège anglais à Delhi, puis à Londres, Khushwant Singh est un journaliste et romancier plein d’humour anglais et de passion indienne du sexe. Il a été aussi parlementaire, mais a démissionné après l’assaut donné contre le temple d’Or. Car il est sikh, cette religion fondée au 15ème siècle par le gourou Nanak qui veut opérer la synthèse entre hindouisme et islam.

Cette position spirituelle particulière fait de l’auteur un centriste politique et un syncrétiste culturel. Delhi est pour lui « la » capitale de l’Inde en son entier, dans sa diversité. Fondée par les Aryens, capitale du royaume Hindoustani, conquise par les Moghols musulmans puis par les Anglais protestants qui fondent la New Delhi, devenue indépendante avec Gandhi, elle reste ce cœur de l’Inde, voire du monde. L’auteur, qui a mis vingt-cinq ans à écrire ce chant d’amour, y revient comme auprès d’une mère ; il y pratique l’union sexuelle avec un hermaphrodite, Bhagmati, un hijda comme il en existe en Inde, ni garçon ni fille – mais en chaleur. C’est toute l’histoire de la ville-capitale que fait ici Singh, le squelette de la chronologie lui permettant d’ajouter de la chair et du sperme selon sa fantaisie. C’est toute son histoire personnelle aussi, une sorte d’autobiographie culturelle, qu’il conte depuis les origines de sa famille et qu’il dédie à son fils Rahul.

Delhi est à double face ; comme tous les Indiens, elle porte un masque. Il y a l’apparence – crasseuse – et la réalité – vivante. « Les citoyens de Delhi font peu d’efforts pour se faire aimer. Ils crachent partout glaviots et jus de bétel rouge sang. Ils urinent et se soulagent à l’endroit et au moment où l’envie les en prend. Ils sont forts en gueule, manifestent leur familiarité à grand renfort d’insultes incestueuses et parlent en se grattant les parties intimes » p.11. Qui est allé en Inde reconnaîtra sans peine le portrait. Mais « pour peu que l’on fasse de Delhi sa ville et que l’on s’attache à quelqu’un comme Bhagmati, elles apparaissent sous un jour différent. (…) La formule est simple : écoutez votre cœur et non votre cerveau, vos émotions et non votre raison » p.12.

Et nous voici partis pour l’histoire. Les chapitres contemporains de l’auteur avec son amante et son gardien d’immeuble alternent avec les chapitres d’histoire longue de la ville. La violence est omniprésente, dans le passé comme dans le présent, puisque le livre s’arrête au moment des émeutes anti-sikh après l’assassinat d’Indira Gandhi par l’un de ses gardes du corps sikh. Mais l’amour aussi : pour les belles paroles de la poésie, pour les discours politiques qui fondent les royaumes, pour les amantes ou les amants qui sont ici, à en croire l’auteur, plus beaux qu’ailleurs. « A Dili, me dirent-ils, tu peux tout trouver : de jeunes putains avec de petites poitrines en forme de mangue, de jeunes garçons au postérieur rond comme une citrouille, et si tu n’as pas d’argent pour te payer une femme ou un garçon, tu peux t’offrir un hijda pour quelques pièces – et lui (ou elle) peut te donner plus de plaisir que l’un ou l’autre. Je priai pour qu’un prétexte me soit fourni de me rendre à Dili » p.428.

Chaque intervenant écrit au présent, en disant « je », ce qui donne un ton familier à la grande histoire et captive le lecteur. Le romancier lie le tout comme un chœur antique, homme de synthèse encore une fois, qui prend de la hauteur. Nadir Shah, Timour, Aurangzeb, Meer Taqi Meer et Bahadur Shah Zafar défilent, comme les femmes au second plan, mais qui sont souvent les éminences grises en attrapant les hommes par le plaisir. La bégum Sahiba et Mrs Alice Aldwell, anglaise convertie à l’islam pour échapper au massacre de la révolte des Cipayes – mais néanmoins violée – sont des putains magnifiques.

Ce gros roman d’amour sur la ville, sur les êtres et sur la création ne vous laissera pas indifférents. Toute la vitalité d’un pays est là, qui émerge.

Khushwant Singh, Delhi, 1990, Picquier poche 2010, 621 pages, €10.17

La wikifiche sur l’auteur (en anglais)

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Yukio Mishima, Les amours interdites

yukio mishima les amours interdites

Kimitake Hiraoka n’est pas Yukio Mishima, ce pourquoi l’écrivain a pris un pseudonyme. Il faut – comme toujours – distinguer l’œuvre de fiction de la vie réelle de qui l’écrit. Il y a bien sûr des passerelles entre les deux, l’imaginaire a pour matériau la réalité. Mais écrire, c’est transposer dans un autre univers ce qu’on a vécu, inventé, fantasmé. Hiraoka est d’origine paysanne et domestique, élevé jusqu’à 12 ans par une grand-mère têtue et violente qui lui interdit de jouer au soleil avec les garçons. Revenu chez ses parents, il navigue entre un père militariste et brutal et une mère cultivée qui l’encourage à lire et écrire. Cette existence fait mieux comprendre Mishima écrivain, être sensible à la psychologie, curieux des autres et admiratif des garçons à l’aise dans leur corps.

Si Kimitake Hiraoka, le nom d’état civil de Mishima, n’était pas homosexuel notoire, s’il s’est marié à 29 ans et a eu deux enfants, il reste cependant fasciné par tout ce qui lui a manqué durant son enfance et sa prime adolescence : le soleil pour s’exposer à demi nu, les autres garçons avec qui se mesurer et se muscler. Il a donc compensé dès son émancipation, se forgeant un corps d’athlète et devenant expert en kendo, avant de se lier d’amitié particulière avec des éphèbes plus jeunes, dont le dernier l’a aidé au suicide comme dans la tradition du bushido.

