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Esclavage islamique

Le sectarisme dans l’islam, promu par l’idéologie médiévale des princes saoudiens et les capitaux florissants qu’ils tirent encore du pétrole, doit être connu, dénoncé et combattu. Il subsiste encore trop de bénévolence chez les intellos « de gauche », trop de soupçon « d’islamophobie » qui inhibe toute raison, trop de déni.

Être « de gauche » signifiait (jusqu’à présent) être pour les libertés dans l’égalité progressive, la liberté individuelle ne pouvant être accomplie sans celle des autres, le processus étant un long chemin, mais obstiné. Être « de gauche » veut donc dire se méfier des races, des genres, des religions et des milieux sociaux qui enserrent les personnes et emprisonnent les identités dans une « essence » immuable.

Être blanc, breton, corse ou rifain est de naissance, mais cet état de fait ne doit pas enfermer dans une clôture qui exclut les non-blancs, bretons, corses ou rifains, ni se couper du reste du monde. Même chose si l’on est femme ou homme, lorsque l’on croit à Jéhovah, à Dieu ou à Allah, ou à rien – ou que l’on appartient à la grande bourgeoisie ou au petit peuple. Cela s’appelle xénophobie lorsque l’on se méfie jusqu’à la haine, ou racisme lorsqu’on se croit supérieur.

Ainsi les salafistes peuvent-ils être qualifiés de « racistes » et de « xénophobes » parce qu’ils considèrent non seulement tous les non-croyants à l’islam comme des chiens, mais aussi ceux qui ne sont pas de leur secte particulière comme des mécréants à capturer, violer ou décapiter à merci. On peut dire la même chose des intellos « de gauche » qui refusent tout dialogue avec ceux qui contestent leur irénisme ou leur naïveté.

Daesh Questions reponses sur les femmes captives

Lorsque les injures prennent la place des arguments, on peut être sûr que la raison n’est pas partagée et que les passions de haine et de rejet l’emportent. Être « de gauche » a toujours voulu dire (jusqu’à présent) choisir la voie de la raison, seule apte à tempérer les passions et à dompter les pulsions. Même au prix des excès bureaucratiques, techniciens et étatistes, je vous l’accorde – ce pourquoi je préfère cette variante « libérale » de la gauche, qui maintient la prééminence de l’humain dans la politique comme dans l’économie.

Mais lorsque la raison démissionne, par faiblesse personnelle ou parce que l’on préfère le nid de la communauté, le pire de l’animal humain peut se révéler. L’État islamique a des dirigeants intelligents et rationnels ; ils savent manipuler les bas instincts du tout-venant et les passions de la masse musulmane, frustrée par son retard à la modernité et par la domination militaire des Américains, Israéliens, Russes et autres Occidentaux.

Si l’État islamique se dit islamique, ce n’est pas par hasard, il reprend dans l’islam ce qui figure en toutes lettres dans les écrits théologiques accumulés depuis l’époque bédouine à l’époque de Mahomet. Sauf que l’islam a su évoluer et que le salafisme, très proche du wahhabisme saoudien, n’est qu’une secte rigoriste qui ne représente pas tout l’islam. Il réinterprète et remet au goût du jour des interprétations tombées en désuétude ou carrément faussée pour servir son dessein politique de restaurer un Califat (Allah n’est qu’un prétexte secondaire).

mathieu guidere sexe et charia

Ainsi de l’esclavage. Si tous les hommes sont des frères en théorie coranique… la pratique n’a cessé de justifier diverses formes d’esclavage. Naître en servitude vous asservit par essence, être capturé à la guerre fait de vous des choses dont votre vainqueur peut user et abuser (presque) à sa guise (l’usus, fructus et abusus du droit romain).

« Toutes les dynasties musulmanes ont été esclavagistes à des degrés divers. Malgré la stabilisation des frontières de l’Islam, les razzias sur les territoires frontaliers, puis la piraterie et la guerre de course ont permis la perpétuation et l’enracinement de l’esclavage ». Est-ce un militant du Front national qui écrit ces lignes ? Un raciste xénophobe et islamophobe selon les critères « de gauche » de certains intello-médiatiques ? Pas le moins du monde : il s’agit du professeur d’islamologie Mathieu Guidère à l’université de Toulouse 2. Il publie un article fort documenté sur Les femmes esclaves de l’État islamique dans le numéro de janvier-février de la revue Le Débat, publiée chez Gallimard.

En historien, il précise : « Dans la première moitié du XXe siècle ne reste donc que l’Arabie saoudite et le Yémen (…) comme contrées esclavagistes. En 1936 pourtant, le roi Abdelaziz promulgue un règlement interdisant l’importation d’esclaves par voie maritime au motif que la charia interdit de capturer et de réduire en esclavage les sujets des nations avec lesquelles il existe un traité. Les souverains du Yémen et du Koweït font de même peu de temps après. Mais le statut légal d’esclave n’est pas aboli ». Le statut d’esclave subsiste donc dans le droit saoudien…

Dans cet article fort intéressant, Mathieu Guidère traduit pour les non-arabisants (dont 95% des intello-médiatiques) une brochure explicative de l’État islamique intitulée Questions-Réponses sur les femmes captives, à destination des combattants et des nouvelles recrues. Ce qu’on y lit est édifiant : les femmes sont des objets, qu’on peut prendre et user à volonté parce qu’elles sont mécréantes, donc des choses. Il est permis d’avoir des rapports sexuels avec les femmes captives, soit immédiatement lorsqu’elles sont vierges, soit au bout de trois mois si elles peuvent être enceintes. D’où l’attrait pour les fillettes à peine pubère – dès 9 ans – car le combattant peut être sûr qu’elles sont vierges ! Même avant cet âge, « il est permis d’avoir des relations sexuelles avec l’esclave non pubère si elle est apte à l’accouplement. En revanche, si elle n’y est pas apte, il faut se limiter à en jouir sans rapport sexuel ». En jouir… vous avez bien lu.

sexe avec fillette Daesh Questions reponses sur les femmes captivesEst-ce être « islamophobe », selon l’injure à la mode des intello-médiatiques « de gauche » que de s’insurger contre cette pédophilie autorisée ? Contre cette réduction à la chose des femmes de tous âges ? Contre cet asservissement des gens qui ne croient pas comme vous ? « La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté », écrivait Kamel Daoud avant d’être stigmatisé par des intello-médiatiques qui se disent « de gauche ». Signé évident que « la gauche » est bel et bien morte ! Faut-il conseiller aux prêtres amateurs d’extrême-jeunesse sous le cardinal Barbarin de se convertir à l’islam salafiste pour que les gens « de gauche » trouvent « normal » leur mauvais penchant – autorisé par leur légitime « différence »? Est-ce ce déni de réalité, ce refus de débattre, ce refuge dans la bien-pensance morale, qui signifie être « de gauche » ? La dite « gauche » crève de ces ambiguïtés de horde, son cadavre délétère bouge encore. Il sera probablement enterré dès la prochaine présidentielle.

Comme il existe des esprits stupides, lourds et pesants, qui ne VEULENT pas voir et qui refusent de croire ce qu’on leur dit, je publie quelques fac-similés de l’article – que j’incite chacun à lire.

Mathieu Guidère, Les femmes esclaves de l’Etat islamique, 2016, revue Le Débat n°188, Gallimard, pp.106-119, €20.00

Mathieu Guidère, Sexe et charia, 2014, édition du Rocher, 199 pages, €16.90

ebook format Kindle, €11.99

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La police « de gauche » de la pensée à propos de Kamel Daoud

 

 

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Christophe Bardyn, Montaigne

christophe bardyn montaigne
Michel Eyquem de Montaigne aimait fort la vie avec tout ce qu’elle offre ; le principal en était la liberté. Cette biographie nouvelle, par un agrégé docteur en philosophie est à la fois érudite, pleine de sel et de trouvailles, et fort bienvenue. « L’époque des guerres civiles a façonné sa pensée et son style au point qu’ils entreront toujours en résonance avec les périodes troublées, inventives et inquiètes. Tel est notre temps… » p.478.

Sa pensée de doute et de balance porte à juger par soi-même plutôt qu’obéir aux dogmes ou suivre l’opinion commune. Son style de beau langage allie la précision des mots à l’allusion, voire au cryptage pour érudits, afin de dissimuler ce qui choquerait trop les âmes faibles. Car il y a en tous temps des professionnels du choqué, dont la seule vertu est de dénoncer la paille dans l’œil du voisin. Particulièrement dans les périodes troublées et inquiètes où le recours à la « croyance » est reine au détriment du réel. Penser comme tout le monde rassure, en rajouter sur l’orthodoxie pose à bon compte et donne parfaite conscience. Mais de là à inventer le neuf, il n’y faut point compter !

« Il est manifeste que l’homme [Montaigne] est d’abord un amant, amoureux de la vie, d’un unique ami et de quelques femmes. De toutes ses passions, l’écriture est à la fois le médiateur et la substance, et c’est pourquoi les Essais sont consubstantiels à leur auteur » p.471. Presque tout est dit, hors l’aristocrate et le politique. Car Montaigne fut aussi engagé largement dans l’histoire de son siècle. Élu en son absence maire de Bordeaux malgré ses réticences, puis réélu pour un second mandat, il avait l’oreille à la fois de Catherine de Médicis et d’Henri de Navarre, jouant les médiateurs avec talent et discrétion entre les deux Henri, l’actuel III et le futur IV.

Bien que le grand homme fut de taille petit, « Montaigne a toujours fait, autant qu’il le pouvait, ce qu’il voulait, sans se préoccuper à l’excès des jugements moraux, sociaux ou religieux. L’absence de repentir qu’il revendique hautement signifie qu’il assume tous les aspects de sa vie, parce qu’il les a tous voulus, pour autant que cela dépendait de lui » p.473. Outre sa libre pensée, Montaigne valorisait l’expérience plus que le savoir, la vie se faisant – plus que les grands principes. En ce sens il était libéral. Sur l’exemplaire de la dernière édition des Essais qu’il a annoté de sa main juste avant sa mort, il a fait figurer cette citation de Virgile : « il prend des forces en allant de l’avant ». Il ne se réfère pas avant d’agir, il va et pense en chemin.

Ce pourquoi il est antithétique avec un certain esprit de cour français, hiérarchique, soumis, moraliste et langue de bois. Christophe Bardyn a fort raison d’affirmer : « Il est évident, ne serait-ce que pour des raisons de style, qui touchent ici au plus intime de la pensée, qu’un philosophe nourri exclusivement de Kant, de Hegel ou d’Auguste Comte n’est pas en mesure d’entrer dans la pensée de Montaigne » p.469. La plupart de nos intellos, perclus de grands principes et de dogmes idéologiques, ne peuvent saisir le sel de ce penseur du XVIe siècle qui ne se voulait pas philosophe. Ils sont bien trop enfermés dans leurs bornes mentales, leur morale étroite et leur idéal absolu placé au-dessus des hommes – ils sont bien trop contents d’eux. Ce pourquoi Montaigne fut plus célèbre en Angleterre qu’en son propre pays, plus pragmatique que dogmatique, plus accommodant que servile, plus utilitariste qu’idéaliste.

Lorsque Michel de Montaigne meurt le 13 septembre 1592 à 59 ans d’une amygdalite phlegmoneuse, ses héritiers spirituels sont immédiatement Pierre Charron et Marie de Gournay, jeune Picarde « transie d’admiration » devenue après plusieurs mois de rencontres « fille d’alliance ». Mais plus tard Descartes et Pascal, avant Hume et Voltaire, reprendront son flambeau. Tous penseurs qui pensent par eux-mêmes, maniant la langue précise autant que l’ironie, sceptiques et prudents. Le gisant de Montaigne repose ses pieds sur un lion de pierre à la langue bifide, signe de dissimulation comme de neutralité, de loyauté sans naïveté.

Les siècles XIX et XX en France ont réduit Montaigne à la sagesse rassise du personnage qui s’isole en sa librairie pour méditer au coin du feu. Les moraleux de ces temps idéologiques avaient peur de la verdeur charnelle de l’auteur du XVIe siècle, de son scepticisme en tout, de la relativité de sa morale. Ils ont caché ce sein qu’ils ne voulaient voir, alors que Montaigne avait pour ambition de se « dépeindre tout nu ». Libertin, libéral et libertaire, Montaigne aimait le sexe et la conversation, les libertés de croire, de penser et de dire, et surtout pas les conventions sociales au-delà de la civilité.

Christophe Bardyn relit Montaigne avec l’œil neuf du XXIe siècle et la documentation fournie des historiens. Il entend le latin et grec, ce qui lui facilite les choses… « Les Essais contiennent tout, absolument tout, du début à la fin et pour tous les aspects de son existence » p.15. D’où il peut déduire que Montaigne était (ou se sentait) un enfant illégitime, né à 11 mois de grossesse, peut-être fils du palefrenier ; que cette situation l’a rapproché d’Étienne de La Boétie, orphelin trop tôt, sans que cette passion d’amitié soit en rien homosexuelle – comme certains esprits trans, gais et lesbiens le voudraient aujourd’hui pour augmenter leur camp. Montaigne a énuméré, plus ou moins dissimulés, les noms de ses maitresses : Diane de Foix-Candale (dont il fut le père probable du premier enfant), Madame de Duras, Diane d’Andouins qui se fera appeler Corisandre et sera la maitresse du futur Henri IV, Madame d’Estissac et Marguerite de Valois qui épousa Henri de Navarre (p.296).

Né le 28 février 1533 aîné de 8 enfants, son père officiel est de noblesse récente, maire de Bordeaux, d’ancêtres enrichis dans le commerce de pastel et de harengs. Sa mère descendrait probablement de marranes montés d’Espagne en 1492. Comme Gargantua, livre qu’il affectionnait fort, le jeune Michel « confie qu’il ne se souvient même plus du début de sa vie sexuelle, tellement elle fut précoce » p.28. Il disait suivre la règle des moins de Thélème qui est de n’en suivre aucune !

De sa naissance à 3 ans il est confié en nourrice au village, revient au château de Montaigne jusqu’à 6 ans pour être élevé, avec son frère cadet d’un an Thomas (le préféré de son père) par un précepteur allemand assisté de deux autres qui lui parlaient latin et jouaient en grec. De 6 à 15 ans, il est envoyé au collège de Guyenne à Bordeaux où il lit les classiques, aidé de son précepteur Muret de 4 ans plus âgé que lui, un rien sodomite mais qui semble s’être contenté de caresses mutuelles avec le jeune Michel – comme le faisaient les Romains. De 16 à 21 ans, Montaigne se perfectionne à Paris, ville qu’il a tant aimée, auprès des humanistes et notamment de Turnèbe. Il déteste le droit mais en sera néanmoins licencié, son père lui obtiendra une charge à la cour des aides de Périgueux, avant de monter à Bordeaux.

Michel rencontre Étienne à 24 ans et La Boétie, qui mourra à 33 ans, écrit vers 16 ans un Discours de la servitude volontaire encore fameux quatre siècles après. « La rencontre entre les deux jeunes magistrats bordelais ressembla donc à un coup de foudre amoureux, parce que pour la première fois chacun d’eux sortait de sa solitude psychique et trouvait un interlocuteur à qui il n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il ressentait, mais qui le comprenait intuitivement parce qu’il avait vécu de son côté une épreuve similaire. Le bâtard reconnaît dans l’orphelin un compagnon d’infortune, et leurs sensibilités exacerbées les conduisent aussitôt à une entente qui, le plus souvent, n’eut même pas besoin de mots » p.129. Étienne mettra en garde Michel contre sa frénésie sexuelle avec des femmes mariées, ce qui présentait à tout moment le risque d’être découvert et tué. Nul que la tempérance de son ami n’influençât le jeune homme pour le reste de sa vie.

Montaigne se marie en 1565, 4 ans après la mort de son père, pour récupérer son héritage, dont le titre. C’est un mariage de raison qui donnera six enfants mais dont une seule fille survivra, Léonor, à laquelle Montaigne ne s’est guère attaché. Il n’aimait pas les « petits enfants » et préférait parler d’égal à égal sur les idées. Après 13 ans de vie parlementaire, il se retire à 37 ans sur son domaine, qu’il est soucieux de faire rendre. De sa tour librairie, il peut surveiller les alentours et les soins de ses gens à sa vigne.

C’est là qu’il commence à écrire ses Essais, à 39 ans. Christophe Bardyn nous révèle que leur plan est calqué sur Saint-Augustin, non pour le démarquer mais pour s’en inspirer – et prendre le plus souvent des opinions contraires, étayées par des citations d’auteurs latins. « En utilisant les thèmes de la Cité de Dieu comme canevas, et en brodant ses propres motifs par-dessus, Montaigne se donnait une structure invisible qui lui permettait d’échapper à l’emballement en tous sens de son ‘cheval échappé’ et lui fournissait un discret fil conducteur. Mais, en même temps, il saisissait l’opportunité d’affirmer ses propres thèses par contraste avec celles du plus célèbre et du plus influent père de l’Église d’Occident » p.257. Il procède de même avec le Livre III, qu’il écrit en miroir des Confessions.

Il ne publiera les Essais qu’en 1580 mais passera deux années à publier les œuvres de son ami La Boétie, en même temps qu’il écrit probablement le pamphlet le plus virulent et le plus intelligent sur Catherine de Médicis, appelé le Discours merveilleux. Il ne l’a pas signé, ni revendiqué jamais, mais l’on y découvre son style. Avec l’Apologie de Raymond Sebond, il exprime aussi sa conviction de « moyenneur », partisan du juste milieu sur l’interprétation des dogmes catholiques.

Femme et homme à chapeaux 17ème

Il est nommé gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France en 1573, puis obtient le même titre auprès du roi de Navarre en 1577 grâce à Marguerite de Valois, l’une de ses maitresses. « En réalité, Montaigne fut un très grand séducteur. Certes il était petit, et ses attributs virils manquaient d’envergure, mais il avait bonne figure, était très vigoureux [six postes par nuit], et avait assez d’esprit pour faire oublier tout le reste » p.305. Le chapitre 5 du Livre III des Essais s’intitulera même Sur des vers de Virgile, dont l’innocence champêtre masque une érotique contrepèterie !

Il voyage en Italie 17 mois et 8 jours, où il apprécie la bonne chère mais moins les femmes, trop grasses pour son goût. Il apprend dans une ville près de Pise où il prend les eaux contre les calculs rénaux, que ses collègues l’ont nommé maire de Bordeaux et, après un premier refus et quelques tergiversations, un ordre du roi le fait accepter. Il rentre en France pour n’en plus repartir, lui qui a eu la tentation de Venise, s’y voyant volontiers ambassadeur sur la fin de sa vie.

Être maire n’est pas de tout repos lorsque la guerre civile menace, les dogmatiques des deux religions se haïssant comme communistes et capitalistes. Montaigne négocie, s’entremet, anticipe. Il se sortira de tous les mauvais pas, même de la peste, qui vida Bordeaux de la moitié de sa population. Il reçoit en son château de Montaigne le roi de Navarre le 19 décembre 1584, avant d’être obligé de fuir en roulotte avec sa famille jusque vers Paris, où Catherine de Médicis le renfloue pour ses talents politiques et lui confie quelques missions secrètes dont il ne peut parler en ses livres, mais dont les correspondances historiques font foi.

Dans le Livre III des Essais qu’il entreprend à ce moment, il fustige les catholiques zélés de la Ligue, aussi sûr de leur bonne foi que vantards : « Ils nomment ‘zèle’ leur propension vers la malignité et violence : ce n’est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt. Ils aiment la guerre, non parce qu’elle est juste, mais parce qu’elle est guerre » cité p.387. Il faut dire que huit guerres civiles en 25 ans peuvent rendre sceptique quiconque pense par soi-même sur le ‘bon droit’ d’une cause. Les choses n’ont guère changé depuis, les catholiques ont laissé la place aux jacobins puis aux communistes avant tous les avatars du gauchisme et de l’écologisme, mais le ‘zèle’ est toujours aussi borné…

Montaigne, lui, reste « le premier empiriste sceptique de notre histoire » p.404. Il adopte un point de vue raisonnable sur la vérité : « Il n’y a pas de science certaine, puisque tout est sujet au doute, mais nous devons nous faire une opinion sur tout ce qui concerne notre vie, sans quoi nous serons paralysés et inactifs » p.407. L’utilité pratique sur le moment est bien ce qui importe, ce à quoi jamais les dogmatiques ne pourront se soumettre, soumis à « la peste de l’homme, l’opinion de savoir ».

Lire et relire Montaigne est une cure de santé instinctive, affective, mentale et spirituelle. « Récapitulons : il est hédoniste dans sa vie privée (de tendance néocyrénaïque), néocynique dans sa vie publique (il s’inscrit dans le courant érasmien de dénonciation de la folie politique), empiriste sceptique du point de vue de la connaissance, naturaliste radical pour envelopper le tout, c’est-à-dire ne connaissant et ne suivant que la nature » p.410. Que voilà un homme séduisant que l’on peut prendre pour modèle ! Surtout en notre époque de vanité et d’ignorance, où faire le paon suffit à contenter une vie.

Une bonne et lourde biographie écrite avec gourmandise et beaucoup de savoir que tout homme libre goûtera – et où les femmes pourront reconnaître cette civilité française que l’obscurantisme méditerranéen conteste aujourd’hui.

Christophe Bardyn, Montaigne – La splendeur de la liberté, 2015, avec 16 illustrations en cahier central, Flammarion, 543 pages, €25.00
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Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée

rudiger safranski nietzsche biographie d une pensee
L’auteur de cette biographie contemporaine d’un auteur sulfureux du siècle 19 est docteur en lettres et philosophie en Allemagne, il a déjà consacré des biographies à Schopenhauer et Heidegger.

Mais le « philosophe au marteau » (ainsi se décrivait Nietzsche) est moins un théoricien de système total, comme Kant ou Hegel qu’un explorateur. Pour lui, la vérité est une illusion, certes parfois utile, mais qu’il ne faut jamais prendre au sérieux. « Nietzsche était un laboratoire de pensée et il n’a pas cessé de s’interpréter lui-même », dit Safranski dans sa conclusion. « C’était une source continuelle d’énergie qui produisait des interprétations. (…) Celui qui considère la pensée comme une composante de la vie ne pourra jamais en finir avec Nietzsche » p.322. Ce pourquoi ce philosophe est bien plus vivant aujourd’hui qu’un Hegel ou qu’un Kant.

Et en effet, nul n’en a jamais fini : Thomas Mann, les dadaïstes, Stefan George, Bergson (« c’est par Bergson que la France fut rendue réceptive à Nietzsche » p.302), Ernst Jünger, Oswald Spengler, Hermann Hesse, les psychanalystes, Ernst Bertram, Bauemler (qui tire Nietzsche vers le nazisme en n’en prenant qu’une part), Karl Jaspers, Martin Heidegger, Theodor Adorno, Max Horkheimer, Georges Bataille, Michel Foucault. À cette liste citée par le biographe, j’ajoute Jacques Derrida et Michel Onfray ; tant d’autres encore lui doivent beaucoup, « même les adorateurs du soleil et les nudistes » dit l’auteur p.297. Non pas pour l’imiter ou le suivre – mais pour penser d’après lui.

Nietzsche lui-même conseillait de le lire ainsi, que le biographe met en exergue de son livre : « Il n’est nullement nécessaire, pas même souhaitable, de prendre parti pour moi : au contraire, une dose de curiosité, comme devant une plante étrange, avec une résistance ironique, me semblerait une manière incommensurablement plus intelligente de m’aborder » (à Carl Fuchs, 29 juillet 1888).

Qui était Friedrich Nietzsche ? Un homme du XIXe siècle avant tout, entre élan romantique et scientisme darwinien. Né le 15 octobre 1844 d’un pasteur villageois près de Lützen en Saxe-Anhalt, il s’effondre nerveusement en janvier 1889 à 44 ans lorsqu’il voit un cheval de fiacre battu par son cocher à Turin. Il mourra le 25 août 1900 sans avoir recouvré la raison. Son père était mort de même lorsque Friedrich avait 5 ans, puis son petit frère de 2 ans un an plus tard. Le jeune Nietzsche a été élevé par cinq femmes, sa mère et sa grand-mère, ses deux tantes célibataires et sa sœur… Bon élève, passionné mais discipliné, ses copains l’appellent à 12 ans « le petit pasteur ». En internat d’élite à Pforta dès 14 ans, il aime la poésie et se noie dans la musique, il écrit des vers dont certains dédiés au poète vagabond dionysiaque Ortlepp (avec lequel certains soupçonnent qu’il ait eu une « liaison »). Mais « la sexualité passe pour la vérité de l’individu », dit le biographe, « c’est la forme fictive dominante donnée à la vérité par le XXe siècle… » p.231. Autrement dit, l’explication n’explique rien, une multitude de causes, dont cette rencontre (et cette hypothétique liaison) ont construit la pensée nietzschéenne – en tout cas la cause unique ne suffit pas.

