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Fred Vargas, L’armée furieuse

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Tout commence comme chez Simenon 50 ans plus tôt dans Maigret et le client du samedi : Adamsberg-Maigret voit un personnage qui l’attend devant la PJ et n’ose pas entrer ; il le fait parler et un meurtre est annoncé. Qui se produit – mais le coupable n’est pas celui qu’on pense. Il y a du Simenon chez Vargas, sauf que cette pâte humaine qu’elle affectionne autant que lui, elle l’étale sur 400 pages au lieu de 200. Elle est lente, lourde, elle divague volontiers.

Certains aiment ça, surtout les bobos à la campagne. Car elle parle cultureux, Vargas, elle sait les codes ; elle évoque toujours le bon vieux temps de la bonne vieille France du bon vieux terroir, où les gens vivent lentement, rêvent aux météores tout en guignant la femme du voisin, où les vaches ne bougent pas, où les bons petits plats traditionnels mijotent au coin du fourneau, arrosés d’un bon calva de derrière les fagots, tandis que les médecins soignent avec les mains.

Tout commence comme chez Simenon, mais en plus lent. Surtout qu’il y a trois enquêtes : celle de la femme venue voir le commissaire Adamsberg pour lui parler de l’armée furieuse, de la mesnie Hellequin, cette chasse sauvage qui ravage depuis deux mille ans tous les pays de l’Europe du nord et qui emporte tous les méchants de l’année ; celle du pigeon trouvé les pattes attachées en plein Paris par un ado vicieux, probablement ; celle d’un PDG de grand groupe français qui ressemble fort à Bouygues, aux deux fils ambitieux, retrouvé calciné dans sa Mercedes. Le nébuleux Adamsberg à l’esprit tortueux et aux intuitions qui doivent mariner longtemps avant d’exploser sur un détail, devra mener de front ces trois événements aussi importants l’un que l’autre. Pas simple.

Surtout que la première enquête se passe dans le terroir normand (cher à Vargas pour raisons familiales), la seconde à Paris (mais un pigeon, tout le monde s’en fout) et la troisième dans les beaux quartiers parisiens (ce qui met préfet et ministre en émoi). On se demande quelle époque est la plus furieuse, de l’antique ou de la contemporaine, la tradition avait quand même du panache. Le lecteur se retrouve donc embarqué dans une quête mi historienne, mi anthropologique, à visées policières. Les deux premiers chapitres, particulièrement réussis, mettent dans l’ambiance ; la suite est plus lourde à avaler, vous pouvez prendre des pauses – arrosées de calva ou équivalent si m’en croyez ; la fin est remplie d’action et connait un retournement inattendu. C’est bien composé, avec parfois des fautes de français dans la concordance des temps (mais qui connait encore les accords de conjugaison ?).

Au bout de 400 pages, on a passé un bon moment, mais il ne faut pas être pressé et connaître un minimum de vocabulaire. Nous ne sommes pas dans le thriller à l’américaine, ni dans le polar des années 50, mais dans le rompol, abréviation inventée par Vargas pour la lignée qui remonte au moins à Simenon, sinon aux feuilletonistes de la fin XIXe et même à Victor Hugo (contrairement à ce qui est dit en quatrième de couverture par cette génération vaniteuse qui croit le monde commencé avec elle). Car il y a toujours du social chez Vargas en plus des brumes indécises des esprits, toujours une méfiance envers les riches et des puissants (sauf les comtes authentiques) et des Arabes de banlieue sympathiques. Adamsberg doit en plus compter sur la rivalité entre commandants de sa brigade, Veyrenc et Danglard, sans parler d’un fils de 28 ans répondant au doux nom serbe de Zerk, qu’il s’est trouvé dans le volume précédent. Pas simple, donc embrouillé, à plaisir. Mais ça se lit : c’est de l’appellation contrôlée, bien Made in France.

Fred Vargas, L’armée furieuse, 2011, J’ai lu 2013, 441pages, €7.51

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Betty Dubourg-Chaléat, Les rivages de la mémoire

Betty Dubourg Chaléat Les rivages de la mémoire

J’aime à lire ces récits au ras des gens, qui racontent leur vie d’aventures. Le XXe siècle a été riche en possibilités, pour ceux qui voulaient explorer le monde et vivre autre chose qu’une petite vie recluse. Pierre Dubourg, père de l’auteur, est de ceux là. Élevé jusqu’à 15 ans en Indochine, avec de rares retours en France, engagé à 18 ans dans l’aéronavale à Rochefort, il est affecté en Afrique du nord lorsque la guerre éclate et que la France est vaincue en quelques semaines en juin 1940.

Il est jeune, patriote, ne comprend pas comment un sénile datant de 14 comme Pétain puisse « représenter la France ». « Ces Français de l’intérieur, étroits d’esprit, petits bourgeois, ont montré, face à l’adversité, leur manque total de combativité », dit-il p.111. Radio, il entend par hasard avec des copains depuis la Tunisie l’appel d’un certain général De Gaulle. Lui et plusieurs autres ne rêvent que de joindre Londres pour enfin se battre. Mais rien n’est simple, surtout dans une France coloniale confite en conservatisme et haineuse de tout ce qui est anglais ou américain. La non-réponse de son amiral a conduit à la destruction d’une partie de la flotte à Mers-el-Kébir, la non-décision de l’imbécile Darlan a conduit à saborder l’autre partie de la flotte à Toulon… C’est la France des ringards, des frileux, des jaloux. Même en 1945, la Marine restera pétainiste, ce qui écœurera l’auteur.

Deux tentatives de voler un bateau échouent, la seconde est dénoncée quatre mois après, valant à Pierre Dubourd 16 mois de forteresse. Il y rencontrera d’ailleurs au fort de Sidi Kassem en Tunisie, Habib Bourguiba, futur président de la Tunisie, « homme intelligent, ouvert, appréciant la culture française » p.153, enfermé comme eux pour conspiration contre l’État. Mais les Américains débarquent en Afrique du nord, le vent change. L’armée française se rallie… du bout des lèvres. Équipée de fusils datant de 1900 et d’uniformes rescapés de la guerre de 14, elle fait piètre figure. Les gaullistes sont mal vus et snobés.

Ce sont les Anglais qui vont sauver le patriotisme de Pierre. Il est invité à s’engager en 1943 dans la 1ère armée britannique, après un séjour lamentable d’un mois et demi dans les spahis à la frontière algéro-tunisienne. « L’organisation britannique est, je qualifierai, futuriste à côté de notre pauvre armée française qui n’a pas réalisé sa mutation par rapport à la guerre de 70 et de 14-18. Bandes molletières et Lebel ! » p.203. J’aime ce témoignage à niveau de soldat qui remet à sa place les enflures mythiques véhiculées par l’histoire. La France en 1940 n’avait pas envie de se battre, était dirigée par des pleutres, l’armée fonctionnaire vivant sur ses lauriers de la guerre de 14. Un jeune qui voulait libérer son pays était mieux accueilli par les Anglais que par sa propre armée – un comble ! « Je suis fier, fier de servir ce pays qui m’a accueilli et ouvert des possibilités de m’affirmer et de combattre pour la Liberté, ce que mon propre pays m’a refusé avec tant d’acharnement » p.258. Le mythe de « tous pour la liberté », véhiculé par les feuilletons télé complaisants ces temps-ci, est loin de la réalité vécue.

L’aéronavale française le réclame, pour sa spécialité de radio volant ; elle le réintègre, mais le bordel ambiant et l’inertie des chefs fait qu’il préfère rejoindre la Royal Navy dès février 1943. Ses résultats le font expatrier en Angleterre, où il est formé par la Royal Air Force. Il bombardera l’Allemagne en 28 missions comme radio, puis sera versé dans le Coastal Command, la défense côtière, protégeant des convois vers Mourmansk. Il sera descendu au-dessus de la Norvège, puis rapatrié à Londres… où il connaîtra un nouveau crash lors d’un exercice de navigation.

Réapprendre à vivre normalement n’est pas facile. En France ? « Bof, tu sais, rien n’a changé. Ils sont toujours aussi cons qu’avant. Ils n’ont rien compris » p.318. Il sera démobilisé après avoir refusé d’aller bombarder l’Indochine pour l’armée française, puis rayé des cadres en septembre 1945. Lui qui n’avait jamais passé aucun diplôme, sauf le brevet de maître nageur, pour cause de changements d’écoles entre l’Indochine et la France, poursuivra une carrière à l’INSEE à Poitiers jusqu’à sa retraite, 40 ans plus tard ; il y rencontre sa femme.

C’est un beau livre de témoignage, entretiens recueillis sur cassettes par sa fille et mis en forme. Dommage qu’il reste des fautes d’orthographe comme « faire le gué » pour faire le guet, « repaire » pour repère et autres fautes d’accords de verbes (participes passés en –er au lieu de –é ! : la page 270 en recèle à elle seule deux), faute aussi ce « shaps » pour chaps en anglais et cette curieuse date de « 1947 » p.283 pour le bombardement d’Héligoland par les Anglais… Dommage aussi que le lecteur soit dérouté par les premiers chapitres où le narrateur qui dit « je » est alternativement une fille ou un garçon, sans que soit expliqué en avant-propos le travail filial d’une fille pour son père. Le métier d’historien est exigeant, même pour l’histoire familiale. Il y a aussi les répétitions du chapitre 6 par rapport au 5.

Mais ces détails pèsent peu sur l’intérêt global du livre. Ce témoignage de terrain d’un jeune français des années 1940 qui a vécu la défaite de la pensée et du vouloir, qui a cherché à se battre, et n’a pu le faire que dans une armée étrangère, est à lire d’urgence – pour compenser tout ce que la célébration de 14-18 a de cocoricotant, « tous unis » dans la boucherie !

Betty Dubourg-Chaléat, Les rivages de la mémoire, 2013, éditions Baudelaire, 344 pages, €20.43

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Hollande est-il dans l’impasse ?

Pas facile de gouverner, surtout lorsqu’on a été élu sur un malentendu (contre l’histrionisme de Sarkozy) et que l’on est issu d’un parti sectaire, tétanisé par le pouvoir. Il y avait déjà peu d’idées avant, il n’y a plus aujourd’hui aucune idée au parti socialiste : le désir s’est éteint avec l’orgasme. L’agence de notation financière Standard & Poors vient de dégrader la note de la France à double A « seulement ». Piaillements dans le volailler politique !

Le Figaro voit se confirmer que la France suffoque sous le poids de sa fiscalité, tandis que le gouvernement se montre incapable d’engager une réduction des dépenses publiques. On parle de blocage, toute marge de manœuvre coincée entre impôts et chômage, les deux au maximum du supportable. Jean-François Copé dénonce, c’est de bonne guerre, un « déni ahurissant » du gouvernement. On pointe ailleurs, avec plus de raison, qu’à Marseille et en Bretagne le gouvernement sort le chéquier pour étouffer le mécontentement « au profit de ceux qui se sont montrés les plus bruyants, voire les plus violents » (L’Alsace). Les impôts rentrent moins et les dépenses continuent de filer.

Pour le gouvernement Hollande, la cure est la seule politique possible, réduire le déficit est la seule façon de récupérer des marges entre taux d’emprunts d’ État raisonnables et cohésion sociale. Nous le croyons volontiers – sauf que c’est l’exacte politique menée par le gouvernement Sarkozy en 2011 – qui fut pourtant dénoncée en son temps par Hollande : ignorance de la crise ou mauvaise foi politicienne ? Paul Krugman (prix d’économie 2008 en l’honneur d’Alfred Nobel) célèbre cette version optimiste en trois notes sur son blog : « Je maintiens mon appréciation : S & P n’a pas vraiment évalué le risque de défaut Français, il tape les Français sur les doigts pour ne pas s’être suffisamment engagés à démanteler l’État-providence. » La seule concession de Hollande aux grognements a été de reculer l’échéance de deux ans (et probablement plus). L’erreur du président a probablement été de croire au retour imminent de « la croissance » comme si de rien n’était, avec une inversion assez rapide de la courbe du chômage. Il pensait 2.5% en 2013 et pas 0.2%…

Les ministres ont attaqué le thermomètre, les agences de notation, dont ils dépendent pourtant à cause de l’endettement qu’ils poursuivent. Arnaud Montebourg a, comme d’habitude, jeté « n’importe quoi pourvu que ça mousse » en déclarant tout simplement « n’accorder absolument aucun crédit à ces agences de notation ». Il prouve donc, si la langue française a encore un sens, que la note triple A français ne valait rien auparavant. Donc que les marchés sont bien bêtes de prêter à l’État français à des taux aussi ridiculement bas. L’inverse même de ce que montre Paul Krugman… mais on ne peut pas demander à une grande gueule et néanmoins ministre de connaître quoi que ce soit à l’économie, quand même ! On est en France, pas ailleurs, la politique doit toujours avoir raison, même contre la réalité. Les socialistes ont évidemment recours à la bonne vieille ficelle usée de « la faute à Sarkozy ». Lorsque la violente récession 2009 est survenue, qu’auraient-ils faits, eux, sinon de laisser filer pareillement le déficit ?

Marine Le Pen accuse l’Europe, comme la gauche bobo férue d’économisme (célafôta l’euro, célafôta la concurrence exigée par Bruxelles, célafôta Merkel, célafôta l’Allemagne). Jean-Luc Mélenchon accuse globalement « la finance » (moins il dit ce que c’est concrètement, mieux le complot fonctionne). En bref, c’est la faute à tout le monde (le thermomètre, les concurrents, les partenaires, les institutions, l’argent…) – mais ce ne saurait être la faute ni du socialisme (qui a toujours raison – mais toujours demain), ni des politiques concrètement menées depuis mai 2012 : désigner à la vindicte publique les gagneurs, décourager les innovateurs, insulter les repreneurs, taxer toute production, faire rentrer les impôts où est l’argent – sur les classes moyennes beaucoup et sur les riches très peu – car il y a très peu de riches, Thomas Piketty, pourtant gourou de la gauche bobo férue d’économisme l’avait dit et redit. Même les hochets (retardés) offerts aux entreprises, sont des usines à gaz compliquées et paperassières comme le Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi avec son crédit d’impôt différé, et restent soumises au bon vouloir sourcilleux de l’Administration.

Patrick Artus, économiste de gauche rationnel et directeur de la recherche de Natixis, estime que l’agence de notation a eu raison de dégrader la note de la France. Car « compte tenu des perspectives démographiques, du système de retraite et des problèmes de compétitivité, nous ne voyons pas comment nous pourrions dépasser un taux de 1 % » de croissance dans les années à venir. « Plus grave, le déficit structurel de la France est beaucoup plus élevé qu’on le dit, car la crise nous a fait perdre des points de croissance potentielle, -6% dans l’industrie et -8 % dans la construction. » Pour respecter 3,5 % du PIB en déficit budgétaire, « contrairement à ce que dit le gouvernement, l’essentiel de l’effort est devant nous et pas derrière. Il faudra encore augmenter les impôts ou diminuer vraiment les dépenses. » Source ici.

indicateur avance croissance t4 2013 natixis

Alors, que faire ?

Maintenir les impôts, peut-on faire autrement ? mais ne plus les modifier tout le temps ni les augmenter globalement car trop c’est trop. C’est moins le niveau de prélèvement qui compte, que la tendance au toujours plus et à la remise en cause de ce qui existe : pas une semaine qui ne passe sans l’annonce à grand son de trompe (à destination de la seule gauche de la gauche ?) que l’on va taxer et encore taxer, et rétroactivement, rompant le contrat de confiance de l’épargne – dont les entreprises, l’assurance dépendance et les retraites ont pourtant tant besoin ! Le petit peuple se révolte, par texto et sans les syndicats, en « démontant » à la Bové (c’est-à-dire en détruisant) les bornes écotaxe et même les radars, sans parler – pour l’instant – des sous-préfectures. Cet écotaxe était pourtant rationnelle, acceptée aussi bien par la droite que la gauche en son temps – mais seulement par les « représentants » et par les élites. La province et les besogneux en ont assez des bobos écolos et de leur prédation justifiée par un discours hystérique sur le climat, la santé, la catastrophe planétaire. Les écolos français sont loin des écolos allemands – et là aussi, comme en économie, la comparaison est cruelle pour la France. Le seul impôt qu’il est encore possible d’augmenter sans mettre les gens dans la rue, est la TVA « normale » : le Danemark est bien à 25%. Ce serait taxer les importations aussi bien que la production nationale, donc pas si bête ; ce serait laisser à chacun le choix d’acheter des produits chers ou de consommer plus frugalement, puisque ne paye la taxe que qui achète. Mais c’est un tabou à gauche !

Réduire les dépenses publiques, mais c’est là que le bât blesse. Il touche en effet toute cette clientèle captive des élus locaux, des strates administratives, des fonctionnaires d’État et territoriaux, des syndicats et mutuelles qui vivent très bien de la prébende d’État et des monopoles de faits de la représentation, qui profitent des subsides publics de la prévention et de la formation permanente. Pas moins de six niveaux entre la commune et l’Europe : donc six administrations, six producteurs de règles et de paperasses, six délais de décision et d’arbitraire. Réduire la dépense des ministères est déjà largement engagé, on ne peut guère faire plus – sauf à réviser le maquis touffu des lois et réglementations, qui pourraient être simplifiés – et laisser plus l’armée dans les casernes au lieu de la faire intervenir au Mali, voire en Syrie : si l’on veut une politique internationale, il faut en garder les moyens. Réduire la dépense locale est possible à la marge, notamment en embauchant moins de fonctionnaires à vie, mais les collectivités ne peuvent être en déficit de par la loi (fort heureusement !), il y a donc peu de gains à tirer. Le budget de la Sécurité sociale, qui comprend trois branches, maladie, vieillesse, famille, est politiquement sensible mais peut être contenu.

Restent surtout ces réformes ambitieuses promises par le candidat, dont on ne voit toujours pas pointer le bout de la queue : la « Grande réforme fiscale » (qui permettrait de faire payer effectivement ceux qui ont beaucoup et moins ceux qui ont peu), la « Grande réforme des retraites » (à points pour tout le monde, mais au détriment des régimes « spéciaux » privilégiés), la réforme des collectivités territoriales (enterrée pour cause d’élections municipales en 2014 ?), le « choc de compétitivité » (qui ne choque personne tant il est timoré), la mise à plat des aides à l’emploi et à la formation des chômeurs (dont les syndicats ni les patrons ne veulent pas – les premiers parce qu’ils seraient privés de la manne financière de la formation professionnelle qu’ils trustent, les seconds parce qu’ils profitent des effets d’aubaines des embauches de jaunes ou de maintien en emploi des seniors, sans que cela n’influe sur leur politique d’embauche).

L’économie sociale et solidaire, c’est bien, mais ce n’est pas elle qui embauchera de gros bataillons de travailleurs. Le contrat emploi-jeunes permet de faire sortir plusieurs centaines de milliers de mal formés mal éduqués et non vendables des statistiques de Pôle emploi, mais ne leur donnera aucune qualification d’avenir – et fera tache sur leur CV s’ils veulent entrer en entreprise. Je ne suis pas le seul à regretter l’abandon – en rase campagne – de quasiment toutes les promesses raisonnables du candidat. Ne subsistent que les « marqueurs de gauche », dont près des deux-tiers des Français se foutent, selon les sondages, car ils n’ont pas votés POUR la gauche mais CONTRE Sarkozy : mariage gai, imposition à 75%, suppression des peines plancher, retour d’une illégale expulsée, condamnation des clients qui vont aux putes, et autres créations de salles de shoot.

Le président aurait du être aidé par un parti qui se pique de penser, le seul désir en tête, aiguillonné par une majorité parlementaire tant à l’Assemblée qu’au Sénat – mais il n’en est rien. Rien de rien ! Lui-même, Hollande, que fait-il pour relancer l’initiative ? Cet état zéro de la politique, ajouté à l’incessant changement fiscal plus agité que Sarkozy lui-même, désespère l’électorat qui paye toujours plus sans que rien ne change au fond. Dommage que l’opposition soit si indigente, entre un Copé sans idée et un Fillon velléitaire, sans aucune alternative à un improbable retour d’un Sarkozy que tous admirent mais dont aucun ne veut plus.

Peut-on pronostiquer un envol du Front national et de l’Alternative centriste aux prochaines élections européennes ? Un net recul socialiste et écologiste aux municipales de 2014 ? L’heure est sans aucun doute au « sortez les sortants ! »

Sur une idée de Daniel, je publie ci-après la traduction de la troisième des notes publiées par Paul Krugman sur son blog, après le temps de la réflexion (la première, citée plus haut, était à chaud) : Blog qu’il intitule « La conscience d’un libéral » sur http://krugman.blogs.nytimes.com/
9 novembre 2013, 12:43 « Plus de notes sur le France-Bashing »

Tout d’abord: la France a des problèmes. Le chômage est élevé, en particulier parmi les jeunes, de nombreuses petites entreprises luttent, la population est vieillissante (mais pas autant que dans de nombreux autres pays, l’Allemagne plus que les autres y compris.)

Par n’importe par quel bout je la prenne, la France ne semble pas être trop mal par rapport aux normes européennes. Le PIB a récupéré à peu près son niveau d’avant-crise, le déficit budgétaire est assez faible et la dette à moyen terme n’est pas du tout effrayante, les projections budgétaires à long terme sont en fait assez correctes par rapport aux voisins grâce à un taux de natalité plus élevé.

Pourtant, le pays fait l’objet de commentaires injurieux, plus qu’ailleurs. Par exemple The Economist, il y a un an, qui déclare que la France est « La bombe à retardement au cœur de l’Europe». Ou CNN déclarant que la France est en «chute libre».

