Romans policiers

Peter Tremayne, La colombe de la mort

‘La colombe de la mort’ est la suite du ‘Concile des maudits’. Nous avions laissé sœur Fidelma et son mari frère Eadulf revenir d’Autun, en Bourgogne, où se tenait un concile pour faire plier les églises chrétiennes à la règle de Rome. Le couple embarque à Naomed (Nantes), sur un navire pour l’Irlande qui transporte du sel de Guérande. Ils sont impatients de retrouver le royaume de l’ouest et leur fils Alchù, petit garçon qui ne voit guère ses géniteurs. Las ! Au large de l’île du Caneton (Hoëdic), le navire se fait attaquer par des pirates et nos héros ne doivent la vie qu’à un plongeon dans les vagues.

Le dernier tome n’était donc pas le dernier. L’auteur, historien irlandais, s’est laissé convaincre par ses amis bretons de Sarzeau de situer la nouvelle intrigue de l’avocate Fidelma dans cette région du Morbihan. La petite mer intérieure recèle des dizaines d’îles où un navire peut se cacher à l’aise, des rochers à fleur d’eau et de forts courants de marée. Je l’ai exploré jadis, à la seule voile, avec mes compagnons des Glénan. Les abords sont gardés par la forteresse de Brilhac et flanqués du monastère Saint-Gildas-de-Ruys. Les Bretons d’aujourd’hui seront fiers d’explorer le paysage actuel selon les lieux de l’intrigue médiévale, cet été 670.

Recueillis par un moine à voile, Eadulf et Fidelma font la connaissance de l’abbé Maelcar, rigide intrigant misogyne, de frère Metellus originaire de Rome, de la veuve Aourken qui parle latin, du fermier Barbatil, des jumeaux Macliau et Trifina fils et fille adolescents du seigneur Canao, du petit chien Albiorix, de Iuna intendante princesse, du roi breton Alan Veur et de sa reine Riwaon, des chefs guerriers Budic et Bleidbara – beaux spécimens de mâles aux yeux bleu complaisamment détaillés, qui font rêver les filles. Sans parler du mystérieux Héraclius, apothicaire détenteur du secret du feu liquide, et de ce capitaine juvénile et sans pitié, entièrement vêtu de blanc, qui poignarde d’un même élan le cousin de Fidelma, le capitaine du bateau et quelques marins rebelles pour faire bonne mesure… Seul le mousse Wenbrit en réchappe, ainsi que son chat noir Luchtigern.

L’intrigue est belle dans ce paysage marin, cette famille féodale, cette Bretagne en lutte contre les Saxons sur mer et les Francs sur terre. Les habitants parlent un celte qui a dérivé de celui d’Irlande, mais presque tous latin – grâce à l’éducation romaine. Les filles n’ont pas froid aux yeux, bien que le tropisme méditerranéen commence à imposer leur soumission aux mâles par la religion, la culture et la loi. On dit cependant que si le roi breton n’a pas de descendant digne, une descendante peut être choisie. Justement, le voilà qui surgit au château de Brilhac, dominant le golfe du Morbihan…

Le seigneur du lieu est parti chasser avec lui, son ami, depuis deux semaines et c’est justement durant ce temps que se multiplient les exactions contre les paysans, viols, tuerie, incendie, et les actes de piraterie contre les navires marchands. A chaque fois, le mystérieux capitaine juvénile donne les ordres et le navire arbore la bannière blanche à la colombe de la maison Brilhac. Les enfants restés au château ont beau jurer qu’ils n’y sont pour rien, le garçon Macliau, qui aime fort le vin et les filles, manque de peu de se faire écharper par les paysans en colère. Il n’est sauvé que par Fidelma qui impose la justice, bien que ne parlant pas la langue.

Étrangère, naufragée, ignorante de la loi locale, on ne se méfie pas d’elle… Erreur ! Elle garde son acuité d’enquêtrice et son bon sens logique. Elle mettra donc au jour, devant le roi, les seigneurs et les paysans assemblés, la trame de l’intrigue et le pourquoi des nombreux meurtres survenus sur mer, sur la lande et dans le château même. Le lecteur croit un personnage coupable, et puis non, et puis si, et puis… Disons sans déflorer la fin que tout s’éclaire in extremis sans que jamais l’on s’en soit douté. Même si des indices probants ont été semés ici ou là.

Peter Tremayne est au sommet de son art. Il sait comme nul autre brosser à grands traits le paysage médiéval en filigrane à l’actuel, les coutumes du temps, les caractères des personnes. Il resitue l’histoire sur la durée, entre les menées saxonnes, l’ambition franque et l’imposition religieuse de Rome. Vous y apprendrez comment réaliser un menu médiéval, soupe de moules aux poireaux et à la crème qui se fait toujours, anguille au sel, lapin au cidre produit sur place, assaisonné d’échalote, d’ail sauvage, d’herbes et d’amandes pilées. Cela tandis que les filles ambitieuses et les bogoss musclés du temps échangent des regards – comme encore aujourd’hui. Même les chats savent nager.

Et Fidelma de conclure devant Eadulf, sur le navire qui les emporte cette fois pour de bon vers Muman : « Voyager, rencontrer des gens, vivre avec eux des expériences passionnantes, fait aussi partie des richesses de la vie, non ? » p.374. Une saine lecture, bretonne, marine et ventée, presque bio…

Peter Tremayne, La colombe de la mort (The Dove of Death), 2009, 10-18 avril 2012, 380 pages, €7.69 

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John Burdett, Bangkok 8

Les auteurs contemporains anglosaxons sont plus cosmopolites que les auteurs français. Que l’on évoque Paul Theroux et l’Inde, Peter Robinson et l’Angleterre ou John Burdett et la Thaïlande. Avocat, Burdett s’est créé un fils métis en la personne de l’inspecteur Sonchaï de la police royale, attaché au district 8 de l’hyperville Bangkok, avec ses 16 millions d’habitants.

Sonchaï est flic et moine, non corrompu pour progresser dans ses réincarnations. Il est aussi un réel fils de pute, fruit des étreintes d’un GI américain en pause du Vietnam et d’une fille de bar. Ces contrastes détonants confrontent la culture occidentale (que nous croyons à tort « universelle ») à l’orient compliqué et profond.

‘Bangkok 8’ est un roman policier à vocation exotique. Le premier chapitre voit la mort par serpents d’un gigantesque sergent noir américain des Marines. Une mystérieuse femme a quitté la voiture peu avant, sur la moto d’un Khmer rouge shooté, mitraillette Uzi en bandoulière. La scène a eu pour seuls témoins des trafiquants d’alcool frelaté et un vieil ivrogne. Tout cela est bien énigmatique, d’autant que son colonel avait demandé à Sonchaï de filer le Noir depuis l’aéroport, sans lui dire pourquoi.

Le pire est que – les voies du karma sont impénétrables – le meilleur ami de Sonchaï, le flic moine Pichaï avec qui il a fait les quatre cents coups depuis l’enfance, a été piqué à l’œil par un cobra en faisant les premières constatations sur le cadavre de la victime. Il en est mort très vite, noyant l’inspecteur dans le chagrin. Celui-ci a juré de le venger. Bien que bouddhiste et pour cela respectueux de toute chose vivante, il a décidé de tuer tous le monde, tous les responsables de cette mort. Sauf que nous sommes en Asie et que l’apparence n’est jamais le réel. Rien n’est clair ni logique dans ce qui survient, tout s’imbrique et se relativise.

Nous pénétrons avec Sonchaï dans l’absence de logique thaï. Pour sa collègue du FBI venue enquêter sur le Marine et sur un trafiquant de jade associé, c’est un choc de culture. Ce qui nous donne de savoureuses remarques sur le simplisme occidental plaqué sur les comportements asiatiques.

Le sexe ? Il n’a pas cette connotation morale du puritanisme chrétien : le corps est joyeux et ne demande qu’à jouir, les enfants qu’à naître, ils sont élevés par l’ensemble de la famille et de la société, pas par d’étroits couples de parents qui se déchirent.

L’argent ? Qu’y a-t-il de mal à investir pour l’accumuler ? En Asie, l’argent n’est pas synonyme de pouvoir mais de vie bonne, faire des affaires demande un peu d’imagination et beaucoup d’organisation. Que vient faire la morale du Dieu unique là-dedans ? Ouvrir un café internet plutôt qu’un bordel ? « Imagine, dit sa mère à Sonchaï, d’un côté tu as un local plein de farangs (Occidentaux) qui peuvent te louer les filles à mille baths de l’heure ; de l’autre, ils tapent sur des claviers à quarante baths pour la même durée. Ça ne se compare pas » p.153.

La morale ? Il faut être pragmatique quand cela ne nuit pas aux gens, notamment aux enfants. Les filles aiment le sexe, l’argent et la chasse aux mâles ; les Occidentaux coincés ne savent pas jouir simplement et sont rejetés par leurs compagnes comme par la société dès 50 ans. Mettre les deux en relations pour un temps, en assurant aux filles hygiène et pécule pour s’installer, n’est-ce pas faire le bien qui permettra de progresser dans l’Octuple Sentier ?

Cet Occident si imbu de lui-même, ne voit-il pas qu’il a l’esprit étroit, une spiritualité quasi nulle et qu’il est mené surtout par ses bas instincts ? « J’ai eu beau étudier l’esprit occidental pendant des décennies, j’ai du mal à le comprendre, vu de près. L’idée que l’on doive satisfaire tous ses caprices, toutes ses envies (de crème glacée, de bite, ou autre), est choquante pour le fils de pute que je suis. Comme la plupart des primitifs, je crois que la moralité provient d’un état d’innocence primordiale à laquelle nous devons rester fidèles si nous ne voulons pas nous perdre complètement » p.158 L’humour n’est jamais absent chez John Burdett.

La culture non plus, qu’il distille à petites doses durant l’action. « Comme Jones [Miss FBI] n’est pas bouddhiste, je ne lui explique pas en quoi consiste le cycle sans fin des vies successives, chacune étant une réaction contre un déséquilibre dans la précédente, cette réaction engendrant un autre déséquilibre, et ainsi de suite. Nous sommes les flippers de l’éternité » p.202.

« Je suis un peu triste qu’elle pense que l’existence humaine a quoi que ce soit de logique. Je suppose que c’est l’illusion des Occidentaux, une souillure culturelle provenant de toutes ces machines qu’ils ne cessent d’inventer » p.207.

« La culture occidentale est en fait une culture de l’urgence : tornades au Texas, tremblements de terre en Californie, vague de froid à Chicago, sécheresses, inondations, épidémies, famines, drogues, guerres contre tout. Attention à ce météore ! Combien de temps le soleil va-t-il encore briller ? Il va de soi que si les Occidentaux n’étaient pas persuadés de pouvoir tout maîtriser, cette culture de l’urgence n’existerait pas » p.211.

En parallèle, l’action policière se déploie, entre influences et corruption, coups de main et tentations de baiser, rôle des gangs et des mafias chinoises, immoralisme américain et relations politiques, internet et circuits logistiques. Bangkok est une ville où tout arrive, John Burdett nous aide à mieux la pénétrer. Mais ne croyez pas que le stupre soit ici plus répandu qu’ailleurs ! « L’industrie du sexe en Thaïlande est moins importante, par habitant, qu’à Taiwan, aux Philippines ou aux Etats-Unis. Si elle est plus célèbre, c’est sans doute parce que les Thaïs sont moins saintes-nitouches que beaucoup d’autres peuples » p.421.

Car « chacun a sa conception du politiquement correct. Est-ce le signe d’une nouvelle élévation de caractère de l’humanité ou le produit d’une société de censeurs, de bigots autosatisfaits, à l’esprit étroit, qui tentent d’anticiper les tendances ? » p.260. Une excellente remarque pour voir nos propres comportements occidentaux avec d’autres yeux que les nôtres. Et donc pour progresser dans la voie de la vertu…

John Burdett, Bangkok 8, 2003, 10-18 2009, 421 pages, €8.36 

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John Burdett, Bangkok psycho

Attention, roman littéraire ! Les indignés habitués aux trente pages, les ennuyés du pavé qui préfère le numérique ou la barricade au livre, se détourneront sans regret. Place aux autres : ceux qui aiment la psychologie et la littérature. Car le monde de la nuit thaïlandais est ici rendu avec acuité et brillant. Le lecteur, éventuel touriste qui a survolé la Thaïlande quelques jours, ne comprend rien aux apparences. Il ne peut pas, faute de détenir les codes. Toute société a sa propre culture ; elle reste irréductible à la soupe multiculturelle montée par l’industrie du divertissement et transformée en idéologie pour bobos.

Ignorez-vous que la Thaïlande est un pays d’Asie qui n’a jamais été envahi, jamais été colonisé ? Dommage pour vous… La Thaïlande n’est ni la Chine revancharde, ni le Vietnam écolier, mais un royaume (encore aujourd’hui) où la religion est bouddhiste mais sur un fond chamaniste (comme au Japon). Où la culture est fière mais millénaire, bien assise, juste effleurée par les modes américaines mondialisées. Où le sexe est une hygiène, mais l’amour exclusif ; où les enfants se débrouillent et où les hommes dominent… mais où l’argent est détenu par les femmes.

L’auteur n’est pas américain mais avocat anglais de Hongkong avant de venir vivre à Bangkok pour écrire. Il est un excellent passeur de cultures. Ainsi pour la « prostitution » : il n’a pas l’œil moral des religions du Livre pour juger au nom de Dieu ; il se contente d’analyser les comportements et les fait expliquer par son héros : « Le moteur de tout cela est un besoin humain primordial et sain de chaleur animale et de réconfort. Durant toutes les années que j’ai passées dans le métier, je n’ai rencontré qu’une demi-douzaine de cas graves d’abus et, selon moi, la raison en est que tout cela fonctionne parfaitement en tant que manifestation d’une moralité naturelle et d’un capitalisme de base. Notre fonction d’intermédiaire est semblable à celle des agents immobiliers, sauf que la nôtre porte sur la chair et non sur la pierre. En revanche, monter tout ça artificiellement afin que les gras du bide du Sussex ou de Bavière, du Minnesota ou de Normandie, puissent se branler sans avoir à se fatiguer l’imagination, cela me paraît carrément immoral, presque une crime contre la vie » p.152. Choc des cultures, renversement des valeurs. L’Occident croit en la marchandise, l’Orient en la relation humaine… Baiser réellement est moins immoral que regarder des acteurs le faire.

L’auteur crée ici l’exception, l’abus, un portrait psychologique puissant d’une Thaï d’origine khmère, Damrong. Une fille qui a dû lutter seule depuis son enfance pour survivre, assumer les viols, protéger son petit frère, se garder de ses parents. Son père l’a prise lorsqu’elle était fillette et l’a vendue à 14 ans à un bordel malais où elle devait par contrat contenter vingt clients par jour. De quoi se forger une âme d’acier et expérimenter un talent physique utile. Drogué, alcoolique, le père un peu bandit voulait se taper le petit frère mais la fille a dit stop. Elle l’a dénoncé aux flics pour un flagrant délit. Le père violeur, brutal et indigne est mort dans ce « jeu de l’éléphant » que je laisse le lecteur découvrir… Coutume locale impressionnante s’il en est.

Mais Damrong atteint la trentaine et son frère est adulte, devenu moine après avoir étudié à l’université. L’inspecteur fétiche de l’auteur, Sonchaï Jitpleecheep, est un fils de pute thaï et d’un soldat américain en repos du Vietnam. Entre deux cultures, il a le recul nécessaire pour juger en thaï la superficialité occidentale et, en occidental, les superstitions thaïes. Pourtant, chaque nuit, le fantôme de Damrong vient le hanter, aussi fort que si la présence physique était avec lui. Il en rêve, il la baise, se réveillant torse trempé et couilles vidées, ayant gémi dans son sommeil. Car le bouddhisme admet la réincarnation et, avant elle, un purgatoire où les fantômes rôdent, leurs passions subsistant quelque temps lorsqu’elles ont été trop fortes. Or Damrong a travaillé dans le bordel familial de l’inspecteur ; Damrong l’a asservi de son corps, le rendant amoureux comme jamais ; Damrong est morte assassinée, comme en témoigne un snuffmovie dont le DVD est envoyé au commissariat.

Sonchaï va enquêter parce que cette affaire le touche de près, parce que l’amour transcende le devoir. Son chef, le corrompu colonel Vikorn, veut utiliser l’idée du snuffmovie pour trafiquer plus vite et plus universel que l’héroïne. Il est reconnaissant à Sonchaï de lui donner ce concept d’affaires juteuses et le laisse donc s’amuser à jouer au policier. Car en Thaïlande la police royale ne fait son travail que lorsque le système féodal le lui permet. On ne touche pas aux puissants, mieux vaut les faire chanter, actionner ce renvoi d’ascenseur du don réciproque qui est la « face » de l’honneur asiatique. Que peut comprendre un ‘farang’ (étranger) à ce système social complexe ? A cette culture où la virginité n’est pas déifiée ? A ce peuple pour la mort n’est qu’un passage vers une ‘autre’ vie ?

Les détails ne manquent pas sur l’industrie pornographique asiatique, sur l’affairisme des pontes, sur l’avidité naïve des occidentaux mal aimés chez eux et trop infantiles pour s’en sortir tout seul.

Il y a les comparses : le colonel Vikorn, affreux mais fidèle ; Lek l’adjoint de l’inspecteur, katoey efféminé qui veut devenir femme ; Kimberly l’américaine appelée miss FBI, jument esseulée car égoïste, qui se tue au travail car elle n’a que ça ; Phra Titanaka, moine expert en méditation, qui a du mal à se libérer des liens charnels avec sa sœur. Mais le personnage principal est fouillé, digne d’un romancier : Damrong a conduit sa vie comme elle voulait, après en avoir pris très tôt les rênes ; bien que morte, elle continue à actionner les vivants pour se venger. Le titre anglais (Bangkok Haunts) joue sur l’ambiguïté du mot haunts : à la fois fantômes et action de hanter. L’image de Damrong vous restera à l’esprit une fois le livre refermé !

