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Préface aux souvenirs

Mes souvenirs ne sont pas tous écrits ni filmés car se souvenir, c’est actionner sa mémoire, sans laquelle la personnalité n’existe pas. Nombre d’images existent donc en moi sans être matérialisées. Ne vivre qu’au présent signifie rester dans l’instinct, sans morale ni sentiment. La conscience exige une vie intérieure et elle ne peut se fonder que sur les souvenirs vécus. Ils alimentent la sensibilité au-delà de la sensation pure. Chacun a sa forme privilégiée de mémoire ; la mienne est plutôt visuelle, presque architecturale. D’autres ont une mémoire plus auditive. La mémoire olfactive est pour ma part très importante, faisant remonter les images et les sentiments envers les êtres, aimés ou détestés. Mon goût pour la gastronomie vient peut-être de cette propension-là.

Je ne suis pas Marcel, encore moins Proust, mais je pense que chaque personne a quelque chose en lui de l’universel proustien. La « madeleine » (qui n’était, selon les textes alternatifs des éditions Gallimard dans La Pléiade, qu’une vulgaire tartine de pain grillé) évoque des souvenirs affectifs sublimés, des sentiments retrouvés d’un temps perdu. Nostalgie ou aliment de la création ? Chacun en fait ce qu’il veut. Marcel Proust a embelli en gâteau un morceau de pain ; pour ma part je préfère le pain nourrissant du peuple à l’illusion sucrée bourgeoise.

Le souvenir conserve les êtres aimés ; avec leurs images, leurs parfums, leurs musiques, ils restent présents durant notre vie entière. Ce pourquoi il est bon, de temps à autre, de se replonger dans les photos, les albums, les lettres et cartes postales, les cassettes ou (plus récemment) les vidéos. Ils sont les restes d’un présent enfui à jamais. Amour, amitié, admiration sont autant d’élans conservés dans la mémoire que ces objets matériels ravivent. Car rien n’est jamais perdu, mais enfoui au plus profond ; parfois, il suffit de réussir à ouvrir le tiroir… Evidemment, il faut en être conscient, le passé ainsi chanté est embelli : chacun ne garde que le meilleur, la mémoire fait office de passoire qui évacue le petit lait pour ne garder que la crème (positive ou négative). Mais n’est-ce pas cela qui forme l’utilité du souvenir ? Aider à vivre, donner un sens, apprécier la fuite du temps.

Connaître, au fond, c’est encore se souvenir : de ce qu’on a appris, de ceux qu’on a lu ou écouté, de ce qu’on a vécu. Y aurait-il savoir sans souvenirs ? Education sans réminiscence ? Une conscience et même un Moi sans la mémoire ? Le souvenir nous donne une raison d’être dans le présent pour préparer le futur : il est un trait d’union entre celui que nous étions jadis et celui que nous sommes à présent. Les bouddhistes l’appellent le karma, tout en affirmant que le « moi » n’existe pas mais n’est qu’un agrégat de souvenances et sensations dont les nuances changent sans cesse en fonction du présent. Pourquoi pas ? Mais raviver la mémoire permet au passé d’être présent ; à un certain passé mémorisé et sélectionné d’être dans un présent vécu, certes, mais interprété.

La nature n’a aucun souvenir, seulement des traces biologiques ou physiques de ses transformations. Seul l’humain, peut-être, a une mémoire consciente au présent. Elle lui permet d’interpréter le passé pour le faire servir à l’aujourd’hui et à élaborer des probabilités sur demain. Sans mémoire, un ordinateur ne sert à rien ; sans « datas », les algorithmes fonctionnent dans le vide – et « l’intelligence artificielle » ne saurait exister. Apprendre, c’est évoluer de ses expériences et erreurs, donc se souvenir.

La mémoire n’est donc pas un ressassement éternel du même mais une base de données utile à élaborer l’analyse, fût-elle morale, logique, sentimentale ou sensitive. La nature n’a pas conscience qu’elle existe, l’homme si – et peut-être (après-demain ?) l’intelligence artificielle. Bien sûr, les « artistes » tirent des violons nostalgiques sur l’enfance perdue, sur la jeunesse enfuie, sur les amours décomposées, sur ce qui aurait pu être et n’a jamais été. Mais le passé ainsi reconstitué par le souvenir est construit, embelli, recréé. Il est support à l’imaginaire, bien plus beau que le vrai. Trompeuse et inexacte, la mémoire n’est qu’humaine, tout magistrat instructeur le sait trop bien.

Mais l’illusion est support à l’élan qui, lui, est vérité, tel que Rousseau nous l’a montré. Ce pauvre orphelin éperdu de mère et « adopté » à 16 ans par une maitresse-maman qui l’initie au sexe, pleurera toute sa vie le bonheur jamais atteint ; le monde entier lui en veut, ses meilleurs « amis » ne sont que mauvaises gens qui complotent sa perte ; ses enfants sont donnés tout aussitôt à l’assistance publique… Mais quelle sensibilité pour son temps ! Quelle prescience des institutions à venir ! Quel style fluide et sensible ! Je n’aime pas la personne de Jean-Jacques mais j’aime la plupart de ses œuvres. Le musicien-écrivain-philosophe s’évade trop souvent dans l’imaginaire afin de ne pas agir ; il se fait des ennemis par crainte même que ses amis lui en veuillent ; il a peur d’aimer les enfants parce qu’il les voudrait selon l’Idéal. Donc il ne s’engage pas, il ne se construit pas, il reste à jamais inachevé, adolescent perpétuel, révolté épidermique. Ce qui est précisément pourquoi il est universel.

Le souvenir n’est pas un arrêt du temps mais une trace en mémoire, ce qui n’est pas la même chose. Jamais les êtres rencontrés ne reviendront tels qu’on les a vus ou connus. Si d’aventure nous parvenons à les retrouver (par moteur gogol et autres réseauziaux), nous sommes immanquablement déçus. Cela m’est arrivé : soit ils ne se souviennent pas de vous, soit ils n’ont pas envie de renouer un lien qui n’a plus de sens. Malgré les moments forts ou intimes vécus, c’est du passé. Chacun est désormais autre et il serait vain de vouloir régresser à celui que nous étions. Les photos figent le temps physique mais le temps moral, sentimental et sensuel passe inexorablement. La beauté du moment, la vie immédiate, les égarements des sens ne reviendront jamais. Une autre beauté, une autre vie, un autre bouquet de sensations existent mais la mémoire n’est que pour soi, les autres n’ont pas la même trace du même souvenir en eux.

J’aime avant tout suivre les êtres dans la durée, assister à leur transformation qui n’est le plus souvent, je l’ai constaté à l’envi, qu’une révélation de la personnalité en germe. Voir grandir des enfants, de tout bébé à l’âge adulte, est l’un de mes grands bonheurs dans l’existence. Surtout ceux que j’aime, mais pas seulement. Des voisins anonymes, à qui je n’ai jamais dit un mot, des inconnus qui vivent alentour. Voir comment ils épanouissent leur personne m’est une joie profonde – on ne se refait pas. La vie est un roman dont il suffit de feuilleter les pages. En garder des traces est mieux que parcourir un livre car c’est une œuvre qui n’est pas encore écrite et que l’on n’écrira peut-être jamais. Il s’agit moins de documenter son existence que de garder au vif les souvenirs qui nous constituent en tant qu’être humain : encore une fois l’amour, l’amitié, l’admiration, au détriment de tous les sentiments négatifs vécus mais volontairement oubliés ou minimisés. Il est des gens dont je retrouve le nom mais qui ne m’évoquent absolument rien alors que d’autres restent éternellement présents à mon souvenir : Florence, Nicole, Yann, Christine, Jean-Pierre, Olivier, Eliane, François, Camille, tant d’autres…

N’ayons pas peur de notre mémoire ni des traces futiles que nous conservons sous forme de photos, cartes, lettres, invitations, enregistrements – tout ce que nos héritiers jetteront sans remords. Ils forment ce que nous sommes, nous seulement. Après nous, le déluge.

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Lincoln de Steven Spielberg

Ce film historique qui retrace les derniers mois de la vie d’Abraham Lincoln, président des Etats-Unis réélu en pleine guerre de Sécession, porte exclusivement sur le grand projet politique de « liberté » : l’abolition de l’esclavage. Le Treizième amendement de la Constitution est passé in extremis, en butte aux conservateurs démocrates (en général du sud) et à certains républicains (en général bigots des Etats frontaliers).

Il est drôle de noter qu’alors les Républicains étaient « à gauche » et les Démocrates à droite… C’est que l’émancipation est considérée comme une valeur de progrès (donc la liberté républicaine) et que l’égalité ne vient qu’en second (égaux devant la loi, mais pas devant la nature). De nos jours, le politicien « de gauche » cherche à nier toute nature pour s’en faire « maître et créateur » – et accessoirement promettre l’impossible à ses électeurs naïfs.

Le film de Spielberg est bavard, mais Lincoln était avocat. Son décorticage de sa position politique sur le Treizième amendement devant son cabinet est un morceau de choix : il est juridiquement impossible d’abolir l’esclavage aux Etats-Unis du haut de l’Etat fédéral, car chaque Etat a des droits et règle sa vie politique. Le seul moyen est de profiter de la guerre pour « confisquer » la propriété humaine des planteurs du Sud, et l’émanciper dans la foulée pour qu’elle s’engage aux côtés du Nord. D’où la Proclamation d’émancipation de 1863. Une fois la guerre terminée, la loi reprendra ses droits et les anciens esclaves devront retourner aux plantations… Sauf si l’amendement constitutionnel est ratifié par suffisamment d’Etats fédérés pour devenir loi fédérale. Il est donc nécessaire que le vote ait lieu avant la fin de la guerre.

Ce pourquoi, par machiavélisme politicien, Lincoln devra faire un choix tragique : retarder les négociations de paix et voir croître le nombre de morts inutiles pour que les nègres soient enfin libres. Tout le film tourne autour de ce dilemme. Bloquer l’arrivée des émissaires de la Confédération à Washington, corrompre par des postes de fonctionnaires fédéraux les députés démocrates esclavagistes qui ont perdu leur campagne de réélection à l’automne 1864, agir en sous-main tout en tenant des discours humanistes la main sur le cœur en public. L’ambiguïté de la politique est là, entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Quiconque veut réussir doit prendre les moyens de ses ambitions. La fin justifie tout… Même l’engagement du fils aîné du président dans l’armée et l’hystérie de sa femme. A condition que le but soit moral.

Mais changer de force la culture d’une partie de son peuple est-il moral ? Lorsque le président des Etats-Unis rencontre le vice-président sudiste lors de la négociation finale, celui-ci vient de se rendre compte que l’abolition de l’esclavage est la fin de la civilisation du sud, machiste, patriarcale, aristocratique. Désormais, l’égalitarisme va régner et la couleur de peau comme la préférence sexuelle ne sera plus vouée à être discriminatoire ; les nègres vont voter et peut-être demain les femmes ! C’est quitter l’Ancien pour le Nouveau testament et Dieu le Père pour Dieu le Fils, sous l’égide du Saint-Esprit constitutionnel.

L’amendement passe de deux voix, dont celle exceptionnelle du président de la Chambre. L’esclavage est aboli. Le Nord va s’unir pour ratifier tandis que nombre des assemblées législatives reconstruites des États du Sud ratifieront également pour tourner la page et renouer des relations avec le nord. Et Lincoln sera assassiné – comme plus tard Kennedy ; on ne sait pas si des attentats contre Obama ont été déjoués.

Une fois de plus, l’histoire est écrite par les vainqueurs, et réécrite sous l’ère Obama – président noir. Les fake news tiennent au cœur du mythe américain : il s’agit toujours de raconter une belle histoire vendeuse (storytelling) pour motiver les citoyens, du Nouveau monde où tout est possible à la Nouvelle frontière des étoiles, de l’égalité raciale au transhumanisme. La réalité historique, lorsqu’on l’observe crûment, est moins rose : la prédation économique a joué un rôle éminent pour justifier la guerre de Sécession, beaucoup plus que la morale égalitaire raciale ; quant à la diplomatie, elle n’était pas absente, loin de là…

L’importance du film est donc à nuancer, les nombreux Oscars récompensent l’Amérique en son miroir, pas l’universel. Sa longueur scolaire et bavarde, surtout en première partie, rebutera nombre de spectateurs non Yankees, malgré certains traits d’humour et des attitudes humaines du « grand homme » (échalas sec et anguleux portant haut de forme). Sa relation avec son plus jeune fils Tad, fasciné de façon douteuse par les daguerréotypes d’enfants esclaves noirs proposés à la vente, est tendre ; le souvenir de son autre fils William, mort du typhus, lui est douleur ; son opposition toute formelle à son fils aîné qui veut quitter l’université de droit à Boston pour s’engager dans la guerre est un drame insoluble : pour exister, le jeune homme doit le faire mais son père doit le protéger…

DVD Lincoln, Steven Spielberg, 2012, avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, Tommy Lee Jones, Joseph Gordon-Levitt, David Strathairn, Joseph Gordon-Levitt, James Spader, 20th Century Fox 2013, 2h24, €5.24 blu-ray €2.42

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Roland Marx, La reine Victoria

L’auteur est un vieux routard de l’histoire britannique, agrégé d’histoire en 1956 décédé en 2000 ; il professait déjà lorsque j’étais étudiant. Il fait de la reine Victoria le symbole du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande à l’apogée de son empire. C’est une véritable économie-monde avant que les Etats-Unis, pays-fils dégénéré, ne lui ravisse la place après la « Grande » guerre, celle de 14-18. Le Royaume-Uni a vaincu Napoléon qui se voulait dictateur de l’Europe continentale, débuté le premier en Europe l’industrialisation et assuré sa domination sur les mers.

Victoria nait en 1819, elle mourra en 1901. Elle incarne le XIXe siècle à elle toute seule, ayant vécu 82 ans et régné 64 ans, dès ses 18 ans. Le siècle porte son nom : victorien. Un mélange de morale chrétienne austère (les tables doivent porter des jupes qui cachent leurs « jambes » !) et d’inégalité féroce due à l’industrie et au commerce, les basses classes (dangereuses) n’étant retenues que par la peur du crime (Jack l’Eventreur sévit dans l’East End de Londres à l’automne 1888).

Victoria est évidemment conservatrice, persuadée de la domination de l’homme blanc selon la Bible, fière de ce « fardeau » et de la « Destinée manifeste » de la race blanche dont les Anglais sont pour elle (évidemment) le sommet. Mère peu tendre (née elle-même d’une mère très autoritaire), elle incarne la stabilité du modèle de valeurs qui ont fait la grandeur (mais aussi la rigidité) de l’empire britannique. Après 1914, ce sera la boucherie, le déclin et la ruine. Victoria n’avait pas préparé son peuple à ce destin.

Pourtant, elle excelle en dessin et parle français. Lorsqu’elle devient reine, elle règne sur 16 millions d’habitants (dont 5 d’Irlandais) ; ils seront 28 millions en 1851, année où le nombre de citadins dépassera celui des ruraux et où le recensement révèlera que la moitié seulement suit le culte de la souveraine (shocking !). Son oncle le roi des Belges Léopold lui conseille, lorsqu’elle accède au trône en 1834, « de ne pas répondre le jour même » à une question importante. Et de ne jamais « permettre à des gens de parler de sujets qui vous concernent ou qui ont trait à vos affaires sans que vous en ayez vous-même exprimé le désir » p.66.

Victoria se marie en 1840 avec le prince germanique Albert, qu’elle aimera jusqu’à la fin et qui lui donnera huit enfants, dont le futur Edouard VII, l’aîné, en 1841. Avec son mari, elle jouera beaucoup avec eux, en réaction à sa propre éducation trop rigide. Bien qu’émotive, elle exprime peu ses sentiments, soumise à « ce qui se fait ». La presse pour enfants et adolescents prend son essor dès 1870 et encourage le patriotisme par des récits d’aventures exotiques. S’ajouteront Kipling et Baden-Powell pour exalter le nationalisme « naturel (…) d’orgueil et de joie » p.424.

Mais à la mort de la reine, au tout début du XXe siècle, le romancier John Galworthy cité par le biographe dresse le bilan social, somme toute mitigé : « avec de l’argent on était libre en droit et en fait, et sans argent on était libre en droit et pas en fait. Une ère qui avait si bien canonisé l’hypocrisie que, pour être respectable, il suffisait de le paraître » p.455. Un véritable modèle pour toutes les époques où le fric engendre le mépris et la richesse l’orgueil de se croire d’une essence supérieure aux autres. De fait, l’empire « pour mille ans » (Lewis Morris en 1897 – Hitler n’a rien inventé…) ne durera qu’un dixième de millénaire, à peine un siècle. Mais quel éclat !

Dans cette biographie vivante qui replace toujours le personnage dans son époque, la reine Victoria ressort un peu moins caricaturale. Sa morale puritaine devenue lieu commun correspondait à l’austérité laborieuse de la bourgeoisie en plein enrichissement ; le modèle royal n’était au fond que le miroir dans lequel la société tout entière aimait à s’admirer. La lecture des romans policiers historiques d’Anne Perry, sur l’époque victorienne, donneront une illustration vivante de l’époque.

Roland Marx, La reine Victoria, 2000, Fayard biographies historiques, 538 pages €30.00

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Andrée Chedid, Nefertiti

L’auteur est égyptienne d’origine libanaise de nationalité française, ce qui lui donne un regard à la fois cultivé et sensuel sur la vallée du Nil plus d’un millénaire avant notre ère. Sa reine de prédilection est Nefertiti, première femme traitée d’égal à égal par son pharaon Akhenaton (dont elle supprime le e dans le nom).

Nefertiti naît en 1388 avant, l’année qui précède la naissance d’Akhnaton, fils d’Aménophis III et de la puissante reine Tyi. Le garçon est malingre, les hanches plus larges que les épaules, le crâne allongé vers l’arrière. Il n’est pas le prototype du mâle guerrier qui tient en respect ses adversaires toujours prêts à fondre sur la riche vallée du Nil, mais plutôt porté à la paix, à la conciliation, aux éléments féminins du caractère.

Contre le pouvoir des prêtres qui règnent par la crainte des dieux et de l’au-delà, tout en accumulant grandes richesses et forte influence, le futur Aménophis IV choisit le dieu soleil Aton, au détriment d’Amon et de sa cohorte de dieux à têtes d’animaux. Cela le condamnera. Il mourra en 1354 avant, sur la barque qui remonte le Nil depuis sa nouvelle cité Horizon (Tell el Amarna) jusqu’à Thèbes, l’ancienne capitale. On ne sait pas de quoi il périt, peut-être de maladie, peut-être d’un empoisonnement commandité par les prêtres. Il avait 33 ans (tiens, comme le Christ !).

L’auteur évoque d’ailleurs Moïse, dont nul ne sait s’il a vraiment existé, comme fuyant l’Egypte (avec les Juifs) à la mort d’Akhnaton. Ce dernier, par le culte du seul dieu solaire, le même pour tous et égalitaire, aurait inspiré le Jéhovah unique au détriment du Veau d’or et autres divinités juives de l’époque. « Le mystère du soleil qui n’en finit pas de renaître, du sang qui nous maintient debout, de l’arbre qui s’élance… Voici le divin, voilà la vie ! » fait dire la reine Nefertiti à son mari pharaon Akhnaton : « Il en voit partout la marque : dans le bruissement des feuilles, dans un jeune veau qui gambade, le poussin qui heurte l’intérieur de sa coquille, la brise qui gonfle la voile (…) Si Dieu existe, il est mouvement, vigueur et turbulence de l’amour. Il est ce qui passe, il est ce qui demeure. Il est dans l’instant et dans l’ailleurs. Il se fait jour en nous » p.141. Ce n’est pas si mal dit, et autrement plus séduisant que le dieu tonnant du haut de sa montagne, secret, jaloux et autoritaire qu’aurait construit Moïse.

Sur le Nil, on vit nu jusqu’à 7 ans et vêtu d’un simple pagne au-delà. Le Pharaon s’affiche avec sa compagne presque nu en public, leurs quatre petites filles entièrement. Ils sont sensuels et affectueux, en phase avec le peuple qui les acclame. Ils se tiennent la main en plein soleil qui irradie, se caressent les reins et le torse, mignotent les corps nus gracieux et élastiques des fillettes qui grimpent sur eux. C’en est trop pour la morale cléricale qui préfère le sombre et le contraint, la discipline qui plie les âmes et le mystère qui donne le pouvoir par la crainte.

Lors de la publication du livre, en 1988, l’Occident était en pleine période de rébellion contre la Morale et la répression patriarcale-bourgeoise du sexe encouragée par les églises. L’insistance d’Andrée Chedid sur le corps et les sens, véritable re-ligion entre le terrestre charnel et le transcendant spirituel, ne serait plus de mise aujourd’hui où « la vertu » consiste à se voiler le corps, à se masquer la face, à maintenir les autres à distance et à n’autoriser « l’amitié » que virtuelle sur des réseaux loin de chez soi, à porter des gants prophylactiques et à se nettoyer névrotiquement les mains avec du gel pour alcoolique. Ces vingt ans de règne anticonformistes du printemps égyptien sont comme un rêve prémonitoire de 1968 et de ses suites – jusqu’au SIDA et à la réaction laborieuse et moraliste des années 90. Relire ce roman d’il y a plus de trente ans est une bouffée de chaleur solaire dans un monde où vient la nuit.

Nefertiti survivra dix ans à son roi, exilée dans un palais excentré de la cité d’Horizon. La ville sera rasée sur ordre du général Horemheb qui a pris le pouvoir après Nebkhéré, mort à 22 ans après sept ans de règne, appelé alors Toutankhaton (devenu Toutankhamon pour faire plaisir au clergé tradi).

L’auteur use de poésie pour un dialogue de Nefertiti avec son scribe inventé, le nain Boubastos, et les chapitres alternent entre les dits de la reine et la prose du scribe. Ce livre court se lit comme un enchantement, une imagination sur le réel. Le lecteur pourra sans dommage sauter la préface à prétention intello d’un doctorant littéraire qui accumule le naming pour accoucher d’une creuse paraphrase ampoulée : tel était le snobisme « de gauche » des années 80 lorsqu’on pondait une thèse sur la littérature et le social.

Andrée Chedid, Nefertiti et le rêve d’Akhnaton – Les mémoires d’un scribe, 1988, GF Garnier-Flammarion poche  1993, 224 pages, €1.68 e-book Kindle €5.49

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Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (introduction à la communication non violente)

Notre société judéo-chrétienne est conduite selon les principes du Jéhovah de l’Ancien testament : Dieu macho tout-puissant, autoritaire et culpabilisant. Nous sommes soumis à la hiérarchie biologique, sociale et familiale, n’agissant que contraints entre « devoirs » et « droits », anxieux d’être jugés pour nos pensées, nos sentiments et nos actions. Intolérance et préjugés, compétition et mépris, sont le lot commun, qui éclate en colère trop souvent. Pas vraiment le moyen de vivre en harmonie, ni de comprendre les autres…

Sur ce schéma simple, le psy Rosenberg, a mis au point une méthode simple. Par tâtonnements ce docteur en psychologie clinique a quitté (à l’américaine) la théorie psychanalytique qui cherche sans cesse à « classer » les déviances à la norme pour une pratiquer l’écoute humaniste qui cherche avant tout à comprendre et à montrer à l’autre qu’on l’a compris. Dès lors, c’est magique, toute agressivité disparaît et la communication peut s’effectuer…

Sur ce schéma irénique se greffent de multiples anecdotes de la vie professionnelle et familiale, une dynamique de dialogue où le lettré reconnaîtra quelque chose de la dialectique de Socrate, revue et corrigée par un fils d’ouvrier juif de Detroit. Avec le pragmatisme efficace yankee, en quatre éléments : 1/ Observer sans juger, 2/ Exprimer ses sentiments, 3/ Identifier ses besoins, 4/ Demander ce qui contribuerait à son bien-être. Exemple : il est en colère, je reformule ses propres mots, je lui fais définir ce qu’il exige, je lui fais prendre conscience de ce qui pourrait lui convenir. Le deal est là, emballez sous un nom à la mode (la communication non violente ou CNV) – et vous avez un best-seller.

