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Alix, Le fleuve de jade

Article repris par Lectraymond de Lausanne.

Un envoyé du sud propose à Cléopâtre de marier Enak, prince de Menkharâ, avec la sœur du prince Djerkao afin d’unir les terres de Menkharâ à celles de Méroé. La reine d’Égypte rigole mais, devant une caisse d’or, se dit que ce n’est finalement pas idiot : ça lui profite.

Telle est l’impression que se font les jeunes de la politique : opportunisme et cynisme, aucun sentiment dans les intérêts supérieurs de l’État ou de l’argent.

Tout l’album sera du même type : l’individualisme du couple d’amis en butte à la société politique des États et des princes.

Voilà donc Enak invité en Égypte avec « son mentor, en quelque sorte » Alix. L’expression est du prince Djerkao qui cherche à traduire les relations modernes des deux jeunes gens. C’est par la réaction de Cléopâtre, en première page, que l’on apprend qu’Enak a « à peine 14 ans ». Depuis que Jacques Martin s’est retiré du dessin, pour cause de maladie des yeux, puis de décès, les âges d’Enak et d’Alix restent éternellement figés à leur époque 14-18.

Mais Cléopâtre réussit toujours aussi bien les banquets.

Enak réagit donc en gamin à la proposition de mariage, il manque de s’en étrangler. Puis il cherche à s’enfuir, s’exclame devant le portrait à l’égyptienne de sa fiancée « mais c’est une vieille, elle a au moins 20 ans ! ». Mis devant le fait accompli – qui porte une robe seins nus – il révise son jugement et la trouve « plus… plus jeune… ». Désirable ? Pas encore, mais… En tout cas il ne veut « pas se marier à cette fille ! », il veut « retourner à Rome ». Pour continuer l’enfance à vivre en copain avec son aîné.

Heureusement, la princesse Markha ne veut pas se marier non plus avec lui. Elle incline secrètement vers Alix aux cheveux d’or, « fils de Râ » le soleil. D’ailleurs son frère ne serait pas contre mais dans un second temps, après la réunion des domaines égyptiens, pour s’attirer les bonnes grâces de César dont Alix est proche. Mais Enak, marié d’abord, devra alors disparaître pour qu’Alix s’unisse à sa soeur… C’est de la politique – les sentiments humains n’ont vraiment aucune place.

La fuite va régler la question. Alix et Enak aiment à coucher nus dans la même chambre pour parler de leur avenir.

Ils adorent rester tous les deux, vivre en Robinson, survivant en bons scouts de leur industrie et de leur astuce, loin du monde adulte dépourvu de tout sentiment, contre la loi de la jungle, féroce avec les perdants. La bulle fusionnelle de l’amour-amitié contre la jungle sociale hostile. Les jeunes lecteurs sont sensibles à cette thématique qui correspond bien à leur âge.

Markha aide les garçons à fuir vers le sud et le pays des nègres ; elle les accompagne. Ils font d’étranges rencontres, aidés par les buffles et les chimpanzés.

Enak est toujours aussi habile à l’arc. Mais cela se termine mal pour Markha qui ne pouvait décemment survivre à l’indépendance exigée des garçons. Enak trouve dans son amour pour Alix l’antidote à la loi de la jungle. Culture contre nature, amour et amitié contre sauvagerie, s’entraider épaule contre épaule – belle leçon morale à la jeunesse d’aujourd’hui qui en a bien besoin.

Ceux-ci sont finalement pris comme esclaves par une caravane arabe pour être vendus sur le marché d’Alexandrie, où Cléopâtre les délivre. Elle les choie et fait mettre à mort le marchand. La politique, finalement, a du bon : elle supplante l’économie. L’Etat règle par la force les mœurs avides des pillards arabes.

L’histoire est captivante, distillée en feuilleton hebdomadaire, ce qui entretient le suspense à chaque fin de page double. Cléopâtre baise d’ailleurs Alix après l’avoir baigné, thème récurrent des aventures.

Mais le dessin est toujours aussi partagé. Autant les paysages, les animaux et les bâtiments sont crayonnés avec minutie et précision, autant les humains sont maladroits.

Surtout les corps adolescents et les visages. Microcéphales, dégingandés, les traits à la serpe, les deux éphèbes sont dessinés comme au moyen âge : des adultes en réduction.

Les muscles de camionneur d’un gamin de 14 ans au bain ne sont ni gracieux ni réalistes. Les barboteuses des garçons dépouillés sont stupides à l’oeil. Pourquoi donc Morales est-il si malhabile ? Les personnages sont ce qu’il y a de plus important dans une bande dessinée, pour l’identification des lecteurs. Il est dommage que Jacques Martin ait confié les clés de ses héros à un tel apprenti.

Heureusement qu’il y a les filles nues. Morales les réussit mieux que les garçons et cela sauve son dessin.

Jacques Martin, Le fleuve de jade, dessins de Rafael Morales, 2003, Casterman 48 pages, 9.51€

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Elliot Perlman, Ambiguïtés

Simon enlève à la sortie de l’école un petit garçon de six ans. Il le ramène chez lui, lui donne à boire du chocolat et le gamin s’endort en confiance car il l’a déjà sauvé d’une noyade dans sa piscine. La maîtresse de Simon trouve les deux très sages en rentrant et appelle la police. Rien de plus, il ne s’est rien passé. Pourquoi cet enlèvement ? Pourquoi ce petit garçon ? Pourquoi appeler la police plutôt que les parents ?

C’est toute l’histoire – ambigüe – de ce happening qu’on peut appeler crime ou dérapage, c’est selon. Sept personnages vont raconter leur version de l’histoire, successivement. Sept personnages en quête de sens, car ce fait divers interpelle leur propre vie. Qui sont-ils pour juger en bloc ? Existe-t-il une frontière nette entre le Bien et le Mal ? N’y aurait-il pas plutôt une marge grise entre le bon et le mauvais de chacun ?

La justice passera, elle se fraiera un chemin pas si mauvais au fond, mais qui prendra du temps. Le lecteur s’attachera à chacun des personnages car chacun reste ambigu, avec sa part de bon et de mauvais, ses forces et ses faiblesses. Il tirera de tout cela une leçon de sagesse sur le monde et les gens, en ce début du XXIème siècle. Car la société a changé, elle est sans cesse en mouvement, obsédée de réussite, de consommation ostentatoire et d’argent. Chacun est insatisfait car il se compare moins à un idéal qu’au beau-frère ou au collègue plus adapté. L’auteur nous donne à voir successivement l’univers d’un intellectuel instituteur, d’une petite-bourgeoise dans une société de service à l’emploi, d’un parvenu courtier en bourse, d’un analyste financier, d’un psychanalyste, d’une étudiante paumée devenue putain puis escort girl, enfin d’une étudiante fille de l’un des protagonistes qui revit – mais à l’envers et une génération plus tard – la saga de Simon.

En fait, ce qui est écrit dans ce roman dense, un peu bavard parfois, est une immense histoire d’amour. Simon ne supporte pas que son amour de jeunesse l’ait quitté il y a dix ans. Le petit garçon qu’elle a eu d’un autre lui ressemble et il en est amoureux comme un père peut l’être d’un enfant de cet âge. Il n’y a rien de sexuel, rien de pervers, seulement l’admiration pour un être neuf, empli de hardiesse et de curiosité, mais fragile car en devenir. C’est pour Sam, le gamin, que Simon va provoquer l’événement. Pour que sa mère stoppe son adultère naissant, pour que son courtier de père arrête de préférer son Audi Quattro à son fils, pour que les gens aient enfin une vie plus saine en regardant les autres et pas leur nombril, en songeant aux conséquences de leurs actes plutôt qu’à leur aura sociale narcissique. Vaste programme ! aurait dit De Gaulle (il parlait de la connerie).

L’auteur, juif australien, fait partie de cette littérature mondiale marquée par la Shoah, la communauté juive et l’esprit torturé des intellectuels de gauche dans un monde qui rejette les idéaux d’après-guerre. Moins cérébral de Jonathan Littel, moins clownesque et nettement plus empathique, il livre dans le pavé de presque 900 pages une analyse critique aiguë de la société contemporaine. La démolition systématique et jubilatoire du déconstructionnisme de Derrida (fort à la mode dans le monde anglo-saxon) et le week-end de « formation personnelle » payée aux cadres d’une entreprise financière valent à eux seuls leur pesant d’or !

« Les Lumières sont achevées. Il n’est pas besoin d’être un génie pour s’en apercevoir. (…) Le fondamentalisme est partout, qu’il soit religieux ou économique, et partout on constate une réaction face à la complexité, une tentative d’ignorer les contradictions et les énigmes de notre existence. Les gens ont un besoin maladif de la simplicité, de ces paradigmes en noir et blanc faciles à assimiler. Le moindre flou, la moindre ambiguïté sont perçus avec hostilité » p.852. Il suffit de quitter une seconde son petit moi pour écouter les autres et s’en apercevoir.

Un grand livre, passionnant à lire à longues goulées pour ne pas perdre le fil.

Elliot Perlman, Ambiguïtés (Seven Types of Ambiguity), 2003, 10-18, 2006, 857 pages, €11.40 

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Alix, La chute d’Icare

« Extraordinairement habile dans le forfait et la dissimulation. Un très grand fourbe. » C’est ainsi qu’Alix, le Gaulois devenu Romain, qualifie Arbacès le Grec, son ennemi de toujours depuis que l’adulte a tenté de séduire l’éphèbe de 15 ans dans le premier volume. Telle est la réputation des Grecs, que le récent forfait du maquillage des comptes publics pour entrer par effraction dans l’euro a renforcé. L’album a été écrit en 2001, mais l’histoire remonte à mille ans !

Alix et son compagnon Enak, 20 et 16 ans désormais, sont invités dans l’île d’Icarios par Numa, rencontré dans ‘L’enfant grec’. Archéloa, son épouse, est amoureuse d’Alix et son époux en joue pour l’attirer. Les deux garçons vont être embringués dans la prise de la ville par des pirates menés par Arbacès. Ressuscité, il veut se venger à la grecque, dans l’histrionisme et la démesure. Défiant Apollon, le jeune Icare a voulu voler vers le soleil mais ses ailes, fixées de cire, ont fondu. Arbacès réitère dans le drame cette tragédie antique : il veut investir la ville… en volant comme Icare. Jacques Lacan aurait eu un mot sur l’ambiguïté du terme « en volant ».