Après l’adolescence, Nietzsche étudie la théologie et la philologie à Bonn, effectue son service militaire à 23 ans dans l’artillerie à cheval, avant d’être honoré docteur sans présenter de thèse et nommé professeur à l’université de Bâle. Ses auteurs favoris sont Jean-Paul et Hölderlin adolescent, puis Schopenhauer et Wagner jeune adulte. Il se détachera de tous pour suivre sa propre voie, mais ces imprégnations ne le quitteront jamais.

Sils-Maria Engadine

Car il est hypersensible et cyclothymique, passant de périodes d’euphories à de noires dépressions, sujets aux douleurs nerveuses, à des troubles de la vue, à des migraines, des vertiges, des vomissements. Il aime la marche (qui l’aide à rythmer sa pensée) et les orages (qui l’emportent vers le sublime), mais aussi le soleil (qui l’apaise et éclaircit ses idées). Ses lieux de prédilection seront Sils-Maria dans les hauteurs suisses, Nice et Turin au bord de la dolente Méditerranée. Volontiers rigoureux et austère, il s’abime parfois dans la musique et se laisse emporter par la danse, comme en témoigne sa logeuse en 1888, qui le voit « danser nu » dans sa chambre par le trou de la serrure (p.217).

Prude envers les femmes (Lou Andrea Salope sera son tourment et son échec, moins féminine que vraie garce), il est sensible aux jugements des hommes, empli de compassion pour les malheureux et pour les bêtes (p.153), il souffre de la critique humiliante de ses amis. Il se sent un génie appelé à prophétiser un renversement de toutes les valeurs de son époque : démocrates et chrétiennes mais aussi nationalistes et antisémites. Il a du mal à écrire « à la Socrate », de façon magistrale, préférant juxtaposer les aphorismes comme une mosaïque appelée à faire sens.

nietzsche page manuscrite

Ses principaux concepts sont :

Le couple Apollon et Dionysos : la pensée rationnelle organisatrice et claire, tranchant dans le vif, disciplinant le bouillonnement vital des monstrueux instincts dionysiaques Il y a pour Nietzsche « parenté intérieure entre onde, musique et le grand jeu universel de ‘meurs et devient’, croître et passer, régir et être terrassé. La musique conduit au cœur du monde » p.15. Il en fera plus tard l’écart entre Kultur et Civilisation opposant l’Allemagne et la France, la première plus enchantée – au risque de dériver dans le Mythe national (« la culture vit de l’esprit tragique et dionysiaque de la musique » selon Bertram, p.307), la seconde trop rationnelle – au risque de se dessécher dans la technocratie et la machine sociale (« la civilisation si nécessaire soit-elle, demeure liée au clair et optimiste domaine de ce qui est vivable », idem). L’équilibre est rompu depuis les Grecs : « Socrate est le commencement d’un savoir sans sagesse » p.55. Or il s’agit de tenir la balance entre la tête et le ventre via la volonté pour se construire soi-même, « la production d’une ‘seconde nature’ » p.47. On appelle cela l’éducation pour un être et la civilité pour un peuple.

La volonté de puissance : instinct de vie aveugle et impérieux, il commande toutes les autres volontés : d’aimer, de connaître, de créer. Il y a « des » volontés de puissance (p.269), une pluralité de désirs, « un combat d’énergies » p.278. Mais cette puissance doit être maîtrisée en soi : « on doit devenir le metteur en scène de ses impulsions vitales, on doit pouvoir rester en équilibre au-dessus de ses failles et devenir un chef de chœur dans la mêlée de ses voix » explique le biographe p.171. Faire de soi « une personne toute entière » est la tâche de chaque individu dans sa vie, une « seconde nature » (que les psys appelleront plus tard le Surmoi). Après sa mort, la sœur de Nietzsche et son ami Peter Gast éditeront un livre intitulé La volonté de puissance composé des notes du philosophe et d’un plan tracé auparavant, mais ce n’est pas un livre de Nietzsche. Lui avait dit tout ce qu’il voulait sur le sujet de 1885 à 1888 dans ses diverses œuvres, du Gai savoir à l’Antéchrist.

Le concept de surhomme : avant tout la formation de soi et l’intensification de soi-même, mais aussi l’évolution de l’espèce dans la lignée de Darwin – plus une utopie d’humanité augmentée qu’une sélection naturelle d’éleveur. « Nietzsche admire en Byron cette mise en scène de la vie et la métamorphose de celle-ci en œuvre d’art » p.27. Aristocrate plus que démocrate, Nietzsche considère qu’« un État est légitimé quand ‘les exemplaires supérieurs peuvent vivre et exister en son sein’ » ; « ils n’améliorent pas l’humanité, mais ils incarnent ses meilleures possibilités et les offrent à la contemplation » p.64. Contre la « décadence » de son siècle qui transforme toute joie en velléité de joie, tout art en imitation de l’art, la pensée qui ne fait plus un avec ce que l’on pense (p.288). L’ère contemporaine pourrait rajouter la (fausse) « culture » comme seul divertissement et les œuvres « d’art » comme seul investissement. La situation, depuis l’époque de Nietzsche, n’a fait que développer son mouvement.

L’éternel retour : « une incitation à vivre chaque instant de la vie de telle manière qu’il pût vous revenir sans terreur » p.166, un éternel recommencement comme le jeu d’enfant d’Héraclite. En tout cas la preuve d’aucun au-delà consolateur : il s’agit de vivre ici et maintenant en adulte, sans la protection d’un quelconque Être suprême devant lequel on resterait enfant éperdu de refuge.

Son biographe le suit pas à pas dans l’épanouissement et la floraison de sa pensée, dans ses déviations et ses retours, dans ses fulgurances et ses impasses. « Entre Nietzsche et ses pensées se joue une histoire d’amour passionnée, avec toutes les complications habituelles aux histoires d’amour » p.168. Safranski raconte moins la vie du philosophe (renvoyée en chronologie de fin de volume) que le cheminement incarné de ses idées, jamais achevées, jamais en repos, montrant « comment les pensées jaillissent de la vie, se répercutent sur la vie et la changent » p.47.

Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée, 2000, Solin/Actes sud, 381 pages, €19.84
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Patrice Montagu-Williams, L’affaire du Lux Bar

patrice montagu williams l affaire du lux bar
Le roman commence, comme la Recherche de Marcel Proust, sur le coucher et la mémoire. Mais le style est nettement plus familier, copain même. Il faut dire que le personnage qui dit « je » a échoué sur la Butte, « tout en bas de la rue Lepic » où s’est fixé le Lux Bar.

Grand-mère anglaise résistante en France, grand-père littéraire, parents propriétaires d’une île du Rhône en face d’Avignon, apprentissage du sexe avec une fille de fermière aux gros seins, concours, chasseurs de tête, reportages : remontent les souvenirs. Mais « C’est vrai que ce monde où les choses comptaient plus que les gens, ça ne me tentait pas trop. Et puis, je voulais écrire » p.22.

Les vendanges préado sur les côtes du Rhône, une plage de Camargue avec une Danoise, Londres à 18 ans en plein swinging des années 60, le Brésil du Bar Lagoa, sont autant d’étapes à la mémoire. Surtout sexuelle. « Les capitales, c’est comme l’héroïne : faut pas y toucher. Sinon c’est l’addiction garantie » p.40. C’est là que sont les femmes, les proies, et le plaisir à donner à « l’arc tendu de jour et de nuit, comme un vrai chasseur » p.41. Mais surtout Paris, « que j’aime comme on aime une pute » p.81, « Des principes, cette ville n’en a jamais eu. C’est peut-être pour ça qu’elle est passée au travers de toutes les guerres sans être défigurée : mieux vaut ouvrir tout de suite largement ses cuisses à l’occupant plutôt que d’être violée et risquer, en plus, de se faire buter » p.81.

Défilent M-C, la connivence, l’amour à trois, assoiffé – mais surtout l’envie d’écrire – puis Marina, russe de cirque, morte de sclérose en plaque.

Survint mai 68, ce miracle. Il est vrai qu’avant le mois de mai, « l’atmosphère était étouffante. La génération qui précédait nous avait collé sur le dos une camisole de force faite de vieux principes cousus tant bien que mal les uns aux autres auxquels elle faisait encore semblant de croire et nous sommait de marcher au pas de l’oie, le regard rivé sur la nuque du pauvre hère qui nous précédait. Elle ne voulait rien lâcher et dégainait des réponses apprises par cœur à la moindre de nos questions » p.51.

Il y eut C. puis N. et V. Et puis M-D, copine de vieillesse tétraplégique « après que sa Jeep se soit retournée en dévalant une dune au cours d’un reportage sur le royaume de Saba » p.99, à qui il raconte – entre autres – l’accouchement de son premier bouquin parmi les demi-sauvages du Périgord vert.

Reste à passer le reste de sa vie. « Pour écrire, je tape donc dans les réserves d’histoires et d’anecdotes que j’ai ramassé un peu partout dans le monde et stocké dans un coin de mon cerveau » p.89. Avec pour compagnon un chat siamois du doux nom de Xavante – une peuplade indigène du Mato Grosso.

Mais l’écriture n’est-elle pas un combat d’arrière-garde ? Qui lit encore quand même les filles payées à l’heure consultent leur Smartphone avant, pendant et après la baise ? C’est l’objet de la seconde partie de ce Temps perdu, où l’auteur parvient à entendre chanter les anges sur la Butte. Et d’expliquer à Sam, un psychiatre juif ami de beuverie au Lux Bar : « Le Paradis, c’est un vaste bordel. À la fois un dancefloor et un gigantesque club échangiste. On boit, on danse, on baise » p.116. À quoi bon écrire ?

Dans la troisième partie, l’auteur est parti. De sa belle mort – volontaire. Incinéré, mais nul ne sait ce que l’urne est devenue… Au fond, la seule vérité vraie n’est-elle pas celle qu’on raconte ?

Un court roman bien frappé, où les formules à l’emporte-pièce ne manquent pas, ce qui donne du rythme. Toute une vie passe – celle plus ou moins de l’auteur – sans qu’on s’y ennuie une seconde. Avec cette réflexion qu’au fond ne subsiste de quelqu’un que ses traces. Celles qu’il a laissé malgré lui, ou celles qu’il a voulu laisser.

Patrice Montagu-Williams, L’affaire du Lux Bar, 2015, L’Harmattan, 129 pages, €14.50
Autre roman de Patrice Montagu-Williams chroniqué sur ce blog

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Des temples, monastères et pension du Népal

Nous partons au soleil, les nuages ont filé pendant la nuit. Le temps change très vite. Nous apercevons en rose la chaîne des Himalaya et les terrasses se drapent à nouveau d’écharpes de brume. Quelques photos sont tentées car nous avons envie de capturer dans nos boites un peu de la magie de cet instant, pour nous le remémorer sur nos murs ou dans nos albums, plus tard, des années plus tard (comme aujourd’hui), nostalgiques de la jeunesse et de la sensation.

nepal trek

Nous passons dans Cipangau, moins animé qu’hier soir. Lily et Christine ont avoué avoir fait des rêves mystiques. Est-ce la proximité du bois magique ? Le spectre effrayant ? La sensualité des danseurs ? Le froid pénétrant de cette nuit ? « La mer s’ouvrait jusqu’à une grotte » et Christine y a entendu « la voix de Dieu ». Hum ! La psychanalyste n’en dit rien…

ado nepal bairajogini

Les paysages sont plus riants sous le soleil. Les fermes et les villages, aux gosses innombrables, nous font signe. Les enfants nous examinent avec curiosité, cette attention qui flatte et donne envie de communiquer, par le geste ou le sourire. Ils restent en groupe autour de nous, trouvant assurance dans leur nombre et dans la chaleur des frères. J’opère une saisissante photo d’une petite bande sur la crête. Christine est fatiguée, Lily définitive, Michel calmé, Christophe pressé, et Elle émerveillée. Moi, ça va. Le pays est rempli de beauté, le soleil brille en ce début de matinée, rendant plus vaste le paysage, la lumière plus transparente à cette altitude, les corps plus déliés, les peaux des enfants plus rayonnantes, comme les sourires des femmes.

gamins nepal

Nous traversons la Bagmati deux fois sur des ponts suspendus, au grand dam des filles qui n’aiment pas que le chemin bouge sous leurs pieds. Pharphaing : c’est une ville sale où l’on déjeune sur le « terrain de foot » entre les merdes humaines ou canines et les gosses loqueteux qui se démènent pieds nus avec une boule de chiffon. Nous visitons ensuite le monastère Ninchapa aux couleurs vives tout frais repeintes. Des moines en robe bordeaux, assis derrière leurs bancs le long des murs, psalmodient les feuillets du rituel. Le ton monocorde des voix est très prenant mais finit par assoupir. Aussi, tous les deux feuillets environ, l’un d’eux saisit la clochette, un autre les cymbales, un troisième la trompe, et l’ensemble réveille brutalement l’assistance par un bruit discordant (c’est du moins l’impression que nous en avons). Puis la psalmodie reprend, rythmée par le tambour lancinant.

nepal pharpaing

Tara consulte près de là un vieux baba dans sa cage vermillon. Il porte cheveux longs et barbe blanche comme l’idée qu’on s’en fait. Puis nous visitons trois monastères et deux temples dans la foulée. Les moinillons sont rigolards et curieux. Au temple de Vishnou Seshnarayan sont dessinés les pieds de Vishnou et là s’élève la vache sacrée Dhinu. Le temple contient un bassin avec des statues du dieu soleil du 12ème siècle. Au temple de Shiva erre un sâdhu et s’élève une statue de Shiva tout nu, sexe apparent, contre lequel les femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfant viennent se frotter selon la tradition. Les nôtres s’en gardent bien !

nepal temple pharpaing

La Royal Boarding Secondary School s’élève un peu plus loin. Elle est entourée d’un beau jardin où Tara négocie de pouvoir camper, au lieu du terrain vague et merdeux d’en face. Le directeur très posé, très british dans son intonation comme dans sa componction, nous accueille et parle en anglais. À notre surprise, il nous demande de traduire en anglais les cartes de vœux qu’il a reçu de François Mitterrand, alors Président de la République française, et nous montre sa photo dédicacée. Il nous laisse ensuite sa carte à chacun, Dhruba Bahadur Shrestha, « Head Master », Secondary Boarding School, Tribhuvan Adarsha M. Vidyalaya, Phurping, Kathmandu, Nepal.

carte school headmaster nepal

À l’heure de la prière nous entendons les monastères bouddhistes tibétains : bom ! bom ! bom !bom ! poing ! poing ! tooooon ! Et reprend la psalmodie automatique. « Cela » prie. Puis la grotte de Gurakhnat : Padmasambhava – le moine qui a introduit le bouddhisme au Tibet – y aurait médité. Puis le temple de Bajrajogini avec un nœud en poils de yack sur la tête de Bouddha, et « l’astamandal », le nœud des huit déesses mères qui ressemble à une suite de neutrons entourés d’électrons. Puis un temple aux 21 Tara, 21 poupées dorées en vitrine. La religion y est naïve, populaire, les rites répétitifs et simples, les objets de culte criards. Tout le précieux est sous vitrine. On ne touche pas avec ses pattes sales ! Certes, la philosophie bouddhiste est autre chose, une grande pensée humaine. Mais il faut de tout pour faire une religion, de la superstition pour gens simples aux plus hauts concepts philosophiques. Chacun doit y trouver à croire, selon ses capacités et selon ses besoins. Le rite simpliste va au paysan, la réflexion aux sages. Ainsi peut-on interpréter ce que nous voyons, qui est un peu décevant pour les idées que l’on s’en faisait. Leçon du pays : ne jamais se faire d’illusions mais vivre ce qui vient. Je soumets ce raisonnement à « Dominique », mais il me regarde d’un air bovin.

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Christine, Michel et l’Inde

Ce soir, Christine nous raconte sa période hippie. Elle ne l’a jamais été « à fond », nous dit-elle (qu’entend-t-elle par-là ?), mais elle « en » a côtoyé pas mal. Chacun venait dormir chez celui ou celle qui avait une chambre, prenait le petit-déjeuner tout nu avec les autres, mangeait assis par terre avec les doigts. On faisait un pool de vêtement et chacun prenait n’importe quoi pour s’habiller ensuite, ce qui lui tombait sous la main, en général trop grand ou étriqué. Les garçons « ne portaient pas de slip » ni les filles de « soutifs » (cela « faisait bourgeois »), tous se lavaient rarement. Pour chasser les odeurs, on brûlait de l’encens. Les hippies allaient rituellement aux Indes et en rapportaient des robes safran, avant de « tout quitter » pour aller confectionner des marionnettes dans les MJC de banlieue ou élever des chèvres en Ardèche – tout un programme ! Christine nous dit qu’elle portait des robes indiennes, des parfums « pas possibles », et marchait toute l’année pieds nus dans des tongs, même en plein janvier.

nepal ciel

Mais sa période tongs s’est arrêtée le jour où elle a mis le pied dans une belle et grasse merde de chien, élément du décor très courant à l’époque sur un trottoir de Paris ! Elle a trouvé cela « tellement horrible », l’aspect pâteux et l’odeur, qu’elle a arrêté d’aller les pieds à l’air aussi sec. Ineffable Christine ! Vingt ans plus tard, nous en sommes déjà aux souvenir d’anciens combattants. En 1968, et dans les années qui ont suivi, j’étais trop jeune pour avoir connu cela, et tout s’était bien affadi à la fin des années soixante-dix. Quant à Elle, qui a passé le bac en 1968, elle est restée ensuite bien trop occupée par ses études de médecine pour se laisser aller à de telles rencontres.

nepal effets de brume

Lily me conseille à nouveau vivement de lire Le Banquet de Platon, « le plus beau livre sur l’amour, il y a tout, », selon elle. Y compris les prémisses de la psychanalyse (ah ?). Je ne vois pas pourquoi elle insiste tant sur ce point. Les soirées deviennent de plus en plus intéressantes et de plus en plus intellos.

nepal terrasses godawari

Le matin suivant connaît un froid humide. Tout le monde se lève tôt. Nous nous sommes couchés tôt le soir, en raison du froid déjà pénétrant et de la fumée du feu dans les yeux. Et Michel nous a saoulés par un monologue sur les pays qu’il a visité. Il nous a déjà tout dit plusieurs fois, mais il reprend et en rajoute. Et les Indes, et les États-Unis, et Java, et l’Allemagne, et encore les Indes… La vox populi m’avait dit que « les profs, en groupe, c’est l’horreur parce qu’ils parlent tout le temps ». Eh bien c’est vrai : Michel est gentil et intéressant, mais à petites doses. Il ne peut pas voir quelque chose de nouveau au Népal sans aussitôt nous sortir : « mais en Inde… » Cela finit par être agaçant. Nous sommes ici au Népal, dans un pays nouveau, et il faut le regarder tel qu’il est et non pas selon les images préconçues des scènes d’ailleurs.

ferme nepal

Montée de la vallée jusqu’au col, d’où l’on prend la descente vers Godawari. Le sentier est rendu très glissant par l’humidité qui persiste de la pluie d’hier. Le ciel est encore couvert, tout gris. Au programme, la visite des « botanical gardens » dont les serres sont garnies de divers fuchsias, impatiences, cactus et autres orchidées. Rien n’est très fleuri en cette saison et le tout fait un peu vrac, mais cet endroit est « célèbre » au Népal selon Tara la bleue (elle porte aujourd’hui une robe bleue).

Et la pluie commence à tomber. Heureusement, un kiosque du « botanical garden » nous protège à cet instant. Nos cuisiniers, qui officient dehors sur un pré, sont mouillés, mais ils n’ont pas l’air de s’en soucier. Le temps, pour eux, est simplement « vivifiant ». Nous commençons à trouver que les livres mentent. La « saison sèche », avec son seul « jour de pluie moyen » en décembre et un autre en janvier, est cette année hors norme !

Godawari nous offre son temple de Shiva, orné de cinq fontaines d’eau sacrée. La pluie cesse, mais le ciel reste chargé. Deux femmes passent avec chacune une lourde charge de feuilles, pour nourrir les bêtes je suppose.

Godawari nepal femmes portant charge

Michel s’empresse de nous donner des conseils pratiques sur l’Inde, au cas où il nous aurait donné envie d’y aller. Il ne peut pas se taire cinq minutes d’affilée. Pour lui, il faut aller en Inde en juillet, en zone sèche. Prendre deux nuits d’hôtel à l’arrivée pour se remettre du décalage horaire et de la moiteur du climat, qui saisit tout occidental à l’arrivée. Le mieux est de se faire confectionner (en quelques heures et pour quelques dizaines de roupies) un « costume indien », pantalon large et tunique dégagée au col, en coton léger ; c’est confortable à porter et aéré. Et l’on se fond mieux dans la population. Visiter Delhi, Agra, Simla éventuellement, Pushkar, célèbre pour sa foire aux chameaux en octobre ; aller aussi à Ajmer, Bikaner éventuellement, passer quatre jours à Jaisalmer, avec au moins une journée dans le désert, Jodhpur et le désert du Rajasthan, prendre un train couchettes pour Jaipur, puis Udaipur, Ahmadhabad, et finir à Bombay (où les hôtels sont chers). Prévoir deux jours de battement pour le retour en raison des retards possibles. Les transports locaux ne sont pas rapides, il faut compter de n’effectuer que trente kilomètres par jour. Réserver les billets d’avion bien à l’avance et arriver largement avant l’heure. Louer des vélos pour voir les villages. Essayer les trains couchettes. Tenter un bus pour l’expérience, mais ne pas insister, ils sont pleins, sales, et éprouvants ! Emporter une moustiquaire et son drap housse, ceux des hôtels étant crasseux. Ne mettre aucun objet précieux dans le bagage de soute. Prendre avec soi des cartes postales de l’endroit où l’on habite, éventuellement des photos de soi avec ses enfants ou ses parents (la famille est très appréciée). Si un jour nous y allons tout seul, nous serons ainsi parés. Toujours pédagogique, le prof.

gamin godawari nepal

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Premier de l’An à Dhulikel

L’hôtel où nous échouons est traditionnel et assez confortable. Nous sommes à Dhulikel, un petit village dont on fait vite le tour. Ce soir, c’est la fête. La douche est à peine tiède, mais les amuse-gueules avec des cacahuètes bien grillées, du popcorn, des papers (des crêpes de farine de lentille épicées), arrosé de rakshi (de l’alcool de riz local au goût entre saké et cidre). Nous fêtons dans le jardin, autour d’un feu. Nous dînerons à l’intérieur, sur des tapis beige et noir, assis par terre. Tara est vêtue d’une robe chatoyante de soie indienne dorée qu’elle porte sur un chemisier noir. Ces teintes répondent parfaitement à son teint de miel et à ses cheveux de jais. On se sert sur une table, et on mange assis dans des assiettes de métal. Normalement, les népalais mangent avec les doigts de la main droite ; on nous autorise des cuillers. C’est très bon, les cuisiniers se sont mis en quatre : défilent un poulet sauce piquante, des légumes cuits au curry, du riz blanc, puis un gâteau réalisé par le cuisinier en cocotte minute avec les moyens du bord. Il l’a décoré de beurre coloré. Et Tara ouvre une bouteille de vrai champagne, apporté de France par avion, dans la caisse de vivres de l’agence ! Pourquoi cette fête impromptue ? Parce que nous sommes le samedi 31 décembre.

nepal dhulikel

Nous buvons aux dernières heures de l’année 1988. Nous invitons les quelques étrangers présents dans l’hôtel, un couple de Français partis pour trois mois visiter l’Inde, le Népal et la Chine (la nana apparaît un peu débile, j’espère qu’elle ne se reconnaîtra pas), et deux couples anglo-saxons. Les Népalais chantent et dansent. Nous aussi. Rires. Elle coupe le gâteau artisanal de nos cuisiniers, couvert de glaçure au blanc d’œuf, tandis que Michel, hilare, sert le champagne. « Dominique » porte une curieuse coiffure népalaise, un calot blanc et rose qui lui donne un air particulièrement niais. Lily se pâme et Christine commence à raconter des histoires grivoises.

