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Ainsi soient-ils ?

Le feuilleton catho sur Arte le jeudi soir qui vient de diffuser ses derniers épisodes, sponsorisé par Le Monde et Allociné, m’a laissé dubitatif. Certes, j’ai « fait une croix sur mes jeudis soirs », comme il est dit dans la pub. Mais la série commence bien et termine mal. Elle débute par la quête sympathique de cinq jeunes apprentis prêtres, réunis au séminaire parisien des Capucins ; elle s’achève par le chaos intégral, disons-le même, par la bouffonnerie. Le catholicisme n’est peut-être pas reluisant, mais une spiritualité existe. Force est de constater qu’elle est totalement absente de ce feuilleton.

Construit à la manière brouillonne d’aujourd’hui (on essaye « l’écriture » et on compose au montage), la série est mieux inventée et mieux créée que Plus belle la vie, mais en garde tous les défauts : le superficiel, le zapping permanent, l’absence de profondeur des acteurs, même mis dans des situations invraisemblables. L’acteur venu direct de FR3, Emmanuel (David Baiot), est d’ailleurs le plus inconsistant des cinq personnages. On se demande pourquoi il a choisi le catholicisme, alors qu’il est d’une famille adoptante « normale » ; on se demande pourquoi il est effaré de se découvrir pédé comme un phoque alors que c’est tellement tendance ; on se demande pourquoi il a choisi l’archéologie alors qu’il « désire » tant les autres (du même sexe). Son amant sans père, Guillaume (Clément Manuel), à la mère soixuitattardée, ne « choisit » la prêtrise que pour fuir les bonnes femmes et la vie normale de couple.

Le trio plus consistant offre une belle brochette de naïfs, séduits par l’aspect social dans les ors et les pompes, sans voir plus loin que le bout de leur nez. Il y a un millénaire et demi que l’Église catholique a choisi clairement la voie du pouvoir et de la politique, au détriment de l’entraide et de la spiritualité. Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire… Yann (Julien Bouanich) émerge à peine de son village breton, sorte de lande archaïque si l’on en croit les scénaristes, où mère au foyer et père au conseil municipal font vivre un catholicisme de tradition coincée et sans histoire. Raphael (Clément Roussier) est dégoûté de son milieu haut-bourgeois, de la veulerie de son père dans la finance et des magouilles au nom du fric ; de plus, son meilleur copain lui a piqué la fille qu’il aimait – vous parlez de motivations pour devenir prêtre ! José (Samuel Jouy) a tué un homme dans la sordide banlieue de Toulouse (si connue depuis Merah…) et fait de la prison ; il veut expier au service des autres car il connaît la vraie misère – lui est probablement le plus véridique du lot.

Mais au final, il en reste trois. José se fait descendre (quoi que « même pas mort », si l’on en juge par les derniers soubresauts des dernières images…). Emmanuel retourne à l’archéologie, mais sans vouloir même renouer avec un ancien condisciple (comprenne qui pourra…). Raphael choisit l’église contre le monde, et l’on prévoit qu’il sera aussi arriviste que les évêques et cardinaux en place. Guillaume reste dans l’Église parce que son éducation l’a rendu moralement invertébré et qu’il a besoin d’un carcan pour se construire. Yann, déçu que son ex-copine scoute envisage de faire sa vie avec un autre (à qui la faute, hein ?…), sera prêtre par dépit, pour ne pas recommencer l’existence terne de ses parents conventionnels.

Où est donc l’Appel de la foi ? Cela existe-t-il encore ? Ou bien la brochette de scénaristes, metteurs en scène, monteurs et producteurs du générique dont beaucoup ne paraissent pas catholiques est-elle laïcarde, acharnée à gommer par idéologie toute trace d’élévation ? En guise d’appels, nous avons l’appel de la camomille, l’appel de la chatte et l’appel du chef. Ce sont les trois moments désopilants de l’ensemble des épisodes, on les croirait écrit par Audiard…

  • L’appel de la camomille est celui d’un pape sénile qui préfère les ordres maternants de sa nonne de service à une décision diplomatique avec la Chine.
  • L’appel de la chatte est celui de Yann, qui croit avoir « trouvé Dieu » dans une église fraîche, alors qu’il revient d’une marche scoute avec sa cheftaine Fabienne, qui prie avec lui. Yann : « C’est là que, soudain, j’ai entendu l’appel de Dieu. » La chanteuse droguée qui l’a dépucelé entre deux cours du séminaire : « Ça va, j’ai compris, c’est l’appel de la chatte, pas compliqué à comprendre ! Elle était à côté de toi, vous étiez heureux, elle était en short comme toi… »
  • L’appel du chef est résumé par Yann encore, le naïf sympathique du feuilleton avec son air de Tintin. Face à l’un des policiers appelés au séminaire pour déloger les sans-abris que José a accueilli par charité chrétienne, il lui lance « écoute ton cœur ! », puis il précise : « mais il a préféré écouter son chef et je m’en suis pris une ». L’appel du chef est aussi celui de Dom Bosco (Thierry Gimenez), le Dominique ébahi d’admiration devant son supérieur Fromanger (Jean-Luc Bideau), puis abasourdi de s’apercevoir qu’il bidouille la comptabilité, donc prêt à servir avec rigueur et discipline l’ordure de cardinal Roman (Michel Duchaussoy) qui le nomme calife à la place du calife.

Certes, les séminaristes sont dans le siècle, avec tentations de la chair, avortement, drogue, misère du monde et obstacles politiques. La scène à l’université, où une secte gauchiste « au nom de la liberté d’expression » veut empêcher ces étudiants catholiques affirmés d’avoir cours en même temps qu’eux est un moment d’anthologie sur l’intolérance de gauche, toute maquillée de grands mots humanistes. Mais l’Église apparaît confite dans la tradition millénaire, fonctionnant en cercle fermé, autoritaire et hiérarchique, mentalement archaïque, où les femmes sont considérées comme des nonnes à tout faire.

Seul Jean-Luc Bideau en charismatique supérieur du séminaire des Capucins s’élève au-dessus des élèves, des pères suiveurs comme des cardinaux. Il est venu à la calligraphie chinoise par la mystique, dit-il (tout à la fin…). Las ! Il détourne de l’argent, sans qu’on sache pourquoi. Peut-être est-ce pour le bien ? Par blocage de la bureaucratie d’église ? Pour pallier aux déficiences d’entretien des bâtiments ?

Il y a de beaux moments d’émotion dans les premiers épisodes, des confrontations aiguës avec la réalité, la mise en lumière exemplaire des faiblesses de chacun. Mais le dernier épisode clownesque gâche un peu l’ensemble. On dit qu’une Saison 2 est en préparation, souhaitons qu’elle tombe moins dans le « message » Grand-Guignol et qu’elle laisse un peu la place à la vérité des vrais catholiques eux-mêmes. Pourquoi les créateurs ne prendraient-ils pas conseil – non de l’institution Église – mais des pratiquants au ras du terrain ?

Ainsi soient-ils sur Arte TV

Ainsi soient-ils – Saison 1, DVD Arte Video, 24 octobre 2012, 8 épisodes de 55 mn, €27.99

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Henning Mankell, Les chaussures italiennes

Depuis qu’il a fait mourir son commissaire Wallender, l’auteur écrit des romans non policiers. On est un peu déçu. Sans action, le livre manque de piment, de fil conducteur. La dépression du nordique ne fait pas de la bonne littérature. Il se regarde trop le nombril, pâle et isolé, il manque des perspectives que seule l’action peut donner dans un pays au climat triste et au consensus obligatoire.

Un homme de 66 ans (deux fois l’âge du Christ, est-ce un hasard ?) vit reclus depuis 12 ans dans une île de Suède avec, pour seuls compagnons, une vieille chatte et une vieille chienne. Un facteur hypocondriaque passe de temps à autre lui livrer « le courrier », une suite de prospectus ou de documents administratifs sans intérêt. Une fourmilière grignote peu à peu son salon. Imprévisible, pulsionnel, égocentré, l’homme prend chaque matin un bain tout nu dans la mer, après avoir cassé la glace. Souvenir figé du bain excitant pris dans le plus simple appareil avec son père, à 10 ans, dans un lac noir sans fond ; souvenir assombri des bains pris à 18 ans au soleil, avec les rêves sensuels qui venaient ensuite, nu sur les rochers.

Mais quatre femmes vont faire irruption successivement dans son existence – ce qui le rend à la vie. La première est son ex, la seconde je ne veux pas la déflorer, la troisième est une patiente qu’il a mal charcutée, la quatrième une ado immigrée déboussolée. C’est le monde qui frappe à la porte du monastère, on ne peut le tenir à l’écart ni se retirer de son existence. Ce que vous avez fait vous suit jusque dans la tombe. Les Indiens appellent ça le karma, les Grecs antiques en avaient fait Sisyphe. Comme le titan, l’être humain doit sans cesse rouler son rocher en haut de la montagne, le regarder dévaler et recommencer de l’autre côté. C’est ce que réalise ce chausseur italien – 90 ans – qui fabrique encore minutieusement deux paires sur mesure par an, pour les grands de ce monde. Travail bien fait, patient, à son niveau d’expertise. Chacun doit cultiver son talent – c’est la Bible qui le dit, très lue dans ce pays luthérien.

Or le héros se situe à l’opposé. « J’avais trahi parce que j’avais peur d’être trahi à mon tour. Cette peur du lien, cette peur de sentiments trop intenses pour pouvoir être contrôlés, m’avait toujours poussé à réagir d’une seule façon : l’esquive, la fuite. Pourquoi ? Je n’aurais pas su répondre à cette question. Mais je savais que je n’étais pas le seul. » p.302.

Tout le monde meurt autour de lui, mais pas sans se réconcilier. Lui-même se trouve atteint d’angine de poitrine, va-t-il se laisser aller ? « J’étais un petit être effrayé qui avait vu, en la personne de mon père, l’enfer brutal qui pouvait nous guetter une fois qu’on devenait adulte » p.313. Refuser de grandir, de mûrir, de prendre ses responsabilités. Mais que reste-t-il une fois qu’on est mort ? Il ne reste rien, que le souvenir dans la mémoire éphémère de ceux qui nous ont aimés. Autant bien vivre, laisser de bons souvenirs, et partir en ayant réglé toutes ses affaires.

Nous sommes en automne et la saison est favorable à la lecture de ces romans sur l’existence, sur les fins dernières, sur la lumière dorée de ce qui fut. Il y a trop de réserve luthérienne pour nous Français dans ce livre, trop peu de personnages attachants. Mais règne un sens du tragique que nous avons perdu, peut-être, dans les futilités « littéraires » et les vanités parisiennes. Au fond, cela console de croire qu’il n’y a aucune consolation. Ni dieu, ni diable, ni au-delà. Faire le ménage avant de disparaître est tout ce qui importe. Lire ce Mankell permet de se ressourcer.

Henning Mankell, Les chaussures italiennes, 2006, Points, 2011, 375 pages, €7.22

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Maison du Haut-Atlas marocain

Une heure de marche plus loin dans les gorges, un autre village apparaît. Amezri est un gros village, le plus gros de la vallée. Il est construit comme partout de maisons en pisé aux soubassements de pierres. Cette fois, nous sommes invités à prendre le thé chez un parent de Brahim. Le caïd du coin contrôle son carnet de guide. Il faut être « guide officiel » pour avoir le droit de guider des touristes étrangers. Après le village, un autre « contrôleur » vérifiera encore les papiers de Brahim et nous accompagnera un bout de chemin.

Le thé a lieu dans l’une de ces maisons toutes semblables qui tiennent de la ferme et de la grotte. On entre par un porche dans une cour centrale qui sert d’aire de battage avec son piquet au milieu. Pour l’instant y picorent des poules et une vache y est attachée. Le tout est clos comme s’il s’agissait de se protéger des bêtes sauvages ou des hommes venus d’ailleurs. Sur la cour s’ouvre une bergerie et le bâtiment d’habitation. L’ensemble n’est pas grand, construit uniquement en rez-de-chaussée. La cour peut faire 25 m² et les trois pièces successives 20 m² au total. Elles sont plus longues que larges. La première est nue. Le sol est cimenté, elle n’est éclairée que par une seule fenêtre. Est-ce contre les rigueurs de l’hiver, ou les ardeurs de l’été, ou pour offrir un mur épais aux éventuelles attaques de prédateurs à deux ou quatre pattes ? La seconde pièce est chaulée, des tapis sont étalés au sol et deux fenêtres étroites aux grilles ouvragées ouvrent sur l’extérieur. C’est l’appartement des femmes, plus confortable que la pièce ouverte à tous, parce qu’elles y travaillent la plupart du temps, surtout en hiver. Le mobilier est restreint : une lampe à gaz, une étagère en bois, un plateau de cuivre pour le thé, et voilà tout.

On nous offre les trois thés successifs de tradition, très sucrés. Un pain de sucre, enveloppé dans son papier violet, est cassé au marteau pour ce faire. Il est accompagné de pain d’orge et de blé, offert avec un bol de beurre de chèvre. C’est un beurre de consistance très légère, mais au goût âcre comme le roquefort. Le guide donnera une compensation à l’invitant pour ce thé, tout don commandant un contre-don dans ces pays pauvres. Mais pour nous, qui avons tout réglé d’avance, tout se passe comme si nous étions invités. La troisième fenêtre de la façade éclaire la troisième pièce, très sombre. Y est installé un métier à tisser pour les femmes. C’est un métier rudimentaire, fait de branches mal équarries. Sur une trame tendue, on passe un fil de laine, filée au rouet préalablement, puis teinte. On tasse les fils successifs avec un peigne à carder, puis on noue en nœuds d’alouette de petits brins multicolores selon un dessin général. Cela donne un tapis épais d’un centimètre, aux couleurs criardes, surtout dans les oranges et bleus ici. Les femmes de la maison, fière de montrer leur activité, se mettent sur le métier. Dans cette maison, la cuisine doit être faite dans la pièce principale, ou à l’extérieur, nous ne l’avons pas vue. Peut-être y a-t-il une quatrième pièce, sur l’arrière ?

Nous reprenons le chemin des gorges, le passage de Tasgaïwalt. Les versants sont plantés de thuyas centenaires.

Nous passons la rivière à gué – trois fois. L’eau glacée saisit à chaque fois les chevilles et le courant est fort. Il faut lui résister, surtout lorsqu’il nous arrive aux genoux.

Le campement est installé près de la rivière pour avoir de l’eau. Elle est ici plus torrentueuse qu’hier. Nous nous installons sous un grand thuya. Pascal apprend à Mimoun et à Mohammed à jouer au poker. C’est très drôle, bien que le joyeux Mimoun ne parle pas un mot de français.

Le soir, il préparera le pain, étant le plus jeune. S’il y avait eu une femme, cette tâche lui serait incombée comme hier soir, puisque c’est une tâche inférieure. C’est dans l’ordre hiérarchique, et le plus jeune s’y colle toujours. Mimoun fait donc la femme, il a préparé la pâte avec de la semoule de blé dans l’après-midi, et l’a laissé reposer une couple d’heures. Il en prend des boules, les tape en galettes qu’il pose sur une grande pierre plate, en équilibre sur le feu de genévrier. Cela fait un pain à peine levé, pas très cuit, mais goûteux.

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Ascension du Rhat

Nous nous levons à 5 h, avec le jour ou presque. Les sacs de jour ont été allégés hier soir de tout ce qu’il était possible d’enlever en prévision de l’ascension d’aujourd’hui. Nous montons vers le djebel Rhat, qui culmine à 3797 m au-dessus de nous. La très longue approche est épuisante par le cumul de ses dénivelés (1800 m au total), mais aussi par ses cailloux qui rendent la marche difficile. Le calcaire délité part sous les pieds dans tous les sens, puis se constitue en pierrier aux blocs carrés peu agréables.

Nous déjeunons au col. Là, certains hésitent après les efforts de la matinée. C’est toujours la même question : pourquoi aller si haut alors que l’on est fatigué ? Qu’y a-t-il là-haut qui vaille de grimper ? Est-on vraiment capable de regretter de ne pas y monter avec les autres ? Sur sept, les deux vieux de 60 ans, plus Joëlle, décident de choisir la paresse. Ils vont directement au camp du soir avec Marie-Pierre. Les autres, Bernard, sa copine Corinne et moi, suivons Brahim, le guide berbère à la trentaine sportive. Il nous a rejoints hier soir seulement, après 12 h de mule, ne voulant pas rater les trois jours de mariage de son frère. C’est important ici le mariage, comme dans toutes les communautés rurales où les vaches et les femmes sont des richesses qui permettent de reproduire le patrimoine et la famille… On ne fait la fête que pour cela dans sa vie (lol pour les connes qui le prendraient au premier degré).

Nous prenons de l’eau de fonte dans une plaque de neige un peu plus haut que le col, pour ne pas en manquer dans les gourdes. Nous les pastillons soigneusement. La nouvelle première montée est épuisante. L’altitude joue à plein au-delà de 3000 m. Je retrouve un réflexe déjà expérimenté lors de ma première grimpée au Mont-Blanc avec mon ami Guillaume : respirer volontairement plus vite, en se forçant à ce rythme plus rapide. Dans les montées raides il faut aller lentement : un pas – inspirer, un autre pas – expirer. Nos pieds font sonner les plaques de schiste qui rendent un son vibrant comme du métal. Cailloux, cailloux, cailloux – les chemins en sont remplis dans toutes les randonnées ! La montagne, pour moi, reste liée à une odeur : celle de la crème solaire que je me passe sur le visage.

Nous mettons une heure cinquante pour monter au sommet du Rhat depuis le col. Nous découvrons un panorama d’arêtes sèches aux couleurs rose et sable. En fond de vallée, là où l’eau coule, l’étendue est parcourue de traînées vertes. Vers Ouarzazate se dessine un joli dégradé de pics. Une mer de nuages vient, depuis la plaine de Marrakech, déferler sur l’Atlas. Mais aucune pluie n’arrive aujourd’hui. Pour nous, au-dessus de toutes ces vicissitudes, le soleil reste de plomb. Au sommet il fait chaud, malgré quelques rafales de vent soudain. Bernard sort de son sac une fiasque de Southern Confort, une liqueur au whisky dont le goût ressemble un peu à ce qui garnit les œufs de Pâques de l’enfance. Ce n’est pas bon, mais il veut fêter cela : son premier 3800 m !

Le retour est hilarant par les pierriers que l’on aborde comme en ski, par des sauts de godille. Attention de ne pas « parpiner », comme dit souvent Marie-Pierre pour signifier « faire rouler des pierres sur les suivants ». Ce n’est pas l’alcool qui nous rend joyeux, mais l’aventure. Avoir été au sommet, avoir contemplé le ciel pur, avoir respiré l’air raréfié des hautes altitudes, tout cela nous enivre un peu. Nous sommes crevés le soir. Cette journée a été dure, mais nous a rendus heureux. L’effort est un plaisir lorsqu’il a un but. Les jambes, ça va. Mon entraînement sportif m’a bien préparé. Mais j’ai chaud sous la plante des pieds et les chevilles, je le sens, ont travaillé.

Le campement est établi sur la pente, à Imazayn, vers 2600 m. Je mange à genoux, assis à la japonaise, ou à la berbère. La position genoux croisés ne me convient pas pour la digestion. Nous voyons depuis la tente le coucher de soleil rose sur le Rhat. Il fait froid et la fatigue s’ajoute au climat pour nous faire frissonner. Nous dînons de légumes divers cuits à l’étouffée avec un peu de graisse de mouton : patates, carottes, navets, courgettes, oignons. C’est une cuisine délicieuse, avec tout le suc du mijoté. Nous allons nous coucher tôt ce soir.