Les jeunes lecteurs ont là tous les ingrédients d’un bon scénario d’action comme Jacques Martin sait en composer. Surtout qu’Enak, gamin fidèle à lui-même, n’obéit pas, préférant mourir que de sauter le premier.

Les passions n’y sont jamais absentes, dans la lignée des mémorialistes latins. Il s’agit d’avidité pour l’argent, le pouvoir ou la gloire. Ou d’égoïsme suffisant d’adultes trop sûrs d’eux-mêmes, avares de leurs biens matériels. Rien de nouveau sous le soleil, les footeux d’aujourd’hui ne rêvent toujours que de fric, de grosse bagnole, de blonde bien roulée et de baraque qui en jette.

Alix remarque des allées et venues suspectes de bateaux dans le port et alentour, mais le gouverneur romain de la citadelle, bien assis et content de lui, dénigre ces lubies de jeunesse. Lorsqu’il sera mis le nez dedans, il confiera à Alix, en gros politique, le soin d’entraîner les jeunes de la cité pour épauler les troupes trop peu nombreuses.

Julia, la fille du gouverneur, aimerait bien qu’Alix et Enak se mettent nus pour se baigner avec elle dès leur première rencontre, mais Alix est un prude Romain et affirme : « c’est simple, les femmes ne se baignent pas avec les hommes. » Julia se déguisera en jeune guerrier pour tenter de le séduire, s’attirant le reproche par son père de « dépasser les bornes ». Il la laisse faire, toujours en gros politique, pour garder Alix à son service.

Fuyant en bateau et pris dans une tempête, Julia toute excitée saute sur Alix alors qu’Enak gît à quelques pas, écroulé de fatigue. Sa tunique trempée ne cachant rien de ses formes, elle lui propose « aimons-nous… Ce sera formidable malgré la tourmente ! ». Tempête du corps et sur la mer se confondent, mais Alix est sauvé par le « crâââc » du mât qui casse. Tandis qu’Enak, à quelque pas du couple, a sensuellement la main très proche de son sexe. La BD Alix ferait-elle bander ? Il est loin le temps pré-68 où toute femme était interdite d’album et tout sein nu proscrit !

Julia se tourne alors vers Enak et lui propose de « l’aider » au gouvernail (image freudienne s’il en est). Le garçon refuse, préférant tenir tout seul les deux bouts… La fille en déchire sa tunique, entraînant une remarque acerbe du gamin : « Ah, celle-là, Elle a encore trouvé un moyen pour exhiber sa poitrine ! »

Une fois à terre, Julia aguiche ensuite le gouverneur de Délos pour qu’il arme des galères et reprenne Icarios aux pirates afin de venger ses parents précipités du haut des murailles. « Tu agis plus par pulsions que par raison ! » lui dit le sage Alix.

Tandis que le gouverneur romain traite Alix, en réaliste, de « blondinet avec son petit prince ». C’est mignon.

Des scènes de ce genre auraient pu faire l’objet d’un traitement graphique adapté, comme Jacques Martin savait les faire. Mais Rafael Morales est loin d’avoir son talent et sa culture. Il dessine des corps dégingandés aux têtes trop petites, les traits du visage à la serpe, des nez refaits à la Michael Jackson qui donnent un air de modistes aux éphèbes aventuriers. Les héros sont caricaturés, leur physique rigide nuit à leur exemple moral.

Ne voilà-t-il pas qu’il dessine aussi des bites circoncises aux pirates qui rejouent Icare ? Les Grecs avaient horreur qu’on mutile le corps et cette faute historique n’est pas la seule. Morales n’aime pas la nudité et a réticence à dessiner les torses nus – peut-être ne sait-il pas tout simplement en saisir l’architecture. Enak reste habillé jusqu’au bout malgré la chaleur, les combats et les épreuves : sa tunique n’est même pas déchirée alors qu’habituellement il n’est vêtu qu’au minimum. Alix laisse entrevoir un pectoral droit de body-builder sans rien de la souplesse jeune des précédents albums. Les Romains de Morales paraissent revus par saint Paul et bien trop rigidement bibliques pour ce qui en fut.

Le dessin ne joue pas avec les sens et c’est dommage. Sauf lorsque Julia, seins provocants sous sa tunique mouillée, met la main sur l’épaule d’Alix dans la cale où elle veut le baiser et qu’Enak, à moitié endormi, les muscles moulés par le vêtement, laisse glisser sa main vers sa bite, en filigrane sous la toile.

Mais la case est toute petite et en bas de page. Suite au prochain numéro… sauf que les lecteurs attentifs en resteront sur leur faim car on passe éhontément à autre chose !

Le dessinateur n’aide pas, sauf villes et paysages, mais il reste une bonne histoire, bien menée et à rebondissements. Et la leçon proche-orientale : mieux vaut piller que bâtir et violer que tisser des relations durables.

Jacques Martin, dessins Rafael Morales, La chute d’Icare, 22ème aventure d’Alix, Casterman 2001, 48 pages, 9.51€

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Albert Camus, La peste

Souvent les lecteurs d’aujourd’hui préfèrent ‘L’Étranger’ à ‘La peste’ et je m’en étonne, trouvant ce dernier mieux réussi que le premier. Est-ce parce ce que l’étranger tue « un Arabe » et que cet acte fascine à la fois les pro et les anti ? Ou que la peste fait peur, tout comme la grippe à chiens et nains et celle de Sale RaS ? La philosophie humaniste de Camus prend toute son ampleur dans ‘La peste’, évoluant de la révolte individuelle (qui se termine mal) à la révolte commune (fraternelle) des humanistes. Le personnage de Rambert, jeune, amoureux, journaliste, et tiraillé entre la femme de sa vie au loin et ses amis de hasard proches, est emblématique : il choisit l’ici et maintenant de la fraternité au grand amour – mais personnel, futur et lointain.

C’est que ‘La peste’ est une allégorie. Le fléau qui s’abat sur la ville « innocente » a tout d’une tyrannie. Chacun y réagit à sa façon.

  • Le chrétien y voit la punition des péchés et se résout au fatalisme. Le personnage du père Paneloux s’abandonne, il refusera tout médecin parce que contradictoire avec les desseins de Dieu.
  • Le partisan y voit le moyen d’accoucher de l’Histoire et de réorienter les vices vers la vertu, ou bien de faire avec sa bande ses petites affaires. Le personnage de Tarrou, hanté par les condamnations à mort de la société bourgeoise a rêvé de la société communiste… jusqu’à ce qu’il assiste à un peloton d’exécution en Hongrie, au nom de la société future ; il se replie alors sur la contrebande.
  • L’humaniste à la Camus ne se veut ni héros, ni saint ; il se contente de faire ce qu’il doit, c’est-à-dire « bien son métier », solidaire de ses semblables, consentant à être ce qu’il est – ni Dieu, ni maître, ni esclave. Le personnage du docteur Rieux est le narrateur, objectif et détaché, dévoué et efficace. Celui qui, malgré le tragique de la condition humaine, ne baisse jamais les bras.

« Cela donnera à la vérité ce qui lui revient, à l’addition de deux et deux son total de quatre, et à l’héroïsme la place secondaire qui doit être la sienne, juste après, et jamais avant, l’exigence généreuse du bonheur », déclare le narrateur. Avec un coup de griffe aux médias, empressés de grands mots et de tout monter en épopée, il oppose les bons sentiments aux sentiments bons, « qui ne sont ni ostensiblement mauvais, ni exaltant à la vilaine façon d’un spectacle. »

Les incantations médiatiques à « la solidarité » (orchestrées pour le tsunami asiatique, le tremblement de terre en Haïti, la catastrophe nucléaire de Fukushima…) sont touchantes mais à côté. Démontrant « la terrible impuissance où se trouve tout homme de partager une douleur qu’il ne peut pas voir. » Inutile d’appeler à changer le monde, il faut simplement tout essayer là où l’on est, avec ses moyens humains. « Le salut de l’homme est un trop grand mot pour moi, dit le docteur Rieux au curé Paneloux, Je ne vais pas si loin. C’est sa santé qui m’intéresse, sa santé d’abord. » Car ce qui l’intéresse, c’est d’être un homme, ni un vertueux narcissique, ni un gourou paranoïaque, ni un dieu vivant – en bref aucune des figures de la gauche au temps de Camus… Seuls obtiennent ce qu’ils veulent ceux qui demandent « la seule chose qui dépende d’eux. »

L’épidémie révèle les dessous de la ville (les rats) mais aussi les dessous des âmes. Ceux qui sont de condition comme ceux qui n’en sont pas se retrouvent égaux face au malheur collectif. Grand, qui fait partie des petites gens, se révèle autant qu’Othon, juriste sec flanqué de « chiens savants » qui sont ses enfants. Son petit Philippe mourra, crucifié nu dans un lit par la peste, sans que cela sauve la ville. Le père biologique comme le père d’église s’y résignent, croyant que Dieu a un dessein caché ; ni Tarrou, ni le docteur Rieux ne s’y résignent, combattant jusqu’au bout ce scandale absolu de la souffrance d’enfant – même né « de classe » ! « Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée », dit le narrateur, autrement dit Camus.

Allégorie de la société, la ville devient une prison dans laquelle d’autres prisons de quarantaine sont installées : les camps de prophylaxie. On ne peut que songer aux camps nazis ou aux camps soviétiques. La métaphore est claire : la peste est bien la peste brune que la Résistance a combattue. L’Administration glisse insensiblement de la rationalisation de bureau à la barbarie nazie : ne voilà-t-il pas que, pour d’excellentes raisons abstraites, sanitaires et sociales, on en vient aux convois de trams charriant des monceaux de cadavres nus qui seront enterrés pêle-mêle en fosses communes sous des couches de chaux vive puis, un peu plus tard, entassés en four crématoire ? Les camps staliniens de Kolyma, ou ceux de Pol Pot ou de Mao ne vaudront pas mieux. « Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants. » L’« ingéniosité des bureaux » est une peste insidieuse présente au cœur de chaque société. « Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter. »

« Mais qu’est-ce que ça veut dire, la peste ? C’est la vie, et voilà tout. » Vie qui se termine mal comme chacun sait. Résister, c’est vivre, lutter avec ses seuls moyens contre les forces de mort. Menés par l’amour, « la tendresse humaine », la sympathie avec les êtres, la vie est tragique parce qu’un jour on meurt. Est-ce pour cela qu’il faut choisir le suicide de suite ? Suicide violent ou suicide lent des allégeances qui annihilent : celles au Parti, à la Vertu, à l’Histoire, à Dieu… Celles qui font renoncer tout simplement à être un homme.