Ce gros roman dépasse de loin la description du milieu gay du Tokyo d’après-guerre, bien qu’il le détaille. Il établit une sorte de Liaisons dangereuses à la japonaise entre un écrivain âgé et las de la vie, Shunsuké Hinoki, et un jeune homme irradiant la beauté de la jeunesse énergique, Yûichi. La page 30 décrit superbement l’émergence de cette beauté nue de 20 ans qui éblouit. L’écrivain, frappé par la lumière corporelle de ce jeune homme sorti de la vague (comme Aphrodite), décide de l’utiliser pour se venger de la gent féminine qui l’a toujours déçu, après trois divorces et un chantage. L’hypocrisie sociale est un chatoiement d’apparences et de conventions, d’aides et de trahisons, que Mishima expose très bien. Mais l’histoire explore plus loin, c’est dire sa complexité. Nous sommes entre Socrate et Alcibiade, le pur esprit parce trop laid et le corps en fleur dans toute sa séduction. Le premier a au fond peur de la vie, qu’il conceptualise et rend abstraite pour s’en sauver ; le second est tout entier dans la vie immédiate, le désir et l’allure. Par sa manœuvre, « Shunsuké avait alors tenté de créer une œuvre d’art idéale, telle que, de toute sa vie, il n’avait pu en concevoir. Une œuvre d’art suprêmement paradoxale, défiant l’esprit au moyen du corps et défiant l’art au moyen de la vie… » p.477.

Reproduction, © Bloomsbury Auctions

Yûichi, le double physique idéal de Mishima, fait semblant d’aimer une femme, Yasuko, tout comme l’écrivain dans sa vie réelle, mais son corps ne ressent aucun désir ; son amour est tout spirituel, affectif. Il lui donne un enfant, une petite fille, et Shunsuké le pousse à se marier pour donner le change à la société, tout en profitant de sa liberté de mâle. « Soyons sérieux ! Un homme peut épouser une bûche ou un réfrigérateur. Car le mariage, c’est une invention humaine ; et comme c’est un travail qui entre dans les capacités de l’être humain, il peut bien se passer de désir » p.40 La revendication du mariage gay n’était vraiment pas dans les mœurs des vrais homosexuels au temps de Mishima… Yûichi va donc attiser l’amour de Madame Kaburagi sans se donner, se donner à son mari comte Kaburagi sans le désirer, désirer de jeunes partenaires de 17 ans sans les aimer, et ainsi papillonner sans réussir à faire se joindre la sensualité et l’affection comme les « vrais anges dont la chair et l’âme sont indistinctes » p.107. Car Mishima est plus présocratique que socratique, il ne sépare pas les sens de l’esprit : « Aucune pensée, aucune idée, si elle est dépourvue de sensualité, n’est capable d’émouvoir » p.271. Idée très nietzschéenne, d’autant que son héros Yûichi reste foncièrement innocent, se contentant d’être, comme un aimant, sans introspection ni responsabilité. La beauté n’a nul besoin de commentaire, elle règne en silence.

« La morale des Spartiates était esthétique, comme dans toute la Grèce antique. (…) Dans la morale antique, qui était simple et énergique, le sublime se trouvait toujours du côté du subtil, le ridicule toujours du côté du sommaire. Or, de nos jours, la morale est séparée de l’esthétique. Selon un vil principe bourgeois, la morale est alliée à la banalité et au dénominateur commun de l’humanité. La beauté est devenue un mode d’être excessif, vieilli : elle est sublime ou ridicule. De nos jours, ces deux termes signifient la même chose » p.375. C’est dire combien, à 25 ans déjà, Mishima se voulait aristocrate de l’existence, anti-bourgeois et anti-démocratique parce que contre la banalité du correct venu des États-Unis (correctness).

Il retrouve la tradition des pages samouraïs, dévoués à leur maître dès leur plus tendre adolescence. « Il s’agissait moins d’amour que d’une fidélité sensuelle, du plaisir du dévouement et du sacrifice imaginaire de soi » p.390. En bref une sorte de romantisme, auquel Mishima sacrifiera lui-même à 45 ans par son suicide exemplaire. « Tout ce qui est faible en ce monde, tout ce qui est sentimental, tout ce qui est éphémère, la paresse, la débauche, l’idée de l’éternité, la conscience d’un ego immature, la rêverie, le dogmatisme, le mélange d’un orgueil extrême et du dénigrement de soi-même, la prétention au martyre, la plainte, et parfois la ‘vie’ elle-même… dans tous cela, il reconnaissait les ombres du romantisme » p.473. Ce discours du vieil écrivain Shunsuké résonne comme un autoportrait de l’artiste Mishima, le développement lucide de son existence même. C’est dire combien la carapace de muscles et d’œuvres écrites que s’est forgée Mishima n’ont pas su apaiser sa nature inquiète, mal aimée et mal éduquée durant l’enfance. Ce pourquoi son regard est aigu sur ses semblables, son imagination fertile en complexité humaine, et sa conception de la beauté une réconciliation entre l’homme et la nature. « La beauté est la nature chez l’homme, la nature placée dans des conditions humaines » p.490. Le rôle de l’écrivain est de la révéler sans la pervertir par l’abstraction socratique.

Pari tenu. Un gros roman touffu et bien mené, qui vous fera découvrir le vrai Japon au-delà des apparences, et une âme universelle dans son humanité.

Yukio Mishima, Les amours interdites (Kinjiki), 1951 revu 1952, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard 1989 et Folio 1994, 591 pages, €8.27

Les numéros de page indiqués dans le billet font référence à l’édition Gallimard 1989 en 498 pages.

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Jean-René Huguenin, Journal

jean rene huguenin journal

Mort à 26 ans d’un accident de voiture, Jean-René Huguenin (Je rends heureux » selon l’un de ses amis), est un écrivain en herbe devenu célèbre par son premier – et seul – roman : La côte sauvage, publié en 1960. Il écrit parallèlement des articles dans Arts et La Table ronde, poursuit des études à Science Po Paris et en licence de philosophie, prépare l’ENA. Parisien du XVIe arrondissement, habitant la même rue que Mauriac, il fonde avec Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier la revue Tel quel. Mais, à l’inverse du premier, il n’est ni froid ni calculateur : « sa passion se contemple trop elle-même » p.198. A l’inverse du second, ni mégalomane ni paranoïaque : « J-E H ne pourra jamais faire une grande œuvre, parce que son désir de créer s’arrête au mensonge. Le mensonge est impuissance » p.66. De fait, le fou Hallier n’est pas resté dans la mémoire.

C’est un jeune homme tourmenté du passage de l’adolescence à l’âge adulte, se raidissant de discipline et de virilité, cherchant l’amour des femmes sans que cela soit réciproque. La dernière, Marianne, aurait pu être la bonne, bien qu’égoïste et narcissique, mais la vitesse l’a fauché sur la route. Prémonitoire lorsqu’il écrivait, deux semaines avant sa mort : « J’imagine l’impression que donnerait à un étranger la lecture de ce journal depuis janvier dernier : un velléitaire, qui tour à tour se brûle et s’adore, se vante et s’accuse, un emphatique dont les cris de gloire et de détresse expriment toujours la même faiblesse, la même vulnérabilité aux changements, de temps, de lieu, de lune, d’humeur, de santé, de chance et de circonstances » p.407.