Je ne nie pas qu’écouter soit rare dans notre société, à commencer par la famille. Ni que le tropisme autoritaire, hiérarchique, centralisateur soit une nuisance dont le Covid-19 montre combien il est ravageur en France jacobine plus qu’en Allemagne des länder. Qui n’a aucune initiative mais attend les ordres, qui ne participe en rien à la solution mais se contente de critiquer, qui râle sans cesse et toujours ceux qui font tout en restant assis le cul sur sa chaise – ne peut qu’être aigri de sa vie et se méfier des autres. Mais « la méthode » apparaît comme un truc marketing plus que comme une psychothérapie de soi. C’est utile mais limité : cherchez à parler avec un caïd de banlieue armé d’un couteau et vous constaterez très vite qu’il pensera seulement que vous cherchez à l’embrouiller, pas à le comprendre. Ce dont il se fout : il ne veut qu’exprimer sa haine, pas chercher sa rédemption.

Restent des remarques de bon sens. Nous jugeons trop souvent les autres a priori (c’est rapide, facile et suffisant pour notre cerveau 1) ; nous ne considérons trop souvent les autres que comme expression de nos propres besoins et sentiments, pas des siens ; nous comparons autrui à une norme « civique » ou « morale » qui nous font évidemment mépriser les trois-quarts de ceux que nous rencontrons, déviants ou indignes ; nous refusons toute responsabilité de nos actes en les traduisant par « il faut que » plutôt que par « cela me ferait plaisir » ou « cela me serait utile car ».

Toute notre conception des relations humaines souligne le Mal en l’autre et exige le dressage éducatif et politique alors qu’observer sans évaluer permettrait de prendre les êtres comme en devenir et non comme essences figées héréditairement. « J’ai constaté à maintes reprises qu’à partir du moment où les gens parlent de leurs besoins plutôt que des torts des autres, il devient beaucoup plus facile de trouver des moyens de satisfaire tout le monde » (chap.5). L’empathie permet d’en finir avec la peur de l’autre et de comprendre nos propres besoins.

Quand nous sommes en colère, ce qui arrive, l’exprimer ne sert qu’à augmenter la violence des relations. La méthode CNV consiste à 1/ s’arrêter pour respirer, 2/ identifier les jugements qui occupent nos pensées, 3/ retrouver le contact avec nos besoins, 4/ exprimer nos sentiments et nos besoins inassouvis. Dire merci en CNV consiste de même à exprimer : 1/ voici ce que tu as fait, 2/ voici ce que je ressens, 3/ voici le besoin qui chez moi a été satisfait. Cette computing psychology pourra être aisément remplacée par une « intelligence » artificielle, si l’on y pense.

A vous de tester…

Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou bien ils sont des murs), 1999, La Découverte 2016, 320 pages, €19.50 e-book Kindle €14.99 CD audio €21.90

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Celui par qui le scandale arrive de Vicente Minnelli

Le titre français tire le film du côté biblique par cette citation de Matthieu (18.7) : « Malheur à l’homme par qui le scandale arrive ». Abandonner la voie droite pour celle du démon est certes un bon résumé de la vie du pater familias texan (Robert Mitchum), riche de 25 000 hectares et cavaleur de filles en sa jeunesse. Mais l’injonction morale rigide est nuancée par les progressives révélations sur son couple, qui le rendent moins coupable. Tiré d’un roman de William Humphrey intitulé L’Adieu du chasseur, le film y ajoute un personnage, celui du fils bâtard. Le mélodrame du mâle américain blanc des années cinquante est ici joué à la perfection. Hollywood savait s’intéresser à la psychologie avant la décadence des décennies qui suivront.

Qui va à la chasse est chassé… telle est l’acte par où commence le film ; il finira de même. Le grand mâle blanc patron Wade Hunnicutt se fait tirer dessus lors d’un tir aux canards par un bouseux dont il a lutiné la femme – apparemment consentante. Il n’avait qu’à « la tenir » comme on disait alors. La Bible reconnait que la femelle de l’homme, issu de sa côte, est douée d’insatiable désir qu’il s’agit de dompter par le mariage, le « devoir conjugal » régulier et surtout les enfants. Mais Hannah sa femme (Eleonor Parker) lui a fermé ses cuisses comme une huître depuis la naissance dix-sept ans auparavant de leur seul enfant, Theron (George Hamilton un peu âgé, 20 ans au tournage). Le spectateur ne saura pas pourquoi elle a cristallisé une telle haine envers son mari (haine de classe ? haine de réputation ? haine du sexe ? haine chrétienne ?) – mais la guerre du couple a bien lieu.

Au détriment du fils, comme de bien entendu. A 17 ans, le gamin est mince et naïf, élevé par sa mère qui l’a voulu pour elle seule, condition mise pour rester en couple et sauver les apparences. Sauf qu’à l’aube de l’âge adulte, la niaiserie n’est plus de mise. Les fermiers du patron bizutent un soir Theron en le conviant à participer à une chasse à la bécassine, la nuit dans la forêt (alors que chacun sait que les oiseaux dorment, sauf les rapaces nocturnes). Il doit se tenir avec un grand sac ouvert et siffler, tandis que les « rabatteurs » lui feront déverser le gibier tout droit. L’adolescent le croit, propre et bien mis, les boutons tous attachés, en mocassins dans les fourrés. Le père se rend alors compte qu’il doit prendre en main l’éducation de son fils pour en faire le digne héritier du domaine. Celui-ci l’exige d’ailleurs de lui, après son humiliation par les hommes : « tu es mon père, c’est à toi de m’apprendre ». La « parole » donnée à sa femme tombe d’elle-même, malgré son amertume.

Wade convie son fils Theron dans son sanctuaire, un bureau orné de trophées de chasse et de carabines, ses trois chiens soumis à ses pieds, le bourbon dans le verre, la pipe à la gueule. Il lui donne des conseils de tir et manifeste par une balle dans la chemisée, son intention de prendre en main son garçon à toute la maisonnée, un brin terrifiée. Il mandate comme « grand frère » Raphaël (George Peppard), son autre fils bâtard issu d’une précédente liaison, pour enseigner et surveiller Theron dans son initiation. Celui-ci, avide d’exister contre maman, délaisse ses « collections » de timbres, papillons et autres cailloux (loisirs bourgeois féminins) pour se vouer au tir et à la chasse (loisirs pionniers masculins). Il est habile, passionné, au point de vouloir abandonner ses études – contre son père, mais qui ne récolte que ce qu’il a semé.

Un gros sanglier ravage la contrée et les fermiers demandent au patron d’intervenir, tel un seigneur d’Ancien régime en ce Texas resté au fond peu « démocratique ». Wade mandate Theron pour ce faire : c’est son initiation. Mais il sera sous la tutelle de Rafe. La traque se prolonge le long des marais sulfureux dans lesquels il ne faut pas s’aventurer, symboles de la frontière infernale ; le sanglier semble issu de l’enfer et le vaincre une victoire contre le Mal. Les deux hommes doivent passer la nuit dehors car les chiens sont épuisés et l’un est tué. Mais Theron veut prouver à son père qu’il est digne de lui et se prouver à lui-même qu’il peut le faire et devenir un homme, un vrai. Il ne réveille pas Rafe et quitte le bivouac en léger appareil, torse nu sous sa veste ouverte. Il montre les muscles… et tire effectivement le sanglier.

La suite de l’initiation va consister à la chasse aux filles. Mais comme Theron n’est pas Wade, pas question de papillonner de l’une à l’autre comme la réputation du père, qui le précède, le voudrait. Theron ne jette son dévolu que sur une seule, Elisabeth (Luane Patten). Mais il est trop timide pour aller draguer lui-même et mandate Rafe à sa place (qu’il ne sait pas encore être son grand frère). Celui-ci, sans copine, est ébloui par la belle et trouve les mots choisis pour la convaincre. Commence alors une idylle d’adolescent entre elle et Theron, encore une fois chemise ouverte avec elle comme à la chasse. La symbolique du vêtement ne s’arrête pas là. L’adolescent, pour faire viril, imite les grands et déboutonne largement sa chemise sur son poitrail encore étroit – l’inverse des convenances enseignées par maman toujours impeccablement coiffée et en hauts talons, même sur la pelouse. Il trouve du travail comme ouvrier à l’égreneuse de coton pour s’éprouver et quitter le cocon.

C’est que les rêves des parents pour leurs enfants se heurtent à la réalité de ces mêmes enfants : ils ont leur personnalité et ne sont pas façonnés à partir de rien. Le rêve maternel se brise sur l’exigence de virilité de la société ; le rêve paternel sur le dégoût de « la vie de famille » qu’a connu le fils avec des parents séparés en guerre permanente ; le rêve d’Elisabeth sur la volonté de Theron d’éviter de reproduire le modèle familial… Les rêves sont des volontés de domination sur les autres, qui doivent y résister s’ils ont quelque consistance. Il n’y a guère que le rêve de Rafe (qui n’ose pas en avoir vraiment) qui se réalise : épouse, fils, maison. Car Theron a engrossé Elisabeth sans le savoir, dans sa naïveté, et l’enfant est réputé être celui de Wade, le dragueur impénitent. Mais Elisabeth ne dit rien à Theron car il a déclaré ne pas vouloir se marier pour ne pas reproduire l’antimodèle de ses parents, surtout lorsqu’il apprend que Rafe est son demi-frère. Alors Rafe, qui a toujours aimé Elisabeth mais s’effaçait comme d’habitude devant son frère chéri, se dévoue pour épouser l’engrossée et endosser la paternité de l’enfant. Lui sera un bon père. Surtout lorsqu’il sera reconnu – post mortem – par son véritable géniteur avec son prénom gravé sur sa pierre tombale afin que tous le voient.

Wade disparaît d’un coup de fusil réussi, après la parenthèse de l’initiation du fils par le fils. Mais il est cette fois tiré par le père d’Elisabeth parce que la rumeur l’accuse de l’avoir engrossée – alors qu’il n’y est pour rien, semble-t-il. Mais le film reste ambigu : l’enfant (qui ressemble à Wade pour autant qu’un bébé puisse réellement ressembler à un adulte) est-il son propre fils ou celui de son fils ? Je penche pour la seconde hypothèse mais la réputation sociale penche pour la première. Lorsque le père d’Elisabeth l’apprend (Everett Sloane), il entre chez Wade et le tue. Theron se lance à sa poursuite et le tue. Désormais meurtrier, inapte à la famille à cause de ses parents, il n’a comme héritage que la destruction : le goût du sang et de la chasse, l’alcool, le dégoût du couple et de la progéniture, l’absence d’instruction. Un bel exemple !… Seul Rafe est conscient de ses manques, une enfance orpheline, l’absence de reconnaissance, un savoir concret dans la nature. Il prend la vie comme elle vient, sans rêver, et la vie le récompense.

Robert Mitchum en chef de tribu est magnifique, son fils George Hamilton moins ; il fait pâle figure avec sa silhouette de gamin monté en graine contradictoire avec un sternum velu. Il expiera les « péchés » d’être riche et fils chéri en délaissant son domaine pour partir travailler au loin, et en laissant sa fiancée à son demi-frère, avec le bébé qu’il ignore couvant dedans. Le fils bâtard héritera de tout, par compensation biblique (les premiers seront les derniers). La mère, Eleonor Parker, en frigide rigide est la poupée sociale corsetée en devoirs, enfermée dans ses certitudes moralisantes et inapte à comprendre son enfant comme son mari… et les autres. Il faut la « violer » au sens métaphorique pour qu’elle se bouge : imposer la virilité au fils, imposer la réconciliation comme remède à l’asthénie du fils, imposer le voyage de noces à Naples pour à nouveau coucher ensemble, l’appâter avec le petit-fils pour qu’elle sorte de sa grande maison vide après la mort de son mari et le départ de Theron. C’est une potiche, dont la « volonté » n’est que cuirasse de refus, pas une action positive.

DVD Celui par qui le scandale arrive (Home from the Hill), Vicente Minnelli, 1959, avec Robert Mitchum, Eleanor Parker, George Hamilton, George Peppard, Warner Bros 2006, 2h24, €24.99 blu-ray €22.77

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George Sand, François le Champi

Voici un autre roman de mon enfance, déjà lu par mes parents, peut-être parce qu’il était considéré comme « édifiant ». Il parle d’éducation morale au Bien, de s’élever intellectuellement malgré l’indigence à la campagne, d’aimer ceux qui vous aiment et d’obéir au Créateur. En bref, un résumé de la morale bourgeoise chrétienne. A ce fond, George Sand rajoute son féminisme : ne fait-elle pas de François le mâle parfait qu’une femme peut épouser ?

Pour la sensiblerie, François est un « champi », un enfant trouvé dans les champs et confié à l’hospice avant que quelqu’un, en général une femme, ne le prenne en charge tout en étant chichement payée. Les bébés abandonnés étaient de la progéniture de riches qui avaient fauté, effrayés du qu’en-dira-t-on. Au siècle de Sand, l’avortement était un crime tout comme était interdit le divorce. En ville, on posait le bâtard à la porte des églises ; à la campagne dans les champs – où passait toujours quelqu’un.

Le lecteur fait la connaissance de François à 6 ans : « c’était un bel enfant, il avait des yeux magnifiques (…) [mais] si malpropre, si déguenillé et si abandonné à l’hébétement de son âge » p.1280 Pléiade. La Madeleine, femme du meunier du Cormouer, enveloppe de son chéret l’enfant à moitié nu et lui donne du pain. Il est l’adopté de la Zabelle, une pauvresse qui vient de louer la masure d’à-côté. François a bon cœur, se montre très agile et serviable ; il comprend tout malgré son air niais et sa parole rare. Déjà mère d’un petit Jeannie d’un an, Madeleine va faire de François son second fils, bravant les préjugés paysans pour lesquels un champi est destiné à devenir braconnier ou bandit, résistant à son mari lorsque celui-ci veut le faire rendre à l’hospice sous peine de chasser la Zabelle. Pour elle, seul le manque d’amour peut faire d’un enfant (page blanche) un adulte mauvais.

Le gamin croit en force et en intelligence auprès de Madeleine et Zabelle, il apprend à lire – les deux mêmes livres du moulin, les Evangiles et un raccourci de la Vie des saints. Pubère, il ne pense pas à fille et travaille comme quatre. Mais, à 17 ans, il tourne la tête de la Sévère, une bourgeoise fêtarde qui ensorcelle le meunier pour lui soutirer ses terres et des billets de dettes pour le jeu. Elle voudrait bien baiser le jeune homme ; lui ne comprend pas et n’aime ces manières. Vexée, la Sévère susurre à l’oreille du meunier Cadet Blanchet, un gros niais colérique, que sa femme pourrait bien fricoter avec le bel enfant devenu mâle. C’est impensable pour qui les connait, absurde à les observer, mais François doit s’éloigner. Il se loue à la Saint-Jean au moulin qui périclite, à une trentaine de kilomètres. Il y restera trois ans et, sachant lire, comprendre les affaires et compter, redresse l’affaire. Le meunier du lieu lui en très reconnaissant et, outre son salaire augmenté, voudrait lui donner sa fille de 30 ans à marier. Mais François, s’il est touché de cette attention, n’a pas d’amour pour la belle ; il le réserve tout entier pour sa mère adoptive, Madeleine.

En apprenant sur une foire que le Cadet Blanchet est mort de maladie, François retourne au moulin de Cormouer et y trouve une Madeleine au lit, épuisée et malade, un Jeannie grandi mais resté fin de 14 ans, la grosse servante Catherine qui a du mal à le reconnaitre tant il est devenu viril, et Mariette, la sœur du meunier qui, à 16 ans, pense plus aux garçons et aux fanfreluche qu’à aider la maisonnée.

François s’installe au moulin ; de sauvé il se veut sauveur. Il aime Madeleine comme sa mère mais désormais aussi comme une femme, puisqu’elle n’a guère qu’une dizaine d’années de plus que lui, à peine plus que la fille de son récent patron. C’est à ce moment que, de fil en aiguille, de la rumeur lancée par la langue de vipère de Sévère à qui François fait rendre gorge sur les dettes et les terres grâce à la petite fortune léguée par sa mère biologique anonyme au curé, au départ de la Mariette pour se marier à un nigaud qui a du bien, François va s’avouer le désir qu’il a de se marier lui aussi. Mais comme il n’a qu’un seul amour, exclusif, ce ne pourra être qu’avec… sa mère.

Comme roman édifiant, c’est un peu fort. Même si Madelaine n’est que sa mère adoptive, peut-on baiser celle qui vous a élevé ? La loi aujourd’hui l’interdit pour éviter la confusion des rôles juridiques et symboliques mais il faut que l’adoption soit formelle et pas seulement, comme dans le roman, de cœur. Cet inceste est un fantasme de petit garçon que Freud expliquera dans le complexe d’Œdipe, mais le connaisseur de l’œuvre de George Sand reconnait plutôt sa marotte : inverser la domination du mâle. Déjà, le prénom de Jeannie, donné à son garçon, est plus féminin que masculin. Ensuite, la fable est inspirée par son amant du temps, Victor Borie qui avait 30 ans quand elle en avait 44, ami de son fils Maurice de cinq ans plus jeune comme Jeannie. L’histoire d’une femme de 30 ans qui épouse un garçon de 20 apparaît comme le symétrique de « ce qui se fait » dans la société où des barbons de 35 ans épousent des jeunettes de 15 ans. D’autant plus que Madeleine – qui accepte plutôt facilement pour la vraisemblance – a soigneusement éduqué son futur mari selon les principes de Rousseau : du bon air, peu de livres, une chasteté maintenue jusqu’à 20 ans, un amour inconditionnel et un dialogue constant. Qui de mieux pour refaire sa vie et être enfin heureuse sans être esclave ?

On ne sait pas trop ce qu’en pense le fils Jeannie, certes très content de revoir son grand frère adoptif qui le protège et le guide comme lorsqu’il était petit, mais qui devient son « père » avec d’autres responsabilités sur son destin. On ne sait pas non plus trop ce qu’en pense « la société » même si, à la campagne, seule « la famille » consacrée par l’église fait loi en tout et que le curé a l’air d’accord (bien que le mariage avec un filleul soit interdit en droit canon).

Reste une belle histoire qui touche les cœurs et qui éduque de nos jours sur le parler berrichon et les mœurs paysannes du milieu du XIXe siècle. A condition de zapper l’indigeste « avant-propos », suite de divagations à prétentions philosophiques dont l’auteur se plaît à enrubanner chacun de ses romans pour les faire mieux accepter de la société bourgeoise des salons. Parler de culs terreux sans en référer à la Nature, à l’Âme, à l’Art, à Dieu – toutes ces scies philosophiques du temps – serait sans doute du dernier mauvais goût. Chacun peut sans dommage commencer par le chapitre 1 sans passer par le pensum qui précède.

George Sand, François le Champi, 1848, Livre de poche 1976, 222 pages, €3.10 e-book Kindle €0.00 

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Minority Report de Steven Spielberg

Un film avec Tom Cruise réalisé par Steven Spielberg sur une nouvelle de Philip K. Dick, ne peut que devenir culte. C’est ce qui s’est produit depuis dix-huit ans. Le plus étonnant est que l’écrivain camé de science-fiction Philip K. Dick ait écrit sa nouvelle en 1956, prévoyant déjà la reconnaissance faciale, les véhicules guidés par l’intelligence artificielle, les robots détecteurs de présence humaine et la surveillance généralisée des mœurs et actes des citoyens. Il vivait en pleine période McCarthy, cet ersatz du fascisme aux Etats-Unis, ce qui est peut-être une explication.

Maintenant que nous revenons à une telle période de suspicion généralisée et de surveillance de masse, aidée de la technologie de pointe, le modèle Philip K. Dick nous parle à nouveau. L’évaluation des citoyens s’effectue couramment en Chine sur la base de la reconnaissance faciale et, si la prévention des crimes ne s’effectue pas avec la crudité américaine, elle s’évalue en points. Ce système se met doucement en place sous nos latitudes par de minuscules abandons progressifs qui se cumulent, au nom du terrorisme, de la fiscalité, de l’écologie, des trafics, de la sexualité, de la morale… Internet est surveillé, les banques doivent déclarer les mouvements « suspects » sur vos comptes, et obligatoirement tout transfert de plus de 10 000 €, vos mel peuvent être lus à distance, votre carte bancaire, carte de transport, GPS de voiture, vos localisations et appels smartphone vous tracent à tout instant, votre ADN est recueilli et conservé dès que vous avez affaire à la police. Il n’y a qu’un pas, et quelques progrès de mémoire des puces électroniques, pour que des logiciels d’IA puissent inférer de vos déplacements, consultations sur le net, appels et dépenses qui vous êtes et quelle « menace » vous représentez pour l’Etat, l’économie ou la morale. Nous y sommes presque.

En 2054 selon le film (dans 34 ans), une société privée teste depuis six ans un programme intitulé Précrimes. Trois précognitifs issus de mutations génétiques dues à la drogue prise par leur mère (une obsession de Philip K. Dick) ont des flashs mentaux sur l’avenir. Ce qui est philosophiquement bizarre puisque le destin n’est écrit nulle part et que nulle Machine ni Grand horloger ne le programme ni n’en tire les ficelles. La technique informatique a permis de projeter ces états mentaux sous forme de films qui montrent les détails du crime proche de se commettre : une scène, une date précise, des visages ; seul le lieu est inconnu et doit être inféré à partir des fragments d’images. La brigade d’intervention peut alors se précipiter et arrêter le précriminel avant qu’il ne commette quoi que ce soit. Ce qui est juridiquement bizarre puisque la loi n’a pas encore été enfreinte. Mais ce sont justement ces bizarreries qui font le sel de l’histoire et engendrent l’action du film. D’autant qu’en matière de terrorisme, l’intention et même la suspicion suffit aux Etats-Unis depuis le Patriot Act et en France depuis la loi Renseignements.

Car, jusqu’au dernier instant, le possible criminel garde le choix. Il sait qu’il va être arrêté parce que la technique est fiable et, sauf pulsion instantanée non prévue, ne devrait pas commettre un crime, sauf volontairement. Les meurtres de hasard sont imprévisibles et non détectés par les précogs. Comme ils sont trois, deux garçons jumeaux et une fille, ils ne sont pas forcément toujours en phase, d’où le titre du film, le Rapport minoritaire. Toute précognition fait l’objet d’un rapport avant même qu’elle soit livrée aux enquêteurs. La divergence fait l’objet d’un rapport minoritaire (un contre deux) et est archivé dans le cerveau du précog concerné même si seul le rapport majoritaire est porté à l’attention de la brigade.

John Anderton (Tom Cruise) est le chef de l’unité d’intervention de Washington. Afin d’évaluer le système pour le rendre national, un agent du FBI mandaté par le ministère de la Justice, Danny Witwer (Colin Farrell) s’immisce dans l’équipe. Le dirigeant et fondateur de précrimes Lamar Burgess (Max von Sydow) n’aime pas ça, le spectateur comprendra sur la fin pourquoi. Mais les questions de l’agent permettent d’expliquer en détail comment fonctionne le système de prévention des crimes. Efficacité pratique et communication font que le meurtre a disparu à 99% de la ville et que l’argent va affluer si le référendum décide qu’il sera appliqué partout.

La faille ne peut être qu’humaine. C’est alors que le spectateur (et l’agent du ministère) se rend compte que John se drogue pour oublier l’enlèvement de son fils Sean de six ans (Dominic Scott Kay), des années auparavant dans une piscine bondée, et le départ de sa femme. Lorsque les précogs « voient » qu’il a commettre un crime trente-six heures plus tard, il est déconcerté : il ne connait pas l’homme qu’il va tuer, ne l’a jamais rencontré et ne sait pas pourquoi il devrait le tuer. Auparavant Agatha (Samantha Morton), la précog fille, l’a agrippé pour lui montrer les images d’une femme assassinée, une certaine Anne Lively. L’affaire, l’une des toutes premières traitées par Précrimes, a été résolue mais la précog y revient : pourquoi ? Les deux affaires sont-elles liées ? N’y aurait-il pas une autre faille dans le système de prévention des crimes ?

Ces deux événements, dont je ne peux parler sans déflorer l’intrigue plutôt bien ficelée et habilement menée, sont les ressorts du film. En fait, Précrimes est imparfait et permet à certains criminels de ruser avec le système ou de faire endosser un crime par un autre. John va donc fuir et chercher le rapport minoritaire le concernant, puisqu’il n’a aucune raison de tuer. Il trouvera bien autre chose…

DVD Minority Report, Steven Spielberg, 2002, avec Tom Cruise, Colin Farrell, Samantha Morton, Max von Sydow, Kathryn Morris, 20th Century Fox 2003, 2h21, €6.88 blu-ray €9.73

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George Sand, Isidora

Vers 1840, la mode est à la pute : filles, lorettes, grisettes, femmes sans nom et femmes entrete(nues). Isidora en est une, au prénom improbable au féminin (en tout cas diabolique dans la littérature noire). Son vrai nom est Julie, comme une héroïne de Rousseau, mais Isidora sort plutôt du ruisseau. Evidemment belle et espiègle, éprise d’idéal évidemment inaccessible, elle couche pour arriver en croyant trouver l’Hâmour. Fleur flétrie qui n’y paraît pas, c’est alors que le narrateur la cueille au jardin.

