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Arts et société aux îles Marquises

mata hoata expo 2016 musee quai branly

Le « musée du quai Branly » (quel vilain nom !) est consacré aux arts premiers. Il expose jusqu’au 24 juillet 2016, « le visage et les yeux » (mata hoata en marquisien) de la culture des îles Marquises. Objets anciens et objets créés après contact avec l’Occident du 18ème siècle à nos jours, ce sont près de 400 œuvres issues des réserves du musée et de collections françaises et étrangères qui viennent de cet archipel Pacifique parmi les plus isolés au monde.

La construction des maisons se fait en bois depuis les temps immémoriaux, les poteaux de soutien sont surmontés d’une poutre faîtière (Hiva Oa). Ces poteaux ont souvent forme humaine, ce sont les tikis. On les trouve également à la proue des pirogues. Les grands yeux sont symboliques, puisqu’associés aux ancêtres. Les tikis jalonnent aussi les meae, ces sites religieux ou funéraires réservés aux prêtres et aux chefs. Ils sont le plus souvent sculptés dans le bois, mais aussi en pierre, en os ou même en dent de cachalot. Représentant un homme ou une femme, tous ont de grands yeux, un nez large et une bouche de grenouille entrouverte d’où passe le bout de la langue.

La généalogie depuis les origines mythiques était valorisée car elle donnait la place de chaque individu dans la société (au total peu nombreuse, environ 100 000 personnes au meilleur, environ 10 000 personnes aujourd’hui). Les généalogies étaient récitées lors des grandes fêtes familiales et la mémoire se servait de pelotes de fibre de coco tressées et nouées pour fixer les souvenirs. À chaque nœud sa génération, à chaque cordelette sa lignée ; le corps central contient les dieux.

tiki akau edgar tamarii coll part

La vie quotidienne aborde pour le vêtement le tapa (écorce battue en fibres), pour l’alimentation le pilon de pierre, le récipient kotue, le bol à kava, et enfin pour la pêche et les voyages la pirogue.

Le kotue servait à conserver le popoi, la teinture ou le crâne d’un chef…

Le kava est une plante (Piper methysticum) qui donne une boisson narcotique très usitée par l’élite. Elle était réservée aux chefs, aux aînés, aux prêtres et aux guerriers, et consommée dans des maisons taboues (sacrées). C’était le rôle des jeunes garçons que de préparer le breuvage. Ils mâchaient les racines, les recrachaient et ajoutaient de l’eau douce. Une fois filtrée, la boisson était présentée dans un plat en bois ovale (tanoa), dont la poignée rappelle l’ornement de pirogue à la proue. Chacun buvait dans un bol décoré d’usage sacré, parfois en os humain (ivi po’o) provenant soit d’ennemis, soit de parents.

bol a kava musee quai branly

La pirogue (vaka) servait à tout : à l’identité puisque les origines remontent au débarquement, à la survie puisque les esquifs servent chaque jour pour la pêche en mer, à la religion puisque l’instrument de navigation relie les hommes entre eux et hommes et dieux. Les embarcations les plus courantes étaient petites avec un seul balancier ; les plus grandes, avec deux balanciers pour la stabilité, pouvaient contenir une dizaine de personnes et naviguer en haute mer. Mais la navigation lointaine nécessitait des pirogues doubles encore plus grandes, encore plus stables, les coques réunies par un plancher et actionnées par un mât supportant des voiles en feuilles de pandanus tressées.

ornement de pirogue musee ethno geneve

Les instruments de la fête sont présentés au musée sur la reconstitution d’un tohua (aire collective). Chacun se pare de bracelets, de colliers, d’ornements de tête et d’oreilles, de tatouages car le sujet central de l’art des Marquises est le corps humain : tikis supports et tikis funéraires, bijoux, peau ornée. Danse, musique et poésie sont des activités éphémères, mais aussi sacrées que la sculpture, le tissage ou le tatouage. Cet art a été transmis par les dieux et l’on commence dès l’adolescence à tatouer son corps pour ne terminer qu’à un âge avancé. Chaque étape importante de la vie s’inscrit sur la peau et protège le mana, l’énergie vitale. Ornement d’identité, de statut social, de place dans le clan, de sensualité pour attirer une femme, le tatouage avait un sens global. Bien autre chose que l’affichage narcissique d’aujourd’hui.

Les guerriers étaient armés surtout de frondes et de massues.

homme tatoue de nuku hiva 1804

L’exposition montre aussi des journaux de bord du capitaine Cook et du capitaine Marchand, des gravures et des peintures (Gauguin), des photographies. L’art local s’adapte aux nouveaux matériaux importés comme le métal, le tissu, les perles de verre. Un artisanat commercial accompagne la colonisation, comme les maquettes de pirogues, les casse-tête ou les noix de coco sculptées.

Musée du Quai Branly, 37 quai Branly, 75007 Paris, RER Pont de l’Alma

  • Ouvert mardi, mercredi et dimanche de 11h à 19h00 et jeudi, vendredi et samedi de 11h à 21h00
  • Tarif exposition 9€, tarif réduit 7€, billet unique collection + exposition 11€, réduit 9€
  • Dans le cadre du plan Vigipirate, toutes les valises, tous les sacs de voyage et grands sacs à dos sont interdits.

Exposition Mata Hoata

France-Culture, émission le Salon noir sur l’archéologie des Marquises avec Marie-Noëlle Ottino, historienne UMR Paloc du CNRS et Pierre Ottino-Garanger archéologue, chargé de recherche à l’IRD. À écouter en podcast

Le livre : Carol Ivory (commissaire de l’exposition), Mata Hoata – arts et société aux îles Marquises, 2016, Actes Sud, 320 pages, €47.00

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La vie en fleur

Enfin un air de printemps ! Des températures qui montent, le soleil qui luit, et voilà que les corolles des fleurs s’ouvrent, que les oiseaux lancent des trilles.

tulipe

La tulipe « noire » luit doucement en absorbant les couleurs, comme douée d’une intense concentration.

Même les bêtes se prélassent, les chats au soleil, les chiens aux clôtures.

Il a fallu attendre le mois de mai, déjà entamé, pour qu’enfin la succession des saisons se manifeste, elle qui fait tout le charme de nos pays tempérés. Les jours sont plus longs, les nuits plus courtes.

Les vêtements s’allègent après le long hiver, la peau ose peu à peu s’offrir. Avez-vous remarqué ? Au printemps, les filles s’ouvrent du bas et les garçons du haut. Pour les demoiselles, les robes se font plus légères, corolles inversées incitant à venir butiner. Pour les adolescents, les cols s’ouvrent, polos ou chemises ; les cous se dressent, les gorges se dégagent des gangues de lourd coton, pistils virides à l’affût.

cerisier

Le cerisier offre la fragilité de ses pétales, roses comme des joues adolescentes.

dahlia

Le dahlia blanc exhibe le diaphane de ses falbalas, comme de la tulle à mariée.

fleurs jaunes

Les arbustes se peuplent de fleurs jaunes ou violettes, dressées en essaims.

fleurs violettes

Le vert tendre du lierre montre combien il a manqué de soleil ces temps derniers, tout comme le prouve le teint encore pâle des enfants, la gueule enfarinée.

lierre

Les pâquerettes de Pâques vivent leur plein épanouissement – un peu en retard cette année.

paquerettes

Les pensées sauvages surgissent entre les pierres, de vraies nuits debout à elles seules, vivaces. On ne fera jamais taire la nature, la vie qui pousse, les êtres qui vont, désirent et s’aiment.

pensees sauvages

La vie en fleur renaît, chaque année. J’ai toujours aimé le printemps.

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 2

Woman doing gymnastics on beach

Woman doing gymnastics on beach

Chloé passe ses dix ans, enrichie d’expériences, de cajoleries et de sensations sur la peau. L’année de ses onze ans est la révélation. Clou du tome, elle ne sera distillée qu’après de longues approches, les préliminaires étant tout dans l’érotisme, même enfantin. Car Chloé n’est encore qu’une enfant et le lecteur ne doit pas s’attendre à des turpitudes telles qu’Anal+ a su déformer les esprits. Nous ne sommes pas dans la pornographie, mais dans la sensualité. Tout reste bien innocent, à onze ans. « J’adore poser tout mon corps nu partout. Herbe, terre… c’est tout le plaisir » p.82.

Elle s’effeuille doucement couche par couche devant sa fenêtre le soir, sachant que son copain voisin Julius la regarde en secret. Mais ce cadeau ingénu cessera brusquement, le jour où il invitera des copains. Avec ses amies, elle participe à des soirées pyjama où l’on se met à l’aise, voire toutes nues, pour cancaner sur ses semblables et pouffer à des mots interdits. Rien de tel que les potins pour jauger ce qui se fait ou non. Par exemple : « Sur la plage hier, j’ai vu des cruches de vingt à vingt-cinq ans qu’on avait trop regardées, trop admirées au cours de leur vie. Elles ont fini par croire qu’elles étaient des filles géniales et du coup ne font plus bosser leur tête, se contentant de prendre soin de leurs corps. Chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles trahissent cela. Elles en sont réduites à glousser et à avoir des réflexions pas plus évoluées que celles des filles de ma classe. Voilà ce qui arrive lorsqu’on séduit trop facilement autrui. Une fois sur cette pente glissante, on n’en finit plus de sombrer. Rapidement le corps et la superficialité deviennent tout. Le physique devient un passeport pour l’ascension sociale, le logement et le travail, que ce soit en couchant ou en faisant des pirouettes » p.30.

Mais ce n’est pas pour cela que les limites sont franchies. Chloé, du haut de ses onze ans délurés, répugne au pornographique anatomique des magazines, dont elle découvre quelques exemplaires dans la table de nuit de son père, lassé de sa mère et qui va divorcer. Elle n’est pas narcissique mais conviviale, elle ne s’emplit de jouissance que lorsqu’un autre a du plaisir. Sous la douche collective d’après sport, elle mate les autres filles et se fait mater, pour comparer. Vivre entièrement nu éviterait bien des perversions, pense-t-elle. Et une copine de plage naturiste de lui conter comment elle a soigné ses deux cousins tout juste ado qui la mataient sous la douche : en vivant à poil devant eux toute la journée, jusqu’à ce que leurs regards en soient rassasiés.

De même ressent-elle le bonheur des autres par contagion. Ainsi de sa cousine Estelle, de quelques années plus grande, avec la religion. « Dieu nous a créé pour le plaisir » (p.35), dit l’adolescente qui connait plusieurs garçons, et Chloé, qui n’en connait pas encore, est séduite. Ce qui ne l’empêche pas de raisonner par elle-même : « En religion, quelque part, tout est un peu sexuel. Les gospels, le corps du Christ, les rapports troubles entre Dieu et Marie, entre le Christ et Marie-Madeleine, voire même entre le Christ et le Malin (le passage sur la tentation). Ceci dit dans la Bible, lorsque ça parle de baise, ça associe beaucoup cela au péché, au déluge, à la fin des temps. Sacré paradoxe » p.33. Ce qu’aime Estelle dans le catholicisme est l’harmonie, « ce ‘Aimez-vous les uns les autres’ si cher au Christ. Quand je couche c’est plus fort que moi, j’aime éperdument. Pas seulement le garçon à mes côtés, je m’aime aussi moi, les gens dans l’immeuble, ceux de la ville, de la région, du pays » p.35. Rien à voir avec « le tentateur ». Lui, « c’est autre chose. Lui il attrape en levrette et vous retourne dans tous les sens » p.38.

Intéressante approche baba cool du christianisme : « contrôler son corps et ses pulsions donne plus d’extase que se jeter dans le plumard de n’importe qui » p.86. Pas faux ! Sauf que ni les évêques ni le Pape n’enseignent cette simplicité biblique, et qu’il faut retrouver les écrits païens des Grecs pour cette philosophie de nature.

Enfin, « ce fut l’année de mes onze ans qui fut déterminante dans mon apprentissage à la sensualité » – nous sommes à la page 56. Divorce des parents, garde alternée, entrée en sixième, vacances en liberté. Chloé connait grâce à sa tante un peu hippie la sensualité d’une robe portée à même la peau, le vent s’infiltrant sous la jupe pour flatter le duvet, les tétons pointant déjà sous le fin tissu. Quand les garçons ouvrent leur chemise, les filles portent plus haut leur jupe.

adonaissante offerte a son adonaissant photo argoul

A la plage avec sa mère, alors que celle-ci la laisse seule pour draguer, elle s’installe sur le sable et se déshabille au maximum. « Tout ce qui compte c’est pouvoir profiter du soleil, du sable et de l’eau de toute ma peau ». Elle ne tarde pas à faire des adeptes et lie connaissance avec une fille de son âge. Sandrine est naturiste, et elle va faire avec elle un « apprentissage pas sage » dès la page 99. Rien de torride mais quand même ; une jupe sans culotte est bien pratique pour effleurer le bouton avant d’explorer la caverne. Mais pour cela il faut « ressentir », ce qui signifie cajoler autant la peau que le cœur.

« Qu’en conclure ? Qu’on avait le droit à des expériences entre filles tout en aimant les garçons. Qu’il est compliqué d’être concentré sur le plaisir de l’autre en s’occupant de soi-même. Qu’une expérience avec son prochain valait cent expériences avec soi-même » p.113.

Quant au reste, à propos de Carl, le copain de sa mère, « il me suffisait d’un rien… lui tenir la main dans la rue en jupe, un petit coup de vent passant entre mes jambes et j’en ressentais de ces frissons ! Ou encore un petit câlin du soir sur ses genoux, revêtue d’une simple nuisette et m’arrangeant pour que le doux tissu remonte innocemment le plus possible vers le haut de mes cuisses. Ou lui murmurer une phrase anodine au creux de l’oreille. Ou faire semblant de me bagarrer avec lui. Ou lui demander quelques chatouilles. Toute une tripotée de petites astuces qui me mettaient immanquablement dans tous mes états, mélange de candeur et de dépravation si cher à mon enfance » p.138.

L’enfance est innocente et sensuelle. Est-elle perverse comme le dit Freud ? Oui, mais polymorphe, ajoute-t-il, ce qui nuance. Rien de morbide ni de déviant, une sensualité à fleur de peau, une sensibilité au ras du cœur, une attention au bord de la raison. Car tout est au présent pour une petite fille qui grandit, tout est nature et sensations. A ne pas juger du haut de la sécheresse des gens mûrs, surtout ceux d’aujourd’hui, névrosés d’être passés à côté de la liberté, faute d’avoir su être responsables.

« Ceux qui s’imaginent les seventies et le début des eighties comme une partouze géante avec fumette à tous les étages se trompent » – dit l’auteur. « Oui, il est vrai que chez les adultes, en certains milieux on faisait facilement l’amour… mais à la bonne franquette, sans perversité. À la maison les enfants ne faisaient pas la loi, davantage de sport et d’air frais, et la nuit les rues étaient assez sûres. Bref, nos caboches fonctionnaient mieux, pas perturbées par les SMS, profils Facebook et jeux vidéo. C’est ainsi et c’est tant mieux, et c’est surtout tant pis pour aujourd’hui » p.89.

Un tome plus mûr que le premier, la fillette grandit et devient plus réelle. Contrairement au tome premier, où elle manquait, l’histoire compte moins que les expériences des sensations dans ce tome second. Cette suite d’anecdotes fondées sur le corps, les éléments, les autres, le plaisir qu’on donne et celui qu’on ressent, est en soi toute une histoire. La sagesse d’une très jeune fille pas « sage » au sens rassis des bourgeois culs bénis intéressera tous ceux qui aiment les êtres.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 2 – Éducation libre, 141 pages, autoédition Format Kindle, €2.99

Blog de l’auteur : www.plume-interdite.com

Théo Kosma déjà chroniqué sur ce blog

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Théo Kosma En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards

theo kosma en attendant d etre grande 1 vetue de regards

Une petite fille raconte ses années libertines. Ou plutôt son enfance libre dans ces années 1970 un peu baba cool où la sensualité a trouvé droit de cité. Pas trop, mais plus qu’avant. C’est ainsi que des plages existent où des femmes vont seins nus ; ou des enfants jusque vers sept ou huit ans restent vêtus de vent. Mais le Surmoi peccamineux chrétien ou social inhibe les adultes, ils ont plus peur du regard des autres que la volonté de dispenser une éducation épanouie. La dictature psy, qui fait florès à l’époque, remplace les curés pour prêcher la pudeur et autres Œdipe mal gérés.

L’auteur s’en amuse, par la voix de Chloé. Celle-ci n’est pas si délurée qu’elle le croit, tout juste un brin trop en avance, comme si elle reconstruisait sa prime enfance une fois grande. Pour connaître un peu les enfants, je m’étonne qu’elle puisse avoir des souvenirs aussi précis dès l’âge de deux ans, qu’elle voie ses copains et copines frissonner de pudeur à quatre ans, qu’elle ait envie de regarder des films d’épouvante à six ans, qu’elle s’informe « à la bibliothèque » sur le sexe au même âge, qu’un copain de son âge, huit ans, ait « la main qui tremble » à seulement la déshabiller, sans que rien d’autre ne se passe…

Tout redevient réaliste après huit ans, le plaisir érotique de se rouler toute nue dans le sable ou dans l’herbe, de s’affronter au catch dans le plus simple appareil avec sa meilleure copine, de nager nue pour voir les garçons émoustillés, de prendre des douches matin et soir pour se toucher, se lisser, s’explorer. Nous sommes loin des rigueurs des couvents mais rien de bien méchant, pas vraiment de sexe, ou plutôt rien de génital – et surtout rien entre enfant et adulte. Uniquement des jeux entre soi, caresses et frottements, nudité et sensations. De l’intime, pas de l’intimité, observer les réactions de ses sens, sans en oublier aucun ou presque (l’oreille ?).

Il y a même de l’humour à décrire par des yeux enfants les contorsions maladroites des adultes qui s’enferment dans leur chambre pour « classer le courrier » (nous sommes avant l’ère Internet) ou qui ahanent dans leur lit « comme dans un documentaire animalier ». Mal baisés, mal aidés, « libérés » sans trop savoir qu’en faire ni comment faire, les adultes du temps sont de gentils paumés velléitaires qui accordent une liberté sans savoir où elle va, ou en interdisent une autre sans savoir pourquoi.

La société ne les soutient pas, au contraire ! « Chaque année, écrit l’auteur p.115, les tissus sont devenus de plus en plus petits. Les shorts qui arrivaient aux genoux ont laissé apparaître le haut des fesses. Les pantalons sont devenus tailles basses, découvrant la culotte, voire la raie. Les chemisiers ont mis le dos à l’air, les t-shirts se sont arrêtés au-dessus du nombril. Les manches ont raccourci elles aussi, jusqu’aux épaules, et qui plus est les matières sont devenues de plus en plus moulantes et transparentes. Moulantes au point de dessiner les tétons et les lèvres du vagin. Transparentes au point de tout montrer du soutien-gorge, ou selon le cas de l’absence de soutien-gorge. Tout cela a entraîné deux paradoxes. Tout d’abord, moins il y a de tissus plus le prix augmente. Ensuite, plus la peau est découverte plus le naturisme devient ringard. Si ! Quel illogisme… » (J’ai corrigé les deux fautes d’accord du paragraphe – elles ne sont pas les seules, notamment « tache » qui ne s’écrit pas « tâche » sans changer de sens).

theo kosma En attendant d'être grande 1 couv bis

Le roman est joli, panthéiste sans être voyeur, sensuel sans être indécent, libre sans être licencieux. Tout est naturel, tout est nature – tout devrait aller de soi. La lecture en est quand même « réservée à des lecteurs majeurs » selon le puritanisme anglo-saxon de rigueur sur le net et comme il est rappelé en frontispice. De même la mention rituelle : « Tout lien avec quelque élément réel serait purement fortuit ». Mais nombre de femmes pourront se reconnaître partiellement en petite fille des années 70 (c’est moins vrai pour les garçons), malgré les sensations et activités un peu forcées des premières années, trop reconstruites me semble-t-il.

Vêtue de regards est un titre savoureux mais il manque à mon sens une histoire. Écrire sur les sens aurait un sens plus vif si les échappées voluptueuses étaient les éléments accompagnant une action. Le lecteur lit l’impression passive du monde sur la petite fille ; il aurait aimé lire le monde en actes, qui ajouterait du piment à ces moments d’érotisme innocents tels qu’un Marcel Aymé, dont l’auteur prend parfois le style, a su en instiller.