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Dino Buzzati, Le désert des Tartares

C’est à 34 ans que l’auteur publie cette métaphore de l’existence fonctionnaire. Italien, il met en scène un jeune lieutenant affecté au fort Bastiani, sis dans les montagnes à la frontière du nord. Au-delà, une plaine sèche d’où, dit-on, les Tartares sont venus il y a des siècles. L’existence de garnison isolée est quasi monastique : routine de la discipline, des horaires de garde et pas de femmes. La vie s’écoule, pareille à elle-même, sans perspective autre que l’éternel présent du règlement. Ni carrière, ni enfants, ni réussite sociale, on sert l’État comme on sert Dieu, par devoir.

Mais l’horizon reste vide, rien ne justifie le fort ni le dessèchement sur pied d’une génération d’hommes jeunes voués à ne rien faire. Même lorsque sonnent des alarmes, personne n’y croit, pas plus les officiers supérieurs du fort que l’état-major en ville. C’est la survenue d’un cheval, par-delà la frontière, puis des soldats en armes… qui se contentent de borner la frontière, puis la construction d’une route au loin. La tragédie est qu’à force d’entendre crier au loup, les bergers se lassent, et que le loup peut survenir impunément. Le lieutenant Giovanni Drogo de 20 ans, devenu commandant passé 50 ans, tombe malade au moment où ce pourquoi il était là survient. L’ennemi arrive et il est trop faible pour l’accueillir. Ce sont les jeunots venus en renfort qui vont trouver la gloire, eux qui n’ont jamais mis les pieds au fort. Lui partira, pour le grand voyage, avec le sourire : il faut imaginer Sisyphe heureux.

Nombreux sont les êtres qui se complaisent dans les habitudes. Ils ont peur de l’aventure et préfèrent le connu. Toute entreprise les effraie car il y a risque de changement. Le temps passe et ils ne deviennent rien, ne créent rien, n’entreprennent rien. Et ils sont heureux comme ça ! Ils ont l’impression d’ignorer la mort en se faisant tout petits, insignifiants, neutres. Alors qu’ils ne vivent qu’au ralenti, sans volonté, sans liberté – dans le renoncement. Si Drogo reste au fort trente années, alors qu’il s’était juré de le quitter au bout de quatre mois, c’est qu’« il y avait déjà en lui la torpeur des habitudes, la vanité militaire, l’amour domestique pour les murs quotidiens. Au rythme monotone du service, quatre mois avaient suffit pour l’engluer. (…) Peu à peu, il avait appris à bien connaître les règlements, les façons de s’exprimer, les manies des supérieurs » p.81. Les paysans restent attachés à leur terre, même pauvre ; les fonctionnaires ne rêvent que d’un petit travail tranquille, sans aucun changement ; les moines ne supportent ce monde ici-bas que parce qu’ils rêvent du monde au-delà, qui justifiera leur sacrifice et leur obéissance.

Sauf que cette existence mécanique mécanise l’humain. Tout fonctionnaire se met à fonctionner comme s’il n’était que rouage sans cœur ni âme. « La sentinelle n’était plus le Moricaud avec qui tous ses camarades plaisantaient librement, elle était seulement une sentinelle, l’une des sentinelles du fort, en uniforme de drap bleu avec le baudrier de cuir verni, une sentinelle absolument identique, dans la nuit, à toutes les autres, une sentinelle quelconque qui l’avait mis en joue et qui, maintenant, pressait sur la détente » p.113. Le devoir avant tout, respect du règlement, tirer après sommation. Le camarade s’écroule, atteint d’une balle en plein front. Car le soldat a été bien formé et bien discipliné ; il est devenu tireur d’élite. Un bon fonctionnaire qui fonctionne sans état d’âme, même contre un semblable, même contre un camarade qui l’appelle par son nom. Il ne veut pas le savoir – parce qu’il ne connaît pas le mot de passe.

L’État déshumanise, comme toutes ces machines sociales inventées pour bureaucratiser les fonctions, segmenter les responsabilités, réglementer les actes. En ce début du XXème siècle où naît la grande ville avec l’essor de l’industrialisation, où naissent les partis de masse et les régimes totalisants, Dino Buzzati livre son testament philosophique, étrangement proche de celui de Kafka. Souvenons-nous, peuple tenté par le socialisme gris des technocrates, que derrière les règlements il y a des humains !

Dino Buzzati, Le désert des Tartares, 1940, traduit de l’italien par Michel Arnaud en 1949, Pocket 2010, 267 pages, €4.94 

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Concours de sports traditionnels au Heiva

Ces concours de sports maohi dits « traditionnels » sont très appréciés des spectateurs : en plus de la course des porteurs de fruits, le lever de pierre, le concours de coprah, le lancer de javelots. Certaines îles ont leur spécialité. Ainsi les sportifs des Tuamotu sont connus pour leur agilité dans le lancer du javelot. Ceux des Iles Sous-le-Vent, en particulier Maupiti et Taha’a excellents dans la préparation du coprah et les courses de porteurs de fruits. Aux Australes, ils sont champions en lever de pierre ainsi que pour la course des porteurs de fruits. Durant deux jours les compétiteurs de ces spécialités vont s’affronter.

Timau ra’au (course des porteurs de fruits) Il s’agit pour les hommes et les femmes de diverses catégories de transporter une charge de produits agricoles (fruits ou tubercules) d’un poids déterminé, 20, 30 et 50 kg sur un parcours défini par le jury soit une distance de 1000 à 1300 m, et pour les femmes de 800 à 1100 m avec une charge de 15 kg. L’arrimage des charges est obligatoirement en fibres végétales, mais l’utilisation des paniers même en fibres est interdite. Les charges doivent être arrimées aux extrémités du levier qui lui doit mesurer entre 120 et 150 cm de long et présenter un diamètre inférieur à 15 cm. J’oubliais tout ce beau monde est vêtu de pareu (paréo) évidemment.

Patia fa et patia ai (Concours de lancer de javelots) Cette épreuve consiste, depuis une zone de pas de tir définie, à viser une noix de coco plantée sur un mât de 9,50 m de haut, depuis une zone de pas de tir définie, au moyen de javelots. Les javelots sont munis d’une pointe conique, torses et lisses sont acceptés. Patia fa est le concours individuel ; 8 séries consécutives de 7 mn chacune. La cible est divisée en 5 zones de points horizontalement soit 10 points pour la zone haute, puis 8 points, 6 points, 4 points et 2 points pour la zone la plus basse. Si un javelot touche la ligne démarquant deux zones de points, le jury attribue au lanceur les points de la zone supérieure. Patia ai est le concours par équipe composée de 3 lanceurs.

Amora’a ofai (lever de pierre) consiste à lever le plus rapidement possible depuis le sol jusqu’à l’épaule, à la stabiliser en position debout et en équilibre avec une seule main au contact de la pierre, et cela pendant un certain temps. Les catégories : femme 60 kg ; léger 80 kg ; moyen 100 kg ; lourd 120 kg ; super lourd 140 kg et extra lourd 150 kg. Les poids des athlètes variant de 55 à plus de 121 kg. Les 40 ans et plus soulèveront 80 kg.

Pa’aro ha’ari (concours de coprah). Il s’agit là d’ouvrir, en un minimum de temps, des noix de coco entières, à en extraire entièrement la pulpe, et les stocker dans le sac prévu à cet effet et à nettoyer l’emplacement. Chaque concurrent se présente avec ses outils : pa’aro (instrument de décorticage), parahira’a (tabouret) facultatif ; opa’hi (hache) ; pute (sacs de coprah). Trois catégories d’épreuves : individuel homme : 50 noix ; équipe de 2 ou 3 hommes : 150 noix ; équipe femmes : 100 noix. Il s’agit d’une épreuve de vitesse.

La montée aux cocotiers est aussi une épreuve sportive traditionnelle.

Vous devriez profiter de cette opportunité pour vous entraîner, vous inscrire pour l’année prochaine, et qui sait ?

Hiata de Tahiti

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Marcher sur le feu et courir en pirogue

Début juillet, a eu lieu le « Haerea Umu Ti » (La marche sur le feu). C’était la 59e édition. Il aura fallu 2 tonnes de pierres pour réaliser une piste d’une dizaine de mètres de long ; 10 m3 de bois de aito (bois de fer) et 24 heures furent nécessaires pour chauffer les pierres, la température oscillant entre 1000 et 3000°C. Cette cérémonie illustre la communion entre l’homme et les dieux.

Les prêtres invoquent les déesses du feu Hina nui te aara ou Te vahine nui tahu rai. Autrefois, la cérémonie de la marche sur le feu, umu ti (le grand four) revêtait un double aspect : obtenir d’une part les faveurs des dieux lors des périodes de disette et de famine, et d’autre part servir à la cuisson du ti (racine du auti) et du ape (Alocasia macrorrhiza, une plante à larges feuilles dont la racine était autrefois utilisée pour l’alimentation).

Les courses de pirogues sont très suivies par les Polynésiens qui sont les champions du monde de la spécialité (en attendant que les Chinois s’en emparent). Les va’a roto (courses de lagon) concernent les va’a V1, V3, V6, V16, les distances à parcourir s’échelonnent de 2600 à 3500 m suivant les catégories de rameurs.

Le va’a tua (courses en haute mer) ne concernent qu’une certaine catégorie de pirogues va’a. Pour vous donner une petite idée, l’une va de Papeete à la Pointe Tahara’a et retour à Papeete, et l’autre part du ponton du jury (Papeete) pour faire le tour de Moorea, To’a Tai et retour au ponton du jury.

Le vocabulaire du va’a est employé par les spécialistes, les rameurs et la population. Quelques précisions :

Tare désigne le rameur qui indique les changements de bordée, souvent le numéro 3 ou 4 dans un va’a à 6 rameurs pour être mieux entendu par tous.

Fa’ahoro (action/cadencer, piloter) place du numéro n°1.

Peperu (barreur) place n°6. Fa’aineine (Tenez-vous prêts).

Le signal du départ : Fa’aineine (atation)… hoe ! (ramez !). Les postes sont numérotés de 1 à 6 en partant de l’avant. Le choix du départ est donné par le numéro 1. En 1 le fa’ahoro (le cadenceur) ; en 3 le moteur suit précisément la cadence de 1, 4 renforce la puissance de 3 et 5 peut être amené à barrer avec 6 dans de grosses conditions de mer. Régulièrement 3 émet un tare (appel) de changement de bordée, et tous les rameurs changent de côté. Cet appel a des retentissements stratégiques et l’ordre transmis indique en même temps si le cadenceur doit alléger le rythme ou l’accentuer, s’il faut ramer plus profond ou pas… Évidemment, chaque équipe dispose de ses propres codes et chaque rameur doit être extrêmement attentif à l’état physique et moral du reste de l’équipe.

Les courses en lagon ou courses de vitesse sont de 3500 m, 2600 m pour les juniors et les femmes ; les courses en haute mer Papeete-Tahara’a et retour 21 km ; Papeete plus tour de Moorea 84 km avec des changements d’équipages autorisés, le Super Tauati fait 5,8 km.

A vos rames et bon vent !

Hiata de Tahiti

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L’Islam et les garçons

Coïter un garçon n’est pas permis par la charia, bien que Mahomet lui-même semble n’en avoir rien dit explicitement dans le Coran. La seule mention est celle de la mission de Loth (sourates 7 verset 80, 21 verset 74, 27 verset 55, 29 verset 28), qui doit corriger ceux qui s’adonnent à l’homosexualité entre adultes. Mais le péché est de faire de son semblable une ‘femme‘ un objet passif de la relation sexuelle. Pas question de toucher aux enfants (musulmans), mais si la situation n’est pas celle d’égaux, ça se discute : ainsi les esclaves ne sont pas concernés puisqu’objets conquis, les efféminés et travestis non plus car créés ainsi par Dieu, ni les éphèbes qui sont pubères mais pas finis, et tourmentés de désirs quand on ne peut les marier dès 14 ans. Ils sont surtout d’une beauté reconnue au paradis à l’égal des houris (sourate 52 verset 24 et 56 verset 17).

Si la beauté des adolescents vient de Dieu, n’est-il pas licite de les ‘adorer’ ? Mais l’acte d’adoration signifie-t-il baiser ? Grandes discussions dans l’histoire entre les oulémas, juristes et soufis. L’Islam a choisi de faire comme tout le monde méditerranéen après l’empire romain, d’ériger la Morale contre le sexe (moyen de contrôle clérical), les femmes tentatrices en premier et les adolescents en second. La finalité est la procréation, le moindre mal la chasteté (l’inverse des prescriptions chrétiennes). Tout le reste détourne de l’adoration de Dieu seul. Cela dit, la loi est une chose, les mœurs une autre. Le monde musulman est très vaste et les façons de faire diverses.

Fréquenter un éphèbe est un péché véniel qui peut être pardonné – en regard des feux de l’enfer si l’on touche une femme qui n’est pas la sienne ! Les mœurs bédouines et paysannes se conjuguent avec la religion pour interdire absolument la défloration hors mariage. On ne saurait plus de qui sont les enfants ! La femme est un bien, que l’on vendra à une autre famille par mariage pour se l’allier. Ce pourquoi le mariage entre cousins est si courant : la dot ne sort pas de la famille élargie. Comme partout où le sexe opposé est « interdit », sauf à être membre d’une vaste tribu et assez riche pour être marié dès 14 ou 15 ans, les célibataires forcés trouvent d’autres voies pour le désir sexuel irrépressible. Ils se font parfois sodomites.

Selon Auguste Mouliéras à la fin du XIXème siècle au Maroc, « les Arabes et les Berbères du sud et du centre ne connaissent que la femme, tandis que des Djebala, le Sous et le Rif préfèrent les gitons. C’est à ce goût particulier qu’ils reçoivent leur surnom de K’aoum Lout’ (peuple de Loth) » p.15.

Il explique : « Près de la mosquée du village se trouve le beït eç-çoh’fa, arsenal communautaire. Les soldats du corps de garde, illettrés la plupart, n’ayant ni la distraction de la lecture, ni le passe-temps des cartes, eurent l’idée de se divertir en faisant du temple de Mars une maison de prostitution, abominable lieu de débauche, où le giton et la âïla se livrent à la bestialité des brutes, dont ils sont la propriété, la chose, les esclaves. (…) Maintenant, comment concilier deux sentiments, en si apparence contraires le zèle religieux et la lubricité ? Où trouver un homme plus dévot que le Djebalien, et, en même temps, plus impudique ? Si vous avez étudié l’Histoire en philosophe, sans esprit de secte, uniquement préoccupé de chercher la vérité, vous avez pu constater que le fanatisme a été la cause de toutes les horreurs, de tous les fléaux, de toutes les infamies qui ont désolé, pendant tant de siècles et chez toutes les nations, notre malheureux globule. » p.17

Il décrit : « La fête commence. On se donne d’abord le baiser de paix, en embrassant l’épaule de tous ceux que l’on rencontre. La mosquée se remplit de monde et de victuailles. C’est un envahissement de grands plats de bois, débordants de kouskous, des viandes, du miel, des assiettes creuses, pleines de pâtes, potages, beurre, raisins secs, figues. Des groupes se forment dans la salle même de la prière on s’accroupit en rond. Au centre, prennent place les anciens du village avec l’instituteur. Toutes les mains se mettent à pétrir des boulettes de kouskous, très adroitement lancées dans la bouche, à distance, sans jamais manquer le but. Il y a des gloutons qui se mettent à quatre pattes, humant longuement le miel des gaçaâ. Le bruit des mâchoires se ralentissant, les estomacs donnent des signes non équivoques de satiété. Alors un vieillard récite à haute voix la fatih’a, premier chapitre du Coran, répétée à voix basse par toute l’assistance. On laisse dans un coin les reliefs du festin. à la disposition des pauvres et des étrangers. Tout le monde se porte hors du village, dans une sorte de cirque, où, jusqu’à la tombée de la nuit, se livrent les mêmes simulacres de combat.

Après l’énorme repas du soir, fait comme toujours à la mosquée, les célibataires et les jeunes gens, ne pouvant plus souffler, tellement ils sont repus, vont naturellement terminer la soirée au beït eç-çoh’fa. Ce jour-là, le derviche avait rôdé dans tout le bourg d’Eç-Çafiy yin observant avec attention des mœurs si nouvelles pour lui. La nuit, ne sachant que faire, il s’était faufilé dans un coin obscur du maudit immeuble, regardant de tous ses yeux l’incroyable spectacle offert par une population éhontée. Deux filles et deux gitons exécutaient, au milieu de la pièce, les danses les plus lascives aux sons d’un assourdissant orchestre composé de tambourins, flûtes en roseau, guellal et r’aït’a (sorte de hautbois). L’épaisse fumée des pipes de kif et des lampes à huile, les cris, les rires ; les allées et venues des uns et des autres, les coups sourds du guellal, les notes stridentes des r’aït’a, les évolutions des danseurs, l’air abruti et terrible de tous ces hommes ivres, l’atroce puanteur de ce charnier humain très mal aéré, tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait ahurissait l’explorateur, le jetait au comble de l’étonnement. Il distinguait confusément, le long des murs, les armes de ces gredins, d’étranges panoplies montrant leurs interminables fusils arabes, des poignards, des poires à poudre, des sabres. Étendus sur le dos, à plat ventre, accroupis sur de mauvaises nattes d’alfa, ceux que la fumée du chanvre n’avait pas encore terrassés, empilaient autour d’eux des monceaux de figues et de raisins secs, conservant à portée de la main d’énormes plats de viande, des poules rôties ou bouillies, du kouskous, des théières, des tasses fumantes de thé, du çamet [gelée de raisin] enivrant. A chaque instant, les prêtresses de Vénus et les éphèbes quittaient la danse, se mêlaient aux groupes, répondant aux obscénités par des attitudes provocantes. Les gitons surtout n’avaient aucune pudeur.

Ainsi, dans cette délicieuse contrée des Djebala, surnommée Ech-Cham Ee-Cer’ir (la petite Syrie), tant la nature l’a gratifiée de ses dons, toutes les nuits, tous les soirs que Dieu fait, depuis Tétouan jusqu’à l’Ouad Çbou, des milliers de satyres ardents souillent, dans leurs priapées nocturnes, des êtres humains des deux sexes, en présence souvent de leurs compagnons de débauche » p.20.