Lui, Jacques Laurent, est un précepteur apprenti philosophe qui couche sur le papier des élucubrations « élevées » mais sans aucun intérêt ; il n’a baisé encore aucune femme à 25 ans, une scie de George Sand pour qui la continence, selon les préceptes intéressés de l’Eglise, monte au cerveau et « sublime » les vertus. Nous n’y croyons guère ; c’est plutôt la rancœur et le ranci qui macèrent. Depuis sa fenêtre, il aperçoit la belle en son jardin d’à côté et un hasard de travaux lui permet un jour d’en approcher. L’intermédiaire idéal, Tony, une sorte de Cupidon de l’âge de Figaro (13 ans) qui est jockey chez le comte, porte de lui une lettre où il demande grâce pour un vieux de l’immeuble qui ne peut payer son loyer. Le gamin revient avec un billet de banque en réponse et, de fil en aiguille, fait visiter les fleurs du jardin – dont la plus belle est évidemment Julia.

C’est par un autre hasard, mais sans intermédiaire, qu’il tombe sur un domino qui va au bal de l’Opéra et qui le convie à la protéger d’un importun. C’est Julia déguisée en Isidora, vite démasquée en public par l’un de ses anciens amants. Jacques tombe de haut : la patricienne d’à côté est une grisette entretenue par le comte de S*. Mais Julie lit Rousseau et Jacques le lit aussi ; les deux s’entendent comme philosophes en herbe, d’autant que Jacques effectue une « recherche » sur l’essence de la féminité. Le roman alterne donc un « cahier » philosophique (indigeste) et un « journal » (beaucoup plus vivant) qui tend à prendre le pas dans le texte pour le plus grand plaisir du lecteur.

Car c’est tout une aventure qui se dévoile par à-coup de mystères révélés. Jacques, cheveux blonds, teint de rose, taille élevée, main de marbre et prestance d’athlète, est observateur, réservé et sans ambition. Un modèle de mâle selon George Sand. Il deviendra d’ailleurs le précepteur de Félix, bel enfant affectueux de 7 ans, fils d’une jeune veuve de la haute société… comme par hasard belle-sœur sans le savoir de Julie. Jacques rachètera Isidora en son cœur en accusant par philosophie de pousser la (bonne) société à la prostitution des filles pour le plaisir des mâles riches et parisiens (ce que perpétuent les féministes d’aujourd’hui). Elle, qui couche une nuit avec lui au retour de l’Opéra, se fera épouser in extremis par son comte protecteur lorsqu’il sera à l’article de la mort lors d’un voyage en Italie ; elle l’a soigné avec dévouement. Elle deviendra veuve riche, comtesse respectable puis, dix ans après, mère en adoptant une jeune fille pauvre, Agathe, qu’elle fiancera au fils de sa belle-sœur au grand cœur Alice. Elle se sauvera donc par « la morale », c’est-à-dire la pratique de la « vertu » bourgeoise. C’est aussi irréaliste que candide : il suffirait de vouloir… ou, comme Pascal, prier au cas où pour que Dieu vous reconnaisse.

Trois ans après, les mêmes hôtels parisiens jumeaux montrent Alice et le précepteur Jacques dans l’un, Julie dans l’autre. Dialectique inévitable chez Sand, Jacques reste amoureux de Julie alors qu’Alice, veuve, est amoureuse de lui qui s’occupe comme un père de son fils qui l’adore. Le comte de S* était le frère d’Alice de T*. Cette dernière, femme modèle, s’analyse pour savoir si elle va accepter la courtisane parvenue que tout le reste de sa famille rejette. Elle s’aperçoit alors de l’amour que Jacques voue à Julie, sans que cette dernière y réponde par la même flamme. Elle veut favoriser leur bonheur, au prix d’une « crise nerveuse » qui la laisse sur le carreau plusieurs jours avant de s’effacer (hystérie fort « romantique »). Mais Julie a conscience de l’impossibilité d’aimer (dont la manifestation physique semble être la frigidité), peut-être pour être passée de corps en corps sans jamais pouvoir s’attacher. Elle garde de la catin l’ambition effrénée de séduire tout en déplorant son besoin d’être aimée. Le cœur et le vagin sont séparés et le cerveau fantasme.

La troisième partie, rapportée pour cause d’insuffisante longueur du roman écrit d’abord en feuilleton pour des revues, est faite de pièces mal raboutées sous forme de « lettres d’Italie ». Isidora les envoie à Alice qui semble ne pas répondre, et les longueurs à prétention philosophique n’y sont pas rares et toujours fastidieuses. Julie a dérobé le journal de Jacques et se rend compte qu’il aime Alice sans oser se l’avouer ; elle s’exile donc volontairement pour leur laisser le champ libre.

Dix ans après, Isidora adopte une Agathe de 16 ans afin d’assouvir son besoin d’aimer. Femme, elle est sauvée par les femmes : Alice socialement, Agathe familialement. C’est alors qu’un jeune homme vient se recommander auprès d’elle. Il est, comme toujours chez George, désirable – du moment qu’il est encore trop jeune pour n’être pas dominé par les femmes : « 18 ans au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction incomparable, des cheveux noirs abondants, fins et bouclés naturellement, un duvet de pêche sur les joues et des yeux… » p.1138 Pléiade. Il se présente en intermédiaire, comme Tony, le jockey initial. Coup de théâtre ! C’est la partie la plus drôle et la plus captivante de ce roman bancal où la théorie prend trop souvent le pas sur la peinture mais où la psychologie demeure passionnante.

George Sand, Isidora, 1846, Independently published 2019, 164 pages, €7.51

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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George Sand, Pauline

Une « peinture de l’esprit provincial » selon l’auteur (p.996 Pléiade) sous la forme de deux femmes confrontées à deux mondes : celui de la petite ville et celui de Paris.

Les deux étaient amies depuis leurs 15 ans, dans la même ville très moyenne de Saint-Front. L’une est partie, l’autre pas. Laurence est montée à Paris pour devenir comédienne, poussée par la misère et par sa mère ; Pauline est restée en province pour être brodeuse, vivant chichement en soignant son acariâtre de mère. Deux femmes, deux destins.

« C’était par une nuit sombre et par une pluie froide » que commence le roman. La berline qui transporte Laurence vers Lyon s’est trompé de chemin et s’arrête pour laisser souffler les chevaux et leur faire le plein d’avoine dans l’auberge de Saint-Front. Laurence reconnait les lieux de son adolescence. Dix ans ont passés et elle veut revoir Pauline, son amie de cœur, qui a cessé de lui écrire. Son métier à la capitale préjugé libertin par les petits-bourgeois de province la rabaissent au rang d’une pute à fanfreluches et non de l’artiste de la scène habillée selon le chic de Paris qu’elle est en réalité.

Lorsqu’elle retrouve la maison de Pauline, les deux amies tombent dans les bras l’une de l’autre. C’est par pudeur que Pauline n’a pas écrit, et à cause de sa mère emplie des préjugés étriqués de la province. Cette dernière est devenue aveugle et, après un premier mouvement de dégoût et de mépris pour la catin, elle se reprend devant la voix plus grave et la diction devenue distinguée de Laurence. L’auteur commence alors une satire du milieu bourgeois des petites villes, son dada depuis ses propres épreuves d’adolescente à La Châtre. La curiosité des bigotes est sans borne, la femme du maire pousse son gros mari à intervenir pour « demander son passeport » à la visiteuse, un prurit très administratif qui a fait plus tard les délices de Courteline et qui continue à le faire pour les citoyens confinés du coronavirus obligés de « faire des lignes » de pensum pour se déclarer eux-mêmes de sortie. La bêtise paperassière a une longue histoire en France ! Toujours est-il que le salon de Pauline, habituellement vide, se remplit de toute la faune emperlousée de la cité provinciale qui s’invite spontanément, caquette à qui mieux mieux, chacune se poussant des plumes pour approcher l’actrice et envier sa robe toute simple de grande dame.

Laurence ne reste qu’une journée à Saint-Front avant de repartir. Mais les liens sont renoués avec Pauline et, lorsque sa mère meurt, Laurence la convie à venir à Paris pour qu’elle ne finisse pas dans la peau d’une vieille fille de province. Elle est belle, prend spontanément des poses de Phèdre et peut devenir actrice comme elle. Pauline, d’un caractère différent, se laisse séduire. Mais les mois passent et, si elle se fait une place dans la famille de Laurence, sa mère et ses deux petites sœurs, elle se sent sous la coupe de son amie et cela lui pèse.

Commence alors la dialectique typique de Sand entre les deux femmes, complétée en miroir par la dialectique de deux hommes en mode mineur : Lavallée l’acteur mentor de Laurence et le superficiel mondain Montgenays. Pauline en reste à la morale bourgeoise du convenable avec la naïveté sociale qui va avec, tandis que Laurence est passée par des épreuves qui lui ont ouvert les yeux et permis de remettre en cause les « convenances ». Le bonheur se trouve-t-il dans la norme sociale ? L’exemple de Laurence prouve que non et Pauline en est jalouse. La soi-disant catin n’a pas d’amant et ne change pas de flirt avec la saison ; elle mène une vie de famille dans une maison tranquille et, si elle se fait applaudir, c’est parce qu’elle travaille beaucoup ses rôles. Pauline croit en revanche à l’amour, au mariage et à l’établissement social bourgeois.

Elle se laisse donc circonvenir par Montgenays, riche cynique qui courtise Pauline pour rendre jalouse Laurence, qu’il ne convoite que parce qu’elle est en vue. Pauline ne comprend rien à cette intrigue et croit que toute mise en garde des uns et des autres envers les manœuvres du mondain ne vise qu’à la rabaisser et à laisser la place à Laurence. Les deux amies finissent par se fâcher et Montgenays par échouer. Mais Pauline lui a cédé, il l’a mise enceinte et prend comme un défi social de la marier. Il ne l’aime pas, l’ignorera dès la noce terminée, mais Pauline sera établie dans l’état de bourgeoise mère de famille auquel elle aspirait tant. Sera-t-elle heureuse ? Le lecteur devine que non.

Malgré le titre, ce n’est pas Pauline l’héroïne mais bel et bien Laurence en femme artiste, indépendante et sensible, forte et généreuse – tout comme l’auteur se voulait et dont elle a pris l’exemple sur l’actrice Marie Dorval, connue en 1833. La femme nouvelle de George Sand ne sacrifie rien de sa personnalité ni de ses dons ; elle ne les enterre pas dans le mariage et la soumission au mâle. Elle reste autonome financièrement et socialement, au contraire de l’épouse aliénée sous la tutelle légale de son mari. Elle peut s’épanouir, elle n’est pas dépossédée d’elle-même. Pauline, à l’inverse, nourrit de la frustration qui mène au ressentiment ; elle s’enferme, s’aigrit, se protège par un statut social dont elle fait une « vertu » sans plus exister personnellement.

Ce roman d’émancipation sociale et psychologique est très agréable à lire et reste d’actualité tant la France contemporaine permet d’observer encore de tels milieux, de tels réflexes et de tels portraits.

George Sand, Pauline, 1840, Folio 2€ 2007, 144 pages, €2.00 e-book Kindle €0.00

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Victor Davis Hanson, Carnage et culture

Pour ce professeur d’histoire militaire à l’université de Californie, tout se trouve chez les Grecs : « la manière particulière qu’avaient les Grecs de tuer étaient le fruit d’un gouvernement consensuel, de l’égalité dans les classes moyennes, de l’audit civil des affaires militaires, de la séparation du politique et du religieux, de la liberté, de l’individualisme et du rationalisme » p.17. Tout est dit. On croirait un hymne à l’armée américaine. C’est que l’on se bat toujours avec sa culture, de l’épopée des Dix Mille à la guerre du Golfe.

En Occident, la guerre est amorale ; elle doit donc être conduite de manière à être efficace ; elle ne peut donc qu’être meurtrière. Hanson examine un par un les exemples des batailles de Salamine, Gaugamèles, Cannes, Poitiers, Tenochtitlan, Lépante, Rorke’s Drift, Midway, le Têt. Cela de -480 à 1968.

Il montre que la liberté donne le moral, le civisme la discipline, l’initiative l’ingéniosité. La technique est celle de l’assaut frontal, issue de l’attitude des citoyens libres des Etats–cités grecs. L’héroïsme individuel est subordonné au courage collectif. Les attaques directes sont toujours « justes » alors que les embuscades et les attentats sont des « traîtrises ». La discipline romaine est une science froide qui permet de tuer le plus possible. Le caractère public de la recherche militaire permet de fabriquer de bonnes armes et d’élaborer une tactique fluide et novatrice.

Ce pourquoi l’islam a été repoussé. Le rationalisme s’y trouvait en contradiction avec la révélation du Coran : « s’il n’y eut jamais de véritable économie de marché dans le monde musulman, c’est parce que la liberté d’entreprendre y manquait et que leur essor eût contrarié le Coran qui ne faisait aucune distinction entre vie religieuse et vie politique, culturelle ou économique et qui décourageait donc un rationalisme économique sans entrave » p.328. Les bonnes armes ne suffisent pas il faut aussi l’esprit pour les employer. « On ne saurait se contenter d’importer des techniques supérieures ; si l’on ne veut pas qu’elles deviennent aussitôt statiques et obsolètes, il faut aussi adopter les pratiques qui les accompagnent : liberté de pensée, méthode scientifique, recherche sans entrave et production capitaliste » p.434. L’auteur l’affirme surtout pour les temps présents.

Ce livre est une utile réflexion sur la place de la technique dans la guerre et sur la place de la guerre dans la société. Se battre est en Occident une affaire sérieuse : ni une parade, ni une razzia. Avec l’essor de l’économie, de la mentalité d’efficacité issue de l’économie, la guerre est devenue une industrie avec sa productivité, sa rationalité et son marketing. Seules la « traîtrise » peut provisoirement la vaincre. Les attentats aveugles sont de ce type, tout comme l’attaque de Pearl Harbor en 1941. Ce point de vu paraît ethnocentriste ; il n’est pour l’instant pas démenti.

Victor Davis Hanson, Carnage et culture – les grandes batailles qui ont fait l’Occident, 2001, Champs Flammarion 2003, 598 pages, €12.20

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Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique

L’auteur, spécialiste de Heidegger, rassemble des articles publiés de 1974 à 1989. L’œuvre de Nietzsche, « secrète, bouleversante, explosive » p.17, veut faire la généalogie de la métaphysique.

Ce qui me plaît en Nietzsche est justement son pouvoir de subversion. Il est un critique radical, aucune idéologie ne lui résiste, ni ces illusions que se donnent les hommes pour justifier leurs actes. La méthode Nietzsche est de « faire apparaître la face sombre des idéalités, des motifs cachés – souvent inconscients ou physiologiques – les forces sous-jacentes qui sous-tendent les plus hautes valeurs » p.19. Pour cela, il utilise le style : « avec ses jeux d’ironie, de parodies, d’interrogations, de sous-entendus, mais surtout de ruptures, de décalages, de déplacements, etc., le style vise enfin à détruire, ou du moins à déjouer le sérieux logique, et spécialement dialectique, dont le but est toujours de fixer des identités ou de révéler l’Identité absolue » p.21.

La vie tout entière est puissance : être plus. « Toute force, toute énergie, quelle qu’elle soit, est volonté de puissance, dans le monde organique (pulsion, instinct, besoin), dans le monde psychologique et moral (désir, motivation, idéaux) et dans le monde inorganique lui-même, dans la mesure où la vie n’est qu’un cas particulier de la volonté de puissance » p.27. L’illusion est de croire la volonté première alors qu’elle n’est qu’une force qui va.

Le nihilisme est justement l’épuisement de cette force vitale, « l’épuisement progressif de toutes les significations » p.31. C’est une « grande lassitude.  Alors que la connaissance est conquête, elle impose des lois au chaos, elle est une activité d’assimilation. Elle agit despotiquement en ne cessant de supprimer, de simplifier, d’égaliser » p.37. La connaissance n’est pas objective mais impérialiste. Comme la morale, la logique réduit tous les phénomènes à des cas identiques. « Alors qu’il feint l’objectivité, le savoir schématise, crée des cohérences fictives » p.37. De même, « l’illusion propre à toute morale est riche en impératifs ce qui n’est que contrainte » : les pulsions les plus fortes.

C’est pourquoi, selon Nietzsche, l’art doit être préféré à la science. La vérité est identité fixe, donc fictive, alors que l’apparence artistique fait voir le monde selon le fantasme de sa nécessité. L’art est dionysiaque, puissance vitale « plus concordante avec le flux infini de la vie, qui est aussi appelé le chaos » p.97. La vérité se veut permanence et non-contradiction ; l’art arraisonne le multiple, chevauche le chaos.

L’état créatif par excellence est la danse, l’état de l’artiste est l’élasticité. L’écriture vise à l’élévation du corps vers l’état esthétique – qui est un l’état corporel. Suggestion, insinuation, métaphore, aphorisme, rompent le flux logique qui tend à fixer les choses dans des catégories immuables. Le « je » n’existe pas, « l’homme libre est une société d’individus » ; le « je » n’est qu’une convention grammaticale – toute la philosophie de l’Orient souscrit à cela. La volonté n’est pas un principe cohérent produit par un sujet mais la convergence d’une pluralité de sentiments et de sensations, la coexistence de personnes et de rôles – en bref une force presque impersonnelle. L’ego est peu émancipé de la collectivité. Les actions égoïstes sont dictées par la passion grégaire enseignée par la société elle-même. L’individu n’est pas maître de soi mais avant tout un résumé de toute son ascendance.

Ce n’est cependant pas pour cela que l’homme doit se « laisser agir ». Nietzsche est un fataliste non résigné ; il n’est pas stoïcien mais joyeux, dionysiaque. Le sage stoïcien est pour Nietzsche une caricature : sa haine du plaisir fait douter de son amour pour la vie. À force de se raidir, il s’abstrait. Il n’est plus sensible qu’à des mythes logiques : l’ordre, la bonté, la beauté, la raison, la providence. Rien de cela n’est réel : l’ordre n’est qu’un équilibre de forces éphémères, la bonté un état transitoire d’être repu, la beauté réside dans la dissymétrie ou l’inachevé, la raison simplifie et forge des caricatures vides, la providence n’est que force obscure ou hasard… Le monde n’est pas un organisme ordonné mais un chaos.

La nature est neutre vis-à-vis du bien et du mal, de la vie comme de la mort. Penser, c’est réaliser des formes ; vivre, c’est inventer la ruse, dans l’incertitude et le besoin de tâtonner. Le chaos n’est pas soumis à la logique du vivant mais est une mer de force : la vie est faculté d’incorporation. La sensibilité, l’appétit, l’évaluation, sont des choix d’assimiler ou de rejeter. La pensée n’est qu’un outil qui met l’assimiler en ordre provisoire, le hiérarchise. C’est le corps qui commande la pensée.

Il s’agit d’imiter la sagesse du corps et de prêter attention au climat, au lieu, au moment, à la nourriture, au plaisir. « Se connaître, c’est savoir pratiquer son propre régime » p.186. C’est avoir une relation organique, du microcosme au macrocosme (idée de la Renaissance), affirmer religieusement la vie en son entier (idéal des Grecs présocratiques). Comme chez Homère où les héros tragiques sont gais. L’apollinien n’est pas originaire, il est seulement projection visuelle du fonds dionysiaque abyssal. Apollon est seulement beau, Dionysos le rend sublime au sens très précis de Kant, un sentiment d’épanouissement de la vie. Après Homère, l’apollinisme intégral (délire de savoir) n’existe plus que négativement, comme abstrait, antinature et oubli de la musique.

La joie nous fait retrouver ce que nous avons toujours su, la proximité avec les origines, l’ivresse d’être en harmonie avec l’univers. « Le rythme au sens antique est, sur le plan moral et esthétique, la bride qui est mise à la passion » p.266. Il faut laisser résonner en soi la musicalité du monde ; elle rayonne de sens.

Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique, 1993, Gallimard collection Tel, €11.20

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Censurer les livres, ça commence comme ça…

Interdire les livres, les faire « retirer de la vente », empêcher leur édition ou réédition, c’est bâillonner l’expression. Une fois l’opération réalisée et acceptée, l’emprise s’étend sur tout le reste, jusqu’au changement de régime.

Force est de constater avec les affaires récentes que la liberté de dire, l’un des droits de l’Homme, ne convient pas aux femmes. Car ce sont souvent aujourd’hui les moralistes de salon, l’opinion des ménagères de 50 ans, la rage hystérique des féministes qui veulent se venger, qui poussent à faire rentrer dans la gorge les écrits des écrivains. Pouvons-nous rappeler qu’en bon français, les droits de l’Homme sont les droits de toute l’humanité ? Pour les hystériques, la « langue est fasciste », instrument de « domination ». Il faut donc la couper, et pas seulement au sens symbolique en ajoutant les « il ou elle », « celles et ceux » et les « e » à la fin de chaque nom, rendant toute lecture fastidieuse et tellement démago que l’on renonce à ce qui est dit. Autre façon de « la couper » à ceux qui écrivent.

Il y a, dans le féminisme contemporain, et encore plus s’il se revendique d’une religion, une intolérance que l’on serait coupable d’ignorer, au risque de la voir s’enfler dans la cité, en traduction politique. Le féminisme a eu du bon pour replacer les femmes à leur place égale aux hommes. Mais trop nuit ; il ne s’agit pas qu’elles imposent à leur tour leur domination. Pourquoi minimiser l’intolérance féministe mais dénoncer l’intolérance politiquement extrémiste ? Si la moraline peut faire la loi, le consentement à la dictature dans la cité n’est pas loin et l’ordre moral se rapproche.

Certes, « les femmes » sont une catégorie trop vaste pour être vraie. Il y a femme et femme, sans compter celles qui le sont à demi ou au quart, partie de ces LGBTQ+ dont la mode assure qu’elles font partie (comme les hommes) de ces nuances de gris sexuel.

De même, « la » morale n’est pas celle des mœurs, elle est celle des minorités activistes. Sur le modèle politique de la « révolution permanente » qui vise à engendrer le chaos pour faire tomber « le système », les contraintes, actions et autres menaces des Chiennes de garde, ligues de vertu, familles chrétiennes, police des mœurs et multiples groupes de pression moralistes visent à surveiller, culpabiliser et punir tous ceux qui ne marchent pas droit – selon le droit édicté par les moralistes eux-mêmes.

C’est ainsi que l’on a interdit en France Tartuffe de Molière montrant l’hypocrisie des dévots, Candide de Voltaire pour apologie de la liberté morale, L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert pour matérialisme condamné par l’Eglise – c’était une époque d’absolutisme royal et d’hégémonie de l’Eglise. L’empire second a interdit à son tour Les fleurs du mal de Baudelaire pour obscénité et Madame Bovary de Flaubert pour indécence. Le gaullisme triomphant, dont le SAC n’hésitait pas à faire exécuter des ministres qui « savaient » tels Boulin ou Fontanet, a interdit toute l’œuvre de Sade pour sexe et immoralisme, J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian pour violence et sexualité, Notre-Dame des Fleurs de Jean Genet pour homosexualité revendiquée, Histoire d’O de Dominique Aury jusqu’en 1975 pour outrage aux « bonnes » mœurs, Le con d’Irène de Louis Aragon en 1968 pour dire la connerie, Lourdes, lentes d’André Hardellet pour excitation de mineurs en 1973, Interdit de séjour de Tony Duvert en 1969 pour pornographie. Ce régime autoritaire a eu pour successeur la gauche au pouvoir et un certain dégel des mœurs et de l’expression – mais pas sans contreparties : Septentrion de Louis Calaferte a été interdit jusqu’en 1984 pour indécence et liberté sexuelle, en 1986 L’Anti-Justine ou les Délices de l’amour de Restif de la Bretonne pour outrages aux « bonnes » mœurs et excitation de mineur à la débauche. La « gauche morale » n’a rien eu à envier à la morale catho. Aujourd’hui, c’est Matzneff que l’on « retire » sur les confessions d’une nymphette soixantuitarde repentie : et après, qui ?