Ce premier opus est le premier d’une série qui en comprend jusqu’à présent cinq – éditée uniquement en e-book.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards, 2014, e-book format Kindle €0.99

Blog de l’auteur : http://plume-interdite.com/qui-suis-je/

Contact : theo.kosma@plume-interdite.com

Le blog d’Anne Bert soutient ce travail et en a parlé Elle note particulièrement qu’« il est fort utile de donner de la visibilité à de tels textes qui rappellent à tous et à toutes que leur corps est aussi autonome, tout comme leur esprit, qu’il ressent des désirs et de la curiosité et qu’il est normal que l’enfant explore tout cela, sans brimade. »

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Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

michel tournier le roi des aulnes
Roman éneaurme, comme disait Flaubert, roman mythologique qui peut se lire au premier degré mais en perdant beaucoup de son suc. Nous sommes dans l’histoire et dans la psychologie, dans le social et dans le signe – nous sommes à l’orée des années 1970 où tout devient possible, après mai 68 ; où tout est remis en cause de l’univers bourgeois ; où tout est sémiotique avec Roland Barthes, René Girard, Jacques Lacan, Roland Jacobson, Bruno Bettelheim

Nous avons donc Abel Tiffauges dont le nom est celui du fief du violeur en série Gilles de Rais, saisi dès l’enfance comme enfant martyr de ses camarades pré virils qui l’appellent Mabel comme une fille, et protégé par Nestor, un pervers obèse de son âge dans le pensionnat catholique Saint-Christophe. Lequel Abel, grandi et devenu géant malgré un petit zizi (microgénitomorphe) et un entonnoir sternal comme Michel Tournier (p.114), s’établit mécanicien faute de capacités intellectuelles, et voyeur photographe pour capturer la beauté d’enfance à laquelle il reste accroché. S’il échappe au renvoi du collège à cause d’un incendie, il échappe à la prison pour un viol de fillette qu’il n’a pas consommé à cause de la déclaration de guerre. Pension, armée française, camp de prisonnier allemand, il est remarqué par un garde-chasse de Goering puis est envoyé à la forteresse de Kaltenborn (source froide), en Mazurie aux confins de la Prusse-Orientale, terre de forêts et de marais, où sont dressés à l’art militaire en Napola l’élite aryenne du Reich entre 12 et 18 ans.

Très vite, les 16 à 18 ans sont envoyés au front, Abel étant chargé de recruter d’autres 11 à 13 ans aux alentours sur son grand cheval noir qu’il a nommé Barbe-Bleue (surnom de Gilles de Rais). Il joue au Roi des Aulnes du poème de Goethe, mis en musique par Schubert, cet elfe des marais rusé qui ensorcelle et s’empare des enfants pour en jouir, malgré la pauvre rationalité de déni par leur père, inapte à les protéger. Mais la guerre avance, avec sa démesure, l’ogre Hitler dévore les enfants allemands au rythme du rouleau compresseur soviétique, et les 400 Jungmannen de Kaltenborn mourront les armes à la main, les trois plus beaux empalés dans un grand cri primal sur les épées de parade – par les soldats communistes ivres de vengeance, croit le lecteur – mais au contraire par les enfants mêmes qui se sacrifient pour réunir l’apha et l’omega, explique Michel Tournier à Gallimard (Lettre de la Pléiade n°59), fin exigée par la mécanique héraldique. Une parodie criarde de Golgotha où les jumeaux roux encadrent un Lothar aux cheveux presqu’argent. Héneaurme, aurait dit Flaubert, qui crucifie de même les lions dans Salammbô et fait apporter la tête tranchée de Oaokannan à la fin du banquet d’Hérodiade. Abel Tiffauges a sauvé un petit Juif affaibli « entre 8 et 15 ans », qu’il portera sur les épaules avant de s’enfoncer lentement dans le marais. Il rejoindra ainsi dans l’éternité mythologique les hommes des tourbières, découverts par les archéologues en ces confins, victimes émissaires sacrifiées à l’âge du bronze pour faire vivre la société.

Telle est la trame de ce gros livre en six parties dont la première, jusqu’au tiers du livre, attire peu. L’esclavage de pension et la propension à la scatologie sent trop lourdement sa psychologie freudienne du stade anal (« l’acte défécatoire »). La partie armée française permet déjà l’évasion, Abel s’occupant des pigeons voyageurs aux plumes soyeuses et tendres comme une peau d’enfant. Mais dès qu’il entre en Allemagne, le roman prend tout son charme. Michel Tournier, germaniste depuis l’âge de 9 ans, est incontestablement séduit par les paysages de brumes et de lisières un brin sauvages, par les gens un peu lourds (paysans fiables et avisés, ex-Wandervögels « chantants et enlacés, dépenaillés » p.418, ou gauleiters brutaux et vulgairement parés), par les bêtes (élans, cerfs, aurochs, chevaux) qui vivent comme au premier matin du monde – et par les jeunes garçons blonds aux muscles noueux et à la vitalité joyeuse. Il passera crescendo des pigeons aux gamins avec la même tendresse voyeuriste et caressante, avec le même amour panthéiste (et non génital).

Michel Tournier n’est pas Abel Tiffauges, même si un auteur met toujours de lui dans ses personnages. « Dans mes romans, je n’exprime pas du Tournier, je fais du roman », dit-il volontiers en entretien. Il n’a jamais été pensionnaire, il était trop jeune pour un camp de prisonnier, il n’a jamais été mécanicien ni racoleur de gosses pour école militaire. Ce pourquoi la lecture au premier degré d’un « fou » pédophile et séduit par le nazisme qui « gêne » certains contemporains, n’est pas la bonne. La honte coupable d’avoir laissé se développer le nazisme et la répulsion viscérale pour toute attraction même sublimée envers les moins de 15 ans disent d’ailleurs beaucoup sur notre époque de chochottes, « mal à l’aise » avec tout ce qui sort des normes confortablement puritaines et effarée devant toute violence fondamentale. Les islamistes et autres totalitaires ont de beaux jours devant eux, à terroriser cette faiblesse devant l’inconnu et le profond.

Mais la lecture au premier degré, qui est le fait de la majorité, n’est heureusement pas la seule. Pour bien comprendre, il faut de la culture, denrée rare en notre époque d’éducation « nationale » appauvrie et d’Internet plaçant tout sur le même plan. Le roman est symbolique, irrigué de mythologies à la Roland Barthes, de signes à la structuraliste et de psychologie de masse à la Wilhelm Reich. Embrigadé depuis tout petit en pension, garage, armée et camp, Abel Tiffauges est écartelé entre le nomadisme de son prénom biblique et l’enracinement ogresque de son nom de féodal prédateur, compagnon de Jeanne d’Arc. Ce n’est que par cette lecture que la première partie prend son sens. Abel n’aura de cesse que de procéder à « l’inversion » de toutes les normes d’une société qui cherche toujours à l’enfermer : dans la pension religieuse, dans l’instruction scolaire, dans l’amour conjugal, dans la sexualité hétéro obligatoire, dans le guerrier patriotique, dans le travailleur modèle. S’il couche avec une femme c’est avec « une garçonne », en outre « juive » : ce n’est pas par démagogie pour notre époque, mais par transgression des normes de bienséance bourgeoise avant-guerre. Après le viol dont la fillette qu’il révère l’accuse, alors qu’il ne l’a pas touchée, il fait une croix sur tout ce qui est féminin, « fausse fenêtre » de l’être originel : Adam l’androgyne.

Le garçon impubère représente pour lui comme pour les poètes érotiques de l’Antiquité l’idéal humain, l’espère originaire avant le sexe, « l’enfant de douze ans a atteint un point d’équilibre et d’épanouissement insurpassable qui fait de lui le chef-d’œuvre de la création » p.154. Ce pourquoi il aime enregistrer les voix des écoliers parisiens ou les jeux des jeunes nazis, capturer l’image des corps en mouvement avec l’appareil à objectif « sexe énorme, gainé de cuir » (p.167), palper, mesurer, caresser les peaux duveteuses où roulent déjà les muscles, se vautrer dans les cheveux dorés des gamins récemment tondus, oindre les lèvres gercées, soigner les plaies, faire chanter les poitrines, aligner les torses nus après le sport dans le matin frisquet de Kaltenborn. Cela est sensuel et même érotique, mais sans aucune génitalité. Comme Raspoutine prêchait l’innocence du sexe, il s’agit de la tendresse humaine – et pourquoi un homme en serait-il dépourvu ? Par convention d’une société étriquée de fonctionnaires et de boutiquiers ? Par castration d’une religion impérieuse, qui vise à soumettre les corps aux clercs et les âmes à « Dieu » ? La grande inversion subversive, deux années après mai 68, est là – dans ces pages d’un Michel Tournier de 46 ans. A la suite de Bronislaw Malinowski (La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives), d’Herbert Marcuse (L’homme unidimensionnel), d’Alexander Neill (Libres enfants de Summerhill) et de Gilles Deleuze (L’anti-Œdipe). L’auteur est resté toute sa vie vent debout contre le politiquement correct et l’ordre moral.

hitlerjugend

Christophe, Christo-phoros, le porte-Christ, Porte-Enfant qui fit traverser le fleuve au Fils, est « à la fois bête de somme et ostensoir » p.86. Il se soumet au garçon androgyne et en même temps célèbre l’humanité parfaite, créateur de rites jusqu’au sacrifice. Son désir est inversé en protection. Soulever dans ses bras un enfant est « une extase phorique » une offrande à la vie et à la beauté. L’inverse absolu du sous-officier SS Raufeisen qui marche en bottes de cuir crottées sur « les torses nus, jambes nues » des jeunes garçons à plat ventre dans la neige (p.548). L’innocence est la version positive de son inversion perverse : la pureté. L’innocence est asexuelle, affective, cherchant des relations fusionnelles (les jumeaux atteignant seuls la perfection). Pervers en revanche est l’adulte viril en société : pervers le curé catholique qui cherche les péchés, perverse la justice qui condamne l’amoureux platonique des petites filles qui ne sont pas les siennes, pervers le nazi qui dompte les corps gracieux des jeunes bêtes blondes pour en faire des mâles vulgaires et brutaux, poussés à la force et à la guerre sans espoir.

L’exigence de pureté est toujours une phobie de l’impur, une « gêne » devant le corps de nature, une obsession névrotique envers ses pulsions refoulées. L’islam, « religion de caserne » selon Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, a poussé depuis quelques décennies cette névrose paranoïaque de l’impur au paroxysme, contaminant les bobos vaguement réactionnaires sur leur jeunesse brûlée en 68 comme les laïcs chantres de « la Morale ». Mais l’amour n’est pas le sexe, contrairement à ce que croit la psychologie de bazar des magazines pour mémères de vingt ans et plus. L’amour est plus large et plus profond, il n’a nullement besoin du sexe et c’est bien dans l’œil de ceux qui « croient soupçonner » que réside la saleté.

le roi des aulnes film de volker schlondorff

L’auteur passe très vite du Sigmund Freud anal au Wilhelm Reich de la répression de masse du fascisme. Ces deux psychiatres sont juifs, pas d’accord entre eux, mais complémentaires pour analyser ce qui leur est intégralement étranger : le nazisme. Le Surmoi social superficiel ne tient plus dans les périodes exceptionnelles ; ce sont les pulsions refoulées qui font surface : sadisme, lubricité, cupidité, envie (Freud) ; ce refoulement empêche le noyau biologique profond – amour, bonté – de se manifester naturellement (Reich). Le nazisme, variante germanique du fascisme, est le retour d’autant plus brutal du refoulé que la soupape était close après 1918, l’exaltation des pulsions de combat et de mort, de génération et de destruction, l’état de nature de la violence à douze ans. La faute à la société bourgeoise chrétienne qui a trop longtemps refoulé les pulsions, dit Wilhelm Reich, Qu’un être puisse les satisfaire dès l’enfance, elles resteront bénignes, sans pression accumulée ; elles permettront l’épanouissement de l’être fondamental qui est amour envers les autres. Utopie ? Mais qui a rencontrée, autour de 1968, nombre de hippies rousseauistes du gauchisme, aujourd’hui recyclés en écologistes – malheureusement revenus au puritanisme bourgeois.

« Horrible miroir inversé » de Kaltenborn est Auschwitz raconté par le petit Ephraïm à Tiffauges – la race blonde des fils de Caïn sédentaires contre les races nomades des Juifs et Gitans, fils d’Abel, dit l’auteur (p.560). L’unité de l’Adam primitif ou de l’androgyne originel (Tournier a fait une thèse sur Platon) est reconstituée par l’enfant juif perché sur les épaules du géant protecteur des garçons aryens.

Eneaurme à la Rabelais, baroque dans la ligne du romantisme allemand, réaliste ironique à la Céline, ce roman asexuel et amoral subvertit les codes soixantuitards du jouir sans entraves. Mais la nature est-elle morale ? Les profondeurs de la psyché humaines seulement sexuelles ? Le passage de l’enfance à l’âge adulte ne se fait pas sans douleur, qu’il concerne l’individu ou sa société. A cet égard, le contraste entre le pensionnat catholique et la napola nazie est criant, montrant tout l’écart des cultures française et allemande : la règle comme contrainte castrant toute liberté ou la règle comme limite permettant un épanouissement contenu. Abel devra passer par les épreuves, renoncer à être père ou amant ; la société française trop rationaliste devra être vaincue par les bêtes blondes avant de se régénérer ; le peuple allemand trop chimérique devra passer par l’écrasante défaite pour évacuer les brumes de son inconscient. L’histoire n’est pas une Raison qui se déploie mais une suite de mythes agissants (l’Ogre, l’Androgyne, le massacre des Innocents, l’Apocalypse) ; le roman n’est pas une sèche chronologie sans acteurs mais un réalisme magique ; l’authentique s’appréhende aussi par le grotesque.

Il y a bien des lectures de cette interprétation du Roi des Aulnes, ce pourquoi le roman, prix Goncourt 1970, continue à fasciner les générations : il se vend autour de 40 000 exemplaires par an.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, 1970, Gallimard Folio 1975, 528 pages, €9.20
e-book format Kindle, €8.99
DVD Le Roi des Aulnes, film de Volker Schlöndorf avec John Malkovich, 1996, Lancaster 2000, €35.00
Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn

mark twain aventures de huckleberry finn gf

Huck est le copain sauvage de Tom Sawyer ; vagabond intégré (si l’on ose cet oxymore), il entre dans la bande de bandits que l’imagination de Tom crée au village. Mais si Tom est civilisé, fantasque mais bourgeois, farceur mais moral, Huckleberry reste un naturel du pays, étouffant dans les vêtements, aimant dormir dans les bois, pêcher le poisson-chat, faire griller du lard sur un feu de camp. Son adoption par la veuve Douglas l’a enfermé, rhabillé et contraint. S’il aime l’école parce qu’il est curieux de tout, il a un besoin physique de courir les bois, si possible la chemise ouverte et les pieds nus. « Les vêtements et moi, on s’apprécie pas trop », avoue-t-il au chapitre XIX.

Il fugue, puis est rattrapé par son père, un ivrogne incapable qui l’a laissé choir de puis plus année et qui ne revient qu’avec une idée fixe : s’emparer du magot gagné par le fiston, que le juge Thatcher gère pour lui. Huck fait mine de se soumettre. Élevé à la dure, le gamin accepte les taloches et les gnons que son jeune corps vigoureux sait encaisser, mais il tient à la vie. Il a une peur bleue de ces crises de delirium tremens qui saisissent son paternel dès qu’il a lampé quelques dollars de gnôle. Lorsque l’adulte le poursuit en hurlant dans la cabane de rondins, brandissant un couteau de boucher, c’en est trop et le gamin s’enfuit, tout en mettant en scène ingénieusement son propre meurtre à l’aide du sang d’un cochon et d’un gros sac de cailloux traîné jusqu’à la berge.

Il observera avec délectation le vapeur tourner dans l’eau en tirant des coups de canons destinés à faire remonter son corps noyé à la surface – en vain. C’est dans cette île déserte Jackson, où il établi son camp de robinson, dans le souvenir des jeux avec Tom et sa bande, qu’il a rencontré Jim, esclave de Miss Watson, la sœur de la veuve Douglas, qui compte le vendre pour une bonne somme.

huck finn elijah wood parmi les bourgeoises

Huck aime Jim, aussi sauvage que lui au fond malgré les apparences, car il aime autant que lui la liberté de penser et de se mouvoir. Jim est presque sans instruction, tout envoûté par les superstitions des Noirs, mais il n’est pas sans bon sens. Toucher une peau de serpent fait-il venir les ennuis ? Huck n’y croit qu’après que les ennuis soient venus, pragmatique.

Les aventures vont dès lors s’égrener avec, pour décor, le Père des eaux, ce grand fleuve Mississippi qui est tout un continent pour l’auteur. Femmes naïves de village, paysans rusés, mauvais garçons et escrocs, chasseurs de nègres et rudes bateliers, le garçon et son compagnon noir vont faire la route, celle qui initie à la vie par la liberté. Non sans peurs, sueurs froides, humour : « Il n’y avait personne au temple, sauf un porc ou deux car la porte n’avait pas de verrou et les porcs ils adorent les sols en grosses planches en été à cause de leur fraîcheur. La plupart des gens, si vous avez remarqué, ils vont au temple seulement quand ils sont obligés, mais les porcs c’est différent » XVIII.

huckleberry finn et jim sur le radeau

Non sans expériences sensuelles non plus. Huck est âgé de 14 ans selon les Carnets de l’auteur, il a la sensualité brute de cet âge : sur le fleuve, « on était toujours nus, le jour et la nuit, si les moustiques nous embêtaient pas » XIX, notamment nus sous l’orage, la peau en ravissement sous les trombes d’eau tiède, chapitre XX. Pressé par Jim de se renseigner pour savoir si le radeau a passé ou non Cairo, la ville cruciale pour atteindre les États abolitionnistes, Huck ôte tous ses vêtements et va nager jusqu’à un train de bois pour écouter les flotteurs parler de la navigation. Mais il sera découvert, un matelot « a posé sa main sur ma peau chaude, tendre et nue », raconte Huck avec délices (XVI). A poil, il est traîné devant les hommes qui le reluquent, l’interrogent et le menacent du fouet. Il s’en tirera avec sa langue bien pendue et pourra plonger pour rejoindre la berge. II l’a échappé belle mais a somme toute pris plaisir à cette aventure – sauf qu’il ne sait pas si Cairo est près ou loin.

huck finn elijah wood

Il perd Jim dans le brouillard, puis tombe à l’eau et se retrouve dans une famille sudiste où règne depuis 30 ans la pire des vendettas. Le père, les cousins, les fils, jusqu’au gamin de13 ans, sont tués à coups de fusil par l’autre famille, elle aussi amputée ; seule l’une des filles, amoureuse d’un garçon de l’autre bord, réussit à fuir l’absurdité humaine avec son promis. Huck retrouve Jim, recueille deux escrocs qui entubent les villageois crédules par des spectacles jugés si mauvais et une tentative de captation d’héritage – que le goudron et les plumes finiront par expulser les compères. « Il vaut mieux risquer la vérité, qui serait peut-être moins dangereuse qu’un mensonge », médite-t-il au chapitre XXVIII. Huck assiste aussi à l’imbécilité de foule, qui décide de lyncher un homme, « un vrai », qui a tué son insulteur chronique, mais que la lâcheté fait renoncer face à son attitude ferme.

Il découvre la vie, Huck, la bêtise humaine et l’absurdité sociale. Que reste-t-il de l’humanité ? Pas grand-chose : l’amour, l’amitié, l’honneur peut-être. Il a même pitié des crapules, par « conscience » – ce que l’auteur n’approuvait pas, peut-être censuré par sa femme à qui il faisait relire le manuscrit pour qu’il soit présentable à la vente.

Il aime le nègre Jim qui l’appelle son « poussin » ; lui qui n’a pas eu de père, il en fait une sorte de tuteur. Quand le bouffon « descendant des rois de France » pseudo « Lewis le dix-septième » vend Jim pour 40$, Huck découvre que, si sa conscience exige de rendre Jim à sa propriétaire, son cœur exige plutôt qu’il rende à l’esclave sa liberté (XXXI). Jim et lui ont vécu tant d’aventures et d’émotions ensemble que le jeune garçon refuse à « devenir meilleur » pour « devenir mauvais » selon la société, faisant le choix de la personne Jim plutôt que de « la morale » de la société. Le garçon devient lui-même en devenant adulte.

huck finn elijah wood et jim

D’où la fin incongrue, qui voit le retour de Tom Sawyer. Nous sommes au théâtre, Tom, probablement plus jeune d’un an, se fait auteur, réalisateur, interprète d’un beau rôle qui vise à faire évader le nègre Jim. Même s’il est déjà affranchi par sa maîtresse sur son lit de mort, Tom se garde bien de révéler ce détail, tout à son jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de rire, notamment au chapitre XXXIX « les rats », même si le changement de registre est patent. Hemingway n’aimait pas cette chute, qu’il trouvait déplacée et grand guignol. Peut-être est-ce pour comparer la maturité toute neuve de Huck avec un Tom encore en enfance, futur écrivain et histrion dont le rôle est de légender le réel ? Peut-être est-ce la leçon sociale que Huck a acquise sur le fleuve, après avoir rencontré tant de spécimens humains irrationnels ? « J’ai gardé ça pour moi sans rien laisser paraître, c’est ce qu’il y a de mieux pour éviter les disputes et les embêtements » XIX. Ainsi laisse-t-il Tom monter son jeu, du moment que l’objectif rencontre le sien : libérer Jim de l’esclavage. « Je ne me soucie pas de la manière de faire, tant que c’est fait » XXXVI.

