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Pierre Vanhemelen, L’intrigante affaire de Moscou

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Un étrange roman pour une étrange affaire. Un journaliste parisien est incité à aller à Moscou par une lettre de chercheuse en biologie, une découverte qui pourrait l’intéresser. Il s’y rend, nous sommes l’année de l’élection de Poutine à la présidence de Russie et l’ex-KGB (pourtant appelé FSB depuis des années) est sur les dents. Tout le monde est surveillé, comme si nous étions encore à l’époque de l’Union soviétique. Le secret ? Le lecteur ne l’apprend qu’à la moitié du livre, page 56, et je ne me sens pas tenu de le révéler.

Ce sera rocambolesque, imprévu et plein d’action. Un vrai Bob Morane pour adultes.

Mais le lecteur est surpris par l’usage de la langue. Certes, l’auteur est belge, mais pourquoi créer un héros parisien s’il utilise des mots impossibles à Paris ? Que veut dire en français de France « se faire un gros cou » ? ou « il a plongé son corps dans le marais » ? ou encore « mis dans la farde » ? qui utiliserait (surtout une Russe qui a appris le français) « septante pour cent » pour soixante-dix pour cent ? ou « taximan » pour « taxi » ? que veut dire « un essuie » pour un journaliste parisien ? qu’est-ce donc en français qu’une « taque d’égout » ? ou encore « controverser ce sujet » ? et « une plaine d’aviation » ? Dit-on vraiment cela en Belgique ? En ce cas, pourquoi l’auteur n’a-t-il pas créé son héros journaliste Bruxellois ?

On a parfois l’impression de lire les facéties produites par un programme automatique de traduction, avec des phrases ampoulées et des expressions littérales qui n’ont aucun sens. « Ils se sont mélangés dans nos services sous les traits de chefs de salle » p.30 – pour dire ils se sont fondus dans le personnel du service comme chefs de salle. « J’aurais besoin de votre aptitude à mener à bon port vos enquêtes » – pour j’aurais besoin de vos capacités à mener à bien vos enquêtes. « C’est vers le milieu du XVIIIe siècle que l’exigence quantitative devient importante dans les laboratoires des chimistes » – pour l’analyse quantitative dans les laboratoires de chimie. Et ainsi de suite : « s’espionnant les uns et les autres par des jeux théâtraux » ou « après de grands breuvages d’alcool »… C’est incongru, curieux, et gâche un peu l’action.

D’autant que les invraisemblances se cumulent. Utiliser les mots « secret d’État » au téléphone avec Moscou par exemple dès la page 8, tout en sachant que « la ligne n’est pas tout à fait sûre » ! Ou elle l’est – et c’est à 100% – ou elle ne l’est pas : on ne peut l’être à demi. Ou envoyer un courriel depuis un avion en vol p.16. Ou rencontrer tout simplement « la secrétaire de Poutine » qui se présenterait ingénument comme « un agent de la CIA »? Un agent secret livre-t-il son identité et son activité au premier venu ?

Il y a pire : l’ignorance. Un auteur est comme un journaliste, il doit vérifier ce qu’il raconte. « Je me suis beaucoup documenté pour décrire cette Russie aux mille visages », déclare Pierre Vanhemelen à un journaliste du site communal. Nous nous permettons d’être étonnés…

  1. « La monarchie, système politique en vigueur depuis François 1er jusqu’à la Révolution » p.29 – où donc l’auteur a-t-il pu pêcher ça ? La monarchie française existe depuis Clovis (Louis 1er), n’importe quel moteur de recherche gogol sait le dire, à moins que l’auteur ne se soit laissé abuser par la première photo du site de l’ambassade de France à Londres qui montre le roi en F1 ?
  2. Ou encore : « J’avais à mes côtés un représentant en vins de la Dordogne » p.62 – quel Français ne sait qu’il n’y a aucune appellation « vin de Dorgogne », mais éventuellement le Bergerac ; l’auteur n’aurait-il pas « confondu » Dordogne avec Bourgogne, par hasard ?
  3. Un agent américain à Moscou : « voici ma carte du FBI » – n’importe quoi ! Le FBI n’est habilité à fonctionner QUE sur le territoire américain, il s’agit du service de sécurité intérieur ; seule la CIA est habilitée à l’espionnage extérieur. Encore une fois, n’importe quel gogol cherchant actionnant la wikipédale apprendra ce qu’il faut savoir sans effort.
  4. De même p.82, la chercheuse aurait été « recrutée par le Parti » alors que ses parents sont « morts au goulag » – ce qui était tout simplement impossible en URSS où les enfants des ennemis de l’État ne pouvaient appartenir au parti communiste !

Ces bévues et ce langage bizarre font de ce roman d’espionnage un brouillon d’aventure à la Bob Morane, ce que nous regrettons. Il y avait de l’idée et un sens du rythme. L’auteur, qui ne dit rien de lui-même en quatrième de couverture, peut sans conteste s’améliorer.

Pierre Vanhemelen, L’intrigante affaire de Moscou, 2013, éditions Baudelaire, 104 pages, €12.35

  • Le skyblog de l’auteur, créé en 2007, recense 51 « amis » http://pierrevanhemelen.skyrock.com/
  • Ce que dit de lui le blog de la bibliothèque Wellin : « Pierre Vanhemelen est né à Bruxelles le 14 janvier 1943 et habite Halma. Poète et auteur de contes fantastiques, il a été membre de l’Association des écrivains wallons, des écrivains belges et du Pen Club. Peintre, il a exposé ses toiles à la Sabena, dans la ville de Namur ainsi que dans sa galerie personnelle à Chastres. »
  • Auteur prolifique, selon le site Service du livre luxembourgeois.
  • Ce que dit de l’auteur le blog de la commune de Wellin : « Avec ce nouveau livre, l’auteur aborde un genre qu’il n’avait jamais touché : le roman policier. Car, on est loin ici du «Tunnel de l’espérance» (2011), un livre historique qui plongeait le lecteur dans la construction du canal de Bernissart (Houffalize) ou encore très loin du «Vieil homme et la forêt enchantée» (2009), un conte pour enfants. »
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Le Printemps français dans la constellation politique française

Où se situe le Printemps français dans la nébuleuse politique d’aujourd’hui ? Je me suis amusé à regrouper les trois droites de René Rémond et les quatre gauches de Jacques Julliard. J’ai ensuite comblé les vides en fonction de deux axes :

  • L’axe vertical historique qui va d’avant 1789 à l’après 2000
  • L’axe horizontal classique qui va du plus d’État au moins d’État

L’axe historique permet de replacer les idéologies politiques dans l’âge d’or de chacun des mouvements. L’axe étatiste situe le désir de centralisation ou de décentralisation, de faire nation commune ou de revivifier les régions contrastées (le terroir), de garder des valeurs collectives ou de préférer les valeurs individualistes.

constelletion politique francaise argoul 2013

Les conservateurs les plus extrêmes, intégristes catholiques et monarchistes, voudraient annuler la Révolution et revenir aux institutions et valeurs d’avant 1789. On a appelé ce mouvement la Contre-révolution, représenté par Edmund Burke, Louis de Bonald et Joseph de Maistre. Il est à noter que la Révolution nationale du maréchal Pétain était de ce type : la France parlementaire et radicale avait failli en 1940, donc retour aux traditions prérévolutionnaires. Rien de fasciste en Pétain, pas plus qu’en Franco – aucun des deux n’a été agitateur révolutionnaire comme Mussolini ou Hitler, aucun des deux ne désirait un homme « nouveau » mais simplement revenir à l’homme de toujours, créé par Dieu une fois pour toutes « à son image ». Les écolos ruraux (chasse, nature, pêche et traditions) et les anars de droite (pour qui l’humain est par essence bête et méchant), sont dans cette conception, mais avec le moins d’État possible, le moins d’emmerdeurs fonctionnaires, le moins d’interventionnisme politique.

Les libertariens, à ce titre, poussent encore plus loin, revenant à Hobbes : l’homme est un loup pour l’homme, seul l’État empêche l’épanouissement personnel et l’entreprise prédatrice. Ce courant n’existe pas en tant qu’expression politique organisée en France, mais il existe fortement aux États-Unis. Une variante féodale se constitue dans les pays de clans et de mafias où l’individualisme clanique exacerbé fait allégeance à un individu représentatif d’un clan plus fort que les autres, qui leur offre protection en échange du service (Sicile, Calabre, Russie, certains pays d’Afrique).

Dès que 1789 survient, naissent la gauche jacobine puis la droite bonapartiste en faveur de l’État centralisé et du despotisme éclairé d’une élite technocrate. Les communistes se couleront aisément dans ce moule en 1921, lors de la scission d’avec les socialistes au Congrès de Tour. Une grande part des socialistes et radicaux capituleront devant Pétain en 1940, votant les pleins pouvoirs. Mais 1789 reste une date-mémoire, avec sa variante 1793 de la nation en armes pour certains courants de gauche jacobine (Mélenchon). La droite bonapartiste englobe 1789 et le sacre de Reims dans une vision de la France plus longue, mais les acquis de la Révolution, consolidés par Bonaparte, sont parmi ses ressorts via le culte de la nation et du citoyen – revivifié en 1848 avec le printemps des peuples.

1917 voit l’avènement de la révolution communiste en Russie, donc l’espoir d’un « autre monde » possible. Mais le mouvement est éclaté entre les marxistes révolutionnaires qui veulent jusqu’à l’État sans classe, et les marxistes centralisateurs du coup d’État partisan qui veulent tenir la société par le parti et le parti par la terreur. Les staliniens sont pour l’État jacobin, les trotskistes pour l’anarchie relative. La gauche syndicaliste est oubliée, Proudhon traité de social-traître, et la social-démocratie variante Bismarck ou variante Beveridge ne prend pas en France. Les syndicats sont sommés de choisir sans troisième voie.

1945 est une autre date-clé marquée par le Programme de la Résistance et l’instauration de l’État-providence en France. Le gaullisme apparaît comme un bonapartisme fédérateur de la droite républicaine et de la gauche jusqu’aux communistes (avant que Moscou ne reprenne la main). Les socialistes redeviennent jacobins, soutenant les guerres coloniales et favorisant la bombe atomique. La Deuxième gauche avec Mendès-France perce déjà mais n’a pas d’échos dans la société politique avant 1968.

Mai 1968 est l’autre date-clé de la politique française. Nombre de partis se positionnent pour ou contre les acquis du mouvement. Si le gaullisme bonapartiste fait avec, il rassemble cependant des diversités peu compatibles : les centristes qui suivent le mouvement long de la société, les libéraux qui voient s’ouvrir de nouvelles libertés pour le capitalisme, mais aussi les conservateurs républicains qui gardent des réticences et seront constamment dans les combats d’arrière-garde (sur l’avortement, le PACS, l’euthanasie, la PMA, etc.)

Le socialisme jacobin traditionnel, rassemblé par François Mitterrand, voit naître une aile libérale appelée Deuxième gauche avec Michel Rocard et le syndicalisme CFDT, tandis que le mendésisme est revivifiée par Jacques Delors, et qu’une part de l’aile jacobine se radicalise contre l’Europe avec Jean-Pierre Chevènement et Laurent Fabius. Droite comme gauche, les partis « attrape-tout » se fissurent à la moindre crise et il faut des personnalités fortes pour les faire tenir ensemble. Jacques Chirac n’y a réussi qu’in extremis grâce à la cohabitation (après avoir flingué Giscard, Balladur, Pasqua et Juppé) ; Nicolas Sarkozy a réussi assez bien jusqu’à la campagne présidentielle 2012 où le courant Buisson a éloigné le courant Fillon-Juppé. A gauche, Lionel Jospin a cru un temps prendre la suite de Mitterrand, mais Dominique Strauss-Kahn était plus charismatique avant de s’effondrer pour mœurs ultralibertaires. Ségolène Royal était trop clivante et c’est François Hollande qui a remporté la synthèse (anti-Sarkozy plus que pro-gauche).

2000 est une autre année-clé de la politique où tous les partis se repositionnent à cause de la crise. La dérégulation des années 1980 et les liquidités abondantes des Banques centrales ont amené le krach des technologiques 2000, le krach des normes de régulation 2002, le krach de la finance 2007, le krach des endettements d’État 2010 qui a failli emporter l’euro. Le libéralisme est jeté avec l’eau du bain version texane « ultra », tandis que les jacobins, bonapartistes et autres souverainistes relèvent la tête. « Contre » la finance, contre l’Europe, contre la mondialisation ultralibérale – ils veulent revenir « avant » 2000.

A gauche, comme François Hollande gouverne peu, les dissensions s’affichent au grand jour dans son camp. Sa tactique politique est de frapper un coup libéral et un coup libertaire, faisant passer par exemple la pilule flexisécurité négociée avec le patronat avec le verre d’eau mariage gai. Le courant jacobin a trouvé un tribun qui tente de rassembler les groupuscules de gauche communistes ou dissidents autour d’un Front, mais ses promesses comme ses solutions laissent sceptique le grand nombre. Certains se réfugient dans l’écologie bobo, internationaliste, ouverte à l’immigration et aux technologies d’avenir, très urbaine, bavarde, jouant Marie-Antoinette dans sa bergerie. D’autres se réfugient dans les mœurs de l’ultra-individualisme et réclament toujours plus de « droits ». D’autres encore s’organisent en communautés ou en coopératives, vivant leur petite vie tranquille loin de la capitale, de la nation et des idéologies du monde. Les altermondialistes n’ont plus grand-chose à dire.

Le centre s’est effondré avec la pauvreté stratégique de François Bayrou (qui se croit appelé du Ciel pour régner et n’entreprend aucune alliance politique pour y parvenir). Les autres centristes, plutôt libéraux et européens, ne sont plus en phase avec la période de crise.

A droite Sarkozy n’est plus dans la course et ses successeurs se déchirent pour de sombres magouilles dans le parti. Le courant bonapartiste souverainiste a été capté par Marine Le Pen et recueille les votes protestataires des déclassés et inquiets qui récusent non seulement les années 2000 mais remontent à la pensée-68 et à ses dérives en matière de mœurs comme d’immigration.

Si l’on résume :

  1. Ceux qui récusent 1789 sont les intégristes religieux, les libertariens, les monarchistes et les pétainistes. Ils voient le monde créé en 7 jours et l’homme immuable, sans histoire, figé dans ses déterminations divines. Il faut obéir à la loi de Dieu ou de la Nature sans tenter de la changer.
  2. Ceux qui récusent 1917 poursuivent le courant jacobin ou girondin républicain ; ce sont les socialistes et radicaux, les orléanistes aujourd’hui centristes, auxquels viennent se greffer les pro-européens de la Deuxième gauche.
  3. Les ultralibéraux récusent 1945, tout comme la gauche libertaire. Ceux qui se refondent sur 1945 sont les bonapartistes et les socialistes souverainistes, y compris du Front de gauche, qui y voient un âge d’or national et socialiste.
  4. La droite bleu marine récuse 1968, comme les conservateurs intégristes qui refusent déjà 1789, pour en revenir à un bonapartisme souverainiste. La gauche libertaire, les écolos bobos et les régionalistes voient au contraire en mai-68 leur fondation.
  5. Sauf les libéraux (de droite, du centre et de gauche), tout le monde récuse 2000, ses crises financières et économiques en chaîne et les liens forcés de l’Union européenne et de la mondialisation.

Le Printemps français se situerait donc plutôt dans la mouvance anti-68, voire anti-1789. Il rassemble les exclus des partis de gouvernement, les intégristes religieux comme les anarchistes de droite. L’UMP aurait bien voulu récupérer la dynamique du mouvement, mais a reculé devant les dérives violentes – pourtant inhérentes aux mouvements anarchistes.

On dira que je me répète – mais pas besoin d’être grand clerc pour pronostiquer qu’un refus des partis de gouvernement en échec, plus le refus de la remise en cause des mœurs et traditions, ne vont pas profiter au Front de Mélenchon ni au parti de Coppé – mais bel et bien à la protestation aujourd’hui « attrape-tout » : la droite bleu marine. Encore une fois ce n’est pas un souhait, c’est un constat.

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Pollution à Tahiti

Certaines communes ont un bilan assez satisfaisant sur l’eau potable, d’autres pas du tout. Les mauvais élèves sont toujours les mêmes : Teva I Uta, Hitiaa O Te Ra, Taiarapu Est et Ouest en ce qui concerne Tahiti. L’eau vient du sous-sol, elle n’est pas traitée, chlorée et même si l’eau était potable à l’origine, elle se contamine tout le long du trajet jusqu’au robinet. Seules contrôlées 27 communes sur les 48 du fenua, soit 93% de la population totale, on ne compte que 5 communes qui obtiennent un 100% « eau potable ». Et pourtant l’eau n’est pas une ressource rare en Polynésie française. L’eau 100% potable est distribuée par les commune de Papeete, Arue, et Faa’a (Tahiti), Bora Bora (Iles sous le Vent) et Tubuai (Australes). Certaines bénéficient d’un 99% à Mahina et 94% à Punaauia (Tahiti) ; Huahine 98% (Iles sous le Vent. D’ici fin 2015, tout le monde serait à l’eau potable. Un conseil, ne vous fiez surtout pas à l’eau coulant des fontaines publiques. L’assainissement des eaux usées, vous connaissez ? Sur les 242 stations d’épuration, 128 présentent au moins un dysfonctionnement ! Le constat est alarmant et entraîne de graves conséquences pour la santé. Rien n’est vraiment entrepris Mais on avertit déjà la population qu’elle doit se préparer à une tarification supplémentaire dès l’année prochaine. Et comme tout ce qui se fait au fenua on n’entretient rien alors…

FALCATA

cocotier

Phosphates ? Pas phosphates ? Certains misent sur une reprise de l’extraction du phosphate de Makatea en 2015 et qui serait prévue pour une dizaine d’années. Partisans et opposants affutent leurs arguments, mais qu’en est-il et qu’en sera-t-il de la biodiversité. L’exploitation du phosphate commencée en 1917 s’est achevée brutalement en 1967, forçant une grande partie de la population à s’exiler à Tahiti. La population actuelle atteint à peine 50 personnes. Si l’exploitation laissa des traces visibles toujours aujourd’hui, il demeure que la végétation recouvre encore 60% de l’ile, et a conservé sa flore et sa faune – exceptionnelles. Il a fallu édicter des textes réglementaires pour protéger le patrimoine de Makatea. Parmi les espèces d’oiseaux protégés : la rousserolle des Tuamotu, endémique, ou ‘àti’oti’o ; le ‘u’upa ou ptilope de Makatea (Ptilinopus chalcurus), endémique de l’île et le rupe ou carpophage de la Société (Ducula aurorae) disparu aujourd’hui de Tahiti et dont la dernière population vit à Makatea. Ces espèces figurent sur la liste rouge car menacées d’extinction. Et la végétation existante ? Une forêt naturelle avec deux grands arbres au feuillage très sombre : le mouo (Homalium Mouo) endémique de Makatea et le moto (Homalium grayana) indigène et protégé en Polynésie française ; le tavevo, un palmier endémique ; le fara (Pandanus sp.p) et ora (Ficus prolixa) dans lequel niche le rupe. Les plantes envahissantes se sont déjà installées telles le faux-acacia ou Lantana camara, le faux-pistachier, et le pitipitio.

Une étude prévisionnelle sur les conséquences du changement climatique entreprise par le Criobe laisse apparaître que le corail du Pacifique blanchira chaque année à l’horizon 2050. Une grande partie des récifs risque de subir ce phénomène, la zone Pacifique Est et Centre, dont fait partie la Polynésie serait, pour le moment, épargnée. On sait que la température limite physiologique du blanchiment du corail se situe aux alentours de 30-31°C. Près de 74% des récifs coralliens à l’échelle de la planète, subiront un blanchiment chaque année à partir de 2045. Un corail blanchi, a subi une expulsion des zooxanthelles (algues qui vivent et nourrissent en partie le corail) évènement suivi de mortalités importantes.