Ce billet CNN donne effectivement quelques arguments. Il fait valoir que la France est confrontée à un « béant écart de compétitivité » en raison de la hausse des coûts de main-d’œuvre. Hmm. Mais voilà ce que j’observe des chiffres de la Commission européenne comparant la France à la zone euro dans son ensemble : (graphique coûts unitaire du travail 1999-2013, France comparée à zone euro)

Il y a un peu de détérioration, je suppose – mais c’est plus un flottement qu’une chute.

CNN déclare également, « le déclin de la France est mieux illustré par la détérioration rapide de son commerce extérieur. En 1999, la France a vendu environ 7% des exportations mondiales. Aujourd’hui, le chiffre est un peu plus de 3%, baissant rapidement. »

Hmm. Il se trouve que presque tous les pays avancés, les États-Unis évidemment compris, ont une part décroissante des exportations mondiales (l’Allemagne est une exception); le document de recherche de la Fed de New York note que cette baisse est plus ou moins en ligne avec la baisse de la part des économies avancées dans le PIB mondial due à l’essor des nations émergentes, et il décrit la France comme plus ou moins dans les clous.

Encore une fois, il ne s’agit pas de dire que la France est sans problème, la question est pourquoi cette nation modérément agitée attire la dégradation des notes et une rhétorique aussi apocalyptique.

Et la réponse est évidemment politique. Le péché de la France n’est pas un endettement excessif, en particulier la faible croissance, la productivité moche (elle a plus ou moins suivi l’Allemagne depuis 2000), la faible croissance de l’emploi (idem), ou quelque chose comme ça. Son péché est celui d’équilibrer son budget en augmentant les impôts au lieu de sabrer les avantages. Il n’y a aucune preuve qu’il s’agit d’une politique désastreuse – et, en fait, les marchés obligataires ne semblent pas concernés – mais qui a besoin de preuves ? »

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Cette connerie de 14-18

En une seule journée le 22 août 1914, 27 000 tués français, la stupidité du pantalon « garance » (rouge vif) bien avant le « bleu horizon », une conception ringarde de « l’honneur » qui voulait que les officiers restassent debout sous la mitraille pour « donner l’exemple » aux hommes (donc se fassent tuer presque immédiatement, laissant « les hommes » se démerder tout seuls de la boue et du bordel ambiant), l’impuissance des corps contre les armes et explosifs industriels et chimiques, 1 375 000 morts français (16% des mobilisés, 10% de la population active), 38 000 monuments aux morts, 6 000 000 d’orphelins, les persistantes habitudes de la violence aux autres et aux enfants, la discipline de marcher droit, la brutalisation des relations humaines en furent les conséquences dans les années qui suivirent… Quelle connerie, la guerre !

1914 1918 abel gance j accuse

1914 ordre de mobilisation generale

Le vieux poilu de 14, Lazare Ponticelli, dernier soldat français de 14-18 décédé en 2008 à 110 ans, a eu raison de refuser de porter ses médailles et d’être enterré au Panthéon. Cet État-là, qui l’avait fait marcher, ne pourrait jamais se racheter, pas plus que l’État italien qu’il a du servir un temps. Lui avait fait bêtement son « devoir » et il ne devait vraiment plus rien à ces monstres froids.

Or les arrières petits-fils (et filles) ont l’air stupidement heureux de commémorer, de sacrifier au « devoir » de mémoire, de faire du massacre un tourisme national, une sortie scolaire, un show médiatique, le support d’une sentimentalité qui fait pleurer ! Les grosses caisses de la conne mémoration qui commencent, non sans arrière-pensées électoralistes d’union nationale dans le souvenir, sentent le moisi.

Ce qu’a montrée la guerre 14-18 est l’imbécilité du « nationalisme », qui sera confirmée (et au-delà) par l’imbécilité provoquée de 39-45. En 1914, les États-nations se veulent des coqs, des aigles, des lions ; ils disent le bien et le mal pour leurs nationaux ; ils les commandent en toute légitimité et décident souverainement pour eux. En 1918, les citoyens-soldats ont eu quatre ans pour s’apercevoir que les planqués politiques, les embusqués syndicalistes et les mercantis spéculateurs s’étaient bien gardés d’être « aussi égaux » que les autres en allant aux tranchées. Ils faisaient tuer le paysan, l’ouvrier, le petit-bourgeois comme le burnous – d’un trait de plume – confortablement au chaud dans leurs bureaux.

L’État sort délégitimé. Désormais les citoyens et les intellectuels le surveilleront et lui demanderont des comptes. C’est ainsi que les Allemands ont foutu dehors leur Kaiser aussi bête qu’orgueilleux ; c’est ainsi que les Russes ont balancé leur tsar et sa clique, lui préférant pour un temps Lénine qui promettait la paix et la terre. Mais c’est ainsi que peut s’expliquer en partie la débandade française de 1940 : par le refus général d’obéir aux badernes datant de 14, avec leurs vieux plans percés de toutes parts par l’ennemi et leur impréparation matérielle, sous le bouclier illusoire de la ligne Maginot. L’État a montré en 1914 qu’il ne défend plus l’intérêt général mais les intérêts particuliers de carrière et de fortune des politiciens qui le gouvernent. L’ânerie de l’amiral Darlan, refusant de faire un atout de la flotte française sous ses ordres pour un hochet à Vichy, en est un exemple. L’État seul juge de l’intérêt national, c’est fini ! C’est donc ainsi que s’explique la « résistance » de certains Français aux ordres du gouvernement « légitime » de Pétain, et que le patriotisme renouvelé par Charles De Gaulle à Londres a trouvé des adeptes – contre l’État français.

Après 1918 se crée la Société des nations pour éviter aux États de s’ingérer dans le droit des peuples. Après 1945 se créera l’Organisation des nations unies, encore plus vaste, encore plus légitime, pour limiter encore plus les États-nations. Non seulement dans leurs rapports avec les autres États, mais aussi dans leurs rapports avec leurs propres nationaux – dont on a vu le peu de cas qu’Hitler en faisait. Le « droit d’ingérence » est né de la Shoah ; il sera développé sous l’égide des Droits de l’homme et de l’humanitaire. Mais c’est bien contre les États comme souverains politiques, contre les États-nations, que ces droits universels sont établis.

Dès lors, commémorer 1914-1918 comme une grande période nationale est, à mes yeux, une connerie. Il n’y a rien à célébrer de cette boucherie industrielle, rien à garder de cette propagande nationaliste, rien à honorer de ces morts pour rien. Heureusement, le centenaire fait désormais basculer le moment vers l’oubli : tous les témoins directs sont morts et l’on ne peut raviver sans cesse la mémoire des horreurs anciennes, sous peine de ne plus oser vivre. Ce retour systématique vers le passé – qui date des années Mitterrand – est à mes yeux suspect : la France vieillit, se confit en conservatismes, tout le monde veut garder les zacquis : les syndicalistes, les patrons, les fonctionnaires, les ayants-droits… Tout le monde veut refuser les droits aux autres, aux non-inclus, aux non-nationaux, aux immigrés, aux délinquants fils d’immigrés, et ainsi de suite.

1914 1918 connerie

1914 a été le summum de la bêtise brute, sur un continent qui se disait à la pointe de la civilisation à son époque. Que cela nous serve de leçon : les rodomontades des politiciens, l’orgueil des puissants, la xénophobie populaire, les théories raciales Germains-Slaves-Gaulois, les mythes nationaux hérités du 19ème siècle – tout cela a préparé cet irrationnel déclenchement de la guerre, puis la guerre suivante avec sa démesure.

14-18 est un commode bouc émissaire pour évacuer le présent dans la mémoire du « plus jamais ça ». Incurable bêtise ! Pourquoi ne pas analyser plutôt le présent, afin de prévenir l’irrationnel qui monte sur le même genre de rodomontades des politiciens, d’orgueil des puissants, de xénophobie populaire, de théories « ethniques » ou « communautaristes » (mots politiquement corrects pour dire la même chose qu’avant), des mythes nationaux renouvelés du 19ème siècle ?…

  • Revue Les Collections de l’Histoire n°61, 14-18 la catastrophe, octobre 2013, €6.90 en kiosque ou sur www.histoire.presse.fr
  • Revue Le Débat n°176, septembre 2013, Comment commémorer la Grande guerre, Gallimard, €18.50 en kiosque ou sur www.le-debat.gallimard.fr
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Première exposition La Vie du Rail

Les éditions de La Vie du Rail organisent la première fête du livre et de la photographie ferroviaires

le vendredi 8 novembre de 13h30 à 18h30

au 11 rue de Milan à Paris

vie du rail expo 2013

Elle est destinée aux lecteurs ferroviphiles, à tous les curieux, les amateurs de circuits, les connaisseurs, les amoureux de beaux livres et de photographie. La Vie du Rail est une revue interne de la SNCF, fondée en 1938 et qui a pris le nom de Vie du Rail le 7 janvier 1952. Devenue éditeur spécialisé dans le ferroviaire depuis quarante ans, elle fonctionne avec les capitaux de la SNCF (10% du capital), la société du personnel de La Vie du Rail (5 %), La Vie-Le Monde (5 %), Ouest-France (5 %) et la MAAF (4 %). Vincent Lalu et Associés détiennent 71 %. L’édition magazine vise un public plus large de lecteurs intéressés par le chemin de fer en plus d’éditions régionales qui s’adressent aux salariés de la SNCF.

Comme toute la presse, La Vie du Rail perd des lecteurs à très grande vitesse, passant de 137 506 en 2002 à 59 275 en 2011. D’où peut-être cette idée d’exposition pour faire connaître la vénérable revue et raviver l’émotion du train. Qui n’a jamais pris le train, moyen de transport incomparable lorsque le personnel n’est pas en grève et que le climat se maintient entre -1 et + 30° ? Qui n’a pas, enfant, dessiné des circuits compliqués en rêvant de maquettes entre lesquelles faire circuler le train électrique familial ? Qui n’a pas été impressionné par les grosses machines à vapeur, la Bête humaine de Zola ou par l’élégant et effilé TGV au museau de requin ?

trains france 1944 1974 2004

Les ouvrages présentés dans l’exposition :

Rail Pass est une formule d’abonnement qui permet la consultation illimitée des numéros en cours de publication, et des archives de plus de 2 ans pour 10€ par mois soit 120€ par an pour tous les magazines ou 5€ par mois ou 60€ par an pour un seul.

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Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds

louis jossa malheur a la ville ou les princes sont des salauds

Un beau titre biblique retourné pour un roman policier qui se lit très bien. Dommage qu’il se passe probablement vers les années soixante-dix, sans que le lecteur n’en sache rien, et que la fin soit présentée comme un récit sans aucun suspense. Années 70 que cette guerre civile entre bourgeoisie coincée de province et jeunesse en minijupe (apparue en France pas avant 1965), cheveux longs et fumant des pétards ; années 70 encore ce naturel que la femme est soumise au mari. Sans suspense les révélations d’un bloc d’un trio de salauds qui tuent comme on respire, avec l’excuse de faire le bien des ratés. Il est dit dans la présentation que l’auteur a vécu l’expérience d’une accusation et d’un procès. Mais un procès ne fait pas un suspense. C’est ce qui manque au fond, et c’est dommage, car l’histoire est rocambolesque et le livre est plutôt bien écrit.

Un jeune homme, fils de pasteur, baise régulièrement depuis ses 15 ans une jeune fille qu’il connait d’enfance. Un sale jour, trois flics l’attendent chez lui, devant ses parents : sa maitresse, désormais 19 ans, a été tuée, elle était enceinte et lui seul est soupçonné. C’est alors le début d’une descente aux enfers dans une province égoïste, face à une gent juridique haineuse et un jury d’assises aussi jaloux que moutonnier. La description de la faune dans la salle d’audience, page 50, est une réussite digne de Balzac. Celle des psys page 85 est d’une ironie presque digne de Desproges. Jusqu’au final laissant apparaître une vaste manipulation qui remonte loin. C’est dire le plaisir que prend le lecteur au déroulé de l’histoire.

Quelques dérapages culturels incongrus choquent l’esprit. Lorsqu’on a un doute, pourquoi ne pas consulter Internet, puisque le livre paraît en 2013 ? Ou le dictionnaire classique de la langue française Larousse ou Robert – outil minimal de tout écrivain ? Cela éviterait la curieuse façon d’écrire « patacaisse » au lieu de pataquès page 41. Ou « de Carrick en scylla » page 94, au lieu de Charybde en Scylla, du nom de deux rochers cités dans L’Odyssée d’Homère et qui existent vraiment dans le détroit de Messine, entre Italie et Sicile. Mais confondre Aristote avec Platon est plus ennuyeux ; c’est en effet au célèbre mythe des ombres dans la caverne à laquelle semble faire allusion la page 45. Enfin fixer l’âge de la puberté à 16 ans pour les filles et 18 pour les garçons est carrément archaïque : c’est confondre avec l’âge légal du mariage ; la puberté, phénomène naturel, serait plutôt vers 11-12 ans pour les filles et vers 13-14 ans pour les garçons…

croix sur pectoraux

Le lecteur se demande aussi pourquoi un jeune homme si doué en tout, dans les études, le judo et les relations amoureuses, a pu braquer à ce point un jury et une assemblée de magistrats de province. Comment, avec ses 22 ans avenants et musclés, il a pu échapper aux tabassages et viols inhérents à toute prison. A moins que « le Grec », au nom équivoque et dont il semble le favori, ne l’ait protégé ?… Mais de tout cela, nous n’en saurons rien. Jean-Louis apparaît comme superman empêtré dans les rets des méchants, au détriment quelque peu de la vraisemblance.

Malgré ces détails, c’est un bon roman, bien écrit, à l’histoire captivante, même si « le genre » policier aurait demandé plus de technique en suspense sur la fin. Nous ne savons pas qui a manipulé qui durant le procès bâclé. L’auteur, autodidacte, baroudeur et adepte des arts martiaux, a quand même bien réussi son histoire. Il lui reste à en imaginer d’autres !

Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds, 2013, éditions Baudelaire, 209 pages, €18.05

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Croissance ou épanouissement ?

Le bien-être est mesuré par les États en termes de niveau de vie ; celui-ci est réduit au Produit intérieur brut (PIB) par habitant. Ce PIB est un agrégat comptable qui représente la production finale des unités résidentes dans un pays. On le décrit comme la somme des valeurs ajoutées brutes des différents secteurs et branches d’activité, augmentée des impôts moins les subventions. Il ne considère autrement dit qu’une partie de la valeur créée par l’activité économique, y compris les activités négatives comme les accidents, et les valeurs productives douteuses comme la publicité – mais absolument pas certaines activités positives non marchandes, comme l’activité artistique, les productions bénévoles (par exemple les blogs), ou le travail non externalisé au sein de la famille (aide aux devoirs, jardinage, lessive, bricolage…).

C’est commode, calculable, et sert à prélever des impôts et à répartir des subventions – mais le PIB ne mesure en rien la qualité de vie. Car qu’est-ce qu’être heureux ? C’est être matériellement à l’aise, certes, manger à sa faim, être protégé des aléas de la vie par les services publics (police, justice, armée, éducation, santé) et volontairement en plus par les assurances privées volontaires, se loger sans se ruiner, se vêtir et sortir correctement.

Mais c’est le terme « correctement » qui pose problème : il n’est pas mesurable car toujours subjectif. Si l’on raisonne en moyenne, le « niveau de vie » (PIB par habitant) ne donne qu’une chimère : tout dépend des écarts de revenus réels et de patrimoines ; si l’on raisonne en « panier de la ménagère » en ajoutant quelques services, on reste dans l’administration anonyme des choses sans considérer les gens ; si l’on prend le « revenu par foyer » (adoré par Bercy), l’évaluation est plus juste mais ne tient compte ni du patrimoine, ni du parcours éducatif, ni du réseau social. ce sont pourtant ces capitalisations financière, culturelle et sociale qui sont bien utiles pour trouver une bonne place dans la société !

sucer torse nu

Considérer alors « la croissance » comme l’augmentation du PIB est un mensonge réducteur, bien dans l’esprit positiviste gavé par l’éducation « nationale » qui ne croit qu’au calculable et qui formate des technocrates sans âme.

Le Japon a le 3ème PIB au monde, mais aussi le 4ème taux de suicides…La Chine le 2ème PIB (en parités de pouvoir d’achat) mais le 7ème rang pour les suicides. La France semble mieux lotie : 5ème pour le PIB mais seulement 18ème pour le taux de suicides ; la Suisse est encore mieux équilibrée (et il y a pourtant nettement moins de prélèvements sociaux qu’en France !). Est-ce parce que si le pessimisme français est très haut, l’optimisme familial aussi ? On aime bien les enfants, en France, on en fait plus qu’ailleurs et – non ! – ce ne sont pas seulement des rejetons d’immigrés outre-méditerranéens.

Plutôt que la croissance, peut-être faudrait-il considérer l’épanouissement ? Il ne s’agirait plus de remplir le tonneau des danaïdes des désirs mimétiques toujours insatisfaits (« toujours plus », avoir « mieux que le voisin », rivaliser avec le beauf), mais de mesurer le bien-être personnel et l’attention apportée aux autres. Ce qui voudrait dire ajouter des critères de bonne santé, de travaux domestiques et bénévoles, de liens sociaux et d’activités, de bonheur au travail. On ne produirait alors plus pour produire – mais pour des besoins et des gens. La nature ne serait plus pillée ni les bêtes exploitées, mais considérées en harmonie dans l’ensemble du vivant.

Ce sont ces idées généreuses et intéressantes qui tourmentent la pensée américaine ces derniers temps, comme le montrent John Erenfeld et Andrew Hoffman. Mais que sont-elles, ces idées, sinon l’éternelle resucée du stoïcisme et du bouddhisme ? Pourquoi chercher à inventer ce qui existait dans le passé ? Tout est dans tout car la raison humaine commande les sens de chaque individu et est une partie de l’esprit universel – qui permet de distinguer s’il y a accord entre la nature de l’homme et celle de l’univers.

Vivre selon la raison signifie vivre selon le bon sens, sans excès ni démesure : pas de désirs sans limites comme procréer à 60 ans ou être rajeuni à grands frais à 90, pas de grosses bagnoles qui vont très vite alors que la vitesse est collectivement limitée pour le bien de tous, pas de pub incitant la machine désirante du tout, tout de suite et tant pis pour les autres. Le sage bouddhiste qui a trouvé l’illumination est saisi de compassion pour les êtres : il aide ses semblables à trouver la voie de l’extinction des désirs sans limites qui tourmentent, il aime les enfants et les guide pour s’épanouir, il ne mange pas une bête sans nécessité, il respecte les plantes (ceux qui ont « la main verte » comprendront).

Table avec tomates

Nous avions l’humanisme, Rabelais disait même que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Mais l’humanisme a fait naufrage avec le positivisme technocrate d’État (droite et gauche confondues). La transformation du libéralisme en doctrine à faire de l’argent et du marxisme en exploitation forcenée de l’homme et de la nature par une clique restreinte au pouvoir ont dévoyé un peu plus l’héritage ancestral. Droite inepte, socialistes intolérants, profs syndicalistes et écolos arrivistes n’ont en rien amélioré l’espèce – toujours dans la haine et l’excès, les mauvaises notes et le mépris de l’autre. Camus l’avait bien vu !

La croissance était certes indispensable pour acquérir un niveau économique suffisant durant les années de reconstruction d’après-guerre ; mais puisque le monde est fini et que nous n’y sommes pas seuls ni les plus forts, le temps est venu de quitter le tout-production pour considérer le bien-être. Retrouver la « vie bonne » des philosophes antiques repris par Montaigne.

Hélas, stoïcisme, bouddhisme, Montaigne ? Cékiça ? On ne les apprend plus à l’école et les médias ne font pas de shows dessus ; les histrions surpayés qui tiennent les antennes seraient même capables de les confondre avec masochisme, boudin et montagne. Seul ce qui vient d’Amérique est valorisé : alors écoutons l’Amérique puisque nous ne savons plus penser utilement pour la société aujourd’hui !

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Anatole France, Les sept femmes de la Barbe-Bleue

Nous restons dans les contes instructifs, revisités cette fois des contes de Perrault. Sauf que le héros n’est pas celui qu’on pense : le fameux tyran domestique à la barbe bleue n’est ainsi nommé que parce qu’il se rase de près, et c’est sa sixième femme qui va le faire tuer par son amant et ses frères.

couple dandy

Le bon saint Nicolas qui ressuscita « au bout de sept ans » trois petits enfants « mis au saloir » par un aubergiste indélicat ne savait pas ce qu’il faisait : en grandissant, ce sont trois garnements qui vont mettre la contrée à feu et à sang, le désordre dans l’église et les monastères Il s’agit, en bonne démagogie « de gauche déjà » de trouver des excuses aux individus dans leur condition sociale et leur enfance malheureuse. « Ces enfants ont été nourris dans la souffrance par des parents indignes ». C’est faux, rétorque l’auteur : chacun est aussi responsable de soi ; une fois adulte, la raison qui serait (selon la gauche) la chose du monde la mieux partagée, ferait-elle défaut aux enfants résilients qui ont trouvé accueil aimant et confort après leurs premières années de malheur ? Il y a là quelque contradiction que ne manque pas de pointer France, sans en avoir l’air.

La belle au bois dormant ne s’est pas endormie toute seule, mais avec toute sa smala.

Jéronimo, porteur d’une chemise d’homme heureux, convoité par un roi déprimé, serait une satire de Jaurès qui tente au parti socialiste de ménager les extrémistes tout en apaisant les bisbilles internes (déjà). La politique n’est que la manipulation de la médiocrité générale.

Le bonheur n’existe nulle part parmi les hommes car ceux-ci désirent toujours autre chose que ce qu’ils ont. L’ambition, l’envie, la jalousie, le ressentiment font de l’ombre à tout moment de bonheur.