Un grand roman, encore plus abouti que les précédents. A lire pour mieux comprendre la Thaïlande si vous envisager d’aller y faire un tour.

John Burdett, Bangkok psycho (Bangkok Haunts), 2007, 10-18 2011, 439 pages, €8.36

J’ai chroniqué les volumes précédents sur un blog précédent, aujourd’hui fermé. Je les republierai ultérieurement ici.

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Anne Perry, Dorchester Terrace

Nous sommes à Londres en 1896 et c’est l’hiver. Le vent balaie les rues glacées et il fait bon se réfugier entre les murs confortables des maisons victoriennes, épais rideaux de velours tirés et feu flambant dans la cheminée, tandis qu’un thé ou un porto attend sur la desserte. Anne Perry, 74 ans, n’a rien perdu de sa verve à conter cette époque révolue. L’ex-inspecteur William Pitt est devenu le chef de la Special Branch, police très réduite orientée vers la sécurité intérieure. Le fils de garde-chasse, malgré ses mérites individuels, a du mal à se sentir à l’aise dans la haute société, imbue d’elle-même et volontiers méprisante. C’est tout l’art de la politique que de faire efficacement son métier tout en louvoyant entre les susceptibilités sociales.

L’empire britannique domine le monde par son commerce, mais l’Europe s’agite. L’Autriche-Hongrie se meurt, la Russie implose, la France stagne, tandis que les nations jeunes comme la Prusse et l’Italie connaissent un dynamisme troublant. Le foyer de tension européenne reste les Balkans, coincés entre catholicisme, protestantisme et orthodoxie, entre les ambitions prussiennes à contrer le vieil empire austro-hongrois et le ressentiment russe d’avoir été vaincu à Sébastopol. La mosaïque des nations mijote, tandis que les jaunes anarchistes exaltés, sur l’exemple russe, feraient bien tout sauter. C’est ce qui arrivera à Sarajevo vingt ans plus tard…

Or ne voilà-t-il pas que l’on signale des individus douteux, fichés en Europe, arrivés récemment par le port de Douvres ? Qui plus est, ils se renseignent discrètement sur les horaires des chemins de fer, la gestion des aiguillages et autres menus faits indispensable à un attentat. Qui pourrait donc les intéresser ? Pas ce petit duc Alois, quand même ! Insignifiant, bien que Habsbourg, il ne parle que philosophie et potins mondains. Et il reste loin du trône de l’empire, dans l’ordre dynastique. Qu’en pense Lord Tregarron, ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté ? Pas grand-chose ; il n’y croit pas ; il déclare que Pitt veut faire du zèle et lui faire perdre son temps. Qu’il arrive avec plus de concret avant qu’il daigne le prendre en considération.

Pitt est vexé et bout intérieurement. Ce n’est pas à l’ancien directeur de la Special Branch, Lord Narraway, qu’on aurait fait subir une telle rebuffade ! Obstiné et habile, il va donc contourner le ministre pour se renseigner par lui-même. Sa femme Charlotte, issue de la bonne société, a ses entrées là où faut, notamment via Jack, le mari de sa sœur et adjoint aux Affaires étrangères. Il lui fait rencontrer un diplomate expert en affaires austro-hongroises, dont l’épouse est ravissante et passionnée. Elle a perdu son père devant ses yeux, lorsqu’elle avait huit ans, tué d’une balle en pleine tête par la police impériale pour avoir fomenté un attentat nationaliste pour une Croatie indépendante. Recueillie par l’amante de son père, Serafina, elle a fini par faire un beau mariage mais l’amour de son pays ne l’a jamais quittée.

Justement, cette femme qui l’a sauvée se meurt dans une villa de Londres. Elle a peur de livrer d’anciens secrets en délirant, et… elle finit par mourir mystérieusement d’une forte dose de laudanum. Y aurait-il un lien entre tous ces faits ? Ce sera à William Pitt de les tisser, mais le temps presse parce que le jeune duc débarque dans quelques jours !

Dans ce 27ème opus de la série Charlotte et William Pitt, l’auteur nous replonge avec délices dans l’ère victorienne, ses passions étouffées sous les convenances, ses secrets d’alcôves enfouies dans les années, les ambitions politiques et l’intérêt anglais. Dans cette société machiste – où règne cependant une reine – le directeur de la Special Branch n’agit pas sans sa femme, dont les relations mondaines et l’intuition contribuent à faire réussir ses missions. Les moments en famille, avec leurs deux enfants, Jemima 13 ans et Daniel 10 ans, sans oublier leur nouvelle bonne Minnie Maud amoureuse d’un petit chien, sont un contrepoint émouvant à l’action et l’intrigue, dont ce roman ne manque pas.

Anne Perry, Dorchester Terrace, 2011, 10-18, janvier 2012, 478 pages, €8.64

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Matilde Asensi, Iacobus

Aimez-vous le mystère, le moyen-âge, les Templiers ? Lisez ce livre, vous allez être servis ! Matilde Asensi est journaliste espagnole, elle a baignée toute petite dans ce monde catholique et vénérable des pèlerinages et des églises. Pour son second roman (mais le premier traduit en français), inspiré du Nom de la rose et du Da Vinci code, elle frappe fort. Un moine-soldat de trente ans, Galcerán, appartenant à l’ordre des Hospitaliers pour une faute sociale de jeunesse que nous découvrirons, est mandaté par le pape Jean XXII pour enquêter sur les morts mystérieuses de son prédécesseur, le pape Clément V, du roi de France Philippe le Bel et de son grand chancelier Guillaume de Nogaret. Maurice Druon a écrit une vaste fresque historique passionnante sur Les rois maudits.

C’est que ces trois hauts personnages avaient pour point commun la malédiction in extremis du Grand maître des Templiers Jacques de Molay, brûlé par ordre royal après un procès d’inquisition stalinien. Tout visiteur dans la capitale peut d’ailleurs voir la plaque apposée à l’endroit du bûcher, dans ce square du Vert-Galant qui fait face au Louvre, dominé par le pont Neuf. L’ordre du Temple était devenu très puissant, suscitant des jalousies dans l’église et le siècle, possédant même une forteresse aux marges du Paris médiéval, aujourd’hui le quartier du Temple. L’ordre était réputé être aussi fort riche, ce qui suscitait les convoitises royales, l’État étant toujours à sec pour dépenser sans compter par bon plaisir politique (tradition française qui dure jusqu’à aujourd’hui).

Rivalité de puissance et volonté de taxer ont donc fait chuter le Temple. Sauf que l’on a trop volontiers oublié sa troisième force : celle de la connaissance. S’étant frottés aux pays d’Orient, dépositaires de la culture grecque via les érudits persans, les chevaliers du Temple avaient acquis des savoirs en médecine, en poisons, en alchimie, qui les rendaient redoutables. On dit même qu’ils avaient découvert sous le temple de Salomon à Jérusalem l’Arche d’alliance, véritable pile de Leyde composée de bois d’acacia et d’or pur, qui permet la puissance à qui sait s’en servir.

C’est pour cela que le pape est inquiet : ne va-t-il pas être le prochain sur la liste ? Ces trois morts dans l’année, selon la malédiction de Molay, sont-elles naturelles ? Galcerán va enquêter… et découvrir qu’à chaque fois deux mystérieux personnages étaient dans les parages, disparaissant aussitôt le décès constaté. Jean XXII va donc – grâce à Galcerán – signer l’accord de créer un ordre nouveau de chevalerie catholique, au Portugal. Même s’il sait que le roi du Portugal protège les Templiers sur sa terre et que les derniers qui ont échappé vont s’y rallier.

Mais pour être moine obéissant au pape, soldat chargé d’une mission pour l’Église, on n’en est pas moins homme. Galcerán de Born fut jadis chevalier, d’une bonne famille de noblesse catalane. S’il est entré dans les ordres, ce n’est que sur injonction familiale après avoir connu l’amour à 16 ans. Le premier chapitre le voit rechercher un enfant de 13 ans, trouvé bébé à la porte du monastère Ponç de Riba. Missionné par le pape, il a tous les pouvoirs nécessaires et en use pour engager le novice comme écuyer. Il le nomme Jonas parce qu’il veut le ramener à la lumière après son purgatoire monastique. Ce piment adolescent va injecter de l’humour dans cette quête trop grave. De l’amour aussi, parce que ce garçon est son fils mais qu’il ne lui dit pas de suite. Peu à peu, ces deux êtres solitaires et soumis à obéissance vont se lier, se trouver, s’éduquer l’un l’autre. Jusqu’à remettre en cause ce que la société leur a jusqu’ici imposé.

Car le pape ne s’en tient pas là. Avide d’or et de puissance comme Philippe le Bel, il va lancer Galcerán sur les traces du trésor des Templiers, jamais retrouvé. Le surnom du moine est en effet ‘le Perquisitore’, qu’on peut traduire par enquêteur. Il n’a pas son pareil pour observer, faire parler les gens, mettre bout à bout les indices. Parlant l’espagnol, l’italien, le français et l’arabe pour le présent, le grec et l’hébreu pour le passé, le moine-soldat est aussi versé dans les sciences médicales, apprises dans les traités grecs, arabes et juifs. Il a donc les connaissances suffisantes pour déchiffrer les codes. Car le trésor est disséminé sur le chemin de Compostelle, dissimulé sous des constructions religieuses ornées de symboles à décrypter. Lequel chemin n’est pas celui de Jacques, récupération papale pour garder le pouvoir, mais celui de Priscillien, évêque de Galice du IVe siècle condamné pour hérésie par Rome (p.352) ! Galcerán et Jonas vont rivaliser d’observation et d’acuité intellectuelle pour découvrir quelques dépôts. Aussitôt pillés par les sbires du pape…

Menacé par cette milice papale, écœuré par l’avarice de l’Église et sa volonté de tout régenter, jusqu’aux idées de chacun, le moine-soldat hospitalier va décider de jouer les Jonas pour lui aussi. Il va quitter son ordre sans ordre, pour disparaître avec les siens. Avec son fils qu’il doit parfaire pour qu’il devienne un homme, et que sa mère n’a jamais voulu reconnaître par rigidité sociale. Avec cette femme juive rencontrée à Paris, Sara au teint de lait et aux taches de rousseur, appelée sorcière parce qu’elle maîtrise les poisons et parce que son intelligence lui permet de deviner le destin de ceux qui viennent la consulter. Galcerán de Born va quitter son ordre, sa famille d’origine et jusqu’à son nom pour commencer une autre vie, avoir un autre enfant. Sauf qu’il reste médecin et enquêteur dans l’âme, ce pourquoi il va travailler à consolider ce contrepouvoir au pape et à l’Église que sont les Templiers dont la renaissance a lieu sous un autre nom.

Aventure, mystère, amour, tous les ingrédients sont réussis pour un bon roman policier. Le lecteur apprendra des choses nouvelles : sur le Temple, le pape et le chemin de Saint-Jacques. Il sera ému par les relations père-fils, par les relations femme juive-moine catholique, par l’éveil des consciences. Car tous les personnages évoluent, jamais figés dans leur rôle, ce qui donne au texte une résonance vivante qui parle à chacun de nous. Un bien beau livre qui vous tiendra en haleine, par action, par passion et par raison. Il vous donnera les clés de la liberté !

Matilde Asensi, Iacobus – une enquête du moine-soldat Galcerán de Born, 2000, Folio policier 2007, 387 pages, €7.69 

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Alex Scarrow, La théorie des dominos

Avis aux âmes faibles et aux béquillards psychologiques ! Si vous entamez ce livre, vous ne pourrez plus le quitter et vous ferez des cauchemars la nuit. Construit comme un jeu vidéo, découpé comme une série TV, passionnant comme un thriller… ce livre parle d’un futur possible. Proche, très proche.

Imaginez, comme l’éditeur vous convie à le faire en quatrième de couverture :

  1. Lundi : série d’attentats sur les réserves pétrolières.
  2. Mardi : effondrement des marchés. Mise en quarantaine des transports.
  3. Mercredi : restriction de l’approvisionnement en vivres et en énergie.
  4. Jeudi : coupure de l’électricité, magasins pris d’assaut.
  5. Vendredi : La panique et le chaos s’emparent de la rue.
  6. Samedi… just imagine.

En une semaine, tout notre monde s’est écroulé, notre civilisation effondrée, notre culture a régressé aux âges farouches. Le chacun pour soi gagne, la débrouille supplante les diplômes et la capacité à cultiver des patates vaut mieux que l’étude approfondie du marketing. Nous sommes dans l’apocalypse, le complot, le chaos. Est-ce invraisemblable ?

Notre dépendance au pétrole est évidente. Notre civilisation le sait et gère la transition du pic pétrolier avec le temps : mais si le temps nous est compté ? Plus de transports, plus d’importations, plus d’alimentation, plus d’électricité ni d’eau potable dans les foyers. Police impossible, armée débordée, gouvernements impuissants. Il faut choisir qui préserver, instaurer la dictature, protéger des zones restreintes. Pour le reste, c’est la loi de la jungle, les bandes de jeunes qui bastonnent et violent, les racailles qui pillent, se saoulent et tuent. Avec ce plaisir primaire de l’espèce, ce fond de sado-masochisme à jouir de souffrir et faire souffrir.

Andy est un spécialiste de géostratégie. Juste avant la fin du siècle dernier, en 1999, un groupe mystérieux lui a commandé un rapport unique et confidentiel : que faudrait-il pour que la route du pétrole stoppe ? De fait, pas grand-chose : quelques nœuds de production et de transport immobilisés par explosions. La suite s’engendre d’elle-même, l’arrêt progressif de toutes les activités industrielles et technologiques, l’abandon social, la lutte pour la vie. De quoi imposer un régime fort rêvé par certains pour dominer à nouveau une planète régénérée…

Le scénario se déroule comme prévu : bombes à la Mecque, la Kaaba saute en tuant des centaines de pèlerins. Explosion des musulmans fanatiques partout dans le monde – voilà le principal. Faire sauter un tanker dans le golfe persique immobilise tous les pétroliers en attente. Faire sauter une raffinerie dans le Caucase, une au Nigeria et une au Venezuela empêche toute alternative au pétrole arabe. Et c’est plié : toute la société occidentale, très dépendante de l’énergie et de la chimie du pétrole, s’effondre. Scénario peu vraisemblable dans son enchaînement, mais puissant.

Andy est en mission d’études en Irak lorsque tout arrive. Mais il n’est pas seul. Sa femme veut divorcer et fait juste au mauvais moment un petit voyage en train à l’autre bout de l’Angleterre pour son entretien d’embauche. Lorsqu’elle veut repartir, plus de trains ni de bus, les autoroutes fermées ! Sa fille étudie dans une université près de Londres, les téléphones mobiles fonctionnent encore, à elle d’aller chercher le petit frère Jacob, 8 ans, dans son école privée pas trop loin de la maison. Mais un homme la traque : elle a vu il y a huit ans ce qu’elle n’aurait pas dû voir, le visage de trois des commanditaires mystérieux du rapport de son père. Elle ne doit ni passer dans sa chambre universitaire, ni rentrer à la maison, mais entraîner son petit copain parce qu’il a un véhicule…

Cet aspect familial très concret ajoute du piquant humain à ce scénario technique. Andy va-t-il rentrer auprès de sa famille ? La mère réussira-t-elle à rejoindre Londres ? La fille parviendra-t-elle à chercher son petit frère et à échapper au tueur ? Qu’arrivera-t-il ensuite ? Car le chaos ne s’arrête jamais du jour au lendemain.

L’auteur, né au Nigeria, vit au Royaume-Uni et écrit des livres de fiction et des scénarios de jeux informatiques. Son second roman, publié ici « à l’ancienne » est un livre (cékoi pianotent déjà les 15 ans sur leur fesses-book ?). Mais c’est aussi un bon support de jeu de stratégie. Après le film, voici que le monde du jeu s’introduit dans la littérature, que les frontières des genres s’effacent. Si vous êtes comme moi, préférez lire le livre, votre imagination travaillera bien plus que si l’écran vous livre ses images de synthèse ou que si vos doigts sont occupés aux manettes.

L’écologie, la vraie, loin des luttes technocratiques d’appareil, devrait vous inciter à réfléchir sur votre existence, sur vos savoirs utiles. Faire du vélo, savoir se défendre, cultiver son jardin… Bien loin des Duflot et autres histrions de l’apocalypse bobo.

Alex Scarrow, La théorie des dominos (Last Light), 2007, Livre de poche 2011, 572 pages, €7.22

DVD La théorie des dominos de Stanley Kramer avec Gene Hackman et Candice Bergen, Elephan films 2015, €17.59

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Gilbert Sinoué, L’enfant de Bruges

Un thriller Renaissance dédié à son fils qui a changé sa vie, « pour tout ce que je n’aurais pas su te dire ». Né en Égypte sur un bateau de touristes, élève des Jésuites puis de l’École de musique, parolier de chanteurs des années 80 (Claude François, Dalida, Jean Marais, Marie Laforêt), Gilbert Sinoué s’est mis à écrire. A composer des romans captivants comme des feuilletons.

En fin de siècle, Gilbert Sinoué invente un fils adoptif à Van Eyck, prénommé Jan comme lui, un gamin trouvé tout bébé dans un couffin à sa porte, 13 ans auparavant. L’auteur, très heureux d’avoir été un père tardif, est très attaché à son enfant. Ce pourquoi il parle avec tendresse et pudeur des sentiments de paternité et du besoin de père d’un adolescent.

Le garçon orphelin s’est attaché à ce peintre bourru, taiseux, qui a de nombreux secrets. Le premier étant l’art de la peinture à l’huile, le second ses missions pour le duc de Bourgogne Philippe le Bon. On note en 1456 une carte du monde connu exécutée par Jan van Eyck pour lui, mentionnant une échelle pour calculer les distances. De cette existence mouvementée, et se sa mort mystérieuse en 1441 dans sa maison, l’auteur crée une intrigue.