« En parcourant ce pays, si différent de sa patrie, le derviche, qui n’est pas un ange, devait succomber un jour ou l’autre aux tentations de la chair. Jusqu’à présent, il avait constamment refusé toutes les bonnes fortunes qui se présentaient à lui, évitant de se mêler des affaires qui ne le regardaient pas, fuyant les prostitués des deux sexes. Son séjour chez les Beni-Zéroual, où il célébra trois fois la Fête des Moutons, en 1872, 1873 et 1875, lui fut fatal. En 1874, revenu à El-Djaya après de longues courses poussées jusqu’à la Méditerranée, on l’avait vu reparaître dans le hameau des Beni-bou-Zoulaih. Pour son malheur, un jeune écolier, comme il y en a tant dans les abominables universités djebaliennes, s’attacha à l’explorateur, s’instruisant près de lui, prodiguant à son mentor une fidélité de chien couchant. Le vagabond était servi comme un prince. L’éphèbe lui évitait toutes les corvées, faisant chauffer, apportant l’eau de ses ablutions, allant mendier pour lui la nourriture quotidienne, lui procurant toutes les douceurs qu’un instituteur marocain est en droit d’attendre de son élève. Un mercredi matin, le derviche, dans le but de faire une surprise agréable à son page, lui annonça son intention de le mener au Souk’ el-Arbâ, tout près de Zrarda. L’enfant, ravi, s’écria – Partons tout de suite. Ils se mirent en route. Il est de mode, chez les Djebaliens, de ne jamais conduire un giton ou une gitonne au marché sans lui acheter des meh’asin, c’est-à-dire des raisins secs, des noix, des amandes, oranges, sucreries, etc. Aller au souk’ est une fête pour ces misérables créatures. Aussi Moh’ammed gava l’écolier de friandises avec les 2 ou 3 sous qu’il avait gagnés en vendant des talismans. Leurs emplettes faites, les deux amis sortirent du marché.

En gravissant la côte, au-dessous de Zrarda, ils s’aperçurent qu’ils étaient suivis. C’était un groupe d’individus, vêtus de djellabas noires, le fusil sur l’épaule, le sabre au côté. Les malandrins, pressant le pas, eurent bientôt fait de les rejoindre. Halte-là aïl, dirent-ils au giton à moitié mort de peur. Immédiatement, un fort gaillard, saisissant l’enfant par la main, l’entraîna sous bois. Pendant ce temps, deux hommes immobilisaient l’explorateur, lui faisant subir un long interrogatoire. – D’où es-tu ? – De Cenhadja. – Et le giton ? – Des Beni-bou Zoulath. – Comment ! Tu es Cehnadjen et tu te permets d’enlever un aïl de notre tribu ? Mohammed expliqua que c’était son élève ; il faisait son instruction, lui enseignait le Coran (…)

Un peu plus tard, réfugié dans une mosquée, il entend une agitation à l’extérieur : c’est le garçon qui s’est échappé. Mohammed sortit, aperçut l’enfant debout contre le mur de la mosquée, entouré d’une meute de clercs qui lui faisaient des avances. A la vue de son maître, l’aïl se précipita vers lui, le tira à l’écart, lui raconta que ses agresseurs, après lui avoir fait subir dans le bois les derniers outrages, l’avaient entraîné dans ce hameau, au beit eç-çoh’fa, où il avait été obligé de danser avec les autres gitons et gitonnes. Profitant d’un moment d’inattention de ses geôliers, il avait fui, espérant trouver à la mosquée aide et protection auprès de l’instituteur. Et maintenant, ses terreurs redoublaient en présence des étudiants, de cette bande de satyres, dont l’unique désir était de lui faire subir l’horrible supplice de la touiza. Il y a, chez ces brutes humaines, une coutume d’une immoralité, d’une atrocité révoltante. Quand un giton ou une gitonne tombe, à la suite d’un vol ou d’une guerre, entre les mains des clercs de la mosquée ou des célibataires du club de la Gamelle (béït eç-çoh’fa), on le fait danser d’abord. Ensuite, tous les assistants, à tour de rôle, souillent la malheureuse victime. Cette abomination, la plus monstrueuse de toutes celles qui se passent sur notre petit tas de boue, a reçu le nom de touiza, par analogie avec la corvée de labour chez les Arabes. On punit aussi de la touiza tout mignon, toute courtisane, qui tente de s’évader, qui vole ses maîtres, leur désobéit, etc. » p.40.

« Et si quelqu’un s’avise de s’élever contre l’abominable coutume, on lui répond, en haussant les épaules : – C’est écrit sur le soulier : tout sodomisé devient sodomite. Il est impossible d’avouer plus cyniquement la lèpre générale qui ronge la société (…et) a contaminé les femmes messariennes elles-mêmes. Moitié par lubricité, moitié par vengeance, elles se ruent sur les gitons, les entraînent à l’écart, et alors ce sont des scènes que je me refuse à décrire. Dans les petits centres dépourvus de bèït-eç-çoh’fa, les célibataires, les travailleurs des champs, les veufs, n’ont que la ressource du gros bétail » p.472.

« Quelle énumération fastidieuse de villages-lupanars ! C’est d’abord Zahdjouka, avec ses cent joueurs de hautbois et son corps de ballet ; ensuite le hameau de Lekkous ; puis le bourg de Méliana, où les tambourinaires et les violonistes efféminés sont en majorité ensuite encore Ktama, vaste coïtorium, métropole des gitons danseurs et des ballerines demi-nues, bétail humain dont l’économiste est cependant obligé de s’occuper parce qu’il fait l’objet de transactions commerciales incessantes. On le vend, on l’achète ce bétail, on l’expose sur les marchés, en vantant la marchandise, la perversité connue de certains sujets, leurs grâces, l’incomparable maestria de leurs déhanchements. Ceux-ci, aux talents cachés et délirants, valent jusqu’à trois cents francs, et on les conduit à grand orchestre au temple de Vénus, ou à la maison paternelle, au milieu des femmes légitimes et des enfants » p.511.

« On se chuchote à l’oreille, entre initiés, cette incroyable aventure. Un jour, un homme surprend son grand gaillard de fils avec son giton. Il sort, sans rien dire aux coupables, ne desserre plus les dents de la journée, perdu dans une méditation profonde. Le soir, en soupant, s’adressant à sa digne progéniture : – Mon enfant, dit-il, toi qui es t’aleb, ne sais-tu pas que Dieu a dit « Ne coïtez pas ce que vos pères ont coïté ? » – Pardon sidi, répond l’étudiant très ferré sur le Coran. Dieu a dit « – Ne coïtez point les femmes que vos pères ont coïtées ». Mais il n’a jamais dit les hommes [Coran, chapitre 4, verset 26] » p.513.

Eh bien !

Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu tome 2 – exploration des Djelaba, 1899, disponible gratuitement sur Gallica

  • La prostitution des adolescents continue au Maroc…
  • Surtout en période de crise
  • Le Maroc n’est pas le seul pays, loin de là, mais peut-être le nombre de journalistes au mètre carré en raison des people de la gauche caviar a-t-il une influence sur l’information ?
  • Sur ce que le Coran a dit ou pas dit, sur ce qui a été rajouté par les interprétations en fonction des lieux et des époques, voir Dictionnaire du Coran sous la direction de Mohammed Ali Amir-Moezzi, directeur à l’École pratique des hautes études, 2007, Robert Laffont, €28.98, notamment les articles adultère, éphèbes, homosexualité, Lot, sodomie.
  • Lire le Coran en édition universitaire : Le Coran, traduction Jacques Berque, 1967 révisé 1995, Gallimard Pléiade, €43.41
  • En collection de poche : Le Coran, traduction Mohammed Arkoun, 1993, Garnier-Flammarion, €6.65
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Île de Batz, jardin Georges Delaselle

Au sud-est d’Enez vaz, l’île basse de Batz, se dresse le jardin colonial, appelé aujourd’hui ‘Georges Delaselle’ du nom de son fondateur – et pour faire politiquement correct. C’est un beau jardin grâce au Conservatoire du littoral, qui l’a acquis en 1997. C’est aussi une belle histoire…

Imaginez ! Un assureur parisien, perdu dans les chiffres et les calculs d’actuariat sur les malheurs du monde, découvre l’île de Batz grâce à un ami en 1897. Coup de foudre ! Moins pour l’ami que pour le pays, où les marins ont déjà acclimaté quelques plantes ramenées de leurs voyages au long cours. Il décide d’acheter une parcelle dans l’endroit le plus chaud et le moins cultivé, isolé face à Roscoff.

Il met vingt ans pour faire creuser le sol et ériger un cordon dunaire littoral qu’il plante de cyprès de Lambert, ceux qui protègent bien du vent. A l’intérieur, il acclimate des centaines de plantes exotiques qu’il fait venir des quatre coins de la planète (qui est ronde et point carrée, mais on dit comme ça quand même…). En mai 1918, avant l’armistice du 11 novembre, il se découvre atteint de tuberculose et plaque la finance et la capitale pour se réfugier en son paradis. Il vend l’endroit en 1937, très affaibli, et meurt en 1944 à 83 ans. L’oasis exotique reste à l’abandon jusqu’à ce qu’une association entreprenne de la sauver.

Il existe aujourd’hui plus de 2500 espèces dont les deux-tiers proviennent de l’hémisphère sud. La Manche a les eaux douces grâce au Gulf Stream, mais l’air âpre à cause des tempêtes atlantiques. Nous faisons partie en 2012 des 30 000 visiteurs annuels dont la majorité, femmes et enfants compris, est ravie de ce petit coin exubérant de paradis dans la rudesse du paysage. Un jardin adolescent, telle est l’impression première. Ça pousse, ça vit avec vigueur, ça pointe fièrement ses feuilles au soleil. L’atmosphère de vitalité végétale saisit quiconque, des petits de 6 ans aux ados de 16, et jusqu’aux vieillards qui retrouvent ici une jouvence.

Un dépliant vous invite à visiter dans le sens des aiguilles d’une montre. De l’accueil, vous passez par la nécropole, un petit dolmen de l’âge du bronze daté de 1800-2000 avant notre ère. Découvert lors des travaux de terrassement du jardin, il a été fouillé par un archéologue début XXème siècle. Il renfermait des cendres funéraires et des poteries cassées. La pierre laisse le souvenir de l’éternité, tandis que la pelouse, d’un vert cru après les pluies de juillet, exhibe la vie en plein renouveau.

Nous entrons ensuite dans la palmeraie. Les palmiers à chanvre venus de Chine sud offrent leur beauté lattée.

Des bananiers montrent que le climat ne connaît jamais le gel.

Un bassin recueille l’eau glougloutante d’une fontaine au-dessus, plantée de végétation gorgée d’eau dans un décor quasi japonais. La pelouse centrale s’ouvre brusquement, vert reposant et bancs qui tendent les bras tandis que les kids s’amusent d’une feuille. Vers le nord s’ouvre une lande fleurie, ouverte sur le large.

Poursuivons par le jardin maori. Le lin ‘de Nouvelle-Zélande’, découvert par le capitaine Cook, est un phormium utilisé par les Maoris de Tahiti qui utilisent sa filasse pour fabriquer tissus, cordages et filets de pêche.

Les petits garçons aiment à se saisir d’une lanière sèche, tombée et brunie, coupante comme une lame. Ils en font une épée, assurant que, côté tige, « ça ne coupe pas ». La vie exubérante appelle la mort, celle qu’on donne par enthousiasme, celle qu’on accepte par excès d’énergie. La mort, la vie, les enfants ressentent d’instinct ces appels du jardin.

La cacteraie offre ses plantes grasses qui, fin juillet, sont fleuries.

Les agaves aux feuilles épaisses et griffues sont comme des plantes dinosaures, lourdes, puissantes, bien établies. Originaires du Mexique et ramenées par Christophe Colomb, ces plantes dodues recèlent bien des secrets : de leurs feuilles, les indigènes tirent la fibre de sisal qui sert à tisser et à faire des chapeaux ; de leur cœur tendre, l’alcool distillé de tequila. De la vie naît la mort et de la mort la vie. Squelette de plantes qui sert à vêtir, sang végétal qui sert à oublier, eau de vie, eau de feu, excès de vivre jusqu’à la mort. Ce ne sont pas les pubertaires, occupés à se caresser la peau nue et à se bécoter dans les bosquets palmiers qui me contrediront.

Avant la terrasse ouest se dresse le calvaire, croix de granit brut érigé au point culminant du site. Il a été récupéré d’un dolmen christianisé des temps anciens, que la chapelle Sainte-Anne avait adopté avant d’être laissée jusqu’aux ruines. La mort, la vie, la tombe et la résurrection, la fin ici-bas et l’espérance au-delà.

Est-ce pour chanter cela qu’est installée à côté ‘Écran’, l’œuvre de Jean-Marie Dalet ? Il s’agit d’une lentille miroir montée sur cadre, qui focalise le rayon solaire sur le sol – quintessence de l’énergie, de la chaleur laser, de la vie…

Un peu plus bas, sous les palmes qui se balancent à l’orée de la pelouse verdie par les pluies bienfaisantes, une plaque : Georges Delaselle, 1861-1944. Tout simplement. Nous lui rendons hommage.

Redescendez par les terres australes et les plantes vigoureuses qui poussent là. Fleur lumineuse, rouge et velue comme un dard simiesque.

Fougères arborescentes, exubérantes et graciles comme des adolescents. La cordyline néozélandaise permet de tisser nattes et pagnes, tandis que sa palme couvre les toits des ‘fare’ dans les îles Pacifique.

Des agapanthes de Bonne espérance sont des fleurs d’amour qui font oublier la mort omniprésente dans la nature indifférente. Tout naît, tout meurt, sans cesse ; le petit devient grand, le vivant devient cendre. L’échium des Canaries a des fruits en tête de vipère ; sa fleurette bleue couvre par millier la tige jusqu’à 6 m de haut tandis que la mort vient. On ne fleurit qu’une fois quand on est échium : la mort est au bout du fruit. Mais il se ressème tout seul, continuant le grand cycle de la vie…

Et puis c’est le poste d’accueil, derrière un rideau d’arbres, la sortie déjà. Nous serions bien restés, isolés parmi les plantes, mais nous avons bouclé la boucle. Près de deux heures sont passées sans bruit ni ennui. Les adultes sortent apaisés, les ados éblouis et les gamins heureux. En souvenir, vous pouvez acheter pour 3€ des boutures à planter dans vos jardins. Une vie qui renaît, une fois de plus.

Retour en vélo vers le débarcadère par le sentier très fréquenté qui longe les ruines de la chapelle Sainte-Anne – pas plus d’un quart d’heure. Comptez bien une demi-heure à pied.

Toutes les photos sont Argoul, sous copyright sans autorisation

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Mariage dans le bled marocain fin XIXème

Auguste Mouliéras, professeur de la chaire publique d’arabe d’Oran vers 1890 parle l’arabe littéraire et l’arabe vulgaire, ainsi que le berbère. Ses cours d’arabe pour les Français sont encore édités. Il compose une encyclopédie anthropologique sur le Maroc. Il utilise notamment les 23 années d’enquête du derviche Mohammed ben Tayyeb, un voyageur kabyle né en Tunisie, taleb passionné, parti étudier sur les routes dès l’âge de dix ans. Il a vérifié avec des centaines de Marocains les indications de son guide à la mémoire prodigieuse.

Mouliéras est animé d’un optimisme des Lumières sauce saint-simonienne bien loin de la mission civilisatrice des coloniaux à la même époque, sans parler des évangélistes catholiques. Il évoque « la grande Association universelle et fraternelle qui transformera un jour notre planète en un vaste atelier de charité, de paix et de travail » p.786. Bien que non exempt de préjugés de son époque, notamment sur les Juifs qui vivaient au Maroc, l’auteur est attentif aux témoignages bruts et au compte-rendu d’observations sans jugements des habitants eux-mêmes.

Le second tome de son œuvre sur ‘Le Maroc inconnu’ décrit les mœurs des Djebala, ces montagnards du Rif marocains, Berbères islamisés. Par exemple le mariage au village :

« A son arrivée à la déchra d’El-K’alaâ, le derviche eut la satisfaction de tomber sur une noce arabe, la propre noce du caïd de la tribu. On attendait justement la fiancée, qu’un détachement de 200 hommes armés était allé chercher au village voisin. Dans le lointain, de sourdes détonations annonçaient le retour du cortège nuptial. Tout El-K’alaâ était dans.la banlieue, en habits de fête, attendant impatiemment la nouvelle mariée.

Au bout d’une heure, on vit s’avancer, voilée de pied en cap et montée sur une mule, une petite poupée blanche qui pouvait avoir une douzaine d’années. Autour d’elle, les feux de salve crépitaient, effrayant sa monture, dont les brusques écarts entraînaient, pendus à la bride, les deux hommes qui la maintenaient. On vit soudain des femmes, les parentes du caïd, courir vers la poupée, l’emporter pantelante dans la maison conjugale, pendant que les guerriers restés dehors continuaient l’infernale fusillade. Les cris déchirants des hautbois arabes, les coups profonds et répétés des grosses caisses éclataient à leur tour, pendant les intermèdes.

Dans la riante contrée des Djebala, les mariages se font généralement en automne, époque de l’année où tout est en abondance, même dans les plus humbles chaumières. Avec l’inflexible loi coranique, il ne faut pas s’attendre à trouver chez les disciples du Prophète la douce poésie des fiançailles de nos-pays d’Occident. Très souvent, l’homme épouse une femme ou une jeune fille qu’il n’a jamais vue. Sa mère, ses sœurs l’ont renseigné à peu près sur le physique de celle qui doit venir s’asseoir à son foyer, et cela lui suffit. La question importante, c’est le douaire. Achetant sa femme, il entend ne pas la payer cher. C’est une affaire commerciale à débattre, comme s’il s’agissait de la vente d’une bête de labour, d’un animal de boucherie. La demande se fait selon des règles fixes, dans le cérémonial. Accompagné de plusieurs notables de son hameau, le prétendant arrive au domicile de celle dont il sollicite la main. D’abord, le futur beau-père offre un repas aux étrangers. Il feint d’ignorer le but de la démarche de ses hôtes et il s’entretient avec eux de choses banales. Quand le thé est servi, le plus distingué de la députation prend solennellement la parole et s’exprime en ces termes : – Donne ta fille à A conformément à la loi de Dieu et du Prophète.

Tous, en entendant le nom sacré de l’Apôtre, se passent la main sur le visage et la barbe, en prononçant gravement la formule obligatoire – Çalla Llahou àléïhi oua sellama : que Dieu Lui accorde sa bénédiction et sa paix. Ensuite le père répond – Voici mes conditions. Et il énumère la dot, le trousseau, les cadeaux qu’il exige. S’il est pauvre, il se contente d’une cinquantaine de francs. Mais il en demande 100, 200, 300, 500, et parfois davantage, s’il a quelque fortune. Puis, toutes les questions réglées, il dit, non sans solennité – Elle est à vous.

Cependant le jour du mariage n’est pas encore fixé. Le futur est obligé de retourner chez lui avec ses compagnons pour se mettre en mesure de remplir ses engagements, Il court les boutiques, les marchés, achetant le trousseau, les bijoux, le linge, les vêtements promis. Alors seulement il annonce la grande date et il fait les préparatifs de la fête. Chez lui, la maison est bouleversée. Sa mère, ses sœurs, ses tantes allument les fourneaux, font cuire dans vingt marmites des quartiers de bœuf et de chèvre, préparent le beurre, l’huile, le miel, tous les aliments qui seront dévorés dans l’énorme liesse. Et, à l’époque fixée par l’époux, musiciens, hautbois, grosses caisses et tambourins, font éclater, dès l’aurore, devant la porte du marié, une aubade endiablée.

C’est le grand jour. Le fiancé, peinturé de henné aux chevilles, aux poignets, fait son apparition dans une chambre remplie d’amis. Son burnous blanc le distingue suffisamment de ses camarades qui sont vêtus de djellaba plus ou moins sombres. Il est leur sultan, et eux sont ses ministres, ses ouzara, de véritables vizirs, attachés à sa personne, ayant à remplir auprès de lui un rôle important que nous indiquerons dans un instant. Remarquons, en passant, que les Djebaliens ne portent le burnous que le jour de leur mariage. Chaque hameau a son burnous des noces. Il sert à tous ceux qui se marient et il se trouve en dépôt chez un notable de l’endroit.