Tom est la face Mark Twain dont le côté pile est Samuel Clemens peut-être plus proche de Huck. Le gamin débraillé est en effet un « naturel » du Mississippi, il jouit en naturiste et parle nature. Il est le bon sauvage du mythe, l’idéal chrétien des pionniers américains. L’auteur a écrit le livre de 1876 à 1885 comme une aventure, sans savoir où il veut aller et dans une langue orale, familière, voire crue. Il aime manifestement ce fils littéraire, c’est ce qui fait son charme toujours neuf car Huck est enfant passant progressivement à l’âge adulte, brute acquérant une civilité, les émotions en devenir, l’intelligence qui s’ouvre.

Courage, sensibilité, âme pure du fleuve, Huckleberry Finn est le parfait garçon d’Amérique dont le nom est celui de l’airelle nord-américaine, vu par un auteur humoriste de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est candide, donc neutre, capable de tout mais avec générosité, selon l’idée (passablement rousseauiste) qu’un cœur sain sait remettre sur le droit chemin une conscience déformée par la morale apprise de la société, trop souvent factice. Refus de la mentalité européenne de caste, refus du conformisme cul-bénit des vieilles filles, refus de toute autorité non légitime, l’adolescent Huck est un libertarien, le pionnier de la Frontière par essence. Il grandira, mais demeurera cet homme libre que l’enfance a révélé et béni.

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition intégrale Garnier-Flammarion 2014, 352 pages, €8.50
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition « jeunesse » (expurgée ?) Folio junior illustré par Nathaële Vogel, 2010, 392 pages, €8.20
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, avec illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

DVD Les aventures de Huckleberry Finn, 2003, Stephen Sommers, avec Elijah Wood, Walt Disney France, €13.00
DVD Les aventures de Huckleberry Finn, de Peter Hunt avec Patrick Day, Rimini édition 2014, €11.78 ou Omnitem communication, €14.99
J’ai vu en 1968 la belle série TV Les Aventures de Tom Sawyer, de Wolfgang Liebeneiner, avec les gamins Roland Demongeot et Marc Di Napoli – mais elle est introuvable.

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Corniglia

Le sentier vers Corniglia est toujours pénible après-déjeuner, surtout parce qu’il commence par une raide montée et dans la plus forte chaleur.

quittant vernazza

Un couple est accompagné d’American kids blonds, vifs et bronzés, qui grimpent comme des chèvres, en faisant un jeu. Ils sont dûment bermudés jusqu’aux genoux et tee-shirtés jusqu’au col, sans un centimètre de peau politiquement incorrecte qui dépasse. Bien loin des ragazzi d’ici qui se dénudent autant qu’ils le peuvent : les pays catholiques seraient-ils moins coincés que les pays protestants ? Nous les retrouverons au train le soir, rempli de tous les promeneurs vus dans la journée. cactus sculpte

Le sentier à flanc de falaise est bordé d’agaves et de cactus parfois sculptés malicieusement en forme de tête ou de Mickey à oreilles ; ou portant des mots d’amour, tel celui ci-dessous, qui me parle personnellement. Le chemin offre des vues sur la mer étincelante, rayée par les bateaux de sillages immaculés.

camille ti amo
Avant d’arriver à la ville, le sentier traverse un ru qui descend des hauteurs. Il est presque à sec mais brutalement creusé, comme par un outil géant. La crue d’octobre 2011 a emporté une moitié de maison, dont on aperçoit les restes juste avant la fin du sentier. Des couvertures sont encore dans les placards à demi démantibulés. L’accès au sentier est payant, géré par le Parc national des Cinque Terre, 7.50€ par personne pour la journée. Une matrone en guérite surveille les abords et interpelle les promeneurs. Nous avons pris une carte valable pour tous les sentiers du parc national, c’est plus simple.

paysage cinque terre

A Corniglia, ville enfermée dans ses ruelles, deux vieilles dames en tablier bleu et blanc papotent sur un banc. Elles sont les gardiennes des histoires à raconter sur la ville – mais en italien.

corniglia vieilles

Je goûte une glace artisanale au basilic et crème chez le fameux Alberto, via Feschi 74. Elle n’est ni sucrée, ni salée, mais j’imagine une version salée accompagnant une salade et des crevettes par exemple, ce serait original et de bon goût.

corniglia glacier alberto

Les touristes débarqués des bateaux, qui n’ont pas marché comme nous la journée, sont habillés chic. Nous croisons ainsi une maman tenant ses deux enfants par la main, le garçon en bermuda beige et sandales, un polo blanc barré des trois couleurs du drapeau allemand orné d’un écusson bleu marine au sein, la fille en longue robe bleu myosotis à bretelles ; c’est un peu chaud pour la journée, on les dirait déjà habillés pour le dîner. Mais bien joli à regarder.

corniglia touristes

Notre dîner à Deiva est ce soir tout pizza. Pas pour moi : j’ai dit mon horreur culinaire de la pâte mal cuite. J’obtiens en échange une salade des rituelles tomates, carottes et roquette, et une assiette de melon au jambon très salé – ce qui m’a donné soif toute la nuit, en plus de la déshydratation du jour.

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Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels

bernard moitessier la longue route j ai lu
Presqu’un demi-siècle après son tour du monde en solitaire, je ne suis pas prêt d’oublier Bernard Moitessier. Les navigateurs d’aujourd’hui sont de bons ouvriers de la mer, efficaces petits soldats du système sponsors-medias-industrie. Moitessier, vaguement hippie et écologiste avant les idéologues, en dédaignant le système fit rêver toute une génération. Heureux qui, comme Ulysse, vécut une Odyssée moderne ! Il a chanté l’homme libre, livré à lui-même, en harmonie avec les matériaux, les éléments et les bêtes. Le Vendée Globe est une compétition technique ; le Golden Globe était une aventure humaine.

Avec la crise de civilisation que nous vivons, des attentats inouïs du 11-Septembre et du 7-janvier à l’escroquerie des subprimes et autres pyramides Madoff, de l’échec impérial US au réchauffement climatique, on ne peut que mesurer combien la Longue Route 1968 diffère des courses aux voiles d’aujourd’hui.

Bernard Moitessier était un hippie, élevé en Indochine et sensible aux bruits de la forêt comme aux mouvements de la mer, commerçant sur jonque avant de construire ses propres bateaux pour errer au gré du vent, marié avec une passionnée qui lui donne des enfants. Éternel nomade en quête de soi, Moitessier était l’homme de la Route, celle de Kérouac, celle de Katmandou, celle d’une génération déboussolée – déjà – par les contradictions anti-droits-de-l’homme des guerres coloniales ou impérialistes (Algérie, Vietnam, Hongrie, Tchécosclovaquie), par la robotisation de la modernité (le film ‘Mon oncle’ de Tati) et le maternage d’État-Providence technocratique (mai 68 venait d’avoir lieu). Cette génération cherchait la Voie, pas à gagner une coupe, ni une masse de fric, ni à parader dans l’imm-média. Elle cherchait une harmonie avec le monde, pas l’aliénation consumériste. Deux de mes amis les plus chers ont tenté leur Odyssée sur les traces de Moitessier avant de se ranger pour élever leurs enfants. Ils n’ont plus jamais été dupes de l’infantilisme politique ou marchand.

Moitessier La longue route Arthaud

The Sunday Times’ organisait alors un défi comme au 19ème siècle, sans enjeu médiatique ni industriel, juste pour le ‘beau geste’ (en français oublié dans le texte), avec une récompense symbolique. L’exploit consistait à tester les limites humaines comme dans leTour du monde en 80 jours de Jules Verne. Il s’agissait de partir d’un port quelconque d’Angleterre pour boucler un tour du monde en solitaire et sans escale, en passant par les trois caps. Il n’y avait alors ni liaison GPS, ni PC météo, ni vacations quotidiennes aux média, ni balise Argos, ni assurances tous risques obligatoires, ni matériel dûment estampillé Sécurité.

Moitessier embarque sans moteur, fait le point au sextant, consulte les Pilot charts et sent le vent en observant un vieux torchon raidi de sel qui s’amollit quand monte l’humidité d’une dépression ; il communique avec le monde en lançant des messages au lance-pierre sur le pont des cargos, par des bouteilles fixées sur des maquettes lancées à la mer ou en balançant ses pellicules photos dans un sac étanche à des pêcheurs qui passent.

Moitessier La longue route ketch 12m Joshua

Sur 9 partant, 1 seul reviendra au port, Robert Knox-Johnson, 1 disparaîtra corps et bien, tous les autres abandonneront pour avaries graves… et 1 seul – Bernard Moitessier – poursuivra un demi-tour du monde supplémentaire avant de débarquer à Tahiti. Il passera seul dix mois de mer, parcourra 37 455 milles marins sur ‘Joshua’, son ketch de 12 m à coque acier et quille automatique. Parti le 22 août 1968 de Plymouth, il ralliera Tahiti le 21 juin 1969, trop distant de la société marchande des années 60 pour revenir en Europe toucher ses 5000£, comme si de rien n’était.

Moitessier La longue route carte tour du monde et demi

« Le destin bat les cartes, mais c’est nous qui jouons » (p.63) dit volontiers ce hippie marin. Pas question de se laisser aller à un mol engourdissement à l’Herbe, pour cause de mal-être. Mieux vaut vivre intensément le moment présent : voir p.87.

Égoïsme ? Que nenni ! Cette génération voulait se sentir en harmonie avec le monde, donc avec les autres, matériaux, plantes, bêtes et humains. « Tu es seul, pourtant tu n’es pas seul, les autres ont besoin de toi et tu as besoin d’eux. Sans eux, tu n’arriverais nulle part et rien ne serait vrai » p.66. Ses propres enfants sont des êtres particuliers, non sa propriété : « Les photos de mes enfants sur la cloison de la couchette sont floues devant mes yeux, Dieu sait pourtant que je les aime. Mais tous les enfants du monde sont devenus mes enfants, c’est tellement merveilleux que je voudrais qu’ils puissent le sentir comme je le sens » p.216. C’était l’époque où l’on vivait nu (sans que cela ait des connotations sexuelles, contrairement aux yeux sales des puritains d’aujourd’hui). C’était pour mieux sentir le soleil, l’air, l’eau, les bêtes, les autres, leurs caresses par toute la peau – réveiller le sens du toucher, frileusement atrophié et englué de morale insane du Livre chez nos contemporains.

Mousses a l orphie

La vie en mer n’est jamais monotone, elle a « cette dimension particulière, faite de contemplations et de reliefs très simples. Mer, vents, calmes, soleil, nuages, oiseaux, dauphins. Paix et joie de vivre en harmonie avec l’univers » p.99. Il lit des livres : Romain Gary, John Steinbeck, Jean Dorst – naturaliste et président de la Société des explorateurs – il est un vrai écologiste avant les politicards. Il pratique le yoga, observe en solitaire mais ouvert, écrit un journal de bord littéraire.

Deux des plus beaux passages évoquent cette harmonie simple avec les bêtes, cet accord profond de l’être avec ce qui l’entoure.

Une nuit de pleine lune par calme plat, avec ces oiseaux qu’il appelle les corneilles du Cap, à qui il a lancé auparavant des morceaux de dorade, puis de fromage : « Je me suis approché de l’arrière et leur ai parlé, comme ça, tout doucement. Alors elles sont venues tout contre le bord. (…) Et elles levaient la tête vers moi, la tournant sur le côté, de droite et de gauche, avec de temps en temps un tout petit cri, à peine audible, pour me répondre, comme si elles essayaient elles aussi de me dire qu’elles m’aimaient bien. Peut-être ajoutaient-elles qu’elles aimaient le fromage, mais je pouvais sentir, d’une manière presque charnelle, qu’il y avait autre chose que des histoires de nourriture dans cette conversation à mi-voix, quelque chose de très émouvant : l’amitié qu’elles me rendaient. (…) Je me suis allongé sur le pont pour qu’elles puissent prendre le fromage dans ma main. Elles le prenaient, sans se disputer. Et j’avais l’impression, une impression presque charnelle encore, que ma main les attirait plus que le fromage » p.120.

Moitessier La longue route oiseaux

Quelques semaines plus tard : « Une ligne serrée de 25 dauphins nageant de front passe de l’arrière à l’avant du bateau, sur tribord, en trois respirations, puis tout le groupe vire sur la droite et fonce à 90°, toutes les dorsales coupant l’eau ensemble dans une même respiration à la volée. Plus de dix fois ils répètent la même chose. (…) Ils obéissent à un commandement précis, c’est sûr. (…) Ils ont l’air nerveux. Je ne comprends pas. (…) Quelque chose me tire, quelque chose me pousse, je regarde le compas… ‘Joshua’ court vent arrière à 7 nœuds, en plein sur l’île Stewart cachée dans les stratus. Le vent d’ouest, bien établi, a tourné au sud sans que je m’en sois rendu compte » p.148. Moitessier, averti par les dauphins qu’il court au naufrage, rectifie la direction puis descend enfiler son ciré. Lorsqu’il remonte sur le pont, les dauphins « sont aussi nombreux que tout à l’heure. Mais maintenant ils jouent avec ‘Joshua’, en éventail sur l’avant, en file sur les côtés, avec les mouvements très souples et très gais que j’ai toujours connus aux dauphins. Et c’est là que je connaîtrai la chose fantastique : un grand dauphin noir et blanc bondit à 3 ou 4 m de hauteur dans un formidable saut périlleux, avec deux tonneaux complets. Et il retombe à plat, la queue avers l’avant. Trois fois de suite il répète son double tonneau, dans lequel éclate une joie énorme » p.149

Toute la bande reste deux heures près du bateau, pour être sûre que tout va bien ; deux dauphins resteront trois heures de plus après le départ des autres, pour parer tout changement de route… Je l’avoue, lorsque j’ai lu la première fois le livre, à 16 ans, j’ai pleuré à ce passage. Tant de beauté, de communion avec la nature, une sorte d’état de grâce.

Il y aura encore cette merveille d’aurore australe qui drape le ciel de faisceaux magnétiques « rose et bleu au sommet » p.178 ; ces phoques qui dorment sur dos, pattes croisées (p.139) ; le surf magique sur les lames, à la limite du « trop » (p.186) dont j’ai vécu plus tard une version légère ; les goélettes blanches aux yeux immenses (p.238).

À côté de ces moments de la Route, comment l’exploit technique des sympathiques marins techniques de nos jours, leurs clips radio matérialistes de 40 secondes d’un ton convenu de copain, leur mini-vidéos pour poster vite, leurs Tweets clins d’œil, pourraient-il nous faire rêver ? « Qu’est-ce que le tour du monde puisque l’horizon est éternel. Le tour du monde va plus loin que le bout du monde, aussi loin que la vie, plus loin encore, peut-être » p.211. Les marins à voile d’aujourd’hui font bien leur boulot ; Bernard était un nouvel Ulysse – c’est là la différence, que l’inculture ambiante risque de ne jamais comprendre…

Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels, 1971, J’ai lu 2012, 440 pages, €7.60
Édition originale 1971 avec 3 photos de l’auteur, occasion €10.00

La pagination citée dans la note se réfère à l’édition originale 1971.

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École et écoliers à Cuba

La pluie reprend vite et il faut remballer. Nous partons par un autre chemin qu’à l’aller pour regagner la route où le bus nous attend. Sous un auvent de bois couvert de palmes, trois petits garçons attendent leur maître d’école pour la classe de l’après-midi. Les deux aînés ont ôté leurs tee-shirts pour ne pas les salir et parce qu’ils aiment que la pluie leur agace la peau dans la moiteur du jour. Françoise et le pékinois se précipitent pour les voir de près, le pékinois – je l’ai dit – est consultante marketing, d’idées communistes mais habitant le 8ème arrondissement parisien réputé pour son entre-soi bien bourgeois. Restés torse nu sans gêne devant les garçons du groupe, les petits se rhabillent quand arrivent les filles étrangères. J’aime cette fierté de petits mâles, cette pudeur qui vient de la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes plutôt que de la contrainte morale.

ecoliers torse nu cuba

écolier noirs cubaLe maître survient et nous nous approchons pour parler un peu. L’aîné des trois a « 8 ans, non, 9 », me dit le garçon lui-même, le cadet 7 et le dernier 6. Je n’ai pas retenu le prénom de l’aîné, peu courant, mais le benjamin a un prénom russe, Ivan, et le cadet est prénommé Elie. Il est plus foncé que les deux autres, cheveux et longs cils noirs. « Il est très intelligent, celui-là », nous dit le maître d’école. Le pékinois parle couramment l’espagnol, en bouffant ses mots pour faire dans le vent. J’ai plus de difficultés à trouver mes phrases qu’à comprendre, faute de pratique. Le maître a une classe de huit élèves, de 6 à 10 ans, surtout des garçons. Il reçoit chaque semaine une cassette vidéo du ministère de l’éducation, qu’il passe à ses élèves sur le magnétoscope chinois de l’école, et qu’il commente. C’est le support du cours.

L’école comprend deux pièces ouvertes sur l’extérieur par des baies aux stores à la vénitienne faits de lamelles de bois, comme la plupart des maisons d’ici en ont. Deux rangées de tables font une dizaine de places devant le tableau et la table du maître. L’autre pièce est non meublée, comprenant seulement un écran, le magnétoscope et un terminal d’ordinateur. Tout cela est sous housse contre la poussière ou l’humidité. Les élèves s’assoient par terre, pieds nus, comme chez eux. S’il fait frais, ils gardent leurs chemises, sinon ils restent seulement en short. « L’important n’est pas là », nous dit le maître. Il y a peu, Fidel a décidé d’équiper chaque école d’un ordinateur. L’éveil de la pensée est entrepris très tôt, ce qui est la première liberté après manger à sa faim et être soigné. Mais pourquoi, adulte, limiter l’ouverture au monde extérieur ? La faculté de penser est-elle si faible ou si dangereuse qu’il faille à tout prix que l’État interdise ?

elian gonzales cuba

Nous quittons le maître et ses trois élèves. L’aîné est fin et blond, le visage aussi lumineux que le petit Elian Gonzalez qui a défrayé la chronique cubano-américaine au début des années 2000 après avoir été recueilli mourant le 25 novembre 1999 sur un radeau par des pêcheurs au large de la Floride. Sa mère et les autres fuyards étaient morts, Elian, cinq ans, a survécu. Il a été confié à un oncle exilé à Miami. Mais son père, à Cuba, l’a réclamé sept mois plus tard et il a fallu plusieurs décisions de justice, aux États-Unis, pour que l’enfant soit rendu à sa plus proche famille. Le métissage caraïbe entre Espagnols, Français, Noirs et Indiens, comme la vie de plein air en ce climat d’éden, forment de vigoureux garçons. Nous en rencontrons quelques spécimens un peu plus loin, se rendant à l’école pieds nus dans la boue et chemise ôtée sur l’épaule, d’autres occupés à charger un char à bœufs de papyrus frais coupés. Le jeune homme de 18 ans qui porte la machette a un torse d’athlète, bourrelé de muscles. Le culte de la virilité n’a pas pris une ride, à Cuba, ni en Russie ex-soviétique, d’ailleurs. Être révolutionnaire, c’est assumer sa condition de prolétaire, donc la carrure qui va avec. J’ai échangé quelques mots avec le paysan le plus vieux. Peut-être ne pleuvra-t-il plus demain.

jeune male cubain

Les écoliers portent uniforme : les primaires ont le short aubergine et la chemisette blanche, un foulard vermillon ou bleu roi au cou ; les secondaires portent le pantalon moutarde, la chemisette blanche mais pas de foulard ; les supérieurs portent le pantalon bleu roi. Les filles portent jupette au lieu de culottes, mais le même haut que les garçons. J’aime ces uniformes qui dégagent les originalités physiques. Les familles peuvent acheter un uniforme aux garçons tous les deux mois, nous dit Sergio (une seule fois par an pour les filles, réputées « plus soigneuses »). Le premier uniforme est subventionné, les autres vendus, mais volontairement en-dessous du prix de revient. En revanche, qui veut acheter un jean doit le payer dans les magasins en US dollars au prix d’une chaîne hifi chinoise : 350$. Les jeans ne viennent pas des USA mais d’Amérique du sud, Venezuela ou Brésil.

classe dehors cuba

Les moins de 14 ans représentent 21% de la population, à Cuba à la date de ce voyage. La population croît peu, 1,6 enfants par femme en 2001 selon les estimations du site Internet de la CIA, toujours intéressant. La mortalité est faible, 7,3 pour mille, et les gens vivent assez vieux dans ce climat égal : 74 ans pour les hommes et 79 ans pour les femmes (espérance de vie statistique à la naissance, compte-tenu de tous les aléas de l’existence comme la mortalité infantile, faible ici, de 7,4 pour mille). 95,7% de la population au-dessus de 15 ans sait lire et écrire, ce qui est une réussite et l’âge du premier vote est à 16 ans, bon moyen de responsabiliser les adolescents à leur rôle civique. On peut s’engager dans l’armée dès 17 ans. Mais 1,36 personne sur mille émigre hors de Cuba.