Mais nous n’attendons pas la fin de l’année pour dormir. Nous avons pris un rythme qui clôt nos paupières régulièrement le soir vers la même heure. Le réveil de ce premier janvier est aux oiseaux. Ils piaillent au-delà des fenêtres. L’hôtel est agréable, les sanitaires rudimentaires au rez-de-chaussée, le bloc des chambres sur rue ou sur jardin. Nous avons vue sur les terrasses cultivées et sur les collines.

dhulikel legumes nepal

Une fois la « Bonne année » rituelle souhaitée à chacun, nous prenons le petit-déjeuner, et partons. Nous montons fort, par un chemin très fréquenté, vers le temple de Kali à Kabre. Toute une théorie de villageois descendent. Nous croisons le pipal, les rhododendrons géants, les cactus, les agaves, les orangers, les pamplemoussiers – il y a tous les arbres ici. Sur le chemin traînent des assiettes en feuilles de « zal », tenues par une brindille. Au bord des rues, des femmes vendent les produits des terrasses et de longs navets blancs font comme des sexes d’hommes, des poireaux alignés en bottes des barbes coupées, tandis que les rondeurs des pommes aux peaux teintées de délicat incarnat évoquent des seins de jeunes filles, les choux fleurs bien lavés des têtes de vieillards et les oignons, dorés, lustrés, le teint doux des visages des enfants d’ici.

nepal temple Kali Kabre trident de shiva

À un croisement de chemin, comme un calvaire, est planté dans le sol un trident de Shiva. Les trois pointes de sa fourche symbolisent la force destructrice. Sur sa hampe sont accrochés la hache de Ganesh, la cloche pour s’annoncer aux dieux ou éloigner les démons, le parasol du dieu, et un bol à offrande. Les quatre attributs de Vishnou sont la conque, qui symbolise l’eau, le disque qui symbolise l’esprit, le bâton qui symbolise le jugement, et la fleur de lotus qui symbolise la fertilité.

nepal temple nomobuddha

La montée se poursuit, assez dure. Dans un monastère neuf à l’oratoire tout petit est dressé le temple du Nomo-Bouddha qui offre son bras à un tigre. L’un de nos sherpas fait ses dévotions, la grande prosternation. Il plaque par trois fois son front à terre, se relève pour trois saluts debout les mains jointes, il chante une prière, puis allume une mèche dans une coupelle à beurre.

nomobuddha temple nepal

Au bord d’une bananeraie, sur un flanc exposé au soleil, un très jeune garçon à la chemise en lambeaux, surveille son tout petit frère qui vagit au soleil. La douceur des peaux, la lumière des sourires, appellent la tendresse. Elle est émue, je saisis les deux bambins d’un beau cadrage, Christine se dissimule sous un sarcasme grommelé. Quoi de plus émouvant qu’un enfant ? – un enfant protégeant un plus petit enfant. Il n’y a plus guère que dans le tiers monde que l’on voit cela dans ce 1989 tout neuf. La vie dure prédispose à l’affection fraternelle. C’est peu souvent le cas de nos petits égoïstes d’occidentaux exigeants et gâtés.

gamin et petit frere nepal

Le pique-nique a lieu un peu plus haut, sur une éminence d’où le paysage est magnifique. Deux gosses et six chiens queues en panache, attirés par le repas, viennent nous entourer. Nous donnons des biscuits aux chiens et des sandwiches aux gosses.

gamins nepal

Notre pique-nique est artistement disposé par les cuisiniers sur la bâche de plastique bleu. Les assiettes brillantes d’acier sont composées comme en nouvelle cuisine, selon les formes et les couleurs. Le triangle du pain de mie rompt l’arrondi du riz assaisonné, tandis que la tranche de saucisson quadrifoliée contraste par sa forme. Le jaune du fromage répond au vert des épinards et au rose de la viande. Je saisis sur pellicule cette composition d’artiste.

nepal pique nique

Nous redescendons de la colline du temple après avoir tenu une conversation sur les lingams et les Ganesh qui fascinent Christine, très rabelaisienne malgré ses études. Un petit nettoie des lampes à beurre avec un chiffon, sous les restes d’un drapeau de prières déchiqueté par le vent. Je prends une photo mémorable.

nepal gamin astique lampes a huile

Nous rencontrons sur le chemin un autre temple bouddhiste que l’on contourne dans le sens des aiguilles. Il est tout blanc, éclaboussé de chaux et de soleil, décoré de bannières imprimées qui faseyent à la brise. Nous faisons tourner les moulins à prières en cuivre et nous visitons un peu plus loin le sanctuaire peint de scènes colorées. La vitrine aux bouddhas, les lampes à beurre et les bols à eau en offrande sont là comme partout.

Dans le village qui suit, les gosses sautent de joie et nous courent après. Il n’ont pas vu beaucoup d’étrangers. Un garçon est roux : phénomène génétique ou reste du passage d’un hippie ? C’est probablement cette dernière hypothèse qui est la bonne car il n’est pas tout seul : un autre porte les cheveux clairs avec les yeux verts. Comme nous le regardons particulièrement, intrigués, il prend peur et s’enfuit en courant comme si nous avions voulu l’enlever. Il s’était aperçu qu’il nous ressemblait et il a peur que nous ne soyons venus l’enlever. Les autres enfants rient.

nomobuddha terrasses nepal

Le camp du soir est installé près d’un autre village. Une centaine de spectateurs ne tarde pas à contempler la caravane qui s’installe, avant le coucher du Roy. C’est la télé gratuite. En attendant le repas, Anne, Michel et moi accomplissons des exercices divers d’abdominaux, d’assouplissement, de coups de pied et de poing « de karaté » dans le vide. Cela amuse beaucoup les petits spectateurs. Le repas est pris sous la tente mess pour une fois : nous n’avons pas trouvé assez de bois à brûler pour être autour du feu.

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Au nom d’Allah le très haut, le tout miséricordieux

Eh oui, au-delà des huit terroristes dont cinq Français arabes mal dans leur peau issus de la délinquance, c’est bien d’islam qu’il s’agit… Plus de 130 morts et plus du double de blessés, malgré le raté du stade de France. Paris touché au cœur de son métissage bobo dans les quartiers mélangés du nord-est, Paris « la capitale des abominations et de la perversion », où « des centaines d’idolâtres » étaient réunis « dans une fête de perversité » selon le communiqué de Daech : ne voilà-t-il pas une conception de la religion comme quelque chose qui exclut plutôt qu’elle n’unit ?

Religion ou secte ? Si la religion unit les peuples et vise à l’universel, cette religion-là, l’islamique intégriste, salafiste issue du wahhabisme saoudien, est réservée aux seuls croyants, à ceux qui lui font allégeance. Miséricordieux, Allah ? Pour ceux qui se font sauter, ils le souhaitent ardemment, mais seulement pour eux – car ils imaginent aller direct au paradis peuplé de houris et d’éphèbes, où tout ce qui est « interdit » ici-bas est permis en-haut. Pour cela, il faut quitter ce monde mais, comme le suicide est trivial et mal vu, il faut le parer les palmes du martyre, entraîner avec soi des dizaines de mécréants comme hier les tribus ramenaient leurs lots de captifs voués à l’esclavage. Mais oui, c’est toujours bien de l’islam qu’il s’agit.

paris attentats du vendredi 13 novembre 2015 carte

Certes pas la version policée par les siècles de réflexions des érudits, mais celle des origines, toute à feu et à sang, où tous les autres, ceux qui ne croient pas comme vous, sont à zigouiller sans merci. Du temps où la gauche pensait (temps aussi lointain que celui où les bêtes parlaient), Cornélius Castoriadis le disait du communisme, cette autre religion dévoyée dans les massacres de masse. Pour sa démonstration contre, il prenait en exemple le christianisme, aux Évangiles pourtant nettement moins vengeurs que le Coran. Lui l’économiste de l’OCDE, psychanalyste et philosophe né Grec à Constantinople, devenu communiste pour résister aux nazis dans la Grèce de 1941, puis émigré à Paris où il rejoint les rangs trotskistes (comme Jospin) devant le cynisme antidémocratique du Staline après-guerre – lui n’avait pas de leçons à recevoir des » pseudo-intellos » (comme dit la ministre de gauche) qui ne lui arrivent pas à la cheville. « Pas d’amalgame » ? Nous attendons toujours la réforme de l’islam, comme fut celle du christianisme.  Castoriadis :

« Il faut aussi parler du destin historique du marxisme. Il est étrange de voir des gens qui se proclament marxistes ou veulent ‘défendre Marx’ et ignorent avec acharnement cette question. Pourrais-je discuter du christianisme en disant : ‘l’Inquisition, je m’en fous ; le pape, c’est un accident ; la participation de l’Église catholique à la guerre civile espagnole aux côté de Franco, ce sont des prêtres empiriques. Tout cela est secondaire par rapport à l’essence du christianisme, laquelle se manifeste dans telles phrases des Évangiles’. Le christianisme est une réalité sociale et historique instituée depuis deux mille ans : cette réalité, certes infiniment complexe et ambiguë, a quand même une signification que je ne peux à aucun moment ignorer ». Substituez islam à christianisme et vous aurez « la réalité sociale et historique » de l’islam – n’en déplaise aux bobos de gauche qui veulent tout minimiser au nom d’on ne sait quelle synthèse politiquement correcte.

Castoriadis poursuit : « Je ne peux pas faire autrement quand il s’agit du marxisme. Certes, il n’a pas deux mille ans, il n’en a que cent vingt (à la date d’écriture, en 1974), mais dont les soixante derniers sont historiquement très lourds. La réalité du marxisme est d’abord, à un degré écrasant et qui prime tout le reste, qu’il est l’idéologie dont se réclament les régimes d’exploitation et d’oppression totalitaire qui exercent leur pouvoir sur un milliard d’hommes et de femmes » p.55. Même chose pour l’islam : quelques dernières années « très lourdes » historiquement, « réalité d’oppression et de totalitarisme » sur les jeunes et sur les femmes principalement. Il n’y a de religion qu’incarnée, qu’elle soit chrétienne, musulmane ou communiste. On ne juge les arbres qu’à leurs fruits. Et c’est bien de l’islam qu’il s’agit.

Toute croyance est comme une drogue pour oublier sa faiblesse et son mal-être, toute croyance offre le refuge imaginaire où abdiquer sa liberté, dont on a peur. La croyance, qu’elle soit juive, chrétienne, musulmane, communiste ou autre, euphorise à petite dose, elle aide à supporter sa vie lorsqu’elle apparaît trop minable. À forte dose, elle conduit au délire, à quitter la réalité ici-bas pour le rêve en-haut, à mépriser la vie humaine et à désirer mort et destruction, souvent par compensation : ce qu’on n’ose désirer, il faut le détruire. Le Paris bobo du mariage homo ? La mixité festive ? Le sport qui unit blacks-blancs-beurs ? Il faut faire sauter toutes ces « perversions » dans des déluges de feu, comme Sodome et Gomorrhe.

Pour la secte islamique de Daech, la stratégie est d’utiliser les ressortissants d’un pays « impie » pour susciter une guerre civile dans ce « ventre mou » occidental qu’est l’Europe. Où l’islam est inféodé aux conservateurs algériens ou financés par des imams (parfois) fanatiques des Émirats et d’Arabie saoudite. Les États-Unis savent se défendre, on l’a vu en Afghanistan, en Irak, avec l’éradication de Ben Laden. Mais l’Europe ? Trop peu, trop tard, trop gênée par la culpabilité ex-coloniale et par la naïveté chrétienne (belge) ou de gauche (française). Utiliser les néo-musulmans des banlieues et des campagnes, pour près de 40% d’ex-cathos en manque de repères et d’obéissance, comme une cinquième colonne pour susciter lynchages, pogroms et montée du Front national, pour dresser basanés contre blancs, laïcs contre croyants – voilà ce qu’ils veulent. Sans parler de punir « au nom d’Allah le miséricordieux » tous ceux qui s’opposent à leur état islamique autoproclamé : Russie, Turquie, Liban, France. L’internationale de la terreur est l’autre nom du Komintern islamique. Car c’est bien toujours d’islam qu’il s’agit.

Le choix d’un vendredi 13, est-ce un hasard ? Il est curieux que personne, à ma connaissance, ne l’ait mentionné : le vendredi est le jour de la mort du Christ, où Adam et Ève furent chassés (dit-on) du paradis, où Caïn tua Abel, où Hérode fit massacrer les Innocents… Vendredi est le jour où débute le Sabbat et où surgissent démons et spectres. Selon la coutume arabe, il faut commencer les labours le vendredi : ce qui laisse augurer une suite aux attentats de Paris… Le 13 est le chiffre de la Cène où le treizième convive, Judas, trahit le Christ pour trente deniers. C’est aussi dans le treizième chapitre de l’Apocalypse que sont évoqués l’Antéchrist et la Bête. Est-ce vraiment un hasard pour ces « croyants » pénétrés de l’eschatologie du Livre ?

cornelius castoriadis une societe a la derive

Dans un autre texte, datant de 1992, Castoriadis parle de l’islam. « Que faut-il dire des autres ? Ceux qui, par exemple, sont prêts à tuer ceux qui ne pensent pas comme eux ? À tuer Salman Rushdie ? Est-ce qu’ils sont ‘inférieurs’ ? On dira aujourd’hui qu’ils sont différents. Mais nous ne pouvons pas tenir ce que nous pensons de la liberté, de la justice, de l’autonomie, de l’égalité, en nous contentant de parler de ‘différence’. C’est ce que fait pourtant l’immonde salmigondis pseudo-gauchiste, ou pseudo-démocratique contemporain, qui se limite justement là-dessus à des bavardages sur cette «’différence’. Il y a des gens qui croient à la liberté et à la démocratie, et puis il y a des gens qui croient qu’il faut couper les mains des voleurs. Les Aztèques faisaient des sacrifices humains. Est-ce une simple différence ? (…) Nous voulons instaurer une société autonome, et si nous le voulons, c’est évidemment que nous la jugeons préférable à toute autre forme de société actuelle ou envisageable, donc (…) supérieure. Mais sachant ce qu’est l’autonomie, et ce qu’elle présuppose, il ne nous passerait pas par la tête de vouloir l’imposer par la force aux autres. Il y a une fine crête sur laquelle aussi bien dans le présent que dans un avenir moins déplorable (…) nous devons marcher » p.123.

Nous devons être plus durs en ce qui concerne nos libertés, dont la première est la liberté d’expression.
Plus durs sur les valeurs qui sont les nôtres, laïcité et place des femmes.
Plus durs envers les iréniques, les cépaleurfôte, les protecteurs des pôvres ex-colonisés (le dernier il y a deux générations) qui ont bien « le droit » à la « compréhension » s’ils se vengent.
Plus durs contre toutes les croyances et leurs dérives sectaires.
Plus durs envers les imams qui prêchent la haine, l’islam qui ne se réforme pas et pour les voyous qui entassent des armes pour venger leur inaptitude.
Plus durs et plus clairs dans notre politique étrangère, parfois menée un peu trop légèrement, sans souci des moyens nécessaires ni des conséquences.

Pour le reste, François Hollande fait le boulot, il a enfin compris : consulter, décider, exposer – et agir vite – enfin !

Cornélius Castoriadis, Une société à la dérive – entretiens, 2005, Points essais 2011, 390 pages, €10.30

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Géopolitique de l’Arabie saoudite

L’Arabie saoudite est un petit pays, à la population autochtone réduite. Mais sa grandeur tient à ce qu’il recèle les premiers lieux de pèlerinage des Musulmans dans le monde, La Mecque et Médine, et son importance tient à ce qu’il recèle en son sous-sol les premières réserves de pétrole facilement exploitables de la planète. L’Arabie saoudite, nain démographique, est un géant du début XXIe siècle avec la religion et l’énergie. En sera-t-il de même dans quelques dizaines d’années ? D’autant qu’il se trouve pris dans les convulsions de l’aspiration démocratique du « printemps arabe » et dans les soubresauts stratégiques de l’ennemi régional, l’Iran, plus ou moins soutenu par la puissance russe.

arabie saoudite drapeau

Référence religieuse

L’Arabie saoudite se veut une sorte de Vatican de l’islam, même s’il n’existe aucun équivalent du pape dans le sunnisme (au contraire du chiisme avec les grands ayatollahs). Si nous poursuivons la comparaison avec la chrétienté (ce qu’Allah ne plaise), le sunnisme est l’équivalent du catholicisme tandis que le chiisme apparaît comme une dissidence « protestante » des origines.

Fidèle à la tradition, le prince Ibn Saoud (alors simple chef de village) conclut une alliance avec le religieux Wahhab en 1744, qui prônait une interprétation littérale du Coran, la Voix même de Dieu. L’islam vu par le wahhabisme doit progresser par la conversion, et celle-ci s’obtient par la conquête. Les fidèles doivent obéissance absolue au souverain qui, en contrepartie, a le devoir d’appliquer la loi divine révélée à Mahomet. La rente pétrolière – cadeau d’Allah – sert donc à une diplomatie du financement des imams et au prosélytisme partout dans le monde, notamment en Europe, où l’islam n’est pas organisé. Ce financement ne va pas sans exigences wahhabites : prôner un islam radical et rigoriste, au détriment des autres interprétations de la religion. Quarante ans de financement produisent leurs fruits : l’islam de France, par exemple, est de plus en plus noyauté par les wahhabites, constituant une « cinquième colonne » faisant pression pour imposer les mœurs littérales de l’islam bédouin à la république laïque.

Le salafisme est proche du wahhabisme, sans être confondu : il est né dans les pays ouverts, Égypte, Irak, Syrie, Inde et non dans l’univers fermé bédouin saoudien ; il ne s’inféode pas à la famille régnante saoudienne ; il a une lecture encore plus littérale du Coran que le wahhabisme. Il reste qu’en pratique, ce sont deux fondamentalismes puritains idéologiquement très proches et adeptes du petit djihad, celui de l’épée (variante pour incultes du grand djihad, celui de l’esprit).

Nous avons donc un royaume d’Arabie saoudite féodal, théocratique, qui n’utilise l’Occident que pour se moderniser et se protéger de façon tactique contre ses ennemis proches, mais qui récuse tout universalisme autre que celui d’Allah – imposé par la force du djihad. Nous voilà clairement prévenus : si l’on va déjeuner avec le diable, il faut une longue cuillère. Pas sûr que les Yankees l’aient compris, malgré le retour de bâton de l’attentat contre le World Trade Center (15 Saoudiens sur les 19 pirates de l’air) et le financement à guichets ouverts par « certains princes saoudiens » d’Al-Qaïda et de Daech…

Il n’y a pas que l’Occident à devoir se méfier de Riyad : il y a aussi tous les pays chiites, frères encore plus ennemis car considérés comme « renégats » de l’islam. La corruption des princes saoudiens qui vont à Londres ou sur la côte d’Azur jouir d’orgies interdites dans le royaume, l’organisation déficiente du pèlerinage de La Mecque qui vient de faire plus de 950 morts dans une « bousculade », la présence d’étrangers à demeure – par exemple une base américaine – sont autant de critiques qui sont faites au nom de l’islam contre le noyau de l’islam. Les djihadistes ex-afghans puis daechistes sont un danger intérieur saoudien dont ne faut pas négliger le pouvoir révolutionnaire (au nom même du wahhabisme).

Fanatisme saoudien

Référence pétrolière

Le royaume d’Arabie saoudite recèle en son sol à peu près 10% des réserves mondiales de pétrole connues et se trouve le 11ème producteur mondial de gaz naturel. C’est dire combien il pèse dans l’OPEP, l’Organisation des pays producteurs de pétrole, cet oligopole qui fixe le prix de référence du baril.

Les activités tournant autour du pétrole et du gaz sont vitales pour le royaume, elles représentent à peu près 80% des revenus. Avec une double menace : le pétrole de schiste américain et l’implantation trop proches de l’Iran des exploitations pétrolière en Arabie même.

Le gaz et le pétrole de schiste ont hissé en quelques années les États-Unis au rang de premier producteur mondial, malgré un coût d’extraction plus élevé. Le pays s’est donc affranchi des prix OPEP et produit sa propre énergie sans plus dépendre du golfe Persique. Cet état de fait explique pourquoi l’Arabie saoudite ne veut pas réduire sa production pour, dans le cartel OPEP, faire remonter les prix en asséchant l’offre. Elle veut au contraire maintenir des prix du pétrole très bas pour fragiliser les exploitations de pétrole de schiste américain. De fait, certaines sociétés aux États-Unis font faillite, ce qui peut permettre à l’Arabie saoudite de garder son rôle leader dans la production, donc continuer de fixer les prix mondiaux. Et lui conserver ce rôle stratégique que le pacte Roosevelt-Ibn Séoud du croiseur USS Quincy, scellé en 1945, avait fructueusement établi.

Mais les sites d’extraction du pétrole en Arabie saoudite sont mal répartis : très peu autour de la capitale Riyad, la majorité sur la façade du golfe arabo-persique… qui fait face à l’Iran chiite (à 200 km à vol de bombardier) – et dans la province même où les chiites saoudiens (10 à 15% de la population du royaume) sont le plus présents ! Le port de Jubail y exporte le pétrole du gigantesque gisement de Ghawar et les produits de la raffinerie géante de Ras Tanura. La construction d’un oléoduc d’est en ouest permettrait de compenser un peu ce risque iranien en permettant d’établir des aires de stockage du pétrole et raffineries dans des lieux moins exposés, à l’ouest du royaume.

Chites et sunnites autour du Golfe

Faiblesse de la société

La société saoudienne apparaît peu armée pour faire face aux défis du XXIe siècle. Une population d’environ 28 millions de Saoudiens, dont 70% de natifs riches, est entourée de centaines de millions d’Arabes pauvres (en Égypte, Palestine, Irak, Iran, Yémen, Soudan) – ce qui ne va pas sans jalousie. L’idéologie religieuse rigoriste offre de bons arguments pour renverser cet ordre des choses. L’ennemi héréditaire iranien oppose en outre Arabes et Persans, l’Iran étant doté de 82 millions d’habitants (allié à la Syrie de Bachar et au Hezbollah, eux aussi chiites). La querelle géopolitique est – là aussi – justifiée par les idéologies respectives du sunnisme et du chiisme. Dieu est toujours un prétexte aux intérêts bien matériels et au prurit identitaire…

La place réduite des femmes (contrairement au chiisme) handicape l’Arabie saoudite, empêchant la moitié de la population de se montrer utile à la société autrement qu’en faisant des enfants – 2.2 enfants par femme – (gamins vite confiés aux bonnes à tout faire philippines, népalaises ou indiennes, véritables esclaves modernes peu ou non payées et vivant quasi recluses – leur passeport confisqué).

Le royaume n’est autosuffisant en rien, sauf pétrole et céréales, et consomme la majorité de son eau douce via une nappe fossile non renouvelable. Il doit presque tout importer et la transition énergétique menace clairement sa richesse relative dans les décennies à venir. Le niveau de vie des Saoudiens n’a cessé de baisser depuis l’acmé des prix du pétrole au début des années 1980 et le niveau du chômage est élevé (21% pour les mâles, 55% pour les femmes) dans un pays où la moitié de la population a moins de 25 ans. Les 5000 princes accaparent la majeure partie de la rente, bien qu’une redistribution paternaliste assure à tout sujet du royaume un revenu minimum. Les tensions sociales internes pourraient éclater si la rente pétrolière s’effondrait, faute d’alternative à offrir.

D’où les inquiétudes de Riyad lors du « printemps arabe ». La monarchie saoudienne a assisté avec amertume au lâchage américain du président égyptien Moubarak, pourtant fidèle allié des États-Unis. Elle a mal vécu l’aboutissement des négociations avec l’Iran sur le nucléaire, qui prélude à un rapprochement stratégique régional contre Daech. Ce pourquoi elle a renforcé sa fourniture de pétrole à la Chine, a ostensiblement acheté des avions Rafale à la France et financé le rachat par l’Égypte des deux navires de classe Mistral non livrés aux Russes. Craignant le terrorisme à ses frontières, elle est intervenue sans les Américains contre le Yémen anarchique à ses portes, où le terrorisme prolifère.

L’Arabie saoudite va-t-elle devenir un Vatican réduit au seul pouvoir spirituel ? Pas tant que la rente pétrolière assure la puissance de l’argent – mais rien n’est éternel. D’ici là, le moralisme islamiste risque fort de faire un sort à la monarchie saoudienne, menacée de toutes parts…

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Michel Onfray, Traité d’athéologie

michel onfray traite d atheologie
Comme d’habitude, Michel Onfray est polémique donc brillant – et excessif donc partial. Il « traite » les religions comme un gamin « traite » un autre en cour d’école : ce n’est pas faux, ce n’est pas vrai. Mais parfois plein d’humour, telles ces « volailles béates » pour désigner les anges (p.138). Ce livre est donc intéressant à lire, mais un peu court pour un Traité qui vise à faire le tour de la question.

Il structure son propos en 4 parties :

La première montre comment être athée, ce qui ne signifie pas nihiliste.

La seconde traite des trois monothéismes issus du Livre : le juif, le chrétien, le musulman.

La troisième insiste sur le christianisme, depuis la cristallisation du mythe Jésus (a-t-il vraiment existé, celui dont le nom Jésus signifie Destin et qui a été enseveli par d’Arimatie qui signifie Passeur vers l’au-delà ?) jusqu’à la haine du sexe, des femmes et de la vie par impuissance sexuelle de « l’Avorton de Dieu » (c’est ainsi que saint Paul se nomme lui-même).

La quatrième partie dissèque les théocraties, alliance du sabre et du goupillon, depuis Constantin de Byzance jusqu’à Khomeiny et George Bush.

« La notion de ‘Dieu’ a été inventée comme antithèse de la vie », déclare Nietzsche en exergue du livre. Dieu est en effet tout ce que l’homme n’est pas : beau, bon, bien, immortel, universel, omniscient… Le Coran lui attribue même cent noms dont seuls 99 sont connus ici-bas. L’antithèse de Dieu est le Diable, qui est bien de ce monde, donc mélangé de beau et de laid, de bon et de mauvais, d’immortel et de mortel, d’universel et de particulier, d’omniscience et d’ignorance…

En fait, ‘Dieu’ est le fétiche positif du dualisme qui sépare la chair et l’âme, la matière et l’esprit. Une antique division aussi vague et aussi tranchée que gauche et droite de nos jours. Onfray poursuit ici sa « contre-histoire » de la philosophie, Héraclite et Épicure contre Platon et sa suite jusqu’à Badiou, en passant par Hegel, Marx et les structuralistes. Si Dieu n’existe pas, les dieux existent, comme le communisme, le socialisme, l’écologisme, le droitdelhommisme… Toujours le Blanc contre le Noir dans cette mentalité formatée en noir et blanc. Qui n’est pas avec nous est contre nous, qui n’est pas de gauche est forcément (d’extrême) droite ou (ultra) libéral : on ne peut rien être à demi chez les petits esprits.