Le message, à la parution du livre, est plus vaste que l’allégorie nazie que l’on a complaisamment vue. Camus reste donc, contre toutes les religions, les superstitions et les croyances (y compris politiques, y compris rationnelles-bureaucratiques), plus que jamais actuel.

Albert Camus, La peste, 1947, Gallimard Folio €5.89

Pléiade Oeuvres complètes tome II, 2006

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Le génocide arménien au musée d’Erevan

Le Président de la République française est en Arménie où il a fait hier un discours sur le génocide, appelant la Turquie à reconnaître son histoire. Les historiens débattent, et même les parlementaires (on se demande de quoi ils se mêlent). La question n’est pas politique, elle est historique : il s’agit de faits, pas d’idéologie.

Je suis allé en Arménie, dans la capitale Erevan, je reviendrai dans le blog sur ce voyage. Je suis allé voir, au musée d’Histoire de la ville, la « salle du Génocide ». Aucune notice n’est en anglais, tout en arménien, sauf un texte d’historien, ce qui est assez curieux pour une revendication internationale… Est-ce pour pouvoir dire ce qu’on veut sans craindre de protestations turques ? Trônent en majesté des photos noir et blanc du début du XXe siècle, des foules en attente, des gosses dépenaillés à la chemise turque déchirée sur une poitrine maigre, d’autres nus étiques, un cadavre de gamins déshabillé, le trou de balle sur le sternum. Le 24 avril 1915 fut une date noire pour les Arméniens de Turquie. L’État a décidé de déporter les intellectuels à 600 km de Constantinople, dans une marche à la mort pour anéantir la culture arménienne en Turquie et libérer des postes pour les élites nationalistes. Des institutions américaines ont emmené quelques orphelins, des familles ont pu fuir au Liban, en Arménie orientale, en Europe. Des hommes jeunes ont même constitué une légion arménienne dans l’armée française pour combattre les Turcs durant la Première guerre mondiale.

Il est strictement interdit de photographier quoi que ce soit. Mais le texte en anglais d’un professeur arménien sur le génocide méritait que je passe outre pour connaître le point de vue officiel. La matrone de la salle regardait ailleurs, j’ai pu prendre le texte que voici :

« Arménocide –

Le premier génocide du XXe siècle, le génocide arménien, a eu lieu en 1915. Il est arrivé dans l’empire Ottoman, en Arménie occidentale, le berceau des Arméniens dans les six vilayets (Erzerum, Bitlis, Kharberd, Sebastia, Van et Diarbekit), la cité capitale d’Istanbul et toutes les parties de l’empire où existait une population arménienne. C’était le premier crime sans précédent de l’extermination totale d’une nation par une autre.

Le génocide des Arméniens a été organisé et exécuté par les autorités ottomanes, la partie au gouvernement des Jeunes Turcs appelée ‘Union du progrès’ et ses chefs – le ministre de l’Intérieur Talaat, le ministre de la Guerre Enver, le ministre de la Marine Jemal – et leurs supporters du complot.

Ce n’est pas l’initiative d’individus séparés mais une politique d’État soigneusement planifiée et mise en œuvre.

Aujourd’hui, tous les spécialistes réputés des études sur les génocides, qui ont de fermes principes scientifiques et qui ne donnent pas dans les considérations politiques, reconnaissent que le génocide arménien fut le premier génocide. Selon Franklin Little, professeur à l’université juive de Jérusalem, le génocide arménien a été le début d’une nouvelle ère. Il a écrit que, après les massacres (action de génocide) exécutés par les gouvernements au Cambodge, Soudan, Burundi, Rwanda et Bosnie, on peut appeler le XXe siècle l’ère des génocides, qui a commencé avec le génocide arménien.

Le génocide arménien, suivi par l’Holocauste juif exécuté dans l’Allemagne de Hitler durant la Seconde guerre mondiale, les génocides et tentatives de génocides au Cambodge, Burundi, Rwanda, des Balkans, du Soudan, d’Éthiopie, du Nigeria et d’autres pays indiquent que les génocides ne surviennent pas par accident. Ils sont possibles dans les États qui appartiennent à la typologie des États génocidaires et dans les sociétés classées comme génocidaires.

Tel était l’empire ottoman – un État réactionnaire, militaire-féodal, fondé sur la politique de la violence, de l’oppression, des persécutions et des massacres – une politique visant les peuples non-turcs sans préjuger de leur foi (Assyriens, Arabes, Bulgares, Arméniens, Grecs, Macédoniens, Serbes et autres). Il y a seulement un pas du massacre au génocide.

L’empire ottoman, considéré comme « malade », est entré dans une crise économique, sociale et politique profonde. Au lieu d’user de méthodes civilisées pour résoudre les problèmes, les chefs Jeunes Turcs ont recouru à la politique d’escalade des massacres et du génocide. Ils avançaient une thèse raciale pour forcer les conversions de tous les peuples non-turcs en Turcs, formant ainsi un État et une société ethnique « pure », une thèse fondée sur la suprématie turque. Les peuples qui rejetaient cette politique et restaient fidèles à leur identité nationale étaient sujets à l’extermination physique. Les Arméniens qui ont créé une civilisation unique et qui ont eu foi dans leurs valeurs nationale, culturelles et spirituelles pendant des siècles se sont refusées à devenir Turcs, par volonté ou par force, et ils sont devenus la première nation sujette à génocide.

Une autre circonstance qui a joué un rôle fut qu’en parallèle à la turquisation, les Jeunes Turcs poursuivaient l’idée du panturquisme, la politique d’unir toutes les populations de langue turcophone sous l’empire ottoman, créant le Grand empire Touran. L’Arménie était un obstacle sur la voie du panturquisme qui n’a jamais été levé.

Cette atmosphère de mentalité raciale qui a existé dans l’empire ottoman et la politique poursuivie par les Jeunes Turcs ont conduit au génocide arménien. Un million et demi d’Arméniens en ont été victimes, et environ un million d’enfants, de femmes et de vieillards ont été déportés de leurs maisons et pays pour être exilés dans les déserts d’Arabie ; beaucoup d’entre eux sont morts dans les sables brûlants, de faim, de soif et des férocités des bandits turcs.

L’exécution du génocide arménien a été aussi favorisée par la situation internationale de la Turquie, créée par la Première guerre mondiale, quand la plupart des pays européens étaient en guerre les uns contre les autres. En conséquence, la question de la solution arménienne a été laissée à l’empire ottoman en exclusivité, ce qui est revenu à la manière turque, ce qui veut dire le yatagan (sabre).

Comme résultat du génocide exécuté de sang froid, les Arméniens occidentaux ont perdu leur mère patrie, l’Arménie occidentale a été privée de sa population indigène, les Arméniens. Les survivants se sont éparpillés tout autour du monde aboutissant à la fondation de l’actuelle diaspora arménienne.

Le génocide arménien de 1915 est considéré comme la page la plus noire du XXe siècle. Comme génocide, c’est un crime non seulement contre les Arméniens mais aussi contre l’humanité.

L’historien arabe Moussa Prince a inventé le terme d’Arménocide pour décrire le génocide arménien, considérant l’Arménocide comme « le génocide le plus génocidaire ».

Le génocide arménien n’a pas encore été reconnu par la Turquie moderne, et ses chefs ne se sont pas encore excusés auprès du peuple arménien, comme on pourrait s’attendre d’une nation et d’un État civilisés, comme l’Allemagne s’est excusée auprès du peuple juif. L’Arménocide n’a pas encore été condamné par la communauté internationale, ce qui nous fait regretter que le génocide arménien n’ait pas eu son Nuremberg, comme l’Holocauste juif.

Cependant, dans les dernières décennies, des changements significatifs ont eu lieu sur le sujet, ce qui nous permet d’observer que le processus d’une reconnaissance internationale du génocide arménien a commencé. Le génocide arménien a été reconnu par le Parlement européen, des organisations internationales variées, le parlement d’une quinzaine de pays (Argentine, Belgique, Italie, Canada, Chypre, le Liban, les Pays-Bas, Grèce, Suède, Suisse, Slovaquie, Uruguay, France, Russie) et par le Vatican. » [L’ordre des pays suit probablement la chronologie de cette reconnaissance]

Nikolai Hovhannissian, PH.D en histoire, professeur.

La traduction depuis l’anglais est la mienne.

On notera la lourdeur du vocabulaire, l’inlassable répétition du terme « génocide arménien » puisque l’idée même en est rejetée par les Turcs, l’insistance à être une fois de plus dans les « records » (le premier génocide, le génocide le plus génocidaire)… Mais le texte existe. Il mérite qu’on en témoigne.

La revue L’Histoire a consacré un article sur le sujet : Génocide arménien le scénario, par Fuat Dündar, n°341, avril 2009

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Réactionnaires

Article repris par Medium4You.

Qu’est-ce qu’être « réactionnaire » ? C’est celui qui réagit à une action ; en politique, celui qui est contre ce qui arrive et veut soit le rétablissement de ce qui était avant (conservatisme) soit l’établissement d’un idéal imaginé (gauchisme) ou d’un équilibre éternel (écologistes). La réaction est une action qui tend à provoquer l’effet contraire à celui qui l’occasionne. Sont donc réactionnaires tous ceux qui refusent le présent au nom d’un âge d’or, d’un ailleurs ou d’une « autre » politique.

Contrairement aux idées reçues, le terme de « réactionnaire » en politique n’est pas réservé aux conservateurs qui veulent retrouver un âge d’or (droite) ou protéger les zacquis (gauche) ; il est aussi applicable à ceux qui prônent le durable, autre nom de l’éternel. Cet âge de stabilité à (re)trouver peut être soit très ancien, soit plus récent.