Je n’avais pas vraiment aimé, à 16 ans, son seul roman conseillé par ma prof de français de seconde. Je n’ai guère apprécié son Journal aujourd’hui. Jean-René était prometteur mais pas fini. L’élan de sa jeunesse est sympathique, mais trop court. Son époque n’est pas la nôtre, lui coincé entre ses pères issus de la Résistance et l’ennui baby-boomer qui mettra le feu à mai 68. Ses mots les plus courants sont passion, folie, insolence, impossible, sacrifice, honneur, grandeur, douleur… Ils ne signifient plus guère de nos jours.

jean rene huguenin 1960

S’il est lu encore avec autant de passion c’est que, sans cesse, jeunesse se cherche. Mais il n’apporte pas de réponse, sinon travailler, restreindre ses sorties et se plonger dans l’écriture. Pas sûr qu’un jeune d’aujourd’hui puisse souscrire à un tel programme monastique ! « Je ne sais pas trop où mettre la sensualité dans ma vie, je sens bien qu’elle ne sollicite, mais je ne vois pas comment l’accorder avec les valeurs auxquelles je crois » p.51. C’est simple : la génération suivante a balancé les « valeurs » avec ses slips et culottes. « Il me croit pédéraste : c’est étonnant comme ces gens-là ne peuvent pas imaginer le monde fait autrement qu’à leur image » p.63. Arriver, aujourd’hui, c’est coucher. Si possible avec les femmes couguars qui tiennent le haut de certaine édition, à défaut avec les invertis qui tiennent le haut des autres. Mais, depuis 68, pas question de ne pas sacrifier son corps. Tout l’inverse du début des années 60 où un jeune homme pouvait tranquillement écrire : « Je n’ai pas envie de femmes, mais d’elle. La femme, avec sa poitrine repue et ses cuisses pliées, béantes, restera sans doute pour moi un objet d’un autre monde, animal un peu répugnant, et dont je ne songe plus qu’à m’écarter après le plaisir. Mais d’elle, de son corps mat, enfantin et nerveux, je ne suis jamais rassasié » p.380.

jean rene huguenin mort a 26 ans

Mais il recèle quelques recettes pour écrire : « Bien comprendre qu’un roman n’offre aucune difficulté, aucun piège particulier ; que sa seule loi est le naturel, et qu’on peut l’écrire comme une lettre, un journal, ou comme un rêve… » p.135. État qui demande non pas de sommeiller dans la vie, mais de vivre à propos : « Moins vivre pour rêver mieux, et mieux rêver pour vivre plus » p.203.

Et quelques traits sur ses contemporains qui restent d’une brûlante actualité : « Raisonneurs sans être logiques, traditionalistes sans être fidèles et sentimentaux sans passion, les Français d’aujourd’hui [1959] sont décidément un peuple d’une dégoûtante médiocrité » p.207. Il y trouve remède dans la lecture du livre de Clément Rosset : La philosophie tragique. Il se donne pour mission  d’être sans cesse stimulé : « Découvrir, pour soi-même et pour les autres, des milieux réactifs : paysages, spectacles, langages – dépaysants » p.318. En bref tout ce qui déplaît à ceux qui ont peur de changer ou de s’adapter, à commencer par les intellectuels « de gauche » !

Jean-René Huguenin, Journal 1955-1962, 1964, Points Seuil 2010, 410 pages, €7.22

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Yukio Mishima, Une soif d’amour

mishima une soif d amour

Kimitake Haraoka a 25 ans lorsqu’il publie cette œuvre sous le pseudonyme de Yukio Mishima. L’histoire d’une femme têtue, romantique et violente qui pourrait reprendre certains traits de sa grand-mère. Car Mishima, même s’il n’a jamais officiellement franchi le pas de la transgression, est homosexuel. C’est dire le regard d’entomologiste qu’il pose sur la gent féminine en butte aux désirs sans limites. Tout le contraire des garçons, jeunes animaux pleins de vie, qui vont où leur désir du moment les pousse – sans plus. Etsuko fait tout un plat de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) ; Saburo vit l’accouplement dans l’instant et la sensualité au quotidien, sans voler plus haut que la glèbe.

Etsuko est femme de la ville, mariée à un prétentieux, fils de paysans promu et devenue veuve car elle n’a pas su attiser le désir de son époux. Saburo est un jardinier inculte (avec l’humour Mishima de cet oxymore), aux services de la famille du patriarche à la campagne depuis la fin de son école primaire (vers 14 ans). Yakichi est le modèle autoritaire, égoïste et grondeur du mâle traditionnel japonais, directeur d’une société de transport revenu passer sa retraite dans son domaine des champs où il règne sur la maisonnée de ses fils et belles-filles. Yakichi prend chaque soir la veuve Etsuko, qui se laisse faire mais n’en projette pas moins sur le jeune Saburo, 18 ans musclés et hâlés, ses fantasmes d’amour idéal.

Amour au sens occidental, romantisme impossible dont le Japon d’après-guerre s’entichait volontiers. Le Japonais est resté plus nietzschéen que rousseauiste ; il est pragmatique, proche de la nature, du naturel. Contre ces valeurs nouvelles de la ville, venues de l’étranger par l’occupation américaine et par la mode, qu’Etsuko et le couple de son beau-frère incarnent à leurs manières. « C’est un monde factice », dit Yakichi, « dans ce monde factice, il n’est rien qui vaille de sacrifier sa vie » p.106. « Kensuké et Chieko (…) n’avaient aucun préjugé moral et s’en glorifiaient mais, à cause de cette attitude, ils ne jouaient toujours qu’un rôle de spectateur dénué de tout sentiment d’équité » p.153. Mishima donne ici la parfaite définition de la société du spectacle, que Guy Debord se vantait d’avoir inventée.

nageur japon

A cette affectation des sentiments, Saburo s’en sort par l’ignorance animale et Etsuko par la passion de la jalousie portée au paroxysme. Elle n’aura de cesse de détruire ce bonheur de l’instant du jeune homme ; de le manipuler jusqu’à ce qu’il croie que le mieux serait de baiser, alors qu’elle hurle au viol – puis le tue d’un coup de pioche !