Tout commence par un meurtre, celui d’un adolescent de 15 ans qui parlait au sculpteur Ghiberti dans Florence. Une dague vient se ficher entre ses omoplates. Autour de Van Eyck, ce sont ses disciples qui sont tour à tour assassinés. Lui sera-t-il le prochain ? Que va devenir sa famille, son épouse et ses deux petits enfants ? Et Jan, le garçon sans père, adopté et éperdu d’amour pour ce père par choix ? Lorsque le peintre disparaît, retrouvé mort un soir dans son atelier, Jan n’a qu’une pensée : fuir. Quitter sa marâtre qui ne l’aime pas, gagner Venise, cette ville d’art baignée de soleil dont il rêve sans cesse en regardant le mouvement des bateaux. Derrière sa miniature préférée d’un certain A.M, il découvre une bourse remplie d’or… Son « père » lui a léguée au cas où.

Mais de sombres mercenaires cherchent à le capturer : l’enfant est assommé, noyé, battu, ligoté. Pourquoi ? Quel secret détient-il sans en avoir conscience ? Avec l’aide d’un nouveau « père » qui s’attache à sa jeunesse hardie, il va surmonter les obstacles, découvrir sa mère pour la perdre, quitter la peinture non sans transmettre le secret de l’huile, devenir marin comme il rêve.

C’est une belle histoire écrite échevelée, à la Alexandre Dumas. Je regrette cependant que tout commence à cavaler après la mort de Van Eyck, alors que la première partie s’attardait sur la psychologie et les détails techniques de la peinture. Comme si l’auteur avait changé de style en cours de route. Tout va trop vite, de rebondissement en coups de théâtre, sans que jamais le garçon de 13 ans n’aie froid, ni ne s’habille, ni ne prenne encore le temps d’observer, comme avant. Il rentre à Bruges à cheval, trempé comme une soupe d’un bain forcé, sans que jamais il ne s’enrhume ou ne se sèche… Nous passons du réalisme au mythique, d’un garçon de chair échevelé et débraillé à un super-héros inoxydable. Cette rupture est dommage. L’auteur avait-il hâte de finir l’histoire ? De quitter ses personnages qu’il avait su rendre attachants ?

Cela se dévore facilement, mais il manque à mon avis une bonne centaine de pages à ce livre qui aurait pu garder son riche tempo des origines.

Gilbert Sinoué, L’enfant de Bruges, 1999, Gallimard Folio 2011, 438 pages, €8.17 

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Henning Mankell, L’homme inquiet

La dernière enquête… Vingt ans et dix enquêtes plus tard, l’inspecteur Kurt Wallander, suédois d’Ystad en Scanie, au sud de la Suède, clôt sa carrière. Diabète, tension, cholestérol, il commence à avoir de courtes absences alzheimériennes. Au même âge que l’auteur, né en 1948, il est aspiré dans la vieillesse. C’est ce qui fait de ce dernier roman policier une œuvre littéraire.

Il y a certes une intrigue avec meurtres et progression savamment distillée de l’action. Il y a aussi la confrontation d’un homme avec le néant qui approche, sa petite-fille qui naît, son ex-femme qui sombre, son amante qui se tue, le souvenir de son père. L’époque qui change, à laquelle il ne s’adapte plus : Internet, la diversité ethnique, la finance mondiale, le matérialisme égoïste.

La Suède a toujours été un État infantilisant, conformiste, cocon. Il s’agit de se faire plaisir après des siècles de guerres flamboyantes, alors que le pays est devenu trop petit pour ne pas faire allégeance. A l’Allemagne avant-hier, à l’URSS hier, aux États-Unis aujourd’hui. La « neutralité » suédoise est une façon de poser son joker, de sortir de l’histoire, pour que chacun jouisse en son intérieur social-démocrate sans se préoccuper du monde. Sauf que le monde s’en fout et que l’histoire se fait malgré soi. La guerre froide n’est pas finie, même si le socialisme s’est effondré. Ce pourquoi un commandant de sous-marin retraité, devenu beau-parent de Wallander, va lui faire part de son impression d’être suivi, espionné, menacé.

L’inspecteur blanchi sous le harnois est un lent. Il s’écoute, il écoute, il émerge péniblement de nuits agitées ou de beuveries stupides. Il est seul, s’entend avec sa fille uniquement parce qu’il ne la voit pas trop souvent. Il quitte la ville pour s’établir à la campagne, où la tempête fait rage trop souvent. Curieusement, on vient le visiter en son absence. Observateur, il voit des objets hors de leur place exacte. C’est lorsqu’il « oublie » son arme de service dans un bar, d’où il repart complètement bourré, qu’il se voit accorder de longues vacances. Il en profite pour suivre son enquête personnelle, familiale, sur ce qui vient d’arriver.

Car le propre père du compagnon de sa fille, grand-père de sa petite-fille Klara qui vient de naître, disparaît. Comme ça, subitement. Sans portefeuille ni téléphone portable (un comble en notre époque « branchée » !). Personne ne comprend rien, la police non plus que l’épouse ni le fils. Pourquoi ? Comment ? C’est ce que Wallander va s’efforcer de trouver. Ce ne sera pas sans péripéties qui laissent le lecteur haletant.

Le roman est bien construit, façonnant chapitre après chapitre une atmosphère. La pesanteur du socialisme suédois, du climat hostile, du repli des gens. Mais aussi l’emprise de la vieillesse, avec la grande histoire qui vous rattrape, l’idéalisme des années 60 et 70 qui vous empêche d’y voir clair. Car il s’agit de tout renverser, inverser… C’est intelligent, affectif, profond.

Le dernier Kurt Wallander d’un auteur qui vient de passer le cap de la soixantaine, comme son héros, et qui s’y reflète.

Henning Mankell, L’homme inquiet, 2009, Points Seuil janvier 2012, 594 pages, €7.79

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Peter Tremayne, Le concile des maudits

Sœur Fidelma renouvelle son terrain de chasse. Nous ne sommes plus dans la verte Eireann (Irlande) mais dans la Burgundie franque (Bourgogne). En l’an 670, au concile catholique d’Autun, Rome veut faire converger les différentes églises chrétiennes sur son modèle machiste méditerranéen : plus de femmes ! L’évêque franc Leodegar, apparenté à la famille royale de Clotaire III, mélange pouvoir spirituel et pouvoir temporel ; comme tous les démagogues assoiffés de puissance, il utilise l’idéologie pour son compte. C’est ainsi qu’il a décidé, quelques mois auparavant, de faire divorcer les prêtres et moines mariés. Le lien d’époux étant considéré par Rome comme hérétique, ne saurait être béni par Dieu…

Mais il y a pire. Les femmes et les enfants des moines d’Autun sont d’abord séparés de leur époux et père par la division physique du monastère. Certaines galeries sont murées, les femmes cantonnées à la Domus Femini, sous la férule sévère d’une ex-prostituée de Divio (Dijon), devenue abbesse. Mais ces femmes disparaissent. Elles laissent soi-disant un écrit dans lequel elles disent préférer retourner au monde, ou trouver une autre communauté. Est-ce possible ? Nous verrons comment cette déchéance de la fraternité entre homme et femme fera de ces dernières des êtres inférieurs analogues à des objets. Nous supputerons comment cette négation de l’épanouissement de l’âme par le corps – voulu par le Créateur – préparera les honteuses affaires de pédophilie des prêtres catholiques sur les jeunes garçons un millénaire plus tard. Car c’est là, dans ce haut moyen-âge, que tout commence.

Le concile religieux est comme un congrès de parti communiste, l’occasion de mesurer les écarts à la norme majoritaire, donc de désigner les boucs émissaires de l’épuration exigée pour prendre soi-même le pouvoir. Les nationalismes à vif des peuples divers font que la religion ne relie guère. Le premier chapitre commence par la querelle entre un évêque briton et un évêque saxon, apaisé par un évêque d’Eireann, sous les yeux de l’évêque franc d’Autun. Quoi d’étonnant à ce qu’un meurtre suive ?

C’est là qu’intervient sœur Fidelma de Cashel flanquée de son époux en Dieu et dans le siècle Eadulf de Seaxmund’s Ham. Pour concilier les nations et faire rapport à Rome qui fera briller son pouvoir, l’impérieux évêque Leodegar d’Autun mande Fidelma de trouver le coupable – et vite ! Sans quoi il jugera lui-même, en politique. Sont ainsi opposée la force brutale des Francs aux subtilités juridiques libérales des Irlandais. Ce ne sera pas la seule fois, Fidelman rencontrant le jeune roi Clotaire, poursuivi dans les bois.

Est une fois de plus mise en scène l’église de Rome « qui voudrait que nous nous retrouvions tous sous le joug d’une règle universelle » p.351. Nous pouvons faire le parallèle entre la Rome d’hier et la Bruxelles d’aujourd’hui, entre l’église catholique impérieuse et l’Europe unificatrice. Les particularités résistent, parfois pour le meilleur (sœur Fidelma), parfois pour le pire (les assassinats d’ennemis proches). L’auteur, historien celte et auteur policier, revendique l’originalité irlandaise, opposée au joug des Saxons comme des Francs – sans parler des Romains !

L’intrigue est enlevée, dans un décor monumental et un pays riche. La Bourgogne franque, un siècle avant Charlemagne, est un pays de vaches grasses et de vin capiteux. Ses rivières permettent le commerce depuis la Méditerranée et jusqu’à l’océan. L’héritage architectural romain a laissé de vastes bâtiments de pierres, harmonieux et sûrs comme des forteresses, avec ce goût des jardins et des plantes qui appartient à la culture du sud. Le lecteur devinera quelques bribes de la conclusion finale, mais restera mené en bateau jusqu’au bout, les rebondissements ne manquant jamais.

Ce tome est probablement le dernier de la série Fidelma, l’auteur ajoutant un épilogue situé cinq ans plus tard, comme une sorte de bilan moral de ce qui s’est passé à Autun. Le familier de sœur Fidelma lira ce livre comme un testament de sagesse ; celui qui ne connaît pas encore l’érudite avocate des cours de justice trouvera là un encouragement à lire les tomes précédents.

Peter Tremayne, Le concile des maudits (The Council of the Cursed), 2008, 10-18 2011, 356 pages, €7.69

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Antoine Bello, Les falsificateurs

Né en 1970, cet écrivain français vit ailleurs, aux États-Unis. Deux entreprises, quatre enfants et deux romans plus tard, le voici qui crée un univers original et des personnages attachants. Ce n’est pas rien pour cet arrière-petit-neveu de Marcel Aymé. Comme lui, il écrit de façon fluide ; comme lui, il s’intéresse aux gens ; comme lui, il use parfois d’humour. Il campe cependant une fresque mondiale sous forme de thriller, bien loin des clochers du terroir français de son ancêtre.

Le jeune Islandais Sliv (au nom impossible à retenir) entre dans un cabinet d’avocats internationaux réputé de Reykjavik après des études supérieures de géographie. Mais, contrairement à l’intello-écolo très légère malgré son DESS de géographie, il ne situe pas le Japon dans l’hémisphère sud… Il est au contraire enthousiaste, imaginatif et travailleur. Sa mission au Groenland le confronte aux compromis politiques et aux pressions économiques. L’idéalisme qu’il porte à l’environnement de la planète en prend un coup. C’est alors que son patron lui propose d’intégrer une entité qui le confortera.

Le CFR n’est ni la Compagnie française de raffinage, ni le Centre de formation routière, ni la Confédération française des retraités, ni même The Council of Foreign Relations : mais le Consortium de fabrication du réel. Chacun sait qu’il ne sait rien, que tout lui est appris, plus ou moins, par ses parents, ses copains, Internet et la télé, voire par ses profs, mais c’est sujet à caution. Chacun sait que le film, la série ou le jeu vidéo sont plus réels que ce qui se passe au coin de la rue ou dans la cour du lycée. La croyance importe plus que la vérité, dire comme toute la bande vaut plus que découvrir tout seul la vérité. Si les grandes religions régressent, la théorie du Complot émerge, alimentée d’ailleurs par les mêmes intégristes qui brûlaient avant-hier les sorcières, hier « les fascistes » qui avaient le tort de n’être pas alignés sur l’URSS, aujourd’hui la pub et les financiers.

Le CFR est mondial, il comprend quelques milliers d’agents experts, répartis sur toute la planète et cooptés pour leur ouverture d’esprit. Car ce sont bien les Lumières qui semblent commander : raison d’abord et esprit critique requis ! Potemkine avait inventé des villages de carton pour faire croire que le pays riait alors qu’il était dans la misère ; les totalitarismes avaient inventé la propagande pour réécrire l’histoire en leur faveur ; le marketing a inventé le storytelling, la belle histoire à faire rêver pour inciter à acheter un produit ou à voter pour un candidat. Le Falsificateur n’est que le prolongement planétaire et spirituel de cette opération de croyance.

Les gens s’intéressent en général plus à ce qu’ils croient qu’au processus qui les fait croire. Antoine Bello opère à l’envers : le but est accessoire mais le scénario essentiel. Comme l’écrivain, le Falsificateur écrit une fiction. Mais l’écrivain peut se cantonner aux pays imaginaires ou aux époques approximatives. Pas le Falsificateur, qui doit tout vérifier, tout étayer, créer les preuves qui manquent. Travail de professionnel, passionnant et jamais solitaire. Il faut tout savoir d’un sujet, remonter aux sources pour en créer de convaincantes. Pour quoi faire ? Là est le mystère. Le CFR obéit à une planification de sujets jugés vitaux, sans qu’on sache jusque vers la fin du roman ni qui les décident, ni pour quelle raison. Mais falsifier captive, voir le monde par ce prisme de scénariste est comme une drogue. Un écrivain qui verrait ses œuvres naître à la réalité ; une sorte de démiurge.

Tout n’est-il pas au fond croyance ? Même les vérités les mieux établies ? La quête scientifique finit toujours par triompher, mais l’être humain n’est pas réductible à la science pure, il est instincts et passions. Ce pourquoi il faut souvent contrer les croyances par d’autres croyances, cela fait progresser l’esprit critique… Par exemple la financiarisation de l’économie, perceptible dès les années 1980, sur laquelle il faut attirer l’attention pour éviter la bulle catastrophique (p.266). Échec pour le CFR, s’il existe, parce qu’un chapelet de bulles a éclaté depuis 1990…

Il est prophylaxique d’encourager les alternatives à la pensée unique, car celle-ci mène toujours dans le mur du réel, ou à l’emprise d’un tyran : « Le contrôle des esprits a toujours été la première étape vers le totalitarisme (…) Faites-nous confiance, nous allons faire votre bonheur malgré vous… Des conneries, tout ça, si tu veux mon avis ! » p.513. C’est dit par un Soudanais musulman, agent de classe 3 dans l’organisation, à Sliv, athée de culture luthérienne. Les missionnaires religieux comme les missionnaires laïcs ou les technocrates n’ont jamais tenu d’autre langage. Faire votre bonheur malgré vous a été le leitmotiv des Jésuites, des colonialistes, des hygiénistes, des instituteurs, des psys, des travailleurs sociaux, des croyants socialistes, des militants écologistes, des chefs de bureau sortis de l’ENA…

« Attention à la confusion des genres », dit un formateur du CFR à ses jeunes recrues. « Un chercheur a besoin de toute l’information disponible. S’il s’interdit de collecter certaines données sous prétexte que celles-ci risquent de remettre en cause son interprétation du monde, il trahit sa vocation de scientifique et se transforme en censeur » p.431. Car l’autre nom de la pensée unique est le politiquement correct, qu’il est bon de contrer pour faire vivre l’esprit critique. Par exemple insister sur le fait que le Prophète prenait toujours conseil de sa femme, plutôt que d’en rester à l’interprétation des Talibans (p.516). Il s’agit des mêmes faits, mais d’une autre façon de les voir – d’y croire.

Voici un roman prodigieux qu’on lit avec ardeur. Plongé dans l’actualité, ouvert sur le monde, il met votre pensée en abyme sur l’accomplissement de soi tout en vous racontant une captivante histoire de dévouement et d’amitiés. La quête personnelle s’unit à l’exigence d’agir avec les autres pour faire partie du monde. Vaste programme généreux et optimiste, à méditer en attendant de lire la suite, parue en 2009 mais pas encore en Folio, sous le titre ‘Les éclaireurs’, prix France-Culture Télérama.

Antoine Bello, Les falsificateurs, 2007, Folio 2009, 589 pages, €8.45

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Elisabeth George, Le cortège de la mort

Voici un pavé bienvenu. Ce roman policier qui a le talent du roman psychologique à l’anglaise (bien qu’écrit par une Américaine) est en effet « un double », comme on le dit d’un whisky qu’on commande au barman. Son nombre de pages mêle deux intrigues, intriquées en chapitres distincts à caractères typographiques différents. Je ne vous en dirais pas plus, sinon que ce n’est pas par hasard.

Tout commence par un crime, un double crime comme il se doit. Les deux ont lieu à dates différentes mais à Londres, lieu de perdition comme Babylone pour les Américaines qui veulent se faire des frissons.

Le premier meurtre a pour cadre un cimetière et pour victime une femme, égorgée de face par quelqu’un qui la connaissait : tous les ingrédients de la terreur politiquement correcte, entre Bible et féminisme. Sauf que la victime vient de la campagne, orpheline très tôt, et qu’elle a cherché « depuis l’âge de douze ou treize ans » le garçon qui la contente. On apprendra en fait que c’était depuis l’âge de onze ans et avec tous ceux qui la sollicitaient… Encore une fois, l’Angleterre d’aujourd’hui est pour Elisabeth George, née dans l’Ohio et vivant à Washington, ce qu’était la Germanie pour le romain Tacite : un lieu mythique où tous les fantasmes peuvent se réaliser.

