Marie-Hélène Grinfeder, Les jeux de l’art et de l’argent

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Pas encore un Da Vinci Code à la française, mais un petit air ; une référence aux romans littéraires de Maurice Rheims, un zeste d’amateurisme et de premiers pas policiers en plus. Nous sommes dans le monde impitoyable de l’Hârt, comme disait Flaubert, ce mélange de foi religieuse pour ce qu’on ne comprend pas et d’odeur persistante de l’argent. Dès la première page, un veau conservé en bac de formol est vendu chez Sotheby’s pour 10 millions de £… Le grand règne du n’importe quoi commence.

C’est que la mode engendre la spéculation, qui crée une bulle, appelant au krach et à la ruine ! Rien de nouveau sous le soleil, depuis le krach des tulipes, déjà, en 1637. La peinture a beau se draper des oripeaux de l’art et les spéculateurs se dire collectionneurs par souci de se distinguer, c’est bel et bien l’argent qui commande. De quoi inciter les fraudeurs à monter une belle arnaque. Je ne vous en dirai pas plus, sinon que la Belgique est la plaque tournante d’un trafic venu de Russie via Kiev en passant par Hongkong : toutes les places louches, mal gardées, sont là. Vous avez même un trader enrichi, retrouvé mort sous un homard en métal de 150 kg ; l’auteur n’a pas osé le « homard m’a tuer » de sinistre mémoire, mais l’humour y est.

Tess de Bellac, de père périgourdin mais de mère incertaine (anglaise p.27 puis italienne avec le même aplomb p.105), est expert auprès des commissaires-priseurs parisiens. Tout comme l’auteur, elle est historienne d’art et a commencé un livre sur l’art contemporain. Elle habite la rue improbable « de la Clé » – qui n’existe pas – près de la rue Monge, après avoir pris l’Eurostar qui « pénétrait dans le tunnel à 300 km/h » p.17 – ce qui est faux : la vitesse y est limitée à 160 km/h. Tess possède aussi une photo d’Henri Cartier-Bresson représentant Hyères, datée de « 1939 » – ce qu’une simple recherche sur « Monsieur » Gogol aurait ramené à 1932, date réelle. Ces petits détails agaçants pour tous les amateurs de thrillers ou de romans policiers sont à peine compensés par la description plutôt bien vue des cafés de Saint-Germain des Prés et des hôtels de Moscou. A noter aussi que l’expert en tableaux contemporains boit du Saint-Julien Lalande-Borie – qui existe – un cru secondaire à prix raisonnable mais de bon goût, selon Robert Parker.

L’intrigue est plutôt bien menée et l’on ne s’ennuie pas, avec les rituelles scènes de crime et de coucheries torrides que contient tout polar digne de ce nom.

rothko art contemporain

Mais ce qui m’a le plus intéressé sont les réflexions sur l’art contemporain, disséminées ça et là, par une orfèvre en la matière. « L’art a toujours été là où sont l’argent et le pouvoir. Il a d’abord été celui des prélats, puis celui des princes, et actuellement celui des marchands. Quand on sait ça, on a tout compris, tout le reste en découle » p.51. La marchandisation empêche-t-elle la création ? Pas toujours, fondamentalement non, car appartient à l’art « une œuvre où l’on peut voir un symbole qui sublime les sens, qui suscite une réflexion » p.84. A condition d’avoir quelque chose à dire, et à ne pas imiter servilement la transgression en se croyant incompris, donc génial. « N’ayant rien à dire de personnel, il s’était montré incapable d’inventer son propre langage, ce qui est logique » p.55. L’inventeur de la pissotière au musée a dit quelque chose, ses successeurs qui mettent un veau dans le formol ne font que mécaniser un message qui n’a plus rien de « révolutionnaire ».

Il est donc nécessaire, pour que le niais comprenne ce qu’il achète et pourquoi cette rareté doit être chère, que « tout acte artistique contemporain demande un mode d’emploi, garantissant le bien-fondé intellectuel et culturellement correct de l’œuvre » p.104. Comment gagner de l’argent en artiste ? Il faut « tous les ingrédients qui font prendre la mayonnaise : la rupture avec l’historicité en art, le jamais vu, le jeu, la facilité, un zeste de vulgarité, des petites mains pour exécuter les œuvres, des originaux pour conserver à l’art son aura et accéder ainsi à toutes les possibilités de spéculation, des multiples pour toucher le plus grand nombre » p.174.

Ce roman captivera les amateurs de bonne intrigue, sera goûté des lecteurs intéressés à pénétrer les arcanes d’un milieu fermé ; il donnera en outre des informations utiles aux gérants de fortune et autres Private Bankers pour conseiller leurs clients sur l’investissement en art contemporain.

Marie-Hélène Grinfeder, Les jeux de l’art et de l’argent, 2014 éditions France-Empire, 194 pages, €17.10

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Chacun pour soi en Polynésie

Ici, la chasse continue, pas de trêve pour les pakaloculteurs, les dealers de paka (cannabis en français). L’État poursuit en hélicoptère tout ce qui pourrait ressembler à une culture outdoor, indoor ! Un tuyau d’arrosage sur un toit, un drum dans une cour, rien n’échappe aux yeux des militaires. Ceux de l’hélico préviennent ceux qui sont en bas et qui alors se précipitent dans les fare, les jardins. C’est rôdé. Les contrevenants pourront bientôt faire le tour de l’île en se tenant par la main.

vahine seins nus palme

Un thonier, retour de pêche, s’est échoué sur le récif de la Pointe Vénus à Mahina. Le remorqueur du port était venu le tirer de sa mauvaise position. Hélas ! La corde a cédé, il est resté avec sa cargaison sur le récif pendant trois jours. N’écoutant que leur « bon cœur » des habitants de Mahina (plusieurs dizaines) étaient venus prêter main forte aux professionnels, au cas où « ils auraient des affaires à débarquer ». Quel bon cœur ! Les cales étaient pleines, le thonier revenait d’une pêche. Un membre de l’équipage conclura : « les gens sont venus pour avoir du poisson (gratis !) et après, beaucoup sont partis ». Donc, pas de bon cœur mais intéressés ? Mince alors !

Une visite protocolaire pour respirer l’air de la Polynésie. Avec tous ces Chinois qui viennent faire des études, encore des études, pour le poisson, les routes, le port, la piste d’atterrissage, coucou, revoilà les Américains. Là aussi du beau monde avec l’amiral Harry B. Harris, commandant la Flotte du Pacifique. C’est bien normal, non ? Ce sont nos alliés et il vaut mieux que l’on voit de visu ce qui se passe à Tahiti. Dans le Pacifique, il y a beaucoup de Chinois, alors, allons faire une petite visite à Gaston Flosse et en passant saluons l’amiral Cullerre. Il s’agissait de renforcer la coopération militaire avec la France dans cette zone stratégique.

Le personnel navigant de la compagnie au tiare apprend le mandarin car l’on attend des milliers de visiteurs chinois ici au fenua, alors autant bien l’accueillir, non ? C’est un professeur de l’institut Confucius qui est venue spécialement enseigner quelques rudiments de mandarin au personnel commercial d’ATN. On a l’impression que chaque semaine débarque une kyrielle de Chinois pour des projets sino-polynésiens, cette clientèle est exigeante, très exigeante et il faudra être au top pour la servir. Zai jian.

Une nouvelle académie pour préserver les savoirs traditionnels polynésiens. Belle idée, mais sera-t-elle suivie d’effets ou est-ce simplement encore une de ces idées creuses qui germe régulièrement et s’évanouisse aussitôt ? Il faut conserver, valoriser les savoirs ancestraux mais pas pour la période des élections seulement mais sur le long terme avec des gens capables.

Aux jardins d’eau de Vaipahi à Mataiea, un adolescent fait une chute mortelle en cueillant des ramboutans. Ce jardin est un site touristique géré par le service du tourisme. Des ados en mal d’occupation viennent y traîner leur mal être, à vélo bien que défendu, s’attaquent aux arbres fruitiers, ça aussi défendu, mais que leur importe les avertissements, les mises en garde jusqu’à ce malheureux accident. Incivisme quand tu nous tiens.

La vallée de la Punaruu est défigurée par les déchets, là encore incivisme. Des individus viennent la nuit se débarrasser d’ordures, de déchets car dans certaines communes il n’y a pas de solutions au traitement de ceux-ci alors, on vient déposer là on l’on trouve de la place ! Ni vu, ni connu.

Au fond de la presqu’île, après Teahupoo plus de route mais une passerelle pour rallier le Fenua Aihere. Les voitures franchissent un « gué » quand la rivière le permet sinon c’est le pont des piétons. En période d’élection le sujet est à nouveau sur la table : pont ou pas pont automobile ? Ca occupe les langues. Certains proposent de demeurer avec la passerelle. D’autres voudraient un pont automobile mais réservé aux seuls habitants du Fenua Aihere et aux touristes ! Là encore on attendra… mais on attendra quoi ?

Hiata de Tahiti

A Paris, le Bureau du Sénat a examiné le 2 avril 2014 la demande de levée de l’immunité parlementaire du sénateur Gaston Flosse. Il a décidé par 12 voix pour, les 9 autres membres présents ne prenant pas part au vote, d’accéder à la demande de Mme Christiane Taubira, Garde des sceaux, Ministre de la justice, portant sur la possibilité d’un placement en garde à vue et, dans l’hypothèse d’une mise en examen du sénateur, sur une mesure de contrôle judiciaire. – Argoul

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Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham

florence aubenas le quai de ouistreham

Une journaliste dans la quarantaine se déguise en chômeuse précaire, séparée avec seulement le bac, pour trouver un emploi dans la région de Caen. On a beaucoup parlé de ce reportage à sa parution fin 2010. Le relire en poche aujourd’hui – que « la gauche » est au pouvoir – permet de mesurer combien tout le monde se fout du lumpenproletariat, y compris les beaux-parleurs, les grandes âmes qui préfèrent se faire mousser avec des étrangers illégaux, et les syndicalistes.

Les syndicats se foutent des chômeurs car ils ne sont pas syndiqués, et que la majorité des syndiqués en France est composée de fonctionnaires. Dans l’industrie, seuls comptent les « bastions » où les ouvriers en cohorte ne pensent qu’à négocier leur prime de départ. Alors, le sort des bonnes femmes qui font les ménages dans des sociétés de services, est bien le cadet des soucis de ces machos… Le chapitre 10 est éclairant à cet égard.

Les fonctionnaires se foutent des chômeurs, car le principe du fonctionnaire est de « fonctionner », d’obéir aux ordres de la machine, de suivre les engrenages. Ils sont impuissants (pour être gentil) ou incapables (ce qui correspond mieux à la réalité) de proposer quoi que ce soit d’utile aux personnes en difficultés. Ceux entrés dans le métier pour faire du « social », avec un certain voyeurisme de concierge, sont obligés de faire de l’industrie, tant le chômage a explosé. Les chapitres 2 et 17 sont révélateurs.

Les patrons se foutent (pas toujours) des chômeurs, la plupart profitant de leur précarité pour les pressurer, négociant des forfaits de prestations que les horaires payés sont impossibles à tenir. D’autres se sentent la fibre « tous ensemble », mais ils sont rares et pris dans la crise qui compresse les coûts. L’auteur en a quand même rencontré deux ou trois.

Certes, la journaliste a mis presque tous les handicaps de son côté (sauf le bac et l’absence d’enfant à charge). Mais elle montre bien comment, lorsque l’on est étranger à une région et que personne ne vous connaît, il est difficile de trouver un boulot acceptable. Reste les ménages, la « technicité de surface », comme disent pompeusement les fonctionnaires qui poussent à « être motivé » et à « vanter ses qualités pour le métier ». Ce qui donne quelques remarques hilarantes sur le contraste entre cette démagogie marketing et la réalité triviale. Au bout de six mois, on propose tout de même à Florence Aubenas un CDI dans l’entreprise de nettoyage des ferries, quai de Ouistreham. C’était son objectif, elle arrête son enquête.

Bien sûr, tous les prénoms et tous les noms des entreprises ont été changés, mais beaucoup doivent s’y reconnaître… s’ils lisent un livre (ce qui n’est pas certain). Certes, le « style Libé » de l’auteur est au ras des pâquerettes, ne dépassant jamais les 2000 mots de base, et sans aucune réflexion. Mais cet aspect direct, familier, concret, est l’avers positif du style Libé, et ce témoignage se lit très facilement. Le lecteur en ressortira sans rien savoir des mécanismes du chômage ni des tentatives de le faire diminuer, mais il vivra avec les précaires et pourra « prendre conscience ». Très bien vue « la conscience », ce pourquoi ce reportage a reçu tant de prix des bobos culturels.

Mais au fond : qu’a fait la droite ces années-là contre le chômage ? Fusionner l’ANPE et Pôle emploi, injectant un peu de privé dans le système par l’embauche d’autres personnes que des fonctionnaires et en sous-traitant à certains cabinets privés les cas difficiles. Qu’a fait la gauche ensuite, au pouvoir depuis deux ans ? Des mesurettes comme moins de convocations inutiles – mais avec l’hypocrisie de taxer les bas revenus au-dessus de l’inflation ! Il fallait 11948 € en 2011 pour n’être pas imposable ; il faut désormais 12352 € pour ce faire – soit une hausse de 3.38% alors que l’indice des prix à la consommation de l’INSEE durant la période, n’a monté que de 2.9%… Non seulement la promesse jurée de « faire baisser la courbe du chômage » avant la fin de l’année (dernière) a été une vaste blague, mais le notable replet qui garde le sourire derrière son bureau comme un bourgeois de la IIIe République ne sait rien de la réalité des gens, rien des difficultés du terrain, rien de ces règlements administratifs aussi absurdes que contraignants pour qui veut trouver un travail. Rien non plus de ces impôts sans cesse augmentés qui raréfient l’emploi des entreprises comme celui des particuliers.

Il faut lire Florence Aubenas, c’est une salutaire bouffée de réel dans le confort mental de ceux qui savent mieux que vous ce qu’il faut aux gens, et ne cessent de donner des leçons au monde entier devant la caméra.

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, 2010, Points Seuil 2012, 242 pages, €6.37

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Être un bon Européen ?

Chacun peut l’être par conviction politique, foi humaniste ou simple intérêt bien compris dans un monde globalisé où seuls comptent désormais les grands ensembles. Mais je voudrais donner ici une autre idée de l’adhésion à l’Europe : celle d’esprit libre.

C’est Friedrich Nietzsche il y a plus d’un siècle, dans son époque de nationalités et revendications identitaires batailleuses, qui prenait de la hauteur pour ne pas rester lié à une patrie. Les différences superficielles entre nations européennes masquent pour lui une unité culturelle. Les fermentations des haines nationales ne sont pas la solution pour vivre plus ou mieux – au contraire. Le nationalisme est une démence de la passion, que la raison délirante transformera au siècle suivant en camps pour tous les métèques, les koulaks, les barbares, les « rats ».

doisneau ouvriers empoignent seins

Nietzsche en appelle à la survenue d’hommes supérieurs, au-dessus de ces bas instincts, de ces passions folles, de cette raison en dérive. La volonté doit accoucher des valeurs, donc de la culture. Le « bon européen » selon Nietzsche est donc « sans patrie ». Il peut être d’un terroir et s’exprimer en une langue sans s’y enfermer : c’est au contraire par les voyages, les curiosités de lectures et de rencontres, par l’apprentissage d’autres langues, donc d’autres façons de penser, qu’émergera la conscience supérieure. En premier lieu européenne.

Peut-être un jour aura-t-on une conscience galactique, ou multi-univers, mais commençons par le commencement. C’est l’erreur des intellos français, trop théoriciens, que de grimper tout de suite aux rideaux en poussant l’abstraction. Victor Hugo en appelait à la « conscience universelle », probable effet de son christianisme mal digéré. Mais vouloir l’universel revient concrètement à ne rien vouloir du tout. L’excès engendre l’impuissance, et pas seulement dans la conscience. Agiter l’universel ou le cosmopolite, c’est surtout ne rien faire ici et maintenant – tout en se donnant bonne conscience dans « l’au-delà » de l’avenir. Ce qui veut dire jamais, à notre échelle humaine, attitude que Nietzsche rapproche du « nihilisme ».

Le « bon Européen » est un ideal-type, un modèle vers lequel on doit tendre, plus facile à suivre que le très vague « universel » (qui n’est qu’une projection de la conscience occidentale sans en avoir conscience). Dans Par-delà le bien et le mal, Nietzsche fait du « bon Européen » celui qui possède « un art et une faculté d’adaptation maximalisés » §242. Lorsque l’on sait que la « faculté d’adaptation » est la définition de l’intelligence (différente de « la raison »), le lecteur voit jusqu’où pourrait aller la notion « d’homme supérieur » – bien loin de la musculation à la Poutine ou de la cruauté exclusive des nazis. Nietzsche n’hésitait pas à parler de « névrose nationale » pour l’obsession nationaliste de son pays, l’Allemagne – en son temps, sous Bismarck. Il lui préfère à l’époque la culture française, plus ouverte sur le monde, à la conscience plus large malgré sa dérive vers l’abstraction sans chair de « l’universel ».

L’Europe culturelle de Nietzsche ne s’arrête pas aux frontières, elle englobe une vision du monde commune, essaimée en Amérique et en Océanie, « une somme de jugements de valeur qui commandent et qui sont passés en nous pour devenir chair et sang », Le Gai savoir §380. Cette culture vient des Grecs antiques, relayée par les Romains puis par le christianisme des Pères de l’Église, avant de rebondir au 15ème siècle avec la Renaissance de la pensée, l’essor scientifique et les grandes découvertes géographiques.

« La science » est elle-même une croyance, mais sa méthode est peut-être la seule qui permette d’observer le monde avec le moins d’a priori possible : par le débat, la critique et la correction successive. L’exigence de transparence sur l’agora politique incite à la rationalité intellectuelle, donc à la recherche de « la vérité », notion relative et ideal-typique elle aussi, mais qui conduit au savoir scientifique sans cesse en progrès. « L’Europe va maintenant jusqu’où s’étend la foi en la science », dit Nietzsche (Fragments posthumes, HTH II, 33, 9).

Tout n’est pas bon dans cette culture européenne, pense Nietzsche, mais quand même : si ce n’est elle, laquelle ? Celle à créer sans doute, mais seulement avec le temps.

