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État de la droite en France

La droite en France n’est pas comme la droite des autres pays : aucun libéralisme dans la caste politique, pas plus à droite qu’à gauche. Mais, à l’inverse, toujours la révérence à l’État centralisateur, à l’Homme providentiel, au décideur ultime pour submerger l’anarchie des provinces, des groupes et des intérêts. Or le libéralisme n’est pas le laisser-faire, comme l’inéducation nationale le serine à longueur de manuels issus de la vulgate de gauche – le libéralisme est le domaine de la règle, du droit. L’État y a toute sa place, mais rien que sa place : il n’a pas à intervenir dans les chambres à coucher, les nurseries, les cuisines, les garages ou les jardins.

Les pigeons, les dindons, les bonnets, les alternatifs et les manifestants pour tous sont principalement à droite, mais conservateurs, libéraux, anarchistes et libertaires mêlés. C’est dire combien la droite en France est buissonneuse, buissonnante et buissonnière.

  1. Nicolas Sarkozy, en bonapartiste traditionnel, veut une République forte, il se présente devant le peuple comme le Recours. Il ne garde la référence à Patrick Buisson que pour promouvoir une droite buissonneuse-batteuse. En cette posture, il se positionne moins contre François Hollande que contre Manuel Valls, qui joue la même partition bonapartiste à gauche.
  1. Mais l’UMP n’est pas unie, malgré son nom ; elle est buissonnante. Sarkozy l’a bien compris qui veut la recentrer autour de sa personne pour en faire une machine de guerre électorale. Pas sûr que les courants le suivent, bien que lui croit (en bonapartiste convaincu) que les faibles se rallient toujours au fort. Le dernier baromètre politique TNS Sofres montre Alain Juppé à égalité avec Nicolas Sarkozy à l’UMP en termes de cote d’avenir (65% chacun). Mais Alain Juppé devance nettement Nicolas Sarkozy chez l’ensemble des électeurs (40% vs 29%), signe que l’image de l’ancien chef d’État reste bien dégradée. Des non-sarkolâtres coexistent à l’UMP, comme le courant de François Fillon (toujours velléitaire) ou celui de Bruno Le Maire (qui se veut challenger). Rien n’est joué pour 2017, d’autant que des primaires sont censées avoir lieu avant pour désigner le candidat à la présidentielle… Sarkozy voudrait y échapper car la notion « d’homme providentiel » est contradictoire avec un vote primaire, Fillon déclare qu’il se présentera seul si l’organisation n’est pas irréprochable, Le Maire pourrait faire un score honorable, quant à Juppé il se réserve encore.
  1. La droite ne se résume pas à l’UMP… ce pourquoi elle est aussi buissonnière. Centristes et marinistes font aussi partie de la droite, tout comme font partie de la gauche le PDG de Mélenchon, les lambeaux du parti Communiste et les groupuscules gauchistes. Reste le cas des écologistes, écartelés entre leur conservatisme foncièrement « réactionnaire » de la nature et le « progressisme » de leur histoire personnelle gauchisante. François Bayrou serait candidat si Alain Juppé ne l’était pas, mais Jean-Louis Borloo ne voit pas l’intérêt d’être à la présidentielle. Le centre-droit lui-même est écartelé entre tendances, certains sont libéraux humanistes, d’autres démocrates chrétiens, le reste sociaux européens.

pouvoir populaire

Toute la vie politique française se structure autour des présidentielles. Cette personnalisation du pouvoir affaiblit les idéologies (tant mieux !) mais brouille le message politique (ce qui est un handicap). Un Parlement plus fort ferait contre-pouvoir s’il était doté des moyens institutionnels nécessaires (représentation proportionnelle à l’Assemblée contrebalancée par un Sénat élu au suffrage universel uninominal à deux tours, absence de droit de dissolution présidentielle contrebalancée par le non renversement du gouvernement, élection de l’Assemblée à date différente de la présidentielle, élection du Sénat à date différente de l’Assemblée). Une réforme en faveur du régime carrément présidentiel (à l’américaine) simplifierait peut-être la question. Je ne crois pas au retour des partis comme sous la IIIe ou la IVe République : chacun a trop bien vu où les querelles de bac à sable pouvaient mener…

Le handicap français reste cet étatisme de mentalité, de mœurs et de comportement qui empêche de comprendre les autres (européens notamment), et rapproche plutôt malheureusement les Français des Chinois, des Russes et autres régimes autoritaires (les yeux doux de Mitterrand à Ben Ali, de Chirac à Saddam Hussein et de Sarkozy à Poutine). Ce handicap mental empêche de faire les réformes utiles (en réhabilitant l’entreprise concrètement, pas selon de grands « plans d’État » aux sigles alambiqués comme PDR ou CICE…), empêche de responsabiliser la société civile par esprit d’assistanat systématique (emplois aidés, suppression du tiers-payant et autres ABC de l’égalité). Lui président, François Hollande a offert à la France entière le spectacle effarant de répondre à une chômeuse qui veut travailler qu’il va créer des emplois subventionnés d’État pour l’aider à atteindre ses trimestres ; à un jeune diplômé qui ne trouve pas de travail qu’il va augmenter les emplois jeunes subventionnés d’État pour le salarier un moment ; aux collectivités locales qui voient leurs transferts diminuer que l’État va les abonder puisque « ça ne coûte rien » ! Les citoyens électeurs, responsables de leur budget devant leur banque et devant leur famille, qu’ont-ils pensé de ce gras fonctionnaire à vie, technocrate dans l’âme, malheureusement président parce que le précédent était trop agité ? Certainement pas du bien : l’homme peut être sympathique (encore que le feuilleton Trierweiler après le feuilleton Royal laisse douter de sa noblesse intime), mais le personnage politique apparaît détestable : seuls 12% des électeurs lui font confiance d’après le même baromètre TNS cité, 9% parmi les ouvriers et seulement 6% chez les 18-24 ans ! Même Sarkozy, à son 30ème mois, récoltait encore 36%…

hollande et le pacte budgetaire

La droite a donc un boulevard devant elle pour gagner haut la main 2017 et toutes les élections qui précèdent… si elle se définit et se rassemble un tant soit peu autour des désirs d’électeurs. Or ces désirs sont contradictoires (comme toujours) : un État puissant mais pas un État fort, un pouvoir qui édicte les règles et les fait respecter mais qui ne règlemente pas tout, une France traditionnelle portée par 2000 ans de culture mais l’héritage émancipateur des Lumières, de grandes idées de progrès humain mais un conservatisme de propriétaire, une assimilation possible mais pas un déferlement d’immigration, la coopération européenne mais pas le centralisme technocratique bruxellois, des impôts certes mais bien employés et pas sans cesse bouleversés, une classe politique professionnelle peut-être mais plus ouverte et mieux à l’écoute locale… Est-ce trop demander ?

Gare à l’excès de confiance ! Ce n’est pas parce que Hollande est aussi bas dans les sondages qu’un socialiste ne sera pas président dans deux ans et demi. Sarkozy peut encore susciter le rejet, Juppé ou Bayrou diviser, le chômage, la dette et la fiscalité s’aggraver – entraînant le syndrome de Weimar, ce rejet du parlementarisme et de la caste politique tout entière, la fermeture peureuse contre l’Europe, contre la mondialisation, contre l’ouverture des frontières. L’essai du Front national serait alors possible, l’homme providentiel serait une femme, elle déménagerait bien des politiciens.

Mais que ferait Marine Le Pen si d’aventure elle parvenait en 2017 au pouvoir suprême ? Probablement pas grand-chose : elle n’a ni la qualité de militants, ni l’expérience d’élus nombreux, ni le savoir-faire de hauts-fonctionnaires en nombre, ni les alliés politiques de poids pour gouverner avec assurance et efficacité. Grande gueule et dénonciations ne font pas un programme – pas plus à droite qu’à gauche. Encore deux ans et demi pour savoir…

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Diagnostic OCDE des causes de la faiblesse française

L’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) a 50 ans. Elle offre aux gouvernements un forum où ils peuvent partager leurs expériences et chercher des solutions à des problèmes communs, mais aussi une comparaison de la vie des gens dans différents pays.

Dans un rapport qui vient de paraître, l’OCDE se penche sur notre pays, atone depuis la crise 2007, et dont la croissance potentielle ne ressort en 2014 qu’à 1.25% par an. « La France fait donc face actuellement au défi considérable de devoir améliorer de façon importante sa compétitivité et sa croissance potentielle à moyen terme, et de transformer ses outils économiques et sociaux pour préserver ses « acquis » dans un contexte de fortes pressions sur les finances publiques. Les réformes qu’elle prend aujourd’hui définiront sa productivité de demain et sa place dans l’économie mondiale. »

Son diagnostic ne diffère guère de celui formulé en 2007 déjà !

Les maux récents viennent de l’alourdissement de la fiscalité Hollande qui écrase la consommation, de ses hésitations perpétuelles à désétatiser le fonctionnement du pays et des tabous de gauche qu’il n’a pas la volonté de surmonter.

Mais les maux récents s’ajoutent aux maux traditionnels, bien pointés en 2007 : le comportement administratif, la mentalité fonctionnaire du surveiller et punir, les niches et prébendes des monopoles et privilèges, le je-m’en-foutisme total des syndicats envers les chômeurs (« tous des feignants ! ») en même temps que la protection contre vents et marées de tous les zacquis et passe-droits obtenus depuis le siècle dernier par les monopoles publics enfeignants, cheminots et autres pilotes ou postiers, l’accumulation de la dette depuis 40 ans.

Comment l’OCDE recommande-t-elle d’améliorer les choses aujourd’hui ?

  • Optimiser la concurrence sur le marché des biens et services : les réglementations sont mal adaptées dans les domaines d’énergie, du transport, du commerce de détail, des services juridiques et des monopoles ;
  • Améliorer le fonctionnement du marché du travail en stimulant l’offre et en réduisant le coût (fiscal) de la main d’œuvre ;
  • Assurer que la structure de la fiscalité dans son ensemble limite les distorsions entre entreprises ;
  • Simplifier l’organisation territoriale de la France.

Les réformes (timidement) entreprises sur le Pacte de responsabilité, le CICE, la formation pro et l’apprentissage, la création des métropoles, sont vivement encouragée par l’OCDE. Elle estime (épure théorique d’économiste…) à 0.3% par an le surcroît de croissance moyenne chaque année sur les cinq prochaines. Mais l’hypothèse de base est que l’emploi augmenterait – ce qui est loin d’être acquis, question de mentalité frileuse et d’agitation perpétuelle en taxes et impositions diverses !

En 2007, l’OCDE pointait les atouts de la France :

  • sa productivité horaire du travail
  • des infrastructures modernes et de bonne qualité, notamment le système de santé
  • une présence industrielle forte dans certaines technologies de pointe
  • une des premières destinations des investissements directs étrangers.

France carte des anciennes provinces

En 2014, que reste-t-il de cette vitrine ?

  • certains secteurs à forte intensité technologique
  • un modèle social particulièrement développé aux acquis indéniables
  • un niveau d’éducation de la population qui a fortement augmenté au cours des trois dernières décennies,
  • un niveau d’inégalité de revenus relativement bas

Apparemment, la productivité horaire du travail, les infrastructures et l’attractivité aux investissements étrangers ne sont plus cités comme des atouts… De même, « l’inégalité » est plus un hommage théorique à Piketty (devenu célèbre Outre-Atlantique) qu’à la réalité des gens. Car le Rapport OCDE 2007 pointait que « les inégalités les plus préoccupantes en France sont celles qui sont liées à la perte d’emploi et à la difficulté d’en retrouver, parfois avant longtemps. » Les choses s’étaient un peu améliorées sous Sarkozy, elles ont nettement empirées sous Hollande.

Les handicaps français 2007 subsistent :

  • Faibles heures de travail (1 592 h par an en France, contre 1 699 h en Europe et 1 922 h aux États-Unis)
  • Taux de chômage parmi les plus élevés de l’OCDE, le marché du travail fonctionne mal, « reflet de régulations contraignantes et d’un système de prélèvements peu incitatif »
  • Faible capacité à transformer les inventions (qui existent) en innovations vendables : « la productivité globale des facteurs a ralenti depuis les années 90, au moment même où elle accélérait aux États-Unis ». Une frilosité peu propice à la création et à l’adaptation aux conditions nouvelles de la mondialisation, renforcée par les incertitudes sur l’avenir des finances publiques, alors que vieillissement et dette sont devenus inquiétants.
  • Faible compétitivité : « performance décevante de la France à l’exportation ces 5 dernières années en comparaison de ses partenaires de la zone euro, surtout de l’Allemagne »
  • « sentiment d’insécurité économique en dépit d’une protection sociale relativement généreuse, doublée d’un important dispositif réglementaire de protection de l’emploi »

Diagnostic et propositions 2007… toujours pas appliquées !

  • Le SMIC doit monter moins vite que la moyenne des salaires. Un SMIC trop fort « conduit à exclure du marché du travail les personnes les moins productives ou les moins expérimentées, comme en témoigne le taux de chômage très élevé chez les jeunes. Cela conduit aussi à un écrasement de l’échelle des salaires, peu incitatif aux gains de productivité. ». Patrick Artus ne dit pas autre chose en 2014, lorsqu’il montre que le CICE n’aura aucune efficacité s’il sert aux entreprises à augmenter les salaires des inclus.
  • La Prime pour l’emploi est mal ciblée. Versée en une seule fois et avec un an de retard sous forme de crédit d’impôt sur le revenu, elle « tend à distendre le rapport entre la reprise du travail et la hausse de revenu ». Il faudrait nettement l’augmenter, et qu’elle couvre moins large (jusqu’à 2 fois le salaire minimum !)
  • Continuer d’alléger les charges sociales pour modérer le coût de travail non qualifié.
  • Revoir le carcan de l’emploi : « Un assouplissement des critères de licenciement économique et un allégement des obligations de reclassement des entreprises, éventuellement assorti d’une contribution de leur part au service de l’emploi, y contribueraient. À l’instar du modèle danois, il est fondamental que ce type de réforme puisse s’appuyer sur un service public de l’emploi performant. » Donc la fusion ANPE et UNEDIC était une bonne idée ; reste à donner une aide active à la recherche d’emploi en activant la manne de la formation professionnelle, réservée (par les syndicats) aux inclus.
  • Un nouveau contrat de travail « à la fois plus souple que l’actuel contrat à durée indéterminé et moins précaire que l’actuel contrat à durée déterminée ». L’arlésienne continue à faire causer, sans que rien de concret n’émane des syndicats, ni du Parlement, ni du gouvernement.
  • Rationaliser les diverses aides afin d’abaisser le taux marginal d’imposition au moment de la prise d’un emploi.
  • Donner un cadre plus lisible à la politique macroéconomique à moyen terme pour réduire la dette publique sans handicaper les mesures conjoncturelles.
  • Rationaliser le prélèvement fiscal pour favoriser la croissance et l’emploi : « élargir la base et réduire le taux de l’impôt sur les sociétés ; réduire les prélèvements sur le travail au niveau des plus bas salaires et augmenter quelque peu leur progressivité en intégrant impôt sur le revenu, contribution sociale généralisée et contribution pour le remboursement de la dette sociale. »

Trop réglementée et mal, la France devrait – en 2014 comme en 2007 ! – « veiller à la simplicité et à la qualité de la réglementation publique » :

  • Unifier et clarifier la politique de la concurrence, éclatée entre Conseil de la Concurrence et Direction générale de la Répression des fraudes.
  • Supprimer les barrières sectorielles inutiles pour éviter des rentes de situation (professions réglementées, monopoles de réseaux, installation dans le commerce de détail, revente à perte).
  • Développer le système éducatif en augmentant les moyens du Supérieur, en adaptant les filières d’enseignement au monde professionnel, en concentrant les moyens sur les élèves en difficultés.
  • Développer en qualité le potentiel agricole de la France.

Tout un retard français que de bonnes pratiques résorberaient, comme ce fut le cas en Scandinavie, en Autriche, en Allemagne, au Canada… à moins que la démagogie n’éteigne, dans un pays de vieux, toute volonté d’aller mieux. Jacques Attali lui-même écrit : « la France reste très largement une société de connivence et de privilèges. L’État réglemente toujours dans les moindres détails l’ensemble des domaines de la société civile, vidant ainsi le dialogue social de son contenu, entravant la concurrence, favorisant le corporatisme et la défiance. »

L’OCDE encourage le gouvernement français à continuer ses réformes structurelles, octobre 2014
Étude économique de la France, OCDE juin 2007
Rapport OCDE pour la Commission Attali : « Le Pari de la Croissance », novembre 2007

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Gaston Leroux, Aventures incroyables

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Né en 1868 et mort en 1927, Gaston Leroux a été successivement avocat, journaliste, feuilletoniste, romancier, auteur de théâtre. C’est ce dernier métier qu’il valorisait le plus (très estimé à l’époque) – c’est celui pour lequel il est le moins reconnu aujourd’hui. Son activité de romancier, en revanche, reste dans les mémoires grâce à la télévision et au cinéma. Ses héros, Rouletabille et Chéri-Bibi, sont à l’égal de Fantomas, d’Arsène Lupin ou de Vautrin.

C’est un recueil d’œuvres moins connues qui est publié par Francis Lacassin dans Bouquins, œuvres pour la plupart parues en feuilleton dans les journaux, version imprimée de la « série » télé aujourd’hui. Les amateurs se précipitaient sur la presse pour savoir la suite et le feuilletoniste devait accrocher par un style direct, de l’action sanglante, l’humilité d’un héros qui aurait pu être vous et moi, et des rebondissements inattendus répétés. Seule la fin de ces romans à épisodes laisse sur sa faim, comme bâclés, l’auteur ayant du mal à conclure. Ces procédés, repris depuis à l’envie par l’image télévisée et les thrillers américains, permettent de lire avec plaisir, de nos jours encore, la prose d’un bon bourgeois de Paris il y a un siècle. Tous les « littératreux » ne peuvent en dire autant : qui lit encore Paul Bourget ? ou Anatole France ?

Huit romans feuilletons et une poignée d’Histoires épouvantables vous permettront de passer quelques heures sans vous ennuyer dans les trains ou les avions.

Le Capitaine Hyx et La bataille invisible se passent durant la guerre de 14-18 (reprenant le thème du capitaine Nemo) ; La poupée sanglante et La machine à assassiner dans le Paris des années 20 (doublant l’allégorie de Frankenstein) ; L’homme qui a vu le diable dans une vallée reculée du Jura (mythe romantique néomédiéval du diable) ; Le cœur cambriolé dans la banlieue chic de Paris (scientisme sombre julevernien) ; et Mister Flow entre Paris, Deauville et l’Écosse (imitation d’Arsène Lupin, en plus dramatique).

Ces histoires disent l’ambivalence de la science, progrès et menace ; l’éternité de l’amour, qui rend les femmes belles et les hommes idiots ; l’essence du mal, manipulateur, voleur, jaloux ; la pression des préjugés et de la morale des vieilles filles. Aucune politique en ces pages, mais des passions personnelles exacerbées. Sauf pour la guerre 14-18, sujet du capitaine Hyx, qui se venge des exactions commises par les soudards allemands en Belgique et dans le nord de la France dès 1914, violant les femmes et coupant les mains des enfants selon des rapports officiels cités. Hyx est un pseudo comme Nemo et, comme lui, riche désirant se venger d’une offense personnelle : sa femme a été prise et molestée par la barbarie boche. Il fait construire un gros sous-marin pour enlever des officiers allemands ici ou là et appliquer le biblique « œil pour œil » : les officiers sont amputés à proportion des malheurs survenus aux civils. Ils doivent écrire des lettres et envoyer des photos de leur malheur pour que le haut commandement impérial prenne les dispositions qu’il faut pour respecter la Convention de Genève.

Publié en 1917, en pleine bataille, cette vengeance de ressentiment permet de mieux comprendre les Israéliens ou les Palestiniens aujourd’hui, tout comme les pro DAESH et les anti-DAESH. Les protagonistes discutent et contestent cette façon de faire, mais reconnaissent sa relative efficacité, tout en posant des limites (ni les femmes, ni les enfants – distinction que les ordures islamiques de DAESH ne font pas). Où le feuilleton écrit des journaux faisait bien mieux pour le débat démocratique que les borborygmes sans profondeur aujourd’hui dans les séries de la TV commerciale…

Mais il n’y aurait pas de suspense si tout était simple. Le lecteur du XXIe siècle peut mesurer combien les croyances allemandes en la supériorité de leur race, le travail de leur peuple, l’organisation de leur machine économique et militaire, préparait déjà le nazisme. Un vieux professeur d’université allemand animé par Gaston Leroux (1917) : « Madame, Messieurs, je bois et buvons à la patrie allemande qui, dans une confiance pleine d’espoir, tourne les yeux vers on maître impérial dont il n’est point une parole jusqu’alors adressée à son peuple et au monde qui ne respire la force, le courage, la piété et la justice ! dont il n’est point un acte qui ne concoure à la paix et à la joie du monde, sous le sceptre de la pensée et de la force allemande ! Hoch ! hoch ! hurrah !… » p.50.

Pourquoi affecter de nos jours d’avoir été autant surpris par les propos d’un Hitler, alors que la presse nationaliste allemande disait officiellement la même chose en 1914 ? Volonté d’excuser la légèreté française des intellos qui n’ont rien vu, rien compris (Sartre, par exemple) ? Aveuglement popu du « plus jamais ça », croyant qu’il suffit de dire « non » pour la guerre n’éclate plus jamais ?

