Livres

Quel socialisme pour Camus ?

Le terme de « socialisme libéral » figure dans un article de ‘Combat’ publié par Camus le 23 novembre 1944 : « Il nous semble qu’on peut, du moins, distinguer dans les pensées politiques qui essaient de s’exprimer en ce moment, deux sortes de socialismes : un socialisme marxiste de forme traditionnelle, représenté par les anciens partis, et un socialisme libéral, mal formulé quoique généreux, qui se traduit dans les mouvements et les personnalités issus de la Résistance. » Le socialisme marxiste a dominé, attaché à la fameuse « union » de la gauche qui devait pour cela lui donner des gages. Le socialisme libéral a survécu, notamment dans ce qu’on a appelé « la deuxième gauche », opposée aux camps de travail soviétiques et au musèlement des opinions par le terrorisme idéologique marxiste (Sartre contre Camus).

Évidemment, Camus utilise le terme « libéral » dans le sens français classique, celui que l’on trouve dans le dictionnaire. La ‘gôchlangue’ stalinienne n’a pas encore, lorsqu’il écrit, imposé sa subversion intellectuelle pour intimider les gogos, comme George Orwell le montrera si bien dans son ‘1984’. Libéral est devenu un gros mot dans les médias, à cause de la gôch’, ce petit-bourgeoisisme qui se croit intello alors qu’il ne sait même pas le français. Libéral vient de libertés (au pluriel), son inverse est l’autoritarisme ou le royalisme. Le libéralisme est la conquête des Lumières contre l’Ancien régime. (Re)lisez donc le dictionnaire, comme Camus en était féru !

Le soviétisme est mort par fuite de ses citoyens dès que le Mur fut ébréché, et par révolution douce dès que les cacochymes furent été emportés par l’usure biologique (on attend encore Castro). La question d’aujourd’hui est donc celle d’un nouveau socialisme, débarrassé des lectures léninistes et des pratiques staliniennes (à la Mélenchon), comme des postures intellos (à la Badiou). Le parti socialiste français aurait donc intérêt à reconsidérer le marxisme comme la critique vivante de Marx plutôt que comme le dogme du coup d’État partisan de Lénine.

Camus peut nous y aider – car il suffit de revenir à la réflexion d’avant, celle que les compagnons de route du communisme ont occultée depuis un demi-siècle. Le 1er octobre 1944, Camus écrit dans ‘Combat’ ce qu’il veut :

  • « Nous désirons la conciliation de la justice avec la liberté. »
  • « Nous appellerons justice un état social où chaque individu reçoit toutes ses chances au départ, et où la majorité d’un pays n’est pas maintenue dans une condition indigne par une minorité de privilégiés. »
  • « Et nous appellerons liberté un climat politique où la personne humaine est respectée dans ce qu’elle est comme dans ce qu’elle exprime. »

Les expériences de conciliation des deux dans l’histoire ont rarement été à l’équilibre :

  • ou bien la « justice » (version égalitariste, j’veux voir qu’une tête) est imposée par l’éradication de toutes les différences par les citoyens en armes, sans cesse mobilisés et jaloux de tout écart (modèle 1793 repris en 1917 jusqu’à Pol Pot et revendiqué par Mélenchon) ;
  • ou bien la liberté a été laissée telle que chacun fait ce qui lui plaît, avec aussi peu de contrôle collectif que possible, favorisant le riche, le puissant et le droit du plus fort (modèle États-Unis repris par Poutine dans la nouvelle Russie des oligarques, et pratiquée sans vergogne en Chine populaire).
  • « Seules les démocraties scandinaves sont au plus près de la conciliation nécessaire », dit Camus. « Mais leur exemple n’est pas tout à fait probant en raison de leur isolement relatif et du cadre limité où s’opèrent leurs expériences. »

Alors que faire ? « Notre idée est qu’il faut faire régner la justice sur le plan de l’économie et garantir la liberté sur le plan de la politique. » Économie régulée et politique libérale. Camus parle d’économie « collectiviste » selon le vocabulaire de son époque, mais il précise ce que c’est : rien à voir avec le marxisme, ni avec le programme commun de la gauche 1981. Il s’agit d’une économie « qui retire à l’argent son privilège pour le rendre au travail ». La participation des salariés aux fruits de l’expansion chère à de Gaulle, la cogestion syndicats-patronat-länders actionnaires à l’allemande, la négociation en amont des syndicats suédois, les fonds de pension des retraités hollandais et américains, sont quelques-unes des formules qui permettent de rémunérer le travail au détriment des seules puissances d’argent. Il y en a d’autres (l’autoentreprise, les mutuelles, les coopératives ouvrières, les associations à but lucratif). Sans parler de toutes celles à inventer. Qu’attendons-nous ?

« Mais sans la garantie constitutionnelle de la liberté politique, l’économie collectiviste risque d’absorber toute l’initiative et toute l’expression individuelle », dit Camus. Les grands projets d’Etat comme la vanité jacobine adore en monter, les copains énarques propulsés à la tête des grandes entreprises (comme sous Mitterrand et Chirac), le meccano industriel cher à certains ministres (dont Fabius) ou présidents (dont Pompidou), les empêchements publics aux licenciements (France télécom privatisé, Renault sermonné, Total convoqué, Peugeot méprisé…) sont des formes d’économie collectiviste qui inhibent l’initiative. Alors que l’Etat pourrait réfléchir à de nouvelles activités créatrices d’emplois ou à desserrer les monopoles obsolètes qui créent la pénurie (taxis parisiens, médecins généralistes, production EDF). Ce que préconisait pourtant sous Sarkozy la commission Attali…

« Nous pensons que toute politique qui se sépare de la classe ouvrière est vaine et que la France sera demain ce que sera sa classe ouvrière », proclame Camus dans une belle envolée. Il faut traduire en termes contemporains : classe ouvrière signifie classe populaire. Les ouvriers d’usine, hier en plein essor, sont remplacés de plus en plus par les commerciaux, techniciens et administratifs requis par l’évolution technologique d’une part, et par le sous-prolétariat immigré d’autre part. Le développement du tiers-monde réduit l’immigration de la faim ; la faible croissance va obliger à mieux payer les salariés pour qu’ils achètent. Ford le savait déjà, le capitalisme post-crise le redécouvre : le service au client est l’objectif de la production (ni le bel objet trop cher ou trop sophistiqué, ni la rentabilité à tout prix). Des salariés décents font des clients heureux. Toyota, justement, vient de s’apercevoir de sa dérive…

Donc socialisme, pour faire avancer la justice et que cent êtres humains s’épanouissent. Mais libéral, pour préserver le droit à la critique et la liberté de choisir, seuls moteurs du progrès humain dans l’histoire.

On attend avec intérêt sa traduction dans l’univers des petits partis français, qui font « cuire leur petite soupe à petit feu dans leur petit coin », comme le disait si bien de Gaulle. Pour l’instant on a Hollande et le grand méchant Mélanch’tout. Un néo-Chirac attaché à en faire le moins possible pour ne fâcher personne ? Un néo-Marchais attaché à gueuler le plus fort possible pour faire peur à tout le monde et n’arriver jamais au pouvoir ?

Albert Camus, Articles publiés dans ‘Combat’ 1944-48, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2006, pp.539-540 et pp.566-568.

Catégories : Albert Camus, Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Heureux les pauvres dit Camus

La pauvreté, nous devrions nous faire à cette idée… En ce jour de l’automne, prenons conscience que nos beaux jours de richesse sont derrière nous. Entre stagnation économique et hausse massive des impôts, finis les temps bénis où tout montait avec les années : la croissance, les salaires, le niveau de vie. Les écolos nous prédisent une énergie bien plus chère et une décroissance forcée ; les gens-de-gauche détestent « les riches » – qu’un ancien Secrétaire du parti socialiste situait au-delà de 3000€ par mois il y a peu… Les Allemands nous accusent d’être cigale plutôt que fourmi alors que la bise bientôt sera venue ; les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, les Nigérians et d’autres qui émergent encore, se gaussent de notre « modèle » obsolète qui nous fait régresser dans la réglementation dantesque, l’étatisme obèse, le chômage de masse et le repli identitaire…

Car la pauvreté n’est pas que matérielle, elle est aussi en esprit.

Il y a quelque chose d’un chrétien laïc chez Camus. Il ne croit pas aux fins dernières mais admire fort la morale chrétienne qu’il tient pour la suite (certes gauchie) des morales antiques. Il admire ainsi la pauvreté.

Diogène a vanté le détachement de tous les biens terrestres pour atteindre la liberté de penser. Platon a glorifié la tempérance et la frugalité pour savoir raison garder. Son Socrate mouche le trop bel Alcibiade pour lui proposer un libertinage qui corromprait sa faculté de penser. Jésus, de même, vante les pauvres. Ceux en esprit qui auront plus de chance d’accéder au paradis que les chameaux de passer par le chas d’une aiguille. Ceux en biens qui devront tout lâcher pour suivre la voie du Christ.

Camus se met dans la lignée. « Qu’est-ce qu’un homme peut souhaiter de mieux que la pauvreté ? »

Oh, certes, il y a pauvreté et misère, qu’il ne faut pas confonde !

La misère aliène parce qu’elle empêche de penser à autre chose qu’au présent obsédant : manger ou dormir. Camus : « Je n’ai pas dit la misère et non plus le travail sans espoir du prolétaire moderne. »

La pauvreté libère, au contraire de la misère, parce qu’elle exclut le superflu, le luxe, la parade. Elle permet de ne pas s’attacher à l’argent ni aux biens matériels. Camus en fait presque un idéal de vie, frugale et dense : « Mais je ne vois pas ce qu’on peut désirer de plus que la pauvreté liée à un loisir actif. »

Mon propre cas est un exemple, auquel je me réfère à la lecture de Camus. Chômeur car senior et trop diplômé par rapport aux exigences du jour qui permettent de choisir les esclaves qu’on veut, réduit à la pauvreté relative du minimum social en fonction des heures travaillées, en même temps que les années de temps plein m’ont permis d’être dégagé du souci du logement – je suis libre. Libre d’exercer – non un travail, on n’en trouve pas – mais quelques heures ici ou là. Libre de penser à autre chose, de lire, d’écrire, de rencontrer. Notamment de tenir ce blog qui est pour moi « un loisir actif ».

Nul doute que si un travail pouvait se trouver, je le prendrai. Car les relations humaines qu’ils donnent récompensent l’effort d’une vie pleinement active. Je pourrais ainsi reprendre les séjours lointains dans le monde, ce qui me manque le plus. Mais pauvreté n’est pas misère et je fais l’expérience qu’on peut bien vivre de peu. Camus, en ce sens, à la suite des Antiques et après Rousseau, en avait l’intuition juste. Si nous l’avions-nous oublié, « la crise » qui perdure et va perdurer, est là, bien présente, pour nous le rappeler. Malgré toutes les promesses électoralistes.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Carnet IV, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.990, €62.70 

Catégories : Albert Camus, Economie, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean-Jacques Rousseau aurait détesté Facebook

Oh, certes ! Facebook n’était pas inventé au siècle de Rousseau (1712-1778), mais la France existait bel et bien, et la « société » parisienne aussi ! Rien n’a changé… Pourtant, me direz-vous, c’était sous l’Ancien régime, on a coupé la tête au roi (et à la reine, puis on a laissé crever le dauphin). La Grande Révolution a changé les mœurs en abolissant les privilèges ! Oui-da… Lisez et comparez.

Ce que dit Jean-Jacques Rousseau, l’un des inspirateurs de 1789, est édifiant. L’Ancien régime politique a peut-être disparu, mais pas les mœurs. Il suffit de regarder Facebook et l’engouement français pour ce réseau social en particulier. « En février 2011, les dernières statistiques parlent de 20,54 millions d’utilisateurs (+1,6 million en 6 mois), soit 31,8 % de la population et 46 % des internautes Français » selon les wikipédophiles.

Que dit Rousseau de la conversation parisienne ? « Le ton de la conversation y est coulant et naturel ; il n’est ni pesant ni frivole ; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoques. Ce ne sont ni des dissertations ni des épigrammes ; on y raisonne sans argumenter ; on y plaisante sans jeux de mots ; on y associe avec art l’esprit et la raison, les maximes et les saillies, la satire aiguë, l’adroite flatterie et la morale austère. On y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on n’approfondit point les questions, de peur d’ennuyer, on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité, la précision mène à l’élégance ; chacun dit son avis et l’appuie en peu de mots ; nul n’attaque avec chaleur celui d’autrui, nul ne défend opiniâtrement le sien ; on discute pour s’éclairer, on s’arrête avant la dispute ; chacun s’instruit, chacun s’amuse, tous s’en vont contents, et le sage même peut rapporter de ces entretiens des sujets dignes d’être médités en silence.

« Mais au fond, que penses-tu qu’on apprenne dans ces conversations si charmantes ? A juger sainement des choses du monde ? à bien user de la société, à connaître au moins les gens avec qui l’on vit ? Rien de tout cela, ma Julie. On y apprend à plaider avec art la cause du mensonge, à ébranler à force de philosophie tous les principes de la vertu, à colorer de sophismes subtils ses passions et ses préjugés, et à donner à l’erreur un certain tour à la mode selon les maximes du jour. Il n’est point nécessaire de connaître le caractère des gens, mais seulement leurs intérêts, pour deviner à peu près ce qu’ils diront de chaque chose. (…) Donnez-lui tour à tour une longue perruque, un habit d’ordonnance et une croix pectorale ; vous l’entendrez successivement prêcher avec le même zèle les lois, le despotisme, et l’inquisition. Il y a une raison commune pour la robe, une autre pour la finance, une autre pour l’épée. Chacune prouve très bien que les deux autres sont mauvaises (…) Ainsi nul ne dit jamais ce qu’il pense, mais ce qu’il lui convient de faire penser à autrui, et le zèle apparent de la vérité n’est jamais en eux que le masque de l’intérêt. » 2-14 pp.233-234

Est-ce si différent sur le Facebook français ? Quelques maximes de morale à deux sous, quelques jolies photos, des montages amusants, quelques citations d’articles édifiants, de la polémique-à-la-française sur des détails, de la grosse bienséance du ce-qui-se-fait et ce qu’on-doit-penser des hystéries d’époque. Bon, c’est agréable, j’y sacrifie, mais de là à être accro ou « à juger sainement des choses du monde »…

Quant aux « amis », ce ne sont que de simples liens, à de rares exceptions près. Quelle « amitié » est-ce là, en effet, selon les termes mêmes de Rousseau, fort exigeant à cet égard ? « J’ai grand peur que celui qui dès la première vue me traite comme un ami de vingt ans, ne me traitât au bout de vingt ans comme un inconnu si j’avais quelque important service à lui demander ; et quand je vois des hommes si dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de gens, je présumerais volontiers qu’ils n’en prennent à personne » p.232, 2-14.

Relire Jean-Jacques Rousseau ne devrait pas faire de mal.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Pléiade Gallimard 1964, 794 pages sur 2051, €61.75 ou Livre de poche 2002, 895 pages, €7.69 

Catégories : Jean-Jacques Rousseau, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Redmond O’Hanlon, Atlantique nord

Qui connaît en France Redmond O’Hanlon ? Pas grand monde assurément, alors que le bonhomme est célèbre en Grande-Bretagne, une émission de télévision lui a même été consacré en plusieurs épisodes. Né en 1947 dans le Dorset, c’est un « littéraire », docteur en littérature du XIXème siècle avec une thèse intitulée ‘Les changements du concept de nature dans le roman anglais, 1850-1920’. Mais c’est un littéraire passionné de science, il a été 15 ans rédacteur en chef de la rubrique histoire naturelle du Times Literary Supplement.

Écrivain-voyageur, il explore des contrées sauvages juste pour en ramener des souvenirs littéraires. Plus absurde qu’un Anglais, on ne fait pas. Il pénètre au cœur de Bornéo pour apercevoir les derniers rhinocéros de Sumatra, dont on n’est pas sûr qu’ils existent encore. Sur le rio Negro, il erre à la recherche d’une jonction possible entre bassin de l’Amazone et bassin de l’Orénoque. Au Congo, il n’hésite pas à chercher des dinosaures toujours vivants ! Il décline ces aventures en livres drôles et bavards, emplis de faits réels puisés dans les observations comme dans les ouvrages scientifiques des naturalistes. Tout cela sur le ton l’air de rien de Jerome K. Jerome, immortel auteur d’humour (Trois hommes dans un bateau, Journal d’un touriste, Mes enfants et moi…)

Atlantique nord’ ne fait pas exception à la règle. A 50 ans, sous le regard intéressé de son fils Galen (10 ans) et de sa fille Puffin (13 ans), le voilà à faire ses bagages – sans rien de vert (superstition des marins – pour embarquer sur un chalutier à destination du nord Atlantique. Un vent de force 12 est prévu pour les jours suivants. Il sera malade, privé de sommeil, soumis au travail d’éviscération des poissons… Mais connaîtra ce monde étrange et exclusivement masculin des marins pêcheurs qui doivent chaluter par tous les temps pour rembourser le bateau, le sonar, le radar, le filet.

Il échangera des données naturalistes avec Luke, pré-doc en biologie marine qui voudrait bien se marier et habiter un « cottage viking » mais ne peut quitter les vagues. Il parlera métaphysique avec les rustres sympathiques qui bossent jour et nuit, ne revenant à terre que pour se saouler, baiser et se foutre sur la gueule. Il découvrira des espèces inconnues, ramenées des abysses, et apprendra les noms commerciaux des poissons bizarres que l’on pêche faute de morues. Telle la laide baudroie des grands fonds ; ou la myxine, bête préhistorique.

C’est plein d’humour, plein d’enseignements, et torrentueux comme le discours d’un Anglais bourré. Le lecteur appréhende concrètement la stupidité écologique des quotas de pêche imposés par les fonctionnaires de Bruxelles, qui édictent sur rapports sans avoir jamais mis le pied sur un bateau. « C’est un gâchis, un terrible gâchis… Si seulement nous pouvions être gouvernés par les Islandais ! Alors, nous pourrions contrôler et gérer les mers qui nous appartiennent, jusqu’à 200 milles des côtes. Si on se débarrassait de ces quotas absurdes, nous pourrions conserver nos stocks de poissons et découvrir le secret du cycle vital de ces raies, protéger les femelles et les jeunes… » p.464. Car le règlement écolo est implacable : pas de quota, pas d’autorisation ! Donc on rejette à la mer – mort – tout ce qui n’entre pas dans la liste bureaucratique. Et tant pis pour les 150 raies prises dans le chalut… O’Hanlon évoque la bêtise des ayatollahs écolos comme Flaubert celle des bourgeois de son temps.

Tout est vécu, tout est vrai, tout est nature. C’est à lire !

Redmond O’Hanlon, Atlantique nord (Trawler, A Journey through the North Atlantic), 2003, Folio 2011, 511 pages, €7.69 

Catégories : Livres, Mer et marins, Science | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jonathan Coe, La vie très privée de Mr Sim

Il est assez rare qu’un romancier se renouvelle ; eh bien, avec Jonathan Coe, le lecteur n’est jamais déçu ! Cet Anglais de 50 ans a une capacité adolescente d’imaginer des histoires à chaque fois autres. Ancrées dans sa génération, celle qui a vécu sa jeunesse après 1968 et son âge mûr sous Lady Thatcher et Sir Blair. La satire de ses semblables n’est jamais loin, le tempérament porté à l’humour non plus. Mais l’invention est reine.

Imaginez : d’une rencontre improbable (une Chinoise et sa fille complices au jeu de cartes), en un moment unique (un soir en Australie en attendant l’avion de Londres après avoir revu son père pour la première fois depuis 25 ans), le héros défile au gré de ses rencontres son existence de loser né de loser – et se sent renaître par ses propres forces… jusqu’à la boucle finale dont je ne vous dirai rien !

Exister est un éternel recommencement : telle est la tragédie humaine. L’éternel retour du même disait Nietzsche, la personnalité façonné par les complexes familiaux avant 6 ans disait Freud, l’attraction du mimétique disait René Girard – toute tentative d’épuisement d’une explication est bonne – mais il reste le vif du Sujet. Dépressif après que sa femme l’ait quitté en emmenant sa fille, Maxwell (au prénom de marque de café…) va retrouver son père exilé à Sydney après la mort de sa propre femme, 25 ans auparavant. Il porte le nom de Sim, comme le comique mais surtout comme la carte dont la puce permet de communiquer dans notre ère numérique. Rien n’est hasard chez Coe : prénom commercial et nom TIC (technologies de l’information et de la communication) – nous sommes en plein XXIème siècle.

Or la communication de masse et les messages constants du marketing ne servent pas aux meilleures relations. Au contraire ! la massification isole, la technologie dépersonnalise, le rapport humain prend un mode artificiel de marchandise ou d’optimisme industrieux. Les Américains repus et gaspilleurs sont-ils plus heureux que le populo des banlieues de Londres ? Pas vraiment. Ce pourquoi Mister Sim parle à son GPS (eh oui ! Mr signifie Mister et pas Monsieur, qui s’écrit M. en français…). La voix féminine et raisonnable du GPS est bientôt baptisée Emma (comme la Bovary ?) et permet de rêver à une compagne qui ne juge jamais, qui dit toujours comment il faut aller.