Seul un ermite écolo, qui ressemble fort à Diogène, semble heureux en indépendant dans la forêt, se débrouillant tout seul tout en aidant parfois les autres quand cela lui plaît. S’il est heureux, qu’on lui prenne sa chemise !… sauf que – pirouette d’auteur – l’homme heureux n’a justement pas de chemise…

Anatole France, Les sept femmes de la Barbe-Bleue, 1909, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, Les sept femmes de la Barbe-Bleue, 1909, format Kindle gratuit 306Kb, broché 328 pages, €25.23 

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Tony Vallet, Blue Sky

tony vallet blue sky

Une tentative de polar par un auteur de Grenoble dans la trentaine dont c’est le troisième livre. C’est intéressant mais un peu court, jeune homme, comme on aimait à dire jadis.

Tout commence par une promenade en soirée, plutôt littéraire. La suite opère une rupture de ton en accumulant les poncifs branchés : boite de nuit, cocktails, piercing, bracelet de cheville, épouse juive, psychiatrie, humanitaire en Algérie, corps de rêve, tabassage flic, BAC, secte, « girl power »…

Et puis l’action se traîne, accumulant contre le personnage central suspect, tous les indices d’une enquête sans bavure.

Jusqu’à la fin qui est un retournement inattendu – mais bien court pour ce qui a précédé.

Le lecteur aimerait un peu moins de dialogues rapides et un peu plus d’approfondissement. Disons-le, seul le premier chapitre passe la rampe, la suite apparaît exécutée à la va vite. Ou bien il aurait fallu n’écrire qu’une nouvelle, en élaguant les pages centrales qui s’allongent sans apporter de précisions.

Le personnage est un « il » qui n’a pas de nom jusqu’au dernier chapitre : pas simple de s’y identifier. Il est abordé par un rabatteur dans un parc, qui lui donne une carte, celle du Blue Sky, boite de nuit. Il s’y rend, il ne sait trop pourquoi, et découvre une boisson alcoolisée bleuâtre au même nom que la boite, mais surtout une fille (au corps de rêve évidemment), danseuse nue au nom de scène Amber Rose. Et puis – rien. Il se retrouve au poste de police, menotté, accusé d’avoir assommé les trois gorilles à l’entrée, ligoté tous les employés, violé la belle Amber et plus encore. Un flic « de Paris » lui dit bien le connaître et le surveiller depuis des mois. Il l’accuse d’être membre actif d’une secte – dont on ne sait pas plus. Au lieu de s’étonner, il joue au plus fin – on ne comprend pas pourquoi. Il y a un blanc jusqu’au retournement, ultime chapitre qui « explique » (pas très bien) le fin mot de l’histoire.

Des encouragements à poursuivre, écrire est si rare que l’auteur doit être encouragé – mais conseiller de faire comme Balzac : un canevas style scénario de film en trois pages, puis meubler le canevas en rajoutant descriptions, histoires, anecdotes et dialogues. Cela pourrait donner un récit plus prenant, tout en conservant la logique de l’intrigue.

Attention aussi à la faute de sens : p.43 « les équipages de la CDI sont décimés »… Décimé voulant dire « un sur dix » hors service, les équipages policiers sont-ils donc une armée ?

Tony Vallet, Blue Sky, 2013, éditions Baudelaire, 89 pages, €10.45

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Anatole France, L’île des pingouins

Drôle de pochade que cette histoire d’un peuple – le nôtre – qui prend prétexte de pingouins pour donner des leçons à la Rabelais ou Montesquieu. Comment peut-on être pingouin ? Ou plutôt Français ? Car les humains  de France ne sont que des pingouins convertis à la foi chrétienne par un moine sénile qui n’y voyait plus clair. Emporté par le diable dans son auge de pierre, il évangélisa ce qui se trouvait devant lui. Or c’était, sur les glaces antarctiques, une colonie de pingouins manchots.

Grave débat dans le Ciel entre Dieu et les sages : cette conversion est-elle valable ? Comment ne pas dédire le pouvoir du prêche tout en préservant l’homme comme seul « fils » de Dieu ? Le Seigneur se résigne à accorder la nationalité… euh, l’humanité, à ces bêtes que sont les pingouins. Dès lors ils prennent tous les travers des hommes : ils découvrent qu’ils sont nus et ne doivent plus copuler en public (exit le bon sauvage), ils découvrent la propriété et le pouvoir de la force (bonjour la féodalité), ils découvrent la jalousie des voisins et le plaisir de la bataille (guerre de 100 ans avec les Marsouins de l’île d’à-côté), ils découvrent la peur des forces obscures (et du « dragon » qui terrorise la contrée et enlève les jeunes garçons), ils découvrent les viols et le mélange des populations (tout en inventant l’idée de nation et la passion cocardière).

pingouins

Comme toujours, France mélange des contes déjà publiés dans les journaux avec des spéculations d’actualité pour ficeler un « roman » fait de bric et de broc. Comme toujours, nous n’avons pas été convaincu cent ans après. Trois parties : le passé mythique, le contemporain de l’auteur (1880-1907), puis le futur.

  1. La légende médiévale est bien troussée, à la manière des histoires qu’on raconte aux enfants.
  2. La matière contemporaine – qui prend un tiers du livre pour seulement vingt ans sur les millénaires – est une charge lourdement positiviste et pesamment socialiste contre le parti catholique, contre l’armée, pour Dreyfus. On croirait lire un discours d’Harlem Désir, l’ironie et la belle langue en plus.
  3. Le futur, vu depuis 1908, est une pochade anarcho-socialiste comme il en paraissait alors : exacerbation des inégalités où quelques milliardaires actifs exploitent la grande majorité de prolétaires abrutis et dégénérés, jusqu’au grand bouleversement anarchiste des attentats et explosions (dues aux vapeurs de radium), permettant à deux néo bon sauvages (un homme efféminé et une maitresse femme) de reconstituer l’espèce. Autrement dit Sodome détruite par deux anges pour que Dieu impose son règne.

Le lecteur pourra aimer l’une ou l’autre des périodes, certains le futur, d’autre le passé, plus rares le contemporain 1908. L’auteur, vexé que sa Vie de Jeanne d’Arc parue au même moment soit éreintée par les critiques, s’est défoulé dans la satire des historiens et dans la morale de l’instruction publique. L’éditrice Pléiade a beau aligner des pages et des pages pour dire combien cela est beau et original, ça ne passe pas. L’absurdité du monde est moins démontrée que l’outrecuidance d’auteur qui veut prendre le lecteur pour dupe. C’était peut-être habile il y a un siècle mais l’œuvre a mal vieilli. Sauf parmi certains utopistes qui y voient une inspiration sociale, ou certains socialistes qui peuvent y retrouver le bonheur de la langue de bois.

Vous me direz : pourquoi lire ces œuvres inintéressantes, pourquoi se faire du mal ? Parce que connaître un auteur, c’est aller jusqu’au bout. L’œuvre en Pléiade est composée de 4 tomes, que je lis un à un. Rien ne m’obligera en revanche à relire ce qui ne m’a pas plu. Quant à vous, lecteur, vous en saurez un peu plus pour faire ce que vous voudrez.

Anatole France, L’île des pingouins, 1908, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, L’île des pingouins, 1908, éditeur CreateSpace Independent Publishing Platform (10 juillet 2013), 128 pages, €6.57, format Kindle Amazon Whispernet €0.00 (gratuit)

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Louise Michel, Mémoires

louise michel memoires

Décidément rien à retenir de cette autobiographie de l’institutrice communarde dont le nom fleurit pourtant sur les murs des écoles ou les plaques des rues, dans les municipalités de gauche. Aucune analyse politique, mais des mouvements d’humeur en forme de slogans ; aucun récit de l’intérieur de la Commune (cela fait partie d’un autre livre), mais quelques anecdotes et beaucoup d’anathèmes.

En 1886, l’éditeur donne le ton dans la préface qu’il fait au livre : surtout, lecteur, ne vous attendez pas à trouver ici la justification d’une turbulente et inquiétante virago au passé révolutionnaire, ces Mémoires cassent la légende, on découvre que Louise aimait beaucoup sa mère, ses amis et les petits oiseaux ; elle eut une enfance bourgeoise, une éducation à peine plus libre que la vôtre. – Rien de plus mesquin de la part de cet éditeur, rien de plus digne de Monsieur Prudhomme, que ce brevet hypocrite de bourgeoisie. On se demande pourquoi les éditions gauchistes La Découverte ont réédité en 1971 ce pensum.

Est-ce donc un livre commercial ? Vise-t-il à édulcorer l’image d’Épinal de la vierge rouge ? L’auteur s’étale sur son enfance, intercale ses poésies au fil des chapitres, fait du volume en revenant à la ligne à chaque phrase. Certes, les termes sont parfois violents, mais aucune explication autre que psychologique n’est donnée de l’engagement politique. Une seule remarque pourrait donner la clé du livre : « Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes » (I,11).

La passion de la justice serait-elle issue d’une révolte de la sensibilité ? Louise Michel reste bien une révolutionnaire romantique. Donc un feu de paille sentimental, un cri du cœur sans aucun lendemain.

Que retenir de ce livre aujourd’hui ? Une indignation contre l’injustice formulée avec style, un désir de fraternité sociale. Pas besoin d’en faire 300 pages.

Louise Michel, Mémoires, 1886, La Découverte 2002 fac-similé, 335 pages, €24.15

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Maxence Van der Meersch, Gens du nord

maxence van der meersch gens du nord

Le lecteur curieux des humains se plongera avec délices dans cette anthologie de romans chtis des années 30. Maxence Van Der Meersch, fils de comptable né à Roubaix et devenu avocat et écrivain, est né en 1907 et mort en 1951. Il est tombé dans l’oubli, malgré son prix Goncourt 1936 pour L’empreinte du dieu, une histoire de mariage, d’amour et de jalousie. Nous sommes dans le populaire, un Zola qui ne serait pas entomologiste mais plein d’empathie, un style littéraire repris depuis par Gilbert Cesbron, Louis Guilloux, Bernard Clavel et d’autres. Du réalisme pour l’édification, le vrai au travers de la réalité.

Les cinq romans ici repris parlent de contrebande de tabac dans ces confins de Flandres, entre la France et la Belgique ; des conséquences d’une grève ouvrière décidée par les syndicats sur les ménages ouvriers partagés entre la volonté de se battre et la misère de ne plus toucher de sous ; de la hantise du mariage socialement requis, de la jalousie et de l’amour ; de la pauvreté depuis l’enfance qui marque à jamais dans sa chair et ses mœurs. La hantise est le sexe, découvert très tôt brutalement, filles comme garçons troussés dès 12 ou 13 ans par les contremaîtres ; l’angoisse de « tomber » enceinte, d’être abandonnée à sa misère avec le bimbin à nourrir sans pouvoir travailler, de ne jamais pour voir « se ranger » dans le mariage pour avoir « fauté ». Les hommes ne pensant qu’à cauchier pour queutcher, coucher pour copuler comme on dit là-haut. L’autre hantise est l’argent qui peut tout, qui sait tout, pour qui on se compromet sans vergogne. La bourgeoisie, aux yeux de Van der Meersch, est coupable d’abandon, de rejeter pour se hausser du col, d’exploiter et de se croire tout permis. Tous les patrons ne sont pas pourris, il en existe de paternalistes, catholiques et traditionnels, mais souvent bien mal récompensés.

La fille pauvre, dernier roman en trilogie de l’auteur et largement autobiographique, comprend bien des longueurs et était déjà archaïque lors de sa parution, l’État-providence ayant pris la place du destin depuis la guerre, mais il ne sombre jamais dans le misérabilisme, malgré les tentations. Denise, c’est Gavroche femelle, dévouée aux autres, tout amour, une réincarnation du Christ sans le savoir. L’auteur a la morale teintée de christianisme, très fort dans le Nord. Adhérent aux idées de la gauche socialiste sur la misère ouvrière, rêvant d’utopie sociale, il n’est militant dans ses romans que par la réalité crue qu’il présente, pour laisser le lecteur juge.

Le plus intéressant pour nous, aujourd’hui, est sans conteste Invasion 14, qui conte Lille et sa région occupée par les Allemands de 1914 à 1918. L’année 2014 va probablement nous bassiner au travers des médias et des fonctionnaires de la culture pour « commémorer » la boucherie industrielle chauvine de 1914. C’est une autre vision, à ras de peuple, que nous offre Van der Meersch. Les vainqueurs sont arrivés fringants dans le Nord, ont pillé et réquisitionné sans vergogne, ont maté toute velléité de résistance. Et puis la guerre s’est installée, le front à une dizaine de kilomètres. Les soldats allemands revenaient à l’arrière s’y refaire, assommés d’obus, blessés, des horreurs plein les yeux. A la fin du conflit, d’autres, très jeunes allemands de 16 à 18 ans, montaient au front dans la terreur, blonds et roses, encore tendres et épris d’affection. Les Français ont agi selon leur tempérament, rendu célèbre par la guerre suivante : l’égoïsme, la délation, le trafic, la putasserie, la trahison. Il y eût, comme d’habitude, très peu de « résistants » – et souvent ignorés, anonymes.

maxence_van_der_meersch photo

Nous rencontrons les habituels fonctionnaires stupides, envoyant l’ordre d’évacuation par la poste et non par télégraphe, alors que l’armée ennemie est en marche forcée ; les sempiternels « élus » démagogues qui veulent se faire bien voir de tout le monde, surtout des plus forts ; les patrons réalistes donc collabos, d’autres arcboutés sur l’honneur et la résistance ; les ralliés de la dernière heure, collaborateurs et traîtres qui postulent à la Légion d’honneur dès la guerre terminée ; les ménagères de 50 ans qui font l’opinion, tour à tour hostiles aux Boches, puis coulantes avec les filles qui fraient, avant de se rengorger dans leur honneur sexuel quand tout est fini – et de tondre les filles ayant fauté, haïssant l’enfant né de l’ennemi.

L’auteur pointe le racisme déjà présent en 1914 parmi les Allemands : « il y mettait une sorte de chauvinisme, cet orgueil de race, cette fierté d’appartenir au sang germanique qu’on leur inculquait à tous depuis si longtemps » p.518. Ceux qui ont « découvert » l’obsession raciale nazie 30 ans plus tard sont vraiment des naïfs ! Ils avaient la volonté de ne surtout pas voir, le culte ancré du déni.

Il montre aussi la brutalisation engendrée par la guerre et les conditions d’existence occupée. « Il était d’ailleurs profondément changé depuis son retour ici. Il avait trop souffert. Il était aigri, amer. Il ne parlait guère, n’avait pas d’ami, n’aidait personne et ne demandait l’aide de personne (…) Il avait rejeté avec une espèce de fureur tout ce à quoi il avait cru. Il en était venu à un désespoir tranquille et muet. Il avait trop vu la réalité de l’existence, les forts opprimant les faibles, les injustes triomphant, une universelle férocité chez les Français comme chez l’ennemi, l’envie, les haines, les égoïsmes d’un troupeau de misérables qui n’arrivaient pas même à s’aimer, à se secourir l’un l’autre » p.548.

Une suite datée, située, mais bien écrite, dans un français très pur. Qui s’intéresse aux autres et pas à son nombril comme les parutions d’aujourd’hui.

Maxence Van der Meersch, Gens du nord (La maison dans la dune 1932, Quand les sirènes se taisent 1933, Invasion 14 1935, L’empreinte du dieu 1936, La fille pauvre 1934-1955), édition et préface Jacques Duquesne, Omnibus 2010, 1221 pages, €24.70

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Albert Cohen, Belle du seigneur

albert cohen belle du seigneur folio

Un gros livre sur l’amour, torrentueux, exubérant, plus de mille pages en petits caractères ; des phrases qui vont, se répètent, s’étirent, se reprennent ; des monologues ininterrompus de quinze pages pleines, sans une virgule ni un point, comme une pensée qui file et saute. Voici un maître ouvrage : monstrueux, truculent et riche.

Ce fleuve de mots raconte une histoire éternelle, celle d’un homme et d’une femme. Ils sont beaux, riches, intelligents, passionnés, ils s’aiment absolument, indiscutablement. Jusqu’à ce que les années, la société, l’usure, les mène à se haïr. La fin est inévitable et comme un soulagement, unique porte au fond de l’impasse.

Albert Cohen écrit tout un roman d’amour pour démontrer que l’amour n’existe pas. Du moins l’amour idéalisé des romantiques, l’Hâmour de Flaubert et celui des midinettes, l’amour qui court encore les chansons et les téléfilms, l’amour ado qui confond le sexuel avec le fusionnel dans une éternité de pâmoison… Albert Cohen dénonce le faux amour, celui qu’on croit le seul.

Dans la société européenne d’entre-deux guerres, dans le milieu bourgeois riche de Genève, parmi les diplomates policés de la Société des Nations, un être ne peut aimer un autre être. Mariages et adultères ne sont pas conséquences de « l’amour » mais des conventions sociales. Une femme n’est amoureuse d’un homme que pour la force physique qu’il incarne, pour sa position dans la société, pour sa fortune. Un homme n’aime une femme que par le prestige qu’il en tire dans les salons, pour son admiration devant sa position, l’aide apportée à son ambition… Et Cohen décrit avec délectation la vie étriquée et mesquine du petit fonctionnaire diplomate, éperdu de prestige et de reconnaissance, n’existant que par sa position dans la hiérarchie et par son opiniâtreté à s’y élever peu à peu. Ce type de mâle existe encore un peu partout, et pas seulement dans les bureaux ou les salles de trading, il n’est que de voir les belles fringues, les belles bagnoles, les belles montres pour en trouver à la pelle aujourd’hui, de ce type d’arrivistes.

Madame Adrien Deume se moque de l’ambition sociale de son mari. Aristocrate non conformiste, elle n’est pas de ce milieu si petit. Solal, sous-secrétaire général à la SDN, n’est pas le fonctionnaire modèle, zélé et méticuleux. Le lecteur pourrait croire que ces deux exceptions peuvent former un couple élu pour vivre un amour débarrassé des contraintes bouffonnes du social ? Il n’en est rien.

amoureux macho

Solal, déguisé en vieux juif et déclamant poétiquement son amour, est repoussé avec horreur. Solal, fringant et vigoureux jeune homme, présenté comme sous-secrétaire général, bien qu’ironique et méprisant, est adoré. Ce qu’aime la femme, ce n’est pas l’homme, démontre Albert Cohen – mais c’est sa force brute, sa gorillerie. « Car cette beauté qu’elles veulent toutes, paupières battantes, cette beauté virile qui est haute taille, muscles durs et dents mordeuses, cette beauté qu’est-elle sinon témoignage de jeunesse et de santé, c’est-à-dire de force physique, c’est-à-dire de ce pouvoir de combattre et de nuire qui en est la preuve, et dont le comble, la sanction et l’ultime racine est le pouvoir de tuer, l’antique pouvoir de l’âge de pierre, et c’est ce pouvoir que cherche l’inconscient des délicieuses, croyantes et spiritualistes » p.303. La femme aime en l’homme le tueur. Et la culture, la noblesse, la distinction, les sentiments délicats, ne sont que signes d’appartenance à la classe des puissants, à la caste des tueurs les plus forts. Le féminisme a poussé les garçons depuis une quinzaine d’années à réagir en accentuant leur côté viril, brutal, musclé. L’Hâmour est méprisé, la baise encensée. Tant pis pour le romantisme et la galanterie : un excès engendre son contraire et ces Chiennes de garde qui aboient à toute différence n’ont que le grain qu’elles ont semé, Albert Cohen l’avait montré. Ce pourquoi certaines préfèrent rester entre filles, et les garçons entre eux.

Cet amour hypocrite pour la puissance, à travers les sentiments idéalistes, répugne à Solal. Mais il a besoin (comme beaucoup) de la tendresse des femmes, « cette tendresse qu’elles ne donnent que si elles sont en passion, cette maternité divine des femmes en amour » p.316. Pour avoir cette tendresse, il doit jouer le jeu de gorillerie. Il se montre énergique, arrogant, dominateur – le mâle parfait désiré de ces dames.

Ce qui est intéressant dans cette charge est le matérialisme des sentiments. L’amour est animal, pas éthéré ; avant tout charnel, pas spirituel. La femme recherche la force chez l’homme comme la femelle se soumet au mâle dominant, par instinct de protection pour ses maternités ; l’homme cherche la tendresse d’une compagne, substitut à la mère, qui sera mère des enfants en commun. Moral ou non, politiquement correct ou pas, cela est. Les femmes qui se mettent en couple apprennent à apprécier d’autres qualités moins machistes des hommes, moins immédiatement visibles que la virilité brute des muscles, du système pileux et de la grossièreté cynique. La position d’Albert Cohen sur le sujet apparaît comme une position biblique de haine de la chair, en tant que signe d’appartenance à l’animalité. Elle est réductrice et n’englobe pas tout l’amour entre sexes opposés.

Plus fine est sa critique de l’hypocrisie bourgeoise, de l’ambition du paraître qui empoisonne les êtres jusqu’au narcissisme et à l’arrivisme, de ce prétexte qu’est l’idéalisme étroit à la Bovary. Pas de mariage qui ne soit calcul de fortune ou de représentation, dit-il ; pas de charité si nul n’est au courant ; pas de religion si l’on ne peut s’en faire gloire entre amies du même monde ; pas d’invitations gratuites… Tous les sentiments sont pesés, rabaissés au monnayable, réduits au profit attendu. Là est la véritable satire de l’amour par Cohen, à mon sens, la critique de l’amour bourgeois réduit au cheptel à engendrer et à l’héritage à faire fructifier et transmettre, et non pas sa position sur la force animale.