Le remorqueur ravitailleur Revi de la Marine nationale a appareillé le 15 mars. Il effectuera une mission de cinq semaines dans le cadre de la surveillance radiologique des anciens sites d’expérimentation du Pacifique. Cette mission « Turbo 2013 » se déroule chaque année depuis 16 ans entre mars et avril. Les prélèvements dans les milieux physiques (eaux de mer, eaux souterraines, sédiments et sols) et biologiques (plancton, mollusques, poissons, eau de coco et coprah) seront ensuite mesurés par des labos accrédités par le Cofrac (Comité français d’accréditation) et certifiés par l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) pour la mesure de la radioactivité.

On en rit ou on en pleure ? 53% des 242 stations d’épuration encore présentes en 2012 présentent au moins un dysfonctionnement. Un triste état des lieux. Mais si on était indépendant ? Tout irait-il pour le mieux et on chanterait « Tout va très bien Madame la Marquise, tout va très bien » ?

Hiata de Tahiti

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Eliot Pattison, Les fantômes de Lhadrung

Eliot Pattison Les fantomes de lhadrung

Ne pas se presser pour lire ce gros roman policier tibétain. Nul ne se presse au Tibet, où la nature impose son immensité aux âmes et la transparence de son air raréfié à l’esprit. Une vie entière permet d’y trouver la sagesse, qui permettra de se réincarner en une autre vie plus élevée, jusqu’à la fusion ultime avec le grand Tout qui clôt le cycle des réincarnations. Le Tibet est un pays bio que le matérialisme athée et scientiste des Han communistes vient polluer.

L’ex-inspecteur Shan est Han lui aussi, mais condamné une dizaine d’années auparavant au lao gai par les pontes du Parti dont il avait montré les malversations. Sa peine a été accomplie au Tibet, parmi les ex-moines et les gens simples qui ne veulent pas abandonner la foi pour les slogans. Libéré par le colonel Tan, byzantin gouverneur militaire du comté, il reste tenu en laisse : à la moindre incartade, il réintègre le camp de travail.

Mais les événements locaux obligent le colonel à faire appel à ses talents reconnus d’enquêteur, pour le bien du pouvoir, mais aussi du Tibet. Un homme est tué puis disparaît dans une cascade proche d’un temple tibétain détruit. Au même moment, le vol d’une peinture vénérable est effectué habilement à la Cité interdite, ce haut lieu politique pourtant si sévèrement gardé. Et, excusez du peu, un riche Américain collectionneur de Seattle se fait cambrioler la même nuit tous ses objets religieux achetés à prix d’or… Y a-t-il une relation cosmique entre ces événements ?

Bien sûr ! On ne serait pas Tibet, autrement. A la suite des aventures précédentes (voir les romans chroniqués dans l’ordre sur ce blog), Shan va retrouver son fils, connaître enfin l’Amérique et préparer une retraite spirituelle dans les montagnes. Le fils, Ko, a été abandonné par son père à 10 ans pour cause d’arrestation. Le gamin en a voulu au pouvoir, au socialisme, à sa mère qui s’est empressée de divorcer du mari politiquement incorrect. Il a chahuté à l’école, abattu des poteaux téléphoniques, joué au hooligan anti « socialiste », en bref a manifesté son besoin de père et son ressentiment envers le Parti omnipotent si peu en phase avec l’idéal d’épanouissement communiste. Autant dire qu’il a été condamné bien vite aux mines de charbon. Il a aujourd’hui 19 ans, un corps musclé par les travaux de force, et la haine dans le regard. Il ne connait que le combat, comme un animal sauvage. Shan aura bien du mal à capter son intérêt, à ne pas encourir son mépris, et à lui faire capter un peu de la sagesse millénaire du Tibet.

Les aventures dangereuses vécues ensemble, avec l’inspecteur Yao et le lama Lokesh, avec l’agent Corbett du FBI et le colonel Tan, avec une anglo-tibétaine, un directeur de musée pékinois et deux exécuteurs des basses œuvres, vont rapprocher père et fils. Mais, surtout, les méchants seront punis. L’avidité marchande focalisée sur l’or va se briser sur les mystères des temples cachés dans les montagnes himalayennes. La non-violence des sages aura raison de l’agression des armes.

gamin moine tibet

L’auteur, Américain lui-même, joue du contraste entre le connard yankee type – riche, arrogant, commerçant, immature – et l’enquêteur moraliste du FBI – respectueux des faits, opiniâtre sur l’enquête, soucieux des êtres humains. Oui, les États-Unis ont besoin de la sagesse du Tibet. Le roman a été écrit en 2004 au moment où Bush avait envahi l’Irak, juste pour montrer au monde qui a la plus grosse. Cet infantilisme est remis à sa place par l’exemple de l’empereur chinois Quianling : il y a des siècles, il voulait faire d’un lama tibétain son successeur. Plus proche de nous, en 1904, l’expédition anglaise du colonel Younghusband au Tibet pour raisons stratégiques a conduit à la conversion de nombre d’officiers à la philosophie du lieu. Comme quoi l’Occident anxieux, perpétuellement pris dans l’action immédiate, a besoin de recul et de sagesse pour le bien de son âme.

Eliot Pattison, Les fantômes de Lhadrung (Beautiful Ghosts), 2004, 10-18 2010, 573 pages, €9.69

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Évasion fiscale et secret bancaire

Il est de bon ton aujourd’hui de confondre les deux dans l’opprobre, tant la moraline imbibe tout le médiatique. Mais il n’est pas exact d’amalgamer le tout en « paradis fiscal », comme le font si hardiment les Don Quichotte de la vertu.

1/ Une découverte ? – Certes non !

Le secret bancaire n’est pas nouveau, il fait partie de ces secrets professionnels dont le « secret de la confession » et le « secret médical » sont les plus emblématiques. Est-il immoral de ne pas appliquer « la transparence » à tout ce qui concerne la vie privée ou les affaires ? Les secrets de fabrication et de montages financiers doivent être protégés des concurrents pour être efficaces – tout comme la stratégie militaire.

alain sueur Gestion-de-fortune-Traité-de-private-banking

Les montages, trusts et fondations, étaient connus largement depuis des années… de ceux qui voulaient le savoir. Pardon de me citer, mais dans mon livre Gestion de fortune, publié en 2009, tout ce qui apparaît aujourd’hui comme des « révélations » aux médiatiques était expliqué en détail pages 147 à 181. Des informations étaient disponibles sans problème sur Internet. Encore fallait-il chercher, et vouloir le savoir.

Quand aux zones franches ou « paradis fiscaux » pour les entreprises, tous les États ont les leurs : le Delaware, le Wyoming et la Floride pour les États-Unis ; les Caïmans, Jersey, Gibraltar, les îles Vierges pour l’Angleterre ; l’Irlande le Luxembourg et l’Autriche pour l’Europe ; Hongkong, la Suisse, Singapour, Dubaï et l’Estonie pour tous… Et même Andorre pour la France, où l’alcool et le tabac sont moins taxés, et Monaco où les clubs de foot payent beaucoup moins d’impôts qu’en métropole !

2/ Pourquoi l’évasion fiscale ?

L’optimisation fiscale n’est pas un gros mot, mais la saine gestion de son patrimoine, ou de son bilan d’entreprise. Payer l’impôt, oui, le payer injustement, non. Il y a plusieurs raisons à l’évasion fiscale :

Le gaspillage : La réticence de nombre de contribuables français à payer plus d’impôts n’est pas celle des libertariens Américains pour qui l’État est un parasite ; les Français aiment l’État, mais ils aimeraient surtout qu’il soit moins gaspilleur et mieux organisé. Pourquoi cette productivité qu’on exige depuis trois décennies de chaque salarié du privé n’est-elle pas exigée aussi des fonctionnaires d’administrations publiques ? La perspective de payer pendant deux générations la gabegie des 40 dernières années en fait s’expatrier plus d’un.

L’hypocrisie : L’idée fait son chemin et les « leçons de morale » assénées sans cesse par les politiciens finissent par agacer. Ce n’est pas par hasard si un certain ministre des Finances est tombé récemment pour son compte dissimulé en Suisse : un banquier français résidant à Genève a clairement dit sur la radio nationale qu’il aidait les enquêteurs français parce qu’il ne supportait plus l’hypocrisie des politiques, le deux poids deux mesures de la parole et des actes.

L’injustice : Malgré le consentement à l’impôt pour les nécessités d’administration et de redistribution sociale, les salariés qui ont acquis à force d’épargne un bien, ou les créateurs d’entreprise qui ont fondé une société dont les produits sont utiles et qui créent des emplois, comprennent mal qu’on les taxe plus que dans les pays voisins – pour des services publics plutôt médiocres en comparaison.

Cotisations sociales sur le salaire brut, impôt sur le revenu sur le net, CSG sur le tout, TVA sur toute dépense, taxe sur l’alcool, le tabac, les sodas, les assurances, taxe d’habitation et taxe foncière, taxes sur l’épargne, impôt sur la fortune, sur les plus-values, sur la succession… la France est le pays qui taxe le plus le capital et l’un des rares qui conserve un ISF en Europe, tout en empilant les niches fiscales peu compréhensibles – et en commençant à remettre en cause les retraites. Mieux vaudrait un impôt faible largement réparti qu’un tel empilement.

Comment comprendre qu’un investisseur prenne 100% du risque sur la création d’une entreprise ou l’achat d’une action – et que le fisc lui ponctionne jusqu’à 75% du gain final ? Comment comprendre que des ménages arrivent à payer en impôts plus de 100% de leurs revenus annuels ?

L’instabilité fiscale chronique : Par idéologie, ou parce qu’il faut très vite de l’argent dans le puits sans fond des dépenses publiques, l’impôt est modifié : pas moins de 23 fois en 30 ans pour la réduction accordée aux dons à des œuvres d’intérêt public par exemple ! L’investissement d’entreprise comme la gestion d’un patrimoine privé ont besoin de la durée pour un calcul correct du risque. L’hyperactivité fiscale doit s’apaiser pour que le financement de projets puisse redevenir « normal » en drainant « normalement » l’épargne – selon le mantra d’un récent candidat à la Présidentielle.

3/ L’évasion fiscale fait diversion sur le secret bancaire

L’éthique de secret professionnel des banquiers n’est qu’un outil, et nul ne peut accuser le marteau si l’on se tape sur les doigts. Il est donc – comme la langue d’Ésope – la meilleure et la pire des choses. Les politiciens agitent l’immoralité des fraudeurs particuliers, suivis aveuglément par les médias, tandis que le danger systémique – pourtant le pire – est soigneusement passé sous silence.

Le secret bancaire a son utilité, tous les pays y trouvent intérêt.

Les États en premier, qui peuvent financer ainsi leurs opérations discrètes sur « fonds secrets ». Et pousser leurs champions industriels nationaux, voire signer de gros contrats en « intéressant » les dirigeants – ce qui s’appelle la corruption.

Les partis politiques, qui trouvent à l’extérieur ce que les limitations de la loi interdisent dans le pays pour financer les campagnes électorales et l’agitation idéologique.

Les entreprises internationales, qui peuvent légalement optimiser leur compte d’exploitation selon les principes d’efficacité de la gestion ; mais qui peuvent également créer des coentreprises ou racheter des cibles avec la discrétion nécessaire pour ne pas faire monter les enchères.

Les mafias évidemment, qui blanchissent l’argent sale et financent la corruption.

Les particuliers enfin, qui profitent des circuits, mais n’en sont pas les principaux bénéficiaires. Ils apparaissent, après l’affaire Cahuzac, comme les boucs émissaires commodes de l’incurie des contrôles, de l’impéritie politique et des intérêts croisés – voire des liens incestueux entre politique et finance particulièrement forts en France où les dirigeants sortent en majorité de trois grandes écoles seulement.

Mais l’opacité des transactions dans les territoires souverains empêche tout contrôle des flux et des montants de capitaux engagés. Hedge funds, banquiers d’affaires, capital-risque, sociétés hors bilan, spéculateurs sur les matières premières créent une économie parallèle non régulée qui peut exploser à tout moment.

Qui détient la dette française, ou américaine ? Pour combien ? Qui détient les produits dérivés à effet de levier en cas de baisse ou de hausse des taux ? Qui vend quoi à qui ? Nul ne le sait dans cette « banque de l’ombre ».

Au total, personne n’a vraiment intérêt à voir disparaître le secret bancaire, malgré le danger que représente son opacité et même si les États sont aujourd’hui plus que jamais à la recherche de fonds pour rembourser leurs dettes.

  • Le secret bancaire est une liberté, contre l’État Big Brother, contre l’espionnage du concurrent, la jalousie du voisin, ou les visées de la belle-mère.
  • Le secret bancaire est aussi un risque, comme toute liberté : celui d’une énième bulle de la finance – très grave cette fois car les États n’ont plus les moyens d’y faire face.

L’évasion fiscale doit être combattue mais plus encore le risque systémique.

Pour éviter que le secret serve à l’évasion, il serait nécessaire que les États écoutent un peu mieux leurs contribuables, particuliers comme entreprises, qu’ils mettent fin à l’insécurité fiscale, qu’ils jouent la coordination internationale et qu’ils proposent une porte de sortie honorable, même si l’on ne veut pas user par fausse vertu du mot tabou « d’amnistie ».

Mais pour éviter la banque de l’ombre, seuls des accords internationaux d’interdiction sont possibles. Qui le veut vraiment ?

Au fond, la chasse aux particuliers fraudeurs est un affichage commode qui masque la volonté de ne rien faire de la plupart des politiques…

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

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Jacques Julliard, Les gauches françaises

René Rémond l’a voulu pour la droite, Jacques Julliard l’a fait pour la gauche : une analyse en « familles politiques » plus qu’en partis éphémères. Pour Julliard, il existe un « invariant de gauche » depuis la Révolution. S’il y a trois droites (légitimiste, orléaniste, bonapartiste), il y a quatre gauches (libérale, jacobine, collectiviste, libertaire). Qui accomplissent d’ailleurs une « révolution » : partie du libéralisme des Lumières, la gauche en revient au libertaire post-68 ; elle retourne à l’individu après avoir erré du côté des collectivismes.

jacques julliard les gauches francaises

La gauche serait partie d’une révolte individualiste contre la société d’ordres de l’Ancien régime. Mais le mouvement ouvrier vers la fin du XIXe pousse la gauche au collectif, jusqu’au collectivisme de masse du XXe siècle. C’est la droite qui récupère l’individualisme.

Pour Julliard, il y a une profonde différence entre la gauche XIXe et la gauche XXe siècle : un appauvrissement de l’imaginaire. En cause, la fuite du peuple au profit des professionnels de la politique, dont le parti communiste a représenté l’acmé. La politique dit le Bien pour la société qui, elle, n’a qu’à se taire et bien voter. Le social a été remplacé par la technocratie du social, ce qui change beaucoup de choses : manque la fibre… D’où le retour à l’individuel de la gauche d’aujourd’hui après l’effondrement de l’eschatologie « scientifique » communiste. Droits de l’homme jusqu’aux droits des mœurs plutôt que lutte des classes jusqu’au changement social. Car la gauche s’en est aperçue : on ne change pas la société par décret.

Jacques Julliard traque ces gauches lors de « nœuds » historiques (en référence à Soljenitsyne) qui sont des périodes charnière où les idées mutent avec la politique. Pour donner de la chair au tout, l’auteur établit des couples de figures historiques où le vécu côtoie la symbolique pour donner des trajectoires (ex. Robespierre et Danton, Chateaubriand et Constant, Thiers et Blanqui, Mendès-France et Mitterrand…). Même politique, mais chaque fois deux façons radicalement différente de l’incarner – à gauche. Bien sûr il manque des figures, Proudhon notamment. Bien sûr il manque des femmes (Louise Michel, Simone Weil), mais c’est qu’elles manquaient singulièrement en politique, la république ne leur ayant donné le droit de vote qu’en 1945.

L’originalité de la gauche française par rapport aux autres gauches européennes ? L’aspect religieux. Pour Julliard, la Révolution a été le renversement du religieux (préparé depuis déjà un siècle par les philosophes et, depuis plus longtemps par le scepticisme dû aux guerres de religion). La gauche a été le parti athée qui voulait émanciper l’individu de toute détermination. Problème que Julliard n’évoque guère : Dieu est mort mais son besoin existe, par quoi le remplacer ? La gauche n’a-t-elle pas sans cesse secrété une nouvelle religion en tordant Marx du côté messianique ? puis Keynes version État-providence après 1945 ? enfin le catastrophisme écolo depuis les années 1970 ? Quelle gauche nous délivrera du biblique, puisque le socialisme ne serait selon lui que l’Évangile mis en œuvre ?

Pour l’auteur, les Français sont partagés entre l’utopie et le radical-socialisme, ils ne sont en rien sociaux-démocrates car il y a longtemps que les syndicats ne représentent plus les travailleurs mais une caste retreinte de professionnels politisés. Dommage que les Français y soient allergiques, car « l’aspiration sociale-démocrate, non seulement ne s’est pas réduite, mais est devenue dominante dans le monde entier », avouera-t-il au Nouvel Observateur)…

La gauche aujourd’hui veut incarner la justice alors que la droite incarnerait l’efficacité. D’autres disent que la gauche est la liberté des contraintes volontaires, la droite l’assentiment et l’adaptation à ce qui survient. Mais le propre du bonapartisme, dont le gaullisme fut successeur, était justement d’incarner la synthèse de ces fausses oppositions (ordonnances de 1945, la participation, la politique qui ne se fait pas à la corbeille, etc.). Ce courant autoritaire et social, est-il de droite ou de gauche ?

La distinction droite-gauche garde-t-elle du sens aujourd’hui ? La politique se déroule encore dans les partis, mais ceux-ci sont réduits à une machinerie pour sélectionner des candidats, ils ne sont pas laboratoires d’idées. C’est une « opinion » cristallisée en mouvements sociaux sur certains sujets précis (le nucléaire, le gaspillage, le climat, les homos, l’insécurité, les méthodes d’apprentissage de la lecture, etc.) qui font les idées qui s’incarnent en action politique. D’où ce catalogue de « mesures » de tout candidat présidentiel, cette « boite à outils » de tout président élu où manque le projet d’avenir, la vision globale.

Jacques Julliard est issu d’un milieu radical-socialiste et catholique, agrégé d’histoire à Normale Sup avant de devenir syndicaliste UNEF, au SGEN, à la CFDT. Quoi d’étonnant à ce qu’il se pose en libertaire au sens de Proudhon ? Joseph Proudhon, occulté en France pour cause de marxisme aligné sur Moscou, serait selon Julliard « la contrepartie de toutes les tares de la gauche » : le moins d’État possible parce que la société se prend en main à la base. L’histoire l’a incarné dans la Commune. Il y aurait moins besoin de politique parce que les humains pourraient vivre sans être gouvernés. Internet et réseaux sociaux remplacent de nos jours partis et congrès obsolètes. Quoi de plus ridicule que le rituel du Parti socialiste par exemple ? Sympathique idée qu’il faudra du temps à réaliser tant l’esprit français est formaté statuts, hiérarchie, autorité… Est-ce pour cela que Jacques Julliard quitte le Nouvel Observateur, où il a été chroniqueur 40 ans, de 1969 à 2010, pour Marianne ?

La représentation divorce de plus en plus du pays réel et ce serait l’un des rôles de la gauche que d’inventer de nouvelles formes de participation démocratique. Pierre Rosanvallon a écrit de bonnes choses sur le sujet. Julliard au Nouvel Observateur cité plus haut : « Hollande est dans l’obligation d’inventer un nouveau logiciel social-démocrate au temps de la rigueur économique qu’impose la période ».