En Angleterre, aux Etats-Unis et en Australie ont été de même interdits L’amant de Lady Chatterley pour atteinte à la « bienséance », Ulysse de James Joyce pour sexualité, Les raisins de la colère de Steinbeck pour réalisme trop cru, Sur la route de Kerouac pour obscénité, Sexus de Henri Miller pour sexe non puritain, Lolita de Nabokov pour indécence avec mineure, et jusqu’à Harry Potter dans plusieurs écoles canadiennes d’Ontario et de Terre Neuve sous la pression de « familles chrétiennes » hostiles à l’évocation de la sorcellerie (donc du sexe subliminal) par des gamins de collège ! Et que l’éditeur Hachette décide de « ne pas » publier les mémoires de Woody Allen sous la pression moraliste.

De nos jours, la moraline chrétienne se répand du puritanisme anglo-saxon aux pays latins, pourtant longtemps plus ouverts. Mais le catholicisme est attaqué pour avoir encouragé par système puis couvert la pédocriminalité sur les « anges » qui servent la messe ou chez les scouts ; le catholicisme est donc relégué et les évangélistes, baptistes et quakers donnent désormais le ton. Pour nos bobos et bobotes, les Etats-Unis sont le diable économique mais le bon dieu moral – allez comprendre. De même le Père – le mâle – est une horreur lubrique mais un Protecteur d’Etat en recours.

Je n’évoque ici que la censure de mœurs ; la censure politique sur Les damnés de la terre, La question, Services spéciaux Algérie, L’argent noir, Prison d’Afrique, Main basse sur le Cameroun, jusqu’au Grand secret du Dr Gubler qui dévoilait le cancer de Mitterrand, a été et reste aussi virulente en France, cette fois sur ordre des politiciens (en majorité hommes). En économie, les « lanceurs d’alerte » sont vilipendés, poursuivis, ruinés, emprisonnés par les « intérêts bien compris ». Elle est bien belle, « la démocratie des droits de l’Homme » dans les pays occidentaux !

Il ne s’agit pas de faire du prosélytisme pour la pédocriminalité, la pornographie, l’antisémitisme, le racisme, le machisme le viol et autres : il s’agit de lire les romans et journaux publiés légalement pour comprendre. Savoir n’est pas accepter : c’est mesurer combien il faut agir – et comment le faire avec efficacité et juste mesure. Interdire sans nuance n’a jamais empêché le mal de se faire. Ce n’est pas en cachant ce sein qu’il n’existe pas. Au contraire, tout mystère, tout secret, toute dissimulation attire, irrésistiblement. Mieux vaut tout mettre sur la table, ainsi la tentation de l’interdit s’émousse : les nudistes ne se sautent pas dessus comme des bêtes en rut, ils se regardent puis s’habituent et vivent comme si de rien n’était, en liberté. Cela s’appelle le naturel et leur morale est ailleurs, plus profonde, mieux ancrée, au-delà des seuls sens. A l’inverse, la honte, le refoulement, la macération engendrent l’explosion, le déchaînement, la haine. Ce pourquoi le nazisme fascine toujours, issu de la mentalité petite-bourgeoise protestante, austère et moraliste, rigide et contrainte.

Dans la censure ou l’euphémisme de « retirer les livres de la vente », la liberté d’expression comme la liberté de croire sont chassées au nom de principes « supérieurs », dont on ne s’étonnera pas de constater qu’ils sont avant tout religieux. Provenant uniquement des religions du Livre, celles qui méprisent la chair et la matière dans ce monde-ci opposé à l’au-delà. Jouir, prendre du plaisir sur terre en enlèverait à Dieu et à l’aspiration à obéir. Il s’agit d’assurer le pouvoir sur les corps, donc sur les passions, donc sur les âmes. La liberté est un vain mot, ce qui compte est l’obéissance. Platon, aristocrate totalitaire dans La République, déconseillait d’ailleurs la lecture de L’Odyssée aux adolescents car trop de liberté y régnait.

La chiennerie de garde des censeurs et censeuses prépare de tristes lendemains de contrainte, des votes de repli et de xénophobie. Interdisez un livre, vous interdisez de penser. La culture, comme chacun sait, est pleine de pesticides mentaux et d’OGM trafiqués : mieux vaut n’en point avoir et que tout soit artificiel, bien humanisé ! Les nazis qui brûlaient les livres sur l’exemple de l’Inquisition catholique le savaient. Depuis Michel Foucault, l’exemple de l’Iran mollarchique continue d’attirer la gauche bobo bien au chaud dans ses salons feutrés et qui se rengorge de sa « morale » humanitaire sans voir qu’elle se soumet honteusement aux normes sexuées des dominatrices.

Le retour du refoulement, de la contrainte moraliste, de la surveillance sourcilleuse des autres par chacun, promettent des lendemains fascistes. Les désarrois de l’élève Törless, Le ruban blanc, l’avaient pointé avant 1914 – une « crise » et Hitler est arrivé. Les clameurs de lynchage sur les réprouvés, soi-disant violeurs un demi-siècle auparavant, sont le début : déjà reviennent les années 30, monte l’intolérance et la haine, qui se généralise de mois en mois à toute la société. Après les dénoncés, les censurés, les opposants : en haut on s’assoit dessus, on leur assène du 49-3 au nom de la fameuse Urgence ; à la base on les injurie, on les tabasse en manifs, on les menace de mort au nom du renverser la table (sans savoir qui mettre à la place). Çà commence comme ça la tyrannie : par un j’veux voir qu’une tête et silence dans les rangs !

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Eternelle adolescence matznévienne

« Ce qui rend la vie sociale si ennuyeuse, c’est son hypocrisie. Chacun se compose un personnage, affecte une unité de surface. Celui qui ose avouer ses contradictions fait scandale. On le traite d’immature ou de débauché. Pourtant, c’est ainsi : coexistent en nous un spirituel et un sensuel, un cynique et un tendre, un égoïste et un généreux, un Don Juan et un amant capable de fidélité, un destructeur et un créateur. La lucidité nous invite à confesser notre nature contradictoire, fugitive, polymorphe ; mais la lucidité est une vertu infernale, c’est-à-dire une vertu qui autorise les pharisiens à nous envoyer rôtir en enfer » p.57. Certes mais, cher Matzneff, il ne s’agit pas de résoudre ses contradictions selon ce qu’on croit être « la » morale unique en tout temps et en tous lieux, comme si un Dieu unique omnipotent nous enjoignait de lui obéir sous peine d’enfer éternel. Si certains le croient, ils ne peuvent imposer à tous ce fantasme totalitaire.

Devenir adulte, c’est non pas « résoudre » mais « vivre avec » ses contradictions, inhérentes à la nature humaine et à ce monde ici-bas, mêlé et imparfait. L’idéal n’est qu’une image, il n’est jamais accompli. Cela dit, si au lieu d’en jouir il en avait élevé, Gabriel Matzneff aurait probablement une autre conception des « jeunes personnes ». Il les saurait fragiles, même si le plaisir ne doit pas leur être interdit.

Gabriel Matzneff en son enfance

L’un des modèles de Gabriel Matzneff est Giacomo Casanova, « un séducteur qui connait des succès, mais aussi de nombreux échecs, un amant qui fait l’expérience du plaisir, du bonheur, de la passion partagée, mais aussi  celle du dédain, de la trahison, de la douleur ; c’est un infidèle qui aspire à la constance, un cynique tendre, un écorché vif toujours encombré de nouvelles amantes et tourmenté par la nostalgie de ses amours évanouies, un bon chrétien disciple d’Epicure et du Sequere deum des stoïques, un hédoniste tenté par le monastère, un pédophile hétéro sensible à la beauté des jeunes garçons, un cavaleur plein d’énergie vitale qui manque de se suicider, un être que dévorent ses pulsions contraires et qui, de cette existence incohérente, hors norme, a tiré une œuvre qui nous émeut, nous amuse, nous captive, nous enseigne et nous enchante » 2010, p.158. Ne voilà-t-il pas un bon portrait de lui que Matzneff revendique pour la postérité ?

Un autre modèle est Montherlant. Mais celui-ci, adulte, vivait une « alternance », ainsi appelait-il ses actes contradictoires et successifs ; ils tournaient autour d’un axe : ce qui fait la morale de soi, l’image que l’on a de nous-mêmes à nos propres yeux. Il semble que Matzneff n’ait jamais vraiment mûri comme Montherlant l’a fait, voulant vivre « en même temps » ses contradictions. Est-ce un vice de son époque incapable de choisir ? Inapte à construire une personnalité ? Signe que mai 68 perdure, les marcheurs politiques se veulent « en même temps », façon plus subtile d’opérer une « synthèse » à la Hollande mais guère plus efficace. A certains moments, il faut décider, prendre un chemin et pas un autre, quitte à bifurquer ensuite. D’où le sentiment de flou de la politique actuelle du président Macron et les citoyens déboussolés. S’il est réaliste de naviguer à vue quand le brouillard se lève et d’actionner la barre pour éviter tout obstacle brusquement surgi, il n’en demeure pas moins qu’un cap doit être défini si l’on veut aller quelque part. L’adolescence prolongée, dans la vie comme en politique, est ridicule et stérile, Matzneff l’apprend à ses dépens.

En revanche, la foi est peut-être la part d’adolescence que nous pouvons garder jusqu’à un âge avancé. Elle est doute et impossibilité raisonnable à décider ; elle est curiosité et élan. « Nous pouvons, c’est mon cas, (…) avoir des doutes sur l’enseignement de l’Eglise et simultanément avoir le sens du sacré, de la transcendance » p.75. Raison et sentiments… L’adolescent subsiste dans l’adulte. « J’ai une unique certitude qui constitue le pivot et la justification de ma vie agitée : nous sommes sur cette Terre bénite et maudite pour créer de l’amour, pour créer de la beauté » 2009, p.130. Romantique, isn’t it ? Tellement « jeune » en tout cas. « Il n’y a pas de foi chrétienne sans une rencontre personnelle avec le Ressuscité » p.53.

Mais qu’un Dieu existe ou pas, au fond quelle importance ? Il s’agit seulement de « croire » car l’illusion aide à vivre, surtout à l’âge où l’on se construit. Nietzsche l’avait bien compris qui faisait de « l’artiste » le type humain le plus haut à l’âge adulte et de la lucidité contre toutes les croyances une sur-humanité. Dans « les prières (…) l’essentiel est le plaisir et la consolation que nous éprouvons en les formulant. Si Dieu n’existe pas, tant pis pour lui » déclare Matzneff p.156.

L’adolescence, même attardée, donne à penser. Mais elle semble de moins en moins socialement acceptable.

Gabriel Matzneff, Séraphin c’est la fin ! 2013, La Table ronde, 267 pages, €18 e-book Kindle €12.99

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Gabriel Matzneff, Séraphin c’est la fin !

Ce recueil de chroniques polémiques qui s’étalent de 1964 à 2012 a reçu le prix Renaudot essai en 2013 – et suscité l’ire envieuse de l’ex-maitresse Vanessa, une trentaine d’années après ses premières frasques. Le titre, un brin gamin, est emprunté à Edmond Rostand dans L’Aiglon. Ce fils de Napoléon 1er cherche à se définir face à son père : ainsi fait Gabriel face aux pères de substitution que furent les grands auteurs qu’il affectionne et les pères de l’église orthodoxe à laquelle il se complait à demeurer fidèle.

L’auteur se dit « par indifférence aux modes, obstinément lui-même » p.10 – ce qui déplaît aux moralisateurs qui voudraient que tous fussent réduits à leur austérité étriquée. Matzneff se veut « écrivain épris de liberté » en un siècle qui en a fort manqué. Le XXe, avec la militarisation des mœurs due à la guerre de 14 « célébrée » par Hollande, le lénino-stalinisme des camps et de la pensée partisane célébrés par Sartre et les intellos compagnons de route, le fascisme et le nazisme suivi par d’autres intellos activistes, le conservatisme chrétien de Franco, Horthy et Pétain suivi par la majorité silencieuse, la pensée unique « de gauche, forcément de gauche » scandait la Duras, qui empoisonna la politique des années soixante à deux mille dix, l’hygiénisme moral au prétexte de « social » ou « d’écologique » qui tend à savoir mieux que vous ce qui est bon pour vous et à vous l’imposer par injonction sans débat, le retour à l’ordre moral que véhicule la mondialisation yankee – rien de cela ne penche pour un siècle de liberté ! En bref, l’auteur bien de son temps est opposant à son siècle. Il a épousé la révolution libertaire de mai 68 – à déjà 32 ans – par haine de la famille (la sienne surtout qui l’a laissé écartelé enfant entre parents divorcés) et du confort paisible bourgeois. Il n’a pas perçu que cet anticonformisme de santé est devenu avec les années un conformisme de plus, celui de la transgression permanente.

Le plus cocasse dans l’affaire Vanessa Springora, est que Matzneff, orateur invité à la librairie bordelaise Mollat le 13 décembre 2007 dans un colloque sur « le viol », ait déclaré : « J’ai publié chez Gallimard le journal intime de mes amours avec cette jeune Vanessa, La prunelle de mes yeux, amours pleines de péripéties avec lettres anonymes de dénonciation à la brigade des mineurs et tout le saint-frusquin. Vanessa me disait : « S’ils te mettent en prison, j’irai me jeter aux pieds du président de la République, je lui dirai que je t’aime à la folie, je le supplierai de te libérer ». p.91. Mais ni en 2007, ni en 2013 à la parution de Séraphin, la Springora ne s’est manifestée. Ce n’est qu’à la toute fin de 2019, pressée par la moraline ambiante et exigeant plus de rigueur qu’elle n’a eu personnellement pour sa fille de désormais 13 ans, elle porte l’affaire dans l’édition d’abord, puis en justice. Lorsque l’on a une telle « morale » à éclipse, lorsque l’on « croit » que le plaisir pris jadis avec délices « doit » être qualifié d’inqualifiable et que l’on retourne sa veste, reniant ce qu’on a adoré, peut-on encore faire la leçon aux autres ? Je trouve une telle attitude pitoyable et la personne qui l’incarne méprisable. Le « moi aussi » à la mode a encore frappé : être comme la horde, être « une victime », quel bonheur moral !

Si Gabriel Matzneff se dit « révolutionnaire » comme tant d’autres, c’est moins en politique et encore moins en économie : c’est avant tout sur les mœurs. Après tout, la « révolution de mai » a débuté à la fac de Nanterre lorsque les garçons ont voulu rejoindre le dortoir séparé des filles au printemps 68. Les laisser baiser aurait été une mesure d’ordre et de conservatisme politique, tout changer pour que rien ne change ; il n’en a rien été et les barricades dans la rue, la contestation de toutes les institutions, l’épithète « fasciste » appliquée à toute contrainte (y compris de la langue) a été la réponse à la répression sexuelle. La liberté est devenue la licence, puis le « droit obligatoire » de baiser en tout temps, n’importe où, avec quiconque. Comme Michel Houellebecq l’a excellement montré, cette liberté-là est devenue contrainte. Il fallait faire comme tout le monde, un « tout le monde » générique fantasmé. Pour exister, il fallait donc sans cesse en rajouter dans la « libération », aller plus loin que ce fameux « tout le monde ». Gabriel Matzneff, par solitude et carence affective s’est intéressé adolescent à ses pairs plus jeunes puis, à peine adulte, aux très jeunes filles pubères. Il s’en est vanté auprès de ses amis, s’est étayé de références littéraires romaines et Renaissance, a chanté le soleil et la chair, les corps et la bonne chère, célébré Vénus, Priape et Bacchus. Il a fait des jaloux, les aigris qui n’avaient pas son talent lui sont tombé dessus sous des prétextes « moraux ». Car la morale (qui est opinion commune fluctuante) sert à vilipender qui ne vit pas comme vous, ne pense pas comme vous, ne baise pas avec autant de plaisir que vous, a plus de talent que vous. L’envie réclame l’égalitarisme : si je ne parviens pas, que personne n’y parvienne !

Ces chroniques rassemblées sont inégales et souvent répétitives : mettez une pièce dans la machine à écrivain et tout un paragraphe vient en entier, d’un coup, réitéré tel quel de chronique en chronique. L’auteur se défend au prétexte de pédagogie qui exige de répéter les idées, au prétexte qu’une chronique est un tout qui ne peut être amputé : n’empêche, le lecteur commence à se dire qu’il radote.

Leur intérêt tient surtout au style, qui est le propre de l’écrivain. Et Matzneff en est un, qui écrit d’une langue solide et littéraire, avec des élans primesautiers à la Montherlant lorsqu’il devient familier. « Je ne suis pas un politique », avoue-t-il p.32 et ça se voit. Ses notes sur les Palestiniens laïcs, un Kadhafi troisième voie entre américanisme et soviétisme, les vertus d’un Saddam Hussein et d’un Bachar El Hassad pour tenir les communautés et protéger « les chrétiens d’Orient » sont des prises de position un peu naïves et hors de tout contexte. Son antiaméricanisme primaire est estampillé extrême-droite et tradition française, il hait moins la domination économique et l’impérialisme politique que la contrainte morale puritaine qui contamine désormais plutôt la gauche « de gouvernement » avide de l’opinion des ménagères de 50 ans gavées de téléfilms partiaux, féministes et moralistes (voir TF1 !). Elles font le gros de l’opinion selon les datas. Les goûts de Matzneff vont vers le plaisir et « Camus n’a jamais été un de mes auteurs de chevet », avoue-t-il p.43. Dommage, ce méditerranéen l’aurait peut-être fait réfléchir.

« Ma génération aura vécu une brève période d’euphorie libertaire qui, en France, dura une douzaine d’années – de 1970 à 1982 environ – au cours de laquelle, pour ce qui me concerne, je pus écrire et publier des romans tels qu’Isaïe réjouis-toi et Ivre du vin perdu, des essais tels que Les moins de 16 ans et Les passions schismatiques, mon journal intime d’adolescence, Cette camisole de flammes. (…) Ce printemps de liberté ne dura pas. Promptement, Tartufe et Caliban revinrent au pouvoir, se faisant spécialement bruyants, contraignants. Dans les médias on n’entendait qu’eux » p.221. Il faut dire que son cercle d’amis tournait autour du sexe, des déviances à la bien-pensance morale, de la « libération » des mœurs : « Carole et Paul Roussopoulos, Georges Lapassade, Guy Hocquenghem, René Schérer, ces noms sont indissolublement liés à la part la plus enthousiasmante, heureuse, de ma vie d’écrivain, de citoyen engagé dans les luttes et les espoirs de son temps » p.144. Il était surtout engagé à fond dans la bouche, le cul et le con de ses mignons et mignonnettes. Matzneff écrit en 1981 déjà, à propos de Heidegger – mais cela peut s’appliquer à son cas : « Un écrivain est comptable de tout ce qu’il signe, et son œuvre est une » p.63. Sauf qu’il pointe aussi une chose très juste : « Ceux qui, dans mes romans, mes essais, mes poèmes, mon journal, s’appliquent à ne retenir que les passages libertins, scandaleux, et font silence sur tout le reste, pour mieux me condamner, me clouer au pilori, ne font que révéler les passions inavouées qui dévorent leurs méchants cœurs, ils dévoilent leur propre infamie » 2012, p.218.

« Nous étions convaincus que nos livres pouvaient contribuer à rendre la société plus lucide, et donc plus libre ; nous voulions convaincre nos lecteurs de ne pas avoir peur de leurs passions, nous voulions leur enseigner le bonheur » 2011 p.196. Ce temps libéral libertaire a passé – et le prix Renaudot essai marque sa borne miliaire. Il récompense un bilan révolu, dont le « c’est la fin ! » du titre dit l’essentiel. Une fin qui s’étire puisque le Journal est définitivement clos « le 31 décembre 2008 » selon la page 113. « L’originalité de mon journal intime est de ne pas être le journal de ma vie intellectuelle et sociale, mais essentiellement celui de ma vie érotique, de mes amours. Dieux du ciel ! cette imprudence (certains de mes amis la nomment « inconscience ») fit scandale » 2009, p.125. Eh oui… pour vivre heureux, vivons caché. Casanova a publié ses mémoires à la toute fin de sa vie, quant à Gide, il n’a publié qu’un journal expurgé, le reste étant réservé au demi-siècle qui suivrait. Peut-être étaient-ils moins narcissiques ou pressés d’engranger une provende sonnante et trébuchante à claquer ?

Gabriel Matzneff, Séraphin c’est la fin ! 2013, La Table ronde, 267 pages, €18 e-book Kindle €12.99

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Gabriel Matzneff, La lettre au capitaine Brunner

Je n’avais pas lu Matzneff depuis dix ans, après le Carnet noir. La censure des vagins outragés (mais un peu tard pour être honnêtes…) m’incite à lire la production non encore censurée (avant qu’elle le soit définitivement). Si je retrouve dans ce nouveau roman une atmosphère, je suis plutôt déçu. C’est un roman du grand âge, séduisant et radoteur, où il ne se passe rien. Les personnages créés il y a des années continuent à vivre, ils vieillissent. Ils n’arpentent plus le monde neuf ni ne cherchent à découvrir de nouveaux livres, ils jouissent de ce qu’ils ont, cantonnés à Paris et aux grandes villes italiennes : Naples, Venise, Rome.

Promenades et récriminations : dans ce roman, pas d’histoire. Le titre évoque une vague intrigue où le passé familial viendrait gâcher le temps présent au détriment du Carpe diem. Avec le parfum de scandale du célèbre Hauptsturmfürher (aussi difficile à lire qu’à écrire en français), le capitaine SS Brunner dont le prénom était Aloïs. Le héros – en deux personnages en quête d’un même auteur – diverge sur l’importance à accorder au passé : Cyrille se suicide, son cousin Nil s’en débarrasse. Les deux font Matzneff, pareillement Russes blancs parisiens, élevés souvent ensemble, délaissés par leurs familles. Tous deux ont été déniaisés par leur nounou vers 14 ans et ont eu, dix ans plus tard, une amante de 14 ans. Mais Cyrille est le Gabriel de jeunesse, celui qui a eu la tentation du suicide sur les falaises de Dieppe au début des années 1960, tandis que Nil survit en hédoniste, attentif à son plaisir et à ses amis, égotiste selon Stendhal, multipliant les conquêtes et ne les gardant jamais.

Dont « Delphine (…) de droite catholique (…) récemment montée à Paris (…) originaire de Dordogne [qui] adorait les poules, celles en chair et en os, mais aussi les poules en peluche. De même que Nil était un professionnel de la soupe au lait, Delphine était une professionnelle de l’angoisse. (…) Il ne supportait plus son inaptitude à l’insouciance, au bonheur (…) ce mixte de narcissisme et de surexcitation qui formait le fond de son caractère. (…) Elle le soûlait » p.43. Le portrait littéraire du personnage réel, pour qui le connait, est assez bien brossé.

Les individus des précédents romans les moins recommandables selon la morale en vigueur, adeptes de gamins philippins ou arabes, sont morts ou suicidés. Ne subsistent que les cultivés avec qui Nil peut échanger de l’érudition : Raoul, Mathilde, Nathalie – comtesse de La Fère comme Athos dans les Trois mousquetaires -, le père Guérassime. L’auteur se délecte des noms exotiques de l’église orthodoxe tels hiéromoine, archimandrite, higoumène, omophore, saint Agapit, saint Barsanuphe. Mais il se perd et perd son lecteur dans les méandres byzantins de la politique ecclésiastique entre la rue Daru et Moscou. Le snobisme « d’appartenir » à l’orthodoxie est une coquetterie qui peut vite devenir lassante.

Nathalie se marie au consulat français de Rome avec Lioubov, une femelle comme elle, et c’est le premier mariage homo en Italie autorisé par les lois de la République. Prétexte aux italianismes et aux promenades dans Rome, Naples ou Venise, de spritz au Harry’s Bar ou autres lieux, des agapes rapicolantes arrosées de vins locaux dans les restaurants populaires avec limoncello « bourré d’hydrate de carbone » pour terminer. Ne pas oublier que Matzneff est lettré : en grec, agapè est un nom de l’amour et les agapes où l’on banquette l’entretient – comme chez Platon.