Ce déni – tellement français, jusque dans les affaires économiques de ces derniers mois – se voit implacablement dénoncé par le feuilleton de Gaston Leroux : oui, les Français savaient, dès 1914, de quoi l’Allemagne était capable ! Oui, la guerre 14-18 préfigurait la guerre 40-45 ! Oui, Hitler était déjà, sinon encore dans les têtes, du moins dans les tripes allemandes de la première moitié du XXe siècle ! Il fallait vraiment être immature ou apatride pour ne pas s’en être rendu compte.

Mais les intellos – tout comme la majorité des journalistes, toujours suiveurs de la mode intello – nous ont montré avec Staline, puis Castro, Mao, Pol Pot, qu’ils préféraient « croire » plutôt qu’observer, s’enfler de bons sentiments valorisants plutôt que d’humbles analyses utiles.

Gaston Leroux, Aventures incroyables, 1908-1927, Bouquins Laffont 1992, 1220 pages, €29.40

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Le socialisme des imbéciles

Gérard Filoche a insulté un mort. La common decency chère à Orwell autant qu’à Michéa se révolte contre cette atteinte à l’humanité même de l’homme. Il n’est plus, quoi qu’il ait fait, il ne peut plus se défendre ou se justifier.

Insulté par qui ? Par une outre gonflée de vent, ex-communiste totalitaire, volontiers révolutionnaire permanent et syndicaliste destructeur, dont les idées se sont figées dans les années 60 sans plus jamais bouger. Style Coluche en plus stupide, bête à corne qui se contente de répéter les gros mots démagos de l’idéologie d’avant-hier. S’est-il jamais rendu compte que le monde avait changé ? S’est-il jamais battu pour la France, cet internationaliste rejeté de presque tous les partis ?

gerard filoche

Combien d’emplois a-t-il créé, ce parasite de la République ? Certifié en maîtrise de philo… en 1968 (par complaisance idéologique ?), « inspecteur du travail » (par piston politique ?), il préfère les travaux finis aux travaux à entreprendre. Comme beaucoup de son espèce, il fait son fromage du « surveiller et punir », plus facile que créer. Se croit-il donc ordonnateur de la Morale à lui tout seul ?

Christophe de Margerie est mort par la faute d’un stagiaire de tour de contrôle à Moscou et d’un chauffeur de chasse-neige bourré. On meurt beaucoup dans la Russie de Poutine, bon kaguébiste peu soucieux de la vie humaine. Mais de cela, Filoche ne dit mot : la Russie, n’est-ce pas, est la mère des révolutions qu’il adore. Christophe Rodocanachi était un enfant adopté. Il portait le nom de son parâtre, Jacquin de Margerie. Je l’ai connu dans les réunions d’analystes qui – quoi qu’on pense – ne sont jamais tendres avec les grands patrons du CAC 40. Mais Christophe de Margerie avait de l’humour et un côté humain, bon vivant, sous sa grosse moustache frétillante. À entendre les salariés sur les radios mardi, il était un patron aimé parce que (lui) savait diriger. Lui, bâtard de capitaine corse et d’une fille de la bourgeoisie : est-ce par jalousie que Filoche a tant de haine revancharde ?

On reste confondu que le débat politique (s’il s’agit d’un « débat », et à prétention démocratique encore !) tombe dans ce caniveau. Martine Aubry, dont Filoche est un soutien, gagnerait à se démarquer de ce genre de lourdaud, que le système Twitter révèle dans son débraillé. Le socialisme est cela aussi : la bêtise de politiciens avides de coups médiatiques au prix de la plus sommaire décence. De quoi vous dégoûter de voter pour ce genre de parti. Car on admet qu’un salaud soit un salaud, au sens de Sartre; il est comme cela, on ne le changera pas. Ce que l’on ne peut admettre est qu’un salaud joue au professeur de vertu. Qui est-il, Filoche, pour proférer ce racisme primaire que les patrons sont tous voleurs ? Un pilier de comptoir ? Un bouffon du roy ? Un batteur d’estrade ? Ni un démocrate ni un citoyen respectueux des êtres, en tout cas.

Qu’a-t-il « volé », Margerie ? Filoche, parasite de la République depuis des décennies malgré son tropisme « antisystème » tellement à la mode dans les années post-68, n’est-il pas un voleur bien plus grand au regard de l’intérêt général, lui qui n’a quasiment rien créé, ni emploi ni entreprise, ni participé au renom de la France ? Vu ses derniers propos, au contraire…

Je suis honteux de la gauche en général, cet état d’esprit qui devrait être humaniste et solidaire, et du socialisme en particulier, variante française qui s’évertue à être encore « plus de gauche » par l’insulte et la bassesse flatteuse du populo.

Que les belles âmes ingénues ne s’étonnent pas de la montée du Front national dans les mentalités et les urnes : ce sont des Filoche qui en font le lit.

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Marc Bloch, L’étrange défaite

marc bloch l etrange defaite 1940
16 juin 1944 : Marc Bloch est mort fusillé dans le dos par la Gestapo, un peu au nord de Lyon, il y a 70 ans. Il était historien, professeur d’université, fondateur des Annales et capitaine sur le front en 1914, résistant à 57 ans parce que laïc athée, mais « né juif ». Il est pour les Lumières et pour la société libérale issue de la Révolution, résolument hostile aux Anti-Lumières qui veulent collectiviser l’individu en troupes, en ligues, en procession, l’enfermer dans ses déterminismes biologiques, familiaux, claniques, nationaux, raciaux. La France a libéré l’Europe des obscurantismes et les Amériques des colonialismes, donnant l’exemple d’une société nouvelle (pas sans bavures ni excès, malheureusement). Le nazisme est une vision Anti-Lumières, anti-moderne, anti-individu.

  1. 10 mai 1940 : les Allemands lancent leur offensive à l’ouest, 135 divisions contre 132 pour les Français, Belges, Hollandais et Anglais.
  2. 22 juin 1940 : en six semaines les Français se sont effondrés et quémandent un armistice par la voix chevrotante d’un Maréchal de l’autre guerre qui avait 14 ans lors de la défaite de 1870.

Marc Bloch livre son témoignage, écrit à chaud entre juillet et septembre 1940. Juif alsacien depuis le 15ème siècle, français d’abord, cité cinq fois au titre de l’armée durant les deux guerres mondiales, il est avant tout « citoyen républicain ». C’est ce qui donne à son témoignage son poids, celui d’un patriote et d’un savant « qui s’intéresse à la vie », selon ses propres dires. « Nous sommes Français. Nous n’imaginons pas que nous puissions cesser de l’être », écrit-il dans une lettre aux universitaires en 1942.

« La cause directe fut l’incapacité du commandement », commence-t-il par dire (p.55). Mais une armée n’est pas seule, elle dépend d’une société qui l’arme et la soutien, des politiques qui l’orientent, d’une éducation qui forme les hommes et d’une ambiance qui constitue sa volonté. « Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » (p.66). Ils n’ont pas même imaginé le Blitzkrieg, cette audace de la vitesse qui teste les défenses et s’enfonce là où c’est mou, toute d’initiatives et de coups de main, empêchant un repli en bon ordre. La France, l’armée, les politiciens, les hommes, se sont trouvés désemparés devant l’irruption de la vitesse et de l’audace, ce dont ils avaient perdu l’habitude, s’ils l’avaient jamais prise !

Le matériel ? Certes, le réarmement français a eu lieu bien tard, mais il a eu lieu. Certes, il était parfois techniquement faible mais certains chars, automitrailleuses ou avions étaient bons. Ce qui a manqué est de les avoir au bon endroit, au bon moment, en éléments bien commandés… Ce qui a manqué est, autrement dit, l’intelligence, la volonté, le moral et l’organisation. Marc Bloch note chez les militaires cette « étonnante imperméabilité aux plus clairs enseignements de l’expérience », cette « sclérose mentale » (p.79) faite de dédain du Renseignement, des rivalités de services, la paperasserie d’une « agaçante minutie » qui « gaspillait des forces humaines qui auraient pu être mieux employées » (p.89), de dogmes intangibles véhiculés par les dinosaures de l’autre guerre. Ainsi ce plaidoyer du général Chauvineau, cité en annexe et préfacé par le maréchal Pétain (p.249), qui exalte les canons défensifs et méprise les chars et les avions, offensifs mais trop chers et trop lourds à manier, surtout pour des esprits étroits peu au fait des techniques.

Marc Bloch photo

C’est donc bien l’esprit qui a failli face aux Allemands, cet esprit dont la France est si fière – cette acuité d’intelligence, cette légèreté de penser, cette logique de raisonnement. « Nos, soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque sorte, beaucoup plus facilement laisser vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » (p.78). Les Allemands « croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » (p.79). Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter de faire la guerre. Mais si la guerre survient ? C’est toute la mentalité administrative qui doit la faire… « L’ordre statique du bureau est, à bien des égards, l’antithèse de l’ordre actif et perpétuellement inventif qui exige le mouvement. L’un est affaire de routine et de dressage ; l’autre d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère » (p.91).

Tout est dit de la mentalité française, engoncée dans l’élitisme de castes (p.193), formée dès l’enfance au bachotage (p.146), les élites composée de « bons élèves obstinément fidèles aux doctrines apprises » (p.155), révérencieux envers les puissants, soucieux de ne jamais faire d’histoires (p.127), dressées au formalisme de la tenue et de la bureaucratie (p.126) plus qu’à l’aisance du métier. Tout dans l’apparence – rien derrière. Bon élève ? – Mauvais guerrier, mauvais industriel, mauvais décideur. « L’école, la caste, la tradition, avaient bâti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur » (p.201). Quand l’ennemi ne « joue pas le jeu » – ce qui était prévu par les plans (p.149) – tout s’écroule. « Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thème, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours (…) Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf » (p.158).

C’est à ce moment que l’historien se lève dans le témoin. Dans un superbe chapitre 3, l’auteur procède à « l’examen de conscience d’un Français ». L’esprit étroit, avaricieux, frileux de la France en ses profondeurs s’est révélé au moment du péril. Grands bourgeois méprisant le peuple qui avait ravi le pouvoir en 1936 (p.200), communistes plus préoccupés du pacte germano-soviétique que de la patrie, pacifistes naïfs qui confondent meurtre et défense légitime (p.174), syndicats bornés à « leurs petits sous ». Esprit petit, très petit, très pilote d’Air France 2014 : « A-t-il été rien de plus ‘petit-bourgeois’ que l’attitude, durant ces dernières années et pendant la guerre même, de la plupart des grands syndicats, de ceux des fonctionnaires notamment ? » (p.171). Qui, en France, s’intéressait au monde, à la modernité ? Qui même avait lu ‘Mein Kampf’ où pourtant Hitler avait écrit ce qu’il voulait accomplir ? En France, « toute une littérature (…) stigmatisait ‘l’américanisme’. Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé » (p.181).

1940 paysans jeux interdits

Avons-nous compris les leçons ?

La génération de la reconstruction sous de Gaulle, sans aucun doute – mais depuis ? L’hédonisme des baby-boomers en 1968, la crise de l’énergie dès 1973, la mondialisation qui court depuis les années 1980, le souci pour les ressources et le climat, l’émergence des pays neufs : tout cela compose une nouvelle guerre – économique – où il faut se battre pour exister. Pas pour massacrer l’autre au nom d’une soi-disant supériorité morale ou culturelle, mais simplement pour garder un bien-vivre.

Cette guerre-là, la France fatiguée et « moisie » n’est-elle pas en train de la perdre ? Les corporatistes sont aussi égoïstes que les syndicats de 1940, les grands patrons aussi peu soucieux des ouvriers et même des cadres, les pacifistes aussi bêlants, les bobos tout aussi dégoulinants de bon sentiments internationalistes et de générosité d’État (mais pas dans leurs quartiers), les écoles aussi bachotasses et administratives, la sélection par les maths aussi hypocrite, les grandes écoles formatent toujours de « bons » élèves forts en thèmes mais inaptes à s’adapter aux situations et aux gens (Crédit Lyonnais, Vivendi, France Télécom, grèves de 1995, CPE, Leonarda, manif pour tous, écotaxe…). Les écolos partisans du retour à la terre cassent toute recherche génétique par tabou, les socialistes courent derrière pour imposer le soin public universel, bien au chaud sous la couette, avec lien social décrété d’État dans les terroirs et assistanat industriel pour faire plus cher ce qui est de meilleure qualité ailleurs…

Marc Bloch, 1944 : « Ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menaient, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes » (p.182).

Allemagne hier, Allemagne aujourd’hui. France de la lenteur, lenteur de François Hollande. Nos profondeurs mentales ont-elles changé ?

Marc Bloch, L’étrange défaite, 1940, Folio histoire 1990, 326 pages, €11.70

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Pierre Michon, Vies minuscules

pierre michon vies minuscules
Que dire d’une biographie où l’auteur ne parle presque que des autres et où il ne naît qu’à la fin ? C’est ce qu’accomplit Pierre Michon dans ce récit littéraire composé de vies rapiécées. La sienne ne fait que tisser des liens avec celles des ancêtres et des camarades, côtoyés plus ou moins.

Né chez les paysans à Châtelus-le-Marcheix, mais d’une mère institutrice, le petit Pierre souffre de l’absence de père, parti lorsqu’il avait deux ans. L’ombre d’une grande sœur morte bébé avant sa naissance, plane sur sa vie. Il passe une enfance de campagnard avec curé à Mourioux, avant d’être pensionnaire au lycée de Guéret. Il s’y fait quelques lourds amis avec lesquels il ne gardera pas de relations. Il veut écrire et, pour cela, devient lettré de l’université à Clermont-Ferrand, consacrant son mémoire de maîtrise à Antonin Artaud. Fou et voyant, Artaud répond au déséquilibre de l’auteur, progressivement alcoolique et shooté aux barbituriques. Instable, il ne peut fixer ses amours et réclame de la violence : se faire battre par des hommes plus forts que lui, se faire larguer par des femmes aimantes, comblent sa névrose. Le théâtre, un temps, lui permet d’échapper, en lui faisant endosser d’autres rôles que le sien.

Ce n’est qu’à 37 ans qu’il entre dans la vie littéraire avec de laborieux textes corrigés, gueulés et réécrits, à l’exemple de Flaubert, qu’il publie sous ce titre des Vies minuscules. Sa langue classique lui fait obtenir le prix France culture 1984. Langue qui ne se parle plus guère, avouons-le, moins réussie malgré le travail que Flaubert, moins naturelle que Rimbaud, moins fluide que Proust. Voudrait-il racheter son inexistence par l’abondance et prouver sa maîtrise par le trop-plein ? Envisage-t-il d’exister enfin pour lui-même par la littérature, de renaître par les seuls mots, sa vie physique ayant été jusqu’ici un désastre ?

Malgré l’aspect souvent pesant de la langue, ce travail de laboureur des phrases s’élevant à peine de la glèbe, les huit vies rassemblées ici tissent une trame biographique originale. Parler de soi en parlant des autres exclut le narcissisme et permet de panser la blessure de n’avoir pas été reconnu comme fils par un père. Si la première vie accroche peu, celle d’Antoine Peluchet et surtout celle des frères Bakroot au lycée, sont des merveilles. Les derniers textes, se rapprochant du présent, mettent en scène l’auteur en creux, rarement dans ses bons aspects mais non sans un certain humour.

En témoigne par exemple son expérience du théâtre dans les petites villes de province, avec sa compagne éphémère Marianne. Il ne ménage pas sa critique aux dévots de la Culture, critique qui, au fond s’adresse un peu à lui-même lorsqu’il tend à en faire trop : « La promiscuité en laquelle il me fallait vivre avec de bon apôtres forts de leur mission civilisatrice et des fonctionnaires à hobbies, dans une constante surenchère de créativité dévote, m’exaspérait » p.162. S’élève alors des pages le parfum du socialisme 1981, des bobos prêts à « changer la vie » sans un centime, dont les cultureux d’aujourd’hui restent les pâles avatars – naïfs devant les vrais professionnels intermittents, ceux qui réalisent concrètement les spectacles.

Un beau livre mais à lire dans le calme parce que les phrases ne sont pas faciles.

Pierre Michon, Vies minuscules, 1984, Folio 2013, 254 pages, €6.46

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Fred Vargas Dans les bois éternels

fred vargas dans les bois eternels jai lu

Adamsberg, le héros vargasien, est commissaire à l’intuition, petit brun râblé et Béarnais. Anarchique en diable, il laisse décanter, « pelleteur de nuages », prenant systématiquement des chemins de traverse, lâchant la bride à l’instinct, attentif à la lourdeur des choses et à toutes ses sensations que la modernité atrophie. Le toucher, l’odorat, l’affectif, l’irrationnel sont réhabilités dans ce « rom’pol » (c’est elle qui le dit) écrit par une archéologue médiéviste.

Contre la raison « sans âme » qui règne dans le contemporain. Car c’est la raison qui est la folie, diabolisée comme au moyen-âge, la raison-orgueil-de-l’homme, inspirée par Lucifer, serpent tentateur de la Connaissance – et instrument (via Eve) de sa Chute. A l’inverse, « ce saugrenu de chacun des êtres, leur éclat individuel, leurs originalités aux effets incalculables, tu ne t’en es jamais soucié… » dit Adamsberg à l’assassin. La raison qui séduit, obsédée par le résultat dans l’ordre voulu, apparaît incapable de se couler dans l’humaine réalité.

Fred Vargas aime les êtres taiseux qui soupèsent et ne parlent que par aphorismes, dépositaires autoproclamés de la sagesse des nations. Ce parler définitif émane souvent des bandes d’hommes réunis autour de l’alcool. Le chapitre VIII décrivant la rencontre d’Adamsberg avec les Normands d’Harnoncourt est à ce titre éclairant, un morceau d’anthologie sur cette France à la José Bové. Les paysans, bien français, viennent tous de « quelque part », d’une vallée précise, d’une région typée et font bloc sur leurs terres. Contre l’industrie et contre le grand large, contre la raison « de Paris ». Ce serait cela « la France profonde », et cette systématique n’est pas sans susciter quelque agacement jusque vers le milieu du livre. Il y a de la nostalgie d’Ancien régime dans tout cela, un regret de l’ordre social fixé par Dieu et du « chacun sa place », un relent médiéval d’éternité et de merveilleux contre la technique, le savoir scientifique et la raison des Lumières.

Ce conservatisme de ton est tout-à-fait en phase avec le repli sur soi des Français d’aujourd’hui, une pesanteur des siècles dans laquelle on se réfugie comme hier le donjon, se disant que la bourrasque va passer. C’est probablement inconscient : Fred Vargas est bobo, « de gauche » par atavisme de milieu, et probablement bien étonnée qu’on lise autrement ses œuvres.

« La terre ne ment pas », ce pourrait être pétainiste… si ce n’était surtout archéologue. Fred Vargas est immergée dans sa génération et dans son époque. Les années 1970 ont réhabilité le « spontané », les sens, l’imagination. Si cette dernière n’a guère pu parvenir « au pouvoir », malgré le slogan mai 68, les mœurs ont considérablement décoincé l’être. L’exercice de la fouille archéologique, comme toute discipline qui met en jeu le physique, a quelque chose d’une ascèse zen. Le personnage du jeune Matthias, vigoureux et en permanence quasi nu, détecte avec sa peau, raisonne avec ses doigts, observe de ses yeux neufs la terre pour lui faire dire tout ce qu’elle sait. Adamsberg lui-même hume les odeurs, reconnaissant ici ou là l’élixir de relaxation d’une infirmière tueuse, endort son bébé au toucher, d’une main sur la tête, tout comme je le faisais avec le Gamin. La sensation est la dimension oubliée de l’existence contemporaine qui enferme les êtres dans les vêtements, la morale et l’exercice dogmatique de la raison. L’homme est entier, l’archéologue se doit de l’être et le commissaire de police, qu’est-il sinon un archéologue des assassinats ?

Ce pourquoi il monte un mur « sans fil à plomb » et « torse nu », joue avec les règles pour mettre un suspect sur écoutes et se fie aux intuitions plus qu’aux faits rapportés, trop souvent déformés par les préjugés – et par ce que « le raisonnable » cherche à trouver à tout prix. Fred Vargas fait attention à chaque être comme elle fait attention à chaque indice sur la fouille. Elle respecte le réel sans lui imposer un ordre préétabli, elle « laisse être les choses », comme Heidegger le préconise, étant en cela dans le meilleur de la génération post 68. Elle a l’art de saisir les tics de comportement comme ce « on » impersonnel des médecins et infirmières d’hôpital ou ces « faut voir » paysans.

Cette référence constante à l’archéologie et aux chantiers est l’une des originalités de Fred. La fouille qu’effectue Matthias sur un foyer dans l’Essonne « datant de 12000 ans » est un clin d’œil aux stages d’archéologie préhistorique que tout étudiant doit effectuer durant son cursus. Il s’agit là d’un vrai chantier, celui d’Étiolles fouillé dès 1972 par Yvette Taborin, et où j’ai rencontré l’auteur quelques années plus tard. Tout comme « le divisionnaire Brézillon » est un nom réel, repris en hommage au Directeur des Antiquités Préhistoriques d’Ile de France à l’époque, décédé depuis. Actif et organisateur, il aimait que tout aille vite.

