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Louis Gardel, Fort Saganne

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Voici un bon roman d’aventures qui se lit bien, sec et vif comme les arêtes des dunes, fort et dur comme la poudre qui claque. Un style d’aujourd’hui pour un récit d’hier. Une langue aussi rude que ce désert, aussi nue que ses hommes. Un pays dépouillé des scories occidentales. J’ai l’impression de lire du Kessel en moins littérateur. L’homme brut s’y révèle avec ses contradictions, ses forces et ses faiblesses, ses élans et ses démesures. Au Sahara on pouvait devenir héros, saint ou fou, c’est selon ; on ne pouvait rester cet homme moyen que produit en série l’Europe. Le climat fait craquer le vernis, comme se plaisait à dire mon capitaine instructeur au temps de l’école d’application.

Je crois que Louis Gardel avait à dire la fierté qu’il avait pour un ancêtre à lui, l’exaltation d’une époque où l’on pouvait rêver de grandeur sans être ridicule, une mission à laquelle on pouvait croire. Impérialiste et sûre d’elle-même – mais c’était l’époque ; elle est révolue mais ne la jugeons pas à l’aune de notre petite morale d’aujourd’hui.

Saganne n’est pas un militaire et tout l’intérêt de son personnage est dans ce décalage. Il est de cette trempe d’aventuriers qui ont endossé l’uniforme par infortune, pour les pays qu’il permettait de découvrir, pour les rôles humains qu’il permettait de remplir. L’inconnu des autres et de l’ailleurs plutôt que la routine des semblables et des métiers gris de métropole. Le désert adoré qui rend fou, l’âme brûlée. La résignation arabe, tout ce qui arrive arrive, s’il plaît à Dieu, Inch’Allah ! Les lieux sont vides et implacables, suscitant une philosophie de l’existence autre que dans les paysages variés et verdoyants d’Europe.

Le désert simplifie. Rien n’accroche le regard que l’étendue sans fin. A l’horizon même, la lumière fait mal. Rien ne retient la pensée qui va, librement, affolée de n’avoir rien à observer ni à moudre au début, plus calme et presque sage ensuite. La solitude permet d’aller au bout de soi. L’homme se contemple nu, débarrassé de ses masques, de ses déguisements moraux et de ses personnages. Nul n’est là – sauf Dieu – pour porter un regard qui juge ; la société est loin. On est seul, avec quelques compagnons semblables et le village arabe qui ne connait des valeurs que l’essentiel : le courage, la justice, l’honneur. Rien de trop.

Les passions sont plus vives dans les solitudes : amour, colère, désespoir, dérision, lutte à mort – aucun frein que soi, que l’idée que l’on a de soi-même. Les êtres sont si rares que les personnalités peuvent se dévoiler et prendre toute leur ampleur. Quel contraste avec ces tranchées de Verdun où pullulent les hommes ! Saganne, qui les connaîtra, pourra opposer deux mondes : celui de la personne et de la responsabilité, celui du nombre et de l’absurde. D’un côté le fort, de l’autre la tranchée, deux façons de voir le soldat – soit un homme, soit un pion ; deux façons de faire la guerre – soit avec courage et le sentiment d’être utile, soit avec indifférence car pour rien.

Fort Saganne a ce qu’il faut d’élan pour entraîner le lecteur derrière l’homme central du livre, avec cette lucide amertume qui est la vertu de nos années 1980. Coloniser est mal vu aujourd’hui, mais Gardel montre ce qui a pu être grand dans la colonisation : non pas le système mais les personnes. A l’inverse, les anciens combattants devraient être plus modestes : le Sahara révélait mieux les hommes que Verdun.

Louis Gardel, Fort Saganne, 1980, Points roman 2008, 395 pages, €7.60

DVD Fort Saganne d’Alain Corneau, avec Gérard Depardieu et Philippe Noiret, StudioCanal 2010, €13.00

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Paul Morand, L’homme pressé

paul morand l homme presse

Pierre est un mâle survolté. Sans cesse il court, il bondit, il se rue, il s’élance, il avale, il traverse, il dévale. Il est un torrent impétueux poussé par une force irrésistible. Impatient, il aime la vitesse pour elle-même et non pour l’hypothétique gain qu’elle lui donne. Homme jeune des années folles, il est l’incarnation du siècle XX, l’individu que son rythme vif-argent prédestine à vivre le calvaire du rapide.

Roman caricatural et désabusé (il se termine par in infarctus !), faut-il y voir un procès du modernisme à l’existence effrénée ? Écrit après les quelques semaines du Blitzkrieg hitlérien où les chars rapide de Guderian ont bouleversé l’infanterie plan-plan de l’armée française, cette fiction semble être le retour d’âme de l’appétit de vivre.

Un formidable appétit né entre deux guerres après les quatre années sombres et lentes de la plus grande, de la plus absurde et de la plus meurtrière des guerres fratricides. Une fois la paix revenue, les passions se déchaînent, la vitalité reprend ses droits, transgressant tous les tabous tombés avec les légitimités d’hier. Comme si la frénésie d’exister devait compenser l’enlisement des tranchées, comme si la vitesse, la technique et les voyages défoulaient de l’attente, de la boue et du front.

Tout s’accélère : la musique au rythme du jazz nègre, les déplacements avec l’auto sport, le courrier avec l’avion des pionniers, les communications avec l’essor du téléphone et de la radio, la production avec les chaînes Ford, les fortunes avec la spéculation, la misère avec le krach de 1929, la politique avec la révolution russe puis fasciste, les mœurs avec André Gide et le mouvement Dada…

Rien d’étonnant à ce qu’un tel éventail de moyens, servi par un tel climat de réaction vitale et un tel désir de changer de monde, tourne la tête de certains individus nerveux et les pousse en avant. Voitures puissantes, avions rapides, télégrammes urgents et rationalisation névrotique des gestes sont le lot de Pierre Nioxe. Il ne peut tenir en place et cherche par tous les moyens à grignoter les secondes.

l homme presse dvd

Pourtant, à 35 ans, s’élève en lui parfois l’aspiration à une vie plus calme. Il tente de réaliser ce paradis par l’achat d’un vieux mas perdu dans les hauts de Provence, puis en se fixant par mariage à Hedwige, ravissante et placide créole au rythme végétal, enracinée avec ses sœurs dans le lit de sa mère comme un palétuvier dans les mangroves. Hélas ! Sa frénésie finit par indisposer la lente jeune femme, elle qui vit à l’heure biologique de l’enfant qui pousse en elle. Elle retourne chez sa mère tandis que Pierre, toujours sur le gril comme un beau diable, se rue à New York, la mégapole du modernisme trépidant.

Le pays de la vitesse est choyé par la paresse des immigrants slaves et augmentée par la technique industrieuse des immigrants allemands, tandis que les anglo-saxons utilitaristes laissent faire et profitent sans angoisse de la brièveté de la vie. Pierre, venu d’Europe où l’histoire est tragique, découvre la vanité de la lutte contre le temps. Son cœur flanche, il a une attaque. La suivante lui sera fatale, affirme un vieux médecin juif apatride (Morand est très respectueux des modes raciales de son époque).

A 35 ans donc, Pierre Nioxe au nom chimique d’oxydoréduction, éminent antiquaire parisien au flair proverbial, va disparaître emporté par la maladie de son siècle : l’infarctus. Il était usé par son existence volcanique. Toute une époque, peut-être pas si révolue… Ne faut-il donc pas prendre le temps de vivre – lorsqu’on en a le temps ?

Paul Morand, L’homme pressé, 1941, Gallimard l’Imaginaire 1990, 350 pages, €10.50

DVD L’homme pressé d’Édouard Molinaro, 1977, avec Alain Delon et Mireille Darc, StudioCanal 2005, €24.99

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Marcel Aymé, La jument verte

marcel ayme la jument verte

C’est un roman aimable et séduisant qui raconte avec une profonde tendresse et un humour constant les querelles de village, au début du siècle XXe. Il s’élargit aux types humains.

Le combat est sans merci entre laïques et cléricaux, mais les opinions politiques ne sont que les masques de haines plus vivaces. La différence des familles et des traditions familiales, surtout dans le domaine sexuel, la différence d’apparence et de comportement, voire d’attitude devant la vie, forment la trame des griefs échangés. Il y a les hypocrites, les puritains, les scrupuleux ; il y a ceux qui aiment la pénombre et les détours du langage. Et puis il y a des francs, les viveurs, les généreux ; ceux qui aiment le grand soleil et le verbe droit. Les Maloret et les Haudouin.

D’un côté les prudents qui ne s’engagent jamais ; les incestueux qui assouvissent leurs désirs en famille, persiennes tirées ; les cléricaux qui suivent la messe et craignent que leurs péchés ne compromettent leur récolte. De l’autre les insouciants, les spontanés, capables de laisser en plan une fille pour admirer le jeu du soleil au-dehors ; les laïques aimant vivre au rythme puissant de la terre et pour qui la République est une belle femme aux seins gonflés qu’il faut défendre contre les barbares.

Dès lors, la césure des opinions se fait non par choix librement déterminé, mais bien plutôt par complexion. Honoré est large, bon, fougueux, aimant la vie ; il sera laïc. Zèphe est rusé, prudent, hypocrite et un peu lâche ;  il sera clérical. La différence des tempéraments induit l’écart politique ; en quelque sorte une différenciation ethnique. « La famille Haudouin mesurait un mètre soixante-dix, elle avait les cheveux châtain foncé, les yeux gris, les traits du visage très accusés, les membres secs, mais musclés, le pied cambré. (…) La famille Maloret chaussait 42, elle était trapue, de visage pâle et de cheveux noirs » (XV).

Cette césure peut exister à l’intérieur d’une famille : ainsi Ferdinand et Honoré. Mais survient alors un autre critère, celui du lieu d’habitation. Ferdinand, bourgeois installé en ville, assoiffé de respect, est dans le fond un clérical bien qu’il défende la République. Honoré, paysan insouciant et volontiers anarchiste aime la liberté de mouvement, de travail, d’opinion et de comportement. Tout ce qui représente un frein, une tentative de brimade est rejeté instinctivement : le resserrement des rues en ville, les horaires fixes, l’opinion villageoise, les commandements de l’Église.

Il en est ainsi pour l’éducation des enfants ou pour l’amour des femmes. Honoré laisse les gosses libres de jouer aux jeux érotiques de leur âge, bien qu’il les reprenne avec fermeté (mais tendresse) lorsqu’ils s’égarent. Malgré des tentations, il reste fidèle à sa femme qui lui a donné des gamins et partage sa vie. Sa fidélité est instinctive et affective. Dans sa famille, l’union règne par-delà les disputes occasionnelles. L’entente est à un niveau profond : celui de l’amour de la vie et de la passion pour la liberté. Il est de très belles pages sur l’amour paternel (V) et sur l’unisson familial (IX). « Dans la maison d’Honoré, l’amour était comme le vin d’un clos familial ; on le buvait chacun dans son verre, mais il procurait une ivresse que le frère pouvait reconnaître chez son frère, le père chez son fils, et qui se répandait en chansons du silence » (IX).

Ferdinand, au contraire, s’érige en censeur de ses enfants et de sa femme. Il est obsédé et sans cesse soupçonneux, torturé par la vision du péché, par des scrupules de conscience, par la peur du qu’en-dira-t-on et par la crainte de Dieu. L’atmosphère familiale est étouffante, les enfants s’éloignent des parents le plus qu’ils peuvent, s’asseyent par exemple aux coins opposés d’un compartiment de chemin de fer.

Le récit, très « païen » au sens étymologique de ‘paganus’, le paysan, confronte deux types d’hommes éternels : celui qui aime la vie et qui est porté spontanément à la joie ; celui qui sans cesse craint l’opinion, Dieu, et qui oublie de vivre.

Marcel Aymé, La jument verte, 1933, Folio 1972, 256 pages, €6.50

DVD La jument verte de Claude Autant-Lara, 1959, avec Bourvil, Francis Blanche, Gaumont 2011, €19.71

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Jean Cocteau, les Terribles

jean marais histoire de ma vie

Histoires de ma vie’, les mémoires de Jean Marais, prend par la passion que l’on y sent, malgré le style un peu maladroit. Sa mère, le théâtre et l’amour – telles sont ses trois raisons narcissiques de vivre. Son amour, c’est Jean Cocteau le poète, un Gide beaucoup plus fou et resté jeune. Sa mère, c’est une femme un peu folle, une actrice dans la vie ; elle inspirera un personnage de Cocteau.

Ces trois, pôles de sa vie, Jean Marais les verra réunis lorsqu’il jouera ‘Les parents terribles’ de Cocteau. Cette pièce a été écrite pour lui après un « qu’aimerais-tu faire ? » du poète à son amant. Il lui donne le rôle de Michel et s’inspire de la figure bien typée de sa mère, bien que Cocteau s’en défende dans la préface : « je n’ai imité personne que je puisse connaître ». Il dédie cette œuvre à Yvonne de Bray, une amie actrice qui devait jouer le rôle de la mère et dont il dit qu’elle lui a « inspiré toute la pièce ». Mais il est hors de doute que c’est bien la mère de Jean Marais, désordonnée, impulsive, kleptomane et très possessive qui a fourni le modèle d’Yvonne. Marais parlait beaucoup à Cocteau de sa mère et celle-ci, jalouse, disait de l’ami de son fils qu’elle ne l’aimait pas. Transposé dans la pièce, cela donne le thème des parents terribles avec Madeleine dans le rôle de Cocteau.

Les enfants terribles’, ‘Les parents terribles’ : similitude des deux œuvres. Le roman comme la pièce nous décrivent chaque fois un microcosme, un univers entre quelques personnages, fermé sur lui-même avec ses rites, ses lois propres. Ce sont des caricatures de ‘parents’ et ‘d’enfants’, mais des « mensonges qui disent la vérité ». Ces images cohérentes, bien qu’insolites, nous donnent la clé d’une époque. Les humains sont les mêmes depuis les Grecs, mais le décor a changé, surtout la société. Aujourd’hui règne l’individu, l’égoïsme est promu et chacun se ferme sur soi. Il façonne une petite cellule comme une coquille qui le protège du monde, la remplissant de son désordre, régnant dans une pagaille organisée. Dans les villes où l’on voit tant de monde, on ne connaît plus personne. L’appartement, la chambre même, deviennent ventre retrouvé de la Mère. Le rêve égaré dans la réalité refuse l’ordre du réel et fantasme un désordre sempiternel.

Les enfants trop prolongés refusent de grandir car cela voudrait dire la fin du rêve, l’obligation de ‘naître’ au monde adulte, la rupture du cordon ombilical. Pour la mère, de même, son fils sera toujours bébé, refusant les lois naturelles qui le font grandir, refusant la nécessaire rupture adulte. Tout est refus : de s’adapter aux lois naturelles, d’accepter le temps qui passe et transforme, des machines devenues inutiles et désuètes vouées à tourner à vide lorsque leur temps sera fini. A l’image d’une société désaxée.

jean cocteau les parents terribles

‘Enfants terribles’, ‘Parents terribles’ : curieuses similitudes puisque que le titre ‘Parents’ de la pièce n’a pas été créé intentionnellement par l’auteur comme pendant à celui de son roman, mais suggéré par l’un de ses amis, Roger Capgras. Jean Marais nous apprend qu’il était le directeur du théâtre des Ambassadeurs. Peut-être Cocteau sentait-il les affinités profondes de ces deux œuvres puisqu’il ne parvenait pas à trouver un bon titre pour la pièce et qu’il accueilli la suggestion comme une découverte ?

Les deux ont des couples curieusement similaires. Yvonne, vivant tout entière dans le rêve, et Paul, lui aussi entier dans l’irréel ; tous deux sont malades et se font dorloter. Léo, la tante, c’est l’intrigante, la calculatrice, la raisonneuse, maîtresse du microcosme, veillant jalousement à ce qu’il marche bien, le défendant des atteintes du temps et de l’extérieur, niant les contraintes du réel et précipitant la fin quand il n’y a plus d’espoir. Ainsi Elisabeth, la sœur de Paul, fait les courses, parle avec le médecin, travaille, se marie, se charge ainsi de toutes les relations extérieures nécessaires à ce que la cellule fermée puisse continuer à vivre.

Faut-il voir un parallèle Yvonne-Élisabeth, mère possessive et sœur possessive, l’une et l’autre ne pouvant tolérer, par jalousie incestueuse, que leur fils et frère puisse ‘aimer’ ailleurs ? Qu’il révèle une sexualité d’homme qui capte sa tendresse hors de la cellule, comme Michel aime Madeleine ? L’inceste, tout est là. C’est la ‘faute’ – au sens des Grecs – la remise en cause de l’ordre du monde, ici réduit à la famille.

Léo, « dont l’ordre est impur », dit Cocteau dans sa préface des ‘Parents’, ressemble à Elisabeth qui veut elle aussi conserver le microcosme hors du temps, hors de l’ordre. Le type d’Elisabeth s’est scindé en deux personnages dans les ‘Parents’ : Léo et Yvonne. Ce sont les deux faces de la même créature des ‘Enfants’, la maîtresse de la chambre et la mère-sœur ou sœur-mère, possessive.

Paul, c’est Michel, « le jeune homme dont le désordre est pur », dit Cocteau dans cette même préface. Pur parce que plus longtemps enfant, les garçons restant plus infantiles que les filles en ce qui concerne le sexe ; pur parce que manipulé par une mère comme s’il était encore bébé, étouffé par une sœur qui refuse de le voir grandir. Devenir un homme signifie se détacher pour aller voir ailleurs, chercher une autre femme à qui donner sa tendresse et faire couple, être ingrat à la cellule familiale. Cocteau a-t-il illustré sa propre adolescence ? Mais Paul, c’est aussi Yvonne, l’âme pure de la cellule, le moteur du rêve.

Tout se passe comme si les deux personnages centraux des ‘Enfants terribles’ avaient été recomposés en trois personnages plus typés dans les ‘Parents terribles’. A chaque extrémité du schéma, Michel et Léo, le microcosme s’ouvre vers l’extérieur ; mais de façon différente, inverse, suivant le caractère de chaque personnage. Paul (Michel) est le pôle positif, celui « dont l’ordre est pur » ; Elizabeth (Léo) est le pôle négatif, celui « dont l’ordre est impur ». Les relations extérieures de Paul sont centripètes, elles tendent à le faire sortir du cercle fermé, à faire éclater la cellule ; les relations extérieures d’Elisabeth sont centrifuges, elles ramènent chaque événement, chaque contact, vers l’intérieur du microcosme pour tout absorber en lui.

Cocteau touche ainsi aux relations les plus fondamentales des relations humaines et aux événements les plus marquant de la vie d’un garçon : l’inceste et sa prohibition (qui donne donc à chaque tentative une fin tragique), la dualité rêve-réalité, le microcosme nécessaire et le macrocosme inévitable, le temps inexorable qui transforme organiquement et pousse à d’autres relations, la déchirure entre enfance et âge adulte, la découverte de l’amour sexuel, différent de l’affection filiale ou fraternelle, l’acceptation des ruptures et du changement comme loi de la nature…

jean cocteau les enfants terribles

A côté des personnages principaux existent deux couples de personnages secondaires : Gérard et Agathe des ‘Enfants terribles’, qui donnent Georges et Madeleine des ‘Parents terribles’. Les parallèles : Gérard est l’ami de Paul, Georges est le père de Michel ; Gérard aime Elisabeth, George aime Yvonne et a aimé Léo. Une inversion : Gérard est concurrent de Dargelos pour l’amitié de Paul (Agathe ressemble à Dargelos) ; Georges est le concurrent de son fils Michel pour l’amour de Madeleine (ce qui se traduit par : Gérard est concurrent d’Agathe pour l’amour de Paul). Le garçon devient fille et change de sens pour l’action.

C’est ici que se marque le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Il s’effectue peu à peu un glissement de l’amour de même signe (garçon pour garçon) vers un amour de signes opposés (garçon pour fille). Le premier laisse le microcosme intact par nécessité du signe nécessaire à la neutralité (+ et + = +) ; le second fait éclater le microcosme parce que le signe complémentaire est trouvé en-dehors de la cellule, celle-ci devenant inutile (+ et – = neutre). Le besoin confus d’affection de l’enfant sensible lui fera chercher un ‘égal’ à aimer, un autre enfant de son âge ; si celui-ci ne répond pas à son amitié ou la comprend mal, l’enfant sublimera cet amour en admiration platonique d’un « type idéal » : par exemple Paul pour Dargelos. A l’adolescence, tout se transforme dans l’âme et le cœur, sous la poussée des hormones. Le type idéal, le besoin d’affection, se cristallisent en général sur un membre du sexe opposé : par exemple Paul pour Agathe ou Gérard pour Elisabeth. Mais la fidélité à l’empreinte affective d’enfance demeure : ainsi Agathe ressemble-t-elle à Dargelos et Elisabeth à Paul.