La langue russe était la seconde langue obligatoire dans le secondaire jusqu’à la chute du soviétisme. Aujourd’hui, elle est remplacée par l’anglais en raison du tourisme. Les écoles portent toutes des noms de martyrs de la révolution : José Marti (poète jacobin socialiste de la seconde guerre d’indépendance contre l’Espagne en 1898), Cienfuegos (compagnon de Fidel Castro), Che Guevara.

ecolier primaire cuba

Nous entreprenons une conversation au sujet de l’école, le pékinois et moi, en marchant après la rencontre des élèves et de leur maître. Je lui expose l’interrogation que j’ai sur la grande attention portée aux premiers âges de la conscience – ce qui est louable à mon avis – et, à l’inverse, la restriction apportée à la conscience adulte privée de liberté d’expression, de possibilité de voyages, d’Internet. Ayant exposé cela, se fait un silence. Elle conclut simplement, sans autre commentaire : « on n’a pas les mêmes croyances. »

fidel castro pret a tout

Je ne vois pas ce que ce raccourci signifie et je trouve cette réplique particulièrement pauvre si elle se rapporte au sujet. Encore faudrait-il en parler, au lieu d’opposer des « convictions » qui ne font pas avancer le débat. Je méprise ceux qui ont l’impression d’avoir raison seuls contre tous et que n’importe quelle explication est inutile. « Croire, obéir, combattre », n’était-ce pas justement la religion fasciste, étudiée par le philosophe italien Giovanni Gentile ? Il s’agissait – comme aujourd’hui – de construire une communauté totalitaire de croyants encadrés par les membres « éclairés » du parti. Laissons donc ce pékinois dans sa litière, il y a mieux à faire que de raisonner la gauche caviar, ces bobos sectaires guidés seulement par la mode et la bonne conscience émotionnelle – sans rien changer à leur mode de vie de nantis. La vie est trop courte pour perdre son temps avec des cons.

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Morts de maladies polynésiennes

J’espère que tout va bien pour vous et les vôtres. Ici c’est la saison des pluies chaleur 31°, pluie, inondations, glissements de terrain. Voici quelques nouvelles du fenua en ce début de l’année 2015.

Cet après-midi, on a enterré un jeune surfeur de 14 ans, mort de la leptospirose. Pendant la saison des pluies, les risques sont accrus – après la dengue, le zika et le chikungunya. Les microbes de l’urine des animaux d’élevage et des rats sont charriés par les pluies et se transmettent à l’homme par l’eau sale, la boue, l’eau des rivières à l’embouchure. Chaque année 100 à 150 cas sont déclarés. La bactérie, le leptospire, trouve son chemin à travers la peau, mais pas une peau saine : il profite de la plus petite blessure. En principe ce sont principalement les personnes qui travaillent dans les fa’apu, mais aussi les chasseurs, les randonneurs, les surfeurs même qui peuvent être contaminés.

surf tahiti 14 ans

Actuellement, on peut confondre chikungunya et leptospirose : ils ont des maux communs comme fièvre, mal de tête, douleurs généralisées. L’épidémie de chikungunya a déjà fait 15 morts. Les rhumatologues voient le chiffre de leurs patients augmenter d’environ 20%. Les arthrites chroniques ou polyarthrites rhumatoïdes apparaissent plusieurs mois après la maladie. Deux mois après, les patients souffrent des pieds, des chevilles, des mains, des poignets, avec des gonflements et un épaississement des mains qui montrent un début d’arthrite.

A la marina Taina, on table sur la fin de l’épidémie de chikungunya en avril ou mai 2015 car les richissimes clients ne se sont pas bousculés en 2014. La haute saison des yachts charters est terminée. Le méga yacht Noble House qui se loue seulement 250 000 $ la semaine n’a été utilisé que 4 semaines depuis le mois d’août, aux Tuamotu et à Bora Bora pour sa première saison à Tahiti. Et ce malheureux catamaran de luxe Douce France, au prix plus qu’abordable de 150 000 $, personne ne l’a encore loué ici.

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L’Institut Louis Malardé a créé un site internet dynamique et collaboratif qui recense les cas de ciguaterra dans toute la Polynésie. Ce site est un référant mondial. La ciguaterra est une intoxication alimentaire qui fait suite à la consommation de poissons ou d’invertébrés marins (oursins, bénitiers, trocas). Les bestioles ont un état de fraicheur parfait, mais sont rendus toxiques par une toxine. Chez les poissons, la toxine est issue d’une micro-algue : le dinoflagellé Gambierdiscus, chez les invertébrés d’une cyanobactérie. Les chercheurs disent que l’apparition de cette toxine dans une zone est due à l’agression de corail (cyclone, houle violente, ou pollution, travaux, échouage.) Si vous êtes intéressés, www.ciguatera.pf ou www.ciguatera-online.com

L’État (merci aux contribuables français) versera 1,4 milliard de XPF pendant 3 ans pour le RST (Régime de solidarité territorial). Un meilleur dialogue s’est instauré avec l’État depuis que Flosse a été écarté du pouvoir en perdant tous ses mandats, mais le pays souhaiterait que l’État verse 2,8 milliards et…. à vie ! En Polynésie, encore française, peu de cotisants et beaucoup de bénéficiaires. Mais l’État demande dorénavant une contrepartie pour savoir où ira cet argent. Aïe ! C’est pas du jeu, ça !

Hiata de Tahiti

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Sens de l’écologie

Commençons cette année toute neuve par un regard plus élevé que celui que nous gardons d’habitude sur l’actualité. Le lever des Pléiades dans la nuit du ciel fin novembre, est fêté dans les îles de Polynésie par Matarii. Cet instant de communion cosmique rappelle que les humains font partie du grand cycle de la vie. Les sept étoiles de la constellation, visibles à l’œil nu, font frissonner les gens, pris d’une ferveur religieuse devant l’incommensurable infini qui s’emboite comme des poupées russes. L’harmonie de l’homme et de la nature est particulièrement importante dans ces univers fermés que sont les îles. Telle est peut-être la véritable « écologie », ce savoir (logos) des interactions avec sa propre maison (oikos).

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L’ethnologue Maurice Leenhardt a montré chez les Canaques que le corps n’est pas le siège autonome d’un ego comme le vit la modernité occidentale (‘Do Kamo’, Gallimard 1947). Le corps individuel n’est pas autonome mais une parcelle de l’univers dans lequel il reste immergé. Son existence est tout entière entrelacée aux arbres, aux fruits, aux plantes ; ses pulsations sont celles du végétal, joyeux quand vient la pluie, la chair caressée ou hérissée par le vent, poussé d’amour par les hormones à la saison d’abondance. Les mêmes mots sont utilisés pour l’écorce et pour la peau, pour la pulpe des fruits et pour les muscles de l’homme, pour l’aubier de l’arbre et pour les os du squelette. Le corps est une forme végétale originale, sans frontière véritable entre les deux domaines du végétal et de l’humain, de la chair et de l’esprit. La genèse polynésienne fait d’ailleurs naître l’arbre à pain d’un homme : le tronc est son corps, les branches représentant ses membres, les feuilles ses mains agitées, les fruits symbolisent la tête et le cœur du fruit, la pulpe même, est la langue.

Cette écologie extrême est réellement « pré-moderne ». Point de ‘cogito ergo sum’ cartésien, point de ‘maître et possesseur de la nature’ chez l’humain. Nul ne pense tout seul parce qu’il n’y a pas de « je ». Le corps n’est pas le réceptacle d’une étincelle divine mais perçu comme un fruit de la nature, une excroissance bourgeonnante du vivant. L’enfant est une jeune pousse tendre aux bras « comme de l’eau », avant d’acquérir substance et force par l’assimilation des végétaux, pour devenir « ligneux et dur » comme le bois à la fin de l’adolescence. La chair est l’intime du monde, aucune frontière symbolique entre elle et lui. Chaque Canaque sait de quel arbre de l’ensemble est issu chacun de ses ancêtres. L’arbre dans sa forêt symbolise l’appartenance de l’homme au groupe, enraciné dans la terre de ses aïeux, avec sa place propre au soleil, parmi ses frères. Chaque enfant qui naît voit se planter un arbre, nourri du cordon ombilical enfoui sous la pousse. La plante s’affirme et grandit tout comme le rejeton d’homme.

Point de « personne » en Mélanésie traditionnelle, le corps n’est qu’un pont transitoire lié à l’univers végétal et maillon entre les vivants et les morts. Pas de survie d’une « âme » individuelle, mais l’accès à une autre forme d’existence recyclée dans le grand tout : dans la cosmologie, le défunt peut prendre la place d’un arbre, d’un animal, d’un esprit. De son vivant, chaque humain n’existe que dans ses relations aux autres, aux arbres, aux plantes, aux bêtes, aux autres humains ; seul, il dépérit et meurt car s’il « est », il n’« existe » pas.

D’où l’importance du cosmos et des saisons, des rituels de récolte et de préparation de la nourriture, l’aspect toujours communautaire des actions vitales, la révérence religieuse envers le cosmos. Le pré-moderne s’ancre dans la Tradition.

couple nu dans les vagues

Peut-être est-ce cela qui nous manque, en Occident machinisé ? Peut-être est-ce pour cela que la jeunesse se détourne des biens matériels et du sexe étalés comme marchandise, entre frime et fric, dans les médias complaisants ? Peut-être est-ce pour cela que certains vont faire leur djihad solitaire au prix du reniement de leur humanité quand ils égorgent leurs semblables – tandis que d’autres, écœurés des fariboles politiciennes et les privilèges des blablateurs, s’apprêtent en cohorte massive à voter pour la Blonde autoritaire, celle qui régresse en Tradition reconstruite, mais qui donne un vague sens à ce monde qui va sans but ?

Les maladresses gauchisto-hippies des écolos français, coincés entre fonctionnariat confortable et retour au moyen-âge, ne font pas rêver : le lever des Pléiades, si.

L’avenir proposé par les Verts est trop proche de celui du SDF (consommer très peu, uniquement du local, sans jamais se chauffer ni créer d’empreinte carbone) pour que l’écologie décolle jamais. La véritable écologie est la conscience que l’on a d’être un maillon d’une chaîne et non pas maître – cette vanité si française de dire aux autres ce qu’ils doivent faire sous prétexte de détenir une fois pour toutes la Vérité.

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Ragazzi des plages

torses nus plage

Délurés sont les très jeunes Italiens. Pas très sportifs en général. Mais de toutes les couleurs de cheveux, la péninsule étant un carrefour en Méditerranée.

torse nu jeune et vieux

Certains rappellent David, celui de Michel-Ange, en plus tendres et plus jeunes. Quelques années avant d’être épais et poilus comme papa et grand-papa.

slips de plage

Mais la plage est l’aire de jeu du jour entier. Petits et grands s’y promènent et s’y reposent, heureux d’être là, en compagnie, sans même se connaître.

ragazzi torse nu

Les ragazzi locaux restent en bande. Amicaux et sensuels pour attirer les filles. Qui ne s’y frottent qu’en bande elles aussi.

gamin torse nupréados

 

Le petits machos s’entraînent déjà pour paraître plus grands.

gamin en slip plage

Les préados se démènent, avant et après le bain, mais toujours autour du bain, le moment de la journée où leur peau s’érotise, bien plus que le regard, qui ne vient que vers 13 ans. Ils se plongent dans la vague, se roulent dans le sable, s’étreignent en luttes amicales, laissent la brise du soir hérisser le derme sur leur poitrine.

jambes et torse nu

La jeunesse brûle son énergie à la plage. Elle fait le plein de soleil, se sensations et de liberté avant l’hiver. Qui est là aujourd’hui.

adolescent torse nu

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Des soins au cimetière à Tahiti

L’huile de tamanu est une huile appelée autrefois « huile sacrée », c’est dire ! Utilisée depuis toujours dans la médecine traditionnelle des Polynésiens et encore de nos jours les bébés polynésiens sont oints de la tête aux pieds pour empêcher les piqûres de moustiques, les rougeurs des fesses, ou tout simplement les masser. Quelle chance ont les bébés polynésiens !

Côté thérapeutique, l’huile de tamanu est utilisée pour soigner les infections de la peau, même pour les ulcères et les escarres, dans le traitement des brûlures, des plaies atones et post-opératoires. En cosmétique, elle est utilisée pour son pouvoir régénérateur sur la peau et les cellules (préparation de produits anti-âge, crèmes apaisantes et réparation des dégâts produits par le soleil).

Au marché de Papeete, vous trouverez de quoi lutter et soigner psoriasis, eczéma, rosacea, bobos dus aux staphylocoques, plaies infectées, varicelle, acné, herpès et champignons. Feuilles et écorces séchées sous forme émiettées y sont vendues. Verser dans l’eau bouillante et laisser infuser 10 minutes. Verser cette infusion dans un bain tiède et trempez votre corps entier ou seulement une partie. On peut aussi faire des applications locales. Le tamanu en tisane peut servir comme anti-inflammatoire sur les œdèmes, les douleurs articulaires, musculaires et même osseuses. On prête aussi au tamanu des activités immuno-modulatrices, anticancéreuses, anti-inflammatoires, antibactériennes et antifongiques prouvées. Le tamanu a également des propriétés anti-oxydantes très fortes. Merci Seigneur, comme disent les Tahitiens.

CIMETIERE PAPEARI TOUSSAINT 2014

Le chikungunya s’installe en Polynésie, Papeari a débuté l’épidémie. Ça fonctionne bien car il a fait des émules dans d’autres districts. On a pulvérisé à Papeari quelques quartiers, puis on l’aurait vu (le moustique) à Punaauia, à Taiarapu-Est, à Faaone, maintenant partout sur Tahiti ; il s’est même exporté aux Raromatai (Iles sous le Vent) à la faveur de la course de va ’a Hawaiki Nui. Les médecins ne chôment pas. La fièvre est élevée, les douleurs articulaires invalidantes aux poignets, genoux, hanches, avec une éruption cutanée plus ou moins forte. De 400 à 500 personnes touchées, on a dépassé (si j’en crois les nouvelles) les 3 000 à Tahiti.

LA course, la course mythique, la 23e édition, 128,5 km en trois étapes est la course de va ’a (pirogues) Hawaiki Nui. Tous les Polynésiens sont rivés qui à la télé, qui à la radio, qui à l’Internet. Cette année quelques équipes étrangères sont venues participer à cette grande épreuve. Il faut mobiliser les avions d’Air Tahiti pour conduire les équipes à Huahine, expédier les va’a par bateau où elles seront pesées avant de prendre part à la course. La 1ère étape part de Huahine pour rallier Raiatea soit 44,5 km. La seconde étape se déroule dans le lagon de Taha’a, l’île vanille, sur 26 km. Le vendredi, pour la dernière étape, partis de Patio à Taha’a il faut rallier Bora Bora soit 58,2 km à la rame sur les va’a V6. EDT Va’a A a gagné les 3 étapes, bravo. Pour vous, juste un petit conseil, commencez votre entraînement dès aujourd’hui pour avoir une toute petite chance de figurer !

PAPEARI TOUSSAINT 2014

A la Toussaint, les marchands de sable étaient à pied d’œuvre. Non, non, pas le marchand de sable de Nounours et Pimprenelle, mais du vrai sable à répandre sur les tombes, surtout blanc en provenance des îles. Un sac de 20 kilos ? 1 200 XPF S.V.P. Le sable blanc vient principalement de Taha’a ou Bora Bora (Iles sous le vent), le sable rose de Tikehau (Tuamotu). Tous ces efforts pour embellir les tombes et se faire, pour les revendeurs, un peu de moni (pépettes) ! Les fleurs déposées là aussi sont de plus en plus des fleurs artificielles. Celles-là n’attireront peut-être pas les voleurs. Sous le soleil, le cimetière est magnifique, non ?

Hiata de Tahiti

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Ella, pont aux 9 arches et mini Adam’s Peak

Nous irons déjeuner au Ella Hotel Maideya’s Club. La station d’Ella, à 1200 m d’altitude, est prisée des Allemands parce qu’il n’y fait pas trop chaud et pour ses soins ayurvédiques ; il y a des voyages entiers composés en Allemagne sur ce thème. Il est indéniable qu’en traversant le village, le tourisme l’a bien contaminé.

cuisine internationale elle sri lanka

L’hôtel n’a ouvert que depuis quelques mois seulement et le service est tout d’amateurisme. La cuisine ouverte sur la salle est tendance, mais le cuisinier ignore qu’il faut brancher la hotte aspirante quand il fait des frites et autres graillons : l’air saturé d’huile envahit la salle de restaurant ! Les serveurs sont malhabiles mais servent du pain aux herbes de style provençal fort goûteux. Les assiettes montrent un effort de décoration louable. Nous déjeunons d’une tranche d’espadon grillée avec un beurre à l’ail, entourée de petits légumes « anglais », carotte, haricots verts, épis de maïs nain, de frites et de riz blanc. Il fait grand soleil dehors, et le litre d’eau minérale achetée au déjeuner 140 roupies ne dure que l’après-midi.

ella chemin de fer sri lanka

La suite prévue est une randonnée sur les rails du chemin de fer des montagnes à voie unique, dont le dernier train vient de passer à la gare. Pas d’autre train avant 16 h. Malgré le plat, il n’est pas facile de marcher sur les traverses ; elles ne sont pas à notre pas, et d’ailleurs inégales. Il faut soit en sauter deux, soit piétiner à petits pas, soit marcher à demi sur le ballast en pas intermédiaire, ce qui convient uniquement lorsque les intervalles entre les traverses sont comblés de gravier ou de terre. Tout cet effort d’une heure de marche sous le cagnard du début d’après-midi pour aller voir le pont aux neufs arches, construit par les Anglais au siècle XIX ! Certes, il y a bien neuf arches au-dessus de la rivière, les rails passent confortablement dessus, et je confirme que le pont tient toujours après 150 ans – mais notre vie même n’aurait pas été changée si nous ne l’avions pas vu. Le Sri Lanka considère comme « historique » ce monument, puisque la civilisation moderne n’a débuté ici qu’avec l’arrivée des Anglais.

ella pont aux 9 arches chemin de fer sri lanka

Nous revenons à Ella-gare par le même chemin de traverses pour aller faire une autre promenade touristique, pompeusement baptisée « randonnée », au mini Adam’s Peak. En d’autres saisons, le circuit propose l’ascension du vrai Adam’s Peak, l’un des points les plus hauts de Ceylan à 2243 m (pas le plus haut, qui est le Pidurutalagala à 2524 m). On dit que le pic Adam serait le berceau de l’humanité, on cite même une empreinte de pied humain sur le sommet de ce bout du monde, vénérée dans un « petit temple bouddhiste qui y a été construit pour abriter l’empreinte du pied d’Adam, laquelle n’est autre qu’une excavation de quelques centimètres de profondeur, oblongue, d’une longueur de 3 mètres et ne ressemblant nullement à un pied », comme le précise en 1898 Ed. Cotteau lors de sa Promenade dans l’Inde et à Ceylan. Francis de Croisset renchérit, dans La féérie cinghalaise, récit de 1935 : « A la vérité, cette légende n’est point sans rencontrer de contradicteurs. Les bouddhistes, si nombreux à Ceylan, affirment que la montagne ne devrait pas s’appeler pic d’Adam, mais bien le Scri-Pada, ce qui signifie le Pied divin. L’on voit, en effet, à la pointe extrême du pic, une empreinte géante qui n’est autre que celle du pied de Bouddha. A quoi les Hindous de l’île apportent un démenti gênant, car ils savent que l’empreinte est due, non au pied dérisoire de Bouddha, mais à celui infiniment plus vénérable de Vichnou. »

mini adam s peak ella sri lanka

Mais, en période de mousson, il n’y a rien à voir, tout est couvert de nuages bas. Le sentier du mini Peak est balisé et un escalier est prévu pour redescendre, pas de quoi se perdre ni exiger de grosses chaussures. Le soleil est derrière les nuages et il est déjà 17 h.