Le second crime est plus sordide, même s’il est inspiré d’une histoire vraie, le meurtre du petit James Bulger en 1993 : trois gamins de onze ans, racailles déstructurées (blanches) de banlieue, ont enlevé, dénudé, battu à la brique et à la barre de fer, violé au manche de brosse dans l’anus et tué dans des WC chimiques… un garçonnet de deux ans. Des vidéos de surveillance attestent de l’enlèvement et différents témoins des étapes suivies. Le titre américain du roman parle de « body » of death. Comme souvent le mot a plusieurs sens : le corps, mais aussi le corsage ou la coque, la force (au sens d’un vin qui a du corps), la collection ou même la forme (l’emboutissage). L’idée sous-jacente est que le morbide entraîne la mort qui, par enchaînement, se répand… Notre société moderne début XXIème siècle est mortifère, du moins sa caricature babylo-londonienne.

C’est ce qui arrive dans l’intrigue. Mais l’optimisme américain élève contre ce pessimisme les personnages positifs que sont la cohorte des flics. Nous avons comme toujours l’inspecteur comte Thomas Lynley, qui se remet peu à peu du meurtre de sa femme « pour rien », par un Noir déstructuré de onze ans ; le sergent Barbara Havers aux dents épouvantables et à la vêture banlieue ; son collègue méticuleux, ex-gangster rasta Nkata ; la commissaire par intérim divorcée Isabelle Ardery qui siffle des mignonettes de vodka pour contrer le stress d’un milieu machiste et d’une hiérarchie qui la met sous pression ; la petite Haddiyah, pakistanaise de 9 ans, qui finit par retrouver sa mère… Comme quoi la résilience est possible à ceux qui ont une base éducative. Pas aux autres. Leçon des Lumières américaines au laisser-faire anglais.

Les ingrédients sont nombreux et les fausses pistes ne manquent pas. Le lecteur ne devine rien – et tout ne se met en place que très tard, dans ce grand art du suspense qu’Elisabeth George possède à la perfection. Londres renvoie au Hampshire, l’existence urbaine close aux grands espaces de la New Forest près de l’île de Wight où les cottages ont encore le toit de chaume, réparés par des chaumiers aux outils forgés spécialement, et où les poneys paissent librement, surveillés par des agisters. Vous ne savez pas ce que c’est ? Moi non plus avant de lire. Eh bien (si vous avez cliqué sur le lien), vous voilà au courant maintenant. On apprend tous les jours.

L’enquête est faite non de rôles convenus comme à Hollywood, mais de personnes avec leurs propres vies et leur affectivité. Elle fera rencontrer des tranches de vies snob ou sordides, courriers du cœur ou cocktails mondains. J’aime le sens aigu d’observation de l’auteur, tels ces « adolescents en quête d’un refuge où traîner, envoyer des SMS et, le reste du temps, avoir l’air cool » p.313. Plus vrai que nature, ce raccourci ! Nous ferons connaissance de Yolanda la spirite au tailleur Chanel orange, d’un schizo japonais commandé par les anges, d’un patineur aux trois épouses et quatre enfants, d’un italo-baiseur aux deux métiers, d’une écolo-logeuse… Ou encore ce spécimen rare : « Il a fréquenté les écoles privées. Il porte des chemises roses. Il a cette voix… Il prononce toutes ses phrases si loin dans la gorge qu’il faut presque l’opérer des amygdales pour arriver à lui extraire les mots » p.900. Comment peut-on être persan ? Au fait, Lynley a changé de voiture, il a délaissé la Bentley pour rouler désormais en Healey Elliott 1948.

C’est ce patchwork qui fait la densité des romans d’Elisabeth George. Certes, celui-ci est long, mais il mérite d’être dégusté à petites doses, posé et repris jusqu’au final. Il ne perd rien à mûrir, comme le bon whisky !

Elisabeth George, Le cortège de la mort (This Body of Death), 2010, Pocket 2011, 1016 pages, €9.31

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Peter Tremayne, Une danse avec les démons

Alors que le sud-est de la France croyait avoir trouvé son Breivic, et qu’elle s’aperçoit qu’il s’agit d’un autre intégrisme aussi réactionnaire, ce roman situé il y a 13 siècles montre combien « la religion », quelle qu’elle soit, lorsqu’elle est réduite par le mouvement de la société, pousse à l’intolérance, à la xénophobie, au meurtre…

Le haut roi des cinq royaumes d’Eireann est assassiné dans sa chambre ! Le criminel est évident, il s’est suicidé sur le corps même du roi lorsque le cri a alerté les proches. Le cri ? Bizarre pour quelqu’un qui a été égorgé… Comme toutes les provinces sont en émoi, la neutralité de l’enquête exige un brehon (juriste) qui ne soit pas lié par les clans en cause. Qui de mieux que la célèbre sœur Fidelma de Cashel, sœur d’un roi et « dalaigh élevée au rang d’anruth » selon la formule consacrée ? Ce qui veut dire en gros avocate reconnue érudite.

Nous sommes en 669 de notre ère en Irlande et le christianisme est implanté depuis deux siècles. Sauf que l’église de Rome montre le bout de son impérialisme en exigeant que tout le monde obéisse à ses obsessions méditerranéennes : tonsure carrée, célibat des prêtres, messe d’une certaine façon, interprétation tendancieuse des Évangiles, esclavage… L’Irlande, pays des marges, ne peut accepter une centralisation contraire à ses coutumes ; ni une mainmise césaro-papiste qui tue la politique. Ce pourquoi certains rejettent la nouvelle religion, pourtant plus spirituelle et mieux transmissible (par l’écrit et les bibliothèques) que celle des druides (purement orale et personnelle). Mais si la tolérance est une chose, le crime en est une autre. Que les druides continuent à diffuser leurs savoirs très anciens est un bien, mais qu’on égorge aux équinoxes des victimes humaines à des dieux féroces, certainement pas !

Qui sont donc ces brigands qui sévissent peu à peu, répandant la terreur en égorgeant les moines et en brûlant les abbayes ? Y a-t-il un lien avec le meurtre du haut roi Sechnassach (qui a vraiment existé) ? Fidelma, flanquée de son mari moine saxon Eadulf, va devoir délaisse une fois de plus leur fils Alchù encore petit, pour régler la politique. Ce qu’elle va découvrir ne va pas arranger les affaires de certains…

Le schéma des enquêtes est toujours le même, mais l’intrigue est à chaque fois différente. Si l’on ne connaît le dénouement qu’à la fin, dans la grande tradition du whodunit anglais, cette fois-ci l’affaire se complique. Elle est à étage et l’auteur fait partir sa fusée à petite vitesse, avant d’allumer chacun des boosters successivement. Cela nous donne de l’action, du rebondissement, du mystère. Il assaisonne le tout d’une observation érudite des coutumes du temps, jamais pesante pour notre curiosité. Il ajoute à ces ingrédients quelques personnages secondaires de guerriers, de servantes, d’artisans et aubergistes, de filles aristocrates, de hauts personnages qui se croient, de guerriers courageux mais pas toujours futés, d’enfant asservi à l’étranger… Tout cela compose une belle histoire où la distance est prise tant envers la politique, toujours encline à favoriser le clan, qu’envers la religion, dont le pouvoir spirituel ne demande qu’à dériver vers la puissance personnelle.

Peter Tremayne, Une danse avec les démons (Dancing with Demons), 2007, 10-18 2011, 346 pages, €7.69

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Matilde Asensi, Le dernier Caton

Article repris par Medium4You.

Le lecteur surpris et ravi découvrira ici un ‘Da Vinci Code’ à l’espagnole. Une belle intrigue aux rebondissements inattendus, une héroïne qui n’a pas froid aux yeux ni aux jupes, un capitaine suisse de la garde pontificale et un Alexandrin d’Égypte beau et érudit.

Tout commence par l’héroïne, une bonne sœur de 38 ans qui travaille sur les manuscrits anciens de la bibliothèque secrète dans les caves du Vatican. Son chef cardinal lui ordonne d’entrer en réunion : elle doit, sous le sceau du secret le plus absolu, exécuter une mission pour l’Église. Le Pape lui-même bénit l’opération et veut qu’on aille très vite. Un homme a été trouvé mort dans un accident d’avion, des reliques catholiques répandues près de son cadavre. Sa peau est scarifiée d’étrange façon : des croix surmontées de couronne et des lettres grecques… Lui est Éthiopien, serait-il copte ? Mais pourquoi enquêter ?

Sœur Ottavia vit entre sa pension de sœurs, son laboratoire aux manuscrits et sa famille sicilienne… Si l’auteur du thriller est née à Alicante, elle connaît bien l’univers catho et les ressorts mentaux de l’entrée en religion. Il se trouve que le capitaine de la garde suisse est l’Exécuteur des basses œuvres du Vatican et que l’Alexandrin érudit est chassé d’Égypte par le fanatisme musulman qui monte. Est-ce pour cela que les morceaux de la Vraie Croix, découverte par la byzantine Hélène, disparaissent soudainement des reliquaires ? D’ailleurs, ce n’est pas mieux à Byzance, Constantinople, Istanbul : « Il reste très peu de fidèles orthodoxes à Istanbul. Le processus d’islamisation a pris une telle ampleur, et le nationalisme est devenu si violent, que la majorité de la population actuelle est turque et de religion musulmane » p.392. Toutes les civilisations ne sont pas « égales » aux yeux musulmans.

Nous sommes en plein secret, même s’il n’y a pas complot. Sachez que le Paradis terrestre existe quelque part, qu’une secte cachée depuis un millénaire garde ses portes et sélectionne ses élus, et que tout fait sens. A commencer parLa divine comédie’ de Dante, sur laquelle tous les collégiens italiens suent sang et eau. Pourtant, ce livre est initiatique…

Nous voici embringués dans une histoire qui se tient, aux péripéties innombrables. Peut-être l’auteur aurait-elle pu diviser son livre en plus de chapitres ? Il est en effet difficile de quitter les pages qui coulent comme un torrent.

Outre l’intrigue, haletante, vous apprendrez une foule de choses utiles, telles que multiplier par neuf à l’aide des deux mains, courir un marathon sans l’avoir jamais fait, et même marcher sur le feu sans vous brûler ! Avec un petit rappel de civilisation, pas inutile par les temps qui courent : « Si les Perses avaient gagné la bataille de Marathon, s’ils avaient imposé leur culture, leur religion et leur politique aux Grecs, le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existerait probablement pas » p.370. Malgré le relativisme bobos des repus à bons salaires d’État, habitant en quartiers sécurisés, et bien qu’aucune culture ne soit en soi « supérieure » à une autre – juste différente – il est plus sain de dire que nous ne serions pas ce que nous sommes si nous nous laissons faire. Hier comme aujourd’hui…

« Si vous n’êtes pas capable de percevoir ce qui vous entoure, ni de sentir ce que vous éprouvez, si vous ne savez même pas profiter de la beauté parce que vous ne pouvez même pas la voir où elle se trouve, (…) ne prétendez pas être en possession de la vérité… » p.540. C’est un élu du Paradis qui vous le dit.

Un grand livre, gros et passionnant !

Matilde Asensi, Le dernier Caton – une enquête de soeur Ottavia Salina (El ultimo Caton), 2001, Gallimard Folio 2009, 576 pages, €7.41

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P.D. James, Les meurtres de la Tamise

Nous sommes à Londres en 1811 et l’histoire de meurtre est vraie. P.D. James n’a pas été qu’écrivain, elle a aussi travaillé dans un hôpital puis pour le ministère de l’Intérieur britannique de 1968 à 1979, à la section criminelle. Elle se replonge ici dans les archives, qu’elle cite en sources, tant celles du Home Office que celle ses journaux du temps. Avant Jack l’Éventreur, ces quartiers populaires de l’est de Londres, près des docks, recelaient des bars à matelots, des garnis et de petits commerces. Si la violence était omniprésente, les meurtres étaient rares. C’est dire l’émotion sociale qu’a élevée le massacre de deux familles, à douze jours d’intervalle, dont celui d’un bébé au berceau.

Critchley est historien, James écrivain. Les deux complices livrent ici une enquête originale, sur documents d’archives et journaux quotidiens à grande diffusion. Les débats à la Chambre interpellent même le gouvernement, non sans un certain humour sur l’inertie pompeuse et bureaucratique du ministre de l’Intérieur. Le Premier ministre sera même assassiné par un révolté hurlant qu’on ne fait rien. C’est dire combien la police, dans ces années Napoléon, était rudimentaire et inadaptée en Angleterre.

Question d’idéologie avant tout. Les Anglais ont toujours été réfractaires à un État puissant, apte à surveiller leur vie privée. Leur haine va à Bonney, ce Bonaparte devenu dictateur de l’autre côté de la Manche, qui a repris l’unanimisme révolutionnaire pour lui faire servir l’État – donc sa personne. Son ministre Fouché a créé une police parisienne très efficace, mais qui ne recule devant aucune violation de la vie privée pour servir la politique. Tout ce que le peuple anglais a en horreur, lui qui a coupé la tête de son roi un siècle avant les Français. S’il y a une police fluviale à Londres, pour protéger le commerce mondial de la flotte des vols innombrables qui s’y produit, la sécurité de la ville n’est assurée que par des milices locales non armées, composée de vieux qui se font un complément de retraite en patrouillant dans les rues le soir, agitant une crécelle et égrenant les heures.

Par un jour sombre de décembre 1811, sept personnes en deux maisons vont être sauvagement assassinées à coup de marteau et de couteau. Le motif en serait le vol, bien que par deux fois l’assassin ait été dérangé. Brutalité et cruauté frappent la population ; la milice ignare et la justice impuissante s’empressent de trouver des boucs émissaires commodes aux passions de la foule : un Portugais, puis des Irlandais, enfin un matelot dandy qui, arrêté, se pend dans sa cellule. Sauf qu’en reprenant les indices laissés par l’histoire dans les procès-verbaux, les rapports au ministre et les journaux de l’époque, P.D. James ne croit pas la thèse officielle. On a voulu masquer les manques administratifs par la désignation à la vindicte publique d’un coupable idéal, jamais présenté dans un procès : Williams le suicidé.

Mais ne l’a-t-on pas « aidé » à se pendre ? N’a-t-on pas relâché trop vite le probable assassin ? Les « preuves » apportées, parfois deux mois après les faits, sont-elles fabriquées ? Sans céder à la théorie du complot, P.D. James laisse entendre que l’administration n’avait aucun moyen digne de ce nom et que la désignation d’un bouc émissaire était la seule façon de calmer les esprits. Le vrai coupable ne sera jamais retrouvé pour raison d’État : non qu’il cache un quelconque grand personnage, comme on l’a dit plus tard de Jack l’Éventreur, mais seulement pour mettre sous le tapis l’incurie policière du temps. Il faudra attendre 1829, dix-huit années plus tard, pour que naisse enfin une police métropolitaine digne de ce nom. Elle fut créée par Peel et les policiers, cette fois jeunes et formés, porteront pour la postérité le nom de Bobbies, diminutif du prénom du ministre, Robert dit Bob. Tout comme le préfet Poubelle a donné son nom aux récipients écologiques à Paris.

Les auteurs déroulent les faits rapportés et l’enquête poussive avant de livrer, dans un éblouissant chapitre 11, une critique moderne des balbutiements du temps. A part dans l’œuvre de la romancière anglaise fascinée par le meurtre, cet ouvrage de la Baroness James of Holland Park depuis 1991, a mis beaucoup de temps à être traduit en France (23 ans) et encore plus de temps à être reconnu en poche. Même la librairie en ligne Amazon ne référence pas sa réédition récente, quatre mois après sa parution, c’est dire ! Il mérite cependant d’être lu.

Phyllis Dorothy James et T.A. Critchley, Les meurtres de la Tamise (The Maul and the Pear tree), 1971, traduction française 1994, Livre de poche policier 2011, 285 pages – version antérieure Fayard disponible sur Amazon

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Donna Leon, La petite fille de ses rêves

Je ne sais si les années qui passent ou une certaine lassitude atteignent Donna Leon, ou si l’Italie s’enfonce dans le relativisme politiquement correct dominé par l’argent – toujours est-il que le cynisme le plus cru est présent dans cette 17ème enquête du commissaire vénitien Guido Brunetti.

Les Gitans, Tziganes et autres Zingaros ? Il est exigé désormais de les appeler Rom. Ils vivent en marge de la société, subsistant de trafics de voitures, incitant leurs enfants à voler et allant même jusqu’à les prostituer. Les « services sociaux » n’y voient que la rançon du rejet social, donc rien à dire : les policiers se contentent les ramener systématiquement tout moins de 14 ans à « ceux qui se disent leurs parents ». Aucune sanction, pas même une remontrance, aucun fichier, aucun placement d’office, aucune mesure éducative : laissons ce qui est être – tel est la lâcheté sociale du politiquement correct. Les gosses rom sont des poussières à mettre sous le tapis.

Quoi d’étonnant à ce que, devant cette carence de l’État, chacun se débrouille comme il peut ? L’Italie est donc régie par le copinage, les clans, la corruption. Les faibles font appel aux puissants, les puissants font de l’autodéfense, en toute impunité puisque le pouvoir d’État est à leur botte. C’est dans ces eaux glauques qu’évolue le commissaire Brunetti, humaniste revenu de bien des choses. Il se réfugie dans sa famille, parmi ses amis, dans cette ville qui l’a vue naître et qu’il ne quitte guère. Ses joies sont ses enfants Rafi et Chiara, sa femme Paola, son adjoint Vianello, la belle Elettra qui pénètre tous systèmes informatiques officiels, et la cuisine vénitienne faite de pâtes, de légumes et de produits de la mer. Sans oublier le vin et la grappa. Reflet d’époque que ce no future hédoniste à l’italienne.

Il n’y a donc guère d’action et beaucoup de psychologie, aucune happy end mais la négociation cynique autour d’un corps de fillette laissé à la morgue pour qu’on en fasse ce qu’on veut. A se demander si, le roman commencé, Donna Leon n’a pas été découragée par la réalité des choses. Elle introduit en effet au début un prêtre qui fait de l’argent et un autre renvoyé d’Afrique pour escroquerie. Y aurait-il un lien avec cette fillette retrouvée noyée dans un canal, une bague cachée dans le vagin et une montre dans la culotte ? Qui a subi des relations sexuelles répétées alors qu’elle n’a que onze ans. On imagine que l’intrigue aurait pu tourner autrement au lieu de tourner court.