Voyons maintenant ce qui se passé chez la fiancée. Aussitôt après le consentement du père, la jeune fille s’abandonne à ses parentes et à ses amies. La première des opérations de la toilette y est celle de l’application du henné aux chevilles et aux poignets. La chevelure est lavée au r’asoul, débroussaillée au peigne fin, emplâtrée de henné. Par-dessus la chemise, on enveloppe la petite poupée de cotonnades, de tissus légers, de h’aïk d’une blancheur éclatante. Chaussée de babouches rouges, voilée des pieds à la tête, elle va en visite chez toutes ses parentes, à tour de rôle. Elle s’y rend avec le cortège de ses amies, et elle est reçue à la porte par les graves matrones qui la saluent d’un joyeux – El-IFamdou llah Mbarek ez-zouaj, in cha Allah : Dieu soit loué Votre union sera bénie, s’il plaît à Dieu.

Introduite dans le gynécée, elle se débarrasse de ses voiles, grignote des friandises, boit du thé, jacasse avec ses compagnes. Celles-ci ne doivent jamais la quitter d’un pas, et nous verrons tout à l’heure pourquoi. Durant sept jours, la mariée fait ses tournées dans le village, fêtée partout, gracieusement et copieusement hébergée. Le septième jour, elle attend l’arrivée de la députation qui doit l’amener sous le toit conjugal.

Ce jour-là, l’animation est grande chez les amis et compatriotes du futur. Ils font leurs préparatifs de départ. Sanglés, habillés comme s’ils allaient au combat, le fusil au poing, ils font marcher devant eux l’assourdissant orchestre des hautbois et des tambours, dont le vacarme ne cesse que devant la demeure du beau-père. Quelques parentes du prétendant suivent la députation et pénètrent seules chez la fiancée, qu’elles sont chargées d’accompagner à sa nouvelle résidence. Pendant ce temps, les hommes du cortège sont reçus chez les proches parents du beau-père où on leur offre un grand repas.

Enfin, somptueusement vêtue, le visage couvert d’un grand voile, l’épousée quitte sa maison au milieu de ses sœurs, de ses tantes, de ses cousines, les parentes de son mari la font monter sur une mule sellée d’un vaste bât, et l’on se met en marche.

Dès les premiers pas, la fusillade commence elle dure, sans interruption, jusqu’à l’arrivée du cortège devant l’habitation de l’époux, avec accompagnement des you-you stridents des femmes et du tapage infernal de l’orchestre. Tandis que les femmes emportent la jeune fille dans sa chambre, le fiancé reste dans la sienne avec ses amis. Il s’est bien gardé d’aller chercher sa fiancée. La peur du thik’af le tient cloué chez lui. Patience! Vous connaîtrez bientôt le thik’af, le grotesque, le ridicule maléfice dont tout le monde a peur au Maroc [sortilège pour rendre impuissant].

Les invités affluent à la tombée de la nuit, et les douzaines de plats de viande, cuite à l’huile, selon la mode djebalienne, les corbeilles de pain, le beurre, le miel, les msemmen, le thrid, les beignets, les fruits, font leur apparition dans les pièces respectives des hommes et des femmes, pendant que des babour de thé se préparent devant l’assistance. Des lampes à huile en terre cuite éclairent la mastication des affamés. Quand tout le monde est rassasié, des gitons et des gitonnes, dans la salle des hommes, exécutent leurs danses, évoluent à travers les épais nuages des pipes de kif. Les musiciens soufflent et tapent sans désemparer, accompagnant successivement les chorégraphes et les épithalames des bardes populaires.

Au dehors, la fusillade pétarde sourdement, en un roulement lointain de tonnerre. Ce sont les jeunes, les impatients, ceux qui n’ont pu supporter l’immobilité, après les formidables agapes, qui vont ainsi se dégourdir les jambes, rire, causer et décharger en plein air leurs fusils bourrés jusqu’à la gueule. Et, jusqu’à l’aurore, les mêmes réjouissances se poursuivent de cette manière, sans la moindre variation, telles qu’elles devaient être dans le cours lointain des âges.

Revenons au marié. Le premier soir, au crépuscule, il sort de sa chambre, fausse compagnie à ses vizirs, et il entre, armé d’un fusil, dans la pièce où ces dames tiennent société à celle qu’il considère comme sa proie, sa chose à, lui. A la vue du mâle, la nichée féminine s’envole, le laissant en tête-à-tête avec sa fiancée. Entre ces deux êtres qui se voient pour la première fois, la conversation n’est pas longue. Saisissant la frêle poupée par le bras, le guerrier l’entraîne vers le lit, ou sur la natte, s’il n’y a pas de lit. Se donne-t-il seulement la peine de regarder sa douce moitié à la lueur du lumignon fumeux qui éclaire cette scène d’un réalisme si peu poétique ? Le rustaud n’a qu’une pensée en finir au plus tôt, prouver au bourg tout entier l’incomparable vigueur de ses muscles. Puis, comme un fou, il se précipite dans la cour, il fait feu de son fusil et il va rejoindre ses camarades avec lesquels il passe la nuit à manger et à boire du thé.

Le lendemain, les femmes visitent le linge de la mariée. S’il est maculé de sang, ce sont des you-you frénétiques, interminables, des rires étouffés, des plaisanteries grasses, chuchotées à l’oreille : – Ah notre gars est un rude étalon ! Si, au contraire, aucune tache rouge n’est relevée, quel concert de malédictions contre la prétendue vierge ! Séance tenante, elle est répudiée, renvoyée ignominieusement chez ses parents, et le douaire est rendu au mari trompé.

Le deuxième soir, toujours à la tombée de la nuit, le marié retourne trouver sa femme. Cette fois, son absence est plus longue ; elle se prolonge près d’une heure, puis il revient dans la chambre de ses ministres pour achever la nuit avec eux, buvant, mangeant, causant, se reposant tour à tour. C’est ainsi que s’écoulent les sept premiers jours de son mariage. Emprisonné avec ses gardes du corps, il se borne à aller chaque soir chez sa femme pour retourner ensuite auprès de ses amis qui ne le quittent jamais.

De son côté, la mariée ne bouge pas de la chambre où les femmes lui tiennent compagnie durant sept jours consécutifs, sauf, bien entendu, à l’heure du tête-à-tête avec son mari. Quant aux invités, ils sont dans une pièce spéciale. Ne se souciant nullement des jeunes époux, qu’il n’aperçoivent jamais du reste, ils concentrent leur attention sur les danses des nymphes et des ganymèdes et ils paraissent s’intéresser aussi très vivement aux allées et venues des porteurs de victuailles. On les voit accroupis des journées entières sur plusieurs lignes parallèles, ayant, derrière eux, la cohue des femmes et des bambins, une tourbe de beautés problématiques, qui regardent d’un œil, elles aussi, les évolutions lascives des ballerines et de leurs répugnants cavaliers. Jamais, au grand jamais, un invité ne se retourne pour lorgner du côté des dames, et, encore moins, pour se rapprocher d’elles. Une telle dérogation aux règles de l’étiquette marocaine entrainerait indubitablement la mort immédiate de l’imbécile qui en serait l’auteur.

Je dois ajouter que les danses, la fusillade et la musique ne durent que les trois premiers jours du mariage. Les quatre derniers jours, les retardataires se rattrapent sur les aliments, toujours copieux et assez variés. Les réjouissances nuptiales constituent, cela va sans dire, un régal artistique et culinaire pour les écoliers étrangers auxquels on ne manque pas une seule fois d’envoyer leur part de nourriture quand ils ne viennent pas eux-mêmes se mêler à la foule des convives. »

Auguste Mouliéras, Le Maroc inconnu tome 2 – exploration des Djelaba, 1899 – disponible gratuitement sur Gallica

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Perros-Guirec

Cette petite ville balnéaire de la côte nord de la Bretagne est célèbre depuis deux siècles pour son chaos de rochers en granit rose. Ses quelques sept ou huit mille habitants doublent à la belle saison, lorsque les familles et le troisième âge débarquent pour se promener, jouir du sable, grimper aux rochers, et déguster ses crustacés dans les innombrables restaurants de l’endroit. Le Sentier des douaniers court le long de la côte, sur les landes de Ploumanac’h. Perros vient du breton ‘penn’ qui veut dire cap, et de ‘roz’ qui veut dire colline vers la mer. Quant à Guirec, c’est un saint moine venu d’Angleterre évangéliser les Bretons en débarquant à Ploumanac’h.

La plage de Trestraou, pleine de soleil, permet de jouer le soir au casino ou de voir en saison les expositions au palais des congrès. On y embarque pour visiter les Sept-Îles, remplies d’oiseaux. C’est fou ce que ces fous de Bassan sont agiles, tandis que criaillent les goélands !

La plage battue des vents à Trestrignel a le charme sauvage des rochers encaissés, jusqu’à la pointe du Château. Mais c’est la plage de Saint-Guirec, au bourg de Ploumanac’h, qui intéresse le touriste. C’est là en effet, à l’orée de la promenade dans le chaos de rocs arrondis par les millénaires et les vagues, que s’élève l’oratoire au saint Guirec.

Mais ne contribuez pas à détruire un peu plus la statue de bois, œuvre du sculpteur Yves Hernot en 1904 et déjà restaurée en 1938 ! Une vieille coutume voulait en effet que les jeunes filles piquent une épingle dans le nez du saint : si elle tient, voici un bon présage de mariage.

Dans la ville, le bassin du Linkin est devenu une aire d’activités nautiques. Ce sont les scolaires qui en jouissent durant les mois de travail, et les touristes enfants durant l’été. On peut louer de petits bateaux pour naviguer sur cette mer miniature.

Non loin de là se dresse le musée de l’Histoire et des traditions de Basse-Bretagne, dans la bâtisse qui servait de Capitainerie du Port. Il a été inauguré en 1989 par Pierre-Jakez Hélias, auteur du ‘Cheval d’Orgueil’. Des moulages en cire rappellent surtout le temps de la Révolution, où les paysans et leurs seigneurs entendaient toujours croire en Dieu alors que la République laïque méprisait ce genre de superstition.

Mais c’était là le prétexte idéologique pour condamner ces « arriérés » bretons : la vraie raison était la levée en masse, décrétée depuis Paris sans aucune considération pour les paysans par des bourgeois oisifs ou des artisans des faubourgs ruinés. par la révolution. Les gens des campagnes n’ont pas accepté qu’on ignore leur avis car ils devaient planter, sarcler et récolter pour nourrir leur famille. Ce n’est certes pas « la République » qui allait donner à manger aux enfants ! La paroisse de Perros-Guirec, enclavée dans l’évêché de Tréguier faisait partie du doyenné de Lannion relevant de l’évêché de Dol – et c’était bien compliqué.

Mais la révolte prenait toutes les formes. Depuis la levée des fourches jusqu’aux actes de résistance des femmes ravitaillant les maquis d’ajoncs.

De l’obstiné parler breton jusqu’aux messes en pleine mer, données par les curés réfractaires.

Le visiteur curieux peut visiter aussi la maison du peintre Maurice Denis, nabi et impressionniste, voir le moulin de la Lande du Crac’h de 1727 en granit rose et qui tourne avec le vent, ou encore le parc des sculptures en granit entre la Clarté et Ploumanach. On sera même étonné de trouver ici une église Saint-Jacques, car la ville était (mais oui !) lieu de passage pour la route vers Compostelle. Elle drainait les pèlerins venus de Grande-Bretagne.

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Carmelo Abbate, Sexe au Vatican

Le titre est trompeur : s’il s’agit bien de sexe (rassurez-vous), il n’est pas « au Vatican » mais dans toute l’église catholique. Le sujet est en effet le célibat obligé des prêtres et les dérives qu’il engendre : immaturité, hypocrisie, fièvres sexuelles, avortements, déviances… Le Christ a prêché l’amour du prochain, pas celui de lointain : l’amour ici bas, pas au-delà. Ce sont les Pères de l’Église qui, pour assurer leur pouvoir sur les âmes, ont commandé au sexe. Tenant les fidèles par la queue, ils ont forcé l’abandon du mariage des prêtres au prétexte que les femmes étaient inférieures, impures et tentatrices. En vérité par avarice : l’Église se voulait puissance séculière et les biens ecclésiastiques ne devaient pas être distribués à tous les enfants de clercs.

D’où les « scandales » actuels : la sexualité est un instinct qu’il est difficile de réprimer, même si l’on a juré – surtout si l’on a juré à 18 ou 20 ans sans rien connaître des passions… L’enquête commence donc par une investigation chez les prêtres gays de Rome, article publié à l’été 2010 dans le magazine italien ‘Panorama’ dont l’auteur est rédacteur-en-chef de la rubrique ‘Actualités’. Le lecteur qui voudra se documenter sans se repaître du sordide sexuel ira directement page 57. Dès la Deuxième partie du livre qui compte 415 pages, le vrai sujet est abordé : comment les prêtres catholiques d’aujourd’hui vivent leur sexualité. Seule la pédophilie, déviance punie par la loi, est laissée de côté.

Selon les pays, environ 50% des prêtres entretiennent des relations sexuelles régulières. En majorité avec des femmes, mais près de 30% sont homosexuels, voire pédophiles (peut-être 5 à 6%). Les séminaires de formation sont des creusets de pratiques adolescentes que l’on croyait réservées aux internats autoritaires des siècles derniers. Mais la rupture totale avec le civil, la fermentation des âmes dans un milieu clos, la séduction des enseignants – font succomber la presque totalité des séminaristes dans l’affection très forte au moins, dans l’homosexualité hard au pire. Avec sinon l’assentiment, du moins la tolérance des autorités ecclésiastiques. Les bonnes sœurs en Afrique sont régulièrement violées par les prêtres mâles – coutume locale admise. Car l’Église se veut un monde à part, hors la loi humaine. Vous lui « appartenez » et elle fait de vous ce qu’elle veut. « La ligne adoptée est la suivante : fermer un œil, ou les deux yeux, tant que la double vie des prêtres n’est pas devenue affaire publique. Tout est fait pour éviter le scandale » p.133. Le cœur du problème n’est en effet pas le péché… mais l’esclandre. L’Église catholique méprise les hommes qui la servent ; elle leur préfère sa réputation et ses biens : son pouvoir. Les séniles qui la gouvernent rappellent l’URSS de Brejnev, crispés sur le Dogme et les petits arrangements entre amis.

Federica témoigne : « Je connais et j’ai connu énormément de prêtres. Ils partent avec de grands idéaux, un grand esprit, mais tôt ou tard ils se heurtent à la réalité de la nature, et voient comment Dieu nous a fait. Castrer un homme et le forcer à la chasteté est contre nature » p.126. On peut se vouloir moine et renoncer au monde, donc à toute sexualité. Mais être prêtre implique la relation humaine, et la plus forte est dans l’amour sexuel. Soutien mutuel, amitié, plaisir est l’une des traditions qui explique pourquoi Dieu a créé mâle et femelle. L’amour est cette énergie qui ne peut naître que des contraires – car ils s’attirent.

D’où les passages à l’acte, les crises de foi, l’effondrement des vocations. « En France, 10 000 prêtres auraient renoncé à leur fonction depuis 1965 et le concile Vatican II » p.133. Car « les vraies victimes en sont les femmes, et les enfants plus encore, qui souvent n’apprennent la vérité qu’à l’âge adulte » p.140. Pourtant, avoir une compagne et être père ne donneraient-ils pas une meilleure expérience humaine aux chargés d’âmes ? « Qu’est-ce qui peut pousser une femme à tomber amoureuse d’un prêtre ? (…) – Peut-être leur sensibilité, leur sens de l’écoute, leur douceur » p.118. Ne serait-ce pas le rôle de l’Église dans un monde de brutes ?

Les protestants convertis au catholicisme ou les prêtres anglicans qui ont rallié Rome, ont « le droit » d’officier tout en restant mariés. Où est donc la justification du Dogme ? « Le célibat (…) n’est devenu un engagement qu’avec le concile de Trente, convoqué par le pape Paul III en 1545 » p.188. Durant mille cinq cent ans, les prêtres ont vécu autrement : sont-ils désormais damnés parce qu’un prince de Rome l’a simplement décidé ? D’où la multiplication des églises dissidentes, en Amérique latine comme en Afrique, qui font diminuer le nombre de Catholiques plus vite que l’athéisme.

Sur ce grave problème Carmelo Abbate, lui-même catholique pratiquant, marié et père de famille, livre une enquête vivante et documentée. De multiples témoignages sur le vif et l’analyse des penseurs connus tels que l’abbé Pierre, Pat Buckley, Drewermann, König, Sipe, Stuart…

Carmelo Abbate, Sexe au Vatican – enquête sur la face cachée de l’Église, 2011, J’ai Lu avril 2012, 415 pages, €7.22 

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Morlaix et Charles Cornic

Entre Trégor et Léon, collines à landes et vagues de la mer, la ville de Mont Relaix m’est sympathique. Elle est une ville moyenne française avec ses quelques 18 000 habitants ; un relais administratif avec son chemin de fer qui enjambe l’aber de ses 58 m de haut depuis 1863 ; une cité riche et variée entre industries locales et courses au large depuis toujours.

Je ne vous ferai pas un cours d’histoire sinon que les Romains ont occupé le site naturel, au débouché de la rivière, commandant l’accès à la mer. Que le port pénétrant dans la ville a soutenu le grand commerce au 16ème siècle, exportant miel, beurre, toiles, peaux et chevaux. Et même des livres, dit-on. Que l’incursion anglaise en 1522, alors que les hommes étaient occupés à la foire de Guingamp, saccage peut-être la ville avec forceries de femmes et passage au fil de l’épée d’enfants qui braillaient trop – mais que ces soudards soûlards se sont empoisonnés eux-mêmes en mêlant trop le vin au sang : les hommes revenus les massacrent sans peine le soir venus ! Depuis, la source quai de Beaumont est appelée « fontaine aux Anglais » tant elle a coulé rouge, des heures durant.

Je ne vous ferai pas une visite guidée de la ville, dont les églises Saint-Matthieu et Sainte-Melaine datent du 15ème siècle, jointes par la rue Ange de Guernisac aux maisons d’époque à pans d’ardoises. Le musée des Jacobins, située dans l’ex-église du même nom, vous dira tout de l’histoire et de l’ethnographie du coin.

Je ne vous dirai rien non plus des étonnantes maisons à lanterne, uniques en France, qui furent les demeures des riches bourgeois du 15ème siècle. Peut-être voulaient-ils transposer à la ville la pièce commune de la ferme ? Toujours est-il que ce genre de maison est centré autour d’un patio chauffé d’une gigantesque cheminée et que les étages montent par un escalier à vis jusqu’au toit en verrière, formant un puits de lumière jusqu’au sol. Les pièces s’ouvrent côté rue et côté jardin à l’étage, tandis qu’elles donnent toutes côté intérieur sur le patio central, à l’espagnole, avec une boutique sur la rue. L’une d’elle se visite, dite « maison de la Reine Anne ».

Mais j’aime à penser que ce creux en bord de rivière, s’ouvrant très vite aux bateaux sur la rade de Morlaix avant de s’épanouir au large, passé Carantec, fut propice aux rêves et aux initiatives. On se souvient de Tristan Corbière, poète maudit ; de Michel Mohrt, écrivain de l’Académie Française. Mais ils ne sont pas les seuls à être nés à Morlaix.