pere et fils adam s peak sri lanka

En haut, nous rencontrons des familles en promenade du dimanche, les papas particulièrement fiers de leur bébé un peu grandi. Je prends en photo, un peu en contrebas du col, une « famille idéale » de Ceylan : un couple avec trois beaux enfants de 12, 10 et 7 ans environ, une fille aînée et deux garçons. Ils sont maigres mais vifs, le petit porte une médaille de cuivre au cou qui ravive son teint sombre. Il me prend la main de joie en criant « thank you, oh, thank you ! » quand je leur montre la photo d’eux que je viens de prendre. Son frère le mignote, peau à peau, se tortillant de pudeur. La fille aînée porte une ravissante robe turquoise à volants, brodée de rose et de blanc au col, et un foulard de soie blanche au cou. Famille optimiste dans un pays en pleine émergence, enfin en paix et dans un monde qui bouge, dans l’explosion asiatique. Il y a de quoi être fier de ses trois beaux enfants.

enfants sri lanka

Coucher de soleil sur la colline, à demi masqué par les nuages. Il donne de jolies couleurs.

coucher de soleil adam s peak sri lanka

Nous retournons au même hôtel qu’hier pour une douche bienfaisante, une bière rafraîchissante et des pages d’écriture réjouissantes.

appel de la biere ella sri lanka

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Gens de Kiev

Le ciel est gris et une pluie fine se met à tomber qui ne nous lâchera pas. Fleurissent les champignons des parapluies sur les larges trottoirs. Ils marquent tous une femme ; les mâles vont sans, les jeunes en tee-shirts ou débardeurs, les mûrs en imper respectable et étouffant. Nous allons vers l’église Saint-André pour la beauté du site, même dans le gris nuage. Et pour ses stands de souvenirs, disent les mauvaises langues. La rue qui descend voit restaurer les vieux bâtiments. Le quartier sera fort joli, comme à Vienne, quand il sera remis à neuf dans le style.

kiev jeunes garcons
La rue descend jusqu’aux avenues avenantes où déambule funambule la jeunesse, dansant sur ses baskets, aussi peu vêtue que s’il faisait plein soleil. On vit « à la russe », arborant sans complexe cette virilité prolétarienne qui subsiste après le communisme dans les comportements des mâles de 5 à 75 ans.

homme femme enfant ukraine

Les femmes se préoccupent plus de leur toilette et de leur teint, elles ont quitté les comportements hommasses en vigueur au temps soviétique. Les hommes, au contraire, ont le conservatisme des mœurs. Nous le constaterons très vite, les Ukrainiennes sont particulièrement férues de mode et de vêtements. Sevrées par l’idéologie communiste qui voulait les femmes masculines et travailleuses, elles ne furent sitôt libérées de ces mœurs médiévales et munies d’un viatique dû à leur salaire libéral, qu’elles se sont précipitées pour acheter robes, chaussures, maquillage et parfums. Exister, c’est être belle – ici surtout. Pas de tee-shirt informe, de jean boudinant ni de baskets prolo : des hauts talons pour cambrer le mollet, des robes ajustées pour mettre en valeur la silhouette et une coiffure apprêtée qui n’a rien à voir avec ces choucroutes oxygénées des « coiffeuses » qui se prennent chez nous pour des stars. A Kiev particulièrement, et surtout le dimanche, être bien habillé tient du rituel.

kiev musculation proletarienne
Les hommes sont moins touchés par cet engouement pour la mode, sauf les jeunes branchés peut-être. Les petits garçons peuvent avoir l’air de poupées lors des mariages mais, dans le civil, ils sont habillés dans l’usable puisqu’ils ne cessent de grandir et de s’agiter dans les parcs, ce que leur mère encourage pour les muscler et les rendre beaux en faire-valoir. Plus âgés, ils prennent un peu des mœurs américaines, délaissant le saisonnier pour le confortable « vu à la télé » dans les séries globish qui devient signe international d’appartenance. Nous sommes à la capitale, dans les quartiers centraux plutôt chics.

kiev adolescents
Dès que nous prenons le métro ou nous éloignons du centre, nous retrouvons la vêture populaire. Là, pas de frénésie pour « les marques », nous ne sommes pas dans nos banlieues frime. Y règne plutôt l’imitation des majeurs, les gars du populaire se voulant adultes avant l’âge pour s’émanciper. Les grands, justement, font peu de cas du vêtement, affectant ce reste de « grossièreté prolétarienne » qui était l’apanage du stalinisme, des biens-vus du Pouvoir à l’époque soviétique. Il fallait marquer la rupture révolutionnaire : ne pas s’habiller en aristos, ne pas singer les manières bourgeoises, être brut de décoffrage tout entier orienté vers la Réalisation. Les fournées de nouveaux militants, entrés dans le Parti avec l’aide de Staline (secrétaire à l’Organisation), ont assis le pouvoir du « Petit Père des Peuples ».

ukraine virilite proletarienne
Volontiers conservateurs, plus que les femmes, les hommes d’Ukraine paraissent un peu machos, dans le rôle traditionnel que la religion orthodoxe (qui a pris le relais du communisme) leur a d’ailleurs rendus. Car tous, ou presque tous, du plus petit au plus mûr, arborent fièrement la croix d’or au cou. Ce signe ostentatoire, puisqu’interdit à l’époque soviétique, marque clairement la rupture avec « le communisme ». Même dans les endroits climatisés où chute la température, même dans les montagnes où les degrés sont bas, les jeunes hommes ouvrent leur chemise assez pour montrer sur leur gorge nue la croix de leur baptême, signe d’appartenance orthodoxe, signe de nationalité, signe qu’ils sont sortis de l’arriération socialiste. Depuis l’étranger, cette ostentation est touchante comme toute affirmation d’identité un peu adolescente, un peu culturelle, un peu politique. La croix peut être symbole de Dieu – elle dit surtout « j’existe ».

kiev chaine au cou
Le long baiser langoureux de Doisneau sévit encore dans les rues animées de la capitale. Les caresses entre filles et garçons ne sont pas rares, moins égoïstes qu’en nos contrées tout en restant d’une décente affection. Chez les enfants, le genre sexué est clairement marqué par le vêtement. Les petits gars portent shorts et débardeur, voire maillot en filet qui laisse deviner les muscles en filigrane. Les petites filles portent haut moulant et bas à volants laissant le ventre nu, ou jupette rose avec haut à bretelles, ou robe toute simple à même la peau, froncée à la taille. Les adonaissantes peuvent être aguicheuses, déguisées en Madonna ou en Barbie, mais sans ce comportement sucré de starlette télé qui sévit trop souvent à l’Ouest. Et elles attendent d’être femmes pour s’habiller en pin up – pas comme chez nous, où des gamines de 6 ou 8 ans portent maquillage et minijupe.

kiev funiculaire
Nous prenons un funiculaire incongru, mais vénérable, jusqu’au parc qui domine la ville et le Dniepr. Gogol, écrivain ukrainien, venait méditer sur cette terrasse dominant le fleuve. Il y trouvait l’élégance et l’amour de vivre de la ville dans cet endroit vert.

kiev dniepr

Aujourd’hui, vendredi pluvieux de travail, rares sont les amoureux, les mémères, les enfants à y déambuler.

kiev jeunes sous la pluie
Sous la pluie persistante, la ville est grise comme si nous étions à l’automne mais les trottoirs sont noirs de monde. Les boutiques sont bien approvisionnées et les soldes attirent le chaland ; il y a même un McDonald’s : une vacherie contre le socialisme incapable de produire de la viande de bœuf en suffisance et de la restauration pratique aux citoyens.

kiev le mc donald s

La statue de Lénine se dresse toujours au bout de la Chevtchenka, à la sortie d’une galerie souterraine sombre en ce moment mais qui doit être fort animée les hivers. Un maltchik en émerge en polo très moulant, sans manches. La pluie, fine mais pénétrante, ne laisse bientôt plus rien ignorer de son anatomie. Il n’en a cure, cela fait viril. L’ancien marché kolkhozien de la place Bessaravska est désormais marché libre. Les ménagères y trouvent – enfin – ce qu’elles cherchent, plutôt que de croire l’affichage. Le socialisme aime en effet la parole, comme le montre cette vieille blague soviétique : avant, sur la boutique était écrit le nom du boucher et à l’intérieur il y avait de la viande ; sous le socialisme, sur la boutique est écrit le mot viande et à l’intérieur il y a le boucher. N’est-ce pas un peu la même chose avec François Hollande, grand prometteur de réformes, pourfendeur du déficit et de la finance, mais qui ne sait pas passer de la belle parole aux bons actes.

kiev sous la pluie
Le rendez-vous pour le dîner est à 20h. Le « O’Parnass » est une paillotte chic installée au coin du parc, face au jeu des enfants, de la statue d’un musicien sur le trottoir de l’avenue, et d’un bronze de jeune pêcheur ayant ferré un gros poisson. Le menu est « de luxe », le public citadin et l’orchestre « cosaque ». Lorsque s’élève la voix de ventre de la chanteuse, toute conversation ne peut que s’éteindre, submergée. La salade « de printemps » présente divers légumes frais, râpés ou émincés, dans la même assiette. C’est une sonate en radis, concombre, poivron, carotte. La tranche d’esturgeon qui suit est grillée sauce crème accompagnée de quelques aubergines, poivrons jaunes et tomates, grillés aussi. Le poisson est trop cuit mais savoureux. Il pleut violemment lorsque nous sortons du restaurant.

kiev statue bronze jeune pecheur
« Spakoynai notchi ! », bonne nuit. Elle sera douce dans un vrai lit, après une bonne douche. Nous nous envolons pour la France directement le lendemain à midi.

FIN du voyage en Ukraine

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Yalta plateau Petri

Nous reprenons le bus pour grimper sur le plateau qui domine Yalta, le plateau Petri. La route tourne et retourne dans une belle forêt de feuillus sans taillis. Les feuilles filtrent une lumière apaisante sur les fûts droits comme les colonnes d’un temple. N’est-ce pas Chateaubriand qui comparait les cathédrales et leurs piliers à des forêts de pierre ? A un virage, une fontaine d’eau pure et glacée sourd du rocher en contrebas de la route. C’est un arrêt obligatoire tant cette source est sensée contenir de vertus – la principale étant contre la soif. Nous y remplissons nos gourdes en prévision de la montée à pied qui va suivre.

yalta plateau petri stand de bouffe

Le plateau offre un « point de vue » sur Yalta et sur la côte, il est donc flanqué d’un parking immense et de baraques pour attractions, bouffe et souvenirs. Le parc ressemble un peu à l’idée que je me fais de la foire aux chameaux de Pushkar au Rajasthan. Ici, les minibus remplacent les bêtes. Nous découvrons cependant trois chameaux d’Asie qui servent à promener les touristes pour quelques sous, leurs bosses successives servant d’entre-deux confortables aux midinettes, aux petits garçons et aux grosses matrones. Déguisées en mousmé, ces dernières grimpent à l’aide d’un escalier sur une estrade de bois qui leur servira à se jucher sur la bête. Puis elles se font tirer par un grand Tatar déguisé, lui, en Bédouin dont on ne voit que les yeux.

yalta plateau petri chameaux d asie

Parmi les attractions, il y a aussi le paon sur son banc, les oursons, les deux panthères et le bébé tigre, toutes bêtes sauvages avec qui se faire prendre en photo comme si l’on était au fin fond de la taïga. Les Russes et les peuples de pays proches, aux ancêtres pionniers, adorent ça. Ils sont bon public, émerveillés des prédateurs qu’on leur apporte sur les genoux, heureux d’être mis en situation pour le « souvenir ». Nos grands-pères, dans les années 30, étaient ainsi. Aujourd’hui, notre génération n’y croit pas plus qu’au Père Noël ou à Dieu. Nous manque-t-il cette faculté d’étonnement dont les philosophes font le premier pas vers la philosophie ? Manquons-nous de naïveté devant les bêtes, donc quelque peu de poésie ?

yalta gamin russe debardeur a trous

Nous serons tout en haut des falaises, à 1233 m, lorsque nous aurons accompli le reste du chemin à pied. La grimpée s’effectue sur le calcaire, puis dans un bois où résistent encore quelques arbres centenaires. Nous suivons un lot de midinettes en robes de tulle et en claquettes, c’est tout juste si aucune ne porte de hauts talons. Les adultes mâles de plus de trente ans suent et soufflent de trop fumer et de trop boire. Seuls les gamins sont hardis, vêtus au minimum, baskets et short, torse nu. Ils grimpent souplement et sans effort pour arriver en haut. La jeunesse désoviétisée a pris le maintien svelte et les muscles sportifs de la nouvelle norme capitaliste. Le parti communiste d’Ukraine vient cependant chaque année replanter un drapeau rouge sur le piton qui fait face à celui où trône une croix de bois. Cette croix est le signe que nombre de jeunes et de petits gars arborent désormais en modèle réduit à leur cou, symbole de leur adhésion à la modernité. Avec ce drapeau rouge en face, il s’agit de montrer que des communistes existent encore, qu’ils révèrent la patrie, la morale et l’effort.

yalta plateau petri

Le conservatisme a changé de camp. S’il subsiste ici ou là quelques étoiles soviétiques, les symboles courant de cette période (qui a duré quand même trois générations) apparaissent résolument ringards, autoritaires et dépassés. Voilà au moins un progrès réel. Du sommet de la falaise, nous avons vue pleine et entière sur le littoral, du moutonnement des arbres sur la pente au rivage presque entièrement bâti.

yalta plateau petri gamin

Au retour de la descente, nous prenons un jus de raisin face au panorama, à l’écart des boutiques. Nous restons ensuite à déambuler parmi la foule bon enfant qui va de boutiques en attractions, s’amusant tant qu’elle peut. Les petites filles se parent de coiffes tatares, très orientales, une calotte brillante garnie de pendentifs aux rondelles métalliques d’un délicieux exotisme. Les garçons, plus terre à terre ou plus sensuels, préfèrent lécher des glaces ou caresser les fauves.

yalta fillette russe coiffure tatar

Les préados sont fascinés par le décor à la Mad Max qu’offre « l’attraction nazie ». Deux antiques autos noires, une Adler et une BMW à quatre phares, toutes deux prises de guerre de l’URSS, servent de décor à une mise en scène du plus bel effet. Une mère conduit son garçon d’une douzaine d’années à la voiture, après avoir payé le forain. Elle aide le gamin à revêtir la veste de cuir grise et la casquette de soldat allemand ; elle lui met dans les mains la Schmeister à répétition. Debout au volant de l’engin, elle décore ensuite son petit mâle des cartouches de mitrailleuse qui feront bon effet. La lourde bande fait ployer un instant les frêles épaules. Et clac ! Voici une première photo souvenir. Et clic ! Une autre au volant, la casquette envolée, les cheveux ébouriffés comme par le vent de la course. Le panneau précise : « 10 mn de photo autorisée par ticket payé ».

yalta gamin russe deguise en nazi

Deux autres tout jeune adolescents très amis, probablement cousins, attendent leur tour. Torse nu, ils se tiennent les épaules, se frôlent en se bousculant, échangent des secrets à voix basse. Ils montent dans ce véhicule de tortionnaires, se coiffent d’un casque à cornes nazi, empoignent la mitraillette de rigueur, ceignent leurs épaules pâles d’une cartouchière pleine comme d’une armure d’écailles et les voici, nouveaux Siegfried, prêts à assassiner le monde entier. Ils sont touchants. Leur fragilité prend des mines farouches devant l’objectif, ils se hissent debout, tenant d’une main le pare-brise et de l’autre l’arme brandie, jouant des effets de muscles pour paraître barbares. Puis, vidés par l’effort, épuisés par ce théâtre, ils se dépouillent de tout cet attirail pour redevenir de gentils garçons à leur maman, dont le papa russe est fier…

yalta gamins russes amis torse nu dans la voiture nazie

Les photos de ce moment de défoulement serviront à faire rire les copains et à crâner devant le reste de la famille. Un tel spectacle serait probablement interdit chez nous par toutes les ligues de vertu et les gardiens du mémorialement correct. Et pourtant : n’avons-nous pas combattus le même ennemi et gagné la même guerre ? La différence entre l’ex-empire soviétique et nous est que certains lobbies ne font pas, ici, seuls la loi en tablant sur la culpabilité des autres.

yalta radomes centre d ecoutes de crimee

Nous reprenons le bus pour traverser le plateau et plonger du côté du grand canyon de Crimée, vers le village de Sokolinoe. Le chauffeur, curieusement, débraye dans les virages et laisse aller le véhicule au point mort dans les descentes. Ce genre de conduite est dangereux mais c’est une attitude « à la russe » courante, qui allie le mépris du danger aux anciennes habitudes de pénurie qui rationnaient le carburant. Sur le haut du plateau, les radômes du centre d’écoute de Crimée rappelle que l’armée veille toujours.

sokolinoe crimee conserves artisanales

Nous gîtons ce soir dans une petite maison de campagne, enfouie dans un jardin. L’entrée sur la route propose, sur une table à tréteaux, divers produits locaux comme le miel, les conserves de fruits, les champignons, les concombres au sel, les oignons du jardin et les tomates fraîches. Sous la tonnelle à treille où, à la mode tatare, nous dînons assis en tailleur après avoir ôté nos chaussures, de nouvelles bouteilles de vin rouge de Crimée nous égaient. En apéritif, nous avons goûté le « vin de cassis » de la dame, où les fruits sont bien présents, mais agrémentés d’une bonne dose de vodka distillée clandestinement. On nous a assurés qu’elle était saine, sans alcool trafiqué. A la salade normale de tomates et concombre succède une salade de chou vert blanchi, aux poivrons et légèrement épicée, puis un riz pilaf à la viande. Les chambres sont petites et calmes, formatées pour de nombreux enfants et cousins. Nous y dormons parfaitement.

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Être chèvre aux Marquises

Les chèvres ont été introduites dans l’archipel des Marquises par les Français au siècle dernier. Elles se sont parfaitement acclimatées. La plupart des Mene (chèvre en marquisien du Nord) et les Keukeu (chèvre en marquisien du sud) sont sauvages et libres. Elles s’aventurent au bord de falaises vertigineuses, sautent de rochers en rochers, se perchent sur les corniches et au besoin causent des chutes de pierres !

chevres aux marquises

La nourriture est abondante pour les caprins. La chèvre maronne vit loin des villages, les chasseurs marquisiens partent à pied avec les chiens en espérant rapporter de quoi améliorer l’ordinaire. Ils partent à deux ou trois dès l’aube munis de cordes, de fusils pour certains. Ils escaladent les montagnes pour débusquer ces coquines, les obstacles sont nombreux, le sol instable et pentu met  leur vie en péril. Le chemin est difficile, le dénivelé vertigineux. Il leur faut être attentif au moindre bruit, au moindre chevrotement, au vent qui peut propager leur odeur !

chèvre tuee aux marquises

Après des heures de marche, les chèvres sont en ligne de mire des chasseurs, cabris et femelles sont épargnés. Coups de feu, la chèvre tombe au sol. La chasse se termine quand on a assez de victuailles car il faudra revenir au village avec un lourd sac de 25 à 30 kg.

Encore six heures de marche et les chasseurs seront de retour, un bon repas les attend. Les os, les cornes seront gardés pour la sculpture, la peau recouvrira les pahu (tambours) ou les fakete (petits tambours), ou feront de beaux costumes traditionnels.

chevre mechoui

Mais la chèvre est aussi une monnaie d’échange entre les habitants, elles sont troquées contre d’autres aliments. Le chasseur peut aussi vendre la chèvre entière (25 à 55 kg) entre 5 000 et 7 000 XPF, un prix dérisoire certes mais la chèvre au lait de coco est un des plats traditionnel local marquisien.