Car toute croyance est hors raison. L’être raisonnable ne peut rien argumenter contre la foi : elle est, se ressent dans l’intime, ne se discute pas. Michel Onfray n’a rien contre les croyants, il montre la beauté de la prière d’un musulman simple face à la lune au désert, en direction de La Mecque. La foi a permis de belles choses, comme les cathédrales et le chant grégorien. Mais il y a un fossé entre la croyance, personnelle, intime, et la religion, collective, institutionnelle, totalisante.

La religion s’impose, impose, crée l’impôt, punit. Surtout alliée au pouvoir politique ! Constantin l’empereur byzantin fait brûler les païens et leurs bibliothèques – au nom de Dieu – tout comme l’État islamique détruit Palmyre et les manuscrits non conformes au canon figé de leur Allah islamiste. Hitler admire l’église catholique et la foi combattante d’un Jésus chassant au fouet les marchands (juifs) du temple; Staline a pris modèle sur l’organisation hiérarchique de l’Église pour bâtir son parti de croyants « d’avant-garde » dont il était le pape.

Michel Onfray reprend les critiques des (juifs) Saul Friedlander et Daniel Goldhagen sur Pie XII et les complaisances catholiques envers les dictatures fascistes, nazies et conservatrices. Peut-être sans recul, tout au goût de la polémique : n’est-il pas compréhensible qu’un historien juif soit partial sur le nazisme ? Faut-il pour cela le croire sans critique ?

Combien de catholiques (et de protestants) ont – malgré Pie XII – sauvé des Juifs, enfants, adultes et familles entières ? Combien d’évêques se sont insurgés, au point de faire reculer Hitler sur certains points (hélas pas sur sa haine hystérique des Juifs, qui rencontrait le mythe du Peuple déicide) ? Pourquoi tant de familles nombreuses chez les catholiques, si ce monde-ci trop matériel est haï ? Faire des enfants, en pays riche, est-ce montrer une particulière horreur de la vie ? Combien de juifs adeptes de l’intelligence ici-bas, critiques aigus des dérives de la modernité et chercheurs scientifiques aussi, s’ils n’aspirent qu’à quitter ce monde pour l’au-delà ? Combien de musulmans qui prennent l’islam comme une foi, certes, mais surtout comme une discipline de vie qui les préserve de l’esclavage du consumérisme mené par la frivolité, la mode et la dépense dans l’excès : alcool, drogue et sexe à tout va ?

Il y a les intégristes de chaque religion, qu’il faut combattre et dont l’auteur détruit fort l’image de son ironie acide. Il y a les « pouvoirs » archaïques qui font pression sur les gouvernements et les opinions pour moraliser les mœurs : contre l’avortement, contre le préservatif, contre le mariage gai, contre les torses nus… Il y a aussi les curés pédophiles dont, curieusement, Michel Onfray n’a pas encore fait (à la date de publication du livre en 2005) son dada. Sans parler des viols psychopathes et des « mariages » forcés de fillettes de 9 ans « pour faire comme le prophète » – sous Daech.

Les Français, peuple laïque depuis deux ou trois siècles, sait faire la part des choses entre Dieu et César, entre le bon vivre et la discipline. Il est utile de rappeler combien « Dieu » peut n’être qu’une névrose collective, comme le montrait Freud. Mais ce livre de combat ne peut être qu’une étape négative vers d’autres ouvrages positifs. Mieux vaut dire comment s’extirper de l’obscurantisme et de la moraline que de dénoncer, une fois de plus, les ravages du trône et de l’autel.

Contre la religion, mieux vaut lire et méditer Nietzsche : lui, au fond, a bien tout dit – et plus brillamment à mon avis.

Michel Onfray, Traité d’athéologie – Physique de la métaphysique, 2005, Livre de poche 2006, 315 pages, €6.90
Les autres livres de Michel Onfray chroniqués sur ce blog

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Paul Doherty, Le combat des reines

Paul Doherty Le combat des reines

Nous sommes sous le règne du roi anglais Edouard II, encore possesseur de la Gascogne et de ses vins que lorgne le roi de France Philippe le Bel. Les Templiers viennent d’être occis, sous les prétextes fallacieux propres à tous les politiciens lorsqu’ils veulent se débarrasser de leurs adversaires – et faire main basse sur leurs richesses. Seule l’Angleterre n’a pas chassé les Templiers et la papauté de Rome, jamais en reste de servilité à l’égard des puissants, menace. Les barons anglais grondent contre le favori du roi, le trop beau Gaveston sorti de la roture. L’époque est donc propice aux complots et cabales, ce qui fait le pouvoir des obscurs – donc des femmes.

Car c’est de femmes qu’il s’agit dans ce roman policier historique.

Paul Doherty a soutenu sa thèse d’histoire à Oxford sur la reine Isabelle, fille de Philipe le Bel qu’Edouard II a épousée. Il connaît donc très bien le sujet, son époque et sa psychologie. La garce, violée régulièrement avant 12 ans par ses trois frères lorsqu’elle demeurait encore à Paris, savait y faire en intrigues de toutes sortes. Ce n’était pas un mignon comme Gaveston, une reine douairière comme Marguerite, un évêque repu et retord comme Langton ou des barons grossiers se croyant corégents qui allaient lui faire peur. La reine d’Angleterre, venue de France, hait son père et ne sera certes pas son espionne à la cour. Pas plus sa suivante Mathilde, nièce du médecin parisien des Templiers brûlé par les sbires de Philippe et experte en potions de toutes sortes.

Le roi Edouard est réfugié dans son ‘manoir de Bourgogne’ au cœur des terrains étendus du, palais de Westminster. Les barons menacent d’un coup de force, soutenus en sous-main par Philippe de France et par les évêques avides du trésor des Templiers. Mathilde et sa maîtresse Isabelle vont déjouer le complot dans une suite de rebondissements où les chambres fermées de l’intérieur et les morts mystérieuses ne manquent pas !

Paul Doherty donne ainsi le tome 2 de la série « Mathilde de Westminster », née de Clairebon proche de Brétigny en Essonne, qu’il a commencée avec Le calice des esprits’.

Qui aime l’histoire se délectera des intrigues dignes des ‘Trois mousquetaires’. Qui aime le moyen âge se réjouira des détails pittoresques apportés aux menus des banquets, aux vêtements du petit peuple, aux mœurs des ecclésiastiques, à la crédulité sur les reliques, au règlement des marchés et aux enseignes des tavernes. Et si l’illustre Agatha Christie vous a beaucoup appris sur les effets de l’eau de muguet, vous en saurez autant avec Paul Doherty sur les effets d’une ingestion de violette…

Paul Doherty, Le combat des reines (The Poison Maiden), 2007, édition 10-18 Grands détectives janvier 2010, 347 pages, €8.80

Les romans de Paul Doherty chroniqués sur ce blog

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Paul Doherty, L’homme masqué

Paul Doherty L homme masque
L’énigme du Masque de fer a fait couler beaucoup d’encre. L’homme emprisonné ici ou là pour finir à la Bastille était-il le frère jumeau de Louis XIV ? Impossible, répond Paul Doherty, professeur anglais d’histoire médiévale. La cour ne connaissait aucune vie privée et la reine accouchait en public. Mais pourquoi son visage devait-il rester caché sous un masque de velours ou de fer, sauf à quelques personnes – dont le superintendant Fouquet ?

Dans ce roman policier historique, le spécialiste anglais des intrigues moyenâgeuses ouvre une hypothèse audacieuse. Il se fonde sur la correspondance amoureuse secrète et chiffrée de la reine Anne d’Autriche, mère du roi Louis XIV. Il crée le personnage de Ralph Croft, faussaire anglais recherché par les polices du monde connu et emprisonné à la Bastille. Le Régent, avide de belles femmes qui veulent savoir, le gracie officiellement s’il réussit à percer l’énigme. Il devra enquêter dans les archives, lui qui les connait sur le bout des doigts, percer les codes, et dire le fin mot. Inutile de dire que chacun cherche à utiliser l’autre pour ses propres intérêts et que le Régent n’a guère l’intention de laisser filer le détenteur d’un terrible secret si celui-ci parvient à le connaître…

L’homme au masque a été arrêté près de Dieppe sur lettre de cachet royale en 1669. Il devait être surveillé de près durant trente ans dans diverses prisons, Sainte-Marguerite puis Exilles, jusqu’à sa mort à la Bastille le 19 novembre 1703. A chaque fois, sa cellule devait être invisible de l’extérieur, les murs, sol et plafond devaient être grattés pour éviter tout message, sa vaisselle réservée et surveillée après chaque repas pour qu’il ne fasse passer aucun écrit, son linge lavé et repassé sous surveillance constante, puis mis en coffre et brûlé une fois usé.

Louis XIII, fils d’un roi baiseur mort trop tôt, avait du mal avec les femmes. Très pieux, la chair lui répugnait et son épouse, reine venue d’Espagne, était trop jouisseuse et expansive pour lui. Marié à 14 ans, il attendit 18 ans et des promesses à la Vierge avant d’engendrer Louis XIV. S’il est certain que le Roi-Soleil était bien le fils de sa mère, certains doutent qu’il fut fils de son père. On dit que les testicules du roi étaient celles d’un enfant et qu’il n’atteignit sa maturité qu’à 30 ans passés… Mais ce ne sont que des on-dit.

En ce cas, si le Masque de fer ne devait pas montrer son visage, était-ce parce qu’il ressemblait fort à Louis XIV ? S’il ne pouvait être son jumeau, pouvait-il être son demi-frère ? Ou bien Louis XIV et le Masque étaient-ils tous deux fils d’un autre, un amant de la reine qui ressemblait au duc de Buckingham, son amour éternel ?

Ralph progresse pas à pas, captivé par cette énigme qui pourrait changer la politique du temps. Voilà que surgissent les malandrins, les gitans et même les Templiers ! Nous sommes entre ‘Da Vinci code’ et Hugh Corbett. Avec les mêmes approximations topographiques sur Paris que Dan Brown : de la cour du Louvre on ne peut, même à l’époque, apercevoir les tours de Notre-Dame (p.20) ; ni tourner de la rue aujourd’hui de Rivoli « vers l’Opéra », qui n’existait pas encore (p.54) : il a été fondé par Napoléon III ; ni dire que le grand Maître templier Jacques de Molay a été « exécuté sur le parvis de Notre-Dame (p.92) car il a été brûlé dans l’île face au Louvre, de nos jours square Henri IV où une plaque le rappelle.

Malgré ces détails, l’enquête est enlevée, agréable à lire et offre une passionnante solution à cette énigme historique.

Paul Doherty, L’homme masqué, 1991, 10-18 2010, 213 pages, €7.10

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La fin du livre ?

Entre le Smartphone qui accapare et YouTube qui permet à chacun de se faire médiateur, l’image semble l’emporter sur l’écrit. Pour les mots qui restent, les encyclopédies wiki pour pèdes et les articles pour citoyens diffusés sur la toile l’emportent de plus en plus sur les journaux et sur les livres. La presse nationale voit son lectorat se réduire d’année en année, les magazines naissent et disparaissent par effets de mode. Les étudiants lisent de moins en moins, y compris en grandes écoles. Ils ont le sentiment du relatif et de l’usure de tous les contenus et lorsque, d’aventure, ils achètent un livre pour le cours, ils le revendent en fin d’année sur Amazon. Ils exigent des bibliothèques d’investir dans plusieurs manuels car nul ne veut « s’encombrer » d’un savoir qui sera vite obsolète.

livres

Deux attitudes coexistent sur l’avenir du livre : l’anglo-saxonne et la française – comme souvent.

La première est optimiste, innovatrice. Le roi est mort ? Vive le roi ! Le livre décline ? Vive le net. Le numérique est plus efficace à stocker et plus rapide à diffuser. Il démocratise, via les réseaux informels gratuits plutôt que de se couler dans le moule social et hiérarchique cher aux pays catholiques, France en tête. Tout le monde est auteur, vidéaste, commentateur – sans passer par les intermédiaires et autres intellos, prescripteurs d’opinion. Tout le monde échange et les idées se forment des mille courants qui sinuent et se rencontrent. Tout le monde est médiateur en direct, le support est réduit au minimum : un clavier, un numérique, une liaison net. On blogue, publie ses vidéos, s’auto-édite.

La seconde est pessimiste, conservatrice. L’écran roi va tout détruire, comme Attila, avec la brutalité de l’ignorance et l’énergie de la barbarie. Promoteur du « moi-je », il sera médiatique plus que médiateur. N’existant que dans l’instant, il sera émotionnel et sans distance. Exit la réflexion, la pensée et l’écrit, objectivés par un livre qui dure. Tout dans le scoop et les paillettes. Le livre est mort, c’était mieux avant.

Nul besoin de dire que des deux, aucune ne me semble satisfaisante. La caricature pousse aux extrêmes des tendances qui se contrastent et se contredisent dans chaque courant. Les Français lisent encore, les femmes surtout, et la classe moyenne plébiscite les bibliothèques ; les éditeurs font la course à qui publiera le plus, près de 50 000 livres chaque année en France. La question est de savoir quels sont ces livres publiés, demandés, lus. A produire très vite, on produit n’importe quoi et mal écrit, les tirages baissent et seulement 2500 auteurs peuvent vivre de leur stylo, tous domaines confondus. L’astrologie et la psycho de bazar se vendent mieux que l’essai philosophique ou la littérature – mesurez les rayons relatifs des « grandes librairies ». Mais il reste quelques exceptions.

Un livre est aujourd’hui moins un monument qu’on révère, honoré dans sa bibliothèque comme dans une châsse et sorti une fois l’an avec des précautions de Saint-Sacrement – qu’un ami qu’on emporte avec soi dans le métro ou le train, qu’on annote et qu’on corne, qu’on relit et sur lequel, parfois, il nous arrive de réfléchir. Symbole social ? Certes, il le reste en France, pays dévot où la révérence pour le savoir passe souvent par l’étalage des catalogues de musée sur table basse ou des classiques reliés peau en bibliothèque trônant dans le salon de réception. Mais le plaisir de lire demeure car il se fait en silence, par l’imagination intérieure. La pensée écrite stimule la réflexion personnelle.

Toute autre est la lecture par devoir : celle de textes utilitaires, de l’actualité, ou de manuels techniques. On s’y réfère, mais on court vers l’édition la plus récente. Là, le numérique remplace le livre utilement. A condition d’oublier cette religion hippie du tout gratuit pour tous qui a deux inconvénients : 1/ la fiction de croire qu’un bon auteur va passer plusieurs années de sa vie à composer un manuel exhaustif pour la beauté du geste, au lieu de se vautrer comme les autres dans le divertissement, 2/ la fiction de croire que le gratuit est réellement gratuit, alors que tant de bandeaux publicitaires et de captations d’adresses passent par l’interrogation des moteurs.

Le livre va-t-il disparaître ? L’actualité, la mode, le mal écrit et le people, probablement – soit 95% de la production annuelle peut-être.

Mais la qualité restera – comme toujours, comme partout. Des lecteurs continueront à s’intéresser à Louis XVI dont la biographie de l’historien Petitfils rencontre un grand succès, ou même à la littérature dont le Dictionnaire égoïste de Charles Dantzig plaît beaucoup. Malgré le trollisme ambiant, ce qui est bien pensé, bien bâti et bien présenté demeure la référence. Et on lira encore des livres. Par élitisme, par goût du beau, par désir de penser par soi-même.

Ce n’est pas donné à tout le monde.

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Torse nu

Un internaute « bien intentionné » – et plus rigoriste que les mœurs – s’est étonné de ce que sur Google des images d’adolescents torse nu apparaissent en premier lorsque l’on tape « argoul » ou « argoul.com ». Je ne l’avais pas remarqué, n’utilisant que très peu le moteur de recherches américain Google. Mais c’est vrai, bien plus que les vahinés – pourtant seins nus – qui sont fort nombreuses dans les notes sur Tahiti.

argoul images google

Question : suis-je « obsédé » par les torses nus ? Réponse : pas plus qu’un autre.

La cause principale en est les voyages (Cuba par exemple) parce que telle est la vie là-bas, ensuite la catégorie Mer et marins (avec la plage) où c’est la tenue évidente. Il y a aussi l’idée, en philosophie, que la jeunesse est la vie (Nietzsche : « innocence et oubli, un jeu ») ou, pour la philosophie grecque, que la nudité représente la sincérité, la transparence, l’appel au débat démocratique. Toutes ces catégories (voyages, mer et marins, politique, philo, BD) font l’objet de nombreuses notes sur ce blog. D’où peut-être l’impression de voir ressurgir les mêmes modes d’illustration, peut-être. La jeunesse dénudée (jamais au-delà de la décence admise) est un bienfait pour le regard, représentant la santé, la joie et la vie – tous les parents le savent bien. Encore qu’il faille relativiser : sur les peut-être 5000 images, combien de torses nus ? L’illusion statistique aggrave l’impression, il est nécessaire de raisonner en pourcentage et pas en absolu.

L’après mai 68 a desserré les carcans du vêtement comme des façons de vivre, valorisant chacun jusqu’en son corps, hier neutralisé dans le costume neutre (blouse à l’école, costume-cravate hommes, tailleur-jupe femmes). Sur les environ 1800 notes du blog, seules quelques-unes concernent les plages où le torse nu est roi. Il existe, certes, une pression puritaine pour voiler les femmes et les garçons (crainte du soleil, crainte du regard, crainte de la pollution), exacerbée par l’intégrisme quaker aux États-Unis, et par l’intégrisme catho, juif et islamique en Europe. De plus, les « bonnes intentions » pavent de plus en plus l’enfer de la vie en commun, à la Tartuffe : « Cachez ce sein que je ne saurais voir ! » disait-il en lorgnant la poitrine opulente de l’accorte servante… Mais je ne vois pas en quoi le « torse nu » est réprimandé par la loi (française), hors du droit à l’image de chacun (ce pourquoi je floute volontairement le visage sur toute image trop récente). Quiconque se reconnaîtrait, avec des arguments réels, peut d’ailleurs me demander le retrait de l’image.

Mais il suffit de consulter les AUTRES moteurs de recherche images sur argoul pour constater que les adolescents torse nu ne sont pas mis en valeur autant que sur Google. Chacun peut y aller voir : par exemple Bing :

argoul images bing

Ou Yahoo :

argoul images yahoo

Ou le moteur français libre Qwant :

argoul images qwant

Ou d’autres moteurs moins connus mais moins pubés comme Lycos :

argoul images lycos

et Exalead :

argoul images exalead

Ou encore des moteurs qui ne traquent pas les requêtes (donc les « plus demandées ») mais la fréquence : comme Privatelee :

argoul images privatelee

Ou DuckDuckGo :

argoul images duckduckgo

Il y a donc un problème Google. Il rencontre probablement, le « nu » comme obsession de notre époque hyper-individualiste et sans repères, comme je l’ai déjà pointé dans une note humoristique : « à poil » – où j’ai même publié la photo d’une chatte ado toute nue, vous vous rendez compte ? Depuis 2014, je n’ai pas été interdit… Traquer le nu est un poncif de toute observation sur les requêtes des internautes ; ajouter le mot à toute interrogation portant sur les gens, même peu susceptibles de se montrer nu (« Hollande nu », « pape François nu », et j’en passe…) est une manie ; se poster en vidéo sur Youtube en défi et torse nu est très courant aux États-Unis (qui donnent le ton à la jeunesse) donc ailleurs. Il est probable que la majorité des internautes a moins de 20 ans, ce qui explique ce prurit sensuel de la peau et cette obsession de se mesurer aux autres, de se comparer, de les voir tels qu’ils sont en leur natureté. Internet n’est apparu dans le paysage qu’à la fin des années 1990 et seuls les 15 à 20 ans ont pu naître dedans.

Mais il y a aussi l’indistinction volontaire de la société occidentale pour tous les repères, considérés comme « fascistes » (blancs, machos, sexistes, dominateurs, coloniaux, etc.). L’enfance comme mythe d’innocence est valorisée bien au-delà de ce qu’il est réaliste, comme je l’ai pointé après d’autres dans une note. Attention ! Les « anges » des prêtres catholiques appartenaient à ce genre de mythe éthéré – et l’on a vu ce qu’il en est advenu ! Qui veut faire l’ange fait la bête, on le sait pourtant depuis Pascal, spécialiste ès catholiques. Considérer les enfants comme de vrais enfants et des adolescents comme bouleversés par la puberté (et non  pas comme des anges innocents) serait une meilleure façon de ne pas les voir en objets sexuels ou poupées affectives – mais de les regarder comme des personnalités en devenir que tout adulte, qui a passé ces caps, doit protéger et aider. Contrairement à ceux qui voudraient « revenir » aux mœurs du passé, je me suis interrogé : vraiment, « c’était mieux avant ? » Pour ma part, j’ai toujours prêté une particulière attention et une réelle affection aux enfants auxquels je me suis attachés. « On est responsable de ceux qu’on apprivoise », dit le renard au petit Prince.

J’ai aussi clairement écrit sur une note de voyage à La Havane que les relations sexuelles sans la maturité qui va avec ont de très graves conséquences pour les enfants et les trop jeunes adolescents. Telle est ma position – très claire – sur le sujet. Je n’hésite d’ailleurs jamais à mettre à la corbeille tout commentaire qui fait allusion au sexe ou contrevient à la loi. Ce pourquoi les commentaires sont et resteront modérés sur ce blog.

Mais pourquoi vous étonneriez-vous que Google – moteur de recherches traquant les métadonnées d’internautes et vivant essentiellement de publicité – évite la tentation du « plus demandé » et valorise l’ordre de ses images selon ce qui serait le plus cliqué pour faire passer la pub ? Pour comprendre le business model de Google, lire ici, et là encore.

La fréquence statistique (réelle) a alors peu de choses à voir avec le ranking marketing (profitable). Car le site d’hébergement « gratuit » du blog, WordPress, doit vivre ; pour cela, il insère en fin de certaines notes très lues des publicités que l’auteur – moi – ne voit pas, ne choisit pas et dont il ne touche pas un centime. L’obsession portée au mot « nu » fait remonter les billets si le terme y figure – quel que puisse être ce qui est raconté dans le billet. Aussi, une image illustrant parfois le texte au second degré, comme cette transgression à l’autorité, figurée par un collégien torse nu dans une classe, attire-t-elle plus de lecteurs sur le sujet « régression socialiste » que si la réflexion sur le socialisme était publiée sans aucune illustration. L’image vient en appui du texte, elle n’est pas en soi : « 50% d’ex-profs au gouvernement, c’est trop : un prof dit ce qu’il faut faire, il ne le fait jamais. Les Français, tancés comme s’ils étaient en classe, osent s’y mettre en slip et tourner les clowns imbus d’eux-mêmes en dérision. Ce qui vient de se produire en Grande-Bretagne… » Seul un regard ambigu peut y voir une incitation ambiguë, je suis désolé de le rappeler aux apprentis-censeurs un brin trop zélés.

Car il ne faut pas confondre ce qui est « le plus populaire » dans les classements Google et ce qui est « effectivement publié ».  Quiconque suit le blog constate très vite que ni l’adolescence, ni le nu, ni la sexualité, ne sont les thèmes favoris sur argoul.com. « Sauter » sur ces images comme si elles représentaient la majorité des images montre combien le regard peut être orienté, guidé peut-être par des désirs inavoués, vaguement pervers. La poutre se moque volontiers de la paille, si celle-ci est perçue dans l’œil du voisin. Un article de conseils sur la façon de rechercher sur moteur donne sa conclusion : « La réussite/pertinence de la recherche survient quand l’Intelligence de celui qui interroge le moteur rencontre l’intelligence de ceux qui l’ont conçu ». Cherchez la rage, vous trouverez forcément un chien.

Mais quiconque tape « web » au lieu d' »images » trouve sans peine les « catégories les plus lues » : Stevenson, Le Clézio, Bretagne, Cannabis (hum ?) et Polynésie. Quiconque prend la peine de chercher sur ce blog trouve très vite les notes publiées – honnêtement, à partir des statistiques WordPress – sur les requêtes moteurs qui aboutissent à argoul.com Dans la dernière, depuis l’origine, « 28 435 concernent les vahinés, les filles nues ou les seins ; 4 631 seulement concernent les garçons, ados torse nu principalement ». Mais la « zone euro » est par exemple plus demandée que les torses nus : 5479 – CQFD.

Alors, torses nus oui, sexualité non.