  1. Ainsi, les contre-révolutionnaires n’ont jamais accepté la révolution libérale des Lumières en 1789 ; ils rêvent au retour du roi de droit divin, de la tradition établie, des féodaux.
  2. Certains écologistes remontent même plus loin, à l’époque néolithique où l’homme a cessé d’être chasseur-cueilleur respectueux de mère nature pour tenter de la maîtriser par l’élevage et la culture, bâtissant des villes pour y entasser les récoltes, créant l’État pour lever l’impôt et entreprendre de grands travaux pour dompter les fleuves, le vent, la matière.
  3. Les nostalgiques des Trente glorieuses rêvent de retrouver l’élan démographique, économique et moral des années de Gaulle, où le parti Communiste et la CGT allaient dans le même sens productiviste et progressiste.

Il y a donc des réactionnaires de droite, des réactionnaires écolos et des réactionnaires de gauche. Mais tous ont un point commun. Ils se ressemblent par leur itinéraire mental, toujours le même, obéissant à un schéma de causalité identique. La séquence commune est : refus du présent, sentiment de déclin, recherche d’un coupable, ressentiment anti-élites, désignation d’un bouc émissaire, rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur.

Extrême droite, extrême gauche et gauche écolo agissent de cette même façon. Toujours au nom du « peuple », bien sûr, à qui l’on inculque que célafôta et yaka. Selon cet archétype politique, peu importe le prétexte, le résultat sera le même. Inutile de prétexter qu’il y a « gauche » dans le titre, il s’agit là de pure idéologie, dont Marx, Nietzsche et Freud ont montré qu’elle n’est que le voile de bonne conscience sur les instincts refoulés.

Il suffit d’examiner point par point l’itinéraire de cet archétype.

1-      Refus du présent : il s’agit de montrer qu’aujourd’hui est pire qu’hier ou que l’équilibre abstrait (Dieu, l’Histoire ou Gaïa même combat). Pas difficile car rien ne va jamais comme on veut. C’est le sens du temps que de changer sans cesse. Le mouvement a deux sens, revenir à l’avant ou anticiper l’après – mais il s’agit, à droite comme à gauche, de quitter ce mouvement pour établir une éternité. De quitter l’histoire qui se fait pour fonder un équilibre perpétuel indépendant des hommes.

  1. L’extrême droite veut retrouver un âge d’or où la culture ne remettait pas en cause la nature, où tout était « naturel » : l’identité, l’état social, la hiérarchie du pouvoir, la croyance, les mœurs.
  2. L’extrême gauche veut retrouver une époque révolue en rétablissant ce qui était alors : État jacobin, politique industrielle, crédit largement nationalisé, franc géré par le gouvernement via la Banque de France, frontières, diplomatie armée indépendante dotée de la bombe nucléaire (en bref un capitalisme monopoliste d’État).
  3. La gauche écologiste veut un avenir sur le thème de l’équilibre, toujours hors de l’histoire, par un nouveau pacte écologique pour effacer l’humain des rythmes naturels et des ressources de la nature, en devenant « renouvelable » ou « durable ». Effacer l’homme des êtres prédateurs au nom d’un « équilibre » du vivant mythique.

2-      Sentiment de déclin : non seulement ça ne va pas, mais ça va de mal en pis. Vite, jetons le bébé avec l’eau du bain ! Pour les réactionnaires, de droite, de gauche ou écolos, il n’y a rien de bon à garder du présent. La nature se dégrade comme le climat, les ressources se raréfient et sont l’objet de compétition mondiale, la population nationale est envahie d’immigrés, l’économie s’effondre à cause des émergents et de la rentabilité marchande, la devise est laissée à un lobby de technocrates apatrides asservi au capital étranger, l’emploi se délite à cause des patrons avides qui vont produire ailleurs et déclarer des bénéfices où il y a le moins d’impôts, la diplomatie et l’éducation n’ont plus « les moyens », le français recule comme langue parlée dans le monde comme le bon français dans nos banlieues. Nous sommes en décadence, rien ne va plus, c’était mieux avant ; il n’y a plus de bons produits, plus de sécurité, plus de jeunesse, plus de morale…

3-      Recherche d’un coupable : il s’agit de démontrer la causalité diabolique, souvent assimilée au libéralisme économique, laisser faire et laisser passer. La différence entre les extrêmes, droite et gauche (avec les écolos), est que la première refuse tout laisser passer au nom de l’autorité réhabilitée contre le laxisme, alors que la seconde distingue soigneusement le laisser faire économique (c’est mal) et le laisser faire des mœurs (c’est bien). Il faut y voir un écart de clientèle, les bobos sont des bourgeois acquis à la gauche qu’il s’agit de garder alors que leur pente naturelle, fonction de leur position sociale et de leur statut de richesse, les mènerait volontiers au conservatisme (si je suis heureux dans la société telle qu’elle est, pourquoi vouloir qu’elle change ?). Or le mouvement historique montre l’affinité des libertés : de la liberté d’expression à celle de voter, de la liberté de faire à celle d’être. La liberté réclame la liberté, voyez l’Iran, la Chine, l’Égypte de Moubarak… Le coupable une fois désigné, pourquoi ne se passe-t-il rien ? Parce qu’il y a Complot, évidemment ! Complot planétaire, fomenté par tous ceux qui ont intérêt à préserver leur pouvoir financier, social et moral et qui empêchent « le peuple » de réaliser ce qu’il veut.

4-      Ressentiment anti élite : qui a donc intérêt à préserver ce qui est ? Ceux qui ont actuellement le pouvoir, les élites sociales, politiques, énarques et grandes écoles, des affaires. Elles sont mondialisées, libérales, riches, urbaines, bourgeoises, parlementaires, attirées par les États-Unis et à l’aise en anglais. Vous avez là tous les ingrédients de ce « qu’il faut » haïr : la société du contrat au profit du retour à la société patriarcale, la culture de la négociation au profit de celle de l’autorité imposée, la société ouverte au profit du protectionnisme et du corporatisme, la population multiculturelle au profit de la xénophobie, le bon français et la loi française contre la presse poubelle et l’instruction à l’américaine (déferlement de franchouillardise sur l’affaire DSK), la campagne contre la ville, le terroir contre l’Europe technocrate, le jacobinisme contre les organisations internationales, le nationalisme contre le cosmopolitisme, la pureté ethnique contre le mélange métèque…

5-      Bouc émissaire : il est tout trouvé, il s’agit du capitalisme libéral anglo-saxon mené par l’Amérique selon l’éternel Complot financier qui dépossède chacun de sa terre, de ses origines, de ses pratiques ancestrales ppour tout rendre négociable et marchand. Un classique qui touche l’extrême droite comme l’extrême gauche et les écologistes, malgré les euphémismes et les dénis. Il s’agit de remettre en cause tout le mouvement de libération de l’individu depuis les démocrates Grecs jusqu’à la révolution des mœurs de mai 1968, en passant par la Renaissance (lire les classiques païens au-delà de la Bible) et les Lumières (esprit critique, égalité en droit et dignité, sortie par l’éducation des obscurantismes et contraintes). Cela au profit du collectif qui commande et exige le fusionnel. Tous les droits au collectif, aucun droit à l’individu : telle est la vulgate de ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous. Evidemment, le collectif, c’est eux : le parti, l’avant-garde, les spécialistes autoproclamés, la technocratie d’Etat…

L’intérêt de désigner un bouc émissaire est que le ressentiment individuel peut prendre une forme physique collective manipulée et canalisée : la violence de « la rue » est orientée vers des ennemis clairement désignés. Tous ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous : c’est simple à comprendre ! Tu discutes ? Tu es donc l’ennemi, le Diable, le sous-humain, le malade. J’ai le droit moral de te haïr, le droit juridique de t’accuser de n’importe quoi, le droit médical de te faire soigner malgré toi dans des camps spécialisés de rééducation, le droit physique de te taper dessus (et plus si crise politique comme sous Hitler, Staline, Castro, Pol Pot ou Milosevic).

6-      Rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur : à cette anarchie apparente des intérêts particuliers qui semble faire de la société une jungle, le remède refuge est l’État national et social. Il s’agit de la nostalgie de la monarchie, état « organique » où tout le monde est à sa place selon l’ordre divin ou « naturel », ou de l’Etat « intrument de la lutte des classes » pour retrouver l’équilibre de la société d’avant les classes, l’état définitif de la fin de l’Histoire, ou encore de l’empeinte humaine minimum dans l’état de Nature. C’est une constante des programmes de gauche comme de droite extrêmes que ce social nationalisme (ou national socialisme) dans un seul pays. Repli sur soi, sur ses origines, ses traditions, son « modèle social », ses frontières. Contre l’étranger, les traités négociés, les classes privilégiées, les lobbies, vive le peuple sain, rural et premier ! Local contre global : la terre seule ne ment pas, bon sang ne saurait mentir, vox populi vox dei.

  1. Pourquoi l’État ? Parce qu’il est réputé au-dessus des classes et des partis, des intérêts personnels – même s’il est manipulé par une caste étroite au nom du « peuple ». Parce que seules les frontières définissent le domaine d’intervention d’un État.
  2. Pourquoi un sauveur ? Parce que nul groupe ne peut seul être le maître en démocratie, enclin plutôt à négocier, à faire de la petite « politique ». « Yaka imposer car célafôta l’élite établie », est le slogan populiste.
  3. Pourquoi populiste ? Parce que le populaire est toujours en retard d’une génération sur les mœurs – depuis tous temps. Resté autoritaire malgré 1968, patriarcal machiste malgré le droit de vote de 1945 et l’égalité dans le mariage 1975, partisan des solutions de force malgré l’éducation (nationale).

Toute époque de crise engendre ressentiment social et repli sur soi, crispation et intolérance. Malgré l’écart affiché des idéologies, le schéma de réponse politique est le même : il s’agit d’arrêter le temps, de trouver l’équilibre qui rendra immobile le système. Il s’agit là d’un rituel archétypal où peu importent les prétextes – de gauche, de droite ou écolo : l’avenir espéré est résolument réactionnaire.