Un an déjà et toujours rien.

Jacques Julliard, Les gauches françaises 1762-2012, 2012, Flammarion, 940 pages, €23.75

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Henning Mankell, Meurtriers sans visage

henning mankell meurtriers sans visage

Bien que datant de plus de 20 ans, ce polar résume bien l’actualité. Le commissaire Kurt Wallander est confronté à deux meurtres sauvages précédés de tortures, « actes gratuits » dirait-on. Un couple de vieux fermiers isolés attaqués la nuit dans leur chambre. La vieille, qui survit un temps, accuse des « étrangers ». Outre la peur des jeunes, l’angoisse des étrangers renforce le sentiment d’inconnu. La société change à toute vitesse et la génération d’avant ne comprend plus rien ; elle se réfugie dans le repli nationaliste comme dans les années 30.

1991 marque la fin du XXe siècle : le mur de Berlin tombe et les heureux habitants du paradis socialiste (selon la propagande) s’empressent de fuir, on dit qu’ils votent avec leurs pieds ; la tentative de putsch communiste conservateur à Moscou échoue grâce à Boris Eltsine ; les républiques ex-soviétiques prennent leur indépendance ; en 1991 éclatent des guerres balkaniques entre Croates, Serbes et Slovènes. C’est aussi l’année où le dictateur arrogant Saddam Hussein défie le monde entier avant d’être battu à plate couture ; où l’Argentine s’enfonce dans la crise bancaire tandis que le Brésil s’en sort tout juste ; où le Front islamique du salut gagne les élections en Algérie ; où les lois d’apartheid sont abolies le 2 juin en Afrique du sud. Mais c’est alors que débute la grande peur de l’allogène en Europe même. Le mot « racisme » amalgame des réalités bien plus complexes. Car le monde étant libéré des blocs, l’immigration explose. La Suède, pays très « libéral » sur le droit d’asile, ne contrôle plus rien et la population se crispe. Comme aujourd’hui en Europe.

La police ne peut que constater et poser des rustines sur les maux de la société, tout en poursuivant cet idéal de rendre justice aux gens concrets. Vaste programme, que Wallander assume jusque dans sa chair. Son mariage se défait, sa fille lui échappe, son père devient sénile ; lui dort trop peu, trop mal, se nourrit de n’importe quoi, prend du poids. Il somatise ce qui arrive.

L’enquête piétine, comme toutes les enquêtes à certains moments lorsque les indices sont trop maigres. Les fausses pistes sont un danger ; elles empêchent de penser autrement. Heureusement, l’adjoint Rydberg joue les Cassandre : ce que vous croyez n’est pas forcément la vérité. Il faut explorer la piste familiale, la drogue, les courses de chevaux, les étrangers… Une fuite venue de la police encourage les groupes nationalistes à « casser du bougnoule », mettant le feu à un camp de demandeurs d’asile, assassinant au fusil un Somalien qui passait par là, promettant une prochaine cible. Mais les crimes sont-ils vraiment le fait d’étrangers ?

Cette première enquête du commissaire Wallander donne le ton de celles qui suivront. Kurt est un homme moyen, Suédois d’une génération née en 1950, après guerre, qui comprend de moins en moins les mutations du monde. Toute stabilité disparaît pour le grand n’importe quoi spontanéiste. Il va donc sans a priori, presque maniaque, suivre tous les indices jusqu’au bout, au prix de quelques longueurs. Mais il s’intéresse aux gens, comme Simenon. Ce qui fait que Wallander est un peu un Maigret du froid. Les tempêtes hivernales de Scanie sont en effet d’une rare violence. Comme le crime. Le Suédois moyen a appris à s’en protéger, à faire avec. Wallander, commissaire de police criminelle, ne procède pas autrement.

C’est bien construit, très humain, et l’on sait qui est le coupable à la fin : un très bon roman policier.

Henning Mankell, Meurtriers sans visage, 1991, Points policier 2003, 386 pages, €4.49

Intégrale Wallander : Tome 1 : Meurtriers sans visage-Les Chiens de Riga-La Lionne blanche, Seuil 2010, 1027 pages, €24.13

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Albert Camus contre l’humiliation

Dans ses Carnets IV, de 1942 à 1945, Albert Camus note au vol les idées qui lui viennent. Il ne les développe pas toujours mais ses intuitions persistent. Ainsi de l’humanisme en psychologie.

Albert Camus chez Gallimard

« On aide plus un être en lui donnant de lui-même une image favorable qu’en le mettant sans cesse en face de ses défauts. Chaque être normalement s’efforce de ressembler à sa meilleure image. » Tout parent le sait, tout éducateur devrait le savoir (hum !), un enfant et a fortiori un adolescent qui exacerbe en lui les réactions d’enfance, est extrêmement sensible à ce que les autres pensent de lui. Ses référents, parents, adultes et professeurs ; ses pairs pour se comparer ; ses frères et sœurs et tous ceux qui comptent dans sa vie. Un ado est une éponge sensible à tout ce qui renvoie une image de lui. L’exemple qu’on lui donne est le meilleur, l’encouragement pour ce qu’il entreprend, une méthode, les félicitations pour ce qu’il accomplit devrait être une exigence.

C’est loin, malheureusement d’être toujours le cas – notamment dans l’éducation dite « nationale » qu’on pourrait nommer plus proprement « bureaucratique ». « Peut s’étendre à la pédagogie, à l’histoire, à la philosophie, à la politique », précise Camus. Sauf que les pédagogues, les historiens, les philosophes et les politiciens ont d’autres chats à fouetter que de rendre hommage à la vertu. Confits en eux-mêmes et occupant une position dominante, ils tentent d’en profiter. Lorsque leur petit moi est fragile, ils adorent écraser les autres, notamment les immatures qu’il est trop facile de prendre en défaut. Combien de profs jouent les fachos ? Combien de parents les caporaux ? Combien d’aînés les petits chefs ?

Mais il y a plus grave. C’est toute une civilisation que Camus met en cause. « Nous sommes par exemple le résultat de vingt siècles d’imagerie chrétienne. Depuis 2000 ans, l’homme s’est vu présenter une image humiliée de lui-même. Le résultat est là. » Il est là, en effet, l’écrasement par les corps constitués, les privilégiés, les riches, les puissants, les savants imbus, les âgés acariâtres, les aînés physiquement plus forts, les mâles, blancs, bourgeois et croyants en l’une des religions du Livre ! Ni le Juif, ni le Mahométan n’ont mauvaise conscience. Mâles ils sont, érudits s’ils le peuvent, ils n’ont pas honte d’être hommes. Mais le Chrétien ? Certes, les femmes y sont peut-être mieux traitées par l’idéologie (depuis peu), mais l’être humain reste quand même réduit au péché originel, fils déchu qui doit mériter la grâce de son Père, redevable d’avoir vu crucifier comme esclave le Fils venu les racheter…

gamin ligote torse nu

Comment peut-on glorifier un esclave souffrant sur un instrument de torture pour en faire une religion, s’interrogeaient les antiques ? Au lieu d’encourager les vertus humaines, comme le bouddhisme le fait ; au lieu d’appeler au meilleur en chacun, comme le zen le tente ; au lieu de prôner une élévation spirituelle en ce monde – et pas dans l’autre – le christianisme a écrasé l’homme, l’a humilié, l’a rendu pourriture vouée à l’enfer éternel s’il ne rendait pas hommage ni ne faisait allégeance complète et inconditionnelle. Le christianisme, pas le Jésus des Évangiles, mais le texte est submergé par la glose d’église.

« Qui peut dire en tout cas ce que nous serions si ces vingt siècles avaient vu persévérer l’idéal antique avec sa belle figure humaine ? », s’interroge Camus. En effet, qui ? On ne refait pas l’histoire ; peut-être peut-on tenter de se refaire soi-même, c’est déjà ça.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade, 2006, p.941, €62.70

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Nature nourricière de Polynésie

Il fait chaud, peu de vent. La nature nous a fourni quantité de fruits délicieux : des mangues depuis décembre, des avocats durant tout un mois, des papayes, des citrons, des bananes, des uru, des fruits de la passion qui sont relayés actuellement par des ramboutans, des mangoustans. Voyez vous-mêmes !

BON APPETIT

Quelques photos de fruits, fleurs et des deux lapins que je garde : Browny dans son umete et Jeannot le dévoreur de plantain (que je cultive pour lui) – si j’arrive à récupérer ces photos perdues sur mon ordi !

JANNOT ET PLANTAIN

Sans titre-1 copierA Paris, le concours général agricole a récompensé les meilleurs produits du Salon de l’Agriculture, dont la vanille de Tahiti avec une médaille d’or et une médaille d’argent. Bravo Taha’a.

Le vice-président Antony Géros rencontre des investisseurs chinois. La plus grosse société de noni en Chine s’intéresse à la filière locale. La société Si Shah Noni, compte plus de 20 000 employés, elle est installée dans la ville de Sanya. Conclusion (hâtive à mon humble avis) on va relancer le secteur du noni, il faudrait toutefois exporter 200 tonnes par mois. Wait and see !

Le journaliste est allé à la rencontre des cultivateurs de paka (les cannabiculteurs) dans la province Nord de la Nouvelle-Calédonie. Le petit producteur cultiverait 1000 pieds par an sur plusieurs parcelles. Chaque pied donnerait 100 g. Cela fait 10 millions l’an ! D’autres ont importé des nouvelles graines de Hollande, cent pieds chacun, chaque pied c’est 300 g d’herbe, chaque gramme c’est 250 francs, cela doit faire 5 millions par an, enfin autour de cinq millions ! Les producteurs disent être de gros consommateurs et donnent beaucoup à ceux qui ne peuvent pas planter dans leurs tribus. En 2012, les gendarmes ont arraché 29 977 pieds de cannabis.

En Polynésie française, le régime des prix et des marges est organisé par l’arrêté n°… : les PPN (Produits de Première Nécessité) exonérés de TVA et de la plupart des droits et taxes, les PGC (Produits de Grande Consommation) dont la marge est limitée et enfin des produits libres, non visés par la réglementation. Ces PPN et PGC reçoivent une étiquette de couleur pour les différencier. En cette période préélectorale, le gouvernement fait « des cadeaux » aux consommateurs. Par exemple aux PPN on a rajouté gigots congelés, entrecôtes congelées, légumes en conserve sauf au vinaigre (sauf les petits pois extra-fins !), les pétales de maïs grillés nature (on est obèse ici alors pas de sucre en plus !), les légumes produits localement (mais pas les tomates cerise !), des lessives en poudre (sauf les tablettes) ; certains engrais. Pour les PGC, on rajoute certaines pièces automobiles, le soyu (sauce soja), les steaks hachés surgelés ou congelés. Tous ces « cadeaux » devraient engendrer un manque à gagner supplémentaire de 408,8 millions de CFP et une dépense pour le fret de 55,4 millions de CFP. Mais si l’on veut gagner les élections …

Alors les Parigots, il paraît que vous avez eu l’occasion de goûter au uru ou fruit de l’arbre à pain, dégustation offerte par la Délégation de la Polynésie française ? Désolée, pour vous autres les Provinciaux ! D’après ce que je lis dans la Dépêche, l’uru vous a été présenté sous diverses formes culinaires : Uru punu puatoro  traditionnel, palet d’uru au foie gras, brochettes sucrées d’uru. Cet aliment est nutritif, riche en hydrates de carbone, vitamines C, PP, B1, B2 et 200g d’uru (255 kcal), fournissent autant de calories que 100 g de pain blanc, deux fois plus de calcium et autant de phosphore. Cette année, notre pied d’uru nous a fourni plusieurs dizaines de kilos d’uru. Merci à lui.

Portez-vous bien.

Hiata de Tahiti

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Thorgal 25, Le mal bleu

Thorgal 25 1 couverture

Nous avons laissé la petite famille augmentée des deux amis des enfants sur une île paradisiaque que Thorgal vient de délivrer de la cruelle princesse araignée. Vont-ils enfin se poser, régner paisiblement, être heureux et avoir beaucoup d’enfants ? C’est mal connaître Thorgal, qui n’accepte pas d’être roi. Pourquoi ? Parce qu’être à la tête d’un peuple, c’est être esclave de ses sujets ! Il faut penser pour eux, voir loin, agir pour leur bonheur. C’est tout le programme auquel les hommes politiques devraient sacrifier… Ils en sont loin ! Première leçon de dévouement aux gamins.

jolan 12 ans amoureux

La seconde leçon est que l’amour lie à jamais et qu’il faut bien réfléchir avant de s’engager. Jolan, 12 ans, est amoureux de Lehla depuis des mois, mais celle-ci ne veut pas quitter son frère, auquel elle est attachée par des liens plus puissants. Et que le frère, Darek, est tombé amoureux d’une fille de l’île et qu’il désire rester. Orphelins tous deux, les enfants ont eu leur content d’aventures. De même que le chien Muff, qui se fait bien vieux, de l’âge de Jolan.

Pas comme Jolan et Louve, qui jouissent de leurs parents réunis en de belles scènes attendrissantes. Louve aux côtés de son père reçoit les hommages. Jolan, torse nu à son imitation, l’aide à réparer la barque pour partir. Jolan est le fils, petit mâle qui apprend la vie d’homme par l’exemple de son père. Il explore une barque abandonnée (où il se fait mordre par un rat), il prend la barre dans le danger tandis que Thorgal prépare son arc, il pousse sur une perche tandis que son père pousse sur l’autre pour faire avancer le bateau dans la mangrove.

jolan 12 ans dans le present thorgal prevoit en adulte

Mais Jolan reste un gamin, toujours dans le présent, tandis que Thorgal est un adulte : il prévoit toujours l’après. C’est la troisième leçon de pédagogie aux gamins !

Pris en chasse par des barques de nains belliqueux, ils ne sont sauvés que par le navire du prince Zarkaj, régnant sur un royaume inconnu et féérique. Mais Thorgal se méfie. Est-ce de la paranoïa ? Non, la simple expérience des hommes : « les rois sont rarement des modèles de générosité ». Le dessin le montre en posture de moine austère, sage de l’existence. Quatrième leçon : le pouvoir corrompt. Aucune promesse de prince ou de candidat ne peut jamais être crue car, une fois au pouvoir, il s’agit d’en jouir et de faire suer le burnous ou le citoyen. Chirac, expert politicard : « les promesses n’engagent que ceux qui les croient ». Dernier exemple avec Hollande…

thorgal moine contre la richesse

La belle chambre où se reposer des épreuves comme les fêtes au palais où des danseuses seins nus évoluent devant les yeux intéressés de Jolan, ne sauraient durer. Le mal est en l’homme car il n’est pas dieu.

fete seins nus au palais

En voulant forcer Aaricia à lui « appartenir », le prince découvre une tache bleue sur son bras. Jolan a la même, il l’a contaminée. Toute la famille est supposée atteinte du mal bleu, inguérissable, donc ostracisée aussitôt. Tous sont descendus dans une vallée aux parois de sable, d’où l’on ne peut sortir. La maladie évolue vite et les condamnés meurent en moins d’une semaine, la fin dans des souffrances atroces.

Thorgal va-t-il renoncer ? JAMAIS ! Un vieux de la montagne connait probablement l’antidote. C’est une légende, mais le seul espoir de sauver les gamins et l’épouse. Cinquième leçon de cet album bien mené, délivrée ici par Thorgal : « La seule folie serait de rester ici à attendre passivement la mort. Je préfère aller au-devant d’elle en tentant de la vaincre ». Le sentiment ne doit pas tenir devant la raison ; elle seule doit commander car elle est le propre de l’homme, ce qui le différencie des bêtes (comme des méchants).

thorgal ne renonce jamais

Thorgal s’enfonce donc dans les eaux noires de la rivière qui passe sous terre au bout de la vallée. Il résiste ; lorsque ses poumons sont sur le point d’exploser, il aperçoit au loin une lueur : la sortie ! Il va affronter le dragon-pieuvre, se faire récupérer par les nains jetés hors du royaume et dirigés par un normal. On se demande pourtant comment un bébé recueilli puis élevé par les nains peut « savoir » comment fabriquer des armes sans jamais avoir appris, mais c’est pour l’histoire…

thorgal nu

Évidemment, rien ne va sans mal et Thorgal, nu, doit affronter un nain qu’il a blessé en défendant sa famille. Il joue de ruse puis le sauve en affrontant le dragon-pieuvre qu’il tue. Le normal, qui s’avère Zarjkar, frère jumeau du prince Zarkaj exposé pour qu’il n’y ait pas deux rois, l’aide alors à retrouver le mage Armenos. Ils exploitent comme Icare une invention du savant pour aller plus vite.

thorgal nu combat le nain

Et c’est in extremis qu’ils parviennent à sauver la famille, puis tous les êtres condamnés par le mal bleu. Jolan, pas encore adulte, pas encore digne d’égaler son père, a été sur le point de renoncer à cause des souffrances intolérables qu’il subit. Sa mère Aaricia a été obligée de l’assommer puis de le ligoter avec des lambeaux de sa propre robe pour le sauver malgré lui.

aaricia assomme jolan

Jamais sans doute Jolan n’a été aussi content de retrouver son papa, d’autant que c’est à cause de sa légèreté de gamin de 12 ans que tous ont subi les épreuves.

jolan 12 ans va mourir

L’histoire commence en effet en voix off, comme venue de l’au-delà. Mise en scène dramatique qui captive dès les premières pages. « Je m’appelle Jolan, j’ai douze ans et je vais mourir ». Après Louve, héroïne de l’album précédent Arachnéa, c’est au tour du garçon d’être le moteur de l’aventure. Si la petite fille était tombée à l’eau, précipitant son père dans le risque, c’est cette fois le jeune garçon qui entraîne tout le monde dans le malheur. Ah, il n’est pas facile d’avoir des enfants ! Mais ce sont eux qui forcent à vivre les valeurs : courage, loyauté, endurance. C’est peut-être la sixième et ultime leçon des auteurs aux adolescents. Un message de la dernière année du XXème siècle pour l’avenir.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 25, Le mal bleu, 1999, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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Gérard Leban, L’étrange Monsieur Albert

gerard leban l etrange monsieur albert 1 et 2

L’intitulé de presse « roman policier » laisse dubitatif le lecteur parvenu au bout du premier tome. Il y a bien meurtre, mais pas d’enquête. L’histoire tourne en effet autour d’un personnage jugé « étrange » par sa propre famille, mais qui n’a rien d’étrange du tout puisqu’encore plus conforme que lui tu meurs !

Nous sommes dans le Paris du 16ème arrondissement, que connaît bien l’auteur pour y avoir été trente ans élu municipal UMP. Nous sommes dans la haute, ancienne aristocratie reconvertie dans les affaires ou l’armée mais qui garde jalousement ses « traditions » obsolètes et son entre-soi, craignant plus que toute autre tache la « mésalliance ». Nous sommes dans la famille version clanique, que l’on croit réservée aux Juifs, aux Corses et aux Arabes, mais qui semble bien toucher les vieux Français de l’ancienne France… si l’on en croit Gérard Leban.

Mais en 33 chapitres pour 146 pages, il a beaucoup de mal à nous convaincre. Albert de la Granandière est fils de colonel et vieux garçon. Il vit au-dessus de chez sa mère, veuve, dans un trois-pièces auquel nul n’a jamais accès. Il suit un horaire maniaque et ne travaille pas, puisqu’il est rentier bien pourvu. Ses sœurs et beaux-frères, son ami « de cœur » depuis le collège et même sa propre mère complotent d’en savoir plus, jugeant inadmissible qu’on jase dans le quartier sur cette « étrange » existence. Est-il homosexuel ? Pervers avide de sang et de faits divers ? Trempant dans des affaires louches, mettons barbouzeries et blanchiment d’argent (à l’UMP, on connait) ?