L’enquête devient une forme de quête où il s’agit, comme pour le saint Graal, de résoudre des énigmes. Elles s’enchaînent dans ce roman policier atypique en traces, indices, vieux grimoires, reliques, étrangetés biologiques, vers raciniens ou histoires de gosses… Le savoir oublié ressurgit toujours. Savez-vous ce qu’est « le vif d’une pucelle » ? Ou « les bois éternels » ? Combien de kilomètres un chat peut-il faire pour retrouver sa maîtresse aimée ? Que l’on peut économiser son énergie pour résister bien plus que « la science » ne le croit ? Que l’os pénien n’est pas toujours une blague de carabin ? Que le cœur de cerf est fait autrement qu’on l’imagine ? Que « le temps de jeunesse » est un âge bien défini.

Bien sûr, il faut que, comme lors d’une fouille, les pièces du puzzle se mettent progressivement en place. Ceci fait que le roman peine à démarrer et qu’à la moitié encore le lecteur demeure dans les brumes. Mais les fausses pistes ne manquent pas, les rapprochements se font et le bouquet final est digne d’Agatha Christie !

Vu le succès, l’édition se décline en audio (pour ceux qui n’aiment plus la corvée de lire), et en fiche de lecture (pour ceux qui ont peur de n’avoir rien compris – « reconnu d’intérêt pédagogique par le Ministère de l’Éducation »).

Fred Vargas, Dans les bois éternels, 2006, J’ai lu 2009, 480 pages, €7.41

Livre audio 2 CD MP3, Audiolib 2013, €18.53

Fiche de lecture (résumé, étude des personnages, clés de lecture et pistes de réflexion), format Kindle, lepetitlittéraire.fr 2013, 20 pages, €3.99

Fred Vargas déjà chroniquée sur ce blog

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Géopolitique du thon à Clipperton

Clipperton est un anneau corallien fermé de 1,7 km² de terres émergées. L’île relève du domaine public et est propriété domaniale directe de l’État. L’autorité est déléguée au Haut-commissaire de la République en Polynésie française, représentant de l’État depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 : « La loi détermine le régime législatif et l’organisation particulière des Terres australes et antarctiques françaises et de Clipperton ». Contrairement aux DOM et COM (département et collectivités), les lois et règlements de la République s’y appliquent de plein droit et « les juridictions de l’ordre judiciaire ayant leur siège à Paris » sont « territorialement compétentes ».

Clipperton carte de situation

L’île a été découverte le Vendredi saint 3 avril 1711, d’où son nom initial d’île de la Passion, par Martin Chassiron et Michel du Bocage. Elle est considérée comme possession française depuis le 17 novembre 1858 suite à sa prise de possession par le lieutenant de vaisseau Le Coët de Kerveguen au nom de Napoléon III. La raison de cette exploration de 1858 était surtout le guano (la fiente d’oiseau , phosphate utilisé dans les fertilisants), à plus long terme le percement de l’isthme de Panama envisagé par la France dans la ligne de la politique d’influence « latine » de Napoléon III aux Amériques. Le Coet de Kerveguen n’a pas pu débarquer. Un marin est allé à terre à la nage en dépit des requins et des vagues et a ramené des échantillons de guano. Une carte a été levée depuis le haut du mât et l’annexion de l’île rapportée a Hawaï. La redécouverte, l’occupation et l’exploitation de cette île à guano par les Américains incita le Mexique plus proche à la revendiquer et à l’occuper dès 1898. Une garnison mexicaine s’installe en 1906 et y construit un phare. Mais cette colonie fut abandonnée en 1914 par le Mexique à cause de la révolution, et ses derniers survivants livrés à la famine. Ils ont été découverts par accident et évacués par un navire de la marine américaine en 1917.

En 1909, le Mexique et la France se soumirent à l’arbitrage international du roi Emmanuel III d’Italie qui attribua la possession de l’atoll a la France en 1931. L’île était terra nullius lors de la prise de possession. Mais, au Mexique, on continue de revendiquer aujourd’hui la propriété de l’île dont les richesses sont le thon et les nodules polymétallique qui jonchent ses fonds marins. Selon le site de la Marine nationale, « Le contexte diplomatique et juridique » est clarifié entre la France et le Mexique concernant cette île. En effet, conformément à l’accord franco-mexicain du 29 mars 2007, entré en vigueur le 1er mai 2007, les navires de pêche mexicains peuvent bénéficier de licences de pêche pendant 10 ans dans les 200 milles marins entourant Clipperton. Sans quotas ni contrôle mais avec une obligation de déclarer les quantités pêchées et d’enregistrer les navires auprès du Haut-commissariat de la République à Papeete. La renégociation de cet accord a lieu cette année et les accords expirent en 2017. En échange, certainement un moment historique de notre diplomatie, le Mexique cesse de revendiquer une île que le droit international a pourtant reconnue française depuis 1931 !

Clipperton peche mexicaine dans les eaux territoriales

Or, très rares sont les nombreux navires américains, sud-américains et même asiatiques observés qui ont demandé une quelconque autorisation pour y pêcher, y mener des expéditions scientifiques ou y plonger avec les requins : la France et Papeete sont loin, les énarques parisiens s’en moquent, les responsables le sont à temps partiel et les politiciens n’y ont aucun électeurs. Seule l’économie pourrait faire pression sur ces Messieurs, mais l’économie en France est aux abonnés absents : qui va contrôler les pêches Mexicaines et leur faire payer les permis et une redevance a la tonne ? qui va affréter des bateaux pour le tourisme écologique ou la pêche sportive depuis que le Club Med est en vente aux étrangers ? qui va affréter (comme le Japon ou l’Espagne) des thoniers pour aller pêcher dans le Pacifique ? Les pêcheurs français sont de petits artisans collés aux côtes où ils disputent le rare poisson aux plaisanciers, pas des entrepreneurs hauturiers. Il est loin le temps des Terre-neuvas ! Et le pêcheur Polynésien, pourtant subventionné, n’a pas la volonté de partir loin de son île à la pêche « au long cours ».

De plus, l’État est impuissant à continuer l’empire. Pas de volonté, pas de moyens, à peine un renouveau national de la recherche scientifique 10 ans après l’expédition médiatique de Jean-Louis Étienne avec deux scientifiques en 2014 et une expédition prévue en 2015 (si le budget est maintenu). Eric Chevreuil, ancien officier de l’armée de terre française reconverti dans l’informatique en Californie, est soucieux de Clipperton et est scandalisé par le pillage de ses ressources par les senneurs Mexicain et par « la propagande parisienne ». Il a récemment écrit une lettre ouverte au Président parue dans la version papier de Marine & Océans (Mai 2014), et rédigé un dossier d’enquête révélateur sur les abus des navires Mexicains a Clipperton. Ce dossier est diffusé a l’aube de la renégociation de ces accords de pêche pour informer le Premier ministre, les ministres des Affaires étrangères, de l’Outre Mer, de l’écologie, au le Secrétariat général de la Mer et le Haut-commissariat de la République a Papeete, par courrier digital et normal en avril 2014. Il écrit entre autre : « La frégate de surveillance Prairial et l’Arago, en transit, ont effectué un total de trois visites en 2011. Le Prairial y est aussi allé deux fois en 2012, une fois en 2013 et aucune mission n’est prévue en 2014. Chaque visite totalise trois jours en ZEE dont une journée a Clipperton. Au total, « la Police » française a passé 6 jours à Clipperton en quatre ans ».

clipperton bateau de peche mexicain avec vedettes de rabattage

Photos d’une campagne de pêche du navire Mexicain de Pescas Aztecas 9 à Clipperton : hélicoptère, 8 vedettes de rabattage, 1 barge pour étendre des kilomètres de filets, 1200 tonnes d’emport (source Eric Chevreuil)

Or une île sans administration et où personne n’habite n’aurait, pour le droit international maritime, que 12 milles marins de zone maritime territoriale (et non les 200 milles marins de zone économique exclusive). D’après les réponses du gouvernement à des questions posées à l’Assemblée nationale, le fait de ne pas étendre la ZEE aurait permis de réaffirmer notre souveraineté auprès des instances internationales. Esquive en langue de bois ? Par la faute de Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, la France n’a pas fait valoir auprès de l’ONU en 2009 ses droits de possession sur la zone de 40 000 km² de plateau continental à Clipperton, les perdant définitivement. Cela pour ne pas fâcher les autorités mexicaines et ne pas risquer de compromettre la libération de Florence Cassez, dit-on…

Mais si tous ces arguments n’étaient que prétextes ? Le flou artistique entretenu par les diplomates et les technocrates sur le sujet, comme en témoignent les « réponses » ministérielles aux questions posées à l’Assemblée nationale ou au Sénat, montre que le droit de la mer n’est ni clairement établi ni souverainement revendiqué. Les politiciens préfèrent signer des « accords » économiques ou culturels pour les Airbus ou les étudiants avec le riche Mexique que d’exercer ses droits impossibles sur la pêche au thon et la collecte de nodules si loin de la métropole. Faute de volonté, faute de moyens, faute d’électeurs. Quand la force tranquille ne peut affirmer le droit, place à la ruse diplomatique.

2014 05 accords de peche france mexique question au senat

Sous peu à Paris (en août ?), les accords de pêche Franco-Mexicains de 2007 vont être renégociés en catimini et sans débat. La souveraineté de la France sur cet atoll et ses ressources sera probablement de nouveau bradée dans un accord qui ne profite vraiment qu’au Mexique. Ce pays pille allègrement la zone jusque dans les eaux territoriales françaises de Clipperton où les requins, les dauphins et les tortues de mer tombent victimes de leurs kilomètres de filets.

A quoi nous sert donc Clipperton ? Grâce à une ZEE presque aussi grande que la France continentale, l’île de Clipperton permet à la France de disposer du deuxième domaine maritime mondial, derrière les États-Unis. Ce qui les ennuie, semble-t-il… Va-t-on la vendre au Mexique, comme Napoléon 1er fit de la Louisiane aux États-Unis ? Va-t-on la perdre comme l’indigent Louis XVI (dont le sosie règne à l’Élysée) le fit du Canada ?

En savoir plus :

Clipperton vue par le Ministère de l’Outre-mer
Clipperton selon la Marine nationale
Site Tous les territoires français
Forum Mexique sur Clipperton
Jean-Louis Etienne en expédition à Clipperton
Clipperton vue par la world encyclopédie en français pour les paidès
Les intérêts commerciaux de la diplomatie française au Mexique
Le site du Professeur Jost, université de Tahiti
Clipperton sur ce blog
Rapport de M. Chevreuil : copie sur demande à echevreuil@sbcglobal.net

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Modèle brésilien pour la gauche ?

Plus rien à foot au Brésil, mais aussi peu de chômage… et peu de croissance (1,3%), à cause d’une politique dirigiste plutôt démagogique. En France, peu de croissance mais chômage massif. La différence ? La dépense publique : un modèle pour la gauche jacobine ?

capoeira torse nu bresil

Le Brésil a de meilleures bases que la France, son déficit public reste encore faible (3,3% du PIB) malgré des dépenses structurellement plus élevées (+11% sur les trois dernières années) que les recettes (+9,2%) ; son endettement reste autour de 58% du PIB. La contrepartie est une inflation forte (6,4%) à cause de la consommation privée et de la dépense publique qui font que la demande est supérieure à l’offre de production dans le pays. Donc l’excédent commercial est passé en déficit à cause des importations en hausse (+1,4% sur 1 an). On n’augmente pas de 10% les prestations sociales (la Bolsa Familia), on n’offre pas de nouvelles augmentations de salaires aux fonctionnaires, on ne se contente pas de relever le plancher de l’impôt sur le revenu moins que l’inflation (4,5% seulement, et pas avant 2015), sans offrir un pouvoir d’achat plus élevé, auquel la production nationale ne suffit plus. Le pays vit donc à crédit, dépendant de l’étranger, au risque de voir monter brusquement les mécontentements lorsqu’il faudra revenir à un certain équilibre des comptes. Sauf à endetter la génération suivante sans lui demander son avis.

Est-ce ce dont rêve la gauche ? Quitte à « remettre les pendules à l’heure » en ponctionnant « les riches » (ce qui signifie les classes moyennes, tous ceux qui gagnent plus de 3000€ par mois disait Hollande durant sa campagne électorale, et tous ceux dont le patrimoine dépasserait les 800 000€, ancien déclencheur de l’ISF) ? Le problème est qu’il y a de moins de moins de riches, et de moins en moins de classes moyennes. Piketty, dans son pavé pensum où valsent les statistiques sans qu’elles soient vraiment comparables, pointe cependant une vérité : en période de crise économique, les très riches deviennent de plus en plus riches, tandis que tous les autres s’appauvrissent – y compris les moyens riches et les faiblement riches – autrement dit les classes moyennes.

Au Brésil, la classe moyenne émerge à peine et se voit remise en cause par les limites du modèle brésilien : tensions inflationnistes, taux d’épargne et d’investissement historiquement bas, investissement en recul (3 trimestres consécutifs, -2,1% sur 1 an). Seul l’investissement de productivité, donc l’épargne et le travail justement rémunéré, crée la classe moyenne – pas l’intervention d’État qui n’est que coup de pouce ou assistanat.

bresil anti foot

Pour éviter les tensions entre l’offre (qui peine à suivre) et la demande (pléthorique en raison de la dépense publique et des prestations sociales), les taux d’intérêt brésiliens ont été relevés (à 11% depuis le mois d’avril contre 7,25% un an plus tôt), rendant le crédit plus cher. Les exportations (-3,3% sur 1 an) ont été pénalisées par le recul des ventes de produits manufacturiers, puisque la production industrielle retombe dans le rouge à cause de l’inflation intérieure (-0,3% m/m en avril et -0,5% m/m en mars). Les entreprises créent moins d’emplois et les salaires réels ralentissent, faute de prix stables pour l’exportation, et faute d’investissements (de 20,2% à 18,2% du PIB entre 2010 et 2013). L’inflation décourage d’épargner, donc d’offrir aux banques les dépôts permettant les crédits aux entreprises ; le taux d’épargne intérieure (déjà bas) est passé de 18% à 14,6% du PIB. Conséquence : pour la première fois depuis le fin 2011, la consommation privée recule (-0,1% contre une moyenne trimestrielle de +0,6% en 2013), la confiance des ménages atteint des niveaux proches du plus bas historique 2009.

Seule la hausse des prix des matières premières, surtout café et soja (leader mondial), soutient la balance commerciale. Ce sont principalement les incitations fiscales qui attirent les capitaux étrangers pour couvrir les besoins de financement du pays. Ce qui entraîne une surévaluation du real (+ 8% depuis janvier contre $) et un real fort pénalise les exportations (tout comme un euro fort pénalise l’exportation française, incapable de produire du haut de gamme fiable à forte image de marque – ce que font excellemment les Allemands).

Le modèle de croissance reposant sur la consommation privée et publique montre qu’il engendre de sévères déséquilibres. Et c’est ce modèle que voudraient la gauche radicale, voire la droite extrémiste ? L’économie brésilienne a besoin de réformes de fond pour l’équilibre budgétaire dans la durée (ce que préconisait Keynes), des gains de productivité des entreprises et un environnement plus favorable à l’investissement. La France aussi, n’en déplaise à la gauche radicale et aux croyants des yakas.

L’analyse de conjoncture du Brésil par BNP-Paribas

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Échec hollandais ?

A presque mi-mandat, la gauche menée par François Hollande a-t-elle réussi à convaincre ? Entre les promesses du candidat et les réalisations, apparemment pas ; entre le changement de cap de janvier et les réalisations sept mois plus tard, apparemment pas. Ce qui semble manquer à François Hollande est le temps : temps de penser, temps de consulter, temps de décider, temps de convaincre. Il lui faudrait une génération entière, à cet homme, s’il suivait son tempérament. Procrastination, quand tu nous tiens…

Crédit emploi-recherche, compte pénibilité, temps partiel, ABCD de l’égalité, Ecomouv, réforme territoriale, intermittents du spectacle, SNCF, SNCM, les réformes socialistes existent. Mais elles sont mal pensées, mal rédigées, abstraites, impraticables – comme si les politiciens de gauche ne connaissaient RIEN aux relations du travail. La promesse (légère) de maîtriser la finance, l’instauration de nouveaux rapports avec l’Allemagne, les rodomontades montebourgeoises sur Mital, Peugeot et Alstom, la réaction ridicule et velléitaire à l’application du droit américain dans l’affaire BNP, sont des pétards mouillés. Ces gens au pouvoir sont-ils vraiment sérieux ? Savent-ils s’entourer d’experts autres qu’idéologues ?

Si le décalage entre le gouvernement des doctrinaires et les entrepreneurs réels persiste, si le décalage entre des syndicats non représentatifs et les travailleurs persiste, si le décalage entre les politiciens et les citoyens persiste – rien ne va changer, donc tout va exploser par un vote massif en faveur de la droite (Juppé/Le Pen au second tour en 2017 ?). L’erreur majeure de la gauche est de n’avoir rien préparé ni rien compris au bout de (pourtant) dix ans d’opposition, de n’avoir toujours rien appris au bout de deux ans et demi de pouvoir…

francois hollande ministres racontent 2014 05

Vous souvenez-vous du « Programme » du parti socialiste ? Il est déjà obsolète avant même d’être appliqué, à commencer par le slogan « abroger la réforme territoriale » (proposition 30)… que le socialiste Hollande est en train de remettre à l’ordre du jour ; à continuer avec « une République fière de ses valeurs » dont on observe les dérives mafieuses dans la justice avec ces créateurs du Mur des cons qui n’hésitent pas à écouter à la dérive un ancien président durant 9 mois, et même l’avocat des avocats, le Bâtonnier, au mépris du secret professionnel – sans parler du ministre Cahuzac, pris la main dans le sac d’argent évadé fiscal ! Quant à l’affirmation claire (proposition 16) « Pour les retraites, nous rétablirons (…) l’âge de départ sans décote à 65 ans » – au vu des réalités (apparemment ignorées des technocrates socialistes), vous y croyez encore ? Et « nous fusionnerons l’impôt sur le revenu et la CSG » (proposition 17), c’est pour quand ? « Les responsables de l’audiovisuel public ne seront plus nommés par le président de la République » (proposition 28) : première nouvelle !

Le coût du travail n’est pas l’explication du chômage en France. Un entrepreneur embauche s’il a besoin, pas si on lui agite une incitation fiscale (différée) sous le nez. Il faut être vraiment idéologue pour croire que la raison d’être d’une entreprise est de créer de l’emploi. Une entreprise produit et vend, elle ne fait pas « du social », ce n’est ni son objet ni son rôle. C’est au contraire à l’État de faire en sorte que de bonnes conditions soit réunies pour produire, pour vendre et pour en redistribuer les fruits : des compétences, un réseau de transports entretenu (accablante SNCF pourrie de syndicalisme « fier » de son travail… à Brétigny-sur-Orge !), des services publics efficaces, des impôts en phase avec ceux de nos partenaires et concurrents européens, des règles communes, aucun excès de règlementation par rapport aux autres.

Or les politiciens, et surtout les politiciens français, adorent réglementer ; ils ont l’impression de résoudre tous les problèmes en faisant de tout des lois. La société serait-elle rongée par l’angoisse de l’avenir plus que l’allemande, la belge, l’italienne ou l’anglaise ? Les autres s’adaptent – pas nous. Il nous faut du temps, et encore du temps, pour accoucher de compromis bancals – à renégocier deux ans plus tard. Entre les fonctionnaires qui ne justifient leur emploi que par la réglementation et la paperasse de contrôle, entre le poids des codes et procédures qui régentent toute vie quotidienne et rend impraticable la vie d’une entreprise normale, l’initiative française s’étiole et se perd… Comme si la gauche n’était que l’État (ignorant Marx qui le voyait dépérir…), et que l’État centralisé, jacobin, parisien, avait décidé de surveiller et punir toute vie sociale, la vie des gens, des collectivités et des entreprises. Pour exister contre « la droite » ? Pour se prouver que le politicien peut changer le monde ? Par super-égo d’immature soixantuitard ?

Quel détournement des réalités ! En 20 ans, le bac est devenu plus répandu, mais jamais la sélection par les seules maths n’a été aussi vive ; les bacs classiques reculent nettement, au profit des bacs technologiques et professionnels. Où est la fameuse « égalité des chances » dont se rengorgent les politiciens de gauche et que revendiquent manif après manif les syndicats d’enfeignants ? (Oui, feignants, pas tous mais les principaux, les syndiqués de l’ENAtionale : bornés, corporatistes, démissionnaires, contents d’eux, jamais assez payés et travaillant toujours trop d’heures, refusant toute évaluation). Selon l’enquête PISA, les origines sociales pèsent sur la réussite scolaire pour 22,5 % à cause des maths, contre 15 % en moyenne OCDE. La réponse « minable » (terme qu’affectionnait Jean-Marc Ayrault, ci-devant Premier ministre) a été la « déconstruction » des stéréotypes hommes-femmes… Lire, écrire, compter, on s’en fout ! Le socialiste au pouvoir ne se préoccupe que du politiquement correct entre zizi et foufoune, socialement Monsieur et Madame, au profit du genre unique. Même constat pour le mariage gai-trans-lesbien ou la poursuite de la clientèle putes : peut-être fallait-il le faire, mais était-ce le problème urgent à résoudre ? Là, on pouvait prendre du temps; pas sur le chômage ni sur la complexification des règlementations. « On veut du boulot, pas du mariage homo » est un slogan qui a fleuri sur les trottoirs et les murs des grandes villes : il résume à merveille la réaction des gens du peuple devant ces préoccupations de bobos nantis socialistes. L’égalité, le symbole, c’est bien, mais quand on ne fait rien par ailleurs, c’est trop : de l’amusement public, de la démagogie électoraliste, hors des VRAIES questions que sont l’emploi et les entraves à entreprendre ou créer. En plus, lorsque ces réformes « sociétales » ont été mal expliquées, mal préparées, mal rédigées, elles apparaissent comme du vrai travail d’amateurs !