Les Anglais savent même inventer des métiers loufoques comme l’étudiante Poppy, chargée d’enregistrer les annonces des aéroports pour les louer comme service aux maris infidèles. Bien plus fort que le marketing de Lindsay sur les brosses à dent qui consiste à faire partir simultanément quatre commerciaux du siège social pour joindre les quatre points cardinaux les plus éloignés du Royaume en Toyota Prius (énergie hybride), afin de proposer des nettoie crocs à manche en bois fabriqué local et tête amovibles (développement durable) ! Toute la misère de celui qui veut bien faire pour les humains et la planète, mais sombre dans la dernière idéologie à la mode (recyclage du gauchisme 68 et de l’adulation de Mao, Castro et autres…).

Mr Sim opère une quête de l’andropause (il a 48 ans – comme l’auteur). Il apprend qu’il est né par hasard, parce que son père a confondu deux pubs (bars) du même nom, rencontrant par là même une fille au lieu d’un garçon… Lui-même s’est marié par hasard avec n’importe qui, parce que sa petite copine a surpris son père à se branler sur une photo pliée en deux sur laquelle est était en maillot de bain… à moins que ce ne soit pour son frère Chris, quasi nu lui aussi, de l’autre côté de la photo. Mr Sim a fait une fille mais ne sait pas l’aimer, il est inattentif à ses métamorphoses et désirs, il ne sait pas répondre aux questions des enfants. Il pousse même dans les orties le gamin de 8 ans torse nu et jambes nues de son meilleur ami – par dépit, par vengeance, par désir ? Il est fasciné par le destin de Donald Crowhurst, navigateur parti faire le tour du monde à la voile en même temps que Moitessier en 1969 – et qui a triché en fabriquant un faux carnet de bord pour rester à croiser dans l’Atlantique sud au lieu de passer les caps. C’était au bon vieux temps d’avant la technique qui voit tout, qui sait tout, qui traque tout…

Il se sent inadapté, Maxwell Sim, mal aimé (mère morte, père absent, meilleur ami fâché, femme partie, fille méprisante). La pression d’époque (marketing et communications) le pousse dans ses retranchements et lui renvoie à tout moment sa faiblesse. Il est un loser de la génération baby-boom, un perdant de la compétition, un raté social. Et pourtant humain.

Jeté dans ce monde sans que personne ne l’ait voulu, traversé de désirs inhibés et de messages mal traduits à cause d’une société déboussolée, lent et timide en relations faute de parents à la hauteur. Il est un peu nous et un peu ceux que nous côtoyons sans toujours les voir, encore moins les comprendre. Il est de notre époque, qui ne favorise pas les contacts humains et préfère la médiation technique ; de notre époque coincée qui croit s’être « libérée » en 68 tout en conservant les préjugés sur le sexe, les relations adulte-enfant, le toucher, la conversation.

Un beau roman doux-amer comme les Anglais savent en faire, grave aussi car il parle de ce que nous sommes devenus.

Jonathan Coe, La vie très privée de Mr Sim (The Terrible Privacy of Maxwell Sim), 2010, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Folio Gallimard février 2012, 467 pages, €7.69 

 Les autres romans de Jonathan Coe chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Palinodie selon Albert Camus

Albert Camus avait l’intuition de l’époque qui venait. L’extrémisme de paroles, suivi de peu d’effets, l’histrionisme médiatique, les grandes poses théâtrales tout en se gardant d’habiter avec ceux qu’on dit vénérer, les retournements de veste et le retour à la Morale quand on ne peut plus baiser – tout cela lui était par avance familier. Il a ainsi évoqué dans ses Carnets, sans qu’ils fussent nés encore, tous les histrions de la politique et des médias, sur l’exemple de Sollers…

Le portrait en est criant de vérité. Voici ce qu’il écrit :

« Palinodie : Exercice de haute littérature qui consiste à hisser le drapeau après avoir craché dessus, à revenir à la morale par les chemins de la partouze et à chausser les pantoufles des anciens pirates. On commence par jouer les casseurs et on finit par la Légion d’honneur. »

Philippe Joyaux dit Sollers est un jeune bourgeois bordelais devenu maoïste parisien, un destructeur de la forme littéraire devenu gourou de l’édition. Ce révolutionnaire avide de mener les intellectuels aux champs est devenu écrivain prolifique chez Gallimard. Lui qui a scandé l’austérité chaste du Grand Timonier est devenu selon ses propres dires « catholique libertin ». L’ex-parasite qui écrit à Mauriac pour se faire reconnaître se dit désormais « La Bête » en référence à l’Apocalypse. Camus l’avait bien vu.

« L’étoile des amants », paru en 2002, marque cette perte d’énergie qui tourne au vinaigre. Toujours cette rengaine du vieux beau revenu de tout, qui observe avec indulgence et non sans un brin de condescendance une femme, une jeunette, une apprentie écrivain. Et de lui balancer sa naïveté à elle, sa culture encyclopédique à lui. Et de revenir pour la dixième fois dans ses livres au complot planétaire « des marchés financiers », de « la bouillie télévisuelle » et du sexe décadent, tout ça pour « se méfier » par principe. En s’agrippant à un Guy Debord qu’il n’a guère compris, sauf le titre : « La société du spectacle ». Et de lui fourrer quand même sa bite là où il faut, à la fille, avec descriptions complaisantes de puissance virile sous prétexte d’ouvrir la vie même.

Une pincée de Viagra culturel avec les définitions du dictionnaire, façon de passer doctement à autre chose, et l’évocation des mânes de Rimbaud et de Shakespeare masque un récit vide de quoi que ce soit de personnel.

Ce livre est une conversation fatiguée de salonnard revenu de tout et qui n’intéresse plus guère de monde. Sollers, 66 ans à la parution du livre, moisit sur pied, lui qui fustige dans un article du ‘Monde’ « la France moisie » (28 janvier 1999, lien pour les abonnés ici) – celle de sa génération, celle qu’il a contribué à bâtir avec ses légèretés et ses outrances.

Cet effondrement n’enlève rien au style de Philippe Sollers, du beau classique, ni aux quelques livres précédents de lui que j’admire comme « Femmes », « La fête à Venise » ou « La guerre du goût ». Mais je suis de ceux qui considèrent l’œuvre comme un prolongement de la vie, nourri d’elle. Aussi je me méfie toujours des critiques trop virulents, des méprisants de leur époque et des gourous qui font l’inverse de ce qu’ils écrivent… « Revenir à la morale par les chemins de la partouze », disait Camus de ces gens-là. Pas mal vu pour un Sollers.

Albert Camus, Carnets 1935-1948, Cahier V p.1109, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade, 2006

Catégories : Albert Camus, Livres, Philosophie, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Venise vue par le commissaire Brunetti

Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ?

J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine. Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative. Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise.

Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français. Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France.

Venise, la ville et l’Etat italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255)

Il faut dire que, lorsque l’Etat est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’Etat faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie.

Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169). Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va.

Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207). Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît.

Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.

Donna Leon site officiel en français

Les romans de Donna Leon chroniqués sur ce blog

Catégories : Cinéma, Italie, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean-Jacques Rousseau se moque de la « rentrée littéraire »

Entre deux torrents de larmes, pages d’outrances et de sensibleries, dans ‘La nouvelle Héloïse’ Jean-Jacques Rousseau se fait polémiste. Il montre là un talent précieux ; autant j’aime peu les larmoiements hypocondriaques du personnage, autant j’apprécie ses critiques aiguës de la société de son temps, celle de Cour. Très sensible lui-même au regard qu’on porte sur lui, sur son état plutôt que sur ses talents, il sait voir – et raconter. Il déteste l’apparence, l’hypocrisie, le mensonge. Pour lui, il faut être soi, « naturel ». Impossible en société. Particulièrement en France, à Paris, dans les coteries à la mode. Aussi bien la « rentrée littéraire » d’aujourd’hui, phénomène typiquement germanopratin, aurait été la cible de son ire. Il n’aurait pas eu à changer grand-chose à ses propos des années 1750… Qu’on en juge.

« On n’a qu’à s’informer de leurs sociétés, de leurs coteries, de leurs amis, des femmes qu’ils voient, des auteurs qu’ils connaissent : là-dessus on peut d’avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paraître et qu’ils n’ont point lu, sur une pièce prête à jouer et qu’ils n’ont point vue, sur tel ou tel auteur qu’ils ne connaissent point, sur tel ou tel système dont ils n’ont aucune idée. Et comme le pendule ne se monte ordinairement que pour vingt-quatre heures, tous ces gens-là s’en vont chaque soir apprendre dans leurs sociétés ce qu’ils penseront le lendemain. (…)

« C’est un choc perpétuel de brigues et de cabales, un flux et reflux de préjugés, d’opinions contraires, où les plus échauffés animés par les autres ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles, ses jugements, ses principes qui ne sont point admis ailleurs. L’honnête homme d’une maison est un fripon dans la maison voisine. Le bon, le mauvais, le beau, le laid, la vérité, la vertu n’ont qu’une existence locale et circonscrite. (…)

« Il y a plus : c’est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu’on s’avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation et d’autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise personne, et l’on est convenu qu’ils ne se ressembleraient point entre eux. On n’exige pas même d’un auteur, surtout d’un moraliste, qu’il parle comme ses livres, ni qu’il agisse comme il parle. Ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu’il n’est point obligé de concilier. »

Que Sartre se dise gauchiste, bien au chaud dans son hôtel du boulevard Saint-Germain ne choque personne ; que Sollers se dise catholique tout en pratiquant le libertinage est presque à la mode. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Ou plutôt, puisque désormais tout finit par se savoir (voir VSD sur DSK), revendiquez haut et fort votre double qualité de bourgeois et de bohème, de nanti respectable le jour et de libidineux le soir. Tels sont les « bobos », que Rousseau avait déjà épinglés sans le savoir… « Ainsi les hommes à qui l’on parle ne sont point ceux avec qui l’on converse ; leurs sentiments ne partent point de leur cœur ; leurs lumières ne sont point dans leur esprit ; leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n’aperçoit d’eux que leur figure, et l’on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant, où le spectateur paisible est le seule être mû par lui-même. » 2-14 pp.233-234

Rousseau avait pointé déjà la dérive moraliste de nos médias, le scoop des petites phrases, les vidéos cachées. Toujours sans le savoir : comme quoi la société française, qui se veut tant « révolutionnaire », est restée semblable à elle-même depuis l’Ancien régime. « Sitôt qu’un homme a parlé, s’informe-t-on de sa conduite ? n’a-t-il pas tout fait, n’est-il pas jugé ? l’honnête homme d’ici n’est point celui qui fait les bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses ; et un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n’effaceront pas quarante ans d’intégrité » 2-17 p.254.

Tout l’art médiatique est de parler pour ne rien dire, de choquer pour faire parler de soi, tout en se gardant bien de contrevenir à la loi (on ne sait jamais…). « On me prouve avec évidence qu’il n’y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses ; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu’il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour loi, et que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous. »

D’où la désespérance de Jean-Jacques Rousseau, haineux des villes où seule compte l’apparence, où seul le présent immédiat de l’esbroufe et du paraître pose un homme ou établit une femme. « Confus, humilié, consterné, de sentir se dégrader en moi la nature de l’homme, et de me voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s’élevaient réciproquement, je reviens le soir pénétré d’une secrète tristesse, accablé d’un dégoût mortel, et le cœur vide et gonflé comme un ballon rempli d’air. » 2-17 p.255. Marx a repris cette idée d’aliénation sociale de l’homme, de divorce entre sa nature et sa condition. Il l’attribue à l’économie qui crée les statuts, et pas au conformisme social quels que soient les statuts, comme le fait Rousseau et le feront Tocqueville et Norbert Élias.

Mais ce n’est pas Marx qui a raison, avec le recul. C’est bel et bien Rousseau !

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Pléiade Gallimard 1964, 794 pages sur 2051, €61.75 ou Livre de poche 2002, 895 pages, €7.69 

Catégories : Jean-Jacques Rousseau, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Richard Price, Ville noire ville blanche

Voici un thriller psychologique venu d’un Noir américain qui va conforter les partisans de la police de proximité ! Le cadre est en effet la banlieue de New York, la ville des inégalités, et le quartier noir d’Armstrong appelé Freedomtown, côtoyant le quartier blanc de Gannon. La « ville de la liberté » est le surnom dérisoire donné par ses habitants au ghetto dans lequel ils sont parqués. De là viennent en effet la majorité des délinquants, trafiquants de drogue, petits voleurs à la tire, agresseurs de passants. La police n’hésite alors pas à boucler le quartier pour faire pression sur la majorité silencieuse afin qu’elle livre les malfrats. Mais fait-on de même en quartier blanc ?

Richard Price est moins connu pour ses romans (épais et de bonne facture) que pour ses scénarios de film. Il a ainsi écrit entre autres ‘Mad Dog and Glory’ avec Robert de Niro. Ce roman policier noir écrit par un Noir sur les inégalités sociales et policières de Dempsey, dans la périphérie de la Grosse pomme, dit toute l’Amérique : principes d’égalité affichés mais réalité des rapports de force. Selon que vous êtes Noir ou Blanc, vous ne serez pas traités pareil.

Brenda, une jeune femme blanche travaillant dans le social pour le quartier noir, est un soir d’été étouffant recueillie aux urgences choquée et les mains déchirées. Le flic de proximité Lorenzo doit lui arracher sa déposition, mais il n’est pas satisfait : « ça ne colle pas ». Elle dit qu’un Noir vêtu d’une capuche l’a tabassée et jetée hors de sa voiture, et qu’il s’est enfui avec. Sauf que son sac à main est retrouvé dehors : l’aurait-elle pris par réflexe ? Sauf qu’elle avoue que son fils de quatre ans, Cody, dormait sur la banquette arrière : où est passé le gosse ?

Les flics s’agitent, le FBI est pressenti, les huiles s’inquiètent. Le quartier noir est passé au peigne fin, les dealers inquiétés, les mauvais coucheurs envoyés en prison. On arrête un jeune d’après le portrait robot : s’il n’a pas piqué la tire, il a au moins fait autre chose de répréhensible. Le quartier gronde, la chaleur monte, les gamins demi-nus grouillent comme des mouches autour des reporters arrivés en masse comme sur une merde… C’est bien le sentiment des habitants de Freedomland que d’être considéré comme moins que rien. Les leaders officiels, pasteurs, imams, militants, association de recherche de disparus, en profitent pour faire mousser leur business. Plus le temps passe, plus la situation échappe aux protagonistes. Brenda a-t-elle dit la vérité ? Jesse la journaliste collée à ses basques cherche-t-elle l’information ou sa gloire personnelle ? Lorenzo le flic de proximité est-il trop mou avec les délinquants ?

Nous découvrons les vies méritantes des gens du quartier, les existences ternes de ceux qui ont un emploi de médiation, les destinées ratées des dealers et maris violents. Les gosses battus poussent en bandes, le fric facile inhibe toute loi, la recherche de l’illusion prime tout effort quotidien. Car prendre de la drogue, fourguer du recel ou de la came ou croire découvrir le grand amour – sont des illusions très américaines. La réalité sordide du quartier noir englue ses habitants. Brenda la Blanche n’y échappe pas…

Que le nombre de pages ne vous rebute pas, elles se lisent bien. Il y a foule de personnages mais la tension monte et l’enquête progresse par à-coups, bien découpée en longues séquences. Un livre à lire dans le train, en avion, lors de longs voyages. Ne bouquinez surtout pas quatre ou cinq pages seulement avant de faire autre chose, vous perdriez le fil ! Ce livre se boit à longs traits comme l’eau pétillante les jours de canicule. Et il fait réfléchir sur la police de proximité d’autant plus vantée en France qu’elle n’a jamais encore été vraiment appliquée.

Richard Price, Ville noire ville blanche (Freedomland), 1998, 10-18 2010, 621 pages, €9.69 

Catégories : Etats-Unis, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai

Cette spécialiste de la Chine depuis les années 1950, professeur désormais émérite des universités, a beaucoup écrit sur la sociologie du plus gros pays émergent. Elle a choisi une ville emblème, Shanghai, pour raconter l’histoire de l’essor économique, poussé ou rembarré par la politique selon les époques. Shanghai n’est pas Pékin et tout développement de la périphérie commerçante ouverte sur l’international fait de l’ombre aux mandarins impériaux ou rouges de la capitale. Ils veulent garder le pouvoir, or le premier pouvoir est celui des moyens. D’où le stop and go du développement des ports côtiers, jusqu’à la libération post-Mao de Deng Xiaoping : « qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir, l’important est qu’il capture des souris ».

La Chine, orgueilleuse et nationaliste, utilise l’étranger pour son intérêt dès l’ouverture forcée fin XIXème. « Lorsque les barbares disposent de la supériorité militaire, il faut les apaiser par des concessions ponctuelles, les amadouer par de bons traitements et les neutraliser en les dressant les uns contre les autres, ou bien en les cooptant et en les intégrant aux structures administratives de l’Empire » p.27. Cette stratégie est toujours d’actualité…

Dès l’origine, « le principal moteur de la croissance, c’est l’entreprise privée » p.33. Avis aux socialismes qui croient que taxer et punir permet le développement. La bureaucratie impériale a recueilli les bénéfices fiscaux de l’expansion économique de la ville, mais en accompagnant l’évolution, pas en l’entravant. Marie-Claire Bergère fait bon marché de la thèse marxiste selon laquelle la Chine aurait été mise en coupe réglée par des exploiteurs capitalistes étrangers. Elle montre fort bien la symbiose qui s’est construite dès le début entre le pragmatisme des commerçants et artisans chinois et le système légal de propriété établi dans la concession étrangère en 1862. « Le nouveau dispositif juridique attire de nombreux investisseurs chinois qui, tout autant que les étrangers, se sentent rassurés par les garanties qu’il offre. Il facilite donc la réorientation, à des fins productives, de fortunes marchandes traditionnellement utilisées pour l’acquisition de titres officiels [aujourd’hui on parlerait d’emprunts d’État et de livrets A], le financement d’œuvres philanthropiques ou encore l’achat de faveurs bureaucratiques » p.85.

La révolution nationaliste de 1911 est née à Shanghai en voie de la modernisation et de démocratie, mais le pays ne va pas suivre. Le mouvement de boycott des produits japonais ou américains pour arracher des concessions aux étrangers est né là aussi dans les années 1920, mais les insurrections communistes en 1927 échouent. Il faudra Mao et la Seconde guerre mondiale pour que le fascisme du Guomindang laisse la place à la bureaucratie totalitaire rouge. Ce n’était pas l’idéal de la ville, plus portée à un bon gouvernement et une harmonie sociale par la porosité entre politique et économie, entre pouvoir et société.

« Le Haipai, ou ‘style de Shanghai’, est l’expression de la culture commerciale et cosmopolite de la Chine moderne » p.255. Elle s’oppose au Jingpai, style de Pékin, marqué par la répulsion des mandarins lettrés pour tout ce qui touche à l’argent et au pragmatisme. Masse contre élite, commerçants qui créent de la richesse contre fonctionnaires imbus de leur caste et du pouvoir. Toute l’histoire récente de la Chine – et pas seulement en Chine – se résume à cette rivalité entre Pékin et les ports côtiers tels Shanghai. L’échec du Grand bond en avant est suivi de la répression anarchique de la Révolution culturelle. C’est de Shanghai que partent les premières attaques de presse contre Mao Zedong, qui conduit par mégalomanie le pays à la misère. Bien que la Bande des Quatre (avec la veuve Mao) soit implantée à Shanghai, Jiang Zemin devient maire de la ville en 1985 ; avec son adjoint Zhu Ronji, il va négocier avec la capitale pour que son développement ne bouleverse pas trop les habitudes. Pékin désire en effet que la réforme économique soit graduelle, et mise en forme à la périphérie d’abord, pour ne pas menacer le pouvoir du centre. La revendication étudiante de la place Tian’anmen en 1989 donnera raison à Deng, mais ne remettra pas en cause la réforme. Au contraire, Shanghai en profite enfin, pour accélérer le développement économique et apaiser les tensions politiques. L’avenir chinois est aujourd’hui à Shanghai, Canton et Shenzhen-Hongkong plus qu’à Pékin.

C’est donc l’histoire contemporaine de l’essor chinois que Marie-Claire Bergère expose par l’histoire de Shanghai. Un livre utile pour comprendre les tendances longues de l’émergence et les imbrications croisées de l’économie et de la politique, du nationalisme et de l’ouverture. Utile aussi pour saisir ce qu’il ne faut pas faire en politique si l’on veut de la croissance : contraindre et punir par la multiplication des règlementations et des taxes.

Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai, 2002, Fayard, 520 pages, €26.03 ou €18.99 format Kindle 

Catégories : Chine, Economie, Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Françoise Chandernagor, L’enfant des Lumières

Françoise Chandernagor, juriste et grand serviteur de l’État, écrit ici son anti-‘Émile’. Rousseau l’abstrait, qui a pontifié un traité d’éducation alors qu’il n’a jamais élevé le moindre enfant (mais a mis tous les siens aux Enfants-trouvés) n’est pas un bon guide. Mais c’est toute une société – la nôtre – qui est passée au crible de la critique. L’auteur nous entraîne en effet dans l’histoire de la Révolution, la philosophie des Lumières, la corruption sociale des élites, l’éducation des enfants. Tout ce qui fait sens à la société française d’aujourd’hui. Écrit en 2006, c’est bien la France de Chirac qui est en ligne de mire.