C’est Charles Cornic qui me séduit le plus. Personne, ou presque, ne semble plus le connaître, et pourtant ! Né en 1731, il commence dès 7 ans comme mousse sur les bateaux de son père. Il n’était pas d’accord mais a trouvé très vite de l’intérêt au métier. Comme tout gamin vif qui n’a pas froid aux yeux ni au corps, il observe, retient et réfléchit, s’endurcit – et ses talents de corsaire lui donnent le commandement d’un navire d’escorte à 25 ans. Jouer le chien de garde pour les convois commerciaux ne l’empêche pas d’oser : il s’empare de tant de navires anglais qu’il est très vite promu. Louis XV le nomme lieutenant de vaisseaux dans le « Grand Corps » à 33 ans.

Las ! Nous sommes en France et pas en Angleterre : la caste ne permet pas de déroger. Il n’est pas noble, il ne peut pas être capitaine sur un navire du Roi. Pas comme Nelson, fils d’un recteur du Norfolk, qui fut fait duc et pair par le roi après sa victoire d’Aboukir ! Il y a des sociétés ouvertes qui savent renouveler leurs élites ; d’autres sociétés qui sont fermées en dogmes, tabous et castes, et doivent être régulièrement renversées par des révolutions pour survivre…

A bord de la ‘Félicité’, trente canons, Cornic s’empare de frégates anglaises ; à bord du ‘Protée’, vaisseau de 64 canons, il capture 5 vaisseaux de la Compagnie des Indes. Le butin est énorme. Bien sûr, ses succès rendent jaloux ceux qui se sont contentés de naître et se croient « par nature » supérieur aux manants, préférant parader à se battre. Sept officiers nobles du Grand Corps n’hésitent pas à se défier ensemble sur une grève. Cornic gagne et les blesse tous. En décembre 1778, écœuré par l’attitude de la Marine à son égard, malgré 50 convois escortés sans perte, la capture de plus de 20 vaisseaux et la délivrance de plus de 1000 marins français prisonniers, il démissionne et prend sa retraite à l’âge de 47 ans. On le nomme ‘capitaine de vaisseau’ parce qu’il s’en va, et avec une pension minable.

Qu’à cela ne tienne ! L’homme encore jeune n’est pas conservateur pour accepter le fait accompli, ni rousseauiste pour se plaindre que c’est la faute des autres, les méchants dominants : en bon libéral de tempérament (et le siècle veut ça), il se fait corsaire pour lui-même avec un bateau armé par les négociants bretons, le ‘Prométhée’. On sait que ce nom désignait en grec le titan qui réussît à voler le feu aux dieux…

Fortune faite, il se retire à Morlaix, voyant passer non sans quelque plaisir la Révolution puis l’Empire. Les révolutionnaires le feront colonel général de l’artillerie à Bordeaux en 1790, puis adjoint au ministre de la Marine en 1793. Il s’éteindra heureux en 1809, à 78 ans, non sans avoir au préalable tracé un relevé précis et fait baliser la baie de Morlaix.

Un digne fils de la ville, dont la devise m’a toujours donné de la joie : « s’ils te mordent, mords-les ! ». J’apprends cela aux gamins, la liberté se gagne tous les jours.

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Hier et aujourd’hui dans l’art breton

La Bretagne est Venise : l’aller-retour perpétuel qu’effectue le regard entre hier et aujourd’hui. Cela ajoute de l’intéressant aux visites, testez-le ! Les artistes du 15ème ou du 18ème siècle se sont inspirés des modèles vivants qu’ils avaient sous les yeux. Nous les retrouvons de nos jours, presque intacts, dans les visages, les attitudes et les postures.

Qu’ils le fassent exprès (la petite fille) ou non (le garçon), ils retrouvent sans effort les positions des sculptures. Tels les gisants. J’en suis amusé, un peu ému. C’est là l’humanité, la chair éternisée dans la pierre, l’essence de l’art peut-être. Il donne à voir, il fixe des attitudes naturelles et oblige ainsi à les regarder ce que, dans la vie courante, nous faisons trop rarement.

Ange et larron sont aussi d’aujourd’hui… Particulièrement chez les enfants.

Deux exceptions à cet aller-retour entre hier et aujourd’hui.

Il n’est peut-être pas indifférent qu’elles portent sur saint Sébastien, personnage historique devenu fantasme pour un certain imaginaire. Commandant de la garde prétorienne nommé par l’empereur Dioclétien, il est martyrisé parce que chrétien prosélyte, donc hostile au culte des dieux de la cité.

Arrêté, il est condamné à être « fusillé » – percé de flèches – par deux soldats. Jeune et de belle prestance, il est recueilli encore vivant et soigné par Irène, veuve de martyr. Une fois guéri, le jeune homme va défier l’empereur qui, cette fois, le fait lapider et jeter dans les égouts de Rome. Il apparaîtra en songe à une matrone romaine et chrétienne pour lui indiquer où se trouve sa dépouille afin de le faire ensevelir avec ses condisciples dans les catacombes.

Militaire et séduisant, Sébastien plaît manifestement aux femmes qui, seules, lui viennent en aide. Mais, dès le 13ème siècle, apparaît de lui une représentation qui va triompher à la Renaissance : celle du bel éphèbe nu torturé à la colonne. Une jeunesse qui plaît aux hommes, notamment aux prêtres, empêchés de femme. C’est sans doute à cette conception, trop d’ici-bas et perçue comme maligne, que les artistes bretons ont voulu réagir. Ils présentent la chair émaciée comme simple enveloppe du squelette sur le grand calvaire de Guimiliau (1588). Les famines, endémiques en fonction du climat et des récoltes, fournissaient les modèles sans compter. L’aujourd’hui montre des corps sains, sportifs et bien nourris sur les plages. Et contrairement aux idées moralistes, l’étalage de chair et de muscle ne suscite pas le désir : il le rassasie en inhibant l’imagination, trop prompte aux fantasmes.

Les artistes religieux en ont conscience, qui voyaient de jeunes pêcheurs nus ou des ramasseurs d’algues. Ils pointent alors le désir trop terrestre en perçant la jeunesse mâle en ses zones les plus érogènes : bite et téton ! On peut le voir avec effarement sur la statue de Lampaul-Guimiliau, datant du 18ème (photo centrale ci-dessus en haut)… L’époque était trop libertine, en réaction à la bigoterie de Létacémoi, le « grand » roi de France Louis Quatorzième.

En art breton d’église, le naturel restait de mise – même dans les messages de moralité.

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Herman Melville, Redburn

Poursuivant nos lectures marines, nous tombons sur ce roman assez court et enlevé d’Herman Melville. Quand il est pressé par le temps et qu’il écrit « alimentaire », la verve naturelle de Melville ne se perd point en digressions encyclopédiques. Ces coquetteries d’autodidacte veulent le poser en expert ; elles ralentissent toujours son récit et alourdissent sa prose qui prend un ton de fiches. ‘Moby Dick ‘ en est le meilleur exemple, lesté d’un tiers de trop sur un savoir qui ne peut que vieillir.

‘Redburn’ est nettement plus ramassé. Contant, l’âge mûr venu, sa première expérience de marin à 19 ans, Melville trouve le ton juste, à mi-chemin de l’aisance indulgente que l’on acquiert avec les années pour la jeunesse enthousiaste et pataude, et du regret de n’avoir point été avisé ou conseillé. Le peuple en son inculture n’est en effet pas tendre pour les béjaunes, jaloux de ceux qui savent lire des livres mais non border une écoute. Nous sommes dans l’univers macho des raides burnes.

Loin du romantisme de mode à son époque, et particulièrement naïf dans la France de Victor Hugo, Herman Melville l’Américain décrit en pragmatique ce qui est : « Peu de terriens peuvent imaginer combien il est déprimant et humiliant de se trouver pour la première fois sous la férule de tyrans de mer parfaitement illettrés, sans pouvoir montrer autre chose de soi-même que son ignorance de tout ce qui touche au matelotage et des tâches à accomplir en mer à chaque instant. Dans un tel milieu et dans de telles circonstances, Isaac Newton et Lord Bacon eussent été de vulgaires péquenauds de l’océan ; et c’est sans le moindre remord que l’on eût giflé et frappé Napoléon Bonaparte. J’ai pu vérifier la réalité de la chose en plus d’une occasion. » (p.263 édition Pléiade).

Il faut dire, à la décharge des marins, que la peine, les ordres et l’incapacité à vivre au-delà du présent rendent égoïste. Cela n’empêche nullement les sentiments humains, qui se révèlent à l’occasion envers les petits enfants, ou envers un talent particulier comme savoir faire de la musique ou élever une belle voix pour le chant. Ce n’est point parce que l’on est ignorant que l’on ne ressent point comme les autres hommes.

Voilà donc ce fils à maman parmi les hommes. Élevé parmi ses sœurs dans la religion luthérienne, effrayée d’Ancien Testament plutôt qu’illuminée du Nouveau, sans père et loin de frères trop jeune ou trop âgé pour lui être de grand secours. Notre adolescent (la majorité n’était qu’à 21 ans) ne boit pas, ne fume pas, n’a aucune expérience sexuelle, ni de la vie de travailleur et encore moins de la marine ! Il est tendre, « de belle apparence » selon sa mère, fluet, naïf. Il ne peut qu’admirer ces hommes mûrs et sûrs d’eux-mêmes, larges d’épaules et experts en manœuvres de voiles.

Toutes les différences du jeune Melville en font la cible de moqueries et il est, un temps, le souffre-douleur de l’équipage. Le temps qu’il comprenne et s’adapte, qu’il s’engage en humanité, accepte la condition commune. Ravalant ses grands airs de lettré, il devient modeste et social, assimile la leçon reçue au gaillard d’avant. Délaissant l’absolu et le sublime, l’auteur rencontre la solitude, l’attirance pour le muscle et l’affection. Le bord est l’exemple réduit de la société où le sort de la communauté dépend du travail individuel, où les compétences de chacun s’équilibrent et se complètent.

A Liverpool, durant six semaines d’escale du navire marchand, il parcourt la ville où son père a vécu, vérifiant que les livres sont parfois obsolètes ou partiels, il opère une incursion dans la campagne, pousse même jusqu’à Londres par attachement. Il s’afflige aux misères des pauvres, se lie à un dandy qu’il admire. Les femmes restent pour lui des sujets inaccessibles dont on ne parle qu’avec un lyrisme convenu (comme ces trois belles de la campagne) ou des êtres mystérieux que l’on évite par une pirouette de style : « quand on ne sait en dire du bien, la morale exige de ne rien dire…» Ses désirs, une fois désublimés, le portent vers Harry, gentleman efféminé et mystérieux qui s’engage comme marin pour fuir la faillite, ou vers Carlo, Italien pulpeux de 15 ans sorti d’un tableau « de Murillo » (on aurait plutôt pensé à Caravage), ou encore de ces six cousins par paires de jumeaux, 10 ans, qui s’ébattent tout nu dans la baille du pont au retour.

Ce récit romancé nous en apprend beaucoup sur la marine à voile vers 1850, sur l’émigration des Irlandais vers l’Amérique, sur les relations démocratiques qui ont cours au nouveau monde par contraste avec les mœurs de l’ancien, sur les bontés et les malignités humaines. Un roman d’initiation où l’adolescent devient un homme, où l’enfiévré de livres se confronte à la réalité des corps et des choses, où l’élève de la Bible mesure enfin les êtres.

Herman Melville, Redburn ou Sa première croisière, Folio 1980, 470 pages, €7.69 

Herman Melville, Redburn, Œuvres tome 2 (avec Vareuse Blanche), Gallimard Pléiade, €47.98

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Seishi Yokomizo, La ritournelle du démon

Voici un bien joli roman policier japonais. Il se passe à la campagne, dans le village traditionnel d’Onikobe où l’on appelle encore les gens du nom de métier de leurs ancêtres. Il y a eu crime, vingt ans auparavant, il n’a jamais été élucidé. Ce pourquoi le commissaire Isogawa le mentionne en passant à son ami « le célèbre détective » Kôsuke Kindaichi, qui compte y passer ses vacances. Car le village est réputé pour ses sources thermales et son auberge offre une bonne cuisine.

Mais ne voilà-t-il pas, dans ce paisible cadre villageois où cohabitent vieillards irascibles et jeunes fougueux, qu’une série de crimes survient, tous aussi inexplicables ? Ils semblent fondés sur une ritournelle du temps passé dont seulement les anciens se souviennent, surtout les femmes. Elle chante trois moineaux contant le sort des belles séduites et jetées jadis par l’intendant du shôgun. Toutes sont « renvoyées » – ce qui veut dire tuées – parce qu’elles ne font plus « l’affaire ».

Curieusement, les meurtres contemporains se mettent en scène comme dans la ritournelle, la première fille un entonnoir d’ivresse enfoncée dans le gosier, la seconde avec une balance à peser petites et grosses pièces, la troisième la serrure cassée… Il faudra toute la cogitation du détective et l’entregent national du commissaire pour tendre un piège au meurtrier. On découvre à mesure des histoires de famille, des enfants bâtards, des haines recuites entre paysans. Qui a tué qui il y a vingt ans ? Qui a intérêt à tuer telle ou telle jeune femme aujourd’hui ? Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ? Parce qu’elle est fiancée au plus beau jeune homme du village ? Mais le mariage n’était pas décidé, la famille hésitait entre deux partis. Et pourquoi la sœur de celui-ci cache-t-elle sans cesse son visage ?

Nous sommes dans le Japon campagnard des années 1950, resté traditionnel malgré des avancées de modernité. Un villageois est devenu commentateur avisé du film muet avant de se reconvertir en imprésario d’une starlette de télé. Justement, celle-ci revient au village. De qui est-elle la fille ? En est-on sûr ? Les racontars sont-ils la vérité ou seulement ce que veulent croire les villageois ? Le lecteur se délecte des menus détails de la vie quotidienne, de la description des plats servis au bain chaud rituel chaque jour, des vêtements alternant entre le kimono traditionnel et la veste-pantalon moderne, des relations vigoureuses entre jeunes mâles et subtiles entre filles et garçons, des fêtes pour tout événement, retour d’une célébrité ou deuil des morts. Le lecteur occidental constate surtout qu’en ces campagnes coutumières, la femme reste la maitresse de la maison et de la fortune et qu’ l’homme n’est rien s’il n’est pas fort assez pour rapporter de quoi vivre.

Étonnant Japon.

Seishi Yokomizo, La ritournelle du démon, 1957, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Philippe Picquier poche 1995, 260 pages, €6.50 (occasion) 

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John Burdett, Bangkok Tattoo

Nous retrouvons l’inspecteur thaï Sonchaï, de la police de Bangkok, accessoirement partenaire d’un claque tenu par sa mère le soir. Ni le bien, ni le mal ne sont clairs en Asie où le binaire des religions du Livre n’a pas cours. Tout est nuances. Ainsi le sexe est-il joyeux, tout au rebours du puritanisme yankee. L’histoire commence rituellement par le meurtre d’un grand Américain – évidemment espion – dans une chambre d’hôtel avec une fille – évidemment prostituée.

Mais le schéma simpliste qu’on imagine ne saurait être selon nos habitudes. Il est bien sûr que le colonel de police, parrain de la prostituée, veut étouffer l’affaire. Il est clair que l’ennemi militaire de la police cherche à le faire tomber. Il est inévitable que la CIA soupçonne Al-Qaïda puisque la Thaïlande a des marges musulmanes. Mais tout est illusion, comme toujours, voile de Maya dit le bouddhisme dont la Thaïlande est imprégnée. Bangkok se déploie dans son chatoiement asiatique, tout en variations et porté par le karma, cette accumulation de bienfaits permettant d’accéder à la fin des réincarnations.

L’auteur joue avec ses personnages, il leur donne des caractères attachants bien dessinés. Chanya, paysanne futée, sait se faire aimer des hommes sans compromettre son esprit, tout en calculant combien financer un hôpital pour soigner des malheureux peut lui faire gagner de bienfaits pour contrer ses turpitudes sexuelles. Apparaît Lek, le doux adjoint de 18 ans tout frais sorti de l’école de police, qui se demande s’il est garçon ou fille et adore danser. Le colonel Vikorn joue tous les rôles, avec une subtilité politique inégalée. Un imam musulman et son fils, sont contrastés comme le noir et le blanc du Livre, mais transcendés par l’amour filial et la sagesse infinie d’Allah. Un otaku japonais, autiste informatique depuis tout petit, dessine divinement des tatouages sur la peau avec des aiguilles de bambou traditionnelles. Sonchaï, inspecteur né de GI et de pute, tombe amoureux et va peut-être enfin rencontrer son vrai père, avocat américain qui l’a conçu lors d’une permission du Vietnam. Et qui diable est Don Buri

L’intrigue et bien amenée, embrouillée à l’asiatique et contée d’un ton léger. L’humour entrelace la tragédie et offre de savoureux aperçus des contradictions thaïs comme des blocages yankee.

Les chapitres sont ainsi égrenés par des intermèdes édifiants où Pisit, la vedette de la radio Rod Tit FM, invite des personnalités à débattre des questions sociales de Thaïlande. Le journal de Chanya ouvre des abîmes de réflexion sur l’aspect chevalin des ‘executive women’ américaines qui – en oubliant d’être femmes – incitent les mâles à aller voir ailleurs ou à sombrer dans la psychose. Bouddha reste omniprésent, indulgent et sage, orientant la spiritualité de tous les actes, même ceux en apparence les plus sordides.

A savourer comme une soupe Tom Yam après une mise en appétit de sauterelles grillées !

John Burdett, Bangkok Tattoo, 2005, 10-18 juin 2009, 381 pages, 7.69€

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Paul Doherty, Le combat des reines (Mathilde 2)

Nous sommes sous le règne du roi anglais Édouard II, encore possesseur de la Gascogne et de ses vins que lorgne le roi de France Philippe le Bel. Les Templiers viennent d’être occis, sous les prétextes fallacieux propres à tous les politiciens lorsqu’ils veulent se débarrasser de leurs adversaires et faire main basse sur leurs richesses. Seule l’Angleterre n’a pas chassé les Templiers et la papauté de Rome, jamais en reste de servilité à l’égard des puissants, menace. Les barons anglais grondent contre le favori du roi, le trop beau Gaveston sorti de la roture. L’époque est donc propice aux complots et cabales, ce qui fait le pouvoir des obscurs – donc des femmes.

Car c’est de femmes qu’il s’agit dans ce roman policier historique. Paul Doherty a soutenu sa thèse d’histoire à Oxford sur la reine Isabelle, fille de Philippe le Bel qu’Édouard II a épousée. Il connaît donc très bien le sujet, son époque et sa psychologie. La garce, violée par ses trois frères lorsqu’elle demeurait encore à Paris, sait y faire en intrigues de toutes sortes. Ce n’est pas un mignon comme Gaveston, une reine douairière comme Marguerite, un évêque repu et retord comme Langton ou des barons grossiers se croyant corégents qui vont lui faire peur. La reine d’Angleterre, venue de France, hait son père et ne sera certes pas son espionne à la cour. Pas plus sa suivante Mathilde, nièce du médecin parisien des Templiers brûlé par les sbires de Philippe et experte en potions de toutes sortes.