Car la quête de « la vérité » engendre cette dichotomie de vision entre vrai et faux, donc bien et mal, donc égoïsme et altruisme. Il « faudrait » (injonction culturelle) choisir le vrai, le bien, l’altruisme – en soi – comme Platon le prônait, et après lui le Christ. Alors que l’être humain réel est irrémédiablement mêlé, sa conscience comme chacun de ses actes pris sans cesse dans un champ de forces entre raison et pulsions, passions et volonté. La faculté d’intelligence est ce délicat équilibre entre ces forces contradictoires mais toujours présentes et utiles.

  • Car que serait la raison sans passion ? – en politique une technocratie robotisée.
  • Que serait la volonté sans raison ? – une dictature totalitaire.
  • Que seraient les pulsions sans raison ? – un univers à la Sade, où tout est permis au nom de la jouissance égoïste.
  • Que seraient les passions sans la volonté ? – une anarchie de mouvements sans ordre ni sens…

Le scepticisme est justement la valeur qui caractérise les « bons Européens » selon Nietzsche. Ce pourquoi il révère Montaigne plus que Descartes.

Rien de conservateur, donc, dans cet appel à la culture européenne. Plutôt la continuation d’un mouvement commencé avec les Grecs vers le savoir et le débat, vers l’amélioration de la conscience humaine. Car les Européens d’aujourd’hui sont les « héritiers du dépassement de soi le plus long et le plus audacieux de l’Europe » (Le Gai savoir §357).

  • Renoncez au troupeau – pensez par vous-même !
  • Renoncez à la vérité absolue – adhérez au « gai » savoir qui multiplie les interprétations et laisse ouvertes les portes !
  • Ayez la volonté de vivre plus intensément, d’exister plus, d’être meilleur – en sublimant pulsions, passions et raison dans l’intelligence des choses et la volonté des actes !

Certes, voter pour des députés nationaux de seconde zone, recalés par leur parti dans cette voie de garage qu’est le « Machin européen » vu de l’énarchie parisienne centrée sur le Pouvoir autour du Président, paraît bien faible, vu des hauteurs de Nietzsche. La faute aux minables socialistes et aux étriqués de droite.

Mais il faut bien commencer par un bout… Avant l’univers, la terre ; avant la terre, l’Europe – seul grand ensemble susceptible de participer à cet « universel » dont rêvent les bonnes consciences à bonne excuse. « Ne veuillez rien qui soit au-dessus de vos forces : il y a une mauvaise fausseté chez ceux qui veulent au-dessus de leurs forces » (Ainsi parlait Zarathoustra, De l’homme supérieur 8). S’ils ne vont pas voter pour l’Europe, ces bobos qui vantent « l’universel » en incantations rituelles, ils ne risquent pas de voter pour le monde ! Beau prétexte à surtout ne rien faire, tout en se pavanant en Bisounours, content de soi. « Car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne », Avant-propos au ‘Gai savoir’, 2.

Boboterie qui incite le populaire à voter contre ces « élites » dévoyées, pour des populistes aigris et étroits d’esprit. Le contraire du « bon Européen » dont Nietzsche a montré l’attrait…

Friedrich Nietzsche sur ce blog

Un article excellent de Pierre Verluise, docteur ès Science politique, sur la France dans l’Union européenne.

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Salon Culture et jeux mathématiques

15e salon culture et jeux mathematiques mai 2014Vous allez voter dimanche aux Européennes ? Ne vous inquiétez pas de passer ces beaux jours à Paris. Le salon Culture et jeux mathématiques vous est ouvert librement et gratuitement pour sa 15ème édition, place Saint-Sulpice, dans le 6ème arrondissement. Endroit très central qui permettra à tous de venir voir – au moins par curiosité.

Le parrain cette année du salon est Ahmed Djebbar, mathématicien et chercheur en histoire des sciences et des mathématiques, professeur émérite à l’université de Lille. Il est l’auteur de nombreux ouvrages traitant notamment de l’âge d’or des sciences arabes. Il est rempli d’enthousiasme et d’énergie pour transmettre les mathématiques auprès du plus grand nombre.

De nombreuses compétitions de jeux mathématiques se déroulent durant les quatre jours du salon. Par exemple :

  • Combi-Logique, épreuve en deux manches sur le thème du sudoku et des grilles logiques.
  • Concours photos sous le thème : des jeux et des hommes.
  • Coupe Euromath-Casio qui met en course des équipes de 6 joueurs d’âges différents et venant de pays différents pour des épreuves mathématiques spectaculaires.
  • Magix 34 qui réunit 20 équipes de deux joueurs autour d’un tournoi en six rondes. Les joueurs sont des élèves de 6ème et de CM2.
  • Jeu de Hex
  • Le CIJM invite des jeunes de collèges ou lycées à venir présenter au public une recherche qu’ils ont effectuée pendant l’année scolaire en atelier, en club, en cours de math – avec ou sans l’aide d’adultes.
  • Rallye mathématique de Paris, conçu comme un jeu de pistes à travers la capitale pour découvrir, de rue en voie, de place en jardin, que les mathématiques ont une histoire et que Paris en fut aussi le théâtre.
  • Trophée Lewis Carroll, parrainé par le magazine Tangente, un combiné de jeux mathématiques et de jeux littéraires .

Le site du salon

Contact Presse CIJM :

  • Guilaine Depis – Attachée de presse
    • guilaine_depis@yahoo.com 06 84 36 31 85
  • Marie-José Pestel – Présidente CIJM
    • mjp@cijm.org 06 08 04 38 65
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Stefan Zweig, Ivresse de la métamorphose

stefan zweig ivresse de la metamorphose

Stefan Zweig aimait les filles et les grands hôtels ; il détestait la guerre de 14 et la morgue des nouveaux riches encore plus sectaires que les aristos. C’est ainsi qu’il mélange tous ces ingrédients dans ce roman inachevé, composé en fait de deux nouvelles qui se chevauchent et ont du mal à se rejoindre.

La première partie, la plus longue, est du meilleur Zweig. Comment une jeune fille pauvre vit en jeune fille riche le temps de quelques semaines, en vacances dans un grand hôtel de Pontresina où se réunit la jet set de l’époque (où les jets sont des trains fumants mais internationaux). Christine a vu sa famille ruinée par la guerre et par l’hyperinflation qui a suivi. Son père est mort usé, son frère au front, sa mère est cardiaque et peut à peine se déplacer. Elle a honte d’être jeune et d’avoir envie de rire. Elle ne peut compter sur sa sœur, mariée à un brave social-démocrate fonctionnaire mais que les deux enfants ont rendue près de ses sous. Elle a par piston obtenu un emploi de l’État, postière-auxiliaire dans un village. Et c’est ainsi qu’elle s’étiole, derrière un guichet.

Jusqu’à ce que sa tante d’Amérique, mariée à un bon gros Hollandais devenu riche à force d’industrie et grâce au petit capital initial de sa femme, invite Christine à quelques vacances avec eux, en Suisse. La guerre a isolé l’Europe des États-Unis et les mentalités des deux continents ont divergé. Vu d’Amérique, on ne se rend pas compte combien la misère est présente, après 1918, à cause de cette inflation galopante dont on n’a pas idée. Seuls comptent les biens réels, terre, maisons, or ; tout ce qui est économie en billets, livrets ou emprunts d’État ne vaut plus rien. Les rentiers sont ruinés, mais aussi les petits épargnants et ceux que les traités internationaux d’après 1918 ont fait basculer d’un pays à l’autre, de l’Autriche à l’Italie ou la Tchécoslovaquie.

Christina arrive en pauvresse mal attifée et mal coiffée dans cet hôtel chic ; sa tante en quelques heures efface sa honte sociale en l’habillant et en la confiant aux mains expertes de la coiffeuse et de la manucure. C’est la métamorphose du vilain petit canard en cygne, l’ivresse de se sentir belle et courtisée. Sa jeunesse tardive – elle a 28 ans – et son envie de vivre enfin, la font rayonner. Elle est l’énergie chantée par Nietzsche, le vouloir-vivre célébré par Schopenhauer. Les vieux aiment à se conforter en sa présence enthousiaste, les jeunes la cajolent, garçons comme filles, les premiers pour coucher ou épouser, les secondes par jalousie et volonté d’en savoir plus. C’est ainsi, par le dépit d’une fille, que le pot aux roses se découvre. « Christiane von Boolen » n’est ni noble ni Boolen, mais Christine Hoflehener qui a emprunté le nom et la particule sans noblesse de son oncle par alliance van Boolen. Ses robes viennent de sa tante, sa richesse n’est que prêtée. Si Lord Elgins s’en moque et continue à s’afficher avec elle, les vieilles veuves qui cancanent et établissent le can’t (ce qui se fait ou pas), font circuler la rumeur. La tante comme la nièce sont grillées et le couple d’Amérique décide de partir aussitôt pour un autre hôtel, renvoyant la nièce chez elle.

Comment retrouver son village étriqué et grossier après avoir goûté l’hôtel international branché ? Certes, les riches qui peuplent les palaces sont bien loin d’être cultivés ni d’origine honorable. Mais ils sont justement les pires à défendre la caste. L’argent peut tout, pas la culture ni l’idéal, telle est la leçon donnée par la guerre de 14. Et aucun gros bonhomme à rosette de président ne nous fera jamais avaler que c’était héroïque et rassembleur, cette boucherie d’État. Zweig a des mots très durs pour ces repus qui se croient une mission nationale en vantant les massacres qu’ils commandent sans jamais en être. « Depuis la guerre, il a perdu la foi en l’humanité, en la sagesse des nations ; il a fait l’expérience de leur égoïsme, de leur incapacité à imaginer les souffrances qu’elles s’infligent les unes aux autres. (…) Cette foi en la mission morale de l’humanité et dans le progrès moral de la race blanche sont à jamais ensevelis à Ypres, dans les terres inondées rouges de sang… »

Commence alors la seconde partie, plus faible. L’auteur aurait dû publier la première en imaginant une fin courte qui laisse rêver. Il a voulu compléter, améliorer, justifiant le proverbe que le mieux est l’ennemi du bien. Christine, en visitant sa sœur à Vienne, fait la connaissance de Ferdinand, copain de guerre de son beau-frère mais resté prisonnier en Sibérie plusieurs années. Sa jeunesse embrigadée par la guerre imbécile – de 18 à 24 ans – l’a empêché de poursuivre ses études, les traités l’ont rendus apatrides, et l’existence l’oblige à vivoter de petits boulots dans la pauvreté. « On est une sorte d’estropié », dit-il.

S’enclenchent alors une reconnaissance entre ces déclassés que sont Christine et Ferdinand, avec une suite d’errances dans la Vienne miteuse des faubourgs, l’hôtel borgne où passer la nuit, la descente de flics (qui n’arriverait jamais dans un grand hôtel, où les hautes bourgeoises font pareillement les putes de chambre en chambre), le retour au guichet de la poste. Le tout agrémenté de tirades « sociales » sur l’État anonyme devenu ingrat, sur les ex-révolutionnaires devenus pantouflards, sur les nouveaux riches devenus méprisants. La leçon de morale en final est lourdingue, malgré un rebondissement que je vous laisse découvrir. On ne confond pas impunément les registres : roman dans la première partie, essai de sociologie critique dans la seconde. C’est pourquoi Stefan Zweig n’a jamais su finir son seul roman ébauché.

Stefan Zweig, Ivresse de la métamorphose, (inachevé 1925-1931), Livre de poche 1994, 285 pages, €5.80

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits (Tome 2), Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Jérôme Kerviel est-il le bouc émissaire commode ?

• Jérôme Kerviel est-il coupable ? OUI.
• Jérôme Kerviel est-il le seul coupable ? NON.

Il a clairement fraudé et sa faute personnelle est établie par la justice.

Mais il n’a pas été correctement contrôlé par sa banque, la Société générale, à qui la Commission bancaire a infligé un blâme et une amende de 4 millions d’euros pour défaut de vigilance.

Comme trader, Kerviel a été pris en outre par « l’exubérance irrationnelle » dont parlait Alan Greenspan dès l’automne 1996 et contre laquelle tous ont été heureux de fermer les yeux et de se laisser bercer par le jeu et les profits qui rentrent. Le délire de la finance, qui a explosé en 2007 et qui se poursuit toujours en crise économique et d’endettement, n’est pas de la responsabilité de Jérôme Kerviel. Pas plus que le délire de la justice lors du procès Outreau, ni la carence des services sociaux pour les enfants battus, ni l’indigence de l’Éducation nationale à laisser sortir chaque année 150 000 élèves sans aucun diplôme. Il s’agit là d’une erreur de système, d’organisations qui fonctionnent sans voir ni s’adapter.

jerome kerviel trader societe generale

  • Qu’ont fait les autorités publiques contre cet emballement pointé par Greenspan 12 ans avant déjà ? – RIEN.
  • Qu’ont fait les banques pour se prémunir des risques croissants des prises de position et des produits toxiques ? – RIEN.
  • Qu’ont fait les financiers pragmatiques et les économistes donneurs de leçons durant cette période ? – RIEN.

Qu’est-ce donc que « la justice » si un seul coupable est désigné pour cette pyramide de risques incontrôlés du laisser-faire triomphant ?

Ce qui est juste doit être équilibré, tel est le symbole de la balance, chère aux juristes. Où est le droit et l’équilibre dans cette désignation du bouc émissaire unique ? Il n’y a eu aucune pédagogie publique de la justice lors du premier procès, Valérie de Senneville le pointait le 7 octobre 2010 dans Les Échos. « On » a appliqué les règles du droit en fonctionnaire, sans équité ni explication. De quoi transformer le trader fautif en David immature mais héroïque face au Goliath dinosaure obtus de la banque. D’où la tentation médiatique, l’appel au scoop avec la rencontre du Pape, la marche sur Rome à l’envers, la lettre au président Hollande. La victimisation est une tactique propice à l’émotion et au sensationnel. Toujours au détriment de la justice.

Car Jérôme Kerviel est coupable de fraude ; mais Jérôme Kerviel n’est pas coupable de tout.

  1. Notamment des 4.9 milliards d’euros perdus par les ventes brutales et paniques des positions par la Société générale en trois jours. Le livre d’Hugues Le Bret, directeur de la communication de la Société générale à l’époque le montre.
  2. Ni du manque évident de contrôle de la banque sur son trader (« Les 17 inspections conduites par la commission bancaire auprès de la Société générale en 2006 et 2007 avaient-elles permis de s’assurer d’une bonne répartition des rôles et de l’absence de conflits d’intérêts dans le traitement et le contrôle des ordres des traders ? », demande Philippe Marini au Sénat – sans obtenir aucune réponse sur ce point précis). C’est ce qu’a reconnu la Cour de Cassation en renvoyant le procès au civil à la cour d’appel de Versailles.
  3. Ni du délire systémique qui s’est emparé de la finance avec l’explosion des produits titrisés, des négociations de gré à gré, des hedge funds spéculatifs et des « zones grises » des États « non-coopératifs » – sans qu’aucune autorité publique n’y mette encore aujourd’hui le holà, notamment sur le gré à gré sans appels de marge ni registre.

Jérôme Kerviel était trader. Ce métier consiste à « acheter une valeur mobilière au plus bas et la vendre au plus haut pour le compte d’un tiers » – autrement dit une banque – selon la fiche ONISEP des métiers proposée aux collégiens. Ce métier est utile aux entreprises et à l’économie – à condition d’être maîtrisé. La fiche ajoute : « le trader vit en permanence sous pression. Les sommes engagées sont énormes et les résultats immédiats (qu’il s’agisse de gains ou de pertes). Mieux vaut, par conséquent, avoir les nerfs solides. » Notre société prépare-t-elle à ce genre de métier ? – NON : il n’a rien d’un adulte, Kerviel, mais tout du shooté au jeu vidéo, arriviste sans scrupules, un parfait produit des formations scolaires et du système contemporain.

Jérôme Kerviel avait-il les nerfs solides ? Probablement, sinon il ne se serait pas élevé dans la hiérarchie du trading à la Société générale, entre 2000 et 2007. La fiche ONISEP (peut-être après la médiatisation de son « affaire ») ajoute finement : « Le métier comporte incontestablement un aspect ludique, mais il faut garder la tête froide et respecter certaines limites. Le trader est, de toute façon, soumis à des contrôles très fréquents. » Contrôles que – manifestement – la Société générale a bâclés ou mal organisés, voire complaisamment ignorés tant que l’argent rentrait.

Il y a donc faute individuelle de Jérôme Kerviel, faute d’organisation et de contrôle de la Société générale, faute systémique de l’euphorie laissée à elle-même jusqu’au délire.

Jérôme Kerviel doit être rejugé mais doit purger sa peine ; la Société générale a été auditée, condamnée à une amende, gageons que ses contrôles sont désormais au point ; quant au système financier, il ne s’est pas amendé, il n’est calmé que provisoirement, tant les relations incestueuses de caste entre banquiers et politiciens sont fortes (Governement Sachs auprès d’Obama, le pschitt de son « ennemi la finance » par le gouvernement Hollande).

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Alexander Kent, Honneur aux braves

alexander kent honneur aux braves
Le capitaine Bolitho, en 1802, est désormais vice-amiral, il terminera le roman anobli. Il faut dire qu’il a conservé une île à la couronne, coulé deux navires ennemis et pris à l’abordage un troisième – un plus gros. Cette aventure de mer ne dépare pas les précédentes, la 15ème du lot. Nous sommes entre hommes et les relations humaines comptent par-dessus tout.

La mer, les hasards et les dangers, l’équipage, les anciens et les proches, ledit Alexander Kent (qui se nomme dans le réel Douglas Reeman) les connaît bien pour s’être engagé lui-même à 16 ans dans la Royal Navy. Il n’a pas son pareil pour décrire les affres et le courage des aspirants de 13 ans, des enseignes de 19 ans et des lieutenants de 20 ans, tout comme la responsabilité assumée des capitaines de 30 et des amiraux de 50 ans. Il le sait, ce qui compte est le chef, celui qui sait surveiller, aimer et rendre justice au travail de chacun : « Ces marins ne se battaient ni pour le pavillon ni pour le roi, comme le croyaient ces imbéciles de terriens. (…) ils se battaient pour leurs compagnons, pour leur bâtiment, pour leur commandant » p.231.