Photo : Le cri du cœur du « street art » si cher aux bobos parisiens !

hollande sur un mur

Quant à l’Europe, les politiciens de gauche français sont-ils ignorants, ou incompétents ? Autant les Anglais et les Allemands savent placer des hauts fonctionnaires dans les rouages, autant les Français envoient les recalés du système électoral ou les ratés de la politique à Bruxelles (par charité, je ne cite pas de noms). La gauche française se moque de l’Europe et des électeurs français ; elle préfère ses petits calculs électoralistes pour promouvoir la carrière de ses affidés, sans aucun projet autre qu’un blabla universaliste à la Victor Hugo (bien daté pourtant…). L’incantation à la croissance et à l’emploi de François Hollande n’est que la reconnaissance de la puissance allemande et l’avilissement devant ses intérêts économiques. Avec la probable sortie du Royaume-Uni de l’UE, nous aurons une grande Allemagne avec une France croupion – puisque la gauche matamore reste incapable de mener à bien une quelconque réforme d’un État obèse, interventionniste et jacobin – dont elle profite à plein, comme une colonie de rats dans un fromage.

Lorsque le Front national a réussi l’inédit, obtenir près de 25% des voix (exprimées) aux élections européennes, qu’a fait le chef de la gauche au pouvoir ? RIEN. Il a décidé que rien n’allait changer, sauf le Premier ministre. Manuel Valls a toutes les qualités que François Hollande n’a pas : bonapartiste, décideur, rassembleur. Ce pourquoi il est nettement plus populaire que le Procrastinateur en chef. Mais François Hollande, jamais à une contradiction près, a tissé autour du Premier ministre et possible rival en 2017, une toile d’araignée de postes-clés à sa botte et de « conférences » sociales ou commissions qui l’enserrent et le contraignent. Manuel Valls ne fera pas ce qu’il veut ; autrement dit il ne fera rien qui fâche la présidence – donc rien du tout sur le fond. Mais ce ne sera pas (en apparence) Hollande le responsable… Comme si les citoyens étaient dupes.

Le seul sujet de préoccupation de François Hollande semble moins l’intérêt général que d’occuper les médias et divertir l’opinion. La croissance reste en berne (au contraire de nos partenaires européens), les impôts sont au maximum acceptable, la dépense publique reste incompressible faute de volonté, le chômage en hausse, les problèmes d’intégration communautaire de plus en plus pressants, la droitisation extrême en progrès : quel beau bilan !

Cela nous promet une rentrée houleuse, voire agitée…

La gauche chroniquée sur ce blog

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Christian Ehrhart, Les chroniques d’Injambakkam – Parcours d’un résilient

christian ehrhart les chroniques d injambakkam

Le titre est peu compréhensible mais c’est normal, il est tamoul, du nom d’une banlieue en bord de mer de Chennai au Tamil-Nadu, où l’auteur vit depuis quelque temps.

Le livre est peu classable mais c’est normal, il est la transcription d’un blog, celui d’un résilient du cancer, Christian dit Grancric. Musicien autodidacte, il est passé par toutes les drogues, les picoles et les sports des années post-68, marié et trois enfants (dont il ne parle quasiment jamais), ingénieur de formation avant d’attraper le crabe.

« Ne pas se plaindre de son sort, l’accepter, a-t-on le choix, et continuer à marcher, ‘keep on walking’ comme disait le Mahatma Johnny Walker » p.293. L’auteur n’a pas toujours autant d’humour, il fait nombre de fautes d’orthographe (les accords !…), sa syntaxe est plus parlée qu’écrite, il emprunte nombre de tics d’époque comme l’agaçant « ou pas » après chaque tentative d’affirmation de n’importe quoi, des ‘sic’ un peu partout et ces fameux trois points d’exclamation qui sont l’inverse même de la pensée, un hurlement d’écrit qui ne donne aucun argument. Mais l’écriture blog n’est pas l’écriture livre, cela le prouve.

Un blog est une tranche de vie faite pour être lue à mesure ; elle donne envie de vivre et là est sa valeur. Rassemblée en volume, elle est un témoignage – mais qui ne devrait pas aller sans notes de bas de page, tant l’actualité brûlante est vite oubliée. Qui se souvient du « petit timonier » puisque son successeur bisounours est plus insignifiant et plus inefficace ? Qui se souvient de la Marine nationale et de ses légions de blonds-blanc-bourges puisque « la démocratie » (boudée par les électeurs de gauche et les jeunes) lui a offert 25% des voix exprimées aux dernières élections – faute que les zélites agissent pour le peuple comme elles devraient ? Râler en blog, à longueur de jours, est défoulant – mais ne fait pas avancer d’un pouce la politique, ni même la réflexion. Or un livre est fait pour durer, pas pour consommer de l’immédiat.

Les meilleures pages de ce recueil sont sur l’expérience intime de la maladie, quelques réflexions un peu à froid sur l’argumentation à opposer aux braillards dans les rues, la description imagée de l’Inde du sud. En revanche, je suis resté dubitatif sur les curieux calculs de démographie à l’envers et sur les généralités emplies de préjugés sur les scouts. Écrire vite, à l’emporte pièce, c’est du blog, pas du livre.

christian ehrhart« Lutter pour survivre, ça me connait, il faut avoir une bonne condition physique, un moral de triple marathonien, de seconde ligne suffit visiblement aussi, et être bien accompagné » p.252. Voilà qui est bien dit, émouvant. Mais comment s’appelle l’épouse, « IE » ou Caroline ? Que fait-elle dans la vie en-dehors d’assister l’auteur ? Qui sont les enfants, quel sont leurs noms, que deviennent-ils dans la débâcle familiale, nationale et morale (à en croire celui qui l’écrit) ? Que pensent-ils du blog de papa, de la politique et du monde ? Pourquoi cet exil brusque à Chennai ? On ne sait pas ; par empathie (puisque tel semble être le but de la publication), le lecteur de 330 pages aimerait connaître le contexte un peu mieux.

Me gêne la contradiction entre l’appel aux lecteurs pour partager une expérience éprouvante, celle de la lutte avec la mort – ce qui est le meilleur du texte – et la fausse pudeur qui consiste à cacher tout ce qui est personnel (lieu de vie, épouse, enfants, famille, amis). Si l’on veut « protéger » ses proches (pourtant adultes), il faut prendre un pseudo ou transposer le tout dans un roman. Vouloir livrer un témoignage exige des éléments concrets pour l’empathie, c’est la seule façon d’être cru, accompagné, aimé.

Ce livre est un blog imprimé, écrit au fil de l’eau, ce qui n’est pas si mal mais frustrant. Un bon blog peut-il faire un bon livre ? A mon avis de blogueur praticien sur dix ans, pour passer à l’édition en livre, les chroniques de blog devraient être réorganisées, soigneusement relues, et complétées. Ce qu’on appelle « le travail », mot mal vu des ex-soixantuitards, voire tabou pour les ennemis de « l’exploitation ». Mais alors pourquoi publier ? Un livre devrait être moins zapping et plus réfléchi, moins superficiel et plus profond, moins mélange des genres entre témoignage personnel et message universel.

Mais ce cri à vif, s’il est à lire, l’est d’urgence : l’actualité, rapidement effleurée par la pensée de l’auteur, n’est déjà plus au présent – qui va s’en souvenir l’an prochain ?

Christian Ehrhart, Les chroniques d’Injambakkam – Parcours d’un résilient, 2014, Bloggingbooks, 331 pages, €46.15

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Stéphane Béguinot, Bonnie Highland Laddie

Stephane Beguinot Les aventures des MacClyde 2
Voici la suite de la saga écossaise d’heroic fantasy dont le premier volume en 572 pages, paru en 2010, s’intitulait Le clan du Grey Watch. Celui-ci est à peine moins gros, à la mesure de l’appétit de grand air et d’action des lecteurs. Car, après un début un peu poussif où toute la jeunesse s’échauffe aux jeux entre clans, ce qui intéresse moyennement, puis par un enchaînement curieux où toute la même jeunesse se met derechef à pouliner – enfin l’action débute avec éclat. L’ennemi Grey Watch se révèle en plein essor, toutes flèches dehors. Dès lors, le souffle épique porte l’histoire et tient en haleine jusqu’au bout.

L’auteur a su se départir du ton un peu gentillet du premier tome. Il y a encore des BA (beaucoup moins), du sexe (un peu), de la cruauté (amplement), et de l’aventure (en veux-tu, en voilà). Pour les tortures et raffinements de cruauté, que la jeune génération adore, je vous laisse découvrir, elles sont plutôt raffinées. Mais pour le sexe, en voici un court échantillon : « Imaginez-là, revenant d’un abordage victorieux, parfumée de poudre et de sang, les vêtements en lambeaux, dévoilant son anatomie. Insatiable et excitée, elle en redemande et exige un corps à corps amoureux avec vous… Je vous laisse imaginer la suite » p.234. Avouons que nous aussi !

Un peu déshabitué de tous ces noms barbares, Eimhir, Angus, Uilleam, Caitriona, Eithne, Cowan (qui s’écrit autrement), le lecteur va être désorienté quelque temps, ne sachant plus trop qui est qui. Manque indéniablement un récapitulatif des personnages comme dans les romans anglais.

Il y a aussi des scories, des fautes d’orthographe laissées de côté : je paris (pour je parie) vers la p.25, tir (tire) au flanc p.36, d’une mort (sans e) p.172, sans fard (avec un d) p.367, taches vertes (et pas tâches !) p.368, un curieux « contre sur » p.245. Et cet usage à contresens du mot ‘infime’ (sans doute pris pour infini ?) dans l’expression « infime honneur » p.374 : infime – qui signifie tout petit – n’a rien du grand honneur que le sens semble exiger… Restent quelques erreurs d’accords au subjonctif, mais l’Éducation nationale n’a rien foutu depuis deux générations pour respecter la langue – et qui le sait encore ? Il y a surtout un usage immodéré du jargon branché : problématique, échanger (tout seul, en l’air, sans dire quoi), écoute, bruiter, challenge, stress, angoisser, culpabiliser, gérer, investiguer, attentiste, impactant…

Mais vous retrouverez, outre les héros (dont la très irritante Eimhir qui fonce toujours sans réfléchir et met en danger tout le monde), les bons vieux fantômes (qui se régénèrent dans le whisky), les kiltômes, kiltishs, twinômes et même des fantômelles. Outre les crossigeons et une dragonne (qui se porte en lac et pas au poignet) née des amours d’une eau chargée en minéraux et d’un ricochet multiple en virtuose. Si Steafan (le père de toute cette marmaille écossaise et de ces personnages) se fait disparaître, empalé lors d’un raid, c’est peut-être pour garder l’imagination plus libre et laisser la place à ses enfants.

On dit aussi que l’auteur, ayant atteint désormais l’âge respectable de 50 ans, a instillé quelques amis dans les personnages secondaires. Il en brosse un portrait parfois énigmatique. Ses célèbres jeux de mot ne sont pas le meilleur de son style (« Devrait-on pour autant jeter la pierre à ceux restés de marbre ? » p.364), mais maintiennent un ton alerte, au final réjouissant. S’amuser à écrire est le premier pas pour bien conter. Et tout le tome est dédié à Bonnie Highland Laddie, le « beau jeune homme des hautes terres » (nous dit-on p.379) ; il se révèle… fils de fantôme ! Un beau pied de nez à notre quotidien trop rationnel.

Vous en reprendrez bien une dose ?

Stéphane Béguinot, Bonnie Highland Laddie – Les aventures des MacClyde 2, 2013, éditions Carmichael, 395 pages, €23.00
Le site
Le premier volume, chroniqué sur ce blog

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Éducation, était-ce mieux avant ?

Curieux comme la France garde un retard constant de presque une génération sur les autres pays. Les révolutionnaires de 1789 étaient en avance mais, après le rasoir républicain et la Terreur de Robespierre, après les massacres du va-t-en guerre promu empereur par un coup de force, la France se replie, s’anémie, régresse. Elle accumule et fait moins de gosses pour ne pas partager l’héritage. La défaite honteuse de 1870 face à une Prusse qu’on ne voulait pas voir puissante, par un autre va-t-en guerre empli de faux-héroïsme, a fait prendre des leçons de germanisme. Les instituteurs de la IIIe République ont eu cette mission, acceptée avec enthousiasme, de « hussards noirs de la République », sur le modèle du dressage prussien.

Curieusement, c’est dans le même temps que l’autrichien Stefan Zweig, né en 1881, vit sa jeunesse et use ses culottes sur les bancs de l’école germanique du vieil empire. Lui ne trouve pas la « mission » de l’école si enthousiasmante que cela – au contraire. Il trouve qu’elle étouffe la jeunesse, la rabaisse, qu’elle la dresse à l’obéissance plutôt qu’à l’initiative. Le « sérieux » bourgeois n’est que la mainmise d’une caste de vieillards sur une jeunesse qui monte.

« Tout ce qui nous paraît aujourd’hui un trait enviable de la jeunesse : fraîcheur, fierté, audace, curiosité et joie de vivre, était jugé suspect par cette époque qui ne jurait que par le ‘sérieux’.

« Seul cet état d’esprit étrange permet d’expliquer le fait que l’État sauvegardait l’école comme moyen de sauvegarder son autorité. L’éducation que nous recevions était tout d’abord destinée à nous faire respecter l’ordre existant, puisqu’il était réputé parfait, l’avis du professeur, puisqu’il était réputé infaillible, la parole du père, puisqu’elle ne pouvait être contredite, les institutions de l’État, puisque leur validité était réputée absolue et donc éternelle. Un second principe cardinal de cette pédagogie, qu’on appliquait aussi au sein de la famille, était que les jeunes gens ne doivent pas avoir la vie trop facile. Avant de se voir accorder le moindre droit, ils devaient apprendre qu’ils avaient des devoirs et en premier lieu celui de se montrer absolument dociles. A nous qui n’avions encore rien fait dans la vie et ne possédions aucune expérience, il fallait donc inculquer depuis le début que nous devions simplement nous montrer reconnaissants pour tout ce qu’on nous accordait, sans pouvoir prétendre demander ou revendiquer quoi que ce fût. A mon époque, la méthode appliquée dès la plus tendre enfance était une absurde intimidation. Des bonnes et des mères stupides menaçaient déjà les enfants de trois et quatre ans d’aller chercher le ‘gendarme’, s’ils n’arrêtaient pas immédiatement d’être méchants. Et même au lycée, quand nous rapportions à la maison une mauvaise note dans une quelconque matière secondaire, on nous menaçait de nous retirer de l’école et de nous faire apprendre un métier manuel – la pire des menaces qui fût dans la société bourgeoise, celle de retomber dans le prolétariat – et quand des jeunes gens sincèrement désireux de se former et de se cultiver cherchaient des éclaircissements sur d’importants problèmes d’actualité, les adultes les rabrouaient avec arrogance : « Tu ne peux pas encore comprendre ». Cette technique se pratiquait partout, à la maison, à l’école et dans l’État. (…) C’est en vertu du même principe qu’à l’école aussi ce pauvre diable de professeur, siégeant là-haut sur sa chaise, devait rester une potiche sacrée inaccessible et concentrer notre sensibilités et nos aspirations exclusivement sur le ‘programme’. Que nous nous sentions bien ou non à l’école était accessoire. Dans l’esprit du temps, sa vraie mission n’était pas tant de nous faire progresser que de nous retenir, pas tant de nous former de l’intérieur que de nous conforter à l’ordre établi en provoquant le moins de résistance possible, pas tant d’accroître notre énergie que de la discipliner et de la niveler » p.891.

collegien devoirs torse nu

Zweig parlait de ses 15 à 18 ans, entre 1896 et 1899, période de puberté à l’époque (elle commençait chez les garçons plus vers 16 ans, à l’en croire, qu’à 12 ans aujourd’hui, question d’alimentation, de sport et de mœurs semble-t-il). Mais ces traits de la génération de nos arrière grands-parents n’ont-ils pas duré en France jusque vers la fin des années 1960 ? Quiconque a plus de 50 ans aujourd’hui ne s’est-il jamais entendu dire la même chose qu’à Stefan Zweig : la menace du ‘gendarme’ ou du père Fouettard tout petit, celle du métier manuel en cas de mauvaise note, la révérence envers le père « qui a toujours raison », les professeurs « infaillibles », l’État qui sait tout mieux que nous, l’ordre existant le meilleur possible et le « tu ne peux pas comprendre » répété encore et encore ?

Comment analyser autrement que la France ait d’excellents mathématiciens (matière où la discipline et l’obéissance aux lois établies comptent avant tout) mais si peu de commerciaux et d’entrepreneurs (qui exigent initiative et travail d’équipe), sinon par cette mission de l’école qui, comme dans l’Autriche-Hongrie de Stefan Zweig, « n’était pas tant de nous faire progresser que de nous retenir » ? Les Français sont formatés, éduqués nationalement, à préférer les généralités théoriques aux faits concrets, les idées aux réalisations, les épures aux gens. « Combien de ‘complexes d’infériorité’ cette pédagogie absurde a pu développer », s’écrie Zweig ! Le complexe est aujourd’hui national : la France se sent politiquement rapetissée, économiquement concurrencée, culturellement rabaissée. Quoi d’étonnant à ce que sa mentalité suscite autant de « réactionnaires », à gauche comme à droite, qui voudraient « conserver les zacquis », revenir aux Trente glorieuses, au « bon temps » des pensions non mixtes et du « respect » pour le curé, l’instituteur et le gendarme ?

« Personnellement, ajoute Zweig, c’est à cette pression que je dois la manifestation précoce du désir passionné d’être libre, à un degré de véhémence que la jeunesse d’aujourd’hui [1941] ne connaît plus, à quoi s’ajoute la haine de tout ce qui est autoritaire, de tout discours venu ‘d’en haut’, qui m’a accompagné toute ma vie. Pendant des années et des années, cette aversion contre les affirmations catégoriques et le dogmatisme fut chez moi instinctive » p.892. Cette pression imbécile et archaïque d’un État français resté militaire depuis la guerre de 14 et la défaite de 1940, a été remise en cause par l’explosion hormonale de 1968. Mais ce ne fut que l’irruption pubertaire d’une classe d’âge brusquement nombreuse du baby boom d’après guerre. Le fond culturel français reste pétainiste (même à gauche, avec gardarem lou Larzac et le retour à la terre), chrétiennement coupable d’avoir péché dans les années folles et d’expier l’hédonisme face à une Allemagne travailleuse (le complexe demeure…), ou d’avoir été du mauvais côté politique avec les rafles de Juifs, le colonialisme et plus anciennement l’esclavage (d’où la sempiternelle repentance – surtout à gauche).

Alors, « c’était mieux avant » l’éducation ? Pas pour moi !

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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La France, ce malade de l’Europe

Les élections européennes, techniques et sans enjeux concrets perçus par les citoyens, suscitent en général une abstention assez forte. Elle a été moyenne en Europe, égale à 2009 en France. Plus les pays ont connu récemment la dictature, plus ils sont poussés à exercer ce « droit » – rare sur la planète – de pouvoir aller voter. La Thaïlande comme l’Égypte sont sous coup d’État, l’Ukraine voit des milices rouge-brun empêcher les citoyens d’aller s’exprimer à l’est du pays, la Russie et la Turquie ont « élu » sous pressions et fraudes un genre de dictateur qui réprime toute forme de démocratie autre que le plébiscite campagnard.

2014 05 europennes carte participation

Voter est un luxe de nanti. C’est pourquoi les bobos français (bourgeois bohème) devraient être appelés plutôt égoédos (égoïstes hédonistes), tant ils marquent du mépris snobinard pour cette façon vulgaire d’aller « donner leur voix » comme le bas peuple : 58% des votants Hollande en 2012 ne sont pas allés voter, 52% des Parisiens ! En dehors de leurs petits intérêts de caste comme le mariage gai (et lesbien) ou le vélo à contresens dans les rues, les bobos se foutent de la gauche et de ses « idées », c’est manifeste. L’effondrement du parti socialiste est confirmé et au-delà, le seul socialisme qui subsiste aujourd’hui est national.

Car le problème aujourd’hui n’est pas européen, il est français.

Certes, le Danemark, le Royaume-Uni, l’Autriche ont donné plus de 15% des voix à des partis extrémistes anti-union – mais c’est en France que le Front national a réussi à passer largement en tête, avec un apparent 25%. La réalité est moins flamboyante car, du fait que 43.5% des votants seulement se sont exprimés et que les gens convaincus sont plus allés voter que les autres, le FN ne compte les voix que de 11% des 46 millions de citoyens français ce dimanche. C’est certes nettement mieux que les 6.3% qui ont voté PS ou le ridicule 2.8% du Front de gauche, habituel favori des bobos (calcul sur 100% des électeurs), mais ce n’est pas un raz de marée, tout au plus un « rat de Marine ». A une élection importante, présidentielle ou législative, le FN ne ferait pas ces scores là, noyé sous la participation utile. Il ne réussit que dans l’indifférence. Et c’est là où les bobos « de gauche ma chère, évidemment de gauche » ont toute leur responsabilité. Le « séisme » 2002 ne leur a rien appris et les mots graves de Manuel Valls hier vont leur passer par-dessus la tête, comme d’habitude.