‘Les enfants terribles’ sont plus particulièrement fascinants, peut-être parce que sous forme de roman, donc plus élaboré. Le poète y déploie une scène primitive, à la limite de l’invraisemblable. Des enfants orphelins peuvent-ils rester livrés à eux-mêmes dans un appartement parisien au XXe siècle ? Cet insolite fait cependant ressortir la vérité profonde du subjectif. Le lecteur voit reparaître à la surface son propre monde de l’enfance avec sa magie, son pouvoir onirique, son dédain des conventions adultes, enfoui qu’il était dans son inconscient. L’atmosphère est suggérée par touches impressionnistes qui agissent peu à peu sur le lecteur. Il a une vision d’ensemble enrichie de toutes ses réminiscences personnelles, de toutes les affinités qu’il a avec ce fond « d’animalité et de vie végétative » qu’est l’enfance. Un monde clos où rêve et réalité s’entremêlent comme sous l’effet de l’opium.

L’amour « dans l’ordre du monde », montre que le ‘trésor’ des objets chargés de rêve et de souvenirs laisse l’adolescent insatisfait. Il détruit alors impitoyablement cette enfance qu’il lui faut dépasser et, avec elle, cette étroite communauté d’exilés dont l’obstination à se perpétuer entre soi outrage l’ordre de l’univers en voulant abolir le temps.

Jean Marais, Histoire de ma vie, 1975, Albin Michel, 315 pages, occasion €1.15

Jean Cocteau, Les enfants terribles, 1929, Cahiers rouges Grasset 2013, 136 pages, €6.90

e-book format Kindle, €5.49

Jean Cocteau, Les parents terribles, 1938, Folio 1972, 179 pages, €5.90

e-book format Kindle, €5.49

DVD coffret Jean Cocteau : Les enfants terribles (1950), Les parents terribles (1948), Le baron fantôme (1942), LCJ éditions 2013, €18.90

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Enfant poupée des années 70

trocadero bleu citron dvd 1978

Le film gentillet Trocadéro bleu citron de Michaël Schock et sorti en 1978, met en scène un gamin de dix ans né donc en 1968 (Lionel Melet, onze dans la vraie vie). Il est blond, physique et un brin macho, imaginatif et capricieux. On lui laisse presque tout faire car il est interdit d’interdire. Certes, l’adulte qu’est sa mère (Anny Duperey) est loin d’être immature, disons qu’elle laisse plus la bride sur le cou que d’autres. Mais le jeune Phil est le prototype de l’enfant-poupée laissé à ses fantasmes, typique de l’après-68 – mignon et insupportable.

Joli, affectueux, hardi, il est considéré quasi comme un égal par les adultes. Invité à l’Assemblé nationale par le père de sa copine Caroline (Bérengère de Lagâtinerie), dont il est tombé raide amoureux sans aucun désir sexuel, ni même sensuel. Nous sommes dans un autre monde… Celui de l’enfance fantasmée comme innocence, page blanche, désirs illimités – bien loin de la réalité. Celui de l’enfance-garçon exclusivement, tant est pâlotte Caroline, bien sage en chambre rose, et mièvre lorsqu’elle « doit rentrer ». Le genre n’avait pas pénétré la société, dix ans après mai 68.

Le macho, c’est Phil. Mais pas entièrement, il garde en lui un reste de « petit Prince ». Certes, il a relevé le bas de son tee-shirt pour ventiler son ventre lorsqu’il dessine une caricature maladroite de la fille qu’il aime, on imagine qu’il skate comme les autres sans chemise en été, il prend un bain tout nu avec sa mère et saute dans son lit torse nu pour dormir avec elle ; il se laisse par ailleurs déshabiller jusqu’au slip par maman avant de ramener son drap à hauteur du sein – mais jamais, au grand jamais, il n’embrasse sur la bouche sa Caroline, ni ne dort la peau nue lorsqu’elle « a peur » et vient près de lui la nuit.

lionel melet 11ans film trocadero bleu citron

Tout cela sent fort la chimère adulte sur la sexualité infantile, « préservée » jusqu’à l’adolescence. Cela sonne faux, irréel aujourd’hui (pas à l’époque). Ce qui justifiait l’interdit d’interdire, puisque tout apparaissait « innocent ». C’était avant le porno bobo dès 22h sur Canal+ et les vidéos sur Internet qui diffusent le sexe comme gymnastique virale.

Toute une époque – révolue. En reste en moi l’image du petit blond aux cheveux casque, gracieux et intrépide, un Phil standard et démultiplié tant c’était la mode des années 70 que ces clones de Claude François à dix ans.

DVD Trocadéro bleu citron de Michaël Schock, 1978, avec Anny Duperey, Lionel Melet, Bérengère de Lagâtinerie, Henri Garcin, Gaumont, €12.99

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Jean-François Gayraud, Le monde des mafias

jean francois gayraud le monde des mafias
Ce livre est le fruit d’un travail universitaire très structuré qui a le mérite de proposer une définition rigoureuse du concept de « mafia » et d’étudier comment le monde globalisé encourage le phénomène. La réédition en poche est publiée en très petits caractères ce qui est dommage, mais permet de conserver les nombreuses annexes sur la lutte anti-mafia, l’initiation, la topographie italienne et turque, l’index.

Depuis le film Le parrain, les médias appellent « mafia » à peu près n’importe quelle bande organisée. Or « la » mafia mérite d’être définie avec précision pour lutter efficacement contre elle. Amalgamer n’a jamais servi à l’action, c’est mettre tout dans le même sac donc ne pas comprendre comment fonctionne la chose. « Une mafia est une société secrète et fraternelle à caractère criminel, permanente et hiérarchisée, fondée sur l’obéissance, à recrutement ethnique, contrôlant un territoire, dominant les autres espèces criminelles et s’adossant à une mythologie » p.269.

Jean-François Gayraud, commissaire divisionnaire de la police nationale, n’a pas les précautions de langage de la gauche idéologique : il ne croit pas l’homme naturellement bon et s’appuie sur éthologues et philosophes (cités en encadrés au fil des pages) pour parler de biologie, de territoire et d’espèces. Pour lui, la mafia est la réaction animale d’un groupe ethnique humain menacé par l’anonymat bureaucratique, l’impôt étatique et la concurrence des bandes criminelles. Ce pourquoi les gangs juvéniles ou les cartels de drogue ne sont pas des mafias. Les seules vraies mafias sont claniques, ethniques et territoriales – peu importent leurs activités criminelles.

L’auteur fait d’ailleurs le parallèle avec le capitalisme sauvage des origines, processus quasi féodal de prédation avant d’accéder à la respectabilité de l’argent. Mais il s’empresse de préciser que les capitalistes s’intègrent à la société démocratique (n’étant en rien ethniques mais individualistes), alors que les mafieux profitent de la société en parasites, ne payant d’impôts que ce qu’il faut pour rester invisibles, n’offrant de dons qu’aux personnes de leur clan. « C’est un retour à la dure loi naturelle qui respecte le bon chasseur et le guerrier valeureux. L’homme mafieux est ramené à sa vérité originelle : celle d’un animal prédateur » p.306.

Il n’existe dans le monde actuel que neuf mafias : Cosa Nostra de Sicile, la Ndrangheta de Calabre, la Camorra de Campanie, la Sacra Corona Unita des Pouilles, la mafia albanaise du Kosovo, la maffya turque, les Triades chinoises, les Yakuza japonais et la Cosa Nostra américaine. Les fraternités russes, les cartels mexicains et colombiens ne sont que des proto-mafias, n’en ayant pas toutes les caractéristiques. Les gangs corses sont à peine évoqués, étant selon l’auteur plus du grand banditisme accoquiné au nationalisme îlien que l’expression d’une mafia véritable. Quant aux gangs salafistes, l’auteur n’en parle pas, ils étaient absents de l’univers criminel lors de la rédaction du livre et appartiennent peut-être à la galaxie terroriste – quoique l’aspect communautaire, voire ethnique, n’y soit pas absent…

Une mafia est caractérisée par huit critères :

  1. contrôle d’un territoire,
  2. capacité d’ordre et de domination,
  3. hiérarchie et obéissance,
  4. service de l’ethnie et de la famille,
  5. poly-criminalité,
  6. les mythes et légendes comme idéologie,
  7. ancienneté et la pérennité,
  8. secret et initiation.

Les véritables mafias sont très proches dans leur fonctionnement des sociétés secrètes comme la Franc-maçonnerie ou les services spéciaux. On ne s’étonnera donc pas que les États y fassent parfois appel lors d’événements majeurs, notamment lorsque la patrie est en danger : le mafieux Lucky Luciano a aidé au bon débarquement américain en Sicile, les Triades ont aidé Sun Yat-sen à prendre le pouvoir, les Yakuza font régner l’ordre à la place du gouvernement débordé lors du tremblement de terre de Kobé.

Les sociétés modernes favorisent le phénomène mafieux : dans l’anonymat de l’administration et de la ville, les liens claniques remplacent les liens personnels d’ancien régime. « Les mafias trouvent naturellement leur terreau culturel dans ces mentalités holistes profondément étrangères à l’individualisme contemporain » p.247. Il n’y a pas chez elles d’individus libérés par les Lumières mais des êtres enserrés dans une toile d’obligations communautaires claniques. L’urbanisation, la consommation et le divertissement offrent des sources de richesses inépuisables à la prédation clanique, le BTP, le traitement des ordures et le spectacle (y compris drogue et trafic d’êtres humains) étant les principaux investissements des mafias contemporaines. La Cosa Nostra américaine (Benjamin Siegel et Meyer Lansky) a même créé de toutes pièces une ville vouée au divertissement : Las Vegas !

Les mafias forment le stade suprême du crime organisé, le principe de cruauté permettant une véritable expansion biologique du mal. « Va-t-on vers un âge criminel », s’interroge l’auteur p.314 ? « Leur présence engendre déjà une criminalité avancée de certaines sphères politiques et économiques. Jusqu’au jour où, achevé, ce processus aboutira à une confusion quasi parfaite entre les acteurs politiques et économiques légaux et les mafias ».

Intéressant, facile à lire (sauf l’introduction un peu indigeste, mais seulement 21 pages), instructif sur la genèse, l’expansion et les œuvres des mafias. Bien loin du folklore et des livres de journalistes à sensation comme Gomorra.

Jean-François Gayraud, Le monde des mafias – géopolitique du crime organisé, 2005, Odile Jacob poches 2008, 447 pages, €10.90
e-book format Kindle €13.99
film DVD Le parrain – la trilogie, de Marlon Brando avec Al Pacino, 2008, €22.99
Voir aussi Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel sur ce blog

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Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur

umberto eco lector in fabula
Umberto Eco est décédé le 19 février de cette année à 84 ans. Ce diplôme de philo de Turin avec une thèse sur saint Thomas d’Aquin est surtout connu pour le film tiré de son roman publié en 1980 : le Nom de la rose. Il mêle moyen-âge et religion, politique et érudition, naïveté et savoir, censure et péché. Les illettrés, hélas de plus en plus nombreux depuis la génération Mitterrand du jouissif, accentué depuis par le zapping à tout instant d’Internet sur Smartphone, n’ont jamais rien lu d’Umberto. Ils n’ont regardé que les images de Jean-Jacques Annaud, les acteurs Sean Connery en James Bond médiéval et Christian Slater en frais novice de 17 ans.

Ses autres romans n’ont pas été aussi « célèbres » car le ciné n’a pas osé s’y colleter. Le Pendule de Foucault, paru en 1988, rénove les Templiers et critique l’ésotérisme. L’Ile du jour d’avant, en 1994, est trop compliqué pour les esprits simples, trop paradoxal sur les longitudes et les fuseaux horaires. Baudolino, livré au public en 2000 raconte le mensonge et la vérité, via les tribulations d’un garçon du XIIe siècle qui ne survit que par affabulations. Les suivants ? Personne n’en parle déjà plus…

Or Umberto Eco était aussi un chercheur du langage, un sémioticien dans la lignée de Roland Barthes. Du temps où les plus bêtes lisaient, à la fin des années 70, il fait paraître un recueil d’articles écrits entre 1976 et 1978 sur la pragmatique du texte, ou comment un lecteur interprète l’œuvre, donc participe de ses multiples sens. La traduction française a conservé son titre en italien, on ne sait pourquoi, peut-être parce que Lector in fabula est plus joli que le lecteur dans les structures narratives ?

Pour Eco, l’œuvre est un message, mais ambigu – car plusieurs signifiés cohabitent dans un seul signifiant. Selon le public, sa signification d’une œuvre diffèrera. Les conditions, sociales, historiques, culturelles de son écriture comme de sa lecture sont en partie déterminées par « l’encyclopédie » lexicale et culturelle de ceux qui écrivent et de ceux qui lisent. À cette époque bénie, Eco fixait à 2000 mots le lexique des plus nuls… il s’est réduit de nos jours vers 400 mots !

Ce texte, alors paru en poche, se vendait comme toutes les sciences humaines. Aujourd’hui… la même édition poche de 1989 est toujours disponible : 27 ans sans réédition nécessaire.

Comprendre comment on lit, et aussi de quelle façon on écrit, est disséqué dans ce livre. Non sans humour : le lecteur d’un horaire de chemin de fer est ainsi qualifié, dans la virtuosité du vocabulaire linguistique, « d’opérateur cartésien orthogonal, doué d’un sens aigu de l’irréversibilité des successions temporelles » p.75. On se croirait en IUFM… et Umberto Eco se moque de cette façon de jargonner qui évite de penser.

Bien qu’un peu difficile et spécialisé dans la réflexion sur le langage, le message, la structure narrative et la fonction de lecture, je rends ainsi hommage à l’universitaire ironique et brillant qui vient de nous quitter.

Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs (Lector in fabula), 1979, Livre de poche biblio essais 1989, 317 pages, €6.60

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Emmanuel Carrère, L’Adversaire

emmanuel carrere l adversaire
« Si tout se passe bien, il sortira en 2015, âgé de soixante et un ans », dit l’auteur p.202. Cela après une description plate et événementielle d’un quintuple crime (au moins), celui de ses parents, puis de sa femme et de ses deux enfants. Ce n’est pas l’auteur qui parle, mais Jean-Claude Romand. Pourquoi diable Carrère a-t-il été se fourrer dans cette galère ?

Se sent-il en empathie avec le personnage de grand dépressif, débonnaire et menteur invétéré, fondateur dix-huit ans durant d’une double vie aussi étanche que grandiloquente ? Ses problèmes personnels sont-ils si profonds qu’il se passionne pour les pédophiles (La classe de neige) et les tueurs (L’adversaire) ? Quelle est cette fêlure intime autour de laquelle il tourne sans jamais y entrer autrement que par des « exemples » pris dans la réalité ?

Jean-Claude Romans était un mignon petit garçon des montagnes du Jura, enfant unique assez solitaire et peu viril mais intelligent. Il a réussi le concours d’entrée en médecine mais a calé – sans raison – sur une seule épreuve en deuxième année. Il n’a pas échoué : il ne s’est pas présenté. De cet événement fondateur, aboulie procrastinante, date tout un échafaudage de fantasmes et de mensonges qui vont durer deux décennies. Il laisse croire qu’il a réussi, puis qu’il a obtenu son diplôme, qu’il est embauché par l’OMS à Genève, qu’il poursuit des recherches de pointe. De quoi vit-il ? D’escroqueries sur ses proches, parents, amis ou relations. Ils lui confient des sommes qu’il va placer au noir en Suisse, soi-disant. Il les utilise en fait pour faire vivre sa famille, l’épouse très catho qu’il a fini par convaincre de l’épouser, et ses deux petits, fille et fils.

daniel auteuil dans l adversairePlus le temps passe, plus il peut se faire prendre. Va-t-il avouer, dans une catharsis qui le libérerait ? Pas du tout : il ne vit qu’en virtuel, plus beau, grand et fort qu’en vrai. Il est incapable de rester dans le réel, malgré les apparences. Pourquoi personne n’a-t-il rien vu ? D’une part parce le milieu bobo bien-pensant, catholique en médecine, est très conformiste sous une apparence obligeante : leur star est Kouchner, ce qui en dit long sur le vide intellectuel de ces bourgeois. D’autre part, parce qu’au fond tout le monde préfère croire que savoir, faire confiance naïvement plutôt que chercher à connaître. Romand le sent : à qui manque-t-il lorsqu’il se trouve seul ? À personne. Ce pourquoi il s’invente une agression jeune homme, une grave maladie ensuite, un poste dont l’importance le fait se déplacer loin et souvent adulte, une amitié avec le fameux Bernard Kouchner « vu à la télé »…

Lui n’est rien, son personnage est tout. Ce n’est que lorsqu’il est acculé qu’il désire tout effacer : ses parents qui l’ont vu naître et grandir, son épouse à qui il a toujours menti sur tout, ses enfants qui ne le verraient plus du même œil. Le 9 janvier 1993, à son domicile de Prévessin-Moëns, route Bellevue, il tue…

Jean-Claude Romand est-il intéressant ? Pas le moins du monde. S’il agite l’empathie popu, c’est par quelque fascination morbide pour la mort et la psychologie de tueur. Ou par christianisme dévoyé qui « pardonne » aux plus grands criminels pour se donner bonne conscience, « les discours angéliques sur l’infinie miséricorde du Seigneur » cités p.216. Emmanuel Carrère aurait pu développer cet angle, mais non. Il n’y a aucun moment littéraire dans cette écriture plate, dans ce compte-rendu presque administratif d’un cas. Nous sommes loin de Stendhal dans Le rouge et le noir, roman issu lui aussi d’un fait divers !

jean claude romand

Malgré ses « doutes » et son « opinion », distillés au long du livre, il n’effectue aucune analyse psychologique du personnage, il s’en tient aux faits comme un vulgaire juriste. Cela donne un ton glacé, mais ne s’élève jamais du ras de dossier. Peut-être Emmanuel Carrère, une fois la soixantaine venue, une kyrielle de longs articles de gare semblables à celui-ci écrits et publiés, ses propres enfants élevés, ce qui remet beaucoup de choses à leur place, pourra-t-il écrire un « vrai » roman et se tailler une place dans la littérature ?

Dans cet opus de deux cents pages, vite lu et aussi vite jeté, il en est loin. Ça plaît parce que c’est court à lire entre deux stations de RER ou un périple en métro. Parce que c’est facile à suivre – le fluide réduit à 300 mots. Parce que le voyeurisme du fait divers est éternel chez les liseuses qui se croient cultivées, bien que ce criminel ne soit justement pas l’un des nôtres mais un mystère social. Et parce que la mode fait qu’on « doit » avoir lu le fils de sa mère (Hélène Carrère d’Encausse) qui cause si bien à la télé. Mais franchement, où a-t-on vu qu’un biopic à l’américaine produise autre chose qu’un scénario de film ?