Même pas, l’auteur est trop convenable pour entrer dans ces « fautes » que la morale bien-pensante réprouve. Les inquisiteurs découvriront non pas un petit ami mais une maîtresse demi-cachée (car Mère savait !), non pas des barbouzeries mais une occupation « sociale » pour mieux connaître les Parisiens agressés ou accidentés. Après 25 ans (est-ce croyable ?) la maîtresse qui se morfond pourrait être éventuellement reconnue par la famille pour que le couple se marie ? Au fond (ce n’est pas dit, mais) ils ne peuvent plus avoir d’enfants et l’héritage est sauvegardé…

La « famille » accepte après forces stéréotypes de bonne volonté et tout se règle enfin au mieux, jusqu’à ce qu’un vieil ennemi ressurgisse. Il est « naturellement » (comme aurait dit Chirac) exhibitionniste, aviné et colérique, en bref un vrai déchet de la société pour une famille normalement bien-pensante. Il a déjà harcelé la maîtresse et future femme, l’a forcée à déménager pour se cacher. Il va la tuer, il l’a d’ailleurs lâché sous le feu de la colère. Donc il le fait. Et le fiancé, « Monsieur de », est accusé à sa place. La justice, comme chacun sait, est nulle et pleine de préjugés, donc Albert est condamné, notamment pour son étrangeté : ne venait-il pas visiter sa maîtresse déguisé ?

Et voilà tout. Annus horribilis comme on dit sans perversité à la cour d’Angleterre. C’est peu passionnant, écrit comme on cause dans la haute, avec des mots-valises et des phrases toutes faites. La trame de l’intrigue aurait pu servir de tranche de vie, si elle avait été traitée à la Simenon, en s’intéressant aux gens. Mais l’auteur préfère aux personnes les statuts sociaux, il retient les apparences plutôt que la chair même. Nous avons donc des caricatures qui se meuvent dans un cadre de théâtre dans une histoire convenue. Pas de quoi intéresser les foules, c’est dommage.

Le tome 2 est meilleur. L’intrigue est plus fouillée et il y a enfin du suspense et de l’action. Albert ayant disparu du paysage, c’est une demi-sœur cachée, Charlotte, qui va assurer la continuité. Elle est – c’est pratique – commandant de police judiciaire. Mais nous restons dans le même milieu, avenue de Wagram au lieu d’Auteuil, villa à Meudon et maison de vacances au Pouliguen. Les Brymaudier ont disparu brusquement à la fin d’un week-end. Aucune trace. Ce chef d’entreprise méritant aux ouvriers très soudés autour de leur patron vient droit de la naphtaline et l’on n’y croit pas. Pas plus que ces malfrats qui font se déshabiller une jeune fille désirable seulement du haut – durant 32 jours ! – sans jamais la toucher. Dans quel monde vit donc l’auteur ? Écrit-il pour la Bibliothèque rose ? Ses lecteurs sont-ils des gamins de 5 ans habitués aux Bisounours ? Même lorsqu’il fait parler les jeunes (le fils de 15 ans !) c’est dans le style des années 50 : formidable, je t’en serre cinq. A-t-il vraiment écouté parler les types sociaux qu’il met en scène ?

Gerard Leban photo

La langue de bois héritée du monde politique gâche le style. Ce ne sont que clichés tels que faire le point, tour de table, s’impliquer personnellement, je passe la parole, merci Monsieur untel, coordonnées, partager les mêmes valeurs, totalement impliqué, beaux enfants, famille magnifique qu’il adore, grâce à vous et à votre équipe… Le coupable est – évidemment – un gars du peuple monté en grade sans en avoir la stature. « Beau gosse, il est vrai avec un visage de jeune frappe » (p.123), c’est au fond une « bête », bête de travail et bête de sexe (p.129). Il n’est pas du bon milieu et c’est par envie qu’il accomplit ses méfaits. Nous restons dans la caricature.

Mais encourageons l’auteur, le second volume étant meilleur que le premier, un troisième sera-t-il encore mieux réussi ? Un peu d’air, d’imperfection humaine et de gens tels qu’ils sont et non tels qu’ils devraient être pourraient améliorer grandement l’intrigue. Il serait nécessaire aussi de se placer du côté neutre de l’auteur, parlant à l’imparfait et non au présent. Ce qui nous éviterait le prologue habituel en forme de rapport administratif et les portraits des gens en CV résumés. Un peu de vie, que diable ! de vraie vie avec ses grandeurs et ses misères, sans décrire sans arrêt des Ken ou des Barbie façon NAPALM (Neuilly-Auteuil-Passy-La Muette).

Gérard Leban, L’étrange Monsieur Albert, 2011, éditions Baudelaire, 147 pages, €13.02

Gérard Leban, L’étrange Monsieur Albert 2 – Charlotte et les Brymaudier, 2012, éditions Baudelaire, 138 pages, €13.02

Anecdote politique : démission en février 2007 de M. Gérard Leban, 1er adjoint au Maire du 16ème arrondissement, Président du Groupe UMP dans le 16ème et membre du groupe UMP au Conseil de Paris

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Montaigne : « Que philosopher, c’est apprendre à mourir »

Dans ce chapitre 20 du livre 1er des Essais, Michel Eyquem de Montaigne est tout entier. Fils périgourdin d’une époque troublée en guerre de religions, il vécut de 1533 à 1592. L’œuvre de sa vie, sans préjuger du reste, fut de laisser témoignage. Ses réflexions constantes depuis 1571 sont ces Essais de l’âge mûr qui nous ravissent encore et nous font réfléchir. Il s’y est peint lui-même avec ses contradictions de nature, son impuissance à trouver jamais la vérité comme à rendre bonne justice.

L’homme n’est point dieu et l’existence sera imparfaite, toujours – autant l’accepter comme les Stoïciens y invitent. Les voyages confirment à Montaigne la relativité des choses, des mœurs, des jugements. Il n’est pas pessimiste, il se veut « sage ». Ce qui, en son esprit, signifie réfléchi, donc prudent : tranquille et réglé. La raison, le bon sens, l’expérience, commandent de vivre et de bien vivre – enfin d’en tirer leçon. Ce pour quoi il écrit « que philosopher, c’est apprendre à mourir. » La mort n’est pas le but ; elle est l’achèvement d’une vie bonne. Faire comme si, au dernier moment, on n’avait rien à regretter. La sagesse est d’avoir bien vécu, la philosophie est ce savoir qui permet de le faire.

La Renaissance avait fait revivre l’antiquité, dans les âmes comme dans les œuvres. Les livres étaient si peu répandus encore qu’on en possédait peu. Les érudits du temps les lisaient, les relisaient, les méditaient, en apprenaient par cœur des sentences, sans zapper sans cesse comme papillon de nuit. Ce chapitre commence donc par une citation de Cicéron. Nombre d’autres fleurs de rhétorique le parsèmeront encore.

montaigne paris (2)

Que dit donc Montaigne dans cet opus célèbre ?

  • Que la raison naturelle ne vise naturellement qu’à notre contentement.
  • Que vivre, c’est bien vivre, « en la vertu même, le dernier but de notre visée, c’est la volupté. »
  • Que la mort est inévitable par le seul fait d’être né : « faites place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. »
  • Qu’il est donc vain de la craindre, puisqu’elle est inévitable. « Sortez de ce monde comme vous y êtes entré. Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. »
  • Autant faire bonne figure et apprécier d’autant l’heure présente. « Que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. »
  • Nous ne savons ni le jour ni l’heure, attendons-les partout, car c’est ainsi que naît la liberté. « Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. »
  • Faisons ce que nous devons, sans plus attendre, et ne regrettons rien : c’est ainsi qu’une vie sera bien remplie : « tel a vécu longtemps qui a vécu peu ». « Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu. » « Où que votre vie finisse, elle y est toute. »
  • Le cours naturel des ans nous accoutumera à quitter l’existence insensiblement : « le saut n’est pas si lourd du mal être au non être (…) d’un être doux et fleurissant à un être pénible et douloureux » – de l’adolescence sensitive à la vieillesse percluse.
  • « Il faut ôter le masque aussi bien des choses que des personnes », ce n’est que l’apparat horrifié et chagrin que nous mettons autour de la mort qui nous effraie. Or la mort est de nature, traitons-la naturellement.

Ce que je retiens de Montaigne ?

    1. Le tragique : ce contre quoi vous ne pouvez rien, inutile de le craindre. C’est vain. Faites avec.
    2. Le bien-vivre : « Si vous avez fait votre profit de la vie, vous en êtes repu, allez-vous en satisfait. (…) Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue, à quoi faire la voulez-vous encore ? »
    3. La liberté fondamentale : qui sait que la fin est au bout, et l’accepte, fera de sa vie ce qui lui semble le meilleur. Sans préjudice d’un quelconque « dieu », d’une quelconque « loi », d’un quelconque « tu-dois ». Et ce « meilleur » sera celui de toute la tradition humaine sans laquelle il n’est rien.

Michel de Montaigne, Les Essais, (texte complet en français moderne), Gallimard Quarto 2009, 1367 pages, €29.45

Michel de Montaigne, Les Essais (abrégé), Pocket 2009, €4.94

Michel de Montaigne, Les Essais, format Kindle (ancien français), €1.99

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David Morrell, Démenti formel

david morrell dementi formel

Le thriller est un genre de roman inventé par les Américains et exploité par David Morrell avec un grand talent. Il faut dire que l’auteur de Rambo a été aussi professeur de littérature et membre de l’Association des opérations spéciales. Il sait de quoi il parle et il sait écrire.

Steve Decker est à la CIA un spécialiste de l’anti-terrorisme. Un soir, à Rome, alors qu’il doit superviser un agent « fils de son père », il ne peut empêcher la catastrophe. L’immature protégé en haut lieu a tout fait foirer et 23 Américains sont morts sous les bombes des gauchistes radicaux. L’explosif a été en partie fourni par l’agent incapable que Decker avait mis en garde. Évidemment, le « haut lieu » lui fait plus ou moins porter le chapeau : pas question d’entacher la réputation du fiston ! La diplomatie américaine apporte un « démenti formel » à toute accusation d’assassinat ciblé de quiconque, fût-il terroriste.

Ce pourquoi, puisqu’il a déjà la quarantaine, Steve démissionne pour se retirer à Santa Fe, où la lumière d’altitude, les monts Sangre de Cristo, les hurlements des coyotes dans les collines et l’étrange confort des maisons en adobe le séduisent. Il se « reconvertit » dans la transaction immobilière, qui était sa couverture CIA. Les mois passent, il oublie peu à peu son ancienne vie et son état d’alerte permanent, il se détend.

De quoi tomber raide amoureux de Beth, une belle jeune femme dans la trentaine qui cherche une maison à acheter… Idylle. Soirées téquila, petits restaurants typiques, amour sous la véranda.

Mais où serait le thriller si tout cela devait durer ? David Morrell sait nous enduire de quiétude avant de nous jeter dans l’action. Un chapitre n’est pas sitôt passé que l’adrénaline surgit brutalement une nuit, où des grincements se font entendre du côté de la serrure. Les armes automatiques ne tardent pas à parler et le sang à couler. C’est le début d’une course poursuite haletante de Santa Fe à New York en passant par les autoroutes.

Beth est enlevée, mais elle semble avoir suivi volontairement son ravisseur. Qui est Beth Dwyer ? Peut-on rester amoureux d’une insaisissable qui vous a peut-être manipulé ?

Steve retrouve ses réflexes et sa condition d’agent entraîné des forces spéciales. L’auteur n’est jamais meilleur que dans la description minutieuse des stratégies, raisonnements et préparatifs d’une opération. Avec les aspects psychologiques. Les héros n’existent pas, ils surgissent au hasard, après coup ; beaucoup sont morts – seuls existent les soldats, car la guerre est un métier, elle s’apprend. Préparation physique, préparation psychologique, motivations. « Je t’ai dit de maîtriser la peur, pas de la faire cesser. La peur est un mécanisme de survie. Elle te donne de la force. Elle te met en alerte. Elle peut te sauver la vie, mais uniquement si tu la gardes sous contrôle. Si c’est elle qui te contrôle, tu y laisseras ta peau ».

Où l’on observe accessoirement combien les frontières américaines sont (étaient ?) une passoire pour tout terroriste, mafieux ou malintentionné ; combien il est aisé d’acheter des armes dans les grands magasins ; combien les différentes strates de forces de l’ordre (police municipale, police d’état, police fédérale, agences de renseignement…) ont chacune leurs règles propres entre lesquelles naviguer. Et qu’elles répugnent à travailler ensemble.

Retrouver Beth à la trace, savoir pourquoi elle est partie sans lui, l’arracher des griffes des ravisseurs, régler leur compte aux terroristes tout droit venus du passé, tout cela prend quelques centaines de pages bien menées, aux séquences habilement découpées. Du grand art. Vous passerez un excellent moment !

La technique du thriller est probablement en train de passer de mode, chassée par les séries TV visibles n’importe où sur tablettes. C’est dommage. Existe-t-il de bons thrillers aujourd’hui ? Vos suggestions en commentaire sont les bienvenues. Attention, je ne parle pas des romans policiers qui continuent à se bien porter, mais des thrillers, ce genre si particulier créé dans les années 1970 avec Airport et qui a connu  son apogée avec la puissance américaine et juste avant la déferlante Internet. David Morrell est l’un des grands auteurs du genre.

David Morrell, Démenti formel (Extreme Denial), 1996, Grasset, 393 pages, €20.42

Ce roman a été publié par le Livre de poche en 1998, mais on ne le trouve plus que dans les rares occasions.

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Pourquoi voter Marine Le Pen serait une aventure ?

Certains lecteurs m’ont reproché d’analyser plus la gauche que la droite. Mais c’est que la gauche est au pouvoir, poussée sans arrêt aux illusions par son extrême trotskiste ; il m’a paru jusqu’ici plus utile d’analyser ce danger immédiat que le danger Le Pen plus lointain. J’ai déjà écrit une note Contre le Front national, en décembre 2010. J’examine aujourd’hui quelles pourraient être les conséquences d’une application du programme Le Pen.

Mais disons-le tout net : la majorité des électeurs qui votent Le Pen s’en moquent comme de leur premier slip. Ce qui leur importe est de marquer leur protestation vigoureuse vis-à-vis de l’UMPS, gens au pouvoir depuis des décennies qui ont préféré leurs petits jeux d’ego plutôt que le bien de la France. Bobos et technos ont délaissé la classe moyenne et populaire, s’appuyant ou sur les très riches ou sur les immigrés. Vieillissement démographique, mondialisation, technocratie de l’Union européenne, crise des finances publiques, induisent une angoisse diffuse et une perte de repères. La protestation pourrait s’afficher au premier tour de présidentielles, et être abandonnée en grande partie au second en raison de l’aventurisme du programme…

scores front national 2002 et 2012

Chacun peut le lire intégralement sur le site du Front national (ce qui est écrit en petit doit se lire avec une particulière attention). Il se résume ainsi :

  • en politique, souverainisme, bonapartisme, populisme ;
  • en économie, dévaluation, protection, inflation ;
  • en social, préférence nationale, politique nataliste, censure pour les enfants.

La volonté est celle d’une contre-révolution comme celle préconisée par Joseph de Maistre après 1789, mais la date ici retenue est 1968, l’année de la chienlit sociale, du départ programmé du général de Gaulle (qui démissionne en 1969) et des négociations sociales qui font déraper le budget. Il s’agit d’établir un État organique par un rassemblement de forces, unies par un parti de la nation en colère. La vie est une lutte, le monde une jungle, et toute liberté doit se construire par une volonté recentrée sur soi et ses proches : famille, patrie, travail. L’individualisme n’est pas toléré, la fraude, l’immigration ou le crime non plus ; la communauté de sang et de sol s’impose comme seul souverain politique – donc économique et social. Ni libéralisme, ni socialisme, la promotion de l’homme intégral communautaire, contraint par l’État, représentant souverain du Peuple comme ethnos. Une forme nationaliste du bonapartisme traditionnel.

1/ Politique :

Pouvoir international fort, souverain et austère qui inspire un idéal de vertu :

  • Sortir des traités européens pour une « association libre » (les autres en voudraient-ils et comment ?)
  • Partenariats industriels volontaires (type Airbus)
  • Maîtrise des frontières (fin de Schengen) et de la monnaie (fin de l’euro), indépendance énergétique (énergies vertes + nucléaire)
  • La Banque de France pourra prêter au Trésor public sans intérêts, ce qui permettrait d’augmenter salaires et pensions, de baisser les prix de l’énergie. C’est l’autre nom de la planche à billets – donc l’inflation – non compensée par des coûts à l’exportation abaissés puisque l’abolition du libre-échange entrainera rétorsions.

En politique intérieure, le Front national reprend le bonapartisme traditionnel :

  • Un mandat présidentiel unique de 7 ans non renouvelable.
  • L’appel au référendum pour toute modification de la Constitution.
  • Scrutin proportionnel à toutes les élections (comme dans toutes les sociétés organiques).
  • Fin de l’obligation bruxelloise de concurrence sur les services publics
  • Effort de défense à 2% du PIB, sortie du commandement intégré OTAN (mais pas de l’alliance). Institution d’une garde nationale de 50 000 réservistes + dissuasion nucléaire.
  • Réduction des subventions aux associations « ne relevant pas de l’intérêt général ». Lutte contre la fraude fiscale et la fraude sociale, contre le « coût de la décentralisation » (autrement dit recentraliser).

Un État fort signifie tolérance zéro pour les crimes, le communautarisme des banlieues et les attaques contre les forces de l’ordre. Leurs effectifs seront augmentés, comme les moyens de la justice ; la peine de mort et les peines incompressibles de perpétuité seront rétablies par référendum et 40 000 places de prison de plus seront ouvertes. Les mineurs seront responsables pénalement dès 13 ans.