Deux décennies avant 1789, la France royale se trouve dans les mains d’un roi fainéant et de financiers qui ont l’art de détourner l’argent public dans des poches privées. Le ministère de Monsieur Necker est édifiant : « pas de réformes (…), pas d’impôts, pas d’efforts, pas de vagues, pas de larmes – de l’emprunt ! » p.383. La démagogie bat son plein pour conforter la rente au détriment de l’entreprendre. La fameuse Compagnie des Indes n’égalera jamais son équivalent anglais car la France met à sa tête des politiciens et non des capitaines d’industrie. Tout ce qui compte est de paraître et de renforcer son statut en s’enrichissant sur le dos des actionnaires – de par le bon vouloir du Roi. On croirait lire l’histoire d’EADS sous Chirac et Villepin, avec l’ineffable Monsieur Gergorin.

En cause la philosophie des Lumières qui préfère les grands mots aux vraies actions. Tout n’est que Morale, Vertu, Progrès, tout n’est que majuscules. Dans la réalité, les coiffures d’un mètre de haut avec vase incorporé et les faux-culs de plus en plus amples des robes à la mode, masquent la décadence des mœurs. Tout le monde couche avec tout le monde, au su de tout le monde. Et ça jacasse dans les salons. L’économie va comme elle peut, le paysan n’ayant qu’une idée : frauder le seigneur sur les grains et faire contrebande du sel entre baillages à fiscalité différente. Le chacun pour soi monte, monte… « Où, dans ce siècle, voyez-vous le progrès ? Déclin de l’honneur privé, dédain des vertus publiques, exténuation de la langue, affadissement de la sensibilité… Sans parler du triomphe de l’agiotage ! » p.567.

Ceux qui sont trop naïfs pour croire que l’honneur et la fidélité conduisent les affaires sont ruinés. C’est le cas du mari de la comtesse de Breyves, acculé à la faillite personnelle et qui se pend de désespoir. Ce monde de requins n’est décidément pas fait pour lui. « Étrange société que celle où la censure s’oppose aux pièces de Beaumarchais, mais où la Reine elle-même joue devant la cour l’auteur censuré ! Sous prétexte de grâce, de subtilité, le siècle s’écartèle, se dédouble, s’oublie jusqu’à la folie. Insensée, l’élite (…) prétend être (…) conservatrice avec les conservateurs, et frondeuse avec les frondeurs » p.394. Les aristos d’hier ressemblent tant aux bobos d’aujourd’hui !

La comtesse, née bourgeoise enrichie dans le commerce triangulaire et le sucre des colonies, ne fait ni une ni deux : elle s’exile à la campagne dans le seul bien propre qui lui reste, la Commanderie. Ce vaste manoir est situé aux lisières de l’Auvergne, dans la Marche, et est propice à la culture. Elle s’y établit avec Alexis, son unique fils de sept ans, déjà déluré et habile au commerce. N’a-t-il pas appris le bonneteau auprès des malandrins du Pont-Neuf, y compris l’art de perdre au début pour gagner gros ensuite ?

Mais la Cour et ses médisances, la philosophie qui trotte après Voltaire, l’indigence des élites obsédées de sexe et de fêtes, les Parisiens exacerbés de sensiblerie et capables d’une cruauté sans égale quand elle est collective, ne sont décidément pas un milieu propice à l’éducation d’un enfant. ‘Émile’ est une fumisterie, on n’élève pas les garçons comme Marie-Antoinette ses moutons à rubans roses dans la bergerie de Versailles. La réalité est toute autre : il faut chasser, cultiver, plaider, compter, savoir châtier pour se faire obéir, et établir de saines relations pour se faire aimer. Les parents élèvent toujours leurs enfants pour le monde d’hier, rarement pour celui qui vient…

Madame de Breyves décide de confronter son garçon aux réalités du monde. Il n’est pas chevaleresque comme son père (mais à quoi cela lui a-t-il servi ?), mais plutôt affairiste comme son grand-père. Inutile de tenter de corriger cette tendance, l’éducation n’agit pas contre la nature. Mais il est utile de lui forger un corps robuste, un cœur endurci et un esprit avisé pour qu’il sache s’adapter au nouveau monde qui naît. « Elle lui enseignerait la prudence et l’art des apparences » p.277. Rousseau « le bon apôtre » (p.165) est décidément un mauvais maître – peut-être est-ce pour cela qu’il plaît tant dans les salons ? « Entre Émile et Alexis, il n’y avait d’opposés que le tempérament et le projet… » p.361. Rien de moins. Le garçon est « gai, drôle, gourmand de la vie, gourmand des êtres. Tendre et affectueux par-dessus le marché ! En outre capable de secret, et dépourvu de préjugés… (…) sachez, si vous ne l’avez remarqué, qu’Alexis est insolent, chapardeur, tricheur, cupide et indiscret (…) Alexis est confiant ! Oui, oui, optimiste, indulgent. Deux péchés inexpiables ! » p.332.

Le garçon grandira, excellera, non sans désespérer sa mère parfois lorsqu’elle doit renvoyer Léveillé, valet adolescent qui fait jouir l’enfant à 10 ans en l’embrassant sur le ventre, très bas, ou lorsqu’il se fait renvoyer du collège religieux à 16 ans pour avoir lu Zadig (« de » Voltaire). Mais il l’aime plus que tout et c’est un arrachement de le faire devenir lui-même. Il faut parfois à la comtesse jouer la mère chatte qui crache et griffe ses petits devenus trop grands pour qu’ils se détachent d’elle et s’épanouissent. Pas simple d’élever seule un enfant, surtout un garçon sans modèle paternel.

Ce roman foisonnant est fort réussi, réussissant l’exploit de nous faire aimer l’histoire et la philosophie, la sociologie et l’éducation tout à la fois. Brassant les siècles parce que notre quotidien est né fin XVIIIème – et qu’il est peut-être, comme vers 1780, en train de disparaître dans la futilité, le mépris, le chacun pour soi – et l’agiotage. Un roman philosophe, qui l’eût cru en ce début du deuxième millénaire ?

Françoise Chandernagor, L’enfant des Lumières, 2006, Folio, 691 pages, €8.17

Un autre roman de Françoise Chandernagor chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Olivier Javal, Clown blanc, nez rouge

Premier roman, éditeur inconnu, mais belle prose. Ce qu’on peut dire en premier du livre est qu’il est bien écrit, Stendhal au XXIème siècle. Ce qu’on peut ajouter est qu’il s’agit d’un roman de la transmission. La quête est celle de quoi léguer : qu’a-t-on reçu à la naissance ? Puis au cours de son éducation ? Comment transmettre à son fils ou sa fille ce dont nous ne sommes que dépositaire (les gènes, les dysfonctions héréditaires) et ce que nous avons adopté (la religion, la culture) ?

Le personnage qui dit « je », Jacques, se découvre Jacob, prénom du grand-père donné à son petit-fils. Il a de temps à autre l’impression d’être très intelligent, nettement supérieur aux autres, puis sombre dans l’abattement et se cache, en proie au doute, au soupçon. Juif et fou, est-ce héréditaire ? Il se pose la question à propos de son fils, Julien, magnifique gamin adoré de ses parents et dont il trace le portrait, au milieu du livre comme au milieu du monde : « Un beau garçon, grand, blond, les cheveux légèrement frisés, les yeux vert noisette. Il était fin et intelligent » p.107. Il a alors juste dix ans.

Mais Julien, six ans plus tard, manifeste la même exaltation suivie de dépression que son père. En pire. La psychose paranoïaque, syndrome maniaco-dépressif appelé aujourd’hui trouble bipolaire est-elle une maladie juive ? Elle se transmet par l’hérédité, comme l’appartenance au peuple Élu. Le narrateur est troublé, écartelé entre sa vie quotidienne – « normale » – et son appartenance intime – « extra » ordinaire. Il trouble le lecteur non juif par cette obsession d’appartenir. Après tous les mélanges ethniques, durant des siècles, après l’assimilation citoyenne sous Napoléon, quelle importance cela a-t-il de se croire « juif » quand on ne croit pas en Dieu ? Ce père intégré, laïc, matheux, qui réussit sa carrière et aime son fils, semble se faire son film : on ne naît pas juif, on le devient. « A me vouloir non-juif, on m’avait fait juif, dans le sens où ma seule interrogation sur ma judéité me faisait juif » p.83. Tordu : les Corses, les Basques ou les Bretons ont-ils de ces interrogations métaphysiques ? Est-ce un péché originel de naître « juif » ?

C’est là où intervient le trouble bipolaire. Concilier les inconciliables entre la laïcité « normale » de tous les jours et l’identité héréditaire fantasmée, n’est-ce pas une double contrainte qui aboutit aux bouffées délirantes ? Clown blanc, clown rouge : petit garçon il jouait alternativement les deux au retour du cirque, comme s’il se dédoublait. D’où le titre du roman, face blanche et nez rouge, apparence « normale » et hérédité juive maniaco-dépressive. Comment se guérir, puisque toute guérison passe par l’acceptation de ce qu’on est et que cette acceptation paraît problématique ? Pourquoi l’est-elle ? Est-ce le regard des autres ? Pour transmettre, il faut accepter de recevoir – le contraire de ce que prônait la révolution de mai 68, faussement libératrice, que l’auteur et son personnage ont testée. « Je pensais de plus en plus que l’on devait assumer la transmission de ce que l’on avait reçu, qu’elle soit positive ou négative » p.146. C’est le cas de Mary, sa première femme, la mère de Julien. Elle découvre son grand-père communiste et son père collabo. Elle en est obsédée.

La quête un peu sadomasochiste du narrateur va consister à sauver son fils, atteint des mêmes maux, par le sacrifice de soi. La crucifixion à l’envers pour cause de péché originel, le meurtre du père freudien, l’obéissance au destin (autre nom de Dieu chez l’auteur ?) qui est de s’effacer pour que renaisse le gamin. Pour survivre, il est nécessaire de créer. « Les contradictions sont le germe de la création » p.126. Être père est une création, écrire un roman aussi, peut-être même bâtir sa vie (ce que disait l’existentialisme). « Une grande partie de l’art est un partage de la souffrance » p.136. L’auteur est décrit en poulpe « qui parle beaucoup, fait des nœuds avec ses multiples pattes, et sourit avec un charme infini » p.126.

Le charme est bel et bien ce qui subsiste, une fois la dernière page tournée. Paris, Paramé ; Venise, Louxor. Quels que soient les lieux, même magiques, « la vie nous apprend à dominer nos souffrances pour ne pas qu’elles nous tuent une deuxième fois » p.236. Ce mantra revient trois fois dans le livre, les trois coups du destin – assumé.

Olivier Javal, Clown blanc, nez rouge, juin 2012, éditions Kirographaires, ISBN 978-2-8225-0282-5, 236 pages, €18.95 (pas encore référencé sur Amazon)

Olivier Javal est un pseudonyme. L’auteur, prudent sur les réactions sociales (il a raison), est docteur-chercheur en informatique, où il a longuement œuvré. Comme beaucoup, écœuré par le système, il s’est reconverti dans la médiation familiale et le droit. Dans ce premier roman, il parle de lui (polytechnicien, juif, bipolaire) mais au travers du prisme littéraire.

Les petits éditeurs ne sont pas toujours professionnels. Il subsiste des incohérences ou des coquilles dans ce premier roman. Liste non exhaustive pour une seconde édition :

  • p.25-26 sommes-nous à Florence ou à Venise ?
  • p.55 « …même Yvette NE prononce plus son nom… »
  • p.72 et passim : poncif d’époque qui consiste à « échanger » avec quelqu’un sans préciser jamais quoi. On n’échange pas en soi, mais quelque chose : des fluides, des idées, un cadeau.
  • p.178 « l’enterrement de MON père » : n’est-il pas aussi celui de Nicolas, frère du narrateur, auquel celui-ci s’adresse ?
  • L’orthographe du fastfoodeur McDonald’s n’a rien à voir avec celle du maréchal d’empire Mac Donald, qui a un boulevard à Paris. Lieutenant-colonel s’écrit sans majuscules et avec trait d’union.

Si vous voulez mesurer la fatuité intello-bobo du médiatique à la mode, ne manquez surtout pas l’article de Libération : il ne porte surtout pas sur le livre mais sur le buzz médiatique d’une attachée de presse assez rusée pour faire mouche ! La bêtise de la mode… Flaubert en aurait fait tout un livre trempé dans l’acide.

Catégories : Livres, Stendhal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maurice Revelli, Un banc sur la plage

Cela commence par un meurtre, cela se poursuit par un émerveillement. Le ton est donné, nous sommes entre Nick Carter et Delly. Un jour un homme, sur une plage, rêve au lever du soleil. Une femme l’aborde, timidement, début d’une belle histoire d’amour. Mais le rose va s’affronter au noir. La femme est l’ex d’un gangster de la côte ; jaloux, il ne supporte pas qu’un autre la touche. D’où ses intimidations répétées, qui dérapent parfois dans le crime… Mais c’est que notre héros ne s’en laisse pas conter !

Le summum est atteint juste au milieu du livre. Vers la page 156, le lecteur ébahi découvre que le personnage principal sait parler aux femmes, réussit sa résilience après un deuil, pratique depuis 40 ans l’aïkido, le karaté, le kendo et quelques autres sports de combat, n’a jamais peur, repère l’ennemi au sixième sens, étend tous ses adversaires en moins de deux. Il a en outre tout compris à l’économie et à la société. Cela fait beaucoup, un trop. Nous sommes dans le western où le bon écrase la brute et le truand pour un happy end bien moral. L’époque rêve-t-elle tant de superhéros ou les commentaires tous dithyrambiques sur Amazon sont-ils de complaisance ?

Mais, passées ces quelques pages d’outrances auxquelles on ne réussit pas à croire, l’action reprend, efficace et bien menée. Pas un temps mort après la lourde philosophie plaquée comme elle vient. Clémence est belle, idéale et astrophysicienne ; elle a une relation fusionnelle avec son fils Thomas, battu avec elle par son ex-mari corse. Gilles a trois enfants déjà grands, une ex-épouse adorée décédée dans un accident de la route. De ces fragilités vont naître un « grand amour », distillé comme il se doit, à petite dose.

Je retiens l’atmosphère du sud, faite de convivialité, de pragmatisme, de relations quotidiennes près du terrain. Dans la ville de S. où il vient chaque été depuis dix ans, Gilles retrouve de la chaleur humaine. Les copains lui font déguster des plats de saison et jouer aux boules ; les copines veulent le marier ou lui confient leurs filles pour une randonnée. Le gendarme, ex-élève assidu d’aïkido du maître, est prêt à l’aider. Que faut-il de plus au bonheur ? Ce ne sont pas les petits malfrats en mal d’identité des cités en proie au chômage qui vont se mettre en travers du chemin. Il suffit de les regarder dans les yeux et de contrer leurs attaques désordonnées. Ce n’est pas le grand banditisme qui va s’imposer, l’amour est en-dehors du circuit commercial de ces affairistes particuliers.

Les forts sont-ils vraiment forts ou le font-ils seulement croire ? Comme l’écrivait La Boétie, l’ami de Montaigne, la servitude est volontaire et seule l’amitié permet de vivre libre. Refusez le jeu de violence des malfrats, des économistes, des politiciens – et vous voilà libres. Maurice Revelli met cette philosophie en scène dans la vie privée de son héros. Nino le gamin de banlieue refuse de suivre la horde poussée au crime ; Clémence refuse la violence conjugale ; Maurice refuse le chantage ; Léa refuse le viol ; Gilles refuse qu’on lui impose quoi que ce soit, de renoncer à se marier comme de se marier. « La vraie force (…) serait bienveillante car juste et équilibrée, apaisante aussi », déclame l’auteur, fort de la leçon des arts martiaux (p.446). Un repère qui sert de modèle à ceux qui se cherchent, pas tous irrécupérables.

Belle histoire, bonne action, optimisme philosophique : il n’en faut pas plus pour faire un bon livre de plage.

Maurice Revelli, Un banc sur la plage, 2011, éditions Baudelaire, 451 pages, €23.12 

Qui est Maurice Revelli ?

L’auteur de ce premier roman est né en 1955 et a écrit des nouvelles, primé au concours 2011 de Roussillon-en-Provence. Fils de maçon, c’est la mort de son père qui a déclenché son questionnement sur la vie. Une élève d’aïkido l’a poussé à écrire. Il pratique cet art martial depuis 16 ans et l’enseigne comme 3ème dan. Ancien ingénieur devenu directeur d’une usine de fourneaux pour cuisiniers professionnels dans la Drôme, aujourd’hui chômeur et guitariste à l’occasion dans le groupe Holly Stone Combo.

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’Islam et les garçons

Coïter un garçon n’est pas permis par la charia, bien que Mahomet lui-même semble n’en avoir rien dit explicitement dans le Coran. La seule mention est celle de la mission de Loth (sourates 7 verset 80, 21 verset 74, 27 verset 55, 29 verset 28), qui doit corriger ceux qui s’adonnent à l’homosexualité entre adultes. Mais le péché est de faire de son semblable une ‘femme‘ un objet passif de la relation sexuelle. Pas question de toucher aux enfants (musulmans), mais si la situation n’est pas celle d’égaux, ça se discute : ainsi les esclaves ne sont pas concernés puisqu’objets conquis, les efféminés et travestis non plus car créés ainsi par Dieu, ni les éphèbes qui sont pubères mais pas finis, et tourmentés de désirs quand on ne peut les marier dès 14 ans. Ils sont surtout d’une beauté reconnue au paradis à l’égal des houris (sourate 52 verset 24 et 56 verset 17).

Si la beauté des adolescents vient de Dieu, n’est-il pas licite de les ‘adorer’ ? Mais l’acte d’adoration signifie-t-il baiser ? Grandes discussions dans l’histoire entre les oulémas, juristes et soufis. L’Islam a choisi de faire comme tout le monde méditerranéen après l’empire romain, d’ériger la Morale contre le sexe (moyen de contrôle clérical), les femmes tentatrices en premier et les adolescents en second. La finalité est la procréation, le moindre mal la chasteté (l’inverse des prescriptions chrétiennes). Tout le reste détourne de l’adoration de Dieu seul. Cela dit, la loi est une chose, les mœurs une autre. Le monde musulman est très vaste et les façons de faire diverses.

Fréquenter un éphèbe est un péché véniel qui peut être pardonné – en regard des feux de l’enfer si l’on touche une femme qui n’est pas la sienne ! Les mœurs bédouines et paysannes se conjuguent avec la religion pour interdire absolument la défloration hors mariage. On ne saurait plus de qui sont les enfants ! La femme est un bien, que l’on vendra à une autre famille par mariage pour se l’allier. Ce pourquoi le mariage entre cousins est si courant : la dot ne sort pas de la famille élargie. Comme partout où le sexe opposé est « interdit », sauf à être membre d’une vaste tribu et assez riche pour être marié dès 14 ou 15 ans, les célibataires forcés trouvent d’autres voies pour le désir sexuel irrépressible. Ils se font parfois sodomites.

Selon Auguste Mouliéras à la fin du XIXème siècle au Maroc, « les Arabes et les Berbères du sud et du centre ne connaissent que la femme, tandis que des Djebala, le Sous et le Rif préfèrent les gitons. C’est à ce goût particulier qu’ils reçoivent leur surnom de K’aoum Lout’ (peuple de Loth) » p.15.

Il explique : « Près de la mosquée du village se trouve le beït eç-çoh’fa, arsenal communautaire. Les soldats du corps de garde, illettrés la plupart, n’ayant ni la distraction de la lecture, ni le passe-temps des cartes, eurent l’idée de se divertir en faisant du temple de Mars une maison de prostitution, abominable lieu de débauche, où le giton et la âïla se livrent à la bestialité des brutes, dont ils sont la propriété, la chose, les esclaves. (…) Maintenant, comment concilier deux sentiments, en si apparence contraires le zèle religieux et la lubricité ? Où trouver un homme plus dévot que le Djebalien, et, en même temps, plus impudique ? Si vous avez étudié l’Histoire en philosophe, sans esprit de secte, uniquement préoccupé de chercher la vérité, vous avez pu constater que le fanatisme a été la cause de toutes les horreurs, de tous les fléaux, de toutes les infamies qui ont désolé, pendant tant de siècles et chez toutes les nations, notre malheureux globule. » p.17

Il décrit : « La fête commence. On se donne d’abord le baiser de paix, en embrassant l’épaule de tous ceux que l’on rencontre. La mosquée se remplit de monde et de victuailles. C’est un envahissement de grands plats de bois, débordants de kouskous, des viandes, du miel, des assiettes creuses, pleines de pâtes, potages, beurre, raisins secs, figues. Des groupes se forment dans la salle même de la prière on s’accroupit en rond. Au centre, prennent place les anciens du village avec l’instituteur. Toutes les mains se mettent à pétrir des boulettes de kouskous, très adroitement lancées dans la bouche, à distance, sans jamais manquer le but. Il y a des gloutons qui se mettent à quatre pattes, humant longuement le miel des gaçaâ. Le bruit des mâchoires se ralentissant, les estomacs donnent des signes non équivoques de satiété. Alors un vieillard récite à haute voix la fatih’a, premier chapitre du Coran, répétée à voix basse par toute l’assistance. On laisse dans un coin les reliefs du festin. à la disposition des pauvres et des étrangers. Tout le monde se porte hors du village, dans une sorte de cirque, où, jusqu’à la tombée de la nuit, se livrent les mêmes simulacres de combat.