La liberté de l’animal qui se meut naturellement dans le monde, est brimée par les conventions idéalistes de la mode venue de la ville. Etsuko, femme aigrie et rapetissée par son existence, ne peut supporter la grande santé du jeune homme dont elle admire la poitrine par la chemise ouverte, ou le teint doré de la peau lors d’une fête. « Comme si tout son corps était un hymne à la nature et au soleil, chaque pouce de sa personne, lorsqu’il était en train de travailler, semblait déborder de vie exubérante » p.214.

Le tragique naît de ce contraste entre le jeune homme et la femme mûre, entre la campagne et la ville, la nature et la culture, le spontané et le factice, le concret et l’idéalisme.

Mishima a des antennes pour saisir ces passions qui s’entrechoquent, ces caractères qui s’emportent, chacun suivant son chemin – incompatible. L’amour à l’occidentale, à la mode de la ville, conduit à la folie. Celle des grandeurs et celle de l’impossible.

Etsuko est un beau personnage de Phèdre japonaise qui ensorcelle le lecteur.

Yukio Mishima, Une soif d’amour, 1950, traduit de l’anglais par Leo Lack, Folio 1987, 256 pages, €6.27

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Ian McEwan, Expiation

ian mcewan expiationVoici probablement le roman le plus abouti de Ian McEwan. Il commence comme un roman victorien, dans un manoir familial de la campagne anglaise. Nous sommes en 1935 et la société post-victorienne vit ses plus beaux jours. Le patriarche travaille au ministère, la mère joue de migraines pour sa tranquillité, les enfants ont grandi, Leon 25 ans affable et mou, Cecilia 23 ans lettrée qui pense à s’émanciper, et la cadette Briony, 13 ans, hésitant entre enfance et adolescence. C’est elle qui crée dès la première page du livre une pièce de théâtre tragique sur les tribulations d’une jeune fille ; elle ne sait pas que cet excès d’imagination va entraîner tout le roman. C’est d’ailleurs par cette même pièce, jouée 60 ans plus tard, que va se conclure l’intrigue. Mais entre temps…

Une cousine, Lola 15 ans, et ses frères, jumeaux rouquins de 9 ans, sont venus passer l’été au manoir, durant le divorce difficile de leurs parents ; Robbie, fils de la femme de ménage, est revenu de ses études à Cambridge payées par le patriarche ; Leon a amené avec lui un ami, Paul, propriétaire d’une fabrique de chocolats chimiques. Entre Cecilia et Robbie plane un sentiment inédit qui les gêne tous deux avant de les précipiter l’un vers l’autre. De sa fenêtre, la Briony de 13 ans a observé une scène : sa sœur se mettant quasi nue devant Robbie pour plonger dans le bassin au triton musclé ; elle ne peut pas comprendre. Donc elle imagine, elle fantasme, d’autant qu’elle a été raide dingue de Robbie quand elle avait 11 ans. Il suffira de peu pour que le destin s’enchaîne et que la langue bien pendue de l’amoureuse déçue enchaîne bel et bien Robbie pour l’emmener en prison.

Un soir de dîner fastidieux, dans une chaleur lourde d’été qui exaspère les passions et met les nerfs à fleur de peau, les jumeaux disparaissent. Ils laissent une lettre disant qu’ils veulent retourner chez eux. Chacun part à leur recherche, sachant qu’ils n’ont pu aller bien loin dans le parc. La nuit est tombée et, dans l’obscurité, Briony voit sa cousine Lola aux prises avec un violeur. Ce ne peut être que Robbie, dont elle a surpris une lettre à sa sœur, gluante de termes sexuels l’après-midi même, puis Cécilia dans ses bras à la bibliothèque, la robe haut relevée. « Propulsée hors des abysses de son ignorance, de sa sotte imagination et de sa rectitude de petite fille » p.186, elle va jurer que c’était bien Robbie qu’elle a vu de ses yeux violer Lola. Cette dernière n’a rien reconnu, ou voulu reconnaître, prise par derrière. Robbie a donc sa vie brisée par 5 ans de prison ; Cecilia lui reste fidèle mais rompt avec sa famille ; les autres ne veulent qu’oublier ce faux-pas.

Ce n’est qu’en grandissant que Briony se rend compte de sa partialité : elle croit avoir vu, mais elle n’est pas certaine ; seuls deux hommes ont la même taille et corpulence, et seul l’un des deux est Robbie : peut-être n’a-t-elle pas désigné le bon ?

D’où son « expiation » : elle comprend son erreur, ne sait comment réparer, des années plus tard. La justice ne peut recevoir son témoignage contraire, pas plus sûr que le premier en l’absence d’autre témoin et de tout élément nouveau ; la victime, Lola, se marie… avec son violeur probable ; la famille ne veut surtout pas ressasser ces vieilles histoires néfastes à leur réputation. Et puis la guerre de 1940 voit l’effondrement de la France et le rembarquement en catastrophe de l’armée anglaise à Dunkerque. Cecilia est infirmière, Briony marche sur ses traces, Robbie – engagé pour alléger sa peine – est pris dans la nasse. Que faire ?

Réparer, certes, mais comment ? Expier, certes, jusqu’à son dernier souffle, mais à qui cela va-t-il servir ? Atonement, le titre anglais, est plus vaste que le français expiation ; il y a dans ce terme religieux l’idée de réparation, de rachat, et même de rédemption, en référence au Christ venu racheter les péchés des hommes en devenant l’un d’eux. Finalement, ne serait-ce pas à l’écrivain d’agir comme le Christ ? A lui, à elle, de raconter cette histoire que nul ne veut plus entendre, ni les victimes, ni les bourreaux, ni la justice, ni la famille. Car le roman est écrit par Briony, sa propre histoire transmuée en littérature. Si les faits d’enfance sont minutieusement reconstitués, si l’odyssée de Robbie vers Dunkerque est approchée au travers des carnets et journaux de soldats lus en bibliothèque, si le quotidien d’une infirmière de guerre est le vécu de Briony elle-même – la conclusion en happy end appartient à la littérature, au « pouvoir absolu [de l’auteur] de décider de la fin » p.488.

Roman sur la littérature, roman sur la société anglaise corsetée du XXe siècle, roman psychologique très fin sur l’enfance, le passage à l’adolescence, le passage à l’âge adulte et l’âge mûr, roman sur la mémoire – qui s’affole, qui se perd, qui s’atrophie avec la sénilité… Expiation est une grande œuvre de Ian McEwan. Probablement sa plus aboutie, un délice de lecture.