  • Ce qui paraît contradictoire avec la volonté affichée de protection des « enfants » (les moins de 13 ans ? avec la majorité sexuelle qui va avec la « responsabilité pénale » à 13 ans ?), en rétablissant la censure sur le net et toute forme de « violence » (y compris « morale », ce qui reste éminemment flou, donc propre à toutes les dérives…)
  • A l’école, retour aux fondamentaux : lire, écrire, compter, méthode syllabique obligatoire en CP, suppression du collège unique, promotion des filières manuelles et surtout discipline. Cela marchera-t-il à l’époque d’Internet et de l’ouverture au monde ?
  • Au total, la contrainte autoritaire remplacera partout le laxisme issu de la pensée-68.

electeurs du front national 2006

2/ Économie :

La souveraineté implique de quitter l’euro, donc de dévaluer drastiquement le néo-Franc (autour de 40% dans les années 1930 et 1982) et de bloquer la liberté des capitaux par nationalisation partielle des banques. Conséquences prévisibles :

  • Notons au préalable que l’ampleur de la crise mondiale des années 30 est due justement au protectionnisme, aux dévaluations compétitives, aux restrictions dans l’accès aux matières premières et aux politiques autarciques d’États. Faut-il replonger tout droit dans les mêmes erreurs ?
  • Ne plus être dans l’euro serait-il un véritable avantage ? L’exemple du Royaume-Uni et du Danemark en fait douter. A l’inverse, la Suède montre un pays prospère, mais qui tourne le dos à un programme type FN : refus de l’autarcie (50% du PIB à l’exportation), inflation domptée (pas de planche à billets), large libéralisation des services publics…
  • La contrainte euro sur l’Allemagne existe via le Mécanisme d’aide européen : 350 milliards € selon Christian Ott (économiste Natixis, juillet 2012) via les prêts accordés à la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, et via ses participations auprès des pare-feu européens. Quitter l’euro = quitter toute aide.
  • L’Allemagne a subi avec l’euro une dévaluation de fait par diminution des salaires, augmentation de la durée du travail, allongement du nombre d’années de cotisation pour accéder à la retraite. Si l’Allemagne redevenait autonome, sa concurrence industrielle – donc à terme politique – redeviendrait redoutable. Il y a donc de multiples avantages pour la France à rester dans l’union.
  • La sortie française marquerait l’écroulement du système euro ; nos créances – importantes – sur les pays du sud (Italie et Espagne) ne seraient pas remboursées et certaines de nos banques feraient faillite, donc seraient nationalisées – et pèseraient sur le Budget.
  • Comme les deux tiers de nos échanges économiques se font avec l’Europe, quelles mesures de rétorsion prendraient les autres pays ?
  • L’abandon de l’union monétaire implique l’autarcie, donc l’appauvrissement : ce qui sera produit en France sera plus cher en raison du niveau de vie relatif du pays, ce qui sera importé sera plus cher en raison de la dévaluation du néo-Franc, des droits de douane ou contraintes phytosanitaires.
  • La fin de la discipline, sur l’exemple allemand, ferait retomber le patronat français dans sa paresse du passé : peu d’investissements, crainte de l’innovation, monopoles protégés par la puissance publique, ballon d’oxygène des dévaluations régulières, paix sociale par l’inflation auto-entretenue.
  • Les talents et les jeunes diplômés choisiront encore plus le large – et la liberté – qu’un pays préoccupé des vieux, du rural et du petit commerce.
  • La priorité nationale pour l’emploi et l’immigration choisie limitée (comment ?) à 10 000 entrées par an, ne permettront pas d’abaisser le chômage, contraint par la baisse programmée du nombre de fonctionnaires, le renchérissement de l’énergie importée et les moindres exportations…

3/ Social :

Le souverainisme se veut un pansement social pour les catégories d’électeurs du FN : ouvriers, employés, retraités, petits-commerçants et artisans, agriculteurs et pêcheurs.

  • Mais le patriotisme économique par le soutien au petit commerce ne sera pas compensé en termes de coûts par la simplification bureaucratique et la baisse d’impôts pour PME et entrepreneurs individuels.
  • La politique agricole française et la protection de la pêche dans la zone économique exclusive coûtera au budget national, même si l’outremer se trouve ainsi valorisé.

Pour compenser la perte économique par la fierté symbolique, promotion de l’ethnos français :

  • Suppression du droit du sol, naturalisation sous conditions strictes,
  • Interdiction de la discrimination positive à l’embauche et renvoi des étrangers chômeurs,
  • Pénalisation du « racisme anti-français », suppression des subventions aux lieux de culte et interdiction des signes religieux ostentatoires.
  • Réduction des budgets sociaux aux immigrés et politique nataliste : revenu de 80% du SMIC aux parents à partir du 2e enfant ; allocations familiales réservées aux familles dont un parent au moins est français
  • Un enfant devient un adolescent pénalement responsable de ses actes dès 13 ans, en apprentissage dès 14 ans (comme au moyen-âge où les rois se mariaient dès la puberté)
  • Refus du mariage gai (mais maintien du PACS), lutte contre l’avortement (mais pas abolition)
  • Solidarité organique entre les générations et régime contre la dépendance.

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En bref, un programme pour figer une France d’hier, immobile, essentielle : le retour aux années 1960 d’industrie forte, de gaullisme politique, d’autorité sociale et d’immigration marginale. Une sorte de pétainisme, mais revu XXIe siècle, qui irrigue souterrainement la psyché française – y compris à gauche – sous la forme d’un abandon masqué par le volontarisme bonapartiste. Le monde va plus vite et plus fort ? Levons le pont-levis, protégeons notre petite vie tranquille. Ce serait l’idéal suisse, si la Suisse ne montrait justement qu’on peut être sûr de son identité et plus démocratique, toujours ouvert sur le monde… A condition de se prendre en main.

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Albert Camus et la culture

 Camus Pleiade 3

Albert Camus se faisait une conception classique de la culture. Tout vagissement humain n’était pas pour lui comme pour certains « culture », mais seulement ce qui parle à l’humanité. Ce pourquoi il avait vu le déclin inévitable d’une certaine presse, celle qui flatte les bas instincts égoïstes au lieu d’élever les esprits citoyens. Aujourd’hui, la « presse » est décatie, tuée par les grèves à répétition du syndicat du Livre, de la Poste et des salariés distributeurs. Tuée aussi parce qu’elle n’a pas su s’adapter au public et ressasse toujours les mêmes leçons, données en cercle restreint par ceux qui se piquent d’être les phares de la pensée.

Les médias sont des amuseurs, faits pour vendre de la soupe commerciale une fois attirée l’attention. Patrick Le Lay l’a parfaitement dit pour TF1. Où l’on retrouve Camus : « A une ou deux exceptions près, le ricanement, la gouaille et le scandale forment le fond de notre presse. A la place de nos directeurs de journaux, je ne m’en féliciterais pas. Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques, décorés du nom d’artistes, court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là même qui courent à sa dégradation. » C’était hier faire le lit du fascisme, puis des injonctions communistes ; c’est aujourd’hui faire le lit de la marchandise, de la caste hors-la-loi et du tout-fric. Rien n’a plus d’importance si tout se vend au plus offrant. Les « artistes » amuseurs seraient bien plus crédibles s’ils vivaient à la cloche de bois, comme aux temps de Lautrec. Hélas ! Ils sont grassement payés pour accuser le règne de l’argent.

Même les intellos ou les économistes-professeurs, qui se parent de vertu d’autant plus qu’ils sont souvent payés par l’État, adorent le veau d’or. Camus : « Le mal n’est pas que les intellectuels se refusent au journalisme. C’est qu’ils s’y ruent et écrivent n’importe quoi pour de l’argent ou, ce qui est moins pardonnable, pour la notoriété. (…) Mais il faut plaire, paraît-il, et pour, plaire se coucher. » (Une des plus belles professions…) – c’est lui qui titre.

Se montrer, c’est déjà se vendre. Et les péripatéticiennes qui hantent les trottoirs ne sont pas moins dignes que les intello-médiatiques qui se poussent des coudes pour apparaître sur les plateaux télé. Albert Camus : « Pour la culture, la corruption et la dérision font leur œuvre. La société marchande couvre d’or et de privilèges les amuseurs décorés du nom d’artistes et les pousse à toutes les concessions. Dès qu’ils acceptent ces concessions, les voilà liés à leurs privilèges, indifférents et hostiles à la justice, et séparés des travailleurs. » (La littérature et le travail, lettre au rédac chef d’une revue ouvrière).

Et tous ces donneurs de leçons parlent « d’indépendance », « d’esprit critique », contre « l’État-spectacle »… C’est à mourir de rire.

Albert Camus, Articles, préfaces, conférences (1949-1956), Œuvres complètes tome 3, Pléiade 2008, pp. 879 et 932.

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Gamins de Paris

Les gamins sont comme les moineaux, piaillards et envolés, anarchiques et sympathiques. Ils manqueraient à la ville s’ils ne couraient les rues une fois le printemps revenu.

gamins des rues Paris

Le Parisien est triste, bourgeois compassé voulant avoir l’air de son statut revendiqué, en général plus haut que le vrai. Le Parisien est méfiant et sourit rarement. Frôlez-le seulement, il vous jettera un regard indigné, comme si vous aviez violé son intimité. Ce pourquoi les visages sont floutés.

maman enfants Paris

Pas les enfants, exubérants et libres plus qu’ailleurs. Ils donnent de la gaieté à la rue en rose et pistache.

gamins-rose-et-jaune-paris

Ils sont rêveurs, adossés aux grilles du Luxembourg.

gamin de Paris au printemps

Ou bien souvent ils vont y jouer, après l’école ou quand il n’y en a pas. Ils n’hésitent pas à ôter ce qui les gêne pour mieux profiter de cette rare liberté impossible ailleurs en ville.

chaud gamin luxembourg Paris

Même tout petit, encore en poussette, ils n’hésitent pas à se débarrasser des contraintes. L’aisance s’acquiert dès le berceau à Paris.

chaud luxembourg Paris

Et puis c’est le jeu. Partout, avec rien, jamais tout seul.

bateau bassin du luxembourg Paris

D’un bassin grand siècle, ils font une aire de course à la voile.

couple gamins Paris

D’un carré d’herbe ils font un lieu de pique-nique avec leur meilleur copain.

gamin blond

Attentifs, tout à leur affaire, entiers dans le présent, la frange blonde tombant sur la chemise défaite.

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Eliot Pattison, L’œil du Tibet

Eliot Pattison L oeil du Tibet

L’auteur, américain amoureux du Tibet, poursuit son périple dans la province historique, cette fois aux confins du Changtang et de l’Amdo. L’ex-inspecteur han Shan, flanqué de son compère l’ex-moine tibétain Lokesh, ont pour mission de rapporter l’œil d’une divinité dans sa province d’origine. Œil volé par l’armée chinoise lors de la “pacification”, cet autre nom de l’occupation coloniale.

Le mouvement de « progrès » marxiste se poursuit, visant à éradiquer les Quatre Vieilleries – fort enracinées au Tibet, comme chacun sait. Les hurleurs et les nœuds sont de connivence avec l’armée pour la plus grande gloire du Parti. Les premiers sont des moines-socialistes qui ont pour apparat la religion et pour objectif la productivité ; les seconds sont la Sécurité Publique, paranoïaques et obtus comme partout ; les derniers font régner l’ordre venu de Pékin.

Pas simple quand les gens ne veulent pas se « socialiser » à la mode centrale et que les montagnes font de la résistance. Certains lieux sont les mûrisseries des âmes. Telle est la montagne de Yapchi où les sages de l’ancien temps venaient mourir, veillant sur la vallée aux simples et sur son temple guérisseur. Le Tibet meurtri a bien besoin de remèdes car sa sagesse millénaire est méprisée et déracinée par les néo-curés de Mao. Mais « lorsqu’un grand nombre d’humains se rassemblent en ces lieux, ils alimentent le pouvoir de mûrissement, de sorte que de grands événements peuvent se produire et que les existences de nombreux êtres se stabilisent » p.624. C’est ce qui va arriver et les Chinois, aidés des Américains prospecteurs de pétrole, devront laisser la vallée à la nature.

tibet flamme de lampe a beurre

Shan, comme toujours, n’est que le paratonnerre de forces qui le dépassent. Il observe, met en relations, mais est agi plus qu’il n’agit. Ce qui peut agacer les amateurs de thriller où l’action est première. Mais c’est ce qui fait le charme des récits de Pattison, un labyrinthe oriental avec des élévations poétiques et des ouvertures vers les siècles d’une grande force humaine. Nous sommes emportés vers un destin que nul ne maîtrise, par des puissances dont on ne sait si elles résident en les choses ou dans les êtres. Peut-être, là comme jamais, ces lieux de haute altitude sont-ils des états d’âme ?

Qui veut pénétrer un peu plus le mystère du Tibet et la hargne chinoise contre ce peuple, lira les romans policiers d’Eliot Pattison. Il ouvrira son âme à quelque chose d’inconnu.

Eliot Pattison, L’œil du Tibet (Bone Mountain), 2002, 10-18 2009, 653 pages, €9.12

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Régression socialiste

A la question d’un sondage : « croyez vous que le parti aura le courage et la sagesse d’accélérer les réformes ? » 72,1% ont répondu NON. A la question de savoir si un développement « aux caractéristiques nationales » serait conforme aux intérêts de la majorité, 82,1% ont répondu NON. S’ils croyaient que « seul le parti serait capable de guider le peuple sur le chemin du socialisme idéal » 85,3% ont répondu NON. Décidément, le socialisme réel se porte mal… C’était le résultat d’un sondage auprès de 3000 personnes publié le 15 avril par le Quotidien du Peuple. Certes, le Parti communiste chinois n’est pas le Parti socialiste français, mais le premier a l’avantage d’être au pouvoir depuis 65 ans, tandis que le second ne connait pratiquement que l’opposition. Il devrait profiter de cet avantage pour être cru par les citoyens. Or il n’est est rien et ce sondage chinois pourrait s’appliquer tel quel en France…

Car un sondage français, France 2013 : les nouvelles fractures, observe l’opinion pessimiste, inquiète et défiante, qui bascule désormais dans le repli. « La France doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui ».  Si 55% des Français considèrent encore l’Europe comme un atout, ceux à faibles revenus (53%) et les classes moyennes (51%) considèrent que c’est un handicap.

  • On comprend pourquoi le discours de Marine Le Pen accroche : toute défiance publique profite au Front national !
  • On comprend aussi pourquoi le gouvernement socialiste garde un train de retard, la confiance se mérite or il ne fait pas ce qu’il faut : il augmente les impôts alors que les Français sont plutôt prêts dans ce sondage à faire des sacrifices personnels sur l’âge de la retraite et les jours de congé, et qu’ils exigent de plus en plus une réduction des dépenses publiques. Ils considèrent aussi majoritairement que les PME sont les seuls acteurs aptes à proposer aujourd’hui du constructif face à la crise (53% des Français et 51% des actifs). Les Montebourg et autres Moi-Je de gauche tradi ont tout faux : seule une minorité de Français considère désormais que l’État doit contrôler et réglementer plus les entreprises (44%, – 14 points)…

La présidence est devenue socialiste mais, sous les habits trop grands de la Ve République, Hollande apparaît plus comme « Guimauve le conquérant » que comme le président de tous les Français. Il continue à garder deux fers au feu, les « couacs » étant l’organisation de la Synthèse comme méthode de gouvernement. Mais un président n’est pas un chef de parti, au risque de se couper de la majorité des Français. Son programme était déjà flou (réduire le déficit, augmenter les impôts et la moraline ‘Moi président de la République’) – il fait le minimum.

  • Il a bien sûr augmenté impôts et taxes – mais sans rien réformer du millefeuille de l’organisation d’État.
  • Il a juré de « stabiliser » le chômage « à la fin de l’année » – mais après quelle hausse d’ici là ?
  • La taxation des plus-values de cession des entreprises, la taxe à 75%, le vocable de « minable » accolé aux riches qui quittent la France, les insultes aux patrons ou éventuels repreneurs étrangers pour Florange, Goodyear, Pétroplus, Dailymotion et autres, les leçons professorales aux industriels (Peugeot, Renault…), l’amnistie « sociale » pour les casseurs syndiqués – est-ce cela qui va encourager la reprise de sites ou le goût d’entreprendre ?

tomates

Où est l’avenir ? Qu’en est-il de l’Europe ? Quelles sont les vraies missions de l’État ? Où en est la réforme de la fiscalité ? On se demande vraiment ce qu’ont fait les énarques et autres apparatchiks du PS dans l’opposition. A part les querelles d’ego, pas grand-chose. Et il n’y a pas de grand Coordinateur pour faire aller dans une direction tout ce petit monde. La régression de la pensée socialiste se résume à longueur d’antennes à :

  • La crise ? Yaka taxer les riches et tordre le bras aux Allemands.
  • La croissance ? Yaka changer de logiciel et faire cracher les patrons.
  • Le chômage ? Yaka interdire les licenciements et embaucher une vague de fonctionnaires.
  • L’éducation, la formation ? Yaka créer des emplois jeunes et exiger des stages rémunérés (et « toujours plus de moyens… »).

C’est simple, non ? Les chiffres sont lancés dans les médias par les experts autoproclamés qui parlent d’une seule voix – hier de la réduction du temps de travail, aujourd’hui de la « relance » (sans budget). Pour un socialiste français, c’est toujours de la faute des autres, Sarkozy, la finance (à qui l’on fait curieusement risette depuis qu’on est au gouvernement), l’Europe allemande, l’austérité, les « riches »… Les réalités françaises ? européennes ? mondiales ? Cékoiça ? La « vraie réalité », pour un socialiste, c’est ce que la politique veut, non ?

Eh bien non… La réalité est ce qui oblige, et cette insupportable contrainte réfrène les soixantuitards enfants gâtés, aujourd’hui cinquantenaires immatures, d’exiger « tout, tout de suite ». La réalité, ils appellent ça « la pensée unique », quand ils sont intelligents. Mais si la pensée unique avait surtout raison parce que tout le monde avec Internet se parle, s’écoute et tombe d’accord sur l’essentiel ? Et s’il est dommage que la pensée reste trop longtemps unique, qu’elle est donc la nouvelle pensée socialiste ? Dix ans après Jospin, on attend toujours. Le peuple, lui, n’attendra pas pour rejeter aux poubelles de la politique ces incapables majeurs dans toutes les élections qui viennent.

Que veulent les socialistes pour la France ? Un pays de retraités ? Un pays-musée ? Un club Med pour riches Russes et Chinois à tondre ? Une liste de restaurants gastronomiques d’État (à TVA et cholestérol allégés) ? – Ou bien des idées neuves et un projet collectif cohérent et jeune pour adapter le pays au monde ? Mais 50% d’ex-profs au gouvernement, c’est trop : un prof dit ce qu’il faut faire, il ne le fait jamais. Les Français, tancés comme s’ils étaient en classe, osent s’y mettre en slip et tourner les clowns imbus d’eux-mêmes en dérision. Ce qui vient de se produire en Grande-Bretagne, la victoire du nouveau parti UKIP (United-Kingdom Independant Party), après le vote massif en faveur d’un comique en Italie, montre bien ce qui va arriver en France : la montée irrésistible de Marine Le Pen, sorteuse de sortants et recentrée souverainisme jacobin.

slip torse nu en classe

L’âge d’or où l’on restait entre soi à collecter aux frontières des taxes en franc exclusif qu’on pouvait redistribuer aux seuls nationaux et dévaluer quand besoin était fait rêver. Aujourd’hui les pensions se désindexent, les allocations familiales sont sous condition de ressources, la crise réduit le pouvoir d’achat, le chômage et les emplois précaires montent, les prélèvements obligatoires augmentent. Pourquoi les Français ne seraient-ils pas défiants envers les socialistes qui promettaient tout et son contraire sans avoir même pris conscience d’une crise ? Une étude Eurostat prouve que le gouvernement PS français est celui de l’Union européenne qui taxe le plus le capital.

  • Ce qui empêche (plus qu’ailleurs) les entreprises de garder un taux de marge suffisant pour investir, innover, exporter – et embaucher.
  • Ce qui empêche (plus qu’ailleurs) les ménages d’avoir un emploi, les jeunes d’obtenir un contrat à durée indéterminée et les seniors d’épargner pour une retraite qui pourtant s’amenuise.
  • D’autant que, du fait de son système archaïque et complexe, la France a les coûts de gestion retraite les plus élevés d’Europe.