Il ne leur restera plus que le ridicule d’aller « manifester contre le fascisme » comme en 2002, dans un refus trop tardif d’une démocratie qu’ils n’ont pas exercée par flemme. Au niveau européen, le vote français ne changera pas grand-chose, la coalition sortante reste majoritaire. En France, les seuls partis européens, les centristes et écologistes, se sont bien maintenus. Mais les écologistes en Europe ont fait bien mieux que les idéologues intellos de gauche de l’Hexagone : en cause le gauchisme catastrophiste mâtiné d’arrivisme du parti Duflot.

2014 05 nouveau parlement européen

La gauche française de gouvernement s’obstine à ne pas comprendre que les élites économiques éduquées (diplômés, cadres, hauts revenus, citadins, voyageurs) ne vivent pas dans le même monde que le populaire (peu diplômés, ouvriers, bas revenus ou chômeurs, suburbain ou rural qui n’ont rien vu du monde). Ce pourquoi le socialisme « internationaliste » ne passe plus, ni son tropisme multiculturel, ni ses attendrissements pour les « victimes » à aider en priorité qui sont toujours les autres (homos, étrangers, colorés, immigrés). Quoi d’étonnant à ce que le FN réalise ses meilleurs scores au sein des couches populaires : ouvriers (43%), employés (38%), chômeurs (37%), personnes à faible niveau de diplôme (37%), foyers à bas revenus (30%) et parmi les jeunes (30% des moins de 35 ans), touchés par le chômage ou la galère des stages et CDD à répétition ? (Sondage Ipsos/Steria 25 mai 2014)

Le socialisme à la française tout comme le pseudo-gaullisme à la Copé-Guéant-Sarkozy apparaît comme un ramassis d’impuissants qui envoient leurs déchets à Bruxelles, clament haut et fort en France l’inverse de ce qu’ils signent en sous-main au Conseil européen, agitent des yakas impossibles puisque pas prévus dans le Traité (comme le social, dont le Smic, qui est du ressort de chaque État). Quoi d’étonnant à ce qu’il y ait défiance envers ces hypocrites professionnels ? Quant à Mélenchon, il a clairement échoué : ses outrances ont fait fuir. Il était pathétique et presque sympathique lors de sa conférence de presse, mais toujours dans l’émotionnel alors que cela ne compte dans un vote qu’en plus du fond ; sans le fond, cela fait démago…

Si 62% des votants disent avoir privilégié les questions européennes sur le rejet du gouvernement, l’opacité du fonctionnement européen et la culture nécessaire du compromis empêchent les électeurs français peu éduqués de comprendre. L’Éducation nationale ne fout rien pour habituer les élèves à travailler ensemble et à échanger des idées, les médias perroquettent les mensonges des partis, les populistes trouvent un bouc émissaire commode dans « l’euro, Bruxelles, les 28, le libéralisme » et ainsi de suite.

Les Français, formatés à l’autoritarisme et au plébiscite du chef, sont à l’opposé de presque tous les autres pays européens, formés au parlementarisme et aux alliances de compromis. La France semble avoir une mentalité plus proche de la Russie de Poutine et de la Turquie d’Erdogan que de l’Allemagne de Merkel ou du Royaume-Uni de Cameron. Le marasme économique n’arrange rien, la politique stupide du gouvernement Hollande 1 (qui a insulté les patrons, insultés les investisseurs, insulté « la finance » – et taxé à tour de bras tout le monde, y compris en-dessous du Smic) a accentué la récession. Ce clown pathétique de Montebourg a plus fait à lui tout seul pour faire fuir l’investissement que les ministres de Mitterrand – et on le garde au gouvernement !

Les électeurs ne sont pas contre l’Europe, ils ne comprennent pas trop comment elle fonctionne ; ils sentent bien l’avantage de la monnaie unique, puisque 72% (sondage Ipsos ci-dessus) sont CONTRE la sortie de la France de la zone. Mais ils voudraient une Europe plus protectrice en termes économiques, moins accueillante à l’immigration sauvage, mieux unifiée socialement. Encore faut-il envoyer – comme les Anglais – des pointures politiques à Bruxelles, pas des recalés en échec de la politique nationale : des Fabius par exemple, comme hier Delors, pas des Désir. Jamais la « synthèse » molle du tempérament Hollande n’a montré aussi clairement son inaptitude à gouverner.

La France apparaît aujourd’hui comme

  • ce malade de l’Europe qui, faute de mieux, élit des politiciens minables qui promettent tout et en font le moins possible, se défaussant sur « Bruxelles » de leurs fautes ou impuissance,
  • ce malade de la boboterie, toujours en première ligne pour réclamer « des droits », mais qui reste douillettement chez elle dès qu’il s’agir d’agir,
  • ce malade des réformes sans cesse promises, sans cesse repoussées, car elles remettent en cause trop d’intérêts « acquis » sans que personne n’ose prendre le taureau par les cornes.

Puisse l’aiguillon Le Pen donner des hémorroïdes à cette caste de gauche aujourd’hui au pouvoir, à ces petits marquis inaudibles de droite qui aspirent à y revenir, pour qu’enfin – comme dans les autres pays européens – ils soignent la France :

  • inadaptée à intégrer sa jeunesse par l’éducation,
  • inadaptée à la mentalité parlementaire de l’Union,
  • inadaptée à la concurrence économique mondiale.
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Marie-Hélène Grinfeder, Les jeux de l’art et de l’argent

marie helene grinfeder les jeux de l art et de l argent
Pas encore un Da Vinci Code à la française, mais un petit air ; une référence aux romans littéraires de Maurice Rheims, un zeste d’amateurisme et de premiers pas policiers en plus. Nous sommes dans le monde impitoyable de l’Hârt, comme disait Flaubert, ce mélange de foi religieuse pour ce qu’on ne comprend pas et d’odeur persistante de l’argent. Dès la première page, un veau conservé en bac de formol est vendu chez Sotheby’s pour 10 millions de £… Le grand règne du n’importe quoi commence.

C’est que la mode engendre la spéculation, qui crée une bulle, appelant au krach et à la ruine ! Rien de nouveau sous le soleil, depuis le krach des tulipes, déjà, en 1637. La peinture a beau se draper des oripeaux de l’art et les spéculateurs se dire collectionneurs par souci de se distinguer, c’est bel et bien l’argent qui commande. De quoi inciter les fraudeurs à monter une belle arnaque. Je ne vous en dirai pas plus, sinon que la Belgique est la plaque tournante d’un trafic venu de Russie via Kiev en passant par Hongkong : toutes les places louches, mal gardées, sont là. Vous avez même un trader enrichi, retrouvé mort sous un homard en métal de 150 kg ; l’auteur n’a pas osé le « homard m’a tuer » de sinistre mémoire, mais l’humour y est.

Tess de Bellac, de père périgourdin mais de mère incertaine (anglaise p.27 puis italienne avec le même aplomb p.105), est expert auprès des commissaires-priseurs parisiens. Tout comme l’auteur, elle est historienne d’art et a commencé un livre sur l’art contemporain. Elle habite la rue improbable « de la Clé » – qui n’existe pas – près de la rue Monge, après avoir pris l’Eurostar qui « pénétrait dans le tunnel à 300 km/h » p.17 – ce qui est faux : la vitesse y est limitée à 160 km/h. Tess possède aussi une photo d’Henri Cartier-Bresson représentant Hyères, datée de « 1939 » – ce qu’une simple recherche sur « Monsieur » Gogol aurait ramené à 1932, date réelle. Ces petits détails agaçants pour tous les amateurs de thrillers ou de romans policiers sont à peine compensés par la description plutôt bien vue des cafés de Saint-Germain des Prés et des hôtels de Moscou. A noter aussi que l’expert en tableaux contemporains boit du Saint-Julien Lalande-Borie – qui existe – un cru secondaire à prix raisonnable mais de bon goût, selon Robert Parker.

L’intrigue est plutôt bien menée et l’on ne s’ennuie pas, avec les rituelles scènes de crime et de coucheries torrides que contient tout polar digne de ce nom.

rothko art contemporain

Mais ce qui m’a le plus intéressé sont les réflexions sur l’art contemporain, disséminées ça et là, par une orfèvre en la matière. « L’art a toujours été là où sont l’argent et le pouvoir. Il a d’abord été celui des prélats, puis celui des princes, et actuellement celui des marchands. Quand on sait ça, on a tout compris, tout le reste en découle » p.51. La marchandisation empêche-t-elle la création ? Pas toujours, fondamentalement non, car appartient à l’art « une œuvre où l’on peut voir un symbole qui sublime les sens, qui suscite une réflexion » p.84. A condition d’avoir quelque chose à dire, et à ne pas imiter servilement la transgression en se croyant incompris, donc génial. « N’ayant rien à dire de personnel, il s’était montré incapable d’inventer son propre langage, ce qui est logique » p.55. L’inventeur de la pissotière au musée a dit quelque chose, ses successeurs qui mettent un veau dans le formol ne font que mécaniser un message qui n’a plus rien de « révolutionnaire ».

Il est donc nécessaire, pour que le niais comprenne ce qu’il achète et pourquoi cette rareté doit être chère, que « tout acte artistique contemporain demande un mode d’emploi, garantissant le bien-fondé intellectuel et culturellement correct de l’œuvre » p.104. Comment gagner de l’argent en artiste ? Il faut « tous les ingrédients qui font prendre la mayonnaise : la rupture avec l’historicité en art, le jamais vu, le jeu, la facilité, un zeste de vulgarité, des petites mains pour exécuter les œuvres, des originaux pour conserver à l’art son aura et accéder ainsi à toutes les possibilités de spéculation, des multiples pour toucher le plus grand nombre » p.174.

Ce roman captivera les amateurs de bonne intrigue, sera goûté des lecteurs intéressés à pénétrer les arcanes d’un milieu fermé ; il donnera en outre des informations utiles aux gérants de fortune et autres Private Bankers pour conseiller leurs clients sur l’investissement en art contemporain.

Marie-Hélène Grinfeder, Les jeux de l’art et de l’argent, 2014 éditions France-Empire, 194 pages, €17.10

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Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham

florence aubenas le quai de ouistreham

Une journaliste dans la quarantaine se déguise en chômeuse précaire, séparée avec seulement le bac, pour trouver un emploi dans la région de Caen. On a beaucoup parlé de ce reportage à sa parution fin 2010. Le relire en poche aujourd’hui – que « la gauche » est au pouvoir – permet de mesurer combien tout le monde se fout du lumpenproletariat, y compris les beaux-parleurs, les grandes âmes qui préfèrent se faire mousser avec des étrangers illégaux, et les syndicalistes.

Les syndicats se foutent des chômeurs car ils ne sont pas syndiqués, et que la majorité des syndiqués en France est composée de fonctionnaires. Dans l’industrie, seuls comptent les « bastions » où les ouvriers en cohorte ne pensent qu’à négocier leur prime de départ. Alors, le sort des bonnes femmes qui font les ménages dans des sociétés de services, est bien le cadet des soucis de ces machos… Le chapitre 10 est éclairant à cet égard.

Les fonctionnaires se foutent des chômeurs, car le principe du fonctionnaire est de « fonctionner », d’obéir aux ordres de la machine, de suivre les engrenages. Ils sont impuissants (pour être gentil) ou incapables (ce qui correspond mieux à la réalité) de proposer quoi que ce soit d’utile aux personnes en difficultés. Ceux entrés dans le métier pour faire du « social », avec un certain voyeurisme de concierge, sont obligés de faire de l’industrie, tant le chômage a explosé. Les chapitres 2 et 17 sont révélateurs.

Les patrons se foutent (pas toujours) des chômeurs, la plupart profitant de leur précarité pour les pressurer, négociant des forfaits de prestations que les horaires payés sont impossibles à tenir. D’autres se sentent la fibre « tous ensemble », mais ils sont rares et pris dans la crise qui compresse les coûts. L’auteur en a quand même rencontré deux ou trois.

Certes, la journaliste a mis presque tous les handicaps de son côté (sauf le bac et l’absence d’enfant à charge). Mais elle montre bien comment, lorsque l’on est étranger à une région et que personne ne vous connaît, il est difficile de trouver un boulot acceptable. Reste les ménages, la « technicité de surface », comme disent pompeusement les fonctionnaires qui poussent à « être motivé » et à « vanter ses qualités pour le métier ». Ce qui donne quelques remarques hilarantes sur le contraste entre cette démagogie marketing et la réalité triviale. Au bout de six mois, on propose tout de même à Florence Aubenas un CDI dans l’entreprise de nettoyage des ferries, quai de Ouistreham. C’était son objectif, elle arrête son enquête.

Bien sûr, tous les prénoms et tous les noms des entreprises ont été changés, mais beaucoup doivent s’y reconnaître… s’ils lisent un livre (ce qui n’est pas certain). Certes, le « style Libé » de l’auteur est au ras des pâquerettes, ne dépassant jamais les 2000 mots de base, et sans aucune réflexion. Mais cet aspect direct, familier, concret, est l’avers positif du style Libé, et ce témoignage se lit très facilement. Le lecteur en ressortira sans rien savoir des mécanismes du chômage ni des tentatives de le faire diminuer, mais il vivra avec les précaires et pourra « prendre conscience ». Très bien vue « la conscience », ce pourquoi ce reportage a reçu tant de prix des bobos culturels.

Mais au fond : qu’a fait la droite ces années-là contre le chômage ? Fusionner l’ANPE et Pôle emploi, injectant un peu de privé dans le système par l’embauche d’autres personnes que des fonctionnaires et en sous-traitant à certains cabinets privés les cas difficiles. Qu’a fait la gauche ensuite, au pouvoir depuis deux ans ? Des mesurettes comme moins de convocations inutiles – mais avec l’hypocrisie de taxer les bas revenus au-dessus de l’inflation ! Il fallait 11948 € en 2011 pour n’être pas imposable ; il faut désormais 12352 € pour ce faire – soit une hausse de 3.38% alors que l’indice des prix à la consommation de l’INSEE durant la période, n’a monté que de 2.9%… Non seulement la promesse jurée de « faire baisser la courbe du chômage » avant la fin de l’année (dernière) a été une vaste blague, mais le notable replet qui garde le sourire derrière son bureau comme un bourgeois de la IIIe République ne sait rien de la réalité des gens, rien des difficultés du terrain, rien de ces règlements administratifs aussi absurdes que contraignants pour qui veut trouver un travail. Rien non plus de ces impôts sans cesse augmentés qui raréfient l’emploi des entreprises comme celui des particuliers.

Il faut lire Florence Aubenas, c’est une salutaire bouffée de réel dans le confort mental de ceux qui savent mieux que vous ce qu’il faut aux gens, et ne cessent de donner des leçons au monde entier devant la caméra.

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, 2010, Points Seuil 2012, 242 pages, €6.37

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Bruno Le Maire, Des hommes d’État

bruno le maire des hommes d etat
Journal de la vie politique au plus haut niveau, du 1er janvier 2005 au 6 mai 2007, jour de l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Bruno Le Maire, fidèle de Dominique de Villepin, l’a suivi comme conseiller, puis comme directeur de cabinet lorsqu’il a été nommé Premier ministre. Deux années de pouvoir où un Chirac vieillissant jetait ses derniers feux, de moins en moins intéressé par la politique intérieure.

L’attrait de ce livre passionnant est de montrer les animaux politiques dans leurs ors et marigots, mais surtout de mesurer combien cette passion prend la vie même, au point d’en oublier les vrais gens et même sa propre famille. Bruno Le Maire évoque souvent ses enfants, deux petits garçons qu’il n’a jamais assez le temps de voir grandir, mais aussi la musique, seul délassement possible après une journée trop remplie de papiers à rédiger, de réunions à suivre et de documents à négocier.

Sarkozy aime la politique par instinct, comme un animal ; Chirac fait vieux lion usé et déjà cacochyme, « méchant » par réflexe, indifférent surtout ; Villepin ne se voit qu’en général, en vue de l’intérêt mais surtout pour charger à la tête des troupes, il n’a pas la passion politique, jamais élu, sans goût pour les réseaux.

Bruno Le Maire quittera ces mentors qu’il respecte, de vrais « hommes d’État » selon lui, ayant beaucoup appris et sans fidélité aucune. Mais il ne fera pas comme eux : ni dans l’isolement superbe, ni dans la roue des puissants. Il se fera élire député d’une circonscription avant de devenir ministre. On ne fait pas de politique avec de bons sentiments et la fidélité ne doit jamais rester que tactique. On aime ou pas la politique (je n’aime pas) – mais si l’on aime, il faut aller de l’avant comme une force qui va, ralliant les indécis et ne se présentant aux électeurs qu’avec un élan. Ils le comprennent fort bien…

Sur l’Europe déjà, il y a 9 ans le diagnostic de l’observateur était sans faille : « une concentration excessive des pouvoirs, des règlements confus, une absence de choix politiques ou, pire, des choix politiques déguisés sous des impératifs économiques, une impuissance patente sur la scène internationale, un élargissement mal expliqué et réalisé sans aucune réforme significative du fonctionnement des institutions » p.38.

Le portrait de François Hollande est incisif : « allure débonnaire, la cravate mal nouée, les joues un peu rouges, le costume de travers. Il est l’homme qu’on ne remarque pas. (…) Il parle, il se transforme. Ses convictions semblent le transporter, il trouve les mots qui frappent, les formules cinglantes, il sait jouer autant de la gravité que de l’humour » p.44.

Celui de Nicolas Sarkozy ne l’est pas moins : « Des hésitations ? Des doutes ? Il en a, il les exprime et, ce faisant, les retourne comme des arguments supplémentaires en sa faveur, avouant une incertitude qui apporte au pouvoir sa part d’humanité. Personnage politique inouï, autoritaire, persuasif et inquiet, dont la quête du pouvoir ne pourra prendre fin avec l’élection de 2007, qu’il la gagne ou qu’il la perde, obsédé par la volonté de transformer les choses, par la force autant que par la séduction, de bouger, de changer, d’imposer le mouvement, comme dans une conjonction singulière de son propre caractère et de son intuition sur la France » p243.

Sur la mentalité française, il dit vrai et voit loin : « Notre pays de castes et de statuts n’aime pas la diversité des esprits, il voudrait les soumettre aux mêmes règles, aux mêmes obsessions, aux mêmes privilèges et aux même buts. La naissance a été remplacée par la sélection, qui permet à un certain nombre d’élèves doués, une fois franchi l’obstacle formel des concours auquel toute leur enfance les a préparés, de se trouver immédiatement sur l’orbite de la réussite, où ils se maintiennent à force d’habileté, de sens critique, d’ordre et de volonté. (…) de la compétence plutôt que de l’excellence, du mérite en lieu et place des titres, du dialogue, de l’échange, de la confrontation d’idées, en poursuivant dans cette voie notre pays se donnerait de meilleures armes pour demain » p.60. Ce pourquoi les meilleurs et les plus intelligents votent avec leurs pieds, en s’expatriant massivement, laissant les plus scolaires et les moins ouverts jouer aux hauts-fonctionnaires (rares sont les « bonnes exceptions », comme l’auteur issu de Normale sup avant l’ENA).

La photo choisie pour la couverture résume assez bien la période : Chirac penché sur lui-même et sur le passé, Sarkozy regardant l’avenir, sourcils froncés et, entre deux un Villepin flou, l’œil ailleurs.

Ces animaux politiques sont bien intéressants et Bruno Le Maire les observe en leur milieu comme personne, parlant Chirac ou mimant Sarkozy avec verve. Il est détaché, car n’envisage pas de suivre leur vocation exclusive, tenant trop à la vie et aux bonheurs simples qui naissent si l’on prend le temps de les cueillir. Il les admire, car il faut bien que quelqu’un soit au pouvoir et l’exerce pour que la démocratie vive. Il agrémente récits et portraits de petits détails véridiques qui font le sel du pouvoir.

Une lecture très vivante superbement écrite que j’ai dévorée avec appétit.

Bruno Le Maire, Des hommes d’État, 2007, Livre de poche Pluriel 2012, 451 pages, €9.69

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Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel

blaise cendrars le lotissement du ciel

« Après Bourlinguer, le voyage continue mais sur les voies du monde intérieur » (Prière d’insérer).

Curieux livre, bourgeonnant, polymère, cancéreux. Il est fait de tout comme une âme. Du meilleur et du pire, du conte et du récit, de l’interminable inventaire de sornettes à la poésie sidérale. Il est long, touffu, bordélique – comme son auteur. Il plie la langue à l’action comme à la contemplation, avec des mots choisis, parfois peu usités tels eubage, aduste. « Les gamins adustes » du Brésil, joli mot pour dire leur corps sec, brûlé par le soleil, émacié, leur cœur tout calciné de passion, l’œil halluciné.