Hiata de Tahiti

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Plage familles

Les familles à la plage transportent la maison sur la grève.

gamine creuse le sable

Parasol, matelas, tente coupe-vent, matériel à fouir le sable ou à pêcher la crevette, glacière parfois, tout rappelle le home. Avec le sable en guise de pelouse.

enfants plage

Il s’agit d’occuper un territoire, ni trop proche des autres, ni trop loin, afin de pouvoir socialiser.

gamin en slip cherche coquillages

Ce sont souvent les enfants sortis des vagissements qui engagent la conversation.

eternuer torse nu

Un ballon tombé trop près d’un dormeur encrémé, des excuses pour le sable qu’on déplace et qu’un vent vicieux envoie sur l’allongée aux lunettes noires, et voilà le voisinage conquis. Papotages et ragotages sont un plaisir partagé.

imiter son copain torse nu

Sauf à être snob et à se juger meilleur. Auquel cas la famille est comme un château fort. Aucun regard sur les voisins, ils sont priés d’admirer. L’organisation de la mère de famille envers les petits, l’autorité du père de famille sur les moyens, la prestance des filles et les muscles des ados, l’engouement de tous pour aller dans l’eau, nager en virtuose, s’ébrouer d’un coup, puis se ranger sur les nattes, toute peau dehors pour bronzer.

tahiti en bretagne

Certaines plages sont faites pour se montrer, d’autres pour s’isoler. Certaines pour jouer, d’autres pour pêcher. Tout l’art est de s’organiser et de le montrer. Le déshabillage sur la plage est tout un style qui révèle son statut.

fille se deshabille plage

Pâleur gamine et gros seins maternels dénoncent la mère poule.

seins de plage

Surf ou bateau prouvent que, même dans le farniente d’été, être actif est un art de vivre.

gamin surf

bateau plage

Se mouiller les pieds ou les fesses ne dit pas la même chose des gamins observés.

gamin en slip dans un trou d eau

Certains font le mort presque nus, d’autres jouent presque tout habillés.

gamin mort jeu de plage

Question de style…

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Musique à Papeete

Les rues de la capitale Papeete sont devenues musicales. Une animation qui plaît aux locaux et aux touristes qui descendent des bateaux de croisières et c’est g r a t u i t !

ukulele tahiti accords

Le ukulele [prononcer youkoulélé] c’est quoi ? C’est la mandoline polynésienne, inventée à Hawaï, introduite vers les années 1880, une sorte de petite guitare avec 4 cordes. Chère, trop chère, les Tahitiens décident d’en créer une avec une moitié de noix de coco, d’un bout de bois en guise de manche et de 4 fils. Vers les années 50, on sculpte le ukulele dans un morceau de bois de purau, de manguier ou de uru. La partie faciale sonore est recouverte d’un morceau de peau animale en chèvre ou cochon fixé avec des clous. Il devait être bien tendu. Ensuite la peau fut remplacée par du contre- plaqué et du carton.

ukulele tahiti

Le double ukulele arrive. Actuellement, ces instruments sont fabriqués par des menuisiers et des musiciens. Ces musiciens des rues se regroupent en petits orchestres et chaque ensemble joue des chansons locales bien connues ou des musiques contemporaines devant un endroit précis, par exemple devant la Banque de Polynésie sur  le front de mer, au centre Vaima, devant le snack Oasis, près de la Banque de Tahiti. Ces musiciens sont souvent des retraités, ils viennent le plus souvent des îles. Chacun arrive, regarde si « les copains » sont là et alors ils se mettent à jouer. Si les passants donnent des sous, ils remercient. Le seul souci est la pérennité de cette animation. Parfois des bureaux ou commerces râlent. Ils doivent donc décamper. Il faut alors trouver d’autres lieux. Qui se font rares.

Toutes les personnes venues à Tahiti ont au moins une fois mangé sur la Place Vaiete. Le site est apprécié et critiqué ! Le carrelage est dégradé, il y a peu d’animations, l’hygiène, rats dans les jardinières, salle pour faire la vaisselle trop petite, sanitaires fermés trop tôt. Actuellement il y a 22 roulottes installées le soir. Il leur faut débourser 125 000 CFP pour avoir l’autorisation de s’y installer.

place vaiete papeete

Mais trois membres d’une même famille de Moorea viennent d’écoper de 2 et 3 mois de prison avec sursis et 120 et 150 heures de travail d’intérêt général pour nuisances sonores, outrages et menaces sur gendarmes. La mère elle compte tenu « de son insolence qui s’est poursuivie jusque devant le tribunal » a écopé de 4 mois de prison avec sursis et 180 heures de travaux d’intérêt général. « Nous les Ma’ohi, on n’est plus chez nous. On est chez les étrangers. Les gendarmes avec leur tenue, on dirait des Playmobil… »

Réceptionniste dans un hôtel, les touristes sont accueillis par la dame qui leur dit qu’ils n’ont rien à faire ici. Alors, les touristes ou les expatriés, toujours envie de venir à Tahiti chez les Ma’ohi ?

Hiata de Tahiti

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Lucette Blanchet, Là-haut

Il était comment, le monde d’avant ? C’était le monde paysan. Jusque dans les années 1960, les générations en Savoie restaient pour la plupart à la ferme, « emmontagnant » à la belle saison en chalets d’altitude. Le cheptel devait brouter l’herbe grasse sous les glaciers pour donner ce lait enrichi qui fait les bonnes tommes.

lucette blanchet la haut

Née en 1940, l’auteur a 5 ans lorsqu’elle est envoyée en vacances au pair chez une nounou fermière vaguement de la famille, à Miocé, hameau (inventé ?) de Bellecombe dans le Haut-Jura. Chez elle, ça barde : le père à la SNCF se pique la tronche tous les soirs et la mère, faible et peuple, ne veut pas divorcer. La sœur aînée part dès qu’elle peut travailler, vers 16 ans. Pour la petite, il faut quitter la ville, la honte, la déchéance, cette boule qui ankylose son sternum. A l’inverse, la montagne, son ciel pur, l’immensité du paysage, ses odeurs de nature, c’est la liberté.

Le livre est un roman et il est indiqué en exergue « toute ressemblance, etc… ». Mais il est dit dans l’exergue qui suit : « continument la réalité et la fiction s’imbriquent pour former un tout ». Donc les noms et les lieux sont imaginaires, mais les personnages et les situations sont vrais. Lucette est Nina. Elle se souvient. Comme pour le petit Marcel, la mémoire surgit par les narines. Pour Nina pas de madeleine au thé mais le purin, la suie, le café-chaussette, l’odeur crue de l’eau torrentueuse, l’herbe, le foin et la peau des êtres aimés. « C’était d’abord les odeurs, les senteurs qui l’assaillaient en premier. Et puis le glacier qui dépassait des nuages, les névés qui avaient bien grossi et ces vieilles pierres dallées devant le chalet s’ouvrant comme des clapets boueux par mauvais temps » p.341.

Gamine, elle découvre l’existence à ras de terre, les chardons qui piquent, la boue dans les chaussures, le fumier glissant, la source glacée. L’absence de confort de la nature, le feu sans cheminée qui enfume, la pluie qui s’infiltre entre les lauzes du toit, l’humidité du brouillard, la brûlure du soleil à midi. Elle vit la vie des bêtes, des vaches à mener au pâturage, du chien à caresser et ordonner, des lapins à dépiauter et cuisiner, des cochons qui bâfrent comme des porcs, des puces dans la paille des lits. Et puis il faut bosser, des aurores au crépuscule, sans arrêt : c’est ça la bonne vie écolo dont rêvent les bobos confortablement installés dans le salon de leur cottage rurbain, face à leur écran couleur. « Elle trayait, donnait à manger aux cochons, aux poules, allait chercher du bois, allumait le feu, épluchait les pommes de terre, faisait la vaisselle, lavait le linge, balayait, ramassait l’herbe aux lapins, préparait les repas, retrayait les vaches, portait du lait chez tante Armande, donnait à manger aux lapins, coupait du bois, allait en champ » p.83.

De 5 à 17 ans, Nina devient passionnée du lieu, écrin fermé quasi familial dans un décor de liberté grandiose. Il y a Fifine la nounou, Jean-Louis le gamin d’à côté d’un an plus âgé qu’elle, les niôlus – les nigauds jumeaux – débrouillards et musclés, con ce Tantin d’oncle, Félix le mari qu’on voit peu parce qu’il reste au village du bas, Bruno et Bianco les bergers d’altitude qui ont des choses à cacher, Édouard 13 ans venu se refaire une santé depuis Mulhouse, Mario l’aîné d’une platée d’enfants de l’autre côté de la frontière venu faire berger à 14 ans avant de devenir curé, Rose la tenancière d’auberge avide d’hommes et mère des niôlus, Léone, la Prévalée, Brigitte, Philibert…

Depuis tout petit, les gamins voient les chiens se monter et les taureaux enfiler la vache avec leur dard dressé d’au moins 30 cm. C’est la nature. Dès 12 ans, ils ressentent en eux les premiers émois mais se demandent : « C’est quand même pas comme les chiens ? » p.202. Les amis d’enfance s’aiment, mais le plus souvent d’amitié. Difficile de faire tonner le coup de foudre quand on se connait depuis toujours. Nina, à 13 ans, « aimait bien jeter le trouble entre elle et Jean-Louis. Quand il se releva, il était tout rouge ! Elle aussi d’ailleurs, une chaleur l’envahit. » Mais la nature est bien faite, elle décourage les unions entre personnes trop proches : il y a l’amitié profonde, mais pas l’amour passion ; il doit venir d’ailleurs. « Il faut dire que là-haut on vivait sous le règne de la pudeur. La pudeur était une bienséance au même titre que la politesse ou la probité » p.231. Poussé par sa mère, Jean-Louis choisira les biens plutôt que la fille, il agrandira ses terres par alliance avec une autre que Nina. Car le mariage est un contrat de biens quand on n’est pas bien gai (ni lesbien) mais paysan.

Nina tombera amoureuse à 18 ans d’un ouvrier typographe de la ville au « corps souple et bien campé ». Tout Miocé lui a appris la beauté et les manières de l’amour, sans qu’elle puisse devenir adulte dans ce cocon à la Rousseau. Mais elle a su jauger des hommes par ceux qu’elle avait côtoyés : « la beauté des Niôlus – crinières auburn sur des corps d’éphèbes… » p.432. Toujours à faire des bêtises, les jumeaux, mais serviables et unis comme la main, sensuels parce que deux contre les préjugés : « on met pas de pyjamas, on dort tout nu » p.131. Paul et Paulin sont différents, le second veut à toute force attirer l’attention : à 15 ans « il fit des roulades tout nu qu’il était » après un plongeon sous une cascade d’où il était ressorti gelé, au point que Paul son jumeau a du se déshabiller pour « le couvrir de son corps tout chaud » p.306. Mais « les jumeaux, c’est spécial ».

C’est ainsi qu’on apprend la vraie vie, en montagne. Nina est une gamine espiègle quand elle n’est pas sous la houlette soularde de son père. Jeune fille, elle est pleine de fantaisie. On rit, par équilibre avec le solide mais trop sérieux Jean-Louis. Même les vaches ont leur personnalité. Un délicat roman autobiographique émaillé de patois savoyard d’une femme auteur de probablement 73 ans aujourd’hui qui se souvient. Tendresse, humour, travail, dans une famille recomposée et sur une petite patrie montagnarde. J’aime bien ce roman-vérité, jamais misérable.

Lucette Blanchet, Là-haut, octobre 2012, éditions Baudelaire, 441 pages, €22.80

De très nombreuses corrections restent à faire… La faute systématique à balade (qui promène) écrite ballade (qui se chante) ! Des lettres inadéquates (mal lues sur manuscrit ?), des mots incompréhensibles (« parquet d’amour » p. 306 pour « paquet » ?), le systématique point d’interrogation après qui en plein milieu des phrases, et même un paragraphe entier redoublé p.250 ! Le lexique des mots patois aurait gagné à être complété et mis tout simplement par ordre alphabétique. Il semble que l’éditeur ne se charge en rien des corrections (trop cher ?) – c’est bien dommage.

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Dans les gorges de l’Atlas

Nous partons à 8 h sur le grand plateau, depuis lequel on aperçoit les pentes enneigées du M’goun. De l’autre côté, le djebel Tarkeddid élève ses 3565 m. On rencontre des ânes et quelques chameaux bruns à la bosse bien garnie. Ouarzazate n’est pas loin, même si nous n’irons pas jusque là.

Nous descendons dans les gorges de l’Arous parmi les bergers et les troupeaux. Une famille entière campe sous une tente d’osier, entourée d’un muret de pierres sèches pour que les bêtes ne viennent pas en bousculer la paroi la nuit.

Brahim nous conseille de nous mettre en short et en baskets pour les gorges. La descente commence. Comme hier, nous passons et repassons à gué la rivière. Cette fois, l’eau nous semble moins froide. Nous suivons l’Arous qui est grosse encore en cette saison car il a plu tard cette année. Nous avons d’ailleurs de la chance, car le paysage est plus vert et les rivières sont plus remplies qu’à l’habitude. Dans le fond des gorges, l’eau a creusé un tunnel capricieux que nous suivons. Il y a des passages de cascade épiques, que nous descendons en nous jetant carrément dans les remous sur plusieurs mètres !

Parfois, nous descendons plus prudemment, pied à pied dans le torrent en pente moins raide, l’eau nous tombant dessus. Un petit saut, et nous voici avec de l’eau jusqu’au ventre. Brahim teste le passage le premier, en général. Il s’est fait accompagner aujourd’hui exceptionnellement de Mohammed le cuisinier, au cas où il y aurait besoin de récupérer quelqu’un ou de partir chercher du secours en arabe. L’air qui s’engouffre dans la gorge donne froid avec les vêtements mouillés, et je reste en simple short. Certains mettent un k-way, d’autres carrément une cape de pluie ! Mais l’homme est fait pour aller nu et c’est bien le plus confortable pour cet exercice. Les mouvements ne sont pas gênés par les vêtements gorgés d’eau, la peau ne sent pas le froid car l’eau sèche dans le vent tiède qui parcourt le défilé. Tout ce qui craint l’eau, dans le sac, est enfermé sous plastique.

Après cet intermède mouillé, nous séchons au soleil sur les rochers, au débouché d’une voûte. Au pique-nique, Brahim mange du saucisson pour montrer qu’il est indépendant de sa religion. De même, le soir, il boit de l’alcool. Je pense que ce n’est pas par goût, mais pour faire affranchi vis-à-vis des autres, toujours englués dans les traditions. Il est compétent professionnellement, mais il ne parle pas beaucoup.

Deuxième émotion du jour, une descente en rappel d’une cascade. Les gorges se resserrent et le sentier disparaît sur les pentes. Il faut descendre une dizaine de mètres à côté d’une cascade. L’itinéraire est plutôt bosselé, avec une arrivée sous grotte, où les pieds n’ont plus prise sur la paroi. Nous nous sentons alors tels une araignée au bout de son fil, à laisser glisser la corde pour arriver en bas. D’autant qu’un gros trou d’eau s’ouvre sous les pas. Il faut un comité de réception, à qui l’on tend la main à quelques centimètres de la surface, pour se faire tirer sur la terre ferme à côté.

J’ai toujours l’appréhension du départ en rappel. Me mettre au-dessus du vide, suspendu à la corde raidie, les pieds en équerre contre la paroi, m’est difficile. Je dois me raisonner et y aller d’un coup. Mais je n’aime pas ce lancement. Une fois parti, tout va parfaitement. Aucune peur ne m’habite plus, même si la hauteur est grande. C’est le basculement qui m’impressionne, pas « le gaz ». Cette expression est celle des alpinistes pour désigner le vide et Marie-Pierre l’utilise volontiers. Je reste torse nu en attendant que mon tee-shirt veuille bien sécher, et cela impressionne les filles. Cela fait plus viril de faire des acrobaties sans vêtements. Pourtant, je me sens plus comme un gamin innocent heureux de se dépenser sans contraintes que comme un objet de désir.

Le bivouac est au débouché des gorges, sur le plateau de l’Arous. Pour l’atteindre, nous traversons un torrent à sec dans lequel brillent des milliers de cristaux de gypse. On dirait qu’une auge de plâtre a été lavée là. Le ciel est toujours bleu. Des formations calcaires dolomitiques se découpent sur fond de crêtes, dans une brume de chaleur d’un bel effet. Le paysage est grandiose à 2300 m.

Mimoun a lavé sa chemise dans la rivière Arous aujourd’hui et il change de tee-shirt pour la première fois depuis le départ. Il sent la fin et veut se faire beau pour le retour. Sa peau est naturellement bronzée, même si elle ne voit pas souvent le jour, toujours vêtue de pudeur paysanne ennemie des vicieux courants d’air et des impudiques regards des filles et des aînés. Son torse est maigre. Les autres Berbères font aussi leur lessive. Ce soir, après la ratatouille aux œufs mêlés, nous donnons une enveloppe à Brahim pour tous les Berbères à se partager, Brahim compris.

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Manger bien ou mal à Tahiti

Vous avez dit bio ? Je lis dans la Dépêche de Tahiti : « Extraits du conseil des ministres ; prise en charge du fret maritime des engrais et pesticides chimiques destinés à l’agriculture. Il s’agit de la prise en charge du fret maritime des produits nécessaires au développement économique et social aux produits suivants nécessaires aux agriculteurs doit permettre le développement des filières agricoles dans les îles autres que Tahiti. Le fret sera pris en charge également pour les amendements (fientes de poules, lisier de porcs, déchets de poissons, tourteaux de coprah …) Ah bon ? je n’y comprends rien ! Et vous ?

Palme d’or de l’obésité : Hip, hip, hip, hourrah ! Qui a reçu cette palme d’or ? Hein ? La Polynésie qui coiffe tous les Ultramarins sur le poteau. Le taux d’obésité infantile est de 34,1% au fenua. La Martinique est seconde avec 25,8%, la Guadeloupe troisième avec 25%, la Guyane affiche 18,3%. Les causes sont connues : sédentarité des populations, abandon de la cuisine traditionnelle au profit d’aliments raffinés, urbanisation, allongement de l’espérance de vie.

Elles sont belles mais dangereuses, plantes souvent toxiques, parfois mortelles. Poinsettia (Euphorbia pulcherrima) ou Etoile de Noël. L’ingestion est dans 90% des cas asymptomatique (diarrhées, vomissements) eczéma et démangeaisons si contact avec la peau. Datura stramonium appelé pomme-épineuse, herbes-aux-taupes, chasse-taupe, herbe du diable, endormeuse, pomme poison, trompette des anges, trompette de la mort. Toutes les parties sont toxiques : vomissements, hallucinations, arrêt cardiaque allant jusqu’au décès. Thevetia peruviana ou bois-lait, son latex est très toxique, ses graines parties sont toxiques, l’ingestion d’une simple feuille peut s’avérer mortelle pour un enfant et un adulte, en raison des troubles provoqués. Jatropha podagrica ou pignon d’Inde ou médicinier, les baies et la sève sont toxiques… Demeurez vigilants !

A Rurutu (îles Australes), le jury du Heiva et la population ont dégusté une préparation d’autrefois. Des racines de ti (cordyline) sont cuites dans un four. Ce four est recouvert de feuilles de purau imbriquées les unes dans les autres pour former un couvercle. Les racines cuites sont découpées en tranches et offertes. Autrefois friandise pour les enfants, sucre pour les aliments, se gardant plusieurs mois, cette racine était bénie des dieux. Dans les temps anciens, la racine de ti était utilisée pour ses apports en sucre. Du temps des goélettes, les voyages duraient plusieurs semaines, voire plus. Il fallait prévoir une nourriture qui puisse se garder. Les protéines étaient fournies par le poisson, les vitamines et la force par le taro, le coco pour les corps gras et le ti pour l’énergie vitale. Si aujourd’hui les besoins ne sont plus les mêmes, le rituel demeure et sort à l’occasion des fêtes de juillet.

Hiata de Tahiti

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Montagne Saint-Michel

Quiconque pense Bretagne imagine aussitôt la mer. Il existe aussi une Bretagne de l’intérieur, plus sauvage et plus pauvre, que l’on se contente trop souvent d’ignorer dans la pudeur du politiquement correct. Les monts d’Arrée, entre Brest et Morlaix, sonnent comme « arriérés ». Ce plissement hercynien apparaît mufle de bête préhistorique, ouvrant bientôt la gueule à l’Océan de sa langue trifide, vers Crozon. La terre arable peine à s’accrocher au socle primaire. C’est le domaine du vent et de la lande, des marais et du brouillard, à plus de 300 m du niveau des mers. Voici le paysage « celtique » par excellence, chanté par les ballades. Le paysage aussi des temps plus anciens où l’on érigeait des menhirs alignés pour lire dans les étoiles et où l’on s’endormait, pour le sommeil éternel, sous de massifs dolmens de granit.

L’Ankou errait sur le Yeun Elez, ce marais près de Brénnilis ; il effleurait les bruyères en éteignant leurs fleurs ; il faisait plier les ajoncs de son souffle glacé. Avec le vent qui vient des flots, s’élevant sur le massif au crépuscule lorsque s’inversent les thermiques, la nature semble frissonner au passage d’un esprit qui soupire et se plaint. Les croyances des siècles obscurs – avant la télé de Paris, Concorde et Internet – faisaient du Yeun Elez le Youdig : les portes de l’Enfer.