Selon certains, Hollande « n’ose pas » assumer sa position sociale-démocrate. Il est vrai qu’il n’est déjà pas copain avec tous les syndicats, et que ceux-ci représentent très peu les salariés privés mais surtout les fonctionnaires. Même le social-jacobinisme, plus dans ses possibilités, est mal assumé : l’État se désengage, il ne peut pas tout mais l’Élysée laisse affirmer le contraire (Montebourg, Hamon, Duflot, etc.). Hollande fait de l’évitement sur tout. Il devrait être le président de tous les citoyens, il n’ose même pas le dire à la face des socialistes…

  • …Qui régressent intellectuellement en reprenant les vieux doudous du passé (dépense publique, dévaluation, nationalisations, antilibéraisme primaire, antigermanisme primaire, antiaméricanisme primaire, étatisme à tous les étages). Le pire fut quand ce brouillon de parti engueula Merkel. Le PS n’a toujours pas réglé le débat d’il y a 30 ans (que Mitterrand avait tranché en 1983) : le socialisme dans un seul pays ou l’arrimage européen. Les Allemands ont pointé avec raison « le désespoir dans lequel se trouvent les socialistes français du fait que, même un an après leur arrivée au pouvoir, ils ne trouvent aucune réponse convaincante aux problèmes financiers et économiques de leur pays ». Avant de donner des leçons au monde entier, balayer devant sa porte ; avant d’appeler à moins de « rigueur », commencer par réformer ses propres gaspillages d’État. On attend toujours !
  • …Qui régressent politiquement en tentant de revenir à cette bonne vieille « union » de la gauche que le reste de la gauche ne veut pas (ni Mélenchon, ni les communistes, ni une bonne part des Verts), pas plus que la majorité des Français – ce pourquoi ils ont choisi Hollande plutôt qu’Aubry. Qu’attend-t-il donc, le président François, pour gouverner selon les souhaits de cette majorité de Français, européens et centristes, ouverts à l’avenir et à l’international, soucieux de dépenser moins pour produire mieux ?

Un parti régressif, un président engourdi, un monde politique en déroute ? C’est la voie ouverte aux extrémismes.

Mais pas à gauche, les Français n’aiment la gauche que dans l’opposition. Les bobos immatures crieront au « fascisme », comme toujours, mais les nouveaux partis ont changé. La Ligue du nord l’avait osé en Italie, le Front national a suivi et désormais l’UKIP : ils ne se veulent pas extrémistes – seulement nationaux souverainistes.

Que feront les zélés zélus du PS en ce cas ? Comme le 10 juillet 1940, faute d’avoir pensé à temps ? Des 569 votants en faveur des pleins pouvoirs, 286 parlementaires avaient une étiquette de gauche…

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Élections territoriales à Tahiti

Les atolls éloignés qui ne disposent pas d’aéroport reçoivent bulletins et professions de foi par largage grâce aux avions de l’État, à charge pour les employés de la mairie d’aller quérir le cylindre avec leur poti marara (petit bateau). L’armée a largué ce matériel à Rapa (Iles Australes) via le Gardian, et les atolls de Hereheretue (47 électeurs) et Tematangi (37 électeurs) dans les atolls des Tuamotu l’ont reçu grâce à un Casa de l’armée. « Nous disposons de 2 cylindres pour chacune des communes expliquait le Lieutenant J.L. Le premier cylindre est envoyé avec un système de parachute afin qu’il amerrisse près des passes, où attendent des personnes envoyées par la mairie pour les récupérer. Si jamais le premier envoi échoue pour une raison technique, un second cylindre de secours est déjà prêt ». Les « colis » ont été au préalable préparés par les services du Haut-commissariat en Polynésie.

trois vahines seins nus plage

Le scrutin mode Penchard s’est déroulé le dimanche 21 avril 2013 et les résultats partiels et provisoires des premier puis deuxième tour sont :

Section 1 iles du vent : (Papeete-Pirae-Arue-Moorea-Maiao) Tahoeraa Huiraatira (Flosse autonomiste) = 43,30% et 48,41% ; UPLD (Temaru indépendantiste) = 20,58% et 24,41% ; A TI’A PORINETIA (Rofritsch autonomiste) = 22,09% et 27,17 %.

Section 2 iles du vent : (Mahina, Hitia’a o te Ra, Taiarapu Ouest, Taiarapu Est, Papeari, Mataiea, Papara, Paea) Flosse 42,92% et 48,13 % ; Temaru 23,29% et 30,14% ; Rofritsch 14,91% et 21,73%.

Section 3 iles du vent : (Faa’a-Punaauia) Flosse 34,38% et 37,98% ; Temaru 29,37% et 35.03% ; Rofritsch 24,02% et 26.00%.

Section 4 iles sous le vent : Flosse 30,53% et 35.20% ; Temaru 25,27% et 29.31% ; Rofritsch 28,55%  et 35.49%.

Section 5 tuamotu ouest : Flosse 42,41% et 51.37% ; Temaru 23,38% et 30.36% ; Rofritsch 10,34% et 18.27%.

Section 6 tuamotu est : Flosse 54,36% et 60.36% ; Temaru 16,68% et 21.16% ; Rofritsch 12,5%  et 18.48%.

Section 7 marquises : Flosse 40,93% et 44.56% ; Temanu 25,65% et 29.50% ; Rofritsch 15,27% et 25.94%.

Section 8 australes : Flosse 52,61% et 58.86% ; Temaru 28,98% et 31.32% ; Rofritsch 7,98% et 9.82%.

Au premier tour, personne n’ayant eu majorité absolue, le second tour s’est avéré indispensable pour élire les 57 membres de l’Assemblée de Polynésie qui à leur tour éliront le Président « du gouvernement de » la Polynésie française et NON le Président « de » la Polynésie française !

Entre les deux tours, c’est la guerre et grâce au Net, on s’insulte, on se gausse de l’autre dans des termes. A la télévision c’est parau parau (parler, dire). « Parole, parole, parole !… » chantait Dalida. Ici c’est parau, parau (prononcez prau prau, et n’oubliez pas de rouler le r).

Ce dernier samedi, les trois partis présents au second tour se sont baladés en voiture avec drapeaux orange, bleu et jaune autour de l’île avec renfort de musique boum boum !

La Dépêche titre « La prouesse de Flosse ». L’Assemblée de Polynésie est orange à une large majorité. Flosse va récupérer le fauteuil de président du gouvernement, ce sera « comme au bon vieux temps ». Wait and see !

Hiata de Tahiti

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Bernard Roland Jacquet, Le petit mitron

bernard roland jacquet le petit mitron

Les parents morts incitent à se retourner sur la vie de famille avec eux, surtout lorsqu’on est enfant unique. En témoignage, pour transmettre, en hommage. Ces courts souvenirs d’enfance nostalgiques sont placés sous le double patronage de Peter Pan et du général Mac Arthur. « Tout ce qui nous arriver après l’âge de 12 ans n’a guère d’importance », et « la jeunesse est un état d’esprit ». Tout est frais, intensif, merveilleux. L’auteur, bébé douillet, est souffreteux des poumons et doit souvent séjourner en altitude.

Il se souvient de son enfance à la campagne, durant la dernière guerre. Il a nagé tout nu à 7 ans avec sa cousine Simone, de quelques années plus âgée. Elle aime le déshabiller, l’embrasser et jouer avec lui comme avec une poupée.

Né en 1936, il a 8 ans à l’armistice et doit quitter oies, lapins et bœufs pour s’installer en ville avec ses parents. C’est à Lyon que le père fait le pain et la mère tient la boulangerie. L’odeur beurrée des brioches lui met encore l’eau à la bouche des décennies plus tard ! Il fait même quelques commissions, livrant le pain chez le maire, Herriot. Ses parents l’appellent « le petit mitron » lorsqu’il enfile la blouse blanche pour aider son père au fournil.

bernard roland jacquet photo

Mais ses parents se séparent et il habite ailleurs, le quartier Saint-Georges, populaire et plutôt mal famé. Rien ne le touche, il est lisse et toujours « prudent » ; c’est du moins le souvenir qu’il fait passer. Il sait se faire des petits camarades, et même des plus grands, puisqu’un pêcheur sur la Saône lui apprend à titiller le gardon.

On ne sait rien de plus, ni ce qu’il est devenu après sa communion solennelle à 12 ans, ni le métier qu’il a exercé, ni s’il a des enfants et petits-enfants. Mais son récit se lit avec tendresse, sans prétention et avec une ponctuation malhabile, mais écrit simplement, comme on conte une belle histoire.

Bernard Roland Jacquet, Le petit mitron, 2012, éditions Baudelaire, 81 pages, €9.97

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Anatole France, Jocaste et le Chat maigre

anatole france jocaste et le chat maigre

Né dans une librairie, Anatole Thibault, dit « France » (surnom régional de son père François), ne se lance dans le romanesque qu’à l’âge de 34 ans. Il était connu surtout pour ses poésies et ses chroniques historico-littéraires. On ne lit plus guère Anatole France de nos jours, il a été pourtant l’un des plus célèbres écrivains de son temps. Il écrivait clair et traitait ses personnages avec une ironie distante.

Deux courts romans dans ce premier livre : Jocaste, où tous les personnages manquent leur existence malgré leur esprit besogneux ; le Chat maigre qui, à l’inverse réussit sa vie sans vraiment travailler ni penser.

La mode à Paris, sous le Second empire, est à l’opposition au gouvernement. Il faut donc se montrer bohème et hédoniste, le contraire des valeurs bonapartistes de travail, famille, patrie. Cet affichage bourgeois bohème évoque irrésistiblement notre époque, même sous présidence socialiste. Fellaire, père veuf d’une fille à marier, est ce mythomane qui se lance dans les spéculations sans rien connaître aux affaires – tout comme les Montebourg et Hamon d’aujourd’hui. Il tranche de tout, mais la réalité ne cesse de le rattraper. La raison veut donc qu’il se raccroche aux branches en mariant sa fille à un client riche, méthodique et droit, Haviland. Image du père de l’auteur, caricaturé ; il est Anglais et non Allemand, l’époque valorisant plus l’empire victorien que la Prusse austère – qui allait pourtant vaincre à Sedan. Les socialistes d’aujourd’hui vont-ils finalement se vendre aux Allemands pour un plat de grands travaux ? Ils pourraient prendre une utile leçon à relire ce livre bien oublié d’Anatole France. Haviland place mal sa confiance dans un valet criminel qui finit par le tuer à doses de belladone – image assez proche de Cahuzac à coup de taxes pour tous et d’entourloupes fiscales pour lui. Hélène aurait préféré Longuemare, médecin de marine qui la fait rire par ses provocations outrées, positivistes et athées. Mais le scientiste ne répond pas à son amour… tout comme Marianne en a déjà assez des rodomontades socialo-positivistes du parti et de Mélenchon.

Pour Anatole France, il y a une fatalité psychologique et physiologique chez les gens, une pente fatale. D’où sa référence à Jocaste, mère d’Œdipe qui se marie sans le savoir avec son fils, engendrant toutes les tares morales que condamnent les dieux. Hélène, gâtée et hystérique, est névrosée et sans lucidité aucune. Y a-t-il une fatalité de même sorte chez les archéo-socialistes du PS ?

C’est tout le contraire qui arrive au Chat maigre, nom d’un cabaret parisien qui finit par se confondre avec le personnage central, Rémi, un mulâtre d’Haïti, fils d’ancien ministre de la république duvalienne. Son père le confie à un précepteur mulâtre lui aussi pour le préparer au baccalauréat. Mais le professeur est plus maniaque que pédagogue et l’adolescent passe quatre fois devant les examinateurs sans obtenir le diplôme. Il fréquente les artistes, il peint. Il tombe amoureux d’une voisine côtoyée par la fenêtre et finit par l’épouser.

Les coupages de cheveux en quatre intello des bohèmes sont tournés en dérision par l’auteur, qui leur oppose la toute simple sensualité des îles. Refaire le monde commence par soi, suivre ses désirs tout en les maîtrisant à l’aune de ce qui est possible. Pas de bac mais une épouse ; pas de doctrine révolutionnaire mais le bonheur personnel. Soulouque à Haïti se prenait pour Napoléon ; Rémi s’en moque, il fuit l’intello et la politique. Il n’écrit pas, il ne veut pas être ministre comme son père ou général comme un ami de son père.

Petite chronique, mais grand conte d’un sceptique politique qu’on ferait bien de relire – et republiée en Pléiade justement dans les années Mitterrand.

Anatole France, Jocaste et le Chat maigre, 1879, édition BiblioBazaar 2009, 304 pages, €32.50

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Dangereux vide politique

François Hollande élu depuis un an… un abyssal vide politique ! Après la crise économique de la finance et de l’industrie, la crise sociale du chômage et des impôts, la crise morale DSK et Cahuzac, la crise sociétale de la filiation sans cause, la France va-t-elle vers une crise politique ? La « rue », pour une fois de droite (et bien peu à gauche), voudrait bien cristalliser le mécontentement en mouvement politique sur l’exemple des Tea parties américains. Je l’avais suggéré dans une précédente note, malgré les flèches de ceux restés bloqués sur la petite politique politicienne : « La France pourrait connaître une évolution à l’américaine, avec une droite de plus en plus à droite mais refuge du collectif national, et une gauche de plus en plus anarchiste-bobo, exaspérée de tout est permis. »

La médiocrité du personnel politique et leur panne idéologique font que l’imagination n’est surtout pas au pouvoir et que la refondation des idées est plus que jamais nécessaire.

nouvel-observateur sont ils nuls

Médiocrité des politiciens

Hollande pourrait se contenter de régner, à la Mitterrand, mais le quinquennat (voulu par la gauche) et le Premier ministre (voulu par lui) l’obligent à être dans l’arène. Son tempérament procrastinateur, édredon ni oui ni non, ne convient pas à la fonction. Un président doit se prononcer, il n’est pas dans la synthèse d’un secrétaire général de parti. Il tient bon sur quelques sujets économiques, mais sans aucune pédagogie, laissant les roquets au gouvernement lâcher la soupape du discours de gauche. Est-là une « politique » ? Les citoyens ont l’impression de ne pas être entendus, qu’aucun parti au Parlement ne les représente plus. D’où la rue et les tiraillements au PS.

Dans ce vide politique, la droite pourrait s’engouffrer, mais elle manque de discours cohérent et de chef légitime. Chacun joue sa partie, les « vieux » usés par leurs clowneries de candidats à la présidence de l’UMP, les nouveaux aux dents longues à longueur d’antenne pour la mairie de Paris. Coppé n’est pas crédible, Fillon est dépassé, Juppé reste sur ses terres, NKM se barricade à Paris et Raffarin en Chine… Au total, la droite s’est trop déportée à droite avec Buisson et Coppé. Elle a été battue de peu à cause de cela et du style Sarkozy ; mais les socialistes sont allés trop loin avec la procréation assistée et le laxisme sur les mœurs (cannabis, abolition des peines bloquées etc.), ce qui fait revenir au galop les régions catholiques vers l’anti-Hollande – Hervé Le Bras le dit très bien. 

C’est la chienlit, comme disait de Gaulle, expert ès querelles de bac à sable, fomentées par des « minables » qui ne voient pas plus loin que le bout de leur mufle, « cuisant à petit feu leur petite soupe dans leur petit coin ». Vous avez reconnu les partis : ces « machins » qui devraient sélectionner des candidats valables, comme partout ailleurs dans les démocraties, mais qui ne servent plus en France qu’à se hausser entre soi dans un jeu de l’ego. Coppé n’est pas légitime, Désir est nullissime, les deux jouant leur petit dictateur au mépris des statuts et des règles. Comme si la légitimité résidait dans l’oukase, comme si le charisme se résumait à la grande gueule. Ont-ils compris quelque chose au pouvoir ?

Panne idéologique

La gauche reste empêtrée dans la dépense publique, la redistribution clientéliste, la fiscalité incompréhensible et instable, le gros État à surtout ne jamais réformer, le tabou à accepter mondialisation et rationalisation, le jusqu’auboutisme dans le laxisme des mœurs ultra-individualistes. La droite n’a pas de vision d’avenir, elle en reste au passé, le recours à Sarkozy tenant lieu de projet politique faute de mieux. Comme toute réforme passe par ceux-là mêmes qui profitent du système (élus, technocrates, fonctionnaires, syndicalistes), il y a grande répugnance à ce que cela change. A l’arrogance intello de gauche répond en 2013 l’action directe à droite, qui rassemble bien plus que les groupuscules activistes catholiques ou étudiants. L’aspiration dans les sondages à faire ce que les Italiens font – un gouvernement d’union nationale – dit combien les électeurs ont, dans leur majorité, ras le bol de ces politiciens minables qui se croient légitimes. 2014 ou 2017 verront-elles la réforme forcée du millefeuille étatique dans l’urgence pour incapacité prouvée à résorber le déficit structurel ?

handicap france patrick artus 2013

Aujourd’hui, que reste-t-il ? La peur. Dans le délitement social, les politiciens qui devraient au contraire motiver le pays, montrer la voie de solutions à long terme ont aussi peur que la société – mais pour leurs privilèges.

  • Peur du changement : continuer contre vents et marées faute d’imagination.
  • Peur de la politique : droite ou gauche, surtout ne rien changer au logiciel, on perdrait des électeurs. Dommage que les socialistes ne l’aient pas compris avant le mariage gai.
  • Peur de la rue : accuser la droite de pactiser avec le diable, accuser la gauche d’assassiner des enfants – recours au « fascisme » ou au « couteau entre les dents », vieilles rengaines qui ne disent rien d’autre que l’abyssale stupidité de leurs auteurs.
  • Peur d’expérimenter d’autres canaux de communication entre les citoyens et les décideurs : et pourquoi pas le référendum d’initiative populaire, ou les consultations de citoyens, ou la pédagogie télé, comme Yves Montand l’avait fait sous Mitterrand ?
  • Peur de se remettre en cause : notamment les droits hors du commun des politiciens professionnels, qu’ils soient ministres, députés, sénateurs ou patrons publics (les travaux du siège de la BPI).
  • Peur de l’Europe : qui ose dire à l’Allemagne qu’on ne peut chaque année « attendre les élections » pour décider à 17 ou 27 ? mais qui ose dire aussi qu’il faut réformer chez soi pour converger avec l’Allemagne ?
  • Peur d’approfondir l’Union : à quand une Assemblée européenne élue directement au niveau européen, le même jour, sur des partis européens ? à quand la désignation d’un président élu par le Parlement européen à la tête de la Commission ? à quand le Conseil des chefs de gouvernement remplacée par un Sénat représentant les États-nations et les régions ?

L’imagination n’est surtout pas au pouvoir !

La gauche embourgeoisée depuis Mitterrand s’est installée dans le système, elle ne veut surtout pas le changer ; elle préfère d’ailleurs l’opposition, plus confortable : on peut critiquer sans avoir à choisir, donc promettre n’importe quoi pour se faire mousser. Mélenchon l’a très bien compris, même s’il rassemble peu avec ses rodomontades d’un autre âge. La droite en perte de repères (et surtout de chef qui fasse rentrer dans le rang les ados attardés), rejoue le monôme comme en 1934, encourageant des ligues de factieux malgré la modernisation gaulliste.

Or le monde a changé, les Français ont changé, les petits jeux entre nantis politiques n’amusent plus que les médias parisiens. Si l’opposition descend dans la rue, c’est qu’elle ne paraît pas dans les partis politiques. Le slogan « indignez-vous » n’est pas – ô surprise ! – réservé à la gauche. La droite se radicalise parce que personne n’écoute les classes moyennes qui ont peur du déclassement et se raccrochent aux ‘valeurs’. Circulez, dit Hollande incapable ; on attend 2017, dit Fillon impuissant. Résultat : 30 000 militants devant Mélenchon le 5 mai; 40 000 teufeurs à Cambrai pour une rave. Cherchez où est la politique !

Cette inertie fait surgir Marine Le Pen. La fille de son père a eu l’intelligence tactique de quitter la droite extrême ancrée dans le passé vichyste, OAS ou anti-68. Elle se présente comme la droite qui décide, plus à droite que l’UMP mais dans la tendance sociale-étatiste qui est l’un des aspects du bonapartisme, incarné aussi bien par de Gaulle que par Chevènement, Fabius ou Montebourg. Mélenchon, à côté d’elle, fait pâle figure, populiste racoleur poussant le contentement de soi jusqu’à proposer d’être calife à la place du calife (comme Sarkozy sous Chirac). Hollande, s’il ne réagit pas, la droite, si elle ne trouve pas de nouveaux repères avec un nouveau candidat légitime, laisseront proliférer les extrêmes. Parmi eux, pas difficile de deviner qui va l’emporter !

marine le pen tire ta langue

Quelle refondation des idées ?