Et nous passons de saint Joseph de Cupertino, lévitant à reculons maintes fois devant témoin, à l’idole nègre aux seins en poire et au sexe en pilon du tome Afrique de la Géographie universelle d’Élisée Reclus que l’auteur ouvrait en cachette dans la bibliothèque de son père avant de savoir lire encore, pour se faire peur. Il en dormait tout nu de cauchemar, entortillé dans ses draps, tout au fond du lit, avant même de connaître les émois sexuels. C’est du moins ce qu’il dit, fabulant volontiers comme en tout. Il passe des étoiles du ciel tropical aux gemmes du coffre-fort pétersbourgeois, des multiples colibris aux sept couleurs à l’unique star, la dernière idole étant, pour un obscur fazendeiro brésilien (inventé) et travaillé de printemps, la « divine » Sarah Bernhardt.

Ce n’est pas un roman, ni un récit, mais un légendaire décousu, rabouté comme un patchwork. Avec des longueurs qui ne passent plus comme cette interminable liste des saints lévitant, du moyen âge à nos jours, une lecture pesante d’érudit en mal d’inspiration sur près de 120 pages ! Sautez allègrement ce pensum, je vous le conseille. Tel est ce que l’auteur appelle son « mode d’écriture polymère ou polymorphe (…) pour tracer le portrait d’un somnambule » Pléiade 2 p.664. Son objectif incertain : trouver en soi l’origine du don de poésie. Est-ce dans les impressions d’enfance ? Dans la tumultueuse adolescence russe ? A scruter la nuit dans les créneaux blindés des tranchées ? Sous le ciel constellé de l’hémisphère sud ?

De quoi ce fragment autobiographique est-il venu ? De l’ennui d’Aix, sous l’Occupation. Soupçonné par la Gestapo d’être juif, Blaise Cendrars, qui s’en défend, entreprend des recherches érudites pour prouver son métier d’écrivain à la bibliothèque municipale de la ville ; il tombe sur le saint innocent illettré Joseph de Cupertino qui guérit les malades et entre, ravi, en lévitation. C’est sa compagne Raymonde qui le lui avait fait connaître avant guerre, lectrice des brochures édifiantes des Orphelins apprentis d’Auteuil. Catholicisme, ésotérisme et poésie : voilà ce qu’il lui faut pour conjurer l’accusation nazie ! Même si Cendrars a admiré Pétain-le-Vainqueur-de-Verdun et son conservatisme catholique (clair dans ses lettres mais gommé dans ses publications – voir note 37 p.1025 Pléiade 2). Et de nous bourrer le mou à nous, lecteurs vaguement positivistes, de Jugement dernier, miracle du vol arrière, saint patron de l’aviation, tour Eiffel sidérale, Banzo brésilien et autre plafond à ciel ouvert.

Il faute dire qu’il publiait en 1949, année de la bêtise de gauche triomphante, de « ce snobisme, l’Existentialisme, au théâtre et en philosophie, Sartre et tous ces jeunes littérateurs littératurant qui se trémoussent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, qui se situent à la pointe de l’extrême avant-garde de l’exégèse poétique et qui plongent à rebours et font carrière dans le conformisme, qui ne peuvent vivre qu’en groupe, en bande, à la queue d’un chef d’école car le bifteck prime… « A nous la liberté ! ». » p.679. Après tout, saint Joseph de Cupertino vaut mieux que saint Joseph Staline, il a fait moins de morts et ravi plus de peuple dans l’extase opiomaniaque.

Lorsque l’on a connu la « Grande » guerre, la guerre imbécile des patriotards 14-18, vantée imbécilement par certains politicards 2013 en mal de popularité, comment prendre au sérieux « la gauche » et ses petits marquis ? « La condition humaine en général que je voyais foulée aux pieds, pilonnée, asphyxiée, saignée, offerte en holocauste sur l’autel féroce et vorace des patries, le pavillon couvrant l’ignoble marchandise offerte à l’encan, sacrifiée pour rien, jetée à la vidange, les tranchées refaisant le plein. Quel gâchis ! » p.596.

Les idéologies, droite et gauche, sont pour les cons, les faiblards qui préfèrent se réfugier dans la fusion rassurante du groupe, sans penser, au chaud dans le nid de la bêtise collective. A l’inverse, pour Cendrars, « Il n’y a pas d’autre choix possible. Vivre… » (Prière d’insérer). Enfin du réel, que les bobos envolés dans les brumes de l’idéologie, de la fumette, du fric ou du contentement de soi (tout cela selon leur maturation progressive), auraient grand besoin de méditer.

Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel, 1949, Folio 1996, 592 pages, €9.41

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2013, édition Claude Leroy, 1184 pages, €57.00

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Essai sur la psychologie de François Hollande

Gouverner, c’est choisir : grosse angoisse pour François Hollande.

Les études marketing des comportements montrent combien la liberté est une responsabilité que tous les individus ne sont pas prêts à prendre. Ce pourquoi François Hollande est socialiste : l’Histoire le guide selon ses Lois déterminées d’avance, que le prophète Karl Marx a révélé il y a un siècle et demi. Il est donc confortable d’attendre que l’Histoire avance.

Agir, c’est risquer de faire une erreur. Or perdre est « anormal » selon l’optimisme vital (pulsions), son estime de soi est entamée (raison), la remise en cause de ses habitudes répugne (passions), tout cela incite soit à risquer, soit à ne plus rien faire (volonté).

Prendre un risque n’est pas dans le tempérament tout en rondeurs de François Hollande. Ce pourquoi, s’il a fait HEC (l’école des Hautes études commerciales), il s’est bien gardé de se lancer dans le risque d’entreprendre en créant une société, ni même dans le risque de décider en simple gestionnaire d’entreprise : il a préféré être fonctionnaire…

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Ce qu’il aime manifestement est son bien-être, physique, pulsionnel, passionnel, mental. Pas de mariage car cela contraint ; des maitresses en enfilade car cela est bon sans lasser ; bien manger, son apparence le prouve ; laisser dire et laisser faire, la quiétude est à ce prix.

François Hollande semble soumis au « biais de statu quo ». Des études d’économie comportementale et de psychologie de l’investisseur ont montré que cette option par défaut était la stratégie refuge du frileux, celui qui a peur de s’engager car il ne supporterait pas de perdre.

Son bien-être minimal le pousse donc à la procrastination (repousser toute décision), notamment si les choix sont trop vastes ou l’offre trop grande.

Décider devient de plus en plus improbable avec le temps qui passe.
L’individu est enclin à suivre la solution médiane si la réalité l’oblige à décider (par exemple la Commission européenne ou les marchés financiers qui achètent les emprunts d’État français).

Ne rien faire est sa stratégie de référence, contre laquelle tout risque pris doit rapporter gros (Manuel Valls) ou, à l’inverse, l’immobilisme permet de ne pas concrétiser une déception (23 mois de Jean-Marc Ayrault).

Ces mêmes études de comportement nous apprennent que l’apprentissage, l’expérience et la mise en place d’un processus raisonné aident l’individu soumis au biais de statu quo à progressivement s’en sortir. Tout n’est donc pas perdu.

Sauf que le temps est compté, cinq ans sont bien courts. François Hollande montre qu’il a au fond peur de présider le pays, peur de ne pas être à la hauteur de son mentor Mitterrand, peur de décevoir les citoyens et les partisans socialistes.

regardez a gauche regardez a droite

Or gouverner, c’est choisir. Laissera-t-il son Premier ministre de tempérament plus fonceur opérer ces choix qu’il est incapable de prendre ? S’il réussit, il aura appris et il pourra se présenter à nouveaux aux électeurs avec une bonne estime de soi. S’il échoue, il pourra toujours dire « c’est pas moi, c’est l’autre » et accuser les circonstances, l’opposition, les patrons, l’euro, l’Europe, les Américains, les Chinois, les marchés, la finance… Comme savent si bien le faire les socialistes quand ils ne comprennent pas pourquoi diable la réalité ne veut vraiment pas coller avec leur idéologie.

En savoir plus (pp.97-102) : Mickaël Mangot, Psychologie de l’investisseur et des marchés financiers, 2008, Dunod, 292 pages, €33.73 

 

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Frédéric Cuillerier-Desroches, Agylus ou la métamorphose de l’Être

frederic cuillerier desroches agylus
Agylus était un guerrier franc né en 535. Sa vaillance au combat lui fit donner par le roi un domaine en bord de Loire, à quelques lieues en aval d’Orléans. De chef de guerre il se fit maître de domaine jusqu’au mitan de sa vie où, terrassé par une force alors qu’il poursuivait un esclave en fuite, il se convertit au christianisme.

  • Certes, l’époque était préparée à quitter le monde batailleur pour le monde spirituel ;
  • certes, la lassitude de combattre et de tuer était forte pour qui voyait s’éloigner la jeunesse ;
  • certes, bâtir la paix était devenait aussi exaltante que piller du butin, dans un pays fécond, au bord d’un fleuve apaisant, sous un climat tempéré.

Mais l’auteur, bien qu’entouré de livres d’histoire cités en bibliographie, garde la candeur du premier degré lorsqu’il s’agit des sources de la légende chrétienne.

saint ay carte de situation

Ce ne sont que révélations, forces miraculeuses et guérisons par l’Esprit. C’est joliment conté mais pas très historique. Il tire aussi la chronologie pour servir son propos, puisque Francion, ancêtre mythique des Francs en descendant d’Énée, n’est mentionné que vers 660 dans l’Historia francorum de Frédégaire… soit un bon siècle plus tard. La légende orale pouvait couver, mais il y a quand même un écart de quatre générations pour qu’Agylus – gamin vers 545 – l’entende déjà comme surgie toute armée des bibliothèques monastiques que ces païens de Francs ne devaient pas vraiment fréquenter…OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Frédéric Cuillerier-Desroches est depuis 30 ans maire de Saint-Ay après une carrière de juriste. Sa langue coule bien, malgré une faute d’inattention p.133 : un homme du VIe siècle ne peut être « en hayon », ce qui est réservé aux automobiles du XXe siècle ; tout au plus peut-il être en haillons s’il est pauvre. Le récit, conté par son fidèle ami Marsius resté païen jusqu’à la fin (mais il doute), est enlevé, il intéressera bien au-delà de la paroisse. Il évoque ce monde mal connu de la fin de l’empire romain d’Occident, juste avant le haut moyen-âge. Les peuplades migrantes venues du nord et de l’est commencent à s’établir ; elles changent de mœurs et de façons de vivre. La religion est une façon de s’assimiler au seul ordre qui règne encore après la faillite de Rome – l’Église – et de dominer les simples par l’esprit autant que par l’épée.

« J’ai renoncé aux habits de lumière, déclare Agylus à son ami, aux fêtes de gloire, aux richesses terrestres parce que j’ai préféré l’être au paraître, parce que mon paraître était le fruit de la violence, de la terreur que je semais sur mon chemin, de la souffrance et non de la joie des autres. Maintenant, j’essaie de donner à ceux qui m’entourent et qui viennent à moi un peu de mieux vivre, de mieux être, une part de ce bonheur sur terre, auquel ils ont droit » p.151 Pas sûr que « le droit » soit dans les mœurs du temps, au-delà de la force de l’épée ou de la mitre, mais l’intention y est.

C’est un beau livre d’histoire locale et un roman édifiant sur la paix et la concorde.

Frédéric Cuillerier-Desroches, Agylus ou la métamorphose de l’Être, 2013, éditions Baudelaire, 210 pages, €15.68

Site de la ville

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Philippe Mezescaze, Deux garçons

philippe mezescaze deux garcons
L’auteur a 17 ans en 1969 ; il cueille à son emménagement Hervé, 14 ans, rencontré à la toute nouvelle Maison des jeunes à La Rochelle dans un cours de théâtre. Car Philippe, le narrateur, est incertain et touche à tout. Il abandonne Paris et ses parents, le lycée et le bac ; il abandonnera le théâtre où il commençait à émerger. Il vit ses désirs dans l’instant, peu occupé des autres, ses sentiments s’arrêtent trop vite au bout de sa queue. La seule « intensité » qu’il vit est cantonnée au toucher.

La sécheresse de ce récit (nulle part n’est écrit le mot « roman ») montre un jeune homme sans passion, uniquement dans la sensation et le présent immédiat. Il est incapable d’aimer. Il faut dire qu’avec une mère folle et un faux père à peu près indifférent, il n’a pas eu les soutiens pour se construire.

Le lecteur 2014 s’étonne un peu que cette ville assoupie de province soit si indulgente aux amours entre mineurs, à la fin des années 60. Ce serait aujourd’hui, les passants, les commentateurs, les ligues de vertu s’empresseraient de « signaler », mettant en branle la justice pour faire cesser celle des bites. L’époque post-68 encourage ce tout permis sans loi ni avenir – qui n’aboutira à rien. Les soixantuitards qui se sont fait un nom sont ceux qui ont récupéré « le système » comme on disait alors, ceux qui ont repris le train en marche après s’être roulé quelques mois dans la transgression. Pas ceux qui sont restés dans le zapping hédoniste du seul sensitif.

Il y a quelques beaux morceaux dans ce livre, un portrait bienveillant de la grand-mère (parce qu’elle le laisse faire), une interrogation anxieuse sur le père d’Hervé (qui le couve mais au moins s’intéresse à lui), deux ou trois scènes de sensualité dans l’instant avec le blond muant de 14 ans, jouant Caligula ou Macbeth, caressant l’épaule nue par l’échancrure de la chemise devant tout le monde à l’auberge ou photographe dans le froid du matin sur la plage. Pas d’amour.

L’auteur assiste au théâtre à La Ville dont le prince est un enfant, de Montherlant, qui raconte la même histoire que celle qu’il vit, mais il trouve les rôles compassés et coincés. Certes, sa génération a muté et les mœurs se sont ouvertes, mais « l’éphèbe transi » ne comprend rien à ce qui embrase la passion, rien à la sublimation des pulsions dans l’émotion et la préoccupation pour l’autre, ce pourquoi le livre est si mince. Si l’on ne conte rien d’une passion en 119 pages, c’est qu’elle n’est que veilleuse qui jamais ne s’enflamme.

philippe mezescaze herve guibert
« Je, je, je », ne cesse-t-il de dire dans les premières pages ; « je, je, je », répète-t-il en boucle dans les dernières pages. Il n’aime pas Hervé, il le caresse. Il le dépouille de ses vêtements mais ne le baise pas, ce pourquoi il rompt sans faire de sentiment, allant jouir avec un jeune Marocain, un jeune électricien… Un souvenir lorsqu’il avait 10 ans d’un garçon de 15 ans qui s’est assouvi sur lui l’a laissé froid, détaché, sans séquelles : ce qu’il appelle « l’amour » ne s’élève pas au-dessus du sexe, purement mécanique. La scène ultime du récit, cruelle, montre ce narcissisme accentué par le ressentiment qui, au fond, a gêné le lecteur jusqu’au bout. La conclusion tombe d’elle-même : on ne peut avoir d’estime pour l’auteur.

Si l’on n’apprenait pas, au détour d’une phrase page 102 que le jeune Hervé a pour nom Guibert, le livre retournerait aux oubliettes. Et si l’on se dit que ce dernier livre de Philippe Mezescaze, à 62 ans, est peut-être son meilleur, on ne voit pas quel désir pousserait lire les autres.

Philippe Mezescaze, Deux garçons, 2014, Mercure de France 119 pages, €13.11

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Hollande au milieu du gué

Il lui reste deux ans pour convaincre les électeurs de le reconduire avant que commence la campagne pour les primaires, puis la présidentielle ; il lui reste deux ans pour montrer que son tempérament débonnaire, hésitant et porté à valoriser les contradictions dans une improbable synthèse permettra à la France de retrouver le chemin de la croissance, de l’emploi et de la simplification des règles et taxes. Pas sûr qu’il y arrive, porté qu’il est par son tempérament à « laisser du temps au temps », comme disait son mentor en politique qui – lui – avait sept ans de règne devant lui et pas cinq.

francois hollande 2012
Les électeurs se sont fait clairement comprendre, ceux qui se sont abstenus comme ceux qui se sont exprimés : le vieux socialisme des copains à la française, le « socialisme municipal », a explosé. On le voit clairement à Grenoble où un Vert balaye un socialiste en réduisant les prébendes des élus et en affichant la transparence, comme à Marseille où le candidat du socialisme usé jusqu’à la corde n’a pas su même arriver à la cheville du vieux clientéliste UMP, maire depuis des décennies. Le parti Socialiste n’a rien vu, rien compris, rien appris. Laissé dix ans à l’écart du pouvoir depuis la chute de Jospin en 2002, il est resté sans idées, dans l’entre-soi confortable de l’auto-intoxication, des yakas théoriques en économie et des boucs émissaires.

Laurent Joffrin le susurre ironiquement dans l’hebdo des bobos, le « Nouvel » observateur : « Rappelons tout de même (…) qu’au Danemark, patrie des traîtres au vrai socialisme, le niveau de vie est l’un des plus élevés au monde et le chômage deux fois inférieur à ce qu’il est en France ». La faillite idéologique du socialisme est très claire : on n’oppose pas de façon aussi caricaturale la consommation à l’offre, la hausse des impôts à la baisse des dépenses publiques, le rôle de l’État à celui des entreprises. La théologie socialiste reste dans l’abstrait, accusant tous les autres quand elle échoue (l’héritage, la droite, l’Europe, la BCE, Merkel, les Américains, les Chinois…). Malgré la dépense publique bien plus grosse qu’ailleurs (57% du PIB), la France n’a toujours pas modernisé son école de l’échec et de la ségrégation sociale, ni clarifié ou simplifié le marché du travail qui fabrique les chômeurs et refuse de les former au profit du monopole syndical des copains, ni donné aux entreprises de l’air pour investir, innover et produire.

La mauvaise farce de « l’inversion de la courbe du chômage » a laissé une trace durable dans l’opinion. Elle hésite à qualifier le président de super-menteur (rôle populaire de Chirac jadis) ou de gros naïf (rôle que Hollande a préféré endosser depuis 23 mois). La politique menée a été incohérente (taxer les entreprises puis leur demander de ne pas licencier et d’embaucher, faire fuir les investisseurs étrangers par la taxe à 75% et les rodomontades de Montebourg malgré les infrastructures reconnues), croire bêtement que l’imposition accrue des classes moyennes et populaires, assaisonnée de niches et de subventions, allait être neutre sur la consommation, chiffrer les efforts de réduction du déficit à Bruxelles et refuser de trancher dans la dépense publique. Non seulement le hollandisme a échoué comme méthode, mais que voit-on après « la leçon » des Municipales ?

Que l’on prend les mêmes et que l’on recommence. Certes, Ayrault a été remplacé par Valls, le social-démocrate mou par un bonapartiste de gauche… mais enserré dans tant de filets qu’il restera impuissant, réduit à la « com » et aux mouvements de menton. Le socialisme reste celui de la parole, pas des actes – de l’incantation, pas de la volonté. Le nouveau gouvernement est pur socialiste. Exit les Verts, Dufflot et son inepte politique du logement (effondrement des mises en chantier en 2013) et Canfin qui déclare « avoir posé un acte » comme le toutou dépose sa crotte. Bonjour les éléphants, le socialisme de toujours avec ses vieilles recettes, l’immobilisme de la parité et des équilibres entre courants – comme si l’on était en régime parlementaire et pas en Ve République. Plus aucun ministre responsable de l’Europe, comme si cela n’avait aucune importance. Un « gouvernement de combat » cette équipe de binômes en guéguerre perpétuelle et sans chef pour dire holà ? Parce que ce n’est pas Valls qui va jouer le chef, il n’en a pas les moyens – il ferait de l’ombre au locataire de l’Élysée ; parce que ce n’est pas Hollande qui va jouer le chef, il n’en a pas le tempérament – il se mettrait à dos les courants du PS et le reste de la gauche.

D’où la révolte des 100 députés qui, tels les 100 familles du Front populaire, veulent mettre leur grain de sel : finie la Ve République quand l’Exécutif est faible, retour au vieux parlementarisme IVe République qui faisait et défaisait les gouvernements en quelques semaines par simple déplacement de « courants ». Est-ce cela « la politique » ? Jacques Attali dans l’Express n’hésite pas à dire aux électeurs « débrouillez-vous ! ». Lui qui a empilé les rapports, les avertissements, les livres, les émissions pour dire ce qu’il conviendrait de faire pour adapter la France au monde nouveau sans être suivi d’effet – en a assez. Il n’attend plus rien du « socialisme », ni des politiciens de gauche, ni même de « l’État ».

Incapable ou inapte, le président ? Les électeurs ont provisoirement choisi. Pas sûr que le gouvernement Valls au travail ou les élections programmées dans les mois qui viennent ne remettent en cause ce jugement…

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Jacqueline Merville, Jusqu’à ma petite

jacqueline merville jusqu a ma petite
L’auteur est femme et ne compte pas en sortir ; contrairement à Beauvoir, elle ne l’est pas « devenue », cela lui est tombé dessus comme un destin. Mais elle a pu choisir d’être ou non conforme à la représentation sociale de son enfance – les années 60. Elle a donc refusé d’être copine, enseignante, mère. Elle aspire au contraire à se libérer des carcans culturels et sociaux, du « ce qui se fait » comme être vertueuse, obéissante, passer un concours, avoir la sécurité, le métier, le foyer, les enfants… Cette régression de la libido sur le moi, Freud l’appelle une « psychose ». Lacan ajoute la forclusion symbolique du Nom-du-Père. Tous des psy mâles, qui utilisent « la science » pour justifier leurs a priori. Mais cette science là n’est qu' »humaine », pas « exacte ». Exister, c’est donc se déclarer contre elle, au moins en-dehors d’elle.