Plus il y a de notes, plus il y a l’item « nu » – mais c’est à comparer à l’ensemble. Ne pas prendre l’arbre pour la forêt est le b-a ba du vrai chercheur. Trop nombreux sont ceux qui se content d' »impressions » immédiates au lieu de faire un effort « honnête », mais qui leur prend du temps …

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Corniglia

Dès le matin, vers 9h, nous prenons le train environ une demi-heure jusqu’à Corniglia. C’est le seul village des Cinque Terre à être perché. Depuis la ligne de chemin de fer, à peine au niveau de la mer, il faut donc monter la lardarina, un escalier de plusieurs centaines de marches (377 ou 382, dit-on, tous ceux qui ont compté ne trouvent pas le même chiffre). Cela sur une centaine de mètres de hauteur pour parvenir au village. C’est assez rude, juste après le petit-déjeuner.

corniglia ruelle

La rue principale est la via Fieschi, qui prend sur une place où trône une église, celle de San Pietro, la mairie et un épicier. Maisons étroites et basses, bien au-dessus de la mer, serrées sur le rocher, donnant d’un côté sur la rue et de l’autre sur le large dont la terrasse panoramique Santa Maria – qui finit la via – nous permet d’avoir une idée. La république de Gênes acquiert le village en 1276 et construit un château, aujourd’hui disparu. Le village est mentionné dans le Décaméron de Boccace pour son vin blanc issu des vignes en terrasse alentour.

corniglia san pietro rosace gothique

L’église San Pietro, construite au 14ème, arbore sur sa façade une rosace gothique en marbre blanc que nous retrouverons peu ou prou sur les autres églises paroissiales des Cinque Terre.

corniglia san pietro

Sur le chemin, San Bernardino, étape du sentier des cinq sanctuaires. La Vierge Marie est toujours à l’honneur, maternante en Italie, contrairement à l’Espagne où c’est le Christ de douleurs qui est célébré un brin sadiquement. Le plafond voit Dieu le Père en majesté, entouré d’anges aux longues robes couleur de ciel ou de nuées.

corniglia vue du sentier

Du sentier qui s’élève parmi les pins et les vignes, le village apparaît comme un assemblage de cubes amoncelés sur son roc. Les bateaux, sur la mer d’un bleu profond, tracent un sillage étincelant – comme tranchant les eaux au scalpel. De longs rails métalliques à crémaillère, perpendiculaires au sentier, servent à véhiculer les paniers remplis du raisin de la vendange. C’est une particularité du lieu.

corniglia rails pour vendanges

Les grappes, transparentes au soleil sous les feuilles, ne sont pas encore mûres. Élevés sur des treilles, les ceps sont faciles à vendanger par en-dessous. C’était autrefois le travail des femmes et des enfants les plus grands ; c’est aujourd’hui le travail des hommes.

corniglia raisins du sentier

J’aperçois pour la première fois de ma vie des kiwis vivants, sur leur arbre. La Vox populi des ménagères de plus de 50 ans me dit que c’est courant, mais je n’en avais jamais vu. Nous traversons – parce que le sentier le traverse – le jardin privé d’une maison de campagne où les habitants sont en train de préparer le déjeuner. C’est un peu gênant, mais le jardin est bien vert et très fleuri. Volubilis, pétunias, bougainvillées rivalisent d’éclat au soleil et dans l’ombre. Un brin m’as-tu-vu, les Italiens aiment qu’on admire leurs œuvres ; ceux qui ont acheté ici en étaient probablement conscients.

corniglia jardin prive

Nous observons aussi la passiflore, dont Eva nous explique qu’elle contient tous les instruments de la Passion du Christ : la croix, le marteau, les clous, la couronne d’épine… C’est une liane venue des Amériques que les missionnaires jésuites utilisaient pour expliquer la Crucifixion aux Indiens.

passiflore instruments de la passion du christ

L’étagement des terrasses de vignes qui strie la montagne et descend presque jusqu’à la mer dessine un paysage soigneusement maîtrisé, aménagé sur des siècles, qui s’arrête au village sur la mer de Manarola au loin. C’est dans ce village au bord de l’eau que sont exposées de grandes photos noir et blanc de la récolte à la main des raisins au début du siècle dernier. Femmes en fichu et hommes torse nu rivalisent d’efforts pour porter sur la tête et les épaules les lourds paniers d’osier emplis des grappes de vendange.

manarola vendanges tradi

Nous croisons des groupes de touristes en balade comme nous ; ils sont allemands, américains, japonais et français, tous vêtus légers, chaussés fort et portant un petit sac à dos empli d’eau et de nourriture.

corniglia sentier dans les vignes

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Praxitèle

Athénien célèbre du siècle d’or, le IVème, Praxitèle est réputé incarner dans la pierre la parfaite beauté humaine. Il ne glorifia pas seulement les hommes par le marbre, ni même les éphèbes, mais aussi les femmes. On dit qu’il fut le premier grec classique à sculpter une femme nue. Il est vrai qu’incarner une déesse en une courtisane montrait que ce sacré grec n’avait pas le pesant sérieux du nôtre. L’érotisme humain – trop humain – s’élevait au sacré. Ce dernier n’écrasait pas l’homme de son infinitude comme le firent plus tard les religions du Livre.

Le paradoxe de Praxitèle est qu’il n’existe plus. Comme Homère, il est un nom, une réputation, mais ses « œuvres » ne sont que des échos. À l’exception possible d’une tête, rien n’a subsisté des statues originales qu’il a créées. L’humain de marbre a été volé, emporté, caché, détruit. Trop beau pour rester pur.

phryne copie romaine

Les Romains, ces Japonais d’hier, ont copié et recopié les Grecs faute de savoir inventer une telle perfection. Mais avec la lourdeur qui les caractérise, cet esprit juridique et systématique qui préfère l’inventaire à l’harmonie et le solide à l’envol. Que reste-t-il du style grec dans ces pastiches classiques ? De cette esthétique grecque qui était un accord profond de l’homme avec sa nature en devenir (d’où sa prédilection pour la représentation d’éphèbe) ? A-t-on envie de faire l’amour à la statue, comme le fit ce jeune grec à la statue de Phryné, amante du sculpteur et sublimée en Aphrodite, dans le temple où il se fit enfermer ?

praxitele apollon sauroctone marbre

Peut-être, mais il y faut le goût actuel pour le spectacle et le célèbre. Si la star passe à la télé, il est légitime d’en tomber amoureux. Pas pour elle-même mais pour son aura, pas pour son corps ou son esprit mais pour le parfum de célébrité qu’il ou elle traîne. L’observation des adolescents dans les expositions en donne quelque idée. Deux filles dans les 15 ans, devant l’Éros de Centocello :

« – T’as vu, il a le torse de Jérémie.

– Tu rigoles ? Il est pas si musclé !

– Eeehhh, tu l’as pas vu enlever sa chemise, Jérémie !

– Et pis il est pas bouclé avec les cheveux longs.

– Oui mais il est beau.

– Toi, tu es amoureuse !

– Moi !?

– Hé ! Hé !

– Vas pas le répéter, hein. – … (silence éloquent) »

praxitele eros

Un ado tout en noir, cheveux noirs, yeux noirs, blouson et jean noirs, tee-shirt noir et bijou barbare en argent noirci au cou, contemple la Vénus d’Arles en tordant la bouche. Il ne dit rien, sa mère l’accompagne. Difficile de savoir ce que pense ce front buté, peut-être (dans le langage approximatif actuel) quelque chose comme « mais pourquoi les filles de ma classe elles sont pas comme ça ? ».

venus d arles

Les copies les meilleures voisinent avec les pires, sans ordre apparent ; à chacun de faire le sien. Les expositions se veulent « scientifiques », axées sur la comparaison et sur les styles, pas sur les œuvres elles-mêmes. Depuis la fatwa de Bourdieu, « le goût » est forcément de classe et les fonctionnaires conservateurs de Musée se gardent bien de proposer leur jugement ! Laissons donc le goût de chacun se manifester, pour le meilleur et pour le pire. En ce qui me concerne, je trouve encore le goût des cardinaux romains de la Renaissance comme le meilleur. Ils préfèrent le naturel, l’harmonieux, cet élan qui passe dans le regard enveloppant la sculpture comme une grâce. Rien à voir évidemment avec les « beautés » de nos modes contemporaines, anorexiques de haute couture ou minets invertis de parfums italiens – une esthétique est aussi une éthique.

praxitele ephebe de marathon

L’Éphèbe de Marathon, bronze d’athlète au déhanchement délicat, est l’ombre de ces ombres de Praxitèle. Sa souplesse un peu gracile et son air rêveur éclaire ce garde à vous du trop classique. Hermès portant Dionysos enfant, un minuscule bébé à peine sorti du ventre, est un ensemble tellement ressassé qu’on ne le voit qu’à peine. Et pourtant ces deux œuvres, trouvées sur le sol grec, sont probablement plus près des originaux de Praxitèle que les autres. Le bébé Dionysos tend les bras vers la virilité puissante d’Hermès, messager des dieux, son modèle ; cet élan suscite une troublante émotion qui n’a rien de sexuel ; un remuement de paternité, peut-être, la vie qui prend son envol, encore.

praxitele hermes et dionysos enfant olympie

Les Aphrodites sont toutes des copies romaines. Celle d’Arles (dite Vénus) a ma préférence. La tête portant à gauche avec ce regard des dieux qui traverse tout ce qu’ils voient, une coiffure rangée vers l’arrière qui dégage l’ovale serein du visage, les lèvres pleines sous le nez droit qui conduit le regard tout droit vers la nudité de la poitrine, les seins jumeaux fermes et le sillon juvénile qui descend au nombril, les hanches rondes n’ayant jamais porté d’enfant. En revanche, quelles sont lourdes ces copies de copies alentour, celle du Belvédère ou celle dite Colonna ! Seul le torse sans bras, ni tête, ni mollets de l’Aphrodite de Cnide reste remarquable. Ce marbre de Paros a été longtemps exposé au jardin du Luxembourg sans que les éléments ne fassent autre chose que le patiner. D’où peut-être cette douceur du modelé qui va bien avec les seins de jeunesse et les muscles souples de l’abdomen.

praxitele venus

Parmi les hommes, l’Apollon Sauroctone a pris son nom de tueur de lézard d’après la petite bête qui monte sur le tronc auquel il appuie la main. L’éphèbe attentif se prépare à saisir le lézard au filet, d’un mouvement vif, comme le prouve la tension de tout le corps qui donne son dynamisme à la statue. Dommage que la copie de copie Borghèse soit si abîmée qu’il ait fallu probablement la raboter un peu, gommant le dessin du corps. La copie du Vatican apparaît plus précise, le torse réduit au tronc de la collection Choiseul-Gouffier, datant du début 1er siècle, révèle une tension musculaire plus proche du réel. L’original de Praxitèle devait être si vivant…

Apollon sauroctone Louvre

Ce genre d’exposition montre encore d’innombrables « satyres » dont le nom ne signifie rien, sinon la convention classique pour tout homme figuré nu sans attribut d’un dieu. Rien de « satyrique » dans cet enfant verseur de vin ou cet athlète éphèbe verseur d’huile. Rien d’autre que le sexe apparent, minuscule. Mais le puritanisme cul-bénit qui a sévit dès le 17ème siècle n’a vu dans le corps que la boue terrestre – et dans le sexe masculin un viol déjà, par le regard. Cet autre « satyre » de Mazara del Vallo n’a plus de pénis ni de testicules, attributs rongés par la mer, ce pourquoi il plaît tant à nos bourgeois d’aujourd’hui.

Ce bronze de danseur découvert dans le canal de Sicile en 1997 a le corps dynamique, arqué comme en extase. Il s’agit cette fois d’un vrai « satyre » avec oreilles pointues et trou au bas du dos pour une queue disparue. Il se perd dans la danse de Pan et son mouvement est délicieusement vrai, vivant. Il ressemblerait à un satyre de Praxitèle mais est attribué par les spécialistes à l’époque romaine hellénistique.

satyre de mazara del vallo

J’ai relevé aussi un torse d’Aphrodite du IIème siècle après, du type Vénus de l’Esquilin au corps de nageuse jeune et robuste, de délicieux Éros du Ier siècle après, le Farnèse-Steinhäuser et le Centocello aux proportions délicates, à la musculature en formation, à l’épiderme doux de l’extrême jeunesse. Les deux sont des répliques d’Éros de Praxitèle, selon les experts. Rien de l’androgynie dont on dit qu’elle serait délicieuse à l’œil, mais de jeunes garçons parfaitement garçons, dans le modelé inachevé de leur devenir.

Ce devenir deviné plus que le flou sexué crée en sculpture le délice de la tension. L’harmonie, chérie des grecs, est fille d’Arès (Mars), le dieu guerrier. L’agencement en vue d’une même fin est figuré par ce contrapposto des attitudes, le corps livrant son énergie dans cet accord des contrastes.

eros centocello musee capitolin

Mais c’est Phryné qui remporte la palme, célébrée au 19ème siècle comme « petite femme de Paris ». Elle a été peinte à l’Aéropage par Gérôme. Elle se trouve dénudée brusquement par son avocat, ultime argument face aux vingt satyres déguisés en juges. Ce tableau n’a pas plu à Zola, il y note « un geste de petite maitresse surprise en changeant de chemise. » Maxime du Camp ne voyait en elle « qu’une lorette égrillarde qui a les hanches trop hautes, les genoux en dedans, les mains trop grosses et la face boudeuse. » Ne s’agit-il point là de ce travers psychologique de la « dénégation » qui fait critiquer ce qu’on désire ? Travers très bourgeois, très français, qui fait dénier par exemple que notre système éducatif soit médiocre et que notre système de retraite soit loin d’être financé.

gerome phryne devant les juges

Un tel « retour du refoulé » n’est pas absent de notre siècle. Les salles du Louvre sont souvent tendues de noir et à peine éclairées. Esthétiquement, cela fait ressortir les nuances du marbre et focalise le regard sur les œuvres. Moralement, les conservateurs se défendent ainsi des ligues de vertus et autres professionnels du choqué, mettant cet étalage d’humanité nue, de pédérastie, de zoophilie, d’égrillardise et d’exhibitionnisme, sous l’apparence ecclésiastique de rigueur. L’art n’est noble que sacralisé : « l’Hart », disait Flaubert pour se moquer de l’enflure.

On se croirait parfois, au musée du Louvre, comme dans une église. La pédanterie scolaire qui aligne pour étude le meilleur avec le pire en rajoute probablement une couche. Il faut – hélas ! – payer son tribut à l’époque : et la nôtre n’a plus rien de cette « libération » vantée hier par la génération soixantenaire.

Jackie Pigeaud, Praxitèle, 2007, éditions Dilecta, 58 pages, €8.00

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Sestri Levante

La ville, ancienne sur la presqu’île en bord de mer – où les gens pouvaient se réfugier en cas d’attaque – s’est étendue vers l’intérieur ; elle compte désormais près de 19 000 habitants, appelés Sestresi. Une villa des siècles passés est trop grande pour être désormais occupée par une seule famille ; les multiples serviteurs et la ribambelle de bambini ne sont plus de mode. Avec sa façade ocre rouge aux quatre niveaux et aux cinq fenêtres, elle est devenue un hôtel de luxe, ouvert sur le port, au parc aménagé d’une piscine. De grosses berlines allemandes, suisses et autrichiennes occupent les places sous les arbres.

sestri levante hotel de luxe

Nous la visitons depuis la rue du bord de mer. Son entrée est marquée par une cheminée monumentale à foyer de fonte et entour de céramique brune, éclairée par un gigantesque lustre de fer où sont plantées des bougies électriques. Le plafond à caissons est peint de scènes mythologiques arborant force nus musculeux. Des statues de bronze sur guéridons présentent un cavalier nu tenant trident et une femme nue aux seins pommés tenant une pomme. Dans le parc, un putto culotté verse de l’eau dans une gueule de poisson, ajoutant du frais à l’ombre propice des grands arbres.

sestri levante hotel de luxe cheminee

Les rues de Sestri sont étroites pour contrer la chaleur, mais aussi par tradition contre les pirates barbaresques sur la côte durant des siècles. On imagine mal aujourd’hui la crainte de toute voile sur la mer pour les habitants d’alors. Les gamins qui jouent à cette heure ci sans souci sur le sable étaient promptement razziés pour être vendus comme esclaves sexuels ou petits serviteurs ; les femmes se terraient de peur d’être enlevées pour les harems ou les bordels. Le barbaresque considérait tous les non-croyants en sa religion Unique comme du bétail bon à tous usages. Malgré notre « degré de civilisation », n’est-ce pas ce qui revient dans les zones livrées aux croyants les plus fanatiques, entre Syrie et Irak ? Les xénophobes racistes pour qui tout incroyant est une bête se mettent hors de l’humanité commune. Pourquoi les traiter comme s’ils étaient des nôtres ? Le film Mars Attacks a bien montré combien l’humanisme chrétien de principe était une niaiserie face aux inhumains.

sestri levante rues etroites

Les façades colorées sont ocre rouge, rose, ocre jaune, jaunes, beige, vert pâle. Certains encadrements de portes anciens, deux lions affrontés ou deux cornes d’abondance, sont faits d’ardoise, une pierre qui reluit à force de toucher, massive, brute, sombre. Une vitrine de boulangerie offre comme spécialité « les bonbons de la Vierge » ; tout ce que je peux vous dire est que ce ne sont pas des boules.

sestri levante bonbons de la vierge

Une plage très étroite, côté sud, offre son sable encombré de bateaux échoués et de parasols aux baigneurs du coin, coincés entre le flot et les maisons. L’absence de marée empêche l’inondation. Beaucoup de baigneurs avant midi, des gosses, des ados, mais aussi des adultes.

Le port de l’anse côté nord (la ville est une presqu’île qui s’avance dans la mer) est réservé aux plages d’hôtel, éclairée surtout l’après-midi, et aux clubs de canotage, kayaks et voiles. De jeunes adolescents en seuls bermudas sont en train de tirer des planches à voile de la réserve vers l’eau. Le leudo est un bateau de pêcheur traditionnel ligure dont la forme remonte au moyen âge. Le spécimen refait à neuf, échoué sur le sable et qui se visite, date de 1925 et a pour nom Nuevo Aiuto di Dio (nouvelle aide de Dieu). Navire standard attesté dans les écrits dès le 13ème siècle, il assurait couramment le commerce au 15ème.

sestri levante canoe

Un porche dans une ruelle nous permet d’accéder à un escalier qui monte sur les hauteurs. C’est le début du sentier nature de Punta Manara. Une jeune femme tenant son bébé dans les bras descend sous l’ombrage en sarouel, telle une madone de Palestine ; mais elle n’est pas du cru, elle parle étranger.

sestri levante madone

Bordés de murs enfermant des jardins sur la pente, le sentier passe par les oliveraies au sommet, avant de se perdre dans la forêt de résineux, de myrtes et de chêne-liège. Par les échancrures des feuillages, nous apercevons au loin la pointe de Portofino, au-delà de la baie du Silence. De loin, nous apercevons bien la presqu’île de Sestri Levante.

sestri levante paysage marin

Les oliviers sont bordés de filets aux mailles plus fines que ceux des pêcheurs. Ils servent à récolter les olives entre novembre et janvier. Laisser les olives à terre plus de 48 h donne un mauvais goût à l’huile, les filets permettent de les laisser suspendues. Mais l’huile vierge se presse dans les 24 h de la récolte. Pour les olives cueillies vertes, elles marinent un mois dans l’eau salée si l’eau est changée tous les jours, deux mois si l’eau n’est pas salée.

sestri levante oliviers

Un couple passe en descendant, un autre en montant. Montant l’homme pieds nus sur les cailloux ; descendant, un père et ses deux fils dont l’aîné en débardeur croit que nous parlons entre nous plusieurs langues, ne parvenant pas à reconnaître le français. Un poème d’amour d’une très jeune fille à son éphèbe s’étale au feutre sur un rocher, en italien. Le texte original donne à peu près ceci (pour autant qu’on puisse déchiffrer) : « 30/08/10 Je veux vivre avec toi. Je veux trouver tes mains qui le matin cherchent les miennes sous mes vêtements. Je veux garder ton visage irradié par le mouvement de l’amour que je ne peux toujours, par-dessus tout, ressentir sans de la peine. Je veux cuisiner tout le jour et brunir sur la table de la cuisine, tous riant de moi à faire l’amour sur la table de la cuisine. Je veux te garder, dans tes bras la nuit, toujours me sentir à la maison, sur ton cœur. J’ai envie de pleurer et de me donner à toi. Tu es à moi et je veux vivre avec toi, toujours !!! Je t’aime tellement, mon Simeon. » La conclusion un brin emphatique est celle de la Béatrice à son Dante.

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Pepita Dupont, La vérité sur Jacqueline et Pablo Picasso

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Jacqueline Picasso, née Roque, est peu connue. Beaucoup moins que les enfants naturels du peintre qui ont beaucoup agi en justice pour se voir reconnaître des droits sur la fortune et sur les œuvres. Mais l’Andalou de Malaga, né en 1881, s’il collectionne les femmes, ne reste fidèle qu’à la dernière : Jacqueline.

Il la rencontre en 1952 à la boutique de poteries Madoura à Vallauris ; il a 71 ans et elle 26 mais elle ressemble à « la jeune femme assise dans un harem qui tient le narguilé des Femmes d’Alger d’Eugène Delacroix » p.59. Elle ne lui donnera pas d’autre enfant, ayant été mal opérée d’une appendicite et déjà mère d’une petite Cathy, mais ils se marient en 1961 dans l’intimité à Vallauris. Pablo Picasso avait attendu que sa première épouse de 1918 et mère de son fils Paulo, Olga, décède en 1955 : on ne divorce pas chez les Espagnols de mœurs catholiques.

Avant d’écrire ce livre de témoignage, Pepita Dupont, née à Genève en 1952 a été à l’École Supérieure de Journalisme de Paris entre 1969 et 1973 et a collaboré à une revue surréaliste, Supérieur inconnu. Elle a été reporter à Paris Match pendant 37 ans, de 1973 à 2010.

« Tout est faux sur Jacqueline Picasso ! » commence-t-elle son livre p.7.

delacroix femmes d alger detail

Elle fait la rencontre de l’épouse de Picasso en 1983 avant de devenir une amie durant quatre années, jusqu’au suicide de Jacqueline en 1986. Cette biographie vise à réhabiliter la personnalité de cette femme discrète et remarquable ; à remettre les pendules à l’heure après les contrevérités complaisamment répandues dans les médias par les héritiers et leurs affidés, tous avides d’argent ; à porter témoignage sur ces années complices.

C’est dire si cette biographie est affective, bien que documentée à l’américaine – et passionnelle, bien que fondée sur des entretiens enregistrés, des témoignages et des lettres. Le lecteur n’y trouvera peut-être pas « la » vérité en soi, mais une vérité amicale, peut-être très favorable mais en tout cas sincère.

Jacqueline Picasso et elle meme peinte par pablo

Car le mérite de ce livre sur l’épouse d’un monstre en peinture, décédé dans sa 92ème année, est qu’il est aussi un livre sur l’art :

  1. Nous y rencontrons les impressions d’artiste, l’optimisme de la lumière, la joie du vivant, l’originalité des objets et des êtres vue par le regard Picasso : « À La Californie, Jacqueline porte aussi en guise de bracelet l’ancienne chaîne d’arrêt d’eau de la baignoire. On aurait d’ailleurs dit une gourmette de chez Hermès » p.76.
  2. Mais aussi le travail forcené (Picasso a produit près de 50 000 œuvres), la générosité du don, les affres et la facilité du peintre en pleine possession de son art.
  3. Et l’avidité du fric, les mendiants de dessins et la cour qui se serait volontiers créée autour du Maître « qui vaut de l’argent » (paroles d’une petite fille qui a beaucoup peinée Picasso). « Mes enfants s’impatientent », dira-t-il à Piero Crommelynck l’année de ses 89 ans (p.173).

Jacqueline a donc été pour Pablo le havre qui le libérait des contingences matérielles, celle qui organisait ses repas, ses soins de santé et ses expositions, toute cette intendance qui agace le créateur. Différente des compagnes précédentes, notamment de Françoise Gilot (surnommée « Julot » par le Maître pour ses liaisons ailleurs) qui pensait rivaliser avec Picasso en peinture.

picasso et jacqueline

Car Jacqueline et Pablo s’aimaient, malgré la différence d’âge. Jacqueline n’a pu supporter la solitude sans lui, malgré ses œuvres à elle dédiées accrochées tout autour d’elle : elle s’est suicidée dans un moment de déprime en 1986. L’automne est redoutable au chagrin et aux souvenirs.

Un brin people mais pas trop, cette biographie affective d’une femme peu connue se lit d’un trait. Le style vivant de Pepita Dupont a beaucoup de charme. Et il était utile de réhabiliter une vérité de femme contre la seule vérité de l’argent. Le livre a fait l’objet de procès – mais l’auteur s’en est sortie la tête haute.