Nul ne connaît rien à la guerre, pas plus qu’à l’entreprise, s’il ne sait ces quelques mots. Ce n’est ni la gloire, ni l’argent, ni la femme, qui font se battre pour vaincre : mais l’attachement à ses camarades. Difficile à dire en ces temps de féminisme forcené et de chacun pour soi – mais c’est ainsi que cela fonctionne entre hommes.

‘Honneur aux braves’ est un bon roman d’aventures pour adultes – et l’on devient adulte dès 13 ans dans la marine à voile. Le lecteur se souviendra longtemps d’Adam le neveu, d’Evans le petit aspirant juste pubère, d’Allday le serviteur absolu, de Jethro l’ancien marin fidèle, de Keen le valeureux capitaine de pavillon. Les intrigues, les coups de main, les combats navals ne manquent pas. Il faut savoir nager, et pas que dans les vagues, dans la bêtise humaine des civils aussi qui ne pensent qu’au commerce et aux coups bas politiques. Si vous perdez, la faute vous en revient ; si vous gagnez, on se glorifie de vous avoir choisi et donné les bons ordres.

Mais pour Bolitho, ce qui compte sont les hommes. Il s’est marié, a eu une petite fille qu’il ne verra qu’un an plus tard, après sa mission. Celui qui est comme son fils est son neveu, qui lui doit tout. Que lui faut-il de plus ?

Malgré les traductions tardives et les parutions au compte-goutte, la série des 23 volumes de mer prenant Bolitho aspirant adolescent pour le quitter amiral en son âge mûr, est un délice de lecture. Oserai-je dire « pour les garçons » ? C’est mal vu par l’égalitarisme forcené des aigries qui n’ont pas trouvé pied à leur chaussure, mais je le dis. Il n’est ni interdit ni tabou aux filles d’aimer – enfin je crois – puisque la liberté est le premier des biens hérité des Lumières. Bienvenue sur la mer !

Alexander Kent, Honneur aux braves, 1983, traduit de l’anglais par Luc de Rancourt, Phébus Libretto 2011, 361 pages, €9.41

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Tahiti santé

Au risque de me faire tirer dessus ou insulter, quelques nouvelles du chantier de rénovation du dispositif de contrôle des failles coralliennes. L’État débloque 6 milliards pour Moruroa. C’est le contre-amiral Anne Cullerre qui avait convié la presse à Moruroa pour présenter le futur chantier : rénovation des installations chargées de surveiller l’état du récif, affaibli par les essais nucléaires.

mururoa atomique

Il a beaucoup plu la dernière quinzaine de février avec éboulements, inondations, etc. Chaque année à pareille époque, des appels à la prudence sont diffusés. Tous ici savent que les eaux boueuses sont dangereuses car potentiellement contaminées par les bactéries de la maladie. Deux hommes sont morts de la leptospirose. Chaque année plus d’une centaine de cas de leptospirose sont confirmés en Polynésie française. 60 à 80 personnes sont hospitalisées dont 20 à 30 en service de réanimation. Une recrudescence des cas survient toujours à la saison des pluies. Et nous sommes en saison des pluies.

En 2015, toute la Polynésie bénéficiera de l’eau potable. Le CGCT (Code Général des Collectivités territoriales) impose aux communes polynésiennes de distribuer de l’eau potable, au sens des normes, avant le 31 décembre 2015. Mais, l’on sait déjà que dans certaines communes, l’échéance ne sera pas tenue et dans certains atolls des Tuamotu, la population préfère utiliser les citernes d’eau de pluie plutôt que d’avoir recours à une eau potable PAYANTE !

chou

On va sous peu recevoir les comprimés contre la filariose tandis que l’épidémie de dengue et zika s’essouffle. La lutte anti-vectorielle, elle, continue. Le bilan du syndrome de Guillain-Barré s’élève à 72 cas au total. Après plus de 19 jours de pluie incessante, le soleil a refait son apparition mais l’agriculture a beaucoup souffert. La Dépêche de Tahiti titrait « Les cultures maraîchères dans les choux ». Les choux ont beaucoup souffert, la tomate, le concombre également. Va-t-on devoir manger des frites surgelées ? et du riz ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes, il va manquer pour mars 9 tonnes de salade, 5 tonnes de concombre, 9 tonnes de navet, 4 tonnes de poivron vert. Super, l’obésité sera vaincue sous peu ! On ne se reconnaitra plus devant la glace !

Hiata de Tahiti

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James Ballard, Millenium People

ballard millenium people

James Graham Ballard tire de son enfance aventureuse une propension à agiter le confort social et à mettre en doute les idées reçues qui est fort réjouissante. Rappelez-vous qu’à 11 ans il s’est retrouvé arraché à ses parents et à sa villa de Shanghai pour être interné trois ans dans un camp japonais. Il en a tiré cet hymne à la vie qu’est Empire du soleil où l’accroche quotidienne à l’existence se mêle à l’éveil de l’adolescence. Steven Spielberg en a tiré un film superbe avec John Malkovitch en salaud égoïste et le jeune Christian Bale en préado irradiant de vitalité.

A 73 ans, J.G. Ballard examine avec son œil anglais la société de consommation des années 60 mûrie par la crise des années 70 et aigrie par l’écart social croissant des années 90. Cela donne Millenium people, les gens de l’an 2000, publié en 2003 et disponible en français chez Folio. Les nouveaux « prolétaires » seraient de vrais bourgeois. Ils ont fait des études, grimpé dans la hiérarchie, se sont installés dans le confort et scolarisent leurs enfants dans le privé. Brusquement, une hausse des taxes de leur résidence cossue de « la Marina de Chelsea » dans le tout-proche Londres, les fait basculer dans la révolte. A quoi sert l’abondance, au fond, sinon à tourner indéfiniment et sans but dans la cage, comme l’écureuil ?

Le cocasse est la reprise des slogans et autres happenings de la fin des années 60, dans ces années 2000 si peu faites pour ça. La page 68 (ça ne s’invente pas !) pose les acteurs : « tous les protestataires étaient les membres bon enfant de la classe moyenne – étudiants pondérés et professionnels de la santé, veuves de médecins et grand-mères fréquentant l’université du troisième âge. » En face, les forces de l’ordre : « Moroses et imprévisibles, les flics avaient une crainte paranoïaque du moindre défi à leur autorité. » Au milieu (et ravis du scoop permanent) les « reporters de la télé (qui) n’étaient guère que des agents provocateurs qui s’efforçaient sans cesse de précipiter les manifestations pacifiques dans l’action violente. » Vous avez la névrose des repus, la psychose des gardiens et la perversion des médias qui veulent à toutes forces « créer » l’événement, surtout lorsqu’il est insignifiant.

Existe-t-elle vraiment, la « révolte des classes moyennes » ? Rien n’est moins sûr. Il s’agit surtout de mouvements d’humeur comme l’enfant qui casse ses jouets… avant d’en racheter d’autres. Il suffira d’ailleurs d’une « baisse de l’immobilier » pour que tout, dans le roman, rentre dans l’ordre. C’est pourquoi il peine à démarrer.

Lotus Elan 1966

Heureusement, le fil conducteur est donné par l’enquête d’un psychiatre sur un attentat à Heathrow qui a tué sa première femme. Cet acte gratuit gidien le turlupine et il n’aura de cesse de s’informer auprès des trublions, de s’infiltrer (sans aucun mandat officiel) auprès des meneurs de la révolte, pour comprendre. Une enquête quasi policière démarre et donne de la vie à ce roman qui n’est pas « prophétique » comme l’écrit sans réfléchir la quatrième de couverture, mais tristement « actuel ». Il tient au sens de la vie dans une société d’abondance, pas à l’abondance elle-même ; à l’insignifiance des êtres empêtrés dans leurs névroses et dont les actes sont tout sauf « gratuits » ; aux mensonges du discours.

Là où l’auteur ne saurait être français est qu’aucun de ses acteurs ne croit un seul instant à ce qu’il accomplit. Pas d’idéologie dans les attentats symboliques, ni de « mission » dans les harangues aux foules, uniquement du pratique et du concret : comment rassembler autour de soi les résidents, comment toucher les médias pour qu’ils en parlent, comment frapper l’opinion pour se faire entendre des officiels. C’est ce ton décalé par rapport à l’incurable « sérieux » du militantisme français qui donne sa légèreté au roman. Un militant est un militaire dont l’uniforme est à l’intérieur, disait à peu près Ambrose Bierce. J.G. Ballard reste foncièrement anarchiste, sa prime adolescence livrée aux Japonais en Orient l’a définitivement éloigné de toute croyance en une quelconque idéologie, comme de toute confiance envers un État bienveillant…

475 pages à dévorer au soleil.

James Ballard, Millenium People, 2005, Folio 2006, 480 pages, €8.46

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Bruno Le Maire, Des hommes d’État

bruno le maire des hommes d etat
Journal de la vie politique au plus haut niveau, du 1er janvier 2005 au 6 mai 2007, jour de l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Bruno Le Maire, fidèle de Dominique de Villepin, l’a suivi comme conseiller, puis comme directeur de cabinet lorsqu’il a été nommé Premier ministre. Deux années de pouvoir où un Chirac vieillissant jetait ses derniers feux, de moins en moins intéressé par la politique intérieure.

L’attrait de ce livre passionnant est de montrer les animaux politiques dans leurs ors et marigots, mais surtout de mesurer combien cette passion prend la vie même, au point d’en oublier les vrais gens et même sa propre famille. Bruno Le Maire évoque souvent ses enfants, deux petits garçons qu’il n’a jamais assez le temps de voir grandir, mais aussi la musique, seul délassement possible après une journée trop remplie de papiers à rédiger, de réunions à suivre et de documents à négocier.

Sarkozy aime la politique par instinct, comme un animal ; Chirac fait vieux lion usé et déjà cacochyme, « méchant » par réflexe, indifférent surtout ; Villepin ne se voit qu’en général, en vue de l’intérêt mais surtout pour charger à la tête des troupes, il n’a pas la passion politique, jamais élu, sans goût pour les réseaux.

Bruno Le Maire quittera ces mentors qu’il respecte, de vrais « hommes d’État » selon lui, ayant beaucoup appris et sans fidélité aucune. Mais il ne fera pas comme eux : ni dans l’isolement superbe, ni dans la roue des puissants. Il se fera élire député d’une circonscription avant de devenir ministre. On ne fait pas de politique avec de bons sentiments et la fidélité ne doit jamais rester que tactique. On aime ou pas la politique (je n’aime pas) – mais si l’on aime, il faut aller de l’avant comme une force qui va, ralliant les indécis et ne se présentant aux électeurs qu’avec un élan. Ils le comprennent fort bien…

Sur l’Europe déjà, il y a 9 ans le diagnostic de l’observateur était sans faille : « une concentration excessive des pouvoirs, des règlements confus, une absence de choix politiques ou, pire, des choix politiques déguisés sous des impératifs économiques, une impuissance patente sur la scène internationale, un élargissement mal expliqué et réalisé sans aucune réforme significative du fonctionnement des institutions » p.38.

Le portrait de François Hollande est incisif : « allure débonnaire, la cravate mal nouée, les joues un peu rouges, le costume de travers. Il est l’homme qu’on ne remarque pas. (…) Il parle, il se transforme. Ses convictions semblent le transporter, il trouve les mots qui frappent, les formules cinglantes, il sait jouer autant de la gravité que de l’humour » p.44.

Celui de Nicolas Sarkozy ne l’est pas moins : « Des hésitations ? Des doutes ? Il en a, il les exprime et, ce faisant, les retourne comme des arguments supplémentaires en sa faveur, avouant une incertitude qui apporte au pouvoir sa part d’humanité. Personnage politique inouï, autoritaire, persuasif et inquiet, dont la quête du pouvoir ne pourra prendre fin avec l’élection de 2007, qu’il la gagne ou qu’il la perde, obsédé par la volonté de transformer les choses, par la force autant que par la séduction, de bouger, de changer, d’imposer le mouvement, comme dans une conjonction singulière de son propre caractère et de son intuition sur la France » p243.

Sur la mentalité française, il dit vrai et voit loin : « Notre pays de castes et de statuts n’aime pas la diversité des esprits, il voudrait les soumettre aux mêmes règles, aux mêmes obsessions, aux mêmes privilèges et aux même buts. La naissance a été remplacée par la sélection, qui permet à un certain nombre d’élèves doués, une fois franchi l’obstacle formel des concours auquel toute leur enfance les a préparés, de se trouver immédiatement sur l’orbite de la réussite, où ils se maintiennent à force d’habileté, de sens critique, d’ordre et de volonté. (…) de la compétence plutôt que de l’excellence, du mérite en lieu et place des titres, du dialogue, de l’échange, de la confrontation d’idées, en poursuivant dans cette voie notre pays se donnerait de meilleures armes pour demain » p.60. Ce pourquoi les meilleurs et les plus intelligents votent avec leurs pieds, en s’expatriant massivement, laissant les plus scolaires et les moins ouverts jouer aux hauts-fonctionnaires (rares sont les « bonnes exceptions », comme l’auteur issu de Normale sup avant l’ENA).

La photo choisie pour la couverture résume assez bien la période : Chirac penché sur lui-même et sur le passé, Sarkozy regardant l’avenir, sourcils froncés et, entre deux un Villepin flou, l’œil ailleurs.

Ces animaux politiques sont bien intéressants et Bruno Le Maire les observe en leur milieu comme personne, parlant Chirac ou mimant Sarkozy avec verve. Il est détaché, car n’envisage pas de suivre leur vocation exclusive, tenant trop à la vie et aux bonheurs simples qui naissent si l’on prend le temps de les cueillir. Il les admire, car il faut bien que quelqu’un soit au pouvoir et l’exerce pour que la démocratie vive. Il agrémente récits et portraits de petits détails véridiques qui font le sel du pouvoir.

Une lecture très vivante superbement écrite que j’ai dévorée avec appétit.

Bruno Le Maire, Des hommes d’État, 2007, Livre de poche Pluriel 2012, 451 pages, €9.69

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Jérôme-Arnaud Wagner, La femme de ma deuxième vie

jerome arnaud wagner la femme de ma deuxieme vie
L’amour est plus fort que la mort ! Ce puissant mythe est revivifié en français contemporain par un cadre des médias admirateur de Love Story. C’est beau, entraînant, captivant – le lecteur ou la lectrice ont envie d’y croire. En près de 400 pages, ils le peuvent, s’isolant du monde comme dans une bulle irisée où ni le temps ni l’espace ne comptent plus. Un bel exercice romanesque qui poursuit un récit tristement véridique : la disparition de son épouse, écrite par l’auteur dans un précédent livre : N’oublie pas que je t’aime (2010).

Sans cesse, Jérôme-Arnaud ressasse la disparition de l’amante fusionnelle, Emmanuelle, disparue à 35 ans dans un hôpital pour cause de mauvaise administration. Elle lui a laissé deux enfants, garçons jumeaux de quatre ans qu’il va s’efforcer d’élever seul. Reviens mon ange (2012) s’égarait déjà vers le roman pour chanter le même amour, avec une tentation policière. Cette fois, l’auteur réunit les deux avec un brio sans conteste. Imaginez un couple idéal, beau, parisien, aimant, deux enfants ; un soir de Noël, l’épouse est séparée de son époux parce que la porte du métro bondé se referme avant qu’elle ait pu monter. Nul ne la reverra plus – ou plutôt jamais en chair et en os, mais peut-être en rêve, ou bien… A-t-elle disparue volontairement, puisque son corps n’a pas été retrouvé ? Sinon, qui peut être son assassin ?

Wagner écrit dans le troisième volume de sa (peut-être) tétralogie, sa conviction que rien n’est jamais perdu, que rien n’est perdu à jamais, que le mot « jamais » ne saurait exister. Un jour, quelque part, sur cette terre ou au-delà, les amants se rejoignent car l’amour transcende la mort… Mais ici-bas, en attendant, il faut bien vivre. Et c’est ce contraste qui donne du ressort à l’histoire. Raphaël a perdu Laura ; il ne l’oubliera jamais mais rencontre Aurélie ; il l’aime, ils se marient, elle est une mère pour les jumeaux orphelins, confortés jusqu’ici par leur parrain Marc (beau portrait de parrain, si utile à la construction des enfants). Aurélie n’est pas la femme de sa vie, mais la femme de sa deuxième vie : où vous apprendrez le distinguo subtil entre « âme jumelle » et « âme primordiale » – la première fusionne avec vous, la seconde vous complète. Mais c’est toujours l’Amour, peu importe quel vecteur il prend.

Ce romancier-philosophe de l’amour parsème son livre de citations des acteurs et chanteurs aussi profondes que la mode… Sa leçon du vivre est un kit pratique de survie pour ménagères de moins de 50 ans : il faut avant tout penser au présent, sans se perdre dans le passé ni fantasmer trop sur l’avenir. Mais cette philosophie de magazine fonctionne : on a envie d’y croire. Le présent, ce sont les enfants qui ont besoin d’un père, la seconde épousée qui a besoin d’être aimée, France-Télévision qui a besoin d’un professionnel, la police qui a besoin de poursuivre l’enquête.

La vision de l’auteur, écrivain dès l’âge de 11 ans mais baignant dans la com, reste désastreusement américaine. Ce français qui écrit est acculturé, brossant sans nuance un portrait « d’inspecteur » de police issu des romans noirs newyorkais des années 50 avec imper, chapeau et whisky, une image surréaliste de policiers sortant « leurs colts », un autre portrait de psychiatre suisse allemand de caricature qui établit un diagnostic au mépris de toute procédure réaliste, un idéal typiquement américain monomaniaque de « transparence » dans le couple, une vision hollywoodienne de la mort comme couloir des âmes vers le paradis où « Dieu » les accueille, un sentimentalisme d’amour fusionnel rose bonbon à la Love Story

Le lecteur littéraire et français voit qu’on se moque un peu de lui, au moins dans l’absence de cette obsession – pourtant elle aussi bien américaine – du détail vrai : il y a bien longtemps en France que l’on ne dit plus « inspecteur » mais lieutenant ou capitaine, et les policiers parisiens n’ont jamais été armés de « colts » mais d’un bon vieux Sig-Sauer. Il aurait suffit de solliciter les deux ados de l’auteur, probablement adeptes de Wikipedia, pour l’apprendre en deux minutes… Légèreté française ? Relecture non travaillée ? Inculture de masse ? C’est un peu dommage, d’autant que p.219 Aurélie évoque devant les enfants de 10 ans l’accusation de meurtre portée contre leur père sans que ceux-ci n’y fassent attention ni s’en émeuvent le moins du monde ! Est-ce bien réaliste ?

jerome arnaud wagner et jumeaux

Mais au total le positif l’emporte. Il y a du romanesque, de l’idéal et de l’action. Le roman est dynamique et généreux, il laisse confiant en l’avenir et dans l’amour entre les êtres – malgré tout. « L’amour, c’est Dieu lui-même (…) Et il a tous les visages » p.233. Le mot « Dieu » peut désigner l’énergie qui meut l’univers, comme le croyaient les stoïciens, ou Brahman, l’esprit de l’univers, comme le croient les yogis – chacun met ce qu’il croit dans ce concept-valise accessible sans avoir fait d’études.