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Ken Follett, Le pays de la liberté

Reporter formé à la philosophie, Ken Follett le Gallois est devenu romancier. ‘L’arme à l’œil’ est son premier thriller reconnu en 1978. Il y en aura d’autres, tous inspirés de l’actualité. ‘Comme un vol d’aigles’ conte par exemple l’histoire vraie de deux ingénieurs américains exfiltrés d’Iran au moment où l’ayatollah Khomeiny impose son pouvoir. Mais Follett aime aussi l’histoire, qui le laisse plus libre de créer des personnages en lutte avec leur destin. ‘Les piliers de la terre’ en sont le plus célèbre mais ‘Le pays de la liberté’ en est un autre, plus léger.

L’aspiration à la liberté en est le thème central. La fin XVIIIe est l’époque choisie, prérévolutionnaire. Malachi McAsh est Écossais, mineur de fond depuis l’âge de sept ans. Une coutume illégale veut qu’il « appartienne » au seigneur foncier propriétaire de la mine s’il y travaille un an et un jour après sa majorité. Pas question pour le jeune Malachi, appelé Mack. Il quittera son village, sa sœur jumelle, ses copains de mine et la belle Annie avec qui il a eu depuis toujours des jeux de plus en plus érotiques. Sa mère lui a appris à lire, un avocat de Londres lui a appris le droit, sa volonté lui commande de s’émanciper. Il ira contre les lords fonciers, contre les pratiques marchandes, contre les coutumes sociales, contre l’Angleterre impériale sanglée dans de vieux principes. Il quittera le village, l’Écosse, le Royaume-Uni. Non sans mal, ni se faire parfois rattraper par la société qui combat par tous les bouts la liberté.

Mais le vieux monde est en train de basculer. Nous sommes à la veille de la révolution américaine qui a lieu 13 ans avant la française ; elles vont bouleverser tout l’Occident. Lorsque Mack débarque en Virginie, dans les cales d’un navire de forçats, il a été condamné par la « bonne » société londonienne pour une émeute montée par son ancien seigneur. Mais il ne va pas se laisser faire : il s’enfuit, passe la « frontière », encore proche des colonies. Il entraîne avec lui la belle Lizzie, ex-châtelaine d’Écosse avec qui il a joué enfant, devenue femme de son maître foncier. C’est que Lizzie est curieuse et volontaire, elle n’accepte pas le rôle de potiche poulinière que veut lui faire assumer son rôle social. Elle bout lorsque son mari, ignare et à bout d’arguments, lui oppose que « ces sujets sont pour les hommes ».

Jay, le blond folâtre a dilapidé son crédit au jeu et à acheté trois jeunes bagnardes, qu’il saute à l’envi, délaissant sa femme, trop intelligente pour lui. Il a commencé par trahir sa confiance en laissant son père exploiter le charbon du domaine de sa mère. Lizzie lâche ce lâche comme une vieille chaussette, son amour premier fondé sur l’aventure d’une expédition dans la mine se transforme en haine de cet esclavage qu’il impose et qui va si bien à son insignifiance. Malgré son machisme c’est un faible, incapable de gérer une plantation, incapable de ne pas perdre au jeu, incapable d’aimer sa femme et de lui faire des enfants. La belle aristocrate écossaise lui préfère les bras musclés du prolétaire Mack, son côté impulsif mais bulldozer, l’aventure et l’amour fou aux convenances guindées et à l’univers borné de sa classe, condamnée par l’histoire. Contrairement à Jay, Mack a tout ce qu’il faut pour se faire une place au soleil. Il s’est libéré de l’ignorance, des obscurantismes et des conventions sociales. Il est plus à sa place qu’en Écosse arriérée dans ce pays neuf qui n’est encore que les 13 colonies mais qui va devenir très vite les États-Unis d’Amérique. Nos héros réussissent à échapper à leurs ennemis, à s’installer dans une vallée en pleine nature sur la frontière, à fraterniser avec les jeunes Indiens du coin…

L’histoire d’amour est un peu convenue mais saine et ardente. La libération du jeune mineur est cruelle et semée d’embûches mais assez bien menée, surtout sur la fin. L’espoir nouveau qui se lève, écolo-fraternel, apparaît un peu naïf à nos yeux d’Européens qui en ont trop vu, mais soulève l’enthousiasme. C’est bien écrit, enlevé, droit au but. Un bon roman d’été.

Ken Follett, Le pays de la liberté (A Place Called Freedom), 1995, Livre de poche 1997, 477 pages, €6.60

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Il y a dix ans le 11 septembre

Article repris par Mediuym4You et cité dans FabrizioCalvi.com

Imaginé dès 1994 par Tom Clancy dans Dette d’honneur, un acte terroriste de masse a visé par ses avions Boeing remplis de pétrole la modernité au travers des tours jumelles de New York, ville cosmopolite et cœur financier. Il a été inventé, mis en œuvre et revendiqué par un nouveau Savonarole rigoriste qui a utilisé la base islamique d’Afghanistan dans le schéma de Lénine : de l’Islam dans un seul pays à la révolution mondiale, via l’internationale fondamentaliste. Il s’agissait de venger les Arabes musulmans d’un Occident impie, matérialiste et impérial.

Dix ans plus tard, Ben Laden a été tué par les services américains bardés de technologie, après avoir fait de pâles émules à Londres, Madrid, Kaboul, Bagdad, Djakarta. Dieu l’a voulu ! Au moment où les peuples arabes se sont révoltés eux-mêmes contre leurs oligarchies politiques et militaires et sans l’aide de la religion. Car si les États-Unis ont encouragé un temps la libanisation arabe pour préserver l’accès à l’énergie, les tyrannies qui s’accrochent au pouvoir comme celles de Saddam Hussein, de Muamar Kadhafi, des ayatollahs d’Iran ou de Bachar el Hassad sont des obstacles au flux régulier du pétrole. Il n’y avait donc pas Complot mais intérêt bien compris, qui a changé avec le temps.

La chute des Twin towers est désormais expliquée sans magie par le rapport du NIST, l’Institut américain des normes et de la technologie. Deux cents experts mobilisés pendant trois ans ont reconstitué par ordinateur la séquence des événements depuis chaque impact jusqu’à l’effondrement successif. Il n’y a aucun mystère dans les deux millions de données computées par deux semaines de temps de calcul. L’orientation de chaque avion, l’effet du kérosène dont ils étaient pleins sur la température, la structure des édifices en colonnes d’acier supportant une armature de toit et d’antennes, suffisent à expliquer la catastrophe.

Il n’y a pas de « dessein intelligent » dans la suite des événements, pas de Complot hors de l’esprit tordu des mauvais médiatiques qui ont profité du choc pour se faire mousser (et se faire de l’argent). Sauf qu’il reste des complotistes qui croient dur comme fer que le 11-Septembre est une invention de la CIA, tout comme l’homme sur la lune est un canular d’Hollywood. On croit bien que le vin se transforme en sang à la messe et que Jésus est ressuscité d’entre les morts, me direz-vous ! Certes, mais c’était il y a deux millénaires et les preuves sont affaire de foi. Tandis que nous sommes aujourd’hui et que l’information existe.

L’information est à l’inverse une suite de faits établis, issus de sources fiables, vérifiés par recoupements et analysés dans leur contexte. Elle est un travail de professionnel – un métier – pratiqué par les bons journalistes, mais aussi par les chercheurs, les professeurs d’université, les diplomates, les services de renseignement et les gouvernements, les économistes spécialisés en intelligence économique, les stratèges boursiers, les décideurs des grandes entreprises. Or Internet a pour particularité de mettre sur le même plan toutes les informations, sans tri ni indice de fiabilité. Les complotistes se focalisent sur des détails; ils les montent en épingle en démontrant qu’ils ne sont pas expliqués. Et alors ? Si l’explication globale se tient, pourquoi cette obsession névrotique d’aller cherche la petite bête ? Le sage montre la lune et l’imbécile regarde le doigt, disent les vieux Chinois.

Croire sans réflexion « ce qui se dit », l’opinion commune, juste pour paraître comme tout le monde, dans le vent est une naïveté proche de « la bêtise », si bien analysée par Flaubert dans son ‘Dictionnaire des idées reçues’, comme par Nathalie Sarraute dans ‘Disent les imbéciles’. Mais s’il ne s’agissait de jeux entre geeks assez ignorants du monde réel, focalisés sur les bits d’info sans la capacité de trier les vrais des faux, on pourrait refermer les portes de l’asile et les laisser jouer entre eux. Sauf que cette mise en équivalence de tout aboutit au n’importe quoi millénariste où la croyance l’emporte sur toute vérité. Le doute reste une info, même s’il a été levé par une autre info : les deux sont juxtaposées sur le net, absolument pas mises en perspectives. D’où la désinformation qui manipule les peurs et les espérances, tout comme la foi levait les foules « enfants », en l’an mille.

La désinformation consiste à présenter pour « vrais » des faits hypothétiques ou déformés, issus de sources obscures, non vérifiés et sortis absolument de leur contexte. La désinformation s’apparente à la rumeur qui est un mode de pensée magique. Elle reflète un climat social sombre et projette sur un bouc émissaire une angoisse collective selon Jean-Noël Kapferer dans ‘Rumeurs’. Une pensée magique est une pensée sortie absolument de l’histoire, un fixisme des « essences » à la manière de Platon dans le mythe de la caverne. Les faits ne se produisent pas ici et maintenant mais sont l’archétype de faits éternels qui se reproduisent mécaniquement, quel que soit le contexte. Ainsi le Traître, le Cheval de Troie, le Complot…

Nul besoin alors d’analyser avec précision ce qui s’est produit le 11 septembre 2001 à 9h03, ni d’enquêter pour vérifier et recouper – il suffit de partir à l’envers. Évoquer le Mythe lui-même, comme certains invoquent le Diable, fait apparaître une structure logique, immédiatement compréhensible, à laquelle tout vient s’agréger, « prouvée » par ces petits détails restés mal expliqués. Hélas ! Il ne suffit pas d’être « logique » pour être « vrai »… Une logique peut être délirante lorsqu’elle part de prémisses fausses ou déformées. Elle est alors proprement « paranoïaque ». S’il suffit de raisonner juste… sur la base d’informations fausses pour paraître dire quelque chose de crédible, n’importe quel affabulateur peut dire n’importe quoi.