Ian McEwan, Expiation (Atonement), 2001, Folio 2005, 491 pages, €8.27

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Yukio Mishima, Le Pavillon d’or

mishima le pavillon d or

Construit en 1397, brûlé en 1950, refait entièrement en 1955 et rénové en 1987, le Kinkaku ji – temple d’or – est inscrit depuis 1974 au Patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO. Il est prétexte au roman de Mishima, publié en 1956. C’est l’œuvre la plus célèbre de l’écrivain, parce que culturelle, parce que mettant en scène Kyoto, l’ancienne capitale jumelée avec Paris, épargnée par les bombardements américains sur l’ordre exprès de Mac Arthur durant la Seconde guerre mondiale.

Ce n’est pourtant pas l’œuvre que je préfère, trop bavarde, un rien datée, parfois à la limite de la vraisemblance. A qui n’a jamais lu Mishima et voudrait aborder son œuvre, je conseille plutôt de commencer par Le tumulte des flots, bien plus sec, tragique et vraisemblable, d’une pureté très japonaise, le meilleur de Mishima.

Le Pavillon d’or est cependant un symbole : celui du Japon traditionnel, confronté à l’occupation yankee après la défaite des militaristes. Donc celui de Mishima, écrivain très japonais mais aussi largement influencé par les œuvres occidentales. N’écrit-il pas ici son Crime et châtiment sur le modèle de Dostoïevski ? Détruire le Pavillon d’or, n’est-ce pas, pour Mishima, tenter d’exister par lui-même comme on « tue » le père ? Il fait du Pavillon d’or et de son reflet dans l’étang une vision philosophique à la Platon, auteur du mythe de la caverne. La beauté « idéale » écrase ; elle empêche de vivre. Seule la sensualité, dans le présent, permet d’exister. Détruire la Beauté-en-soi, symbolisée par le Pavillon d’or, c’est enfin être individu, ici et maintenant, sans référence métaphysique. Ce pourquoi le personnage principal fume à la dernière page une cigarette, tandis que fume le Pavillon d’or qu’il vient d’incendier.

L’écrivain se met dans la peau du bègue, laid, pauvre et orphelin Mizoguchi, empli de solitude et de ressentiment (l’accumulation des tares, n’est-ce pas un peu trop ?). L’adolescent de 17 ans qui entre au temple fait une fixation obsessionnelle sur ce que révérait son père, le Pavillon d’or comme essence du religieux au Japon. Mishima lui-même, à 45 ans, détruira son propre temple, le corps siège de son âme, par suicide traditionnel seppuku. Pris sous l’aile du prieur du temple d’or, le jeune homme se lie d’amitié avec deux personnages contrastés – ses extrêmes possibles. Tsurukawa est empli de lumière, mais noire, parce que son optimisme apparent dissimule une sensibilité aux autres qui va le pousser au suicide. Kashiwagi, à l’inverse, est un cynique fini, qui exploite les sentiments des autres pour se pousser dans la société, par ressentiment contre son pied bot. Mishima, dans sa vie personnelle, est tiraillé entre les deux : sensible mais fluet, attiré par le cynisme mais incapable de l’accomplir, il devient écrivain pour évacuer ces contradictions. Il fait donc du novice incendiaire – qui a réellement existé – une sorte de double personnel, adolescent attardé qui se cherche, désirant exister sans trouver en lui-même les forces nécessaires. Si le Beau lui est barré, explorer le Mal serait-il la solution ?

Kyoto pavillon d or photo argoul

Photo Argoul 2004

Le Pavillon d’or, avec son triple style de l’art japonais, est l’essence même de la japonité. Une tradition qui s’impose, dont on doit se rendre digne, malgré la cuisante défaite de la guerre. Comment réinventer le Japon sans que le passé pèse ? Le novice incendiaire a 21 ans lorsqu’il commet son forfait ; Mishima en a 25 la même année. De style Heian au rez-de-chaussée, samouraï au premier étage, temple zen au second, c’est tout le Japon d’un coup qui se dresse, face à l’étang qui le renvoie en miroir – le Miroir d’eau. Il resplendit, tout d’or vêtu, il élève l’âme et la contraint par ses formes. Mais, tel est le message de Mishima : la libération réside au Japon même, dans l’application de la doctrine bouddhiste. « Oui, c’était la première ligne du passage fameux du chapitre de l’Éclairement populaire, dans le Rinzairoku (…) : ‘Si tu croise le Bouddha, tue le Bouddha ! Si tu croises ton ancêtre, tue ton ancêtre ! (…) Alors seulement tu trouveras la Délivrance. Alors seulement tu esquiveras l’entrave des choses, et tu seras libre’… » p.371.

A lire de retour de Kyoto, ou après avoir déjà abordé Mishima. Tout premier lecteur sans préparation risque d’être déçu car il faut connaître la tradition japonaise et la vie de Yukio Mishima avant de bien saisir ce qui fait le sel de ce roman, au fond moins japonais qu’occidental.

Yukio Mishima, Le Pavillon d’or (Kinkakuji), 1956, traduit du japonais par Marc Mécréant, Folio 1975, 375 pages, €7.32

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Edith Wharton, Les chemins parcourus

edith wharton les chemins parcourus

J’ai déjà évoqué cette Américaine amoureuse de la France et qui a vécu l’inter-siècle 1862-1937. Elle a écrit ce précieux manuel sur Les mœurs françaises incisif, bien vu et toujours utile pour comprendre en ses profondeurs le parisianisme. J’y reviens aujourd’hui avec l’histoire de sa vie. Une histoire qu’elle recompose selon l’image qu’elle veut laisser d’elle-même et de ses amis, avec des blancs et des silences, mais l’histoire aussi de l’Amérique avant l’impérialisme et de l’Europe avant 14. La civilisation s’épanouissait des deux côtés de l’Atlantique comme jamais et l’on pouvait croire – ironie de la raison – qu’un siècle de paix et de bien-être allait s’ouvrir… Comme on le croit aujourd’hui.