Si Jacqueline Merville évoque l’autre sexe, c’est pour le déplorer : père macho qui ne pense qu’à la chasse, amis machos du père qui ne pensent qu’à la drague « cochonne », collégiens du même âge qui méprisent les filles ou voient en elles des choses inconnues qui font peur, jeune amant fragile mais qui veut absolument un enfant, psychiatre voyeur… Les hommes sont des purges qu’il faudrait ignorer, sauf dans un monde meilleur peut-être. Symptomatique est ce jeune frère dont on ne connait pas le nom, dont on ne sait s’il imite le père par mimétisme en grandissant, ou s’il aime se faire câliner par ses sœurs. Les mâles sont anonymes, poussés par leurs pulsions égoïstes, anti-féminins.

Hantée par la mémoire inscrite dans le corps, jusqu’au délire parfois, jusqu’à l’invalidité administrative en tout cas, le roman (est-ce un roman ?) remonte vers l’enfance. Ou plutôt vers la prime adolescence où le déclic s’est produit. Un collégien tout juste rapatrié d’Afrique du nord, où son père s’était fait égorger dans sa ferme par les fellaghas, écrit à l’encre bleue sur page de cahier d’écolier une lettre à la narratrice. Elle a 13 ans ; lui doit en avoir 14 puisqu’il monte une mobylette. Il lui propose de le rejoindre un samedi à 17h. Pour quoi faire ? Quoi lui dire ? On ne sait pas. La petite prend peur, elle découvre un monde hors de la maison familiale, une culture au-delà de « la vallée » près du Rhône, que d’autres mâles existent que le père, ses copains et son petit frère. Comment faire face avec l’éducation donnée ? « Je viens de la masse, cette forme endormie qui sursaute parfois, comme prise d’un souffle réprobateur et réclamant son dû, sa vie, sa beauté ou se glissant comme un seul corps dans la brutalité. (…) Ce n’est ni la foule, ni une communauté » p.15.

Le collégien disparaît après ce rendez-vous manqué et elle en est hantée. Jusqu’à reproduire onze ans plus tard en 4L avec un jeune amant le « voyage » qui aurait pu avoir lieu, les caresses des corps, l’exil en Algérie jusqu’au bord du désert. « Ma gosse » va devenir « ma folle » et brutalement s’effondrer « comme un tas de nouilles » un jour d’octobre dans le couloir de l’école où elle enseigne aux primaires. Elle devient vite « un dossier » avant d’être une définitive étiquette : « invalide, radiée du corps enseignant ». Son corps physique a refusé le corps social, malgré la bonne volonté du concours. Elle n’est bien qu’ailleurs, durant ses voyages, y compris par l’écriture et le dessin, qui sont des voyages aussi mais intérieurs. Malgré le manque de tout au Maroc, « moi je n’y voyais que la haute vie, une escale pour combler un vilain fossé m’appartenant, une douleur, un manque de nature céleste et terrestre. (…) Un manque de nantie » p.184.

Une exilée essentielle, comme Rimbaud, mais qui ne s’est pas convertie comme lui au réel des affaires, préférant rester en poésie.

Ce livre autobiographique, qui n’est intitulé ni roman ni récit, est écrit de façon incantatoire, venu du profond de soi. Ce qui ne va pas sans particularismes de langue, comme cette « ma petite » qui fait le titre du livre. Parler de soi ou de ses interlocuteurs à la troisième personne est plus latin que français, ce qui désoriente.

Ce huitième « roman » de Jacqueline Merville (classement d’éditeur) est aussi un discret hommage à « la Grande Dame » éditrice à Paris, Antoinette Fouque qui vient de disparaître. « Elle m’avait reçue dans son bureau, elle souriait » p.198. Le début d’une longue rédemption qui s’affine avec ce livre. Retrouver soi-même passe par la mémoire.

Jacqueline Merville, Jusqu’à ma petite, mars 2014, éditions des Femmes, 207 pages, €13.30

Autres œuvres de Jacqueline Merville sur ce blog

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Alice Ferney La conversation amoureuse

alice ferney la conversation amoureuse

Voici un roman d’adultère, très français, très classique. Ce pourquoi on en a peu parlé sans doute, « l’air du temps » ne supportant plus ni le bien écrit, ni l’enfermement traditionnel, ni les mœurs dites d’un « autre âge ». Ce roman d’Alice Ferney ouvre cependant sur les relations éternelles du couple et, plus largement, sur les rapports entre hommes et femmes. Il le fait bien plus que les romans français qui paraissent couramment.

Rien de bien nouveau, dira la vulgate : la biologie étant ce qu’elle est, les hommes ont été sélectionnés pour devenir prédateurs et combattants, les femmes pour la stabilité et pour l’ambiance. Rares peuvent être alors les rencontres véritables entre les deux. On le dit volontiers, la passion sexuelle du début lyrise l’esprit, l’illusionne mais, une fois le physique apaisé, la passion ne tarde guère à dégénérer en habitudes et agacements. L’atterrissage du cannabis et les lendemains de cuite ont ce même goût amer, cette même désorientation des sens. Seuls des enfants du couple, s’il y en a, « les enfants qui rient » écrit bellement l’auteur, peuvent retenir ces nœuds de l’épousaille qui glissent et se défont. Sauf lorsque ladite épouse emporte ses enfants avec elle lors du divorce car la société reste, dans sa tête obtuse, à l’ère Victoria et au code Napoléon, elle lui laisse tous ces droits-là : les hommes, n’est-ce pas, ces « prédateurs et combattants », ne sauraient s’encombrer de mioches !

Alors, cet « adultère » ? N’est-il pas, contre la vulgate, une autre façon de voir le couple ? Est-ce un opprobre ou le jeu nécessaire d’une séduction renouvelée ? Un « jeu » comme un bois qui joue, un « je » qui prend sa place par rapport à l’autre, des deux côtés, ou un gamin qui rêve et qui s’essaie, dans un autre univers ? Le jeu est plaisir inventé, meilleur s’il transgresse les conventions sociales inadaptées ; il est ainsi une épice qui permet aux relations de rester personnelles, « entre nous ». Peut-on, lorsqu’on est femme, aimer deux hommes à la fois ? Ou bien, lorsqu’on est homme, aimer deux femmes en même temps ? Aimer, pas baiser – comme l’époque tend trop souvent à confondre à cause du film popu et des vidéos pornos qui transforment les sentiments en mécanique sentimentale ou corporelle.

La conversation amoureuse est alors celle de deux êtres que la société sépare, cette société qui tend à transformer en destin chaque fourche de la route. Durant la conversation amoureuse, chacun peut rester soi, fidèle à son histoire, tout en vivant l’aventure. L’amour féminin cristallise tandis que l’amour masculin s’amenuise. La conversation, cet art si français du respect mutuel, devient cet entretien familier où les liens physiques et l’échange affectif comptent autant que le plaisir intellectuel – ce qui compense. Le secret des rencontres relie hommes et femmes dans un même goût d’indépendance. Il permet non le « dialogue », affrontement cérébral de deux argumentations, mais cet échange de signes et de reconnaissance mutuelle de deux personnes différentes qui se trouvent bien ensemble. Sans rien retirer aux autres, ni aux partenaires « officiels » – ni aux enfants, ni aux amis de longue date. Même si, la libido ne s’éteignant qu’avec la vie même, il n’y a pas d’âge pour tomber amoureux. Le charme de l’autre tient à l’inconnu que l’on découvre peu à peu, à la passion qui couve à l’âge mûr plutôt que de brûler, ses braises restant bien plus durables et bien moins intolérantes qu’en l’âge de flammes adolescent.

Conversation amoureuse serait un roman banal au fond, s’il n’apparaissait aussi décalé dans notre époque macho-féministe. Il dit une histoire intimiste comme les années 1970 se sont préoccupées d’en inventer dans les films, chez Truffaut et Godard notamment. Ces années post-68 ont su découvrir cet équilibre rare entre l’égotisme et le fusionnel, entre « moi je » et « je t’aime toi » (tout comme entre « moi citoyen » et « faire ensemble » d’ailleurs). Le misérabilisme social, l’arrivisme économique et l’égalitarisme forcené entre sexes qui tend, par mimétisme, à rejeter tout ce qui est civilisation au nom d’une vérité « primaire », ont balayé de nos jours toute distance, semble-t-il, entre le désir et sa réalisation. On agresse, on viole, on invite ses copains à la « tournante ». Plus de tact, plus de préliminaires, plus d’attention à l’autre. La quémande du « respect » est le cache-sexe de la force à l’état brut, du « je veux tout et tout de suite et je prends », caricature de matou râleur qui hante les jardins la nuit.

Pour un mufti d’Australie, la femme n’est que « de la viande »qu’il faut « couvrir en plein air » afin d’éviter que « les chats » ne s’en repaissent aussitôt. Les matous, n’est-ce pas, « prédateurs et combattants », tiennent tous leurs droits de Dieu même, dit-on ? Et pourtant, Mahomet le Prophète avait une chatte auprès de lui, pas un matou. L’œil indulgent des mâles machos méditerranéens arabes se moquent bien, au fond, de la religion ; ils lui préfèrent leurs coutumes et superstitions bédouines. Ce qu’ils repèrent, ils le prennent, et c’est « normal » dans la société de ce mufti-là.

2006 10 mufti australie femme non voilee est viande à l air

Il faut se garder que l’empathie pour les exclus des banlieues ne tombe dans le travers de valoriser ces mœurs d’un autre âge. Beaucoup de revendications des ghettos, d’ailleurs, vont dans le sens d’être enfin « comme les autres » et non pas d’imposer sa communauté. Sauf pour les trafics mafieux qui fleurissent. Contrairement à ce que brament en chœur les vierges effarouchées du socialisme d’hier, c’est justement parce que la police devient efficace à démanteler ces trafics que la manipulation des jeunes fait exsuder la violence. Ce qu’affirment haut et fort les professionnels, avant toute démagogie politique.

Mais ce ne serait pas la première fois, n’est-ce pas, que certains bourgeois bohèmes et progressistes – évidemment « de gauche » – seraient séduits par la force primaire des « bons sauvages ». Ils vont au peuple comme la vache au taureau.

C’est le grand mérite, dans cette démagogie ambiante, de lire et de relire Conversation amoureuse d’Alice Ferney, cette sonate d’automne dans le grand badaboum médiatique. Le roman montre des hommes, des femmes, différents et complémentaires, et tout le jeu de leurs relations humaines. Et c’est passionnant parce que pointe élevée de la civilisation – vraiment très loin des mœurs de Lynch, en cours dans les banlieues et dans les cerveaux primaires des moral-socialistes.

Alice Ferney La conversation amoureuse, 2000, J’ai lu 2004, 317 pages, €6.56

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Yalta le palais Livadia

La babouchka qui nous héberge chez elle est perdue dans une banlieue « libre » sur les hauteurs des falaises qui dominent Yalta. Ce lotissement « sauvage » a été toléré lorsque les Tatars de Crimée, déportés par Staline après guerre, ont revendiqués de revenir dans la péninsule après la chute de l’URSS. La maison dans laquelle nous gitons est un bricolage de béton aux pièces mal fichues, la cuisine réduite à un couloir entre escalier et palier. Le jardin, en revanche, regorge de plantes. Le légumier ou fruitier utile (une treille, des tomates, des concombres, des figuiers) voisine avec des fleurs plantées pour leur beauté. Les odeurs et le calcaire gris des falaises me rappellent le paysage de Cassis en Provence. La babouchka tatare soigne un gros chat roux qui dort en rond sur son frigo. Comme toutes les grands-mères qui ont connu les restrictions, elle ne pense qu’à nous nourrir de gras et de roboratif. La table est déjà mise, remplie à ras bord de divers mets consistants.

yalta filles russes

Vers 11h, après avoir pris une douche dans les cabanes du jardin, nous allons à Yalta, à quelques 30 km de là.

yalta palais livadia

Nous visitons le palais Livadia qui fut le siège de la Conférence de Yalta, fameuse dans les manuels d’histoire. Le palais, construit en 1914 par le tsar Nicolas II, a servi de résidence de vacances à la famille impériale. L’architecte Krasnov (1834-1939) lui a donné un style Renaissance. Le tsar, passionné de photos, en a laissé bon nombre qui se retrouvent aujourd’hui encadrées dans les pièces de ce qui est devenu un musée. L’on y voit le tsarévitch Alexis, pauvre gamin hémophile fusillé à 13 ans, puis canonisé pour son anniversaire le 14 août 2000. Il est ici exposé à différents âges, en costume marin, au milieu de ses parents, priant à genoux. Des dessins de lui, à la gouache, sont exposés : un soldat de la garde, un autre en uniforme vert chamarré, un blason de ville maritime.

yalta tsarevitch alexis

La foule, disciplinée, fait la queue pour acheter un billet, puis une autre queue pour leur contrôle. Dans la mentalité soviétique, dont l’inertie subsiste avec la génération aujourd’hui adulte, tout fonctionne sur le mode binaire droit/pas droit. Si vous avez droit, vous y allez directement, fort de votre « bon droit » ; sinon, vous resquillez, mais au risque de vous voir opposer l’autorité de n’importe quel citoyen « sûr de son droit », à défaut de cerbère. Nous rentrons, dûment munis de billets. La visite est pour nous libre, mais des groupes à guides se succèdent selon un rythme soutenu.

yalta palais des conferences

Ce qui est pratique est que la foule, disciplinée, suit son conducator comme de petits toutous si bien qu’entre deux groupes, vous avez une salle vide pour quelques minutes. Et pour les photos, rien de tel ! Les gens sont avides de savoir, ils écoutent religieusement les guides, lisent les étiquettes, regardent où on leur dit de regarder. Pas d’initiative, ils sont comme à l’école. Rançon du socialisme…

yalta palais livadia table de la conference

La grande salle de la Conférence montre une table aux trois drapeaux, où fut préparé le texte du 4 au 11 février 1945.  On discuta avant tout des conditions de la campagne militaire contre l’Allemagne, de sa capitulation qui devait être sans condition et qui serait occupée par quatre puissances (dont la France, sur la partie américaine). L’URSS s’engagea à déclarer la guerre au Japon deux ou trois mois après la défaite de l’Allemagne, contre des compensations territoriales (sud de l’île Sakhaline, îles Kouriles).

yalta gamine russe

Staline ne prit que de vagues engagements sur la formation de gouvernements démocratiques en Pologne et en Yougoslavie, alors qu’est proclamé le droit, pour les peuples libérés, d’établir les institutions démocratiques de leur choix. Mais la question du démembrement de l’Allemagne et celle des réparations ont été confiés à des commissions spécialisées. Churchill a insisté pour que la France fût associée à l’occupation militaire de l’Allemagne. Il s’est par ailleurs opposé à la restitution de Hongkong à la Chine. C’est à Yalta que fut décidée la création de l’ONU, et Staline accepta la conception américaine de cette organisation, mais ce fut lui qui imposa la création d’un Conseil de sécurité avec droit de veto, dévolu aux seules puissances victorieuses de la guerre.

yalta churchill roosevelt staline

Rien ne fait mention d’un partage du monde, ni même de la répartition de zones d’influences après guerre. La Déclaration sur l’Europe libérée prévoyait même une représentation tripartie à l’administration de tous les États ennemis, réaffirmant « un des principes de la Charte de l’Atlantique que tous les peuples ont le droit de choisir la forme de gouvernement sous laquelle ils entendent vivre et que les droits souverains et l’autonomie, dont ils ont été dépossédés de force par les pays agresseurs, doivent leur être restitués. »

yalta palais livadia couloir socialiste

Et pourtant, Yalta est restée, dans la mémoire des Français, synonyme de partage territorial, de découpage douloureux de l’Europe en zone d’influences. C’est dire si la doxa politicarde préfère le mythe au réel. L’histoire sert d’instrument idéologique aux jacobins parisiens, de droite ou de gauche. Les historiens ont pourtant montré depuis longtemps le contraire : le mythe de Yalta vient de l’interprétation tendancieuse du général de Gaulle, dépité que la France n’y ait pas été conviée et inquiet de l’influence future de la France en Europe. Depuis, n’importe quel « héritier » perroquette sans vergogne, comme si cette instrumentation polémique conjoncturelle était vérité d’histoire…

yalta palais livadia salle

Ces accords de Yalta furent signés dans un bureau plus petit, où trône aujourd’hui la photo noir et blanc archi-célèbre de Churchill, Roosevelt et Staline, assis et souriants. De Gaulle et Tchang Kai-chek n’avaient pas été invités. La division en deux blocs de l’Europe ne résulte PAS des accords de Yalta mais de la guerre froide initiée par Staline dans l’est de l’Europe, dès qu’il fit appliquer aux partis à sa botte la bien connue tactique du salami. Elle consistait à grignoter tranche après tranche les libertés, au profit de l’étatisation, de la réglementation et de l’intimidation des autres par le parti le plus puissant : le communiste. Les socialistes français, restés autoritaires, jacobins et se croyant investis d’une Mission de sauver le monde font-ils autrement, en plus hypocrite ?

yalta palais livadia tsar

Dans le jardin à la française autour du palais s’ébattent des vendeurs de souvenirs et de cartes postales, comme des loueurs d’habits de cour.

yalta palais livadia costumes tsaristes

Fille ou gamin, vous pouvez vous revêtir d’un costume de page ou de suivante de la tsarine, puis vous faire prendre en photo, assis devant la fontaine ou dans les bosquets. Les touristes slaves sont très bon public, l’habitude du socialisme rend très scolaire. D’ailleurs, les Russes de Crimée viennent de voter leur rattachement à la metropolia comme un seul homme : Poutine.

yalta fillette russe deguisee temps du tsar

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Damien Luce, La fille de Debussy

damien luce la fille de debussy

Claude Debussy, musicien français (1862-1918), « tout le monde » connait (du moins parmi les cultivés) – mais connaissez-vous Claude-Emma Debussy ? Probablement pas, tout comme moi avant d’ouvrir ce livre – qui vient tout juste de paraître. Claude-Emma est la fille du grand-homme ; comme lui, elle s’exerce au piano, s’initie à Rimbaud, et rêve de la mer – surtout avec Marius, un roux de 15 ans rencontrée en slip sur le sable, dont elle est amoureuse. Claude-Emma s’appelle Chouchou, c’est du moins son père qui le dit ; elle aurait préféré Clémentine. En 1918, à la mort de son père, elle a 12 ans et compose un journal.

C’est un roman – bien sûr le journal est inventé, naturellement « découvert » par un gamin déluré de 7 ans dans le tronc creux d’un arbre du bois de Boulogne, au lieu-dit Jardin d’Acclimatation. Procédé littéraire bien connu dont Stefan Zweig a usé et abusé. Mais l’auteur, à 36 ans, n’a pas quitté le meilleur de l’enfance : sa capacité à s’émerveiller de tout et de jouer avec les mots. Il y a de la grâce dans ce roman-journal d’une adonaissante désormais orpheline.

Elle joue et rejoue les partitions de son papa pour le faire exister un peu, le respirer par les oreilles. Tout comme elle retient son souffle après le baiser de Marius pour le garder en soi. Pour elle, les larmes qui viennent à tout propos sont « le couteau suisse de nos peines » p.22. Elle se demande sérieusement si l’on peut « démourir » p.27 et passe « le triste repas à regarder [son] bouillon dans les yeux » p.29 ; après quoi elle médite devant une bougie en attendant un signe : « je prenais mes propres soupirs pour Dieu » p.59. Et pourquoi offrir aux gens des fleurs coupées ? « En vérité, ce sont des cadavres » p.91. L’été, pour elle « a des longueurs d’opéra » p.62, mais ensuite, au lycée, « la directrice a quitté l’habit courtois qu’elle portait devant maman, pour revêtir sa peau de vache » p.79. Quant au piano… « Un clavier de piano, c’est un peu comme un garçon : plus on le connaît, moins on le regarde » p.109.

La photo de Chouchou (Gallica.fr) à gauche

claude emma debussy dite chouchou gallica.fr

C’est dire le ton primesautier, poignant et drôle, de cette très jeune fille recréée par la magie de l’auteur. Il écrit pour elle ses pensées, sa lutte perpétuelle contre l’autoritarisme de maman, son amour du lointain Marius qui lui a permis de démolir ses châteaux de sable – la meilleure preuve d’amour – son amie Gabrielle aux yeux bleu, le piano et « la vielle loutre » qui lui donne des leçons, les amis de papa, toujours un peu étranges. Elle ponctue ces passages par des histoires de Xantho, le bon chien mort, qu’elle imagine comme en film dans des scénettes absurdes, naufragé sur un radeau, aux prises avec la bouteille pour un message à la mer. Plus enfant mais pas encore femme, elle reste à cet âge incertain où le monde est ouvert mais le destin pas encore fixé. Bien que l’œil de la société contraigne : « Il me manque, le temps où je pouvais courir presque nue sur la plage, gesticuler dans tous les sens, me rouler par terre, sans craindre d’offenser les passants avec cette encombrante féminité » p.35. Contrainte du genre…

Chouchou ne connaîtra pas le reste de sa vie : elle disparaîtra elle aussi, après son chien Xantho et son père Claude, terrassée par une diphtérie le 16 juillet 1919. Juste avant les vacances promises à Saint-Jean de Luz pour retrouver Marius, son garçon rouquin et son bateau à voiles.