C’est cette bêtise de foule, amplifiée par Internet et par le superficiel du zapping, qui est morte avec Ben Laden le 1er mai 2011, un peu moins de dix ans après l’attentat du 11-Septembre. Il y en a toujours qui sont plus enclins à « croire » qu’à « vérifier » ou à « penser par eux-mêmes ». Tant pis pour eux. Ils ne seront toujours que des moutons à suivre n’importe quel berger. La liberté leur fait peur, l’autonomie les effraie, ils préfèrent qu’on leur dise ce qu’il faut faire sous la houlette d’un État fort, et quoi penser via un parti omniscient manipulé par des gourous en vogue. Ceux-là sont les ‘esclaves’ qu’évoquait Nietzsche, mûrs pour la tyrannie. Le contraire du mouvement d’émancipation venu des Grecs sur l’agora à la démocratie libérale du XXe siècle, en passant par la Renaissance, les Lumières et les révolutions.

Paradoxe : c’est lorsque l’Occident a peur et se réfugie dans le préjugé, le mythe du Complot et le bouc émissaire… que les peuples arabes musulmans asservis relèvent la tête et renversent leurs dirigeants. Belle leçon à méditer pour nos naïfs prêts à croire n’importe quoi écrit sur Internet !

Une enquête fouillée d’un « vrai » journaliste d’investigation, Fabrizio Calvi, vient de paraître. Elle pointe la stupidité à courte vue de la CIA et le fonctionnarisme du FBI. Là encore, pas de complot mais l’arrogante bêtise américaine trop sûre d’elle-même…

Voir une bonne feuille du livre sur Rue89

Fabrizio Calvi, 11 septembre la contre enquête, Fayard, 31 août 2011, 536 pages, €20.90

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Basil Liddell Hart, Les généraux allemands parlent

Le capitaine Liddell Hart, anglais né en 1895, est un expert en stratégie. Il n’aime pas Clausewitz mais préfère l’approche oblique de Napoléon à Austerlitz. Après la victoire de 1945, il passe son temps à interroger les généraux allemands incarcérés pour comprendre « de l’autre côté de la colline » comment on s’y est pris. Cela donne un livre intéressant, écrit de façon directe et sans jargon. Il se lit très bien et l’on en ressort avec quelques idées neuves.

Pour lui, Hitler a à la fois gagné les premières batailles et perdu la guerre. Tout est de son fait. Intuitif et amateur de livres tactiques, Hitler était passé maître dans l’audace et les effets de surprise. D’où le succès de l’invasion de la Pologne comme de l’URSS, le succès de la percée des Ardennes comme de la contre-offensive de 1944. Mais Hitler n’était pas stratège, méfiant et trop sûr de lui. Commandant en chambre, il ne connaissait pas le terrain ; soupçonneux envers les généraux et un brin paranoïaque, lui qui n’était que caporal, il préférait écouter les jeunes colonels, les fanatiques nazis, tous ceux qui faisaient échos à ce qu’il pensait. D’où ces fulgurances dans l’action vers l’avant et cette répugnance à toute retraite tactique pour consolider les positions. Il a donc gagné vite et perdu le long terme.

Pour Liddell Hart, les généraux allemands étaient les meilleurs professionnels de leur temps ; Hitler a su pousser les plus ardents au nom de la volonté, mais n’a pas su voir les réalités matérielles alors que le temps passait et que les divisions étaient usées. La volonté est nécessaire, mais si la raison froide ne vient pas l’épauler, elle s’efforce en vain. La défense élastique aurait mieux réussi en Russie comme en France, lors des offensives alliées, que la résistance à tout prix. Il y a des obstinations absurdes.

Mais il y a des intuitions fulgurantes de la modernité. Comme ce combiné des panzers et des avions en piqué, idée de Seekt réalisée par Guderian, qui fit merveille en France en mai 1940. L’erreur stratégique de Gamelin fut d’avoir placé les meilleurs éléments de l’armée française en Belgique, croyant à tort que la ligne Maginot interdirait toute action allemande sur le flanc. Le déni de mécanique a disséminé les blindés français dans des unités d’infanterie au lieu de les grouper en divisions. L’absence de réserves a empêché toute contre-attaque de flanc. C’est en revanche le refus d’Hitler de choisir de viser Moscou plutôt que de se disperser entre Léningrad et Stalingrad, qui a coûté la victoire en URSS.

Contrairement à la légende complaisante des vainqueurs, ce ne sont pas les réflexions sur les blindés du général de Gaulle qui ont attiré l’attention des Allemands avant la guerre sur les nouvelles tactiques, mais les expériences de la première brigade de chars britanniques créée dès 1931. Liddell Hart interroge le général allemand von Thoma : « Je lui demandais si les doctrines relatives aux chars allemands avaient subi l’influence du livre bien connu du général de Gaulle, comme on l’a souvent prétendu. Sa réponse fut : « Non, nous n’y prêtâmes pas grande attention, car nous le trouvions plutôt ‘extravagant’. Il ne donnait guère de conseils tactiques et planait dans les nuages. D’ailleurs, il fut de beaucoup postérieur aux démonstrations britanniques » p.151. Mais dès 1943 la Résistance française, une fois unifiée grâce à de Gaulle, devint un instrument important de la victoire des Alliés (p.456).

La bravoure des combattants a été mal servie par des chefs sclérosés et sans volonté. Le général allemand Blumentritt déclare à l’auteur : « Durant la campagne de 1940, les Français combattirent bravement, mais ce n’étaient plus ceux de 1914-18, ceux de Verdun et de la Somme. (…) Nous avions une aviation plus forte et des chars plus modernes que les Français. Nos chars étaient surtout plus mobiles, plus rapides, supérieurs dans les corps à corps. (…) Les Français (…) ni leur commandement ni leurs liaison radio n’étaient à la page » p.253. Les Russes ont eu, en revanche, d’excellents chars, robustes, simples à réparer et rapides. Un peu sous-armés au début mais le char Staline était « le meilleur de son temps », plus rapide que le Tigre.

Au total, voici un livre sur la période qui se dévore facilement et qui apprend comment le commandement allemand a vécu la guerre, entre le terrain et les lubies du dictateur. Beaucoup de noms nous sont presque inconnus, ignorés des manuels scolaires : Seeckt, von Brauchitsch, Runstedt, Warlimont, von Thoma… Rommel est remis à sa juste place, héros médiatique de la propagande mais guère instruit. Qui s’intéresse au sujet hors de l’hagiographie habituelle lira cette synthèse de témoignages qui a mis des décennies à être enfin traduite en français !

Basil Liddell Hart, Les généraux allemands parlent (The Other Side of the Hill), 1948, Prrin poche Tempus mars 2011, 552 pages + 4 cartes, €9.50

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Albert Camus le Méditerranéen

A plusieurs reprises Albert Camus s’est affirmé porteur d’une culture « méditerranéenne » opposée à la culture « du nord ». Il s’est voulu héritier des Grecs, lucide, clair et populaire, contre les brumes jargonnantes et élitiste de « l’idéologie allemande ». Dans ‘L’exil d’Hélène’, texte qu’il date de 1948 et paru dans le recueil d’essais ‘L’été’, il précise cette appartenance.

La pensée méditerranéenne est celle du soleil. Son tragique est celui du soir où « monte alors une plénitude angoissée ». Le soir qui masque la beauté dans l’obscurité. Qu’est-ce que la beauté ? C’est le sens clair des proportions et des limites, une harmonie. « La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. » Il oppose cette paix avec le monde à l’inquiétude névrosée de la pensée d’Europe du nord, cette maniaquerie obsessionnelle en quête de « la totalité », d’empire absolu de la raison sur les choses.

Camus limite le nord européen aux penseurs allemands du XIXe. On peut trouver pourtant dans les sagas scandinaves un bon reflet de ce qu’il appelle la pensée grecque : l’amour tragique de la vie, le souci de l’équité et des libertés, le débat au parlement, l’exil plutôt que la condamnation à mort. A l’inverse, nombre de cultures méditerranéennes aliènent leur existence à un Dieu jaloux ou à un Livre prophétique, ne vivant que pour le Salut dans l’obéissance absolue au Texte. Prenons donc l’antinomie camusienne entre Méditerranée et Nord pour ce qu’elle est : une abstraction, un ideal-type.

La justice, pour les Grecs, est une balance qui équilibre ; la limite d’un plateau est toujours le poids de l’autre plateau : pour les hommes, la liberté commence où s’arrête celle des autres. Dans l’idéologie allemande (hégélienne issue de la platonicienne), au contraire, la Justice doit être absolue, « totale » – ou elle n’est pas. Tout compromis est inéquitable, même s’il est provisoire. On ne vit que dans l’éternel immédiat et l’absolu pour toujours. Le nord préfère la puissance (Hegel, Marx) à l’aveu méditerranéen qu’on ne sait pas tout (Socrate). La maîtrise du ciel et de la terre par la raison a déplacé les bornes, tout est vide hors le raisonnement – même l’énergie de vivre. On ne fait plus d’enfant par désir mais seulement si cela ne dérange pas la carrière et en sachant combien ça coûte.  « Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté ». Telle est la conscience des villes.