Il n’en a rien été mais Edith Jones, épouse Wharton, traverse les épreuves le cœur haut. Elle est une « éblouie », ainsi que le lui dit à un dîner Henri Bergson, à propos de son incapacité à mémoriser de la poésie. La mémoire d’Edith Wharton est émotionnelle, comme celle de Marcel Proust dont elle aime beaucoup la Recherche du temps perdu (surtout le premier tome). Elle a besoin de recréer pour raconter, dans le calme d’une campagne où alternent lectures, jardinage et visites d’amis intellectuellement proches. Mais elle a besoin aussi de mouvement, elle adore les voyages comme son mari et ils laboureront la Méditerranée et les îles grecques ou turques, arpenteront la France, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre et même l’Allemagne, rapportant à chaque fois une moisson d’impressions et quelques écrits. Très émotionnelle, donc sujette aux dépressions, ce qu’elle cache soigneusement en ces pages, écrites d’un ton enjoué et volontaire. Mais l’auteur révèle cette appréhension affective dès ses premières impressions : « le monde objectif ne pouvait jamais perdre son charme tant qu’il contenait des petits chiens et des petits garçons ». Être embrassée à 4 ans par son cousin à peine plus âgé est son premier souvenir.

Il y en aura bien d’autres. Oisive, oie blanche ignorante du sexe dans une famille riche de New York remontant aux origines de la colonie, elle ne fait aucune étude mais lit toute la bibliothèque classique de son père en plusieurs langues. Elle parlera français, italien, allemand depuis l’enfance, regrettant de ne pas avoir été au collège pour apprendre le grec et le latin. Elle fait ses débuts timides en littérature par la poésie, avant de se faire conseiller par des amis lettrés et de publier des romans à succès. Dans son milieu, il est indécent pour une femme d’écrire et l’on n’en parle pas. L’inverse de Londres où elle est l’invitée des salons, et surtout de Paris, où elle vécut treize ans, avant la guerre de 14 rue de Varennes, pendant la guerre en créant des foyers d’accueil et des sanatoriums pour réfugiés et, après la guerre, près d’Ecouen. Elle est d’ailleurs enterrée à Versailles.

Edith Wharton est grande amie de Henry James, Paul Bourget, Vernon Lee, la comtesse de Noailles, Jacques-Émile Blanche, Victor Bérard, Charles Du Bos, et même du président Theodore Roosevelt – sans parler des Anglais, Italiens et Américains dont les noms ne disent plus rien. Elle rencontre Bergson, Gide et Cocteau, dont elle livre un portrait jeune incisif : « j’y ai rencontré un jeune homme de dix-neuf ou vingt ans qui, à cette époque, vibrait de toute la jeunesse du monde. C’était Jean Cocteau, alors plein de passion et d’imagination, pour qui chaque beau vers était une aurore, et chaque crépuscule jetait les fondations de la Cité céleste. (…) Une des tristesses des années qui suivirent furent de voir cette lumière s’estomper. La vie en général, et la vie parisienne en particulier, est la cause de beaucoup d’effacements ou de défigurations de ce genre ; mais dans le cas de Cocteau, c’est d’autant plus dommage que ses dons étaient particulièrement nombreux, et ses ferveurs parfaitement sincères » p.264.

Edith Wharton a vu basculer le monde encore rural du XIXe siècle dans le monde industriel du XXe, avec son cortège de laideurs, de brutalités, de mécanisation des esprits et des bureaucraties. « A Paris et dans ses environs tout semblait pousser le même cri : les riants faubourgs qui n’avaient pas été défigurés par les hideuses réclames, les champs de blé de Millet et de Monet encore intacts, déployant leur opulence dorée autour de la capitale, les Champs-Élysées dans leurs derniers soupirs d’élégance, et les grands édifices, les statues et les fontaines qui, au crépuscule, se retiraient dans le secret et dans le silence, au lieu d’être arrachés à leur mystère par des flots vulgaires de lumière électrique » p.295.

Mais elle a su garder l’âme haute, ce qu’elle déclare en « Premier mot » : « Malgré la maladie, malgré même ce pire ennemi, le chagrin, on peut rester vivant bien après la date usuelle de la décrépitude si on n’a pas peur du changement, si on conserve une curiosité intellectuelle insatiable, si on s’intéresse aux grandes choses, et si on sait tirer du bonheur des petites » p.11. Tout l’inverse de la France d’aujourd’hui – qui vieillit, qui refuse tout changement, qui s’ankylose dans le passé et qui réduit son regard aux petites hantises de détail du présent.

Puisque l’on honore tant, dès cette année, la période 14-18, pourquoi ne pas regarder du côté du vivant optimiste plutôt que de se confire dans la mort et les cadavres ?

Edith Wharton, Les chemins parcourus – autobiographie (A Backward Glance), 1933, édition 10-18 2001, 383 pages, occasion € 16,97  

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Anatole France, Le petit Pierre

C’est la troisième fois qu’Anatole France revient sur son enfance, après Le livre de mon ami et Pierre Nozière. Mais quitte-t-on jamais l’enfance ? Pourtant, déclare l’auteur, « Je suis une autre personne que l’enfant dont je parle » p.992. Il est vrai qu’à 75 ans, les souvenirs entre 4 et 10 ans sont bien estompés, enjolivés d’histoire, emplis par l’imagination. C’est donc un livre apaisé que tricote son auteur, une atmosphère paisible où l’enfant chétif et enfiévré est regardé avec l’indulgence du grand âge. France est plus proche de sa bonne Mélanie, vieillie dans la cuisine, que de ses trop rares petits camarades : Alphonse trop vulgaire avec qui il n’avait pas le droit de jouer, le petit ramoneur savoyard sorti brusquement de la cheminée et si sage malgré sa noirceur et ses haillons qu’il l’appela son frère, et Clément, blond frêle aux oreilles comme des ailes de papillon qui ne tarda pas à rejoindre le ciel.

gamin gamine sepia

Nous sommes plongé en cette œuvre dans le véritable Anatole France, le raisonnable, le manieur admirable de la langue, l’ironiste parfois poète. Au cœur de Paris, dans ce quartier bien délimité autour de l’actuelle école des Beaux-Arts, l’enfant découvre les vitrines des boutiques, les gens de la rue et s’épanouit dans la nature des jardins publics. Il conte par anecdotes successives tout ce dont il se souvient. Mais le petit Pierre n’est pas le petit Anatole, il l’a dit. L’enfant Anatole s’est perdu avec les années ; il est devenu un autre. Il faut donc moins se ressouvenir que le recomposer à partir d’images gardées en tête ou dans les récits de famille. Ainsi Proust fit, vers la même époque, en composant sa « madeleine » à partir du vulgaire pain grillé d’enfance. Ce que conte l’écrivain est le mentir vrai, et c’est bien plus beau que le récit exact.