Le roi Édouard est réfugié dans son ‘manoir de Bourgogne’ au cœur des terrains étendus du palais de Westminster. Les barons menacent d’un coup de force, soutenus en sous-main par Philippe de France et par les évêques avides du trésor des Templiers. Mathilde et sa maîtresse Isabelle vont déjouer le complot dans une suite de rebondissements où les chambres fermées de l’intérieur et les morts mystérieuses ne manquent pas !

Paul Doherty donne ainsi le tome 2 de la série « Mathilde de Westminster », née de Clairebon, proche de Brétigny en Essonne, qu’il a commencée avec ‘Le calice des esprits’ (chroniqué samedi dernier). Qui aime l’histoire se délectera des intrigues dignes des ‘Trois mousquetaires’. Qui aime le moyen âge se réjouira des détails pittoresques apportés aux menus des banquets, aux vêtements du petit peuple, aux mœurs des ecclésiastiques, à la crédulité sur les reliques, au règlement des marchés et aux enseignes des tavernes.

Et si l’illustre Agatha Christie vous a beaucoup appris sur les effets de l’eau de muguet, vous en saurez autant avec Paul Doherty sur les effets d’une ingestion de violette…

Paul Doherty, Le combat des reines (The Poison Maiden), 2007, édition 10-18 Grands détectives janvier 2010, 347 pages, 8.36€

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John Burdett, Bangkok psycho

Attention, roman littéraire ! Les indignés habitués aux trente pages, les ennuyés du pavé qui préfère le numérique ou la barricade au livre, se détourneront sans regret. Place aux autres : ceux qui aiment la psychologie et la littérature. Car le monde de la nuit thaïlandais est ici rendu avec acuité et brillant. Le lecteur, éventuel touriste qui a survolé la Thaïlande quelques jours, ne comprend rien aux apparences. Il ne peut pas, faute de détenir les codes. Toute société a sa propre culture ; elle reste irréductible à la soupe multiculturelle montée par l’industrie du divertissement et transformée en idéologie pour bobos.

Ignorez-vous que la Thaïlande est un pays d’Asie qui n’a jamais été envahi, jamais été colonisé ? Dommage pour vous… La Thaïlande n’est ni la Chine revancharde, ni le Vietnam écolier, mais un royaume (encore aujourd’hui) où la religion est bouddhiste mais sur un fond chamaniste (comme au Japon). Où la culture est fière mais millénaire, bien assise, juste effleurée par les modes américaines mondialisées. Où le sexe est une hygiène, mais l’amour exclusif ; où les enfants se débrouillent et où les hommes dominent… mais où l’argent est détenu par les femmes.

L’auteur n’est pas américain mais avocat anglais de Hongkong avant de venir vivre à Bangkok pour écrire. Il est un excellent passeur de cultures. Ainsi pour la « prostitution » : il n’a pas l’œil moral des religions du Livre pour juger au nom de Dieu ; il se contente d’analyser les comportements et les fait expliquer par son héros : « Le moteur de tout cela est un besoin humain primordial et sain de chaleur animale et de réconfort. Durant toutes les années que j’ai passées dans le métier, je n’ai rencontré qu’une demi-douzaine de cas graves d’abus et, selon moi, la raison en est que tout cela fonctionne parfaitement en tant que manifestation d’une moralité naturelle et d’un capitalisme de base. Notre fonction d’intermédiaire est semblable à celle des agents immobiliers, sauf que la nôtre porte sur la chair et non sur la pierre. En revanche, monter tout ça artificiellement afin que les gras du bide du Sussex ou de Bavière, du Minnesota ou de Normandie, puissent se branler sans avoir à se fatiguer l’imagination, cela me paraît carrément immoral, presque une crime contre la vie » p.152. Choc des cultures, renversement des valeurs. L’Occident croit en la marchandise, l’Orient en la relation humaine… Baiser réellement est moins immoral que regarder des acteurs le faire.

L’auteur crée ici l’exception, l’abus, un portrait psychologique puissant d’une Thaï d’origine khmère, Damrong. Une fille qui a dû lutter seule depuis son enfance pour survivre, assumer les viols, protéger son petit frère, se garder de ses parents. Son père l’a prise lorsqu’elle était fillette et l’a vendue à 14 ans à un bordel malais où elle devait par contrat contenter vingt clients par jour. De quoi se forger une âme d’acier et expérimenter un talent physique utile. Drogué, alcoolique, le père un peu bandit voulait se taper le petit frère mais la fille a dit stop. Elle l’a dénoncé aux flics pour un flagrant délit. Le père violeur, brutal et indigne est mort dans ce « jeu de l’éléphant » que je laisse le lecteur découvrir… Coutume locale impressionnante s’il en est.

Mais Damrong atteint la trentaine et son frère est adulte, devenu moine après avoir étudié à l’université. L’inspecteur fétiche de l’auteur, Sonchaï Jitpleecheep, est un fils de pute thaï et d’un soldat américain en repos du Vietnam. Entre deux cultures, il a le recul nécessaire pour juger en thaï la superficialité occidentale et, en occidental, les superstitions thaïes. Pourtant, chaque nuit, le fantôme de Damrong vient le hanter, aussi fort que si la présence physique était avec lui. Il en rêve, il la baise, se réveillant torse trempé et couilles vidées, ayant gémi dans son sommeil. Car le bouddhisme admet la réincarnation et, avant elle, un purgatoire où les fantômes rôdent, leurs passions subsistant quelque temps lorsqu’elles ont été trop fortes. Or Damrong a travaillé dans le bordel familial de l’inspecteur ; Damrong l’a asservi de son corps, le rendant amoureux comme jamais ; Damrong est morte assassinée, comme en témoigne un snuffmovie dont le DVD est envoyé au commissariat.

Sonchaï va enquêter parce que cette affaire le touche de près, parce que l’amour transcende le devoir. Son chef, le corrompu colonel Vikorn, veut utiliser l’idée du snuffmovie pour trafiquer plus vite et plus universel que l’héroïne. Il est reconnaissant à Sonchaï de lui donner ce concept d’affaires juteuses et le laisse donc s’amuser à jouer au policier. Car en Thaïlande la police royale ne fait son travail que lorsque le système féodal le lui permet. On ne touche pas aux puissants, mieux vaut les faire chanter, actionner ce renvoi d’ascenseur du don réciproque qui est la « face » de l’honneur asiatique. Que peut comprendre un ‘farang’ (étranger) à ce système social complexe ? A cette culture où la virginité n’est pas déifiée ? A ce peuple pour la mort n’est qu’un passage vers une ‘autre’ vie ?

Les détails ne manquent pas sur l’industrie pornographique asiatique, sur l’affairisme des pontes, sur l’avidité naïve des occidentaux mal aimés chez eux et trop infantiles pour s’en sortir tout seul.

Il y a les comparses : le colonel Vikorn, affreux mais fidèle ; Lek l’adjoint de l’inspecteur, katoey efféminé qui veut devenir femme ; Kimberly l’américaine appelée miss FBI, jument esseulée car égoïste, qui se tue au travail car elle n’a que ça ; Phra Titanaka, moine expert en méditation, qui a du mal à se libérer des liens charnels avec sa sœur. Mais le personnage principal est fouillé, digne d’un romancier : Damrong a conduit sa vie comme elle voulait, après en avoir pris très tôt les rênes ; bien que morte, elle continue à actionner les vivants pour se venger. Le titre anglais (Bangkok Haunts) joue sur l’ambiguïté du mot haunts : à la fois fantômes et action de hanter. L’image de Damrong vous restera à l’esprit une fois le livre refermé !

Un grand roman, encore plus abouti que les précédents. A lire pour mieux comprendre la Thaïlande si vous envisager d’aller y faire un tour.

John Burdett, Bangkok psycho (Bangkok Haunts), 2007, 10-18 2011, 439 pages, €8.36

J’ai chroniqué les volumes précédents sur un blog précédent, aujourd’hui fermé. Je les republierai ultérieurement ici.

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Au pays Dogon

Il s’étend à l’ouest sur un plateau rocheux et à l’est sur une plaine sablonneuse aride. Une falaise sur 200 km tel est le pays dogon. Le peuple dogon, 260 000 personnes environ, possède sa propre langue, une religion traditionnelle faite de croyances animistes, une conception du monde égocentrique très élaborée, un culte de la parole associé à celui de l’eau.

Le dieu créateur est Amma. Deux paires de jumeaux hermaphrodites et un placenta originel. La première paire fut Nommo (Harmonie céleste). La seconde paire Ogo et Nommo, symbole de la discorde. Il devint synonyme d’eau, de fertilité et de bienfaisance tandis qu’Ogo, dit « renard pâle » est le symbole de toutes les difficultés de l’humanité de l’humanité et des discordes.

Enfin, nos premiers greniers. Ils sont tels que nous les avions rêvés. Voici Sangha, Ogol du Bas et Ogol du Haut (l’administration). La falaise de Bandiagara. Banani, un site de haut éboulis. Il subsiste là les restes de l’habitat Tellem, exclusivement troglodyte cantonné aux activités naturelles situées à flanc de paroi.

Le plan du village dogon est symbolique de la cosmogonie dogon. A l’entrée, la forge, puis sur la place le premier édifice construit lors de la fondation d’un village, l’abri du Conseil ou Toguna (la tête) joue un rôle capital dans la société dogon. Le plus souvent de forme carrée ou rectangulaire le toguna est constitué d’un toit composé d’une charpente grossière de deux lits croisés de troncs non équarris sur laquelle repose une meule carrée. Faite de plusieurs couches contrariées, de tiges de mil batelées, son épaisseur peut aller de un à six mètres. Ce toit s’appuie sur des piliers fermés, de blocs de grès recouverts ou non d’argile. La hauteur intérieure du Toguna varie d’un mètre à un mètre 20. « La vraie parole », celle qui est juste et sensée, est toujours prononcée assise, position qui permet l’équilibre de toutes les facultés. Les vieillards y tiennent conseil et y prennent les décisions qui intéressent la vie des villageois.

Les greniers dogons, ronds ou carrés, coiffés d’un toit conique en paille sont construits sur pilotis et exempts de porte Ils mettent à l’abri les récoltes. On y accède à l’aide d’une échelle, bilu, taillée dans un tronc d’arbre massif et terminé par une fourche. Les maisons simples, ordinaires, où vivent les familles dogon. Les ginna sont les maisons de famille (la poitrine), façade à logettes, dix trous d’hirondelles ornent le fronton, représentant le lignage des ancêtres. Les maisons Rondes (comme des matrices représentant les mains) placées à l’est et à l’ouest hors du village, sont les endroits où les femmes doivent se retirer lors de leurs menstruations.

La pierre à huile (sexe féminin) et l’autel du village (sexe masculin) précèdent les autres constructions. A la fin du village les autels, eux, représentent les pieds. Le sanctuaire est élevé en l’honneur d’un ancêtre. Sa façade est recouverte de dessins totémiques : bâton fourchu, crochets, crosse de voleur rituel, houes, épis de mil, poulet, tortue, couverture noire et blanc du mort, masques. Sur un vaste espace découvert, sans arbre, en plein soleil, se tient tous les cinq jours (durée de la semaine dogon) le marché.

L’année dogon commence avec la récolte du mil à la mi-octobre, alors pas facile de savoir quand aura lieu le marché ! A partir de midi, les villageois des alentours s’y pressent. Se protégeant de la chaleur sous de frêles abris, ils proposent les produits de leurs jardins. Les femmes viennent y vendre la bière de mil qu’elles ont elles-mêmes préparée. Dans les deux villages Ogol, on peut voir de grandes maisons de famille (ou ginna), un sanctuaire totémique, de magnifiques portes et serrures dogon.

Un matin, nous avons croisé des vieux qui venaient lire si la récolte serait bonne ou s’il était temps de semer. Nous nous approchons, après les salutations d’usage qui durent un siècle ici : comment va ta santé, tes récoltes, tes enfants, tes parents, tes oncles… cela n’en finit pas. Nous sommes quatre femmes, deux hommes et notre guide qui nous avait fait acheter des noix de cola. Il distribue les noix de cola aux vieux, comme l’exige la coutume. Nous sommes par ce geste autorisés à nous rapprocher. La veille ils avaient disposé sur le sol sablonneux, balayé de leurs mains, des pierres, des petits bâtonnets de bois, des graines pour interroger les Ancêtres. Ce matin ils étudient les réponses, les signes. Nous demeurons perplexes, M. (pharmacien) me dit : – c’est le renard qui les a bouffé, pas les Ancêtres ! – Tu romps le charme. Laisse-les croire à ces signes même si les oiseaux, les rongeurs ou autres se sont régalés des cacahuètes…

« Sur le conseil de Cissé, le vieux Dogon apporta du sable fin et le répandit sur le sol. Celui qui, ignorant cette méthode, surprendrait un homme traçant des lignes et des points sur le sable en articulant des paroles croirait avoir affaire à un géomancien ou à un dément. » A.H. Bâ

Hiata de Tahiti

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S’habituer aux coutumes locales jusqu’à Mopti

De temps à autre, une mosquée se détache sur la rive. Nous débarquons à Kotara, village bozo. Visite du village, de ses ruelles, de la mosquée. Sur les six touristes blancs de la pirogue, aucun musulman mais nous avons droit à tous les égards, nous avons le droit de visiter la petite mosquée, de monter sur le toit pour jouir d’un étonnant panorama, et avec grand plaisir nous nous acquittons d’un droit de visite très honorable. Tout le monde est satisfait les toubab (Blancs) et les Maliens.

Les enfants nous tirent par la main, demandent des bonbons, des stylos. Un gosse nous entraîne vers la concession : installation plus que modeste. Au bout d’une ruelle, l’évasement d’une cour qui est à tout le monde. Une porte étroite, très basse, taillée dans un mur de torchis, donne sur une autre cour beaucoup plus petite, sur laquelle s’ouvrent trois ou quatre cases. Une cour comme 100 000 autres en Afrique.

Notre périple se poursuit. C’est l’heure du déjeuner, servi dans la pirogue pour ne pas perdre un temps précieux, aujourd’hui au menu poulet-bicyclette (poulet local) et papaye. Rien à voir avec un poulet de batterie, il a couru, le coquin ! Ni ses mollets ni ses cuisses ne sont tendres ou fondants. Au contraire, tout est bien nerveux, bio en diable ! Avec l’aide de la fourchette du Père Adam, de nos poignets et des dents qu’il nous reste, entamons donc le poulet-bicyclette. Nous attaquons la bête. Les pilotes du bateau nous regardent manger avec intérêt. Pourtant ils avaient eu aussi du poulet. Oh surprise ! ils se saisissent des os que nous avons délaissés. Avec joie ils les croquent, les aspirent, les pauvres chiens qui guettaient n’auront rien.

Le soleil décline et pare les rives du Niger d’une couleur jaune et chaude. Nous accostons. Nous serons logés à l’hôtel « Rives du Niger » dans la maison du chef de village. Notre chambre à coucher se situe, à l’étage, sur le toit de l’habitation, en plein air. Les ânes braient. Le ciel est pur et magnifique. Tout le village vient au pied de nos couches, quelle distraction pour eux ! Nous sommes le film à ne pas rater. Tout le village vient inspecter les six toubabs.

Le lendemain nous nous enquerrons des toilettes. On nous indique une construction bizarre sur laquelle il faut monter par quelques marches. Un petit dôme avec plusieurs trous, 15 cm de diamètre environ. L’usage est compliqué sans mode d’emploi surtout pour les dames toubab ! Si une autre personne veut visiter les lieux, il faut tousser pour manifester son désir, l’occupante toussera à son tour pour indiquer que la place est déjà occupée…

Nous reprenons place dans notre pirogue, destination le lac Débo. Nous croisons toujours ces gigantesques pinasses surchargées qui foncent vers Mopti et Tombouctou. Nous voilà au Lac Débo et sommes accueillis par une fumée âcre. Le lac a la forme d’une étoile à trois branches, long d’une trentaine de kilomètres et large d’une dizaine. Les jeunes femmes Bozo sont très belles, leur peau est d’un noir intense, elles se prêtent volontiers à la séance photos. Merci Mesdames, merci Mesdemoiselles. Les hommes sont à la pêche et la gent féminine trie, sèche et boucane les poissons. Il y en aurait 180 espèces différentes surtout des capitaines, des silures, des tilapias, des poissons-chien, des alestes et des hétérosis.

Mopti, la « Venise du Mali » est construite au confluent du Niger et du Baní, au milieu des eaux. Auparavant Mopti s’appelait Sagan. C’était une modeste bourgade Marka peuplée des gens du clan Konaké auxquels étaient venus se joindre des pêcheurs Bozo. Les maisons soudanaises, délavées et usées par les intempéries semblent très vieilles, s’élèvent autour de leurs cours intérieures jusqu’aux terrasses qui les couronnent. Leurs formes cubiques s’interpénètrent et se superposent, à peine irriguées par un réseau de rues défoncées et poussiéreuses, pleines de monde, sillonnées de troupeaux de moutons.

La mosquée de banco aux 21 piliers, construite en 1935 évoque tout à fait la mosquée de Djenné. Un bruit de sistres ? Ce sont de jeunes circoncis. Le Sistre est fait d’une baguette mâle dans laquelle sont enfilées des rondelles de calebasse, symbole de la féminité, mais dont les bords sont dentelés. Les circoncis les agitent pour éloigner les mauvais esprits et… les femmes. Malgré tout, ils nous approcheront pour recevoir billets et pièces !

Un Peul passe à proximité. Le berger peul est vêtu d’un long manteau marron et coiffé d’un chapeau conique dont le sommet est surmonté d’un petit cône en cuivre. C’est le pasteur chargé des troupeaux. Il possède ses propres bêtes mais transhume les troupeaux d’autres personnes. On le dit riche. La femme Peul sert de coffre-fort. Elle porte la fortune familiale en bijoux en or aux oreilles, autour du cou, autour des poignets. En Afrique les tailleurs sont des hommes. « B.P. était également un excellent tailleur-brodeur. En Afrique traditionnelle, c’était là non « un métier » au sens moderne du terme, mais un art qu’il était permis à un noble d’exercer. » Amadou Hampaté Bâ

Hiata de Tahiti

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De Bamako à Djoliba sur le Niger

647 km de Bamako à Mopti, telle sera la mise en bouche. Le lendemain matin de notre arrivée, M. se précipite dans le hall bien avant l’heure du rendez-vous. Elle souhaite faire connaissance avec le chauffeur et le guide. – Tu me rejoindras ? – OK, je serai dans le hall dans un quart d’heure. Quelques minutes après, elle tape à la porte. – Déjà de retour ? Il n’y a personne ? – J’ai vu le chauffeur, je suis allée le saluer et me présenter et il m’a répondu : je ne serre pas la main des femmes. Cela commence bien, tu te rends compte, quel individu ! – Bof, cela s’arrangera peut-être au fur et à mesure que nous nous connaîtrons mieux ? Nous constaterons rapidement qu’il maintiendra sa position !

Parcours très spectaculaire. Une fois quitté le périmètre de la capitale malienne, la circulation devient très vite clairsemée. Le long du « goudron » miroitant qui court à travers les espaces broussailleux et surchauffés de la savane à la saison sèche, d’abord plantés d’arbres dans la région de Ségou et de San, puis se transforme peu à peu en steppe à mesure que l’on remonte vers Mopti.