Emmanuel Carrère, L’Adversaire, 2000, Folio 2002, 221 pages, €6.40
Film DVD L’Adversaire de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Géraldine Pailhas, François Cluzet, StudioCanal, €13.00

La véritable histoire de Jean-Claude Romand:

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Poumaka, ce piton des Marquises

Il a été vaincu par sa face sud par deux alpinistes américains et se prononce Po-oumaka. Sur l’île d’Ua Pou, ce piton vertical de 458 mètres baptisé « the wild jungle tower » par les deux alpinistes dont l’ascension a été filmée grâce à des drones (video sur le site de tahiti-infos). Cette ascension a duré une dizaine de jours dans des conditions difficiles : pluies diluviennes, végétation dense, verticalité. Bravo à ces deux alpinistes Mike Libecki et Angie Payne et à l’équipe vidéo de 3 Strings Productions et au guide local qui les accompagnait.

poumaka alpinistes americains

Voici un récit marquisien traduit par Henri Lavondès. Il s’intitule ‘Le combat des pics : Matahenua et Poumaka’ : « Jadis, dans les temps anciens, dans l’archipel des Marquises ou « La terre des hommes », les pics allaient d’île en île se faire la guerre. Matahenua (autrefois, guerrier redouté mais vaincu par Poumaka), de l’île d’Hiva ‘Oa, était très fier de sa hauteur, néanmoins il était pied-bot. Il n’avait qu’une seule bonne jambe. Il alla, cependant, jusqu’à Taipivai (grande et profonde vallée, au sud-est de Nuku Hiva, arrosé par la plus importante rivière de l’archipel formant une très haute cascade) et combattit avec Tikapo (pointe qui se trouve à l’est de Ho’oumi, près de la baie de Taipivai appelé aussi Cap Martin, important repère de navigation à l’extrémité sud-est de Nuku Hiva). Tikapo mourut. Il coupa sa tête et la jeta dans la mer. Cette tête s’appelle aujourd’hui Teoho’oteke’a (écueil qui se trouve juste en face du cap Tikapo et peut être traduit par « la tête du rocher ».

poumaka sur ua pou carte

« Et il passa ici, à Ua Pou, par Hakata’o (baie et vallée au sud-ouest) de Ua Pou). Il donna une gifle en travers des oreilles à Motu Taka’e (îlot en forme de pyramide aplatie entre Hakata’o et Motu ‘Oa). Celui-ci s’aplatit, mais il ne tomba pas ; il se tint toujours debout. Puis il monta chez Motu ‘Oa (petite île peuplée d’oiseaux de mer à un demi-mille au large, au sud de Ua Pou, appelée île plate). Motu ‘Oa est aujourd’hui couché, il mourut. Il monta à Ha’akuti, se battit avec Motu Heruru (presqu’île entre Ha’akuti et la baie de Vaiehu, ancien guerrier du combat des pics, à la pointe de trouve sa tête Motu Heruru). Il lui coupa la tête et la jeta dans la mer. De nos jours, ce morceau de tête s’appelle Motu Matahi (rocher du côté ouest de la baie de Ha’akuti). Il se trouve devant la baie d’Ha’akuti (baie et vallée de Ua Pou).

« Puis il monta à Oneou (baie et vallée inhabitée au nord-ouest de Ua Pou, appelée aussi Aneou . On trouve deux rochers liés à la bataille des pics, Ke’a ‘Oa et Motu Pahiti) et combattit avec Ke’a ‘Oa (pic dans la vallée d’Aneou ; littéralement « long rocher »). Ke’a ‘Oa mourut, il coupa sa tête et la jeta dans la mer. Elle se trouve devant la baie d’Aneou et s’appelle aujourd’hui Motu Pahiti (écueil dans la baie d’Aneou). Poumaka (pain de sucre de 975m dans la vallée de Hakahetau – les deux petites pointes qui le terminent évoquent les deux chignons des jeunes guerriers) n’était encore qu’un enfant en ce temps-là. C’est la raison pour laquelle il ne fut pas tué. Matehenua retourna à Hiva ‘Oa.

Ensuite, Poumaka grandit : « – Je vais aller faire la guerre à Matehenua, dit-il, car c’est lui qui est venu sans raison tuer quelques pics. – Où vas-tu ? dit Tikapo. Poumaka répondit : – Je vais prendre une revanche sur Matahenua. Tikapo dit : – Oui, mais attends un peu, faisons cuire au four un cochon et étendons-nous ici tous deux. Je t’appendrai comment tu dois faire.

poumaka piton des marquises

« Tikapo donna des instructions à Poumaka :
– Lorsque tu iras faire la guerre à Matahenua, aie bon courage, ne l’attrape pas par sa jambe paralysée, mais par sa bonne jambe, sa jambe paralysée ne le portera pas et il tombera par terre.
Puis ils prirent leur repas. Quand il fut achevé, Poumaka se prépara à partir. Tikapo lui dit :
– Prends avec toi deux cuisses de cochon pour payer tribut à certains pics, de peur qu’ils ne veuillent prendre revanche sur toi.
– Oui dit Poumaka, et il partit faire la guerre.

« Il arriva chez Matahenua :
– Nous allons nous battre tous les deux, maintenant.
Comme Matahenua se préparait à le faire rouler d’un coup dans la poussière. Poumaka l’empoigna par sa bonne jambe et il tomba par terre. On peut le voir allongé de nos jours (Selon la légende, Matahenua, qui était autrefois un pic, est, depuis sa défaite, un cap qui s’avance dans la mer).

« Poumaka retourna chez Tikapo et lui dit :
– J’ai fait mourir Matahenua, voici sa tête à ma ceinture.
Tikapo répondit :
– C’est moi qui t’ai appris comment t’y prendre. Sans moi tu étais mort.
– Oui, répondit Poumaka.

« Puis Poumaka revint ici à Ua Pou. On peut le voir au fond de la vallée de Hakahetau avec la tête de Matahenua à sa ceinture (Le sommet du pic Poumaka présente deux éminences, d’où son nom qui signifie « pilier fourchu ». À courte distance se trouve un grand rocher appelé Teupoko Matahenua qui signifie « la tête de Matahenua ».

Pour ceux qui, un jour, décideront de fouler la terre des hommes, la connaissance de quelques détails, notamment les légendes, s’impose ; ce qui ouvrira grand les bras des Marquisiens très fiers de leur archipel et de leur culture.

Hiata de Tahiti

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Dernier camp au Népal

Pour le dernier campement, nous n’échappons pas à la soirée autour du feu, si sympathique lorsqu’il ne pleut pas. Du punch à l’orange nous est servi avec le popcorn habituel et les crêpes de farine de lentille épicée. Le directeur de l’école, deux gardiennes d’enfants de la pension, et deux ou trois autres, viennent manger avec nous, assis par terre autour du feu. La fumée tourne toujours, selon le vent. « Autour » du feu signifie en fait « en demi-cercle », à peine plus.

nepal gamin jouant

Les « frères » de Tara viennent aussi. Tara nous a expliqué qu’elle a un seul frère biologique mais qu’elle a choisi six autres « frères » lors de la cérémonie du Nouvel An népalais. Ce sont, nous dit-elle, en général des amis qu’elle connaît depuis longtemps. Leur choix comme « frères » donne un petit quelque chose de plus, crée un lien supplémentaire. On ne se marie jamais avec un « frère ». Mais on peut compter sur lui et l’on fait beaucoup de choses ensembles. De même, les garçons peuvent choisir des « sœurs ». Tara a fait partie des quatre ou cinq filles d’une classe d’une vingtaine d’élèves jusqu’au bac. Elle a été condisciple d’un actuel Ministre du Népal. Elle a dirigé une Union des Étudiants à Katmandou et a été recherchée par la police après une manifestation. Elle nous raconte qu’elle s’est enfuie par les toits avant de se cacher chez sa grand-mère. Sacrée Tara ! Lors du tournage de La baleine blanche, un film tiré du roman de Lanzmann et tourné au Népal, on l’appelait « Tara boum ». Il faut dire que – selon ses dires – elle est capable d’immobiliser un homme d’un seul coup de karaté, comme le lui a appris un ami de son père…

Des chansons françaises sont lancées avec Christine qui connaît les paroles. Je retrouve les airs serinés durant l’enfance : « à la claire fontaine », « trois jeunes tambours », « gentils coquelicots », etc. Puis les Népalais chantent à leur tour, rythmés au tambour de bidon plastique, puis dansent une fois de plus à la lumière des lampes à pétrole.

nepal mais seche

Le réveil est au soleil, sous les eucalyptus, les pins, et quelques palmiers. Les merles noirs et gris du Népal, omniprésents ici, croassent sans arrêt ; ils ont tant de choses à dire. Quatre chiens viennent nous tenir compagnie, couchés au soleil, sans rien nous demander d’autre que notre présence. Sympathie de chien, muette. Ainsi sont parfois les enfants ; rarement les épouses.

Les porteurs partent, nous ne les reverrons plus. Le Gurung juvénile au fin visage chinois m’évoque un gamin proche lorsqu’il était petit. Impression puissante qui montre que l’on apprécie qui l’on a déjà aimé. Le premier sentiment est comme une imprégnation ; on le recherche ensuite, ailleurs. Je retrouve dans la silhouette de ce népalais avec qui je n’ai pas échangé une parole le souvenir de ce petit compagnon d’il y a quelques années.

nepal mere et bebe

Nous remercions le directeur de l’école, confit dans sa position sociale et intellectuelle, Dhruba Bahadur Shrestha, « Headmaster ». Il nous donne sa carte et une brochure éditée par l’école en 1986, à l’occasion du 42ème anniversaire du Roi. Les trois-quarts du texte sont en népali, mais le dernier quart en anglais. Un article sur l’éducation, « relevance of courses » (que l’on pourrait traduire soit par « pertinence des programmes » soit par « justification de la voie choisie »), a été écrit lors d’une formation à l’université américaine du Connecticut. Nous sommes – bien-sûr – toujours les bienvenus si nous souhaitons revenir dans la région. Certains prennent une photo « de famille » de nous tous sur les marches de l’entrée, le genre de portrait qui ne nous parvient jamais malgré toutes les promesses et auquel je brûle toujours d’échapper.

Le minibus nous emmène vers Kirtipur, en passant par un temple dédié à Ganesh, fils de Shiva, monté sur sa souris. Une femme venait d’y sacrifier un coq ; elle laisse le sang au dieu, mais garde la bête. La Bagmati aux eaux sales, bordée d’un ghât à crémations, coule au bas du temple. Tout cela dans une forte odeur de merde. Un peu plus loin, une cimenterie voisine dépose sa poussière grise tandis que, du pont en 1903 avec des poutrelles d’acier venues d’Aberdeen, Écosse, on peut admirer des gorges aux arbres suspendus comme dans les dessins à l’encre des lettrés chinois.

nepal fontaine

Mais le pire nous attend à Kirtipur même. Les bâtiments de béton sale de l’université n’étaient que les prémices de la ville : une horreur, un dépotoir, un égout. Jamais nous n’avons vu rues plus sales, ordures plus malodorantes. Les Newars qui habitent là sont des paysans et conservent leurs ordures pour fumer la terre. Sans doute, mais ils ne doivent pas la cultiver souvent ! Et le temple est aussi crasseux que la ville. Les gens pataugent là-dedans, font la vaisselle dans les mares dégueulasses, et peut-être s’y lavent. De plus, des adolescents nous cueillent à la descente du Hiace et ne nous lâchent plus avec leur anglais d’arrière-cuisine difficile à comprendre. Pire qu’à Marrakech, cette fois. L’étape sera retirée des circuits suivants, nous dit Tara. Il est vrai que ce circuit est le premier mis au catalogue : nous essuyons les plâtres.

kathmandou tintin au Tibet 1960

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Claude Simon, Triptyque

claude simon triptyque
Je ne vous dirai rien de La Bataille de Pharsale, publié en 1969, qui est à mes yeux illisible. Triptyque l’est un peu plus, mêlant trois histoires afin de « déconstruire » le concept même d’histoire, de récit cohérent avec un début et une fin. Cette affectation de rébellion, tellement à la mode chez les auteurs du « nouveau » roman des années 1960, est une impasse littéraire. J’aimerais être contredit, mais qui lit aujourd’hui Robbe-Grillet ou Claude Simon ? Chez ce dernier, certains lecteurs peuvent être envoûtés par certains textes. Pour ma part, Triptyque fait partie de ceux-là.

Car le lien entre ces histoires disparates est l’érotisme. Que resterait-il du roman sans cette fièvre érotique qui mène quasiment tous les personnages ? La scène commence par une gravure, qui deviendra puzzle à la fin, où deux garçons observent sur un pont les truites nageant dans le courant, dont le mouvement ondulant est analogue au membre viril dans la vulve de femme. Alentour, un paysage champêtre où un gamin aux cheveux filasse ramène ses vaches, une vieille paysanne qui écorche un lapin, dont l’agonie produit les mêmes soubresauts qu’un orgasme de femme.

Les deux garçons, qu’on imagine avoir 13 et 14 ans puisque l’un est « plus jeune », prennent prétexte de la pêche pour se baigner et aller nus observer une fille qui se déshabille. Ils frissonnent du bain récent autant que d’excitation, lorsqu’ils manquent d’être surpris par un gros en marcel et sa moitié de retour de pêche en un meilleur endroit. Fuite dans les maïs, pieds nus croulant les mottes, traversée de la rivière, de l’eau au ras des mamelons, rhabillage rapide sans slip, trop mouillé, enfin, l’air de rien, pêche là où rien ne vient. La nature dans ce roman engloutit l’humain dans un découpage cinématographique volontaire.

Passe une jeune domestique tenant à la main une fillette. Ils ont surpris auparavant son regard vers un beau motard viril, chasseur dont la chemise ouverte laisse entrevoir la poitrine velue. Lorsqu’elle leur demande de garder l’enfant pendant qu’elle s’éloigne un peu, ils comprennent : les deux vont baiser dans la grange. Ils laissent la gamine à trois petites filles qui passent le long des berges (laissée une fois de plus, il est à peine évoqué que la gamine va se noyer). Eux vont mater le couple effréné aux coïts multiples par un trou de la grange. Ils ne ratent rien de la vulve touffue comme un buisson ni du pénis dur comme un marteau. La chair même, chez Simon, est nature.

Une affiche sur la grange évoque un film, prétexte au second paysage, intercalé sans mise à la ligne ; les deux garçons sortent en effet de la poche poitrine de leur chemise des bouts de pellicule, images sur lesquelles ils se caressent sous la culotte : dans un palace méditerranéen, une mère s’efforce d’aider son fils impliqué dans un trafic de drogue, elle est femme nue sur un lit, un homme mûr assis qui regarde, un adolescent bouclé en blue-jean qui claque la porte, convulsé de fureur. Un troisième paysage s’intercale encore, prétexte à fantasmes : dans une banlieue industrielle où l’on boit le genièvre, une noce tourne mal et le beau jeune marié saute la serveuse à hauts talons dans une ruelle en face de l’estaminet. Des scènes de clown s’associent à tout cela en version grotesque. L’ensemble repose sur les descriptions maniaques des décors, des personnages et des choses – l’histoire n’est plaquée qu’ensuite, pour tenter de lier le tout bout à bout.

Peut-on en inférer, selon la sociologie de Marx, que Simon produit une littérature qui émane tout droit de la société bureaucratique des années 50 et 60 ? Littérature descriptive, moralement neutre, quasi comptable. Heureusement que le sperme sert de liant à ce procédé qui autrement serait chiant ! Les peintres Paul Delvaux, Jean Dubuffet et Francis Bacon ont servi de support pictural au montage cinéma des différents paysages.

Il n’y a que matière et mouvement, aucun jugement édifiant, c’est ce qui fait la modernité de l’œuvre – et sa lisibilité malgré les obstacles. Pas de bons sentiments, ni de leçon de morale, les faits bruts, décrits minutieusement comme un peintre, montés en kaléidoscope comme un cinéaste. Ce n’est pas réaliste mais est en même temps hyperréaliste : aucun enchaînement logique ou psychologique, mais des états successifs de fantasmes et de sensualité bien réels, supports libres à l’imaginaire de chacun.

Plus de phrases interminables ni d’incidentes entre parenthèses, le texte se lit facilement, même s’il saute du coq à l’âne sans arrêt. Un peu difficile à lire pour qui a perdu l’habitude des livres, mais un fabuleux efficace.

Claude Simon, Triptyque, 1973, éditions de Minuit 1973, 225 pages, €19.25
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
Les œuvres de Claude Simon chroniquées sur ce blog

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Brest Océanopolis

Rien de tel, par temps de pluie et de tonnerre de Brest, que d’emmener les gamins au Parc de découverte des océans, comme s’intitule le lieu, situé rue des Cormorans en bordure du port de plaisance du Moulin blanc.

Océanopolis se présente en forme de crabe et a pour devise d’être « unique en Europe » !

plan brest oceanopolis

Il offre un tour du monde au cœur des océans en trois pavillons, le tempéré, le tropical et le polaire. On peut commencer par celui que l’on veut.

Un quatrième pavillon est dit « événementiel » ; il abrite des expositions et animations temporaires, en cet été 2015 Cyclops, à destination des petits de 6 à 10 ans. On peut toucher, faire bouger, dessiner. C’est vraiment pour école ou pour très petits, même les 10 ans sont peu intéressés. Ce n’est pas parce que c’est dit « inventif, interactif et innovant » (ces scies du marketing d’époque) que c’est intéressant… Le Sentier des loutres, ouvert en 2013, est plus vivant.

Il reste cependant plus de 8000 m² d’espaces de visite, 68 aquariums, près de 10 000 animaux de 100 espèces différentes dans 4 millions de litres d’eau de mer.

Et vous voyagez par en-dessous, dans l’obscurité bleutée des aquariums, lisant les panneaux lumineux explicatifs.

Nous avons commencé par le pavillon tempéré.

requin scie brest oceanopolis

Les requins sont l’attraction, le gros et les moins gros, six espèces sont présentées dont le requin-scie. On dit que certains peuplent les mers bretonnes mais il ne faut pas le répéter aux enfants, ils ne voudraient plus se baigner.

requin scie nageant brest oceanopolis

Il existe de centaines de poissons différents. J’aime par-dessus tout les Vieilles coquettes (pour leur nom).

poissons brest oceanopolis

Certains par bancs.

banc de poissons brest oceanopolis

Même des rascasses !

rascasse brest oceanopolis

Et l’on peut voir les anémones de mer toutes rouges, les langoustines pas cuites dans leur terrier, toucher les crabes et caresser (doucement) les homards dans le vivier aux enfants.

enfants oceanopolis

Le pavillon tropical offre des poissons très colorés, magnifiques à voir « voler dans l’eau » comme des papillons.

poisson colore brest oceanopolis

poissons tropicaux brest oceanopolis

Certains se nomment même perroquets.

poisson perroquet brest oceanopolis

Ou de gros mérous à la face lippue dédaigneuse.

merous brest oceanopolis

Mais des anémones de couleur s’ancrent sur les fonds rocheux.

anemones brest oceanopolis

Même des vertes !

anemones vertes brest oceanopolis

Le pavillon polaire a pour attraction les phoques. Même si vous êtes accueillis par une énorme peluche d’ours blanc, celui-ci reste empaillé. Mais les phoques, eux, nagent avec bonheur dans les bassins. Ils ondulent de tout le corps et jaillissent de l’eau en ballets joyeux. Ils ont l’air content de voir du monde.

phoque brest oceanopolis

Un trou de fausse glace leur permet d’émerger comme sur la banquise.

phoque emergeant brest oceanopolis

Tandis que d’autres nagent en surface doucement, toutes moustaches dehors, comme de gros chats sans oreilles.

phoque nageant brest oceanopolis

Un film présente des oiseaux marins et les colonies de manchots ; on peut en apercevoir de vrais sur des rochers du pavillon polaire.

manchots brest oceanopolis

Le crabe géant asiatique qui peuple les boites de conserve Kamtchatka existe aussi en vrai : un aquarium permet de mesurer sa masse.

crabe geant kamchatka brest oceanopolis

Pour les pêcheurs, il y a même, en extérieur, une vraie cabane lapone de Finlande dans laquelle on peut entrer !

cabane laponie brest oceanopolis

Le site www.oceanopolis.com

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Thierry du Sorbier, Le stagiaire amoureux

thierry du sorbier le stagiaire amoureux
Drôle de second roman en forme de conte social, dont le style hésite malheureusement entre Flaubert et San Antonio. A mon avis, le premier chapitre est raté et la fin tourne court – ne reste que le corps qui, lui, a quelque séduction. Non sans quelques délires verbaux parfois, un brin horripilants, comme cette litanie sur la pluie dans le monde entier page 154 (qu’est-ce que ça vient faire dans l’histoire ?).

Nous sommes dans la France profonde, provinciale, mais en un pays mythique où toutes les agglomérations portent des noms de fromage : Avesnes, Époisses, Feta-sur-orge, Mozarelles, Brie-Comte-Robert, Saint-Paulin-sur-Morbier. C’est dans ce dernier, un village de 332 habitants perdu dans la campagne fermière que le directeur du Courrier d’Avesnes, feuille de chou locale, va envoyer le stagiaire qui lui a été imposé par le copinage politico-affairiste de province. Le directeur ne supporte pas l’aspect chafouin et nonchalant du jeune premier, qui fait du gringue à Mademoiselle Brégeon, aussi jeune et bien roulée.