De retour de Crozon, gavés de grand large et de rocs luttant avec les vagues, nous sommes passés par la dépression du Yeun Elez. Elle a été civilisée en 1930 par le réservoir de Saint-Michel dont les eaux plombées reflètent un ciel aux nuances incertaines. Au-dessus, en promontoire, s’élève la montagne Saint-Michel. Il fallait bien se concilier l’archange-chef des milices célestes pour contenir les hordes démoniaques qui pouvaient surgir de ces portes d’Enfer. La montagne est bien fière, du haut de ses 380 m ; le clocheton de chapelle élève le lieu à 391 m, le point le plus élevé des montagnes bretonnes. L’archange à son sommet peut observer 60 km à la ronde par temps clair. A l’est du lac artificiel, qui a servi longtemps à rafraîchir la centrale nucléaire gaulliste des monts d’Arrée, désaffectée sous Mitterrand après 20 ans de loyaux services, les alignements de Brénnilis ont été démonisés en noceurs de Pierre, empêchant le bon curé d’aller porter le viatique aux mourants. Leur biniou éteint, le Dieu tonnant les a – dit-on – pétrifiés, reléguant symboliquement les anciennes coutumes d’un âge de pierre polie au rebut de l’Histoire.

Sur la montagne, des millénaires après les premiers dolmens, les Celtes ont adoré Bélénos, dieu solaire qui ne pouvait que vaincre les brumes du marais en contrebas. Saint Michel n’est que son avatar chrétien, muni d’une épée flamboyante qui ferraille contre les dragons tourbeux. C’est pourquoi peut-être tant de terres celtes ont leur culte à saint Michel, des Chtis de la baie de Somme aux Normands du mont Saint-Michel, jusqu’aux Bretons de la montagne du même nom. Sur le mamelon primaire qui domine, une chapelle fut dédiée à l’archange au 17ème siècle avant de s’écrouler au siècle suivant : on était bien pauvre dans la contrée. Le siècle du raidissement catholique, ce 19ème anti-Lumières et anti-démocratique, a restauré la chapelle et l’a entourée d’un mur de pierres pour la protéger des vents mauvais – et protéger la foi de la critique rationnelle. Il a fallu des païens radicaux, les nazis, pour démolir le mur et en faire un socle à radar, afin de prévoir l’au-delà (géographique). La chapelle en perdit son autel, aujourd’hui réduit à une fleur sèche dans un vase de plastique. La statue de saint Michel devint réfugiée à l’église de Brasparts, une « grande paroisse » (comme signifie bras parrez), à 5 km au sud.

Après la chaleur solaire du sable à l’anse de Dinan, sur la presqu’île de Crozon ; après l’éclat du ciel vaste, au-dessus de l’océan, faisant chanter les fleurs d’ajoncs comme autant de petites flammes ; après les rires et les cris des enfants, enivrés de vent et de soleil, la peau libre et les cheveux flottant ; après ce grand bol d’air et de lumière, de vie et de joie, la montagne Saint-Michel était comme un signal. Le soleil descendait au loin sur Ouessant ; un vent insistant s’était levé qui faisait onduler l’herbage, grimpait à l’assaut du mamelon et culminait à la porte de la chapelle, sa pierre chaude encore du jour. Vers l’est, l’obscurité montait, le lac était comme un miroir d’étain, impassible et trompeur. Une vague brume commençait à flotter sur la lande. Nous avions vu le point culminant de Bretagne, il était temps de rentrer.

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Tran-Nhut, Le temple de la grue écarlate

Roman insolite, policier historique, décentré en Asie, voici un petit gros livre qui réjouira le lecteur féru d’imaginaire. Nous sommes au Vietnam au XVIIème siècle. C’est un peu la Chine avec ses mandarins impériaux recrutés sur concours et ses lettrés qui étudient encore et toujours les œuvres classiques pour en passer et aspirer à servir. Le mandarin Tân est un vigoureux jeune homme issu de la campagne, d’une famille de paysans, et qui s’est élevé par ses mérites au rang de fonctionnaire d’empire. Gouverneur d’une province, il a le pas sur le mandarin militaire Quôc, sur le maire Lê, sur le maître d’école Ba et – bien entendu – sur l’entrepreneur Ngô. Nous sommes dans le système confucéen où les lettres dominent le politique, les deux dominant le militaire et l’économique. Un système curieusement français…

Ce pourquoi le lecteur ne sera pas dépaysé, malgré l’exotisme des paysages, des mœurs et des nourritures. Les habitants de la province n’ont qu’une obsession : s’élever dans la hiérarchie sociale en mariant leurs filles nubiles à ce prestigieux fonctionnaire envoyé de l’empereur. L’empereur lui-même n’a qu’une obsession : assurer la descendance de chaque aîné mâle des familles, donc pousser le mandarin Tân à se marier. Ce ne sont donc que défilé de filles de 15 ans devant les yeux du jeune homme. Sauf que le fonctionnariat a son éthique : on ne se marie pas dans la province où l’on gouverne. Pour éviter népotisme, clientélisme et corruption… Le défilé ne fait donc que préparer le futur, lorsque le mandarin sera nommé dans une autre province.

Mais ces jeux de la comédie humaine seraient bien anodins s’il ne venait se greffer sur eux de vrais crimes sanglants. Des cadavres d’enfants difformes sont retrouvés poignardés, la tête écrasée, sur les chemins alentour. Un témoin aperçoit parfois la forme gigantesque d’un être noir qui s’active sur eux comme un démon. Le maire Lê est bien incapable de raisonner et de relier deux fils, le maître d’école Ba ne sait rien de ces enfants nés handicapés qu’il ne veut surtout pas éduquer, le militaire Quôc n’a qu’une idée : chasser les moines experts en arts martiaux formés en Chine qui menacent son pouvoir de contrainte. Quant à l’entrepreneur Ngô, riche et socialement arrivé, il veut cacher ses liens troubles avec le temple de la Grue écarlate, son passé de commerce et ces êtres contrefaits appelés les Rejets de l’Arbre nain. D’où viennent d’ailleurs ces enfants, tous âgés d’environ dix ans, et que les moines élèvent en les faisant travailler chez les artisans du village ?

Pas facile au mandarin Tân, aidé de son ami le lettré Dinh, de débrouiller les fils de ces mystères enchevêtrés d’intrigues ! D’autant qu’un beau matin on tente de l’empoisonner via une veste de soie doublée que le tailleur Tau vient de confectionner dans le coupon cadeau que vient d’envoyer l’empereur ! Mais n’est-ce pas l’intendant Hoang qui a conseillé à son maître de la porter à même la peau en cette saison ? Les personnages truculents ne manquent pas, comme Madame Jade, prestigieuse beauté solitaire dans son auberge des monts sauvages où coule une source de jouvence. Mais pourquoi joue-t-elle avec une boule à grelot remplie de mercure ? Les filles de joie portent habituellement dans le vagin ce godemiché qui tinte joliment à chacun de leurs pas.

Le maître d’école Ba lui-même prend un plaisir sadique à cingler le torse nu de ses élèves adolescents, attachés à un arbre, avant de leur enduire la peau d’eau sucrée au pinceau afin que les fourmis de feu viennent torturer lentement tout élève rétif. Il choisit ses victimes parmi les meilleurs garçons, ceux qui ont des facilités pour apprendre et dont il croit que c’est paresse qu’ils ne retiennent pas. Nous rencontrons aussi le bonze Méditation lascive – son vrai nom secret alors qu’il se fait appeler officiellement Pensée vertueuse.

C’est dire que ce roman écrit allègrement ne manque pas d’humour ! Le plaisir de l’intrigue, subtile et bien menée, en est multiplié. Les auteurs, qui sont deux sœurs scientifiques d’origine vietnamienne écrivant en français, s’amusent en inventant des noms imagés des prises d’arts martiaux. « Le mouvement de la Danseuse Lubrique permit à Minh d’atteindre le menton de son ennemi. Celui-ci recula avec un masque de douleur mais répliqua avec le geste de la Banane qui Roule » p.243. Connaissez-vous aussi la technique de la Galette sur la Flamme, celle de la Grenouille ailée ou celle de la Salade qu’on Essore ?

Le lecteur savourera ces moments de plaisir que les auteurs ont manifestement jubilé à écrire. Sagesse sera sollicitée, petites cellules grises autant que morale confucéenne ; justice sera rendue, mais pas sans rebondissement inattendu. Un beau roman à goûter dans les moments de détente.

Tran-Nhut, Le temple de la grue écarlate – une enquête du mandarin Tân, 1999, Picquier poche 2002, 376 pages, €9.21 

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Presqu’île de Crozon

Article repris sur Medium4You.

La bête géologique qui mord rageusement l’océan sur les cartes de Bretagne a une langue trifide : c’est la presqu’île de Crozon. Les vagues salées ont giflé les roches tendres jusqu’à ce qu’il ne reste que la peau et les os du grès armoricain. La croix de roc qui s’avance vers le large est en à-pic sur l’eau et ne garde pas beaucoup de terre. D’où son aspect désolé, inexploitable sauf pour quelque élevage, et sa préservation « naturelle » jusqu’à nos jours.

Au nord, Brest, port de guerre où les sous-marins gîtent à l’Île Longue ; au sud Douarnenez, port de pêche et capitale européenne de la conserve de poisson ; au centre Camaret, port langoustier qui sert aux peintres du dimanche ; au pied de la croix, Crozon, gros bourg où il faut aller voir le massacre des Arméniens, soldats convertis au Christ sous Hadrien, sur un retable de 1602.

Ce qui importe, sur la presqu’île, ce sont ses points de vue et ses paysages. Les pointes rocheuses s’avancent haut sur les flots, permettant au regard d’aller loin. La pointe des Espagnols – la plus remaniée, la moins sauvage – permet de surplomber Brest et sa rade. Des découpes de la côte vers le large jusqu’au porte-avion désarmé à quai au loin, l’estuaire qui mène à Brest est rempli, pendant que nous sommes là, du vacarme d’un hélicoptère Marine et de deux vedettes rapides. Un sous-marin entre en rade, rasant l’eau, son château dressé comme un aileron sur la surface. Probablement un « nuc » – nucléaire lanceur d’engins. Vedettes et hélico chassent les bateaux de pêche et de plaisance qui peinent à sortir du goulet.

Le fort des Espagnols, construit par eux pour soutenir la Ligue, repris par les Français et renforcé en bunker par les Allemands, est un poste de guet européen au-dessus de la rade. Il est aménagé en musée, avec de curieuses plaques diapositives dans ses meurtrières.

Camaret sert surtout à déjeuner, le front de mer est garni de bistrots, pizzerias et restaurants pour tous les goûts et à tous les prix. La tour et la chapelle Vauban rappellent que l’endroit était fort convoité par les autres Européens, aux temps des guerres fratricides. Une escadre anglaise fut mise à mal en 1694 par les dragons du fort et les batteries cachées. En revanche, nulle trace du fameux curé de la chanson chère aux marins. Les petits ne la connaissent pas.

La pointe du Toulinguet surplombe Camaret au nord-ouest, déchiquetée comme si le chien de mer s’était amusé à s’y faire les dents depuis des millénaires. Un sémaphore de la Marine dresse ses tours blanches tandis que la plage de Pen-Hat étale langoureusement son sable blond tentateur ; les peaux tendres à peine hâlées encore, aspirent à s’y rouler avant de se jeter à l’eau.

En face, la pointe de Pen-Hir. Le chemin étroit qui mène au bout est bordé de lande rase vers la mer et de perspectives d’arbres et de prairies vers la ville. Nous sommes au cœur des contrastes crozoniens. Pen-Hir est célèbre pour ces Tas de Pois, trois rochers de taille décroissante qui essaiment sur la mer. Les voiliers aiment la prouesse de passer entre deux, lorsque le vent le permet. Un gigantesque monument aux marins, soldats et résistants, est élevé en béton un peu plus loin, tandis qu’un hélico effectue des manœuvres au ras de la falaise, côté Toulinguet.

Pour aller sur la pointe de Dinan, il faut repasser par Crozon, en longeant la large plage de la baie. Elle fait envie aussi, mais on ne va pas s’arrêter à toutes les plages ! D’ailleurs, le vent souffle fort sur la pointe ; il faut se rhabiller et mettre des chaussures. Le chemin qui longe la falaise permet de belles vues mais exige de tenir les gamins à l’œil (les plus petits à la main). Le regard plonge en effet vers les flots, une quarantaine de mètres plus bas. On aperçoit au loin des Tas de Pois, dans une brume marine d’un bleuté fort seyant.

A nos pieds s’élève le Château de Dinan, une pointe de pointe, sous laquelle la mer a creusé une arche, dite ‘percée des Korrigans’. Ce sont des esprits malicieux, souvent malfaisant, que l’on accuse d’avoir creusé là – comme si l’œuvre de Dieu se devait de rester immuable, sans aucune des usures du temps… L’arche soupire en cadence à chaque vague qui lessive. Le sentier étroit qui mène sur le château est fort caillouteux, suspendu au-dessus du vide, mais s’il n’y avait aucun risque on ne sortirait pas de chez soi. Il suffit de responsabiliser, surtout être bien chaussé de semelles à relief. Au retour apparaît une petite plage inviolable, sur la gauche, à l’abri du vent. Un fort désir de se tremper renaît, mais l’endroit n’est accessible que par la mer, à ce qu’il semble…

Direction le cap de la Chèvre, au bout de l’autre bras de la croix. Il n’y a pas vraiment de route, mais nous évitons de revenir à Crozon pour passer par Morgat. C’est là que se déploie le paysage de landes rases à bruyères, dont les petites fleurs mauves éclatent sous le soleil. La plage de la Palud étale ses dunes basses, longuement, côté large et les rouleaux s’y écrasent, inlassablement. Mais l’endroit est peu sûr avec de grandes vagues ; nous préférons l’une des plages de Morgat.

Les gamins rencontrés au parking du Cap de la Chèvre semblent avoir été fourrés tels quels à l’arrière de la voiture au sortir des vagues. Leur peau, agacée de sel et de rayons n’est pas prête à enfiler un quelconque tee-shirt et c’est torse nu qu’ils veulent se promener. Malgré l’air qui souffle comme sur toutes les pointes. Mais cet âge tendre a le sang chaud et ils ne tiennent pas en place, farfadets en short et sandales. D’ailleurs ils sont beaux à voir, graciles et musclés, dorés par le soleil.

Des craves à bec rouge nous regardent, l’œil torve, passer sur la lande. Les ajoncs font briller leurs gouttes d’or. Le poste d’observation était fort apprécié des Allemands il y a un demi-siècle ; on y voit en effet Pen Hir et ses Tas en pois, l’île de Sein où attend le recteur, le cap Sizun et les ‘finis terae’, ces Finistère bouts du monde connus que sont la pointe du Raz et celle de Van, vers Douarnenez. Le monument aux pilotes disparus en mer figure une aile d’avion plantée au sol, tandis qu’une crypte-labyrinthe serpente à son pied, gravée de tous les noms. Les kids s’y engouffrent d’un bond, pressés d’explorer et – je le soupçonne, de se mettre à l’abri du vent.

C’est au large de ce cap que la légende situe la ville d’Ys, capitale du roi Gradlon, chantée dans les lais de Marie de France. Dans le Trou Dahut, ce père indigne aurait précipité sa fille, sous prétexte qu’elle se livrait ‘à la débauche’. Satan-le-beau aurait séduit Dahut pour qu’il lui livre les clés de la digue. Un saint a prévenu le roi et Dieu, qui se mêle de tout, a décidé de la punir : les flots engloutiront la ville, comme à Sodome. Depuis, tous les garçons font la chasse au Dahut, surtout quand les cloches les appellent. Il existe une autre histoire de Dahut dans les Alpes…

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Carantec

Article repris sur Ideoz-Voyages

Vers le bout de la Bretagne, droit vers l’Angleterre, coulent la rivière de Morlaix et la Penzé. La mer les a aidé à creuser chacune un aber que les géologues appellent ria. Il s’agit de la même chose, d’une vallée envahie par la mer, mais ‘aber’ est un mot celtique tandis que ‘ria’ vient de l’espagnol. Au milieu de ces deux avancées d’eau salée dans les terres est une pointe, prolongée d’une île basse. La pointe renferme Carantec, l’île s’appelle Callot. Il est nécessaire de prononcer Karanteg et Callote, selon le parler breton.

On dit que le site est « la plage » de Morlaix, à une quinzaine de kilomètres, où la jeunesse dorée vient justifier l’éclat de son épiderme dès les premiers beaux jours. On dit que c’est un hôtelier, Edmond Pouthier, qui a lancé la station auprès de la bourgeoisie fortunée dans les premières années du 20ème siècle. On dit, alors que la République Troisième venait à peine de naître, qu’on ne voyait paraît-il que panamas et ombrelles, vestes d’alpaga et robes à volants dans les hôtels chics de l’endroit. On dit que venaient là des peintres de l’école de Pont-Aven, des écrivains à la mode, des généraux célèbres, des théâtreux œuvrant à la Comédie Française. On dit aussi qu’on ne se refusait rien durant la « saison » à l’anglaise. Mais de toutes les constructions d’époque, il ne reste que vestiges. La mode passe, comme la saison, et les grands palaces comme les vastes demeures ne sont plus adaptées à notre temps.

Même l’église a été reconstruite en 1869 car elle menaçait ruine. L’abside a voulu reproduire les fenêtres de la Sainte Chapelle, en réduction bien sûr, avec la modestie qui sied aux Carantécois. Certaines des pierres sont venues de l’île Callot, menées chaque dimanche par les paysans. L’église occupe le sommet de la cité, comme il se doit dans un pays croyant. Il n’y a pas d’autre monument dans la ville sauf un petit musée Maritime et de la Résistance fort bien fait, non loin de l’église.

Autour d’elle virevoltent en S des rues et des ruelles qui descendent vers les grèves et le port. On ne compte pas moins de neuf plages autour de Carantec, orientées de l’ouest à l’est. Vous pouvez choisir chaque jour selon le vent. La Grande Grève est en face du camping et plutôt populaire, d’ailleurs excentrée dans la « banlieue » de la Penzé. La Grève du Port est plein ouest, très envasée, et n’intéresse guère que les gamins du cru. Grève Blanche, à l’extrémité nord, est « la » plage des Carantécois, face à l’île Callot dont la chaussée d’accès prend à une dizaine de mètres. C’était la plage en vogue au début du siècle, à la pointe extrême de la ville, sous les grands hôtels et face au large. La Grève de Pors-Pol la prolonge vers l’est, un peu plus rocheuse, trop près des bouées amarrant les esquifs. Une pointe rocheuse qui s’élève droit sur la mer sépare ces plages intimes des plages publiques. La Chaise du Curé, un gros rocher en forme de fauteuil entouré d’hortensias, permet une vue élevée de l’île Callot et de l’entrée en rade de Morlaix.

Les autres plages, où viennent mourir les maisons de vacances et où s’installent les cafés-restaurants de rigueur (avec parking), s’étalent vers l’est. Respectivement la plage du Kelenn avec ses marchands de glaces et sa base nautique, la plage du Penker près des bateaux privés mouillés, la plage du Cosmeur en bas des pins de la pointe, puis Tahiti. Peut-être l’a-t-on appelé ainsi parce que c’était aux antipodes – ou presque – du centre-ville ? Ou pour sa grève blonde surmontée des pins maritimes sur la falaise ? En tout cas les baigneurs ont du sable et une vue imprenable sur la forteresse Vauban locale, destinée à impressionner les corsaires anglais tentés par les richesses de Morlaix : le château du Taureau, ancré sur l’îlot rocheux juste en face. Des navettes partent du Kelenn à heures marée pour le visiter.

En redescendant vers le sud, passé la pointe de Pen al Lann, il suffit de traverser le jardin exotique Claude-Goude et quelques établissements d’huîtres pour accéder à la longue plage plein est dite du Clouët. A marée basse, il faut aller chercher l’eau loin et un bassin de ciment a été construit pour que s’y ébattent les enfants du centre aéré quelles que soient les marées, juste avant le golf privé, et sous l’œil attentif des moniteurs. Les petits ont leur bac à sable délimité de clôture et même une salle fermée pour les jours de pluie.

C’est qu’on ne bronze pas tous les jours en été, à Carantec ; il peut même y faire froid lorsque le noroît souffle sa bruine sous un ciel bas. Mais lorsque le soleil donne, les torse nus fleurissent, parfois même au cœur de la ville, surtout quand on n’a pas douze ans. Sandales, bob et short composent l’habillement de base des campings et des colos, sur lequel on brode en fonction de la météo : un simple coupe-vent à même la peau quand on ne sait pas trop ; une fourrure polaire quand on devine sans peine ; un tee-shirt pour aller aux boutiques ; une serviette de bain pour aller à la plage. Mais pas trop d’habits, on s’en encombre, on les perd, on se les fait chiper exprès ou par inadvertance, tel ce gamin qui m’a demandé sur une plage quasi déserte où était passé son tee-shirt qu’il avait laissé là bien avant que j’arrive…

Carantec, c’est une lumière : vive avec le vent, éclatante sous le soleil, fluorescente sous la bruine qui allume les hortensias bleu électrique ou rose tutu. C’est le soleil qui se couche sur les clochers de Saint-Pol, sur l’autre rive de la Penzé. C’est le crépuscule qui fait fondre les contours de l’île Callot, comme si elle larguait les amarres dans la nuit, s’effaçant dans l’obscurité avec la marée qui monte…

Carantec, l’été, ce sont les estivants : ils emplissent le marché du jeudi et emplettent poisson, homards, artichauts du pays, fraises parfumées et oignons roses tressés de Roscoff. Les parents expliquent aux enfants la différence entre langouste et homard, crabe et tourteau, coquille Saint-Jacques et pétoncles. Juliettes ou augustes (selon qu’ils viennent en juillet ou en août), ils emplissent les plages en groupes familiaux, se raidissant dans l’eau à 17° ou s’amusent à marée haute sur le plongeoir.

