Selon Michel Onfray dans Décadence, naissance du christianisme, vol.1.2 – Brève encyclopédie du monde (volumes de 8 à 14) : « il n’y a pas de preuve de l’existence historique de Jésus. Aucune ». Si Jésus existe, c’est comme le père Noël : une fiction, une métaphore. On y croit ou pas, son existence réelle, historique, n’est pas la question.
Car les textes du Nouveau testament sont une vérité symbolique qu’il faut décoder.
Les quatre évangiles retenus ne donnent aucune description physique de Jésus. S’il avait existé, selon Michel Onfray qui n’a pas tort, « il aurait plus ressemblé à Yasser Arafat qu’à un aryen blond aux yeux bleus ». Car Jésus était juif, né dans le monde juif, de parents juifs de Galilée descendant du David de la Bible. Il était de son temps et de son peuple. Les évangiles ne disent non plus rien sur son enfance hors sa naissance (édifiante avec pauvreté, grotte, comète et mages) et ses 12 ans lorsqu’il donne des leçons aux grands prêtres du Temple juif (signe annonciateur de sa qualité et de sa mission, tout comme Moïse et Alexandre le grand). Il faut aller lire les apocryphes pour en savoir plus – mais le Dogme de l’Eglise ne les a pas retenus car « trop humains » (« Dieu est Dieu, nom de Dieu ! » éructait un catho-gauchiste des années 70).
Pas de corps donc pas de sexualité – d’où la gêne à ce sujet des pères de l’Eglise, à commencer par l’apôtre Paul (dont le nom Shaoul veut dire désiré en hébreu mais Paulus petit en latin). Du fait de son « écharde dans la chair » – peut-être l’impuissance, ou un désir homosexuel refoulé par la religion judaïque – la chair pour Paul est haïssable, les femmes des tentatrices et la chasteté un idéal auquel aspirer. Comme un écolo qui n’a pas les moyens veut imposer aux autres son austérité subie en clamant l’apocalypse, Paul récuse les caresses, le sexe, l’amour terrestre. Il suit en cela les traces du Jésus décrit par les apôtres.
Jésus tel qu’évoqué dans les évangiles ne baise pas, ne joue pas avec ses frères ni avec ses amis. Il ne rit jamais, sauf une fois gamin mais dans un évangile apocryphe pour se moquer son instituteur. Il ne mange ni ne boit – sauf des allégories : le pain qui lève comme la communauté chrétienne future, le poisson parce que son nom en grec correspond à Jésus, du vin car le sang de la terre préfigure le sang du Christ lors de la passion. Déshumaniser, c’est spiritualiser. Qui se nourrit de la Parole sera toujours rassasié. Et la Parole suffit : Dieu est Verbe, déjà dans la Genèse lorsqu’il « dit ». Que cela soit – et cela fut : Dieu est performatif.
Le Jésus des évangiles est donné comme le Messie attendu des Juifs qui vient réaliser le Dessein de Dieu : sauver les hommes. Le prénom Jésus signifie « Dieu sauve ». Tout l’annonce, et le récit de sa vie et de ses œuvres n’est que réminiscence de ce qui est déjà prédit. Onfray : « Le passé textuel (de l’Ancien testament) est devenu le présent de Jésus ». Le canevas est là : Sarah – stérile et veuve – engendre Isaac après une annonciation à Abraham, tout comme Anne et Joachim, les parents de Marie qui, elle-même mariée à 12 ans à un plus vieux qu’elle, Joseph, engendrera Jésus (à 16 ans disent les apocryphes) en étant vierge. « Tu concevras de Ma parole », dit Dieu à travers l’ange. « Et le Verbe était Dieu » dit l’évangile de Jean. Vendredi 7 avril 30, jour de la Passion. Jésus demande pourquoi Dieu l’a abandonné dans les mêmes termes que le psaume 22 de l’Ancien testament.
Comme toujours, Michel Onfray dit le vrai et le faux à la fois. Sa pensée est « radicale » – travers intellectuel de notre époque dont Mélenchon et Le Pen illustrent comme Trump la façon. Radicale, signifie « amplifiée et déformée ». La vérité devient « alternative », certaines parties soulignées, d’autres laissées dans une ombre propice au storytelling – à l’histoire que l’on veut conter.