Ce qui est gênant est que les deux s’entremêlent. Ainsi de l’exemple du chien. « Un chien, pour le séduire, je n’ai pas à me raser de près, ni à être beau, ni à faire le fort, je n’ai qu’à être bon. Il suffira que je tapote son petit crâne et que je lui dise qu’il est un bon chien et moi aussi. Alors, il remuera sa queue, et il m’aimera d’amour avec ses bons yeux, m’aimera même si je suis laid et vieux et pauvre, repoussé par tous, sans papiers d’identité et sans cravate de commandeur, m’aimera même si je suis démuni des 32 petits bouts d’os de gueule, m’aimera, ô merveille, même si je suis tendre et faible d’amour » p.322. L’homme Cohen revendique la sensibilité animale ; il ne veut pas être enfermé dans le machisme, cette image sociale préfabriquée du mâle. Il rejoint la revendication justifiée des féministes de pouvoir être soi, femme énergique ou mâle sensible au rebours des conventions. Ce qu’Albert Cohen voudrait connaître, ce sont les rapports personnels, affectifs, pareils à ceux d’un homme et d’un chien, et non pas les rapports habituels de statut social. Il veut être aimé pour lui, pas pour sa parure ni pour sa position. Mais à mélanger les deux, est-il crédible ?

Je ne souscris pas à son assimilation de la faiblesse à la bonté, ni à l’opposition tranchée qu’il fait de la bonté et de la force. Être « faible d’amour » n’est pas être faible tout court. Avoir besoin de tendresse n’implique nullement que l’on soit esclave – ni de celles qui dispensent la tendresse (mère, épouse, amante, amie, enfant) – ni de ce besoin même, qui n’occulte en rien les autres facultés humaines. La tendresse n’empêche pas la force, ni la puissance la bonté. Au contraire même, l’homme fort déborde de générosité, qui appelle la tendresse en retour. Il faut voir le gros mâle fondre devant son tout petit enfant. Et celui qui a beaucoup vécu, fort de son expérience, est plus disposé à l’indulgence et au relativisme du jugement.

couple torse nu

Non, Monsieur Cohen, notre origine animale ne nous rend pas « méchant », et ce n’est pas le regard de Dieu qui nous culpabilise d’être faible de chair, ni les tables de la Loi qui nous dressent moralement. Notre « bonté » ne provient pas plus de la morale que notre « méchanceté » ne vient de la nature. La force, comme la faiblesse, peut être bonne ou mauvaise. Cet amour de la force, que vous avez cru découvrir chez la femme, n’est pas l’amour satanique du destructeur, de la bête de proie, mais l’amour de la plénitude des possibilités humaines.

L’homme « fort » révéré par l’amour des femmes n’est pas la brute tueuse que présente Albert Cohen mais l’homme complet, développé au physique comme au moral, l’homme qui peut tuer, certes, mais qui a de bonnes raisons de le faire et pas une simple envie ou un besoin sadique. Adrien Deume, dans Belle du seigneur, est une machine à ambition. Il n’est au fond pas un « puissant » mais le fantasme de puissance d’un faible qui veut arriver et doit se faire plus macho qu’il ne l’est pour intéresser les femmes. Fort heureusement, ou elles ont bien changé, ou elles ne sont pas toutes comme ça !

Albert Cohen, Belle du seigneur, 1968, Gallimard Pléiade 1986, 1034 pages, €50.35

Albert Cohen, Belle du seigneur, 1968, Coffret Folio 1998, 1109 pages, €11.88

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Sylvie Taruffi, Un été à la montagne

sylvie taruffi un ete a la montagne

Le roman commence par la branchitude parisienne : on s’appelle Ambre, Enzo, on est mannequin de mode ou joueur professionnel de poker, on roule obligatoirement en BMW 4×4… Le lecteur se demande dans quelle mièvrerie il est tombé. Et puis l’horizon s’éclaircit avec le contraste radical de la montagne savoyarde où n’existent que des Marcel, Robert et Francis, où l’on élève des vaches pour faire le fromage ou l’on façonne le bois pour réparer les charpentes, et où les seuls 4×4 sont vraiment tout-terrain. Le lecteur est projeté de l’espace des loubards au domaine du vrai loup.

S’engrène une histoire d’amour passionnée entre une gamine immature capricieuse et un écrivain célèbre, musclé et bronzé. Une caniche et un chamois sous le regard australopithèque des génies des alpages et de la bonne guérisseuse du coin (que le politiquement correct oblige aujourd’hui à appeler ‘praticienne en thérapies alternatives’).

Les contrastes vont faire exploser les carapaces sociales, aidés des circonstances rocambolesques que je laisse le lecteur découvrir. Nous avons là un bon roman de passion, bien écrit, sans aucune faute ni d’orthographe ni de français (rare chez cet éditeur qui ne ‘relit’ jamais). Il coule de source et se lit bien, très prenant. Est-ce la vertu de « la possibilité curative de l’énergie », comme il est suggéré p.278 ?

Phénomène d’époque, deux êtres de la ville se convertissent à la nature. Ils quittent le frelaté où le paraître seul compte (l’anorexie mannequin, le bluff au poker, le style pour l’écrivain, les muscles et l’air méchant des gardes du corps) pour découvrir leur vraie nature : épanouie, véridique, sensible. Une fille perdue va même retrouver son père, un gamin dépendant de 28 ans son destin et une vieille ferme son vrai propriétaire.

Il reste les défauts d’un premier roman.

Les personnages sont excessifs, tous taillés bruts, les caractères noir et blanc, sans rien de ces nuances qui font le chatoiement de l’existence. Il y a maldonne quant au prénom du frère de Sélim : comment peut-il s’appeler Abel (nom juif) alors qu’il est manifestement Kabyle (si l’on en croit sa taille et sa masse musculaire), sinon de culture musulmane ? Abdel aurait été plus réaliste.

L’écart entre la ville et la campagne est presque haineux, le divorce mental entre les paysans et les cultureux très contemporain, mais poussé au paroxysme. « Là-bas, au moins, les gens ne cherchaient pas à être ne qu’ils n’étaient pas. Un vrai con était un vrai con et ne cherchait pas à être un expert en peinture ; une commère était une commère et ne cherchait pas à être la porte-parole d’un mouvement féministe ringard » p.250. On se demande pourquoi « ringard ».

L’auteur avoue ce roman comme une « autobiographie romancée ». Elle aurait été cet Ambre au prénom popularisé jadis par Katleen Windsor, fort à la mode chez les lycéennes des années 1970. Elle pratique aujourd’hui le soin par les énergies et par les plantes en Haute-Savoie. A-t-elle trouvé son « chamois » et fait avec lui plein de « petits chamois » comme son personnage ? On lui souhaite le bonheur des enfants gaillards courant dans les alpages, parmi les marmottes et les loups, avalant la saine fondue et soignés à la gentiane. On lui souhaite aussi de poursuivre dans la voie du roman – en corrigeant ses excès coloristes – car elle a l’énergie de raconter des histoires qui rendent joyeux.

Prenez un bon bol d’air et sauvez-vous de l’existence étriquée et polluée du métro, Mesdames ! Quant à vous, Messieurs, prenez exemple sur Enzo, fort et affectueux, vigoureux et doux, mâle et tendre – tous ces contrastes que recherchent désespérément les femmes de nature…

Sylvie Taruffi, Un été à la montagne, 2013, éditions Baudelaire, 304 pages, €19.95

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Risques sur l’avenir

Pour Alain Ternier

Rien n’est solide, même si certains politiciens français se montrent porteurs de vérité révélée, au-dessus de tous et d’une suffisance agaçante. Prévoir l’avenir n’est pas aisé, mais aucune catastrophe annoncée n’est en vue.

En France, la croissance est faible

Il n’y a aucune raison que revienne une croissance forte. Nous avons une machinerie économico-politique trop lourde, des habitudes acquises trop ancrées, une absence quasi complète de flexibilité, des tabous ingérables. Puisque François Hollande et son gouvernement ont insulté stupidement « les riches », les fortunes vont en Suisse, en Belgique et même en Russie, ceux qui sont à l’aise sans être vraiment riches travaillent moins (professions libérales, chômeurs intermittents lassés de devoir payer cotisations sociales et CSG au même taux que s’ils travaillaient à plein temps), les jeunes qui pourraient devenir riches partent créer des entreprises ailleurs dans le monde, même les grandes entreprises commencent à petit bruit à « décentraliser » leur trésorerie, leur trading ou leur gestion.

L’organisation de Bercy fait que les impôts rentrent, illusion que tout va bien ; la perte des forces vives ne se voit qu’avec le temps, surtout lorsque les beaux parleurs se montrent incapables de rationaliser l’administration. Savez-vous qu’il existe encore deux « louvetiers » en Bretagne ? Fonctionnaires dont on se demande ce qu’ils font, vu que le dernier loup a été tué il y a un siècle…

tortue gaston lagaffe

Une implosion générale du système européen ?

Je n’y crois pas, toutes les crises Europe ou euro ont été gérées, avec retard et piaillements, mais cela s’est fait. Rançon de la démocratie, le débat à 27 et plus prend du temps et exige des compromis. Les différences entre pays ne sont pas plus grandes, elles ont toujours été là ; elles étaient seulement masquées par le désir d’entrer dans l’Europe. Malgré les tiraillements démagogiques, nul n’a intérêt à sortir de l’Union dans un monde globalisé ; ce sont des concessions au populisme ambiant de politiciens sans idées, ou une illusion d’ex-grand empire. Le Royaume-Uni par exemple croit pouvoir se sauver tout seul (mais peut-être sans l’Écosse et même le Pays de galles, désormais autonomes) ou avec un « allié privilégié » – les États-Unis – qui s’en moque, plus tourné vers l’Asie immense et émergente que vers une Europe vieillissante et en déclin.

La Grande inflation mondiale ?

Dans le monde, on assiste à une déflation des actifs plus qu’à une hausse générale des prix. Même les dettes d’États ne valent parfois plus leur nominal. Les actifs réels dégonflent quand la demande pour recycler les injections continues de liquidités de la part des banques centrales n’est plus là. D’ailleurs la bourse baisse, comme l’immobilier, depuis que Ben Bernanke a annoncé la fin de la partie. Ces injections ne préparaient pas la Grande inflation, elles permettaient tout juste d’éteindre les « dettes » dues aux spéculations des subprimes et autres constructions toxiques, et au système financier de ne pas s’être grippé dans des faillites en chaîne comme cela a failli être le cas fin 2008.

Mais l’économie réelle ne connait pas de dérapage car existe une « armée de réserve » de travailleurs pauvres dans un monde globalisé en Chine, en Inde, au Brésil, au Nigeria et même chez nous, prêts à s’investir pour améliorer leur condition (ce pourquoi les petits boulots en Allemagne ont eu autant de succès contre le chômage). Il existe une certaine inflation des actifs par des bulles sectorielles dues aux modes ou aux raretés, mais pas d’inflation générale due à une offre de biens inférieure à la demande. Qu’un immeuble au centre de Paris ne vaille plus que 7 millions d’euros plutôt que 10 millions, ce n’est pas cela qui va changer l’économie. Il n’y a pas perte réelle pour celui qui l’habite : il y a une moindre de valorisation de ses actifs (et moins d’ISF qui rentre dans les caisses de l’État), mais l’immeuble comme actif réel subsiste sans changement.

L’inflation se produit fondamentalement lorsque la demande dépasse l’offre possible. Or, de moins en moins de gens se trouvent prêts à augmenter la demande globale dans les pays développés : ils sont coincés par la stagnation des salaires, le chômage, les pensions réduites, les coûts obligatoires qui augmentent (assurances, énergie, impôts), la démagogie gouvernementale et la crainte de l’avenir. Quant aux pays émergents, ils ne font que satisfaire les besoins de consommation de leur propre population, livrant le surplus des biens courants à bas prix aux pays développés. Les bulles artificielles d’aujourd’hui sont transitoires et à mon avis pas inquiétantes.

Sur les matières premières et les denrées alimentaires, il y a sans conteste à long terme des  ajustements à faire, mais ils sont prévisibles et annoncés à grands sons de trompes apocalyptiques par les écologistes. Or une « apocalypse » ne peut survenir si tout le monde s’y prépare… Donc le long terme réglera les questions à mesure qu’elles se posent. Selon le rapport du Club de Rome en 1972, il y a des années que nous devrions être à sec de pétrole et en guerre ouverte pour d’autres matières vitales – et, chacun le constate, il n’en est rien… A court terme existent des tensions dans la répartition, mais elles sont conjoncturelles et se résorbent avec le système d’échanges mondiaux qui fonctionne plutôt bien (on l’a vu avec l’éthanol – invention écolo – qui a fait déraper à la hausse certains produits alimentaires – on est revenu dessus).

Et puis l’on trouve de nouveaux gisements (qui exploitait les gaz de schiste, pourtant connus il y a dix ans ?), on récupère, on adapte son alimentation. Les habitudes des générations changent dans le temps : les pays développés mangent moins de viande, plus de fruits et légumes produits localement, des poissons que l’on en élève en plus grand nombre (que l’on se souvienne du saumon, produit de luxe des années Mitterrand, fort démocratisé depuis). Même si le budget alimentation doit augmenter, il reste faible dans le budget global des ménages. C’est plutôt le budget énergie qui pèse, mais il s’agit d’une politique délibérée de l’État, pour motifs idéologiques : forcer écologiquement à consommer moins. Alors que c’est tout le monopole centralisé d’EDF qu’il faudrait remettre en cause…

Des guerres demeurent possibles

Surtout en Asie, avec la Chine pour protagoniste : moins une agressivité chinoise (qui préfère le développement économique) qu’une réaction nationaliste à des provocations sur des îles de la mer de Chine, dont les zones économiques exclusives sont remplies de matières premières à exploiter. Un dérapage de dirigeant maniaque, comme le « marxiste populaire » de la Corée du nord, reste toujours une possibilité. Il est certain qu’un « hiver nucléaire » en Asie du sud-est serait dommageable aussi bien aux populations qu’aux échanges mondiaux.

Mais on ne voit guère de risque majeur ailleurs. Les pays arabes contiennent leur agressivité en guerres civiles à motifs tribaux et religieux (même si la guerre en Syrie est susceptible de durer des années) car Israël est au cœur du Moyen-Orient et tous savent que les États-Unis interviendraient si les Juifs sont menacés. Et Assad comme l’Iran qui le soutient se sont déconsidérés gravement en usant d’armes chimiques contre des populations civiles.

Soyons donc modestes sur les prévisions

Chacun essaye d’être volontariste, mais il ne s’aperçoit qu’après coup s’il a agi dans le bon ou le mauvais sens (par exemple en Libye, qui a entraîné le Mali, qui a entraîné les enlèvements au Niger). Les tendances longues sont peu visibles mais ce sont elles qui commandent les transformations du siècle : la démographie, le changement climatique, les découvertes scientifiques, les progrès médicaux, la mondialisation des communications…

Reste ce qui ne peut être prévu : c’est là que l’incertitude demeure – mais le fait même de vivre est une aventure de tous les instants.

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Bonjour chômage

La France avant l’été connaissait selon l’INSEE 10.9% de sa population active au chômage. Soit bien plus que les pays germaniques (Autriche 4.7%, Allemagne 5.3%, Pays-Bas 6.6%, Danemark 6.8%, Suède 7.9%, Finlande 8.4%, Belgique 8.6%), mais tendant plus vers les pays latins du sud, restés archaïques et en retard sur le développement (Italie 12.2%, Croatie 16.5%, Portugal 17.6%, Espagne 26.9%).

La France devient progressivement un pays sous-développé.

emploi 2013 insee

Le taux de chômage des moins de 25 ans est parmi les plus élevés d’Europe (25.7%), et les plus de 50 ans ne sont chômeurs qu’à 7.2% parce que l’âge légal de la retraite est resté plus bas qu’ailleurs et qu’ils peuplent les catégories de travailleurs intermittents hors « sens du BIT » : ne sont pas chômeurs ceux qui travaillent au moins 1 h dans le mois et les auto-entrepreneurs, même s’ils gagnent moins de 3000€ par an.

Le système d’enseignement laisse environ 150 000 jeunes chaque année sans aucune qualification, d’autres avec des diplômes sans valeur sur le marché : 1/4 de tous les étudiants européens en sport (STAPS) ou en psychologie sont en France.

L’évolution des techniques, des métiers et des entreprises oblige plus qu’avant à la mobilité géographique, de métiers et d’employeurs. Or même les jeunes sont peu ouverts aux changements : les trois quarts des 15-30 ans interrogés par Ipsos pour La Gazette des Communes et Le Monde se déclarent intéressés par une carrière dans la fonction publique (sondage 2004 qui n’a guère évolué). Des bassins d’emplois comme l’Ouest, le Nord, la Savoie peinent à recruter.

Côté employeurs, le conformisme cantonne le recrutement au mouton à cinq pattes : 1/ jeune pour n’être 2/ pas trop cher payé, mais 3/ avec expérience pour 4/ être opérationnel tout de suite, et 5/ le meilleur dans sa spécialité bien sûr. Donc une fourchette d’âge entre 30 et 40 ans. Avant, il faudrait le former, après il serait trop exigeant.

La recherche est mal aimée, non seulement de l’État (qui préfère les « trouveurs » aux « chercheurs ») mais aussi des entreprises, guère intéressées par les bac+8, pré-jugés trop « abstraits » (la faute à l’enseignement uniquement théorique de l’université française). Les chercheurs vont donc poursuivre leurs études aux États-Unis, en Suisse, en Allemagne, en Chine. Et l’on manque d’idées pour l’innovation.

Sans parler des pouvoirs publics pour qui le chômage reste une paresse à secouer ou une honte sociale à contenir – voire un toilettage des statistiques par discrètes « radiations administratives ». Malgré quelques efforts, ni la fiscalité, ni les aides réelles à la création d’entreprise, ni la formation des chômeurs, ni l’accompagnement, ne sont sérieusement envisagés. Cela parce que les syndicats n’en font pas leur priorité, peu représentatifs (majoritairement fonction publique) et plus attachés à défendre les avantages acquis des « inclus ». Il fallait voir le fonctionnaire devenu président, le 7 août, déstabilisé par une Madame Michaud de 50 ans engluée dans les contrats aidés depuis des mois. Toute la différence entre les mots et les choses.

Que faire ?

Déjà regarder ce qui se fait ailleurs.

cahuc zylberberg le chomage fatalite ou necessite

Deux économistes, professeurs à l’Université de Paris 1 l’ont fait en 2004. Leur ouvrage est malheureusement toujours d’actualité, parce que les politiciens n’ont quasiment rien foutu depuis 10 ans, malgré de beaux discours. Sauf la fusion ANPE-Assedic, peut-être au mauvais moment où le chômage explosait, mais en tout cas nettement plus efficace en termes de traitement des demandes !

Pierre Cahuc est en outre chargé de cours à l’École Polytechnique, tandis qu’André Zylberberg est aussi directeur de recherches au CNRS. Ils examinent des études concrètes, livrent des faits mesurables, défrichent l’économie quantitative.

Pourquoi le chômage est-il plus élevé en France qu’ailleurs ?

Par ignorance. L’ouvrage commence ainsi : « La méconnaissance de la nature profonde du marché du travail est, en partie, responsable de cette situation ». Le chômage représente la friction nécessaire pour que les particuliers (démission, changement de domicile, retraite) et les entreprises (innovation, pression sur les coûts, concurrence) s’ajustent. Chaque jour voit disparaître 10 000 emplois (7 par minute) il s’en crée au même moment à peu près le même nombre, de façon « sensiblement identique dans tous les pays industrialisés » p.19

Aucun bouc émissaire ne remplace une analyse. Ni la démographie ni l’immigration, ni la bourse ne sont causes du chômage. « Au contraire, ce sont les pays industrialisés, où l’accroissement de la population active est le plus soutenu, qui ont les taux de chômage les plus faibles » p.31 La mondialisation décentralise les emplois sur le long terme mais très peu à court terme car plus de 60% des importations de l’Union européenne proviennent de l’Union européenne. Les licenciements ne sont pas « boursiers » : une étude américaine montre que, sur 28 ans, les 3878 annonces de baisse d’effectifs ont eu pour effet, sur les 1176 entreprises cotées à la bourse de New York, de faire BAISSER leurs cours et non pas de les faire monter. « Cette constatation signifie simplement que les entreprises qui font appel à des procédures de licenciement collectif ont, en moyenne, de moins bonnes perspectives de profit que les autres. » p.37 Une faible croissance ne cause pas mécaniquement du chômage, ce sont plutôt les différences d’organisation des marchés du travail en termes de réglementation, d’aide au retour à l’emploi, de taxes sur les salaires et de formation.

Collectiviser l’économie est régressif selon l’économiste indien Amartya Sen (cité p.41), prix de la Banque de Suède 1998 (dit ‘Nobel’) : « Nous avons de bonnes raisons d’acheter, de vendre, d’échanger et de conduire notre vie sur un mode qui exige l’existence de transactions. Un déni de liberté sur ce terrain constituerait, en soi, un grave échec pour la société. » Partager le travail est une idée « fausse » p.46, « l’impact de la réduction du temps de travail sur l’emploi dépend de la manière dont elle affecte la compétitivité des entreprises » p.61. « L’expérience allemande de partage du travail (entre 1984 et 1994) a permis à ceux qui ont conservé leur emploi de bénéficier d’horaires moindres sans perte de salaire, mais n’a PAS contribué à faire baisser le chômage. » p.63

Créer des emplois publics aidés n’insère pas les jeunes dans le privé. En Suède, « comparée à la moyenne des parcours des simples chômeurs n’ayant participé à aucun programme, les chances de retour vers un emploi non aidé sont sensiblement plus faibles, tout au long des 5 années de suivi, pour les personnes ayant bénéficié d’un emploi temporaire dans le secteur public. » p.181 En France, la DARES montre que le contrat emploi-solidarité « diminue les chances de retour vers l’emploi régulier de celui qui en bénéficie de 8 points de pourcentage. » p.186 Les études montrent qu’il vaut mieux vaut subventionner directement l’emploi privé.