Amour en couple, reconstruction après décès du partenaire, fidélité dans le mariage, attention portée aux enfants – ces valeurs de tradition sont ici revivifiées et actualisée d’un souffle salvateur. Ni le superficiel de la baise, ni le virtuel des « amis » ne remplacent les véritables relations humaines. Ce n’est rien de le dire, c’est mieux avec talent. La raison n’est rien sans les passions, qui elles-mêmes ne sauraient vivre sans les pulsions. L’amour est cette synthèse qu’opère « l’intelligence du cœur ». Et ce beau roman d’amour, malgré tout, emporte sur ses ailes.

Jérôme-Arnaud Wagner, La femme de ma deuxième vie, 2014, éditions Les nouveaux auteurs, 388 pages, €18.00

 

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Dominique Reynié, Les nouveaux populismes

dominique reynie les nouveaux populismes

Voici un excellent livre d’analyse sur le changement politique de l’époque actuelle partout en Europe, écrit sans jargon et qui se lit d’une traite. La poussée de Marine Le Pen est décortiquée et expliquée clairement, aussi bien que les tentatives ratées de Jean-Luc Mélenchon et Bepe Grillo.

Comme toujours dans ce genre d’ouvrage écrit par un professeur à Science Po, la description est impeccable mais les solutions restent vagues. Un professeur n’est pas un politicien, et nul doute que la poussée récente du repli sur soi des populations européennes vieillissantes, contestées et appauvries n’a pas encore suscitée d’idées neuves sur les réponses possibles. Mais se contenter d’appeler à l’acceptation d’une immigration inévitable, à un « libéralisme musclé » pour mieux intégrer, à encore plus d’Europe pour faire des économies et à moraliser la vie politique m’apparaît un peu faible.

Reste que la bonne question posée par Nicolas Sarkozy jadis sur « l’identité nationale » est le reflet pragmatique (mal pensé et mal traité par l’équipe Sarkozy) d’une poussée évidente de ce que l’auteur appelle le « populisme patrimonial ». « S’il est un aspect de la globalisation qui conditionne fortement le développement des partis populistes (…) c’est certainement l’immigration, l’islam et le surgissement d’un multiculturalisme conflictuel, en lien avec le fort déclin démographique… » p.32. L’engrenage est bien brossé : libéralisme = laisser-faire = circulation sans frontières = immigration majoritairement musulmane = revendications multiculturelles incompatibles avec la laïcité et les mœurs habituelles aux Européens = menaces sur la sécurité, l’habitat, les fréquentations et mariages, les prestations sociales, les pressions alimentaires et culturelles… Le dire ce n’est pas « être raciste » – comme le psalmodient les bobos repus de bonne conscience dans la gauche morale – c’est décrire les faits. Or, dénier les faits, c’est laisser « ces interrogations et ces inquiétudes travailler sourdement la société. C’est sur ce non-dit que les populistes imposent leur discours, pointant les tentatives d’enfouissement, de dénégation et de censure qu’ils prêtent aux responsables des partis de gouvernement » p.110.

La plupart des gens répugnent à modifier rapidement leur mode de vie – ce pourquoi ils deviennent conservateurs envers les changements, et même « réactionnaires » lorsqu’on veut leur imposer de force. Ce comportement concerne tous ceux qui sont menacés, à droite comme à gauche. Les « zacquis » des syndicats sont aussi menacés que la « sécurité » à droite. D’où cette poussée du populisme hors des divisions traditionnelles, mettant en cause les élites contre le peuple, les gouvernants contre les gouvernés. Mélenchon comme Le Pen jouent sur le même tableau contre « l’UMPS ». Mais, montre très bien Dominique Reynié, c’est partout pareil en Europe, Royaume-Uni compris. C’est même au Royaume-Uni qu’après les attentats de Londres en 2005, existe le plus fort rejet de l’islam et de l’immigration extra-européenne, le multiculturalisme ayant clairement échoué.

Or c’est l’Europe qui contraint, consensus mou sur une social-démocratie libérale sans frontières ni valeurs autres que purement juridiques. D’où le rejet de l’Europe, qu’elle soit agricole, monétaire ou de Schengen. Fatale pente, démontre Reynié, « la promotion de l’opinion xénophobe est une condition sine qua non du succès électoral populiste. En ce sens, il n’y a pas de populisme de gauche. Tel est le problème de Jean-Luc Mélenchon » p.316. Clin d’œil à mon analyse de Mélenchon entre Péguy et Doriot, d’un socialiste de gauche jacobine comme le républicain Péguy poussé au national-socialisme comme l’ex-communiste Doriot.

Ce qui permet la percée des partis populistes ce sont les modes de scrutin (la proportionnelle), les médias (avides de langage cru et de dérapages), et les personnalités histrioniques (dont c’est le seul moyen de se différencier). Mais ces instruments n’existeraient pas sans la base : « Ce sont les classes populaires elles-mêmes qui conduisent ce mouvement de droitisation dont les communistes d’abord, les sociaux-démocrates ensuite et les populistes de gauche enfin sont les victimes successives. L’immigration et la sécurité sont devenues pour longtemps des enjeux capables de déterminer leurs choix électoraux » p.321. Retour du fascisme ? Non. De l’autoritarisme conservateur ? Oui.

Que faire contre le populisme ? En premier lieu arrêter de nier les questions qu’il soulève : la globalisation entraine une immigration incontrôlée que la crise économique rend plus difficile d’assimiler. Ensuite éviter la démagogie en proposant le vote des « étrangers », la construction ouverte de « mosquées », l’autorisation de la burqa, le recul du droit à autoriser une expulsée à revenir du fait du Prince, les avantages sociaux aux sans-papiers et autres discriminations positives, le deux poids-deux mesures des injures racistes (Blanc condamné, minorité excusée) et ainsi de suite. Enfin affirmer les valeurs républicaines, laïques, libérales, sans concession aux tentatives d’effritement des « droits » communautaires ou particularistes. Et peut-être recréer l’Europe comme espace homogène, aux frontières définies, à l’Exécutif clair et au Parlement élu le même jour par tous les citoyens de l’Union, avec des impôts en commun pour bâtir des projets en commun. Ce sont toutes ces réponses que Dominique Reynié ne fait qu’effleurer.

Il pointe que le rationnel ne suffit pas car « la singularité de la politique populiste est de n’être qu’émotion. C’est une politique médiatique jouant sur les ressorts affectifs : colère, peur, envie, nostalgie, ressentiment, etc. » p.345. Mais le rationnel serait néanmoins d’éviter, lorsqu’on est dans un parti de gouvernement, d’agir de même (comme Montebourg, Taubira, Belkacem, Hollande – ou Copé, Boutin, Morano, Sarkozy). D’inviter aussi certains populistes à prendre des responsabilités gouvernementales – leur grande gueule serait rabattue au premier échec, car on ne gouverne jamais sans compromis et nuances, à l’inverse du théâtre médiatique et du discours de tribune. Mais là, on entre dans le tabou des « alliances »…

Dominique Reynié, Les nouveaux populismes, 2011, édition augmentée 2013, Livre de poche Pluriel, 377 pages, €8.55

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Jean Monnet, Mémoires

jean monnet mémoiresJean Monnet est l’un des fondateurs de l’Union européenne et une personnalité que j’admire fort : calme, têtu, méthodique, il croit aux faits et aux relations humaines. Il a été, sa vie durant, une force tranquille. Ce sont ces forces-là qui, dans les époques de chaos, impriment leur marque à l’histoire. J’aime en Jean Monnet trois traits : son pragmatisme, sa faculté de communiquer et sa détermination. Tout ce qu’il faudrait aujourd’hui au projet européen !

Pragmatisme

Point de grandes idées mais des maximes d’expérience, tirées d’un don d’observation et d’une mémoire peu commune. Ne comptent que les faits. Aussi, quand ils surviennent, il n’y a jamais surprise puisqu’ils ne peuvent entrer en contradiction avec les idées abstraites, a priori. « Quand le moment vient, tout est simple ». D’où le goût de Monnet pour les États-Unis : « l’expansion américaine n’avait pas besoin d’être expliquée. Elle était spontanée comme la nécessité. » Vouloir le nécessaire – non seulement l’accepter comme tel mais vouloir qu’il soit, l’aider à advenir – ainsi est Jean Monnet. Non pas un fataliste mais plutôt un tragique. Je sais que ce mot aujourd’hui fait sourire, mais il faut l’entendre dans le sens antique d’adaptation au destin : jamais une résignation mais une nécessité interne qui fait que l’on va jusqu’au bout de ce que l’on entreprend, quelles qu’en soient les conséquences. Ce qu’on ne peut changer, il faut s’y adapter ; ce qu’on peut changer, il faut l’accomplir.

Une personnalité de ce genre peine à écrire ses Mémoires : comment raconter l’évident, expliquer le nécessaire ? « Aussi loin que me ramènent mes souvenirs, je me vois appliqué à ma tâche que je ne discute pas. Je n’ai pas l’imagination de ce qui ne me paraît pas nécessaire ». Tout Jean Monnet est là et l’on retrouve cette idée plusieurs fois dans le livre. L’utopie des possibles ne l’intéresse pas. Il se place face à ce qui est, voilà tout. « Ce que j’ai fait, ou ce que j’ai contribué à faire, et que j’ai raconté dans ce livre, est né des circonstances lorsqu’elles se sont présentées. Elles ne m’ont pas marquées et j’étais toujours prêt à les accueillir. C’est peut-être cette disposition d’esprit, ou cette disponibilité de l’esprit, qui est le plus important dans l’action – la vie est généreuse en occasions d’agir, mais il faut s’être préparé longtemps par la réflexion pour les reconnaître et les utiliser lorsqu’elles surviennent ». Être prêt signifie être solide, ne pas être désarçonné par les circonstances.

Rien de tel pour cela que d’être né dans un milieu aisé et laborieux, où l’on se fait une vertu du travail de longue haleine. Nul doute que la famille de négociants en cognac, où naquit Jean Monnet, ne possédât ces qualités au plus haut point. Élaborer un cognac est un luxe qui exige des années et du soin ; le vendre réclame de l’habileté ; conserver sa clientèle exigeante, de haut niveau, nécessite du doigté et le sens des relations sociales. Rien de cela n’est négligeable dans la construction d’une personnalité. Ainsi, la naïveté affichée par Jean Monnet à ce sujet reste-t-elle un peu touchante : « Il me semblait que j’avais toujours suivi la même ligne continue dans ces circonstances, sous des latitudes différentes mais avec une seule préoccupation : unir les hommes, régler les problèmes qui les divisent, les amener à voir leur intérêt commun. Je n’en avais pas l’intention avant de l’avoir fait et je n’en ai tiré de conclusions qu’après l’avoir longtemps fait ». L’habitus familial est parfaitement intégré. Le commerce est le métier de conciliation par excellence, fait de concessions réciproques par nécessité. L’intérêt objectif des parties est que l’échange se fasse, pour un profit mutuel. Ainsi en Europe, malgré les intégristes.

La limite évidente est ceux qui refusent de négocier quoi que ce soit parce qu’ils convaincus de détenir tout seuls la vérité. Jean Monnet cite les communistes, on peut dire la même chose de tous les croyants, écologistes, gauchistes, socialistes, islamistes ou intégristes catholiques compris : « Certes, j’ai rencontré des résistances politiques venant d’horizon divers, mais aussi longtemps que la discussion reste ouverte, je les respecte et fais ce que je peux pour les surmonter. Ce n’est pas la politique des communistes qui m’a le plus gêné, c’est leur refus de discuter ».

Faculté de communiquer

D’où son attention portée à l’information et son goût des relations. Le pragmatisme implique d’être au courant des faits. La négociation implique que l’on mette au courant les autres. Ainsi convainc-t-on de la nécessité des choses.

La bonne circulation de l’information dépend des conditions psychologiques. Pour convaincre, il faut lever les blocages. Une fois des rapports détendus et amicaux établis, l’information passe d’elle-même et, avec elle, les nécessités ; Jacques Delors savait pratiquer cette méthode. Il faut contourner les questions de susceptibilités. Il faut « trouver un langage commun à ceux qui savent et à ceux qui décident » dit Monnet. Encore faut-il qu’une idée parvienne à ceux qui ont le pouvoir : « C’est là que se mesure le prix de la confiance lentement acquise dans les échanges quotidiens fondés sur la sincérité ». Une conviction : la vérité est le fait ; elle est la même pour tous. Ce qui empêche chacun d’agir selon le fait est son aveuglement idéologique, sa légèreté à observer, ou bien les questions de personnes. La confiance lèvera le troisième obstacle ; l’attention lèvera le second ; la sincérité lèvera le premier.

Pour cela, rabâcher : « Si je n’ai jamais trouvé plusieurs manières d’expliquer les mêmes choses, c’est parce que les mots ont un sens et un seul. Je ne vois pas la possibilité de les changer, je n’en sens pas le besoin. Je vois même beaucoup d’avantages à mettre les mêmes formules dans la tête des gens. On appelait ma grand-mère maternelle ‘Marie-la-rabâcheuse’. Je crois qu’elle avait seulement quelques idées très simples et qu’elle y tenait ». Si l’on est convaincu soi-même, on convaincra – surtout à notre époque de chaos philosophique et de surinformation. C’est ainsi que l’on fait de la politique selon Jean Monnet ; l’Europe en manque cruellement.

carte union europeenne 2013

Détermination

Mais l’efficacité est aussi de rester inébranlable contre vents et marées. Rabâcher, mais avec hardiesse et tranquillité. Ne pas craindre de répéter dix fois le même thème aux mêmes personnes – mais avec sérénité, en écoutant les doléances et les critiques, les intégrant, ne se fâchant jamais. C’est l’un des secrets de réussite de Jean Monnet : agir par nécessité de longue date en poursuivant une seule pensée à la fois. En même temps, ne rien laisser faire : « rien ne doit être approximatif, conclu par lassitude et en raison de l’heure ». Ne pas se laisser aller au doute : « il faut agir sans faire d’hypothèses sur les risques de ne pas aboutir ». Parfois faire passer son idée par un coup de force, en se présentant comme le seul recours dans la débâcle, le mieux préparé dans la faiblesse générale – à condition toujours de bien savoir ce que l’on veut : « la précipitation est favorable à ceux qui savent où ils vont. Combien de fois ai-je réussi à substituer au dernier moment le texte que j’avais patiemment élaboré à celui qu’un homme politique indécis et nonchalant avait négligé de mettre au point ». Importance des mots : on découvre ce contre quoi Monnet s’élève par tout son caractère et toute son éducation : l’indécision et la nonchalance – ces deux plaies du commerce, qu’il soit de marchandises ou entre les hommes. « Il n’y a pas de limites, sinon celles de la résistance physique, à l’attention que l’on doit porter à ce que l’on fait, si l’on veut réellement aboutir ». Toute une morale du labeur ; tout l’honneur du travail bien fait.

La gloire ? Très peu pour lui. Mieux vaut l’efficacité dans l’ombre, car qui réussit trop bien au grand jour se voit démasqué et s’attire les jalousies. D’où sa méfiance envers la politique et le souci de ne pas piétiner les platebandes des politiciens. Le prétexte : « puisqu’ils ont les risques, ils ont besoin de lauriers ». Jean Monnet, lui, préfère la liberté de la réflexion durant les longues promenades dans la campagne, où les problèmes du moment prennent leur juste mesure et se décantent d’eux-mêmes.

En bref, voici un grand acteur du projet européen. « Ai-je moi-même obéi, je ne saurais le dire, je ne connais d’autre règle que d’être convaincu et de convaincre. Personne ne m’eut fait faire ce que je ne croyais pas bon et utile de faire, et en ce sens je n’ai pas eu de maître ». Jean Monnet reste pour moi un modèle d’esprit supérieur en notre siècle.

Jean Monnet, Mémoires, 1976, Livre de poche 2007, 825 pages, €8.17

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Esclavage dans le monde arabe 7ème 20ème siècle, Murray Gordon

murray gordon l esclavage dans le monde arabe 7e 20e siecle
L’esclavage n’a pas concerné que la traite atlantique ; le territoire africain et les marchands arabes ont également trafiqué des êtres humains, bien avant et durant bien plus longtemps – jusqu’à la mi-XXe siècle. Les études sur le sujet sont plus rares et font moins parler d’elles. Murray Gordon, qui a enseigné les sciences politiques à la City University de New York et travaillé aux Nations Unies, y voit quatre explications :

  1. la mauvaise conscience occidentale au passé colonial enrichi dans le commerce triangulaire,
  2. le manque de documents historiques de première main,
  3. l’écart de définition de l’esclave entre Occident et Islam (objet sans âme pour les premiers, personne vendable pour les seconds),
  4. enfin l’absence de diaspora noire comme aux États-Unis et en France qui ne pousse pas à l’étude du sujet.

Son livre, qui se lit facilement et donne de copieuses notes et bibliographies, complète ceux de Jacques Heers, Les négriers en terre d’islam – la première traite des Noirs VIIe-XVIe siècle et de Robert Davis, Esclaves chrétiens maîtres musulmans – l’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800).