Jamais un seul fait-divers à Saint-Paulin-sur-Morbier ; c’est un lieu oublié qui se fait oublier, tout entier tourné vers l’élevage des vaches, la maturation des fromages et la cueillette des champignons. Le monde entier peut s’arrêter de tourner que le village continuerait de ronronner. Tourner, justement, un réalisateur en vogue d’Hollywood y songe. Il ne sait pas quel film il veut faire, ni à quel endroit, mais il produit de la pellicule au kilomètre comme il sait faire du succès. Il suffit d’un gros capitaliste de producteur, d’une brochette de starlettes et de musculeux connus des écrans, et surtout d’un endroit isolé où être bien tranquille pour laisser macérer l’histoire en train de se faire.

Coïncidence artiste, le stagiaire et le réalisateur vont être présents au même moment dans un même lieu. Sauf que les deux ne vont pas se rencontrer. Le stagiaire en journalisme avait pourtant un scoop en or, étant données les célébrités sur place ; le réalisateur avait pourtant une intrigue intéressante dans les histoires collectées par le stagiaire. Mais non, le pro reste un pro de la prod, le stagiaire un spongieux stagiaire de passage. Il s’affiche au bras d’une actrice ou de deux (on ne sait plus), mais il est au fond amoureux bien conservateur de la seule Mademoiselle Brégeon.

Vous avez une brochette de personnages incertains, une actrice américaine dingue de fromage, un technicien américain shooté au beaujolais-coca, un paysan-fromager noir coupé en neuf morceaux (on ne sait pourquoi), un maire rural fondu de champignons. Aucun personnage n’est approfondi ; une fois présentés, ils restent en décor sans nouer l’intrigue, le meurtre étrange n’est pas élucidé, ni un début de piste même offert. On se demande pourquoi l’auteur a choisi ces caractères et ce qu’il a pensé en faire. Nous restons dans les travers et, à la fin, tout le monde se replie sur son petit monde. Comme si « la France » allait rester la France éternelle des campagnes avant l’industrie.

S’y ajoute donc une satire (assez facile) des travers contemporains : tyrannie des petits chefs, culte de l’informatisable et des déductions au pif tirées des tableaux Excel (manque la pensée-PowerPoint pour faire plus vrai), endormissement conservateur de la presse régionale, haine du style littéraire, paparazzi qui deviennent les vrais journalistes qui vendent. Mais c’est un peu court, à peine abordé, jamais mis en scène pour en faire une histoire.

Promesses non tenues, imagination sans structures, roman qui hésite à trouver son style, le lecteur est frustré, surtout à la fin. Hop ! en deux chapitres de quelques pages, l’intrigue journalistique, amoureuse, policière et campagnarde s’arrête brusquement. Avec autant de délicatesse qu’une grève RATP un vendredi soir à l’heure de pointe. Qu’a-t-il voulu raconter, Sorbier ? A-t-il voulu s’amuser seulement, en dilettante ? C’est un peu court, c’est un peu dommage. L’éditeur a-t-il fait jusqu’au bout son travail d’éditeur ?

L’auteur a travaillé dans la librairie chez Locus Solus et chez Gibert, de 1973 à 2001 avant de collaborer au ‘Télé Journal’ et à la rubrique sportive de ‘Télé Z’. Il dirige aujourd’hui la boutique de chaussures Berluti, dit-on, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés.

Thierry du Sorbier, Le stagiaire amoureux, 2007, Buchet-Chastel, 204 pages, €13.20

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Nick Hornby, A propos d’un gamin

nick hornby a propos d un gamin 10 18
Autobiographique ? Le jeune Nicholas Hornby, lorsqu’il avait 11 ans, a vu ses parents divorcer. Hornby a écrit aussi sur le foot, la pop, la dépression, les relations humaines, notamment sur les adolescents. Il s’est marié deux fois et n’a eu que des fils ; il n’en avait encore qu’un seul – autiste – lorsqu’il écrit en 1998 About a Boy.

Nous sommes au début des années 1990 et Will est un solitaire rentier de 36 ans. Il s’est créé une bulle et des occupations routinières comme aller au pub, lire des revues branchées et regarder des films en vidéos. Pour mettre un peu de sel dans ses rencontres, il s’inscrit à une association de parents divorcés et s’invente un fils de deux ans. C’est dans ces circonstances compliquées qu’il fait la connaissance de Markus, 12 ans, cet âge où l’enfance se perd avant que n’explose l’adolescence. Markus n’est pas rebelle, ni geignard ; il observe, logique, et se demande quoi faire lorsque les adultes censés s’occuper de lui défaillent.

Les deux se cherchent, inaccomplis, solitaires. Markus est mal attifé, mal coiffé, mal intégré dans sa nouvelle école de Londres. On le prend pour un looser puisqu’il n’aime ni le foot ni les chanteurs à la mode des autres gamins. Des tortionnaires se font les muscles sur sa personne, piquent ses lunettes, se moquent de lui – façon d’exister et de s’affirmer.

Un jour, Will est en pique-nique avec les parents divorcés et doit broder sur l’absence de non fils inventé. Markus, le gamin d’une adhérente, lance des morceaux de baguette aux canards. Brusquement, il en tue un. On ne sait pourquoi, la bête coule – humour anglais de l’absurde. Le gardien croit que Markus est le fils de Will. Au soir de ce Jour du canard mort, la mère de Markus fait une tentative de suicide et Will assiste le gamin avec l’amie de sa mère. Ce coup double en un seul jour, est-ce le déclic ? Will considère autrement le gosse et Markus crée un lien avec l’adulte.

Obstiné, il va rompre la glace de solitude confortable de l’homme pour, chaque fin d’après-midi, aller le titiller à l’heure du thé qui coïncide – miracle anglais quotidien – avec la sortie de l’école. La conversation a du mal au début, puis s’engage ; Markus découvre qu’il existe d’autres adultes plus normaux que sa déjantée de mère, ex-hippie végétarienne qui enseigne la thérapie musicale… et que son père geignard qui l’a largué sans remord pour rester exilé à Cambridge où sa principale occupation est de tomber du rebord d’une fenêtre.

Le roman a du mal à démarrer car chacun est dans sa bulle d’individualisme tellement années 80 (notre génération Mitterrand). Puis les liens se tissent, sans en avoir l’air, jusqu’à former « une pyramide » de contacts mutuels et d’entraide, juste pour ne plus jamais être seuls. « Tu n’as pas tout inventé à propos de Markus. Tu es concerné, tu fais attention à lui, tu le comprends, tu t’inquiètes pour lui… », dit à Will sa nouvelle petite amie Rachel (p.241). Car Will n’est pas pédophile – précaution de l’auteur contre les préjugés du temps. Est-ce de l’amour filial ? Ou le début d’un lien plus vaste et moins fort, quelque chose comme la bienveillance envers un proche et les proches de ce proche ? « Il avait organisé toute sa vie de façon à ce que les problèmes de personne ne deviennent les siens, et à présent les problèmes de chacun devenaient les siens, et il n’avait de solution pour aucun » p.277.

hugh grant pour un garcon dvd

Pas grave. Le simple fait d’exister avec les autres et pour eux, en interactions, suffit pour que chacun trouve sa place en ce monde et dans cette société. Markus, 12 ans, devient ami avec Ellie, 15 ans, folle de Kurt Cobain ; Will devient ami avec Rachel et avec Fiona, la mère de Markus qui, lui, devient plus ou moins ami avec Alistair – dit Ali – le fils de Rachel… Ils se tiennent chaud, ils s’épaulent et n’ont pas besoin de ces grands sentiments gênants pour un Anglais moyen encore englué profond dans le puritanisme victorien.

Le véritable héros de l’histoire est Markus, ni enfant ni ado, qui va mûrir de trois ans en quelques mois, et entraîner avec lui la kyrielle d’adultes immatures chargé par les conventions sociales de veiller sur lui. « C’était un gamin compliqué et bizarre et tout ça, mais il avait ce truc pour créer des ponts où qu’il aille, et très peu d’adultes étaient capables de parvenir à ça » p.295. Les monomaniaques sortent de leur coquille, les familles déglinguées retrouvent un semblant de communauté. C’est drôle, émouvant, profond. Une réflexion existentielle sur le passage à l’adolescence, sur la paternité, sur le fardeau des mères, sur la société soi-disant « libérée » des années post-68, mais enserrée dans tout un tas de préjugés, manies et hystéries.

Hugh Grant a créé un beau rôle en endossant la défroque de Will, dans le film sorti en 2002. J’avais lu le roman avant d’aller voir le film ; puis j’ai relu le livre. Les deux se complètent sans fusionner. L’écrit est plus grave que l’imagier, mais l’acteur en beau spécimen de mâle anglais hétéro montre sa vulnérabilité touchante. Pour un gamin.

Nick Hornby, A propos d’un gamin (About a Boy), 1998, 10-18 2010, 317 pages, €7.50
Film DVD Pour un garçon, réalisation et acteur principal Hugh Grant, 2003, Studiocanal, €11.70

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Muriel Jolivet, Homo Japonicus

muriel jolivet homo japonicus
Cette « socio-analyse » est fondée sur une soixantaine d’interviews de japonais hommes et femmes par une femme qui a vécu près de 30 ans dans le pays. Le développement économique et les restructurations aidant, les valeurs se recentrent, selon les témoignages recueillis durant plusieurs années, sur le développement personnel et la vie de famille.

Mais Jolivet montre bien que la génération qui a construit le Japon actuel s’est sacrifiée : heures supplémentaires gratuites, faibles contacts avec l’épouse, aucune influence sur les enfants, « il n’y a plus guère que leur chien qui ait plaisir à les voir rentrer »… (p.145) Le travail effectué par devoir n’a pas mieux protégé dans la crise des années 1990, ni permis des revenus plus élevés. Les pères n’ont pas eu le temps de l’être, ni l’incitation sociale, maladroits avec leurs enfants, salariés prisonniers de « ce qui se fait » dans leur entreprise, leur vie de couple à l’abandon. Les jeunes, livrés à eux-mêmes et sans modèle paternel attrayant, se cherchent dans la provocation ou le conformisme, s’isolent dans l’Internet (otaku), partent (pour quelques-uns) à l’étranger.

La phobie scolaire (62 228 cas en 1996 selon le ministère de l’Éducation japonais) devient apathie pour les études ou dégoût du travail. La mère investit tout sur son fils, engendrant inceste affectif et comportement de “mama’s boy” – ce qui entraîne à l’école le bizutage du garçon ainsi différent (ijime), et plus tard l’impuissance sexuelle, le garçon étant « castré » par une mère possessive. Le désir d’enfant recule car « nulle femme n’égalera ma mère » et « je ne voudrais pas que mes enfants aient un père comme j’en ai eu un, charmant à l’extérieur, tyrannique chez lui ».

Les devoirs sociaux régressent car il n’y a plus rien en contrepartie, « pas de tradition d’aide sociale » et à Kobe, après le tremblement de terre, « une hiérarchie dans le malheur » (p.544), « comme si le pays essayait de se débarrasser des victimes » (p.553).

Les jeunes générations d’aujourd’hui esquivent les contraintes en surfant sur la conjoncture qui exige un emploi plus flexible, une ouverture plus grande à l’étranger et un nomadisme requis par la modernité.

groupe de jeunes japonais

Car il ne faut pas croire que l’individu n’existe pas, au Japon : en témoigne le zen, voie individuelle vers le salut – dans la tradition collective cependant, et sous la férule d’un Maître. Mais le Japon ne connaît pas l’individu abstrait du christianisme, relayé par les Lumières, devenu de nos jours narcissique, égoïste, antisocial, hanté par la résistance au « pouvoir ». Les enfants des baby-boomers nés entre 1971 et 1975 ont au Japon des revenus financiers moins élevés que leurs parents, ils deviennent beaucoup plus individualistes parce que voulant avant tout assouvir leurs besoins matériels.

L’individu japonais est le produit d’équilibres provisoires, un processus défini par la société et son époque. L’individu est alors un élément infime du Tout en constante évolution et non pas comme chez nous un fils intangible de Dieu.

salaryman japon

En témoigne ce film d’Akira Kurosawa, “Vivre”, sorti en 1952. M. Watanabe est un chef de bureau confit en routine depuis 30 ans. Brusquement atteint par un cancer, il découvre la liberté de vivre et d’agir selon ses convictions. Il use alors de tout son poids bureaucratique pour faire aboutir un projet de parc pour enfants qu’une délégation de quartier s’efforçait de faire aboutir depuis des années. L’individu peut donc agir dans la société japonaise : par son exemple, il arrive à convaincre et à entraîner les autres. Watanabe ne joue pas en solo mais joue des services bureaucratiques les uns contre les autres, un groupe légitime (les mères de famille) contre un autre (la bureaucratie).

Les collégiens sont eux aussi poussés à prendre des responsabilités personnelles, mais au sein d’un groupe et devant lui. Ils n’ont pas à donner leur avis à part de tous les autres, en toute indépendance. Car l’action juste est le bien de l’équipe dans laquelle on est inséré. Chacun est responsable et personnellement comptable de ses actes devant elle. Il s’agit de bien faire, d’être le meilleur pour faire honneur à son groupe puis, à travers lui, à l’école et au pays tout entier. Cela rappelle la morale de la meute scoute de mes années de Louveteau, et se sent dans les contacts avec les écoliers japonais « obligés » par l’institution scolaire à aborder à trois ou quatre les étrangers pour exercer leur anglais.

Il faut savoir que notre conversion à l’égalitarisme aux apparences américaines ne date en France que de l’après-68. Influencée majoritairement par le ciné et les séries télévisées. Elle est plus dans les discours « corrects » que dans les faits concrets car chaque nouveau riche veut « paraître » – et son discours égalitaire cède vite le pas au narcissisme du rôle.

Regarder le Japon avec les yeux du sociologue, même si les interviews commencent à dater dans un pays qui bouge très vite, est une façon de se dépayser. Ce livre très intéressant permet de mieux se connaître tout en abordant les Japonais de façon plus indulgente, plus naturelle.

Muriel Jolivet, Homo Japonicus, 2000, Picquier Poche 2002, 650 pages, €29.50 (édition épuisée, en occasion).

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Jordan Belfort, Le loup de Wall Street

jordan belfort le loup de wall street
La « vie et les mœurs des riches détraqués », comme le dit l’auteur, est décrite comme le roman de sa jeunesse, dans ces années 1990 rugissantes. Les Roaring Ninetees ont été célébrées par Joseph Stiglitz dans un livre traduit de façon imbécile en français par Quand le capitalisme perd la tête : tout était possible, le meilleur (l’essor des technologies de l’information et de la communication) et le pire, les arnaques en série des jeunes loups dépravés de la finance. Jordan, « Juif de bas étage » comme il se décrit, « élevé dans un trois pièces du Queens », est l’un de ceux-là. Il a commencé à 20 ans comme « connecteur » pour les vendeurs de titres dans une société de courtage nommée L.F. Rothschild. Un connecteur est une sorte de standardiste, celui qui téléphone 300 fois dans la journée pour décrocher 10 liaisons avec le client de son vendeur, passant en cela le barrage des secrétaires. S’il est obéissant et efficace, il peut monter en grade après ce bizutage : il peut devenir vendeur junior, puis vendeur à son tour.

Cela fait chic d’appeler les vendeurs de titres des « traders », mais ce dernier terme est réservé depuis longtemps à la caste des spéculateurs à la Jérôme Kerviel, ceux qui prennent des risques par l’achat et la vente pour compte propre – le leur ou celui de leur employeur. Pas grand-chose à voir avec le jeune Jordan Belfort quand il fourgue des actions par paquets aux gogos, comme d’autres des aspirateurs… Parti de « sous-merde » à 20 ans, il devient six ans plus tard « patron » – à 26 ans – en créant en 1987 sa propre société de courtage, Stratton Oakmont. Ce qui lui permet de gagner directement les commissions de placement, mais aussi d’opérer diverses transactions aux limites (ou carrément en marge) de la loi : portage fictif, manipulation de cours, délit d’initié, blanchiment… Il devient richissime, « maître de l’univers » comme c’était la mode de se croire à l’époque. Il méprise les fonctionnaires de la SEC (l’autorité américaine des marchés financiers), car ils gagnent 50 000 $ par an, soit seulement 1% de ce que lui gagne dans l’année…

Jordan fait partie de ces « Juifs féroces » (ainsi dit-il) à l’avidité sans borne et à l’ambition en délire. Raisonneur mais pas intelligent, il ne pense qu’au calcul pour entuber, entourlouper, arnaquer, tromper – à la fois sa femme, les fonctionnaires, les lois et les WASP, ces White Anglo-Saxons Protestants qui ont la culture et l’ancienneté que lui n’aura jamais. La richesse, contrairement à ce que son micro cerveau pense, n’est pas une masse d’argent à disposition, c’est une éducation. La vulgarité est de confondre le beau avec le cher. Or tout ce qui compte, pour Jordan Belfort, n’est ni le plaisir des objets et bijoux, ni le confort des vêtements, voitures et maisons, mais ce qu’il a payé. Le fric comme supplément de bite, pour faire des enfants dans le dos des clients afin d’asperger des obligés reconnaissants tant que la manne dure.

Une telle existence revancharde, tout entière mue par le ressentiment de classe et de race (la seconde submergeant la première très souvent aux États-Unis), est tristement vouée à l’impuissance : qu’a-t-il donc créé, Jordan Belfort, après ces quelques années d’excès en tous genres ? Rien. Que deux enfants qui vivent avec sa seconde ex-femme, et à qui il destine – dans un langage de charretier – ces lignes de « mémoires» (d’ailleurs très sélective…). Sa société a disparu, ses amis l’ont quitté dès qu’il n’a plus eu les moyens de les shooter, sa femme s’est lassée de ses délires dues aux drogues, aux putes et aux salles des marchés. Le FBI l’a coincé et il purge une peine de prison – où il a enfin le temps de revenir sur cette adolescence très attardée brûlée par tous les bouts.

La « passion toujours ardente pour le rugissement de Wall Street » (p.80) n’est que l’instant. Le jeu, l’arnaque, la brutalité égoïste sont peut-être les « valeurs » de l’Amérique des westerns, que les jeunes hyènes de la finance rejouent en costumes cravate. Mais on ne fonde pas une société adulte sur l’évanescence des plaisirs par le fric. Malgré l’attrait du « délire » que les ados adorent : « De quelle autre façon un homme pouvait-il mesurer son succès – dit cet immature – si ce n’était en réalisant tous ses fantasmes d’adolescent, aussi bizarres qu’ils pussent être ? » p.157. Pauvre Jordan… « Je suis un ado dans le corps d’un adulte », finit-il par avouer p.248. Non sans avoir arnaqué et spolié des milliers de clients, ce dont il se fout comme de sa première capote même dans ces « mémoires » d’excuse. Mémoires probablement téléguidées par son pool d’avocats pour montrer sa rémission et obtenir un allègement de peine pour bonne conduite…

Ce bouseux yankee élevé sur les marchés s’étonne de la richesse ancienne des grands hôtels de Genève ; il leur préfère le neuf et le cliquant. Ce qu’il aime par-dessus tout à chaque jour qui passe, est se défoncer au Mandrax avant la cocaïne, discourir devant ses vendeurs pour les motiver à « téléphoner et sourire », puis se faire une pétasse ou deux à 5000 $ (qu’il appelle les Blue-chips, comme les principales actions de la cote), avant de rentrer à la maison défoncé, en hélicoptère privé, retrouver ceux qu’il appelle de façon quelque peu méprisante « la ménagerie » : ses quelques 22 employés de maison. Il a un chauffeur noir, deux gardes de sécurité italiens, une nounou jamaïcaine, un couple de cuisiniers portugais, sans compter deux biologistes pour l’équilibre écologique de son étang fantaisie, une infirmière diplômée, un pilote d’hélicoptère attitré, un capitaine de yacht et deux matelots à demeure, plus d’autres figurants. Son épouse, « la Duchesse », claque à n’en plus finir l’argent selon ses lubies : 2 millions de dollars pour refaire le salon, 1 million pour paysager le jardin, 400 000 $ pour deux nuits d’hôtel (suite présidentielle). C’en est écœurant de frivole vantardise. Moins on a de cervelle, plus on étale son fric : en Amérique, ceci remplace cela.