La fiscalité a des effets pervers. « Une hausse des taux d’imposition des revenus les plus élevés modifie les comportements des personnes percevant ces revenus. (Elles) paient moins d’impôts lorsque le taux d’imposition augmente, ce qui signifie qu’elles diminuent leurs activités ou qu’elles en délocalisent une partie. » p.104 Comme les footballeurs européens qui vont exercer dans d’autres clubs ou les mannequins ’résidant’ à Londres.

Les aides aux chômeurs ne sont utiles que si elles sont organisées. « Comparée à d’autres pays, la France se situe dans le peloton de tête pour les aides à l’emploi (public et privé). Selon l’OCDE, ces aides s’élèvent à 1,04% du PIB pour l’année 2000. (…) La Suède ne dépense que 0,6% de son PIB en aides à l’emploi en 2000, alors qu’en 1994 elle en dépensait 1,91% » p.177 Mais la Suède est devenue bien plus efficace. Car « si les services publics de l’emploi ne remplissent pas leur part du contrat qui consiste à fournir une aide réelle au chômeur, et se contentent simplement de les contrôler, le système perd alors toute efficacité » p.120

Quelles sont les mesures pratiques qui pourraient être prises ?

Évaluer : « Il n’existe aucune instance indépendante, dotée de moyens suffisants pour évaluer l’intervention des pouvoirs publics sur le marché du travail. » p.13

Alléger les charges sur les bas salaires « crée beaucoup d’emplois. Il en résulte de nouvelles rentrées fiscales et des économies au titre des allocations chômage et des minima sociaux. » p.78

Simplifier la prime au retour à l’emploi. Elle a marché au Canada mais son adaptation française illustre le trop peu, trop tard. « Tout d’abord, la loi et le barème sont effroyablement complexes » p.99 « Les montants maximaux de la prime sont aussi très modestes. » « Le PPE distribue peu d’argent, mais à beaucoup de monde. Ce qui fait qu’en définitive son coût est très élevé. » p.100

Inciter à la bonne pratique plutôt que protéger à tout prix l’emploi. La protection « modifie les politiques de recrutement et de licenciement des entreprises sans influencer significativement le nombre de postes de travail dont les entreprises ont besoin. Son impact essentiel consiste finalement à répartir les risques de façon très inégalitaire. La législation actuelle (française) protège les emplois des salariés dotés d’une certaine ancienneté, mais pousse les entreprises à utiliser abondamment les contrats à durée limitée. Elle accentue ainsi la segmentation du marché du travail entre, d’une part des salariés protégés ayant accès à des emplois stables et, d’autre part, des salariés contraints d’accepter des contrats à durée limitée et des chômeurs ayant, en moyenne, peu de chances de retrouver du travail rapidement. » p.139 « Un mécanisme de bonus-malus, dans lequel le taux de cotisation à l’assurance chômage d’une entreprise augmente avec le nombre de licenciements auxquels elle a procédé, permet de limiter les destructions d’emplois inefficaces. » Cela n’a pas été tenté en France. Et pourtant, « un tel système joue un rôle central dans le financement de l’assurance chômage aux États-Unis » p.143

La formation est d’autant plus efficace qu’elle se fait tôt, dès l’école maternelle, afin de socialiser les enfants dans de bonnes conditions. La formation des ados est d’autant plus valorisante qu’elle est plus pratique, favorisant les comportements de recherche, de curiosité, d’expériences, de travail en équipe – le contraire même de l’abstraction pontifiante des profs àlafrançaise. La formation des adultes n’est utile pour retrouver un emploi que si elle est proche de leur savoir acquis. Une complète reconversion n’apparaît pas « rentable » au sens économique.

Les auteurs n’abordent le chômage que sous l’angle de l’économie empirique : comment il naît, ce qui le fait durer en France, et les solutions ailleurs qui donnent des résultats. Le livre n’aborde pas l’aspect personnel et social du chômage, la solitude, le sentiment d’abandon, d’inutilité collective. Cet aspect non-économique est aussi la vérité du chômage.

Pierre Cahuc & André Zylberberg, Le chômage fatalité ou nécessité ? 2004 Flammarion, 197 pages, €7.79

INSEE comparaison chômage euro, Europe, Monde

INSEE la précarité des sans-diplômes

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Anatole France, Pierre Nozière

Pour se délasser de son Histoire contemporaine emportée par l’Affaire, qu’il publie en même temps, Anatole France classe divers textes parus entre 1884 et 1887 en un recueil sous le signe d’un double de lui-même : Pierre Nozière. C’était l’usage en ce temps-là, et il n’a pas disparu. Il y conte en trois parties des scènes d’enfance, des pensées en marge de Plutarque, et des promenades en Picardie, Normandie et Bretagne. C’est agréable, excellemment écrit, avec la simplicité des « dictées » d’enfance. Anatole France a inspiré Philippe Delerm dans ses textes courts et ciblés – mais France a la fluidité en plus et le guindé en moins.

Car rien de meilleur en français que la langue d’Anatole France. La simplicité fait passer l’érudition, le rythme les élans poétiques, l’enchaînement la complexité des récits. France est moderne : direct, accessible, précis.

En sa partie enfance, l’auteur reprend des histoires déjà contées dans Le livre de mon ami, avec quelques ajouts. La nostalgie nimbe d’une ombre de poésie ces petites choses intimes ressenties par sa personnalité enfant : l’imagination, la compassion, la honte. L’âge mûr le fait s’intéresser surtout aux gens : le marchand de lunettes sur les quais de Paris, Madame Mathias sa gouvernante, l’écrivain public, les deux tailleurs (de pierre), Madame Planchonnet, et d’autres encore.

foot paris jardin luxembourg

En sa partie pensées, l’auteur a quelques mots bien sentis sur les cuistres – ceux qui sévissent encore, surtout dans l’enseignement. « Je tiens pour un malheur public qu’il y ait des grammaires françaises. Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la langue vivante : quel contresens ! Notre langue, c’est notre mère et notre nourrice, il faut boire à même » p.556. Lorsque l’on constate combien – après 7 ans de langue « vivante » ! – nos bacheliers savent à peine ânonner l’anglais, on comprend pourquoi il serait plus utile de les immerger dans le bain plutôt que de leur faire apprendre par cœur des règles de grammaire livresque. Mais la pédanterie prof est sans limites, ils croient se hausser du col en pratiquant l’abstraction ; ils ne fabriquent que des crétins qui sont la risée du monde et que sanctionnent sans pitié les tests PISA.

En sa partie voyages, l’auteur explore la province, sa profondeur historique inscrite dans le paysage et dans les coutumes encore marquées des habitants (avant que la guerre de 14 puis la télé nivellent tout cela). Le christianisme encore païen le ravit ; il voit toujours les nymphes dans les sources et les faunes dans les bois, surtout lorsqu’une jeunesse conduisant ses moutons surgit au coin d’un fourré, ou une chapelle moussue d’un bosquet. C’est pittoresque, coloré, bienveillant.

L’unité du livre réside en la personnalité de l’auteur : enfant, penseur ou promeneur, il est bien lui-même à chaque instant. Curieux, sceptique, historien, il goûte de tous ses sens avant de se prendre de passions qu’il dompte et raisonne. Il aime le patrimoine, les légendes et traditions ; mais il les voit avec le recul de la science et de la république, sans superstition. Inlassablement les générations recommencent, elles renaissent toujours. Pourquoi donc le présent serait-il plus important ? C’est là le charme France – celui d’un caractère qu’on aimerait accoler au pays, le meilleur produit des Lumières.

Anatole France, Pierre Nozière, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Broché €7.09

Le reste du tome 3 des Œuvres en Pléiade ne mérite pas qu’on le lise aujourd’hui, aussi, je n’en parlerai pas. Sous l’invocation de Clio est une suite de contes historiques à la manière romantique, sans le souffle hélas, avec la vision faussée du temps sur les Gaulois. Crainquebille est un conte lourdement moral sur les préjugés de la justice. Histoire comique est une bluette entre cocotte, amant et spectre assez « fin de siècle ». Sur la pierre blanche, son « utopie socialiste » 1903 composée de bouts d’articles remaniés et contredits, est triste à mourir, une bavasserie d’intello (à son époque on aurait dit un dialogue entre érudits)… Rien qui vaille d’être lu encore, sauf pour les amateurs de la prose Anatole France. Car c’est toujours admirablement écrit

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Maigret et le client du samedi

Nous sommes en 1962 et le commissaire voit trôner dans son salon du Boulevard Richard Lenoir pour la première fois une télévision. Nous sommes dans le Paris sombre et sale d’après-guerre, émergeant à peine des années de reconstruction et de guerres coloniales. Le « client du samedi » est un entrepreneur en peinture doté d’un bec de lièvre. Il suit Maigret s’introduit chez lui, après avoir tenté en vain plusieurs samedis de suite de la voir au Quai des Orfèvres. Il lui avoue qu’il envisage de tuer sa femme…

maigret

Comme toujours avec Simenon, c’est l’atmosphère qui compte. Un petit monde d’artisans et de petits commerçants âpres au gain et durs à la peine, dont les coucheries sont préparées comme l’achat d’un fond de commerce. C’est à lire pour toucher l’humain, pour se ressouvenir du tout début des années 60 ou pour le découvrir.

Les éditions Omnibus, spécialisées dans la réédition d’œuvres complètes d’auteurs anciens, ont entrepris une parution des de 75 romans et 28 nouvelles de Georges Simenon où Maigret est le personnage principal. Curiosité – et actualité ! – l’édition est papier ou numérique. Le système Adobe est très agréable à lire sur un écran d’ordinateur portable par exemple, affichant 3 pages en petits caractères pour ceux qui lisent vite, 2 pages seulement d’un seul clic pour une lecture normale, et 1 seule page si vous voulez lire écrit gros. Le système fonctionne aussi sur liseuses, étant un fichier EPUB ou PDF protégé par une DRM Adobe.

Après validation de sa commande, le client reçoit par mail un lien de téléchargement. Lorsqu’il clique dessus, l’enregistrement du fichier proposé n’est pas un eBook une requête qui va permettre de télécharger l’eBook dans votre logiciel Adobe Digital Éditions (ADE) après une inscription gratuite.

Jusqu’au 19 août 2013, pour fêter les 25 ans d’Omnibus et la mise en ligne de l’ensemble du catalogue numérique Maigret, les 75 titres de ce personnage phare sont proposés à prix réduit :

  • eBook Maigret et la jeune morte à 0,99 € au lieu de 7,99 €
  • Tous les autres titres Maigret à -25 % (5,99 €)
  • 7,99 € le bundle de 3 titres A la découverte de Maigret 1

Site internet dédié : www.simenonnumerique.com

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Georges Coulonges, La terre et le moulin

georges coulonges la terre et le moulin pocket

Qui se souvient de Georges Coulonges ? Né dans le Médoc, cet homme de radio et de télé a écrit pourtant le téléfilm Pause-café, et la chanson Potemkine chantée par Jean Ferrat. Romancier du temps, de ces années 1980 à la modernité nostalgique, à la paysannerie fantasmée en régionalisme, au socialisme du terroir, à la trilogie chèvre chaud en salade, sabots suédois, poutres apparentes…

Il conte ici l’histoire d’une terre, de l’atavisme où pousse l’authentique. Marie-Paule, descendante de fermière, ne veut pas lâcher son lopin de 30 hectares et hésite donc à épouser son Pierre. Si elle mariait Raymond, cela ajouterait 25 hectares mitoyens. Et ce pigeonnier symbole de seigneurie que son père déjà avait voulu bâtir. Entre bêtes à mener au pré, tracteur à labours, fêtes de village et messes où tout le monde se regarde, la vie aux champs est la vie traditionnelle, à peine bouleversée par la télévision. La prédation des écrevisses, des goujons et des fruits commence dès l’enfance, comme le sexe avec les copains du bourg d’une centaine d’habitants. C’est qu’il s’agit de prendre et de produire, de profiter et reproduire. « Ceux qui cultivent la terre : sans qu’ils le sache, la terre les cultive » p.330. La personne n’existe pas (sauf les fous, comme Aline), n’existent que la lignée, le devoir, le statut à maintenir sous le regard de la famille et des voisins. Une France de notaires, pas d’entrepreneurs.

Nous sommes dans ces années 1980 où la France commence à changer autant qu’en un siècle. Les ruraux sont depuis devenus citadins ou rurbains ; le « retour » à la terre a été fuite du béton ou obligation du chômage ; l’écologie est devenue cet autre nom du savoir paysan. La France garde dans sa culture cet atavisme méfiant, comptable, amasseur ; fermé, peu curieux, lent à agir ; attaché à la terre, aimant les héritiers plus que les enfants, proche de la bête plus que de la nature.

On aimerait bien que ce leg quitte enfin l’esprit. Le monde a changé et change encore, tandis que la France éternelle reste accrochée aux conservatismes et à l’esprit étroit du terroir au lieu de s’ouvrir sur le monde et d’oser entreprendre.

C’est cette France là que nous conte Coulonges dans un beau roman du Quercy écrit sec, au temps où la mode à peine en naissait. Le temps du Cheval d’orgueil et de Chemin faisant où la France paysanne ne s’essayait à la modernité que sous la houlette de l’État après celle du curé : on ne quitte la polyculture autarcique que sous appellation contrôlée pour le vin ou le pruneau, on ne pratique le tabac que sous la SEITA. Récit symbolique d’une France déjà archaïque, radicale, gaulliste de la dernière heure, socialiste des copains – et seulement de la génération d’avant.

Georges Coulonges, La terre et le moulin, 1984, Pocket 2003, 332 pages, €6.36

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Anatole France, Le mannequin d’osier

Ce roman fait suite à L’Orme du mail, en moins vif. Il reprend les mêmes personnages, l’abbé Guitrel qui aimerait bien devenir évêque, Lucien Bergeret, maître de conférences en littérature à l’université, et le menu peuple comme le libraire, le boucher, le savetier, le mendiant. Mais il se focalise moins sur les intrigues politiques (délicieuses) que sur la vie conjugale (morne et ratée) de M. Bergeret. Un siècle et quart plus tard, cela a du mal à nous toucher, malgré quelques beaux morceaux ironiques sur la médiocrité démocratique et militaire.

Les « conventions sociales » sont moins prudes aujourd’hui, même dans les profondeurs de la province française ; le divorce n’est plus une tare sociale et les femmes seules peuvent travailler. C’est pourquoi le lecteur 2013 adhère peu aux états d’âme des petit-bourgeois républicains, symbolisé par ce fameux mannequin d’osier sur lequel Madame Bergeret compose ces jupes elle-même. Ce qui, outre ses visites aux autres dames de son milieu et ses ordres à la servante paysanne maladroite, constitue à peu près toute son activité… Ses deux filles sont grandes et opportunément envoyées « chez une tante » pour éviter une épidémie. On comprend pourquoi, dans ce huis-clos provincial enfermé sur le ménage domestique, les caractères peuvent s’aigrir et les voix monter. C’est la propre vie d’Anatole France, mal marié avec une fille qui se croyait de la haute société, trop stupide et confite de naissance pour reconnaître la hauteur que donne la culture acquise. « Près d’une Pouilly, qu’est-ce qu’un Bergeret ? » (Pléiade p.927). Ce cri du cœur poussé par le personnage dut être celui de l’épouse même de l’auteur, dont il a fini par se séparer en 1892.

tourcoing v 1890

Le mannequin d’osier passera par la fenêtre avant de reprendre une vie modeste dans la chambre de Madame, chassé à tout jamais du cabinet de travail de Monsieur que l’épouse et mère envahissait pour marquer son territoire. Il faut dire que Madame avait pris un amant, le jeune, robuste et sanguin M. Roux, ex-étudiant en lettres latines de Monsieur et en permission de service militaire.

Anatole France n’a jamais aimé les militaires, brutes bornées selon lui, types mêmes de fonctionnaires fonctionnant en rouages obéissants – dont il à vu à peine une trentaine d’années auparavant avec Bazaine l’idiotie tactique en action. Le service militaire obligatoire de trois ans, institué par la loi Freycinet de 1889, oblige les paysans comme les étudiants, les enseignants et les séminaristes à la même corvée d’égalitarisme, les réduisant au rôle « d’outils tactiques élémentaires » (p.877). Comme chacun sait, tout petit pouvoir offert par l’État à un quelconque lambda le fait se hausser aussitôt du col ; il le croit du à ses mérites alors qu’il n’est qu’un rouage nécessaire. Chacun tente aussitôt de profiter pour restaurer cette aristocratie que la Révolution a voulu éradiquer mais qui ressurgit à chaque instant. « Le mépris de l’inférieur est un grand principe d’ambition et le fondement de la hiérarchie », expose l’auteur (p.873). Le service militaire n’est donc pas un « service » rendu aux jeunes hommes. Il les rend idiots, ravivant la bête en eux. M. Roux, lettré et charmant auparavant, est devenu culbuteur de jupons, même un peu rancis. Cela choque Anatole France, tout comme cela choque Monsieur Bergeret, époux et universitaire, qui les surprend en pleine action dans son salon.

Mais il faut faire avec son temps et l’auteur reste toujours balancé en raison. Le service militaire de tous les citoyens mâles aptes a ses vertus. La principale selon lui serait d’éviter une réédition de la Commune de 1871 : « Quand le service est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à protéger le pouvoir » p.878. Ce n’est pas faux, aucun coup d’État militaire n’a eu lieu en France au siècle suivant grâce à ce dispositif ; ce sont même les appelés qui, par leurs réticences, ont fait échouer le putsch des généraux à Alger en 1961. Et mai 68 n’a jamais débouché sur un quelconque embryon de Commune syndicale – ni de dictature militaire. « En blouse ce héros [le sergent] aspirait à la liberté. Portant l’uniforme, il aspire à la tyrannie et fait régner l’ordre » p.879.

Malgré quelques pages d’érudition comme on en torchait volontiers dans les romans XIXe (Victor Hugo, hélas !), Anatole France sait faire vivre toute une population de personnages secondaires croqués d’un trait vif : Pied d’Alouette le mendiant philosophe qui est tout nu sans son couteau ; le recteur d’université Leterrier (au nom prédestiné) dogmatique et sans aucun doute sur le Beau, le Vrai, le Bien ; le doyen Torquet à l’âme morne ; l’archiviste Mazure qui se voit refuser faute de diplômes et travaux suffisants les palmes académiques et qui s’empresse de dégoter des anecdotes croustillantes sur les familles honorablement connues de la région (il aura très vite ses palmes et deviendra indulgent) ; le savetier veuf Piedagnel qui rêve de se remarier au grand dam de Bergeret qui aimerait plutôt divorcer ; le libraire Paillot d’esprit aride et sans lettres, surtout commerçant ; le boucher, son fils et sa femme, tous gros et puissants avec quelque chose de la bestialité de leurs ancêtres préadamiques (comme on disait alors) ; le sénateur prévaricateur, mais pas plus que tout le monde politique à l’époque…

Au fond quelque chose de Balzac, l’ironie en plus, qui nous fait comprendre bien des traits du présent parce qu’ils sont de l’humanité éternelle.

Anatole France, Le mannequin d’osier – Histoire contemporaine 2, 1897, éd. Elibron Classics 2000, 157 pages, €10.84 broché, €0.00 gratuit sur Kindle

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Anatole France, Le lys rouge

anatole france le lys rouge

Le poète romancier publie à 50 ans le roman de son amour charnel pour Madame Caillavet, fille de financier juif autrichien, maîtresse passionnément aimée jusqu’en 1888. L’amour est un tourment, seule la sensualité est vraie, car tout n’est que moment. L’amour idéalisé est une impossible possession, d’où la jalousie inévitable qui naît. Sensuelle mais passionnée, Madame Caillavet est traduite ici en balzacienne femme de 30 ans, mondaine affadie qui prend des amants parce qu’elle s’ennuie.

Le mouvement du roman est la torture du soupçon, chacun voulant toujours deviner le futur ou jalousant le passé plutôt que profiter du présent. Les mondaines supputent qui couche avec qui ; les amies si l’amant est digne ou non ; l’amant s’il a eu un rival dont les feux brûlent encore ; les maris s’il faut provoquer l’amant en duel pour faire taire les mauvaises langues… Dans la société bourgeoise qui se pique de « sentiments » et adore voiler d’idéologie les actes les plus organiques, le style fait le succès. Anatole France en eu beaucoup, jusque dans les années 1950, où tout l’art de baiser consistait à séduire, à vaincre la peur du gosse alors que ni la pilule, ni l’avortement n’étaient accessibles. C’est moins vrai aujourd’hui où les relations sont plus directes et plus crues. Mais les passions demeurent, dont l’art de plaire, de faire rire, de renouveler l’enchantement. La jalousie aussi, âpre et biblique comme Madame Caillavet.