Après l’énorme repas du soir, fait comme toujours à la mosquée, les célibataires et les jeunes gens, ne pouvant plus souffler, tellement ils sont repus, vont naturellement terminer la soirée au beït eç-çoh’fa. Ce jour-là, le derviche avait rôdé dans tout le bourg d’Eç-Çafiy yin observant avec attention des mœurs si nouvelles pour lui. La nuit, ne sachant que faire, il s’était faufilé dans un coin obscur du maudit immeuble, regardant de tous ses yeux l’incroyable spectacle offert par une population éhontée. Deux filles et deux gitons exécutaient, au milieu de la pièce, les danses les plus lascives aux sons d’un assourdissant orchestre composé de tambourins, flûtes en roseau, guellal et r’aït’a (sorte de hautbois). L’épaisse fumée des pipes de kif et des lampes à huile, les cris, les rires ; les allées et venues des uns et des autres, les coups sourds du guellal, les notes stridentes des r’aït’a, les évolutions des danseurs, l’air abruti et terrible de tous ces hommes ivres, l’atroce puanteur de ce charnier humain très mal aéré, tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait ahurissait l’explorateur, le jetait au comble de l’étonnement. Il distinguait confusément, le long des murs, les armes de ces gredins, d’étranges panoplies montrant leurs interminables fusils arabes, des poignards, des poires à poudre, des sabres. Étendus sur le dos, à plat ventre, accroupis sur de mauvaises nattes d’alfa, ceux que la fumée du chanvre n’avait pas encore terrassés, empilaient autour d’eux des monceaux de figues et de raisins secs, conservant à portée de la main d’énormes plats de viande, des poules rôties ou bouillies, du kouskous, des théières, des tasses fumantes de thé, du çamet [gelée de raisin] enivrant. A chaque instant, les prêtresses de Vénus et les éphèbes quittaient la danse, se mêlaient aux groupes, répondant aux obscénités par des attitudes provocantes. Les gitons surtout n’avaient aucune pudeur.

Ainsi, dans cette délicieuse contrée des Djebala, surnommée Ech-Cham Ee-Cer’ir (la petite Syrie), tant la nature l’a gratifiée de ses dons, toutes les nuits, tous les soirs que Dieu fait, depuis Tétouan jusqu’à l’Ouad Çbou, des milliers de satyres ardents souillent, dans leurs priapées nocturnes, des êtres humains des deux sexes, en présence souvent de leurs compagnons de débauche » p.20.

« En parcourant ce pays, si différent de sa patrie, le derviche, qui n’est pas un ange, devait succomber un jour ou l’autre aux tentations de la chair. Jusqu’à présent, il avait constamment refusé toutes les bonnes fortunes qui se présentaient à lui, évitant de se mêler des affaires qui ne le regardaient pas, fuyant les prostitués des deux sexes. Son séjour chez les Beni-Zéroual, où il célébra trois fois la Fête des Moutons, en 1872, 1873 et 1875, lui fut fatal. En 1874, revenu à El-Djaya après de longues courses poussées jusqu’à la Méditerranée, on l’avait vu reparaître dans le hameau des Beni-bou-Zoulaih. Pour son malheur, un jeune écolier, comme il y en a tant dans les abominables universités djebaliennes, s’attacha à l’explorateur, s’instruisant près de lui, prodiguant à son mentor une fidélité de chien couchant. Le vagabond était servi comme un prince. L’éphèbe lui évitait toutes les corvées, faisant chauffer, apportant l’eau de ses ablutions, allant mendier pour lui la nourriture quotidienne, lui procurant toutes les douceurs qu’un instituteur marocain est en droit d’attendre de son élève. Un mercredi matin, le derviche, dans le but de faire une surprise agréable à son page, lui annonça son intention de le mener au Souk’ el-Arbâ, tout près de Zrarda. L’enfant, ravi, s’écria – Partons tout de suite. Ils se mirent en route. Il est de mode, chez les Djebaliens, de ne jamais conduire un giton ou une gitonne au marché sans lui acheter des meh’asin, c’est-à-dire des raisins secs, des noix, des amandes, oranges, sucreries, etc. Aller au souk’ est une fête pour ces misérables créatures. Aussi Moh’ammed gava l’écolier de friandises avec les 2 ou 3 sous qu’il avait gagnés en vendant des talismans. Leurs emplettes faites, les deux amis sortirent du marché.

En gravissant la côte, au-dessous de Zrarda, ils s’aperçurent qu’ils étaient suivis. C’était un groupe d’individus, vêtus de djellabas noires, le fusil sur l’épaule, le sabre au côté. Les malandrins, pressant le pas, eurent bientôt fait de les rejoindre. Halte-là aïl, dirent-ils au giton à moitié mort de peur. Immédiatement, un fort gaillard, saisissant l’enfant par la main, l’entraîna sous bois. Pendant ce temps, deux hommes immobilisaient l’explorateur, lui faisant subir un long interrogatoire. – D’où es-tu ? – De Cenhadja. – Et le giton ? – Des Beni-bou Zoulath. – Comment ! Tu es Cehnadjen et tu te permets d’enlever un aïl de notre tribu ? Mohammed expliqua que c’était son élève ; il faisait son instruction, lui enseignait le Coran (…)

Un peu plus tard, réfugié dans une mosquée, il entend une agitation à l’extérieur : c’est le garçon qui s’est échappé. Mohammed sortit, aperçut l’enfant debout contre le mur de la mosquée, entouré d’une meute de clercs qui lui faisaient des avances. A la vue de son maître, l’aïl se précipita vers lui, le tira à l’écart, lui raconta que ses agresseurs, après lui avoir fait subir dans le bois les derniers outrages, l’avaient entraîné dans ce hameau, au beit eç-çoh’fa, où il avait été obligé de danser avec les autres gitons et gitonnes. Profitant d’un moment d’inattention de ses geôliers, il avait fui, espérant trouver à la mosquée aide et protection auprès de l’instituteur. Et maintenant, ses terreurs redoublaient en présence des étudiants, de cette bande de satyres, dont l’unique désir était de lui faire subir l’horrible supplice de la touiza. Il y a, chez ces brutes humaines, une coutume d’une immoralité, d’une atrocité révoltante. Quand un giton ou une gitonne tombe, à la suite d’un vol ou d’une guerre, entre les mains des clercs de la mosquée ou des célibataires du club de la Gamelle (béït eç-çoh’fa), on le fait danser d’abord. Ensuite, tous les assistants, à tour de rôle, souillent la malheureuse victime. Cette abomination, la plus monstrueuse de toutes celles qui se passent sur notre petit tas de boue, a reçu le nom de touiza, par analogie avec la corvée de labour chez les Arabes. On punit aussi de la touiza tout mignon, toute courtisane, qui tente de s’évader, qui vole ses maîtres, leur désobéit, etc. » p.40.

« Et si quelqu’un s’avise de s’élever contre l’abominable coutume, on lui répond, en haussant les épaules : – C’est écrit sur le soulier : tout sodomisé devient sodomite. Il est impossible d’avouer plus cyniquement la lèpre générale qui ronge la société (…et) a contaminé les femmes messariennes elles-mêmes. Moitié par lubricité, moitié par vengeance, elles se ruent sur les gitons, les entraînent à l’écart, et alors ce sont des scènes que je me refuse à décrire. Dans les petits centres dépourvus de bèït-eç-çoh’fa, les célibataires, les travailleurs des champs, les veufs, n’ont que la ressource du gros bétail » p.472.

« Quelle énumération fastidieuse de villages-lupanars ! C’est d’abord Zahdjouka, avec ses cent joueurs de hautbois et son corps de ballet ; ensuite le hameau de Lekkous ; puis le bourg de Méliana, où les tambourinaires et les violonistes efféminés sont en majorité ensuite encore Ktama, vaste coïtorium, métropole des gitons danseurs et des ballerines demi-nues, bétail humain dont l’économiste est cependant obligé de s’occuper parce qu’il fait l’objet de transactions commerciales incessantes. On le vend, on l’achète ce bétail, on l’expose sur les marchés, en vantant la marchandise, la perversité connue de certains sujets, leurs grâces, l’incomparable maestria de leurs déhanchements. Ceux-ci, aux talents cachés et délirants, valent jusqu’à trois cents francs, et on les conduit à grand orchestre au temple de Vénus, ou à la maison paternelle, au milieu des femmes légitimes et des enfants » p.511.

« On se chuchote à l’oreille, entre initiés, cette incroyable aventure. Un jour, un homme surprend son grand gaillard de fils avec son giton. Il sort, sans rien dire aux coupables, ne desserre plus les dents de la journée, perdu dans une méditation profonde. Le soir, en soupant, s’adressant à sa digne progéniture : – Mon enfant, dit-il, toi qui es t’aleb, ne sais-tu pas que Dieu a dit « Ne coïtez pas ce que vos pères ont coïté ? » – Pardon sidi, répond l’étudiant très ferré sur le Coran. Dieu a dit « – Ne coïtez point les femmes que vos pères ont coïtées ». Mais il n’a jamais dit les hommes [Coran, chapitre 4, verset 26] » p.513.

Eh bien !

Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu tome 2 – exploration des Djelaba, 1899, disponible gratuitement sur Gallica

  • La prostitution des adolescents continue au Maroc…
  • Surtout en période de crise
  • Le Maroc n’est pas le seul pays, loin de là, mais peut-être le nombre de journalistes au mètre carré en raison des people de la gauche caviar a-t-il une influence sur l’information ?
  • Sur ce que le Coran a dit ou pas dit, sur ce qui a été rajouté par les interprétations en fonction des lieux et des époques, voir Dictionnaire du Coran sous la direction de Mohammed Ali Amir-Moezzi, directeur à l’École pratique des hautes études, 2007, Robert Laffont, €28.98, notamment les articles adultère, éphèbes, homosexualité, Lot, sodomie.
  • Lire le Coran en édition universitaire : Le Coran, traduction Jacques Berque, 1967 révisé 1995, Gallimard Pléiade, €43.41
  • En collection de poche : Le Coran, traduction Mohammed Arkoun, 1993, Garnier-Flammarion, €6.65
Catégories : Livres, Maroc, Religions, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Une autre image de la femme musulmane

Article repris par Medium4You.

Rappelons qu’Auguste Mouliéras, professeur de la chaire publique d’arabe d’Oran est l’auteur, fin XIXème, d’une encyclopédie anthropologique sur le Maroc. Soumise, la femme en Islam ? Pas toujours… Tout dépend de son caractère, de son intelligence, de la puissance de sa famille, des mœurs de sa tribu. Exemple :

« Quoi qu’en dise Perron et sa docte cabale, c’est-à-dire les pseudo-arabisants-sociologues qui ont suivi les brisées de l’ancien directeur de l’école de médecine d’Égypte, la musulmane est encore la reine de son foyer comme au temps des Abbassides et des Arabes antéislamiques. Il est bien certain toutefois qu’elle n’a jamais l’occasion d’étaler en public son réel prestige. Le monde fermé de l’Islam, en effet, n’a pas nos bals, nos soirées, nos réunions mondaines, où les deux sexes fusionnent si intimement, se coudoient, s’observent et se font remarquer. Invisible derrière ses voiles et ses murailles, la mauresque, arabe ou berbère, ne livre son existence quotidienne qu’à ceux qui vivent avec elle, à son mari, à ses frères, à ses proches parents. Or, jusqu’à présent, ceux-ci n’ont point jugé à propos de divulguer les secrets du harem soit du haut d’une tribune ou de la scène d’un théâtre, soit dans les pages brûlantes d’un roman de mœurs orientales. Nos psychologues en redingote se sont donc trouvés dans l’obligation absolue, ou d’étudier la femme arabe uniquement dans les livres arabes, rien que dans les livres arabes, ou de se copier les uns les autres en parlant des horizontales algériennes et tunisiennes. Ceux qui ont puisé leurs inspirations dans la littérature du peuple de Mahomet nous ont montré la femme poète, artiste et lettrée, c’est-à-dire l’exception. Les autres nous ont donné leurs impressions sur les filles perdues de l’Islam, les mouquères dépravées de l’Afrique du Nord, autre exception qui ne prouve rien en faveur de leur thèse. Au point de vue spécial de la femme et de son influence dans la société islamique, il y a peu de chose à glaner à travers la littérature arabe, car les compatriotes du Prophète ont évité avec soin de déchirer le voile de leur vie privée. Quand, par hasard, ils mettent en scène une femme, c’est toujours une savante ou une sainte. Il est évident que l’hôtel de Rambouillet et les mystères de Lourdes ont leur place, si l’on veut, dans les études gynécologiques, mais cette place est restreinte parce que les précieuses et les bigotes ne sont dans une nation qu’une infime minorité.

Faite dans des conditions si défectueuses, l’enquête de nos africanistes ne devait et ne pouvait aboutir qu’à la condamnation navrante et sans appel qui est sur toutes les lèvres chrétiennes « La musulmane existe comme bête de somme, comme chair à plaisir. Son influence morale n’existe pas ». (…) Entrons dans le vif de la question par des exemples qui démontreront que la musulmane des classes laborieuses de la société islamique est pour le moins aussi influente et aussi heureuse que l’épouse de l’ouvrier chrétien. Si je choisis à dessein le monde des travailleurs, c’est parce qu’il constitue l’immense majorité humaine, le troupeau innombrable et souffrant des pauvres, l’élément producteur et générateur par excellence. A côté de lui, que sont les riches ? Une quantité négligeable ou peu s’en faut.

A quelques lieues d’Aïn-Béïdha, dans la province de Constantine, il est une tribu arabe, les Ôùlad Daoud, dont j’ai conservé le meilleur souvenir. Un modeste agriculteur, le vieux Si Ah’med ben T’ayyéb paraissait gouverner en prince débonnaire son grand douar, vaste agglomération d’une vingtaine de tentes sous lesquelles vivaient ses fils, ses filles, ses brus, ses petits-fils, ses arrière-petits enfants, tout un monde de parents de différents degrés, très unis entre eux, s’aimant, s’entraidant, la vraie famille patriarcale en un mot, telle que je l’aime. Arrivé en 1874 dans ce milieu exclusivement arabe pour y apprendre le plus difficile des idiomes terrestres, muni d’une simple lettre de recommandation de mon savant professeur, le regretté Napoléon Seignette, je fus accueilli par ces braves gens comme un adolescent inexpérimenté que j’étais alors, c’est-à-dire en toute sincérité de cœur, sans aucune arrière-pensée, en parent plutôt qu’en ami. Non, ils ne m’ont rien caché, mes chers hôtes, que je bénis encore après un quart de siècle de séparation. Ils furent pour moi des conseillers éclairés, des guides sûrs et désintéressés, presque des frères, malgré la différence de race et de religion.

Quelles maisons de verre que ces tentes arabes, quelle mine, quel trésor d’observations pour qui a des yeux et des oreilles ! Vivant de leur vie, m’intéressant à tout ce qu’ils faisaient, agriculture, élevage, tissage, tonte des moutons, castration des taureaux, cuisine, transhumance, labours, prières, ablutions, chasse aux puces exécutée sur la personne du vénérable Si Ah’med par les mains pieuses de ses fils de trente et quarante ans, longues veillées, conversations interminables avec les femmes et les hommes, telle est la vision, très nette et très douce, de mes trois mois de séjour là-bas qui me passe rapidement devant les yeux.

Une fée magique gouvernait la colonie. C’est elle, je le sus plus tard, qui avait décrété mon admission dans le giron de la grande famille. C’était la pieuse Khadhra, la vieille et sainte femme du chef, la mère sacrée de ses grands fils, la belle-mère non moins respectée des enfants du patriarche issus d’un premier lit. Or, le prudent Si Ah’med ne prenait jamais une décision sans consulter la reine du douar et celle-ci faisait marcher son monde au doigt et à l’œil, un froncement de ses sourcils étant un ordre auquel on n’avait encore jamais désobéi. Une nuit, par un orage épouvantable, nous étions campés sur la pente d’une colline. Affolés par le tonnerre et la pluie, les troupeaux envahissaient les tentes, piétinant les dormeurs, renversant les personnes qui étaient debout. Des trombes d’eau menaçaient à chaque instant d’emporter nos toits de laine. Éperdues, les mères se sauvaient au centre du douar, leurs enfants serrés sur la poitrine, criant que c’était la fin du monde, faisant in-extremis la profession de foi islamique. Cependant, nous, les hommes, nous déclarions qu’il fallait se réfugier au plus vite dans le vieux bordj inhabité de Seignette, à trois kilomètres de là. Et nous appelions Si Ah’med, le conjurant de sortir enfin de sa tente où il paraissait avoir pris racine : – Sidi, partons, allons au bordj, le t’oufan (déluge) nous emporte ! – Calmez-vous, enfants, répondit la voix tranquille du vieillard. Khadhra est en prière. Attendez qu’elle ait fini. Elle vous dira ensuite ce qu’il faut faire.

Patiemment, nous restâmes immobiles sous les grondements du tonnerre et la pluie battante. Tout à coup, un pan de la tente du chef se souleva, et Khadhra parut au milieu des éclairs. « Tous à vos tentes, que personne ne sorte, l’orage va finir, s’il plaît à Dieu. » Tandis qu’elle parlait, je voyais, comme en plein jour, sa main rigide tendue vers nous dans l’attitude de souveraine omnipotence qui lui était habituelle. Un quart d’heure plus tard, nous dormions tous du sommeil du juste, chacun ayant regagné précipitamment sa couche sur l’ordre formel de la femme arabe illettrée qui gouvernait le douar.

(…) Une dernière observation qui a bien son importance : pas une seule fois, durant mon séjour au milieu d’eux, je n’ai été témoin de sévices, de cris, de querelles et de coups dans les vingt ménages arabes qui m’entouraient. Chacun vaquait à ses occupations avec le calme et la régularité placide des temps bibliques. Puis, le soir, réunis devant ma tente qui était devenue le forum de notre village aux maisons de laine, assis pêle-mêle avec les femmes et les enfants, nous causions, et, souvent aussi nous écoutions celle de ces dames qui avait une histoire à raconter, un bon mot spirituel à placer. De ce qui précède, il ne faut pas conclure que tous les maris mahométans sont des modèles de patience, de douceur et de galanterie. Non, loin de là. Ce que j’affirme cependant, c’est qu’ils ne sont ni meilleurs ni pires que nos paysans, et je puis ajouter, sans crainte d’être taxé d’exagération, que le buveur d’eau islamique est et sera toujours un époux mille fois moins insupportable que l’ouvrier alcoolique de nos grandes villes industrielles.

De la campagne et de l’atelier passons à la jeunesse des écoles. Quittons l’Afrique française, où l’instruction est nulle chez la femme arabe, et entrons au Maroc. Courons à Fas [on dit aujourd’hui Fès], la capitale intellectuelle du pays. (…) Si Ah’med ben Es-Snousi veut bien nous accompagner. C’est un vieil étudiant, c’est un barde populaire, et aussi un poète lettré, d’une fécondité, d’une facilité d’improvisation extraordinaire. Habitant Fas depuis douze ans, il connaît les coins et les recoins de la capitale, les mœurs, les coutumes, l’état d’âme de ses coreligionnaires.

« Moi, serviteur de mon Dieu, Ah’med ben Es-Snousi, j’ai étudié à Fas pendant douze ans et j’y ai vu une femme, s’appelant El-Aliya bent Si-t’-T’ayyéb ben Kiran, qui nous faisait un cours de Logique dans la mosquée des Andalous. Entre elle et nous se trouvait un grand rideau qui nous empêchait de la voir, mais nous pouvions l’entendre. C’était une femme d’une érudition vaste, d’un savoir infini dans toutes les branches des connaissances humaines. Mieux qu’aucune femme de la ville, elle possédait son Coran dans sa mémoire. La plupart des femmes de Fas, en effet, apprennent le vénérable Livre divin. Toutefois elles étaient bien inférieures à Madame El-Aliya en métaphysique (autrement dit, dans le domaine des richesses intellectuelles qui proviennent de la raison pure). Nous suivions donc les leçons d’El-Aliya, et elle nous stupéfiait par l’étendue de sa science. Les femmes de Fas sont d’ailleurs très fortes en littérature elles goûtent particulièrement les poésies de l’imam El-R’ernat’i. El-Aliya faisait gratuitement ses conférences aux étudiants. Son cours avait lieu à midi pour les hommes et après la prière de quatre heures du soir pour les femmes. Elle expliquait aux étudiantes la Vjerroumiya (grammaire arabe) avec les commentaires d’El-Ezhari.» (…)

Une femme arabe professeur de Logique, qu’en pensent nos géographes et nos sociologues qui ont répété sur les tons les plus lugubres que le Maroc est plongé dans les ténèbres d’une barbarie sans nom, dans l’océan d’une ignorance incurable ? Et veuillez remarquer que notre El-Aliya dédaigne absolument le psittacisme coranique abrutissant que vous connaissez. L’intelligente Marocaine plane dans les régions élevées de la science des sciences, la sophia des stoïciens, la science du raisonnement, celle qu’Hamilton et Kant ont pu définir la science de la pensée en tant que pensée. »

Sensibles féministes, sages profonds, et vous divins philosophes qui rêvez l’égalité, la fraternité et la science universelles, réjouissez-vous! Non, le Mag’rib n’est pas l’immense et noir tombeau que l’on croyait » page 737.

Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu tome 2 – exploration des Djelaba, 1899, disponible gratuitement sur Gallica

Catégories : Livres, Maroc, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mariage dans le bled marocain fin XIXème

Auguste Mouliéras, professeur de la chaire publique d’arabe d’Oran vers 1890 parle l’arabe littéraire et l’arabe vulgaire, ainsi que le berbère. Ses cours d’arabe pour les Français sont encore édités. Il compose une encyclopédie anthropologique sur le Maroc. Il utilise notamment les 23 années d’enquête du derviche Mohammed ben Tayyeb, un voyageur kabyle né en Tunisie, taleb passionné, parti étudier sur les routes dès l’âge de dix ans. Il a vérifié avec des centaines de Marocains les indications de son guide à la mémoire prodigieuse.

Mouliéras est animé d’un optimisme des Lumières sauce saint-simonienne bien loin de la mission civilisatrice des coloniaux à la même époque, sans parler des évangélistes catholiques. Il évoque « la grande Association universelle et fraternelle qui transformera un jour notre planète en un vaste atelier de charité, de paix et de travail » p.786. Bien que non exempt de préjugés de son époque, notamment sur les Juifs qui vivaient au Maroc, l’auteur est attentif aux témoignages bruts et au compte-rendu d’observations sans jugements des habitants eux-mêmes.

Le second tome de son œuvre sur ‘Le Maroc inconnu’ décrit les mœurs des Djebala, ces montagnards du Rif marocains, Berbères islamisés. Par exemple le mariage au village :

« A son arrivée à la déchra d’El-K’alaâ, le derviche eut la satisfaction de tomber sur une noce arabe, la propre noce du caïd de la tribu. On attendait justement la fiancée, qu’un détachement de 200 hommes armés était allé chercher au village voisin. Dans le lointain, de sourdes détonations annonçaient le retour du cortège nuptial. Tout El-K’alaâ était dans.la banlieue, en habits de fête, attendant impatiemment la nouvelle mariée.

Au bout d’une heure, on vit s’avancer, voilée de pied en cap et montée sur une mule, une petite poupée blanche qui pouvait avoir une douzaine d’années. Autour d’elle, les feux de salve crépitaient, effrayant sa monture, dont les brusques écarts entraînaient, pendus à la bride, les deux hommes qui la maintenaient. On vit soudain des femmes, les parentes du caïd, courir vers la poupée, l’emporter pantelante dans la maison conjugale, pendant que les guerriers restés dehors continuaient l’infernale fusillade. Les cris déchirants des hautbois arabes, les coups profonds et répétés des grosses caisses éclataient à leur tour, pendant les intermèdes.

Dans la riante contrée des Djebala, les mariages se font généralement en automne, époque de l’année où tout est en abondance, même dans les plus humbles chaumières. Avec l’inflexible loi coranique, il ne faut pas s’attendre à trouver chez les disciples du Prophète la douce poésie des fiançailles de nos-pays d’Occident. Très souvent, l’homme épouse une femme ou une jeune fille qu’il n’a jamais vue. Sa mère, ses sœurs l’ont renseigné à peu près sur le physique de celle qui doit venir s’asseoir à son foyer, et cela lui suffit. La question importante, c’est le douaire. Achetant sa femme, il entend ne pas la payer cher. C’est une affaire commerciale à débattre, comme s’il s’agissait de la vente d’une bête de labour, d’un animal de boucherie. La demande se fait selon des règles fixes, dans le cérémonial. Accompagné de plusieurs notables de son hameau, le prétendant arrive au domicile de celle dont il sollicite la main. D’abord, le futur beau-père offre un repas aux étrangers. Il feint d’ignorer le but de la démarche de ses hôtes et il s’entretient avec eux de choses banales. Quand le thé est servi, le plus distingué de la députation prend solennellement la parole et s’exprime en ces termes : – Donne ta fille à A conformément à la loi de Dieu et du Prophète.

Tous, en entendant le nom sacré de l’Apôtre, se passent la main sur le visage et la barbe, en prononçant gravement la formule obligatoire – Çalla Llahou àléïhi oua sellama : que Dieu Lui accorde sa bénédiction et sa paix. Ensuite le père répond – Voici mes conditions. Et il énumère la dot, le trousseau, les cadeaux qu’il exige. S’il est pauvre, il se contente d’une cinquantaine de francs. Mais il en demande 100, 200, 300, 500, et parfois davantage, s’il a quelque fortune. Puis, toutes les questions réglées, il dit, non sans solennité – Elle est à vous.

Cependant le jour du mariage n’est pas encore fixé. Le futur est obligé de retourner chez lui avec ses compagnons pour se mettre en mesure de remplir ses engagements, Il court les boutiques, les marchés, achetant le trousseau, les bijoux, le linge, les vêtements promis. Alors seulement il annonce la grande date et il fait les préparatifs de la fête. Chez lui, la maison est bouleversée. Sa mère, ses sœurs, ses tantes allument les fourneaux, font cuire dans vingt marmites des quartiers de bœuf et de chèvre, préparent le beurre, l’huile, le miel, tous les aliments qui seront dévorés dans l’énorme liesse. Et, à l’époque fixée par l’époux, musiciens, hautbois, grosses caisses et tambourins, font éclater, dès l’aurore, devant la porte du marié, une aubade endiablée.

C’est le grand jour. Le fiancé, peinturé de henné aux chevilles, aux poignets, fait son apparition dans une chambre remplie d’amis. Son burnous blanc le distingue suffisamment de ses camarades qui sont vêtus de djellaba plus ou moins sombres. Il est leur sultan, et eux sont ses ministres, ses ouzara, de véritables vizirs, attachés à sa personne, ayant à remplir auprès de lui un rôle important que nous indiquerons dans un instant. Remarquons, en passant, que les Djebaliens ne portent le burnous que le jour de leur mariage. Chaque hameau a son burnous des noces. Il sert à tous ceux qui se marient et il se trouve en dépôt chez un notable de l’endroit.

Voyons maintenant ce qui se passé chez la fiancée. Aussitôt après le consentement du père, la jeune fille s’abandonne à ses parentes et à ses amies. La première des opérations de la toilette y est celle de l’application du henné aux chevilles et aux poignets. La chevelure est lavée au r’asoul, débroussaillée au peigne fin, emplâtrée de henné. Par-dessus la chemise, on enveloppe la petite poupée de cotonnades, de tissus légers, de h’aïk d’une blancheur éclatante. Chaussée de babouches rouges, voilée des pieds à la tête, elle va en visite chez toutes ses parentes, à tour de rôle. Elle s’y rend avec le cortège de ses amies, et elle est reçue à la porte par les graves matrones qui la saluent d’un joyeux – El-IFamdou llah Mbarek ez-zouaj, in cha Allah : Dieu soit loué Votre union sera bénie, s’il plaît à Dieu.

Introduite dans le gynécée, elle se débarrasse de ses voiles, grignote des friandises, boit du thé, jacasse avec ses compagnes. Celles-ci ne doivent jamais la quitter d’un pas, et nous verrons tout à l’heure pourquoi. Durant sept jours, la mariée fait ses tournées dans le village, fêtée partout, gracieusement et copieusement hébergée. Le septième jour, elle attend l’arrivée de la députation qui doit l’amener sous le toit conjugal.

Ce jour-là, l’animation est grande chez les amis et compatriotes du futur. Ils font leurs préparatifs de départ. Sanglés, habillés comme s’ils allaient au combat, le fusil au poing, ils font marcher devant eux l’assourdissant orchestre des hautbois et des tambours, dont le vacarme ne cesse que devant la demeure du beau-père. Quelques parentes du prétendant suivent la députation et pénètrent seules chez la fiancée, qu’elles sont chargées d’accompagner à sa nouvelle résidence. Pendant ce temps, les hommes du cortège sont reçus chez les proches parents du beau-père où on leur offre un grand repas.

Enfin, somptueusement vêtue, le visage couvert d’un grand voile, l’épousée quitte sa maison au milieu de ses sœurs, de ses tantes, de ses cousines, les parentes de son mari la font monter sur une mule sellée d’un vaste bât, et l’on se met en marche.

Dès les premiers pas, la fusillade commence elle dure, sans interruption, jusqu’à l’arrivée du cortège devant l’habitation de l’époux, avec accompagnement des you-you stridents des femmes et du tapage infernal de l’orchestre. Tandis que les femmes emportent la jeune fille dans sa chambre, le fiancé reste dans la sienne avec ses amis. Il s’est bien gardé d’aller chercher sa fiancée. La peur du thik’af le tient cloué chez lui. Patience! Vous connaîtrez bientôt le thik’af, le grotesque, le ridicule maléfice dont tout le monde a peur au Maroc [sortilège pour rendre impuissant].

Les invités affluent à la tombée de la nuit, et les douzaines de plats de viande, cuite à l’huile, selon la mode djebalienne, les corbeilles de pain, le beurre, le miel, les msemmen, le thrid, les beignets, les fruits, font leur apparition dans les pièces respectives des hommes et des femmes, pendant que des babour de thé se préparent devant l’assistance. Des lampes à huile en terre cuite éclairent la mastication des affamés. Quand tout le monde est rassasié, des gitons et des gitonnes, dans la salle des hommes, exécutent leurs danses, évoluent à travers les épais nuages des pipes de kif. Les musiciens soufflent et tapent sans désemparer, accompagnant successivement les chorégraphes et les épithalames des bardes populaires.

Au dehors, la fusillade pétarde sourdement, en un roulement lointain de tonnerre. Ce sont les jeunes, les impatients, ceux qui n’ont pu supporter l’immobilité, après les formidables agapes, qui vont ainsi se dégourdir les jambes, rire, causer et décharger en plein air leurs fusils bourrés jusqu’à la gueule. Et, jusqu’à l’aurore, les mêmes réjouissances se poursuivent de cette manière, sans la moindre variation, telles qu’elles devaient être dans le cours lointain des âges.

Revenons au marié. Le premier soir, au crépuscule, il sort de sa chambre, fausse compagnie à ses vizirs, et il entre, armé d’un fusil, dans la pièce où ces dames tiennent société à celle qu’il considère comme sa proie, sa chose à, lui. A la vue du mâle, la nichée féminine s’envole, le laissant en tête-à-tête avec sa fiancée. Entre ces deux êtres qui se voient pour la première fois, la conversation n’est pas longue. Saisissant la frêle poupée par le bras, le guerrier l’entraîne vers le lit, ou sur la natte, s’il n’y a pas de lit. Se donne-t-il seulement la peine de regarder sa douce moitié à la lueur du lumignon fumeux qui éclaire cette scène d’un réalisme si peu poétique ? Le rustaud n’a qu’une pensée en finir au plus tôt, prouver au bourg tout entier l’incomparable vigueur de ses muscles. Puis, comme un fou, il se précipite dans la cour, il fait feu de son fusil et il va rejoindre ses camarades avec lesquels il passe la nuit à manger et à boire du thé.

Le lendemain, les femmes visitent le linge de la mariée. S’il est maculé de sang, ce sont des you-you frénétiques, interminables, des rires étouffés, des plaisanteries grasses, chuchotées à l’oreille : – Ah notre gars est un rude étalon ! Si, au contraire, aucune tache rouge n’est relevée, quel concert de malédictions contre la prétendue vierge ! Séance tenante, elle est répudiée, renvoyée ignominieusement chez ses parents, et le douaire est rendu au mari trompé.

Le deuxième soir, toujours à la tombée de la nuit, le marié retourne trouver sa femme. Cette fois, son absence est plus longue ; elle se prolonge près d’une heure, puis il revient dans la chambre de ses ministres pour achever la nuit avec eux, buvant, mangeant, causant, se reposant tour à tour. C’est ainsi que s’écoulent les sept premiers jours de son mariage. Emprisonné avec ses gardes du corps, il se borne à aller chaque soir chez sa femme pour retourner ensuite auprès de ses amis qui ne le quittent jamais.

De son côté, la mariée ne bouge pas de la chambre où les femmes lui tiennent compagnie durant sept jours consécutifs, sauf, bien entendu, à l’heure du tête-à-tête avec son mari. Quant aux invités, ils sont dans une pièce spéciale. Ne se souciant nullement des jeunes époux, qu’il n’aperçoivent jamais du reste, ils concentrent leur attention sur les danses des nymphes et des ganymèdes et ils paraissent s’intéresser aussi très vivement aux allées et venues des porteurs de victuailles. On les voit accroupis des journées entières sur plusieurs lignes parallèles, ayant, derrière eux, la cohue des femmes et des bambins, une tourbe de beautés problématiques, qui regardent d’un œil, elles aussi, les évolutions lascives des ballerines et de leurs répugnants cavaliers. Jamais, au grand jamais, un invité ne se retourne pour lorgner du côté des dames, et, encore moins, pour se rapprocher d’elles. Une telle dérogation aux règles de l’étiquette marocaine entrainerait indubitablement la mort immédiate de l’imbécile qui en serait l’auteur.

Je dois ajouter que les danses, la fusillade et la musique ne durent que les trois premiers jours du mariage. Les quatre derniers jours, les retardataires se rattrapent sur les aliments, toujours copieux et assez variés. Les réjouissances nuptiales constituent, cela va sans dire, un régal artistique et culinaire pour les écoliers étrangers auxquels on ne manque pas une seule fois d’envoyer leur part de nourriture quand ils ne viennent pas eux-mêmes se mêler à la foule des convives. »

Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu tome 2 – exploration des Djelaba, 1899 – disponible gratuitement sur Gallica

Catégories : Livres, Maroc, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Patricia MacDonald, Le poids des mensonges

Un bon roman policier… pour l’été.

Patricia Bourgeau écrit MacDo comme d’autre font des sandwiches : elle a le savoir-faire poli par toute une liste de polars écrits depuis 25 ans, une palette d’émotions toutes faites à sa disposition, une propension à saisir ses lectrices par le côté banal de ses personnages parlant à la première personne. Ici, une femme très moyenne (la trentaine, premier mariage, cadre moyen dans une profession de services, habitat de banlieue un peu chic, un enfant de six ans qui n’est pas le sien) se voit confrontée à une suite de catastrophes : frère meurtrier, mari trompé, enfant enlevé, pédophilie… La totale !

Le « je » de rigueur pour attraper le lecteur par les sentiments, le choix délibéré de cibler les lectrices classe moyenne, celles qui lisent encore aux États-Unis, le suspense savamment découpé en chapitres qui se terminent par une interrogation, description clinique des émotions qui montent et s’épanouissent, toujours extrêmes, toujours côté féminin, dialogues enlevés avec un style qui s’efforce de coller aux personnages – il n’y a pas à dire, c’est bien ficelé !

Sauf que cela fait fabriqué, surtout lu par un homme et non-Américain.

Qu’est-ce que c’est que cette hystérie à propos de l’Enfant ? Perle la plus précieuse, surtout ne pas le traumatiser, lui passer toutes ses fantaisies, l’aimer malgré tout même s’il n’est pas à nous… L’Enfant idéalisé serait un Christ à révérer et non un être humain à éduquer ? La pédophilie, autre hystérie américaine contemporaine, est évidemment à l’honneur dans ce pot-pourri de bonnes intentions qui font vendre. Comme si violer les enfants était la Tentation de tout le monde ! Ou du moins de ces sales machos de mâles dominants, puisque seuls les petits garçons se font toucher et pénétrer dans l’univers MacDo…

Qu’est-ce que cette hystérie à propos du Mariage ? La seule vie bonne ne se ferait qu’en couple passé devant le pasteur ? La vraie « famille modèle » standard US ? Même les homos obligés du livre (exigence d’époque) sentent le faux. Ils n’existent qu’en creux du politiquement correct, par « respect » obligé des nouvelles conventions sur « le droit » des minorités, malgré les « préjugés » (qui reviennent aussitôt à cause de l’hystérie de l’Enfant). Les couples recomposés (cas de l’héroïne Caitlin et de son Noah de mari) devraient « refaire le monde » comme aux temps des pionniers ou aux origines chassés du Paradis ?

Qu’est-ce que cette hystérie féministe ? Seules les femmes en ce roman ont quelque consistance psychologique. Les hommes sont réduits aux rôles convenus : mari, père, avocat, policier, pompier, chef scout (!), playboy… Les femmes vues par MacDo : peu douées, un peu lâches, mais tenaces, hantées de faire couple, obsédées de l’Enfant, percluse d’émotions toujours à la limite de l’extrême.

Qu’est-ce que cette hystérie biblique ? La petite copine du frère ado mort d’overdose est born again, elle a trouvé en Dieu la Révélation et ne veut reprendre ses études que dans « une faculté chrétienne »… La science est-elle fausse si elle n’est pas délivrée par les curés autorisés ? Travis et Geordie, les deux mômes cousins, sont présentés comme Caïn et Abel. Le prénom du mari, Noah (Noé) est lui-même représentatif de l’arche que se veut le Couple, cette autre hystérie des bonnes femmes à la MacDo.

Qu’est-ce que cette hystérie de la Transparence ? Outre la démocratie, où tout doit être dévoilé (voyez WikiLeaks), le couple doit être totalement transparent, tout mensonge banni. Même par omission, « c’est pas bien ». Pas bien de ne pas dire ce qui s’est passé quand on a 16 ans et qu’on a utilisé une voiture alors qu’on n’avait pas le droit, pas bien de ne pas se dénoncer à la police, pas bien de ne pas dire à la famille qui a tué, pas bien de garder un secret honteux, pas bien de faire semblant d’aimer les gosses alors qu’on s’en fout, pas bien de les violer et de faire comme si de rien n’était, pas bien de les enlever pour les sauver mais sans l’avouer, pas bien… (etc.)

On le voit, je n’ai guère aimé ce bouquin. Les femmes le liront sans arrière pensée, mais avec légèreté en été. C’est du prêt à consommer aussitôt bon à jeter. Les hommes s’abstiendront, tant les personnages masculins sont inconsistants dès qu’ils ont 12 ans.

Quant à ceux qui aiment à observer l’écart croissant entre la paranoïa des États-Unis avec l’Europe, ils y trouveront la matière ! Comment peut-on être Américain ? Vivre avec toutes ces hystéries ? Se croire missionnés par Dieu et les plus avancés du monde ? Tout en vendant du vendable vulgaire, de la soupe de poids à la recette thriller ?

De MacDonald au MacDo, il n’y a qu’un pas : il est désormais franchi.

Patricia MacDonald, Le poids des mensonges (Missing Child), 2011, Albin Michel, mars 2012, 323 pages, €19.19 

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Carmelo Abbate, Sexe au Vatican

Le titre est trompeur : s’il s’agit bien de sexe (rassurez-vous), il n’est pas « au Vatican » mais dans toute l’église catholique. Le sujet est en effet le célibat obligé des prêtres et les dérives qu’il engendre : immaturité, hypocrisie, fièvres sexuelles, avortements, déviances… Le Christ a prêché l’amour du prochain, pas celui de lointain : l’amour ici bas, pas au-delà. Ce sont les Pères de l’Église qui, pour assurer leur pouvoir sur les âmes, ont commandé au sexe. Tenant les fidèles par la queue, ils ont forcé l’abandon du mariage des prêtres au prétexte que les femmes étaient inférieures, impures et tentatrices. En vérité par avarice : l’Église se voulait puissance séculière et les biens ecclésiastiques ne devaient pas être distribués à tous les enfants de clercs.

D’où les « scandales » actuels : la sexualité est un instinct qu’il est difficile de réprimer, même si l’on a juré – surtout si l’on a juré à 18 ou 20 ans sans rien connaître des passions… L’enquête commence donc par une investigation chez les prêtres gays de Rome, article publié à l’été 2010 dans le magazine italien ‘Panorama’ dont l’auteur est rédacteur-en-chef de la rubrique ‘Actualités’. Le lecteur qui voudra se documenter sans se repaître du sordide sexuel ira directement page 57. Dès la Deuxième partie du livre qui compte 415 pages, le vrai sujet est abordé : comment les prêtres catholiques d’aujourd’hui vivent leur sexualité. Seule la pédophilie, déviance punie par la loi, est laissée de côté.