Les sources historiques romaines sont décevantes et décrivent plutôt les effets de la croyance chrétienne, les troubles sociaux qu’elle provoque dans l’empire. Suétone (Vie de Claude) évoque cependant une mesure impériale d’expulsion des Juifs de Rome en 41 ou 49 soulevés « à l’instigation de Chrestus ». Même Flavius Josèphe, historien des Juifs, ne cite qu’un résumé de doctrine chrétienne trop beau pour être vrai ; il a semble-t-il été rajouté huit siècles plus tard par un copiste, selon « une thèse », dit Onfray. Les sources juives ne contiennent que des traces polémiques à l’égard de Jésus, dont il est dit d’ailleurs qu’il fut « pendu » et non mis en croix (Sanhédrin 43a). Toutes les sources sont donc idéologiquement orientées : chrétiennes.
« Aucun évangéliste n’a connu personnellement Jésus », affirme Michel Onfray. Mais Marc le premier évangéliste a été compagnon de Pierre, le disciple en chef ; il a transcrit et organisé vers 65 ce que racontait Pierre dans ses prêches. Paul, juif citoyen romain de la Diaspora, converti sur le chemin de Damas en étant « frappé » par la Révélation en 34 (4 ans seulement après la crucifixion du Christ), a connu un frère de Jésus (Jacques, qui dirige l’Eglise de Jérusalem). Il a connu l’apôtre Pierre lui-même, et ses épitres contiennent des informations sur Jésus dès 50 (20 ans après la mort). L’époque était à transmission principalement orale, de personne à personne, car peu savaient lire, surtout parmi les pauvres et les esclaves visés par le christianisme. Rien d’étonnant donc à cela.
La dogmatique peu à peu établie par l’Eglise va faire diverger la personne humaine de Jésus de l’allégorie du Christ comme Fils de Dieu. C’est dans son corps que Jésus va effacer la marque du péché qui vient des instincts, foncièrement désobéissants à la Raison dont une parcelle seulement a établi l’être humain comme Sapiens sapiens – fils de Dieu. Le Dieu biblique est seulement Raison et Parole, il a créé l’homme de boue avec une étincelle divine en lui due à Son souffle. Seule cette étincelle rejoindra le Royaume à la fin des temps. Telle est la croyance et Jésus, laissant torturer sa chair et vivant l’expérience de la mort physique, représente le Modèle absolu de la fidélité au Dieu transcendant aux dépens de la vie terrestre humaine. Ce sacrifice est présenté comme amour qui donne totalement et réclame un même retour : la glorification de Dieu par chacun dans son propre corps.
Mais cela est de la foi, pas de l’histoire. Chacun suivra ou non selon son tempérament et son choc de révélation. La grâce n’est pas donnée à chacun, sinon tous seraient croyants. Dieu est une projection humaine, un incommensurable qui ne se saisit pas par la raison. Le christianisme est une culture de 2000 ans qui a marqué pour le pire (plus peut-être que pour le meilleur), notre Europe et ses prolongements. Il y eu les persécutions des hérétiques et des sorcières, l’Inquisition, les condamnations à mort pour blasphème, l’insolente richesse des prélats, l’impérialisme de Rome, la justification de l’esclavage et la colonisation par les missions, les guerres de religion, la pédocriminalité des prêtres forcés à la chasteté, affecté la réflexion politique avec Robespierre, Hegel, Marx et ses épigones. Mais le meilleur existe, il a bâti les cathédrales, inspiré les peintres et la musique chorale, établi les mœurs, milité pour la paix et l’entente. Même les laïcs d’aujourd’hui sont chrétiens sans le savoir lorsqu’ils soutiennent « la morale » en vigueur et sont pris de « pitié » pour tous les sans (papiers, argent, dents, grade, logis, père, genre, frontières…) tout en rêvant d’une république « universelle » (catholique veut dire universel).
Passez un bon Noël.