C’est la vie, sans histoire – en somme le bonheur. Car les gens heureux n’ont pas d’histoire : ni passé encombrant, ni activisme au présent, ils se laissent vivre en cueillant le jour présent. Carpe diem ! Rien à voir avec Stendhal qui nouait une intrigue dans les décors complaisants du romantisme. Reste un style, une atmosphère. Ceux qui ont lu Matzneff en leurs jeunes années les retrouvent, enrichis, et apprécient ; les nouveaux s’ennuieront. D’autant que nombre de pages sont carrément recopiées des chroniques publiées dans le recueil Séraphin c’est la fin ! et que relire une fois de plus ces redondances datées agacent un brin.

Quelques remarques fort justes ponctuent le roman, comme celle sur la bêtise humaine : « N’oublions pas la bêtise, très important, la bêtise. Pour échapper à tout ça, il faut fermer les yeux, se boucher les oreilles, ne rien voir, ne rien entendre, adopter une règle de conduite fondée sur l’égoïsme le plus strict » p.179. La lamentable histoire de l’arroseur arrosé, de la séquence sexe, mensonge et vidéo d’un Griveaux pris la main sur son anatomie alors qu’il professe en public la pudeur effarouchée est de ce type. A quoi cela sert-il de « savoir » que le candidat baise et s’excite ? S’il a réalisé et posté une vidéo à une personne qu’il croyait de confiance, pourquoi Griveaux n’assume-t-il pas ses grivèleries, plaisir pris et donné entre adultes consentants ? « Assumer » est pourtant un maître-mot de la macronie qui se veut force tranquille. Soit il est niais d’avoir pensé échapper aux hackers qui traquent tout ce qui peut desservir un candidat, soit il est arrogant pour s’être cru au-dessus de la fameuse transparence en se donnant une image qui ne reflète pas la réalité, soit il conforte la moraline puritaine inepte, surtout à Paris ! Mais c’est trop bête pour en parler. Faute de Griveau, on ne manque pas de perles : les candidats passent, ils se renouvellent toujours. Laissons les « polémiques » aux envieux qui n’ont personne à foutre.

Gabriel Matzneff, La lettre au capitaine Brunner, 2015, Table ronde poche La petite vermillon 2019, 264 pages, €7.30 e-book Kindle €11.99

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Erotisme dessiné de François Bourgeon

Lorsque l’auteur de bande dessinée François Bourgeon dessinait Les passagers du vent en 1980, ses filles étaient érotiques. Tout le monde les désirait. Les consœurs du couvent, les copains du frère aîné, les matelots de pont, les aspirants… Et les lecteurs mâles, bien sûr ! La France était un pays jeune, en pleine explosion mature des enfants du baby-boom, heureuse d’être elle-même. Elle ne se posait ni la question de son identité, ni celle de son régime politique, elle aspirait à la modernité de toute sa chair, de tout son cœur et de toute son âme.

Mais-68 avait jeté les frocs, les slips et les soutanes aux orties. Les filles étaient nues sous les robes et la vie était belle. Le topless fleurissait les plages tandis que les marins de vacances hissaient la voile tout nu. C’était avant même que les gilets de sauvages deviennent obligatoires, dont les boudins râpaient les mamelons des deux sexes et les sangles sciaient les épaules et les cuisses. Avec la sécurité, il a fallu aller se rhabiller. Avec le SIDA aussi, bien que le Pape, qui ne savait pas comment ça marchait, eût mis la capote à l’index. Avec ce que les ignares appellent « la crise » (qui est la mutation de toute une génération), c’est aujourd’hui toute la France frileuse qui se met à couvert, soupçonnant tout et tout le monde.

Loin des pudeurs catho-bourgeoises imposées aux fanzines de jeunesse qui prohibaient le nu, les seins et surtout les filles jusqu’en 1968, la bande dessinée adulte explosait. Les talents étaient inégaux mais foisonnants. François Bourgeon, jeune alors, était l’un des grands. Il distillait l’amour libre d’une plume fluide et d’une écriture pudique. Sa mise en scène des passions était cinématographique : a-t-on mieux raccourci les amours de chacun dans ces trois cases où l’on voit Isa et son Hoël s’embrasser, le cuistot et sa chatte se caresser, le matelot la Garcette bichonner le fil de son arme ? Chacun connaît les amours qu’il peut ou qu’il mérite, vénaux, partagés ou excités.

Seins libres sous les chemises transparentes, les filles ne s’offrent pas à tout le monde mais à qui leur plaît. Nul ne les prend sans qu’elles l’acceptent et la main au sein appelle le genou dans les couilles – aussi sec.

Lorsqu’il y a viol, parce que certains hommes bestiaux profitent de leur force, Bourgeon le suggère par le chat et la souris. Et Mary la violée préfère oublier, donnant une leçon de pardon et d’amour au mousse ado qui a assisté à la scène. Tel est l’amour adulte, qui ne se confond pas avec la baise.

Reste que le désir est cru et qu’il se manifeste. Ce n’est pas immoral mais naturel. Ne pas le maîtriser, ne pas solliciter l’accord du partenaire, voilà qui n’est ni acceptable, ni « moral ». Mais il ne faut pas mettre la morale là où elle n’est pas. Le cœur n’a pas toujours sa place dans l’érotisme, le plaisir parfois suffit, que les vieux pécores traitent d’impudeur par ignorance et superstition d’église.

Mais la culture est là toujours, pour dire que les hommes sont au-dessus des bêtes. Et le nègre face aux chemises qui ne voilent aucune anatomie est plus digne que certains blancs imbus de leur pâleur et de leurs lourds atours.

Oui, en quarante ans – une génération – le progrès s’est in,versé : nous avons régressé dans le naturel et le plaisir, dans l’épanouissement humain. Austérité, moralisme et macération à prétexte écolo tuent l’amour… tout simplement.

François Bourgeon, Les passagers du vent, tomes 1 à 5, 1980-1984, éditions Delcourt 2019, 240 pages, €39 les 5 tomes

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Alain Llense, Emmanuel, Brigitte et moi

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman écrit avec charme. Emmanuel et Brigitte, les personnages sont connus de tous les Français mais l’auteur les élève au rang d’un mythe. Mythe amoureux, puisque la différence d’âge et la précocité du premier les rendent différents et exemplaires ; mythe politique puisque la façon de gouverner est ici posée en modèle de ce qu’il ne faut pas faire.

Le couple est saisi en 2032, dans une grande ville improbable de France où ils tiennent un vulgaire snack d’ouvriers. Lui a 55 ans et bedonne un peu, le cheveu rare ; elle en a 79 et accuse son âge. Un journaliste décati du même âge qu’Emmanuel entre par hasard un jour de pluie et reconnait les anciennes célébrités. Il les convainc de faire un livre avec lui en intervieweur et eux en grands maîtres des propos tenus. Ils acceptent, nostalgiques des années écoulées mais peut-être pour expliquer et convaincre qu’ils avaient raison.

Les chapitres alternent donc entre le récit du journaliste, qui ne manque pas de se glisser dans l’histoire pour raconter sa vie, les propos d’Emmanuel, ceux de Brigitte. La première moitié du roman est ainsi composée de cette passion universelle qui saisit les humains après la puberté et traverse les siècles et les milieux. Lui est adolescent serveur dans un grand restaurant pour l’été ; elle mûre et directrice-adjointe de l’office de tourisme du coin. Ils se rencontrent lors d’un cocktail et c’est le flash : ils se reconnaissent, ils sont amoureux, ils le resteront toute leur vie. La question de « la première fois » taraude journaliste et lecteurs, et le duo la joue sans rien révéler car cela appartient domaine de l’intime : c’était un jour d’automne, il pleuvait, ou peut-être au printemps, l’air était léger, ou bien… Malgré la réprobation familiale et sociale, on ne peut plus mourir d’aimer au début des années 1990, les mœurs ont changé. Peu à peu, le couple se fait reconnaître, surtout après la majorité du garçon ; la différence d’âge se remarque moins. Mais l’écart à la norme et les langues de vipère confortent Emmanuel et Brigitte dans la discrétion, la garde rapprochée et un splendide isolement.

Pour lui, il s’agit de réussir, d’être meilleur que tout le monde pour imposer son couple, sa façon de vivre. « J’étais un différent, un supérieur qui s’interdisait de regarder ses semblables de haut mais qui, pourtant, était vécu par la masse comme un surplombant, un qui évolue dans des sphères que les autres ne font qu’apercevoir » p.47 Pour elle, il s’agit de le guider, de lui éviter les phrases trop ironiques qui le desservent, de mettre de l’huile dans les rouages sociaux par sa plus longue expérience des bourgeois hypocrites (c’est un pléonasme), les plus récents étant « nos barbus et nos meufs quinoa » p.117. « Ils déguisaient leur distraction gourmande sous les atours d’une pseudo-morale dont ils auraient été les gardiens zélés et vigilants » p.55.

Cela ne se résout pas en politique comme dans la vraie vie, mais dans la restauration. Cette seconde partie m’a moins convaincu, même si le lecteur y prend plaisir comme un possible qui ne s’est pas réalisé. « On jouerait à… » Mais je respecte trop la politique, sa grandeur et ses dangers, sa nécessité et ses embûches, pour ne pas être marri de la voir réduite au badinage. Traduire la façon de gouverner un pays par la petite chefferie d’une cuisine, c’est mettre la politique à portée des caniches. Donc la rabaisser au niveau de la médiocrité de masse où tout le monde pourrait s’improviser politicien. Tant pis pour les revendications en gilet jaune, la politique est une fonction et désormais un métier : on le constate aisément chez les « nouveaux » qui passent par une période de flottement et de gaffes avant de se patiner. L’égalité n’est jamais que théorique et tout citoyen ne ferait pas un président comme certains feignent de le croire.

Emmanuel, aidé de Brigitte, exige dans son restaurant, sur son exemple, l’excellence : de la cuisine, du service, du décor. Il a été « élu » au « Château » dans sa petite ville du sud de la France au nom inventé, par un maire et une sous-préfète. Vous parlez d’une « élection » ! d’autant que l’un couche avec l’autre. Emmanuel succède à François, trop mou, qui lui-même a remplacé Nicolas, trop agité, successeur de Jacques qui a pris le flambeau à un François précédent après Valéry… l’auteur arrête son énumération-miroir de la Ve République à 1974. Est-ce la crainte de Charles ? la méconnaissance de Georges ? L’absence de profondeur historique ? La croyance (fort répandue chez les intellos) que l’histoire commence après mai 68 ? Parce qu’il n’était pas né avant ? – ce qui revient au même.

Toujours est-il qu’Emmanuel réussit, une fois de plus, après avoir été major de son école de cuisine prestigieuse. Le monde entier se presse à sa table, les bourgeois français en premier, le guide Michelin lui accordant une deuxième étoile. Il faut toujours être vu là où ça se passe. Le populaire se sent de trop par ses manières empruntées et par le prix du menu. Monte alors le ressentiment bien connu de l’envie : dénigrer ce à quoi on ne peut accéder, détruire ce qu’on ne peut occuper. La suite est tristement banale en France, pays d’égalitarisme jaloux : revendications, grèves, banderoles, accusations d’inhumanité envers les ouvriers et – pire – les migrants venus on ne sait comment sur la plage. « L’élection » suivante balaye Emmanuel pour Marion : et c’est la catastrophe annoncée, le licenciement des non-locaux, l’embauche avec de meilleurs salaires d’incompétents notoires nés sur le terroir, la chute de qualité, de l’image de marque, la gestion inepte, la rage du populaire pour promesses non tenues et la destruction du Château dans une quasi guerre civile.

Donc Emmanuel n’était pas si mal. Est-ce la leçon de « politique » de ce roman qui n’ose aller jusqu’au bout ? Est-ce la dérision de la cinquantaine, si bien décrite par le journaliste dont la vie n’est qu’une usure jusqu’à toucher la corde ? Sans peur et sans reproche en sa jeunesse, arpentant le monde en guerre pour dénoncer la violence et la misère, reconverti en chroniqueur people des sauteries mondaines des starlettes et des minets de télé, progressivement acheté et truqueur en son âge mûr, jusqu’à être désabusé et viré sur la fin. Triste humanité qui rappelle celle des profs, laminés par le système et leur public.

Il me semble cependant qu’Alain Llense, pour son quatrième roman, aurait pu choisir : son thème, son lectorat, son format.

Le thème de l’amour maudit qui surmonte les obstacles d’un adolescent et d’une mère de famille de 23 ans plus âgée est un thème magnifique qui aurait mérité d’être l’unique sujet de ce roman, disséqué en l’âge mûr. Avec des remarques fort justes sur la famille pour un adolescent qui est plus que les parents mais aussi la maison, la télé, la bagnole, les vacances, tout le milieu où ils baignent. Ou sur « la capitale au soleil avare où le bonheur n’est possible qu’en fabriquant soi-même et à grand prix son propre soleil, où, une fois introduit dans les castes qui dirigent et décident, il est de bon ton de cultiver une originalité distinctive pour n’être confondu avec personne » p.89. Au lieu de cela, la réduction politicienne aux recettes de cuisine affaiblit le livre.

Le lectorat visé semble être celui des lycéens, ignorants en politique, mal informés par les réseaux (et par leurs enfeignants), adeptes selon les films et les séries du mystère des gnomes qui manipulent et complotent pour « gouverner le monde ». Les ados préfèrent ressembler à leur horde que distinguer leur talent, ce pourquoi ils haïront Emmanuel, l’élitiste qui leur montre pourtant la voie de la surhumanité méritocratique en démocratie niveleuse. Malgré les personnages du titre, les lycéens n’apprendront rien sur l’art de gouverner alors qu’ils auraient pu apprendre beaucoup sur l’Emmanuel-type. Ils reconnaissent les clins d’œil démago de l’auteur envers leurs grandes causes : les « gens en souffrance », les « migrants africains ». Il manque l’écologie et le féminisme, ce qui est étonnant.

Le format romanesque aurait pu devenir romantique mais il est resté dans l’ornière de la mode (qui passera aussi vite que les précédentes). Entre faux aveux réalistes du journaliste, reconstitution de biographie formatée par ces deux experts en communication que sont Emmanuel (de l’hébreu « Dieu avec nous ») et Brigitte (du gaélique « force »), fable sur le pouvoir à la française, l’auteur ne choisit pas. Il métisse – et, comme souvent, le métissage produit plus un gloubi-boulga (recette ici) qu’un plat de bonne cuisine.

L’auteur avoue même, dans un prologue qui se traîne après la fin de l’histoire, que ce roman daté 2019 doit « faire le buzz » très vite car E & B sont des produits à obsolescence programmée. 2022 verra peut-être leur fin si l’on en croit « l’élection » comme calife à la place du calife de la BD Iznogoud (non, ça ne s’écrit pas khalife, sauf en globish) de ladite Marion, nièce du Pen club.

Car il est un brin dommage que l’auteur ait cette orthographe déplorable, d’autant plus qu’il se déclare « de l’Education nationale ». J’ai peut-être en main la pré-édition destinée aux critiques et avant corrections (de dernières minutes ?) mais le style fluide et gouleyant est gâché par ces scories innombrables que je liste en après-note. Tout comme les copies d’examen, les mémoires, les thèses, les lettres de motivation et les CV (avant les rapports en entreprise et les lettres aux clients !), les fautes d’orthographe et de français gênent la lecture, mettent au second plan le propos, biaisent le jugement.

Malgré tout, ne boudez pas votre plaisir de lecture, ce petit roman sans prétention le mérite. La façon de parler de l’amour m’a conquis.

Alain Llense, Emmanuel, Brigitte et moi, 2019 autoédition Librinova, 197 pages, €14.90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Erreurs et perles…

  • Le péché originel de toute l’éducation à la française, cette confusion très répandue d’écrire tâche (à accomplir) plutôt que tache (salissante) pp.41, 114, 117, 120, 131…
  • Cet autre poncif de l’ignorance que de confondre ballade (qui se chante) avec balade (la promenade) avec un seul l, p.186
  • Grand-père et grand-mère écrits sans trait d’union (à croire qu’ils ont divorcé) p.28
  • Chercher (er) au lieu de cherché (é) p.47, erreur-type du correcteur Word programmé par un ignare yankee)
  • Crack (qui se fume) au lieu de krach (boursier) p.168
  • « Je l’avais regardé à lui » (tic régional ?) au lieu de « je l’avais regardé lui » plus correct, p.158

Mais le plus hilarant est à venir :

  • Un volcan en irruption alors qu’un vrai est en éruption p.33 (on a craint un moment l’érection…)
  • Les pauvres erres (c’est quoi ça ? des gens qui errent ?) au lieu de pauvres hères p.138
  • Et jusque dans la dernière phrase l’ineffable « laver nos pêchers » (bon courage ! et que toutes les feuilles et chaque pétale brillent !) au lieu évidemment de « nos péchés » p.195…
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François Bourgeon, Les passagers du vent

La fin des années 1970 était à la liberté. La France bourgeoise enfin faisait craquer ses gaines ! Le dessin, les histoires et les lieux de François Bourgeon chantaient l’émancipation des obscurantismes, le voyage, la vie qui court sous la peau. C’était l’histoire d’une fille qui découvrait le monde, les autres et combien la vie est remplie de contrastes. Belle et cruelle, mais unique ; tragique, mais à vivre avec appétit.

Isa est fille de nobles mais son père vit loin d’elle, il ne la connaît pas. Echangeant ses atours avec Agnès, une parente pauvre de son âge, elle est prise pour elle et exilée au couvent. Elle y apprend la vie recluse, les amitiés particulières et l’agilité de l’hypocrisie. Désormais, elle se veut libre. Libérée des carcans imbéciles, des conventions ineptes, des risettes trop tartuffes. Elle sera entière, Isa, et le vivra pleinement.

Elle séduit celle qui a endossé son nom puis s’enfuit avec elle sur la mer lointaine. La mer, espace de liberté, si fort dans ces années Moitessier et Tabarly. Mais la mer est sans pitié ; outre la tempête, il y a l’Anglais qui ne fait pas de quartier, et le capitaine, seul maître à bord après Dieu (qui, lui, ne dit jamais rien). Voilà Isa entichée d’un beau blond matelot et voilà son Agnès jalouse. Bien qu’elle partage ses caresses, tout se résout dans le drame et Isa, avec son Hoël, échouera sur un îlot caraïbe où l’Anglais viendra l’y cueillir. Hoël sera emprisonné dans un ponton, vieux vaisseau désaffecté, et Isa deviendra préceptrice d’une belle rousse qui a fauté, Mary.

Cette Mary aime les hommes, son beau Smolett qui garde le ponton, et Hoël qui plaît à sa copine. Elle ne dédaigne pas la bagatelle, Gainsborough d’un Gainsbourg d’époque. Son accent charmant est celui de Jane Birkin. Hoël évadé, les filles s’enfuient en France avec leurs mâles respectifs. Mary accouche sur la mer d’une petite Enora puis tous s’embarquent pour les îles. Mais le commerce à l’époque est triangulaire. Nous sommes en 1781, deux siècles avant la gauche morale – et le bois d’ébène est une marchandise comme une autre. Le Blanc ne vient-il pas sauver les nègres du vaudou, des roitelets tyranniques et de la guerre qui les soumet et les enchaîne sans fin ?

Nous saurons tous les détails de la traite, de la diplomatie nègre, des intrigues d’empoisonneurs, des manœuvres, ferrures et cordages des vaisseaux. Sachez-le, un senau n’est ni un brick ni une frégate ! Les fièvres du continent noir exacerbent les corps et les passions, noyant la raison des Lumières dans le torride du cœur et des peaux. Mary y perd son Smolett, Isa y sauve de justesse son Hoël. Pendant que les hommes sont pris de fièvres ou d’alcool, les femmes sont l’enjeu de paris entre cyniques. De la braise à la baise, il n’y a souvent que le cœur qui manque. Noirs musclés, lions féroces, pouvoir nègre retord et pouvoir blanc égoïste, les filles ont fort à faire pour se défendre. Bourgeon aime les corps, les formes physiques des négresses comme celle des mâles noirs sont à la fête.

Il dessine les matelots et les mousses dans le dernier tome, renouvelant fort bien son catalogue de trognes. La mer, à l’époque, n’est pas lieu pour les femmes. Elles doivent rester soumises et cantonnées en cabine. L’homme y est roi, du castor au capitaine. Et c’est là qu’on apprend que le surnom de « Castor » donné par ses condisciples sartreux à Simone de Beauvoir était un brin méprisant. Certes, les intellos ont noyé le poisson en évoquant ‘beaver’, phonème anglais proche de Beauvoir, mais le castor était bel et bien le mousse dans le vocabulaire à voile ! Donc le niais, l’apprenti, le giton, celui qui ne sera pas l’égal des « vrais hommes » sans se soumettre à la horde.

La traversée d’Isa et de Mary ne pouvait être sans nuages. La mer donne et reprend. Les esclaves se révoltent, menés par la jeune négresse donnée à Isa par le roi adipeux d’Abomey, que le capitaine a fouettée pour avoir répliqué. Un castor descendu dans la cale sans lumière succombe, torturé et châtré ; un matelot est harponné et jeté tout vivant à la mer ; un officier assommé subit le même sort. Seul l’aspirant, François le non-noble que Mary a initié au sexe, rétablit la situation, bien que blessé, en prenant le commandement. Les passions sont au comble, le sang, l’écume de tempête, la poudre, font violer Mary par les hommes sous les yeux d’un mousse blondinet. Il veut s’excuser ou imiter les autres, il ne sait pas. Mary, maternelle et néanmoins femme, le console de sa lâcheté et lui dit d’oublier, surtout que cela n’a rien à voir avec l’amour, celui qu’il n’a jamais fait encore.

Car si l’amour est cru, chez Bourgeon, s’il est libéré dans le ton des années post-68, il n’est jamais bestial. Les viols, évoqués pour un mousse et pour Mary, sont une réalité maritime, une domination de la force brute sur les esprits. Mais l’amour est autre chose, un accord, une fidélité, un avenir à deux.

Touchant Saint-Domingue, Isa perd tout : Mary est obligée de retourner en Angleterre pour toucher son héritage, Hoël, reconnu par ceux du vaisseau dont il a tué le capitaine pour sauver Isa dans le premier tome, choisit de fuir avec les Frères de la côte. Isa se résigne à rester l’hôte de Madame de Magnan, une colonialiste blonde, impitoyable avec les esclaves comme il est d’usage.

François Bourgeon aurait pu continuer la série, qui avait beaucoup de succès ; il l’a laissé tomber. Il y est revenu l’an 2009 avec La petite-fille Bois Caïman, puis la suite – mais l’élan s’est brisé. La joie des corps, l’espérance des cœurs et les lumières de la raison ne sont plus. Tout est devenu sombre, tout a vieilli – comme son auteur qui a trente ans de plus ! En ces années 20 du nouveau siècle, frileuses, prudes et morales, relire les cinq premiers tomes récemment réédités, revoir les dessins des corps libres, est un bain de jouvence.

François Bourgeon, Les passagers du vent, intégrale tomes 1 à 5, 1980-1984, Delcourt 2019, 240 pages, €39.50

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Décroissance

Signe de mentalité fatiguée, la décroissance est à la mode. Encore faut-il s’entendre sur ce que ce terme polysémique signifie. En bonne logique, il s’agit de croissance négative, autrement dit de régresser. Mais cela peut aussi vouloir dire changer les paramètres de ce que l’on a considéré jusqu’ici comme de la croissance. Ou encore limiter le nombre des humains qui forcent à croître pour vivre ou au moins survivre. On le voit, la « décroissance » attire tous les phalènes qui cherchent désespérément à croire en quelque chose sans pour autant penser.

La croissance négative est bel et bien arrêter de faire plus ou mieux. Il ne s’agit pas de développement « durable » qui ménage les ressources en économisant les matières, l’énergie et le travail humain. Non, il s’agit d’un « retour » à l’ère préindustrielle où chaque famille vivait en ferme autarcique ; ou, mieux, à l’ère prénéolithique où la prédation des chasseurs-cueilleurs était limitée par les ressources naturelles, animales et végétales – et par les groupes humains ennemis, ce qui bornait la croissance humaine. Car qui dit plus d’humains dit plus de besoins, donc plus de prédation sur le milieu. Les décroissants seraient donc bien avisés de prôner la limitation des naissances plutôt que de vanter l’austérité de tous sur tout – sauf pour les pays émergents.