Pepita Dupont, La vérité sur Jacqueline et Pablo Picasso, 2007, collection Documents éditions Le Cherche-Midi, 286 pages, €22.80

Pepita Dupont traduite en espagnol Barcelone 2014

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Pekka Hiltunen, Sans visage

pekka hiltunen sans visage folio policier
Malgré son prénom en « a », Pekka Hiltunen est un Monsieur qui dirige en chef un magazine en Finlande. C’est dire s’il connait bien son pays, cette Finlande quasi ignorée de tous, et le monde de la presse, sans visage et obsédée de rentabilité donc d’immédiat. La Finlande est égalitaire et féministe, à la pointe des tendances du siècle. L’auteur met donc en scène deux femmes, dans la trentaine, qui se posent des questions sur leur existence.

La première, Lia, travaille comme maquettiste pour un magazine à Londres. Elle est exilée, solitaire, perçue comme exigeante, et ne connait que des passades d’un soir avec les hommes. Une sorte de pute admise, en somme. C’est en passant en bus dans la City qu’elle entr’aperçoit le cadavre de la Volvo, une femme écrabouillée au rouleau compresseur comme pour l’humilier au maximum. Cette image la travaille, ce fait divers la hante. Elle n’aura de cesse de trouver qui est cette femme et pourquoi elle finit étalée sur le bitume aux pieds de son agresseur.

La seconde, Mari, est aussi finlandaise exilée à Londres. Mais elle a créé sa propre société d’intervention, embauchant hacker, informaticien, documentaliste et détective privé. Mari a décidé de prendre son destin en main et d’user de ses dons médiumniques pour orienter la société dans ce qu’elle croit le mieux.

Lia et Mari vont se rencontrer dans un bar, lors de l’anniversaire très arrosé de la première avec ses collègues masculins. Anglais comme Finnois adorent se bourrer la gueule à s’assommer, ce qui est un peu étrange pour nous, plus tempérés. Mais cela montre combien la raison n’est pas le ressort premier des femmes dans ce roman.

Lia agit en névrosée obsessionnelle pour découvrir le nom de la femme aplatie ; elle mettra sa propre vie en danger en interrogeant le milieu proxénète d’Europe de l’est à Londres, n’échappant que de justesse au Chauve, un macho à la carrure impressionnante et aux yeux de cabillaud froid. C’est qu’il faut bien caricaturer pour faire passer le message : les femmes sont l’avenir de l’homme ; les mâles ne sont guidés que par leur queue et leurs fantasmes de domination. Lia a pour objectif politiquement correct de démonter le mac à putes – ce qu’elle va réussir n on sans quelques péripéties.

Mari, de son côté, agit en psychotique paranoïaque pour démonter un autre personnage : le chef magnétique d’un parti d’extrême droite anglais (qui bat sa femme comme ses putes, et viole quotidiennement ses fans par ses discours orgasmiques). Les deux féministes agissent – évidemment ! – pour le Bien… Autrement dit, tous les moyens sont bons si les intentions sont morales, comportement tordu mais tellement de notre époque.

La « Sans-visage » écrabouillée, tout comme la femme inconnue du leader Arthur Fried, vont retrouver un visage, une identité, une personnalité. Fried est un nom ambigu, en anglais il signifie « éreinté » mais en allemand « pacifique » ; ce double-visage est le miroir de notre société, communicante en apparence, ultra-égoïste au fond. Nous sommes en ce roman entre la Morale (un brin dégoulinante de bien-pensance d’époque) et Mission impossible (où gadgets informatiques et experts en tous genres accomplissent une tâche en temps limité).

Faut-il franchir la ligne pour le Bien ? Cette grave question agite les dernières pages. Mari a déjà choisi, elle qui est un brin médium ; Lia choisit in extrémis. Nous ne sommes pas sûrs qu’elle suive la bonne voie.

Reste un roman fascinant où la psychologie des personnages principaux est suffisante pour nous les attacher, tandis que l’action se prépare minutieusement avant la catharsis en quelques pages. C’est plutôt efficace et mérite d’être lu, malgré la moraline.

Pekka Hiltunen, Sans visage, 2011, traduit du finnois, Folio policier 2014, 544 pages, €9.00

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Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais

lafcadio hearn pelerinages japonais
Alors qu’un cerisier du Japon est en train de fleurir dans le jardin, j’ai eu le goût de me replonger dans ce pays qui m’a toujours séduit et dans lequel j’ai effectué trois séjours. Lafcadio Hearn a eu la chance de connaître un Japon qui venait juste d’émerger de siècles de fermeture, et qui s’ouvrait au modernisme. En ce livre, suite d’articles traduits et parus dans la revue le Mercure de France, il conte ses premières impressions du Japon. « Tout est inexprimablement agréable et nouveau », note-t-il.

Lafcadio Hearn, irlandais de père mais de mère grecque, a été élevé à Dublin par une tante. Non seulement ses parents meurent très tôt, mais le gamin perd un œil à 13 ans en jouant avec ses copains. Orphelin, déraciné, exilé à 19 ans aux États-Unis (où il épouse une métisse en dépit de l’interdiction légale des mariages mixtes), il découvre le Japon avec l’ambassadeur, qui devient son ami. Après un passage créole, il se rend en 1890 au Pays du soleil levant pour y travailler comme journaliste, écrivain et professeur, épouser une fille de samouraï et en prendre la nationalité en 1896. Ami avec le président américain Theodore Roosevelt, il introduira même le judo aux États-Unis. Il mourra d’une crise cardiaque à Tokyo en 1904 – à 54 ans. Il s’était converti au bouddhisme.

Un tel personnage, né Hearn et décédé Koizumi (son nom japonais), débarque 36 ans après l’ouverture forcée du Japon au commerce international par les navires noirs du Commodore américain Perry. Il vit le meilleur de l’ère Meiji, où le Japon ancien côtoie encore le Japon qui se modernise. Ce livre, non réédité aujourd’hui (l’édition que j’ai date des années 1930), plonge cependant le lecteur dans une atmosphère surannée, celle d’une époque où les distances étaient réelles sans les avions ni l’Internet, celles où l’exil à l’autre extrémité du monde était une aventure.

En huit articles qui sont autant de chapitres de découverte, Lafcadio Hearn explore ce pays nouveau pour lui, qui le séduit tant qu’il en deviendra citoyen. Il parle de Kobodaishi et de son expertise en écriture, de Kitsuki le sanctuaire le plus ancien du Japon, de la grotte des fantômes d’enfants dédiée à Jizo à Kaka-ura, des chevelures des femmes, des âmes dont le peuple croit que chacun peut en avoir plusieurs, des fantômes, et des étudiants à qui il enseigne, qui lui font des adieux touchants lors de son départ pour le sud du pays.

Kyoto Daikakuji

C’était l’époque où la servante d’auberge, à Mistu-ura, « jolie jeune femme nue jusqu’à la ceinture, avec les seins d’une Naïade, descend la rue en courant vers l’hôtel à une allure surprenante » pour accueillir le visiteur (p.147). Et où la foule du gros village de pêcheur se presse pour regarder l’étranger par les shoji (écrans de papier à glissière) : « ce sont presque tous des jeunes gens et des jeunes filles, à demi nus à cause de la chaleur, mais frais et propres comme des boutons de fleurs. Beaucoup de visages sont extraordinairement jolis » p.150.

Outre les personnages, le paysage aussi est séduisant au voyageur. Ainsi vers Kitsuki, « il semble y avoir un sentiment de magie divine dans l’atmosphère même, à travers toute la journée lumineuse qui plane par-dessus le pays vaporeux, par-dessus le bleu irréel des flots – un sentiment Shinto » p.67.

Les premières impressions sont les plus fraîches, jeunes, printanières. Après plus de 125 ans, elles restent aussi vives qu’au premier jour sur un Japon disparu, étrangement humain. A lire pour mieux pénétrer l’âme japonaise, cette profondeur d’un peuple qui mérite à être connu et qui vaut mieux que sa façade industrielle moderne.

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais (Glimpses of Unfamiliar Japan), 1894, traduction de Marc Logé, Mercure de France 1932, 250 pages, occasion

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais à lire sur Gallica.fr
Lafcadio Hearn a Bibliography (anglais)
Lire en ligne Lafcadio Hearn (en anglais)

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Visite libre de La Havane

Aujourd’hui est la « journée supplémentaire » gratuite et non prévue, en raison des changements d’horaires de la compagnie de charter pour le retour. Nous sommes libres d’aller et de venir, ce qui est un vrai luxe après deux semaines de groupisme forcé.

Nous partons à quatre de l’hôtel Kohly, peu après 9h, à pied vers le centre-ville. Nous prenons la 42ème rue jusqu’à la 5ème avenue (on se croirait à New-York) afin de voir de plus près les vieilles maisons coloniales rénovées qui servent aujourd’hui majoritairement aux ambassades. Nous passons devant Big Ben, l’horloge. Puis devant les ficus centenaires de l’église Santa Rita moderne, au toit en barque renversée. Nous passons le fleuve Almendares par le tunnel routier. Nous voici, de l’autre côté, sur le Malecon.

la havane balcon

Le restaurant « 1830 » propose son chic cossu. Quelques pêcheurs noirs, désœuvrés, traquent le pescado sous la tour. Ils regardent le large, inaccessible à ceux qui n’osent pas se lancer. Nous suivons la promenade du front de mer jusqu’au bout de ses huit kilomètres. Les grands immeubles récents précèdent les façades délabrées, rongées, la suite s’étant parfois carrément écroulée. Plus on se rapproche du centre, plus les immeubles sont décrépits. Plus l’heure avance vers midi, plus on rencontre de monde. Les Jineteros, dragueurs de femmes et de touristes de tous sexes, tentent d’engager la conversation pour gagner quelques dollars. Nous ne sommes pas des clients pour leurs sourires aux dents blanches aiguisées. Il s’agit le plus souvent de jeunes, des collégiens aux universitaires, avides de gagner quelques dollars sans s’investir physiquement. La version femme draguant les touristes mâles est plus rare, du moins en ce jour et à cette heure.

gamin noir gamin blanc cuba

Nous prenons une bière glacée peu après l’église Immacolada. Des lycéens reconnaissables à leur pantalon moutarde et à leur chemisette blanche ouverte par la chaleur, y déjeunent d’un sandwich et d’un cola local. Ils sont hâbleurs, rigolards et chaleureux. Ils parlent avec tout le corps, ponctuant leurs phrases de grands gestes de la main. Un jeune Noir de treize ans se dandine en balançant les épaules comme il l’a vu faire à la télé américaine. Il aborde une table voisine comme un homme, serrant la main des diplomates noirs qui prennent l’air important et enflent la voix dans leurs téléphones portables quasi inexistants ici.

la havane intérieur de cafe

La serveuse aux yeux bruns qui nous sert les bières bat des cils et suce ses lèvres pulpeuses par réflexe, tout en me parlant espagnol. Elle drague inconsciemment tout touriste qui passe, porteur des précieux dollars. Au sortir du bar, une fille étroitement moulée dans un body qui fait ressortir sa poitrine d’obus, me susurre des bruits de baisers. Marie-Jo : « c’est pour toi, ça ? ». Je crois bien que oui.

lycene pantalon moutarde cuba

En suivant la mer, des garçons à peine sortis du primaire ont retiré leurs vêtements pour jouer sur les rochers, sous la promenade. Les embruns les rafraîchissent parfois, à leur grand plaisir, mais leur jeu consiste à lancer de petits galets à deux de leurs copains restés habillés sur le Malecon. Ceux-ci ripostent en ramassant les projectiles envoyés et l’un des slips se tord de douleur pour avoir pris un galet directement dans les couilles. Les vêtus rient de cette bonne blague – macho cubaine type. Au bout du Malecon, des 14 ans en caleçon rivalisent de pompes sur le ciment, deux à deux. Ils se lancent des défis à qui en réussira le plus, pieds nus sur le béton brûlant. L’air salin émoustille leurs jeunes forces. Passent des filles portant encore ces nichons qui vous sautent à la gueule, à peine contenu par un boléro minimum. Ces poitrines afro-ibériques sont presque inexistantes chez nous où sévit la mode anorexique sur le modèle protestant.

ado drapeau cuba

Le musée révolutionnaire, devant lequel nous passons, est sur le point d’avaler sa cargaison de petits en foulards rouges, tel un ogre. Sur un côté du bâtiment, pieds nus sur la pelouse, un douze ans en débardeur exécute tout seul des roues et des soleils, des sauts avant et des retournements arrière. Quand il me voit le regarder, il en refait une série pour se faire admirer. J’applaudis en silence, battant des mains sans les claquer. Il me fait un signe. Il faut bien que s’use toute l’énergie de la jeunesse.

Nous suivons l’avenidad de las Misiones jusqu’à la calle de Obispo. En nous voyant regarder le plan, les gens sont obligeants et nous aident. Nous cherchons la cathédrale ? Facile. Nous retrouvons les rues à touristes ; ils y sont agglutinés comme à Venise, sans jamais quitter ces artères où se retrouvent leurs semblables. Nous passons un bâtiment vert pistache portant l’inscription « Cruz Verde », puis devant la pharmacie Taquerel, que nous a montré Sergio hier, avec ses alignements de bocaux antiques, l’hôtel d’Hemingway, pour aboutir Plaza de Armas, devant « le » restaurant conseillé dans tous les guides, Routard et Lonely Planet compris (sauf dans le guide illustré Gallimard) : La Mina.

la havane la cruz verde

Son patio nous attend pour le déjeuner. Les clients ne sont que des touristes – aucun cubain (trop cher ? trop surveillé par la police du régime ?). Des musiciens placés en angle jouent trop fort, des paons en liberté et quelques poules se promènent en grappillant des miettes entre les tables. Le décor est « touristique » en diable, outrageusement touristique, mais reconnaissons que l’on y mange bien. Après un mojito, le plat de porc grillé aux crevettes est très bon. Nous nous en tirons pour 22$ chacun quand même, avec eau minérale et café. Ici, les dollars filent vite, déjà 335$ dépensés depuis le début du séjour, y compris la taxe d’aéroport réservée pour le départ.

la havane patio

En sortant, je veux voir le musée juste en face. Devant est une ruelle aux pavés de bois, fraîchement retraités au goudron. C’est un beau bâtiment au large patio ombré de palmiers et de kapokiers. Nous payons trois dollars pour y avoir accès. Il s’agit du palais des gouverneurs généraux, « Los Capitanes Generales », qui sert aujourd’hui de musée d’histoire de la ville. L’architecte de ce palais élevé en 1791 a un nom qui emplit pleinement la bouche : Antonio Fernandez de Trebejos y Zaldivar. Le bâtiment a servi d’Hôtel de Ville de 1921 à 1967. La cour centrale, carrelée de noir et blanc, a des arcades qui éclairent des salles disposées en pourtour où sont exposés les vestiges de l’histoire de la cité. Des carrosses, des cuivres, des marbres 19ème imitant l’antique, des restes de monuments funéraires et des objets du culte de l’ancienne église, détruite, emplissent les premières salles du rez-de-chaussée. Un bas-relief funéraire serait « le plus ancien vestige colonial conservé à Cuba » : une face d’ange joufflu surmonte une croix posée à l’intérieur d’un temple à quatre colonnes. Il avait été érigé dans l’église paroissiale de La Havane, détruite lors de l’explosion du vaisseau Invencible au 18ème siècle. Il commémorait l’endroit où une jeune fille de la noblesse avait été tuée par un tir d’arquebuse accidentel. Une statue de Christ « de l’Humilité et de la Patience » ornait, au 18ème siècle, le couvent Santo Domingo ; elle a échoué ici, offrant un corps nu, percé, souffrant, ascétique, tout à fait dans le style tourmenté du catholicisme doloriste espagnol. Saint Matthieu et Saint Luc, en bois, viennent de l’église San Juan de Latran, du 18ème. À l’étage, des « ambiances » reconstituent des salles d’époque au mobilier luxueux et à la vaisselle importée. Une salle de bain aux baignoires de marbre et aux pots de faïence, le Salon du Trône, la salle des glaces où l’Espagne a rendu le pouvoir aux États-Unis lors de la première guerre d’indépendance de Cuba le 1er janvier 1899. Une salle des Drapeaux sacrifie au nationalisme pompier tandis qu’un immense tableau présente le général Antonio Maceo agonisant le 19 mai 1895 dans un champ, sur fond de palmiers. Un canon artisanal en bronze, renforcé de tresses de cuir, date de la lutte pour l’indépendance en 1869.

colonnes cuba

Une salle aux fenêtres voilées renferme quelques peintures locales modernes. Je note un tableau de Cosume Prenza Almaguer de 1948, Cecilia, d’un lyrique achevé. Les plis et les ombres se multiplient comme sur une façade baroque ; loin de se fondre dans l’ensemble ils prennent toute leur place. La personnalité de la jeune fille ainsi peinte apparaît sophistiquée et tourmentée ! Un autre tableau de José Braulio Bedia Valdès, de 1959, présente El hijo – le fils – des jambes et un ventre d’enfant nu sur les genoux de sa mère dont on ne voit que ce détail. Du sexe du fils part une étoile filante, vers une planète dont le signe zodiacal figure Saturne. À l’emplacement du sexe de la mère est figurée une lune, lourdement symbolique. Le tout est en traits blancs sur fond bleu nuit.

Dans une autre salle, à laquelle on accède par un escalier, est installée une exposition contemporaine du peintre Pastor Perez Rodriguez. De loin, les tableaux figurent des bâtiments de la ville, la nuit, dans des couleurs éclatantes. Cela n’a guère d’intérêt croyez-vous ? Approchez-vous et regardez de plus près : des couples d’anges mâles et femelles sont installés sur les balcons, dans les chambres aux fenêtres ouvertes, sur les toits, dans les recoins sombres des trottoirs – et ils copulent allègrement ! Certains planent au-dessus de la ville, comme des rêves érotiques non encore incarnés. C’est étrange, drôle et séduisant – une figuration surréaliste.

Nous nous rendons ensuite au septième et dernier étage de l’hôtel Ambos Mundos, cher à Hemingway, pour prendre vue sur la ville. De la terrasse, nous voyons surtout les toits. La chambre du Maître existe, au cinquième étage, elle se visite sur demande, mais elle n’a plus guère d’intérêt. La machine à écrire exposée n’est pas la sienne et la vue qu’il avait est masquée par des immeubles récents !

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Alexander Kent, Par le fond

alexander kent par le fond
Nous voici en 1808. Napoléon, qui restera à jamais un dictateur impérialiste pour tout Anglais bien né, reprend la guerre contre l’Europe. Il la veut à sa botte. Il a déjà conquis le Portugal et menace l’Espagne.

Les Britanniques, vus par un marin de la Navy contemporaine, engagé à 16 ans en 1940, se veulent les sauveurs du « monde libre », entendez de la liberté du commerce et des mers. Ils ne peuvent que combattre l’ogre corse, même si ce dernier a heureusement terminé la Révolution et ses massacres de la Terreur.

C’est d’ailleurs pour cela que les Français, ennemis redoutables, sont toujours vaincus dans les romans d’Alexander Kent. C’est moins fierté patriote que constat des ravages du sectarisme politique sur la valeur professionnelle. Les Français ont de bons bateaux, ils ont tout le bois nécessaire et les architectes imaginatifs – mais ils manquent d’amiraux aguerris, de capitaines entraînés et de marins biens formés. La faute à ce délire idéologique de la Révolution, où seule l’adhésion au groupe le plus braillard tenait lieu de compétence. Or on ne forme pas de bons professionnels par décret.

La paix d’Amiens, signée en 1802, est loin et la marine anglaise doit faire avec ce qu’il lui reste de navires après une décennie à guerroyer. Non seulement elle doit assurer le blocus des ports ennemis, de la Baltique aux Açores, mais aussi contrôler le trafic entre l’Afrique et les Amériques pour lutter contre la traite des Noirs, devenue illégale par acte du Parlement (mais que Napoléon a rétablie pour faire plaisir aux riches copains de son épouse créole).

Sir Richard Bolitho, anobli depuis deux volumes et devenu vice-amiral, a l’ordre de rallier le cap de Bonne-Espérance pour établir une force navale permanente, destinée à laisser ouverte la route au sud de l’Afrique. Rappelons que le canal de Suez n’a pas encore été construit et que Le Cap commande la route des Indes, vitale pour le commerce anglais. Mais, toujours un peu rebelle aux us, coutumes et hypocrisies de la « bonne » société, il obtient d’embarquer sa maitresse, Catherine, tandis que lady Belinda son épouse officielle et superficielle, qui n’aime que les froufrous de Londres, se doit d’endurer « le scandale » tout en se posant en victime du devoir – en ne manquant aucune fête.

Depuis trois volumes, les histoires d’amour fleurissent entre les protagonistes, Bolitho amiral et Bolitho capitaine (Richard et Adam son neveu), Valentine Keen le capitaine de pavillon, Allday le fidèle serviteur… Ne voilà-t-il pas qu’Adam, fringuant et 28 ans, est tombé amoureux de Zenoria, la toute récente épouse de Valentine ? Aussi ardent qu’Adam, Richard se repaît du corps somptueux de Catherine, qui lui est toute attachée. Quant à Allday, il songe au port d’attache avec l’accorte aubergiste qui tient relais non loin de la maison familiale des Bolitho.

Mais des mutins s’emparent du Pluvier Doré, bâtiment de commerce réquisitionné par la Navy qui convoie si Richard l’amiral, parce qu’il transporte la paie des soldats du Cap. Catherine, habillé en marin pour être plus à l’aise, ne manque pas de s’illustrer comme un homme dans la bagarre qui s’ensuit, une épingle à cheveux jouant le rôle de sabre. Le navire se fracasse sur les récifs faute d’être manœuvré et les naufragés s’entassent sur un canot qui mettra de longs jours pour tenter de rallier les côtes africaines, mourant de faim et de soif.

Une fois recueilli in extremis et remis, Bolitho est envoyé par les Lords de l’Amirauté aux Antilles, où Napoléon compte bien chasser les Anglais. Et c’est à deux contre un que les bâtiments de la Navy vont faire face au plus vaillant amiral français… Malgré la trahison de l’ami Thomas Herrick, amer d’avoir été accusé à tort et surtout sans vie depuis qu’il a perdu sa femme du typhus.

Mais rien ne va sans heurt. La marine est chose trop sérieuse pour être confiée à des politiciens civils – c’est pourtant ce qui a lieu. Le rang tient lieu de compétence et le Règlement maritime ou l’obéissance stricte aux ordres tiennent lieu d’imagination et d’initiative. C’est ainsi que le vieux Sutcliffe, amiral rongé de syphilis, ne supporte pas qu’on ne lui rende pas compte à St Kitts tandis que Thomas Herrick, qui a frisé la condamnation à mort en cour martiale, ne veut plus prendre aucun risque.

L’auteur oppose les courageux de l’avant aux embusqués de l’arrière, le petit peuple des marins enrôlés de force aux élites nobiliaires aspirants dès 12 ans, les professionnels aux vaniteux. Ceux qui ont de la chance sont ceux qui la cherchent, pas ceux qui restent assis le cul sur une chaise en attendant qu’elle vienne de droit ou de naissance. Toujours attentif aux humains, hommes comme femmes et même adolescents, les Bolitho oncle et neveu savent commander parce qu’ils savent être justes et se faire aimer. Simplement en reconnaissant les autres pour ce qu’ils sont vraiment. Un bon récit d’aventure aux relations très humaines.

Alexander Kent, Par le fond, 1992, Phébus Libretto 2014, 446 pages, €11.80

Les romans d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Cienfuegos

Nous reprenons notre bus Agrale brésilien. Passe sur la route une charrette tirée par un âne avec trois générations cubaines dessus : le grand père à moustaches est en marcel blanc de campesino, le père porte une chemise de petit-bourgeois et de grosses lunettes à montures, le fils a le short et le débardeur lâche et coloré de sa génération. Les yeux brillants, la peau lisse, la tête se tournant vers tout ce qu’il y a à voir, la curiosité en éveil, c’est bien lui le plus beau.