Mais Anatole a plus les pieds sur terre que Marcel, même si tous deux ont été couvés dans les serres de la bourgeoisie parisienne. « J’appelle raisonnable celui qui accorde sa raison particulière avec la raison universelle, de manière à n’être jamais trop surpris de ce qui arrive et à s’y accommoder tant bien que mal ; j’appelle raisonnable celui qui, observant le désordre de la nature et la folie humaine, ne s’obstine point à y voir de l’ordre et de la sagesse ; j’appelle raisonnable enfin celui qui ne s’efforce pas de l’être » p.992. Tous les retours sur soi sont aussi des bilans : malgré son enfance fantasque, Anatole France découvre qu’il a toujours été animé par la raison.

L’enfance s’achève avec la préadolescence. La lecture des pièces de Racine fait découvrir un peu mieux l’univers des femmes, tandis que la traduction du De Viris fait rencontrer les Romains illustres. « Dès que j’eus une chambre à moi, j’eus une vie intérieure. Je fus capable de réflexion, de recueillement » p.1001. Événement qui survient lorsqu’il a dix ans, à l’entrée au collège. Qui dit réflexion dit recul de l’imagination : lorsque son professeur de sixième a cité Esther et Athalie comme livre à se procurer pour l’année, l’enfant a aussitôt imaginé une aimable fermière qui recueille une petite bergère évanouie dans les fleurs au bord du chemin. Et de broder une histoire… Mais son père d’abord, puis sa mère, enfin le livre lui-même à couverture bleue qui imprime les pièces, font s’effondrer l’enchantement. L’enfance est belle et bien terminée. Avec elle le livre. Un bien joli bijou à lire à la veillée.

Une suite lui sera donnée en 1922 avec La vie en fleur, contant l’adolescence.

Anatole France, Le petit Pierre, 1919 revu 1924, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Le petit Pierre, 1919, gratuit format Kindle, €15.35 broché

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Anatole France, La révolte des anges

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Il y en a qui aiment, pas moi. Certes, ce roman est paru durant la Première guerre mondiale, époque de stupidité sans nom du patriarcat hiérarchique catholique et napoléonien qui agita le nationalisme et l’animalisation du boche pour mieux encadrer et envoyer au casse-pipe des millions d’illettrés paysans. Certes, Anatole France s’y montre quasiment libertaire, incitant à la révolte des anges contre Iahvé, qui aurait usurpé le rôle de démiurge dans la création du monde. Incitant lesdits anges rebelles à fomenter la révolution anarchiste en posant des bombes un peu partout dans Paris. Incitant aussi à la révolte de la vie passionnelle contre la raison morte des bibliothèques, nouveaux temples du savoir bourgeois. Mais quel ennui…

Ces pages sans nombre qui répètent une fois de plus toute la geste humaine depuis les cavernes jusqu’à Dreyfus ; ces pages qui racolent la cocotte dans les garçonnières bourgeoises ; ces pages qui étalent l’érudition jusqu’au pédantisme… Que de fois ai-je passé des pages entières de ce livre décidément bien vieilli ! Qui va s’intéresser encore, après 1968, aux hiérarchies célestes ? Aux états d’âmes des jeunes riches forts marris de voir leur ange gardien les quitter ? Aux convenances des putains de salon devant un jeune homme tout nu qui les regarde baiser – fût-il un ange tombé du ciel ?

Anatole France écrit une langue admirable, souple et riche. Mais quand il n’a rien à dire, quel délayage ! Après les pingouins, les anges, pour dire tout le mal qu’il pense de ses contemporains ! Les seules pages encore lisibles sont celles d’action : le ravage dans la bibliothèque, le désordre amoureux maté par l’impalpable bien visible, le combat de l’ange contre deux mitrons « torse nu » le soir dans une ruelle ; l’anarchie de Léon, 7 ans, qui poursuit la bonne pour lui mettre la main à la culotte, tandis que sa sœur, un peu plus âgée, écrit des lettres anonymes de dénonciation sexuelle à sa mère… C’est trop rare pour captiver.

Et plus la Banquart, éditrice Pléiade de la grande œuvre du Maître, écrit de pages pour dire combien c’est beau, utile, historique, et inciter à lire (92 pages écrites tout petit dans l’édition), plus je fuis !

caresse nu

Retenez un Satan hédoniste, rédempteur de la chair et de la vie bonne comme il était dans la Grèce antique ; un ange déchu égal du roi du Ciel, qui quitte la forteresse cachée du Dieu tonnant pour donner le feu et le savoir aux humains ; un ange-chef parmi des millions qui ont chu sur la terre et se sont déguisés en humains pauvres et philosophes. Des sortes de Diogène qui distillent la sagesse hédoniste et matérialiste, tels un Michel Onfray attisant le populo pour mieux se venger de la vie hautement sociale qu’il n’a pas pu avoir. Et vous aurez ce pensum – que certains aiment. Pas moi.

Anatole France, La révolte des anges, 1914, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, La révolte des anges, 1914, Rivages poche 2010, 299 pages, €8.22

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Ian McEwan, L’enfant volé

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L’auteur a semble-t-il recensé tous les thèmes de l’enfance : la paternité, la perte, le désir d’un couple, la maternité immédiate, la pédagogie, le retour en enfance, le désir pour l’enfant… L’enfant volé n’est peut-être pas celui qu’on pense. Le titre anglais fait allusion à l’enfant « au bon moment », signe qu’il faut chercher l’enfance plutôt que l’enfant.

Dans notre monde efficace et théâtral, existe-t-il encore une place pour l’enfance ? Ceux qui n’en ont pas volent ceux des autres, ceux qui l’ont quittée veulent y revenir, ceux qui restent adultes la désirent sexuellement, la société tout entière réclame une manière de traiter l’enfant, ce qu’elle ne sait plus faire : un manuel de pédagogie.

Stephen est l’heureux papa d’une petite Kate de 4 ans. Un dimanche matin, au supermarché, elle lui est enlevée. Une seconde elle se tient debout derrière le chariot du supermarché à la caisse, la seconde d’après elle n’est plus là. Disparue, enlevée, éradiquée à jamais de sa famille et de son enfance – jamais retrouvée. Lorsque l’enfant disparaît, chacun entre en dépression. Même si la société est gênée collectivement par les enfants – turbulents, désobéissants, délinquants – chacun en sa vie propre ne peut se passer d’enfants : celui qu’il a été, celui qu’il en engendré, celui qu’il désire.