L’auteur évoque son expérience et son monde, mais en surélévation sociale. Tous les personnages sont plus hauts qu’en vrai, d’où cette impression de flotter dans un monde de dieux. France la compense par toute une galerie de caractères secondaires bien vifs comme Choulette, anarchiste catholique qui finit sénateur ; Vivian Bell, anglaise garçonnière et poète vivant dans le luxe à Florence ; Montessuy, financier avisé qui s’est fait lui-même, faisant et défaisant sur la fin les gouvernements ; le sénateur Loyer, gambettiste popu et roublard, au nom sonnant et trébuchant ; le général Larivière, creux et ronflant ; le comte d’empire Martin-Bellème, mari de Thérèse, ambitieux et comptable, en politique d’une « inflexible modération ». Il y a aussi ce savetier sage de Florence qui se contente de répéter les gestes ancestraux dans la hantise du travail bien fait ; cette marchande de journaux « amusante et vicieuse », mais « trop instinctive pour faire une grande cocotte » ; ce jeune ouvrier anarchiste, sobre, chaste et surtout vertueux, « beau comme une fille » mais tueur sans pitié (méfiez-vous des vertueux qui veulent faire le bonheur des hommes malgré eux, dira toujours Anatole France). Nous avons des scènes de salon, le compartiment de train Paris-Marseille, la loge d’Opéra où les mondains sont plus préoccupés de se regarder entre eux à la lorgnette, voire à lorgner les danseuses demi nues, qu’à jouir du spectacle.

L’Italie est aussi le passage obligé de l’amour. Chanté par ses poètes, vanté pour ses opéras, illustré par ses peintures et sculptures, Florence permet d’évoquer la nudité et le sexe sous prétexte du Beau. Ce n’est pas par hasard si la bonne veuve Marmet reconnaît sur les tableaux des peintres tous ceux qu’elle a croisés dans les salons. Mais l’Italie sait conjuguer dans sa langue l’amor/la mort, depuis la tombe enchantée de Ravenne aux rencontres d’un enterrement de nuit sur les bords de l’Arno, jusqu’à la chambre où Thérèse est baisée, qui donne sur un cimetière.

lys rouge florenceLe lys rouge est le symbole sanglant de Florence, lys virginal de l’Annonciation porté par l’ange Gabriel, cruel couteau de la passion teinté du cœur saignant. Le lys rouge est le roman des ruines, comme Florence, comme l’amour à l’impossible fusion, voué à l’éphémère des sens, à l’inconstance des sentiments et aux reproches de la raison.

Mais, moins que tout, le mariage n’a pas cette importance que la bourgeoisie parvenue a sacralisée dans le droit issu de la Révolution. « L’importance qu’on y donne dans notre société est une niaiserie qui eût bien fait rire les femmes de l’Ancien régime. Nous devons ce préjugé, comme tant d’autres, à cette effervescence des bourgeois, à cette poussée des fiscaux et des robins (…) car, dans un État policé, chacun doit avoir sa fiche » Pléiade II p.435. Les gais et lesbiennes qui ont revendiqué d’être « bourgeois comme les autres » devraient s’en méfier. Les femmes prennent des amants et les hommes des maîtresses parce que nul n’aime selon les convenances de dot ou d’héritage. Est-ce hypocrisie ? « une femme est franche quand elle ne fait pas de mensonges inutiles », déclare Thérèse (p.465). L’ancien amant ? « cela n’existe plus, n’a jamais existé », tant les femmes ont cette faculté de nier absolument tout ce qui n’est pas sens au présent.

« N’ayant gardé que la fine chemise rose, qui, glissant en écharpe sur l’épaule, découvrait un sein et voilait l’autre, dont la pointe rougissait à travers, elle jouissait de sa chair offerte. Ses lèvres s’entrouvraient sur l’éclair de ses dents humides. Elle demandait, avec une coquette inquiétude, s’il n’était pas déçu après le rêve savant qu’il avait fait d’elle » p.475. Pour cette langue magnifique, qui s’insinue sur les peaux nues avec une délicatesse d’artiste, nous aimons bien Anatole France.

Anatole France, Le lys rouge, 1894, Folio 1992, 384 pages, €6.60

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque

anatole france la rotisserie de la reine pedauque

Anatole France épanouit son conte philosophique à la Voltaire sous les traits d’un jeune candide, tiraillé entre le savoir de vieux érudits truculents et baroques et la sensualité de filles pleines d’appétits. C’est un tantinet bavard pour notre époque pressée, mais joliment grivois, en tout cas une bonne initiation à la vie.

Jacques Ménétrier, dit Tournebroche, est fils unique d’un couple de rôtisseurs sous le règne de Louis XV œuvrant rue Saint-Jacques. La rôtisserie parentale est à l’enseigne de la Reine Pédauque, et tous ces symboles de nom et de lieux ne sont pas là par hasard. Pédauque signifie pieds palmés comme les oies, ce qui veut dire être différent (voire « lépreux ») et savoir nager : tout ce qui est nécessaire pour faire son chemin dans la vie. Laquelle commence sur le chemin de l’aventure (rue Saint-Jacques), entre un cabaret (pour les instincts), une librairie (pour l’esprit) et une église aujourd’hui disparue (pour l’âme). Manquent les passions militaires, mais l’auteur s’en explique dans l’ouvrage suivant, Les opinions de M. Jérôme Coignard – il n’aime pas l’esprit militaire qui ramène l’être humain au rang de bête sauvage.

Jacques a 16 ans lorsqu’il quitte l’échoppe pour se lancer dans la vie. Formé dans son enfance au conformisme social et religieux par un Capucin superstitieux et débauché, il est enlevé intellectuellement dès 7 ans par un abbé lettré qui fut secrétaire d’évêque et lui enseigne le latin et le grec entre un bon morceau de dinde rôtie et une chopine. « On concevra toute l’obligation que je lui ai, quand j’aurais dit qu’il ne négligea rien pour former mon cœur et mon âme en même temps que mon esprit ». L’abbé Jérôme Coignard est bâti sur le modèle d’Ernest Renan, maître spirituel d’Anatole France qui vient de disparaître. Cet érudit élève la tempérance à l’antique au rang suprême, ce qui ne signifie pas la modération en tout mais l’élévation d’esprit qui relativise ce qui survient. Il faut garder l’esprit critique, sans pour cela négliger de vivre et de bien vivre. Il faut être de bon sens sans prôner pour tous la vertu.

Car il n’y a rien de pire que la vertu dans l’absolu : elle est la porte ouverte à toutes les tyrannies comme le montre à l’envi Robespierre, « homme d‘une haute intelligence et de mœurs intègres. Par malheur, il était optimiste et croyait à la vertu. Avec les meilleures intentions, les hommes d’État de ce tempérament font tout le mal possible. (…) Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous. Robespierre croyait à la vertu : il fit la Terreur. » Ces opinions sont développées dans ce recueil d’essais et d’anecdotes édifiantes qu’est Les opinions de M. Jérôme Coignard, moins drôle et plus rébarbatif à lire aujourd’hui mais qui donne de l’ampleur aux aventures de La rôtisserie.

L’attrait d’un grill ouvert sur la rue est que l’on y rencontre toutes sortes de gens et que l’on reste ouvert à tous les possibles. C’est ainsi qu’un beau jour surgit M. d’Astarac, seigneur gascon féru d’alchimie et conversant avec les Salamandres, créées avant les humains et très enclines à l’amour. Ce seigneur a reçu des manuscrits grecs anciens qu’il propose à l’abbé et à son disciple de venir traduire en son château près de Rueil. Un soir que le jeune homme se morfond de désirs, M. d’Astarac le convie à déboucher un flacon de « poudre solaire » pour attirer une Salamandre. Et c’est ce qui se produit, malgré le scepticisme philosophique inculqué à l’éphèbe. « Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin noir, coiffée de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits fermes dans une chair jeune et pure… » Excité à l’amour, l’adolescent la caresse, l’embrasse et ne la prend pas moins de trois fois en quelques heures. La belle résiste un peu puis se laisse faire, touchée et attisée par la fougue juvénile. La leçon est que la croyance seule permet des audaces que la raison n’aurait jamais osées. La timidité d’un jeune garçon pour le sexe est emportée par la foi en l’apparition. L’auteur a de jolies formules pour dire la sensualité : « Quel baiser ! Je crus sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. » Et de se replonger dans l’abîme des délices.

L’amour est bon, l’amour physique est contentement des sens, apaisement des passions et élévation de l’âme. La « vertu » de continence, « comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. » Elle n’est que la moralisation d’un renoncement forcé, l’obligation faite à tous d’agir comme le plus laid ou celui qui a prononcé des vœux. Anatole France n’est pas tendre pour l’hypocrisie religieuse. Dieu n’a pas besoin de simagrées et la foi la plus robuste s’accommode du monde tel qu’il est, voulu par Lui. La vertu n’est pas la sainteté ; elle a trop d’orgueil dans sa lutte avec les sens pour s’ouvrir à la Création et à la Bonté infinie. Ce qu’explique fort bien l’abbé par sa propre expérience : « Car enfin, monsieur, un jeune ecclésiastique, une fille de cuisine, une échelle, une botte de foin ! quelle suite, quelle ordonnance ! quel concours d’harmonies préétablies ! quel enchaînement d’effets et de causes ! quelle preuve de l’existence de Dieu ! » Où l’on voit que l’humour est loin d’être absent de ses discours philosophiques.

leif baise nicolette 1980

Les travaux érudits vont être bouleversés par l’irruption des filles, l’ordonnancement de la vie raisonnable par les passions du sexe, du cœur et de la jalousie. Un soir que Jacques est invité à revoir Catherine, la belle dentellière facile aux hommes mais qui a un faible pour son extrême jeunesse, il rencontre son amant, avec qui elle cocufie son protecteur. Bagarre générale à coup de bouteilles et de lames ; Jacques, son maître et l’amant sont obligés de fuir. Mais la belle Salamandre du château d’Astarac, qui n’est autre que la nièce du vieux Juif kabbaliste traducteur d’anciens textes pour le même Astarac, s’enfuit avec eux, entichée de l’amant, au grand dam de Jacques qui la croyait à lui. Et l’abbé est rattrapé par son destin sur la route de Lyon.

Anatole France livre avec La rôtisserie de la reine Pédauque un bon roman philosophique, enlevé et souvent drôle, où tous les caractères sont sympathiques, même dans leurs difformités. Le vieil oncle juif a de la grandeur, tandis que sa nièce est fort appétissante. L’abbé Coignard est sage, mais surtout par alternance de bonne chère et de bonne chair avec les principes des Anciens. D’Astarac est fou, mais pris avec panache dans la recherche d’une impossible grandeur. Et Jacques brûle sa jeunesse avec enthousiasme, mais sans jamais quitter dans sa conduite la voie juste enseignée par son bon maître, l’anti-Jean-Jacques Rousseau par excellence. En revanche, seul le lecteur intéressé par le chemin du « doute heureux et du sourire léger » poussera jusqu’aux Opinions de M. Jérôme Coignard, moins aisé de lecture faute d’action.

Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque, 1893, Folio 1989, 320 pages, €7.89

Anatole France, Les opinions de M. Jérôme Coignard, 1893, Dodo Press 2008, 128 pages, €9.37

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Le marasme Hollande

  • Il avait promis, il ne peut pas tenir.
  • Il s’était présenté comme le président des jeunes, de l’écologie, de l’avenir, il ne peut que gérer la pénurie.
  • Il se voulait ouvert, dialoguant, il se retrouve à pratiquer la rigidité managériale, directif (selon la CGT sur les retraites) et punissant les faibles (Batho) mais pas des forts (Montebourg).
  • Il se voulait « normal », il n’est que normalisateur.

francois hollande moue

Comment la gauche peut-elle être « la gauche » quand les moyens manquent ? Car il ne s’agit plus de redistribuer la manne productive, il s’agit de la redresser, voire de la recréer : et cela, la gauche n’a jamais su faire…

Engluée dans l’idéologie du lointain, des lendemains qui chantent et du temps des cerises, la gauche de gouvernement ne sait quoi faire quand le printemps tarde (comme cette année) et que l’hiver dure (bien que le climat se réchauffe). Les pays émergents vont plutôt bien, les États-Unis se redressent, l’Europe va moins mal – même l’Espagne et l’Italie. Seule la France s’enfonce, par atavisme qui ne date pas d’hier :

  • Déjà la guerre de 1870 contre les Prussiens avait montré combien le pays se surestimait, arrogant et amateur, préférant le statut de grande puissance plutôt que les moyens d’une grande puissance.
  • Déjà la guerre de 14-18 avait montré le conservatisme des badernes aux commandes, le déni des politiciens et l’amateurisme technique.
  • Déjà la guerre éclair de 1940 avait prouvé la faillite de l’élite, l’absence de remise en question des habitudes, la confiance aveugle en la protection de la ligne Maginot, le saupoudrage des chars de combat et l’usage inepte des avions.

La gauche est héritière de cette culture nationale, elle bavarde mais ne fait rien pour adapter le pays. Car le monde change mais la France se veut immobile, née tout armée quelque part vers 1789 ; le monde rajeunit avec la démographie émergente et l’inventivité technologique américaine mais la France vieillit dans le narcissisme révolutionnaire, se trouvant si belle en son miroir qu’elle ne veut surtout pas regarder ailleurs.

Ni le Budget, ni la Dette (1870 milliards d’euros fin premier trimestre 2013) ne permettent plus les subventions aux projets écolos, aux histrions du spectacle, au sauvetage d’entreprises, à la relance des Grands Projets. Ayant le choix entre la rigueur ou la faillite, la gauche au pouvoir est conservatrice par force, réactionnaire par contrainte de moyens, obligée à l’essentiel pour rester au pouvoir.

Le chômage est un vaste problème qu’il ne suffit pas de qualifier de Grââânde cause nationale pour le régler d’un discours, ni même par une loi. Tout le monde sait bien ce qu’il faudrait pour encourager l’emploi, mais la gauche ne sait pas le faire, ce serait vexer sa clientèle, et Hollande encore moins, ce serait brusquer son tempérament. Il faudrait un « choc de simplification » sur l’empilement de taxes sociales pesant sur les salariés et sur les employeurs, un réajustement au niveau du pays voisin qui a réussi mieux que nous : l’Allemagne. Mais il faudrait pour cela basculer le manque à gagner sur la TVA (plutôt que la CSG qui touche aussi les salaires) – et surtout réduire bien plus vite la dépense publique, donc le nombre de dépendants de la manne d’État.

  • Or l’empilement des niveaux d’interventions, de la commune à l’État central en passant par cette nouvelle invention des « métropoles », n’est pas remis en cause – ce serait vexer les zélus zélés du parti socialiste.
  • Or le « mammouth » ministériel de l’éducation, dont les dysfonctionnements sont de notoriété publique, ayant fait l’objet d’un rapport récent de la Cour des comptes, est conforté sans aucune réorganisation, empilant en plus des profs qui ne font que 18 heures par semaine (contre 22 en Allemagne), des programmes rechargés en matières, des vacances encore plus longues à la Toussaint – et ces assistants-garde chiourme en emplois « aidés », ni formateurs ni vendables sur le marché du travail pour les jeunes bénéficiaires.

immobilisme politique dessin zag

Productivité, innovation, compétitivité – ces mamelles d’une économie dynamique – ne sont que des mots pour la gauche technocrate. Non seulement l’économie privée n’est pas encouragée à produire, elle est découragée d’innover et empêtrée dans un fatras de règles administratives sans cesse rajoutées qui freinent toute compétitivité – mais en plus l’État, « instituteur du social » selon la tradition de gauche, est incapable de montrer l’exemple. Où sont la productivité, l’innovation, la compétitivité dans l’organisation administrative ?

  • Pourquoi a-t-on plus de flics par habitant que les autres et des résultats aussi médiocres ?
  • Un prof pour 16 élèves mais des classes de 35 ?
  • Un déblocage autorisé de la participation des salariés mais un contrôle des sommes utilisées par l’Administration qui n’a sans doute que ça à faire ?

Par laxisme, gabegie, volonté politique de ne pas fâcher le cœur de cible socialiste : les fonctionnaires ? Cette lâcheté est la faiblesse de la gauche – bien loin du dire-vrai de Mendès-France, Rocard ou Delors.

L’indice mondial 2013 de l’innovation, publié par l’université américaine Cornell, l’INSEAD français et l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) classe 142 pays avec 84 indicateurs. Les cinq premiers du classement sont la Suisse (inchangé depuis trois ans), la Suède (inchangé), le Royaume Uni (qui progresse de 2 places par rapport à 2012), les Pays Bas (progressent de 2 places), les États-Unis (progressent de 5 places). Même Singapour est 8ème et la Finlande 6ème. La France n’est qu’au 20ème rang, loin derrière l’Allemagne 15ème… C’est la culture française même qui est hostile à tout changement.

Et la gauche – socialement réactionnaire depuis 40 ans que le monde s’ouvre – est encore plus immobiliste que la droite ! Il ne s’agit que de « sauver » les industries, d’affirmer « l’exception » culturelle, de refuser toute « concurrence » (pour conforter donc les monopoles), de se crisper sur « les acquis ». Comment innover, créer, aller de l’avant, avec cette mentalité avare tournée vers le trésor d’hier et pas sur l’affirmation tranquille dans le présent ?

La France s’appauvrit aussi par carence d’État : le monstre ingérable coûte cher et ponctionne, les gouvernements de gauche restant incapables de toute réforme d’ampleur pour l’adapter à la réalité d’aujourd’hui. Un seul exemple : le pays prend un profil de marché automobile de pays pauvre. Au premier semestre 2013, les Renault Twingo et Clio, Dacia Sandero ou autres Peugeot 208 représentent 52% des immatriculations de véhicules neufs selon le Comité des constructeurs français d’automobiles (contre 49% il y a un an et contre la moyenne européenne de 41%).

La gauche au pouvoir, portée par ses illusions bercées trop longtemps dans l’opposition, préfère la posture idéologique aux réalisations politiques. La posture donne bonne conscience et offre gratuitement aux électeurs ce qu’ils veulent entendre, tandis que toute réalisation politique ne peut que mécontenter ceux qui sont réformés, recadrés ou supprimés. Ou est donc « le courage » tant vanté par la gauche quand elle n’est pas aux affaires ? Il n’y a aucun courage à fermer les yeux et à quasiment ne rien faire.

Le point de vue d’un chercheur suisse

La gauche socialiste a peur du pouvoir

Ségolène Royal, Cette belle idée du courage – Essai, 2013, Grasset, 312 pages, €18.05

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Esprit français

vertus fonctionnaires

Les critères d’évaluation des candidats en écoles supérieures de commerce disent ce qu’il NE FAUT PAS être : indécis, non investi, pas créatif, peu autonome, passif, fermé, insensible, individualiste, sans critique, indifférent au monde de l’entreprise. L’amusant est que se dessine ainsi un portrait en creux des mauvaises qualités du commercial… qui laisse apparaître son antithèse presque parfaite : le fonctionnaire.

Le fonctionnaire est l’occupant d’une fonction publique, organe d’un ensemble, tiré du latin dès 1370 qui signifie l’exécution d’une charge (faire fonction de) en situation de dépendance (en fonction de). Le mot fonctionnaire, tiré de fonction, apparaît sous la plume de Turgot en 1770. Le titulaire fonctionnant est un rouage d’une machinerie administrative. En est tiré le terme de « fonctionnarisme » vers 1850, « prépondérance gênante des fonctionnaires dans un État » selon le Robert historique de la langue française. « Bureaucrate, rond-de-cuir, budgétivore », ajoute en synonymes le Petit Robert…

fesses et bourgeois

Si l’on en croit le portrait en creux des qualités requises en grandes écoles, le fonctionnaire n’est pas adulte épanoui responsable – mais tout l’inverse : infantilisé par la pure exécution sans initiative, dépendant irresponsable sans empathie, non motivé et se moquant des affaires, des relations aux autres et de toute entreprise (quoiqu’il fasse, il est payé, pensionné et garanti).

« Fonctionnaire : Inspire le respect quelle que soit la fonction qu’il remplisse » disait Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues. Sa personne représente en effet un ensemble symbolique qui le dépasse et lui confère sa puissance. Un fonctionnaire est censé incarner l’État, ne pas avoir de pensée personnelle mais être la voix du règlement et de la loi, ne pas avoir d’intérêt particulier mais se poser en garant de l’intérêt général. D’où le vocabulaire volontiers administratif de ses représentants lorsqu’ils se sentent contestés, cette façon d’évacuer la question particulière par la légalité générale, de ne jamais être responsable personnellement en face d’un individu mais d’être un sachant fonctionnant devant un numéro de dossier.

L’importance historique de l’État fait que les Français révèrent un comportement inadapté au monde globalisé, depuis que l’échec soviétique a prouvé la sclérose de cette machinerie hiérarchique. Il est donc plus difficile aux jeunes français d’intégrer les valeurs et les comportements de la concurrence et de l’initiative, ce qui fait justement les créateurs d’idées nouvelles appliquées à la production de nouveaux biens. Si la France recèle nombre d’inventeurs, elle recèle peu d’entrepreneurs. Pire : ils sont découragés d’entreprendre par l’ambiance sociale et culturelle, entravés par l’Administration en ses multiples règlements paperassiers et la multiplication des taxes, voire insultés par les politiciens idéologues qui font de la démagogie leur seule tactique électoraliste.

Pourquoi, dès lors, se lamenter de n’être pas aussi structuré que l’Allemand, pas aussi réactif que l’Américain, pas aussi hédoniste laborieux que le Suédois, ou habile commerçant comme le Chinois ? Le « modèle » culturel français a fait son temps (le mot empreinte, traduction plus exacte de l’anglais anthropologique pattern serait plus juste : l’empreinte culturelle).

La tentation est immense de se réfugier dans le passé, de fermer les yeux et les frontières pour rester entre-soi, comme « avant ». La Chine des mandarins l’a fait jadis, avec les succès qu’on a vus ; la Russie soviétique l’a tenté avec le rideau de fer, protectionnisme dérisoire qui a explosé dès que les citoyens de l’est ont pu franchir le mur ; la Corée du nord et Cuba le pratiquent aujourd’hui, laissant le monde aller de l’avant tandis qu’eux traînent, leurs dirigeants fascinés cependant par les films et les gadgets des pays qui vont de l’avant…

Yes week-end reve francais Ce n’est pas ainsi que l’on évolue. Oublie-t-on, au pays de Descartes, que l’intelligence est la faculté d’adaptation ? Oublie-t-on, au pays des Lumières, que l’universel est l’autre nom de la voie vers la liberté ? Voie qui fait envie à tous ceux qui vivent sous les despotismes, voie qui montre le chemin de la libération, la lumière du savoir comme de la conscience ?