Sergio se ressaisit du micro pour répondre à des questions silencieuses pour les passagers qui ne sont pas immédiatement derrière les profs du premier rang. « Oui, les gens se mariaient parce qu’ils avaient le droit d’acheter de l’électroménager. » Philippe, saisissant cette remarque au vol : « ben ils avaient qu’à divorcer quand c’était usé, ils se remariaient un peu plus tard, et hop ! » Françoise, intéressée : « ça coûte cher un divorce, à Cuba ? » Sergio : « 400 pesos. Les femmes coûtent toujours cher. Le prix est élevé pour ne pas encourager les divorces d’humeur ». Il ajoute : « les jeunes mariés, pour leur lune de miel, ont accès aux hôtels en dollars, comme les travailleurs méritants. » Donc faire un petit c’est un travail méritant ?

cienfuegos gamin

Sergio avoue des études universitaires d’anglais à La Havane, cinq ans d’université. Il a appris le français à l’Alliance Française. Très lisse, il esquive les questions polémiques ou gênantes et ne dit jamais plus qu’il ne faut. Tout a toujours l’air de devoir être retenu contre lui. C’est devenu une seconde nature. Tout ce qu’il qualifie « de droite » voit sa question réglée. Il n’y a pas à réfléchir mais à mettre de côté. « La vente des ordinateurs au privé ? » (encore une question invisible des profs ?) « ce n’est pas permis à Cuba. Il y a une taxe de 100% à l’importation. Seules les entreprises d’État et les administrations y ont accès. Internet existe depuis 1996 mais est peu répandu, les café Internet ouverts par le gouvernement sont à faible débit… et très surveillés. Il y a Internet dans le public mais les liaisons sont soumises à autorisation – ou clandestines (selon le site de la CIA, toujours bien informé, 4 fournisseurs d’accès Internet gouvernementaux existent à Cuba). Le téléphone ? Il y a en réalité 1,2 millions de téléphones pour 11,1 millions d’habitants (mais Sergio gonfle les chiffres par propagande officielle, comme d’habitude), surtout dans les entreprises. Depuis 1995, Cuba a signé une joint-venture avec les Mexicains pour développer le téléphone fixe. En avril 2001, la visite du Président chinois a conduit à accorder à Cuba 420 millions d’€ de crédits pour moderniser le réseau télécom et acquérir un million de téléviseurs fabriqués à Shanghai. Les particuliers qui veulent un téléphone doivent en « justifier le besoin par des attestations d’organisations publiques, associations ou syndicats ». Le téléphone mobile ? « Il concerne surtout les étrangers, les diplomates ou les commerciaux. Quelques régions touristiques sont reliées au réseau » – en gros 10% de la population. Cuba serait le 149ème pays (sur environ 195) en termes d’équipement mobile : l’accès au réseau cellulaire est vendu cher à Cuba et doit être payé en pesos convertibles. 1.6 millions de téléphones mobiles existeraient quand même en 2012 – la situation a explosé en quelques années, libérant un peu plus l’information et l’échange, minant un peu plus le paternalisme autoritaire à prétexte « révolutionnaire » des frères Castro. Des paquetes sont vendus sous le manteau, DVD reprenant des séries américaines et des extraits de journaux télévisés du monde extérieur; la censure laisse faire – tant qu’aucune info ne conteste la forme du régime… comme en Chine communiste.

Et le président François, hilare, serre avant-hier la louche au cacochyme Fidel, dont le frère Raul vient de se « reconvertir » auprès du pape François. Du moment que tout ce vieux monde conserve le pouvoir…

francois hollande et fidel castro 2015

Nous doublons une quarantaine de cyclistes américains en vélo, une association sportive qui a dû se revendiquer de la pédale pour avoir le droit officiel d’aller à Cuba. Sur la route, deux charognards urubus dévorent le cadavre d’un petit chat écrasé. Plus loin un autre, perché sur un poteau téléphonique, prend le soleil, les ailes écartées comme une figure héraldique.

cienfuegos fillettes

Voici Cienfuegos, renommée ainsi en 1829 du nom d’un gouverneur qui a beaucoup fait pour le développement économique de sa province. Rien à voir avec le compagnon de Castro. Ce sont des gens de Bordeaux, en 1819, qui ont fondé la ville, Louis de Clouet et cinquante colons. Aujourd’hui, Cienfuegos est une base navale militaire, une cimenterie, une raffinerie, un port sucrier. La ville abrite la seule centrale nucléaire cubaine, commencée par les Russes en 1980 puis abandonnée après la chute du soviétisme (ouf ! selon les écolos).

Le prado de Cienfuegos est « le plus long de l’île de Cuba, 1,5 km », selon Sergio. Il a été construit en 1912. Les façades à colonnes sont peintes pastel, les fenêtres portent des grilles forgées. En bord de mer s’élèvent les villas coloniales chic de style hispano-américain début de siècle. Une maison en bois du 19ème siècle a le style tout à fait Nouvelle-Orléans – nombre des colons fondateurs venaient en effet de Louisiane. Avant d’entrer dans la vieille ville, nous roulons dans des quartiers aux nombreuses écoles. Sur les stades attenants s’ébattent les enfants, les garçons en short s’adonnent au foot. Dans le port est ancré un grand trois-mâts barque. Sur les façades des villas sont posés de nombreux panneaux « chambres à louer » pour attirer le touriste chez l’habitant. Ce doit être mieux qu’à l’hôtel, en tout cas plus original pour qui veut visiter l’île autrement. Nous effectuons un court arrêt au Palacio del Valle, un bâtiment de style mauresque bâti en 1917. Un Cubain d’ici en plein travail dort sur le parapet au soleil le long de la mer. L’eau est nacrée, légèrement embrumée.

Un ado passe avec sa mère, vêtu d’un débardeur à trous bleu ciel brillant. Un autre porte une double chaîne au cou, un lacet noir et du métal doré. Ils ont le souci de leur beauté à peine adolescente. Est-ce un trait local ? Dans son « Voyage à La Havane », l’écrivain cubain (bien sûr en exil) Reinaldo Arenas met en scène un couple obsédé par le vêtement, la parure et la reconnaissance sociale, sujet de la nouvelle « Tant pis pour Eva » écrite en 1971. La recherche de l’identité est un sport pathétique national. Sur la bâche d’un camion il est écrit en espagnol « attencion al turismo ». Il ne faut pas effectuer de traduction littérale du style « attention aux touristes » comme Françoise qui se précipite dans tous les faux amis mais traduire plutôt « services pour le tourisme ». Si elle voit sur une bouteille écrit vino de mesa, elle est capable de traduire « vin de messe » !

cienfuegos fier ado cuba

Le bus nous mène sur la place principale, le Parque José Marti, pour un arrêt d’une heure. Autour de la place s’élèvent un théâtre, un collège, une église, un palais, l’Assemblée provinciale, le palais des Pionniers, un café… Des gavroches errent entre les bancs du parc, désœuvrés. Ils traînent leur ennui débraillé, à peine intéressés par les rares touristes qui passent devant eux, un peu plus par une grand-mère et son petit fils qui donnent à manger des graines aux pigeons.

cienfuegos gavroches

L’église cathédrale de la Purissima Conception est vide de fidèles, peu décorée et en réparations. Ses vitraux français représentent les douze Apôtres et sa façade néo-classique (terminée en 1869) est plus belle que les horreurs qui se bâtissaient à la même époque en France. Le théâtre Tomas Terry se visite, mais il faut encore payer trois dollars pour voir une salle de spectacle à l’italienne où Caruso et Sarah Bernhardt se sont produits. Je préfère faire un tour de l’autre côté de la place, devant le palais Ferrer à l’élégant belvédère aérien où l’on monte par un escalier à colimaçon. Le baroque exubérant se mêle au néo-classique austère pour faire du bâtiment un ensemble bizarre mais séduisant.

Nous enfilons une rue commerçante. D’une boutique de jeux pour enfants s’échappe une épaisse fumée. Cela n’a l’air de ne gêner personne. Il paraît que l’on y enfume des moustiques ou autre vermine… Une queue sur le trottoir : c’est un marché et l’on attend son tour pour présenter ses tickets de rationnement. Plus loin, un coiffeur taille et tond à la chaîne. Puis s’ouvre un magasin multiple où des femmes se font manucurer alors que d’autres peuvent se faire ressemeler leurs chaussures. Les hommes peuvent en acheter pour 250 à 380 pesos. Un coin librairie vend des romans d’aventure dont « La guerre du feu » de Rosny en espagnol et des récits révolutionnaires comme « Descamisados » – les Sans-Chemises – de l’auteur cubain né en 1942 Enrique Acevedo González, engagé dès 14 ans dans la rébellion castriste. Le mauvais papier a jauni avec le temps et les opuscules brochés sont poussiéreux. Qui achète encore ces vieilleries idéologiques édifiantes ? On se croirait dans une librairie catholique des années 50. Le reste des vitrines du magasin présente en un seul modèle à la fois des produits d’entretien, des vases à fleur, des chemises de garçons, des colliers et des bagues en fer blanc.

cienfuegos lyceens

À côté est installé un vaste atelier de confection orné du portrait barbu du Fidel en personne, tel un patriarche méditerranéen veillant sur son cheptel de femmes besogneuses. Des rangées d’ouvrières sont vissées à leurs machines à coudre, confectionnant des chasubles, des robes et des chemises. Il y a du monde dans la rue en ce mercredi matin, des femmes en courses mais aussi des hommes adultes (ne travaillent-ils pas ?), des jeunes, quelques enfants qui sortent de classe, sac au dos et chemise ouverte au soleil fort. Certains portent au cou le foulard rouge du primaire mais ont détaché la plupart des boutons de leur chemisette d’uniforme, ce qui leur donne un aspect cocasse à la David Copperfield. Ce débraillé, peu compatible en principe avec l’austérité partisane ou l’embrigadement révolutionnaire tant vanté au musée de la Moncada, montre que la population n’est plus dupe des slogans ronflants, même les enfants qui imitent tout. La mise à l’aise des corps, la manifestation de la sensualité juvénile, le souci de l’apparence personnelle, sont les premiers pas vers la liberté d’être, une forme de résistance. Toute dictature a toujours voulu discipliner les corps pour plier les volontés et limer les esprits. Le laxisme vestimentaire d’ici est une preuve que l’idéologie revue par la Caraïbe n’est pas aussi totalitaire qu’à Moscou, Pékin ou Phnom Penh, et c’est heureux.

Quittant Cienfuegos, nous apercevons dans la campagne des traces d’un ouragan comme il s’en produit régulièrement sur Cuba : toits arrachés, arbres cassés, palmiers écrêtés côté vent. « Des milliers » de logements, des centaines d’écoles et de locaux industriels sont, selon les statistiques officielles (« milliers » est un terme de la langue de bois), détruits ou endommagés. La région est dédiée aux plantations de bananes et de mangues. Des slogans vides peuplent toujours les murs ; on ne les voit même plus. Mais le contraste entre l’idée et la réalité saute parfois aux yeux comme la pancarte « entreprise machin d’avant-garde » au-dessus d’un portail rouillé et d’un mur en ruines, ou cette banderole « seguimos im combatte » (« nous sommes au combat ») sous laquelle deux vieux gros, avachis, cuvent leur rhum sur un banc.

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Trinidad de Cuba

Le bus descend de la montagne jusqu’à Trinidad, sur la mer des Caraïbes. Trinidad est une ville coloniale dont le centre est bien conservé, inscrite au Patrimoine Mondial de l’Unesco depuis 1988. Sergio nous débite aussitôt tout un tas de renseignements en pleine chaleur, tant il a envie de parler, alors que l’on aurait envie de laisser errer notre pensée en cette heure du jour et de se laisser imbiber d’ambiance de la ville, après nos deux jours de forêt. C’est de Trinidad que Cortès est parti en 1518 envahir le Mexique.

mere et fille trinidad cuba

Les façades pastel des maisons se succèdent, de toutes les couleurs des glaces italiennes, bleu, vert, rose, ocre, jaune…. Elles sont ponctuées de hautes grilles ouvragées, à l’espagnole. Les rues sont pavées par bonne intention et les habitants aiment à y circuler – côté ombre. Les véhicules sont absents, sauf dérogation pour travaux ou livraisons, et les deux-roues peu nombreux. Il est donc agréable de déambuler à pied dans le centre historique. De vielles carrosseries américaines ponctuent les trottoirs dans la partie encore autorisée à la circulation.

vieille americaine trinidad cuba

Nous faisons une pause à l’ombre relativement fraîche d’un bar qui vend de tout. Un présentoir de cartes postales étale le Guérillero romantique dans tous ses états : avec ou sans cigare, avec ou sans barbe, avec ou sans treillis… Un homme à l’entrée fabrique lentement un cigare à l’aide de feuilles roulées.

rouleur de cigares trinidad cuba

Dans la rue, en face, une négresse aux yeux d’or vend des colifichets. Elles s’est passé les yeux aux paillettes dorées, ce qui lui donne un regard mystérieux et attirant. Un homme passe, portant un cochon vivant en travers des épaules. Nous sommes ici entre la ville et la campagne – qu’on se le dise !

negresse aux yeux d or trinidad cuba

Un écolier tout frais lèche une glace au sortir de l’école, puis croque deux biscuits en guise de déjeuner. Le sourire qu’il me décoche pour la photo est aussi éclatant que sa chemise.

ecolier en uniforme primaire trinidad cuba

Un petit musclé, qui ne porte qu’un short scolaire aubergine, rapporte de la boutique une brique de lait à sa mère. Il a les cheveux en brosse, presque blonds, et le visage semé de taches de rousseurs.

gamin trinidad cuba

C’est le sucre qui a donné sa richesse à la ville, au 19ème siècle. Mais les premières révoltes d’esclaves en 1830 et concurrence de la betterave ont fait s’effondrer le monopole de la canne, première atteinte de la « mondialisation » aux privilèges donnés par la nature. D’autant que Cuba – déjà ! – reste archaïque en n’abolissant pas l’esclavage comme la France l’a fait à Haïti. Aujourd’hui encore, le travail non libre du « socialisme » en fait un bagne dont les balseros s’efforcent de s’échapper chaque année. La ville s’enfonce dans le conservatisme, isolée entre la mer des Caraïbes et la montagne del Escambray. Cienfuegos, la grande ville, est trop proche pour ne pas capter tout le commerce et toute l’industrie de la région. La contre-révolution installée dans les montagnes au nord de Trinidad rend le pouvoir encore plus méfiant envers ses habitants – mais (revers positif de cet état de fait) – cela a permis à la ville de ne pas être défigurée par l’urbanisme révolutionnaire dans le style stalinien des autres villes. Le conservatoire de Trinidad, aujourd’hui, est devenu un trésor : il attire le tourisme !

trinidad interieur cuba

Après un tour dans les rues, nous voici sur la plaza Mayor. L’église paroissiale de la Santissima Trinidad, construite durant presque tout le 19ème (commencée en 1814 elle ne fut achevée qu’en 1892) dresse sa façade un peu lourde, son parvis aux trois arcades fermées par trois grilles serrées comme trois cages. Elle est close et nous ne verrons pas le Christ de la Vera Cruz, une statue partie de Barcelone en bateau et destinée au Mexique, mais qui « refusa » obstinément de quitter Trinidad : à chaque départ, une tempête forçait le bateau à revenir au port. « Dieu l’a voulu », telle est l’éternelle devise superstitieuse de ceux qui ne veulent pas se battre. La ville a sombré dans la misère à cause de la concurrence du sucre de betterave, mais elle avait gardé son Christ.

trinidad vu du musee cuba

Le musée d’architecture coloniale est installé dans deux vieilles maisons du 18ème siècle à la façade bleu pastel. En face de l’église, Hernan Cortès a campé. Aujourd’hui, une longue maison de 1809 arbore son long balcon de bois de style sudiste américain, tandis que le rez-de-chaussée, très frais, est devenu une galerie de peinture moderne à destination des touristes. Le square de la plaza Mayor est dessiné comme un jardin à la française, où les buissons de buis taillé sont remplacés par des grilles de fer forgé peintes en gris. Le soleil s’en donne à cœur joie et marquette le sol de multiples ombres rythmées. Des oiseaux, des chats et quelques enfants rompent l’alignement des ombres en se roulant dans la poussière.

grille trinidad cuba

Il fait très chaud, Sergio nous saoule à parler tout le temps, et je suis quant à moi ravi qu’il nous lâche dans le musée « romantico » du palais Brunet, la demeure d’une ancienne famille Borrel venue d’Espagne. Il y a des pièces « d’ambiance » et l’éternel coin de révolution dans deux ou trois salles. Un mirador permet une vue aérienne des toits de la ville, jusqu’à la mer, scintillante au loin. Le patio est à l’ombre et ses arcades ouvrent sur les pièces qui contiennent le mobilier d’aristocrates amassé par les riches familles de la ville et rassemblé ici depuis 1974. Un salon est pavé de marbre de Carrare, son plafond à caissons de cèdre, ses murs ornés de moulures néoclassiques. Des vases de Sèvres voisinent avec des lustres de cristal de Bohème et des meubles de bois européen. Un fauteuil voit son accoudoir garni d’un cendrier en céramique et d’un crachoir, parfait siège à fumer le gros cigare.

musee trinidad cuba

La suite de l’après-midi est libre et je pars, seul, effectuer quelques photos dans la ville. On ne réussit bien les photos que seul. Nul pour se mettre devant, pas de groupe pour casser l’ambiance. Le photographe solitaire se fond dans la foule, il passe inaperçu, surtout s’il prend patience de guetter le moment propice et s’il sait sourire. Je prends ainsi nombre de gens sans avoir à donner le sempiternel dollar, juste pour le plaisir de l’échange de regards.

filles trinidad cuba

Des femmes brodent et discutent, un vieux mène son âne et pose quelques secondes pour la photo, des garçons rentrent de l’école, le regard perdu, rêveurs, d’autres, des petits, jouent déjà au baise-bol, le cartable dans un coin, des petites filles sages vont par deux, toutes de couleurs habillées. Un chien est couché sur la pierre, derrière la grille de sa fenêtre, et me jette un regard lourd de sieste interrompue. Un autre un peu plus loin, un caniche, est affalé sur un seuil, la tête entre le chambranle et la porte, frisée comme une Marie-Antoinette prête à passer au tranchoir.

fillette et grand mere trinidad cuba

Un garçon sans chemise ni chaussures porte une cage à oiseau dans les mains. Il rêve en regardant la fenêtre ouverte où les derniers écoliers rangent leurs affaires sous les directives de leur maîtresse. Mais le soleil tombe rapidement et je ne suis pas fâché de devoir attendre les autres au rendez-vous de la plaza Mayor, mes pellicules achevées.

gamin oiseleur torse nu trinidad cuba

Nous reprenons le bus pour un arrêt dans un atelier de poteries sans intérêt (mais sans doute compris dans la visite organisée). Françoise et la vétérinaire belge jouent avec les perruches en cage et avec les chiens omniprésents. Pendant ce temps, des gavroches débraillés escaladent le mur du fond pour nous regarder déambuler dans cette cage, comme des singes de zoo. Comme j’en rigole, ils me font un signe.

ecolier trinidad cuba

Le bus conduit par Ricardo arrive enfin à l’hôtel Costabur, appartenant toujours à la chaîne Horizonte. Il est à l’écart de la ville, sur la presqu’île d’Ancon, bordant la mer. C’est un ensemble de blocs à la soviétique où tout se déglingue peu à peu à l’intérieur, miroirs, lavabos, rebords de terrasse. La douche est un plaisir, de même que sécher nos affaires atteintes par ces deux derniers jours de pseudo-randonnée. La piñacolada (jus d’ananas, lait de coco, rhum, sucre et glaçons) est un tel plaisir que nous en prenons deux, ce qui motive un quatrième appel de caisse collective à 10$.

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Une pensée pour Katmandou

La destination jadis des routards occidentaux est atteinte au cœur. Le tremblement de terre dû à l’emboutissage de la plaque asiatique par la plaque africaine (ce qui crée l’Himalaya) a fait plus de 5500 morts et des centaines de destructions irréparables de bâtiments.

nepal pasupatinat

Je suis allé au Népal dès 1987, et plusieurs fois depuis. Ce pays enclavé entre l’Inde et la Chine est un carrefour d’ethnies, de langues, de religions et de commerce. Les gens y sont mêlés, astucieux, vigoureux. Si la ville de Katmandou est sale et odorante, sans ramassage d’ordures autre que par les chiens et les cochons, si ses bâtiments sont de briques et de bois, elle possède un charme indéniable.

Nepal Sakhu

Les arbres n’hésitent pas à pousser entre les pierres et les fontaines voient chaque fin de jour les femmes et les enfants se laver en public. Et les temples hindouistes montrent cet érotisme naturel et joyeux qui déplaît tant aux quakers anglo-saxons et aux intégristes musulmans – bien loin des religions du Livre.

nepal bois erotiques Bhaktapur

Les temples fument d’encens et de lampes à graisse. La pauvreté est rarement misérable, sauf handicap ou maladie; je n’ai jamais rencontré d’enfants aussi heureux de vivre, même en loques et pieds nus, qui parlent plusieurs langues avant dix ans. Et les merles du Népal pépient sur les fils.

nepal gamin bhaktapur

La campagne est montagnarde, entre 1500 et 3500 m, et les hautes vallées sont riantes, très vertes parce que très arrosées par la mousson (qui commence dans quelques semaines). Mais les rhododendrons sont là-bas des arbres et les singes se nichent entre les branches. Il n’est pas rare de croiser une trace de guépard dans la boue d’un sentier.

nepal chemin helambu

Si l’Everest est la destination des bobos à la mode sports-extrêmes et des executive qui veulent vaincre tout ce qui leur résiste, il est là-bas le grand-père. Celui qui fume éternellement au-dessus des hommes et gronde de temps à autre, repaire du yéti (nombre de sherpas m’ont assuré l’avoir vu) et des eaux bienfaisantes.

Nepal Bhaktapur

J’ai une pensée pour Katmandou, pour le Népal et pour ses gens – que j’ai beaucoup aimés fréquenter.

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Sucre tabac et distillerie de Cuba

Il faut attendre que le soleil tombe, durant les vingt derniers kilomètres avant Santiago, pour distinguer enfin quelques détails du paysage que nous traversons. Les travailleurs rentrent des champs, les écoliers de l’école. D’autres jouent déjà au ballon, en short, jeunes corps caramel souples et vifs. Il fait plus chaud ici qu’ailleurs dans la région, en témoigne la végétation différente dont les agaves, les cactus et les arbres à pain. Nous croisons des charrettes et des camions ; tous ont la benne remplie de cannes à sucre frais coupée. Il y a une récolte par an.

ecoliers caramel cuba

Le bus est arrêté sur la route par un train à sucre en manœuvre. Il avance, lentement, puis recule, peut-être pour aller chercher on ne sait quel aiguillage en aval. Tout cela en prenant son temps, de façon bien bureaucratique. Le socialisme ne connaît pas la productivité, les travailleurs ne seront pas plus payés s’ils font bien, alors…

fatigue cuba

Les champs de cannes en cours de coupe poussent dans toute la région centrale. Les wagons qui servent à transporter les cannes sont vieux et rouillés, garnis de barreaux comme des cages. Ils conduisent la récolte des champs jusqu’à l’usine sucrière du village de Los Rios, commune de Palmas Soriano, le nom même de la marque de rhum goûtée hier. Sergio nous vante Cuba, « sixième pays au monde à introduire le chemin de fer sur son territoire, le deuxième des Amériques ». Mais ni les voies ni le matériel ne sont entretenus depuis l’aide soviétique des années soixante. Des wagons diesel, véritables bus sur rail, transportent les ouvriers aux champs, faute de camions.

distillerie 19eme cuba

Les deux cheminées de la sucrerie fument à plein régime, vomissant du noir productiviste comme jadis, sans aucun souci pour la pollution. Le travail reste toujours la valeur suprême de l’idéologie ouvrière, et peu importe la modernité. Dans la région de Cienfuegos subsistent encore de vieilles locomotives à vapeur alimentées au charbon, nous dit Sergio. Elles servent toujours à l’industrie sucrière et certaines datent de 1874. Sur les 11 969 km de lignes, seules 147 sont électrifiées.

locomotive sucre cuba

Curieusement, l’industrie sucrière, la plus importante activité agricole de l’île, n’emploie environ que 300 000 personnes. C’est peu. Il faut ajouter le café, le cacao, le tabac, les bananes, les productions vivrières. Mais tout cela représente peu sur l’ensemble de la population, 25% (qui ne produit que 7% du PIB). Même si l’on enlève les moins de 14 ans encore à l’école, et les quelques trop vieux pour travailler, l’agriculture emploie relativement peu de monde à Cuba. L’industrie est réputée employer 24% de la population pour 37% du PIB (il faut bien distiller le rhum et rouler les cigares !) mais ce sont surtout « les services » qui emploient 51% de la population, signe d’une administration pléthorique et de l’importance de l’agitation politique sur la production même de richesses. Le secteur d’État représente en 1998 75% des actifs et le taux de chômage « avoué » est quand même de 4.3% en 2013 : quelle réussite pour un État « socialiste » !

esclave enchaîné cuba

Pour le tabac, les labours s’effectuent à la charrue tractée par des bœufs en juillet. Le tabac est semé en septembre et repiqué mi-novembre. La récolte a lieu en janvier suivant, feuille à feuille. Elles sécheront dans des maisons de bois aux toits de palme où l’air circule bien sans qu’il n’y fasse jamais trop chaud, cela pendant cinquante jours. Les feuilles de tabac seront alors mises en ballots dans des écorces de palmier pour vieillir par fermentation de six mois à deux ans. Ensuite, ce sont le plus souvent des femmes qui reprennent les feuilles une à une, ôtent les nervures et les classent par taille, teinte et texture en les posant sur leurs cuisses. Il faut cinq ans pour former une spécialiste du classement. Mais les femmes ne roulent pas les cigares sur leurs cuisses, c’est un mythe ! Les fabricants spécialisés doivent faire de 100 à 140 cigares par jour. Dans les manufactures, un lecteur assis face à eux leur lit un roman ou le journal pour les éduquer !