L’amoralité la plus désabusée s’étale à chaque page.

  • L’Église ? Une puissance, mais le clergé : « C’est leur goût pour le pouvoir qui me les rend aussi antipathiques. C’est l’élément moteur de tant d’entre eux ! Je crois que cela déforme leur âme » p.60.
  • Croire ? Bof, chacun trouve les béquilles qu’il peut, même s’il est politiquement correct de rester poli devant cette institution italienne qu’est l’église catholique.
  • Les politiciens ? Tous pourris, jusqu’au ministre de l’Intérieur dont le fils échappe toujours aux conséquences judiciaires de ses bagarres, excès de vitesse et autres usages de drogue.
  • Les valeurs chrétiennes, humanistes, de gauche ? « Juste le même genre de pieuses banalités qu’on trouve dans les éditoriaux de ‘Famiglia Cristiana’ (…) Mais c’est certain, les gens adorent qu’on leur débite ces clichés (…) Parce que du coup, ils n’ont rien à faire, répondit Paola. Il leur suffit d’éprouver des sentiments politiquement corrects pour qu’ils s’imaginent qu’ils sont aussi méritants que s’ils avaient fait quelque chose » p.111. Ressentir suffit, compatir ne va pas jusqu’à agir, c’est fini. Les gens sont désormais impuissants… et la police aussi. Alors, à quoi bon ?

Ce roman est celui des désillusions : « ceux qui parlent d’égalité, de respect des cultures et des traditions » p.195 oublient qu’une société ne survit que par le droit. Le relativisme multiculturel aboutit à l’anarchie, au chacun pour soi, à Dieu pour personne.

  • Oui, il faut faire quelque chose, au lieu de crier au racisme dès qu’on objecte quoi que ce soit.
  • Oui, il faut faire respecter la loi, même si cela gêne les puissants.
  • Oui, il faut transmettre les valeurs et les faire vivre au lieu de se réfugier dans l’idéalisme correct et de laisser-aller la société !

Donna Leon nous offre un roman blasé mais politiquement puissant. Elle, l’américaine, critique autant le sentimentalisme de son pays que le storytelling de la bienséance politiquement correcte italienne-européenne. Civiliser, c’est discipliner ; laisser-faire, c’est laisser aller à la barbarie toute une société au profit des mafias, dont les pires ne sont pas siciliennes, mais bien dans la « bonne » société.

Donna Leon, La petite fille de ses rêves (The Girl of his Dreams), 2008, Points policier Seuil janvier 2012, 326 pages, €6.84

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Arni Thorarinsson, Le septième fils

Nous sommes en Islande, dans les fjords de l’ouest, en haut à gauche de la carte, très découpée à cet endroit. Un endroit sauvage au climat arctique qui a longtemps vécu de la pêche et se pose des questions sur sa survie. L’Islande de la modernité, c’est l’excès, démontre l’auteur. Il écrit en 2008, au moment où la pire crise financière de l’histoire du pays commence à émerger. Mais c’était inéluctable : excès d’alcool puis de drogue, de sexe puis de cupidité – jusqu’à jouer la vie des gens pour « arriver ». Nous sommes en polar sociologique, ce qui peut déplaire aux primaires shootés aux séries américaines, là où l’action n’avance qu’à coups de lattes ou de pistolet-mitrailleur. Mais il faut s’intéresser à cette île nordique, isolée et froide, car elle témoigne plus que notre pays continental, entouré et ensoleillé des ravages d’une modernité non apprivoisée.

« Cette fois, le responsable c’était la cupidité, qui est en train de mettre ce pays sens dessus dessous. Tout ça pour imiter les autres. Les gens se pâment devant des richesses dénuées de toute valeur véritable et ne voient que ça partout autour d’eux : dans les journaux, à la télé, chez leurs voisins, et ils ont l’impression qu’ils doivent se prêter au même jeu. Et ce jeu-là n’épargne rien ni personne. (…) Quant aux enfants, ils s’appliquent à singer leurs parents. Et se prosternent à leur tour devant le dieu de l’argent » p.399.

Le septième fils est une légende biblique dans laquelle le chiffre sept signifie la surpuissance. Reprise par les groupes rock, elle sert aux satanistes à justifier leur élection. Mais si le septième était une fille ? L’intrigue s’emmêle à plaisir jusque vers les deux tiers du roman, avant de s’éclaircir brusquement comme le ciel en Islande. L’auteur a de l’humour et campe un portrait de journaliste local corrosif et anti-macho. Einar – l’Unique – est divorcé et a du mal à entretenir une relation normale avec les femmes parce qu’elles ne savent pas trop ce qu’elles veulent. Féministes, elles revendiquent haut et fort leur liberté et l’égalité ; lorsque l’homme se montre vulnérable elles le méprisent, le frappent de mots ou de gifles et se sentent abandonnées et misérables ou, pire, se vengent comme à la télé. Prises par leur profession « comme les hommes », elles délaissent leurs enfants qui tournent affairistes ou gothiques, noyant leur vague à l’âme dans le tabac, la drogue, l’alcool, le sexe ou « l’incivilité ». Un pays de 320 000 habitants nous en dit autant que les lourdes enquêtes socio-universitaires en pays de 65 millions.

Où nous rencontrons trois gamins de 12 ans qui viennent de fonder une entreprise au chef avec « rien d’autre sur le dos que son tee-shirt en dépit de la température extérieure qui avoisine zéro » (p.13), une maison historique transmise de génération en génération qui part en fumée, un pasteur pop qui s’interroge sur un étron, trois ados de 14 ans tout en noir et percés de toute part, en révolte, une divorcée camée aux médocs, une grosse qui veut se faire plus mince qu’une star rock et qui n’attend que « sa chance », une commissaire au gamin vendeur de journaux, un brigadier de police réactionnaire et cœur d’or, un député socialiste retrouvé mort, un footeux ex-célébrité et son copain à vie avide d’alcool, drogue, sexe, affaires… Et ainsi de suite tournent les gens dans le tourbillon de la modernité qui désoriente. Plus d’avenir, plus de morale, l’imitation des autres « vus à la télé ». Le « pourquoi pas moi ? » clamé à la face de tous – et gare à quiconque se met en travers du chemin.

Une belle intrigue loin de Rambo, qui dépasse le localisme pour s’ancrer dans l’humanité.

Arni Thorarinsson, Le septième fils, traduit de l’islandais par Éric Boury, 2008, Seuil Points policier, novembre 2011, 446 pages, €7.41

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Patricia MacDonald, Un coupable trop parfait

Les romans policiers de Patricia Bourgeau, dite « MacDonald », me laissent un sentiment mitigé. J’admire le professionnalisme de l’intrigue, savamment amenée, conduite avec ce qu’il faut de suspense, sans temps mort. J’aime l’originalité des thèmes, qui change des autres. En revanche, je reste au bord du roman, sans vraiment entrer dans l’histoire. Je n’éprouve aucune empathie pour les personnages. Ils m’apparaissent comme des poupées mécaniques, de simples acteurs jouant un rôle social stéréotypé. Même les héroïnes ne sont pas sympathiques. « Un coupable trop parfait » représente pour cela un progrès : il est sans conteste le meilleur de la série !

Dans les histoires MacDonald, il s’agit habituellement d’une femme et mère qui se heurte à l’égoïsme et à la lâcheté des hommes. La femme est bête ; les hommes violents. Chacun joue son rôle : lui de macho qui a des comptes à régler avec sa mère ou son ex-femme ; elle de maman qui « par instinct » et par « convention sociale » défend bec et ongles ses petits, filles ou garçons. Pas trop grands, les garçons – sinon ils passent à l’ennemi ! En général, la femme-et-mère agit sans aucune rationalité, sans mesurer jamais les conséquences de ce qu’elle fait. Son ‘instinct » la propulse dans les ennuis et ce sont les autres qui l’en tirent. Comment voulez-vous trouver sympathiques de telles pétasses en folie ?

« Expiation » (1981) met en scène une ex-taularde (évidemment innocente !) qu’une société villageoise poursuit mystérieusement de sa vindicte.

« Un étranger dans la maison » (1983) narre la stupidité d’une mère qui laisse sans surveillance son bébé de 4 ans ; il est donc enlevé et retrouvé dix ans plus tard, son ravisseur étant bien sûr autre qu’on ne croit.

« Petite sœur » (1986) est le remord d’une grande sœur qui a fait sa vie hors de sa petite ville et de sa famille étriquée ; la mort du père la rapproche de sa sœur de 14 ans, dont le petit-ami de 21 ans (sic !) n’est pas très net.

« Sans retour » (1989) commence par le meurtre d’une adolescente modèle ; l’auteur donne alors toute la mesure de sa haine féministe en créant le personnage du « fils parfait », un éphèbe superbe de 16 ans dont tout le monde est amoureux ou au moins admire.

« La double mort de Linda » (1994) fait ressurgir une mère qui a abandonné sa fille et ce retour remue les turpitudes de la petite ville.

« Une femme sous surveillance » (1995) montre la femme-victime de la communauté, la veuve qui hérite, l’hystérique qui se remarie juste après le meurtre de son premier mari, celle qui vole le petit-fils.

« Personnes disparues » (1997) multiplie les coupables pour cet enlèvement d’un bébé et de sa baby-sitter adolescente ; les hommes seront malmenés, comme d’habitude, même si le coupable réel n’est pas celui qu’on croit.

« Dernier refuge » (2000) donne à voir la fille naïve qui croit trouver le grand amour à chaque mâle qui s’intéresse à elle ; et tout père qui se préoccupe beaucoup de ses enfants ne peut qu’être suspect pour la MacDonald – c’est le rôle de la « femme-mère », voyons, dans la culture américaine !

C’est ce parti-pris qui agace, au fond. Que chacun soit cantonné dans ses rôles par une société conventionnelle, au point de ne pas pouvoir en sortir autrement qu’en côtoyant la mort. Que chacun soit élevé de façon si étriquée qu’il finisse par confondre « ce qui se fait » avec « ce qui se doit », et les conduites éduquées avec des conduites « naturelles », « instinctives ».

« Un coupable trop parfait » (2002), renouvelle un peu le genre. Il s’agit toujours d’une épouse et mère, agissant « à l’instinct » – ou du moins selon les convenances qu’elle met sous ce nom. Comme d’habitude, elle ne se sent nullement en cause, elle n’a « pas de chance » : son premier mari se suicide sans rien laisser prévoir ; son second mari se noie dans sa propre piscine. A chaque fois, l’épouse-et-mère est absente, préoccupée de fanfreluches ou autres attraits superficiels de l’existence. Mais, cette fois, le héros du roman n’est pas la mère. C’est le fils, un petit garçon de huit ans d’abord traumatisé d’avoir découvert mort son père ; devenu adolescent de quatorze ans qui s’entend mal avec son beau-père et reste maladroit avec son bébé sœur.

Dylan est fragile… et plus fort qu’on ne croit. Il fait d’ailleurs un coupable tout désigné pour la vindicative procureur, ex-amoureuse du beau-père. Dylan remet en question le vernis de « bonne mère » et les hypocrisies adultes – notamment de tous ceux qui sont investis d’autorité : profs, flics et psychiatres. Dylan est sain, au fond : il rigole du féminisme imbécile qui court l’esprit américain ; il devient mâle en découvrant que ses père, beau-père et grand-père ne sont pas si nets que ça ; il choisit son troisième « père » sur la fin ; il prend les choses en mains, puisque sa mère est incapable.

Il y a du progrès dans la peinture des gens réels, Patricia, continuez ! Vous ferez moins de MacDo insipides et plus de vrais romans.

Patricia MacDonald, Un coupable trop parfait (Not Guilty), 2002, Albin Michel, 450 pages, €19.86 (et occasion €2.00)

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Michael Connelly, L’Épouvantail

Jack McEvoy est journaliste au Los Angeles Times et il a jadis participé à l’arrestation du tueur en série appelé Le Poète (Points policier 1997). Mais la presse écrite se meurt, les gens ne lisent plus, fascinés par les gadgets audiovisuels interactifs d’Apple. Les journaux papier licencient, se faisant tailler des shorts par les sites en lignes et les blogs spécialisés. Engrenage mortel : la perte de rentabilité exige de réduire les coûts, ce qui ampute l’expérience et le talent car les plus chers, donc les plus anciens) sont virés. C’est le cas de Jack à qui l’on offre un sursis s’il forme une stagiaire précaire pour les affaires dont il s’occupe. La fille a les dents longues, fantasme sur les dominatrices à fouet ; c’est la « conne américaine » de caricature : féministe, sans scrupules, jouant du sexe pour se faire valoir, arriviste – et d’une bêtise sans nom.

L’intrigue tourne autour de ces trois sujets, le journalisme, les nouvelles technologies et la conne américaine : un vrai roman sociologique ! Bien découpé mais aussi littéraire – filmique et à l’ancienne – ce qui donne un grand bonheur de lecture. De quoi captiver et enseigner, tout en frissonnant.

Fin du journalisme. « Parce que c’était bien de cela qu’il allait s’agir. Il n’y avait plus de quotidien sur le marché pour accueillir un journaliste de quarante-quatre ans spécialisé dans les affaires de police. Surtout pas depuis qu’ils disposaient d’une réserve infinie de main-d’œuvre bon marché, à savoir de bébé reporters (…) qui, sortant année après année des universités (…) étaient prêts à travailler pour deux fois rien » p.19. Michael Connelly a été journaliste et prix Pulitzer pour ses reportages sur les émeutes de Los Angeles en 1992. Il sait de quoi il parle. « Maintenant tout se passait sur le Net. Tout se résumait à préparer le téléchargement des blogs et de l’édition en ligne. Tout avait à voir avec les liens télé et les mises à jour sur Twitter. Les articles, on les entrait dans son téléphone au lieu de se servir de cet instrument pour appeler la rédaction et les corriger. Des pensées après coup, voilà ce qu’était devenu le journal du matin. Les nouvelles, c’était sur le Web qu’on les trouvait, et la veille au soir » p.19.

Les nouvelles technologies sont, comme la langue d’Ésope, le pire et le meilleur.

  • Le meilleur parce qu’elles sont pratiques d’utilisation, toujours à portée de main pour communiquer et s’informer, entrées dans l’existence au point qu’on se sent tout nu lorsque le mobile est désactivé ou ne capte pas.
  • Le pire parce que tout est dans tout. Quiconque connaît la technique peut sans grand effort tout savoir (ou presque) sur vous, tant chaque action laisse des traces sur les serveurs officiels ou privés et que chacun se lâche sur le réseau, dans le confort du pseudo-anonymat. Mais celui-ci ne résiste jamais à qui sait trouver : FBI, hackers, tueurs en série…

La conne américaine s’appelle Angela Cook. Elle est blonde, sexy, minois de cocker – et elle adore les histoires de meurtre. Elle saute donc sur l’occasion de faire ses preuves en tâchant de battre le vieux routard McEvoy sur sa spécialité. On ne se refuse rien quand on est jeune et Américaine, dans la Californie 2009. Le tueur en série s’appelle Carver, le lecteur le sait dès le premier chapitre. Il est hacker et directeur informatique d’une société de stockage des données pour les entreprises. A lui de protéger les « fermes » de serveurs des intrusions hostiles. D’où son nom : l’épouvantail. Mais il ne se contente pas de protéger, il aime l’offensive. Quiconque tente une intrusion est impitoyablement traqué, virussé et détruit. Ses comptes bancaires sont vidés, ses cartes de crédit inactivées, son téléphone mobile en opposition, et des photos pédophiles sont cachées dans son ordinateur tandis que la police qui traque les fantasmes est opportunément prévenue… On ne badine pas avec Carver, dont l’enfance a consisté à attendre dans des loges de scène sa mère qui dansait nue tous les soirs.

Inutile de préciser que la conne américaine a donné toutes les lanières du fouet pour se faire lacérer et que le tueur en profite avec sadisme. Angela Cook est cuite lorsqu’elle décline sa vie entière sur un blog de confidences, livrant incidemment son code informatique qui est tout bête : le nom de sa chienne. Il fallait y penser, nom d’un chien ! Le féminisme ne peut supporter les mâles et il faut que l’animal soit chienne ; le féminisme exacerbe les comportements féminins et il faut tout chatter de soi pour exister ; le féminisme se croit tout autorisé sans risque puisque les hommes ne sont que des abrutis, évidemment domptables en tortillant du cul. Sauf quand l’abruti, violé par une dizaine d’assistantes de sa mère dès qu’il a pu bander, se fait un malin plaisir à se venger des connes américaines.

Jack, journaliste, et sa copine Rachel, agent spécial du FBI, vont avoir fort à faire pour coincer l’habile tueur qui choisit ses victimes sur le Net et efface avec aisance toutes ses traces. Sauf qu’il est névrotiquement fixé à l’enfance et que ses noms de domaine tournent autour du Magicien d’Oz. Comme la féministe, le hacker se pense à l’abri de toute mise en cause. Le roman conte la démesure de l’optimisme béat qui se croit tout permis. La parfaite Amérique.

Le lecteur palpite aux rebondissements, frémit lorsqu’un Noir de 15 ans, Alonzo, est arrêté pour un meurtre qu’il n’a pas commis, s’amuse de voir l’effarement d’un histrion de télé lorsque l’ado, libéré grâce au reportage de Jack, est convoqué pour passer à l’antenne en ponctuant toute ses phrases par « enculé de ta mère » (c’est pire en version US). Le lecteur s’étonne encore et toujours de la bureaucratie imbécile du FBI qui préfère les procédures au talent. Le lecteur jouit lorsque Jack McEvoy, licencié du journal en 99ème sur une liste de 100 pour raison de coûts, refuse de réintégrer son poste une fois l’affaire brillamment terminée. Anarchisme américain que les organisations et systèmes aillent se faire foutre lorsqu’ils ne reconnaissent pas le talent : je fonde ma propre entreprise. C’est ça, l’Amérique ! Il n’y a pas que des Apple mais aussi beaucoup d’entreprises qui deviennent d’ineptes bureaucraties. Sauf que là-bas on sait rebondir…

Un très bon Connelly, Le Poète recyclé technologies 2009 ! Qui nous en apprend beaucoup sur la sociologie du pays – et de nos manques par la même occasion.