Mais croire qu’est toujours « universelle » notre propre façon de voir, passive et datée, est une ornière mentale. Toutes les valeurs du fonctionnaire que sont le faible investissement personnel, l’absence de créativité, l’autonomie réduite, la passivité devant les règles, la fermeture à l’humain au profit du principe, l’indifférence au monde de l’entreprise – tout ce qui était vertu au temps de l’État bâtisseur de la société – ne sont plus les valeurs d’aujourd’hui depuis que la société est devenue mondiale et autonome. L’esprit français s’éteint, et c’est tant mieux. Que vive un esprit renouvelé, pleinement de son temps !

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Anatole France, L’étui de nacre

anatole france l etui de nacre

Cet « étui » précieux est une suite de contes disparates, parus en revues et journaux sur neuf années. Ils portent sur la religion et la révolution, légendes édifiantes ou récits terribles non moins édifiants. Pour Anatole France, le sansculottisme est une religion aussi intolérante et aussi fanatique que le christianisme juif. « Tremble de me revoir ; je suis le peuple souverain ! », clame Brochet, ancien rempailleur devenu président du district. Dans Thaïs, le moine Paphnuce, était de même « rempli de Dieu » pour accuser la courtisane d’impiété.

Libérer les hommes est une bonne chose ; les livrer aux bas instincts d’envie et d’orgueil est une mauvaise chose. Anatole France est un sceptique, et nous avec lui. Ni Dieu ni les Idées ne méritent qu’on en devienne esclave, croyant agir pour le bien alors qu’on est agi par eux, pour leur pouvoir de domination. Tous les grands mots qui emplissent la bouche des prêcheurs et des leaders masquent le plus souvent le ressentiment et l’enflure de l’ego. La grenouille veut se faire aussi grosse que le bœuf et Mélenchon ou Chavez le sauveur des citoyens. Ils ne font que jouir de leur puissance.

Mais certains gardent l’âme simple et prennent les miracles comme ils viennent. Ceux-là sont innocents et peuvent être sauvés (par la postérité, sinon par le Ciel). C’est le cas du Jongleur de Notre-Dame, baladin faisant ses tours, qui s’enferme dans la chapelle chaque jour pour les faire seul devant la Vierge à qui il voue un culte. Scandale ! L’abbé, en professionnel du choqué, veut jeter dehors le manant. C’est alors qu’il voit la Vierge descendre de son piédestal de plâtre et venir essuyer de son voile bleu le front en sueur du jongleur qui l’honore. De même, le Petit soldat de plomb, garde national à la Révolution, conclut son récit d’une bataille par deux fornications qu’il fît tout uniment le soir même. Peut-on être plus humain et plus émouvant ?

L’amour est naturel, Anatole France veut dire le sexe entre adultes consentants. D’ailleurs Dieu ne le condamne pas, la Bible est pleine de ces amours charnels et vigoureux. La sainte Scolastica, au nom de pensum et d’encrier, « maintenant qu’elle n’est plus qu’une ombre vaine, regrette le temps d’aimer et les plaisirs perdus » qu’elle n’a pas consommés par « vertu ». Leslie Wood regrette de n’avoir pas connu l’amour avec son Annie, défendu au nom de Dieu par son confesseur jusqu’au moment où il est « justement » trop tard. Rose a honte, durant la Terreur, d’avoir négligé le gentil roturier Pierre pour le lâche chevalier Saint-Ange ; le premier témoigne en sa faveur, ce que le second refuse.

Dans ces contes, Anatole France cherche un autre regard que le convenu. La première nouvelle montre Ponce Pilate, procurateur de Judée, fasciné et critique envers les Juifs. Dans sa retraite de Sicile, il ne se souvient même pas avoir condamné un nommé Jésus, tant les criailleries de discordes et éternelles querelles d’impiété et de sacrilège ont lassé ses oreilles. « Cent fois je les ai vus, en foule, riches et pauvres, tous réconciliés autour de leurs prêtres, assiéger en furieux ma chaise d’ivoire et me tirer par les pans de ma toge, par les courroies de mes sandales, pour réclamer, pour exiger de moi la mort de quelque malheureux dont je ne pouvais discerner le crime… » La crucifixion ? une banalité en ces temps-là.

faune pedro torse nu dans les fleurs

Autre regard aussi que la rencontre du moine Célestin et du faune Amycus, tous deux adorateurs de la vie, chacun sous un nom différent. « Bondissant d’un fourré, un jeune garçon lui barra le passage. Il était à demi vêtu d’une peau de bête ». Célestin ne veut adorer que Dieu, mais son sacrifice est bien pauvre dans la pierre nue ; Amycus adore l’origine de la vie, le Soleil, et sait trouver les fleurs pour orner la chapelle de guirlandes. Alors « le saint prêtre disait : Le faune est un hymne de Dieu ». Ainsi le christianisme a-t-il repris les anciens cultes, l’air de rien.

Anatole France, L’étui de nacre, 1892, Kindle Amazon, gratuit €0.00

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Clément Rosset, Une passion homicide

clement rosset une passion homicide

Deux années après le grand bouleversement social et mental de mai 1968, l’époque était féconde. La mode était à l’antirépressif ce qui, vu par la jeunesse, avait quelque chose d’irrésistiblement réjouissant. Rien à voir avec ce « sérieux » militant des gros bataillons de la Morale qu’un peu tous les partis cherchent sans cesse à faire renaître. A droite comme à gauche. Car la gauche, en ces années-là, réagissait à la pensée de droite, aux habitus de droite, au conservatisme foncier de toute la société d’après-guerre. Et, comme la gauche « réagissait », elle devenait « réactionnaire » : elle remplaçait la morale conventionnelle par la Morale de l’Histoire, substituant Marx lu avec les lunettes de Hegel à saint Paul revu par les Lumières. Avec autant de conviction pour son « bon droit » et d’aveuglement dans les idées.

C’est le mérite d’Une passion homicide, de Clément Rosset, de nous faire ressouvenir de cette époque lointaine 1970. Il y a plus de 40 ans, donc prescription. La gauche est devenue moins bête (quoique plus hypocrite) et la droite moins conventionnelle (quoique plus agitée). Bien que certains tentent de susciter un climat guerre civile permanente avec mobilisation citoyenne envers tous les « fascismes » imaginaires (qu’ils s’appellent Sarkozy, contrainte budgétaire ou service minimum), la démocratie a progressé. Les yeux se sont ouverts, les idéologies ont fait pschitt ! Le théâtre médiatique est pris pour ce qu’il est – un divertissement – et non plus pour le dernier sérieux d’une pensée décapante. Les intellos – tribu particulièrement moutonnière, poseuse et impériale – ont laissé la place aux histrions cathodiques et aux chercheurs populaires. On a désormais la pensée plus modeste.

Qui sait ce qui est passé par la tête de Maurice Clavel, intello à la pointe des années 1970, pour demander au jeune philosophe Clément Rosset, de donner des chroniques littéraire au Nouvel Observateur ? Rosset était déjà l’auteur de La philosophie tragique et d’un pamphlet ironique sur Derrida, intitulé avec inspiration Discours sur l’écrithure. A cette époque, l’hebdomadaire est estampillé avec enflure et tremblement « Journal de Gauche » par ses lecteurs convaincus, comme cet ineffable professionnel du choqué politiquement correct « A.Z., professeur agrégé, lycée Claude Monet, Paris », qui dénonce par courrier. C’était la procédure « Alerte ! » du monde.fr avant le net – comme quoi les réflexes staliniens ont la vie dure… La gauche, à l’époque, se devait d’être « sérieuse », austère, pédagogique. Il ne fallait pas laisser la dérision détruire ce bel Idéal !

Réfractaire aux illusions, pourfendeur d’enflures, rieur invétéré comme tous ceux qui savent qu’au-delà de cette vie, « rien » ne les attend, Clément Rosset est toujours demeuré allergique de part en part à cette forme de révérence de la pensée unique. Durant quelques mois, de fin 1969 au printemps 1970, il donne ses chroniques irrévérencieuses – pourtant dans le ton mai 68 – à l’hebdo des Cons-vaincus (jusqu’en 1981). L’avalanche de courrier des lecteurs arrête bientôt l’expérience. Ce qui étonne aujourd’hui est moins le fond des critiques du courrier, parfois justifiées sur certains auteurs analysés, que le ton moralisateur tiré tout droit d’un catéchisme jésuite. Comme s’il suffisait, à l’époque, de se dire « de gauche » pour être exempté aussi sec de toute “mauvaise” pensée et de tout acte conventionnel et “répressif”. Clément Rosset y répondra d’ailleurs en citant une lettre de Blaise Pascal à ses détracteurs curés.

C’est dire l’attrait de ce petit opuscule (105 pages) opportunément réédité par les PUF. Il nous montre :

  • Comment la moraline peut pervertir les meilleures intentions : « Reich demeure, aux yeux de beaucoup, une valeur établie, un « grand penseur » avec lequel on ne doit pas, sous peine d’excommunication, en user à la légère. » p.60.
  • Comment l’art du pamphlet est tout de nuances : « la loi du bon pamphlet : laisser parler l’absurdité de l’auteur, intervenir le moins possible, faire apparaître l’absurde en ne changeant presque rien à la pensée et au discours de ceux qu’il pastiche. » p.29
  • Comment la mode couvre l’ineptie de la pensée : « Tout le monde peut s’essayer ainsi à des combinaisons de mots, avec plus ou moins de succès selon leur degré de démagogie idéologique. » p.66

Il réhabilite aussi Paul Lafargue, « gendre de Karl Marx et que Lénine estimait beaucoup », précurseur sans le savoir de nos contemporains écolos dans son pamphlet sur Le droit à la paresse (on voit que la semi-fonctionnaire d’EDF, qui a commis un livre récent sous le titre de Bonjour paresse, n’a rien inventé).

Relire ces chroniques aujourd’hui est de salubrité mentale ! D’ailleurs, la « passion homicide » qui donne son titre au recueil, « c’est, selon Paul Lafargue, (…) celle des ouvriers pour le travail. » p.21 Elle tue, mais on veut la vivre intensément.

Clément Rosset, Une passion homicide – Chroniques au Nouvel Observateur 1969-1970, PUF 2008, 105 pages, €9.97

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Albert Camus extrémiste de la mesure

albert camus l homme revolte folio

Ni yogi, ni commissaire, refusant à la fois l’indifférence individualiste et la contrainte d’État, Albert Camus définit la condition humaine comme une tension permanente. Nous ne vivons pas dans un monde de dieux, le parfait ne saurait exister, le Bien en soi est inaccessible. Nous sommes humains, trop humains et devons faire avec. C’est cela, l’extrémisme de la mesure – cet oxymore.

Dans L’Homme révolté, en sa cinquième et dernière partie intitulée, en hommage à Nietzsche, La pensée de midi, Camus récuse ceux qu’il appelle « les tortionnaires humanistes », ceux qui veulent faire le bien des autres malgré eux, qui vous imposent leurs normes, leur morale, leurs conduite – et qui vous dénoncent à l’inquisition d’église, d’État ou des médias si vous n’êtes pas comme eux. « La révolte n’est-elle pas devenue (…) l’alibi de nouveaux tyrans ? » s’interroge Camus. Le conformisme du rebelle ne s’impose-t-il pas comme nouvelle règle pour être bien vu ?

La révolte est un mouvement de liberté des êtres doués de vie. Mais si le rebelle se rend libre par sa révolte contre l’ordre établi injuste, il risque d’aller trop loin – au détriment de la justice qu’il exige. Ce pourquoi les révolutions dévorent leurs enfants, ne s’arrêtant que lorsqu’une nouvelle caste de maîtres impose sa force. « Le nihiliste confond dans la même rage créateur et créatures » ; au bout d’un temps, la réaction de la société va vers l’ordre, car nulle société ne peut vivre longtemps sans paix pour élever les enfants. Et voilà les révoltés bien avancés, sommés de rentrer dans le rang ou de feindre la révolution permanente pour rester dans la ligne. Leur liberté n’est plus, ils sont esclaves du nouveau tyran ; leur justice n’est pas, puisqu’ils n’ont fait que renverser l’ordre établi pour en établir un autre.

A l’inverse de cette attitude adolescente, montre Camus, « la complicité et la communication découvertes par la révolte ne peuvent se vivre que dans le libre dialogue, tout révolté, par le seul mouvement qui le dresse face à l’oppresseur, plaide donc pour la vie, s’engage à lutter contre la servitude, le mensonge et la terreur, et affirme, le temps d’un éclair, que ces trois fléaux font régner le silence entre les hommes. » La révolte fait le procès de la liberté totale, celle de tuer : elle est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Est-ce leur faire droit que de les tuer, de les nier en tant qu’humains comme les autres ? Ce pourquoi Camus est resté résolument contre la peine de mort, même pour les grands criminels et tyrans. « Le révolté veut qu’il soit reconnu que la liberté a ses limites partout où se trouve un être humain, la limite étant précisément la capacité de révolte de cet être. »

Ni la liberté, ni la justice, ne sont absolues : seul le sens des limites est absolu. « Le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même ; mais en aucun cas, s’il est conséquent, le droit de détruire l’être et la liberté de l’autre. Il n’humilie personne. » Il faut savoir se restreindre pour rester libre, canaliser ses instincts, maîtriser ses passions, juger en raison. « Sa seule vertu sera, plongé dans les ténèbres, de ne pas céder à leur vertige obscur. » Est-ce facile ? Non. Est-ce pour cela qu’il faut évacuer la question ? Non.

« S’il y a révolte, c’est que le mensonge, l’injustice et la violence font, en partie, la condition du révolté. Il ne peut donc prétendre absolument à ne point tuer ni mentir sans renoncer à sa révolte, et accepter une fois pour toutes le meurtre et le mal. Mais il ne peut non plus accepter de tuer et de mentir, puisque le mouvement inverse qui légitimerait meurtre et violence détruirait aussi les raisons de son insurrection. » Si la liberté absolue revient au droit du plus fort, la justice absolue veut la suppression de toute contradiction – c’est entre ces deux pôles que se situe la mesure. Ni perpétuer l’injustice par la domination totale des puissants, ni détruire la liberté par le nivellement absolu. L’être humain est imparfait et sa philosophie doit être celle des limites. L’être humain adulte, pas l’adolescent qui ne connaît rien des limites et les teste, jusqu’à ce qu’il les trouve.

albert camus 1961

Ce sont les pensées nihilistes, selon Camus, qui sont hors limites. « Rien ne les arrêtent plus dans leurs conséquences et elles justifient alors la destruction totale ou la conquête infinie. » La société industrielle, issue des révolutions des Lumières, infantilise les hommes ; elle a tendance, par sa complexité et par son exigence de responsabilité personnelle, à rendre l’adolescence plus longue. Et ce sont les adolescents qui constituent l’essentiel des mouvements révolutionnaires, anarchistes, nihilistes. Aux humains adultes, hommes et femmes, de rappeler les limites d’une vie en société, cette fameuse « fraternité » de la trinité républicaine : liberté, égalité, fraternité. Ni le droit de tout faire, ni la négation de toutes différences – seule la fraternité unit la tension permanente entre exigence de liberté et d’égalité.

Mais les religions aussi sont nihilistes, y compris les religions laïques comme le communisme ou le droit-de-l’hommisme : elles nient tout ce qui n’est pas en elles, elles récusent tout ce qui est contraire à leur dogme, elles massacrent avec plaisir et bonne conscience tous les mécréants – ceux qui ne croient pas comme eux. Le christianisme sous l’Inquisition, le catholicisme à la saint Barthélémy, le marxisme sous Lénine, Staline et Trotski, le maoïsme sous le règne de l’Instituteur promu, le castrisme sous la férule de l’ex-séminariste, le polpotisme sous les Khmers rouges, l’islamisme sous les Chiites d’Iran ou de Syrie et les Sunnites d’Arabie Saoudite ou d’Afghanistan – et même le politiquement correct qui tue médiatiquement dans nos sociétés si policées…

Toute pensée et toute action qui dépasse un certain point se nie elle-même. Telle est la dialectique de la révolte : « En même temps qu’elle suggère une nature commune des hommes, la révolte porte au jour la mesure et la limite qui sont au principe de cette nature. » Tout ce qui est réel n’est pas rationnel et ce tout qui est rationnel n’est pas réel. C’est dans cette ombre d’incertitude et de probable que se situe la mesure. Et Camus en fait une norme de conduite, un extrémisme anti-extrême.

En politique, pour la vie de la cité, Albert Camus distingue ceux qui veulent faire le bien des gens malgré eux et ceux qui s’unissent pour faire le bien ensemble. « Le syndicalisme, comme la commune, est la négation, au profit du réel, du centralisme bureaucratique et abstrait. » Ni la gauche jacobine, ni la gauche collectiviste, ne sont libératrices – comme le dit si bien Jacques Julliard. Seule la gauche libertaire et la droite libérale libèrent : parce que tous deux mettent la mesure au centre de la politique et la justice en balance avec la liberté.

Les oppositions pointées par Albert Camus éclairent son propos :

  • L’idéologie allemande vs l’esprit méditerranéen,
  • Le romantisme adolescent vs la maturité virile,
  • L’État vs la Commune,
  • La société absolutiste vs la société concrète,
  • La tyrannie rationnelle vs la liberté réfléchie,
  • La colonisation des masses vs l’individualisme altruiste,
  • Minuit vs midi.

Camus était libéral, de gauche mais épris de liberté, ce qu’on appelle un libertaire – bien que mai-68 ait galvaudé ce terme en le réduisant à l’hédonisme médiatique, content de soi et parfaitement bourgeois. Camus a encore des choses à nous apprendre sur notre temps.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Gallimard Folio essais, 240 pages, €7.41

Albert Camus, Œuvres complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2008, édition Raymond Gay-Crosier, 1504 pages, €66.50

L’homme révolté de Camus sur ce blog

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Anatole France, Thaïs

anatole france thais

Thaïs est une courtisane. Trop belle et mal aimée durant son enfance à Alexandrie, « elle se donna avant l’âge à des jeunes garçons du port » – elle avait 11 ans. Mais Alexandrie est ce bouillon de cultures romain où fermente l’Occident naissant dans un Orient qui meurt. Juifs et Grecs côtoient Levantins et Égyptiens dans une atmosphère futile et inquiète, propice aux croyances les plus folles. La vie vivace résiste encore et toujours aux doctrines de la souffrance. Il y a là message, en cette fin de siècle (1890) trop rationaliste mais travaillé de hantises. Thaïs résume en elle toutes les séductions du temps : femme, comédienne, putain, orientale. Elle est celle par qui tout est permis, la luxure comme la foi.

Anatole France était marié et amant de Madame de Caillavet, bien plus cultivée et sensuelle que sa femme. La maîtresse encouragea l’œuvre et Thaïs est un hommage qui reprend un vieux conte copte. Oh, certes, les cathos intégristes du temps, déjà fâchés de la république, ont manifesté dans les revues littéraires contre ce blasphème qui mêlait sexe et religion. Car Thaïs fut sauvée par la foi, tandis que son sauveur, le moine anachorète du désert Paphnuce, s’est abîmé dans les œuvres du diable.

Thaïs fut sauvée car, bien qu’ayant depuis l’enfance brûlé sa chandelle par les deux bouts, elle a reconnu ce qui meut toute sur la terre : le désir. Sans désir, nulle action, nulle connaissance, nul art, nulle science. Le désir est sexuel, mais pas seulement ; il est curiosité pour l’autre, goût pour l’ailleurs, conquête de l’impossible – tout ce qui compose le bonheur. Même l’épicurien Nicias, ami d’études de Paphnuce, n’est pas heureux car il ne réalise pas la vie même en ne connaissant rien aux vrais désirs. Pour lui tout reste tempéré, modéré, illusoire. Les humains n’étant pas des dieux, abolir les passions et les instincts ne se peut. C’est nier l’humain, choisir l’abandon, la mort, le néant. Ce n’est pas suivre la voie de Dieu, montrée aux hommes par son Fils unique Jésus.

Ce pourquoi les anachorètes qui se macèrent au désert, croyant vivre déjà hors de cette vallée de larmes, ne sont pas des hommes mais des rebuts. Ils sont des hommes déchus, en proie aux tentations des anges déchus que sont les démons. Le refoulement du désir aigrit et ferme l’esprit au réel. La maîtrise des désirs passe par leur reconnaissance et leur bon usage, pas par leur refus névrotique. C’est ce que dit Palémon, gai vieillard qui cultive son jardin en philosophe, à Paphnuce dévoré d’austérités.

N’est-ce pas par orgueil que ce moine quitte le désert pour la ville, afin d’aller arracher la courtisane la plus belle aux griffes du sexe ? Il va réussir, certes, et l’on saura pourquoi en écoutant son enfance. Mais il se prend pour Dieu et cet excès le perdra. « Il bondit, se dressa devant elle, pâle, terrible, plein de Dieu, la regarda jusqu’à l’âme, et lui cracha au visage ». Une telle haine de l’autre ne peut cacher qu’une haine de soi. Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre, exhortait pourtant Jésus. Lorsqu’on est « plein de Dieu » on n’est plus en soi, et le soi finit par vous rattraper lorsque Dieu s’éloigne. Car nul ne peut être rempli de Dieu constamment durant cette vie – l’être humain n’a pas été créé pour s’abolir, mais pour s’accomplir.