Selon les pays, environ 50% des prêtres entretiennent des relations sexuelles régulières. En majorité avec des femmes, mais près de 30% sont homosexuels, voire pédophiles (peut-être 5 à 6%). Les séminaires de formation sont des creusets de pratiques adolescentes que l’on croyait réservées aux internats autoritaires des siècles derniers. Mais la rupture totale avec le civil, la fermentation des âmes dans un milieu clos, la séduction des enseignants – font succomber la presque totalité des séminaristes dans l’affection très forte au moins, dans l’homosexualité hard au pire. Avec sinon l’assentiment, du moins la tolérance des autorités ecclésiastiques. Les bonnes sœurs en Afrique sont régulièrement violées par les prêtres mâles – coutume locale admise. Car l’Église se veut un monde à part, hors la loi humaine. Vous lui « appartenez » et elle fait de vous ce qu’elle veut. « La ligne adoptée est la suivante : fermer un œil, ou les deux yeux, tant que la double vie des prêtres n’est pas devenue affaire publique. Tout est fait pour éviter le scandale » p.133. Le cœur du problème n’est en effet pas le péché… mais l’esclandre. L’Église catholique méprise les hommes qui la servent ; elle leur préfère sa réputation et ses biens : son pouvoir. Les séniles qui la gouvernent rappellent l’URSS de Brejnev, crispés sur le Dogme et les petits arrangements entre amis.

Federica témoigne : « Je connais et j’ai connu énormément de prêtres. Ils partent avec de grands idéaux, un grand esprit, mais tôt ou tard ils se heurtent à la réalité de la nature, et voient comment Dieu nous a fait. Castrer un homme et le forcer à la chasteté est contre nature » p.126. On peut se vouloir moine et renoncer au monde, donc à toute sexualité. Mais être prêtre implique la relation humaine, et la plus forte est dans l’amour sexuel. Soutien mutuel, amitié, plaisir est l’une des traditions qui explique pourquoi Dieu a créé mâle et femelle. L’amour est cette énergie qui ne peut naître que des contraires – car ils s’attirent.

D’où les passages à l’acte, les crises de foi, l’effondrement des vocations. « En France, 10 000 prêtres auraient renoncé à leur fonction depuis 1965 et le concile Vatican II » p.133. Car « les vraies victimes en sont les femmes, et les enfants plus encore, qui souvent n’apprennent la vérité qu’à l’âge adulte » p.140. Pourtant, avoir une compagne et être père ne donneraient-ils pas une meilleure expérience humaine aux chargés d’âmes ? « Qu’est-ce qui peut pousser une femme à tomber amoureuse d’un prêtre ? (…) – Peut-être leur sensibilité, leur sens de l’écoute, leur douceur » p.118. Ne serait-ce pas le rôle de l’Église dans un monde de brutes ?

Les protestants convertis au catholicisme ou les prêtres anglicans qui ont rallié Rome, ont « le droit » d’officier tout en restant mariés. Où est donc la justification du Dogme ? « Le célibat (…) n’est devenu un engagement qu’avec le concile de Trente, convoqué par le pape Paul III en 1545 » p.188. Durant mille cinq cent ans, les prêtres ont vécu autrement : sont-ils désormais damnés parce qu’un prince de Rome l’a simplement décidé ? D’où la multiplication des églises dissidentes, en Amérique latine comme en Afrique, qui font diminuer le nombre de Catholiques plus vite que l’athéisme.

Sur ce grave problème Carmelo Abbate, lui-même catholique pratiquant, marié et père de famille, livre une enquête vivante et documentée. De multiples témoignages sur le vif et l’analyse des penseurs connus tels que l’abbé Pierre, Pat Buckley, Drewermann, König, Sipe, Stuart…

Carmelo Abbate, Sexe au Vatican – enquête sur la face cachée de l’Église, 2011, J’ai Lu avril 2012, 415 pages, €7.22 

Catégories : Italie, Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tarjei Vesaas, Palais de glace

Il n’est pas indifférent, puisque la constellation du Chien se lève avec le soleil jusqu’à fin août, de rêver d’autre climat. « Palais de glace », du Norvégien Tarjei Vesaas, paraît tout indiqué. La maison où cousinent les garçons fait partie de ces vastes demeures, dans les familles depuis longtemps, où s’accumulent les traces de ceux qui nous ont précédés. Ainsi de ces livres délectables, oubliés trop vite par un siècle expert en ‘zapping’ où seuls les forts et les solides peuvent garder la tête sur les épaules. Les autres subissent, esclaves de la mode et de la consommation outrancière, éperdus de l’image qu’ils croient donner. Tarjei Vesaas (1897-1970), né fermier et autodidacte, sait nous vacciner contre ces apparences.

Son monde est celui de l’immémorial où l’homme, confronté à la sauvagerie de la nature, s’y adapte en quêtant les signes. Si le romantisme est une exaltation des nerfs née d’une réaction à la société de Cour où chacun s’observe et ne vit qu’en critiquant des autres, si le romantisme est une envie de citadin coupé des éléments naturels – le style de Vesaas n’est en aucun cas romantique. Il n’est ni misérabiliste à la Hugo, ni fasciné par le refoulé à la Zola. Le naturalisme est cette version positive de l’élan romantique qui n’est pas une ‘réaction’ des nerfs ou de la condition. Il est la conscience que la nature est capable des pires cataclysmes et qu’en même temps l’homme ne subit pas mais engage sa responsabilité personnelle dans la réalisation de son propre destin. Pour cela, son amour inné de la vie doit s’accorder aux grandes pulsions élémentaires.

Nous avons deux petites filles de 11 ans dans un hameau fermier de Norvège. L’une, Siss, est aimée en famille et au village, meneuse de jeu ; l’autre, Unn, vient d’ailleurs, née de père inconnu et tout récemment orpheline de mère, une vieille tante l’a recueillie. Il y a des mystères à cet âge intermédiaire où l’on est encore enfant à se rouler toute nue sur les couettes pour « chahuter » (1ère partie, chapitre 3), et déjà presque adolescente à tomber en amour absolu pour une Double et à promettre d’en conserver le souvenir à jamais (1, 2). Beaucoup de non-dits agissent dans cette histoire de petites filles. Dont le « grand secret », confié par allusion très rapide et presque inaperçue, qui ne servira pas à sauver la fillette : « je ne sais pas si j’irai au ciel » (1, 3).

La nature s’en mêle avec son froid craquant, ses nuits menaçantes et ses eaux qui se figent en glace pour l’hiver. Les fermiers scandinaves parlent peu ; ils ont cette réserve de qui communique plus par les sens que par la seule parole. Les sociétés de Cour comme la nôtre, qui se grisent de mots en les prenant pour le réel, ne peuvent comprendre cette attitude-là. C’est pourtant toute l’histoire.

Son extraordinaire poésie aussi. L’indicible est sublimé en signes, l’image parle d’elle-même, le réel est à tout instant limite. Alice y passe sans transition de l’autre côté du miroir, tout comme Unn en son palais de glace. Hantée par ce père qu’elle n’a jamais connu, elle cherche refuge entre les colonnes gelées de cette cascade figée par l’hiver. Éperdue d’avoir été abandonnée par sa mère, morte en quelques jours, elle se prend au piège d’un amour absolu, parfait, qu’elle craint de voir se briser. Le piège de ce palais de glace, aux coins et recoins innombrables, à la lumière changeante et parfois éclatante, est de figer les rêves et d’accomplir la perfection. Rien, dans la nature vivante, n’est parfait ni éternel, seule la mort est immobilité – mais pour toujours.

Qui n’est plus en accord avec la nature est bon pour la mort dont le palais de glace est « le château fort ». Unn dérape, trop solitaire, Siss reste ancrée, attachée aux autres gosses. Les comportements des hommes s’accordent aux saisons. La solitude, la hantise de perfection, la peur du noir ou de ne pas aller au ciel, c’est l’hiver. Presque tout se fige, comme mort. Et puis vient la promesse du printemps. La tante d’Unn décide de faire son deuil de sa nièce, déliant par là Siss de sa promesse non dite, de son enfermement dans son double.

Un jeune garçon à peine plus âgé la caresse dans la neige « du bout de ses chaussures » et devient gentil avec elle (2, 8). Si elle a laissé sa place de meneuse de jeu, “le garçon”, jadis insignifiant (dont on n’apprend jamais le prénom), est devenu un chef qui la protège. Si l’hiver faisait rêver de se déshabiller en toute innocence pour jouer avec Unn, le printemps rend électrique le simple toucher des doigts. « Toi, avec tes jolies fossettes », remarque-t-il simplement. Trouble de la fillette, l’étau vient de desserrer.

Siss revient à la vie aidée par le soleil, plus chaud, et l’eau qui recommence à courir comme le sang dans les veines. Le palais de glace va s’écrouler, entraînant Unn à jamais. C’est la débâcle. Celle de la nature comme celle des attitudes. Les promesses ne tiennent que le temps de la vie, les souvenirs se décantent et se subliment, la rigidité fond, la roue tourne, Un autre amour naît, balbutiant, inconnu. Siss au garçon : « Qu’est-ce que tu veux ? – Je ne sais pas, balbutia-t-il. » (3, 6)

Un roman magique.

Tarjei Vesaas, Palais de glace, 1963, Garnier-Flammarion 1993, 190 pages, €5.61 

Catégories : Livres, Norvège, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Junichiro Tanizaki, La confession impudique (ou La clé)

Ce court roman de Tanizaki (décédé en 1965), est à la fois sociologique, pornographique et policier. Il a été traduit en Folio par Gaston Renondeau sous le titre ‘La confession impudique’ pour faire vendre, puis par Anne Bayard-Sakai en Pléiade sous son titre japonais : ’La clé’. Obscénité ou littérature ? La polémique fait rage dans le Japon du milieu des années 1950… Mais c’est un tour de force ! L’auteur décrit les relations entre une femme de la bonne société de Kyoto, élevée à la traditionnelle et fidèle à son mari, de ce dernier, professeur d’université mais excité de ne plus être à la hauteur à 56 ans, et de l’amant, un étudiant vigoureux d’une vingtaine d’année, officiellement fiancé à la fille du couple. Sexe, mensonge et photo, tel pourrait être le sous-titre.

Surenchère du désir chez un couple passé la cinquantaine. La femme Ikuko est insatiable, elle en veut encore et épuise son mari ; elle aurait été « une bonne pute sur le marché », selon lui. Mais il l’aime, adore son corps d’albâtre et voudrait le voir entièrement nu. Elle ne veut pas, pudique par éducation. Donc il l’enivre, chaque soir, de cognac Courvoisier et elle aime ça. Il en profite pour la déshabiller, la caresser, la lécher, fétichiste du pied, la photographier sous toutes les coutures, puis accomplir son « devoir conjugal » avec la vigueur de sa jeunesse. Elle est reste toute surprise, dans la brume de l’ivresse.

Mais cela ne suffit pas. Chacun écrit son journal, version antique du Fesses-book. Chacun le cache mais sait que l’autre le lit en cachette, ce qui ajoute du piment. Lui colle les photos Polaroïd de sa femme entièrement nue ; elle fait semblant d’être émoustillée par ce qu’il lui fait, mais pense au jeune homme qui aide parfois son mari à la porter dans sa chambre. Surtout lorsqu’elle tombe dans les pommes, déshabillée, dans la salle de bain !

C’est que le mari utilise son étudiant pour bluffer sa femme ; il se rend jaloux lui-même pour être à la hauteur. Cela avec la complicité de sa fille, officiellement fiancée ! Vous le voyez, rien n’est simple en ce roman gigogne, et tout se complique par les mensonges croisés, avoués à la fin.

Car il y a meurtre. Fin de vie pour l’un des partenaires, au-delà de ses limites sexuelles. Petits arrangements entre amants pour la suite.

Cette intrigue des années 50 pourrait apparaitre bien surannée aujourd’hui où chacun baise comme il sent, corps offert à qui le voit, complaisamment étalé sur les réseaux sociaux… C’était une révolution à l’époque ! Le désir reconnu, l’amour malgré le corps, les excitants visuels et alcooliques, l’intensité du désir accentuée par le respect des convenances. Mais cela reste fort aujourd’hui, charnel, spirituel, profondément humain. Les liaisons dangereuses du jeu du désir et de l’amour, la guerre des sexes en famille. Les vieux s’amusent mais les jeunes n’en sont pas moins manipulateurs sous leurs dehors naïfs, ils profitent de la moindre faille pour s’accoupler librement tandis que le huis clos du couple est un combat de chaque jour.

Ce roman aigu met en scène un libertinage qui reconnait sa pleine place au désir, lequel sourd du carcan des conventions. Ou comment réinventer le piquant de l’érotisme pour aviver l’amour qui s’assoupit. Tout lecteur d’aujourd’hui en sent encore la puissance.

Junichiro Tanizaki, La confession impudique (Kagi), 1956, traduit du japonais par G. Renondeau, Gallimard Folio, 2003, 195 pages, €5.65

Junichiro Tanizaki, La Clef (Kagi), 1956, traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1998, 104 pages sur 1625 pages, €72.20

Catégories : Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tom Rob Smith, Enfant 44

Malgré le titre, il ne s’agit pas du énième livre sur la Seconde guerre mondiale et la déportation. Le chiffre 44 ne fait pas allusion à l’année 1944 mais à un numéro : la 44ème victime d’un tueur en série, on ne l’apprend que page 330. Il y en aura bien plus, dans la négation idéologique du paradis des Travailleurs, pays de l’Avenir radieux et du Socialisme réalisé : l’URSS des années 1950.

Car le roman porte autant sur des personnages pris dans une intrigue, la traque d’un tueur d’enfants et d’adolescents, que sur un système politico-idéologique, la théocratie marxiste dont le pape fut Lénine et le grand inquisiteur Staline. Il ne faut jamais oublier, lorsqu’on parle de socialisme, ces dérives bureaucratique, paranoïaques et totalitaires réalisées au siècle dernier et qui subsistent encore, plus ou moins abâtardies, en Corée du nord et à Cuba, voire en Chine populaire et au Vietnam. Ou dans certaines têtes de la gauche bobo.

Ce thriller montre comment la certitude de détenir la Vérité fait obéir au parti qui en est l’interprète et le clergé. Comment cette « avant-garde » se veut garde chiourme de la ligne juste, ânonnée dans les écoles, braillée les manifestations et exposée dans les livres obligatoires. Comment cette mobilisation « citoyenne » de tous les instants fait surveiller chacun par tous, instillant la méfiance dans toutes les relations humaines. Comment ce climat crée la paranoïa, le sentiment d’être une citadelle assiégée par les Méchants : ceux qui refusent la bible marxiste selon laquelle tout le Mal vient de la propriété privée et du capitalisme. Comment cet aveuglement psychotique d’un peuple par un État soumis à un parti unique fait « ignorer » la réalité des choses : notamment le fait que tuer peut être un plaisir pervers, au-delà des besoins matériels et des jalousies dues à la propriété privée…

Les meurtres se succèdent le long d’une ligne de chemin de fer reliant entre elles deux usines mécaniques de fabrication de voitures et de tracteurs. La célèbre Volga GAZ 21, née en 1953, est fabriquée par des ouvriers logés en clapiers et surveillés par des gardes du MGB (ancêtre du KGB) et par des médecins : on ne tire pas au flan dans le pays du socialisme réel, tout malade doit tomber au travail, ce n’est qu’à ce moment qu’on l’autorisera à se « réparer » à l’hôpital ou chez lui. Car « le peuple » n’est qu’une masse de manœuvre pour les dirigeants au pouvoir. L’idéologie marxiste est une religion où le seul moyen d’arriver est de devenir clerc ou exécutant. Puisque la Vérité est révélée, l’État est une machinerie chargée de réaliser la survenue « scientifique » de la société sans classe – où le crime ne saurait exister. Mais puisqu’il reste des « déchets » dans la fabrication de l’Homme nouveau, la police politique est là pour les traquer et les éradiquer. On ne s’embarrasse pas de sentiments : l’État exige des fonctionnaires qui se contentent de fonctionner. « Vivre en accord avec sa conscience était un luxe impossible pour la majorité de la population » p.211.

Léo, lieutenant du MGB, est l’un de ces exécutants sans conscience. Il obéit à l’État puisqu’il croit en l’avenir radieux promis par Staline. Il traque donc avec obstination tous les déviants possibles, les arrêtant, emprisonnant, faisant torturer comme s’il s’agissait d’animaux de laboratoires. Il s’agit d’obtenir des « aveux », vieux reste chrétien de la mentalité russe où la confession tient lieu de jugement de Dieu. D’ailleurs, note l’auteur, on ne défère aux tribunaux que ceux dont les dossiers sont en béton, déjà réglés par la milice ; les autres sont exécutés sans jugement, par « suicides » ou « tentatives de fuite ». L’un de ses subordonnés, Fiodor, a son enfant de quatre ans Arkady tué, retrouvé tout nu près de la voie de chemin de fer, éviscéré. La ligne officielle est qu’il a été retrouvé habillé et qu’il a heurté un train. Un crime au pays de l’avenir radieux ? Vous n’y pensez pas ! Il s’agit là d’une grave accusation contre l’État, le Parti et la Vérité marxiste, d’une trahison par défaitisme, préparant l’affaiblissement du pays en faveur des ennemis capitalistes qui n’attendent qu’un fléchissement pour envahir l’Union soviétique ! Aucun témoin ne veut témoigner, même cette femme qui a vu s’éloigner le petit garçon avec un homme portant une sacoche, car ce serait aller contre « ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous » – donc finir au Goulag, ostracisée, avec toute sa famille.

Mais un jour, son chef demande à Léo de surveiller sa propre femme, Raïssa : elle pourrait être une espionne. Leo s’exécute, il devine que sa femme ne l’a jamais aimé mais a simplement voulu s’assurer une position sociale confortable dans le système. Il ne découvre rien, il devient donc suspect et Vassili, son adjoint qui le hait, s’empresse de les faire arrêter. Va-t-on les envoyer au Goulag ? Coup de théâtre, Staline vient de mourir, nous sommes à l’hiver 1953. Dans l’incertitude de la nouvelle ligne du parti, ses supérieurs se contentent d’exiler Léo dans une poste de milicien au bas de l’échelle dans une ville nouvelle consacrée à la bagnole.

C’est là qu’un nouveau meurtre se produit, qui ressemble étrangement à celui que Léo a refusé d’analyser plus avant, fidèle à la vérité officielle. Remis en cause par son propre parcours, le doute s’installe dans l’esprit de Léo : il doit sa disgrâce au soupçon infondé de trahison et à la jalousie de son adjoint. Bien que simple milicien, il bénéficie toujours de son aura d’ex-MGB et son chef se méfie : serait-il un « espion » de Moscou venu le surveiller ici, dans l’Oural ? Lorsque Léo découvre un nouveau cadavre, un adolescent de 13 ans nu, tué de la même façon, une ficelle à la patte, de l’écorce plein la bouche et le ventre lacéré, il convainc de chercher si des meurtres similaires n’ont pas eu lieu ailleurs. Aucun des enfants, fille ou garçon, n’a été violé – mais le tueur a découpé le torse pour en extraire l’estomac.

Cette « originalité » fait découvrir… une bonne cinquantaine de cas similaires, dont le petit Arkady est le 44ème. Évidemment, les miliciens de chaque ville se vantent d’avoir toujours attrapé « le coupable », en général un marginal, un antisocial, un homosexuel ou un demeuré. Comme le jeune Vadim de 17 ans dont le seul crime a été de couper une mèche de cheveux blonds d’une victime déjà morte. Il a été exécuté d’une balle dans la nuque à l’aube, après un procès expéditif : on avait toutes les « preuves socialistes », n’est-ce pas ? Refuser d’être « normal » au pays de la Vérité en marche est déjà une trahison du peuple. Il le dit dans ses Remerciements à la fin, l’auteur s’est inspiré d’Andreï Chikatilo, tueur en série d’URSS exécuté en 1994 après 55 meurtres d’enfants et adolescents des deux sexes.

Va alors commencer une longue traque qui passera par la nouvelle disgrâce de Léo et de son épouse, tous deux envoyés au goulag. Ils parviendront à s’évader, à convaincre des villageois de les aider, à retrouver le meurtrier à l’autre bout de la voie de chemin de fer au long de laquelle les enfants sont tous morts. Bien que le roman commence lentement et décousu, il devient vite haletant, bien mené, montrant hommes, femmes et enfants pris dans l’engrenage de la survie au détriment de leur conscience morale (résidu « petit-bourgeois » dit la vérité officielle – Pravda). Même si la fin est plus hollywoodienne que soviétique (peut-il exister une « rédemption » dans la patrie du socialisme ?), Tom Rob Smith sait montrer la peur omniprésente, la voie facile de la lâcheté humaine, le mensonge d’État. Question inévitable : comment construire un désir d’avenir dans le dégoût de soi ?

Oui la racaille existe et ce ne sont pas les « conditions matérielles » qui la causent toujours, mais parfois des perversions mentales. Le reconnaître, c’est faire avec le réel, pas l’ignorer au profit de la naïveté idéologique. C’est assurer le bonheur du peuple que de prendre en compte sa sécurité quotidienne, il ne vit pas seulement de pain. La gauche actuelle française garde de sa formation marxiste des naïvetés de ce genre sur la délinquance, les banlieues, les prisons. C’est un mérite de ce roman que de remettre les pendules à l’heure.