Jordan a beau tenter, par ce livre, d’effectuer un bilan pour l’édification des jeunes après s’être laissé aller aux drogues, putes et tromperies diverses, il apparaît définitivement comme un raté de la vie. L’époque voulait ça, mais il n’a pas résisté. J’ai vécu la même époque – certes à Paris mais les mœurs financières n’étaient guère plus belles – et je sais que l’on pouvait résister. Nul être intelligent n’est obligé de réduire sa raison à n’obéir qu’aux seuls bas instincts. Lui, si. Il est ridiculement fier de son « équipe magnifique, explosant de vanité » où « la tension sexuelle était si forte qu’on pouvait littéralement la palper » (p.81). Pipes par les stagiaires mâles ou femelles (du moment qu’ils sont très jeunes), enfilages répétés par tous les trous, drogues diverses pour se motiver, lancer de nain ou rasage de fille en salle des marchés pour motiver les troupes par « le délire » tellement ado d’humilier les autres pour se rehausser : ce ne sont que jeux de collégiens prolongés, immatures et obsédés de sexe. Les vendeurs, tous de moins de 30 ans, s’envoient en l’air constamment « sous les bureaux, dans les toilettes, les penderies, le parking souterrain et, bien sûr, dans l’ascenseur de verre » p.81.

martin scorsese le loup de wall street film

Tous sont pourris par le fric, la fille du standard était embauchée à 80 000 $ par an, le vendeur débutant à 250 000 $, le vendeur confirmé se faisait 3 millions – et le patron ? Oh, juste 1 million par semaine… « Il est facile de les contrôler s’ils sont fauchés », avoue Jordan Belfort. Ils veulent imiter sa « Belle vie » de nouveau riche et s’endettent pour se payer des fringues et des Ferrari – tout comme les racailles de banlieues. Fric et frime, pas besoin d’avoir fait des études, il suffit de décrocher son téléphone et de savoir vendre n’importe quoi. Pour la boite, il suffit « d’émettre de nouvelles actions en-dessous du prix du marché, afin [de] les vendre en réalisant un énorme profit, grâce au pouvoir de ma salle des marchés » p.109. Le même processus est à l’œuvre chez Merrill Lynch, Morgan Stanley, Lehman Brothers et autres. Voilà comment s’expliquent les bulles suivies de krachs initiées par la bourse américaine : 1929, 1987, 1991, 1997, 1998, 2000, 2002, 2007…

« Jusqu’à quel point ma dépendance aux drogues avait-elle entraîné ma vie du mauvais côté ? Sans elles, aurais-je couché avec toutes ces prostituées ? Aurais-je détourné illégalement autant d’argent en Suisse ? N’aurais-je jamais laissé dériver à ce point les méthodes de vente de Stratton ? Bien sûr, il était trop facile de tout mettre sur le dos des drogues : j’étais toujours resté responsable de mes actes » p.568. L’acte de repentance est tellement dans la mode américaine ! Suffit-il de dire « je regrette » pour être pardonné ? D’exposer ses erreurs pour être blanchi ? De dire publiquement mea culpa pour être réhabilité ? Car le fric mal acquis, il le garde… Ce n’est pas lui qui va faire un don à une fondation !

Le lecteur, s’il n’a pas comme l’auteur le QI d’un boutonneux infantile, va être écœuré de tant de cynisme prétentieux, de tant d’égoïsme faussement penaud. Il sera choqué au-delà de toute mesure par ce langage terre à terre, non seulement cru (Rabelais et Céline l’ont fait avec talent), mais d’une vulgarité sans rémission, tout entière tournée autour du sexe. C’est non seulement abject, mais montre combien l’intelligence américaine s’est dégradée dans les années 1990, combien la cupidité et la stupidité ont été les mamelles du succès reconnu, combien les exemples offerts à la jeunesse ont été pourris de l’intérieur. Comment s’étonner d’un Bush, ivrogne « repenti », actionnant le Bien et le Mal en Irak, mentant effrontément à la face du peuple américain ? Comment s’étonner des délires de la finance en 2007, aboutissant au krach le plus grave depuis 1929 ? Comment mesurer l’assurance outrancière des lois extraterritoriales qui mettent à l’amende aussi bien BNP qu’UBS pour des faits qui se produisent hors des États-Unis ? Sinon par ce matérialisme terre à terre, avide et égoïste, d’un peuple qui a la Bible à la bouche mais un petit pois derrière – et une queue qui commande – la cervelle mitée par les drogues les plus diverses ?

Ça le capitalisme ? Vous voulez rire ! Le capitalisme, système d’efficacité économique, exige la concurrence, donc une instance d’État pour la faire respecter. Le capitalisme, même dans sa structure financière la plus évoluée, n’est pas la loi de la jungle, type « loup de Wall Street » : les Américains eux-mêmes s’en sont rendu compte, réglementant à tour de bras depuis l’an 2000 (Dodd-Franck Act, Loi Sarbanes-Oxley, FIN 46…)

Ce que montre Jordan Belfort, dans ce livre édifiant, est combien la bêtise est proche de l’intelligence – et combien une société malade peut encourager des comportements antisociaux. Du livre a été tiré un film, avec Leonardo di Caprio dans le rôle du loup immature. Les images sont probablement meilleures que le texte, car le vocabulaire de chiotte employé par l’auteur n’arrange vraiment rien !

Jordan Belfort, Le loup de Wall Street (The Wolf of Wall Street), 2007, Livre de poche 2014, 765 pages, €8.10
Martin Scorsese, Le loup de Wall Street, DVD de 3 h, Metropolitan video 2014, €22.99 blu-ray

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Martin Amis, Expérience

Martin Amis experience

L’année de son demi-siècle, Martin Amis fils de sir Kingsley Amis et père de Louis, Jacob, Delilah et Fernanda (à l’époque), publie son festival de souvenirs. Trop jeune pour des Mémoires, trop romancier pour un Journal, trop modeste pour une Autobiographie, il préfère l’Expérience de la réminiscence. Un bel objet littéraire qui a obtenu le James Tait Black Memorial Prize, l’un des meilleurs prix littéraires du Royaume-Uni, établi en 1919.

A peu près toute la vie consciente de l’auteur est dévoilée, replacée dans sa famille, son époque et sa subjectivité d’écrivain. Le père est le personnage principal, modèle mimétique que Martin reproduit presque parfaitement : comme lui deux fils à un an d’intervalle, comme lui écrivain de fiction, comme lui divorcé et à nouveau père, comme lui tenté par l’euphorie des adjuvants (cigarette dès six ans, cannabis adolescent, alcool adulte), comme lui muni par l’hérédité de mauvaises dents et, par fonction, traqué par les tabloïds britanniques – la pire vulgarité du monde.

Le livre commence par un dialogue de l’auteur avec son fils aîné Louis, 11 ans, et se termine par une lettre toute fraîche à sa tante « que je n’enverrai jamais, publiée dans un livre que tu ne liras jamais » p.555 – parce qu’elle est morte. La vie, la mort, la transmission, tels sont les thèmes d’Expérience. Le père et ses fils, ses filles, le mari avec ses épouses, l’écrivain tâcheron avec ses livres, ses amis et la littérature. Il y a aussi la fratrie (Philip, frère aîné d’un an et quasi jumeau, Sally la petite sœur et Jaime de demi-frère de vingt ans plus jeune), les cousins (Rob, David) et les cousines (Marian, Lucy), les adultes (Jane, Larkin) et les modèles littéraires (Saul Bellow, Ian McEwan, Julian Barnes et d’autres). Lucy, la cousine, a disparu à 19 ans un soir qu’elle rentrait en bus : elle fut la victime étranglée de Frederick West, le trop célèbre tueur en série.

Martin Amis 1961 en famille

Ce qui donne ces méditations obsessionnelles sur la mort violente d’un enfant, le viol de l’innocence, la pédophilie, la perte des repères, la nudité, le divorce, la paternité ignorée, l’époque. Né en 1949, Martin est un enfant du baby boom et un adolescent de la révolution des mœurs. « Au début de notre amitié, j’étais ébahi de voir David [son cousin] jouer nu sur la plage à Swansea. Ce n’était pas sa nudité qui me surprenait, mais son indifférence. Il se mettait à genoux  pour faire un château de sable, et il creusait, construisait, polissait sans se départir de son sérieux. Je compris que j’avais perdu cette liberté depuis longtemps, depuis bien des étés. Quelque chose était apparu en moi, que lui n’avait pas encore. C’était un villageois, j’étais un citadin. Était-ce la raison ?… » p.204.

Son père a connu « une poule » lorsque Martin a eu 13 ans. Lui et son frère Philip (de « 375 jours plus âgé »), ont vécu quelques mois comme si le monde de l’enfance s’écroulait définitivement, comme si le père les abandonnait, les refusait. « Le divorce : un événement d’une violence inouïe », écrit-il p.378 lorsqu’il l’inflige lui aussi à ses propres enfants. Et puis la vie reprend, le dialogue dans les larmes, l’attachement malgré tout, jusqu’à aller vivre avec lui et sa seconde femme Jane, l’ex-« poule », une parfaite belle-mère, écrivain elle aussi qui a poussé Martin à Oxford. Mais l’absence de père est peut-être plus éprouvante que le père absent. Une fille est née à Martin sans qu’il le sache, il le retrouvera quand elle a 19 ans. Curieuse expérience là aussi.

martin amis 1965 un cyclone a la jamaique

Le lecteur étranger éprouve combien la culture anglo-saxonne protège l’enfance et combien aussi, dès la puberté, le garçon surtout est poussé sans ménagement et sans garde-fou vers le monde adulte. A 13 ans, Martin Amis se sent rondouillard à gros cul, son passage en John Thornton dans le film de Mackendrick, Un cyclone à la Jamaïque, tourné en 1963 (à quasi 14 ans) n’a pas marqué l’histoire du film. Le petit frère de John, le lumineux et plastique Jeffrey Chandler (photo), blondinet sauvage de 11 ans dans le film, est bien plus séducteur. Martin se compare sans cesse à son grand frère – et un an de plus, à cet âge, fait toute la différence. Déniaisé à 15 ans après le siège d’une copine (1964 était un peu tôt pour la révolution des mœurs), sa carrière d’acteur s’arrête là et il entreprend sa mue d’écrivain.

Il n’est facile nulle part d’être « littéraire », ce que les éduquants classent dans une catégorie de seconde zone. Autant les matheux sont sur des rails (il suffit de suivre, d’apprendre et de recracher sans état d’âme – pour le plus grand plaisir des sachants), autant les littéraires, faute de repères précis d’évaluation, apparaissent rêveurs, sentimentaux et paresseux. Ils ont besoin de mûrir et de trouver des modèles, or ces modèles sont extrêmement rares par fonction chez les profs. Martin a eu son père et les ami(e)s de son père, avant ses pairs et les amis de ses pairs. Il est entré à Oxford non sans mal, après avoir épuisé sous lui nombre de « boites à bac » aussi administratives et inutiles que sans âme.

Son « premier boulot » a été critique au Times Litterary Supplement – grâce à l’aura de son père. Il est passé ensuite, émancipé, au New Statesman, organe de gauche plutôt trotskyste. « Je me situais au centre gauche, tendance libertaire », dit Martin p.286 – autrement dit opposé à Kingsley son père, carrément à droite. Son « premier roman » The Rachel Papers publié en 1973 remporte le Somerset Maugham Award, déjà autobiographique faute d’expérience encore de la vie.

martin amis experience ed anglaise

Mais l’existence ne se termine pas à 50 ans, en 1999, année ultime du dernier siècle et année d’écriture d’Expérience. La cinquantaine est le moment d’un bilan à mi-vie, juste après la mort du père. Martin Amis porte son regard critique, avec la noirceur et l’humour qui caractérise son style, sur sa propre existence. Le lecteur (pas trop jeune) est envoûté. Moins parce qu’il a vécu à peu près la même époque que parce qu’il sent ce que l’auteur a mis de lui, ses désirs, ses fantasmes, ses obsessions. C’est bien sûr excellemment écrit, ce que le traducteur a eu le talent de faire passer en français. Avec un index bien utile (rareté littéraire, surtout en France !) et un cahier central de photos choisies.

Martin Amis, Expérience (Experience), 2000, traduit de l’anglais par Frédéric Maurin, Folio 2005, 591 pages, €10.07

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Odessa et l’escalier Potemkine

Nous prenons un train de nuit à Simferopol pour quitter la péninsule de Crimée. Une fois montés, nous installons les couchettes avec les draps propres fournis par la préposée du wagon. Au bar, dont les fenêtres sont garnies de rideaux, des filles épaisses suçotent leurs bières par bandes de quatre, des adultes commencent à se bourrer à la vodka dès 18h tout en jouant aux cartes. Ils accompagnent l’alcool de jus de raisin et de tranches de pain pour faire passer. L’un d’eux, à proximité, me demande je ne sais quoi qu’intuitivement (ou vague réminiscence de russe ?) je traduis par « de quel pays êtes-vous ? » Ma réponse le satisfait, signe que j’avais bien compris. Un autre de la tablée « l’avait bien dit », il avait reconnu des Français à la langue. Pas de chichi, des relations directes.

Odessa GoogleEarth

La ville apparaît, au sortir de la gare, dans un léger brouillard, mais le ciel bleu est visible au-dessus. « Odessa est un gros port », nous annonce Natacha alors que nous ne songeons encore qu’au petit-déjeuner. D’où un quiproquo initial sur le sens de « port »…

mosquee odessa

Le village grec antique Odersos est devenu une ville industrielle de 1,7 million d’habitants, créée par Catherine II lorsque la région fut libérée des Turcs en 1794. Natacha a bien dit « libérée », pas « conquise » – tout un symbole. Les blonds orthodoxes ukrainiens se devaient d’être rendus libres du joug musulman imposé par les Turcs basanés, telle est la signification. Pour accroître sa zone d’influence, Catherine II voulait un accès à la mer Noire. C’est un plan en damier de ville nouvelle, de larges artères plantées d’acacias ou de platanes, une architecture à l’européenne. Une ville libre surtout pour peupler ce lieu inculte et désolé. Tous les parias furent accueillis, serfs en fuite, juifs interdits de Moscou et de Saint-Pétersbourg, aristocrates voulant échapper à la révolution, négociants en quête de fortune. Chacun s’est vu proposer un terrain gratuit à condition qu’il construise en respectant le plan d’urbanisme. Balzac fit rêver le père Goriot, sur son lit de mort, d’aller y fabriquer des pâtes.

port odessa

La ville d’aujourd’hui abrite le plus grand port de commerce de la mer Noire et le plus célèbre Institut Polytechnique ukrainien qui forme les ingénieurs. De même, c’est à Odessa que prospère le fameux hôpital qui procède aux opérations des yeux. Y règnent la construction navale, le raffinage, la chimie, la métallurgie et l’agroalimentaire. Le climat est relativement doux avec une moyenne de -2° en hiver et de +22° en juillet. De 1819 à 1858, Odessa fut un port franc. Durant la période soviétique, c’était une base navale. Depuis le 1er janvier 2000, le port d’Odessa est déclaré port franc et zone franche pour 25 ans. Odessa est sans grande valeur militaire stratégique car la Turquie maîtrise de fait les Dardanelles et le Bosphore, autorisant l’OTAN à contrôler le trafic maritime vers la Méditerranée. Le port de commerce, l’important terminal pétrolier dans la banlieue et l’autre port d’Illitchivsk au sud-ouest (ville d’Illitch – le prénom de Lénine…) forment un nœud de communication ferroviaire. Les industries pétrolières et chimiques d’Odessa sont connectées par des oléoducs stratégiques à la Russie et à l’Union européenne.

clochard odessa

Nous arpentons quelques rues de la ville pour quitter la gare. En ce petit matin, les habitants sont encore très peu réveillés et les avenues, larges, bordées de hauts platanes, présentent des façades défraîchies et vieillottes.

atlantes odessa

Des atlantes musculeux soutiennent les balcons des premiers étages, comme à Vienne en Autriche, ou flanquent les porches d’entrée. Deux jeunes spécimens, aux muscles encore très souples, soutiennent un globe bleuté qui supporte lui-même un balcon de fer forgé en rotonde sur un coin d’immeuble. C’est très chic bourgeois. Les seules façades à connaître le maquillage sont les entrées pimpantes de banques ; elles ne manquent pas dans ce centre du commerce. Tout le reste a besoin, comme à Florence ou à Venise, d’être sérieusement restauré. Son architecture apparaît plus méditerranéenne que russe, influencée par les styles français et italien. Odessa a, dit-on, toujours possédé un esprit de liberté et d’ironie en vertu de sa situation géographique d’ouverture aux étrangers.

adolescent odessa

Nous voulions entrer dans une église, dépendance d’un monastère sis près de la gare, vers 6h du matin. Le jour était levé, le soleil dardait déjà derrière la brume. Certes, entrer dans l’église pour des non-orthodoxes reste possible, mais le marguillier a mis tant de restrictions dans son « autorisation » que nous avons renoncé. « Pas de tête découverte pour les femmes, pas de short pour quiconque » – jusque là, rien que de très normal. Mais il a rajouté, devant notre groupe, des détails montrant sa répugnance à nous laisser entrer. Il s’est révélé un bureaucrate de Dieu plus qu’un croyant. Une religion qui préfère ainsi les règlements administratifs du culte à la prière n’est pas digne d’être honorée par le visiteur. « A la russe » une fois encore, il s’agit d’imposer l’arbitraire du clergé plus que de permettre de rendre grâce à Dieu.

cafe odessa

Nous prenons le petit déjeuner dans une salle de jeu clinquante, vide aux petites heures du matin, dont la particularité est de rester ouverte 24 h sur 24. D’épais cerbères vêtus de sombre et aux regards fouineurs gardent l’unique entrée. Comme partout dans le monde, casinos et salles de jeux sont plus ou moins contrôlés par une mafia. Mais le café est à volonté et le petit-déjeuner forfaitaire comprend jus d’orange, œufs et toasts, ce qui est bien agréable. Nous sommes assis à l’étage, devant la grande vitre qui donne sur l’avenue, de laquelle nous pouvons voir sortir peu à peu la population.

Potemkine escalier Odessa

Nos pas nous mènent ensuite vers le fameux escalier Potemkine dont les multiples marches ont été rendues célèbres par le film d’Eisenstein. Il était âgé de 27 ans en 1925 lorsqu’il a tourné Le cuirassé Potemkine. Toutes les années 1970 ont vu et revu ce film réalisé en six semaines qui commémore la révolution de 1905. Nous gardons à l’esprit la séquence 4, appelée par les critiques « les escaliers d’Odessa ». Une voiture d’enfant, échappée des mains d’une mère tuée par la troupe, dévale lentement l’escalier dans toute sa longueur, marche après marche, poussée initialement dans sa chute par la maman que la balle a rendue cadavre. La voiture va, très probablement, plonger dans les eaux du port tout en bas, mais ce n’est que suggéré.

Potemkine escalier Odessa enfant

Selon la théorie du Proletkult, il n’y a pas d’individus, il n’y a que des masses des deux côtés des fusils, le destin individuel n’étant que la résultante des engrenages sociaux. Le bébé dévalant l’escalier n’est donc pas une personne mais un simple « dommage collatéral », une synecdoque symbolique de la répression tsariste. Où l’on voit que la modernité, qu’elle fut soviétique ou qu’elle soit aujourd’hui américaine, peut faire de l’être humain quantité négligeable. Fils et fille des Lumières, le marxisme soviétique et la démocratie américaine en illustrent parfois les dérives.

duc de richelieu odessa

Au sommet de cet escalier trône en majesté la statue de Richelieu. Oh, certes ! Il ne s’agit pas de notre cardinal mais d’un arrière-petit-neveu à lui, qui fut le premier gouverneur d’Odessa de 1803 à 1814. Armand du Plessis, duc de Richelieu, ayant fui la Révolution française, servit dans l’armée russe contre les Ottomans. On lui attribue le tracé actuel de la ville. Il est considéré comme l’un des pères fondateurs. Vêtu d’une toge romaine, la statue fut conçue par le sculpteur russe Ivan Petrovich Martos (1754-1835) et coulée en bronze par Yefimov. Inaugurée en 1826, elle constitue le premier monument érigé dans la ville. Vue d’un certain angle, la malice populaire donne un gros sexe sorti à la statue d’un personnage si digne, et il est vrai qu’à une certaine distance on le croirait bien ! Dans un hôtel d’angle, fort chic vu son emplacement, une limousine américaine peinte en parme attend d’aller véhiculer le VIP.

limousine parme odessa

Un gros chat tigré se dore sur la pierre chaude tout en haut des marches du fameux escalier ; il ronronne quand je le caresse sur la tête. Une petite fille au haut vert pomme attaché par un nœud de chaussure sur une seule épaule, et à la jupe noire à pois blancs, prend des poses sur les marches, en vue de la photo que cadre et recadre son papa, perfectionniste ou maladroit.

chat escalier potemkine odessa

Une jeune femme téléphone sur son mobile, assise une cuisse en l’air sur le parapet, jambes dorées longilignes dévoilées par la minijupe. Un adolescent sérieux passe en sandales, blond coiffé court, le polo échancré mais le jean à la mode trop chaud pour la saison.