Le refus du progrès se niche dans le christianisme qui « regrette » le paradis où tout était donné pour rien, rendant insignifiante toute « croissance ». Léon Tolstoï en est le représentant conservateur traditionnel le plus abouti. Quant à Gandhi, il faisait de nécessité vertu : s’il vantait le rouet pour tisser son propre dhoti, ce n’était pas par écologie mais parce que son peuple était pauvre et exploité par les filatures d’Angleterre. Les Verts, Yves Cochet et les antiproductivistes se reconnaissent dans ce courant. Il n’est pas le mien, vous l’aurez compris. Décroissant signifie pour moi « des croissants ».

En revanche, la croissance jusqu’ici mesurée par la production intérieure brute peut être remise en cause et j’y souscris. Il s’agit d’améliorer l’indice pour en faire non plus celui de la quantité mais celui du bien-être. Le « toujours plus » n’accroît pas forcément le bonheur – au contraire. Il suscite l’envie du voisin, donc le désir de se hausser du col, entraînant compétition sociale et esbroufe par le fric et le pouvoir – les deux allant très souvent de pair. Le « dernier » Smartphone n’est pas utile, il suffit qu’il remplisse au mieux les fonctions de base d’un téléphone communiquant sur le net. Le champagne à 30 € la bouteille n’est pas forcément meilleur qu’un crémant (de Bourgogne) à 6 € la bouteille – qui, en plus, est « biologique ». Payer la marque n’est pas s’assurer un meilleur produit mais montrer socialement qu’on a les moyens, donc se valoriser. On entend très peu de « décroissants » vilipender ces travers vicieux de la bête humanité. Non, il s’agit toujours des autres, du « système », de l’idéologie libérale, jamais de soi.

Consommer moins n’est pas toujours consommer mieux. En ce sens, la critique de la Technique par Heidegger est utile : progrès oui, mais pour quoi ? L’emballement du tout technique, qui se réalise simplement parce qu’on le peut, n’est pas un idéal de vie ni de société. Les valeurs supérieures doivent prédominer et ne faire de la technique – utile – qu’un outil en vue de fins autres que la simple sophistication et multiplication des objets. A quoi cela sert-il d’acquérir une automobile qui peut rouler jusqu’à 240 km/h alors que partout les vitesses sont limitées à 130 km/h ? L’indice de développement humain ou l’empreinte écologique pourraient devenir des indicateurs plus pertinents que le PIB. La qualité de la vie m’apparaît plus importante que la possession personnelle de tous les objets du désir. D’autres façons d’user des choses sont possibles : covoiturage, location entre particuliers, troc, prêts, droit d’usage, etc.

Pour moi, la capacité à inventer de nouvelles technologies grâce à la curiosité insatiable pour le savoir est la clé du futur. Pas un « retour » réactionnaire à un avant-qui-était-mieux (pur fantasme !) mais un futur maîtrisé où le désir immédiat du tout-tout-de-suite n’est pas reconnu socialement (le contraire du laxisme post-68 européen, du gaspillage égoïste américain comme des enfants gâtés uniques chinois). La morale peut quelque chose car « le système » est opéré par des humains (hommes ET femmes) dont les désirs sont pour l’instant des ordres mais qui peuvent prendre conscience qu’il y a mieux que les assouvir là, sur le tapis : il y a les enfants, la nature, les ressources. C’est bien sûr, les réseaux sociaux en sont pleins de ce genre de remarque : « la crise » est toujours la faute des autres. Mais les monades de la société des réseaux peuvent prendre conscience qu’il y a quelque chose au-dessus de leur petit moi : ce serait un progrès, une « croissance » morale utile !

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Huysmans, En ménage

Notre Joris-Karl poursuit son œuvre dans la veine des femmes, dont il a une vision pessimiste et qu’il méprise. Lui, célibataire persistant, s’est longtemps interrogé sur le mariage. Il met en scène deux amis, l’un seul et l’autre marié, et les fait dialoguer, expérimenter, s’élever à des considérations sur le couple lié ou délié. Tout cela s’inscrit, comme dirait Sartre, dans « la métaphysique du trou à boucher » : le sexe, inévitable, sujet de tourments physiques, moraux, sociaux.

Car il faut bien baiser : selon les préjugés du temps, l’homme en a besoin, hanté de périodiques « crises juponnières », « toutes les vieilles passions qu’on n’a pu placer, se lèvent et aboient quand un jupon passe ! » ; la femme le désire irrésistiblement avec « son obscène candeur des pubertés qui poussent, son hystérie sympathique des femmes de quarante ans, son vice compliqué des bourgeoises plus mûres ! » p.309 Pléiade. Comment arriver à baiser de façon bourgeoisement acceptable ? La prostitution est honnie (elle figure pourtant dans la Bible et même le Nouveau testament la pardonne), l’adultère touche à l’héritage (horrible perspective pour un bourgeois !), le plaisir est condamné (par une Eglise écartée par la République comme par la Morale sociale du convenable où chacun s’épie, se jauge et se méprise). L’amour ? Bof, il est rare ; l’intérêt bien compris plutôt. Car « les jeunes filles ! je les ai observées ce soir, tiens, les v’là : physiquement : un éventaire de gorges pas mûres et de séants factices ; moralement : une éternelle morte-saison d’idées, un fumier de pensées dans une caboche rose ! oui, les v’là, celles qu’on me destine » p.276. Mais tout fait entonnoir pour aboutir devant le maire : au mariage. Une fois le grappin mis dessus, tout peut arriver, le meilleur comme le pire, et les marmots en sus mais ce n’est pas grave car assuré par le Code civil, la Famille et la charité. Hors du mariage, point de salut ! ajoute même l’Eglise, perfide.

Cyprien, le peintre décati déjà rencontré dans Les sœurs Vatard, prône le célibat, comme l’auteur. « Il haïssait d’ailleurs la bourgeoise dont la corruption endimanchée l’horripilait ; il n’avait d’indulgence que pour les filles qu’il déclarait plus franches dans leur vice, moins prétentieuses dans leur bêtise » p.289. André, son ami de collège (édifiante description du collège pension parisien où on ne se lave les pieds qu’une fois tous les quinze jours et où se déroulent les premiers émois sexuels sordides !), est lui en faveur du mariage. « Est-ce une vie que de désirer une maîtresse lorsqu’on n’en a pas, de s’ennuyer à périr lorsqu’on en possède une, d’avoir l’âme à vif lorsqu’elle vous lâche et de s’embêter plus formidablement encore quand une nouvelle vous la remplace ! Oh non, par exemple ! Bêtise pour bêtise, le mariage vaut mieux. Ça vous vous affadit les convoitises et émousse les sens ? eh, bien, quand ça n’aurait que cet avantage-là ! et puis, et puis mon cher, c’est une caisse d’épargne où l’on place des soins pour ses vieux jours ! c’est le droit de soulager ses rancunes sur le dos d’un autre, de se faire plaindre au besoin et aimer parfois ! » p.277.

D’ailleurs le mariage, André l’a testé – avant de découvrir, un beau soir qu’il rentrait avant trois heures du matin, sa femme à poil dans le lit conjugal avec un beau jeune homme en chemise. Il a donc quitté Berthe (oui, elle a de grands pieds). Elle a dû laisser l’appartement pour retourner dans sa famille ; lui a pris une garçonnière dans un dernier étage, pas trop cher, et repris Mélanie sa bonne d’avant mariage qui le « carotte » (le vole) mais fait admirablement bien la cuisine et tient très propre le ménage. Pour la bagatelle, il y a les putes et, quand on s’en lasse, la drague des filles du peuple, pas bégueules. Dont Blanche, mais qui coûte, et cette Jeanne dont il a partagé la couche avant de convoler, ouvrière qui le retrouve et avec qui il est bien (et libre) mais qui (libre elle aussi) s’éloigne pour travailler dans une fabrique à Londres, là où il y a de l’emploi…

Et Cyprien, au fil des années, les sens émoussés, se découvre une bonne amie en la personne de Mélie, une grosse populaire au chat coupé (métaphore édifiante) : elle en a soupé de la dèche et de faire la pute mais est gentille avec Cyprien et le soigne lorsqu’il est malade, faisant sa cuisine (une fameuse potée au chou), tenant son ménage, recousant ses boutons. Ils concubinent à l’aise, liés par rien sinon par un intérêt mutuel dans lequel l’affection entre pour une part grandissante. On prépare ainsi ses vieux ans. Amolli par ce bonheur conjugal tardif, André regretterait presque son ancienne femme, dont il est séparé de corps (le divorce, autorisé sous la Révolution, sera interdit par la Restauration jusqu’en 1884). Cyprien pousse à leurs retrouvailles – et ce qui devait arriver arriva : par lâcheté intime d’André, Berthe et lui se revoient, se replaisent, mûris, expérimentés, reconnaissant chacun leurs torts : ils se remettent en ménage !

La morale est sauve, côté bourgeois et côté calotin. Le bonheur l’est-il ? Pourquoi pas : l’affection vient en aimant. Et la vieillesse qui pointe rend frileux et avide d’un cocon à deux dans lequel se soutenir, même sans sexe irrépressible comme au début. Point de marmot des deux côtés, Huysmans n’aimait pas les enfants. Juste un contrat affectif, avant d’être estampillé moral ou social. Se mettre « en ménage » apparaît en dernière page comme le bon sens même…

Ecrit cru avec des mots d’argot popu, souvent « obscène » selon la pudeur des vierges effarouchées de la bourgeoisie qui peuplaient les salons hier comme aujourd’hui, ce roman est plus long avec une intrigue plus indigente que Les sœurs Vatard, mais il offre au lecteur du XXIe siècle des aperçus naturalistes de la vie parisienne des classes très moyennes du XIXe siècle, dont une description précise des gargotes, mastroquets et commerces, des va-et-vient de ministère – et une réflexion sur le mariage qui garde toute son actualité. Si le marmot enchaîne la femme, le mariage enchaîne l’homme : ce sont les façons de tenir les instincts trop sauvages de la nature humaine que la bourgeoisie considère de tout temps comme le Mal à dompter. Il faut « dresser » les corps pour assurer la transmission de l’héritage (gènes, capitaux, position sociale) – tout ce qui appelle à faire craquer les gaines risque de faire exploser « l’ordre » social : après la Révolution la Restauration, après la Commune l’Ordre moral, après les années folles le puritanisme de guerre, après les Cong’pay’ du Front popu la honteuse défaite de 1940, après mai 68 le redressement Moi-Tout des égéries du féminisme et les appels lepéniens à la rigueur moraliste…

Quant à nos deux artistes (Cyprien est peintre et André écrivain), ils sont des ratés qui végètent dans la société telle qu’elle est. Le premier est trop moderniste pour les goûts picturaux des acheteurs convenables car il s’intéresse à ce que personne ne veut voir ; le second trop naturaliste pour être lu par les bien-pensantes car il décrit ce qu’il voit. Rien de pire pour la bourgeoisie que le réel ! Elle demande de l’illusion, du romantisme, du théâtre, des « grands » sentiments (avant les « grands » projets sociaux de la Gauche bourgeoise récente – ou les « grandes » peurs agitées par la Droite extrémiste). A lire, pour le pittoresque et pour la pensée sur la morale. En bourgeoisie, rien n’est relatif, tout reste à jamais absolu.

Huysmans, En ménage, 1881, Hachette livre BNF 2018, 364 pages, €20.20

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Flaubert anti-people

« Je n’ai aucune biographie », écrit-il à son ami Ernest Feydeau. « On ne peut plus vivre maintenant ! du moment qu’on est artiste, il faut que messieurs les épiciers, vérificateurs d’enregistrement, commis de la douane, bottiers en chambre et autres s’amusent sur votre compte personnel ! Il y a des gens pour leur apprendre que vous êtes brun ou blond, facétieux ou mélancolique, âgé de tant de printemps, enclin à la boisson, ou amateur d’harmonica. Je pense, au contraire, que l’écrivain ne doit laisser de lui que ses œuvres. Sa vie importe peu. Arrière la guenille ! » 21 août 1859, III 35.

Pourquoi donc « les gens » veulent-ils fourrer leur nez dans les dessous des écrivains ? Est-ce par envie, pour rabaisser l’artiste au commun des mortels qui bâfre et dort et va à la selle ? Est-ce pour mettre l’œuvre au niveau de leur compréhension utilitariste des choses ? Est-ce pour compléter le tableau par du saignant tout cru de voyeur ? L’énumération desdites gens par Flaubert montre le peu de cas qu’il fait de cette espèce : ce sont les médiocres, des matérialistes, « messieurs les épiciers, vérificateurs d’enregistrement, commis… » Les bourgeois. Les très petits qui se croient, parce qu’ils ne sont plus serfs à la glèbe mais ont pu agioter sur les biens nationaux…

Ces « épiciers » n’apprécient une œuvre que parce qu’elle est louée dans les journaux de la « bonne » société et qu’on en parle dans les salons. Aujourd’hui, on dirait Télérama et la télé. Ce n’est pas l’œuvre qui importe pour ces « vérificateurs », mais le bruit qui est fait autour d’elle et surtout sa morale. Qu’importe le talent, la culture ou le style, il faut que votre « compte personnel » soit moralement acceptable. Les salons (et la télé) vous disent quoi en penser pour être à l’unisson des autres « commis de la douane » qui censurent socialement les œuvres. Surtout ne rien penser par soi-même ! Suivre le troupeau est meilleur pour sa réputation.

Flaubert, dans la même lettre, tourne ce travers en dérision : « Après mille réflexions, j’ai envie d’inventer une autobiographie chouette, afin de donner de moi une bonne opinion : 1° Dès l’âge le plus tendre, j’ai dit tous les mots célèbres dans l’histoire : nous combattrons à l’ombre – retire-toi de mon soleil (…) 2° J’étais si beau que les bonnes d’enfant me m… à s’en décrocher les épaules (…) 3° (…) Avant dix ans, je savais les langues orientales et lisais ‘La Mécanique Céleste’ de Laplace ; 4° J’ai sauvé des incendies 48 personnes ; 5° Par défi, j’ai mangé un jour 15 aloyaux, et je peux encore, sans me gêner, boire 72 décalitres d’eau-de-vie ; 6° J’ai tué en duel trente carabiniers. Un jour, nous étions trois, ils étaient dix mille. Nous leur avons f… une pile ! 7° J’ai fatigué le harem du grand Turc (…) 8° Je me glisse dans la cabane du pauvre et dans la mansarde de l’ouvrier pour soulager des misères inconnues (…) 11° Je sais le « secret des cabinets » ; 12° (et dernier) Je suis religieux ! »

Le jeune Gustave raille tous les poncifs à la mode, à la manière de Rabelais en les poussant au ridicule : la précocité de mémoire et de sexe, la lecture cuistre pour épater le bourgeois, l’enflure des bonnes actions, le socialisme bêlant des foules sentimentales, les secrets de la politique, la bien-pensance. « Je suis religieux ! » – on dirait aujourd’hui « je suis de gauche, forcément de gauche ! », et demain : « écologiste, altermondialiste, vegan et anti-croissance » ! ou peut-être, plus probablement vu la frilosité de crise : « national et socialiste, catho-islamo réactionnaire toute ! »

Dans une lettre ultérieure au même, Flaubert précise, sur ces pipoleries : « j’ai pour principe qu’il ne faut jamais rien répondre. Les œuvres, voilà tout. Qu’importe le Nous, le Moi et surtout le Je ? » (12 novembre 1859, III 55). « Les œuvres »… certains éditeurs aujourd’hui s’en préoccupent moins semble-t-il que des harpies qui volettent dans le milieu en décidant de ce qui « doit » être lu ou pas.

Gustave Flaubert, Correspondance janvier 1859-décembre 1868, tome 3, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1991, 1727 pages, €62.50

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Huysmans, Marthe – histoire d’une fille

Ce court premier roman d’un employé du Ministère de l’Intérieur sous la IIIe République a été publié à Bruxelles par précaution, la censure morale de l’époque ne permettant pas de parler de putes ni de sexe « dès avant la puberté ». Le peut-elle plus aujourd’hui ? A peine, si l’on en juge par la « polémique » intello typiquement germanopratine à propos de M le Maudit et de sa muse énamourée à l’époque de ses 14 ans. Mais Huysmans est devenu un classique, ce pourquoi il reçoit la consécration dans la bibliothèque de la Pléiade ; gageons que M s’y trouvera peut-être dans cinquante ou cent ans car il écrit classique et sa littérature dépasse de loin son époque et ses particularités personnelles pour atteindre à l’universel.

C’est le cas pour Marthe, écrit sur 71 feuillets manuscrits à partir de lettres et de documentation en plus des souvenirs de l’auteur. Marthe devient pute parce qu’elle perd toutes ses « protections » : parents, mari, patron, amis. Ouvrière en perles artificielles à partir d’écailles de poisson, elle voit mourir amant et bébé fille (qui n’était pas de lui) la même nuit de froid glacial à Paris (c’était la fin du « petit âge glaciaire » et le climat ne se réchauffait pas malgré l’industrialisation galopante depuis un siècle déjà).

Elle saute du lit au ruisseau comme un rien, pensionnaire de claque avant d’en avoir sa claque de subir vingt bites par jour à défoncer sa « fleur de mari ». Elle s’entiche de théâtre, repérée par le maquignon Ginginet pour son spectacle minable à Bobino. Elle se trouve un petit ami, littérateur journaliste fauché mais doux et bon au lit, un double de l’auteur. Sauf que la cohabitation à deux, une fois le théâtre en faillite et le journal disparu, engendre de l’agacement puis de la haine, la pauvreté exacerbant les frottements.

Marthe sombre dans l’alcool, puis doit trouver un autre pigeon pour l’entretenir. Mais elle ne trouve que des vieux ou des fats qui finissent par la lourder à grands coups dans son faubourg (fessier). L’auteur emploie ainsi des préciosités de plume qui sonnent étranges et souvent pittoresques, tel « fioler une tasse de café et un verre de camphre » pour boire café et eau de vie, ou se ventrouiller pour se vautrer – ce qui est plus imagé. Marthe est une pauvre fille dont la jeunesse fait eau de toutes parts. Elle se résigne donc à pratiquer une fois de plus le seul métier qu’elle sait faire : la pute. Quand on est peuple, fin XIXe, et que l’on ne sait pas travailler, c’est la chute finale – un destin.

Auteur du courant « naturaliste » qui comprendra Emile Zola, les Goncourt et Maupassant, Huysmans écrit baroque avec un pessimisme sur la nature humaine qui appellera Céline. « Une fille est perdue dès qu’elle voit d’autres filles : les conversations de collégiens au lycée ne sont rien près de celles des ouvrières ; l’atelier, c’est la pierre de touche des vertus, l’or y est rare, le cuivre abondant. Une fillette ne choppe pas, comme disent les romanciers, par amour, par entrainement des sens, mais beaucoup par orgueil et un peu par curiosité ; Marthe écoutait les exploits de ses amies, leurs doux et meurtriers combats, l’œil agrandi, la bouche brûlée de fièvre » p.12 Pléiade. Resté célibataire jusqu’au bout, devenu moine sur la fin de sa vie avant de mourir d’un cancer de la mâchoire, l’auteur méprise au fond les femmes. Sa langue riche, ses mots coruscants, la complaisance de ses descriptions précises des désirs peuples et de la misère des filles, font la morale sans l’exprimer. Les bourgeois sont horrifiés et fascinés par la gouaille, le leste, le nature. Encore aujourd’hui, le style frappe plus que le sujet.

« Vieil ovaire de jeunesse fécondé par un spermatozoïde égaré des Goncourt » selon l’auteur, ce roman de fange éclate à la face pour dire combien les mœurs de la société bourgeoise, prudes en surface, sales en dessous, restent attirées par celles de la populace dont elle se veut sortie. A preuve : les quartiers de Paris décrits ont bien changé aujourd’hui : ils se sont embourgeoisés. J’habite moi-même une rue qui était de vinasse et de claques où l’on se surinait en braillant le soir venu.

Huysmans, Marthe – histoire d’une fille, 1876, Les Editions de Paris – Max Chaleil 2002, 140 pages, €14.00 e-book Kindle €3.50

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Bilan d’une génération 1980-2020

La revue Le Débat en 2001 a fêté ses 20 ans par un bilan des changements intervenus durant cette période en France. L’intérêt d’une telle rétrospective intellectuelle ? Remettre dans son contexte les phénomènes contemporains, voir d’où ils viennent, donc ce qu’ils signifient. Vingt plus tard encore, fin 2019, les mutations de la période 1980-2000 n’ont fait que s’accentuer, pas en révéler de nouvelles.

Parmi les changements majeurs, la politique s’est désacralisée, l’État s’est appauvri et les Français ont résisté.

La politique est devenue plus technicienne : le président de la Réserve fédérale américaine est perçu plus comme président des États-Unis que le président politiquement élu. L’adaptation française à ce phénomène a été la décentralisation, la cohabitation, l’irruption des agences et hauts comités indépendants, et l’intégration européenne. Le sacré des idéologies, communiste puis « socialiste » des Droits de l’Homme, a laissé la place à l’équilibre des pouvoirs et au droit. On appelle ça « le libéralisme ». Il s’applique en politique, à la vie privée, aux mœurs – mais aussi à l’économie. Or le libéralisme, inventé en France contre l’Etat absolutiste parisien, royal et catholique par Voltaire, Montesquieu, Diderot et Tocqueville, n’est pas l’anarchie libertarienne de la loi de la jungle où « l’homme est un loup pour l’homme » – version inventée aux Etats-Unis des pionniers par Henri David Thoreau, Murray Rothbard et Robert Nozick. L’Europe n’est pas l’Amérique. L’Etat qui protège et règlemente les conflits entre les intérêts privés au nom de l’intérêt général est un Etat qui intervient. Avec quel dosage ? Là est le débat – pas dans la disparition de l’Etat.

L’État français, quant à lui, accapare toujours plus de la richesse nationale tandis que les services qu’il rend sont de moins en moins performants : armée (on l’a vu durant la guerre du Golfe), éducation (de plus en plus bureaucratique et de moins en moins en prise sur la réalité sociale), justice (toujours plus lente et de moins en moins comprises). L’intérêt public n’est plus aussi légitime après la reconnaissance des délires de Vichy, de la faillite du Crédit Lyonnais et de l’incendie des paillotes corses. Échec des réformes, démagogie, féodalités politiciennes, absence de vision d’avenir, dogmes idéologiques : pauvre politiciens ! Ce pourquoi l’Etat en France doit reculer, pour laisser la société civile respirer. C’est un peu ce que revendiquaient de façon pataude les gilets jaunes avec leur référendum d’initiative populaire.

Les Français ont résisté à cette déliquescence comme à la crise économique due au franc trop fort et aux politiques monétaires restrictives (jusqu’en 2010) de l’euro. À la base, les institutions freinent : familles, municipalités, associations. L’ascenseur social n’est pas en panne mais ralenti, et de nouveaux clivages surgissent : privé/public avec leurs inégalités devant les salaires, les retraites et le chômage, actifs/retraités, grandes écoles/universités, ville/banlieue, constellation sociologique centrale (qui gère les associations, lance les modes, influence administration et politique)/constellation populaire (qui refuse les évolutions en cours et la dégradation de son niveau de vie et vote PC, FN ou Chasse, pêche, nature et traditions). L’individualisme croît comme la recherche de communauté. Quand l’État central recule et que le relais n’est pas pris par les collectivités décentralisées, les clans se reforment. Le compagnonnage d’entreprise a laissé la place aux réseaux sociaux et les syndicats aux « mouvements ». La sexualité n’est plus épanouie comme en 1968 mais un problème, bien décrit par Michel Houellebecq. L’organisation de type mafia n’est pas un épiphénomène mais une forme sociale qui répond aux désordres politiques ; elle est l’autre face de la déréglementation, un problème surgi de la loi de la jungle. Lorsqu’on se retrouve tout seul, on cherche protection. Y compris dans « le retour » des religions – souvent moins croyantes que rituelles et communautaires.

Après les changements, les modèles : Mitterrand, mondialisation, culture jeune, société médiatisée.

François Mitterrand fascinait toujours : 220 livres sur lui avaient été publiés à fin 2000. Il apparaît en pleine lumière mais on ne se sait au fond rien de lui (sa maladie, son pétainisme, sa double vie). Il a mobilisé la gamme complète des thèmes humains : le rapport à la souffrance, l’amitié, la famille, le pouvoir, l’expression de soi, la fidélité à soi-même, le rapport à l’irrationnel, l’interrogation sur la mort. Il est, en l’an 2000, un exemple de vie bien remplie, mouvementée, riche, en bref réussie.. En 2019, il s’éloigne ; les gens lui préfèrent De Gaulle, figure tutélaire, ou Chirac, ce spadassin de la politique qui n’a pas foutu grand-chose une fois au pouvoir – sauf dissoudre pour amener la gauche à gouverner 5 ans ou à  bafouiller de « ne pas appliquer » une loi pourtant votée et qu’il a lui-même promulguée… mais qui, par sa mort, rappelle les années « d’avant ».