C’est ce que ne comprend pas Paphnuce, battu dans la foi par un fol, Paul le Simple, une innocence qui « voit » par le cœur bien mieux que par la raison tordue de désirs refoulés. Paphnuce devient néphélococcynien (une ville des nuées qui intercepte les offrandes aux dieux chez Aristophane). Pour se punir, Paphnuce se juche en haut d’une colonne et prend à lui tous les péchés du monde. Ne se prend-t-il pas pour le Christ ? Les mendiants, les malades et les illuminés affluent, une ville se crée. Le bouc émissaire s’enfle de sa souffrance pour se glorifier. Jusqu’à Satan, qui lui montre l’étendue à ses pieds, comme il a tenté Jésus au désert. Orgueil, tourments de luxures et doutes, est-ce cela vie bonne ? cela la vie grande ?

Thaïs, qui a vécu, connait l’espérance et la crainte plus que l’orgueil ; l’amour total plutôt que la luxure avec chacun ; la foi unique plutôt que le doute perpétuel. Mais pour trouver la voie, il faut d’abord vivre et ne rien refuser. Albine, la mère abbesse, est bien plus sage que le moine Paphnuce : « j’ai pour règle de ne point contrarier leur nature ». Tout excès est orgueil car qui sait les desseins de Dieu ? Thaïs : « Mais pourquoi l’offenserions-nous ? Puisqu’il nous a créés, il ne peut être ni fâché ni surpris de nous voir tels qu’il nous a faits et agissant selon la nature qu’il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prête bien souvent des idées qu’il n’a jamais eues. (…) Qui es-tu pour me parler en son nom ? » Tous les intégrismes sont contenus dans cette phrase : leur haine née d’un incommensurable orgueil, leur vanité de se prendre pour le glaive de Dieu – comme s’il en avait besoin, le Tout-Puissant… Les femmes sont plus sages que les hommes en ces matières, montre Anatole France : « Aussi les femmes qui, d’ordinaire, sont moins réfléchies, mais plus sensibles que les hommes, s’élèvent-elles plus facilement à la connaissance des choses divines. »

Thaïs est un conte comme la vie est un songe. Il montre que la folie et l’imagination supplantent trop souvent la raison ; que l’ignorance emplit de foi plus que la science ; mais que chaque fois le second doit dompter le premier pour le faire servir la vie. « Les uns cherchent la beauté éternelle et ils mettent l’infini dans leur vie éphémère. Les autres vivent sans grandes pensées. Mais, par cela seul qu’ils cèdent à la belle nature, ils sont heureux et beaux et, seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire à l’artiste souverain des choses ; car l’homme est un bel hymne de Dieu ».

Anatole France, Thaïs, 1890, Dodo Press 2008, 148 pages, €9.37 (ou format Kindle €2.35)

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Anatole France, Balthasar

anatole france balthasar

L’auteur, en cette fin XIXe, livre à ses lecteurs qui le suivent déjà dans Le Temps et autres journaux, sept contes archéologiques. Ou du moins fondés sur l’érudition historique d’époque, férue de Bible, d’Égypte et de moyen-âge. Anatole France, un temps positiviste, réhabilite l’imaginaire. Son rationalisme use du romantisme pour mieux dire une histoire.

L’ensemble du recueil est centré sur la femme, tour à tour sympathique ou matérialiste, maternelle ou séductrice, en tout cas « sans morale ». L’archétype en est Lilith, la seconde femme d’Adam, créée par Dieu de terre rouge comme lui (et pas d’une partie de son côté) – donc absolument indemne du « péché originel ». Balkis, Morgan, Leila, Marie-Madeleine, les ondines et même Abeille sont des Lilith, plus préoccupées à jouir de leurs sens et à manipuler les autres pour leur plaisir qu’à être une compagne égale aux hommes. Ceux-ci doivent se sortir du piège de la femme pour exister, trouver le salut ou l’honneur.

Balthasar est la première nouvelle, en référence au roi mage qui, avec deux autres, a suivi l’étoile vers Bethléem. Fou amoureux de la reine de Saba, qui s’amuse avec lui puis le snobe, il sacrifie son amour pour une destinée plus grande – au grand dam de la reine délaissée qui se croyait irrésistible. Une autre nouvelle met en scène un vieil érudit hypnotisé par la volonté d’une femme et poussé à écrire des contes délirants plutôt qu’à poursuivre des études austères, mais scientifiques. Un jeune homme est littéralement envoûté par une femme enlevée par son meilleur ami et quitte tout pour elle : fiancée, réputation, amitié, honneur… L’Église ne veut rien savoir de Lilith ; elle n’est pas catholiquement correcte et seule Ève pécheresse, rachetée par Marie toujours vierge, trouvent grâce aux yeux du dogme. Mais se voiler la face permet-il d’échapper aux maux ?

Par un retour à l’antique, avant l’église devenue institution, Anatole France montre que la vertu romaine avait du bon. Laeta Acilia est une matrone qui doit tenir son rang. Elle compatit à la misère et la soulage, mais ne veut pas entrer dans l’avilissement social, même pour un dieu unique. Marie-Madeleine lui conte son aventure avec Jésus, mais Laeta lui rétorque : c’est bien pour toi ce souvenir réel, mais pour moi, qu’y aura-t-il d’autre que la prosternation socialement condamnée dans mon monde ? La religion ne va-t-elle pas parfois jusqu’à la superstition ? C’est ainsi que l’œuf pondu rouge d’une poule annonce un grand destin à l’enfant né le même jour, comme jadis Alexandre Sévère – alors qu’il est si facile pour un manipulateur de subtiliser un œuf réel par un œuf teint.

Dans le monde imaginaire d’Abeille, situé dans un moyen-âge mythique, les nains (mâles) ont plus de générosité et d’honneur que les ondines (femelles). Chacun a enlevé l’enfant de sexe opposé, la fille pour les nains, le garçon pour les ondines. Mais les femmes gardent sept ans l’enfant qui, devenu adolescent, est emprisonné dans une cage de verre gardée par des requins. A l’inverse, le roi des nains instruit et lie amitié sept ans avec l’enfant fille, mais lui laisse le choix de son amour ; comme elle aime et aimera toujours son garçon, de qui elle a été séparée si longtemps, le nain va délivrer l’adolescent et les unit avant de les relâcher.

Contre la magie des femmes, la science ; contre l’hypnotisme du rêve, la rationalité ; contre l’ensorcellement des sens, l’exercice de la raison. Balthasar, amoureux : « Les sciences sont bienfaisantes : elles empêchent les hommes de penser (…) les connaissances (…) détruisent le sentiment ». Monsieur Pigeonneau, érudit : « Vaincre l’imagination. Elle est notre plus cruelle ennemie. (…) J’étais à deux doigts de ce qu’on appelle l’histoire. Quelle chute ! J’allais tomber dans l’art ». Un vieux nain : « La science ne se soucie ni de plaire ni de déplaire. Elle est inhumaine. Ce n’est point elle, c’est la poésie qui charme et qui console. C’est pourquoi la poésie est plus nécessaire que la science ».

L’époque opposait raison à sentiment, nous savons aujourd’hui que toute raison doit être mue par une passion avant de raisonner et qu’il existe donc des sentiments avant que l’esprit ne les analyse. Mais la science optimiste des années 1950 et 60 a été mise en veilleuse dans nos sociétés occidentales – et il est bon de faire renaître le débat qu’avait connu la fin du siècle avant le dernier nôtre. Anatole France conte bien, il est agréable à lire et d’une langue française intacte, ce qui ajoute au plaisir.

Anatole France, Balthasar et autres nouvelles, 1889, Hachette libre BNF 2013, 262 pages, €12.54 

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Hollande aura-t-il raison sur le chômage ?

Inverser la courbe du chômage « d’ici la fin de l’année » (voire, dans ses derniers propos, en février ou mars 2014) est-ce réaliste ? Ah, mais « c’est la différence entre la prévision et la volonté », a ajouté le président. C’est confondre volonté et discours. Avoir la volonté de faire le maximum contre le chômage est une bonne chose ; affirmer que c’est fait, que la réussite est prévisible à horizon de 6 à 8 mois en est une autre. Ce n’est pas en disant les choses qu’on les règle. Cette communication « performative » a été suffisamment reprochée à Nicolas Sarkozy par la gauche ! A moins d’embaucher de quasi-fonctionnaires sans le dire, des « emplois aidés » invendables sur le marché du travail et qui revendiqueront dans quelques années « le droit » d’être régularisés dans la fonction publique ? Le problème Hollande est qu’il attend la croissance – et que ladite croissance ne reviendra pas au rythme nécessaire à la dépense publique traditionnelle…

La mondialisation et l’Internet sont passés par là :

Les frontières ne sont plus fermées, ni les citoyens dans l’entre-soi : nous avons signé plusieurs traités successifs d’Union européenne, nous sommes intégrés dans l’Organisation mondiale du commerce, partenaires du G8 et du FMI. Oui, la mondialisation n’est pas que pour les autres, les échanges de marchandises ne sont pas les seuls, mais aussi les échanges culturels, étudiants, touristiques. Nous savons désormais grâce à Internet et aux réseaux sociaux instantanés que certains voisins vivent mieux que nous avec un chômage plus bas, un État moins gros, une ponction moindre sur les salaires, des impôts moins lourds et des services publics souvent meilleurs (l’éducation, la justice, l’emploi). Il nous faut reconnaître que sur le chômage comme sur d’autres points, l’État-nation n’est plus capable, l’État-providence n’a plus les moyens, et que dire « je veux donc c’est fait » devient ridicule.

cout du travail compare europe 2013

L’impératif est de créer de la valeur non en fermant ses frontières ou en maintenant des activités à faible valeur ajoutée mais en occupant une place stratégique pour obtenir la plus forte valeur ajoutée. Ce qui exige une adaptation permanente et une culture du compromis qui manque en France – à l’inverse de la social-démocratie allemande, scandinave, suisse ou anglaise.

cout du travail compare europe 2013 tableau

La démagogie du tout-politique :

La France souffre de l’héritage politique de la Révolution qui garde une méfiance profonde envers tout intermédiaire entre l’État et le peuple. Or le compromis entre le travail et capital est aujourd’hui plus difficile en raison de l’avènement d’une économie ouverte et d’une mobilité du capital qui donne un pouvoir de négociation face aux salariés plus fort, surtout lorsqu’ils sont peu qualifiés.

preference francaise pour le chomage denis olivennes le debat novembre 1994

Denis Olivennes en 1994 (il y a presque 20 ans !) dénonçait déjà La préférence française pour le chômage dans une note de la Fondation Saint-Simon reprise en article dans la revue Le Débat n°82. « Avant d’être un problème, le chômage est une solution. Comme l’inflation hier, il a permis, au cours des dernières décennies, de contourner les questions aussi importantes que celle du partage optimal entre revenu et emploi qui, prise frontalement, menaçait de révolter le corps central de la société : les actifs occupés ». Les gouvernements de droite comme de gauche ont donc choisi la facilité électoraliste : salaires élevés via le SMIC, pour des cotisations sociales élevées qui permettent de redistribuer et d’assister les chômeurs. Ce consensus politico-syndical devient aujourd’hui plus fragile car la crise ne permet plus d’augmenter beaucoup les salaires, tandis que les prestations mal contrôlées se dispersent et que le Budget de l’État est en grave déficit.

Comme le notait déjà Olivennes : « En réalité, la croissance de nos salaires réels est moins imputable à la rémunération directe des salariés qu’à l’augmentation continue des charges sociales incorporées dans le coût du travail ». De fait, quand le patron paye 1000 en Suisse et en France, le salarié suisse touche 65% nets sur sa fiche de paie tandis que le salarié français ne touche que 48% nets. Sans compter les impôts et la TVA… En 1981, les prestations sociales représentaient en France 25%, mais 31,3% en 2009. Elles ont augmenté plus vite que le PIB, surtout les années de hausse du chômage : c’est donc bien une reprise de la croissance qui allègera les charges. Encore faut-il s’en donner les moyens.

emploi et valeur ajoutee 1980 2011

Compétitivité :

Le rapport présenté à la Conférence nationale de l’industrie en février 2012 (dit rapport Gallois) sur Les déterminants de la compétitivité de l’industrie française estime que « si les salaires horaires dans l’industrie sont actuellement équivalents en France et en Allemagne, ils ont progressé beaucoup moins vite outre-Rhin ces dernières années. Le niveau de charges sociales par rapport au salaire est en France supérieur de plus de quinze points à celui constaté en Allemagne ». « En outre, la part patronale des cotisations est plus forte en France : 2/3 des cotisations, contre 1/2 en Allemagne ». Il préconise de « décharger d’abord le travail dans l’entreprise du poids du financement d’une partie des prestations sociales, notamment celles de solidarité. » Pour Christian de Boissieu, professeur d’économie  à Paris I et membre du collège de l’Autorité des marchés financiers, « la perte de la compétitivité-prix de la France par rapport à celle de l’Allemagne au cours des années 2000 s’explique à la fois par l’évolution des coûts salariaux par celle des gains de productivité ».

Productivité du travail :

La France est bien classée en termes de productivité du travail (parce que les jeunes et les seniors sont exclus majoritairement de l’emploi), mais pas en gains de productivité (la robotisation est faible dans l’industrie, l’informatisation a été tardive dans les services et le travail reste trop hiérarchisé). Dans les pays où l’on travaille plus, le marché du travail accueille des personnes dont la productivité est plus faible. Les États-Unis ont une productivité comparable à celle de la France mais, en situation économique normale, même les personnes dont la productivité est faible occupent un emploi – pas en France !

En Italie, Espagne, Royaume-Uni ou l’Allemagne, quand le chômage augmente la croissance des salaires ralentit rapidement – alors qu’on observe le contraire en France. Le salaire ne réagit ni à la compétitivité, ni à la profitabilité, ni au chômage. Deux raisons : 1/ l’évolution du SMIC ne suit pas la conjoncture mais les prix ; 2/ Les syndicats ne représentent que les seuls salariés qui ont un travail dans l’entreprise – et non les chômeurs ; ils sont de plus majoritairement composés salariés de la fonction publique, non concernée par le chômage. Pour les Allemands, l’emploi et le pouvoir d’achat dépendent de la santé, de la pérennité de l’entreprise et de sa compétitivité – pas en France où la surenchère idéologique attise un climat de guerre civile entre « patrons » et « prolétaires ». Les syndicats de travailleurs allemands, majoritairement du privé, sont bien meilleurs critique de la réalité et donc mieux aptes à négocier.

interactions competitivite productivite marche du travail

Effet des 35 heures :

Le SMIC français a notamment progressé sous l’effet des 35 heures. Il s’est agi d’un choc de compétitivité négatif : les salariés travaillent moins, avec un mécanisme de compensation financé par le budget de l’État mais supporté à la fin par les entreprises. La France est donc l’un des pays de l’OCDE où le prix du travail dès le salaire minimum est le plus élevé (environ 80 % de plus que la moyenne). Dans un Rapport d’information de l’assemblée nationale le 27 mars 2013 rédigé par la mission d’information sur les coûts de production en France et présenté par Daniel Goldberg, Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo soulignent que « la France a fait le choix d’un salaire minimum élevé progressant plus vite que les gains de productivité. Ce choix est en partie le résultat d’une protection sociale qui fait assumer à la politique salariale une partie du rôle normalement dévolu à la politique de redistribution. » Cette politique a désormais un coût d’environ un point de PIB chaque année.

Les récurrentes questions d’évitement :

La politique européenne de réduction des déficits publics dite « d’austérité » n’est pas le déterminant principal du chômage : même dans les années fastes, la France a toujours gardé un niveau de chômage plus élevé que ses voisins. En 1995 déjà, Denis Olivennes dans un autre article du Débat (n°85) renvoyait à leur ineptie théorique les critiques qui incriminaient la faute des autres : à l’époque les taux d’intérêt trop élevés qui restreignent le crédit, l’arrimage du franc au deutsche mark donc la force de la monnaie. « Aurait-on si vite oublié les piètres résultats de l’autre politique en économie ouverte et changes flexibles ? En 1980, le taux de chômage en France était de 6.3%. Quatre ans et quelques dévaluations plus tard, il était de 9.7%. » Mais la démagogie répète inlassablement les mêmes arguments, reprenant inlassablement les mêmes boucs émissaires, refusant inlassablement d’examiner ce qu’elle considère comme tabou. D’où leurs yakas : taxer les actionnaires, forcer les entreprises à financer la retraite à 60 ans.

Or en France la distribution des dividendes partait de très bas, puisqu’elle représentait deux points de valeur ajoutée lors du premier choc pétrolier ; malgré la progression de la rémunération des actionnaires, elle reste cependant près de 10 points inférieure à ce qu’elle est en Allemagne. Le rapport entre les montants distribués et les fonds propres des entreprises n’a pas beaucoup évolué. Ce n’est donc PAS la politique envers les actionnaires qui pénalise l’investissement – mais l’absence de débouchés en France et en Europe qui empêchent d’y investir.

Les Français vivant longtemps mais partant plus tôt à la retraite, la France est l’un des pays qui finance le PLUS grand nombre d’années à partir de l’âge de la retraite, ce qui fait peser un poids très important sur la collectivité. D’où la nécessité d’avoir plus de personnes en emploi.

La fausse bonne idée, les emplois aidés d’État :

Barbare Sianesi, cité par Pierre Cahuc & André Zylberberg, Le chômage fatalité ou nécessité ? a étudié le modèle suédois et, parmi les mesures tentées, les créations d’emplois non permanents dans le secteur public. Elle « trouve que, comparée à la moyenne des parcours des simples chômeurs n’ayant participé à aucun programme, les chances de retour vers un emploi « régulier » (un emploi non aidé) sont sensiblement plus faibles, tout au long des 5 années de suivi, pour les personnes ayant bénéficié d’un emploi temporaire dans le secteur public » p.181. Ces emplois n’augmentent pas les capacités de ceux qui les suivent et envoient un mauvais signal aux employeurs.

Mieux vaut subventionner directement l’emploi privé, ce que l’étude montre être la mesure la plus efficace dans la pratique. « La législation actuelle (française) protège les emplois des salariés dotés d’une certaine ancienneté, mais pousse les entreprises à utiliser abondamment les contrats à durée limitée. Elle accentue ainsi la segmentation du marché du travail entre, d’une part des salariés protégés ayant accès à des emplois stables et, d’autre part, des salariés contraints d’accepter des contrats à durée limitée et des chômeurs ayant, en moyenne, peu de chances de retrouver du travail rapidement » p.139.

C’est malheureusement ce qu’envisage Hollande avec les quelques 540 000 emplois « aidés », emplois jeunes, contrats de génération et sortie des statistiques de 30 000 chômeurs envoyés en formation. Toujours les vieilles ornières du clientélisme d’État à fins électoralistes, plutôt que de redonner de l’initiative aux partenaires salariés et créateurs d’entreprise en allégeant la ponction fiscale et sociale…

Les mesures testées ailleurs :

Exonérer de charges les bas salaires – donc transférer le financement de ces charges sur d’autres prélèvements fiscaux (TVA, CSG…). C’est tout juste entrepris, mais sans certitude que le surplus n’entre pas dans le Budget général.

Revoir la logique aveugle de redistribution égalitaire – mais inéquitable – de l’État-providence. C’est ce que tente Hollande en touchant aux allocations familiales et à la formation professionnelle.

Organiser une véritable cogestion de la négociation salariale à partir des gains de productivité attendus. C’est que qui s’est fait chez Renault et qui se tente chez Peugeot ou Michelin – malgré les syndicats les plus rigides. Quant à la SNCM, déjà pas rentable quand le problème s’est posé, la situation ne s’est pas améliorée et les syndicats ne veulent rien savoir.

Réviser la durée du travail dans une vie qui s’allonge, donc cotiser plus longtemps avant de toucher des prestations, plutôt que de rogner sur les retraites versées. La conférence sociale le dira.

Côté puissance publique, son rôle n’est plus de prescrire mais d’intégrer. L’emploi est partie d’une politique globale : industrielle, fiscale, éducative, internationale. Il faut donc :

  • favoriser l’investissement (et cesser d’insulter les étrangers qui veulent acheter des entreprises françaises ou les actionnaires qui mettent leur épargne),
  • négocier les délocalisations (et cesser d’insulter Peugeot qui a conservé pour son malheur plus d’emplois en France que Renault),
  • organiser des filières d’innovation (et ne pas refuser a priori la vente de Dailymotion par une France télécom qui n’en a jusqu’ici rien à faire),
  • aider les PME qui font plus de la moitié de l’emploi industriel (sans les décourager par des taxes tout de suite et un crédit d’impôt plus tard, illisible et trop complexe),
  • aider l’innovation et les créateurs d’entreprise (au lieu de taxer la revente au taux confiscatoire),
  • favoriser l’auto-entreprise puisque Pôle emploi ne peut rien (et ne pas s’empresser de restreindre et taxer ce qui commençait tout juste à marcher).

Il y a, chez François Hollande, ce mixte de socialisme du possible (mais sans les syndicats adéquats ni les partis alliés favorables) et de pensée magique (comparable au storytelling Sarkozy) qui mécontente à la fois la droite et la gauche, tout en prenant trop de temps sur le temps. De quoi avancer, mais trop peu et trop tard, sans projet clair, tout en louvoiements tactiques politiciens.

2013 previsions chomage insee

Aura-t-il raison sur le chômage ? C’est peu probable. S’il a raison, il n’aura rien réglé sur le fond, seulement reculé l’échéance par de la dépense publique en croissance durablement faible ; s’il a tort, il se déconsidérera un peu plus. De quoi jouer perdant-perdant.

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