Des historiens se sont quand même penchés sur ce sujet délaissé, surtout depuis le mouvement abolitionniste né au XIXe siècle en Angleterre pour raisons religieuses ; Murray Gordon en fait la recension. Si les chiffres sont à prendre avec les précautions scientifiques d’usage, les témoignages et les écrits historiques sont indéniables. Il y aurait eu traite vers les pays arabes pour environ 7 millions d’esclaves du VIIe siècle au XVIe siècle (p.149), pour environ 10 millions de 1600 à 1800 (p.150), et pour environ 2 millions de 1800 à 1950 (p.172, p.188). Il y aurait eu encore de 500 000 à 700 000 esclaves en Arabie Saoudite dans les années 1950… Ce sont principalement des « nègres », réputés physiquement forts pour être soldats mercenaires, gardes du corps ou compagnons de jeux, agriculteurs, eunuques de harem castrés entre 8 et 12 ans, intendants, artisans spécialisés ou nourrices, concubines ou mignons – voire « chèques de voyage » pour payer les frais durant le pèlerinage à La Mecque. Mais ce sont aussi des « Slaves » des Balkans, de Grèce ou des bords de la mer Noire, les chrétiens pris en Méditerranée, et des « Blancs d’Asie » capturés en Inde ou ailleurs.

La carte des traites draine principalement l’Afrique du nord et du centre, le XIXe siècle voyant l’apogée des routes ouvertes : « A l’ouest, s’étendait la route du Maroc à Tombouctou en passant par Taoudeni, avec son important embranchement sur Mabruk et Touat. Au centre, passait la route Ghadamès-Aïr-Kano qui menait au pays des Haoussas. Plus à l’est, on trouvait la route Tripoli-Fezzan-Kawar qui se terminait au Bornou. Enfin, la dernière reliait la Cyrénaïque au Ouaddaï par Kufra » p.155.

esclavage arabe routes du commerce

Pourquoi l’esclavage en pays arabe ? Parce qu’il est plus ancien que l’islam, la pratique courante d’une société machiste de bédouins prédateurs qui considèrent déshonorant tout travail autre que la guerre. Parce que l’islam – mais plus encore la charia, cette interprétation juridique de la religion – a légitimé l’esclavage des non-croyants, avec une exception théorique pour les croyants du Livre non-musulmans : juifs et chrétiens. Mais la pratique a toujours su jouer habilement des textes pour justifier la capture, la captivité et la mise au travail de croyants, y compris musulmans, lorsque cela arrangeait les affaires. Le mythe de Cham, présent dans la Bible et repris par le Coran, rend les « nègres » inférieurs, plus loin de Dieu et plus « enfants ». « Tant que l’esclavage reposa sur un système multiracial, les propriétaires turcs et arabes d’esclaves favorisèrent leurs esclaves blancs par rapport à leurs esclaves noirs, dans l’attribution du travail et dans ce que l’on pourrait appeler les perspectives de carrière. Les concubines blanches étaient préférées aux noires… » p.102. Le Prophète veut cependant corriger les abus pratiques de la société de son temps (p.25) et la religion musulmane qu’il instaure fait des esclaves des êtres humains à traiter correctement. On peut d’ailleurs « expier ses péchés » en affranchissant ses esclaves. Mais « il n’y a rien dans les prescriptions du Prophète qui permette de conclure qu’il aurait en aucune façon favorisé l’abolition même graduelle de l’esclavage. Une approche aussi radicale lui aurait aliéné les gens mêmes qu’il voulait gagner à son enseignement » p.25.

D’ailleurs, la conversion à l’islam après la capture ne rendait aucunement libre : le juriste musulman marocain Ahmad al-Wansharisi, au XVe siècle « déclara qu’elle n’invalidait pas la propriété ou la vente de l’esclave » p.39. L’esclavage en islam « fait partie de l’ordre naturel des choses », justifié au nom de la religion par le sentiment d’être élu d’Allah, habilité à convertir la terre entière. « L’abus de la notion de jihad se manifesta particulièrement dans les déprédations des pirates barbare[sques] à l’encontre des navires chrétiens sur les côtes d’Afrique du nord (…) qui se poursuivirent jusqu’au début du XIXe siècle » p.33.

L’Arabie Saoudite, les Touaregs, les sultans turcs, les riches égyptiens, Oman, Zanzibar, furent les plus gros consommateurs d’esclaves. « Au milieu du XVIIIe siècle, le harem et le voile, symboles du statut des peuples soumis chez les Byzantins et les Perses, furent adoptés par les Arabes » p.64. Les habitudes d’avoir des domestiques, de garder ses femmes et concubines à l’abri de tous regards, et la caution de la religion – firent que l’esclavage a duré en Arabie Saoudite jusqu’en 1962 et en Mauritanie jusqu’en 1981 ! « Partout où l’islam s’implanta, le harem entra dans les mœurs » p.94. Même l’Afghanistan, pourtant réputé plus arriéré, a aboli l’esclavage en 1923, l’Irak en 1924, la Transjordanie et l’Iran en 1929. « En Égypte, dans les années 1870, les beys et les pachas les plus riches achetaient encore des garçons blancs pour servir de compagnons de jeu à leurs fils » p.61. « Un marché aux esclaves fonctionnait encore à La Mecque en 1941 » p.227. « Des chargements de jeunes garçons avaient été débarqués à Oman en 1947, venant de la côte du Makran, au Baloutchistan. (…) on faisait venir des jeunes filles d’Alep en Syrie pour les vendre comme esclaves en Arabie » p.227.

esclave torse nu ligote 14 ans

Ce sont les pressions diplomatiques, commerciales et militaires des pays occidentaux – avec arrière-pensées coloniales – qui ont forcé à abandonner le système social confortable de l’esclavage et les profits fructueux de la traite (de 300 à 500 % de bénéfices pour les marchands p.161, malgré les nombreux morts dus au transport – traverser le Sahara à pied… – et aux mauvais traitements). Les pays devenus colonies ont abandonné de force la traite et l’esclavage : Tunisie et Algérie en 1846, Tripoli en 1853. Certes, les conférences internationales de 1885 et 1890, la SDN en 1926, l’ONU en 1956, se sont saisis du problème. Mais, « en réalité, le facteur déterminant dans cette affaire ne fut pas le respect des textes interdisant l’esclavage, respect intermittent dans le meilleur des cas, mais plutôt l’apparition de nouveaux moyens de transport plus pratiques et de nouvelles opportunités commerciales » p.170. Le développement des échanges et l’industrialisation ont rendu l’esclavage sans intérêt pratique.

Quoique… les salariés mercenaires importés du Népal ou d’Indonésie en Arabie Saoudite ou dans les Émirats aujourd’hui, parqués sans passeport dans des clapiers construits à la hâte, et exploités 12 heures par jour pour bâtir des buildings, ne sont-ils pas la forme moderne de l’esclave en islam ? Et la secte islamiste Boko Haram (ce qui veut dire “l’éducation occidentale est un péché”) qui a annoncé que les adolescentes nigérianes enlevées seraient traitées comme des esclaves, mariées de force aux militants du groupe islamistes ou vendues pour 12 $ sur les marchés – ne reprend-t-elle pas la tradition des origines de l’islam ? Retour aux sources et anticolonialisme font aussi partie d’aujourd’hui. Connaître l’histoire permet de comprendre ce qui se passe ici et maintenant.

Quant à « commémorer » l’abolition de l’esclavage, autant n’oublier aucune des formes qu’il a pris et qu’il prend encore. Car trop souvent, pour les politicards avides de faire mousser leur politiquement correct, la « mémoire » est sélective – selon leur idéologie du moment. Or l’histoire est une science en mouvement, pas une réserve d’indignations morales gratuites.

Murray Gordon, L’esclavage dans le monde arabe – VIIe-XXe siècle, 1987, collection Texto Tallandier 2009, 271 pages, €7.60

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Tahiti se dépeuple

Le déficit migratoire est confirmé à la hausse. Quelques chiffres 2012 intéressants : au premier janvier 2013 : 269 mille habitants en Polynésie Française et 63,6 millions en France… La croissance de la population 2012 est de 0,6 % en P.F. et 0,5 % en France. Pour les naissances, l’indice conjoncturel de fécondité est le même : 2,0. Le taux de mortalité infantile est de 7,5 % en P.F. et 3,5 % en F. L’âge moyen des mères : 27,7 en P.F. et 30,1 en F. Pour les décès : l’espérance de vie d’un homme est de 73,3 années en P.F. et 78,5 en F. Pour les femmes 78,2 années en P.F. et 84,8 en F. Question mariage, le taux de nuptialité est de 5,4% en P.F. et de 4,0 % en F. L’âge moyen du premier mariage est pour l’époux de 35,9 en P.F. contre 32,0 en F ; celui de la femme de 32,5 ans en P.F. et 30,2 en F.

gamin torse nu

Les touristes ont encore boudé la Polynésie en décembre 2013, encore 4 585 visiteurs en moins par rapport à 2012. Cela se répercute sur la fréquentation hôtelière. L’Amérique du Nord est le seul marché émetteur en hausse sur le dernier mois de l’année. Le nombre de touristes venant de France  enregistre le plus fort recul (-23,7%). C’est depuis janvier 2013 un recul de 2,7% par rapport à 2012.

Aéroport de Tahiti a annoncé son programme de grands travaux ; rénovation de la piste qui permettra d’accueillir des Boeing 777-300, l’Airbus 380, l’Airbus 340-600. Une arrivée internationale repensée, de nouveaux carrousels  à bagages, et dès l’arrivée les voyageurs internationaux seront plongés dans l’ambiance polynésienne grâce à la collaboration du Centre des métiers d’art et du Musée de Tahiti et des îles. Pourvu qu’ils ne plongent pas trop profond… et qu’ils puissent ressortir !

Vahines nues Tahiti

Il y a ceux qui quittent le Peï, il y a ceux qui arrivent au Peï, d’après l’ISPF (L’Institut de la statistique de la Polynésie Française) l’exode est sans précédent. Rappel : entre 2007 et 2012 18 350 personnes ont quitté la Polynésie ; sur la même période 10 650 venus de l’étranger ou de métropole se sont installés au fenua ; soit un déficit de 7 550 âmes en 5 ans. Qui part ? Pourquoi part-on ? Difficile de le dire avoue le statisticien puisqu’on ne les interroge pas ! Par contre on remarque que toutes les tranches d’âges sont touchées. Pour les jeunes à la recherche d’un emploi, la Nouvelle-Calédonie apparaît comme un nouvel eldorado. D’autres, tel ce commerçant de 40 ans s’envolera sous peu pour Singapour. Tel retraité trouve que les gens sont de moins en moins sympas et préfère partir ! L’autre, métier du bois, préfère faire ses valises car il a des problèmes de stock et table sur de nouvelles techniques de travail en Europe ; il et regrette le vase clos où il vit ici. L’histoire de la Polynésie est faite ainsi mais demain ?

L’Académie des sciences patrimoniales est créée. Elle sera la gardienne des savoirs traditionnels polynésiens. Elle aura pour mission « de faire dialoguer les savoirs endogènes et scientifiques dans un cadre protégé qui permettra de sauvegarder, pour les générations futures, notre savoir traditionnel, issu de notre patrimoine culturel et intellectuel ».

Hiata de Tahiti

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Victor Kathémo, L’air du monde

victor kathemo l air du monde
Quatrième roman d’un auteur français né en Afrique, près des Grands lacs. Il y a incontestablement un style, manque une histoire. Quelques fautes d’orthographe restent comme de vilaines scories, telles « vodou » pour vaudou, none pour « nonne », peau « mâte » pour mate, et d’autres encore qui sautent brutalement aux yeux et gâchent le ton.

L’air du monde respire l’actualité pour la régurgiter au ras de conscience, dans la solitude d’un divorce mal jugé. Passent fugitivement le Rwanda, le 11-Septembre, les bombardements de Gaza, les attentats islamistes… à chaque fois prétexte à digresser sur le monde plutôt qu’à raconter une histoire. Ces nombreuses incidentes pour « ne pas dire » agacent un brin le lecteur qui ne voit que vers la page 75 (sur 185) pourquoi le narrateur s’adresse au juge.

Une moitié du livre est ainsi composée de contes raboutés venus du Mexique, d’Ouessant, du Congo – sans que l’on sache où l’on va. D’ailleurs, le fond de l’histoire est très ténu : un chômeur divorcé qui n’a pas la garde de son bébé aime observer les enfants dans une cour d’école sous ses fenêtres ; il leur envoie des ballons gonflés, des papiers découpés, de petits messages d’amitié. Il est vite pris par les adultes vigilants pour ce qu’il n’est pas, un pervers prédateur. Alors qu’il n’est qu’un solitaire qui aime à observer le vivant, ce qui ne se fait pas en société bourgeoise catholique française coincée (de Bordeaux). Les flics débarquent en force pour perquisitionner. Il sera libéré faute de preuves, mais les excuses tardives du juge n’empêchent nullement la dépression due au rejet et à l’accusation injuste.

De cette aventure réaliste, dans la société de méfiance dans laquelle nous vivons, l’auteur aurait pu tirer un conte ou un roman quasi policier. Il préfère avancer au fil de la plume, un rien bavard, délayant les fins de chapitre sous prétexte d’aller manger ou se coucher. Il n’a pas grand-chose à raconter, c’est dommage car il le fait bien.

Il savoure la langue, croque les mots, un rien précieux mais amoureux. C’est quand même la saveur qui reste à la lecture de ce livre. Exemple : « …le quai Richelieu où, depuis son aménagement en parterres raffinés et colorés, composé de centaines d’espèces de plantes vivaces et graminées, les âmes enclines à la promenade bucolique viennent se départir de leurs tintouins quotidiens, pique-niquer et folâtrer quand l’occasion se présente au bénéfice d’un ensoleillement radieux et de la douceur de la brise vespérale » p.43. Cette écriture a son charme. Vous pourrez y être sensible car ce roman captive avant tout par sa langue.

Victor Kathémo, L’air du monde, 2014, éditions Myriapode, 185 pages, €17.10

Attachée de presse Guilaine Depis, guilaine_depis@yahoo.com / son site officiel

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Donna Leon, Brunetti et le mauvais augure

donna leon brunetti et le mauvais augure
Le climat est lourd à Venise en 2010, très lourd. Non seulement nous sommes en août et la chaleur est écrasante dans la ville dénuée de toute brise, mais plusieurs dizaines de milliers de touristes viennent ajouter à l’étouffement des ruelles et des canaux. Il y a pire : l’administration routine dans le délitement d’État. Magouilles, corruption et arrangements entre amis remplacent tout droit et toute morale. Même l’église voit ses cloches arrêtées et aucun artisan pour les réparer pendant « les vacances » sacro-saintes. Quant à la traduction de l’anglais par William Olivier Desmond, elle laisse à désirer, certaines phrases ne voulant carrément rien dire ! (ex. le plus criant p.312 : « plus » vulnérables mis pour moins vulnérables…)

Ce roman n’est « policier » que parce que le personnage principal est commissaire ; il est bien plus sociologique sur la ville de Venise, la politique italienne et les particularismes de la péninsule. L’intrigue est molle, au ras de l’eau, les arnaques ordinaires. Certes il y a trois meurtres, mais leur cause première est tordue – ni passionnelle ni impulsive – il n’y a que « l’argent, l’argent, l’argent » à l’origine de tout.

Certains lecteurs aiment ces livres d’ambiance à la Simenon (j’en suis) ; d’autres s’ennuient à chercher en vain l’action (certains commentateurs sur les réseaux). Au fil de ses romans vénitiens, Donna Leon est de moins en moins policière et de plus en plus moraliste. Avec ce ton américain un brin condescendant du Grand frère ayant eu la Révélation envers le petit dernier englué dans ses pratiques ancestrales. Vous avez dit barbare ? Ce tropisme yankee de Donna Leon n’est pas le seul, Elisabeth George a le même pour la vieille Angleterre. Comme si l’Europe était une terre perdue qu’on observe des États-Unis comme les Bororos nus de Lévi-Strauss hier en Amazonie.

Un diseur de bonne aventure séduit une laborantine pour falsifier le taux de cholestérol des patients à qui il vend une potion placebo hors de prix ; un greffier bien convenable qui vit avec maman se fait assassiner un soir en bas de chez lui ; un banquier marié a des pratiques privées peu honorables. Avec tout ce quotidien, comment tisser l’action ? Ce ne sont qu’interrogatoires, questionnements et déductions. Pour le plaisir du lecteur d’un certain âge, qui aime bien prendre son temps et jouir de la vie (les proseccos au comptoir, un Spritz avec les tramezzini, des oignons frits). Mais je comprends que cela puisse frustrer les zappeurs compulsifs comme ceux que je vois ne lisant que trois pages dans le tram ou le métro entre deux coups d’œil au doudou Smartphone – et entre deux rendez-vous toujours « ultra-importants ».

Ce que montre Donna Leon est l’effet de l’absence d’État dans un pays saisi par la crise. Chacun en est réduit à se débrouiller par bagout, relations, copinages. Le droit n’existe quasiment pas ; quand il existe il n’est pas appliqué ; quand il est appliqué les affaires traînent des années. Habiter 150 m² d’appartement en palazzo pour 450€ dans Venise est possible… si vous couchez avec le banquier et « égarez » à propos des documents pour faire reporter les jugements du propriétaire. Gagner sa vie sans faire d’études est possible… si vous dites aux gens d’un air inspiré et avec les mimiques appropriées ce qu’ils ont envie d’entendre sur leur santé, leur carrière et leur avenir. Être un « bon policier » en Italie est possible… si vous évitez de questionner les gens « importants » et euphémisez les menues pressions, agressions ou meurtres pour éviter de vous mettre à dos les puissants et de faire fuir les touristes.

  • C’est cela la santé : « Et vous voulez contribuer à creuser ce déficit à cause de je ne sais quelle théorie selon laquelle un guérisseur aurait corrompu cette femme en l’obligeant à falsifier des rapports médicaux ? » p.293.
  • C’est cela, la justice : « Ce n’était de toute façon pas la vérité que cherchait à découvrir la justice : il s’agissait avant tout pour elle d’imposer le pouvoir de l’État sur les citoyens » p.222.
  • C’est cela, la politique : « – Et monsieur le maire ? Quelle a été sa tactique ? – Voulez-vous dire : comment s’y est-il pris pour calmer les travailleurs tout en montrant clairement que ses sympathies allaient entièrement à leur employeur ? » p.191.