L’individu n’est ni entièrement autonome, ni entièrement rationnel comme le croit la droite – mais un peu quand même. Il est mu par des forces invisibles pointées par le marxisme, le freudisme, le structuralisme, le foucaldisme, le bourdieusisme, comme le croit la gauche – mais il n’est pas pour cela une marionnette. Si l’individu est pris dans un champ de forces, il reste relativement autonome. Donc tout pouvoir ne peut décider à sa place ce qui est bon pour lui, ni les technocrates de droite, ni les idéologues de gauche. Pas de volontarisme anti-européen comme le prônent certains irresponsables pour faire la roue ; pas d’inertie suiviste de l’austérité morale allemande, comme d’autres le croient par paresse intellectuelle. Merkel en prétexte à tout balancer ou à ne rien faire ? Quelle blague ! L’économie n’est une science qu’humaine, pas exacte. Elle fonctionne sur la confiance – comme toute société politique. Encore faut-il que cette confiance se mérite et que la subsidiarité empêche l’État parisien ou le Machin bruxellois d’intervenir sur tout, à tous niveaux.

La traduction politique française en est certainement la rationalisation de la dépense publique, excessive et gaspillée (47% de prélèvement obligatoires en 2013 contre 43% en 2011) ; une fiscalité apaisée qui ne change pas tous les deux ans en inhibant l’investissement, l’épargne, la consommation, l’entreprise et l’emploi ; des lois et règlements moins nombreux, mieux rédigés par moins d’élus mais avec plus de moyens ; des lois moins rigides qui ne détaillent pas tout pour laisser une autonomie à la jurisprudence des cas réels ; une éducation moins jargonnante en français, moins nulle en langues et moins axée sur l’élitisme matheux ; une formation adulte ouverte à tous à tout moment ; l’encouragement à entreprendre  et pas le mépris pour « les riches » – cette race mystérieuse surgie des envieux. Le bouc émissaire allemand est bien commode aux pusillanimes de gauche qui attendent la croissance comme d’autres Godot. Bien commode aussi aux extrêmes qui croient que sans l’euro ni Schengen tout irait beaucoup mieux.

Sur ces sujets, il y a une sensibilité de droite et une de gauche – mais abordons enfin ces vraies questions au lieu du mariage gai et autres diversions sur la transparence des élus ou le vote des étrangers ! Depuis un an, combien de chômeurs en plus par laisser-aller de gauche sur la fiscalité aberrante et l’entreprise ignorée ?

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Tahiti violent

On avait perdu la trace d’Oscar Tane. Rentré en secret samedi matin alors qu’on l’attendait le lendemain, Oscar Temaru joue les perce-murailles. Il était à New York pour la réinscription. Il n’a pas communiqué mais aurait parlé devant les pays non alignés de l’ONU, conglomérat de pays, de micro états errant entre dictatures et guerres civiles pour la plupart et dont le secrétaire est Mahmoun Ahmadinejad président iranien… Oscar Tane qui idéalise ses faits, ses manifestations, ses séjours en prison dans des excès de « Nelson Mandelisme » comme l’écrit le journaliste ! « J’ai été menacé, jeté en prison, traité comme un terroriste, et j’ai risqué ma vie en bien de occasions ».

Comment en modifiant les statuts de la Sofidep (Société de financement du développement de la Polynésie française) le gouvernement Temaru entre dans le capital d’une société sino-polynésienne ! Cette société avait été créée le 24 novembre 1999 pour permettre de renforcer les fonds propres et les quasi-fonds propres des PME locales. Depuis sa création 365 projets pour un montant total de 3 milliards de CFP avaient été financés. 40 millions CFP vont entrer dans le capital de la Tahiti Nui Jigmin Ocean Farm, ce montant aurait permis d’accompagner 7 entreprises à se constituer ou à se développer. Il faudrait s’attendre à des conséquences inattendues sur l’économie locale car ce changement de statut décidé dans l’urgence et dans le seul but de procéder au montage de la société sino-polynésienne laissera des traces !

gendarmerie

Tout le monde réclame, tout le monde manifeste. Les prisonnières ont fait parvenir un courrier anonyme aux médias pour réclamer de meilleures conditions. Ici, en Polynésie on est proche des élections territoriales alors tout est bon pour faire parler de soi. Les termes employés ressemblent à des procédures. Ce seraient les longues peines qui « réclameraient la fermeture de la prison. » Elles parlent de cent-pieds, de rats et de cafards. Les cafards sont légion ici même dans les maisons bien entretenues, les cent pieds s’abritent souvent dans les maisons propres et confortables, pas seulement à la prison. Les gardiens constataient que les Polynésiens n’étaient pas procéduriers, mais que certains tendent à le devenir. Ces dames ont été condamnées récemment à de longues peines et réclament des peines aménagées ! Or l’aménagement de peine est une préparation à la sortie. « Vous qui êtes pourtant le pays des Droits de l’homme ! La détention stricte à domicile est une solution possible, comme la détention au Centre des peines aménagées. »

Les chiffres de l’année 2012 avec 13 376 crimes et délits constatés enregistrent une baisse par rapport à 2011 de moins 1,20%. Phénomène inquiétant pour les autorités, la consommation excessive voire démesurée d’alcool et paka (cannabis). Mais les arnaques sur les sites de petites annonces risquent d’augmenter car ces arnaqueurs jouent sur la crédulité des gens. Les violences à personnes sont toujours en hausse dans un climat d’alcoolisation massive en famille, règlement naturel des conflits accepté encore par la société polynésienne. La route tue deux fois plus qu’en métropole : 36 personnes tuées sur la route en 2012, surtout des conducteurs de deux-roues, alcool et vitesse étant les principales causes. Sur les 36 tués, 32 sont des hommes et 12 ont moins de 25 ans. Les priorités de la Police et de la Gendarmerie : paka (cannabis), sécurité routière et violences familiales. 65 413 pieds de paka ont été arrachés par la gendarmerie en 2012 pour une valeur à la revente estimée à 1,6 milliards CFP.

boxe gamins

Il y a quelques jours à Papara une rixe entre connaissances a fait un mort après une soirée de jeux clandestins et bien arrosée. Le cogneur est un boxeur bien connu dans le monde du sport pugiliste. Les spectateurs du combat ne sont pas intervenus. Le médecin légiste avouera « c’est comme si une locomotive l’avait percuté. Toutes les côtes étaient cassées, même le sternum, la boîte crânienne enfoncée ». Après cette sauvage agression, l’auteur est allé passer ses nerfs sur la voiture de sa victime. Quelques jours après, La Dépêche relate que trois touristes se sont fait tabasser.

Que de violence, que de violence… Peut-être le président du gouvernement de la Polynésie française devrait-il être plus nuancé dans ses propos haineux vis-à-vis des autres peuples de la planète qui ne sont pas des Ma’ohi ?

Hiata de Tahiti

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Yasunari Kawabata, Le maître ou le tournoi de go

yasunari kawabata le maitre ou le tournoi de go

Le go est un jeu stratégique qui oppose deux adversaires sur un damier de 361 cases. Plus simple mais plus subtil que les échecs, il est venu de Chine mais s’est pleinement épanoui au Japon, pays à mentalité bien moins commerçante et bien plus guerrière. Comme tout ce que font les Japonais, la discipline est poussée aux extrêmes : par méticulosité (versant positif) ou maniaquerie (versant négatif). « Le jeu dépasse le jeu » p.104. Toute pratique devient une « voie », autrement dit un entraînement spirituel à la maîtrise de soi pour entrer en harmonie avec les forces de l’univers. Le zen n’est pas un vain mot, même dans l’art non martial du jeu.

Le Maître Shusai, la fin de soixantaine frêle et malade du cœur, est la référence incontestée du go jusqu’ici. D’où l’intérêt, pour la presse spécialisée, de susciter des tournois visant moins à remettre en cause sa maîtrise qu’à montrer l’étendue de son art. Le go est, comme le judo, l’aïkido ou le karaté, divisé en grades, des kyu aux dan. « On prétend que le don du Go se manifeste vers dix ans, et qu’il n’y a pas d’espoir pour un enfant qui n’en commence pas l’étude à cet âge » p.16.

Le roman a ceci de particulier qu’il met en scène un récit réel, que Kawabata a chroniqué comme journaliste en 1938. Les faits sont vrais, seuls les noms sont changés, et les transitions entre les parties sont tirées de la vie de l’auteur. Puisqu’il est écrivain, la position des pions ne lui suffit pas et c’est tout l’environnement, les êtres, les fleurs, les météores, qui entrent dans le roman. « La mer luisait d’une lueur si terne qu’on n’en pouvait deviner la source » p.13. État de l’eau prémonitoire de la vieillesse ? A l’inverse, la vie renaît, robuste et les yeux profonds : « M. Otaké junior, un superbe jeune homme qui entre dans son huitième mois, tellement superbe… » p.27. Les sons et les parfums tournent dans l’air des parties de go, assourdis et évanescents, comme si les joueurs mettaient le réel à l’écart. « Excepté le son d’une chute d’eau dans le jardin et le bruit des rapides de la Hayagawa, on n’entendait que le bruit lointain d’un tailleur de pierre. Le parfum des lis tigrés arrivait par bouffées » p.56. La nature participe en son entier à ce qui se déroule dans les âmes. « Sous le camélia qui poussait, au-dessous de la chambre d’Otaké, une fleur unique, aux pétales froissés, s’ouvrait. Le Maître la contemplait » p.118. Plus que la compétition entre maîtres, cette fusion de l’esprit et du monde donne toute sa saveur au roman.

Le temps qui passe est ce qui retient le plus Kawabata. Le temps des parties, chaque joueur pouvant mettre plusieurs heures à placer seulement un pion ; le temps imparti à la vie, le Maître malade n’en ayant plus pour longtemps et son adversaire Otaké, septième dan et jeune papa de 30 ans, connaissant déjà les premières fatigues de la vieillesse ; le temps qu’il fait aussi, les saisons bien marquées qui mettent leur empreinte sur la psychologie des joueurs ; enfin l’époque, le temps calendaire qui voit la modernité trépidante envahir un Japon encore ancré dans la tradition. Le tournoi de go est un combat, à la fois une discipline et un objectif, un moyen et une fin. C’est en fait un destin.

Après sa défaite – de 5 points – après le dernier pion Noir 237, le Maître de go va mourir.

Un roman grave sur l’existence et le monde, que chacun peut lire sans rien connaître au jeu de go.

Yasunari Kawabata, Le maître ou le tournoi de go, 1954, traduit du japonais par Sylvie Regnault-Gatier, Livre de poche 1988, 158 pages, €4.20

Tous les romans de Yasunari Kawabata chroniqués sur ce blog.

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Henning Mankell, Les morts de la Saint-Jean

Henning Mankell Les morts de la saint jean

Toujours ‘un pas derrière’ (titre suédois) est le rythme de cette 4ème enquête de l’inspecteur suédois Kurt Wallander. Un collègue a été abattu chez lui ; trois jeunes ont disparu ; la police est impuissante, elle ne sait rien, ne trouve rien. Il faut dire que le flic est par principe toujours en retard. Il a besoin de « réfléchir », de questionner et d’analyser des données, ce qui est archaïque dans la société des mobiles et d’Internet à ses débuts. Wallander oublie son téléphone, oublie son arme, oublie ses notes. Il est vieux, plus guère apte au travail dans une société qui a changé, comme le soupçonne le nouveau procureur…

L’inspecteur Wallander aborde la cinquantaine stressé, en mauvaise santé, fatigué ayant toujours soif, en surpoids et diabétique. Comme lui-même, c’est toute la société suédoise qui s’use dans les années 1990. « Tout avait empiré autour de lui. La violence avait augmenté, durci. La Suède était devenue un pays où les portes fermées devenaient de plus en plus nombreuses. (…) De plus en plus de serrures, de plus en plus de codes d’accès. Et au milieu de toutes ces clés, une nouvelle société émergeait, à laquelle il se sentait de plus en plus étranger » p.185. Bien loin du père qui vient de mourir, de son existence paisible à la campagne et dont il met la ferme en vente.

Quelle société ? Le thème revient plusieurs fois dans le livre. Une société égoïste, de compétition effrénée, qui distingue les utiles des autres : « Une société où de plus en plus de gens se sentent inutiles, voire rejetés. Dans ces conditions, nous pouvons nous attendre à une violence entièrement dénuée de logique. La violence comme aspect naturel du quotidien » p.508. C’est donc un tueur issu de cette société-là que met en scène l’auteur. Un psychopathe évidemment, enfance malheureuse, écrasé par des parents autoritaires et violents. Le gamin devenu homme est toujours prêt à « être d’accord » avec le dernier qui a parlé, pour avoir la paix (tiens, c’est comme sur les blogs !). Il est surtout extrêmement solitaire, paranoïaque d’être observé, suivi, tracé.

Ce pourquoi il s’amuse comme un gamin avec des soldats de plomb, sauf que lui utilise la chair vivante, des jeunes heureux qui se déguisent. Il ne supporte pas les gens qui rient, il joue avec eux comme avec des choses, les observe, les suit, les trace… Puis les tue d’une balle dans la tête avec une efficacité glacée avant de les mettre en scène, macabres, dans une parodie de théâtre personnel. Il les fige, les chosifie, les rend immobile au sommet de leur joie – pour qu’elle ne soit plus jamais. Un gamin qui cloue en boite au bout d’une épingle les papillons insouciants et colorés qu’il voit voler.

Pas facile de trouver un tel personnage ! Il a tout prévu, ne laisse aucune empreinte, aucun portrait-robot utilisable. Il se fond dans le décor – seule façon d’avoir l’entière liberté de faire ce qu’il veut. Il ne « refuse » pas la société, il l’ignore. Il l’utilise comme un kleenex. Il est lui et un autre, il prend toutes les formes puisque la société elle-même l’a déshumanisé. Est-ce lui ce jogueur intercepté dans le parc aux cadavres ? Lui le facteur qui livre le courrier des îles ? Lui le petit copain du flic assassiné ? On ne sait pas, Wallander explore toutes les pistes. Une Louise surgit de nulle part, une Isa fait une tentative de suicide, un ex-banquier se lève très tôt le matin. Quels sont les liens ? Y en a-t-il ? Jamais sans doute Wallander ne s’est senti aussi impuissant, aussi incapable, aussi usé.

C’est un bon roman policier qui tient en haleine, rebondissant de chapitre en chapitre. Avec une réflexion sur la société d’il y a 15 ans déjà – qui devient de plus en plus la nôtre. Parents égocentrés, enfants malheureux, exigences sociales… Une société de psychopathes en puissance – pour le plus grand avantage des romanciers !

Henning Mankell, Les morts de la Saint-Jean (Steget Efter), 1997, Points policier 2002, 565 pages, €7.79

Les romans de Henning Mankell déjà chroniqués sur ce blog

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Fin avril à Paris

Le printemps pointe timidement son nez cette année. Les jours alternent entre froid de mars et tiédeur de mai ; en avril, ne te découvre pas d’un fil, dit la sagesse ancestrale.

chat Paris rue de la harpe

Ce pourquoi le chat de la rue de la Harpe, campé au-dessus d’un restaurant de kebabs, se garde bien de mettre autre chose que le museau à la fenêtre ; il a gardé toute sa fourrure.

cerisiers en fleurs Paris polytechnique

Mais les cerisiers fleurissent déjà comme au Japon. Le rose délicieux des fleurs rappelle le teint des jeunes filles derrière le mur austère de l’ancienne Polytechnique.

culs de pouliches Paris luxembourg

Au Luxembourg (le jardin, pas le paradis fiscal), les ponettes ont la queue fournie et baladent des gamines pas très rassurées d’un pas lent de sénateur.

feuilles de marronniers printemps

Les feuilles des marronniers sont du vert tendre de la jeunesse annuelle. Leur transparence donne envie de ventrées de salade.

pelouse printemps Paris luxembourg

Les pelouses sont de nouveaux « autorisées » par la haute autorité fonctionnaire en charge de définir les règles. Nombreux sont ceux qui se vautrent déjà sur l’herbe encore humide des pluies incessantes de l’hiver.

filles bronzant Paris luxembourg

Des filles se sont mises déjà presque nues, préparant le bronzage plage pour les mois qui viennent.

ados au printemps Paris

Les ados flirtent, allongés, caressés, nonchalants. Le bac est pour bientôt, même si des vacances arrivent, juste avant le premier mai pour les Parisiens. Il restera peu de temps pour réviser après, cette année.

filles Paris au printemps luxembourg

Les touristes de province déambulent déjà depuis près de deux semaines dans un Paris tour à tour gris et lumineux, à 15° ou 25° selon les jours. Le faune dansant incite à l’exubérance devant la perspective ouverte par les marronniers sur la coupole triste du Panthéon, en piteux état et en restauration pour des années.

printemps Paris luxembourg

Il est agréable de marcher dans les allées du jardin le plus parisien peut-être.

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Qualités pour exercer un métier financier

Vous postulez pour exercer sur les marchés financiers ? Vous voulez suivre une formation grande école dans la finance ? Voici ce que vous devrez savoir, mais aussi comment vous devrez être.

Les connaissances ne suffisent jamais, un métier n’est pas un catalogue des acquis. Aptitudes et attitudes comptent plus que les connaissances lorsqu’on quitte les postes d’exécution pour accéder aux postes de décision. Savoir faire est utile ; savoir être devient indispensable.

On disait volontiers, dans la banque des années 1980, qu’un cadre n’avait pas à connaître le métier sur le bout des doigts pour diriger son équipe. Il lui suffisait d’en savoir le minimum pour contrôler : seulement 10%.

Clavier ordinateur

Tout métier exige une triple couche de connaissance, plus encore les métiers de service : 

1/ les fondamentaux de l’éducation et du bon sens pour connaître l’entreprise et son environnement technique, juridique, économique et social, ses règles du jeu, ses outils d’aide à la décision, son système d’informations et son modèle d’affaire.

2/ des aptitudes de comportement pour s’y adapter, analyser les situations, structurer sa pensée et résoudre un problème, se situer dans l’organisation et travailler avec les autres. Être curieux et responsable, savoir apprendre et communiquer – désormais en multilingue et en multiculturel. Savoir prendre des décisions et avoir le sens du résultat, savoir motiver et être reconnu apte à diriger.

3/ les compétences propres au métier exercé. Elles sont techniques et de conduite, un savoir-faire et un savoir-être particulier, adaptés au métier et aux clients.

Le métier de finance est exercé différemment sur les marchés, dans les entreprises ou auprès d’une clientèle privée patrimoniale. Le savoir-faire est proche mais le savoir-être est spécialisé.

Les marchés exigent un haut niveau de connaissances techniques mais aussi une capacité de trier des informations innombrables à flot continu, à les synthétiser pour l’action. Car les intervenants sur les marchés sont des décideurs, de véritables entrepreneurs en leur domaine.

Ce qui implique d’avoir de la curiosité, d’aimer chercher, creuser l’analyse hors du flux courant des nouvelles.

Mais aussi d’avoir le bon sens du risque, cette faculté à ne pas aller trop loin dans ce qui se calcule, à garder la raison à sa place – éminente mais pas unique – pour laisser aux intuitions et à l’instinct leur domaine. Ce que la langue anglaise appelle « intelligence » va bien au-delà de la seule rationalité propre au terme français. Certes, tout est probablement rationalisable, mais nos capacités actuelles de calcul comme d’utilisation de notre cerveau ne sont pas à la hauteur. Il subsiste une part de mystère qui n’a rien à voir avec la superstition mais avec le calcul intuitif, non formalisé, l’analyse par analogie et mémoire, les probabilités, tout ce qu’on appelle faute de mieux l’intuition ou l’instinct du chasseur.