Michael Connelly, L’Épouvantail (The Scarecrow), 2009, Points policier Seuil, mai 2011, 520 pages, €7.41

Étude sur l’intelligence de lecture d’un journal sur papier ou sur écran

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A et G Vaïner, L’Évangile du bourreau

Il a fallu dix bonnes années pour qu’un éditeur français traduise ce roman policier historique de deux ex-soviétiques. C’est que le communisme était une passion française, selon l’essai de Marc Lazar, et que ses crimes, sa dictature et son cynisme étaient tabous à gauche. Après la chute du Mur de la honte, qui empêchait tous les citoyens du paradis socialiste d’aller voir si l’enfer capitaliste n’était pas bien plus désirable, les anciens membres dirigeants des « organes » de sécurité se sont reconvertis. Pavel Khvatine est l’un d’eux, inoffensif professeur de droit vieillissant, ex-colonel du KGB, section spéciale, sous Staline.

Mais le passé vous rattrape toujours, dans cette vie ou une autre. La vie de kaguébiste était certes disciplinée, et de plus en plus mafieuse selon les échelons de la hiérarchie, mais elle était exaltante. Le pouvoir absolu ! Il suffisait d’être la voix de son maître et d’exécuter les basses besognes. Sans jamais écrire ni signer quoi que ce soit par prudence, en humant le vent pour ne pas louper le moment où il commence à tourner, en bon politique. Portrait incisif de l’apparatchik socialiste : « Minka était un homme sans histoire. On pouvait lire sur son visage transparent et grassouillet qu’il était capable de n’importe quelle saloperie pour le plus modeste des salaires. Même avec les putes, il se montrait peu engageant. Le plaisir qu’elles pouvaient lui procurer ne faisait pas partie de ceux qu’il considérait comme essentiels : une putain ne pouvait pas devenir chef et il était impossible de la bouffer » p.128. L’humour est loin d’être absent de la littérature russe !

L’ex-colonel, spécialiste du meurtre à mains nues, a épousé une Juive dont le père était l’un des médecins arrêtés sous motif de complot contre Staline, juste avant le décès du Guide suprême. Lui est tombé amoureux, pas elle. Est née une fille ; lui voulait la garder, pas elle. Sa femme le hait, sa fille le hait. Ne voila-t-il pas qu’elle veut épouser un étranger, Allemand et Juif de surcroit ? En Russie même postsoviétique, « l’internationalisme prolétarien » n’est qu’un slogan de propagande : chacun sait que les Tchétchènes sont des bandits et les Juifs des apatrides, traîtres à la Rodina car prosionistes. Le père, qui doit signer son accord pour un mariage à l’étranger, refuse. Qu’ils se marient en Russie et vivent heureux en socialisme. Mais le futur gendre est plus coriace qu’il ne croit… Il connait des secrets.

Le roman est donc construit en allers et retours entre présent et passé, teinture démocratique officielle d’aujourd’hui et système totalitaire d’hier. Il est épais mais jamais ennuyeux. Sous forme littéraire, il conte l’histoire mieux qu’un historien, de façon très vivante. Ce n’est pas son mince mérite !

Portrait du Système inventé par Lénine « sur le modèle de la poste » : « Le grand édifice de l’harmonie sociale, l’apogée des relations entre les hommes – la pyramide du pouvoir totalitaire – écrase tout le monde de sa magnificence, qu’on soit de gauche ou de droite, ami ou ennemi. Il détruit l’initiative. La religion de ce système majestueux est l’obéissance. Tout le monde est informé quand il le faut et par ceux-là même qui en ont le droit… » p.194. Qui obéit est un « homme nouveau », un parfait socialiste qui a compris que « le peuple » signifie le Parti et que les « lois de l’Histoire » signifient la voix du Grand dirigeant. Quoi, vous dites que c’était pareil sous Hitler ? Oui, c’était pareil, sauf que le nazisme ne visait pas à réaliser le paradis socialiste, mais seulement le paradis national. Donc c’est « mal » à gauche, même si Staline compte plus de cadavres à son actif qu’Hitler. Mais que peuvent les historiens et leurs recherches scientifiques, contre le préjugé de gauche ? Ce pourquoi il est bon que des auteurs russes, nés sous les soviets, réaffirment la vérité.

« Il y eut le Saint Patron. Nous, par la grâce de Dieu, Iossif l’Unique, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou, Kiev, Vladimir et Novgorod. Tasar de Kazan, d’Astrakhan, de Pologne, de Sibérie, de Kherson-en-Tauride, de Géorgie. Grand-prince de Smolensk, Lituanie, Volhynie, Podolie et Finlande. Prince de Carélie, Tver, Iougor et Perm. Souverain et grand-prince de Tchernigov, Iaroslav, Obdor ; et de toutes les terres du Nord le seigneur. Et souverain des terres d’Iverie, Kartaly, Kabardie et Arménie. Des princes de Tcherkassy, des montagnes et des autres – le souverain héritier, souverain du Turkestan, Kirghizie et Kazakhstan. Nous, le très auguste et communiste secrétaire général, président du gouvernement de l’Union. Généralissime de tous les temps et de tous les peuples. Coryphée émérite de l’Académie des sciences. Guide suprême des philosophes, des économistes et des philologues. Ami des enfants et des sportifs. Oui, il y eut le Saint Patron. Un criminel, petit, roux, le visage bouffé par la petite vérole » p.395. Le premier chapitre décrit avec une minutie iconoclaste la dissection du cadavre Staline par un fonctionnaire légiste. Le cerveau du Mal n’est qu’une noix desséchée, pareille à celle de tous les hommes.

C’est qu’on ne change pas l’humanité par décret. « N’est-ce pas merveilleux qu’il y ait autant de types de mouchards dans notre société, déchirée par la lutte des classes à mesure qu’elle se rapproche du socialisme ? » p.588. Au lieu de comprendre les hommes, vouloir les changer. Ils résistent, donc les discipliner, impitoyablement. Il leur faut obéir à la Vérité, et cette Vérité unique et « scientifique » ne peut sortir que de la voix du Grand dirigeant qui effectue une Grande réforme sociale. Quiconque désobéit est le mal incarné, le fils rebelle, Satan en personne qui œuvre contre Dieu. Que fait Dieu ? Il ne va pas s’humilier sur une croix, quand même ! Donc il éradique, il rééduque, il met en scène sa propre vérité par les Grands procès. Avez-vous noté qu’en socialisme tout est toujours « Grand », même une réforme fiscale ? C’est qu’on ne badine pas avec l’Histoire : elle est en marche ou pas ? Qui ne se met pas à son pas, compagnon de route, est un vil réactionnaire – qui refuse le sacro-saint Progrès.

Méthode du socialisme « réel » : « Voici trois groupes de rats. On a mis les premiers dans une boite noire avec un sol métallique et on a envoyé des décharges électriques : dans leur esprit, l’obscurité dans la boite est restée pour toujours liée à la peur et à la douleur. Lorsqu’on a mis les enfants de ces rats dans la boite noire sans passer d’électricité, ça les a rendus fous, comme leurs parents. Dans leur cerveau, une modification fonctionnelle de la mémoire s’est opérée sous l’action d’une substance, appelée peptide, élaborée par l’organisme effrayé des parents. Voilà un autre groupe de rats, qui n’ont rien à voir avec les premiers, auxquels on a injecté les peptides de deuxième génération, et ils réagissent à la boite noire exactement comme ceux qui avaient soufferts dedans. Tu comprends ? Vous avez élaboré le gène héréditaire de la peur, qui paralyse les gens sans souffrance ni violence » p.612. Pour les auteurs, Russes nés sous Staline et nourris de Pavlov, juristes et romanciers célèbres dans leur pays, telle est l’essence du socialisme réalisé.

Écrit avec allant et érudition, sans aucun jargon ni jamais ennuyer, ce roman policier à visée historique est une bonne leçon sur les délires intellos de la gauche « progressiste » (déjà dénoncée par Camus). Il dit tout ce qu’il est bon de savoir sur le système induit inexorablement par le socialisme « réel ». Bien sûr, le socialisme du parti de Martine Aubry aujourd’hui n’a rien de « réel », c’est fort heureusement un libéralisme régulé, pas un communisme, n’allez pas vous y tromper.

Arkadi & Gueorgui Vaïner, L’Évangile du bourreau, 1990, Folio policier 2005, 771 pages, €9.40

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Deon Meyer, 13 heures

Un roman policier sud-africain, cela change des éternels thrillers sordides des banlieues américaines ou des états d’âme des petit-bourgeois français. Nous sommes dans la « nouvelle » Afrique du sud, mosaïque ethnique multiculturelle où les Blancs sont minoritaires et les Noirs divisés entre Zoulous, Xhosas et autres Bantous. Sans compter les immigrés kenyans et zimbabwéens… Le pays va mal parce que l’ordre est loin de régner et que les chamailleries ethniques ont repris comme jamais. Peut-être est-ce une image prémonitoire de ce que sera l’Europe dans deux générations ?

La police n’échappe pas à ce mouvement de fond et les quotas cantonnent les Blancs comme les Zoulous et les Xhosas à des postes où le professionnalisme compte moins que l’appartenance ethnique. C’est dire si c’est le souk, où la bureaucratie amplifie l’incompétence tandis que certains en profitent. Rien de nouveau sous le soleil quand le peuple n’a plus d’unité. La police municipale méprise la police criminelle, que les douanes ignorent, tandis que les avocats s’en donnent à cœur joie pour défendre leurs clients nantis et que les pauvres se débrouillent dans les trafics.

Le roman est découpé en séquences horaires minutées, de 5h36 à 18h37. En 51 chapitres, eux-mêmes divisés en paragraphes de l’ordre du quart de page à une page, l’action se veut dynamique et haletante. Elle commence vivement mais hélas se perd dans les sables. Ce n’est que vers la page 350 qu’elle revient. Entre temps, tout un exposé lourdingue sur les particularismes locaux, le ressentiment ethnique et les ego misérables, l’arrivisme et l’alcool, la putasserie et les affaires. Rien de bien passionnant car la fragmentation d’une société est déprimante en soi. Même notre éventuel futur comme thème d’intrigue ne passionne pas.

Une Américaine est égorgée au matin tandis qu’une autre court la ville en jogging pour échapper… à qui ? Suspense. Est-elle une « mule » pour la drogue ? S’agit-il de trafic de chair blanche ? A-t-elle vu ce qu’elle ne devait pas voir ? Ceux qui la poursuivent sont une équipe mondialisée de Blancs et de Noirs, Afrikaans d’origines diverses, anglo-néerlando-russe d’un côté et xhosa-zoulou de l’autre. Ils sont tous jeunes, beaux, sportifs, armés, et évoluent en virtuoses dans une valse de 4×4 et autres puissantes bagnoles, sans aucune pitié. La séance de torture à laquelle nous fait assister l’auteur veut le prouver. Dans cet exposé de mondialisme exacerbé, Deon Meyer ne manque pas de caricaturer la « conne américaine » (ce n’est pas bien difficile…). La fille va trouver les bandits pour leur demander s’ils ont bien fait ce dont on a été témoin. C’est la meilleure façon de se faire égorger, mais les oies blanches de l’Indiana sont tellement connes que s’en est véridique ! Il y a évidemment les flics ripoux, la corruption sud-africaine, le papa américain qui a des relations, les maîtres du monde qui régentent les politiciens zoulous depuis Washington, et ainsi de suite.

Au total, le roman peut se lire mais traîne trop en longueur. Lorsque l’intrigue se dévoile sur la toute fin, le lecteur est un peu déçu : tout ça pour ça ? Meyer aime à compliquer une action banale sans que cela apporte d’épice à la lecture. La seule virtuosité technique (indéniable) ne remplace pas l’idée (indigente). Un pays qui a explosé en multiples baronnies et clans ethniques, pays qui se raccroche désespérément à l’international pour seulement exister, nous intéresse peu. Mais ne vous méprenez pas, ça se parcoure quand même. Lisez-le si vous avez un (très) long voyage en train (ce qui n’est pas rare avec la SNCF), sinon évitez l’heure de la sieste, ce serait mortel !

Deon Meyer, 13 heures, 2008, Points policier, Seuil, mars 2011, 566 pages, €7.41

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Peter Robinson, Toutes les couleurs des ténèbres

Littéraire est ce roman policier d’un Canadien né en Angleterre et qui situe ses intrigues en vieille Albion. Le thème en est tissé par ‘Othello’, cette pièce de Shakespeare mettant en scène la jalousie, la manipulation, l’envie, la vengeance. Toutes ces « couleurs des ténèbres » qui donnent le titre à l’intrigue. Le lecteur friand de Shakespeare pourra lire avec profit l’analyse de la pièce pages 192-195 ; il en sortira avec une meilleure culture.

Peter Robinson est en effet un auteur cultivé, qui donne ses lettres de noblesse au roman policier, comme hier Georges Simenon. Nous sommes loin du film découpé en séquences écrites, nous sommes dans une histoire romancée à prétexte de meurtre. La psychologie compte autant que les signes de statut que sont les disques, les livres, les marques de whisky. L’inspecteur Banks aime réfléchir en buvant un peu, tout en passant sur sa platine ou son iPod le classique ou le rock qui correspond à son état mental.

C’est que ce pauvre Mark, décorateur de théâtre de la petite ville d’Eastvale, est retrouvé pendu dans la forêt, à un chêne figurant en peinture dans la maison de son amant. Bien sûr, Mark est homosexuel et son amant riche diplomate en retraite. Suicide ? Meurtre maquillé ? Silbert l’amant est-il si clair qu’on le croit ? Sa retraite est-elle réelle ? Sa fonction pour le gouvernement est-elle limpide ? Ce sont toutes ces ombres qui donnent les couleurs du roman, teintées de ténèbres parce que nous sommes en 2008.

Les années qui ont suivi les deux mandats américains de Bush, le conservateur texan, sont l’acmé du repli sur soi et de la paranoïa anglo-saxonne. L’industrie décline, l’Asie explose, les ex-pays de l’Est ne sont que mafias, le terrorisme impose la rétractation des libertés. Certains services agissent impunément, « au nom de la couronne » bien sûr. Les gens sont plus égoïstes, Sophia, nouvelle amante de Banks se révèle névrotiquement attachée à ses babioles bien plus qu’à l’amour. L’exclusif est mal vu, le zapping érigé en mode d’existence. Donc Banks souffre. Mark aussi lorsque des photos lui sont montrées de son amant avec un autre, en position ambigüe. Jouer sur les sentiments pour téléguider les actes, cela figure dans ‘Othello’. C’est aussi la trame de l’intrigue policière.

Nous sommes en plein dans notre époque. Dans sa caricature, mais toujours dans les passions universelles qui traversent le temps. Cette mise en scène de notre monde à la manière de Shakespeare est d’un grand bonheur de lecture. Contrairement à d’autres, Peter Robinson ne plaque pas la technique des séquences courtes pour créer artificiellement de l’action. A l’inverse, il écrit. Il module l’action par l’outil venu du film – et cela fait toute la différence entre le bon roman et la vulgaire série.

A déguster sans modération, comme les whisky Islay, la 13ème symphonie de Chostakovitch, les chansons de Laura Marling ou le film ‘No Country for Old Men’, dont l’inspecteur Banks fait confortablement usage. Un très bon Peter Robinson !

Peter Robinson, Toutes les couleurs des ténèbres (All the Colours of Darkness), 2008, Livre de Poche policier, mars 2011, 500 pages, €7.12

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Arnaldur Indridason, Hypothermie

Les commissaires islandais n’ont pas toujours grand-chose à faire… Ce pourquoi ils creusent obstinément une intuition qu’ils ont, parfois, sur une affaire évidente pour tout le monde et vite classée. Un suicide parfait par exemple. Maria était une femme heureuse en ménage mais aussi une ex-petite fille qui avait connu des malheurs. Un peu comme tout le monde en Islande. Erlendur Sveinsson, le commissaire, n’a-t-il pas perdu son petit frère dans une tempête lorsqu’il avait dix ans ?

Lui a été retrouvé par hasard, lorsque la battue a fouillé la neige accumulée par la tempête – pas son frère. Il était sur le ventre et en état d’hypothermie. On dit que, lorsque le cœur s’arrête de battre une ou deux minutes et qu’on est ensuite réchauffé pour revenir à la vie, on fait l’expérience de la mort. On passe au-delà. Certains décrivent alors le tunnel, les lumières, l’appel des disparus chéris… Erlendur enfant n’a rien senti qu’un trou noir, mais peut-être son cœur battait-il encore lentement ? Étrange cependant que l’époux de la suicidée qu’on vient de retrouver, Maria, ait tenté lorsqu’il était étudiant en médecine une expérience du même genre. Étrange aussi qu’il ait eu une liaison avec une actrice ayant joué le rôle de Magdalena, lorsqu’ils étaient tous deux en école de théâtre. Magdalena n’est-il pas justement le nom de la medium que Maria venait d’aller voir ?

L’auteur maîtrise absolument son livre, il le bâtit avec art, mêlant présent et passé, vieilles affaires et affaires neuves. Erlendur est un taiseux, mais là s’arrête le parallèle avec le commissaire de Vargas. Erlendur est islandais, donc les pieds sur terre, et déteste le théâtre. Erlendur est beaucoup plus vrai qu’Adamsberg. Il est divorcé d’une femme trop fusionnelle qui voulait compenser son enfance ratée. Il a deux enfants qu’il a laissé trop longtemps sans les voir mais qu’il aime à retrouver. Il a ce petit frère perdu dans la tempête avec lui et dont il ne s’est jamais remis de la disparition. Il tente de faire un semblant de clarté sur tout cela en cuisinant du mouton fumé, de la saucisse de foie en saumure et du macareux au gruau.