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Tomboy film de Céline Sciamma

Tomboy film de Céline Sciamma

Un tomboy est un garçon manqué. Tom veut dire « n’importe qui », « le premier venu » : tomcat le chat mâle errant, tomboy le type garçonnier. Tomboy est aussi une fillette de 10 ans qui joue au garçon. Laure se fait appeler Michael lorsqu’elle surgit un été dans une banlieue nouvelle, après un déménagement.

Elle s’habille en garçon (bermuda et débardeur), se coiffe en garçon (cheveux courts), refuse de porter un collier (même fait en nouilles par sa sœur). Elle ne s’intéresse pas à l’intérieur mais rêve sur le balcon de sortir ; elle n’a pas le désir de jouer à la poupée, ni en mignotant sa petite sœur, ni en caressant le bébé nouveau-né. Ne portant pas de jupe et chaussant des tennis comme tout un chacun, elle court droit comme les garçons et pas les jambes dans tous les sens comme les filles. Elle veut jouer au foot comme les gars pour ne pas rester sur la touche comme sa copine Lisa du même âge. Elle veut s’intégrer à la bande plutôt que de rester entre soi, entre filles. Pour cela, elle observe les comportements de garçon : ils jouent torse nu, crachent par terre, n’hésitent pas à se battre. Laure-Michael fait pareil.

Pourquoi serait-il difficile à une fillette de 10 ans de faire comme les garçons de 10 ans ? Nous sommes avant la puberté qui va sexuer les corps, avant même la préadolescence, qui débute à peine. Le torse d’une fillette vaut celui d’un garçonnet, quoiqu’un peu plus maigre et moins musclé, avec de petits mamelons qui commencent à gonfler. Mais cela ne se voit pas et les yeux gamins ne sont pas centrés sur l’anatomie. Ce qui compte est la camaraderie entre pairs : marquer des buts au foot, lutter à égal avec les autres, faire comme eux. La seule chose qu’elle ne peut pas, c’est pisser debout et se présenter à la baignade sans rien dans le slip. D’où la séquence drôle et touchante où elle se modèle un pénis avec de la pâte à modeler pour que son slip soit aussi rempli que celui des autres…

Tout se passe bien derrière un ballon, à la baignade, lors des affrontements demi-nu pour mesurer ses muscles. Le problème surgit du côté des filles. La petite sœur de 6 ans est futée, elle comprend vite et entre dans le jeu, ce qu’elle désire est d’accompagner son aîné(e) dans ses sorties et découvrir des copines dans ce nouvel univers. Il est doux aussi de rêver avoir un « grand frère », image protectrice et initiatrice. Mais la copine Lisa, du même âge, a déjà commencé sa préadolescence, ses seins commencent à se former, elle porte un maillot deux pièces. Elle est attirée par Michael : « tu n’es pas comme les autres ». Elle va même lui demander de fermer les yeux jusqu’à l’embrasser sur la bouche. C’est Lisa qui va être la plus atteinte par cette transgression d’identité.

tomboy slip torse nu

Car tout finit par se savoir, d’autant que la rentrée des classes approche et que les prénoms sont révélateurs des identités sexuées. Laure ne peut pas passer pour un prénom de garçon, et la mention du sexe biologique est portée sur les listes scolaires (pour l’usage des toilettes et des vestiaires de sport entre autres). Après une bagarre (où elle a eu le dessus), Laure voit la mère du gamin qui avait rabroué sa petite sœur sonner à l’appartement. On accuse « Michael » – or il n’y a pas de Michael ni de fils…

« Cela ne me dérange pas que tu t’habilles en garçon ni que tu joues en garçon », dit à peu près la mère scandalisée ; ce qu’elle n’accepte pas est le mensonge. Pour la rentrée des classes, « tu as une solution ? » demande-t-elle. Il n’y en a pas d’autre que d’avouer et de tenter de se faire pardonner. Les garçons jugent en tribunal unanime : ils veulent « vérifier » pour classer. Lisa défend Laure-Michael par solidarité féminine, mais surtout parce qu’elle éprouve un sentiment pour la personne avant l’appartenance à la bande. Après l’avoir dans un premier temps fuie, elle l’attend sous son balcon, prête à l’amitié puisque l’amour est (socialement) impossible.

Et l’on reprend au début : « comment tu t’appelles ? ». Cette phrase initiale (et initiatique) est celle que se disent habituellement deux enfants qui se rencontrent pour la première fois. Elle vise à savoir « qui » est là (garçon ou fille ?), donc « comment » se comporter. Les rôles sociaux sont codés et les enfants sont éduqués à respecter les codes de leur milieu.

Mais il s’agit moins de « genre » au sens sexuel du terme, que de comportements. Laure « joue » au garçon, elle ne désire pas « être » un garçon. Ce qui lui manque est le jeu avec la bande, les nouveaux copains, pouvoir enfin sortir de l’enfermement familial (cocon affectueux mais tournant en rond – le sempiternel « jeu des familles », le silence autour du canapé le soir…). Au fond, c’est la curiosité pour le monde et pour les autres plus qu’un problème d’identité qui taraude Laure lorsqu’elle prend le rôle de Michael. Du théâtre plutôt que du genre. Ce sont les adultes qui posent problème, projetant leurs fantasmes sur le sujet, pas le film.

Car sa justesse est d’observer les comportements sans juger. Les parents sont protecteurs et aimants, un peu coupables de déménager si souvent pour cause de métier (l’informatique), mais soucieux de garder la transparence nécessaire aux bonnes relations sociales. Les enfants s’expriment comme des enfants et pas comme des acteurs dont le rôle est appris. La petite sœur est ainsi particulièrement naturelle, mais aussi Lisa, et le leader des garçons, exubérant et souvent torse nu.

Tomboy signifie rustre, sauvage et impolie (celle qui n’est pas « polie » par la civilisation), une fille qui agit comme un garçon fougueux (années 1590). Vers la même époque en anglais, le mot a pris le sens de catin, femme audacieuse ou impudique. To tomcat en référence aux matous signifie depuis 1927 poursuivre les femmes en vue de gratifications sexuelles (faire du tom-catting). D’où l’ambigüité du mot anglais lorsqu’il est repris en français. Il introduit le sexe alors qu’il ne saurait y en avoir à 10 ans, et il véhicule surtout l’idée que les instincts se manifestent bruts, sans être maîtrisés par l’éducation ou les mœurs.

Dès lors, est-on en présence du « bon sauvage » ou du « barbare » ? Selon que l’on est naïvement optimiste sur la nature humaine, ou cyniquement pessimiste sur le dressage des instincts, le spectateur du film choisira l’un ou l’autre. Évidemment, aucune de ces deux attitudes extrémistes n’est vraie : qui veut faire l’ange fait la bête – et qui ne voit que la bête ignore l’humanité. Les catholiques intégristes de Civitas rejoignent les salafistes de l’islam littéral pour condamner cette transgression des genres et ce comportement « dépravé ». Au nom d’une Morale dictée directement par Dieu/Allah il y a plus de mille ans et qui ne peut être changée. Pour ces croyants, tout est dit de tous temps et la société doit rester immobile, les mœurs immuables, fixées une fois pour toutes.

Pour les laïcs, pas question d’accepter un tel diktat. L’homme est un être doué de raison, qui peut apprendre et qui relativise. Il n’y a ni Bien ni Mal en soi, fixé dans le ciel des Idées pures, hors du monde terrestre, mais du bon et du mauvais, relatif à chaque fois aux êtres et aux circonstances. Dans le cas de Laure en Michael, il s’agit d’un comportement égoïste, naïf et sans malice, mais qui peut induire en erreur les autres. La fille se veut garçon, donc Lisa tombe sans le savoir amoureuse d’un mensonge. C’est là où les relations deviennent malsaines : non qu’il soit mal d’aimer une personne du même genre à cet âge présexuel – « l’amour » restant plus un sentiment qu’un désir physique – mais il est mal de tromper l’autre en mentant sur soi.

  • Plus qu’un problème de Morale, il s’agit d’un problème de comportement inadapté aux relations sociales saines.
  • Plus qu’un problème de « genre », il s’agit d’une question de jeu : offrir aux filles les activités qu’elles ont les capacités et le désir de faire, y compris celles des garçons.
  • Plus qu’un problème d’identité, il s’agit d’une interrogation sur la transparence : être soi et que les autres le sachent.

Nous sommes donc bien loin des discussions métaphysiques, qui masquent des réactions politiques conservatrices en discutant du sexe des anges. Que de chemin mental parcouru en régression depuis le film Ma vie en rose, paru en 1997, où un Ludovic se veut carrément fille et porte des robes devant tout le monde ! Là, il était question de « genre » – pas dans Tomboy.

Tomboy film de Céline Sciamma avec Zoé Héran et Malonn Lévana, 2011, DVD Pyramide vidéo, 80 mn, €14.99

En replay 1 semaine sur Arte-TV
Entretien avec Céline Sciamma qui louche sur « la théorie » du genre (qui n’existe pas hors de la secte restreinte des écolo-féministes radicales américaines qui refusent jusqu’au néolithique – mais qui est à la mode, donc ce que le journaliste veut entendre)

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Enfumage ou vapotage

Le tribunal de commerce de Toulouse a ordonné hier lundi 9 décembre 2013 à un vendeur spécialisé de cesser de vendre des cigarettes électroniques en jugeant qu’il faisait une concurrence déloyale à un buraliste de l’agglomération et qu’il « (violait) le monopole d’État sur la vente du tabac ». Il y a des viols plus traumatisants ! Notamment celui de la tabagie passive de mise durant les cours universitaires dans les années 1970 sans que personne ne dise rien.

J’ai rencontré cet été un fumeur repenti qui utilisait ces gadgets et nous en avons parlé.

fumer ado torse nu

Avantages :

  • la e-cigarette n’est pas une cigarette mais un tube à vapeur
  • elle n’émet ni CO2, ni goudrons, ni l’une des quelques 4 000 substances nocives issues de la combustion du tabac
  • après 14 ou 16 bouffées (l’équivalent d’une cigarette), le vapoteur doit patienter au moins 30 minutes avant de pouvoir l’utiliser de nouveau, ce qui l’oblige à réduire sa consommation
  • la vapeur peut ou non contenir de la nicotine, chacun peut la doser selon ses besoins ou l’éliminer complètement
  • d’autant que ce n’est pas « la nicotine » qui rend dépendant, mais les fumées dégagées par l’ensemble de la cigarette, dont le sucre ajouté par les fabricants pour rendre dépendant (Dossier de La Recherche, spécial Addictions, octobre 2013, p.56) – fabricants qui ont donc INTERET à faire interdire ou réglementer le vapotage tout en encourageant le tabac
  • aucune fumée ne s’en dégage, très peu de parfum alentour, et RIEN ne reste sur les vêtements ou les murs (j’ai testé la cohabitation) ; l’argument du « tabagisme passif » dans le cas du vapotage est donc une fumisterie poussé par la mentalité surveiller et punir au cœur de tout Français envieux qui possède une moindre parcelle de pouvoir : personne n’est incommodé par le vapoteur, au contraire de la cigarette !
  • le Parlement européen vient de décider que la cigarette électronique ne devait pas être considérée comme un médicament
  • l’achat de doses est nettement moins cher que l’achat de paquets de cigarettes !
  • le gros fumeur ou l’addict peut se désengager progressivement de son vice sans plus gêner personne

Inconvénients :

  • les substances parfumées vendues en dose n’ont pas d’étiquetage contrôlé et pourraient contenir des éléments nocifs – mais il suffit de les contrôler comme des aliments ou de la parapharmacie
  • on peut s’en prémunir en achetant des doses « bio », fabriquées en France, mais c’est plus cher (moins que la cigarette traditionnelle)
  • aucune étude médicale ne peut exister sur les effets long terme de ces substances aspirées, car le vapotage n’existe que depuis moins de dix ans
  • l’État, qui se fout de notre santé quand cela ne lui coûte qu’au-delà des prochaines élections, perd une manne immédiate de taxes juteuses sur le tabac
  • une étude pipeautée de 60 Millions de consommateurs (au nom de quel intérêt particulier ?) a été démontée  « Ce qui semble étrange, c’est qu’entre chaque bouffée, ils « aspiraient » l’air du laboratoire (au lieu de simplement désactiver le mécanisme d’aspiration). Nous n’avons de plus aucune information sur les modèles testés. »
  • les marchands de tabac voient le monopole de l’addiction nicotinique leur échapper – un petit privilège en moins…
  • au nom du « principe de précaution » cher à l’ex-président Chirac (qui l’a sanctuarisé dans la Constitution !), l’interdiction de les utiliser dans les endroits accessibles aux enfants (comme cela est fait pour le tabac) est légitime au nom de l’exemplarité, estime le rapport des experts réunis par l’Office français de prévention du tabagisme, sur l’exemple de la Belgique, le Luxembourg et Malte. On peut l’accepter, tout comme la ministre de la Santé Marisol Touraine qui souhaite proscrire la cigarette électronique sur les lieux de travail (on proscrit bien de picoler).
  • de mauvaises habitudes « de fumeurs » pourraient être prises par ceux qui n’ont jamais fumé. Mais l’étude américaine 2013 parue dans le bulletin hebdomadaire du Centre de prévention et de contrôle des maladies (CDC) montre que si, entre 2011 et 2012, collégiens et lycéens ont bien vapoté plus en passant de 4.7 à 10%, 76.6% d’entre eux avaient DEJA fumé des cigarettes ! Le vapotage étant moins nocif pour eux que la clope, c’est quand même un progrès sanitaire, non ? Quand aux un sur cinq qui commencent par l’e-cigarette, c’est préférable pour leur santé et ne les rend pas addicts.

Mais ce dernier argument des « habitudes » est spécieux : les fumeurs ont commencé ado « pour faire comme tout le monde », pas pour se rendre dépendants. Si leurs pairs se mettent au vapoteur, ils feront comme eux ; s’ils gardent le gros tabac puant, ils auront parfois le snobisme de vapoter juste pour se distinguer ; ou de ne rien fumer (comme moi) aussi pour se distinguer des adeptes du biberon infantile.

A noter qu’à 5 et 6 ans, j’ai imité mon grand-père en roulant des « cigarettes » en papier journal que je faisais semblant d’allumer avec un briquet-tempête (sans essence, juste avec la pierre à étincelles) – mais cette habitude née de l’imitation ne m’a JAMAIS incité à fumer. Si j’ai grillé quelques cigarettes vers 14 ans pour faire comme les autres et par curiosité, je n’ai pas continué. Ce n’est donc pas « le geste » mais le mimétisme de bande qui inciterait les non-fumeurs à devenir fumeurs !

Fumer défense de dessin

Il vaudrait mieux interdire aux « zartistes » de faire cloper toutes les trois minutes leurs personnages quand ils ne savent plus quoi dire dans les films. C’est so chic ! n’est-ce pas, de prendre des poses et de grimacer avec application en tirant sur le bout fumeux en attendant la réplique. Beaucoup plus que la pub, ce sont les séries télé et le cinéma qui rendent addictifs. Il faut faire comme les dieux.

Mais quand donc les politiques – surtout de gauche – vont-ils surveiller et punir les zartistes de la Culte-culture ? Tout ce débat apparaît plus comme un enfumage de première que comme un exposé transparent sur ce qui est meilleur pour la santé. Bien sûr qu’il vaudrait mieux NE PAS fumer, mais quitte à être obligé de faire comme tout le monde pour ne pas être exclu, autant que ce soit avec une moindre nocivité. Même si cela remet en cause les zacquis des buralistes et les gros impôts de l’État dépensier !

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Solotareff et Fromental, Loulou l’incroyable secret

Solotareff et Fromental Loulou l incroyable secret

La BD du film qui sort au cinéma le 18 décembre 2013 – qu’on se le dise !

Loulou est un loup et fait les quatre-cents coups avec Tom son copain, le lapin si malin. Pourquoi Croc et Longues oreilles sont-ils amis, mystère ! Mais c’est dit dans les albums avant.

Les deux ados dorment l’un sur l’autre dans une barque de pêche immobile sur l’étang du pays des lapins quand une vieille corneille croasse mélodieusement. C’est pour mieux attirer Loulou, somnambule ensorcelé, dans les rets d’une bohémienne qui projette ses manipulations derrière la boule de cristal. Lui qui se croyait orphelin, voilà qu’il voit sa mère vivante !

Loulou le croit et les quatre pattes se carapatent au pays des Carpathes. C’est le repaire des loups (garou) où les Sancros sont mal vus. Wolfenberg, le château des loups, est une forteresse prédatrice au-dessus des forêts alentour. La population est un brin xénophobe envers qui ne chasse pas de race et ne va pas chercher la pitance avec les dents. Se tient justement le festival de Carne, et ce n’est pas du cinéma. Il s’agit de chasser la biche changeante, vraie femelle-star qui permet de dominer la forêt (on se croirait au cinéma des adultes où qui tient la femme bien roulée tient les financements).

Il y a de la traîtrise et de la manipulation, de la vantardise et de l’orgueil, de l’ego et de la bande. La violence fait loi mais le croc est bien souvent plus bête que les oreilles (qui contiennent quelque chose entre deux).

Il y a aussi de l’amitié indéfectible et de l’amour inconditionnel, de l’honneur et quelque raison parfois. Loulou bêta, lapin malin, il y aura heureuse fin. Mais pas sans suspense ni rebonds.

Loulou l incroyable secret le film

Un dessin très coloré pour des animaux caricaturés, cela plaît aux gamins jusque vers 8 ou 10 ans ; l’histoire parle du monde de la cour de récré. Mais les adultes, qui lisent parfois avec eux, s’amuseront des jeux de mots et allusions à notre jungle globalisée. De quoi contenter petits et grands !

Grégoire Solotareff (dessin) et Jean-Luc Fromental (scénario), Loulou l’incroyable secret, 2013, la BD du film France3 cinéma, éditions Rue de Sèvres, 62 pages, €11.88

Le film sort le 18 décembre 

le site officiel du film
www.louloulincroyablesecret-lefilm.com
Site officiel qui propose un contenu documentaire sur le film, des mini-jeux, des goodies, des ressources presse et pédagogiques, etc.
Le carrefour pour l’accès à tous les contenus numériques spécialement créés pour la sortie du film, via des espaces dédiés à la presse, aux enseignants, aux parents et aux enfants.

le livre numérique sur le film
www.loulousite.com/descriptions
Loulou l’incroyable secret [A propos du film] Ouvrage numérique enrichi qui propose, pour la première fois en France, une présentation complète et approfondie de toutes les étapes de la fabrication du film au travers de nombreux extraits audiovisuels, dessins de recherches et de production, interviews, musiques… Disponible gratuitement jusqu’à Noël sur l’iBookStore pour iPad et (prochainement) sur Google Play pour tablettes Androïd

l’application-jeux pour tablettes
www.loulousite.com/descriptions
Loulou l’incroyable secret pour apprendre et s’amuser avec les personnages du film; elle contient la bande-annonce, des goodies, des mini-jeux ludo-pédagogiques, les coulisses du film…Disponible gratuitement sur l’App Store pour iPad/iPhone et Google Play pour tablettes Androïd

les dernières nouvelles

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la bande originale
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toutes les musiques composées par Laurent Perez Del Mar pour le film
bientôt disponibles sur les plates-formes numériques (iTunes, Deezer, Spotify…)

la mini-expo
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une mini-exposition éditée en 17 planches disponible à la commande

Une exposition Grégoire Solotareff à Angers dans le cadre du Festival Premiers Plans du 17 au 26 janvier 2014
www.premiersplans.org

Une grande exposition Grégoire Solotareff à l’Abbaye de Fontevraud
du 20 mars 2014 jusqu’à l’été 2014
www.abbayedefontevraud.com/

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Crin-blanc, film d’Albert Lamorisse, 1953

Soixantième anniversaire du film culte des années 50. Crin-blanc est un bel étalon sauvage que les hommes veulent capturer et dresser. Falco est un pêcheur de 10 ans qui vit en Peau-rouge en Camargue, région isolée et désertique en cet après-guerre. Ces deux indomptés vont se rencontrer et l’amitié naître. L’histoire est minimaliste (et ne dure que 40 mn), le noir et blanc donne du contraste et les deux héros, le cheval et le garçon, sont vigoureux et entiers. De quoi faire une belle histoire qui, 60 ans plus tard, n’a rien perdu de sa force.

alain emery 11 ans sur crin blanc

Lors du tournage en 1951, nous sommes six ans après la fin de la guerre mondiale et Staline va disparaître deux ans plus tard. C’est dire combien les autoritarismes d’État (fascisme, nazisme, communisme, et même capitalisme industriel américain) font l’objet d’un rejet violent dans l’imaginaire de l’époque. La liberté, la vie hors civilisation, les grands espaces et la rude nature donnent un nouvel élan à la génération du baby-boom, née dès 1945. Crin-blanc arrive à ce moment privilégié.