« De tout temps, Ségou avait été la ville paresseuse qui se traîne sur la rive droite du fleuve. Caressée par le vent d’Est de janvier, écrasée dans le soleil de mai ou embourbée sous les pluies d’août, c’était toujours Ségou, l’antique capitale, sur le vieux fleuve. Des piroguiers de marbre noir, les mêmes qu’à l’époque de Biton Coulibaly, les mêmes qu’aujourd’hui, glissaient le long des rives sur des esquifs longs et frêles comme des patins… Cité de la tolérance où des personnages mythiques locaux fraternisaient avec ceux des Foulbé islamisés ou non, des Bozo, des Somono ou des Marka… » Amadou Hampaté Bâ.

Le chauffeur arrête soudainement notre petit car, se saisit d’un rouleau et sort de la voiture. Il étale son tapis de prière sur le sol et commence à prier. Ainsi, durant tout le trajet, il arrêtera le véhicule n’importe où pour s’adonner à heure fixe à ses obligations cultuelles. Nous comprenons mieux pourquoi il refusait de serrer la main des femmes. Il a laissé son épouse voilée et ses enfants mineurs à Bamako. Madame ne sort jamais de la maison, ne fait jamais les courses à l’extérieur. S’il est présent, il se charge des achats pour toute sa famille y compris vêtements sinon ce sont ses frères qui se chargent de « préserver » Madame.

Après avoir traversé une plaine large et cultivée, voici Ségou, blottie dans la verdure des caïlcédrats et des manguiers, capitale des anciens royaumes bambara. Les maisons de Ségou ont une coloration brique grâce au sol de la région riche en argile rouge. A l’ouest de la ville, Ségoukoro fut la capitale du puissant royaume bambara fondé par Biton Koulibaly qui était chef d’une association de jeunes : le « Ton ». Avec l’introduction du fusil à pierre, le Ton devint une armée redoutable composée d’hommes libres et d’esclaves qui firent la conquête des régions de l’actuel Mali comprises entre le fleuve Sénégal et Tombouctou. A 10 km le tombeau de l’ancien roi qui régna 40 ans et mourut en 1755.

On quitte Ségou pour atteindre Bla, grand village agricole à l’intersection de la route vers Moéti et celle conduisant à Bobo-Dioulasso (Burkina-Faso). La région est riche, les greniers nombreux. La savane est arborée, coupée de champs de mil, d’arachides, de pastèques et de calebasses. C’est la présence du pôdo qui favorise ce développement. Le Pôdo c’est l’immense cuvette du delta du Niger avec ses marigots, affluents et défluents qui la parcourent en tous sens dénommée ainsi par le Bozo.

Au centre, c’est le domaine des pêcheurs Bozo et Sorko, sur la rive nord les cultivateurs Songhaï, de chaque côté les éleveurs Peul et au sud les agriculteurs Minianka et Bambara. Voici que se profile San, nous sommes encore à 241 km de Mopti. San est un des plus grands centres d’échanges commerciaux de la région. Situé à la naissance du Pôdo, sur le Baní, aux portes du monde agricole et d’une zone d’élevage, le marché du lundi, de grande ampleur, concrétise cette polyvalence. Vous y trouverez calebasses, poissons, céréales, cola, bétail, vêtements, produits d’importation, produits de la brousse sans ordre apparent à nos yeux mais obéissant à des règles ancestrales bien établies. Pauvre en argile rouge, le sol de la région donne une teinte grise aux cases et à la grande mosquée aux minarets hérissés de pieux de bois.

Djoliba, sur le fleuve Niger. Nous embarquons sur notre pirogue pour deux jours de navigation. Sur ses rives diverses activités tel l’usinage de briques en banco. Sur le fleuve nous croisons de longues barques surchargées de gens et de produits, ces barcasses mettront une semaine au mieux pour rallier Tombouctou depuis Mopti. Des pêcheurs à l’épervier nous saluent.

Des campements bozo nous arrivent les cris des enfants pour qui tout déplacement sur le fleuve est une distraction. Des hippopotames au milieu du lit du fleuve sont soigneusement évités par nos accompagnateurs. Un pêcheur présente ses nyro (capitaines) à Ali notre cuisinier depuis la rive. Ali fait arrêter la pirogue, descend pour inspecter les poissons, débattre du prix, le marché est conclu. Ce soir nous mangerons des « capitaines » au dîner.

Hiata de Tahiti

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Hiata au Mali

Vaste terre africaine d’1,2 million de km² peuplé de plus de 13 million d’habitants, capitale Bamako, aucun accès à l’Océan, le Mali est composé de dunes de sable au nord, de savanes au sud, de paysages variés, de villages pleins de vie, de marchés colorés, de mosquées en banco de style soudanais et d’un grand fleuve : le Niger.

Pays enclavé, il a des frontières avec l’Algérie au nord-est, le Niger au sud-est, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et la Guinée au sud, le Sénégal et la Mauritanie à l’ouest.

Ce n’est pas mon premier pays noir et dès mon arrivée sur la terre africaine, je retrouve l’odeur de l’Afrique que le vent fait voyager à travers pluies et poussière au gré des saisons.

Les Maliens sont les descendants des plus grands empires africains, des hommes et des femmes dignes. Les ethnies qui peuplent ce vaste pays sont à 48% Mandingues. Les Bambara à l’ouest autour et à Bamako ; les Songhaï à l’est ; les Soninké à l’ouest (Kayes) ; les Sénoufo (Sikasso) dans la zone frontière du Burkina et de la Côte d’Ivoire ; les Dogon au nord-est sur le plateau de Bandiagara ; les Peul dans la cuvette du Macina ; les Maures et Touaregs au Sahara. Il y a également les Malinkés, Sarakollé, Bozo et Somono, Khassouké, Toucouleur. Si la langue officielle est restée le français, le bambara conquiert une place importante au milieu des langues mandé : bambara, malinké et dyula ; des langues voltaïques : dogon et sénoufo ; songhaï, hassanya et tamasheq demeurent vivants dans ces communautés. La religion dominante est l’Islam teinté d’animisme à 90%, l’animisme est pratiqué par 9% de la population, les Chrétiens ne sont que 1%.

Le Mali est un pays de musiques, chaque ethnie a la sienne : Ami Koïta dite la griotte raffinée ; Habib Koïte ; Toumari Diabate virtuose de la kora ; Oumou Sangare chanteuse engagée pour les droits des femmes notamment ; Salif Keita ; Boubacar Traore ; Ali Farka Toure, l’artiste-cultivateur ; Rokia Traoré ; Amadou et Mariam ; Tinariwen pour la musique touareg.

Les griots sont des musiciens ambulants, professionnels, qui vont de villages en villages chanter les louanges d’un lignage et de ses descendants. Ils font partie d’une caste. Paria et respecté pour ses connaissances, à l’occasion d’une fête on ne peut refuser sa présence car les suites seraient dommageables pour le maître de maison ! A l’entrée de la concession, bien droit, accompagné ou non de sa kora, il récite la saga ou une partie, bien planté devant le maître de maison. Certains griots sont attachés à la religion musulmane et récitent les louanges des marabouts ou des saints.

La société africaine ne ressemble pas à l’européenne. La communauté est organisée hiérarchiquement. Dans la concession vit la famille dans des cases ; le chef de famille est un monarque absolu ! Les « Vieux » sont des personnes respectées pour leur savoir et leur sagesse. Le travailleur donne sa paie à sa mère qui lui rend une partie pour son argent de poche, prend ce qui lui est nécessaire pour entretenir la maisonnée et reverse le reste au chef de famille.

En Afrique on pratique la tontine, sorte de caisse d’épargne entre famille, amis, voisins. Les membres de la famille mettent en commun une somme d’argent et chacun à son tour en empochera la totalité. Torti, le banquier italien du 17e siècle ne pensait certainement pas que son « invention » se retrouverait en Afrique où cette entraide est fondamentale.

Hiata de Tahiti

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Camus et les êtres

Nul être humain n’est seul dans le monde. Même si le monde est absurde, sans fins dernières ni raison, la vie mérite d’être vécue. Pourquoi cela ? – Par les êtres, répond Camus.

« Ce qui éclaire le monde et le rend supportable, c’est le sentiment habituel que nous avons de nos liens avec lui – et plus particulièrement ce qui nous unit aux êtres. Les relations avec les êtres nous aident toujours à continuer parce qu’elles supposent toujours des développements, un avenir – et qu’aussi nous vivons comme si notre seule tâche était précisément d’avoir des relations avec les êtres. »

L’existence humaine ne subsiste pas si elle reste végétative, fixée par ses « racines » dans un sol immuable, avec pour toujours un même horizon. L’existence humaine exige un avenir. L’homme est fait d’imagination plus que de présent, au contraire des bêtes. Ce qui le soutien, c’est le futur possible. L’interaction avec les choses offre peu de support à l’imagination, l’interaction avec les plantes un peu plus, avec certains animaux plus encore. Mais le summum de l’imagination tient aux autres hommes, femmes et enfants. Voir demain ce que devient un petit qu’on a élevé, participer aux développements de l’amour ou de l’amitié, suivre une relation, élaborer un projet ensemble – tout cela excite l’imaginaire et fait tenir le présent.

« Mais les jours où l’on devient conscient que ce n’est pas notre seule tâche, ou surtout l’on comprend que c’est notre seule volonté qui tient ces êtres attachés à nous – cessez d’écrire et de parler, isolez-vous et vous les verrez fondre autour de vous – que la plupart ont en réalité le dos tourné (non par malice, mais par indifférence) et que le reste garde toujours la possibilité de s’intéresser à autre chose, lorsqu’on imagine ainsi tout ce qui entre de contingent, de jeu des circonstances dans ce qu’on appelle un amour ou une amitié, alors le monde retourne à sa nuit et nous à ce grand froid d’où la tendresse humaine un moment nous avait retirés. »

La vie ne tient pas si l’on ne tient pas à la vie. Or la vie humaine est tissée de relations humaines. Dès lors qu’on s’isole, on mesure combien les autres tiennent à nous (parfois très peu…) – donc surtout combien l’on tient à eux. Il suffit de faire l’expérience du chômage (assez courante, passé 45 ans). Dès lors, ceux que vous pensiez être vos « amis » se réduisent. Ils prennent le sens Facebook, de vagues liens qui ne tiennent que par un divertissement partagé. Dès que vous ennuyez, zap ! vous êtes éliminé. Les « chers collègues » font payer durement leur précieux temps. Les autres ont tendance à vous traiter en semi-pestiféré, soit qu’ils vous reprochent de ne pas faire assez d’effort pour trouver ce qui paraît évident (un travail), soit qu’ils aient honte que vous ne soyez plus sur un pied d’égalité avec eux (au restaurant, vis-à-vis des anciens collègues, quand vous êtes reçu…). Étrangement, passés quelques années sans signes de vie, ils vous recontactent aussitôt… qu’ils se retrouvent dans la même situation : au chômage !

Au fond, dit Albert Camus, l’amour et l’amitié ne sont pas dus, ils se méritent et s’entretiennent. Ils ne sont pas absolus, comme le dualisme chrétien repris par l’illusion romantique tendraient à le laisser croire, mais historiques, tissés de circonstances et de construction volontaire. A chacun d’entretenir l’amitié. Les êtres tiennent à vous si vous tenez à eux. Et il n’y a pas que les chats ou les enfants pour lequel c’est vrai.

Albert Camus, Carnets 1935-48, Carnet IV, Gallimard Pléiade tome 2, 2006, p.982, €61.75

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Quand le Mali était visitable…

On ne peut plus aller au Mali. Les 4 463 Français inscrits au consulat au 31 janvier 2011 sont désormais beaucoup moins. Selon le site du Ministère des Affaires étrangères, « Compte tenu de l’instabilité de la situation sécuritaire qui prévaut actuellement dans le pays et notamment à Bamako, il est conseillé à nos compatriotes dont la présence n’est pas indispensable, de quitter provisoirement le pays. »

Même dans la capitale, où sévissent de faux policiers ou des vrais corrompus : « A Bamako, la plus grande prudence est recommandée tard la nuit et à proximité des bars et discothèques, en particulier à l’égard des chauffeurs de taxi. »

Car le pays est sous-développé, pauvre et corrompu. Il est pays source, pays de transit et destination de trafic humain. Femmes et enfants sont soumis à la prostitution pour les deux sexes, ou à l’exploitation : domestique pour les filles, mines pour les garçons. Les mines de sel de Taoudenni sont particulièrement redoutables aux adolescents de l’ethnie Songhaï, dit-on. Selon la CIA, le gouvernement malien a identifié 198 victimes sur ces dernières années, dont 152 enfants obligés à se prostituer… mais il n’a mis en cause que 3 flagrants délits et emprisonné seulement 2 trafiquants !

Le coup d’État militaire d’officiers subalternes, il y a quelques semaines, n’a fait que précipiter la déliquescence de cet État pourtant indépendant depuis le 22 septembre 1960. Sa devise : « un peuple, un but, une foi », n’a pas grand sens et tout d’un vœu pieu. Le Mali est en effet écartelé entre les Maures, les Kountas et les Touaregs au nord et les ethnies du sud. Les coutumes et modes de vie des nomades du désert sahélien (10% de la population) et des agriculteurs des bords du fleuve Niger, dont les Bambaras, Malinkés, Soninkés, Peuls et Dogons entre autres (80% de la population), sont peu compatibles.

Le pays produit surtout du coton et des fruits pour exporter (bananes, mangues et oranges), et des céréales diverses pour sa consommation, mil, sorgho, riz, maïs, fonio et blé. Les habitants font beaucoup d’enfants, leur taux de fécondité est l’un des plus élevé au monde (6.54 enfants par femme). Cet état de fait entretient la pauvreté et l’émigration, empêchant tout développement. L’alphabétisation reste faible (26% en 2010 selon l’UNESCO) surtout chez les femmes, réduites à la cuisine, aux gosses et à satisfaire le mari. Seuls les naïfs s’en étonneront : l’islam garde 90% de la population sous son emprise. Évidemment, le taux de participation aux élections ne rassemble qu’à peine un tiers des électeurs, puisque le Coran est la seule Constitution. Même si le Premier ministre était une femme, jusqu’au récent coup d’État…

Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) sévit dans le nord. Issu de l’ex-Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien, il n’est qu’à peine combattu par l’Algérie, probablement pour que l’armée, en agitant la menace d’un retour à la guerre civile, conserve son emprise sur le pouvoir civil à Alger. AQMI voit dans ce Mali faible et divisé un terrain d’action favorable à sa croisade religieuse. Le Mali se situe en effet dans l’entre-deux géographique et stratégique, espace sahélo-saharien et Afrique subsaharienne. Il est en outre entouré de sept voisins. Toute avancée de l’islam radical en ce pays agirait comme un coin pour fendre le continent et inoculer l’agitation islamiste au cœur des pays noirs, chrétiens ou animistes.

Les Occidentaux qui se hasardent dans la région payent un lourd tribut, la liste des assassinats et enlèvements s’allonge de mois en mois :

  1. assassinat de quatre touristes français à Aleg (Mauritanie) le 24 décembre 2007
  2. enlèvement de deux diplomates canadiens à 40 km de Niamey le 14 décembre 2008
  3. enlèvement de 4 touristes européens aux confins malo-nigériens le 22 janvier 2009 et assassinat de l’un d’entre eux le 31 mai
  4. assassinat d’un ressortissant américain le 23 juin à Nouakchott
  5. attentat suicide contre l’ambassade de France en Mauritanie le 8 août
  6. enlèvement d’un ressortissant français dans les environs de Ménaka (est du Mali) dans la nuit du 25 au 26 novembre (libéré le 23 février)
  7. enlèvement de 3 ressortissants espagnols puis de 2 Italiens en Mauritanie fin 2009
  8. enlèvement d’un ressortissant français au Niger le 20 avril 2010, exécuté par ses ravisseurs dans le nord du Mali
  9. enlèvement de 5 ressortissants français, un ressortissant togolais et un ressortissant malgache dans la nuit du 15 au 16 septembre 2010 à Arlit au Niger (une ressortissante française, le ressortissant togolais et le ressortissant malgache ont été libérés le 25 janvier 2011, les autres étant toujours retenus au nord du Mali)
  10. explosion devant l’ambassade de France à Bamako le 5 janvier 2011
  11. enlèvement Le 7 janvier 2011 de deux ressortissants français à Niamey exécutés le lendemain…

L’ancien empire du Mali, fondé par le légendaire Soundiata Keïta au XIIIe siècle, est bien loin. Depuis, les empires éphémères n’ont cessé de se succéder : empire du Ghana, empire du Mali, empire songhaï, royaume bambara de Ségou et empire peul du Macina, jusqu’à la fédération coloniale appelée « Soudan » français. Les coups d’État militaires sont monnaie courante, le premier président républicain a été renversé en 1968 par les officiers conduits par Moussa Traoré qui s’est empressé d’instaurer une dictature. Il est à son tour renversé par le général Amadou Toumani Touré, dernier président élu en 2002 (après avoir quitté l’armée).

C’est ce dernier qui vient d’être renversé à son tour début 2012 par un quarteron de lieutenants… La « démocratie » civile aura duré vingt ans, courte période durant laquelle il était possible de visiter ce pays africain attachant. Hiata de Tahiti, lorsqu’elle n’était pas encore à Tahiti, l’a fait, principalement au sud. Elle va vous livrer ses impressions en quelques notes vivantes, colorées de photos dont ce billet vous présente l’avant-goût.

[Argoul]

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Peter Tremayne, Le concile des maudits

Sœur Fidelma renouvelle son terrain de chasse. Nous ne sommes plus dans la verte Eireann (Irlande) mais dans la Burgundie franque (Bourgogne). En l’an 670, au concile catholique d’Autun, Rome veut faire converger les différentes églises chrétiennes sur son modèle machiste méditerranéen : plus de femmes ! L’évêque franc Leodegar, apparenté à la famille royale de Clotaire III, mélange pouvoir spirituel et pouvoir temporel ; comme tous les démagogues assoiffés de puissance, il utilise l’idéologie pour son compte. C’est ainsi qu’il a décidé, quelques mois auparavant, de faire divorcer les prêtres et moines mariés. Le lien d’époux étant considéré par Rome comme hérétique, ne saurait être béni par Dieu…

Mais il y a pire. Les femmes et les enfants des moines d’Autun sont d’abord séparés de leur époux et père par la division physique du monastère. Certaines galeries sont murées, les femmes cantonnées à la Domus Femini, sous la férule sévère d’une ex-prostituée de Divio (Dijon), devenue abbesse. Mais ces femmes disparaissent. Elles laissent soi-disant un écrit dans lequel elles disent préférer retourner au monde, ou trouver une autre communauté. Est-ce possible ? Nous verrons comment cette déchéance de la fraternité entre homme et femme fera de ces dernières des êtres inférieurs analogues à des objets. Nous supputerons comment cette négation de l’épanouissement de l’âme par le corps – voulu par le Créateur – préparera les honteuses affaires de pédophilie des prêtres catholiques sur les jeunes garçons un millénaire plus tard. Car c’est là, dans ce haut moyen-âge, que tout commence.

Le concile religieux est comme un congrès de parti communiste, l’occasion de mesurer les écarts à la norme majoritaire, donc de désigner les boucs émissaires de l’épuration exigée pour prendre soi-même le pouvoir. Les nationalismes à vif des peuples divers font que la religion ne relie guère. Le premier chapitre commence par la querelle entre un évêque briton et un évêque saxon, apaisé par un évêque d’Eireann, sous les yeux de l’évêque franc d’Autun. Quoi d’étonnant à ce qu’un meurtre suive ?