L’obsession du livre est le froid, celui qui engourdit et empêche de penser, celui qui rend indifférent à la vie réelle, celui qui permet à ceux qui croient aux fantômes et à l’au-delà de fantasmer. Erlendur est tout seul sur cette enquête qui n’en est pas une – car elle n’a rien d’officielle. Commissaire mais humain, il est désespéré de ne pas savoir ce qui s’est passé dans de vieilles affaires qui remontent à une génération. La perte de son petit frère, par exemple. Pour lui, il ne va pas trouver, enfin pas dans ce livre encore. Mais pour d’autres, peut-être… Comme ce jeune Daniel, encore lycéen et qui venait de trouver la première copine de sa vie quand il a disparu. Ou Durun, cette étudiante en biologie passionnée de lac et amoureuse d’une vieille Mini cabossée dont la portière passager était coincée, comme les vitres, disparue elle aussi. Sans laisser de traces… sauf dans la mémoire enfouie. Il suffit de rabouter les fragments d’une histoire pour en trouver la fin. Peut-être.

Un bien bon livre, qui va au-delà du roman policier, et dit beaucoup sur l’Islande et sur ses habitants pour qui les connaît. Il se lit avec bonheur avec ses chapitres courts, ses apartés, sa progression lente mais certaine, malgré les noms à rallonge des lacs et des villages. Ce livre est sélectionné pour le concours Meilleur polar des lecteurs de Points 2011.

Arnaldur Indridason, Hypothermie (Hardskafi), 2007, Points Seuil 2011, 351 pages, €6.65

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Stieg Larsson, Millenium 3

Le troisième volume renoue avec la vivacité d’action du premier tout en conservant quelques défauts du second. L’histoire patine à commencer, comme souvent avec l’auteur, et ne parvient pas à finir (un 4ème tome était en préparation). L’épilogue est cependant surprenant et termine en beauté.

Nous suivons les mêmes personnages attachants dont nous avons fait connaissance dans les deux premiers tomes. Mikael le journaliste est égal à lui-même, professionnel et malin mais plein de défauts. Erika se révèle meilleure qu’on ne pouvait le craindre. Quant à Lisbeth, elle grandit dans son cœur plus qu’elle ne l’a jamais fait. Toute une série de comparses surgissent ou ressurgissent des tomes précédents, bien que nombre de ceux du premier ne revoient jamais le jour.

Nous sommes dans le procès de Lisbeth et toute l’histoire consistera à renverser les rôles. Le héros du livre est cette fois la Protection de la Constitution suédoise, base du système social et du contrat social-démocrate en politique. Où l’on voit un ex-Premier Ministre aider une enquête et un nouveau Premier Ministre effaré de ce qui s’est passé. Nous sommes bien loin des centres de pouvoir hiérarchisés et souverainement secrets de la France… En revanche, les sections spéciales des services secrets sont aussi paranoïaques, aussi imbues de leur importance et aussi prêtes à faire n’importe quoi pour conserver la maîtrise de la situation sans aucun souci du droit.

 ‘Millenium’, magazine d’investigation, doit donc se battre, aidé par des procédés hors la loi mais au service du droit… Une situation pas très morale et en même temps très cow-boy, où la « désobéissance civile » veut servir une morale supérieure. Thème très à la mode, un peu outré pour l’occasion. Tout finit bien, comme il se doit, encore que nombre d’assassinats mettent un point final commode à des situations que le droit à permises et qu’il ne peut débrouiller.

Ce tome 3 se lit avec bonheur. Il est captivant, une fois passées les 150 premières pages qui peinent à ouvrir les pistes. La saga se clôt sur ce troisième volet, l’auteur étant décédé en 2004 d’une crise cardiaque. Mais il continue de donner des sueurs froides à ses lecteurs. Qui voudra en savoir plus lira avec profit les mémoires de la compagne de Stieg Larsson, Eva, publiées en français en 2011.

Stieg Larsson, Millenium 3, La reine dans le palais des courants d’air (Lufslottett som sprängdes), 2007, éd. Française Actes Sud 2007, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, 701 pages, (pas encore en poche) €21.85.

Les trois Millenium en 3×2 CD audio, 60 h d’écoute, Audiolib 2008, €68.40

Eva Gabrielsson, Millenium Stieg et moi, Actes sud 2011, 160 pages, €19.00

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Harlan Coben Une chance de trop

Votre couple bat de l’aile, vous avez perdu de vue bêtement l’amour de votre vie, vous vous êtes créé une vie de changements et de voyages qui vous empêche de penser à tout ça. Mais, par hasard, votre femme a mis au monde votre fille. Vous vous êtes attaché à ce petit bout braillard aux cheveux si fins et au sourire… ma foi si craquant.

Et puis un matin, vous croquez à peine une barre de céréales. Boum ! Deux balles dans la peau. Le trou noir. Douze jours de coma. Lorsque vous émergez, les questions sont directes mais les silences gênés. Que vous est-il donc arrivé ? Eh bien le pire, ou presque : plus de femme – tuée – plus de petite fille – enlevée ou… ? Evidement, les flics ont leur théorie préconçue, évidemment – nous sommes en 2003, après le 11-Septembre. Le FBI est une vaste bureaucratie où la routine compte plus que la dimension humaine des victimes. Alors qu’allez-vous faire ? Renoncer ? Vous faire une autre vie ?

C’est bien la tentation américaine, de faire constamment table rase de tout pour tout recommencer ailleurs. Les gens ne restent plus, ils se contentent d’échanger entre eux avant de passer à autre chose. « Aujourd’hui, les Etats-Unis tendent à se transformer en un vaste centre commercial à ciel ouvert. Partout ce sont les mêmes enseignes. C’est facile de critiquer – et je ne m’en prive pas, du reste – de proclamer qu’on aime le changement, mais en fin de compte, surtout en ces temps troublés, on ne recherche peut-être que ce qui est familier. » p.444

Mais l’auteur – pardon, le personnage de Marc, docteur en chirurgie réparatrice – est trop adulte pour ne pas vouloir se prendre en main. Il va donc se débrouiller tout seul, avec l’aide de quelques amis sûrs seulement. Les demandes de rançon sont étranges : n’avait-il pas été laissé pour mort ? Est-ce le kidnapping, l’objectif des agresseurs ? N’y aurait-il ; pas autre chose, de plus affreux ? C’est tout l’art du thriller de nous amener à nous poser des questions successives, sans y répondre autrement que par l’action, avant que l’écheveau ne se démêle dans les derniers chapitres.

Harlan Coben écrit court, direct, avec cette ironie populaire qui plaît bien. Sans grandes phrases, il brosse touche après touche un portrait des Américains et de l’Amérique, bien meilleur que celui des préjugés qui encombrent les média français. La place de l’Enfant, l’aspiration à la Justice, la horde des Intérêts, l’infantilisme habituel, les comportements Administratifs – tout cela vient heurter la vérité des gens, enfoncer leur petit cocon confortable. C’est alors – mais seulement alors, qu’ils se révèlent : ils valent bien mieux que cela mais il faut que les circonstances les secouent.

Harlan Coben, Une chance de trop (No second chance), 2003, Pocket 470 pages, €7.03

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Stieg Larsson, Millenium 2

Ce second volume de la saga-thriller à la mode suédoise n’est pas à la hauteur du premier. Le lecteur s’est attaché aux personnages et reste intéressé par leurs tribulations. Mais l’histoire est moins resserrée, mal maîtrisée, des personnages secondaires sans intérêt pour le récit apparaissent et disparaissent, l’auteur se perd un peu dans son sujet… Reste que qui a lu le premier tome voudra savoir et lira le second.

Cette fois, le héros du livre n’est plus la presse et son magazine d’investigation ‘Millénium’, mais « le Système ». Ce merveilleux système social-démocrate à la suédoise où la société s’occupe de tous, de l’enfance à a mort, décide qui est sain et qui ne l’est pas, ce qui est licite ou non, politiquement correct ou non, et l’image que l’on doit avoir de vous. Évidemment, toute administration dégénère en bureaucratie, anonyme et rigide ; tout fonctionnaire non contrôlé en ego avide de pouvoir ; toute question un tant soit peu « sensible » en secret d’État qui justifie n’importe quelle restriction aux libertés individuelles. Il y a du Big Brother technologique comme de la jalousie de village dans le système social-démocrate à la suédoise. Qui n’est pas jugé conforme est haï et dénoncé de façon unanime, à la façon des boucs émissaires.

C’est bien évidemment ce qui arrive à Lisbeth, experte en informatique et génie mathématique, mais jugée asociale et psychopathe depuis l’âge de 12 ans pour raisons d’État. Sa lutte de David solitaire (1m50 au garrot) contre le Goliath étatique et médiatique va faire l’intérêt de ce tome. Tome qui comme la tomme homonyme aurait eu besoin d’une cure de mûrissement et d’un peu de fermentation, tant l’histoire se traîne – au début notamment. Comme si l’auteur avait tâtonné avant de savoir où il voulait aller. Le message initial, qui est que le sexe soi-disant « libéré » des Suédois dégénère le plus souvent en fantasmes de violence masculins, puis se perd dans les sables au profit du complot d’un sous-service du service secret. Avec une « rédemption » patriotique à la fin, qui veut que le Mal vienne d’ailleurs, d’un pays ‘barbare’, et que le Suédois moyen en soit la malheureuse victime !

De nombreuses invraisemblances rendent ce thriller bien loin du réalisme habituel du genre littéraire. Ainsi, comment une psychopathe sous tutelle, qui ne peut rien dépenser sans l’accord de son tuteur et est gardée sous surveillance par crainte d’automutilation, peut-elle avoir passé le permis de conduire comme si de rien n’était ? Les traducteurs de ce second volume ont fait moins attention que pour le premier, sans doute pressés par le temps – et le succès initial. C’est ainsi que surgit un mystérieux service soviétique appelé GRO, dont nul n’a jamais entendu parler. Alors que tout lecteur de thriller connaît parfaitement le GRU, service d’espionnage militaire, au sigle universel dans toutes les langues ! Pourquoi faire snob ? Serait-ce que les auteurs n’ont jamais traduit de thriller auparavant ? De même, l’emploi à plusieurs reprises du terme « définitivement », très rare en français, surtout dans le sens courant du globish ‘definitely’ que le suédois utilise peut-être comme l’anglais. En français, cela devrait donner « précisément », ou « nettement » – pas « définitivement » dont le sens du mot n’a rien à voir !

Disons en gros, pour les fans du premier tome, que Mikael perd un peu de son aura, Erika en perd pas mal, que ‘Millenium’ se banalise et que Lisbeth devient adulte dans la douleur. On la quitte  avec un peu plus de plomb dans la tête (les lecteurs parvenus au bout de l’ouvrage comprendront).

Sont abordés, par ordre d’apparition à l’image, des thèmes aussi médiatiques que les ravages de la rumeur, la vie d’esclave des putes, la bonne conscience de la loi que personne ne suit en pratique, le destin aveugle des ‘services’ publics d’État, le quart d’heure médiatique des frimeurs et autres ratés avides de gloire éphémère, l’existence souterraine d’une jeunesse déphasée…

Qui a lu le premier tome s’intéressera au second rien que pour ses personnages dont l’existence semble échapper souvent à leur auteur. C’est le signe de caractères réussis. L’intrigue finit par retomber sur ses pattes et les pièces éparses du puzzle se rassemblent en un tout assez cohérent.

Stieg Larsson, Millenium 2, La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette (Flickan somlekte med elden), 2006, éd. Française Actes Sud 2006, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, 653 pages, (pas encore en poche) €21.85.

Les trois Millenium en 3×2 CD audio, 60 h d’écoute, Audiolib 2008, €68.40

Eva Gabrielsson, Millenium Stieg et moi, Actes sud 2011, 160 pages, €19.00

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Stieg Larsson, Millénium 1

Gros succès pour ce thriller suédois paru en 2005. Avec raison. Il s’agit – pour une fois – d’un polar économique où le héros n’est pas agent secret ou flic, mais journaliste d’investigation. De quoi nous rappeler que la Suède est une nation industrielle qui a su tirer des atouts de la mondialisation.

Mikael Blomkvist aime l’économie, la justice, les droits de l’homme. Il est le Suédois que chaque famille aimerait pour gendre tant il répond au politiquement correct local. Sauf qu’un financier très puissant lui a fait mordre la poussière – procès, amende et trois mois de prison. Celui qui n’a comme fortune que sa réputation ne saurait pardonner !

C’est alors que l’histoire se complique. Le thriller économique se transforme en traque policière sur un tout autre sujet : un mystérieux tueur en série qui sévit depuis des dizaines d’années en Suède et aurait fait disparaître Harriet, la nièce du PDG d’un autre puissant groupe industriel familial suédois. Comme Mikael n’a rien à faire, en attendant que la profession oublie un peu son procès et qu’il fasse son temps de prison, le PDG octogénaire Heinrik Vanger l’embauche comme traqueur pour revoir toute l’affaire. Elle a été l’obsession de sa vie et il veut faire une dernière tentative avec un œil neuf.

C’est là que l’on découvre les techniques du journalisme d’investigation : elles s’apparentent fort aux techniques d’enquêtes policières – voire à celles des agents secrets. Une jeune fille, Lisbeth, à l’existence déstructurée et chaotique, se révèle experte en informatique avec des procédés sophistiqués de hacker. Après avoir lu ce livre, vous ne pourrez plus vous connecter à internet sans avoir au préalable vidé votre ordinateur de tout ce qu’il peut contenir de personnel – et soigneusement haché les fichiers transférés…

Sans dévoiler l’histoire, palpitante et bien menée dans le décor exotique de l’hiver glacé d’une Suède constamment baignée par la mer, on peut résumer le tome 1 de Millénium de la façon suivante. ‘Millénium’ est le titre d’un magazine d’investigation économique ; c’est lui le vrai héros du livre. L’auteur a lui-même dirigé un magazine de ce type, ‘Expo’, avant de décéder en 2004. Son journaliste va sauver un empire industriel et en couler un autre ; il va soutenir la famille patriote et détruire en vol les escrocs apatrides. Voilà une belle quête pour une Suède du 21ème siècle en quête d’identité !

N’hésitez pas à lire ce livre : vous allez entrer dans le monde contemporain où la combinaison ordinateur + connexion ADSL est désormais l’arme la plus puissante – comme la faille la plus grave de l’économie. Wikileaks le montre à l’envi, mais aussi les intrusions chinoises dans les centres serveurs ou le virus inoculé par Israël (?) aux ordinateurs des centrales nucléaires iraniennes.

Les nouveautés de la finance, qui frisent l’escroquerie, devraient être mises au jour et dénoncées par les journalistes si ceux-ci ne restaient pas fascinés par la richesse et trop frileux pour s’engager. Le roman a été écrit juste après l’éclatement de la bulle internet. « Les analystes économiques suédois étaient ces dernières années devenus une équipe de larbins incompétents, imbus de leur propre importance et totalement incapables de la moindre pensée critique » p.109. On peut en dire autant des journalistes spécialisés du monde entier. Surtout lorsqu’on empile des sociétés bidon qui traversent des places offshores. Stieg Larsson écrit, non sans humour : « Wennerström se consacrait à l’escroquerie sur une échelle tellement vaste qu’il ne s’agissait plus de crime – il s’agissait d’affaires. » p.543

La dernière pique est réservée aux affolés sociaux qui préfèrent ne jamais lever le voile, des fois que « l’économie suédoise » en pâtisse. Ils se font, ce faisant, complices de l’escroquerie. Or, déclare le journaliste, « il faut distinguer deux choses – l’économie suédoise et le marché boursier suédois. L’économie suédoise est la somme de toutes les marchandises et de tous les services qui sont produits dans ce pays chaque jour. (…) La bourse, c’est tout autre chose. Il n’y a aucune économie et aucune production de marchandises ou de services. Il n’y a que des fantasmes où d’heure en heure on décide que maintenant telle ou telle entreprise vaut quelques milliards de plus ou de moins » p. 560. Rappelons que la Suède est restée en couronnes, elle ne compte pas en euros.

Non que la bourse n’ait pas d’importance mais il faut garder à l’esprit que la spéculation se déconnecte des actifs réels. « Cela signifie qu’un tas de gros spéculateurs sont actuellement en train de transférer leurs portefeuilles boursier des entreprises suédoises vers les entreprises allemandes. Ce sont donc les hyènes de la finance qu’un reporter avec un peu de couilles devrait identifier et mettre au pilori comme traîtres à la patrie. Ce sont eux qui systématiquement et sciemment sapent l’économie suédoise pour satisfaire les intérêts de leurs clients » p.561.

Le patriotisme économique contre les requins apatrides, est-ce un signe des temps ?

Stieg Larsson, Millénium 1 – Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (Man som hatar kvinnor), 2005, éd. française Actes sud poche Babel noir 2010, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, 575 pages, €10.93.

Les trois Millenium en 3×2 CD audio, 60 h d’écoute, Audiolib 2008, €68.40

Eva Gabrielsson, Millenium Stieg et moi, Actes sud 2011, 160 pages, €19.00

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Harlan Coben, Faux rebond

Plongée dans l’Amérique d’aujourd’hui, par un quadragénaire ado dans les années 70 et qui écrit des livres après un diplôme de science politique. Le personnage créé par Harlan Coben lui ressemble. Fan de basket au point d’être presque sélectionné dans son adolescence, un accident malencontreux au genou mit fin à ses espoirs. Il s’est reconverti en agent sportif après avoir travaillé quelque temps au FBI avec son copain de chambre au collège, héritier d’une gestion de fortunes, Win. Et justement, ce passé le rattrape. Cet accident en était-il un ? Pourquoi lui propose-t-on de rempiler dans l’équipe après dix ans sans rien faire ? Où est passé son adversaire superstar Greg qui a pris sa place de champion ? Qui a couché avec qui ?