11 ans torse nu alain emery et crin blanc

Falco est pareil à l’Indien, vivant en osmose avec ce milieu mêlé de Camargue où se rencontrent la terre et l’eau, le fleuve et la mer. Le jeune garçon vit à moitié nu, sans chaussures et les vêtements déchirés, la peau cuivrée par le soleil, les cheveux blondis par le sel et le corps sculpté par la course. Il pêche dans la lagune, il rapporte une tortue à son petit frère, il chasse le lapin pour le faire griller aussitôt sur un feu de brindilles, il monte à cru l’étalon sauvage. Les gardians de la manade Cacharel sont à l’inverse fort vêtus de gilets sur leur chemise, enchapeautés et armés de lassos, ils montent lourdement en selle. Ils sont les cow-boys civilisés contre le gamin en Indien sauvage. Il refuse le dressage et l’autorité machiste, rétif comme le cheval farouche.

Notez qu’il n’y a que des mâles dans ce film noir et blanc, même le bébé bouclé blond aux cheveux de fille est un petit garçon, le propre fils Pascal du réalisateur ; les deux enfants vivent avec leur grand-père, chenu à longue barbe. L’apogée du récit est le combat entre étalons pour la possession des femelles, sous le regard des gardians. Nous sommes dans un monde dur, où l’âpreté du paysage de confins exige des hommes la lutte continuelle. L’amitié entre l’étalon et le gamin est virile, bien loin de la sentimentalité qui sera celle de Mehdi avec les chevaux dans les années 60, dans Sébastien parmi les hommes.

alain emery 11 ans galopant sur crin blanc

Peu de dialogues d’ailleurs, surtout du mouvement : de longues chevauchées, des fuites, des passages en barques, une chasse au lapin, un rodéo en corral. Le gamin n’est pas épargné, jeté à terre, traîné dans la boue de lagune, désarçonné plusieurs fois. Maladresse d’habilleuse, le spectateur peut le voir, durant le même galop, chemise fermée jusqu’à la gorge puis ouverte jusqu’au ventre, à nouveau refermée le plan suivant, ou encore, après avoir été traîné plusieurs minutes au bout de la longe par l’étalon en pleine force, se relever sans qu’aucun bouton n’ait sauté ni que le tissu en soit plus déchiré…

Malgré la référence à l’Ouest américain, nous sommes bien sur les bords de la Méditerranée où le happy end ne saurait exister. Ce monde est celui de la tragédie grecque, de la corrida espagnole, de l’omerta sicilienne. Le pater familias est le maître absolu, tout doit plier devant sa volonté, animal comme être humain. Ce pourquoi le grand Tout est le seul refuge contre la tyrannie, le seul lieu mythique à l’horizon où le ciel et l’eau se confondent, où cheval comme enfant puissent se rejoindre sans les contraintes impérieuses des mâles blancs occidentaux.

DVD Crin_blanc et le ballon_rouge

C’était un autre monde, celui encore de la France des années 1950, qui sera balayé d’un coup en mai 1968. Alain Emery, 11  ans, élevé dans les quartiers nord de Marseille, a été sélectionné sur près de 200 garçons de 10 à 12 ans par une annonce parue dans Le Provençal, sur l’incitation d’une amie de sa mère. Son visage aux traits droits, son air grave, son teint sombre, donnent à son personnage une incarnation fière et violente qui a contribué sans aucun doute à la durée du film.

Alain Emery n’est pas « acteur », il ne sait pas « jouer » – il ne sait qu’être vrai. Ce pourquoi le tyrannique Albert Lamorisse l’a qualifié « d’enfant qui ne sait pas sourire ». Mais vit-on une tragédie en rigolant ? Il n’y a pas que des pagnolades dans le cinéma du sud. Et c’est probablement toute la présence de ce gamin résolu et hardi qui donne encore son sens au film.

Crin-blanc, film d’Albert Lamorisse, 1953, Grand prix Cannes 1953 et prix Jean Vigo 1953, suivi du film Le ballon rouge, Palme d’or Cannes 1956, réédition Shellac sud 2008, + 2 bonus, €14.95

Alain Emery a incarné aussi à 25 ans Mato dans le feuilleton français de Pierre Viallet en 1965, Les Indiens

Alain Emery dans Le Midi libre, janvier 2012

Les critiques à côté de la plaque des wikipédés

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Musée viking des Lofoten

Ce matin, il fait brumeux. Je désire aller visiter le musée viking dont nous avons vu la halle en passant sur la route. Un peu de culture dans ce monde de course ne saurait faire de mal. Bus jusqu’à Borg, via Lekness où je dois changer pour un autre. Le musée, fort bien fait, reconstitue la vie médiévale de ces paysans-guerriers, volontiers pêcheurs et commerçants. Il coûte 140 NOK l’entrée, soit 18€, mais la dépense est justifiée. Il est installé depuis 1995 sur les fondations de la ferme viking de Borg de 83 m de long, découverte sur le terrain et fouillée de 1983 à 1989. Elle a connu deux périodes d’habitation entre 500 et 950 de notre ère. Les archéologues l’ont reconstituée telle que nous la voyons aujourd’hui, toute en bois et toute en longueur, à une quinzaine de mètres à côté.

ferme viking Lofoten

Une salle présente des vidéos techniques sur la découverte, la fouille, l’univers viking, la religion, la saga qui évoque l’endroit. Puis nous passons dans une salle où est projeté le film de 12 mn  ‘Rêver Borg’ racontant la belle histoire d’Åsa (prononcez ôseu) et d’Erik, enfants d’adversaires, séparés pour cause d’exil en Islande de la petite fille et de son père, revenue adulte pour se marier avec Erik, successeur de son père sur la ferme ancestrale spoliée aux parents d’Åsa par le père d’Erik (hum, si vous avez compris, c’est que je me suis mal expliqué). Les enfants du film sont gracieux, l’histoire romantique, le décor sauvage. Avec le réalisme d’avoir été tourné sur les lieux mêmes de la vérité historique ! Car le récit est authentique, le chef de la ferme de Borg, Olaf Tvenumbruni, est entré en conflit avec le comte d’Håløyg Håkon Grjotgardsson. Il n’a pas voulu aliéner sa liberté et est donc parti pour le pays pionnier d’Islande.

fermiers guerriers vinking Lofoten

Une fois l’histoire racontée, nous passons dans la salle des objets, où les fouilles de Lars Stenvik ont alimenté les vitrines. Il suffit d’approcher un engin pour écouter dans sa langue les explications concises pour chaque. La muséographie est très moderne et faite pour intéresser une génération née avec l’audiovisuel. Bijoux, épées, outils, costumes reconstitués sur mannequins. Ont été trouvées dans la ferme de Borg des cruches en céramique du VIème siècle, des verres allemands du VIIIème siècle, des fibules à coquille de bronze, des bijoux d’ambre, un peigne et une cuiller en os de baleine sami, un couteau de tissage de même matière qui servait à passer le fil de trame dans la pièce tissée. Les Sami étaient la peuplade autochtone vivant au nord, dont descendent les Finlandais actuels.

hache epee viking Lofoten

Près de 3000 plaquettes en or d’un demi centimètre de diamètre appelées gullgubbe ont été découvertes, probablement des amulettes enterrées sous un pilier à la mort d’un chef. La ferme était un centre économique, mais aussi politique et religieux. Les amulettes donnaient le statut du chef dans sa lignée, les origines mythiques du clan, et devaient invoquer la fertilité. Le chef était le maître de la ferme et de tous ses gens, inféodé seulement au seigneur de l’île. La saga d’Egill évoque Ulf et ses deux fils, Thorolf et Grim.

peigne musee viking lofoten

En longeant les parcs à moutons, vaches noir et blanches, cochons noirs, chevaux et autres animaux traditionnels vikings, nous accédons à la grande halle à cinq chambres de 83 m de long sur 8.5 m de large. C’est une suite de stalles intérieures montées sur parquet qui peuvent se séparer par des cloisons d’osier ou de toile. A gauche du vestibule, la chambre d’habitation avec les lieux de vie (lits, table et bancs de collation) et les ateliers d’hiver : filage et tissage, travail du cuir, meulage et pétrissage de la farine, séchage et préparation des champignons et herbes, conserves, couture, réparation des armes, menuiserie, etc.

chambre viking Lofoten

Vient ensuite la salle de banquets avec foyer central dont la fumée s’échappe par une ouverture du toit, autour duquel se tiennent le banc du chef orné des piliers de commandement sculptés d’entrelacs, puis les tables et bancs des convives, perpendiculairement. Le site fait parfois restaurant pour les groupes. La soupe au mouton mijote dans la marmite noircie au-dessus du foyer, tandis que les grillades se préparent.

cuisine viking Lofoten

Aujourd’hui, des enfants s’amusent à poser un casque sur la tête pour se faire photographier, à brandir des épées de fer, ou à tenter de soulever l’armure en mailles qui fait plusieurs kilos. Suivent la réserve et l’étable.

casque viking

Dans la réserve, est évoquée la religion des anciens scandinaves avec un arbre Yggdrasil au centre et le puits de Mime où voir l’œil d’Odin donné en échange de la connaissance pour devenir chef des dieux et créateur du monde. Il boit une gorgée de cette eau chaque jour, directement à la source de sagesse. Des cartouches en bois reproduisent des scènes des stavkirkes (église en bois) sur les métiers et les combats. Des panneaux résument les croyances dans les trois mondes, Utgard, Mitgard, Åsgård. La cosmogonie viking est composée de trois cercles. Åsgård est au centre, la demeure des dieux où se dresse l’Arbre-monde Yggdrasil. Vouloir-vivre et créativité divine rayonne de cet arbre dans tous les mondes. Autour du monde des dieux, le monde des hommes, Midgård. Au-delà du cercle des hommes, les confins où règnent le chaos, les géants Jötunn et les êtres maléfiques, Utgård. Le serpent de Midgard enserre l’univers des trois mondes et lui donne cohésion en se mordant la queue. L’existence humaine est tirée par le vouloir-vivre et tiraillée par la démesure et le mal, entre deux mondes.

ferme viking construction Lofoten

Près du puits d’Urd qui alimente en eau la vitalité d’Yggdrasil, habitent des puissances féminines redoutables, les Nornes. Elles tracent la trajectoire de vie de tout nouveau né, tissant le fil de leur destin. Mais l’univers a une fin. Le Ragnarök comprend trois séries d’événements : une catastrophe cosmique, l’effondrement de l’ordre social et le combat ultime des dieux contre les géants. L’ordre du monde en est bouleversé, générant peut-être un nouvel univers ordonné autrement. C’est en tout cas ce que laisse entendre le Voluspå.

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Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge

Yasunari Kawabata les servantes d auberge

Il y a dans ce recueil trois nouvelles et un scénario de film. Ce sont des œuvres du début, assez peu séduisantes aujourd’hui, sauf pour les spécialistes.

Le scénario d’Une page folle, par exemple, n’est pas lisible : autant voir le film (muet) réalisé par Tenosuke et présenté une fois à Beaubourg en 1967. On peut aussi le considérer comme une suite de twits (qui n’existaient évidemment pas à l’époque), mais qui ne sont que l’amplification de la séquence cinéma : « La nuit. Le toit d’un hôpital psychiatrique », « L’enfant répond. Il a l’air de s’ennuyer », et ainsi de suite.

Cette « expérience » d’écriture se voit, mais atténuée, dans les nouvelles. Des micro-scènes sont mises bout à bout pour former un vague récit sans histoire. Les servantes d’auberge sont ainsi décrites par Kawabata, qui passait du temps dans ce genre d’établissement thermal de la montagne. Il les observe, les écoute, et transcrit. C’est populaire mais automatique ; ni reportage, ni littérature, quelque chose comme une suite de notes pour étude. C’était original à l’époque, mais passe très mal les années. Ce qui reste est l’œuvre aboutie, qu’a-t-on à faire des gammes d’un artiste ?

Reste que les fantasmes de l’écrivain se révèlent à cru : fascination pour la femme, peur d’elle et de son corps, préférence pour la jeunesse immobile (endormie ou cadavre), tentations homosexuelles, un certain sadisme maniaque.

Illusions de cristal dit l’impossibilité d’avoir à la fois la connaissance scientifique et l’amour d’un être ; le mari n’apprécie sa femme que reflétée dans le miroir ; celle-ci est attirée par une jeunette qui vient faire saillir sa chienne.

Les servantes d’auberge décalent le regard puisqu’il n’y a dans cette nouvelle aucun personnage principal, pas même celui qui observe ; « on » s’offre selon les circonstances, pour diverses raisons ; ce qui compte est l’offre des corps jeunes dans la montagne.

Le pourvoyeur de cadavre ne se marie avec la fille qu’il admire dans le bus qu’à l’article de sa mort ; il paye l’enterrement de cette solitaire en vendant le cadavre à la morgue, n’en conservant qu’une image, la photo d’elle nue sur la table de dissection…

Toujours le regard, voyeurisme de l’écrivain, angoisse de l’acte. Il faut s’aimer pour se lancer; ce qui domine chez Kawabata est la peur de l’autre, la crainte du corps, l’angoisse du sentiment.

Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge (1926-1931), Livre de poche biblio 1993, 189 pages, €5.32

Tous les romans de Kawabata (prix Nobel 1968) chroniqués sur ce blog.

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Ryû Murakami, Raffles Hotel

Article repris par NousLisons.fr

Le roman est tiré d’un film du même nom, ce qui est bizarre puisque d’habitude c’est l’inverse. Mais l’auteur a été fasciné par l’actrice principale. Il est parti de là, l’imagination stimulée. A l’arrivée, le roman n’a rien à voir avec le film, sinon la trame de l’histoire. Son personnage central reste une femme, mais différente disons-le tout net : à enfermer…

Ryu Murakami Raffles hotelMoeko joue constamment un rôle, même dans ses rêves. Elle est l’incarnation parfaite de « l’actrice », la robotisation perfectionnée du rôle. Elle fait de la vie une jungle où elle est parfois sangsue, parfois plante carnivore. En tout cas vénéneuse, incapable de partager une quelconque émotion. Son obsession est de se faire prendre (seulement en photo) par un milliardaire ex-journaliste durant la guerre du Vietnam. Mais elle n’est jamais contente du résultat, l’appareil ne pouvant combler ni satisfaire ce trou noir à l’intérieur d’elle-même.

Karoya, le photographe, est désabusé et surtout usé. La guerre l’a vidé comme une sangsue. Il s’enfuit à Singapour pour échapper à la mante religieuse Moeko. Mais elle finit par le retrouver, après avoir usé l’inoxydable jeune homme de service, Takeo, intelligent et bien fait, qui sert une agence de voyages.

Le Raffles Hotel, à Singapour, sert de décor suranné à cette tempête psychologique entre les trois, tous éprouvant les limites de l’humain. Moeko ne serait-elle pas après tout une extraterrestre déguisée comme dans la série télé, tête de lézard sous visage masque ?

L’auteur a d’excellentes expressions telles que : « une voiture de collection, un coupé blanc du genre à faire mouiller la culotte de bonheur à une jeune merveille du monde du spectacle qui a eu son premier avortement à treize ans, s’est arrêtée devant moi dans un crissement de pneus » p.106. Premier avortement à 13 ans, ça vous dit quoi sur le premier rapport sexuel ? Le spectacle, c’est ça. Le happening comme on disait autrefois, l’événement, la provocation, le coup médiatique.

En 14 chapitres, Ryû Murakami entrelace les visions des personnages, chacun parlant à la première personne. Cela donne quelques répétitions, qui rendent bien le côté obsessionnel du caractère Moeko mais permettent des points de vue décalés, peut-être plus « objectifs », sur le sujet de la photo. Une réflexion en abyme sur les méandres féminins et l’aliénation de la société du spectacle, où quiconque n’est pas acteur n’est au final… rien.

Ryû Murakami, Raffles Hotel, 1989, traduit du japonais par Corinne Atlan, Picquier poche 2002, 207 pages, €6.27

Tous les romans de Ryû Murakami chroniqués sur ce blog

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Ainsi soient-ils ?

Le feuilleton catho sur Arte le jeudi soir qui vient de diffuser ses derniers épisodes, sponsorisé par Le Monde et Allociné, m’a laissé dubitatif. Certes, j’ai « fait une croix sur mes jeudis soirs », comme il est dit dans la pub. Mais la série commence bien et termine mal. Elle débute par la quête sympathique de cinq jeunes apprentis prêtres, réunis au séminaire parisien des Capucins ; elle s’achève par le chaos intégral, disons-le même, par la bouffonnerie. Le catholicisme n’est peut-être pas reluisant, mais une spiritualité existe. Force est de constater qu’elle est totalement absente de ce feuilleton.

Construit à la manière brouillonne d’aujourd’hui (on essaye « l’écriture » et on compose au montage), la série est mieux inventée et mieux créée que Plus belle la vie, mais en garde tous les défauts : le superficiel, le zapping permanent, l’absence de profondeur des acteurs, même mis dans des situations invraisemblables. L’acteur venu direct de FR3, Emmanuel (David Baiot), est d’ailleurs le plus inconsistant des cinq personnages. On se demande pourquoi il a choisi le catholicisme, alors qu’il est d’une famille adoptante « normale » ; on se demande pourquoi il est effaré de se découvrir pédé comme un phoque alors que c’est tellement tendance ; on se demande pourquoi il a choisi l’archéologie alors qu’il « désire » tant les autres (du même sexe). Son amant sans père, Guillaume (Clément Manuel), à la mère soixuitattardée, ne « choisit » la prêtrise que pour fuir les bonnes femmes et la vie normale de couple.

Le trio plus consistant offre une belle brochette de naïfs, séduits par l’aspect social dans les ors et les pompes, sans voir plus loin que le bout de leur nez. Il y a un millénaire et demi que l’Église catholique a choisi clairement la voie du pouvoir et de la politique, au détriment de l’entraide et de la spiritualité. Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire… Yann (Julien Bouanich) émerge à peine de son village breton, sorte de lande archaïque si l’on en croit les scénaristes, où mère au foyer et père au conseil municipal font vivre un catholicisme de tradition coincée et sans histoire. Raphael (Clément Roussier) est dégoûté de son milieu haut-bourgeois, de la veulerie de son père dans la finance et des magouilles au nom du fric ; de plus, son meilleur copain lui a piqué la fille qu’il aimait – vous parlez de motivations pour devenir prêtre ! José (Samuel Jouy) a tué un homme dans la sordide banlieue de Toulouse (si connue depuis Merah…) et fait de la prison ; il veut expier au service des autres car il connaît la vraie misère – lui est probablement le plus véridique du lot.

Mais au final, il en reste trois. José se fait descendre (quoi que « même pas mort », si l’on en juge par les derniers soubresauts des dernières images…). Emmanuel retourne à l’archéologie, mais sans vouloir même renouer avec un ancien condisciple (comprenne qui pourra…). Raphael choisit l’église contre le monde, et l’on prévoit qu’il sera aussi arriviste que les évêques et cardinaux en place. Guillaume reste dans l’Église parce que son éducation l’a rendu moralement invertébré et qu’il a besoin d’un carcan pour se construire. Yann, déçu que son ex-copine scoute envisage de faire sa vie avec un autre (à qui la faute, hein ?…), sera prêtre par dépit, pour ne pas recommencer l’existence terne de ses parents conventionnels.