Pour en savoir plus : Michel Quesnel (dir.), La Bible et sa culture, 2000, Desclée de Brouwer 2018, 1184 pages, €29.50 e-book Kindle €20.99





































































Tuer le rire ?
L’un des tueurs voulait massacrer du juif ; les deux autres faire rentrer le rire dans la gorge. Car pour ces raccourcis du cerveau, on ne peut rire de tout. Si le rire est le propre de l’homme (Rabelais), Dieu l’interdit – ou plutôt « leur » Dieu sectaire, passablement fouettard, Dieu impitoyable d’Ancien Testament ou de Coran, plus proche de Sheitan et de Satan. Ange comme l’islam, mais déchu comme l’intégrisme.
Comme le Prophète ne savait ni lire ni écrire, il a conté ; ceux qui savaient écrire ont plus ou moins transcrit, et parfois de bouche à oreille ; les siècles ont ajoutés leurs erreurs et leurs commentaires – ce qui fait que la parole d’Allah, susurrée par l’archange Djibril au Prophète qui n’a pas tout retenu, transcrite et retranscrite par les disciples durant des années, puis déformée par les politiques des temps, n’est pas une Parole à prendre au pied de la lettre. Le raisonnable serait de conserver le Message et de relativiser les mots ; mais la bêtise n’est pas raisonnable, elle préfère ânonner les mots par cœur que saisir le sens du Message.
La bêtise est croyante, l’intelligence est spirituelle. Les obéissants n’ont aucune autonomie, ils ne savent pas réfléchir par eux-mêmes, ils ont peur de la liberté car ce serait être responsable de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Ils préfèrent « croire » sans se poser de questions et « obéir » sans état d’âme. Islam veut-il dire soumission ? Un philosophe musulman canadien interpelle ses coreligionnaires : « une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? »
Il ne faut pas rejeter la faute sur les autres mais s’interroger sur sa propre religion, distinguer sa pratique de la foi.
Mahomet s’est marié avec Aisha lorsqu’’elle avait 6 ans (et lui au-delà de la cinquantaine) ; il a attendu quand même qu’elle ait 9 ans pour user de ses droits d’époux : c’était l’usage du temps mais faut-il répéter cet usage aujourd’hui ? L’ayatollah Khomeiny a abaissé à 9 ans l’âge légal du mariage en Iran lorsqu’il est arrivé au pouvoir… Les plus malins manipulent aisément les crédules, ils leurs permettent d’assouvir leurs pulsions égoïstes, meurtrières ou pédophiles, en se servant d’Allah pour assurer ici-bas leur petit pouvoir : Khomeiny, Daech, mêmes ressorts. Trop d’intermédiaires ont passés entre les Mots divins et le texte imprimé pour qu’il soit à prendre tel quel. Croyons-nous par exemple que Jésus ait vraiment « marché sur les eaux » ?
Il ne faut pas croire que le Coran soit la Parole brute d’Allah. Que font les intellectuels de l’islam pour le dire à la multitude ?
Toute religion a une tendance totalitaire : n’est-elle pas par essence LA Vérité révélée ? Même le communisme avait ce tropisme : « peut-on contester le soleil qui se lève ? » disait à peu près Staline pour convaincre que les lois de l’Histoire sont « scientifiques ». Qui récuse la vérité est non seulement dans l’erreur, mais dans l’obscurantisme, préférant rester dans le Mal plutôt que se vouer au Bien. Il est donc « inférieur », stupide, malade ; on peut l’emprisonner, en faire son esclave, le tuer. Ce n’est qu’une sorte de bête qui n’a pas l’intelligence divine pour comprendre. Toutes les religions, toutes les idéologies, ont cette tendance implacable – y compris les socialistes français qui se disent démocrates (ne parlons pas des marinistes qui récusent même la démocratie…). Les incroyants, les apostats, les hérétiques, on peut les « éradiquer ». Démocratiquement lorsqu’on est civil, par les armes lorsqu’on est fruste.