Cohiba cigars in disaplay. Havana (La Habana), Cuba

Le « habano » – nom du cigare cubain (on dit aussi « puro ») – est le mélange de cinq types de feuilles : trois pour la tripe (le milieu du cigare), un pour la capote (enroulée autour de la tripe) et un pour la cape (l’enveloppe extérieure, visible, la plus précieuse). L’originalité d’un havane dépend du pourcentage de feuilles choisies pour lui donner sa force (ligero), son arôme (seco) et sa combustibilité (volado). L’assemblage est aussi important que pour un grand cru de vin. Ce sont les maîtres assembleurs qui connaissent les dosages adéquats pour chaque type de cigare de la marque. Les cigares une fois terminés sont regroupés par cinquante et laissés à reposer dans une grande salle pendant plusieurs semaines. Ils sont ensuite classés en fonction de 64 nuances de couleurs et rangés en dégradé du plus sombre au plus clair. Bagué un à un (signe de leur authenticité !) ils sont déposés dans leur boite définitive, en cèdre comme il se doit. Nous trouvons des Cohiba, des Lanceros, des Siglo V, des Coronas et des Romeo y Julietta n° I à IV, des Montecristo n°1 à 3, des Esplendidos, des Partagas…

cigares cubains

rhum legendario aniejo cuba

Mais nous attend plutôt la dégustation de rhum, avec incitation à l’achat. Il s’agit d’une production de Santiago dont le nom est Palmas Soriano. Ce n’est pas Bacardi. Le vieux rhum (5 à 7 ans d’âge) n’est pas fort, 38° degrés seulement contre 55° aux Antilles, il a un goût de rhum Negrita sucré et allongé. Il est assez parfumé mais ne vaut ni un cognac ni un whisky malté. On nous en sert un demi-centimètre dans un gobelet en plastique pour goûter. L’idée est de déclencher un achat de rhum, cigare, café, cacao, photos en noir et blanc du Che (dont la célébrissime prise par Korda en 1960), en bref, tous les produits qui sont aujourd’hui l’image de Cuba dans le monde. Françoise « n’aime pas le rhum » et j’ai ainsi double ration… à peine de quoi me rincer le gosier.

rhum legendario cuba

La fabrique achète du jus de canne qu’elle laisse un peu fermenter. Elle procède ensuite à une distillation double, puis filtre le résultat dans des cuves à charbon actif pour éliminer les impuretés. Le vieillissement s’effectue en fûts, à 75° d’alcool. Pour atteindre le titrage officiel à 38°, on ajoute « simplement » de l’eau déminéralisée ! Le rhum se déguste mieux avec un café et un havane, selon le gros Noir qui veut faire de l’humour. « Les femmes ? – après, rit-il. » Les 38 employés de la fabrique sortent quelques 6000 bouteilles chaque jour. Le bar à dégustation et vente se trouve à l’étage et nous y passons plus de temps qu’à la visite…

Le Havana Club de 7 ans d’âge est pour moi le meilleur des trois rhums que nous avons goûtés, sec et parfumé. L’« Aniejo Reserva » Havana Club simple et le « Ron Legendario Aniejo » sont, parmi les rhums bruns, moins bons, trop fades et trop sucrés pour mon goût. Quant aux rhums blancs, ils ne sauraient se boire seuls ; ils servent surtout aux cocktails.

Nous reprenons donc le bus l’après-midi. Sur le trajet depuis l’hôtel, nous passons à la demande de Sergio qui veut nous les montrer, dans les quartiers chics aux maisons du début du 20ème siècle entourées de jardins. Celle de la famille Bacardi est un presque château, très cossu. Sur un stade, des adolescents s’entraînent au base-ball, le sport national. Aux arrêts de bus se pressent des filles superbes, belles jambes, fermes poitrines et grands sourires. Dans les rues, les adolescentes ont le regard effronté et parfois l’expression directe envers les mâles occidentaux. Une adolescente en débardeur me propose d’acheter un cigare à la sauvette et je lui réponds que je ne fume pas ; elle me répond du tac au tac, en espagnol, qu’elle fumerait bien le mien, de cigare. Elle a accompagné cette remarque d’un bruit de bouche et d’un regard suggestif vers ma ceinture. Le sexe, partout vous suit, peu pour le désir, surtout pour le fric… tant le Cuba socialiste manque de tout.

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Joaquim Maria Machado de Assis, Un capitaine de volontaires

joaquim maria machado de assis un capitaine de volontaires
Vous ne connaissez pas Joachim (…) de Assis ? Moi non plus. Il est cependant très célèbre dans les lettres brésiliennes puisque fondateur de l’Académie du pays en 1897. Né en 1839 d’un père ouvrier noir, descendant d’esclaves, et d’une mère portugaise faisant profession de blanchisseuse, le petit Joachim fut autodidacte. Fin observateur de la société, dans laquelle il ne s’est jamais senti pleinement légitime de par ses origines mêlées et de par son éducation éclectique, il décrit les comportements de ses contemporains avec une acerbe ironie.

Notamment l’amour, l’Hâmour comme le ralliait Flaubert, qui est la grande occupation des mâles dès leur adolescence en société, jusqu’à ce qu’ils se « rangent » par le mariage. C’est donc l’histoire d’une conquête que le narrateur couche sur le papier, celle de Maria, femme épanouie au corps de danseuse qui ensorcelle les sens avivés des puceaux du temps. Nous sommes fin XIXe et le siècle est victorien, même sous les tropiques, surtout dans la « bonne » société.

Le conte est banal – et tragique. Le jeune homme tombe amoureux de l’ensorceleuse, qui se trouve malencontreusement la compagne d’un ami. Il trahit cet ami, puis son amour, Maria se repentant très vite de son écart de quelques semaines où les seules privautés torrides consenties étaient à peu près de se toucher les mains. Le narrateur raconte son chagrin à un autre ami, qui s’empresse de demander conseil à sa maitresse, laquelle va faire avouer Maria, dont elle est amie. Si vous suivez jusqu’ici, tout va bien. La tragédie commence lorsque l’ami marital de Maria entend par inadvertance la conversation des deux femmes. L’aveu de la trahison lui fait du mal, il s’engage pour la guerre, la grande guerre du continent sud-américain entre 1865 et 1870, celle de la Triple alliance contre le Paraguay du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay réunis.

Évidemment le capitaine meurt au combat, Maria le suit de peu, et la fille de 15 ans aussi. Il n’y a que le narrateur qui survit, lâchement, sans avoir été ni jusqu’au bout de son amour en l’enlevant, ni jusqu’au bout de son désespoir en mettant fin à ses jours, ni jusqu’au bout de sa maturité en s’engageant lui aussi. C’est en cela que réside la finesse psychologique de cette nouvelle, qui ferait un vrai roman s’il était plus développé. Mais Joachim de Assis voulait rester sec, n’étant en rien atteint par le baroque brésilien de son époque.

Ce pourquoi, comme Stendhal dont il s’efforce parfois à copier le style neutre et précis, il reste lisible aujourd’hui. Point de romantisme dans ce conte social, point de lyrisme larmoyant avec force théâtre – la simple réalité des passions remuées en société fermée, contente d’elle-même mais rarement capable de les surmonter. L’immaturité du jeu, les hommes en pleines hormones pariant sur les femmes pour les faire « tomber », comme aux cartes.

Une jolie édition sur papier ivoire à couverture cartonnée d’une alliance d’éditeurs de La Rochelle orientés vers le grand large, à un prix abordable.

Joaquim Maria Machado de Assis, Un capitaine de volontaires, fin XIXe brésilien, éditions française La Découvrance & Les Arêtes, traduit du portugais par Dorothée de Bruchard, 2015, 37 pages, €7.00

Attachée de presse : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 ou guilaine_depis@yahoo.com

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Yasushi Inoué, Le loup bleu

yasushi inoue le loup bleu
Le jeune Temüjin et futur Gengis-khan est-il mongol ou Merkit ? Les Merkit sont un peuple turc égaré en Mongolie. Sa mère Höelün l’était, mariée à Yesugëi ; le fils aîné devrait donc être pour moitié mongol, descendant du loup bleu et de la biche fauve. Or Höelün a été enlevée durant quelques mois par un Merkit et n’a été reprise par Yesugëi, le chef des Mongols, qu’enceinte. De qui est donc l’enfant ? A jamais, le doute subsistera et l’auteur de ce roman historique en fait le ressort secret de l’ambition démesurée du garçon. Il a voulu être plus mongol que les Mongols, plus loup sauvage que tous les loups alentour. L’auteur japonais de cette biographie romancée a réussi à nous captiver et à nous convaincre – et son personnage légendaire a réussi sa vie en marquant l’histoire.

Yesugëi mort, la famille est laissée pour compte, les fils trop jeunes pour prétendre gouverner les tribus nomades jalouses de leur indépendance. Temüjin ne s’appelle pas encore Gengis-khan, qui signifie tout-puissant seigneur. Il n’a que 14 ans et doit subir l’ostracisme avec ses frères et demi-frères et sœurs ; il vit avec sa famille dans une tente à l’écart des tribus. Sa mère est une maitresse femme qui n’a pas le droit de décider (ainsi en a voulu le fils) mais garde l’unité du clan. Les garçons chassent et pâturent les bêtes, s’entraînent à l’arc et à la lance ; ils sont vigoureux et musclés.

A 18 ans, Temüjin se marie avec la fille d’un chef de tribu que son père a négocié pour lui lorsqu’il n’avait que 10 ans. Mais la belle est vite enlevée – par des Merkit encore – et Temüjin doit ronger son frein avant de pouvoir faire alliance avec deux autres tribus pour la reprendre. Elle est enceinte et l’enfant n’est sans doute pas de lui… L’histoire se répète, mais Temüjin agit comme son père l’a fait : il feint de croire que son fils aîné est bien le sien et l’élève en loup bleu mongol. Bâtard lui aussi, le garçon devra se surpasser, comme Temüjin l’a fait ; c’est ainsi que leurs mères les a chacun élevés.

Les mœurs du temps pastoral, en ces temps reculés (Temüjin naît en 1162), ne sont guère civilisées. Les femmes ne sont bonnes qu’à enfanter et toute prise de guerre engendre des viols répétés. Temüjin lui-même, par expérience personnelle, ne croit pas en l’immuabilité des femmes : « Elles étaient des réceptacles étonnamment prodigues et accueillants pour la semence de toutes les tribus » p.81. Tout autres sont les hommes, fidèles jusqu’à la mort lorsqu’on sait les prendre.

Les tribus vaincues voient tous leurs mâles décapités, parfois dès l’âge de porter les armes (vers 12 ans), parfois jusqu’à la racine, afin que nul ne se lève à nouveau pour contester la vassalité. D’autres fois, les enfants servent d’esclaves aux vainqueurs, comme les femmes. Lorsque ses fils sont devenus adultes, Höelün a réclamé qu’on lui confie un petit de chaque tribu éradiquée, afin de les élever en Mongols. C’est ainsi que quatre autres garçons sont entrés dans la famille.

La force de Gengis-khan est ces liens d’homme à homme qu’il a su lier avec ses pairs, une fraternité plus grande que celle du sang. Son succès est dû aussi à sa détermination et à une intelligence aigüe des rapports de force entre tribus. Il prend conscience du désir des Mongols de vivre mieux, dans des contrées plus riantes et aux pâturages plus riches – il suffira de leur donner pour qu’ils le suivent. C’est ainsi qu’il va passer la Grande muraille pour envahir les Kin en 1211, juste avant ses 50 ans…

La suite dure quinze ans, jusqu’à sa mort, à a veille d’envahir le nord de l’Inde, poussé à aller plus loin, toujours plus loin. Ses fils et généraux ont pillé Boukhara et Samarkand, défait les Bulgares et les Russes près de l’Ienisseï, étendu l’empire mongol de la mer de Chine à la mer Caspienne. Mais tout ça pour quoi ? Comme le dit un conseiller chinois de Gengis-khan, la gloire militaire est éphémère car fondée sur la seule force qui doit sans cesse s’imposer, seule compte dans les siècles la culture qui civilise et féconde.

C’est la jeunesse et la formation de la personnalité de Temüjin qui a intéressé le romancier, répondant pour son temps d’après Seconde guerre mondiale à la quête d’identité des Japonais. Comment devient-on soi-même ? Comment se relève-t-on des revers subis ? Comment assurer sa civilisation dans la durée ?

S’appuyant sur un poème épique du XIIIe siècle et sur les éléments fragmentaires que l’on connaît sur la vie de Gengis-khan, Inoué laboure le personnage pour lui donner vie. Il livre un roman empli d’action et d’humanité, malgré la cruauté du temps. Gengis-khan est un mythe pour les Japonais, leur héros Miyamoto du Dit des Heike, serait passé en Sibérie pour se réincarner en grand Khan des Mongols.

Yasushi Inoué, Le loup bleu- le roman de Gengis-khan, 1960, Picquier poche 1998, 270 pages, €7.60

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Clément Rosset, La philosophie tragique

clement rosset la philosophie tragique
Le tragique est un sentiment de joie philosophique, venu de l’être même, qui bannit le pessimisme comme le moralisme. Il est probablement ce « vouloir-vivre » de l’Occident qui a permis l’essor du savoir et de l’économie, en même temps que les conquêtes et les explorations. Ce qui a eu pour conséquences l’exigence de la liberté de penser avec celle d’entreprendre, et la participation démocratique progressive, de puis l’Habeas corpus anglais jusqu’aux Révolutions française et américaine. « Rien de plus noble et de plus élevé en l’homme que son attitude critique qui le porte à déchirer impitoyablement toutes les croyances qui pourraient compromettre sa lucidité intellectuelle, mais auxquelles il se sent lié par un pressant besoin affectif : cette attitude – qui suppose une dureté envers soi-même – est proprement la ‘purification philosophique’ » (introduction).

L’auteur définit le tragique comme un « soudain refus radical de toute idée d’interprétation » p.7. Il est l’intelligence, cette faculté de l’esprit qui s’oppose à l’imbécilité. Le ‘baculus’ en latin est la canne, sur laquelle s’appuie toujours l’imbécile pour s’éviter de penser et de prendre ses responsabilités. L’imbécile est un boiteux de l’âme.

A l’inverse, l’esprit tragique accepte la surprise radicale, même celle qui fait mal parce qu’elle déstabilise : l’échec de l’affectivité et la solitude fondamentale de tout homme, la découverte de la bassesse inhérente à la nature humaine, l’apprentissage de l’absurde et de la mort. A cela, le tragique ne pourra jamais donner d’interprétation. Il s’agit d’un échec insurmontable, irrémédiable, irréconciliable avec l’univers. L’homme se découvre mortel, seul et nu. Il ne sera jamais Dieu, malgré le « progrès », le « bien », le « mérite ».

Les infantiles préfèrent refuser rageusement ce monde-là et croire aux chimères du « bonheur ». Les virils l’acceptent – tragiquement (viril au sens philosophique inclut les femmes, évidemment, au sens de fortes, fermes, courageuses tout comme les hommes). Il n’y a pas de liberté fondamentale de choix, mais un instinct, une force intérieure ou une faiblesse interne. Rodrigue (le Cid) ne choisit pas entre la grandeur ou l’égoïsme, il préfère la voix la plus longue de son instinct naturel : la générosité.

Le tragique est réaliste, il constate que l’humain n’est libre que relativement, contraint par sa condition de mortel, seul et faible – ni dieu ni ange, mais à moitié bête. Et qu’il faut faire avec. L’individu puise sa force en lui-même pour réaliser son humanité avec les autres, telle est sa gloire et sa joie. Tel est le tempérament que l’on pourrait qualifier « à la française » de droite, bien que ces distinctions apparaissent un tantinet ridicules dès que l’on quitte les frontières étroites du ghetto médiatique parisien. A gauche, pour user des mêmes distinctions poseuses, le tempérament est porté à l’illusion et aux grands mots ronflant – que l’on aime à confondre avec les choses. On croit encore que l’humain n’est qu’un ange déchu que ses mérites existentiels suffiraient à remplumer, une page blanche où « la société » écrirait tout le bien, qu’il a le « droit moral » de choisir pour éviter tout le mal – sans que Bien ou Mal ne soient vraiment définis autrement que « par ce qui est admis », donc ce que tout le monde aspire à faire – et qu’enfin ce choix détermine sa vertu au regard d’une justice immanente. Même si Dieu est mort, les laïcs de gauche croient encore en une Balance suprême…

« Le tragique est d’abord ce qui nous permet de vivre, ce qui est le plus chevillé au corps de l’homme, c’est l’instinct de vie par excellence » p.49. La vitalité est source de la joie, la grande joie dionysiaque de Nietzsche, « semblable à Hamlet ; tous deux ont plongé dans l’essence des choses un regard décidé : ils ont ‘vu’, et ils sont dégoûtés de l’action, parce que leur activité ne peut rien changer à l’essence éternelle des choses ». Connaître empêche parfois d’agir, il faut à l’action le mirage de l’illusion.

Mais le tragique n’est pas l’à-quoi-bon ? S’il est étranger à toute mise en question, il est lui-même l’éternel scandale. La vie vaut moins que l’homme, elle emprisonne, mais l’humain est le plus grand. Être homme, c’est ce courage s’assumer toutes les situations, bien que l’on n’ait aucune prise sur elles. Sans la responsabilité, que resterait-il de la liberté, donc de l’humanité ? L’estime de soi est allégresse. « L’héroïsme n’est pas un élément tragique : c’est le tragique qui engendre l’héroïsme » p.74. L’homme vaut plus que toute chose car il est le seul à posséder cette valeur-là. « La valeur réside dans l’exception, l’ordre des choses’, lui, est platitude » p.88.

La morale commence avec le non au tragique, par le refus du réel. Socrate avait senti l’incompatibilité entre morale et religion, cette conscience tragique de l’existence. Il fut donc le premier « blasphémateur » par peur et par haine de l’instinct religieux, blasphémateur du don tragique qui explique à la société les contradictions de la vie et des valeurs. Le refus d’affronter précède le refus d’admettre. Il conduit à l’absence de respect devant l’Être. La pitié, par exemple, consiste à s’illusionner sur autrui et écarte la réaction saine du mépris. Mépriser constitue une douleur morale intolérable : « entrer dans la pitié, c’est refuser de considérer que le méprisable est méprisable, c’est s’aveugler sur la réalité tragique, c’est fuir devant la souffrance » p.122. Avoir pitié, c’est fuir devant le réel humain, préférer l’illusion, réagir par atavisme moral (idéal) contre le tragique (réel) qui fait trop mal. Alors que la générosité est une force active qui aide dans la réalité son prochain par surcroît de vitalité et empathie pour endiguer ce qui va contre la vie.

Le moralisme triomphant secrète la bêtise, heureuse et sûre d’elle-même comme une vache à l’étable qui rumine son foin et regarde, quiète, passer les trains. L’idée bête du bonheur refuse l’irréconciliable pour lui substituer le « mieux ». Elle espère une solution de synthèse pour l’avenir, un « progrès » : c’est Socrate contre Sophocle, Voltaire contre Pascal.

Meurt alors l’innocence du devenir : le « mérite » est la causalité introduite dans le monde des valeurs. Si chacune a « sa raison », ce sens causal exerce une tyrannie et fait régner un esprit de sérieux clérical. Telle est l’Église solennelle de l’Inquisition, la sévérité puritaine des sectes, l’esprit de purification de la Terreur et de Daesh, la « ligne » de Lénine ou Staline, le « cant » victorien et le « politiquement correct ».

Un ancien petit livre encore tout frais de ses découvertes toujours actuelles.

Clément Rosset, La philosophie tragique, 1960, PUF Quadrige 2014, 204 pages, €11.00
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Yasushi Inoué, Le château de Yodo

yasushi inoue le chateau de yodo
Maître du roman historique japonais, l’auteur nous transporte en 1573, période charnière où le morcellement féodal est unifié militairement en quelques années par le Taikô Hideyoshi, puis par le shogun Tokugawa en 1603. Ces nœuds de vassalité compliqués, dans une culture de l’honneur jusqu’à la mort, ont failli tuer le Japon qui n’a connu son essor que sous la dictature d’un général premier ministre ayant la confiance de l’empereur.

Pour conter cette histoire shakespearienne, pleine de bruit et de fureur, Inoué prend les yeux d’une femme, Tchatcha, héritière de la grande famille infortunée des Nobunaga. Fillette, elle fuit le château incendié de son père, tandis que celui-ci se fait seppuku (le hara-kiri des mauvaises traductions 19ème) et que le père de son père est tué. Son frère aîné, 10 ans, sera retrouvé dans un village et décapité par le vainqueur. On ne laisse aucun survivant mâle qui puisse venger la famille, dans ces querelles de préséance où seul le droit du plus fort s’impose. En revanche, les femmes et les filles sont du butin bon à prendre pour engrosser, afin de diluer le sang du vaincu dans celui du vainqueur ou, au moins, celui d’un vassal.

En ces années où l’on devient samouraï à 14 ans, pas de pitié pour les erreurs ; chacun assume son destin, préférant périr dans les flammes du château assiégé ou le sabre à la main dans un combat perdu d’avance. Les plus lâches se rachètent en s’ouvrant le ventre, achevés par un ami proche pour s’éviter de trop longues souffrances. C’est ce qui arrive à la fin au fils de la fillette mariée contre son gré à l’assassin de sa famille et devenue dame Yodo. Il a eu le tort de se révolter, par orgueil de fils du Taikô, alors qu’il n’avait aucune chance de succéder à son père – ni l’âge requis, ni les soutiens. Car l’individualisme apparent du guerrier samouraï (chacun suit seul sa voie du guerrier) s’efface devant le collectif du clan. C’est tout un réseau qui règne ou qui fait allégeance, pas un seigneur en particulier : qui voudrait le croire serait condamné. Hideyori, fils de Hideyoshi, n’est pas un guerrier achevé lorsqu’à 26 ans il croit pouvoir prendre le pouvoir ; il n’aura aucun soutien, même des daimyos les plus proches de son clan, car il ne ferait pas un chef suprême efficace. Ne s’étant jamais battu, il sera forcé de s’éventrer, avec sa mère, dans les ruines fumantes de son château d’Osaka incendié…

Mais cette époque virile, qui cultive la guerre pour tremper les caractères, est d’une vitalité peu commune : elle voit se développer l’art du thé, le théâtre nô, la philosophie zen, la poésie des fleurs de cerisier au printemps et de la lune en automne. Le samouraï est à la fois guerrier et esthète, austère et hédoniste, brutal et délicat ; il ne craint pas la mort mais est capable d’amours platoniques. Bien que ventres à porter les héritiers et supports de l’amour troubadour des poètes combattants, les femmes jouaient par mariage un rôle politique ; elles pouvaient influencer leur puissance de mari, favoriser leur cousin ou leur neveu, nouer les intrigues pour allier les vassaux prometteurs à leur clan familial.

Entre deux incendies, à 7 ans et à 37 ans, Tchatcha va connaître deux amours puis deux maternités et voir la mort de ses deux fils, le premier à 4 ans, le second à 26 ans. Takatsugu, l’aîné de ses cousins, est son premier amour de 7 ans – jamais déclaré : « C’était un garçon mince au joli visage, à la peau très pâle. Avec sa haute taille et son maintien d’adulte, on lui aurait donné bien davantage que ses douze ans » p.24 ; elle le reverra à intervalles réguliers, à 16 ans beau comme une fleur, à 19 ans juste avant une évasion, lui mariera l’une de ses sœurs, à 46 ans serein et osé. Takatsugu, chrétien, n’adopte pas le culte de la mort des samouraïs japonais ; tout ce qui compte pour lui est de survivre dans ces luttes croisées entre clans. Il fuira les châteaux envahis, fera allégeance successivement à tous les puissants – et se retrouvera riche et considéré vers l’âge de 50 ans, principal soutien du shogun resté vainqueur.

ephebe samourai nikko festival photo argoul

Ujisato avait 23 ans lorsque Tchatcha l’a rencontré ; elle en tombera amoureuse mais sans jamais céder à ses avances, retenue par le sentiment de sa condition qui lui fit renoncer au bonheur pour conserver l’honneur. Ujisato, devenu général par fidélité à son clan, mourra au combat. Tchatcha deviendra la troisième concubine de Hydeyoshi, le vieux guerrier qui unifia le Japon. Mais le dernier enfant de ce Taikô trop vieux ne pourra pas prendre sa succession, malgré les serments de fidélité réitérés des uns et des autres : l’honneur, c’est bien ; les intérêts, c’est mieux. C’est pour être restée rigide que Tchatcha subira avec son fils son destin.

Telle est peut-être la leçon de l’auteur aux Japonais, ses contemporains des années 1960. Il a mis six ans à écrire cette histoire bien connue, ne sachant comment la prendre ni comment la traduire en termes actuels. Dans la lignée de ses autres romans historiques, Yasushi Inoué prend prétexte de l’histoire pour montrer à son propre pays ce qu’il en est de ne pas s’adapter, de conserver à tout prix des valeurs surannées, de déifier l’honneur avec la démesure de l’orgueil.

Un beau roman tragique qui vous fera comprendre de l’intérieur la mentalité japonaise, les deux tempéraments de rigidité et de souplesse que le sabre de samouraï allie à merveille, l’équilibre entre plier et rompre qu’il faut sans cesse préserver. Aujourd’hui et demain – comme hier.

Yasushi Inoué, Le château de Yodo, 1960, Picquier poche 2013, 393 pages, €10.50
Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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