Carantec, c’est aussi, et toute l’année, les habitants : placides quel que soit le temps, heureux de voir du monde, occupés à pêcher, à commercer, à exercer. Ils ont leur quant à soi, leur façon de penser ; ils sont discrets, sauf lorsqu’on vient les régenter. Sous la Révolution, sous l’Occupation, alors ils résistent. Ils ont bien rénové le centre-ville, remplaçant le parking près de l’église par une placette pavée où s’ouvrent deux restaurants.

Je vous conseille l’un d’eux, ‘La Chaise du Curé’, malgré son décor un peu chargé et plutôt « souvenirs ». On y mange bien, avec des inventions coquettes et une addition de raison. Le croustillant de bar à la sauce crémeuse est goûteux à souhait. Le pressé de pomme et andouille, sous le craquant de brick, est fort inventif.

Carantec est un lieu où l’on aime à revenir.

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Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire

Ces longs textes parfois pleurards, parfois empreints d’une mélancolique poésie, ont été écrits par Jean-Jacques les deux dernières années de sa vie, bien après les Confessions. Il habitait avec Thérèse rue Plâtrière à Paris, entre Père Lachaise et Belleville.

Aigri, paranoïaque, agité nerveux, ce vieillard de 65 ans s’apaisait en longues promenades dans les prés et les bois à la lisière de la capitale. Solitaire, agoraphobe, il se sentait bien au sein de maman la nature. Il y retrouvait son vrai moi, celui issu de lui et non du regard des autres. Il distingue ainsi soigneusement l’amour de soi de l’amour-propre, l’estime naturelle que tout être a pour lui-même et qui est son identité, du personnage social composé par la jalousie, l’envie et la malveillance inévitable de toute société. « Le résultat que je puis tirer de toutes ces réflexions est que je n’ai jamais été vraiment propre à la société civile où tout est gêne, obligation, devoir, et que mon naturel indépendant me rendit toujours incapable des assujettissements nécessaires à qui veut vivre avec les hommes » (6ème promenade, p.1059).

L’estime de soi est fragile chez les adolescents et vulnérable chez les êtres faibles, avides d’être aimés non pour ce qu’ils sont mais pour ce que la société veut bien reconnaître en eux. Les mœurs ont-elles changé ? La hiérarchie sociale oui (encore que la France soit restée une société de Cour comme sous Louis XV…) mais peu les gens. Rousseau en témoigne : « Mes contemporains (…) actifs, remuants, ambitieux, détestant la liberté dans les autres et n’en voulant point pour eux-mêmes, pourvu qu’ils fassent quelquefois leur volonté, ou plutôt qu’ils dominent celle d’autrui, ils se gênent toute leur vie à faire ce qui leur répugne et n’omettent rien de servile pour commander » (6ème promenade, p.1059). Qui a travaillé dans le privé en entreprise ou en banque, ou dans le public comme fonctionnaire (sans parler de la politique !), reconnaîtra sans peine la vérité de cette peinture.

D’où pour Rousseau la solitude, s’isoler à la campagne dans une thébaïde pré-écologique munie de tout : bois de chauffage, jardin de légumes, poulailler pour œuf et viande. C’est cela pour lui le bonheur : se retirer, être en retrait, à la retraite. « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même, comme Dieu » (5ème promenade, p.1047). D’où le syndrome de sa Maison, de son Château fort, de son Île déserte, d’être le maître d’un univers fermé où régner sans contrainte sociale. Orgueil paranoïaque d’être « comme Dieu »…

Rousseau compose là dix longs textes qui sont des « rêveries ». Le rêve est naturel et gratuit alors que la méditation requiert une discipline et que la réflexion (exercice de penser) est laborieuse et utilitaire. Fidèle à son inattention foncière due à son caractère brouillon tout occupé de sensiblerie, Rousseau préfère rêver que penser. Toute sa vie il est resté nomade, marcheur effréné, tous ses sens ouverts aux sollicitations de la nature, frémissant de la moindre caresse du vent sur sa gorge nue, amoureux panthéiste car il ignorait le sexe. Il n’a su focaliser sa sensualité que fort tard, avancé déjà dans la vingtaine, et sur l’éducation forcée que lui fit Madame de Warens vers 22 ans, elle qui l’avait connu âgé d’un peu plus de 15 ans. Le vagabondage d’esprit des rêveries correspond à ce vagabondage du corps sans cesse agité d’aller et venir, sans but. Désordre du personnage, désordre de l’existence, désordre des idées. Penser est pour lui un pensum contre nature. Tout comme éduquer des enfants, lui qui les a mis aux objets enfants trouvés.

Il reste cependant quelques réflexions d’expérience, surgies sans y penser au fil de la plume, qu’il est intéressant de méditer. Ainsi sur la vérité : « S’il faut être juste pour autrui, il faut être vrai pour soi, c’est un hommage que l’honnête homme doit rendre à sa propre dignité » (4ème promenade, p.1038). Orner la vérité par des fables, c’est la défigurer – mais la faire mieux comprendre au détriment de la rigueur est juste : « La profession de véracité que je me suis faite a plus son fondement sur des sentiments de droiture et d’équité que sur la réalité des choses ». Illusion du Bien contenu naturellement en soi-même comme une règle platonicienne non apprise, vieille erreur de Rousseau qui perdure dans la naïveté contemporaine – alors que l’être non socialisé enfant reste une bête sauvage. L’absence de toute éducation fait le barbare. D’où le malentendu culturel et même « philosophique » de la gauche avec les banlieues.

Jean-Jacques Rousseau est trop long, trop verbeux, trop préoccupé de lui-même pour être encore lu de la génération Y. Née dans les technologies de l’information et de la communication, celle-ci va au direct, au lapidaire, à l’efficace. Les longs développements gémissant du Jean-Jacques ne sont plus lisibles, déjà qu’elle lit très peu. Son égoïsme plaintif non plus, à une époque où chacun doit se prendre en main.

  • Écrire pour revivre et jouir de soi ? Quelle prise de tête est-ce là, à l’âge des fesses-books et autres exhibitions de photos en situation scabreuse et de blagues entre potes de la même bande ?
  • Écrire ses idées pour se connaître soi, comme Montaigne ? Quel intérêt d’en faire une montagne, à l’âge du zapping et les Guignols de la soi-disant « info » ?
  • Être heureux ce n’est plus être soi mais être comme tout le monde, bien au chaud, peau contre peau dans le panier des chiots.

Lira-t-on encore Rousseau dans quelques années ? Ses pleurnicheries, son françois attardé et ses mots péquenots issus du parler régional ? Pourtant, lorsqu’il parle non plus en général mais d’une anecdote qui lui est arrivée, quel écrivain ! Les Rêveries ne sont probablement pas l’ouvrage qu’il faut lire lorsqu’on appartient à la génération Y, mais plutôt les premiers livres des Confessions. Réservé aux happy few, amateurs de belle littérature.

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire (1778), Œuvres complètes tome 1 (comprenant Les Confessions, Rousseau juge de Jean-Jacques, les Rêveries et documents biographiques), édition Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, Gallimard Pléiade 1959, édition 2007, pp.993-1098, €55.10 

Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, Folio classique 1973, 277 pages, €3.99 

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John Burdett, Bangkok Tattoo

Nous retrouvons l’inspecteur thaï Sonchaï, de la police de Bangkok, accessoirement partenaire d’un claque tenu par sa mère le soir. Ni le bien, ni le mal ne sont clairs en Asie où le binaire des religions du Livre n’a pas cours. Tout est nuances. Ainsi le sexe est-il joyeux, tout au rebours du puritanisme yankee. L’histoire commence rituellement par le meurtre d’un grand Américain – évidemment espion – dans une chambre d’hôtel avec une fille – évidemment prostituée.

Mais le schéma simpliste qu’on imagine ne saurait être selon nos habitudes. Il est bien sûr que le colonel de police, parrain de la prostituée, veut étouffer l’affaire. Il est clair que l’ennemi militaire de la police cherche à le faire tomber. Il est inévitable que la CIA soupçonne Al-Qaïda puisque la Thaïlande a des marges musulmanes. Mais tout est illusion, comme toujours, voile de Maya dit le bouddhisme dont la Thaïlande est imprégnée. Bangkok se déploie dans son chatoiement asiatique, tout en variations et porté par le karma, cette accumulation de bienfaits permettant d’accéder à la fin des réincarnations.

L’auteur joue avec ses personnages, il leur donne des caractères attachants bien dessinés. Chanya, paysanne futée, sait se faire aimer des hommes sans compromettre son esprit, tout en calculant combien financer un hôpital pour soigner des malheureux peut lui faire gagner de bienfaits pour contrer ses turpitudes sexuelles. Apparaît Lek, le doux adjoint de 18 ans tout frais sorti de l’école de police, qui se demande s’il est garçon ou fille et adore danser. Le colonel Vikorn joue tous les rôles, avec une subtilité politique inégalée. Un imam musulman et son fils, sont contrastés comme le noir et le blanc du Livre, mais transcendés par l’amour filial et la sagesse infinie d’Allah. Un otaku japonais, autiste informatique depuis tout petit, dessine divinement des tatouages sur la peau avec des aiguilles de bambou traditionnelles. Sonchaï, inspecteur né de GI et de pute, tombe amoureux et va peut-être enfin rencontrer son vrai père, avocat américain qui l’a conçu lors d’une permission du Vietnam. Et qui diable est Don Buri

L’intrigue et bien amenée, embrouillée à l’asiatique et contée d’un ton léger. L’humour entrelace la tragédie et offre de savoureux aperçus des contradictions thaïs comme des blocages yankee.

Les chapitres sont ainsi égrenés par des intermèdes édifiants où Pisit, la vedette de la radio Rod Tit FM, invite des personnalités à débattre des questions sociales de Thaïlande. Le journal de Chanya ouvre des abîmes de réflexion sur l’aspect chevalin des ‘executive women’ américaines qui – en oubliant d’être femmes – incitent les mâles à aller voir ailleurs ou à sombrer dans la psychose. Bouddha reste omniprésent, indulgent et sage, orientant la spiritualité de tous les actes, même ceux en apparence les plus sordides.

A savourer comme une soupe Tom Yam après une mise en appétit de sauterelles grillées !

John Burdett, Bangkok Tattoo, 2005, 10-18 juin 2009, 381 pages, 7.69€

Retrouvez tous les romans policiers thaïs de John Burdett et la Thaïlande sur ce blog

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Gauguin amoureux à Tahiti (version alpha : Tehura)

Après le désir pour l’éphèbe, maîtrisé in extremis en le voyant de face (voir note il y a deux jours), vient le désir pour la vahiné. Très jeune, comme de coutume là-bas en ces temps. Voyageant pour se changer les idées et quitter sa maîtresse trop de la ville, il rencontre au hasard une belle maorie d’une quarantaine d’années qui lui demande où il va.

« — Je vais à Itia.

— Pour quoi faire ?

Je ne sais quelle idée me passa par la tête et peut-être sans le savoir disais-je le but réel, secret pour moi-même, de mon voyage :

— Pour y chercher une femme, répondis-je.

— Itia en a beaucoup et des jolies. Tu en veux une ?

— Oui.

— Si tu veux, je vais t’en donner une. C’est ma fille.

— Est-elle jeune ?

— Oui.

— Est-elle bien portante ?

— Oui.

— C’est bien. Va me la chercher.

La femme sortit.

(…) Elle rentra, suivie d’une grande jeune fille qui tenait un petit paquet à la main. A travers la robe, en mousseline rose excessivement transparente, on voyait la peau dorée des épaules et des bras. Deux boutons pointaient dru à la poitrine; sur son visage charmant je ne reconnus pas le type que, jusqu’à ce jour, j’avais vu partout régner dans l’île et sa chevelure aussi était très exceptionnelle, poussée comme la brousse et légèrement crépue. Au soleil tout cela faisait une orgie de chromes. Je sus dans la suite qu’elle était originaire des Tongas.

Quand elle se fut assise auprès de moi, je lui fis quelques questions :

— Tu n’as pas peur de moi ?

— Aïta (non).

— Veux-tu habiter ma case, toujours ?

— Eha (oui).

— Tu n’as jamais été malade ?

— Aïta.

Ce fut tout. Le cœur me battait pendant que la jeune fille, impassible, rangeait par terre, devant moi, sur une grande feuille de bananier, les aliments qui m’étaient offerts. Je mangeai de bon appétit, mais j’étais préoccupé, intimidé. Cette jeune fille, cette enfant d’environ treize années, me charmait et m’épouvantait.

Que se passait-il dans cette âme ? Et c’était moi, moi si vieux pour elle, qui hésitais au moment de signer un contrat si hâtivement conçu et conclu. — Peut-être, pensais-je, la mère a-t-elle ordonné, exigé ; peut-être est-ce un marché qu’elles ont débattu entre elles… et pourtant je voyais bien nettement chez la grande enfant les signes d’indépendance et de fierté qui sont les caractéristiques de sa race.

Ce qui surtout me rassura, c’est qu’elle avait, à n’en pas douter, l’attitude, l’expression sereine qui accompagne, chez les êtres jeunes, une action honorable, louable. Mais le pli moqueur de sa bouche, d’ailleurs bonne et sensuelle, tendre, m’avertissait que le danger était pour moi, non pour elle… une assurance du lendemain, sur la confiance mutuelle, sur la certitude réciproque de l’amour.

Je m’étais remis au travail et le bonheur habitait dans ma maison : il se levait avec le soleil, radieux comme lui. L’or du visage de Tehura inondait de joie et de clarté l’intérieur du logis et le paysage alentour.

Et nous étions tous les deux si parfaitement simples !

Qu’il était bon le matin, d’aller ensemble nous rafraîchir dans le ruisseau voisin, comme au paradis allaient sans doute le premier homme et la première femme.

Paradis tahitien, hâve nave fenua… Et l’Eve de ce Paradis se livre de plus en plus docile, aimante. Je suis embaumé d’elle : Noanoa! »

Paul Gaughin, Noa noa – voyage de Tahiti, 1924, chapitre VII, éditions Bartillat 2011, 135 pages, €9. 63 

Biographie de Gauguin

Peintures de Gauguin 

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Le Clézio, Terra Amata

Article repris par le blog Chaoui40

La littérature, la vie, c’est le même combat quotidien, dérisoire, contre le hasard absurde du temps. Dans ce roman lourd à lire, de cette prose années 60 qui se délecte des « choses » et déchiquette les « actes », le message est pesant. Sur la terre au hasard, je suis né, j’ai grandi, joué à tous les jeux, aimé, parlé tous les langages, dans une région qui ressemblait à l’enfer, j’ai peuplé la terre pour vaincre le silence, j’ai vécu l’immensité de la conscience, puis j’ai fui, j’ai vieilli, je suis mort, et enterré. Fin du plan.

Terra Amata est ce site préhistorique de Nice où, sur une plage fossile, ont été découverts des restes très anciens. Des hommes avaient vécu là, s’étaient parlés, aimés, s’étaient reproduits, avaient vécu l’immensité de leur conscience puis avaient fuis, vieillis, morts. Le personnage principal du roman s’appelle Chancelade, autre homme préhistorique de Charente, humain générique, restes pour musée. La tentative littéraire d’embrasser ainsi l’histoire du monde des hommes au travers des sensations, des états de conscience et des mots – est vaine. Peu lisible aujourd’hui, profondément ennuyeuse. Elle date.

Le lecteur trouve cependant quelques traces de ce qu’il aime chez Le Clézio, des expressions, des scènes, des images. Ainsi sur la beauté, reflet du tragique d’exister : « On ne s’échappe pas. On ne s’en va jamais. Sans cesse, venant de partout à la fois, on est accablé par les coups de la beauté, de la grande beauté cruelle et jouissable. (…) La beauté vous y retrouve toujours et vient doucement, sans pitié, vous arracher pour vous replonger dans le tourbillon vivant » p.19. Le « on » anonyme, de rigueur dans l’écriture des années 60, donne le sentiment d’être agi, rouage dans l’engrenage du destin, microbe absurde jeté là par le hasard. On vit, et seule la beauté peut accrocher à la vie. Qu’est-ce que cette beauté, sinon ce lien entre soi et le monde ? Il suffit de quelques mots pour s’y plonger : « Le petit garçon qui s’appelait Chancelade était assis au soleil, devant la vieille maison. Il était vêtu d’un pantalon de toile et d’une chemise rouge, il avait les pieds nus » p.21. Soleil, maison, pieds nus, petit garçon, ne nous voilà-t-il pas en sympathie toute leclézienne ?

Sauf que le gamin Adrien (le prénom surgit p.63), 4 ans, a la cruauté innocente de cet âge. Il fait un grand massacre de doryphores, tel un dieu tout puissant. Surgit alors l’évidence : « Le destin, l’ignoble destin qui prépare les choses, avait choisi la marche vers ce crime, pour rien, simplement pour que cet acte soit accompli » p.30. Plus tard, à 12 ans, étendu nu sur les galets, il se sentira soi : « Les yeux fermés, sourd aux bruits qui venaient de la plage et de la mer, le petit garçon vivait entièrement dans sa peau révélée par le soleil » p.43. On ne se sent exister que par les sensations. Surtout quand on découvre l’autre. Adrien rencontre une petite fille et ils s’étreignent, se chatouillent, encore innocents, sans désirs autres que vagues, tout à leurs sensations.

Adulte, il subira le vertige de la conscience sans commencement ni fin, celle qui effrayait tant Pascal qu’il lui donnait le nom de Dieu. Le Clézio l’apostrophe sous le nom de « Jacques Loubet » pour la rendre plus présente. « Aussi loin qu’il regarde, il n’y a que son regard qui se répercute dans le vide et revient sur lui-même. Corps et esprit, tout est tendu à la limite du possible, pris par le vertige de la conscience. Paralysé, vidé, anéanti. Et pourtant, dans tout ce royaume désert dont il est le centre, le regard vit et se nourrit de lui-même. Il n’y a rien à faire pour oublier ou pour se libérer » p.81. Le silence des sphères est infini, nul ne percera jamais le rempart de l’inconnu. « Tout ce qui était, était là. Il fallait jouer, bouger, penser sans cesse, avec toutes ses forces délirantes et contradictoires. Il fallait continuer l’aventure commencée un jour, sans le vouloir, dans la douleur du déchirement. Donner son nom à chaque chose, signer chaque événement, chaque passage, avec toute la haine et tout l’amour dont on était capable » p.87.

Reste le jouir. Et l’enfant vient comme conséquence, qui vous ressemble et vous pousse vers la mort, avide à son tour d’agripper la vie par la beauté. Machine de l’existence, tout comme cette foule qui pense pour vous et vous avale dans son bruit et sa fureur. « Oui, quelque part, il y avait cette espèce de conscience totale, qui travaillait ainsi pour personne, et qui ne reflétait plus les choses, mais était les choses elles-mêmes ; le monde en train de vivre, sans heurts, sans morts, continuellement, année après année, siècle après siècle, jamais né, jamais finissant » p.154. Et c’est ainsi qu’on fait l’amour (p.178). Chaque personnalité participe au grand tout comme rouage. « Chacun avait sa place, et jouait au jeu sérieux de la vie et de la mort, pour essayer de comprendre l’immense mensonge qui déferlait » p.185 Le livre continue l’auteur après sa mort, « la pensée, l’acte, demeurent » p.270. Même si vous ne comprenez pas le sens de tout ça, vivre, aimer, écrire. « Je ne suis qu’un acteur qui ne sait pas ce qu’il joue » p.271.

Vieux, Chancelade ‘comprend’ le sens de l’existence ; il le livre à une jeune femme de hasard, à l’arrêt de bus : « Je vais vous dire, pendant qu’il est encore temps… Vivez chaque seconde, ne perdez rien de tout ça. Jamais vous n’aurez rien d’autre, jamais vous – Il hésita un peu : Jamais vous ne recommencerez ça… Faites tout… Ne perdez pas une minute, pas une seconde, dépêchez-vous, réveillez-vous… » p.239 Carpe diem !

Jean Marie Gustave Le Clézio, Terra Amata, 1967, Gallimard collection L’Imaginaire 2006, 273 pages, €9.02

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