Le croyant étant « bête » parce qu’il croit aveuglément, comme poussé par un programme génétique analogue à celui de la fourmi, ne supporte pas qu’on prenne ses idoles à la légère. Toutes les croyances ne peuvent accepter qu’on se moque de leurs simagrées ou de leurs totems : la chose est trop sérieuse pour que le pouvoir fétiche soit ainsi sapé. C’est ainsi que Moïse va seul au sommet de la montagne et que nul ne peut entrevoir l’Arche d’alliance ou le saint des saints du temple, que Mahomet est-il le seul à entendre la Parole transmise par l’ange et que nul infidèle ne peut voir la Kaaba. Dans Le nom de la rose, dont Jean-Jacques Annaud a tiré un grand film, Umberto Ecco croque le portrait d’un moine fanatique, Jorge, qui tue quiconque voudrait simplement « lire » le traité du Rire qu’aurait écrit Aristote. Ce serait saper la religion catholique et le « sérieux » qu’on doit à Dieu… Les geôles de l’Inquisition maniaient le grand guignol avec leurs tentures noires, leurs juges masqués, leurs bourreaux cagoulés devant des feux rougeoyants. Pas question de rire ! Même devant Louis XIV (sire de « l’État c’est moi »), Molière devait être inventif pour montrer le ridicule des médecins, des précieuses ou des bourgeois, sans offusquer les Grands ni Sa Majesté elle-même.
Il ne faut pas croire que le rire soit le propre de l’homme ; ce serait plutôt le sérieux de la bêtise. Que font nos intellectuels tous les jours ?
C’est cependant « le rire » qui libère. Il permet la légèreté de la pensée, le doute salutaire, l’œil critique. Rire déstresse, rend joyeux autour de soi, éradique peurs et angoisses – ce pourquoi toute croyance hait le rire car son pouvoir ne tient que par la crainte. Se moquer n’est pas forcément mépriser, c’est montrer l’autre en miroir pour qu’il ne se prenne pas trop au sérieux. C’est ce qu’a voulu la Révolution française, en même temps que l’américaine, libérer les humains des contraintes de race, de religion, de caste, de famille et d’opinions. Promotion de l’individu, droits de chaque humain, libertés de penser, de dire, de faire, d’entreprendre. Dès qu’un pouvoir tend à s’imposer, il restreint ces libertés-là.
Est-ce que l’on tue pour cela ? Sans doute quand on n’a pas les mots pour le dire, ni les convictions suffisamment solides pour opposer des arguments. Petite bite a toujours un gros flingue, en substitution. Surtout lorsque l’on a été abreuvé de jeux vidéos et de décapitations sans contraintes sur Internet : tout cela devient normal, « naturel ». C’est à l’école que revient de dire ce qui se fait et ce qui ne se fait en société : nous ne sommes pas dans la jungle, il existe des règles – y compris pour la diffamation et le blasphème. Il est effarant d’entendre certains collégiens (et collégiennes) dire simplement « c’est de leur faute ». Donc on les tue, comme ça ? C’est normal de tuer parce qu’un autre vous a « traité » ? Est-ce ainsi que cela se passe dans les cours de récré ? Si oui, c’est très grave…
L’écartèlement entre les cultures, celle de la France qui les a partiellement rejetés, celle de l’Algérie qu’ils n’ont connue que par les parents et cousins, ont rendu les frères Kouachi incertains d’eux-mêmes, fragiles, prêts à tout pour être enfin quelqu’un, reconnus par un groupe, assurés d’une conviction. La secte est l’armure externe des mollusques sans squelette interne. Ils se sont créé des personnages de héros-martyrs faute d’êtres eux-mêmes des personnes.
Il ne faut pas croire que la multiculture enrichit forcément. Que font les politiciens pour établir les valeurs du vivre-ensemble sans les fermer sur l’extérieur ; pour faire respecter les lois de la République sans faiblesse ni « synthèse » ?
Comment faire pour « déradicaliser » les individus ? Une piste de réflexion intérieure, européenne et géopolitique. Lire surtout la seconde partie.