Tom Rob Smith, Enfant 44 (Child 44), 2008, Pocket 2010, 523 pages, €7.69 

Catégories : Livres, Politique, Romans policiers, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville ou la sagesse

« Vieux moi-même, j’affectionne la vieillesse des choses ; c’est pour cette raison, principalement, que j’apprécie tant le vieux Montaigne, le vieux fromage, le vin vieux, et que j’évite les jeunes gens, les petits pains encore chauds, les nouveaux livres et les pommes de terre nouvelles ; et que j’éprouve une telle tendresse pour mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, pour mon voisin au pied bot, White le diacre, et pour cet autre voisin plus proche encore, mon vieux pampre noueux qui, les soirs d’été, appuie son coude sur le rebord de ma fenêtre, cherchant une amicale compagnie, tandis qu’à l’intérieur je fais de même pour aller à sa rencontre – et surtout, surtout, pour ma vieille cheminée et son immense manteau. »

« Ma femme, au contraire, du fait de son incurable juvénilité, n’a de goût que pour la nouveauté ; et c’est pour cette raison, principalement, qu’elle aime le cidre nouveau en automne et, qu’au printemps, comme si elle était la fille de Nabuchodonosor, elle se jette avidement sur toutes les variétés de salades, d’épinards, et plus particulièrement sur les concombres verts (bien que la nature fasse savoir avec obstination qu’elle réprouve ces juvéniles et inconvenantes envies chez une personne de son âge, en lui rendant la digestion de ces nourritures malaisée), et se passionne pour les belles théories d’invention récente (pourvu qu’on n’y voie nul cimetière à l’arrière plan), les idées de Swedenborg, la philosophie des esprits frappeurs et autres vues nouvelles sur toutes choses aussi bien naturelles que surnaturelles et, animée d’un inaltérable désir, ne cesse de composer de nouveaux parterres de fleurs, même du côté nord de la maison, où le vent glacé des montagnes permet à peine à l’herbe rude qu’on appelle plantain de prendre pied pour de bon, et plante au bord du chemin de simples rejets de jeunes ormes, bien qu’il n’y ait aucun espoir d’en recevoir aucune ombre, sinon sur les tombes en ruines de ses arrière-petites-filles, et refuse de porter un bonnet, mais tresse ses cheveux gris, et lit le ‘Magazine des modes’, et achète toujours son nouvel almanach un mois avant le Nouvel an, et se lève à l’aube, et du plus chaleureux coucher de soleil se détourne froidement, et travaille sans discontinuer jusqu’à des heures indues, son nouveau cours d’histoire, son français, sa musique, et se complaît dans la compagnie des jeunes gens, et s’offre à monter de jeunes poulains, et pique de jeunes surgeons dans le verger, et ne cache pas son animosité contre les gentils coups de coude de mon vieux pampre, contre mon vieux voisin au pied bot et mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, et surtout, surtout, poursuit d’une haine mortelle ma vieille cheminée à l’immense manteau. »

Dans cet intéressant paragraphe, formé de deux phrases seulement, Herman Melville oppose mâle et femelle, sage et juvénile, ancien et moderne, vieille Europe et jeune Amérique, réflexion et réflexe, fatigue et vitalité. C’est pourquoi il nous paraît tant d’actualité !

La France vieillit, se lasse, aspire au repos. Alors que le monde très jeune devient un tourbillon de vitalité et d’entreprise, elle désire la retraite, la tour d’ivoire. Non plus l’Europe puissance dans un monde globalisé, mais l’Europe forteresse en grande Suisse protégée du dehors.

Montaigne est un philosophe qui s’intéresse à lui-même et tente de bien vivre – il ne désire ni à refaire le monde, ni changer les hommes.

Vieux vin et vieux fromages ressortent de la tradition séculaire des produits du terroir, élaborés lentement par des artisans peu au fait de la standardisation ni du marketing. Au contraire, les pains chauds, les pommes de terre nouvelles et le cidre nouveau flattent le palais mais ne durent pas en bouche, adaptés au zapping d’une jeunesse avide de toujours neuf. De même les nouveaux livres, à la mode qui trotte mais qui ne passent le plus souvent pas le cap des années.

Les voisins, les plantes qu’on a vu grandir, qu’on voit refleurir et faire des fruits chaque année, la cheminée qui donne chaud les soirs d’hiver, cœur de la maison, foyer familial et ‘home’ pour l’homme déçu de la société – tout cela s’oppose au dehors, au grand large, aux jeunes gens aussi écervelés et esclaves de leurs sens que les oiseaux chanteurs. Faut-il s’agiter pour s’agiter, comme sa femme qui plante au nord et repique des surgeons qui ne donneront pas un arbre avant un siècle ? Faut-il suivre la mode, les idées dont tout le monde parle (à son époque le spiritisme), ne lire que des magazines éphémères (aujourd’hui gazouiller sur Twitter) et suivre toute sa vie des « cours » sur tout et n’importe quoi ?

C’est avec humour et un certain ronchonnement sympathique que Melville nous livre cette simple philosophie, tirée de son expérience propre.

Il était en effet en butte à son épouse qui le poussait à délaisser la plume, qui ne rapportait rien, pour prendre un poste lucratif. Il se sentait de plus en plus étranger à cette société américaine avide de toujours plus (plus loin, plus neuf, plus riche) et qui ne considérait plus aucune chose ni aucune valeur de tradition.

  • La jeunesse est une étape de l’existence – pas un état d’esprit.
  • Le féminisme une revendication parmi d’autres – pas une nouvelle domination.
  • L’évocation des esprits et le tropisme sentimental une faiblesse – pas l’épanouissement de la raison.
  • Le zapping et la tyrannie de la mode une tare qui passe – pas le dernier état de la philosophie.

Le monde change, pas les humains, ce pourquoi ces deux phrases de Melville restent étonnamment actuelles. Les propos sur l’inanité de la Génération Y ou de ses petits frères et sœurs de la Génération Z sont à méditer d’après cette sagesse séculaire…

Herman Melville, Moi et ma cheminée, 1856, Œuvres tome 4, Gallimard Pléiade p.557 

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Robert Goolrick, Féroces

Familles, je vous hais ! Ce cri de Gide pourrait être celui de l’auteur car « cela m’arriva une nuit de septembre, alors que mes parents étaient saouls, et je ne pus jamais l’oublier » p.206. Je ne dirai pas quoi, au lecteur de le découvrir. Car le roman a son tempo, il commence misérable, il revient sur le passé d’illusions, puis va crescendo du blanc au gris, puis du gris au noir. Sa construction même participe de la mise en scène. Il s’agit d’une autobiographie, mais en tension.

Robbie est un garçon du sud, le petit dernier d’une fratrie de trois. Ses parents son profs de fac et chroniqueurs littéraires à l’occasion. Nous sommes dans les années 50 où l’apparence compte plus que tout, les cocktails mondains plus que l’argent. Chez les intellos, tout est en avance, le mépris de la comptabilité comme la légèreté des mœurs. Certes, les gamins ne voient jamais leurs parents nus, mais ils les voient saouls, méprisables et déchus. Ils se disputent, tirent le diable par la queue. Leur cruauté morale est sans nom, forts de leur égoïsme content de soi, dans cette mentalité hiérarchique dans laquelle un enfant n’est qu’un être inférieur. De vrais profs, comme cette maitresse d’école primaire qui fait honte aux enfants de faire pipi sous eux alors qu’elle leur refuse – par caprice d’adulte arrogant – de les laisser aller aux toilettes.

La Virginie est d’une beauté poignante mais les Virginiens de l’époque sont d’un sadisme répugnant. Il suffit d’un écart pour que ce soit la fin du monde (titre américain du livre), celui d’un enfant pour qui tout bascule. Les parents sont sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, en vrais profs, en vrais sudistes imbus d’eux-mêmes, en adultes ratés amers de leurs désillusions. Ils font souffrir un enfant qui ne voulait qu’aimer. Leur inconscience ne voit rien qu’eux-mêmes. Ils sont égocentrés, talents avortés, apparences décrépites. « Je raconte cette histoire (…) parce que je me suis hissé tout seul à bout de bras depuis l’âge de quatre ans et que cet effort me laisse malade, épuisé, et dans une colère que vous ne sauriez imaginer. Je la raconte parce que j’ai dans le cœur une douleur poignante en imaginant la beauté d’une vie que je n’ai pas eue, de laquelle j’ai été exclu, et cette douleur ne s’estompe pas une seconde » p.246. Parents, profs, grands, se conjuguent pour infantiliser et torturer les plus faibles. Pour exister, pour compenser leur existence minable, pour nier leur déchéance. Et ce n’est pas beau…

« Comment ont-ils fait ? » s’interroge l’auteur. « Elle savait. Elle avait vu. Il savait. Il l’avait fait. Ma grand-mère savait. Cela avait mis un point final à la mélodie d’un jour heureux. Et moi je savais. J’étais assez grand et je pouvais raconter. Aussi avaient-ils peur de moi, et ils prirent leur revanche… » p.207. La famille américaine unie, aux trois beaux enfants et à l’existence sociale riche et remplie, n’est que carton-pâte. Les parents sont bornés, ivrognes, despotiques. Ils pratiquent le déni quand les choses ne vont pas comme ils veulent, ainsi que font toutes les personnalités autoritaires (qu’on connaît trop bien en France). Les enfants grandissent comme ils peuvent, avec la résilience de grands parents ou d’amis. Car les émotions positives existent, qui laissent entrevoir ce qu’aurait pu être une enfance heureuse. Cette panoplie de Romain aux pectoraux et abdos bien dessinés qui séduit le garçonnet et son frère, les batailles de boue, le quartier de la Crique « violemment érotique » puisqu’on peut ôter ses vêtements au risque d’être vu. Ou cette fille blonde complaisante d’un an plus âgée qui le prend en elle à 13 ans, par deux fois le même jour : une fois seuls, une autre fois devant son frère et son copain qui ne le croyaient pas.

Il aurait suffit d’un peu d’amour parental, pas grand-chose. Mais Robbie ne sera jamais ce jeune adulte « normal » dont il admire le modèle chez un autre : « il avait cette beauté que seuls ont les jeunes hommes de cet âge, totalement soumis à ses passions, maîtrisant totalement son corps et la grâce de ses mouvements » p.225. Jamais : a-t-on conscience de ce que cet arrêt du destin a d’inéluctable ?

L’auteur égrène ses souvenirs en apparence comme ils viennent, en réalité après une construction soigneuse. Il a travaillé longtemps dans la publicité. Son style doux et l’air de rien passe bien à la traduction. Le lecteur curieux peut en voir une page en anglais sur le site de l’auteur. Le grand secret n’est révélé que sur la fin, après de nombreux chapitres sur la déchéance et la mort des parents, les scènes d’enfance, l’automutilation adulte (qui est une jouissance d’être aimé selon Goolrick). Le chapitre 5, ‘L’été de nos suicides’, est particulièrement dur et découragera maints lecteurs. N’hésitez pas à le sauter et passez outre ! Vous serez récompensés par le vif du sujet, ce qui fait de cette autobiographie en apparence assez banale, un récit original qui vous restera en mémoire. Humour, tendresse, poésie répondent à rigidité, cruauté, tragédie. Un cocktail étonnant, bien pire que ceux tirés du bourbon dont les Virginiens sont friands !

Robert Goolrick, Féroces (The end of the world as we know it : Scenes from a life), 2007, traduit de l’américain par Marie de Prémonville, Pocket, mars 2012, €5.80 

Site de l’auteur 

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sôseki, Petits contes de printemps

L’écrivain japonais à cheval sur deux siècles, le 19ème et le 20ème, écrit à 43 ans de courts récits pour un journal. Nous sommes en 1909 et le Japon s’est modernisé, tout en restant largement traditionnel dans sa vie quotidienne. L’auteur enseigne la littérature, il fait un séjour à Londres, de retour à Tokyo il tient salon pour ses amis et la jeunesse. Ce sont tous ces instants qu’il décrit, « sujets ténus » comme il le dit, qui n’intéresseraient personne s’il n’avait le talent d’en faire des leçons de chose.

Car c’est de sagesse qu’il s’agit : justesse des impressions, humour des situations, sentiments envers la nature et les éléments.

Comment mieux dire la pluie du Japon ? Quiconque y est allé, a marché dans la campagne sous cette pluie persistante, obstinée, « qui fait pousser le riz » comme le disent les Japonais, saisira combien aiguë est la description de Sôseki : « Le regard ne distingue rien d’autre que la pluie. (…) Le ciel est austère, fermé comme le couvercle d’une jarre de thé. De cette surface hermétiquement close tombe la pluie, interminablement. Quand on se tient debout, le bruit est assourdissant. Crépitement des gouttes qui rebondissent sur le chapeau et le manteau de paille. Ruissellement de l’eau qui tombe des nuages aux quatre coins de la rizière. S’y mêle aussi, semble-t-il, le lointain retentissement de la pluie sur la forêt entourant le sanctuaire… » p.13.

Mais l’oncle pêche un serpent qui crie (le crie-t-il vraiment ?) « on se reverra ! ». Une petite fille offre un kaki au garçon populaire qui la toise – mais le fruit est immangeable. Le chat ne dit plus rien, ne joue plus, le chat est délaissé ; pauvre chat qui va mourir – et toute la famille de le regretter, une fois mort, alors qu’elle l’avait laissé tomber encore vivant ! Comment intéresser un vieil écrivain connu, lorsqu’on est jeune, campagnard et peu lettré ? Par le don d’un faisan, si bon mijoté.

Il y a ainsi 25 histoires qui sont du vécu repensé. Des expériences et des portraits. Que dire de cette Anglaise, tenancière d’une pension de Londres ? « Toutes les faiblesses humaines, aigreur, envie, entêtement, rigidité, doute… devaient avoir pris plaisir à se jouer de ce visage pour lui donner son aspect disgracieux… » p.37.

Malgré le temps qui a passé et la distance qui sépare l’Europe des antipodes, le lecteur s’y croirait. Qui sait encore décrire ces petites choses simples, vite enfuies, mais porteuses de toute la philosophie ?

Sôseki, Petits contes de printemps, 1909, Picquier poche 2003, 139 pages, €5.32 

Catégories : Japon, Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville, Billy Budd

Ce dernier roman de l’écrivain américain est demeuré inachevé. Melville ne cessait de le remanier, donnant de l’ampleur aux personnages et peaufinant le contexte historique. Mais, tel qu’il apparaît dans sa version ultime (publiée pour la première fois en 1924), il a la forme d’une tragédie. Il résume tout ce que Melville a connu et écrit : la mer, les relations entre mâles, la philosophie binaire de l’Ancien testament.

Billy Budd est un jeune marin de 21 ans beau, blond, athlétique et d’une heureuse nature. S’il ne sait pas lire, il chante admirablement. S’il est enfant trouvé, il est l’un des plus beaux spécimens d’humanité – un « Angle », Anglais parfait tel un ange. Enlevé par la force à la marine de commerce et enrôlé sur un navire de guerre qui lutte contre le désordre des régicides français en 1797, il aura le malheur de déplaire à un caporal de police et d’être accusé à tort de complot.

Convoqué devant le capitaine, il n’a pas de mots pour le dire. Son indignation l’étouffe, la haine de l’autre le laisse sans voix. Comme tout barbare réduit à 400 mots, la langue paralysée, il frappe. Et tue raide son contradicteur. Dès lors, son destin est scellé. Le Code maritime fait du capitaine l’exécuteur sans pitié ni discussion de la peine. Même si le capitaine penche vers la jeunesse, la bonté originelle et le Bien qu’irradie l’éphèbe. Mais en temps de guerre, la discipline ne peut se relâcher ; des mouvements dans la Flotte ont déjà eu lieu et pas question de paraître céder. Une cour martiale hâtivement convoquée ne peut qu’entériner tout ce que la hiérarchie sociale et la discipline militaire exige. Billy Budd, le Beau marin, sera exécuté par pendaison à la grande vergue, à l’aube d’un nouveau jour.

Malgré certaines digressions fumeuses un rien pédantes dans les premiers chapitres, lorsque Melville se laisse aller à son penchant pour le bavardage philosophique (à sa décharge, il n’a pas terminé l’ouvrage), l’action est directe, les personnages ont une grande épaisseur et la tragédie prend toute son ampleur. Belle fin que cette œuvre pour cet écrivain majeur qui n’a jamais fait fortune de son vivant avec ses livres !

Billy Budd est l’Homme même, Adam avant la Chute, modèle de Phidias pour Hercule, fils bâtard de noble anglais nous susurre-t-on. Mais tout ange suscite sa bête. L’être humain trop parfait encourt la jalousie. Le désir des hommes incline soit à la camaraderie, soit à la malveillance – et l’être humain trop beau, trop sociable et trop gentil ne peut laisser indifférent. Le lecteur lettré songe à l’albatros de Baudelaire, ce vaste oiseau des mers harponné par les marins jaloux et que ses ailes de géants empêchent de marcher.

Billy vit en hauteur sur la hune, son antagoniste Claggart surveille les profondeurs du navire. Budd (le bouton de fleur) est généreux, l’autre ranci et mesquin. Le premier est candide, le second retord. Symboliquement, le fils de Dieu est circonvenu par le Serpent qui siffle ses médisances. Dès lors le capitaine Vere (vir, l’homme en latin) ne peut qu’appliquer implacablement le règlement. Tout comme Abraham sacrifie Isaac son fils chéri sur ordre supérieur.

Dieu, ici, n’est pas absent, mais il n’est ni dans le code maritime, ni dans l’Eglise. La marine anglaise reproduit toutes les tares de l’aristocratie imbue d’elle-même et dominatrice. L’aumônier est cantonné à bénir l’exécution capitale, sans aucun pouvoir venu d’en haut. Dieu est ailleurs : dans la nature avec le soleil qui rosit le pendu en son dernier instant, dans le destin qui va faire périr sans gloire le capitaine trop rigide, dans la ballade sur Billy Budd que compose un marin par la suite.

Dans cette société exclusivement mâle, la force prime le droit, la hiérarchie emporte la justice, le désir interdit fait chuter le viril en vil. Car ce ne sont ni les vieux, ni les laids, ni les quelconques, que l’on persécute ou accuse : ce sont les beaux, les forts, les heureux. Il n’est pas indifférent que la Révolution coupeuse de têtes reste en filigrane de cette action située en 1797. L’égalitarisme revendiqué jalouse tout ce qui dépasse, rabaisse les remarquables, humilie les trop confiants. L’ordre « naturel » est subverti par tout ce qui est bas dans l’homme : l’envie, la haine, la cruauté.

Il n’est pas étonnant que cette œuvre ultime ait tant séduit à sa parution, 33 ans après avoir été créée. C’est que nous avons changé de siècle et que la guerre de 14 a vu l’effondrement des élites épuisées, de l’aristocratie méprisante et de la discipline absurde. Il n’est pas étonnant que Giorgio Federico Ghedini en 1949 et Benjamin Britten en 1951, en aient tiré chacun un opéra, après l’autre guerre, celle de 40. Ni que Peter Ustinov en ait fait un film en 1962, en pleine guerre froide et provocation krouchtchévienne.

C’est que la tragédie est de toutes les époques, elle parle aujourd’hui comme elle parlait hier sous d’autres mœurs, en d’autres sociétés. Parce que le Mal est dans l’homme comme le Bien, tous deux intimement constitutifs de sa nature. Parce que la chair est faible et l’âme basse la plupart du temps, chez l’homme moyen. Selon la Bible, cette hantise américaine.

Herman Melville, Billy Budd, 1891, Gallimard L’Imaginaire, 1987, 182 pages, €7.27 

Herman Melville, Billy Budd, Œuvre complète t.4, Pléiade Gallimard 2010 

DVD Billy Budd de Peter Ustinov avec Robert Ryan, Warner Bros €13.00

DVD Billy Budd de Michael Grandage avec Mark Elder, Arte €28.68

DVD opéra filmé Billy Budd de Benjamin Britten, Decca, €22.00

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog

Catégories : Cinéma, Etats-Unis, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tran-Nhut, Le temple de la grue écarlate

Roman insolite, policier historique, décentré en Asie, voici un petit gros livre qui réjouira le lecteur féru d’imaginaire. Nous sommes au Vietnam au XVIIème siècle. C’est un peu la Chine avec ses mandarins impériaux recrutés sur concours et ses lettrés qui étudient encore et toujours les œuvres classiques pour en passer et aspirer à servir. Le mandarin Tân est un vigoureux jeune homme issu de la campagne, d’une famille de paysans, et qui s’est élevé par ses mérites au rang de fonctionnaire d’empire. Gouverneur d’une province, il a le pas sur le mandarin militaire Quôc, sur le maire Lê, sur le maître d’école Ba et – bien entendu – sur l’entrepreneur Ngô. Nous sommes dans le système confucéen où les lettres dominent le politique, les deux dominant le militaire et l’économique. Un système curieusement français…

Ce pourquoi le lecteur ne sera pas dépaysé, malgré l’exotisme des paysages, des mœurs et des nourritures. Les habitants de la province n’ont qu’une obsession : s’élever dans la hiérarchie sociale en mariant leurs filles nubiles à ce prestigieux fonctionnaire envoyé de l’empereur. L’empereur lui-même n’a qu’une obsession : assurer la descendance de chaque aîné mâle des familles, donc pousser le mandarin Tân à se marier. Ce ne sont donc que défilé de filles de 15 ans devant les yeux du jeune homme. Sauf que le fonctionnariat a son éthique : on ne se marie pas dans la province où l’on gouverne. Pour éviter népotisme, clientélisme et corruption… Le défilé ne fait donc que préparer le futur, lorsque le mandarin sera nommé dans une autre province.