C’est là qu’intervient sœur Fidelma de Cashel flanquée de son époux en Dieu et dans le siècle Eadulf de Seaxmund’s Ham. Pour concilier les nations et faire rapport à Rome qui fera briller son pouvoir, l’impérieux évêque Leodegar d’Autun mande Fidelma de trouver le coupable – et vite ! Sans quoi il jugera lui-même, en politique. Sont ainsi opposée la force brutale des Francs aux subtilités juridiques libérales des Irlandais. Ce ne sera pas la seule fois, Fidelman rencontrant le jeune roi Clotaire, poursuivi dans les bois.

Est une fois de plus mise en scène l’église de Rome « qui voudrait que nous nous retrouvions tous sous le joug d’une règle universelle » p.351. Nous pouvons faire le parallèle entre la Rome d’hier et la Bruxelles d’aujourd’hui, entre l’église catholique impérieuse et l’Europe unificatrice. Les particularités résistent, parfois pour le meilleur (sœur Fidelma), parfois pour le pire (les assassinats d’ennemis proches). L’auteur, historien celte et auteur policier, revendique l’originalité irlandaise, opposée au joug des Saxons comme des Francs – sans parler des Romains !

L’intrigue est enlevée, dans un décor monumental et un pays riche. La Bourgogne franque, un siècle avant Charlemagne, est un pays de vaches grasses et de vin capiteux. Ses rivières permettent le commerce depuis la Méditerranée et jusqu’à l’océan. L’héritage architectural romain a laissé de vastes bâtiments de pierres, harmonieux et sûrs comme des forteresses, avec ce goût des jardins et des plantes qui appartient à la culture du sud. Le lecteur devinera quelques bribes de la conclusion finale, mais restera mené en bateau jusqu’au bout, les rebondissements ne manquant jamais.

Ce tome est probablement le dernier de la série Fidelma, l’auteur ajoutant un épilogue situé cinq ans plus tard, comme une sorte de bilan moral de ce qui s’est passé à Autun. Le familier de sœur Fidelma lira ce livre comme un testament de sagesse ; celui qui ne connaît pas encore l’érudite avocate des cours de justice trouvera là un encouragement à lire les tomes précédents.

Peter Tremayne, Le concile des maudits (The Council of the Cursed), 2008, 10-18 2011, 356 pages, €7.69

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Ryû Murakami, La guerre commence au-delà de la mer

Un bien étrange roman de la fin des années 1970 qui montre combien les prévisions pessimistes sur l’avenir sont ineptes. La génération « libérée » de 1968 voyait l’avenir en noir, le monde pourrissant lentement dans la violence et le sadomasochisme économique et social : il n’en a rien été, nulle génération ne fut au contraire plus heureuse en Occident depuis des millénaires ! Ryû Murakami explore cette modernité qui fait problème avec des personnages standards qui jouent des rôles convenus.

Nous avons ainsi le personnage principal, peintre fatigué échoué sur une plage exotique. Il est barbouillé d’avoir mangé quelque chose et répugne à étaler la peinture. Une fille, au loin, lui fait signe. Est-ce le début d’une idylle ? Non pas, mais le début d’un fantasme de cauchemar. Elle dit apercevoir une ville, à l’horizon de la mer, sur la pointe qui prolonge la plage. Le regard du rêveur se plonge dans cette ville imaginaire, quintessence de « la » ville de son siècle.

C’est tout d’abord un tas d’ordures sur lequel trois enfants en chemisette cherchent des noyaux de pêche, parmi les charognes et les chiens qui copulent. Puis le regard saute sur les abords de la ville même où une villa ombragée, gardée par des militaires, abrite un colonel qui reçoit sa pute. Il fantasme sur l’enfant au bec de lièvre de celle-ci et exige qu’il vienne lui cirer ses bottes, là, sur la fourrure du lit. L’association d’idées entre botte, action de cirer et fourrure est criante de modernité freudienne.

C’est ensuite un garde de la villa que l’on suit rentrer chez lui, où son père avachi calme le petit-fils qui voudrait tant aller au cirque. Mais celui-ci est glauque, avec ses ballerines ridées et outrageusement maquillées, son tigre trop vieux pour sauter dans un cerceau enflammé et son éléphant malade qui ne sera pas présenté…

Au sortir du cirque, c’est la foule, bête et innombrable, qui happe le couple au gamin pour l’entraîner « voir » un gros poisson attrapé une fois l’an qu’un cargo ramène au port. Ce ne sont alors que scènes d’orgies où des danseurs nus dépècent la bête à coups de sabre, éclaboussant de caillots de sang et de graisse les femmes et les gamins massés trop près. Et puis la mère meurt à l’hôpital tandis que la ville disparaît comme sous un bombardement… mental.

Car tout cela est fantasmé, sous l’influence du soleil de plage et d’un rail de cocaïne naïvement inhalé sur propositions de la fille, qui nage nue dans les flots.

C’est sordide, truculent, baroque. Mort à Venise revue par un Japonais. Une belle image de ces années 1970 sexuelles et sadiques où l’imagination se voulait au pouvoir. Un temps Japon de ces années là. « Tout devient incompréhensible, moche et ambigu. Rien n’est désormais clair. Qui j’aime, qui est-ce qui m’aime, je n’en ai plus la moindre idée. (…) Je m’y perds. Je n’arrive plus à savoir où se trouve chaque chose ; ce qui est certain est qu’il est malade et va vers la mort » p.124.

Ryû Murakami, La guerre commence au-delà de la mer, 1977, Picquier poche 1998, 196 pages, €6.17

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Journaux des dames de cour du Japon ancien

Nous sommes autour de l’an mille, dans un Japon de cour bien plus évolué que le nôtre. C’était avant l’âge de féodalité où les shoguns et les daimyôs et leur suite de samouraïs ont submergé l’imaginaire. Le Japon d’avant le XIe siècle – âge féodal – était lettré et bouddhiste. La littérature chinoise avait été introduite dès l’an 300 et le bouddhisme en 552. Les femmes japonaises, alors, étaient instruites, avait droit d’hériter de leur père et possédaient en propre leur demeure. La période Heian voit le transfert de la capitale à Kyoto, appelée la Cité de la Paix, de 794 à 1185. C’est un Japon raffiné, délicat et très civilisé que nous pouvons découvrir.

Ce court livre donne trois journaux des dames d’époque, signe qu’elles étaient largement plus considérées que les nôtres à la même période malgré la polygamie qui favorisait les clans. La cour était un centre éclatant où chacun rivalisait de prouesses poétiques et amoureuses, faute de guerre à mener, et où chacune se paraît, se montrait et répondait en vers. Les communications difficiles entre la capitale et les provinces rendaient les voyages hasardeux et l’observation de la nature omniprésente. Le paysage très varié du Japon, maritime et montagneux, les saisons très marquées, engendraient la poésie. Les temples, retirés dans les montagnes, attiraient les dévots qui songeaient à la vie future. Celle-ci n’était pas un paradis mais une réincarnation : autant prévoir le degré de vertu nécessaire pour renaître correctement !

La poésie a pris en ces temps une résonance extraordinaire, qu’il faut peut-être attendre jusqu’au XVIIIe siècle européen pour voir revenir. Le tanka de 31 syllabes en 5-7-5-7-7 est la forme courante.

Le Journal de Sarashina, qui commence le volume, commence l’âge de ses 12 ans en 1021 pour se finir après la cinquantaine. Le nom de cette femme auteur n’est pas connu, tout au plus savons-nous qu’elle était fille d’un Fujiwara gouverneur. Solitaire toute sa vie pour cause de morts, d’exil et d’existence au rang moyen, l’auteur se tourne vers la nature. Elle a ce don d’animer les paysages, de personnifier la lune ou les vagues, de remplacer les êtres humains qui la déçoivent par ces êtres végétaux ou minéraux, ou par les astres. La lune est souvent l’œil de Bouddha, l’éternité sereine des nuits. Ce tropisme nature est souvent le cas de ceux qui sont mal intégrés dans leur société, solitaires non reconnus qui compensent avec les bêtes et les plantes ce que les humains ne leur donnent pas. C’est ainsi le cas de beaucoup d’écologistes de notre temps, des poètes romantiques se disant « maudits », des routards à pétard de la Beat generation, et des précaires de province de nos années 2000. Ainsi d’une chatte trouvée, très belle, peut-être la réincarnation d’une fille de noble conseiller : « La chatte me dévisagea et se mit à miauler en allongeant sa voix. Peut-être est-ce mon imagination, mais en la regardant, elle ne me parut pas une chatte ordinaire. Elle semblait comprendre mes paroles te je la plaignais » p.40. Qui sait comprendre le chat saisira toute l’empathie de la conteuse.

Un jeune homme survient, l’émoi est partagé, quelques poèmes échangés. Et puis… Ni les circonstances, ni les convenances, ne permettaient la liaison au grand jour. « J’attendis une occasion propice ; mais il n’y en eût pas, jamais ». Peut-on dire en si peu de mots l’océan de tristesse ? « Je souhaiterais que les amoureux de la nature puissent voir la lune qui décline après l’aurore, dans un village de montagne, à la fin d’une nuit d’automne » p.49. Pour avoir assisté, au Japon, à pareil spectacle, je puis vous dire combien il est poignant.

Le Journal de Murasaki Shikibu met en scène une fille de prince, épouse de seigneur gouverneur puis dame de compagnie de l’impératrice. Murasaki, surnom qui veut dire herbe pourpre, réminiscence d’un célèbre poème, est surtout l’auteur mondialement connu du Dit du Genji sur la vie de cour à Kyoto. Son Journal est un complément intime de son grand œuvre. Elle observe avec application la vêture de celle-ci ou de celui-là, a prestance virile ou la souplesse sociale, l’étiquette et les cérémonies. Ainsi de Yorimichi, le fils de seize ans du Premier ministre, qui suscite en elle une discrète sensualité : « Le jeune seigneur du Troisième Rang était assis, le store à demi relevé. Il semblait plus mûr que son âge et il était fort gracieux. Même au cours de conversations légères, des expressions comme : « Belle âme est plus rare que beau visage » lui venaient doucement aux lèvres et nous remplissaient de confusion. C’est une erreur de le traiter en jeune garçon. Il garde sa dignité parmi les dames, et je vis en lui un héros romanesque très recherché lorsqu’il s’en fut en se récitant à lui-même… » p.91.

Le Journal d’Izumi Shikibu raconte par elle-même la vie de la poétesse la plus célèbre de son temps ! Fille et épouse de gouverneurs, elle devient la maîtresse du prince Tametaka et se consume d’amour contrarié par les convenances. Les poèmes que les deux échangèrent sont l’essence de ce Journal.

« Je suis une goutte de rosée,

Pourtant je ne suis pas inquiète,

Car il me semble que j’ai existé sur cette branche

Depuis bien avant la naissance du monde » p.166.

Une précieuse littérature qui a traversé les siècles et montre combien le Japon ne doit pas être réduit à l’électronique d’aujourd’hui ni au militarisme d’hier.

 Journaux des dames de cour du Japon ancien, Xe siècle, traduction française 1925, Picquier poche 2011, 212 pages, €7.60

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Église d’Odzoun et monastère de Kobayr

Excellente nuit au calme malgré une envie de pisser qui vient de l’habitude de boire beaucoup alors que la chaleur a disparue. Depuis quelques jours en effet, tous les villages pour les filles s’appelaient Achadeau… Malgré la plomberie fantaisiste (fuite, pas d’eau chaude), l’étape est agréable. Des bâtiments annexes sont à peine terminés au fond du jardin, façades en pierre de basalte du pays et toits couleur olivine. Les repas sont particulièrement soignés et l’accueil chaleureux.

Au village agricole d’Odzun, nous visitons la fameuse église du VIe siècle. Elle séduit par la simplicité de ses formes. Sa lumière tombant de lucarnes soigneusement orientées donne une atmosphère à ce lieu de pierre. Des peintures religieuses colorées lui donnent vie, tout comme les cierges maigres qui élèvent leur flamme orange qui font danser les ombres.

Le prêtre massif, en soutane noire et barbe, chante à la fin de notre visite une louange à Dieu. Il a la voix profonde et ses vibrations emplissent l’église, forçant le silence. Façon pour lui de rappeler que ce monument touristique est un lieu où le sacré demeure. Sa croix pectorale luit au bout d’une chaîne.

A l’extérieur, sur le parvis devant l’église, trône un édicule de l’époque soviétique, comme si le régime avait voulu « communiser » le lieu (comme on dit christianiser). Il ressemble à une chapelle mais l’étoile ajourée au fronton, la faucille et le marteau gravés sur les côtés, montrent son dessein édifiant…

Notre dernière randonnée du séjour commence parmi les fermes du village, sous les yeux des vieilles femmes qui sourient en nous regardant passer. Elles sont heureuses si nous photographions les enfants, leur fierté, leur richesse.

Un gamin passe et repasse, affairé. Il n’a pas la tenue d’école mais le short, le débardeur et les tongs de l’été. Il veut probablement nous observer sans en donner l’air. D’autant que l’école est fermée jusqu’à fin septembre pour cause de vacances scolaires… De très jeunes filles suivent la rue en robes à volants dans le chic des années soixante, mais elles ont les gros mollets des habituées des pentes.

Le sentier de chèvres suit la gorge de Débèd, on en voit même deux troupeaux. Nous ne tardons pas à le quitter pour aller longer la falaise plus haut, dans l’herbe rarement foulée. C’est là que le sentier se fait peu large, penchant vers le fond à quelques centaines de mètres.

Nous apercevons la triple voie de communication de la route, du chemin de fer et de la rivière qui bouillonne tout en bas. Buissons verts, fleurs champêtres et graminées jaunes. L’herbe sèche couchée est parfois glissante et l’un de nous l’apprend à ses dépends, lui qui a déjà mal de calculs dans les reins. Le soleil efface les quelques nuages et nous marchons sous la chaleur.

En fin de parcours, une forêt de noyers, hêtres et chênes nous rafraichit. Une lumière d’un vert d’aquarium repose les yeux tandis que le nez est sensible aux parfums des herbes et à l’humidité de l’eau. Une source coule, canalisée en plein milieu du sentier.

Ce dernier, à peine tracé, aboutit brutalement au monastère de Kobayr, en surplomb d’une falaise. Son nom signifie « caverne de pierre » car de nombreuses cavernes existaient dans les parois. Il date du XIIe siècle mais est tellement ruiné que la population a entrepris de le restaurer.

Une équipe d’ouvriers nous regarde arriver, un peu étonnée, gâchant lentement le plâtre et montant au palan des pierres au sommet. Un tout jeune homme bénévole est avec eux sans vraiment travailler, cherchant de l’eau, portant des tubes. Il porte un débardeur rouge étroit, un jean noir de noir et des chaussures de foot jaunes. Il n’a rien de la tenue prolétaire des autres mais l’air d’avoir quatorze ans.

Le pique-nique nous attend là, avec notre guide arménienne et le chauffeur qui a garé son bus en contrebas sur la route. Le monastère domine en effet la vallée, la chapelle forteresse sur l’à-pic de la falaise, au-dessus du vide, et l’église Sainte-Mère de Dieu réduite au chœur et aux fondations. Subsistent dans le chœur des fresques du Christ et des apôtres. Nous faisons le tour des ruines après déjeuner.

Nous rejoignons le bus en bord de route par une descente raide en escalier. Mais les pierres sont naturelles, c’est un escalier bio ! L’adolescent nous dépasse en bondissant comme une chèvre. Il n’a pas oublié quelque chose au village, s’il va vite c’est pour nous observer encore un peu. Nous le trouvons en effet installé au bord de la route face au bus, aux côté des femmes qui proposent des mûres, des pommes et autres fruits.

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Thorgal à nouveau papa

Thorgal, le héros viking des années 1990, de pères belge et polonais (Van Hamme-Rosinski), a été sept ans avant papa d’un petit garçon blond et hardi, Jolan. Dans cet album 16ème, voici sa femme Aaricia, princesse viking, à nouveau enceinte. L’accouchement ne se passera pas sans stupeur ni tremblements. La vie est rude dans les âges médiévaux, dans ce paysage du grand nord qui sort à peine de l’hiver.

Fantasme de femme, Aaricia tient absolument à accoucher dans « son » village, celui qu’elle a quitté pour suivre Thorgal, enfant des étoiles qui n’est de nulle part. Atteindre le fameux village n’est pas de tout repos et ce n’est pas la première fois que le couple et l’enfant tentent d’y parvenir. A chaque épisode, des obstacles humains les en empêchent. Cette fois-ci ne déroge pas à la règle. C’est un vaniteux Wor, dit « le Magnifique » parce qu’il a sens aigu du marketing et de sa personne, qui est devenu « roi » des Vikings du nord. Il occupe le village, accapare les femmes avec sa bande, et a fait main basse sur l’héritage du roi défunt dont Aaricia est la fille. Autant dire que le retour de Thorgal n’est pas le bienvenu…

Il y a donc complot, dans une nature sauvage peuplée de brutes. Tous les ingrédients de l’aventure pour les petits garçons. Jolan construit une cabane avec son père, s’endort heureux parce qu’il entend ses parents se dire « je t’aime ».

Il volera un cheval afin de prévenir son père. Mais il n’a ni l’âge ni la carrure, malgré son courage. Un orage fait cabrer son cheval qui le désarçonne. Assommé, gisant à terre, il sera récupéré par les brutes qui s’en servent comme otage pour attirer Thorgal – et le tuer. Car la tuerie suit la torture comme le viol le pillage. Tous les poncifs de la légende viking établie par les moines en robe sont là.

Sauf que Rosinski-Van Hamme tissent une autre histoire : les Vikings ne sont pas toujours des brutes épaisses, pas plus qu’en notre temps les soldats ou les ados de banlieue. Il y a aussi des histoires d’amour, d’honneur et de courage. Comme la BD est à destination des moufflets et mouflettes, ces valeurs là sont bien mises en scène.

Chacun des héros est courageux, jusqu’au chien Muff qui combat un grand soudard sur le point d’embrocher Jolan. Aaricia aveugle de braises l’autre soudard avant de fuir et de se cacher de la horde. Elle accouchera dans la douleur, mais sans rien dire, auprès… d’une louve dans le même état de parturiente. Le courant passe, solidarité entre femelles ; les petits naissent ensemble.

Thorgal, bien sûr, combattra le vaniteux, montrera à la horde combien minable est le bellâtre, sera époux et père attentionné. Il sera sauvé par le destin qui est, comme chacun sait, la somme des actions passées que l’on a accomplies. Le passé vous rattrape toujours et les crimes précédents ne restent pas impunis. Mais les bonnes actions ne restent pas non plus sans réponses.

Tout est bien qui finit bien ? Pas tant que ça : Aaricia est épuisée, Thorgal et Jolan blessés, Muff entre la vie et la mort.

Nous sommes en 1990 et personne ne sait ce qu’il va advenir du monde avec une URSS vacillante et une Chine en plein essor. L’aventure est tentante, mais cruelle. Elle fait mal. Il est bon de rester stoïque et de faire honneur à ses valeurs. Telle est la leçon aux gamins et gamines, les deux sollicités par cette histoire où bagarres et attaches familiale se rejoignent.

Voilà en tout cas Thorgal papa à nouveau. D’une fille cette fois, une très brune qui s’appellera Louve pour faire bonne mesure !

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 16 – Louve, 1990, éditions du Lombard, 48 pages, €11.35

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