Outre une faute inaperçue p.16 (« se livre » pour ce livre), j’ai un regret : que le titre soit si peu euphonique, la fille de de fait bien lourd, Flaubert s’en serait étranglé dans son gueuloir. Pourquoi ne pas avoir choisi le direct « La fille Debussy », comme il est dit p. 39 et p.78 ? Mais ce n’est que vétille car voici un beau roman, touchant et poétique, qui reconstitue l’enfance comme personne. La prolongation d’un spectacle où Damien Luce se met dans la peau du père, à partir de sa correspondance et de son œuvre musicale.

Damien Luce, La fille de Debussy, mars 2014, éditions Héloïse d’Ormesson, 155 pages, €15.20

damien luce

monsieur debussy spectacle damien luce

 

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Katherine Nikitine, La princesse de Kleve, Opus 1

katherine nikitine opus 1 la princesse de kleve

Marie-Madeleine de La Fayette revisitée une fois de plus, après les propos présidentiels sur les concours de fonctionnaires : pourquoi pas ? Une jeune femme tombe amoureuse d’un violoniste virtuose de la quarantaine, mais celui-ci aime sa femme et c’est son frère qui tombe amoureux. Nous avons là une « belle histoire », écrite soigneusement avec des mots choisis, un peu « précieux » (torpide, cathartique, compère…). Nous restons dans l’univers de la cour des Valois avec l’importance donnée à l’amour, la beauté idéale des protagonistes et la composition des sentiments réels de jalousie, d’illusions, et ainsi de suite.

Mais l’imitation ne saurait suffire pour composer un roman. L’histoire se tient, mais elle tourne court et la fin, trop lapidaire, déçoit. Les personnages font poupées, trop beaux, lisses et bien faits pour attirer le lecteur du XXIe siècle (erreur courante des premiers romans). L’action se traîne avant de prendre sa course, puis de retomber, la taille inégale des chapitres déconcerte. Sans compter cette mystérieuse « maison HLM » qui est bizarre (un HLM est habituellement un immeuble collectif, pas une maison individuelle – mais on me l’a fait remarquer, il est vrai qu’il en existe). Ou encore cette curieuse expression « les jeunes gens » page 101 et suivantes, alors que deux des trois personnages décrits ont la quarantaine.

Dans l’écriture, il faut choisir son genre. L’intitulé haletant et précis des chapitres laisse croire au thriller : le lecteur attend donc de l’action, pimentée de quelques piques et d’une dose de sexe. Rien de tel ne survient. Serait-on alors dans le roman littéraire, popularisé par dame de La Fayette ? Le style ne suit pas, trop familier parfois, sans cette sécheresse que reprendra Stendhal et qui fait la qualité du texte de 1678. La psychologie est peu poussée, les combinaisons entre caractères mal approfondies. Il n’est pas aisé de faire du neuf avec du vieux.

L’intitulé ‘Opus 1’ laisse présager une suite. L’auteur ne nous dit rien de son intention, ce qui laisse sur sa faim.

Au total, un auteur prometteur, « pianiste cosmopolite », qui insiste un peu trop lourdement sur la vie jet set (Paris, Bruxelles, New York, l’Argentine, la Russie, l’Allemagne…) et les origines très mêlées – dont on ne voit pas en quoi elles servent le roman (au contraire). Madame de La Fayette resserrait l’intrigue à la cour et entre les seuls nobles autour de Henri II. Les jeux psychologiques en prenaient plus de relief, les passions ressortaient bien mieux sur le théâtre obligé d’une société toute de rivalité dans l’égalité sous le regard du roi. Noyer tout cela dans le mondialisme culturel de la consommation musicale et du melting pot migratoire est un appauvrissement.

Reste une histoire qui se lit bien, des personnages que l’on aurait envie de suivre (et de voir se complexifier un peu), quelques paragraphes acerbes sur le monde contemporain forts réjouissants, et des pages sur la musique qui valent la lecture. Nous attendons de voir la suite mûrir (on dit qu’il existe un Opus 2 tout frais chez un autre éditeur), l’auteur le mérite amplement.

Katherine Nikitine, La princesse de Kleve, Opus 1, 2013, éditions Baudelaire, 197 pages, €17.10

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Marguerite Yourcenar, Mishima ou la vision du vide

marguerite yourcenar mishima ou la vision du vide folio

L’auteur des Mémoires d’Hadrien, premier académicien femme, livre en ce court essai une biographie littéraire de l’auteur le plus sulfureux du Japon. J’avais cru, à la première lecture il y a des décennies, que dame Marguerite était passée à côté de maître Yukio, sollicitée seulement par la spécialité qu’on lui attribuait volontiers, celle des amours interdites. Mais il faut lire cette prose admirable avec la lenteur qui convient. L’essai est plus profond qu’il n’y parait, s’ouvrant sur une épigraphe de William Blake, « l’Énergie est le délice éternel » et se terminant sur les mystères intimes du suicide par seppuku face à la foule.

Marguerite Yourcenar considère Mishima, mais sans le recul du temps, comme elle avait considéré Hadrien, en distinguant et reliant tout à la fois l’individu, l’œuvre et le personnage. L’individu ressort de la biographie formelle, l’œuvre des vibrations profondes de son existence en l’auteur, le personnage du masque qu’il prend en société. Mishima (nom de plume) est autre que Hiraoka (son vrai nom), mais il est lui en son intime, imaginé, magnifié, fantasmé. « Je est un autre », « Madame Bovary, c’est moi », le paradoxe du comédien (un écrivain en est un puisqu’il devient personnage) est que l’on est soi-même jouant à quelqu’un d’autre. Ce pourquoi il faut rechercher la vie dans les œuvres et le masque sur la vie. L’essai s’y hasarde avec pudeur et intuition.

Mishima, ayant eu l’enfance qu’on sait et l’adolescence chétive et tourmentée qu’il a décrite, est toujours resté écartelé entre Apollon et Dionysos, entre la froide raison (le personnage de Honda) et le feu de la passion (le personnage de Kiyoaki). « Dans tous les cas, repliement ou crainte précède l’abandon désordonné ou la discipline exacerbée, qui est la même chose », écrit Yourcenar p.17. Mishima se méfie de ses désirs, il ne s’y lâche que par l’excès orgiastique ou par l’excès obsessionnel d’ordre. Le soleil et l’acier. Avec ce mélange d’Occident grec et de Japon ancien, « le besoin presque paranoïaque de normalisation, l’obsession de la honte sociale, dont l’ethnologue Ruth Benedict a si bien dit qu’elle avait remplacé dans nos civilisations celle du péché » p.24.

Marguerite cherche à « voir par quels cheminements le Mishima brillant, adulé, ou, ce qui revient au même, détesté pour ses provocations et ses succès, est devenu peu à peu l’homme déterminé à mourir » p.86. Recherche un peu vaine, avoue-t-elle, mais qui rejoint le goût stoïcien sur le bien vivre qui est se préparer à bien mourir. Pas l’exotisme donc, d’un Mishima trop japonais pour être compris de nos sociétés occidentales, mais un universel qui rejoint l’antique – pour la transcendance, contre le matérialisme. A l’issue de l’existence il n’y a pas Dieu mais le Vide : le bouddhisme n’est pas le christianisme. La mort par éventrement est pour Mishima l’équivalent mâle d’un accouchement (décrit pour l’épouse de Yûichi dans Les amours interdites) ou d’un avortement (celui de Satoko dans Neige de printemps) : il s’agit de donner la vie – donc de mourir – par les entrailles, loin des enfumages de la tête ou des flambées du cœur. Donner la vie, donner sa vie, sont le serpent de l’éternel retour qui se mord la queue et enroule ses anneaux dans le Vide.

Ni fasciste, ni impérialiste, Yourcenar montre combien Mishima était nationaliste par tradition, charnellement attaché à la terre du Japon et à sa culture shinto, symbolisé par l’empereur-soleil. « L’erreur grave du Mishima de quarante-trois ans, comme celle, plus excusable, de l’Isao de vingt ans en 1936, est de n’avoir pas vue que, même si le visage de Sa Majesté resplendissait de nouveau dans le soleil levant, le monde des ‘ventres pleins’, du plaisir ‘éventé’ et de l’innocence ‘vendue’ resterait le même ou se reformerait, et que le même Zaibatsu, sans lequel un État moderne ne saurait subsister, reprendrait sa place prépondérante, sous le même nom, ou d’autres noms » p.107. Mais Yukio Mishima n’était pas un politicien, il ne prenait de la politique de son temps que ce qui pouvait servir à son dessein de témoigner de la Tradition. Son suicide est politique – les Japonais s’en souviennent encore aujourd’hui – mais vain puisque la société ne va pas changer pour un énergumène, même symbolique. Mishima en était conscient, lui qui était attiré par lui-même face au Vide. Il n’y a donc pas « erreur grave », à mon sens, mais fin personnelle, assumée, consciente, malgré les « excuses » japonaise que devront faire ceux qui restent à l’empereur, au gouvernement, à la société, aux lecteurs, à la famille, aux enfants…

têtes de Mishima et de Morita son second Time Magazine 1970

« Pour la première fois de sa vie, il a fait ce qu’il désirait faire », déclare sa mère après son suicide p.127. Marguerite Yourcenar trouve cette remarque « exagérée » mais elle me semble pourtant très juste : Mishima, par son acte individuel, est sorti des convenances et autres liens obligés de la société japonaise. Certes, il a revendiqué la Tradition et accompli son acte comme un ancien samouraï, mais c’est bien tout seul (avec son compagnon choisi Morita qui ressemblait à son amour collégien Omi), et non pas collectivement comme les kamikaze.

L’auteur classique Yourcenar, nourrie de latin et de philosophie stoïcienne, avait du mal à pénétrer la ferveur et la profondeur shinto d’une personnalité comme Mishima. N’écrit-elle pas également que Le soleil et l’acier est « un essai quasi délirant » ? p.89. C’est probablement cela, ce goût excessif pour la tempérance, qui m’avait gêné à première lecture. Je le relativise aujourd’hui, où la mesure sous toutes ses formes est passée de mode – au détriment d’un jugement juste et d’une pensée haute.

Marguerite Yourcenar, Mishima ou la vision du vide, 1980, Gallimard, 129 pages, réédité en Folio 1993, 132 pages, €5.93

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Cati Baur, Quatre sœurs 2 : Hortense

cati baur quatre soeurs 2 hortense

Quatre sœurs, ce sont cinq filles dans une seule maison, de 9 à 23 ans. Les parents sont absents, en voyage dans l’autre monde pour cause d’accident. Les gamines, mi-enfants, mi-adolescentes, vivent en vase clos dans un manoir gothique au bord d’une falaise. Ce décor isolé et froid de bord de mer les oblige à se faire livrer des surgelés, à prendre le car pour le collège en ville et à ne se baigner que trois jours en août.

La bande dessinée par Cati Baur est tirée des romans de Malika Ferdjoukh, aux mêmes éditions. Un tome 1 est déjà paru, qui porte le prénom de la plus jeune des filles, Enid, 9 ans. Hortense est la seconde, 11 ans, préado déjà, qui tient un journal intime et réussit sur les planches. Certes, elle se verrait bien chirurgienne des maladies incurables, mais ce sera pour plus tard. Sa nouvelle voisine Muguette est si gravement malade qu’elle sera peut-être « Meurthe-et-Moselle » dans quelques mois.

C’est ainsi que l’on joue sur les mots pour se raconter des histoires. Bettina, 14 ans, est amoureuse et chiante ; Geneviève, 16 ans, s’occupe de l’intérieur (bordélique) et de la cuisine (lasagne aux choux les jours de dèche), mais aussi de boxe thaï pour se défouler de tout ça ; Charlie, au prénom garçonnier, est l’aînée de 23 ans devenue chef de famille, elle travaille, elle est vaguement amoureuse de Basile, médecin, et se fait aider financièrement par tante Lucrèce, une sorte de Cruella Deville sortie tout doit des salons de thé d’Agatha Christie. D’Enid, on ne sait quasiment rien parce que l’on est censé avoir tout appris dans le tome 1.

Tout ce petit monde vit en vase clos, les sorties sont rares et presque toujours entre filles. Le lecteur garçon qui a dévoré enfant la série du Prince Eric (illustré par Pierre Joubert, père de famille nombreuse), découvre le même monde, avec un demi-siècle de distance et inversé. Nous ne sommes plus dans la fraternité mais dans une sororité (le terme pour fratrie féminine était à inventer). Toutes les passions et les activités de garçons sont transposées pour filles. Ce n’est plus l’amitié entre plus grands et plus jeunes mais l’amour pour le sexe opposé, ce n’est plus la camaraderie entre collégiens mais la rivalité mimétique entre pimbêches, ce ne sont plus les jeux de piste mais les peines de cœur du je-t’aime-moi-non-plus. Avec quelques BA (bonnes actions) en prime : sauver une portée de chatons, sympathiser avec la bizarre Muguette, faire bonne figure à la tante Lucrèce, avouer son amour au plus laid de la ville…

Les garçons sont d’étranges animaux que le quinconce des filles observe comme au zoo. On reste entre donzelles même pour les boums, les profs de collège sont toutes des femmes, comme l’infirmière et la véto. L’abominable homme des glaces est celui qui livre les surgelés. L’amoureux d’une copine porte le nom invraisemblable de Wolfgang Phuong. Basile le médecin ne pense qu’à bouffer de la quiche ou à se reprendre un café. Le professeur de théâtre est « un court bonhomme aux joues rouges, la lippe pendante qui donne envie de lui faire beuleup-beuleup ». Le beau-frère de la voisine est impitoyable aux portées de chatons. Le seul beau jeune homme de l’album, quand il voit une vieille, lui pique son sac. Même Mycroft – le rat – est un « puant ignominieux ».

Dans ce monde à l’envers, les filles veulent faire tout les sports et métiers des garçons, mais sans lâcher les égards que les garçons leur devraient (galanterie, paiement des glaces, ciné et autres gâteries). Mais ce féminisme caricatural est contré par la réalité des cœurs. Hortense est très timide et Bettina très égoïste. Si la première va réussir à monter sur scène et jusque sur un petit nuage, la seconde va se prendre la veste de sa vie. Le garçon moche ne ressent plus rien pour elle après ses refus hautains en public. On ne peut pas tout avoir, demoiselles…

C’est bien dit, intime avec un brin d’humour. Convient bien sûr plus aux filles qu’aux garçons mais – vers 14 ans – ces derniers pourraient bien chiper les albums à leur sœur pour savoir comment sont les filles. Parce que tout est bien vrai.

Cati Baur et Malika Ferdjoukh, Quatre sœurs 2 : Hortense, 2014, éditions Rue de Sèvres, 153 pages, €14.25

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Socialisme ou dynamisme

« Le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gène, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ». Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, partie IV chapitre VI, décrit parfaitement les effets du socialisme.

alexis de tocqueville de la democratie en amerique bouquins

Le socialisme jacobin veut enserrer la société tout entière dans les rets du moralisme et du service collectif par une suite de lois, règlements, décrets et directives qui n’ont pour but que d’administrer les choses, sans jamais les créer.

  • Créer, au contraire, est vu avec méfiance, sauf dans la culture si elle célèbre les valeurs de gauche – et dans le sport où la compétition internationale dispense de morale (mais que l’équipe nationale perde et elle est vite traitée de « racaille » – le moralisme renaît aussitôt).
  • Créez une entreprise, vous serez aussitôt taxé, forcé de payer par avance URSSAF, Unedic et charges, obligés à paperasser à l’infini sur les bénéfices, la TVA, les statistiques et ainsi de suite. Créez des emplois, ce sera pire…
  • Créez une association ou un mouvement politique et vous serez approché et subventionné ou rejeté et contrôlé, selon votre seule proximité avec « le socialisme ».

Tout cela est moins vrai à droite, malgré le tropisme autoritaire gaulliste. Les intérêts y sont plus divers, les initiatives plus larges, même en politique. La raison en est probablement que le socialisme, issu comme le communisme du marxisme, est une religion progressiste. Pour Marx, l’histoire des sociétés avance selon des lois « scientifiques » et il faut attendre que les situations mûrissent pour qu’elles adviennent. Les communistes, derrière Lénine, préféraient le coup de force pour chasser le Vieil homme et créer d’un coup la société sans classe peuplée par l’Homme nouveau. Les socialistes, embourgeoisés et plus pusillanimes, ont toujours considéré qu’il valait mieux favoriser le social en attendant l’avenir inéluctable.

Mais l’excès d’égalité étouffe la liberté, « l’égalité hommes-femmes » est une ineptie lorsque la femme veut avorter alors que l’homme veut l’enfant. Le tous semblables exclut l’originalité comme l’initiative (souvenez-vous en classe ou à l’armée !). Le social exaspère – toujours le social – comme si les gens devaient sans cesse être assistés, contrôlés, maternés ! Comme en témoigne Ipsos, les ouvriers en ont plus marre que les bobos, ces fonctionnaires du socialisme, le ventre plein, béats de confort mental devant l’avenir rose.

En économie, concilier socialisme et production pour réduire une dette publique devenue ingérable est difficile ; la tentation est sans cesse de basculer d’un côté ou de l’autre : le dirigisme socialiste ou le libéralisme productiviste. Le grand écart réussi est (pour l’instant) chinois : parti communiste centralisé surpuissant mais initiatives locales et entrepreneuriales larges. François Hollande illustre la difficulté de l’équilibre (qui est pourtant son tempérament) : il a été élu contre son prédécesseur mais applique grosso modo la même politique. Il a été élu à gauche pour faire du socialisme autoritaire jacobin mais s’essaye à une social-démocratie impossible en France du fait de syndicats minuscules parce que trop idéologique. Il effectue enfin son coming out social-libéral après 18 mois d’indécision, de mesures flanquées aussitôt de contre-mesures (la hausse des taxes sur les entreprises mais le CICE), de masques sociétaux pour agiter l’opinion tandis que passent les réformettes économiques (le mariage gay au même moment que le pacte social, la pochade Dieudonné et la réouverture du débat sur l’avortement au moment du tournant annoncé par les vœux).

  • Comment auriez-vous l’envie de créer une entreprise avec les lourdeurs administratives françaises ? Il est tellement plus confortable d’être fonctionnaire.
  • Comment compteriez-vous profiter de votre initiative sous l’œil allumé du fisc qui guette toute « inégalité » de revenus et de patrimoine, l’argent produit étant aussitôt réputé « profit », l’argent sagement accumulé étant réputé « enrichissement en dormant » ? Mieux vaut rester sur le livret A ou l’immobilier (ce pourquoi les prix du logement montent, puisque les actions – placement alternatif – sont découragées par une fiscalité nettement plus forte qu’ailleurs).
  • Mieux vaut aller créer une entreprise, prendre un bon poste ou faire de la recherche à l’étranger, avec de meilleurs moyens, un moindre mépris pour les jeunes et pour ceux qui ne sont pas sortis des Grandes écoles. En étant moins taxé pour des services publics peu différents – mais mieux gérés.

François Hollande a raison de quitter « le socialisme » pour le pragmatisme, comme tous les autres partis de la gauche gouvernementale l’ont fait en Europe. Ce n’est pas l’idéologie qui fait le bonheur des gens – sauf pour les fanatiques. Il est curieux que ces soi-disant « laïcs » soient aussi moralistes du surveiller et punir que les cléricaux catholiques, puritains, juifs ou islamistes. L’humanisme de gauche en Allemagne, Suède, Danemark, Royaume-Uni, Suisse et autres est un guide pour l’action, pas un catalogue de dogmes sur l’étatisme, la morale sociale et la dépense publique. Aucun tabou n’existe, ailleurs qu’en France, lorsqu’il s’agit de produire mieux et de créer des emplois. Comment voudriez-vous que le dynamisme d’un pays renaisse sous cette chape socialiste ?

Mais ne vous en prenez qu’à vous, dit aussitôt Tocqueville, cet analyste incomparable de la mentalité française, qu’il est allé apprécier à l’aune américaine avant de la mesurer à l’Ancien régime. « Il est, en effet, difficile de concevoir comment des hommes qui ont entièrement renoncé à l’habitude de se diriger eux-mêmes pourraient réussir à bien choisir ceux qui doivent les conduire ; et l’on ne fera point croire qu’un gouvernement libéral, énergique et sage, puisse jamais sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs ». « Libéral » est pris sous la plume de Tocqueville au sens classique du dictionnaire : « qui aime à donner, favorable à la liberté, les arts libéraux étant enseignés pour libérer de l’ignorance« . Mais le socialisme idéologique s’est efforcé depuis des générations de tordre cette acceptation pour en faire le démon intime à exorciser, « libéral » étant vu comme l’impérialisme capitaliste américain (et juif pour les plus à gauche de la gauche de la gauche – comme les médiatiques aiment à dire pour rester  » de gauche »).

Avouons cependant que Tocqueville avait raison : depuis De Gaulle jusqu’à Hollande, la qualité des présidents de la République en France est allée en se dégradant…

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835, tome 1 et tome 2Garnier-Flammarion 1999, 569 pages et 414 pages, €8.08 et €6.65

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique – Souvenirs – L’Ancien régime et la Révolution, Bouquins Robert Laffont 2012, 1178 pages, €28.98

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