Trop de politique tue le sens civique, car l’art de l’esbroufe pour se remplir les poches et jouir du pouvoir n’est pas une bonne gestion de la chose publique. Comme l’écrit Jacques Attali après la Bérézina du socialisme en France aux municipales : « Débouillez-vous ! ». Les Italiens sont passés maître en cet art que les Français naïfs ne savent pas trop encore comment pratiquer (mais ça vient, le rendement décroissant de l’impôt sous Hollande le prouve !). Ce pourquoi les beaux-parents de Brunetti, les informateurs de Vianello, les services réciproques de la signora Elettra, compensent dans le roman les carences de la police et des autorités.

Ce pourquoi aussi les enquêtes n’aboutissent plus depuis quelques années : Donna Leon les résout intellectuellement pour le plaisir du lecteur, pas judiciairement pour la morale. Trop de politique…

Donna Leon, Brunetti et le mauvais augure (A Question of Belief), 2010, Points policier 2014, 331 pages, €7.22

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Pierre Lévêque, Les grenouilles dans l’Antiquité

pierre leveque les grenouilles dans l antiquite

L’helléniste archéologue, longtemps fouilleur grec de l’École française d’Athènes, étudie en ce petit livre érudit et joyeux l’animal le plus humble mais présent partout : la grenouille. Pourquoi s’intéresser à ce pullulant bavard ? Parce qu’il est présent partout, pas seulement en Europe, et ceci depuis des millénaires !

La déesse Artémis elle-même est parfois qualifiée de Grenouille la Juste. Plutarque, Aristophane et d’autres évoquent ces démons des eaux abondants et croassants, des monnaies la représentent, tandis que le petit peuple offre en ex-voto des grenouilles aux temples et dans les tombes. La grenouille est attestée en Grèce au Ve siècle avant au moins. Elle est toujours associée aux déesses mères (Léto, Héra) ou aux divinités de la jeunesse féconde (Artémis, Apollon, Dionysos).

Les Égyptiens, dès 4500 ans avant notre ère, célébraient déjà les grenouilles à l’origine de la création du monde et Héquet, la déesse-grenouille des naissances. « Terre bénie des batraciens » en raison des marais du Nil, l’animal est le symbole de ce qui naît du limon et renaît sans cesse, il gouverne l’éternité des morts. « Les frétillantes et pétulantes bêtes cernent de toutes parts l’univers mental : genèse du monde, génération spontanée, crue vivifiante, fécondité des femmes et des femelles, espoirs d’éternité, elles sont partout présentes » p.59.

En Mésopotamie elles sont amulettes, en Chine associées aux rites de l’eau – un fonctionnaire est même chargé de l’expulsion des grenouilles à chaque nouvelle année -, en Inde elles font l’objet d’un hymne du Rig Veda et sont citées dans l’Atharva Veda, elles sont maîtresses de la pluie et donneuses de nourriture chez les Aztèques et associées à la fertilité chez les Amérindiens. Au Japon et en Grèce, la grenouille fait rire les déesses Amaterasu et Déméter, ce qui apaise leur colère. La Bible les cite peu, pour s’en méfier, comme Seconde plaie d’Égypte dans l’Ancien testament et comme sortant de la bouche du dragon de l’Apocalypse. La grenouille réapparaît devant la Vierge Marie et dans la légende orthodoxe de saint Tryphon.

C’est que la grenouille est célébrée depuis le néolithique en Europe, associée à la déesse de la fécondité dès le 7ème millénaire avant, peut-être par identification à l’embryon dans un ventre. Associée à l’eau, à la pluie, à la lune, à la reproduction, au sexe féminin (son apparence est celle d’une vulve), à la joie exubérante et pullulante, elle est indispensable à l’ordre primordial du temps qui passe et à la nature vivante qui se renouvelle. « Ces coasseuses [… sont] des démons familiers, expression la plus pure de la musique de l’univers » p.92. Le monde est construit de petites forces distinctes et de pulsions intimes : c’est ce que les grenouilles représentent dans la mythologie humaine depuis le Néolithique ancien.

Insolite, plaisant, éclairant, cette étude anthropologique de la grenouille mérite l’attention.

Pierre Lévêque, Les grenouilles dans l’Antiquité – cultes et mythes de grenouilles en Grèce et ailleurs, 1999, éditions de Fallois, 139 pages, €17.38

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Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel

blaise cendrars le lotissement du ciel

« Après Bourlinguer, le voyage continue mais sur les voies du monde intérieur » (Prière d’insérer).

Curieux livre, bourgeonnant, polymère, cancéreux. Il est fait de tout comme une âme. Du meilleur et du pire, du conte et du récit, de l’interminable inventaire de sornettes à la poésie sidérale. Il est long, touffu, bordélique – comme son auteur. Il plie la langue à l’action comme à la contemplation, avec des mots choisis, parfois peu usités tels eubage, aduste. « Les gamins adustes » du Brésil, joli mot pour dire leur corps sec, brûlé par le soleil, émacié, leur cœur tout calciné de passion, l’œil halluciné.

Et nous passons de saint Joseph de Cupertino, lévitant à reculons maintes fois devant témoin, à l’idole nègre aux seins en poire et au sexe en pilon du tome Afrique de la Géographie universelle d’Élisée Reclus que l’auteur ouvrait en cachette dans la bibliothèque de son père avant de savoir lire encore, pour se faire peur. Il en dormait tout nu de cauchemar, entortillé dans ses draps, tout au fond du lit, avant même de connaître les émois sexuels. C’est du moins ce qu’il dit, fabulant volontiers comme en tout. Il passe des étoiles du ciel tropical aux gemmes du coffre-fort pétersbourgeois, des multiples colibris aux sept couleurs à l’unique star, la dernière idole étant, pour un obscur fazendeiro brésilien (inventé) et travaillé de printemps, la « divine » Sarah Bernhardt.

Ce n’est pas un roman, ni un récit, mais un légendaire décousu, rabouté comme un patchwork. Avec des longueurs qui ne passent plus comme cette interminable liste des saints lévitant, du moyen âge à nos jours, une lecture pesante d’érudit en mal d’inspiration sur près de 120 pages ! Sautez allègrement ce pensum, je vous le conseille. Tel est ce que l’auteur appelle son « mode d’écriture polymère ou polymorphe (…) pour tracer le portrait d’un somnambule » Pléiade 2 p.664. Son objectif incertain : trouver en soi l’origine du don de poésie. Est-ce dans les impressions d’enfance ? Dans la tumultueuse adolescence russe ? A scruter la nuit dans les créneaux blindés des tranchées ? Sous le ciel constellé de l’hémisphère sud ?

De quoi ce fragment autobiographique est-il venu ? De l’ennui d’Aix, sous l’Occupation. Soupçonné par la Gestapo d’être juif, Blaise Cendrars, qui s’en défend, entreprend des recherches érudites pour prouver son métier d’écrivain à la bibliothèque municipale de la ville ; il tombe sur le saint innocent illettré Joseph de Cupertino qui guérit les malades et entre, ravi, en lévitation. C’est sa compagne Raymonde qui le lui avait fait connaître avant guerre, lectrice des brochures édifiantes des Orphelins apprentis d’Auteuil. Catholicisme, ésotérisme et poésie : voilà ce qu’il lui faut pour conjurer l’accusation nazie ! Même si Cendrars a admiré Pétain-le-Vainqueur-de-Verdun et son conservatisme catholique (clair dans ses lettres mais gommé dans ses publications – voir note 37 p.1025 Pléiade 2). Et de nous bourrer le mou à nous, lecteurs vaguement positivistes, de Jugement dernier, miracle du vol arrière, saint patron de l’aviation, tour Eiffel sidérale, Banzo brésilien et autre plafond à ciel ouvert.

Il faute dire qu’il publiait en 1949, année de la bêtise de gauche triomphante, de « ce snobisme, l’Existentialisme, au théâtre et en philosophie, Sartre et tous ces jeunes littérateurs littératurant qui se trémoussent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, qui se situent à la pointe de l’extrême avant-garde de l’exégèse poétique et qui plongent à rebours et font carrière dans le conformisme, qui ne peuvent vivre qu’en groupe, en bande, à la queue d’un chef d’école car le bifteck prime… « A nous la liberté ! ». » p.679. Après tout, saint Joseph de Cupertino vaut mieux que saint Joseph Staline, il a fait moins de morts et ravi plus de peuple dans l’extase opiomaniaque.

Lorsque l’on a connu la « Grande » guerre, la guerre imbécile des patriotards 14-18, vantée imbécilement par certains politicards 2013 en mal de popularité, comment prendre au sérieux « la gauche » et ses petits marquis ? « La condition humaine en général que je voyais foulée aux pieds, pilonnée, asphyxiée, saignée, offerte en holocauste sur l’autel féroce et vorace des patries, le pavillon couvrant l’ignoble marchandise offerte à l’encan, sacrifiée pour rien, jetée à la vidange, les tranchées refaisant le plein. Quel gâchis ! » p.596.

Les idéologies, droite et gauche, sont pour les cons, les faiblards qui préfèrent se réfugier dans la fusion rassurante du groupe, sans penser, au chaud dans le nid de la bêtise collective. A l’inverse, pour Cendrars, « Il n’y a pas d’autre choix possible. Vivre… » (Prière d’insérer). Enfin du réel, que les bobos envolés dans les brumes de l’idéologie, de la fumette, du fric ou du contentement de soi (tout cela selon leur maturation progressive), auraient grand besoin de méditer.

Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel, 1949, Folio 1996, 592 pages, €9.41

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2013, édition Claude Leroy, 1184 pages, €57.00

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Essai sur la psychologie de François Hollande

Gouverner, c’est choisir : grosse angoisse pour François Hollande.

Les études marketing des comportements montrent combien la liberté est une responsabilité que tous les individus ne sont pas prêts à prendre. Ce pourquoi François Hollande est socialiste : l’Histoire le guide selon ses Lois déterminées d’avance, que le prophète Karl Marx a révélé il y a un siècle et demi. Il est donc confortable d’attendre que l’Histoire avance.

Agir, c’est risquer de faire une erreur. Or perdre est « anormal » selon l’optimisme vital (pulsions), son estime de soi est entamée (raison), la remise en cause de ses habitudes répugne (passions), tout cela incite soit à risquer, soit à ne plus rien faire (volonté).

Prendre un risque n’est pas dans le tempérament tout en rondeurs de François Hollande. Ce pourquoi, s’il a fait HEC (l’école des Hautes études commerciales), il s’est bien gardé de se lancer dans le risque d’entreprendre en créant une société, ni même dans le risque de décider en simple gestionnaire d’entreprise : il a préféré être fonctionnaire…

hollande bras leve reuters

Ce qu’il aime manifestement est son bien-être, physique, pulsionnel, passionnel, mental. Pas de mariage car cela contraint ; des maitresses en enfilade car cela est bon sans lasser ; bien manger, son apparence le prouve ; laisser dire et laisser faire, la quiétude est à ce prix.

François Hollande semble soumis au « biais de statu quo ». Des études d’économie comportementale et de psychologie de l’investisseur ont montré que cette option par défaut était la stratégie refuge du frileux, celui qui a peur de s’engager car il ne supporterait pas de perdre.

Son bien-être minimal le pousse donc à la procrastination (repousser toute décision), notamment si les choix sont trop vastes ou l’offre trop grande.

Décider devient de plus en plus improbable avec le temps qui passe.
L’individu est enclin à suivre la solution médiane si la réalité l’oblige à décider (par exemple la Commission européenne ou les marchés financiers qui achètent les emprunts d’État français).

Ne rien faire est sa stratégie de référence, contre laquelle tout risque pris doit rapporter gros (Manuel Valls) ou, à l’inverse, l’immobilisme permet de ne pas concrétiser une déception (23 mois de Jean-Marc Ayrault).

Ces mêmes études de comportement nous apprennent que l’apprentissage, l’expérience et la mise en place d’un processus raisonné aident l’individu soumis au biais de statu quo à progressivement s’en sortir. Tout n’est donc pas perdu.

Sauf que le temps est compté, cinq ans sont bien courts. François Hollande montre qu’il a au fond peur de présider le pays, peur de ne pas être à la hauteur de son mentor Mitterrand, peur de décevoir les citoyens et les partisans socialistes.

regardez a gauche regardez a droite

Or gouverner, c’est choisir. Laissera-t-il son Premier ministre de tempérament plus fonceur opérer ces choix qu’il est incapable de prendre ? S’il réussit, il aura appris et il pourra se présenter à nouveaux aux électeurs avec une bonne estime de soi. S’il échoue, il pourra toujours dire « c’est pas moi, c’est l’autre » et accuser les circonstances, l’opposition, les patrons, l’euro, l’Europe, les Américains, les Chinois, les marchés, la finance… Comme savent si bien le faire les socialistes quand ils ne comprennent pas pourquoi diable la réalité ne veut vraiment pas coller avec leur idéologie.

En savoir plus (pp.97-102) : Mickaël Mangot, Psychologie de l’investisseur et des marchés financiers, 2008, Dunod, 292 pages, €33.73 

 

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Stefan Zweig, Grandes heures de l’humanité

stefan zweig les tres riches heures de l humanite

Les Sterstunde – moments décisifs – sont traduites sous plusieurs noms en français, Grandes heures de l’humanité en Pléiade, Les très riches heures de l’humanité au Livre de poche, en référence aux miniatures du manuscrit appartenant au duc de Berry. Ce sont des heures astrales comme ces signes du destin qui changent l’humanité en son histoire, des moments où l’univers bascule. Enrichis jusqu’en 1943, ces textes sont désormais 14.

L’auteur concentre sa lumière sur les événements et les caractères des hommes. Certains sont à la hauteur, comme Balboa le conquistador de l’océan Pacifique, d’autre non comme le maréchal fonctionnaire Grouchy, obstiné à poursuivre les ordres sans jamais s’adapter aux circonstances.

A chaque fois, Stefan Zweig cherche à saisir ce « produit d’un état extrêmement passionné » dans lequel l’individu exceptionnel rencontre le destin historique. Ainsi Cicéron, redoutable orateur, quitte la vie publique pour composer ses meilleures œuvres de sagesse avant d’être tué par les sbires du vulgaire prévaricateur Antoine ; Byzance est prise par la volonté d’un sultan intrépide et fanatique ; Georg Friedrich Haendel surmonte par sa volonté la paralysie d’une attaque pour produire ses meilleures œuvres ; le besogneux capitaine Rouget rencontre le génie une nuit en composant ce Chant pour l’Armée du Rhin qui allait revenir avec les volontaires du sud la Marseillaise ; Goethe, vénérable vieillard, se retrouve pris par le démon de midi, amoureux comme un adolescent d’une fille de 16 ans, mettant en ordre et complétant son œuvre universelle ; le suisse Suter, fondateur autour de la bourgade pauvre de San Francisco d’une Nouvelle Helvétie agricole très prospère, est brutalement ruiné par les pillards de la ruée vers l’or ; Dostoïevski voit se révéler son œuvre future au moment d’être fusillé pour opposition au tsar – et miraculeusement gracié au tout dernier instant ; l’obstination optimiste de Cyrus W. Field a créé cette performance de faire traverser un câble de communication par tout l’Atlantique, pour relier par télégraphe instantané l’Europe et l’Amérique ; le comte Tolstoï découvre sa pusillanimité de chrétien scrupuleux et naïf à la veille de sa mort, à 83 ans, dans les yeux d’étudiants venus lui demander d’aider la révolution, en 1910 ; le capitaine anglais Scott lutte pour conquérir le pôle Sud mais se fait coiffer au poteau par le Norvégien Amundsen, léguant cependant des lettres extraordinaires, écrites avant de crever de froid avec ses trois compagnons dans le blizzard du pôle ; enfin Wilson, président des États-Unis en 1918, tente-t-il de changer un vieux monde qui ne veut pas en créant la Société des nations et 14 Points de règlement universel des conflits.

Ces récits d’histoire, écrite avec passion comme Michelet écrivit sur la Révolution française, restent très lisibles aujourd’hui, étonnamment vivants. Avec cette leçon qu’il faut savoir parfois violer sa conscience pour faire un enfant à l’Histoire : « Précisément l’intellectuel, parce qu’au fond de lui il est handicapé par un sens profond de la responsabilité, soit rarement capable, dans un moment décisif, de devenir un homme d’action » (Cicéron). Écrit en 1940, cette méditation sur la sagesse romaine reste de tous temps applicable. Hitler comme Staline étaient des rustres incultes, Mao n’était qu’un instituteur promu et nos présidents sous la Ve République arrivent au pouvoir depuis les années 1980 moins par leur culture et leur sagesse que par leur capacité à passer sur le corps des autres.

Stefan Zweig, Grandes heures de l’humanité (Sternstunde), 1927, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

Stefan Zweig, Les très riches heures de l’humanité, Livre de poche 2004, 318 pages, €6.27

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Tahiti marine

On rouvre la pêche aux rori (holothuries ou concombres de mer) interdite par le gouvernement Temaru depuis octobre 2012 ! Cette pêche avait boosté l’économie polynésienne. En 2012, 235 millions de XPF de rori avaient été exportés. Une année prolifique pour les finances grâce au rori polynésien. Le peï (pays) avait surfé sur l’intérêt croissant des marchés asiatiques pour l’holothurie où celui-ci est consommé en soupe ou en salade – la bête serait aphrodisiaque – et une offre internationale de plus en plus restreinte compte tenu de la fragilité de cette ressource. Seules cinq espèces, les plus rentables seront autorisées à la pêche. Les rori ont un rôle majeur pour l’écosystème. Ils déplacent et mélangent le substrat et recyclent les matières issues de la désagrégation des roches. Les rori consomment et broient les sédiments et les matières organiques en fines particules, retournant les couches supérieures de sédiments des lagunes. Des éboueurs indispensables.

holothurie

En 1958, le premier poti marara (bateau à moteur) naissait grâce à l’ingéniosité et la persévérance de Léonard Deane, un pêcheur d’Arue âgé de 27 ans à l’époque. Aujourd’hui il a 83 ans et vit à Tubuai. Dans les années 50, la pêche aux marara (poissons volants) se pratique en pirogue, de nuit et à deux. Le rameur conduit le bateau muni d’une palme de cocotier séchée en guise de flambeau et à l’avant le pêcheur prêt à harponner le poisson. Quelques années plus tard, les premiers moteurs hors-bord arrivent sur le territoire. C’est moins fatigant ! Les pêcheurs remplacent le harpon par une épuisette, la palme de cocotier par une lampe à pétrole. Léonard est un pêcheur difficile qui fait fuir ses chauffeurs !