Les marchés font ce qu’ils veulent, mais leurs acteurs sont humains et les figures se répètent, chaotiques mais avec des îlots de cohérence. Les hommes d’expérience savent naviguer sur cette mer changeante et guider à bon port la barque secouée en chemin.

Reste, comme capacité majeure du métier, à bien communiquer. Pour expliquer où l’on va, les risques que l’on est prêt à prendre et quelles techniques sont utilisées. Cela pour motiver les équipes, présenter un scénario compréhensible au public via la presse, et dire aux clients comment l’on s’occupe d’eux. Il faut donc savoir être clair, parler avec conviction en public et rédiger correctement, sans jargon ni flots de chiffres. Pouvoir raconter l’histoire, c’est donner une cohérence à son action.

La finance d’entreprise est plus orientée vers la performance financière, via la collecte des informations et la mesure du risque. Il s’agit d’intégrer normes et règles de droit, de maîtriser comptabilité et analyse, d’avoir l’esprit d’efficacité et d’impartialité. Pas de décision politique ici, comme sur les marchés, mais l’identification des priorités pour présenter un tableau de bord chiffré, utilisable par les dirigeants. Car eux restent les véritables entrepreneurs.

La clientèle privée patrimoniale a besoin d’être guidée et rassurée. Les connaissances techniques sont mises au service des besoins, le savoir-être au service des attentes. Mieux vaut être bon commercial que bon technicien dans ce métier. Négocier est la base, savoir dire non une qualité, vendre un service plus qu’un produit l’objectif. Car la relation se construit avec le temps, sur le long terme. Elle a pour base la confiance, qui ne se bâtit qu’avec ce mixte de compétences techniques, de savoir-être à l’écoute et de capacité à analyser chaque situation. La psychologie l’emporte sur les produits, la relation sur le marketing. Rigueur et sens du risque en sont les traductions dans le comportement. Ce qui va avec l’aptitude à demander conseil aux spécialistes de chaque sujet et à ne pas prétendre tout savoir.

Selon que vous choisirez l’un ou l’autre, votre métier vous changera. Si vous vous y sentez bien vous serez un bon professionnel, apprécié pour ses capacités et son expérience.

Mais l’on ne va jamais dans un métier sans y être attiré :

  • par le risque sur les marchés,
  • par l’analyse chiffrée en entreprise,
  • par la relation en clientèle privée.

Selon que l’on a tel tempérament, le métier va l’affiner, le révéler, l’épanouir. A chacun de choisir sa voie pour y être reconnu.

L’auteur de cette note a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière‘ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il enseigne depuis plusieurs années dans le supérieur, en Bachelor et Masters.

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Albert Camus, L’état de siège

 Albert Camus L etat de siege

L’état de siège’ est un spectacle théâtral en trois parties écrit par Albert Camus sur une mise en scène de Jean-Luis Barrault en 1948. Il reprend le thème de La Peste mais le situe à Cadix en Espagne, avec des personnages différents. La peste est l’allégorie de la mort vivante : bureaucratie, tyrannie, méchanceté. L’État installé, l’État qui siège, l’État qui vous assiège. « La vie vaut la mort », dit Nada, ivrogne cynique qui ressemble à Diogène et dont le nom signifie ‘Rien’. « L’homme est du bois dont on fait les bûchers. »

L’ordre n’est pas la vie ; la vie est liberté, donc mouvement. Révolte et non révolution, car la révolution détruit un ordre pour en construire un pire tandis que la révolte est état d’esprit et non état de siège. « Du moment que vous avez fait vos trois repas, travaillé vos huit heures et entretenu vos deux femmes, vous croyez que tout est dans l’ordre. Non, vous n’êtes pas dans l’ordre, vous êtes dans le rang. Bien alignés, la mine placide, vous voilà mûrs pour la calamité. » Pour Camus en effet, rien n’est pire que l’indifférence, cette aspiration au repos, ce pétainisme rampant. Il faut être énergique pour vouloir la liberté et vigilant pour vouloir la justice. Car c’est entre liberté et justice que se situe la condition humaine, entre passions personnelles (comme celle du jeune Diego pour sa Victoria) et exigences collectives (soigner, aider, bâtir en commun). La peste, symbole du temps des tyrannies, vient secouer les habitudes et les paresses, comme un destin. Diego témoigne pour Camus : « Je suis trop fier pour t’aimer sans m’estimer ».

Les personnages sont en effet la Peste elle-même, sa secrétaire objective qui tient le carnet des radiations de vie, Nada le cynique, Diego et Victoria les jeunes, le juge et sa femme les bourgeois, le gouverneur et les alcades au pouvoir, puis les femmes et les hommes de la cité, les gardes. Il s’agit, comme dans la tragédie grecque des origines, d’une tentative de spectacle total : un grand mythe est mis en œuvre pour le collectif avec la participation du public. Ariane Mnouchkine reprendra le genre, mais bien plus tard, lorsque le public bobo post-68 aura la disponibilité d’esprit et la culture pour comprendre. Le thème est celui de la révolte contre l’esclavage.

« Rien n’est bon de ce qui est nouveau ! » clament les alcades, répétant le gouverneur. « L’ironie est une vertu qui détruit. Un bon gouverneur lui préfère les vices qui construisent. » Ce mot s’applique à nos histrions caricaturant les politiques et les politiques qui font l’État spectacle. Les ivrognes : « Supprimez le mouvement, supprimez, supprimez ! Ne bougez pas, ne bougeons pas ! Laissons couler les heures, ce règne-ci sera sans histoire ! » La remarque vaut pour le règne de Mitterrand II englué dans l’observation cohabitante, puis pour le très long règne Chirac, trop heureux de cohabiter et roi fainéant s’il en fut. Il vaut encore pour le hollandisme, cet art de ne rien faire tout en disant le contraire, un « extrémisme modéré » en tranche-montagne… qui accouche d’une souris (les 75%, la retraite « à 60 ans », la fiscalité « juste » qui prend à tout le monde sans toucher à l’obésité d’État, la loi « contre » la finance – tout contre…).

Caractéristique de ce genre de règne : l’obscurantisme administratif. Camus n’y va pas avec le dos de la cuillère dans la critique du pédantisme de bureau. « C’est pour les habituer à un peu d’obscurité. Moins ils comprendront, mieux ils marcheront. » La tyrannie ne réside en effet pas seulement dans les proclamations de tribune ni dans les chars qui gardent les carrefours, mais dans ce fascisme de bureau où chaque question suscite une commission qui ne décide de rien, où chaque projet fait l’objet d’un rapport qui n’engage en rien, où chaque personne est transposée en « dossier » anonyme qu’on traite à la fourche dans les cases ad hoc avant de tout cramer au four.

Le Médiateur de la République Jean-Paul Delevoye dit exactement la même chose de l’Administration française d’aujourd’hui, si imbue du « Service Public » qu’elle en oublie de regarder hors du miroir et qu’elle confond son propre statut avec ledit service. La Peste : « Si je règne, c’est à ma manière et il serait plus juste de dire que je fonctionne. » Fonctionner comme fonctionnent les fonctionnaires…

D’où ces lois absconses, ces règlements incompréhensibles : « Barème numéro 108. L’arrêté de revalorisation des salaires interprofessionnels et subséquents porte suppression du salaire de base et libération inconditionnelle des échelons mobiles qui reçoivent ainsi licence de rejoindre un salaire maximum qui reste à prévoir. Les échelons, soustraction faite des majorations consenties fictivement par le barème numéro 107, continueront cependant d’être calculées, en dehors des modalités proprement dites de reclassement, sur le salaire de base précédemment supprimé ». La Loi, dit-on au Parlement français ces temps-ci, ressemble à s’y méprendre à cette charge de Camus datant de 1948…

L’administration n’oublie personne, elle réglemente et elle applique, logique de fonction, rouages sans âme ni projet : « Je vous apporte le silence, l’ordre et l’absolue justice» C’est contre cet absolu de justice, aveugle, égalitariste au point d’éradiquer toute différence (si chère à Mélenchon et au verbe hollandais), que Camus s’élève avec autant de force que contre l’absolue liberté de l’égoïsme personnel (d’une certaine droite). Contre la tentation du Bien, l’organisation collectiviste sur le modèle de la ruche, fasciste ou communiste. Contre l’égalitarisme socialiste, tendance 1793, pour qui aucune tête ne dépasse et qui excite le peuple en armes à surveiller, dénoncer et « faire justice » à toute liberté hors du collectif, à toute originalité qui viserait à s’écarter de la ligne. Contrôle social total. « Le grand principe de notre gouvernement est justement qu’on a toujours besoin d’un certificat », déclare la secrétaire. Plus de vie privée, la vie publique est la seule autorisée. Pas ‘publique’ au sens de transparent, mais publique au sens où seul l’État autorise et interdit. L’État n’étant en rien vous et moi, mais une masse anonyme et irresponsable de fonctionnants, obéissants à des directives et règlements non publiés, édictés par les hommes de l’ombre dans les bureaux du pouvoir.

Albert Camus L etat de siege debout

Et, ajoute Camus, « seuls les votes favorables au gouvernement seront considérés comme valablement exprimés» Ne voilà-t-il pas l’expression ramassée du socialisme, dans sa traduction « démocratie populaire » (ni démocratique, ni populaire) ? Tout comme dans sa traduction gauche mitterrandienne 1982 dans la bouche de l’ineffable Laignel, député : « vous avez juridiquement tort puisque vous êtes politiquement minoritaires. » Albert Camus est éternel dans la révolte contre l’absurde, cet autre nom de la maniaquerie mortifère, de « l’autre monde possible » plutôt que celui qui est ici et maintenant.

« Ah ! Vous ne tenez compte que des ensembles ! » dit le jeune Diego plein de fougue à la secrétaire fonctionnaire de la peste. « C’est une statistique et les statistiques sont muettes ! On en fait des courbes et des graphiques, hein ! On travaille sur les générations, c’est plus facile ! Et le travail peut se faire dans le silence dans l’odeur tranquille de l’encre. Mais je vous en préviens, un homme seul, c’est plus gênant, ça crie sa joie ou son agonie. Et moi vivant, je continuerai à déranger votre bel ordre par le hasard des cris. Je vous refuse, je vous refuse de tout mon être ». Nous sommes dans l’actualité : le chômage n’est pas une statistique mais des femmes et des hommes vivants, à quelque euros près en fin de mois… dans le grand silence indifférent de l’Administration qui se contente de fonctionner. Tout ce que constate Florence Aubenas dans Le quai de Ouistreham’.

Aveu de la secrétaire : « Du plus loin que je me souvienne, il a toujours suffi qu’un homme surmonte sa peur et se révolte pour que leur machine commence à grincer. » D’autant que l’homme n’est jamais seul.

Diego : « Si j’étais seul, tout serait facile. Mais de gré ou de force ils sont avec moi. »

La Peste : « Beau troupeau, en vérité, mais qui sent fort ! »

Diego : « Je sais qu’ils ne sont pas purs. Moi non plus. Et puis je suis né parmi eux. Je vis pour ma cité et pour mon temps. (…) Il est vrai qu’il leur arrive d’être lâches et cruels. C’est pourquoi ils n’ont pas plus que toi le droit à la puissance. Aucun homme n’a assez de vertu pour qu’on puisse lui consentir le pouvoir absolu. »

Albert Camus, socialisant, se découvre profondément libéral, du libéralisme tempéré des Lumières, celui de Montesquieu et de Voltaire, celui de Tocqueville. Le Chœur résume son aspiration politique : « Non, il n’y a pas de justice, mais il y a des limites. Et ceux-là qui prétendent ne rien régler, comme les autres qui entendaient donner une règle à tout, dépassent également les limites. » Ni égalitarisme intégral à la communiste où tout est réglementé ; ni libéralisme ultra qui laisse faire sans rien faire ; l’équilibre est dans la limite librement discutée. Au fond pas très différent de ce que disait Rousseau de la liberté : une contrainte négociée, librement consentie. Sauf que Rousseau a dérapé.

Bien oublié, ‘L’état de siège’ est un spectacle dérangeant et d’une étrange actualité !

Albert Camus, L’état de siège, 1948, Folio théâtre 1998, 221 pages, €7.69

Albert Camus, Œuvres complètes tome 2 – 1944-48, Pléiade Gallimard 2006, 1424 pages, €62.70.

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Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines

maurice godelier au fondement des societes humaines

Né en 1934, Maurice Godelier est probablement le meilleur anthropologue français contemporain. Il est beaucoup plus connu à l’étranger que chez lui en raison de la coterie des grandécolâtres et du snobisme médiatique. Agrégé de philosophie, licencié en psychologie et licencié en lettres modernes, il a travaillé auprès de Fernand Braudel puis de Claude Lévi-Strauss. Proche de Chevènement, il obtiendra la médaille d’or du CNRS en 2001 pour l’ensemble de son œuvre. Un temps marxiste, praticien de terrain en Papouasie, il s’est détaché de tous ses maîtres pour se forger une opinion personnelle. Il nous la livre à 73 ans dans ce petit opus qui se lit facilement. Ni jargon ni galimatias, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – c’est le meilleur de Godelier.

« Déconstruire les discours et les résultats des sciences sociales, oui. Leur dénier tout caractère scientifique, non. » Il se pose directement contre le relativisme à la mode aux États-Unis et avidement repris par les bobos multiculturels parisiens pour faire bien, « les dissoudre dans des discours narcissiques, se délectant dans le refus de théoriser, dans l’ironie, dans l’incohérence et l’inachevé volontairement recherchés » p.35.

Ce petit livre présente 5 idées reçues de l’anthropologie, contrées par la recherche de terrain (p.39) :

  1. Les sociétés sont fondées sur l’échange (marchandises et dons) : « A côté de choses que l’on vend et de celles qu’on donne, il en existe qu’il (…) faut garder pour les transmettre, et ces choses sont les supports d’identité qui survivent plus que d’autres au fil du temps. » Tout ne s’échange pas.
  2. La famille est au fondement de la société : « Il n’existe pas, et il n’a jamais existé, de sociétés fondées sur la parenté. (… Ni parenté, ni famille) ne sauraient constituer le lien qui unit différents groupes humains de manière à faire société. » C’est la symbolique politico-religieuse qui fonde une société, pas la biologie.
  3. Les enfants sont le produit d’un homme et d’une femme unis sexuellement : « Nulle part, dans aucune société, un homme et une femme n’ont jamais été pensés comme suffisants pour faire un enfant. Ce qu’ils fabriquent ensemble, ce sont des fœtus que des agents plus puissants que les humains, des ancêtres, des dieux, Dieu, transforment en enfant en les dotant d’un souffle et d’une ou plusieurs âmes. » L’enfant s’appartient à lui-même, il n’est pas l’objet des parents; la société l’accueille et l’élève au même titre que la famille par des rituels et des institutions appropriés.
  4. Les rapports économiques constituent la base des sociétés (Marx) : « La sexualité humaine est fondamentalement ‘a-sociale’. Le corps sexué des hommes et des femmes fonctionne dans toute société comme une sorte de machine ventriloque qui exprime et légitime les rapports de force et d’intérêt qui caractérisent la société, non seulement dans les rapports entre les sexes, mais dans les rapports entre les groupes sociaux qui la composent – clans, castes ou classes. »Les rapports économiques sont l’un des rapports sociaux, pas le seul.
  5. Le symbolique l’emporte toujours sur l’imaginaire et le réel : « Tous les rapports sociaux, y compris les plus matériels, contiennent des ‘noyaux imaginaires’ qui en sont des composantes internes, constitutives, et non des reflets idéologiques. (…Ils) sont mis en œuvre par des ‘pratiques symboliques’. » Les humains ne font société que par le symbole.

Dit autrement, nulle société n’existe sans une identité, un imaginaire politico-religieux vécu selon des pratiques symboliques renouvelées, qui s’exerce sur un territoire. Sans territoire, ce n’est qu’une communauté (de parenté, de langue et de principes). Font société par exemple les Baruyas, population de Nouvelle-Guinée étudiée par l’auteur ; l’Arabie Saoudite issue de la rencontre entre le rigoriste musulman Al-Wahhab et le chef de tribu Ibn Saoud en 1742 ; la France refondée en 1789 ; les États-Unis nouvelle terre promise émancipée du colonisateur en 1776 ; l’URSS fondée par Lénine ; Israël fondée en 1947… Sur le territoire, la souveraineté s’exerce par des institutions distinctes de la parenté, telles l’école en Occident, les mouvements de jeunesse en URSS et en Israël ou l’initiation des jeunes garçons et des jeunes filles chez les Baruyas.

maurice godelier chez les baruyas de nouvelle guinee

A ce titre, aucune institution n’est « naturelle », tout est construit socialement pour légitimer la souveraineté, donc le faire société. Le passage de l’enfance à l’âge adulte chez les Baruyas n’est pas le fait des parents ni des majeurs spécialisés de la société ; il est le fait des aînés non encore mariés. Dès 9 ans, le garçon est arraché aux femmes pour être initié dans la Maison des hommes en quatre stades. Vers 15 ans, chaque adolescent prend un enfant sous son aile, à 18 ans il a le droit de faire la guerre, à 20 ans de se marier. Les aînés des 3ème et 4ème stades donnent leur sperme à ingérer aux petits des 1er et 2ème stades. Le sperme vise à faire renaître l’enfant par le lait mâle, à le masculiniser. Ni masturbation, ni sodomie, ni inceste entre adolescents, ni fellation d’hommes mariés ne sont permis par la société – tout est codifié. L’aîné choisit le cadet et – ajoute l’ethnologue – « entre eux on peut observer beaucoup de tendresse, nombre de gestes délicats, réservés, pudiques. Là, il y a place pour le désir, l’érotisme et l’affection, mais aussi pour la soumission (…) diverses corvées » p.178. L’usage des sexes fabrique de la vie et de l’ordre social, voire cosmique. La « loi » d’une société suborne la sexualité des individus à l’imaginaire qui fait société. Chez les Baruyas comme chez nous, différemment.

Car « qu’est-ce qu’un rapport social ? C’est un ensemble de relations à multiples dimensions (matérielles, émotionnelles, sociales, idéelles), produites par les interactions des individus et, souvent, à travers eux, des groupes auxquels ils appartiennent » p.194. Ces rapports sont entre les individus et en eux, car la société les façonne et ils veulent s’y intégrer. Le désir n’a pas de « sens social », seule la reproduction en a un, d’où l’encadrement de la sexualité par la religion et la morale (ou la loi) dans toute société humaine. La société n’est donc pas née par le ‘meurtre du père’ selon Freud, mais par le refoulement du désir asocial (anarchique).

En bref, « ce sont des rapports politico-religieux qui ont intégré en un Tout des groupes humains d’origine diverse, et au départ hostiles, et qui ont assuré la reproduction de ce Tout » p.228.

D’où l’intérêt pour la connaissance de soi de « mettre au jour ce qui n’est pas dit, faire apparaître les raisons d’agir ou de ne pas agir laissées dans l’ombre, réunir et analyser ensuite tous ces faits pour en découvrir les raisons, c’est-à-dire les enjeux pour les acteurs eux-mêmes dans la production de leur existence sociale » p.250. Ce sont l’œuvre « des penseurs du siècle dit des Lumières. Ils ont osé avancer l’idée que tous les régimes de pouvoir exercés ou subis par les hommes au cours de l’histoire n’avaient eu ni les dieux ni la nature pour origine, mais étaient le fruit des pensées, des actions et les intérêts des hommes eux-mêmes » p.275. Oui, les sciences sociales et la démocratie sont liées…

Un excellent petit livre qui remet à leur place bien des fantasmes et des préjugés.

Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines, 2007, Flammarion Champs essais 2010, 331 pages, €9.69

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