« C’est le christianisme qui a commencé de substituer à la contemplation du monde la tragédie de l’âme. » Le monde est beau, ici et maintenant. Les eschatologies religieuses ou laïques méprisent ce monde-ci et le maintenant : ils le voient comme ces ombres sur les murs de la caverne. Ils veulent le changer, ils désirent une autre vie dans l’au-delà de la caverne ou dans l’avenir radieux, forcément radieux. « Tandis que les Grecs donnaient à la volonté les bornes de la raison, nous avons mis pour finir l’élan de la volonté au cœur de la raison, qui en est devenue meurtrière. » Ce ne sont ni l’industrie des chambres à gaz, ni l’organisation bureaucratique contraignante du socialisme « réel », ni la science appliquée à Hiroshima, ni l’explosion des subprimes qui le démentiront… Seul le rationnel est réel, disait l’autre, mais quand le réel se borne au rationalisme, il délire dans l’ivresse logique du docteur Folamour ! « Les Grecs n’ont jamais dit que la limite ne pouvait être franchie. Ils ont dit qu’elle existait et que celui-là était frappé sans merci qui osait la dépasser. Rien dans l’histoire d’aujourd’hui ne peut les contredire. »

Les adeptes de la Raison pure, ceux qui veulent transformer le monde faute de le comprendre sont des tyrans dangereux. « L’esprit historique et l’artiste veulent tous deux refaire le monde. Mais l’artiste, par une obligation de sa nature, connaît ses limites que l’esprit historique méconnaît. C’est pourquoi la fin de ce dernier est la tyrannie tandis que la passion du premier est la liberté. » Camus rejoint Nietzsche du côté des artistes, des créateurs de monde – à l’opposé de Marx héritier de Hegel et de sa pesante prophétie de l’Histoire, trop contente d’elle-même. « L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. »

Camus conclut – prophétique dès 1948 ! : « D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. »

Nous avons nous-même trop de respect des êtres pour suivre les inquisiteurs.

Albert Camus, Noces suivi de l’Eté, 1938, Folio €5.41

Albert Camus, Oeuvres complètes tome 3 Pléiade, 2009 

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Haruki Murakami, Le passage de la nuit

Voici le roman étrange d’un Japonais décalé. Mal à l’aise dans la société vide et trop consensuelle du Japon, Haruki s’est exilé en Europe puis aux États-Unis. Il n’est rentré au Japon que lorsque son pays a été frappé durement par le tremblement de terre de Kobe qui fit plusieurs milliers de morts en 1995.  Ses romans restent dans le présent mais comme en surimpression. Ses personnages sont en général jeunes et banals, mais la réalité qu’ils perçoivent n’est pas matérialiste.

C’est ce qui arrive à Mari, une jeune fille, qui lit ce soir là tranquillement son livre dans un café ouvert toute la nuit. L’obscurité enveloppe les choses pour les rendre oniriques. Avec le jour, sont partis le politiquement correct des familles et le trop classique des salarymen. Ceux qui errent dans la nuit sont les étudiants, les putes, les malfrats et ceux qui vivent une autre réalité, comme cet informaticien si rationnel qu’il explose lorsque la fille du love hotel a ses règles.

Mari, qui a fait la connaissance d’un musicien bohême aussi jeune qu’elle, dont elle ne connaît même pas le nom mais qui l’a rencontré jadis, est appelée par le love hotel. La fille y baigne dans son sang, et elle parle chinois. Les Chinoises sont en effet courantes comme putes à Tokyo, sans papiers mais protégées par la mafia.

Et c’est ainsi, de fil en aiguille, par association de circonstances explorées une à une, que se tisse une histoire. Mari a une sœur que connaît le jeune musicien. Enfant, elle était très proche de sa sœur mais celle-ci, trop jolie, est devenue top-modèle pour magazines ados et les liens se sont distendus. Surtout, depuis quelque temps, cette sœur prénommée Eri dort de plus en plus. Ce n’est pas seulement le décalage adolescent du matin qui va jusqu’à midi, mais un sommeil profond, presque un coma, dont elle n’émerge que pour les besoins élémentaires. Comme si elle vivait ailleurs, dans une autre dimension. Un virtuel ? L’écran de télé de sa chambre n’a-t-il pas d’ailleurs quelques grésillements inattendus même éteint ?

Rien de plus que ce minimalisme, ce présent immédiat. Mais la bizarrerie de chacun épaissit le mystère. Le style direct, descriptif a minima, juste pour situer les décors et les êtres, apparaît comme un jeu vidéo. Le lecteur est pris par l’intrigue comme dans un jeu de rôle où les personnages ont cette asepsie des rôles prédéfinis. C’est peut-être cette affinité avec les habitudes ado qui rend Haruki Murakami si populaire au Japon. Tout se passe près de chez vous, les personnages sont aussi ternes et jeunes que vous et vos amis… mais un ordre des choses caché surgit peu à peu, quelque chose se passe que vous n’aviez jamais compris auparavant.

Qui ne connaît pas le Japon contemporain pourra trouver le vide caractéristique de la jeunesse tokyoïte dans ce roman sans prétention. Il est attachant, dit beaucoup sur le Japon contemporain, mais laisse entière la question de son futur…

Haruki Murakami, Le passage de la nuit, 2004, 10-18 2008, 230 pages, 7.03€

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Apprendre à bien écrire

Je reprends de mon ancien blog disparu, qui a duré six ans, un article qui a eu beaucoup de succès pédagogique : apprendre à bien écrire. Il a été rédigé pour aider François, treize ans alors et qui en a désormais dix-huit.

Pour bien écrire, il faut d’abord aimer écrire, exprimer ses sentiments, jouer avec les phrases. S’exprimer par les mots (François a choisi plutôt la musique) aide à devenir soi-même, tout en se coulant à peu près dans le moule. Pas besoin pour grandir de faire obligatoirement comme « tout le monde » : aimer le foot, la moto et la musique hard ou le rap. On peut être sensible et avoir des goûts raffinés en étant pour autant un garçon. Pourquoi ne pas devenir « bon en français », selon le vocabulaire de l’école ? Une matière aimée, où l’on réussit, et voilà une identité fragile confortée, prête donc à d’autres expériences.

Que faut-il donc pour « bien » écrire ? De ma propre expérience, je listerai ces ingrédients nécessaires. Chacun y rajoutera ce qu’il croit, en fonction de la sienne :

1. Écrivez tous les jours, même un texte court, même un récit destiné à rester intime, mais écrivez. Tout comme les sportifs s’entraînent, l’écrivain doit plier sa plume ou son clavier à la discipline chaque jour. Aucun sujet n’est vil, ni sans intérêt ; ce qui compte est d’abord votre curiosité pour la chose sur laquelle vous écrivez.

2. Lisez un peu tous les jours, et si possible de la littérature, de la « belle langue » bien écrite qui assouplit l’esprit et fait entrer sans y penser et sans efforts la musique des mots (et leur orthographe). Ne lisez pas que cela, si vous aimez autre chose, mais n’oubliez pas de le faire.

3. Sortez de vous-même dès que l’opportunité se présente, soit en vivant des expériences nouvelles, soit en allant à la rencontre d’autres gens, soit en pratiquant une activité. L’imagination ne peut fonctionner sans quelques aliments, et la diversité du réel est incomparable pour la stimuler. L’internat, en ce sens, peut être une opportunité de vivre autrement que dans le cocon familial, de sortir de la rencontre obligée des amis habituels, d’observer une communauté assez fermée. Cela peut être l’occasion d’émotions et de remarques nouvelles. Et vous retrouverez famille et amis avec un œil neuf, plus riche d’expérience de la vie !

4. N’ignorez surtout pas votre corps – comme si l’être humain n’était qu’esprit ! Ce travers scolastique qui persiste dans l’éducation française n’est pas sain. Un corps épanoui, fatigué, donne un esprit équilibré et heureux. Tentez donc l’expérience de faire le récit de votre randonnée, de votre course ou de votre match, une fois l’épreuve terminée : vous serez surpris du résultat obtenu ! Vous aurez sous la plume une fluidité jamais vue, vous écrirez direct, avec des sensations et des passions encore neuves. Je le sais, c’est ainsi que j’écris mes carnets de voyages. Le mouvement lui-même fait circuler le sang et dissipe les pensées fumeuses : Montaigne tout comme Nietzsche, écrivaient dans leur tête « en marchant ».

5. Jetez dans la fièvre sur le papier ce qui vous vient à la plume sans trier, puis laissez reposer. Rien de tel qu’un délai d’un jour ou deux (voire plus) pour corriger, affiner, préciser, compléter ce que vous voulez dire. L’instinct qui vous pousse, la passion que vous y mettez, sont la sève même de ce que vous écrivez. Mais, tout comme on forge une épée, le feu ne suffit pas : il y faut aussi l’épreuve du froid, la raison glacée qui examine et critique le texte émis dans l’excitation pour élaguer, redresser et bien exprimer ce qui doit être compris.

6. Ne cherchez pas l’affèterie dans le style, sauf pour parodier ou parce que le thème s’y prête. Trop souvent, le baroque n’est que le masque d’indigence de sentiment et de pauvreté d’idées. Écrivez clair, net et dynamique. Vous pourrez toujours, comme le faisait Balzac, rajouter de la « sauce » par des détails ou des descriptions ultérieures. Mais vous aurez de suite un récit en mouvement, une « histoire » à raconter. Et ce n’est pas grave si vous « imitez » un modèle : on ne crée par soi-même que lorsqu’on a testé les expériences des autres.

7. Ne cherchez pas à faire trop bien tout de suite. Écrivez d’abord et reprenez après. Si vous êtes pris par votre sujet, votre esprit composera lui-même le plan et mettra le suspense là où il est nécessaire. La correction ensuite visera non à changer l’architecture, mais à orner le propos et à fignoler les détails.

Lancez-vous, c’est le premier jet qui coûte ! Et lorsqu’on est solitaire, le texte est un ami qui aide à réfléchir.

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Dudouet et Grémont, Les grands patrons en France

L’intérêt de ce livre est qu’il se situe – volontairement – au carrefour de l’économie, de la sociologie et de l’histoire politique. C’est ce qui le rend précieux. Le patronat français est bien loin des 200 familles chères au Front populaire. Il est aujourd’hui principalement composé d’ex-fonctionnaires, issus des Grandes écoles de la République, surtout Polytechnique et l’ENA.

La relation incestueuse du pouvoir politique et économique, tellement française, s’est déplacée. Hier l’État était tout-puissant, faisait et défaisait les rois en entreprise. Aujourd’hui, alors que la mondialisation exige l’efficience, les matheux formatés Éducation nationale délaissent le « service » public pour le profit privé. Ce qui compte reste toujours le pouvoir : celui, social, d’imposer ses vues ; celui, égoïste, d’amasser le maximum d’argent. Pas le pouvoir d’œuvrer pour la société, pas même pour l’entreprise : les grandécolâtres ex-fonctionnaires sont des mercenaires, pas des entrepreneurs.