Mais ces jeux de la comédie humaine seraient bien anodins s’il ne venait se greffer sur eux de vrais crimes sanglants. Des cadavres d’enfants difformes sont retrouvés poignardés, la tête écrasée, sur les chemins alentour. Un témoin aperçoit parfois la forme gigantesque d’un être noir qui s’active sur eux comme un démon. Le maire Lê est bien incapable de raisonner et de relier deux fils, le maître d’école Ba ne sait rien de ces enfants nés handicapés qu’il ne veut surtout pas éduquer, le militaire Quôc n’a qu’une idée : chasser les moines experts en arts martiaux formés en Chine qui menacent son pouvoir de contrainte. Quant à l’entrepreneur Ngô, riche et socialement arrivé, il veut cacher ses liens troubles avec le temple de la Grue écarlate, son passé de commerce et ces êtres contrefaits appelés les Rejets de l’Arbre nain. D’où viennent d’ailleurs ces enfants, tous âgés d’environ dix ans, et que les moines élèvent en les faisant travailler chez les artisans du village ?

Pas facile au mandarin Tân, aidé de son ami le lettré Dinh, de débrouiller les fils de ces mystères enchevêtrés d’intrigues ! D’autant qu’un beau matin on tente de l’empoisonner via une veste de soie doublée que le tailleur Tau vient de confectionner dans le coupon cadeau que vient d’envoyer l’empereur ! Mais n’est-ce pas l’intendant Hoang qui a conseillé à son maître de la porter à même la peau en cette saison ? Les personnages truculents ne manquent pas, comme Madame Jade, prestigieuse beauté solitaire dans son auberge des monts sauvages où coule une source de jouvence. Mais pourquoi joue-t-elle avec une boule à grelot remplie de mercure ? Les filles de joie portent habituellement dans le vagin ce godemiché qui tinte joliment à chacun de leurs pas.

Le maître d’école Ba lui-même prend un plaisir sadique à cingler le torse nu de ses élèves adolescents, attachés à un arbre, avant de leur enduire la peau d’eau sucrée au pinceau afin que les fourmis de feu viennent torturer lentement tout élève rétif. Il choisit ses victimes parmi les meilleurs garçons, ceux qui ont des facilités pour apprendre et dont il croit que c’est paresse qu’ils ne retiennent pas. Nous rencontrons aussi le bonze Méditation lascive – son vrai nom secret alors qu’il se fait appeler officiellement Pensée vertueuse.

C’est dire que ce roman écrit allègrement ne manque pas d’humour ! Le plaisir de l’intrigue, subtile et bien menée, en est multiplié. Les auteurs, qui sont deux sœurs scientifiques d’origine vietnamienne écrivant en français, s’amusent en inventant des noms imagés des prises d’arts martiaux. « Le mouvement de la Danseuse Lubrique permit à Minh d’atteindre le menton de son ennemi. Celui-ci recula avec un masque de douleur mais répliqua avec le geste de la Banane qui Roule » p.243. Connaissez-vous aussi la technique de la Galette sur la Flamme, celle de la Grenouille ailée ou celle de la Salade qu’on Essore ?

Le lecteur savourera ces moments de plaisir que les auteurs ont manifestement jubilé à écrire. Sagesse sera sollicitée, petites cellules grises autant que morale confucéenne ; justice sera rendue, mais pas sans rebondissement inattendu. Un beau roman à goûter dans les moments de détente.

Tran-Nhut, Le temple de la grue écarlate – une enquête du mandarin Tân, 1999, Picquier poche 2002, 376 pages, €9.21 

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ake Edwardson, Le dernier hiver

Nous sommes en plein été, le bon moment pour lire ces romans dépressifs des policiers du nord. Suédois, Edwardson aime la lenteur, le whisky ambré, la répétition obsessionnelle des simples faits. Il passe et repasse aux endroits cruciaux, cherchant à observer un détail ; il interroge et réinterroge les mêmes, dans le but de faire surgir une lumière… Les faits, pourtant, intriguent.

Que peuvent lui dire ces deux jeunes hommes qui se sont réveillés nus dans le lit de leur compagne, alors que celles-ci étaient froides, un oreiller sur le visage ? Mortes évidemment, depuis plusieurs heures, sans qu’eux-mêmes aient senti ou entendu quoi que ce soit. Ils sont les coupables tout désignés, bons bourgeois du quartier huppé de Vasastan donc soupçonnés a priori d’hypocrisie et de déni dans ce pays parfaitement « socialiste ». Mais pourquoi deux crimes identiques ? Pourquoi cette bouteille de vin non entamée sur la table de la cuisine, avec un seul verre ? Pourquoi tout ramène sans cesse à la Costa del Sol en Espagne ?

Lourdement, lentement, obsessionnellement Erik Winter, le détective fétiche d’Edwardson mène l’enquête. Dans ce style germanique, l’action avance par à-coups avec l’étalage pas à pas de la pensée à haute voix. Cela peut lasser, cela peut captiver. Mais le lecteur entre par là même dans la psychologie des enquêteurs, il les suit. Les questions qu’ils se posent, il se les pose. Une jeune flic a observé un tableau redressé, une pile de livres de chevet mise au carré, la bouteille avec le seul verre alors qu’ils sont deux dans le lit – à chaque crime. Mais elle a un peu honte de faire part de ces subtilités insignifiantes à ses chefs. Va-t-elle enfin le faire ? Le temps passe et le tueur peut recommencer, la mise en scène fait soupçonner un tueur en série.

C’est en fait bien plus compliqué que cela en a l’air. Il faut remonter au passé, celui qui, comme souvent, ne passe pas. Pénétrer la psychologie des personnes, engluées du regard social. Décoder les façons d’une bourgeoisie riche et cosmopolite. Un jour de soleil en Espagne, un enfant au bord d’une piscine privée, il n’est pas chez lui mais chez un ami de ses parents, compatriote suédois. Un adulte sort de l’eau, entièrement nu… Le copain du garçon, plus âgé, fait des longueurs de compétition dans la piscine, l’air de rien. Bel éphèbe blond et musclé, il est classé et obtiendra une coupe. Que se passe-t-il ? Ignorance, déni, stigmatisation luthérienne, refus de voir et de se souvenir. Tout serait-il là ? Ou ailleurs ?

Cette complexité rend le roman intéressant. Il n’est pas un thriller où l’enquête avance à grands coups de théâtre successifs, mais une intrigue à l’ancienne, faisant cogiter les petites cellules grises. Est-ce encore d’époque ? Le lecteur moyen a-t-il encore la patience de lire jusqu’au bout ? Pour ceux qui aiment Agatha Christie, je réponds oui ; pour les zappeurs shootés aux jeux vidéo qui dégainent leur commentaire dès la 3ème page, je dis non. Chacun son style, on ne lit aujourd’hui que ce qu’on est – et c’est bien dommage ! Car rien de tel que de se dépayser pour réfléchir sur soi au lieu de rester content de sa petite personne, englué dans sa bauge, au chaud avec ses potes.

Cette 9ème enquête d’Erik Winter parue en 10-18 pourrait donc bien être la dernière, en témoigne la toute dernière phrase du roman. La cinquantaine, usé, lassé, épaissi, le commissaire en a assez ; son auteur probablement aussi. Mais sait-on jamais ?

Ake Edwardson, Le dernier hiver, 2008, traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud, 10-18 2011, 477 pages, €8.36 

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville, Vareuse-Blanche

L’édition Pléiade offre l’opportunité de lire des œuvres secondaires d’auteurs classiques. Je dirai très peu de choses de ‘Pierre ou l’Ambiguïté’, roman annexé à ‘Moby Dick’, mais bien plus de ‘Vareuse-Blanche ou le monde d’un navire de guerre’, annexé au volume ‘Redburn’.

‘Pierre’ est trop long, trop confus, il amalgame sans cohérence les fantasmes de l’auteur et des prétentions romanesques hors de proportions avec ses capacités. Commencé comme ‘L’Emile’ de Rousseau, le roman se termine comme ‘Dracula’ mais sans l’alléchante atmosphère gothique… En bref, un jeune homme beau et bien fait, aimant sa mère, fiancé, découvre par hasard une demi-sœur que lui a fait son père en catimini et dont il n’a jamais parlé. Dans la société collet monté d’époque, le tragique réside dans l’impossibilité de choisir entre devoir moral et devoir social. Pierre choisit donc le pire. Il correspond aux profondeurs de sa psyché : réaction contre une mère rigide, donc contre la société victorienne, peur des femmes qui lui fait préférer feindre de vivre en mari avec sa sœur plutôt que d’épouser sa fiancée, gynécée affectif avec maternage final qui finit mal. En bref, sauf pour spécialistes, à fuir !

‘Vareuse-Blanche’ est plus attrayant aujourd’hui. Écrit en 1850, il conte (et enjolive d’après documentation) l’expérience réelle de l’auteur parmi les marins de la Flotte américaine quelques années auparavant. Enlevé, léger, le style accroche aisément. Chacun des chapitres explore les personnages et le décor d’une frégate à voile, armée, de 500 marins.

Comme toujours, Melville y apparaît dès l’origine comme « non-conforme ». Devant doubler le Cap Horn, il n’a dans ses affaires aucun vêtement chaud à passer sur sa chemise. Éternel petit-garçon-à-sa-maman, personne n’est là pour jouer le rôle d’un père et lui dire avant d’embarquer ce qu’il faut prendre. Il s’attache à Jack Chase pour cette raison : un aîné qui le prend sous protection et lui dit comment se comporter parmi tous ces marins brutaux. Melville se confectionne donc en toile à voile et bouts de tissus une « vareuse » qui tient chaud. D’où le surnom que collent aussitôt les marins à cet hurluberlu infoutu de faire comme tout le monde : Vareuse-Blanche.

Voltigeant sur les vergues, par une nuit sans lune, le jeune homme ainsi accoutré semble un fantôme de marin mort, ce qui fait frissonner les vieux loups de mer superstitieux. Pour cela ils lui en veulent encore plus. Il ne sait même pas, à son tour, cuisiner proprement un pudding pour sa popote, rendez-vous compte ! J’aurais plutôt traduit « vareuse blanche » par « blanc caban », qui correspond mieux au viril et euphonique « white jacket » anglais – mais la traductrice est une femme, Jacqueline Villaret, elle n’a pas songé à l’exigence de virilité qu’ont tous les hommes séparés plusieurs mois durant de l’autre sexe.

Autant l’auteur est, comme son vêtement, une pièce rapportée composée de bric et de broc, ni formée, ni adaptée au monde des professionnels mâles, autant le navire de guerre parti pour des années apparaît comme « une frégate-monde » (p.738). La coque est une galaxie où les humains sont condamnés à vivre et à s’entendre. Il faut s’y faire, grimper aux mâts de hune, ferler et déferler les voiles suspendu à plus de trente pieds au-dessus du pont, obéir, peu dormir, s’occuper durant les heures de solitude, être en rythme avec ses camarades. La tempête, la mort, le fouet, sont l’autre face de la camaraderie, de la poésie et du grog, vrais plaisirs de la vie en commun.

Quand Melville écrit vite, nous l’avons noté avec ‘Redburn’, il réussit fort bien. En deux mois à peine, ‘Vareuse’ est prêt à publier. L’érudition est au minimum, avec très peu de ces digressions pédantes d’autodidacte qui veut paraître spécialiste. Il y a des scènes inventées mais le lecteur, sans les notes de l’éditeur, n’y voit du feu. La plupart des faits vrais ressortent des 14 mois vécus par Melville comme matelot sur un navire de guerre et c’est ce qui fait encore le principal attrait du livre alors que la marine à voile a disparu.

L’autre attrait est la jeunesse déjà missionnaire des États-Unis. En 1850, ils n’étaient peuplés que de 20 millions d’habitants à peine mais, Melville le note soigneusement, « en bien des choses, nous autres Américains sommes poussés à rejeter les maximes du passé, conscients que, avant longtemps, nous serons de plein droit à l’avant-garde des nations. Dans certaines occasions, c’est à l’Amérique qu’il appartient de créer des précédents et non de leur obéir. Nous devrions, si possible, devenir le précepteur de la postérité au lieu d’être l’élève des générations passées. (…) Nous, Américains, sommes le peuple élu, privilégié – l’Israël de notre temps ; nous portons l’arche des libertés du monde. (…) Le reste des nations sera bientôt dans notre sillage. » p.482

C’est pour cela que l’auteur consacre plusieurs chapitres à l’anachronisme du pouvoir absolu du capitaine sur les marins, issu de la monarchie anglaise plus que du contrat démocratique américain ; pour cela aussi que la peine du fouet, à laquelle Vareuse-Blanche échappe de peu, apparaît comme un châtiment injuste et barbare, sans droit, sans utilité, une simple vengeance de bon plaisir. Le corps est le champ d’exercice privilégié du pouvoir : les bras qui tirent les écoutes, le dos apte à être fouetté si désobéissance, la barbe qui ne doit pas dépasser la taille réglementaire. Quand les marins veulent résister, ils se font tatouer, ils se récitent des vers perchés dans la hune, ils restent stoïques sous le chat à neuf queues.

Melville, lui, accumule des notes pour écrire un livre qui sera un récit de navigation, un hymne aux camarades, un essai sur les mœurs et un pamphlet contre la barbarie du Code Maritime de son temps. Un livre complet, ce qui n’est pas rien dans le plaisir de lecture – un livre de vie.

Herman Melville, Redburn –Vareuse blanche, Œuvres tome 2, Pléiade, €47.98 

Herman Melville, Vareuse blanche, collection L’étrangère, Gallimard, 1991, 583 pages

En occasion, même traduction : Collection blanche Gallimard, €9.90 

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog 

Catégories : Etats-Unis, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville, Israël Potter

Ce Potter là n’est pas le grand-père de Harry le sorcier, mais un aventurier de l’indépendance américaine. Né sauvage dans le Massachusetts, il s’engage dans la milice sur une déception amoureuse et combat à Bunker Hill le 17 juin 1775, première bataille importante des révoltés américains contre les Anglais. Embarqué, il est fait prisonnier à Portsmouth, s’évade et rencontre King George III dans les jardins de Kew où il ratisse le gravier. Il s’enfuit et rejoint des comploteurs de l’indépendance qui l’envoient en mission à Paris auprès de Benjamin Franklin.

De retour en Angleterre, caché dans une cellule secrète, il trouve le temps long : son mentor est mort sans qu’on lui dise. Il s’évade à nouveau et rencontre Paul Jones, corsaire américain sur les côtes de Grande-Bretagne. Un soir d’engagement avec un bateau de guerre anglais, il tombe du mauvais côté et se retrouve enrôlé par l’équipage de Sa Majesté ! Il s’évade encore une fois touché terre et se fond dans les faubourgs de Londres où il subsiste de petits boulots avant de faire dix enfants. Un seul survivra, un fils, qui l’emmènera sur ses très vieux jours retrouver les monts américains de son enfance.

De cette histoire, contée par l’aventurier dans un médiocre opuscule, Melville tire un hymne à l’esprit américain. La mentalité pionnier fait toujours se débrouiller, quelles que soient les vicissitudes de l’existence. Au soir de sa propre vie, Melville voit dans celle de l’aventurier un reflet de la sienne. Il a eu des fils, les deux sont morts ; subsistent ses deux filles. De son œuvre écrite, il ne réussit pas à vivre, se débrouillant d’expédients. Ses livres sont comme ce vieux tas de bois pourri par les décennies que Potter retrouve soixante-dix ans plus tard sous un hêtre. Gloire ? patriotisme ? écriture ? Pfuitt ! Tout passe, tout casse, la vie est pleine de bruit et de fureur, contée par un idiot.

Potter, c’est Melville. Ce pourquoi il s’investit dans la réécriture de cette existence réelle, modifiant certaines dates, inventant par l’imagination les scènes peu développées. Ce n’est pas ‘Moby Dick’, mais une même quête, celle de son propre destin. Une quête mythique qui rejoint celle de la Bible et du Peuple élu, l’Américain cherchant la Terre promise comme jadis les Hébreux, éternel rebelle aux puissances établies, éternel fugitif des polices des nantis.

Ce récit feuilletonesque est rempli d’aventures, de portraits historiques au ras du peuple, sans ce gonflant de la grande histoire. Il se lit bien, d’un style direct qui ne sacrifie pas au lyrisme habituel au 19ème siècle et qui a bien vieilli. Pipol avant la lettre, épique pour adolescent, philosophe malgré lui dans la lignée de Shakespeare, ’Israël Potter’ est un roman américain.

Herman Melville, Israël Potter, 1855, Aubier-Montaigne, 294 pages, €17.67 

Herman Melville, Israël Potter, Œuvres tome 4 (avec Bartleby et Billy Budd), Gallimard Pléiade, 2010 

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Janette Le Hir-Gaultier, Les roses et les épines de Mathilde

Mathilde, c’est elle, Janette, qui n’est que son deuxième prénom. A 74 ans, gourmande de la vie, elle se décide à apprendre l’informatique pour écrire son livre sur ordinateur. Elle a entamé quelques années auparavant son troisième mariage avec Pierre, 78 ans, et a enterré avec tristesse un fils, un neveu et quelques autres. Cela ne l’empêche pas d’arpenter ses quelques 12 km de randonnée par jour et de voyager un peu partout en caravane.

Ce livre est une autobiographie. L’existence de la génération d’avant celle du baby-boom, née en 1936 au temps du Front populaire. Elle a vécu la guerre, mais enfant ; ses années de jeunesse ont surtout connu les Trente glorieuses. Du travail, Mathilde-Janette en trouve à 17 ans, émancipée par le juge après la mort de ses parents. Acharnée et curieuse, elle qui n’a jamais eu le bac, elle a passé de nombreux concours : la comptabilité, l’administration. Bien loin de la génération actuelle qui attend que tout lui tombe tout cuit parce que c’est de la faute de l’école et de la société. Ce pourquoi elle se retrouve à travailler au Trésor public à Blois à la charnière des années 1950 et 60 – comme mes propres parents ! Son fils Patrick naît dans la même clinique en Vienne que mon frère, mais un an plus tard. Nous avions déménagé.

La vie, ce sont les roses et les épines, les unes ne vont jamais sans les autres, tout comme la paille et le grain chers à François Mitterrand. Notre autobiographe croque la vie à belles dents malgré les malheurs. Comme une chatte, elle retombe sur ses pattes, prenant la vie du bon côté : la cuisine, le jardin, la nature, les êtres. Elle en a, des amis ! Elle les aime, ceux de sa famille ! Elle adore la nature – et les confitures ! Ce qui ne va pas, dans le style d’écriture, sans cette manie des majuscules et des trois points d’exclamation !!! Comme si un seul ne suffisait pas ; comme si les mots eux-mêmes ne suffisaient pas.

Jouissance de l’ordinateur, apprise après 70 ans, ne voilà-t-il pas que la machine l’incite à écrire un peu plus ? Ce pourquoi l’enfance est réduite à 81 pages, le remariage à 66 et que le dernier amour s’épanche sur 160. Bien sûr, la vie à deux au troisième âge, avec retraite précoce et revenus confortables, incite à goûter l’existence. Ce ne sont qu’apéros, sorties, campings, cures et voyages. Heureux comme retraités en France ! Juste retour d’une vie active plutôt rude dans l’Administration des années de reconstruction, mais déjà du passé. La retraite du futur sera plus chiche, la génération qui l’aborde a mangé son pain blanc le premier avec études plus longues et vie professionnelle trop protégée.

Ce pourquoi il faut lire Janette-Mathilde. Sa vitalité remue et me fait penser à Hiata, mon amie de Tahiti qui écrit régulièrement ses chroniques sur ce blog. Sens de l’observation, regard direct et humour de vivre. Jusqu’à observer la navette spatiale dans un ciel noir parfaitement pur des environs de Tafraoute au sud du Maroc : rien n’échappe à l’émerveillement de Mathilde.

D’où sa leçon à ceux qui suivent : « Les efforts, les difficultés rencontrées, sont toujours récompensés par les découvertes intarissables (…) chaque jour nous découvrons, nous apprenons, et cela est très enrichissant » p.243. Il n’y a pas d’âge pour aimer. Je souhaite longue vie à Mathilde, à Janette Le Hir-Gaultier, née à Levroux en 36. L’âge vient et le goût de la vie demeure. Lire ce récit est une jouvence. Durant ces vacances, faites-en donc une cure !

Janette Le Hir-Gaultier, Les roses et les épines de Mathilde, juin 2012, Éditions Mélibée, 9, rue Sébastopol, BP 21531 – 31015 Toulouse Cedex 6, 328 pages, €19.95 

Site des éditions Mélibée : www.editions-melibee.com

Catégories : Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,