Il y a un peu d’action, quelques meurtres comme au ciné, mais ce n’est pas là ce qui fait à mes yeux l’attrait du livre. Il est dans le personnage à succès de Myron Bolitar où l’Amérique des années Clinton se reconnaît. Prénom improbable, nom impossible, le héros est bien ce produit du melting-pot qui fait la force et la faiblesse des Etats-Unis. Sportif doué comme chaque ado rêve d’être, il doit se reconvertir dans le concret du business lorsque le destin en décide autrement. Il s’accroche, il a des amis, il est amoureux. Sa résilience tient à l’art martial qu’il pratique avec son meilleur copain, à son savoir-faire auprès de son équipe femmes de sa boite, à la compétence qu’il s’est forgée dans les enquêtes. Telle est l’Amérique : elle récompense celui qui fait et qui sait faire. Myron n’est pas macho américain pour un sou mais fragile. Ce sont les femmes autour de lui qui sont fortes : sa copine écrivain, sa secrétaire, son ex… Il y a un jeu volontaire des contrastes dans les romans de Coben : l’anti-John Wayne se faufile, tandis que les super-women se plantent.

Les personnages qui gravitent autour de lui sont savoureux, à commencer par sa secrétaire, la superbe hispano Esmeralda – championne de lutte professionnelle – et sa copine Cyndy, un gros tas qui borborygme mais d’une fidélité à toute épreuve. Et son ami Win, golden boy né, expert en art martial, tombeur des dames avec classe. Il y a aussi la Femme Libérée, alias « la Branleuse », qui n’a pas assez de cran pour être pute mais qui s’envoie systématiquement tous les nouveaux de l’équipe championne de basket. Avec l’impression de choisir, tout en étant incapable d’accepter de faire sa vie avec. On fait connaissance avec Clip Arnstein, sponsor avisé et sentimental, avec un patron de restaurant hispanique qui bosse et fait bosser sa femme et son ado pour réussir (« qui lui ressemblait comme une jeune goutte d’eau ressemble à une vieille goutte d’eau » p.121), avec Mister B, mafieux (« cravate jaune nouée façon Windsor avec épingle en or » p.194), avec une ex-activiste hippie accusée d’avoir braqué une banque et qui vit underground depuis des années, avec l’inspecteur Dimonte mâchouillant un cure-dent et aux « boots en peau de serpent d’un violet du plus bel effet » p.135…

L’auteur les croque à traits rapides, plein d’humour, c’est ce qui fait le sel du livre. Esmeralda : «  Elle se produisait en bikini de daim avec des franges sur le côté et tenait toujours le rôle de la ‘gentille’ dans le scénario de cette fable moralisatrice qu’est la lutte professionnelle. Elle était petite, merveilleusement proportionnée, sexy en diable et, bien que d’origine hispanique, suffisamment basanée pour passer pour une Amérindienne » p.45 Tous les clichés de l’Amérique sont moqués en deux phrases. Et les « franges sur le côté » sont irrésistibles ! Audrey, la journaliste de scoops sportifs : « Ni canon ni thon, elle était… spéciale. Incontournable » p.62 Terry « TC » Collins, superstar du basket trop gâté, deux mètres tout en muscles : « Le bruit courait qu’il était noir, bien que cette hypothèse fut difficile à vérifier, compte-tenu des tatouages qui recouvraient toutes les parties visibles de son épiderme » p.66 « TC orné de sa quincaillerie. Trois anneaux à une oreille, quatre à l’autre, plus un dans le nez. Pantalon de cuir noir, petit gilet en résille, avec vue imprenable sur ses piercings sur le téton gauche et sur le nombril » p.74 Maggie la Branleuse : « Savamment décoiffée, comme si elle venait d’enlever deux ou trois épingles de son chignon. Elle était mince et belle, parfaite pour jouer le rôle de l’avocate de la partie adverse dans ‘Ally McBeal’. » p.16

Un polar qui plaira sans doute plus aux mecs, et à ceux qui ne dégueulent pas dès qu’on évoque l’Amérique, mais tant pis : il y a de l’humour pour tout le monde !

Harlan Coben, Faux rebond (Fade Away), 1996, Pocket 2007, 408 pages, €6.65

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Histoire à faire peur

Parmi les histoires rassemblées par Hitchcock sous le titre « à faire peur », il est un étrange récit intitulé ‘Une invitation à la chasse’. Fred Perkins, prototype de l’Américain moyen, est un petit employé d’agence insignifiant. Un jour, il reçoit une luxueuse carte gravée qui l’invite à une chasse organisée par la haute société de la ville. Très fier, il achète un habit, affûte ses manières pour faire bonne figure. Mais le matin très tôt, deux gardes-chasse viennent le prendre et le poussent au-dehors en caleçon. Dans la fraîcheur blafarde de l’aube, ils le lâchent en pleine campagne, presque nu. Au loin, la meute aboie déjà…

C’est une fable, bien sûr… Les rapports sociaux sont poussés ici à l’absurde. L’exploitation des dominants trouve son apogée dans la chasse aux inférieurs. Les riches, déjà patrons et politiciens, deviennent les chasseurs tandis que les pauvres, déjà exploités et manipulés, leurs sont livrés pieds et poings liés. Ils n’ont aucun recours contre cette fatalité, sauf de défendre leur survie. Les puissants se servent des autres hommes comme du gibier : ils les nourrissent comme de vulgaires faisans, ils les domestiquent par la morale sociale qu’ils contribuent à maintenir par les mœurs et le qu’en-dira-t-on. Puis ils transgressent allègrement l’apparence pour devenir bêtes de proie, révélant leur vrai visage. Le meurtre est la forme suprême de l’exploitation de l’homme par l’homme. Qu’il soit de masse au nom de l’idéologie ou individuel lors d’une chasse privée à la bite ou au couteau.

Une telle aventure existe-t-elle dans la réalité de notre XXe siècle ? Les éphèbes spartiates partaient nus à la chasse aux hilotes, mais ceci se passait il y a deux millénaires et demi. Le meurtre de masse, nazi, stalinien, maoïste ou polpotiste ont remplacé la chasse mais les exemples récents du Rwanda et de la Serbie montrent qu’ils sont loin d’être éradiqués dans les mentalités. Dans cette chasse hitchcockienne, aucune guerre n’est déclarée, pas même de classe, tout est « normal ». Il s’agit de lutte sociale féroce, mais elle est habituellement euphémisée par les postes et les salaires, bordée par le droit et l’État qui se dit le seul détenteur de la violence légitime.

L’étrange naît de ce que, brutalement, la lutte sociale enlève son masque. Elle devient physique, immédiate, animale. Il ne s’agit ni de Mafia ni de Ku Klux Klan mais de n’importe qui, vous et moi, victime potentielle de qui a plus de pouvoir. Les formes sociales sont respectées, l’invitation est régulière, le crime sera maquillé en accident. La bête, une fois abattue, sera oubliée aussi vite. Qui prêtera attention aux propos hystériques de la femme de Perkins qui dit avoir vu les gardes-chasse entraîner son mari à coups de fouet ? Le choc de l’accident a dû lui faire perdre la raison, déclare avec componction la haute société hypocrite. Une chasse à l’homme ? Vous n’y pensez pas ! Nous sommes des bourgeois respectables d’une petite ville américaine du XXe siècle.

Le lecteur reçoit cette fable comme un coup. Elle viole les apparences comme un prédateur obsédé viole les jeunes filles. Elle met à nu brutalement le cynisme de nos démocraties où les professions de foi idéalistes habillent les réalités de pouvoir du manteau chatoyant de l’idéologie. Tous les mécanismes sociaux concourent à ne laisser la puissance qu’à quelques-uns. Ceux-là sont assurés de l’impunité s’ils font semblant de jouer le jeu tout en étant impitoyables à dominer. Ils ont la richesse qui assure le confort et permet d’acheter les consciences ou les talents ; ils ont les relations et le clan aptes à étouffer tout scandale ; ils ont le prestige qui les fait révérer comme des modèles sociaux et les rend tabou. Qu’ont-ils à faire de la morale et des lois ?

Le lecteur, remué, se dit qu’il pourra peut-être lire le lendemain dans son journal un récit semblable dans la rubrique faits divers, une chasse à l’homme dans la campagne ou un viol de femme en chambre close. Où rien se sera jamais prouvé et où justice ne sera jamais faite.

Toute analogie avec des personnes vivantes et avec l’actualité est évidemment purement fortuite…

Alfred Hitchcock, Histoires à faire peur (Stories my mother never told me), Pocket 1995, 278 pages, €3.00 occasion

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Dale Furutani, La promesse du samouraï

L’action n’est jamais loin de la réflexion dans cette trilogie policière qui a pour cadre l’ancien Japon. Le lecteur s’instruit sur le pays en s’amusant. Être un samouraï, c’est être un gentleman, c’est-à-dire un homme accompli. Les femmes sont considérées comme inférieures dans cette société féodale, mais elles n’en gardent pas moins une volonté et des capacités d’initiative certaines, du dépucelage des jeunes garçons à la vengeance contre les seigneurs félons, en passant par les comptes de la maison et l’honneur familial !

Dale Furutani est un Asiatique Américain né en 1946 et élevé à Hawaï puis en Californie. Ses grands-parents, originaires de l’île d’Oshima, sont venus en 1896 aux États-Unis travailler aux plantations de sucre d’Hawaï. Adopté par un Californien à l’âge de cinq ans, le jeune Dale poursuit des études conjointes de création littéraire et des systèmes d’information et marketing à l’Université de Californie. Il écrit depuis son plus jeune âge pour s’évader, en butte au racisme anti-jaunes après Pearl Harbor. Il s’est de même initié aux sports de combat pour cette raison. Il a possédé 19 ans une entreprise de consultant pour l’automatique en automobile avant de devenir directeur des Systèmes d’information de Nissan.

Auteur de romans policiers publié dès 1993 ayant pour héros contemporain Ken Tanaka, un Américain d’origine japonaise comme lui, il a voulu se plonger dans l’essence japonaise par les aventures d’un samouraï sans maître, un rônin. Nous sommes en 1603, tournant dans l’histoire du Japon puisque Tokugawa Ieyasu a vaincu les autres clans et s’est proclamé shogun, fondant une dynastie pour deux siècles et demi – jusqu’à l’ouverture Meiji.

Matsuyama Kaze est un samouraï de trente ans qui a déjà beaucoup vécu. Fils de samouraï, agréé par un sensei, un maître pour apprendre à suivre la voie du guerrier, il est devenu tenancier de fief jusqu’à ce que son seigneur choisisse le mauvais clan. Les Tokugawa ayant vaincu, sa femme a tué ses deux petits enfants avant de se donner la mort, selon les habitudes d’honneur du temps. Kaze est devenu guerrier sans maître, rônin. Il s’est donné ce nom nouveau de matsu (pins) yama (montagne) kaze (vent), le Vent-qui-souffle-sur-la-montagne-de-pins. Il erre sur les chemins du Japon, à la fois pour trouver sa fortune et pour accomplir une quête : la promesse qu’il a faite à sa dame de retrouver sa fille, enlevée comme prise de guerre et vendue à sept ans. Cette dame est, comme aux temps des troubadours, la femme qu’il a aimée sans qu’elle soit jamais la sienne, l’ayant rencontrée un jour qu’il avait dix ans et se tenait tout nu sous une cascade glacée, en méditation selon les instructions de son maître.

Les trois volumes sont des intrigues policières qui peuvent se lire en elles-mêmes, mais la trilogie coiffe la quête unique et dépasse le motif purement policier. Ce sont en effet, par petites touches anecdotiques, toutes les mœurs de l’ancien Japon qui sont exhumées avec respect et crudité par Dale Furutani. Son éducation américaine et son origine japonaise se mêlent pour dire la japonité comme personne avant lui : directement mais en profondeur. Son héros est un guerrier qui n’aime pas le sang, « un homme de taille normale, mais doté d’une extraordinaire volonté et d’une adresse peu commune dans le maniement du sabre » (2. p.42). Car la voie du guerrier est celle du métier des armes, il ne s’agit pas d’aimer tuer. La connaissance lettrée, l’art du stratège, le sentiment de la nature et l’amour de la beauté sont indispensables à l’accomplissement d’une vie pleine.

Telle est la valeur de la vie – et non pas l’accumulation de biens matériels : « Je ne vous ai donné que de l’or, pas quelque chose qui ait vraiment de la valeur » (2. p.122), déclare Kaze à deux paysans. Mais chacun bâtit sa vie, sans être « né », ni attendre la chance : « Kaze était d’avis qu’on peut être artisan de sa propre chance par le travail et la préparation » (2. p.134). Il n’est jamais stupide de questionner quand on ne comprend pas, si l’on sait observer, être attentif aux leçons et respectueux de ceux qui vous enseignent. Le lien entre le gamin et son sensei est plus fort que le lien paternel, malgré l’éducation à la dure.

Le premier volume ouvre le décor, le Japon paysan des villages survit de riz planté dans d’étroites vallées par un travail collectif sous la protection d’un seigneur. Un homme tué d’une flèche est trouvé au carrefour et chacun soupçonne une bande de brigands qui rançonne le pays. L’affaire est plus compliquée que cela et Kaze s’y applique, observateur et faisant le vide dans sa tête pour réfléchir, n’hésitant pas à user de stratagèmes zen, telle cette empreinte de griffe de dragon dans la boue, qu’il a retenue des leçons du sensei…

Le second volume est plus chatoyant, le meilleur de la série en termes d’action, mettant aux prises un marchand et la ville. Le commerce permet de fructueuses occasions de faire le mal, nombre d’humains succombant à l’attrait facile de l’or plutôt qu’à la voie droite de l’honneur. Surtout lorsque l’on fait commerce d’armes puis, selon l’orientation de la demande, de corps désirables !

Le troisième volume voit l’aboutissement de la quête, les retrouvailles avec la fille bien abimée mais ferme à l’intérieur. Il se passe à Edo, la nouvelle capitale (qui deviendra Tokyo), où Tokugawa échappe à un attentat dont on accuse Kaze. Il démêlera les fils de l’intrigue de cour et se vengera de son pire ennemi, celui qui a vaincu son seigneur et torturé sa dame avant de violer sa fille enfant et de la vendre au bordel.

Autrement dit, on ne s’ennuie jamais avec Furutani.

Dale Furutani, édition française 10-18 2005 :

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Paul Doherty, L’homme masqué

L’énigme du Masque de fer a fait couler beaucoup d’encre. L’homme emprisonné ici ou là pour finir à la Bastille était-il le frère jumeau de Louis XIV ? Impossible, répond Paul Doherty, professeur anglais d’histoire médiévale. La cour ne connaissait aucune vie privée et la reine accouchait en public. Mais pourquoi son visage devait-il rester caché sous un masque de velours ou de fer, sauf à quelques personnes – dont le superintendant Fouquet ?

Dans ce roman policier historique, le spécialiste anglais des intrigues moyenâgeuses ouvre une hypothèse audacieuse. Il se fonde sur la correspondance amoureuse secrète et chiffrée de la reine Anne d’Autriche, mère du roi Louis XIV. Il crée le personnage de Ralph Croft, faussaire anglais recherché par les polices du monde connu et emprisonné à la Bastille. Le Régent, avide de belles femmes qui veulent savoir, le gracie officiellement s’il réussit à percer l’énigme. Il devra enquêter dans les archives, lui qui les connait sur le bout des doigts, percer les codes, et dire le fin mot. Inutile de dire que chacun cherche à utiliser l’autre pour ses propres intérêts et que le Régent n’a guère l’intention de laisser filer le détenteur d’un terrible secret si celui-ci parvient à le connaître…

L’homme au masque a été arrêté près de Dieppe sur lettre de cachet royale en 1669. Il devait être surveillé de près durant trente ans dans diverses prisons, Sainte-Marguerite puis Exilles, jusqu’à sa mort à la Bastille le 19 novembre 1703. A chaque fois, sa cellule ne devait pas être visible de l’extérieur, les murs, sol et plafond devaient être grattés pour éviter tout message, sa vaisselle réservée et surveillée après chaque repas pour qu’il ne fasse passer aucun écrit, son linge lavé et repassé sous surveillance constante, puis mis en coffre et brûlé une fois usé.

Louis XIII, fils d’un roi baiseur mort trop tôt, avait du mal avec les femmes. Très pieux, la chair lui répugnait et son épouse, reine venue d’Espagne, était trop jouisseuse et expansive pour lui. Mariés à 14 ans, ils attendirent dix-huit années et des promesses à la Vierge avant d’engendrer Louis XIV. S’il est certain que le Roi-Soleil était bien le fils de sa mère, certains doutent qu’il fut fils de son père. On dit que les testicules du roi Louis XIII étaient celles d’un enfant et qu’il n’atteignit sa maturité qu’à 30 ans passés… Mais ce ne sont que des on-dit. En ce cas, si le Masque de fer ne devait pas montrer son visage, était-ce parce qu’il ressemblait fort à Louis XIV ? S’il ne pouvait être son jumeau, pouvait-il être son demi-frère ? Ou bien Louis XIV et le Masque étaient-ils tous deux fils d’un autre, un amant de la reine qui ressemblait au duc de Buckingham, son éternel amour?

Ralph progresse pas à pas, captivé par cette énigme qui pourrait changer la politique du temps. Voilà que surgissent les malandrins, les gitans et même les Templiers ! Nous sommes entre ‘Da Vinci code’ et Hugh Corbett. Avec les mêmes approximations topographiques sur Paris que Dan Brown : de la cour du Louvre on ne peut, même à l’époque, apercevoir les tours de Notre-Dame (p.20) ; ni tourner de la rue aujourd’hui de Rivoli « vers l’Opéra », qui n’existait pas encore (p.54) : il a été fondé par Napoléon III ; ni dire que le grand Maître templier Jacques de Molay a été « exécuté sur le parvis de Notre-Dame (p.92) : il a été brûlé dans l’île face au Louvre, de nos jours square Henri IV où une plaque le rappelle. Malgré ces détails, l’enquête est enlevée, agréable à lire et offre une passionnante solution à cette énigme historique.

Paul Doherty, L’homme masqué, 1991, 10-18 2010, 213 pages, €6.65

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