Il se retrouve donc seul pour aller pêcher. Il doit donc trouver le moyen d’être autonome. Il se penche sur plusieurs projets, il les teste sur une remorque. Il place une caisse à l’avant du bateau, ce sera le poste de pilotage. Il imagine un manche qui part du plancher, relié au moteur par des poulies et un câble ; il trouve un bambou qu’il attache sur le manche du moteur, ce sera l’accélérateur. Il essaie cette nouvelle machine et décide de partir en mer la tester. Cela a marché car il peut dès le lendemain apporter ses poissons au marché ! Il livre le double de ses concurrents, il n’a plus besoin de chauffeur. Il est aidé par le concessionnaire Mercury pour perfectionner son invention, porter une lampe frontale qui libère la main gauche. Le poti (bateau) marara (poisson volant) fait des émules. Dans les années 70 on l’utilise pour la pêche au mahi mahi. Un pêcheur s’est rendu compte que le mahi mahi ne plonge pas quand la mer est agitée, il reste en surface. Le poti marara, une aubaine pour les pêcheurs de mahi mahi ! Les fils ont repris le flambeau du papa, l’un construit toujours en bois et l’autre en polyester mais toujours des poti marara !

poti marara bateau

Construction d’une marina au centre-ville de Papeete par le Port autonome qui investit dans la plaisance. Pour le moment nous sommes privés de promenade sur le quai en bois le long du boulevard Pomare. Il paraît que la marina pourra accueillir 80 bateaux dont une dizaine de yachts. La mise en service est prévue en 2015, le montant des travaux s’élève à 700 millions de XPF. Avancez la moni (monnaie) !

Oli, le cyclone de 2010 avait laissé des traces. Papenoo sur la côte Est de Tahiti n’est pas protégée par la barrière de corail. L’océan est virulent, il fallait protéger la population qui vit en bordure de route d’une éventuelle catastrophe naturelle. 380 millions de XPF investis dans ces travaux dont 60% financés par le FED (Fonds européen de développement). Mauruuru (merci) l’Europe ! Ce seront des blocs de béton en puzzle qui soutiendront la future digue. Ils ont copiés les Pays-Bas champions en la manière de protéger leur pays des eaux. Mais les blocs seront fabriqués au fenua ! Après, l’Océan n’aura qu’à bien se tenir !

Hiata

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Stefan Zweig, Clarissa

stefan zweig clarissa
Dans ce roman inachevé, l’auteur raconte la guerre de 14 une fois de plus, mais avec les yeux d’une femme. Il écrit direct, intime et incisif, allant droit au but. Clarissa est fille du colonel « statistiques », un maniaque de la collection d’informations et du calcul des moyens. Il fait rapport sur rapport pour dire combien l’armée est impréparée, sans assez de canons, de munitions, d’habillement d’hiver, de ravitaillement, de lits d’hôpitaux, de pansements… Rien n’y fait, là comme ailleurs les fonctionnaires se contentent de fonctionner sans aucune imagination, et les chefs sont contents d’eux-mêmes, se mirent en leur statut.

La guerre survient, bêtement déclarée, stupidement vantée, niaisement patriotarde. C’est évidemment le désastre, la moitié des morts de toute la guerre a lieu dans les six premiers mois, le manque de tout n’a pas été prévu. Le colonel statistiques, promu général en retraite, est rappelé d’urgence pour pallier aux incuries du grand état-major.

Sa fille Clarissa, élevée dans un pensionnat convenable, assidue à bien faire pour plaire à son père, est désormais femme. Elle travaille auprès d’un professeur de neurologie de Vienne qui l’envoie en Suisse assister à un Congrès international juste avant le conflit. Elle y tombe amoureuse d’un professeur français avec qui elle s’entend à merveille.

La guerre survient, bêtement déclarée, stupidement vantée, niaisement patriotarde. C’est évidemment le désastre sentimental et moral, le Français est l’ennemi et retourne bêtement obéir à son « devoir ». Clarissa retourne bêtement de son côté, où elle s’engage comme infirmière sur les hôpitaux du front. Son frère, qui a bêtement choisi la carrière des armes, stupidement vantée, se fait tuer par les Serbes. Son père, qui a bêtement choisi de revenir servir, niaisement patriotard, s’enferme dans les statistiques, toutes désespérantes, après avoir vainement crié dans le désert.

Clarissa est fatiguée, son chef médecin l’envoie se reposer une semaine. Elle apprend à ce moment qu’elle est enceinte : de l’ennemi, ce Français rencontré en Suisse. Scandale si cela se sait ! Vite, avorter. Sauf que ce n’est pas si simple. Outre que c’est interdit par la loi, c’est aussi un acte grave qu’on ne doit pas personnellement regretter. Or tuer un enfant à naître est trahir son père, la patrie, l’humanité et l’idée même d’amour. A cette époque, on ne « fait » pas l’amour, mécaniquement, comme gymnastique, on le « vit » de toute son âme au travers de son corps. Clarissa a aimé Léonard, pacifiste français, même si la guerre l’empêche de savoir s’il est encore en vie et s’il voudrait cet enfant d’une « ennemie ». Le professeur (juif) Silberstein, dans lequel on ne peut s’empêcher de reconnaître quelques traits de Zweig lui-même, offre en quelques pages un plaidoyer mesuré et implacable contre l’avortement.

Clarissa, convaincue par ce regard en elle-même, met donc au monde cet enfant. Mais pas sans lui chercher un « père social », pour que les autres, ces « belles âmes vertueuses » (qui se croient telles) ne persécutent pas le bâtard comme elles ont persécuté une amie bâtarde au pensionnat. Elle épouse au plus vite un jeune aspirant blessé qui a une peur panique de repartir au front. Lâche, enjôleur, trafiquant, cet homme sera un mari blanc jamais là qui la laissera en paix.

Quant à Léonard, il est vivant, mais ses lettres à Clarissa ont été interceptées par son vieux général de père qui décidément ne comprend rien – ni à son époque, ni à la société, ni à sa fille. Non content d’avoir étouffé les âmes de ses enfants par sa rigidité, il détruit systématiquement leurs vies en envoyant son seul fils au front et en condamnant moralement sa seule fille pour avoir « fauté ». Un bel exemple d’imbécile, qui semble se reproduire systématiquement à toutes les époques. Parce que « la vertu » est chose relative et – dans cette histoire – rend criminel.

Nul ne sait comment le roman aurait pu évoluer, déroulant la psychologie du fils dont le père officiel n’est pas le sien, suivant les détours du père biologique qui est un ennemi. Stefan Zweig a interrompu sa vie avant de le dire. Mais tel quel, le roman laisse une belle impression, la psychologie fouillée des personnages touche, tandis que la rage vous prend de l’imbécilité de la guerre et des politiciens aussi niais que vantards – décidément à toutes les époques !

Stefan Zweig, Clarissa, 1941, Livre de poche 1995, 187 pages, €4.85

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Yukio Mishima, La musique

yukio mishima la musiqueMishima s’amuse, il mène le lecteur en bateau, il joue l’acteur d’un ton sérieux, mimant le psychanalyste. Ce roman étrange de sa dernière période, 1965, est en décalage avec tous ceux jusqu’ici traduits en français. Mais l’auteur était caméléon, capable d’écrire à toute vitesse des romans à l’eau de rose. Celui-ci est une satire, d’un ton badin, de cette invention juive européenne qui connaît dans les années 1960 un grand engouement aux États-Unis et aborde le Japon où elle est considérée avec intérêt par les intellectuels snobs : la psychanalyse.

Une jeune femme, Reiko, vient se faire analyser au cabinet du docteur Shiomi, elle est atteinte d’hystérie. En fait, elle est frigide et le lecteur, après des récits embrouillés où le mensonge, la manipulation et les impasses pullulent, comprend qu’un inceste a eu lieu avec son frère et que le désir du pénis comme le complexe de castration ont poussé la jeune fille à ne plus entendre « la musique ». Cette musique est la métaphore de la jouissance sexuelle.

Il y a, comme dans tous les romans de Mishima, le beau jeune homme vigoureux (Ryûichi amoureux de Reiko), l’adolescent transi qui poursuit des idées de suicide par impuissance sexuelle (Hanai), le frère vieux beau tombé entre les griffes des yakuzas – et des maitresses femmes : Reiko en premier, manipulatrice et fabulatrice, Akemi en second, assistante du docteur, qui le mène par son intuition.

Mais, à l’inverse des autres romans classiques de Mishima, la nature est fort peu présente et le style volontairement neutre, en apparence objectif, tourné vers la dérision. La « science » occidentale est surtout un discours ; le psychanalyste enfile les mots-clés d’une abstraction et croit avoir sondé les reins et les cœurs. Reiko la femelle, sinueuse comme une renarde, déjoue tous les pièges. Et, vers le milieu du livre, Mishima avoue : « la psychanalyse, c’est la destruction de la culture japonaise traditionnelle » p.172. Certes, cette charge est faite sous le couvert d’une carte anonyme écrite par le rageur Hanai sur le ton de l’extrême-droite nationaliste pour se venger du docteur de Reiko. Mais il y a un cri du cœur que l’auteur reprendra avec ampleur dans sa tétralogie de La mer de la fertilité.

Il tourne ses obsessions intimes en ressentiment contre la psychanalyse occidentale : « la névrose obsessionnelle observée chez les hommes [dont lui, Kimitake Hiraoka, dit Yukio Mishima] a pour principal symptôme les souffrances mentales. C’est donc – et l’on remarquera l’aspect éminemment ironique d’une telle situation – grâce à la névrose que les jeunes d’aujourd’hui, dans ce monde où personne ne lit plus, et eux moins que quiconque, sont amenés à connaître directement les tourments de ces souffrances » p.179. Le sexe, intellectualisé, donne ces tordus névrosés dont les romans de Mishima sont remplis – et dont les victimes se font romanciers.

Ce n’est pas le meilleur roman de l’auteur et l’on comprend qu’il ait fallu attendre l’an 2000 pour qu’il soit enfin traduit en France – et directement du japonais cette fois, sans passer par l’anglais. Mais le ton de raillerie, l’enquête quasi policière, les fabulations d’une hystérique attachante rappellent en moins fort et en très japonais la Lisbeth de Stig Larsson.

Yukio Mishima, La musique, 1965, traduit du japonais par Dominique Palmé, Folio 2012, 320 pages, €7.03

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Petizoiseaux de Polynésie

Le hao (Héron strié ou Butorides striata) long de 46 cm est présent sur l’île de Tahiti. Son bec est long et puissant. Il aime fréquenter les rivages des mangroves, les estuaires des rivières, il se dissimule parmi les branches de purau (Hibiscus tiliaceus). Son repas ? Des petits poissons, des mollusques, des crustacés qu’il pêche en eau peu profonde. Si l’occasion se présente, il y ajoute des insectes, des lézards. Le couple est monogame ; ils construisent un nid dans les purau, une plate-forme de branchettes. Madame y déposera un seul œuf, couvé par le couple pendant 25 jours. L’urbanisation menace les hérons. Les effectifs sont en net recul. Pas menacée au plan mondial, cette espèce l’est à Tahiti.

heron strie

Voici deux autres espèces qui menacent la biodiversité : les bulbuls à ventre rouge et les martins tristes (merles des Moluques). Ces oiseaux envahissants, classés nuisibles ont pris pieds, depuis peu, à Bora Bora, la Perle du Pacifique. Ils sont connus à Tahiti pour piller les récoltes de fruits et sont des voleurs de nourriture. Ils attaquent également les autres oiseaux. Certains hôtels de Moorea et Tahiti voient ainsi leurs buffets visités par ces volatiles qui engendrent des problèmes d’hygiène et des nuisances sonores. Pour Bora Bora il s’agirait de mettre en place un réseau de veille avec l’aide de l’association Manu et des bénévoles.

Bulbul à ventre rouge Pycnonotus cafer Red-vented Bulbul

Le bulbul à ventre rouge : 20 cm, mâle et femelle identiques d’apparence avec un corps marron-noir, une tête plus sombre avec une crête noire dressée en cas d’excitation, bec et pattes noires, sous-caudales rouge vif. L’espèce originaire d’Asie fut introduite à Tahiti dans les années 1970. Elle est  présente à Tahiti, Moorea, Huahine et Raiatea.  Cette espèce est responsable de la destruction des vergers, se montre très agressive avec les oiseaux endémiques et notamment le Monarque de Tahiti. Classée nuisible en Polynésie française, sa destruction est autorisée et souhaitable. A n’introduire dans une île nouvelle sous aucun prétexte et à éliminer sous peine de dégâts irrémédiables dans les vergers et pour l’avifaune.

Martin triste Acridotheres tristis Common Myna

Le martin triste : 23-25 cm, mâle et femelle identiques d’apparence, tête cou et gorge noirs chez l’adulte et bruns chez le juvénile, le corps marron à l’exception du bas-ventre, du dessous et de l’extrémité de la queue, blancs ; ailes noires avec une large zone blanche ovale sous chaque aile, le pourtour des yeux, le bec et les pattes jaunes. L’espèce est originaire d’Inde, introduite en Polynésie française en 1920-22 pour lutter contre la guêpe de feu, elle s’est en fait attaquer aux vergers. L’espèce a été classée nuisible en Polynésie française, sa destruction est autorisée et souhaitable car l’espèce s’attaque aux espèces endémiques de la Polynésie française. Le soir,  ces Merles des Moluques se rassemblent dans les grands arbres à  plusieurs centaines d’oiseaux et causent de terribles nuisances sonores.

Hiata de Tahiti

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Elena Arseneva, La nuit des ondines

elena arseneva la nuit des ondines

Un roman policier historique dans la Russie kiévienne de l’an 1073 ! Fondé par les Vikings Varègues, influencé par les Grecs de Byzance, la principauté de Vladimir Monomaque ne cessait de se battre contre les nomades turcophones de la steppe, Petchenègues et Koumans. Nous sommes à Tchernigov, sa capitale à quelques 130 km au nord de Kiev, alors que Vladimir est au loin et a laissé sa reine Guita. Un meurtre est commis sur une femme pieuse de la bonne société, puis un autre sur l’épouse d’un riche marchand de la ville, et un troisième sur la plus belle fille unanimement désignée comme vainqueur des danses de la Saint-Jean, une rousse de moins de vingt ans au corps parfait.

Le boyard Artem, guerrier du roi laissé à la garde de la capitale pour une blessure au genou, va enquêter. Il est aidé en cela par son fils adoptif Philippos, adolescent de 14 ans et demi intelligent, courageux et déluré. Le garçon est amoureux de la même fille que son ami Iann, le scribe blond élancé de 17 ans, une Anne aux yeux verts et à la chevelure brune. Mais ne voilà-t-il pas que le trésor de pièces d’or, donné par une reine étrangère, tante de Guita, s’est volatilisé ?

Les personnages sont attachants car loin d’être parfaits, l’action est bien menée, rebondissant de chapitre en chapitre. Le décor de l’été dans ce qui deviendra l’Ukraine est opulent et sensuel. L’intelligence et la sagacité sont autant sollicitées que l’adresse physique. Et le meurtrier, confondu à la fin, est inattendu tant les fausses pistes ont pullulé.

adolescente haut de bain

Le lecteur est emporté par ce roman de bonne facture, facile à suivre et lisible par tous les âges. La personnalité de l’adolescent de 14 ans n’y est pas pour rien, même si le père adoptif se montre un peu trop affectueux pour les mœurs du temps. Il n’est pas toujours facile à l’auteur, femme, de se mettre dans la peau d’un guerrier russe du XIe siècle. Mais elle rend compte du paganisme ambiant, très charnel, dans cette Russie de l’aube chrétienne. Les ondines sont justement ces femelles ambivalentes, appelées à féconder la terre et les ventres, mais aussi tentatrices des mâles et goules qui absorbent la substance vitale. Tout le ressort de l’intrigue est là, replaçant l’Ukraine d’aujourd’hui dans la profondeur historique.

Elena Arseneva, La nuit des ondines, 1999, 10-18, 253 pages, €9.99

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Le modèle français

Les Français aiment à se poser en originaux. Marqués par le théâtre, élevés durant des siècles dans des mœurs politiques de Cour, auteurs lorsqu’ils étaient démographiquement la première puissance européenne d’une Grande Révolution suivie d’un Empire conquérant et fondateur, accoucheurs pénibles et presque par hasard d’une République (1 seule voix adopta l’amendement Wallon), les Français sont fiers de leur « modèle » malgré la boucherie de 14, l’étrange défaite de 40, la dictature paternaliste-rurale de Vichy, les affres d’une décolonisation dont les braises ne sont pas éteintes, le coup de force légal de 1958, la révolte de la jeunesse 1968, la mythologie 1981 du « changer la vie », l’école et l’ascenseur social en panne, l’immigration non gérée et les révoltes des banlieues, la justice restée monarchique jusqu’au scandale d’Outreau, une presse aux ordres de l’émotion et de l’audience, une droite immobiliste et une gauche qui ne sait plus transformer la société qu’en matières de mœurs…

  1. Un « modèle » peut se voir ainsi comme un « exemple ». Compte-tenu du contexte, le modèle français  peut apparaître comme archaïque, figé et prétentieux, à la remorque des États-Unis en ce qui concerne les mœurs. D’autres pays, plus pragmatiques et moins trompetant réussissent mieux que nous (l’Espagne, l’Irlande, la Suisse, les pays scandinaves pour ne prendre que les plus proches).
  2. Un modèle peut se voir aussi comme une « exception ». Historiquement, cela est juste, la France a bel et bien inventé le parlementarisme, avec l’Angleterre, puis l’État-nation avec la Révolution. Mais chaque nation est une exception en elle-même si elle a une quelconque identité. Le « modèle » n’est alors que la façon qu’elle a de s’adapter à la complexité du monde et aux changements de l’histoire.
  3. Reste alors le 3ème sens du mot : le schéma explicatif. Il s’agit de simplifier une réalité historique et sociale complexe pour fournir une image d’être et de faire, permettant l’action nécessaire pour le futur. La contamination des pays africains francophones par la bureaucratie administrative française en est un exemple.