La mondialisation a vu le triomphe du marché, la concurrence de tous pour tout, l’élévation globale de la richesse mais le creusement des inégalités, l’emballement de la technologie et les craintes qu’elle suscite, le pillage des ressources ; l’universalisation de l’opinion et de la morale mais principalement celle de la culture dominante américaine ; la prise de conscience que les grandes questions sont planétaires (échanges, finances, trafics, ressources naturelles, climat, données numériques, maintien de la paix). En contrepartie, la pensée du premier venu reçoit sur les réseaux sociaux la même dignité que celle du philosophe ou du spécialiste, même si un authentique travail de la pensée ou de la recherche nécessite des outils conceptuels et des référents qui sont très longs à acquérir. Chacun « se croit », dans un narcissisme ambiant exacerbé par l’exigence d’exister soi dans un monde cruel où l’on se trouve bien seul.

Les cultures jeunes d’aujourd’hui ont une stratégie de l’esquive. Ils ne sont ni pour ni contre, ni de droite ni de gauche, ni impliqués ni indifférents : ils auto-référencent. L’adepte de la glisse ne cherche pas à fuir la ville mais en use comme un terrain de jeu, en décalage avec la génération d’avant. La jeunesse n’est plus révolutionnaire mais insurrectionnelle. Elle libère une zone pour un temps bref : événement festif, rave party, ZAD, manif. Après ? – Rien. La politique continue comme avant, sans eux. L’hédonisme dionysiaque expérimente. Le narcissisme des corps triomphe en selfies constamment renouvelés et publiés – allant parfois jusqu’au nombrilisme du moi. Le principe de plaisir est roi. Les particularismes veulent tous des « droits » au nom du « respect » qui serait dû à leur petit mais unique ego. Rien de cela n’est grave, aussi vite oublié que survenu. Il n’y a que les naïfs d’extrême gauche pour croire en faire une politique ; malgré « la crise » et malgré tout, ils demeurent minoritaires.

Car la médiatisation joue son rôle d’amplificateur et d’éternel présent. Les saltimbanques s’érigent en donneur de leçons au nom du politiquement correct, ils manipulent l’émotion au détriment du débat raisonné, ils relaient les fantasmes (OGM, GPA, rumeurs, périls « brun », grand remplacement, apocalypse climatique). Ils se font de la publicité en se donnant le beau rôle envers les exclus, les victimes, les sans-papiers, les réfugiés, les immigrés, les violées, les battus. Malgré le net, l’intelligentsia française reste fascinée par le petit écran comme le phalène par la lampe : histrionisme, bavardage, vanité, posture, vide intellectuel masquée par le beau ramage, permettent d’occuper le terrain au détriment des arguments et parfois du réel. Il s’agit de se faire voir comme on vend une lessive ; pour cela, outrances verbales, violence du ton et injures personnelles sont le meilleur moyen de faire du marketing pour soi – le buzz.

Nous ne pouvons qu’en admirer d’autant la pratique mitterrandienne de tenir la chaîne culturelle par les deux bouts, de la haute intelligentsia au show-business : les deux se légitiment l’un l’autre. Une leçon pour Macron ? La vertu sans peine est ainsi largement diffusée, commentée et légitimée, comme au beau temps de l’agence Tass soviétique. Conformisme idéologique et manichéisme moral en sont la résultante inévitable, parfaitement accordés au langage consensuel et binaire des médias comme à l’esprit radical et généreux de la jeunesse, toujours au présent – et qui ne juge du passé qu’au filtre de l’immédiat (la collaboration, le consentement sexuel, l’enrichissement politique, les pratiques en usage).

Voici donc le monde tel qu’il était en 2000. En 2020, vingt ans après comme dirait l’autre, rien n’a changé au fond… La crise financière a eu lieu, appauvrissant un peu plus les Etats par la dette, l’énergie s’est faite plus rare, créant une atonie de la croissance et des craintes millénaristes sur le climat, les réseaux ont explosé tout en révélant la traque massive et sans contrôle des données personnelles, le narcissisme s’est accentué avec son cortège de selfies musclés, de kits de survie, de comportements antisociaux et autres armures de protection, voire d’allégeance à une communauté d’idéal (Daech, suprémacisme blanc, Israël envers et contre tout). La Chine prend sa place de puissance due à sa population et les Etats-Unis ne cessent de décliner, comme l’Europe et la Russie, engendrant des nationalismes biberonnés aux ressentiments sociaux et culturels. En phare de la nouvelle ère, le clown Trump et sa tromperie, sa vanité crasse d’égoïste parvenu, sa traitrise envers tout « allié », sa volonté de dominer toute négociation au nom du Deal-roi. Et les illusions du Brexit.

Il est vain de souhaiter changer le monde mais beaucoup plus subtil de le subvertir là l’on se sent concerné. Le décalage, la transgression, la réflexion, la gratuité, permettent de voir plus loin et de susciter plus d’attachement où c’est utile, dans les situations concrètes. Soyons donc subversifs !

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Robert-Louis Stevenson, Veillées des îles

Le romancier écossais, fragile des poumons, part dès 1888 pour les mers du Pacifique puis s’installe aux Samoa. Intéressé par les cultures locales et documenté par les administrateurs, les missionnaires et les indigènes, il entreprend d’écrire sur le sujet. Il allie exotisme et aventure, réalisme et merveilleux.

C’est que les cultures polynésiennes sont déstabilisées par l’arrivée des Blancs. Leur technique scientifique et leurs richesses matérielles font envie aux îliens, tandis que les vahinés aux seins nus et l’existence de farniente des indigènes font fantasmer les marins. Stevenson restitue les détails de la vie réelle tant des Polynésiens que des Blancs, adoptant leurs langages et leurs visions du monde.

Ce sont deux univers parallèles inconciliables qui se confrontent, la Bible et l’animisme, le missionnaire et le sorcier, le commerçant et les « chefs », le mâle blanc pudique éperdu de désir et la jeune fille peu vêtue experte en pratiques sexuelles mais qui aspire – comme chacun – à l’amour. Les mœurs sont fidèlement dépeintes par un calviniste curieux de tout et dont la vie s’achève (Stevenson mourra bientôt, à 44 ans).

Trois nouvelles forment le recueil, la première étant jugée de trop peu de pages pour faire l’objet d’une publication en roman. Elle donne cependant son titre au recueil : Veillées des îles. C’est la mieux construite, la mieux écrite et surnage au-dessus des autres, un phare dans l’œuvre de l’auteur.

Un Anglais assez fruste, Wiltshire, débarque dans une île pour tenir un comptoir de négoce, échangeant marchandises occidentales (couteaux, outils, cotonnades, conserves, lampes…) contre du coprah (noix de coco séchée dont on extrait l’huile utilisée en cosmétique). Le précédent tenancier s’est enfui, semble-t-il terrorisé. Wiltshire est accueilli par les « Blancs » de l’endroit, Case qui s’adapte à tout interlocuteur, et Black Jack l’interlope qui est noir. Mais, dans les îles, tous ceux qui viennent d’Occident sont considérés comme « Blancs » par les indigènes, quelle que soit la couleur de leur peau.

Case s’entremet aussitôt pour trouver à Wiltshire une « épouse », une jeune indigène qui se balade en tunique mouillée ras des cuisses ou carrément seins nus ceinte d’un pagne. Ce sera Uma. Le « certificat de mariage » écrit en mauvais anglais est une farce : il accouple Uma à Wiltshire pour seulement une semaine et permet au « mari » d’envoyer au diable son épouse à tout moment. Non seulement l’Anglais fraîchement débarqué apprécie peu cette malhonnêteté, mais il s’aperçoit vite qu’Uma est « tabou ». Aucun indigène ne vient lui acheter ses marchandises ni lui livrer du coprah. Case est l’auteur de cette manipulation et a une réputation de sorcier s’accoquinant avec les diables. Il va régulièrement initier des jeunes hommes dans la montagne et ils reviennent ayant entendu des voix, observé des morts revenir à la vie et entrevu un diable sulfureux dans une anfractuosité.

Wiltshire, bien que peu éduqué, est honnête – un vrai protestant. Il ne tire satisfaction que du devoir accompli, pas de l’argent amassé ni du pouvoir sur les autres. De plus, il est amoureux de sa femme, de ses formes, de sa jeunesse, de son caractère affirmé. Il est l’antithèse de Case, qui a usé de la fille avant de la faire ostraciser. Wiltshire va donc s’opposer frontalement à l’autre Blanc, montrant que l’Occident n’est pas uniment véreux, manipulateur ou malhonnête. Si plusieurs sortes de savoirs coexistent, l’ancestral des îles avec la nouveauté occidentale, l’existence en société ne peut se fonder que sur des valeurs universelles de respect.

Il va donc pousser le missionnaire itinérant à le marier en bonne et due forme, puis va explorer la montagne dite maléfique et démonter les diableries inventées par Case pour impressionner les indigènes : une harpe éolienne en guise de « voix », des poupées bariolées vêtues de chiffons pour les « morts-vivants », de la peinture fluorescente sur le « diable ». Cela se terminera par un duel, dans une ambiance western – et le camp du Bien gagnera, même si l’avenir reste incertain. Wiltshire fera plusieurs enfants à Uma et les aimera, mais si l’aîné part faire des études en Australie, les filles seront-elles bonnes à marier parmi les Blancs ? C’est que le métissage est incompatible avec l’esprit colonial, imbu de la supériorité du dominant.

La seconde nouvelle, Le diable dans la bouteille, met en scène un flacon contenant un diablotin qui circule depuis des millénaires, permettant à qui le possède de réaliser tous ses désirs. Le prix en est de livrer son âme au diable et d’accepter de rôtir pour l’éternité en enfer. Evidemment, ceux qui préfèrent le présent au futur, les courte-vue, les jouisseurs, choisissent la richesse et la gloire sans se préoccuper de l’éternité durable. Il existe cependant une façon de se racheter : en vendant la bouteille à un autre, moins cher qu’on l’a payée. Sauf que le prix diminuant à chaque transaction, il sera bientôt impossible de s’en défaire. La morale réside donc moins dans l’usage de la richesse (après tout utile) que dans le désir insatiable d’accumulation (qui est péché d’avarice). Seul l’amour pourra surmonter l’argent – et seul le pécheur irrémédiablement condamné par ses crimes (version sans pardon très protestante), supportera de garder la bouteille jusqu’à sa fin.

La dernière nouvelle, L’île aux voix, est issue d’un conte du folklore de Hawaï. Un jeune homme, Keola, est marié à Lehua dont le beau-père est sorcier. Il sort régulièrement des dollars tout neuf sans travailler. Un jour, alors que la bourse est vide et que le vapeur apporte des marchandises convoitées, le beau-père engage son beau-fils pour une expédition rapide en sorcellerie. Il s’agit de s’asseoir sur un tapis, de brûler certaines feuilles sur du sable, puis de se trouver transporté ailleurs. Là, sur une plage paradisiaque, le sorcier va ramasser des coquillages tandis que Keola court ramasser certaines feuilles à brûler. Tant que le feu sera alimenté, le sorcier pourra agir ; lorsqu’il s’éteindra, les deux hommes seront ramenés dans leur salon, à condition d’être présents sur le tapis. Ce qui est fait – et les coquillages deviennent des dollars. Induit en tentation, le jeune homme qui n’aime pas travailler se dit qu’il serait bien bête de ne pas en profiter. Il demande alors à son beau-père de lui offrir un instrument de musique. Mais celui-ci ne veut pas que son pouvoir soit connu, ni que son vaurien de beau-fils se pavane en exauçant tous ses désirs – qui sont évidemment sans limites. Il le conduit au large et brise le bateau en gonflant jusqu’à devenir montagne. Keola est recueilli in extremis par une goélette qui le prend dans son équipage. Mais le second est violent, jamais content, un brin sadique sexuel et le jeune homme, souvent fouetté de cordage, s’enfuit à la nage aux abords d’une île où poussent en abondance le coco et où le lagon regorge de poissons. Il vit seul en Robinson jusqu’à ce que les habitants de l’île voisine y viennent en villégiature, comme ils le font régulièrement. Ils ne peuvent y habiter car des « diables » hantent la plage, des voix se font entendre et des feux s’allument et s’éteignent. Keola sait de quoi il s’agit et conseille de couper les arbres produisant une certaine feuille, celle qu’il a brûlée dans le foyer du beau-père. Sa second épouse, locale, lui avoue que ses compatriotes sont cannibales et qu’ils vont le croquer. Keola se cache et assiste bientôt à une grande bataille entre sorciers invisibles mais armés et indigènes au bord de la plage. Ceux-ci coupent en effet les arbres désignés par Keola. Celui-ci serait lynché si Lehua, sa première femme, n’avait entrepris de suivre les traces de son père et de se transporter sur l’île en brûlant les herbes idoines. Elle aime Keola et le sauve. C’est un conte, mais aussi une morale : les îles polynésiennes sont le lieu où s’affrontent deux réalités incompréhensibles l’une à l’autre, celle des forces de la nature et des esprits, et celle de la rationalité technique et scientifique. Être incrédule ne suffit pas ; écouter et comprendre est une meilleure attitude ; aimer est le summum de ce qu’il faut faire.

Au total, ces trois nouvelles sont un bon divertissement exotique qui nous rappelle les fantasmes occidentaux sur les îles de Polynésie, la contrainte moraliste chrétienne et la domination économique occidentale de la fin du XIXe siècle. Jusqu’à aujourd’hui, où sectes protestantes et obésité américaine sévissent et acculturent encore et toujours.

Robert-Louis Stevenson, Veillées des îles, 1893, 10-18 1998, occasion

Stevenson, Œuvres III – Veillées des îles, derniers romans (Catriona, Le creux de la vague, Saint-Yves, Hermiston, Fables), Gallimard Pléiade 2018, 1243 pages, €68.00

Les romans de Robert-Louis Stevenson déjà chroniqués sur ce blog

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Gabriel Matzneff, Maîtres et complices

Dans les années 1990 post-SIDA et avec le retour de la droite au pouvoir, le balancier est reparti vers l’ordre moral (et nous n’en sommes pas sortis, malgré les incantations « à gauche » des histrions médiatiques). Matzneff le sulfureux, écartelé entre « jeunes personnes » et pompes orthodoxes, a éprouvé alors le besoin d’étayer sa position littéraire. Lui qui hait la famille, parce que la sienne fut un désastre, s’est donné des pères de substitution en Italie romaine, en Allemagne romantique, en Russie tsariste originelle, en Angleterre et tout naturellement en France, dont la langue qu’il trouve admirable lui est maternelle.

« Rendre hommage à ses éducateurs (…) c’est nommer la famille esthétique et spirituelle à laquelle on appartient ; c’est s’inscrire dans une lignée » p.13.

Bien sûr, lorsque l’auteur évoque ses maîtres et ses complices, il parle surtout de lui ; il les lit avec ses propres lunettes, cherche dans leurs œuvres des résonances. Mais qu’importe ? N’est-ce pas pour cela que nous lisons Matzneff plutôt que Weininger, Nicole, Bouhours ou Léontieff ? Matzneff peut nous servir de passeur si nous voulons en savoir plus sur ces inconnus ; il nous offre un autre regard sur les connus découverts avant lui, de Bossuet à Hergé, de La Rochefoucauld à Dumas.

Matzneff ne renie rien, ni les grandes lettres, ni les petites : « Athos captive les petits garçons par son pessimisme byronien ; Porthos par sa force ; d’Artagnan par son impétueuse générosité ; Aramis par ses amours » p.118. Il ne s’agit pas de poser à l’érudit mais de trouver des exemples de bien vivre. « J’avais déjà éprouvé une pareille sensation de me reconnaître dans quelque chose que je n’avais pas vécu, à onze ans avec Athos, à quinze ans avec Manfred, à dix-sept ans avec Stavroguine ; et voilà que le héros de Montherlant [Don Juan], comme ceux de Dumas, de Byron et de Dostoïevski, me tendait un miroir où je déchiffrais un visage inconnu et qui pourtant, j’en étais sûr, serait un jour le mien » p.291.

Qu’est-ce que bien vivre ? C’est occuper le temps en créateur « Une journée où le matin j’ai écrit une belle page, l’après-midi aimé une jeune personne, le soir vidé une bonne bouteille avec un vieux copain, est une journée bénie… » p.103. C’est que ce prônent justement Pétrone, Sénèque, Montaigne, Nietzsche, Baudelaire, Flaubert… « Pour Sénèque, le temps est notre bien le plus précieux, le seul qui nous appartienne en propre ; aussi se montre-t-il très sévère à l’égard des gens qui ne font aucun usage créateur de celui, si bref, si fugitif, que Dieu leur accorde ; qui, au lieu d’ordonner chaque journée comme si elle devait être la dernière, font des plans sur la comètes et laissent les fallacieuses promesses d’un hypothétique avenir les distraire de l’unique réalité : le bel aujourd’hui » p.72.

Car « la morale, le sens du bien et du mal, n’ont rien à voir avec le lit ou la table. Il y a des salauds chastes et des libertins au cœur noble et bon. Il y a des buveurs d’eau méchants et de charmants ivrognes » p.104. Il y a surtout des Tartuffe : ce personnage si bourgeois, si catholique Grand Siècle, si « français » au fond, abonde – chacun en reconnaîtra les traductions contemporaines. « Lorsque nous étions adolescents, nos professeurs nous ont appris que les plus grands écrivains français du XVIIIe siècle sont Montesquieu, Voltaire et Rousseau. Pour ma part, j’ai vite substitué à cet officiel triumvirat une trinité moins orthodoxe, formée par Saint-Simon, Casanova et Sade (…) Pour la défense de Rousseau, de Voltaire et de Montesquieu, il faut dire que la façon très rasoir dont nous les étudiâmes en seconde et en première était propre à nous dégoûter d’eux à jamais » p.129. La cuistrerie des profs et des programmes de l’Education nationale ne sont plus à démontrer.

On ne dira jamais combien l’enseignement « à la française », magistral et dogmatique, a fait de mal au plaisir de lecture des jeunes gens. « La vérité est qu’un artiste, qui est une âme multiple, se situe aux antipodes d’un homme de parti, qui est un esprit court. Si engagé qu’il paraisse, un artiste n’attache qu’un prix relatif à ses idées politiques : l’essentiel pour lui est ailleurs » p.164. Cette remarque à propos de Chateaubriand vaut pour les lycéens d’aujourd’hui : les profs veulent en faire des citoyens mobilisés, au lieu que les adolescents ne rêvent que d’épanouir leurs propres talents et de vivre leurs émotions en tentant de les comprendre.

Or il importe de bien vivre lorsque l’on veut bien écrire. « La littérature d’imagination vieillit vite : seuls résistent à l’usure les livres où l’auteur a mis son cœur à nu » p.209.

« Si je ne me suis pas laissé dévorer par l’arrivisme, le journalisme, le gendelettrisme et les autres pièges auxquels j’ai vu tant de jeunes hommes et de jeunes femmes succomber, c’est parce que j’avais Flaubert pour modèle et Maxime du Camp pour repoussoir. Celui qu’il ne fallait devenir à aucun prix, c’était Maxime du Camp ; celui dont il fallait imiter l’exemple, la rigueur, le dédain de l’opinion, l’amour du travail bien fait, l’indifférence aux modes, le courage esthétique et moral, c’était Flaubert » p.217. Mais qui lit aujourd’hui Flaubert ?

Matzneff trouve des leçons de style chez Pétrone, Bossuet, Chateaubriand, Littré, Flaubert. « Le style si pur dans lequel Pétrone décrit les pires impuretés, son désabusement des chimères de la passion, sa misogynie, le regard railleur et sceptique qu’il porte sur la comédie du monde, ce mélange de dépouillement et de voluptuosité, cet amalgame de luxe et de deuil, qui sont sa marque singulière, ont fait de lui l’auteur préféré des libres esprits du Grand Siècle. Il a été leur maître dans cet art trinitaire suprême qu’est l’art de vivre, d’écrire et de mourir » p.51.

Le style ne suffit pas, il faut accepter ses propres contradictions et aimer sa vie. « Le principal titre de Montaigne à ma gratitude est d’être un de ceux qui m’ont aidé à n’avoir pas peur de mes contradictions, de mes passions, et à oser les confesser dans mes livres » p.97. Religieux et libertin ? « Nietzsche, qui a écrit des pages émouvantes sur Pascal et sur Port-Royal, observe que le mérite cardinal du christianisme est d’avoir augmenté la température de l’âme. Un autre mérite de l’Evangile est d’être une aventure toujours renouvelée » p.93. « Ai-je tort de mêler Francesca et Port-Royal, mes amours et la religion, le profane et le sacré ? Je ne le crois pas. Le christianisme, c’est la fusion du divin et de l’humain, c’est Dieu s’incarnant et prenant un visage » p.121. Mais est-ce pour abaisser Dieu dans la chair ou à élever l’humain vers l’âme divine ? Pour Matzneff, russe de cœur et d’âme, la religion orthodoxe ne réduit pas l’Evangile à un code moral restrictif, comme le font selon lui catholicisme et protestantisme, « l’orthodoxie n’a rien à voir avec la religion d’esclaves que Nietzsche m’a appris à mépriser » p.259.

Il est nécessaire d’aimer les autres, de savoir les écouter comme l’ont fait Montherlant, Hergé et Cioran, dont Matzneff s’est honoré d’être l’ami. Montherlant, il l’a connu très jeune : « Ce prétendu solitaire avait cette vertu rare que les spirituels chrétiens nomment ‘l’attention à l’autre’. La plupart des conversations sont des monologues, car les gens suivent leur propre idée et n’écoutent pas. Montherlant, lui, écoutait » p.288. Qui écoute, de nos jours, en dehors de sa propre idée ? Le narcissisme est peut-être le pire défaut de notre époque ; il engendre le cynisme et l’indifférence, le mépris des autres et la fermeture aux idées venues d’ailleurs que la tribu. Le narcissisme est physiquement une provocation, affectivement un égoïsme, moralement une démission et spirituellement un enclos. Et trop souvent ceux qui accusent les autres de ne pas écouter n’écoutent eux-mêmes personne – en toute bonne conscience.

Décliné par ordre chronologique, débutant par les Romains et terminant par Cioran, ce panorama de l’univers matznévien ravira tous ceux qui aiment l’écrivain mais aussi ceux qui ne le connaissent que de (mauvaise) réputation. Il ne faut pas confondre littérature et morale (sauf à ne lire que des ouvrages édifiants comme sous Victoria), ni morale d’aujourd’hui avec morale d’hier (sauf à nier tout passé et à se croire par orgueil le premier humain sensé), ni encore romancé et réel (car ce serait nier la vertu de sublimation). François Mitterrand, qui appréciait l’auteur, n’avait aucun de ces travers ultra contemporains.

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, 1994 revu 1999, La Table Ronde petite Vermillon 2018, 320 pages, 8.70€

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Ethique et morale

Il y a peu de différence étymologique entre les termes d’éthique et de morale. Le premier vient du grec, le second du latin, et c’est peut-être de cet écart de culture que naît la différence du sens entre ces deux mots.

Le grec ethikos fait référence aux mœurs, à la manière d’être habituelle. Le latin moralis fait lui aussi référence aux mœurs mais comme science des règles de conduite. Si le grec constate, le romain légifère. L’éthique est ce qui existe dans une communauté autonome, le comportement pratique adapté à cette communauté et issu d’elle. La morale est la vertu abstraite censée suivre les seules règles de la raison ; elle se veut universelle, relative à l’esprit plutôt qu’au groupe d’individus physiques.

L’écart est là sans doute. Le grec valorise les coutumes, le latin la raison. Le grec est pratique, le romain à principe. Le grec observe le comportement intériorisé, naturel, d’un groupe particulier ; le romain élabore les règles pour acquérir une éducation d’homme universel. Le grec se veut philosophe, le romain juriste.