Stephen a écrit un premier roman, dont le premier chapitre est devenu livre tout entier consacré à un moment de son enfance. Charles, l’éditeur, a adoré. Papillonnant et sans cesse en besoin d’autre chose, Charles est passé à la politique, où il a brillamment réussi, attirant l’œil du Premier ministre. Mais Charles n’a jamais évacué son enfance, il reste bloqué à la période insouciante, compensant par le dynamisme et l’audace toute sa fragilité interne. Désiré par le Premier ministre, promis à une carrière politique rapide, il se retire avec sa femme dans un endroit sauvage de la lointaine banlieue de Londres. Il y joue au petit garçon, vivant en chemisette ouverte et culotte courte et construisant une cabane au sommet d’un hêtre géant.

Cupidon

Stephen, désespéré de la perte de sa fille, impuissant à la retrouver, s’illusionnant parfois de la confondre avec une autre, sa femme l’ayant quitté après le drame, se reconstruit petit à petit. Il participe à l’insipide comité pour la pédagogie mandé par le gouvernement pour redresser le laisser-aller post-68. Des passages du Manuel officiel sont mis en tête des chapitres, répétition cocasse qui force l’attention. L’enfance n’est pas une essence mais un passage ; l’enfant ne doit pas être dressé mais épanoui ; il n’est ni une gêne ni un objet mais un désir devenu personne à aimer et conduire.

Curieux roman qui semble se perdre pour mieux se retrouver. Il commence par le récit glacé d’une disparition pour se terminer par une nouvelle naissance. Entre temps, institutionnalisation, régression, menace d’avortement… Toute l’enfance est contenue dans ce livre – dont le message global est « l’enfant au bon moment ». Oui à l’enfance, mais pas à 49 ans ; oui à l’enfant, mais désiré et accueilli ; oui à la renaissance, même si la perte ne peut être oubliée. En fait, les femmes semblent plus fortes : viscéralement attachées, bien que peu capables d’élever ; les hommes ont plus de réticence à accepter l’enfant, trop souvent miroir de leurs ambitions frustrées, mais paraissent plus solides dans le temps – autre thème du livre.

Prenant et fluide, une peinture non seulement de l’Angleterre sombre de la fin des années 1980, post-coïtum triste, post-68 mal vécue, mais aussi de la condition humaine qui se fait une montagne de l’acte naturel de désirer un enfant, de le faire et de l’éduquer.

Ian McEwan, L’enfant volé (The Child in Time), 1987, Folio 1995, 411 pages, €7.79

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Sakyo Komatsu, La submersion du Japon

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Sakyō Komatsu, mort en 2011, est un écrivain de science-fiction très connu au Japon. Dommage qu’il ne le soit pas plus en Europe car son roman d’anticipation est en pleine actualité. Le Japon, les savants le savent, est situé à l’intersection de trois plaques continentales qui se chevauchent. D’où les séismes, les éruptions, les tsunamis. Ce n’est pas nouveau, mais ce pourrait l’être… il suffit de pousser un peu le scénario.

Ce que fait l’auteur d’un ton détaché, comme historien, décrivant comment des mouvements sous-marins laissent prévoir un vaste remaniement des équilibres de plaques, les énergies accumulées engendrant une brutale rupture en quelques mois. Résultat : l’engloutissement de tout l’archipel japonais sous les flots Pacifique. « Un pays important du point de vue de la population, de l’économie et de l’histoire va être physiquement anéanti. Un homme a-t-il affronté quelque chose d’aussi inouï dans l’histoire ? Y a-t-il un homme d’État capable de faire face à un problème aussi monstrueux ? » p.161.

A partir de cette trame, il tente d’évaluer comment pourraient réagir les scientifiques, les techniciens, les politiques, les citoyens, les pays étrangers, l’ONU. C’est très simple :

  • les scientifiques n’y croient pas et traitent de fou celui qui ose dire que le roi est nu et que le Japon va exploser ;
    les techniciens font leur boulot scrupuleusement, à la japonaise, malgré leurs histoires de cœur, de famille ou d’alcool – ils sont communautaires ;
    les politiques tergiversent, consultent, font tout en équipe, mais finissent par prendre les graves décisions qui s’imposent avec aussi peu de retard que possible ;
    les citoyens sont inquiets mais disciplinés, les deux tiers seront sauvés, d’autres ne veulent pas voir cela et se suicident avec le Japon qui coule ;
    les pays étrangers sont partagés entre effarement et égoïsme du « c’est bien fait »;
  • l’ONU bavasse avec de grands mots, comme d’habitude.

Nous sommes en 1973 et règnent encore sur la planète les deux blocs, le soviétique et le monde libre ; la Chine n’a pas encore émergée, restant maoïste. L’auteur est un peu caricatural sur la presse occidentale, notamment britannique, qui titrerait cyniquement que les Japonais restent des kamikazes qui méritent leur sort ; il est plus réaliste avec l’Australie qui accepte l’immigration, mais pas au point de déstabiliser toute sa population ; il est beaucoup plus prudent avec la Chine, l’URSS et les États-Unis. Il faudrait bien, pourtant, offrir une nouvelle terre à 110 millions de Japonais menacés d’extinction ! Est-ce dû à la date, il me semble que c’est le point où le roman pèche un peu.

tsunami

Pour le reste, il est écrit direct, avec quelques mots-valises dus probablement à la traduction. Nous suivons un pilote de bathyscaphe, Japonais moyen-type, qui accomplit sa tâche en spartiate et laisse son bonheur personnel de côté pour sauver la population.

Avec cette interrogation métaphysique : « En-dehors de cet archipel et de sa nature, de ces montagnes, de ces rivières, de ces forêts, de ces herbes… les Japonais n’existent pas. Ils sont unis à eux. Ils ne font qu’un seul corps avec tout cela. Si cette nature délicate et les îles sont détruites et disparaissent, les Japonais n’existent plus » p.246. C’est traduire combien non seulement le sens de la nature est bien présent dans la mentalité japonaise, mais surtout le sentiment d’être charnellement en accord, fils de la Mère, malade avec elle, détruit avec sa disparition. Cela fait de ce roman de fiction une bonne approche du savoir vivre (et savoir mourir) japonais.

Sakyo Komatsu, La submersion du Japon, 1973, Picquier poche 2000, 254 pages, €7.69

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