Administration alafrancaise en afrique

Le modèle français apparaît comme une dialectique constante entre l’État (tenant de la « volonté générale ») et la société (détruite en individus atomisés). Durant les années de crise, l’État autoritaire et centralisé mène l’économique et le social à la baguette (les deux Empires, l’après-défaite de 1870, la période 1914-1918, Vichy, la reconstruction 1945-1965, l’après second choc pétrolier 1979 avec la gauche). Lorsque tout va mieux, la société conteste et se libère, les « partenaires sociaux » relèvent la tête et reprennent l’initiative : le combat pour la liberté de la presse et contre l’alliance du Trône et de l’Autel après le Premier Empire, le libre-échange durant le Second Empire flageolant, la Belle époque début de siècle, les Années Folles avant la crise économique et la montée des fascismes, 1968 (libération), 1984 (début des années sida, vache folle et banlieues), enfin la contestation anti-genre, antifiscale et anti-bobos qui a commencée sous Hollande.

Le « dernier modèle » qui engendre tant de nostalgie date de 1945. La société s’est refondée par un nouveau pacte après la faillite politique de la IIIe République, la pusillanimité égoïste des élites collaborationnistes, le trop faible investissement des entreprises dopées au protectionnisme d’avant-guerre, le conservatisme de mœurs et d’épargne d’une société très paysanne et dispersée, vrai « sac de pommes de terre » comme aimait à la décrire Marx (36% des actifs sont agriculteurs en 1945). La génération parvenue au pouvoir grâce à la Résistance, adolescente durant la saignée 14-18, a connu le déclin d’une France éparpillée en féodalités, en corporatismes et en provinces, puis l’humiliation de la défaite et de l’occupation. Les élites issue des grands corps techniques (Polytechnique, Mines, etc.) et de la nouvelle ENA créée en 1946, s’est sentie mobilisée comme instituteur du redressement dans un pays démoralisé et ruiné, sur le modèle du New Deal américain et du Plan soviétique. Le pouvoir politique, affaibli par le parlementarisme de la Constitution de 1946, laisse agir les technocrates parce qu’eux restent en poste quand les ministères valsent.

S’organise alors une économie concertée où un secteur nationalisé mené par une caste issue des grandes écoles agit comme « vitrine sociale » et « modèle de productivité » sur un privé délégitimé et sans moyens ni volonté. En charge de l’essentiel (« l’intendance suivra » disait de Gaulle), l’État se veut responsable de la croissance en stimulant la consommation, la recherche, l’investissement et l’exportation. Son rôle moteur durant les Trente Glorieuse est indiscutable, la croissance annuelle du PIB a été en moyenne de 5.4% entre 1958 et 1973. La France s’est modernisée, ouverte aux idées, aux capitaux et aux innovations de l’extérieur, importations et exportations représentaient 10% du PIB en 1960, 15% en 1973, autour de 25% aujourd’hui.

Qu’est-ce qui a changé ? Tout ou presque : les hommes, l’économie, le monde.

ado nu Paris luxembourg

1968, une nouvelle génération arrive à l’âge d’homme et secoue les tutelles rigides de la génération précédente austère, disciplinée et contente d’elle-même. L’« esprit de Mai » marque l’essor de l’individu contre le collectivisme technocratique et idéologique. C’est la fin du baby-boom, les femmes se veulent maîtres de leur corps et travailler comme les hommes. Élevée dans la société de consommation, la génération 68 n’a pas cet esprit de revanche qui a incité aux efforts productivistes ; au contraire, la « qualité de la vie » prime.

1973, l’économie s’impose brutalement aux politiques avec le choc pétrolier et plus encore en 1979. La facture énergétique française passe de 13 milliards de F en 1973 à 184 milliards en 1984. Pour conserver le niveau de vie atteint, il faut exporter, donc mieux s’insérer dans l’économie mondiale. Pour cela, s’appuyer sur l’Europe en construction pour négocier avec les États-Unis, la Russie et les nouveaux blocs en émergence (Japon, Asie du sud-est en attendant Chine, Inde, Amérique du sud, Nigeria). Enfin recentrer son industrie sur des créneaux de savoir-faire (agroalimentaire, luxe, tourisme, nucléaire, aéronautique, génie civil). Le monde change, l’époque n’est plus aux États contrôlant tout aux frontières. Migrations, traités internationaux, construction de l’Europe, internationalisation des entreprises, obligent à penser global lorsqu’on agit local.

1983, la tentative de retour au modèle jacobin par la gauche tourne court, la croissance s’effondre, trois dévaluations rythment les deux premières années de lyrisme. La France a le choix : s’isoler ou se discipliner. François Mitterrand consulte, écoute, réfléchit. Il décide de suivre la voie Delors/Attali de la rigueur, contre la voie Bérégovoy/Chevènement de la sortie du SME et des dévaluations. Si elles étaient hier « compétitives », elles sont désormais handicapantes alors que l’on doit acheter le pétrole en dollar et attirer les capitaux dans l’investissement.

2007, crise financière puis économique mondiale, la première de la globalisation. Fin du « modèle » étatiste né en 1945, la pression des hommes, des techniques et des choses l’obligent à se transformer. Le gros État qui lève de gros impôts pour faire de la redistribution clientéliste au nom de l’égalité est devenu un dinosaure qui ne dispose plus de prés suffisamment vastes ni d’herbe suffisamment grasse pour survivre. La concurrence mondiale, l’innovation à marche forcée, l’émergence d’immenses pays tels la Chine et l’Inde, obligent à changer. Sarkozy puis Hollande font la même chose : ils adaptent – seul le style change, énergique pour l’un, hésitant pour l’autre. Et non sans soubresauts corporatistes et égoïstes, des agents de l’État à statut aux agriculteurs subventionnés, aux producteurs de films protégés, aux médecins financés, aux associations nombreuses qui vivent de la manne étatique, aux retraités qui voudraient bien conserver leur départ précoce et leur niveau de vie. Mais les aspirations individualistes de la société, les exigences économiques de l’énergie et de la démographie, l’irruption du tiers-monde dans la compétition mondiale, obligent à s’adapter ou crever.

« Transformer » le modèle ne veut pas dire le mettre à bas et le remplacer par un autre, « anglo-saxon » ou « allemand ». Transformer, c’est prendre une autre forme, évoluer, agir autrement, comme un organisme vivant. C’est secouer ce conservatisme foncier qui est la maladie des Français, heureux en castes, en statuts et en privilèges. 1968, changement de génération ; 1973, changement de paradigme économique ; 1983, choix de rester intégré dans l’Europe, donc dans le monde ; 2007, première crise de la mondialisation. Il n’y a pas de « fatalité » ni de « pensée unique », mais le vaste mouvement d’une génération nouvelle confrontée à des chocs inédits et à l’irruption dans l’histoire d’un monde qui se taisait.

Mais disons-le tout net : ce sont moins les politiciens qui font le changement que l’exigence qui s’impose d’elle-même.

  • La France ne peut plus rester seule dans ses frontières fermées comme durant les Trente glorieuses ; l’eurozone au moins est sa dimension économique, l’Union européenne sa dimension politique.
  • Les Français ne peuvent rester isolés dans un monde en migrations et en échange constant de biens, de capitaux, d’hommes et de culture.
  • Le rôle des politiciens est de suivre et d’expliquer le changement, accompagnant les exigences par la législation. Il leur appartient de dire « au peuple » où l’on va et comment. Mais que les actes suivent le discours – sinon les politiciens seront balayés comme menteurs et privilégiés, se gobergeant dans les ors de la République avec les impôts des citoyens, beaux-parleurs et incapables.

Nicolas Sarkozy avait pris le risque – il a été dégagé. François Hollande a très mal commencé – 18 mois de promesses non tenues, intenables ou trop légères (l’inversion ratée de la courbe, coïncidant avec ses frasques sexuelles avec une jeunette, déguisé en Daft Punk).

Son discours de vœux donne un cap et indique les moyens. Dommage que le « chiffrage » attende trop d’une croissance qui aura beaucoup de mal à revenir et que les restrictions de « dépense publique » soient si frileuses sur les structures bureaucratiques.

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Stefan Zweig, La peur et autres nouvelles

stefan zweig la peur

La Peur (ou Angoisses) est la montée progressive de ce monstre tapis au sein de la conscience d’une bourgeoise de Vienne qui s’est livrée, par désœuvrement et avancée de l’âge, à l’adultère. Il faut dire que le mari est avocat et l’amant pianiste : se désennuyer du droit par l’art était très viennois, surtout pour une femme de trente ans. Rien de pire dans une société confite en statuts sociaux où l’ordre bourgeois est tout entier centré sur les biens et les héritiers. Fauter, c’est engendrer le soupçon sur la transmission du patrimoine, dont la réputation familiale fait partie. D’où cette boule qui naît dans le ventre, puis enserre la gorge, lorsqu’une fille vous reconnaît sortant de chez votre amant, malgré la voilette.

Elle demande de l’argent. Que faire ? Ignorer superbement et se voir convoquer au tribunal conjugal ? Devoir peut-être quitter le confort de l’épouse installée pour la honte du retour flétri dans la famille ? Laisser les enfants ? Elle paye. Non seulement de l’argent, mais aussi du remord et de la constante menace de devoir encore une fois payer. Toujours plus. Autant le désir fait s’envoler dans les escaliers avant le septième ciel, autant la matérialité du chantage fait redescendre dans la réalité.

Je ne dévoilerai pas le reste, tant cette nouvelle est ciselée comme une nouvelle policière. La psychologie est au service de l’action, tout comme chez Hitchcock dans Psychose.

Révélation inattendue d’un métier (ou Découverte inopinée d’un vrai métier) révèle à l’écrivain qu’il est voleur à la tire, tout comme le pickpocket observé à Paris boulevard de Strasbourg. Écrire est un vrai métier tout en finesse, comme le vol en virtuose sur la personne même des bourgeois. L’écrivain dérobe aux gens leurs traits, fouille leur personnalité comme leurs poches, et s’enrichit grâce à ces larcins. La victime est troublée, fascinée, presque consentante…

Leporella est encore un une histoire de suicide, après une fouille psychologique minutieuse. Une servante dévouée à son maître, qui la surnomme selon un personnage de Mozart est tellement dévouée à son maître qu’elle favorise ses amours adultérins et va jusqu’à empoisonner au gaz et au véronal son épouse haïe. Mais voilà que cet acte engendre la méfiance dudit maître, qui la chasse. Telle la statue du Commandeur, elle lui jette sa propre mort à la face en se jetant dans la Danube. De la passivité à la liberté, nul ne sait ce que la passion peut révéler en chacun d’énergie insoupçonnée !

La Femme et le Paysage est l’histoire très romantique du narrateur, transporté par les éléments dans un rôle d’amant passager d’une très jeune fille. Nous sommes dans le Tyrol, c’est l’été, et il fait étouffant. La nature extérieure se confond avec la nature intérieure, le paysage est un état d’âme. L’orage menace, la terre aspire à la pluie. La jeune fille, de même, entre en transes la nuit venue ; elle aspire à être arrosée par le mâle. Mais le principe de plaisir se heurte aux convenances, cela « ne se fait pas » quand on a 15 ans et que l’on est avec ses parents. La nature jouit sans entraves et le fait savoir dans le vacarme de la foudre et les cataractes les nuages crevés. Comme somnambule, elle va dans la chambre du narrateur, se fait prendre sous l’orage. Le lendemain, elle a tout oublié.

Le Bouquiniste Mendel (ou Buchmendel) dit la mort de l’art à cause de la politique et de la guerre. Un vieux libraire très érudit ne lit pas les journaux, il ne vit que pour les livres. Ne sachant rien du déclenchement de la guerre, il continue d’écrire à l’étranger pour recevoir des catalogues. La police secrète s’intéresse à cet « espion » – qui se révèle étranger (juif russe). Il est interné en camp. A sa libération, son monde est détruit et sa passion morte. Il finit pauvre et vide. La guerre et la politique ont dévasté en l’homme tout humanisme.

La Collection invisible décrit les effets de l’inflation galopante qui suivit en Allemagne la première guerre mondiale. Un collectionneur compulsif, épargnant sous par sou pour augmenter sa collection de gravures célèbres, devient aveugle. Sa femme et sa fille se liguent pour vendre pièce à pièce la collection sans qu’il le sache, juste pour manger. Elles remplacent les gravures par des feuilles de papier de même texture et l’aveugle ne voit rien. Le passage d’un libraire de Berlin, qui raconte cette histoire à l’auteur, risque de révéler le pot aux roses. Zweig, qui était collectionneur farouche, dit ici sa peur d’être spolié par les événements à venir. Mais il reste une situation très humaine, déchirée entre le devoir et l’estomac, entre l’art et la nourriture.

Stefan Zweig, La peur, 1913, Livre de poche 2002, 250 pages, €5.43

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 2, 2013, 1584 pages, €61.75

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E aha te parau ‘api ? (Quoi de neuf ?)

Le Haut-Commissaire a dressé le bilan sécurité 2013. Pas très réjouissant. La délinquance générale est en hausse de 10% sur l’année !  Les cambriolages sont en augmentation significative tout comme la délinquance liée aux stupéfiants et malgré une campagne d’arrachage record (75 811 pieds arrachés en 2013) l’usage du pakalolo (cannabis) se banalise. L’économie souterraine du pakalolo a été « privée » de 1,7 milliard de XPF. Le GIR (Groupe d’intervention régional) a pour mission la détection et la confiscation des avoirs criminels, a saisi l’an passé près de 95 millions de XPF dans 33 dossiers judiciaires.

Athanase Teiri roi de hau pakumotu

Les Pakumotu, milice du roi fantoche Athanase Teiri font feu sur la police. Le souverain et trois de ses gardes du corps ont été interpellés pour avoir accueilli les armes à la main les forces de l’ordre qui venaient chercher le « roi » chez lui. D’après la police un « stock considérable de munitions de différents calibres dont un 38 spécial » a été découvert chez les Pakumotu. Sa « majesté » est en détention provisoire. Cela ne fait plus rire du tout les Autorités, ni même sourire. La justice met le turbo, aïe, aïe, aïe ! La sécurité est du ressort de l’Etat et le Peï « condamne » les agissements des Pakumotu.

cannabis

Après des mois d’enquête à Tahiti, à Huahine, 16 trafiquants de paka sous les verrous. Bien rôdé, le trafic durait depuis plusieurs années, trois ans dit-on, une famille, et quelques 250 millions de XPF de gains estimés. Il est apparu au cours de l’enquête que des fûts de 50 kg de drogue (pakalolo de premier choix puisqu’essentiellement des têtes de la plante) venant de Huahine (Iles sous le Vent) étaient transportés dans des poti marara (les poti marara ne servent donc pas exclusivement à la pêche ?) Tout était bien organisé, les trafiquants avaient compartimenté leurs ateliers de culture, de séchage, de conditionnement, de telle sorte que l’on ne puisse pas remonter jusqu’à eux ! En garde à vue l’un des protagonistes du dossier se serait vanté d’avoir écoulé à lui seul 20 000 pieds de pakalolo.

Huahine (Iles sous le Vent) : sous l’ombrière, pas de paka mais une distillerie de boisson alcoolisée appelée komo puaka. Facile à fabriquer ! Un tura (fût) de 200 litres en plastique, de l’eau, des fruits frais, du sucre blanc et de la levure sèche. Quelques jours voire semaine de brassage, le tour est joué. Filtrer pour éliminer les résidus de fruits (ananas, banane, fruit de la passion, litchi), la boisson est prête à être vendue et consommée. C’est très fort paraît-il ! Du tord-boyaux ? Je n’ai pas encore eu l’opportunité d’y goûter !

Fermeture du Legends Resort à Moorea. Touché lui aussi par la crise, l’hôtel résidence passe la main et deviendra « villas en location saisonnière ». Il avait ouvert en août 2008. Au suivant !

legend resort tahiti

La rénovation du matete (marché) de Papeete se poursuit. L’étage (oui il n’y en a qu’un !) est plus sûr et plus propre. Il vient d’être inauguré par le maire et le gouvernement. Y a des contents et des mécontents comme toujours : « L’architecte a mal fait son travail, mon espace est plus petit qu’avant, les affaires marchent mal, il y a trop de concurrence, ils ont mélangé l’artisanat et les bijouteries, il y a plein de locaux dehors pour les bijoutiers, regardez il y a Wan, Hiro Ou Wen, Mihiari Pearls, (des grosses pointures des nacres et perles) ils ne paient pas grand-chose comme loyer, ils ont les moyens, normalement le marché c’est pour les petites gens ». C’est dur de n’être que des petites gens, des petits Tetuanui (Dupond ou Durand tahitien).

Papa Flosse déclare à l’arrivée de deux délégations chinoises : «Nous Polynésiens sommes d’origine chinoise (c’est nouveau). Aujourd’hui, nous avons la certitude d’avoir des investisseurs ». Il semble tellement sûr de lui… Il ajoute : « Lorsqu’ils (les Chinois investisseurs potentiels) se seront remboursés leur investissement, les installations reviendront au Pays, et nous n’aurons pas un sou à débourser ». Une lettre au Père Noël ? Une prière ? Un rêve ? Quand le journaliste lui demande des précisions : « le projet Mahana Beach Tahiti est de l’ordre de 150 à 180 milliards de XPF. Pour l’aquaculture, c’est sûr c’est un investissement de 150 milliards sur 15 ans. Pour le photovoltaïque, il n’y a pas encore de coût ». C’est pas beau tout ça ! Sur un petit nuage…

C’est fait, la convention est signée avec les investisseurs pour les fermes aquacoles de Makemo (Tuamotu). 150 milliards de XPF seront investis en 15 ans ; à terme entre 1 000 et 1 500 emplois pourraient être créés. Des avantages fiscaux très importants sont consentis aux investisseurs chinois : le matériel et les marchandises importés dans ce projet seront détaxés ; les entreprises n’auront pas à payer d’impôts sur les bénéfices, de taxe foncière ou de TVA. Au fait, quelle sorte de poissons dans le filet ? LE MEROU !

D’autres Chinois débarquent. Les avions se succèdent à un rythme effréné sur le tarmac de Tahiti-Faa’a, des associations d’amitié Chine-Océanie, des ingénieurs, des…, des…, enfin du beau monde, tous Chinois.

Parahi iho ! (Au revoir) Fa’aitoito (Bonne continuation)

Hiata de Tahiti

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