Où est donc l’Appel de la foi ? Cela existe-t-il encore ? Ou bien la brochette de scénaristes, metteurs en scène, monteurs et producteurs du générique dont beaucoup ne paraissent pas catholiques est-elle laïcarde, acharnée à gommer par idéologie toute trace d’élévation ? En guise d’appels, nous avons l’appel de la camomille, l’appel de la chatte et l’appel du chef. Ce sont les trois moments désopilants de l’ensemble des épisodes, on les croirait écrit par Audiard…

  • L’appel de la camomille est celui d’un pape sénile qui préfère les ordres maternants de sa nonne de service à une décision diplomatique avec la Chine.
  • L’appel de la chatte est celui de Yann, qui croit avoir « trouvé Dieu » dans une église fraîche, alors qu’il revient d’une marche scoute avec sa cheftaine Fabienne, qui prie avec lui. Yann : « C’est là que, soudain, j’ai entendu l’appel de Dieu. » La chanteuse droguée qui l’a dépucelé entre deux cours du séminaire : « Ça va, j’ai compris, c’est l’appel de la chatte, pas compliqué à comprendre ! Elle était à côté de toi, vous étiez heureux, elle était en short comme toi… »
  • L’appel du chef est résumé par Yann encore, le naïf sympathique du feuilleton avec son air de Tintin. Face à l’un des policiers appelés au séminaire pour déloger les sans-abris que José a accueilli par charité chrétienne, il lui lance « écoute ton cœur ! », puis il précise : « mais il a préféré écouter son chef et je m’en suis pris une ». L’appel du chef est aussi celui de Dom Bosco (Thierry Gimenez), le Dominique ébahi d’admiration devant son supérieur Fromanger (Jean-Luc Bideau), puis abasourdi de s’apercevoir qu’il bidouille la comptabilité, donc prêt à servir avec rigueur et discipline l’ordure de cardinal Roman (Michel Duchaussoy) qui le nomme calife à la place du calife.

Certes, les séminaristes sont dans le siècle, avec tentations de la chair, avortement, drogue, misère du monde et obstacles politiques. La scène à l’université, où une secte gauchiste « au nom de la liberté d’expression » veut empêcher ces étudiants catholiques affirmés d’avoir cours en même temps qu’eux est un moment d’anthologie sur l’intolérance de gauche, toute maquillée de grands mots humanistes. Mais l’Église apparaît confite dans la tradition millénaire, fonctionnant en cercle fermé, autoritaire et hiérarchique, mentalement archaïque, où les femmes sont considérées comme des nonnes à tout faire.

Seul Jean-Luc Bideau en charismatique supérieur du séminaire des Capucins s’élève au-dessus des élèves, des pères suiveurs comme des cardinaux. Il est venu à la calligraphie chinoise par la mystique, dit-il (tout à la fin…). Las ! Il détourne de l’argent, sans qu’on sache pourquoi. Peut-être est-ce pour le bien ? Par blocage de la bureaucratie d’église ? Pour pallier aux déficiences d’entretien des bâtiments ?

Il y a de beaux moments d’émotion dans les premiers épisodes, des confrontations aiguës avec la réalité, la mise en lumière exemplaire des faiblesses de chacun. Mais le dernier épisode clownesque gâche un peu l’ensemble. On dit qu’une Saison 2 est en préparation, souhaitons qu’elle tombe moins dans le « message » Grand-Guignol et qu’elle laisse un peu la place à la vérité des vrais catholiques eux-mêmes. Pourquoi les créateurs ne prendraient-ils pas conseil – non de l’institution Église – mais des pratiquants au ras du terrain ?

Ainsi soient-ils sur Arte TV

Ainsi soient-ils – Saison 1, DVD Arte Video, 24 octobre 2012, 8 épisodes de 55 mn, €27.99

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Venise vue par le commissaire Brunetti

Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ?

J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine. Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative. Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise.

Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français. Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France.

Venise, la ville et l’Etat italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255)

Il faut dire que, lorsque l’Etat est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’Etat faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie.

Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169). Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va.

Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207). Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît.

Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.

Donna Leon site officiel en français

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Richard Price, Ville noire ville blanche

Voici un thriller psychologique venu d’un Noir américain qui va conforter les partisans de la police de proximité ! Le cadre est en effet la banlieue de New York, la ville des inégalités, et le quartier noir d’Armstrong appelé Freedomtown, côtoyant le quartier blanc de Gannon. La « ville de la liberté » est le surnom dérisoire donné par ses habitants au ghetto dans lequel ils sont parqués. De là viennent en effet la majorité des délinquants, trafiquants de drogue, petits voleurs à la tire, agresseurs de passants. La police n’hésite alors pas à boucler le quartier pour faire pression sur la majorité silencieuse afin qu’elle livre les malfrats. Mais fait-on de même en quartier blanc ?

Richard Price est moins connu pour ses romans (épais et de bonne facture) que pour ses scénarios de film. Il a ainsi écrit entre autres ‘Mad Dog and Glory’ avec Robert de Niro. Ce roman policier noir écrit par un Noir sur les inégalités sociales et policières de Dempsey, dans la périphérie de la Grosse pomme, dit toute l’Amérique : principes d’égalité affichés mais réalité des rapports de force. Selon que vous êtes Noir ou Blanc, vous ne serez pas traités pareil.

Brenda, une jeune femme blanche travaillant dans le social pour le quartier noir, est un soir d’été étouffant recueillie aux urgences choquée et les mains déchirées. Le flic de proximité Lorenzo doit lui arracher sa déposition, mais il n’est pas satisfait : « ça ne colle pas ». Elle dit qu’un Noir vêtu d’une capuche l’a tabassée et jetée hors de sa voiture, et qu’il s’est enfui avec. Sauf que son sac à main est retrouvé dehors : l’aurait-elle pris par réflexe ? Sauf qu’elle avoue que son fils de quatre ans, Cody, dormait sur la banquette arrière : où est passé le gosse ?

Les flics s’agitent, le FBI est pressenti, les huiles s’inquiètent. Le quartier noir est passé au peigne fin, les dealers inquiétés, les mauvais coucheurs envoyés en prison. On arrête un jeune d’après le portrait robot : s’il n’a pas piqué la tire, il a au moins fait autre chose de répréhensible. Le quartier gronde, la chaleur monte, les gamins demi-nus grouillent comme des mouches autour des reporters arrivés en masse comme sur une merde… C’est bien le sentiment des habitants de Freedomland que d’être considéré comme moins que rien. Les leaders officiels, pasteurs, imams, militants, association de recherche de disparus, en profitent pour faire mousser leur business. Plus le temps passe, plus la situation échappe aux protagonistes. Brenda a-t-elle dit la vérité ? Jesse la journaliste collée à ses basques cherche-t-elle l’information ou sa gloire personnelle ? Lorenzo le flic de proximité est-il trop mou avec les délinquants ?

Nous découvrons les vies méritantes des gens du quartier, les existences ternes de ceux qui ont un emploi de médiation, les destinées ratées des dealers et maris violents. Les gosses battus poussent en bandes, le fric facile inhibe toute loi, la recherche de l’illusion prime tout effort quotidien. Car prendre de la drogue, fourguer du recel ou de la came ou croire découvrir le grand amour – sont des illusions très américaines. La réalité sordide du quartier noir englue ses habitants. Brenda la Blanche n’y échappe pas…

Que le nombre de pages ne vous rebute pas, elles se lisent bien. Il y a foule de personnages mais la tension monte et l’enquête progresse par à-coups, bien découpée en longues séquences. Un livre à lire dans le train, en avion, lors de longs voyages. Ne bouquinez surtout pas quatre ou cinq pages seulement avant de faire autre chose, vous perdriez le fil ! Ce livre se boit à longs traits comme l’eau pétillante les jours de canicule. Et il fait réfléchir sur la police de proximité d’autant plus vantée en France qu’elle n’a jamais encore été vraiment appliquée.

Richard Price, Ville noire ville blanche (Freedomland), 1998, 10-18 2010, 621 pages, €9.69 

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Herman Melville, Billy Budd

Ce dernier roman de l’écrivain américain est demeuré inachevé. Melville ne cessait de le remanier, donnant de l’ampleur aux personnages et peaufinant le contexte historique. Mais, tel qu’il apparaît dans sa version ultime (publiée pour la première fois en 1924), il a la forme d’une tragédie. Il résume tout ce que Melville a connu et écrit : la mer, les relations entre mâles, la philosophie binaire de l’Ancien testament.

Billy Budd est un jeune marin de 21 ans beau, blond, athlétique et d’une heureuse nature. S’il ne sait pas lire, il chante admirablement. S’il est enfant trouvé, il est l’un des plus beaux spécimens d’humanité – un « Angle », Anglais parfait tel un ange. Enlevé par la force à la marine de commerce et enrôlé sur un navire de guerre qui lutte contre le désordre des régicides français en 1797, il aura le malheur de déplaire à un caporal de police et d’être accusé à tort de complot.

Convoqué devant le capitaine, il n’a pas de mots pour le dire. Son indignation l’étouffe, la haine de l’autre le laisse sans voix. Comme tout barbare réduit à 400 mots, la langue paralysée, il frappe. Et tue raide son contradicteur. Dès lors, son destin est scellé. Le Code maritime fait du capitaine l’exécuteur sans pitié ni discussion de la peine. Même si le capitaine penche vers la jeunesse, la bonté originelle et le Bien qu’irradie l’éphèbe. Mais en temps de guerre, la discipline ne peut se relâcher ; des mouvements dans la Flotte ont déjà eu lieu et pas question de paraître céder. Une cour martiale hâtivement convoquée ne peut qu’entériner tout ce que la hiérarchie sociale et la discipline militaire exige. Billy Budd, le Beau marin, sera exécuté par pendaison à la grande vergue, à l’aube d’un nouveau jour.

Malgré certaines digressions fumeuses un rien pédantes dans les premiers chapitres, lorsque Melville se laisse aller à son penchant pour le bavardage philosophique (à sa décharge, il n’a pas terminé l’ouvrage), l’action est directe, les personnages ont une grande épaisseur et la tragédie prend toute son ampleur. Belle fin que cette œuvre pour cet écrivain majeur qui n’a jamais fait fortune de son vivant avec ses livres !

Billy Budd est l’Homme même, Adam avant la Chute, modèle de Phidias pour Hercule, fils bâtard de noble anglais nous susurre-t-on. Mais tout ange suscite sa bête. L’être humain trop parfait encourt la jalousie. Le désir des hommes incline soit à la camaraderie, soit à la malveillance – et l’être humain trop beau, trop sociable et trop gentil ne peut laisser indifférent. Le lecteur lettré songe à l’albatros de Baudelaire, ce vaste oiseau des mers harponné par les marins jaloux et que ses ailes de géants empêchent de marcher.

Billy vit en hauteur sur la hune, son antagoniste Claggart surveille les profondeurs du navire. Budd (le bouton de fleur) est généreux, l’autre ranci et mesquin. Le premier est candide, le second retord. Symboliquement, le fils de Dieu est circonvenu par le Serpent qui siffle ses médisances. Dès lors le capitaine Vere (vir, l’homme en latin) ne peut qu’appliquer implacablement le règlement. Tout comme Abraham sacrifie Isaac son fils chéri sur ordre supérieur.

Dieu, ici, n’est pas absent, mais il n’est ni dans le code maritime, ni dans l’Eglise. La marine anglaise reproduit toutes les tares de l’aristocratie imbue d’elle-même et dominatrice. L’aumônier est cantonné à bénir l’exécution capitale, sans aucun pouvoir venu d’en haut. Dieu est ailleurs : dans la nature avec le soleil qui rosit le pendu en son dernier instant, dans le destin qui va faire périr sans gloire le capitaine trop rigide, dans la ballade sur Billy Budd que compose un marin par la suite.

Dans cette société exclusivement mâle, la force prime le droit, la hiérarchie emporte la justice, le désir interdit fait chuter le viril en vil. Car ce ne sont ni les vieux, ni les laids, ni les quelconques, que l’on persécute ou accuse : ce sont les beaux, les forts, les heureux. Il n’est pas indifférent que la Révolution coupeuse de têtes reste en filigrane de cette action située en 1797. L’égalitarisme revendiqué jalouse tout ce qui dépasse, rabaisse les remarquables, humilie les trop confiants. L’ordre « naturel » est subverti par tout ce qui est bas dans l’homme : l’envie, la haine, la cruauté.

Il n’est pas étonnant que cette œuvre ultime ait tant séduit à sa parution, 33 ans après avoir été créée. C’est que nous avons changé de siècle et que la guerre de 14 a vu l’effondrement des élites épuisées, de l’aristocratie méprisante et de la discipline absurde. Il n’est pas étonnant que Giorgio Federico Ghedini en 1949 et Benjamin Britten en 1951, en aient tiré chacun un opéra, après l’autre guerre, celle de 40. Ni que Peter Ustinov en ait fait un film en 1962, en pleine guerre froide et provocation krouchtchévienne.

C’est que la tragédie est de toutes les époques, elle parle aujourd’hui comme elle parlait hier sous d’autres mœurs, en d’autres sociétés. Parce que le Mal est dans l’homme comme le Bien, tous deux intimement constitutifs de sa nature. Parce que la chair est faible et l’âme basse la plupart du temps, chez l’homme moyen. Selon la Bible, cette hantise américaine.

Herman Melville, Billy Budd, 1891, Gallimard L’Imaginaire, 1987, 182 pages, €7.27 

Herman Melville, Billy Budd, Œuvre complète t.4, Pléiade Gallimard 2010 

DVD Billy Budd de Peter Ustinov avec Robert Ryan, Warner Bros €13.00

DVD Billy Budd de Michael Grandage avec Mark Elder, Arte €28.68

DVD opéra filmé Billy Budd de Benjamin Britten, Decca, €22.00

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Océanopolis à Brest

La Bretagne, c’est surtout la mer. Brest, son port de guerre, n’est plus ce qu’il était. Le trafic y décline, la réparation navale agonise. Les Français, trop réglementés et trop chers, ne savent plus faire dans le monde d’aujourd’hui, crispé sur l’étatisme de reconstruction après guerre. Dans l’indifférence des agents d’État parisiens plus intéressés par les intrigues de Cour et ayant peu d’affinités pour la mer étant terriens d’origines pour la plupart. Ne restent à Brest que les militaires et les chercheurs. L’IFREMER (Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer) y est actif. Au port de plaisance du Moulin Blanc a été installé le centre scientifique et technique Océanopolis.

Cette maison de la mer a été bâtie en forme de crabe par Jacques Rougerie. Le parcours de découverte des océans change de temps à autre pour sans cesse remettre à jour les connaissances acquises sur la mer. Hier, le visiteur avait l’impression de descendre en bathyscaphe depuis la surface jusque dans les profondeurs, examinant les courants et les marées avant d’aborder les poissons, puis la végétation semi animale des grands fonds. Aujourd’hui, le parc oriente la visite en quatre pavillons : le pavillon tempéré, flanqué du pavillon tropical et du pavillon polaire, puis du pavillon biodiversité pour faire mode !

Au centre, la boutique de vente – « shopping 100% marin ! » selon le slogan affiché – et une exposition Jules Verne autour de ’20 000 lieues sous les mers‘, son livre phare, pour le centenaire de sa mort.

Il faut au moins deux heures pour faire le tour des pavillons et de leurs 50 aquariums. Mais les enfants sont vite séduits, ce qui permet de pronostiquer une bonne demi-journée de visite pas ennuyeuse pour un sou. Il est utile de prévoir le pique-nique car la restauration n’est pas bon marché pour une famille.

Dans le pavillon tempéré s’ébattent les poissons, visibles comme s’ils étaient voisins depuis les aquariums. D’ailleurs, sans visiteurs, il semble que les poissons s’ennuient. Ils regardent, flous et confusément, s’agiter les petites mains et s’ouvrir les bouches rapides derrière les vitres renforcées. Leur lumière est naturelle, venue de l’ouverture au jour, leur eau savamment oxygénée par des machines dont on perçoit les jets réguliers. Pour les algues, les chercheurs ont même prévus de reconstituer les marées moyennes, deux fois en 24h !

Un aquarium reproduit en grand et en carré ce qui trônait sur les tables de nuit des années 70 : des boules de cire dans un liquide ambré ou bleuté. Mais cette fois, c’est du vrai, pas du reconstitué. De quoi en rester… médusé ! Les crustacés sont en vitrine, pas à l’étal pour une fois. Dommage pour les enfants : ici, on ne peut pas toucher !

Mais l’attraction ici est double : un bassin où – comme au Canada – on peut toucher certains animaux marins, et le ballet des phoques.

Une animatrice est là pour expliquer comment reconnaître une étoile de mer mâle d’une femelle. Là pour espacer le stress de la coquille Saint-Jacques en présence de l’étoile : sa fuite à grands coups de clapets fait rugir de rire les enfants. « Il ne faut pas le faire souvent, elle a peur » argumente l’animatrice qui sait y faire. « Je peux toucher ? – mais oui, c’est là pour ça, mais tu la remets dans l’eau, hein, elle préfère cela. » Gros succès. On y passerait des heures tant il y a de bêtes à toucher et d’histoire sur chacune.

Les phoques sont la séquence émotion. Il y a trois jours et né un bébé au couple qui s’ébat dans le bassin à ciel ouvert, que l’on regarde par tout un côté qui est vitré ou au-dessus, à la surface. Le phoque mâle, le plus gros, nage rapidement le ventre en l’air, l’œil vers la lumière, la moustache en bataille lorsqu’il émerge sur les rochers de résine. Il est sensé protéger la mère et son bébé. La femelle est mère, elle joue avec son petit, adulte en miniature, nageant vers lui, le caressant des nageoires. La petite fille en est toute retournée ; elle en voudrait un couple pour Noël. A heure fixe, grande cérémonie publique : le nourrissage des phoques. Ce ne sont que lancers de poissons et attrapages au vol. Un spectacle naturel digne du meilleur ballet.

Passons aux tropiques. Cette fois, outre les poissons multicolores que tout plongeur des mers du sud connaît par cœur, il y a la Bête qui rôde, l’équivalent du loup sur la terre tempérée ou du tigre des chaleurs : le requin. Bien que crédité de 25 morts par an seulement (contre 250 pour les seuls éléphants et 50 000 au moins pour les serpents) selon un panneau explicatif, le requin effraie plus qu’un autre. Spielberg l’avait bien compris en se faisant connaître par ‘Les dents de la mer‘, succès mondial et immédiat. Un grand bassin orné de rochers sombres d’un réalisme saisissant laisse évoluer les squales que l’on peut voir de près.

Et lorsqu’ils viennent, d’un coup de queue nonchalant, flairer la vitre qui nous séparent d’eux, regardant sans voir (ils sentent et perçoivent bien mieux les vibrations), un frisson ne peut s’empêcher de parcourir les échines de tout être humain à proximité, qu’il ait 3 ou 93 ans. Et pourtant, très peu de requins sont mangeurs d’hommes ; les victimes humaines se comptent presque exclusivement au nord-est de l’Australie et dans les Caraïbes ; bien que présent au large de la Bretagne (tout marin en voit), le requin est peu dangereux. Mais son nom, qui vient de « requiem », n’incite pas à aller jouer avec eux.

Le pavillon polaire réussit l’exploit de réfrigérer une vraie banquise, pour la plus grande joie des manchots empereurs qui, popularisés par le film – sont à la fête. « Manchots » au sud, « pingouins » au nord est le mot d’ordre des panneaux. Ils se dandinent au-dehors mais plongent et nagent par torsion du corps comme aucune danseuse humaine n’est capable de le faire. Ils vont comme une fusée le long des vitres d’observation, si vite qu’aucune photo numérique n’est capable de les capter sans flou, c’est dire ! La manchotière comprend près de 40 habitants qui paradent, font leur cent mètre nage libre ou s’expriment avec vigueur. Tout un banc de glace permet aux plus vieux de jouir d’une vue imprenable sur les exploits des jeunes. Sans parler de l’ours blanc qui surveille et des grands oiseaux polaires qui planent…

Pour les enfants, un mur de glace accessible permet de laisser la trace de ses mains qui, chaudes, ne tardent pas à se graver en creux. Nous ne saurions malgré tout oublier les crabes géants des mers froides ni les poissons déguisés en Anne-Aymone de mer ! « Anémone, anémone, oui j’ai une gueule d’anémone ! » semblent-ils chanter à sec.

Océanopolis, c’est tout un monde. Spectacle garanti. Et du plus pur « naturel ». Nouveauté 2012, l’exploration des abysses ! Une « bio » diversité de plus…

Océanopolis à Brest, le site officiel

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