Après des siècles de sociétés traditionnelles, hiérarchiques, juridiques, abstraites et totales, peut-être assiste-t-on aujourd’hui à la revanche de l’esprit grec. Trop d’État, trop de paternalisme, trop de morale et de carcan juridique, social et militaire – les Romains nous sortent par les yeux avec leur centralisme et leur morale unique pour tous. Vive les Grecs et leur philosophie, la raison personnelle et relative, fondée sur l’observation de ce qui est ! Le progrès du savoir, l’augmentation de la civilisation humaine passent peut-être moins aujourd’hui par la contrainte éducative que par l’affinement de la pensée personnelle. Plutôt que d’imposer un carcan extérieur, il faut encourager la promotion des qualités propres à chacun ; plutôt que la discipline, l’épanouissement ; plutôt que l’armure éducative, la floraison qui vient de intérieur.

Ne mélangeons donc pas éthique et morale. La première est bien plus exigeante que la seconde. Ce pourquoi peut-être la morale se perd…

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Les désarrois de l’élève Toerless de Volker Schlöndorff

Nous sommes dans l’empire austro-hongrois sur sa fin. Des adolescents de 16 ans intègrent le collège militaire Prinz Eugen dans un schlöss à la campagne. Ils sont en uniforme à boutons de cuivre et collet monté, une simple chemise tombant aux genoux par-dessous, casquette de rigueur. Comme toutes les pensions, l’ennui des cours se dispute aux rivalités de pouvoir entre garçons. Tiré d’un roman autobiographique de Robert Musil Die Verwirrungen des Zöglings Törleß (La confusion du comte Törless) écrit à 25 ans et publié en 1906, le film de l’Allemand Schlöndorff, élevé à l’adolescence en France dans une pension de Jésuites à Vannes, marque les débuts de la nouvelle vague du cinéma allemand d’après-guerre. Il marque aussi la célébrité de l’acteur Mathieu Carrière, 16 ans, élevé à Berlin et à Vannes qui parle aussi bien le français que l’allemand. A noter que le ö allemand se prononce eu, d’où l’orthographe en français Toerless plutôt que Törless.

La couleur coûtait trop cher en 1966 et le film est tourné en noir et blanc mais cette grisaille ajoute à l’impression qu’il donne. Grisaille du paysage de plaine empli de moissons en été et de neige en hiver ; grisaille des murs des classes et du dortoir de pension, grisaille des mentalités et des enseignements, brouille des visages encore enfant, hésitant à prendre leurs angles d’adulte. La seizième année est en effet d’initiation ; la personnalité du garçon hésite entre plusieurs voies. Si Toerless est un nom (et même titré comte dans le roman), il n’est encore personne ; le spectateur apprendra tout à la fin qu’il possède un prénom : Tomas. Entré vierge, encore dans les jupes de sa mère au collège militaire, il jette sa gourme avec une pute au village – comme tout le monde. Mais il entretiendra aussi des désirs troubles et une attitude équivoque envers Basini, un autre élève de sa classe que ses plus proches amis vont tourmenter et qu’il va observer.

C’est que Basini porte un nom fort peu autrichien, qu’il est le fils d’une veuve au budget assez serré, et qu’il frime tant et plus en payant des tournées et en misant au jeu. Il emprunte à droite et à gauche et a du mal à rembourser. Son condisciple Beineberg (Bernd Tischer), à qui il doit de l’argent, en exige le remboursement le lendemain sous peine de devoir lui obéir en tout. Basini voit bien le piège dans lequel sa vanité s’est fourrée. La nuit, il fracture le casier d’un autre élève, Reiting (Alfred Diertz) et rend l’argent dû. Mais Beineberg ne croit pas qu’il ait pu en obtenir aussi facilement ou par un nouvel emprunt. Il l’accuse donc de vol, honte ultime pour des hobereaux d’un collège militaire ; Basini doit donc se soumettre.

Le trio Beineberg, Reiting et Toerless décide alors de sa peine ; lorsqu’il l’aura purgée, il sera oublié (mais pas vraiment réhabilité). Entre temps, il sera esclave et devra faire tout ce qu’on lui demande. Il commence par être cogné, puis doit déclarer lui-même qu’il est un « chien », leur chien, puis doit se soumettre à une séance d’hypnose pour que Reiting prouve que le cerveau soumis se déconnecte pour ne laisser qu’une machine corvéable à merci. Cet épisode marque les prémices de l’esprit qui donnera le nazisme : les êtres veules et sans volonté doivent être dominés par les êtres supérieurs qui « en ont ». Car tout est lié en l’homme : sexe, cœur et âme. Un Basini soumis l’est entièrement et aussi bien Reinting que Beineberg en profitent pour l’attirer chacun à leur tour au grenier pour vivre avec lui une relation homosexuelle. Elle n’est jamais explicite et commence par la vision partagée de photos et dessins de nus, féminins et masculins, et se poursuit par l’exigence qu’il se déshabille. Y a-t-il plus ? Le spectateur ne le saura pas, le début des années soixante restant assez pudibond sur le sujet. Le rêve du réalisateur d’introduire une scène d’orgie entre les trois garçons avec Toerless en observateur n’a pas retenu l’assentiment du producteur allemand. Mais il y a relation entre violence et sexualité. Fouetter la chair dénudée est une jouissance (sadique), tout comme caresser le sein de la Bozena, la pute mystérieuse du village. Les garçons font les deux en toute nature.

Seul Toerless doute. Son nom est en effet composé et Tör-less veut dire « sans pause », inquiet, tourmenté. A 16 ans, il n’a aucune certitude (ce qui est normal) mais surtout aucun repère (ce qui montre l’indigence de l’éducation). Ce qu’on lui apprend lui apparaît comme psittacisme ; son prof de math qui, avec la racine carrée de moins un, crée un « nombre imaginaire » est incapable de lui expliquer ce que cela représente. « Vous n’en savez pas assez pour comprendre et, lorsqu’on ne peut comprendre, il faut croire », lui dit-il. La science ne serait-elle qu’un avatar de la religion ? Dès son arrivée au collège, d’ailleurs, il avait pris conscience que la vie hors de sa famille était autre que celle qu’il avait toujours connue. En aristocratie comme en bourgeoisie aisée, tout a une cause et ce qui survient reste banal, canalisé – pas dans les autres classes. La putain Bozena était servante dans une famille aisée avant d’être engrossée par le père ou le fils, puis chassée lorsque son ventre est devenu visible. Elle est désormais serveuse du Gasthaus et fait la pute à l’occasion auprès des jeunes élèves. La scène où elle titille Toerless devant Reiting a fait d’ailleurs bander comme un âne le jeune acteur de 16 ans, il l’avoue à 70 ans dans le supplément. Lorsqu’on le sait, l’échange de regards entre la femme et le garçon prend tout son sens, le cadrage caméra restant au-dessus de la ceinture.

Les concepts de la métaphysique de Kant, très à la mode en cette fin de siècle, ne sont pas opérants car ils sont flous. Les mots ne veulent pas dire la même chose pour chacun et la raison même ne peut rendre compte de l’intangible. Le garçon ne parvient pas à remonter à l’origine des choses ni des comportements, et cela le laisse en désarroi. Il ne saisit pas pourquoi Basini s’est abaissé à voler, bafouant l’honneur, ni pourquoi il se soumet alors qu’il lui suffirait d’aller en parler au directeur. La soumission engendrerait-elle quelque jouissance trouble ? Les coups seraient-ils désirés pour un quelconque affect sexuel, affectif ou moral ? L’acteur Marian Seidowsky qui joue Basini est juif, ce qui ajoute aux interrogations germaniques des années 60 sur le nazisme. Si Dieu est mort par fossilisation et si la philosophie n’a pas de fondement, la morale n’est plus que de convention, ce qui conduit au nihilisme. Il s’agit alors pour chacun de s’éprouver en tentant d’aller le plus loin possible dans ce qu’il veut : c’est ce que tente Reiting avec Basini. Mais Toerless ne suit pas, ce pourquoi Reinting et Beineberg livrent leur victime à la classe entière, en salle de sport.

Basini est entouré, fusillé du regard, moqué, puis sa chemise lui est arrachée et on se le renvoie comme une balle inerte, lui qui n’est plus rien. Ses pieds sont attachés à la corde puis l’élève topless en désarroi est pendu la tête en bas comme un cochon avant qu’on l’égorge ; il est ballotté de main en main, les élèves s’excitant de jouissance avec des voix aiguës en frappant son corps nu. La chair, pour la société prude hantée de morale religieuse puritaine, est à la fois le maléfique et le désirable, ce qu’on ne montre pas mais auquel on aspire. Toerless l’a prévenu la nuit d’avant mais Basini n’a pas réagi, il se laisse faire en croyant – dit-il – que lorsqu’il aura subi toutes les épreuves, elles cesseront et qu’on le laissera tranquille. Ce qui n’arrive jamais ; l’absence de réaction pousse à en rajouter toujours plus, que ce soit en harcèlement scolaire, en manif de casseurs dans la rue ou en pogrom. Toerless est moralement complice, il se retire – mais trop tard – tout comme les intellos qui ont laissé monter l’état d’esprit nazi en se disant qu’il faut que jeunesse se passe ou que le ressentiment populaire doit s’exprimer.

Pas plus que Basini, il n’a donc sa place au collège militaire. Dans le film, il demande à ses parents de venir le chercher, dans le roman c’est le conseil de discipline qui pense qu’il est trop intellectuel pour être militaire et le renvoie aux collèges privés. Le problème est cependant bien posé par ce garçon de 16 ans : les pulsions en nous ne demandent qu’à sortir si elles ne sont pas disciplinées par l’exercice, canalisées par la passion commune et contrôlées par la raison individuelle. La prostitution, l’homosexualité, le viol, ne sont que des conséquences de l’absence de barrières, un « tout est permis » de la loi de nature. Avant-hier la religion, hier la morale sociale, aujourd’hui la conscience de soi sur le modèle d’épanouissement individuel des Lumières, doivent établir les limites au-delà desquelles l’humain devient bête. Le nazisme, qui surviendra à la génération d’après, sera justement cette éradication des Lumières au profit d’un romantisme nihiliste des instincts, le retour du refoulé.

Ce qu’on ne peut exprimer est indicible mais ce qui est innommable est ce qui ne peut pas être nommé – par tabou, par dégoût, par ignorance. De l’indicible à l’innommable il n’y a qu’un pas – pour les ignares. Bien agir, c’est d’abord bien nommer les choses. Laisser régner la chienlit des mots fait le lit de tous les fascismes, qu’ils soient politiques ou religieux, qui ne prospèrent que dans la confusion des notions et le vide de la langue de bois. La véritable responsabilité des intellectuels est là : donner un bon sens aux mots.

Prix de la Critique Internationale FIPRESCI 1966, prix Max-Ophüls.

DVD Les désarrois de l’élève Toerless (Der junge Törless), Volker Schlöndorff, 1966, avec Mathieu Carrière, Barbara Steele, Marian Seidowsky, Bernd Tischer, Alfred Dietz, Gaumont 2015, 1h24, €12.99

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Un justicier dans la ville 2 de Michael Winner

Juste avant le tournant moral et rigide opéré sous Reagan, Hollywood n’en finissait plus de vilipender le laxisme post-68. New York, Los Angeles, étaient gangrenées par la violence des jeunes marginaux, dealers, violeurs, voleurs. L’architecte Paul Kersey (Charles Bronson) avait dans un premier film (plus soft en 1974) vu sa femme tuée et sa fille violée à New York. Malgré sa description précise des agresseurs, la police n’avait rien foutu et les juges avaient laissé tomber ; il avait dû régler lui-même cette affaire. Cette fois, lorsque la même chose lui arrive à Los Angeles, il ne fait plus ni confiance à la police ni à la justice : il se fait justice lui-même.

Chacun sait que le christianisme version protestante ne reprend les livres de l’Ancien testament que dans leur version en hébreu, alors que le catholicisme les reprend dans leur version traduite en grec par les Septante. Il y a quelques divergences d’interprétation. Pas plus l’une que l’autre n’est « authentique » car les versions ont été copiées et recopiées durant des centaines d’années, non sans quelques modifications, mais la Bible en hébreu est plus radicale que la Bible en grec, et les protestants sont plus rigoristes (et les producteurs du film, Menahem Golan et Yoram Globus, sont juifs). Si le Christ leur dit qu’il faut aimer ses ennemis, eux préfèrent le diction ancien : œil pour œil, dent pour dent. Ce pourquoi la peine de mort subsiste dans de nombreux états américains.

La République américaine est née de la résistance au colonialisme anglais et s’est voulue fédérale pour diviser les pouvoirs. Chaque citoyen est comptable de la patrie, il ne délègue à « l’Etat » le monopole de la violence légitime que sous vigilance. Ce pourquoi il garde le droit de porter des armes. Lorsque l’Etat et les institutions sont défaillants, il prend lui-même son destin en main. Ces films du début des années 1980 ne font que préfigurer ce qui sera la « réaction » américaine après le 11-Septembre 2001, puis le Wikileaks de Julian Assange ou le film XIII : la résistance personnelle soit à l’anarchie laxiste, soit au contrôle centralisé.

A Los Angeles, les jeunes populaires, Blancs et Noirs mêlés, sont gonflés d’hormones et égarés de cocaïne. Ils se baladent en groupe, torse nu sous des gilets ouverts ou arborant un tee-shirt filet qui laisse voir leurs muscles. Ils bousculent, insultent, prennent. La société bourgeoise libérale de gauche les laisse faire, idéologiquement impuissante et physiquement indigente. Son inverse, Rambo, naît à cette date, revivifiant le mythe du Batman athlétique qui bat les méchants sur leur propre terrain. Kersey se voit dépouillé de son dollar mais aussi de son portefeuille par cinq gars en allant acheter une glace pour sa fille Carol (Robin Sherwood), restée muette après son viol à New York. Il poursuit l’un des agresseurs, un Noir armé d’un couteau au tee-shirt filet – mais ce n’est pas lui qui a le portefeuille.

Il passerait donc la chose par pertes et profits si son permis de conduire avec son adresse ne figurait dans le portefeuille. La bande des cinq va repérer sa maison, une demeure cossue dans un quartier vert. Et elle décide d’entrer. La cuisinière femme de chambre Rosaria (Silvana Gallardo) est brutalement violée, ses vêtements déchirés. Elle est prise dans le couloir, sur le lit, par chacun des jeunes hommes bien membrés. Le film la montre entièrement nue et s’étend complaisamment sur la scène du viol avec violence suivie de meurtre, dans les cris de la victime et les halètements d’excitation des agresseurs. Kersey rentre à ce moment avec sa fille et il est vite assommé. La femme de chambre nue tente d’attraper le téléphone mais maladroitement, ce qui fait du bruit ; le chef blond qui porte un pied de biche lui en balance un coup qui lui fend le crâne aussi sec.

Le gang doit fuir et Carol est emmenée dans leur squat, un sous-sol de parking miteux. Comme elle est belle et pubère, l’un des Noirs la viole consciencieusement, doucement mais profond, après lui avoir ôté soutien-gorge et culotte. Carol reste frigide comme une poupée gonflable malgré les caresses sur les seins, les suçons de téton et l’ardeur du mâle. Comme quoi le « faites l’amour, pas la guerre » des hippies pacifistes ne suffit pas au bonheur. Une fois l’affaire faite, elle se relève et profite d’un moment de flottement pour fuir. Poursuivie, elle se jette dans une fenêtre et tombe sur une grille hérissée de piques où elle s’empale et meurt. Est-ce un suicide ? Est-ce une réaction normale de fuite ? Est-ce une « leçon morale » pour dire que la loi du plus fort aboutit à la volonté de ne plus vivre du reste de la société ?

Devant ce désastre, Kersey ne décrit pas les agresseurs à la police qui, de toutes façons, sera inefficace ; s’ils arrêtent l’un ou l’autre, les juges décréteront des circonstances atténuantes ou un égarement psychiatrique au moment des faits. Lui préfère faire justice à sa manière : au revolver, comme un cow-boy de l’ancien temps.

Il va dès lors acheter des vêtements de pauvre, louer une chambre miteuse pour 50 $ par mois à un Chinois dans le quartier miteux, et passer ses soirées à rechercher la bande. Il s’y reprendra à deux fois avant de les abattre un à un, profitant de nouvelles agressions de leur part ou d’un deal d’armes contre drogue. Un flic de New York (Vincent Gardenia) a été appelé en renfort par la police de Los Angeles parce que le mode opératoire des exécutions rappelle celui qui avait eu lieu. Rusé, le flic suit Kersey en taxi lors de son périple nocturne mais se trouve embringué dans la fusillade avec les trafiquants et prend une balle mortelle. Kersey peut donc continuer sa traque car il lui en manque un au palmarès (Thomas F. Duffy).

Las ! Les flics mettent la main sur lui in extremis et il passe en jugement. Comme de bien entendu, le juge prononce un internement psychiatrique car sa raison était altérée au moment des faits. Le violeur fait un signe de victoire à sa mère. Kersey va s’introduire dans l’hôpital psychiatrique et finir par le tuer, non sans mal car la bête est puissante et réactive.

Pour lier la sauce, une amourette sans grand intérêt avec une journaliste de radio (Jill Ireland, épouse de Charles Bronson) s’entremêle à la vengeance. La belle a des idées libérales, milite contre la peine de mort et se trouve convaincue par « l’antipsychiatrie » (très à la mode dans les décennies 1960 et 70) qui traite en douceur les malades, ce qui leur permet le plus souvent de mieux simuler et d’échapper au pénitencier. La belle âme s’offusque de la loi du talion et ne conçoit pas « l’amour » à l’état de nature. Elle fait donc ses valises et fuit dans sa coûteuse voiture de sport racée, la Chevrolet Corvette Sting Ray convertible. L’intello-bourgeoisie refuse de regarder le réel en face, ce pourquoi un ancien acteur cow-boy réactionnaire remporte la présidence en janvier 1981.

Car si la vengeance personnelle n’est pas socialement acceptable (auquel cas, à quoi sert l’Etat ?), les carences de la police, de la justice et le laxisme moral ambiant des couches intellectuelles n’est pas plus socialement acceptable. Un juste milieu humain est à tenir entre la punition (indispensable) et la faute sociale équitablement pesée (qui entraînera réinsertion). Seul l’un des garçons a tué ; les autres ont violé. Quand Kersey donne la mort à chacun, est-ce proportionné ? Est-ce « justice » ? La froideur de Kersey face aux bourreaux, son absence de souffrance exprimée lors de l’enterrement de sa fille, l’absence d’empathie envers sa compagne journaliste, en font une sorte de machine implacable peu crédible. Est-ce voulu ? Tout citoyen ne peut s’improviser vengeur impunément.

DVD Un justicier dans la ville 2 (Death Wash 2), Michael Winner, 1982, avec Charles Bronson, Robin Sherwood, Jill Ireland, Vincent Gardenia, Ben Frank, Silvana Gallardo, Thomas F. Duffy, Laurence Fishburne, VERSION LONGUE Sidonis Calysta 2019, 1h31, standard €16.99 blu-ray €19.99

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François Mitterrand par Hubert Védrine

François Mitterrand m’a toujours captivé. Littéraire, provincial, florentin, attaché aux relations humaines et fidèle, il avait le sens de l’État et celui de la France dans un univers qui évoluait vite, sous l’influence de l’économie–monde américaine.

Bien sûr, tout n’est pas rose dans le personnage : son côté caméléon, son ambition forcenée, sa capacité à tourner casaque, ses transgressions de la légalité selon son bon vouloir (les écoutes de journalistes, sa maitresse cachée, sa fille élevée aux frais de l’Etat). Mais la complexité de sa personnalité me fascine, sa richesse, sa profondeur. François Mitterrand, s’il n’a pas la stature historique d’un Charles de Gaulle, tranche sur les technocrates gris et superficiels qui peuplent trop souvent nos gouvernements.

C’est l’un des mérites du livre d’Hubert Védrine de le rappeler à propos des affaires étrangères, lui qui fut conseiller du président pendant quatorze ans. L’un des aspects de son livre consiste à dégager la cohérence et les lignes de force de la diplomatie mitterrandienne ; un autre aspect de tracer un portrait en actes du président. C’est cette seconde lecture qui m’intéresse ici.

« Toute sa vie avant 1980, François Mitterrand a été un individualiste et un rebelle. Élu président, il ne change pas de conception. Il entend bien être et rester le seul détenteur de l’ensemble des informations, seul maître de la totalité des réflexions et projets, et naturellement l’arbitre final des décisions de la présidence comme du gouvernement. D’où la méfiance que, d’instinct et expérience, il nourrit vis-à-vis des corps qui se prétendent détenteurs de la vraie légitimité, des bureaucraties qui phagocytent les ministres, des organisations qui pourraient entraver sa démarche » p.30. En quelques mots, beaucoup est dit : Mitterrand n’est pas un technocrate, il aime réfléchir par lui-même et ne pas laisser une décision importante à l’anonymat irresponsable des « experts » ou des « bureaux ». Il décide « en méditant seul longuement, mais aussi en éprouvant sur l’un, sans le lui dire, les idées de l’autre, puis sur un troisième une combinaison des idées des deux premiers, avant d’adopter cette idée ainsi transformée, non sans l’avoir modifiée à nouveau ou, au contraire, de la stocker en mémoire, d’où il la ressortira, en cas de besoin, trois mois ou trois ans plus tard » p.34.

Comme centre de pouvoir autour duquel tout gravite, il exerce un ascendant et laisse se former une cour. Mais il reste personnellement libre envers tout cela. S’il crée des dépendances, il stimule ; s’il séduit, il contrôle. Ce ne sont pas les « favoris » qui emportent les décisions, mais bien lui-même, homme de caractère et de volonté. « Il y a eu une fascination, un envoûtement Mitterrand (…). Ce bonheur Mitterrand a été mal rendu par les témoignages » p.72.

Sa personnalité, il la nourrit par la culture, notamment par l’histoire et par la pensée des grands hommes. Il reste en cela un humaniste, tempérament ou qualité qui a tendance à se perdre dans le laisser-faire ou la frivolité de nos jours. L’humanisme est d’essence libérale au sens du XVIIIe siècle, attaché à ce qui est précieux en chaque individu, à ses capacités uniques d’intelligence et d’invention, que la société a pour devoir de développer et d’épanouir. « Sa vraie passion, insatiable, sa source de vie jamais tarie, c’est la littérature. Les livres, neufs ou anciens, les libraires et les librairies, les ventes et, bien sûr, les auteurs, leur écriture. Ses goûts sont hors de toute mode, loin des best-sellers intemporels. S’il aime la compagnie des romanciers contemporains, il est peu porté sur les « grands écrivains » de son temps, à l’exception peut-être de Mauriac, de Giono et de grands créateurs non-européens qui écrivent comme coulent les fleuves : Gabriel Garcia Marquez, William Styron, Yachar Kemal. Plutôt Renan, Chateaubriand, Lamartine, Zola, le XIXe siècle. Et Casanova, Casanova bien sûr, et Venise, ville-talisman » p.76. J’ajouterai pour ma part Jacques Chardonne, Louis Ferdinand Céline et Ernst Jünger – mais ce n’était pas politiquement correct en gauche socialiste d’évoquer ces sulfureux écrivains portés à droite, bien que Mitterrand les aimât fort.

Car nourrir sa réflexion ailleurs que dans ce qui est tout proche est une forme intellectuelle de liberté. « Ce qui a beaucoup agacé chez lui est peut-être qu’il le peu de cas qu’il faisait de toute une cuistrerie contemporaine, de tout un pathos indigeste de sciences de l’Homme, de Progrès, de Morale, sur la nature humaine, qu’il en ait tant, qu’il en ait trop su, d’instinct, sur l’immuabilité de cette dernière » p.77.

Pragmatique, héritier du passé français, historien et géographe en politique étrangère, il était de « culture classique, français dans ses tripes, européen de raison, occidental par le hasard de la géopolitique » p.86. Il se méfiait des hypocrisies et paravents d’intérêts que dissimule le discours libéral, surtout anglo-saxon. S’il a le goût de la précision, il a aussi « tact, pudeur, souci de ménager les étapes, conviction qu’il vaut mieux faire que dire et que cela risque d’aller moins bien en le disant » p.406.

Nourri de la Bible par sa mère, « les leçons de l’histoire étaient pour lui quotidiennement présentes, presque obsédantes » p.749. Celles qui ont fixé les lignes géo-ethniques par exemple en Europe, idée plus que centenaire qui permettra peut-être de « civiliser la mondialisation » en préservant le meilleur de la vieille Europe et de sa culture, dont celle de la France.

Hubert Védrine, Les mondes de François Mitterrand – à l’Elysée 1981-1995, 1996, réédition Fayard 2016, 784 pages, €34.00 e-book Kindle €32.99

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