L’état des lieux, dressé par un chercheur au CNRS rattaché à l’université Paris-Dauphine et par un économiste président de l’Observatoire politico-économique des structures du capitalisme, est édifiant. Les élites, sélectionnées par le système puis autoproclamées par cooptation constante, suivent un mouvement qui les dépasse. Avant 1914 c’était le libéralisme où le moins d’État possible assurait la plus grand puissance des profits et de la notoriété. Il a fallu deux guerres mondiales pour immiscer l’État dans l’organisation de l’économie et engendrer cet autoritarisme industriel qui a fait le bonheur de ceux qui sont bien « nés ». Non de sang, mais de méritocratie scolaire appuyée d’un puissant réseau social. Fils de patrons et fils de profs, aiguillés dans les bons lycées des bons milieux, ont investi les allées du pouvoir politique, puisqu’il était l’antichambre du pouvoir de l’argent. L’âge d’or s’est situé entre 1945 et 1986, lorsque l’État possédait le principal par nationalisation et nominations.

Depuis, la « privatisation » a eu lieu. Mais croyez-vous qu’elle soit sociale ? Pas du tout : les ex-fonctionnaires ont pantouflé royalement dans les prébendes. Ce sont toujours les écoles des corps d’État qui assurent le principal des patrons 2008 (dernière année de l’étude). Sauf Normale sup, reléguée au fin fond pour ignorance économique. Un tiers des patrons du Cac40 sort non seulement des grandes écoles au recrutement malthusien, mais aussi des grands corps d’État. Cette relation incestueuse démontre l’intrication du politique et de l’économique plus qu’ailleurs dans la France d’aujourd’hui. C’est dire combien il est peu adapté à la globalisation de la production et des échanges… A-t-on jamais vu encore une grande entreprise internationale nous demander un énarque pour la présider ? A l’inverse, les écoles de commerce émergent peu à peu, notamment les plus prestigieuses comme HEC, ESSEC et ESC Paris. Mais pour la France, ajouter l’ENA et passer par l’inspection des Finances reste le must.

Car la France, société de cour, fonctionne en réseau hiérarchisé. Plus vous êtes proche du pouvoir, du sommet, de l’Élysée, plus vous avez de pouvoir symbolique. Or le pouvoir symbolique se traduit, chez nous, par du pouvoir réel. Jean-Marie Messier (dit J6M : Jean-Marie Moi-Même Maître du Monde), bien que polytechnicien et énarque, n’était pas proche du cœur de ce pouvoir symbolique, ce pourquoi il a été lâché par les « parrains » (au sens mafieux) du capitalisme français. Sa société, Vivendi, bien qu’endettée, n’a pas fait faillite. C’était le signe qu’elle restait viable malgré la course aux rachats externes. Mais son PDG marginal a été éjecté. La caste se défend.

Le tableau du réseau social des entreprises du Cac 40, patiemment élaboré par les auteurs, est éclairant. Au centre du pouvoir se situent les financiers détenteurs du levier crédit : BNP-Paribas et Axa. Autour d’eux gravitent, reliées soigneusement par des conseils d’administration croisés, les entreprises du cœur : Total, l’Oréal, Air France-KLM, Vivendi, Alcatel, Lafarge, Renault. Pour celles-là, pas touche ! Aucune offre publique d’achat ou rapprochement possible sans consentement des parrains.  Tout le gotha se dresserait contre car s’y trouvent des entreprises nationales stratégiques (Total, Renault, Air France, BNP, Axa, Alcatel) et des pompes à phynance pour le pouvoir politique (L’Oréal, Total, Vivendi). Les opéables sont celles qui n’ont guère de relations avec ce pouvoir social politique et économique : Michelin, Danone, Bouygues, PPR, Accor, Vallourec, Cap Gemini, LVMH, Pernod Ricard, Arcelor…

« Le virage libéral qu’a connu la France dans les années 1980-1990 relève qu’une dynamique historique commune à tous les pays occidentaux et ne peut donc se réduire à la stratégie des élites nationales, supposant une communauté de vue et d’intérêts que les compétitions internes nuancent fortement » (p.66). Mais l’élite a bien vu son intérêt et le « service » public est resté un paravent idéologique (où catholiques voisinent avec les positivistes). Rideau de fumée bien commode pour masquer le réel : appétit de pouvoir et avidité d’argent. Les privatisations ont assuré la pérennité de l’élite hier d’État, aujourd’hui du clan des grands groupes. Rares sont les héritiers de familles fondatrices et propriétaires de l’entreprise. La majeure partie des « patrons » est mercenaire, entendus comme les PDG et autres directeurs exécutifs des sociétés cotées au CAC 40. Formés matheux au lycée et formatés par les Grandes écoles, ils défendent leur groupe restreint fait de condisciples, d’intermariages, de cohabitation dans les quartiers huppés, de formations en lycées ou prépas d’excellence, et de relations au cœur de l’État. Très peu d’étrangers dans ce nid incestueux : 23 sur 136, dus surtout aux prises de participations européennes. Évidemment très peu de femmes : 3 sur 136.

Reste la question de toute élite : celle de sa légitimité. Autant les footeux et autres tennismen ou women peuvent, sans faire scandale, s’approprier une grosse portion des ressources produites, autant les grands patrons ont peu de légitimité à percevoir golden welcome, stock options, bonus et retraites chapeaux. « Il existe une forme d’enrichissement des grands patrons qui ne subit pas d’opprobre comparable : celle de la valorisation de leur capital économique » (p.141). Les patrons propriétaires qui développent leur entreprise, créent des emplois et augmentent la notoriété de leur marque nationale, sont légitimes quand ils en profitent eux-mêmes. Ceux qui font scandale sont les mercenaires, trop souvent ex-fonctionnaires : ils s’enrichissent sans cause, avec pour seul bagage le pouvoir de leurs relations.

Comme quoi l’État, lorsqu’il se mêle d’économie, n’a pas la légitimité qu’on veut bien lui prêter pour régler la société. Plus d’État qui régule est une revendication économique légitime, réclamée par le libéralisme (voir Fernand Braudel). Mais régulation ne signifie certainement pas plus de fonctionnaires aux commandes !

Un livre passionnant qui se lit facilement et vient compléter pour l’entreprise les analyses de la bourgeoisie par le couple Pinçon-Charlot.

François-Xavier Dudouet et Éric Grémont, Les grands patrons en France : du capitalisme d’État à la financiarisation, 2010, éditions Lignes de repères, 174 pages, 17.10€

Eric Grémont est directeur de l’OPESC

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Albert Camus, L’Homme révolté

Comment légitimer la révolte de l’être humain contre son destin ? C’est dans cette entreprise que se lance Camus depuis les premiers jours de la guerre et qu’il approfondira durant la Résistance. Il écrit donc en 1951 un essai non dans l’abstrait, mais à partir de son expérience vécue. Autant Sisyphe symbolisait l’absurde de la condition humaine, autant Prométhée mène la révolte. Et pourtant : le titan ne se révolte que contre Zeus, pas contre la Création. Pareil pour le Caïn de la Bible qui tue son frère par jalousie de le voir préféré par le Père pour des raisons incompréhensibles. Il faut attendre le Dieu fait homme pour que la révolte métaphysique prenne un sens et que l’unité de l’homme se cherche dans la totalité. Mais tout détruire pour poser son désespoir n’est que nihilisme – mot qui hante Camus. Comment fonder une révolte qui, du mouvement négatif, crée un acte positif ?

Il va successivement en énoncer la volonté (métaphysique), puis l’histoire et enfin le sens (la pensée de midi). Mais le plan en 5 parties au lieu de 3 rend la structure peu lisible. Les ruptures de style font que, si l’auteur est captivant pour ce qu’il connaît bien (les Grecs, les nihilistes russes, Nietzsche, Marx), il est parfois sentencieux et pesant sur le reste. Le panorama philosophique, littéraire et historique vaut cependant toujours pour la synthèse organisée qu’il offre de cette propension à la révolte qui est en chacun des hommes.

L’absurde est un doute méthodique sur l’existence ; la révolte un non à une situation, en même temps qu’un oui à une valeur de liberté qui ne peut exister sans solidarité. La révolte n’est pas le ressentiment car le révolté n’envie pas ce qu’il n’est pas mais défend ce qu’il est. L’esclave se révolte contre le maître et reconnaît ce qu’il trouve en lui et chez ses frères exploités : la dignité humaine. Sa violence est « nécessaire et inexcusable » ; elle va donc se heurter aux limites, tout aussi nécessaires, de la dignité humaine. Qui ne l’a pas compris et vécu est un nihiliste, version collective du suicidaire.

Camus est anti-Hegel. La sagesse est la mesure du ‘non’ comme du ‘oui’ dans le même être, en cela Camus est grec – « méditerranéen », dit-il, opposé aux brumes maniaques de « l’idéologie allemande ». La démesure est de piétiner les limites de l’autre et de croire seule vraie sa propre liberté (individuelle comme Sade ou collective comme soviétique). Dieu est mort et tout est relatif, l’affirmation de vérité revient donc à imposer la loi du plus fort : ne rien croire signifie que tout est permis et que la fin justifie tous les moyens. Lénine comme Hitler l’ont bien compris : les vainqueurs imposent leur vision du monde et règnent en maîtres (baptisés « guides ») sur les troupeaux d’esclaves (les masses) forcés à travailler en camps.

Camus voit dans la révolte le fondement de la communauté humaine, « je me révolte, donc nous sommes », car toute liberté personnelle ne peut s’exercer que grâce à la liberté des autres. C’est pourquoi tout meurtre au nom du bien empêche le bien d’advenir. Il ne s’agit pas d’être paralysé par l’indécision ou d’accepter tout ce qui advient y compris le mouvement de l’Histoire (quiétisme). Il s’agit d’endosser une « culpabilité calculée », d’être un « meurtrier innocent » ou « délicat ». La fin ne justifie pas n’importe quel moyen ; ce sont au contraire les moyens qui changent la fin en libération (affirmation de dignité) ou en tyrannie (nouvel esclavage).

Le révolté n’est pas Dieu puisqu’il se heurte au pouvoir de révolte de tous les autres individus. Les adolescents russes de 1905 ont atteint pour Camus « le plus haut sommet de l’élan révolutionnaire », tuant les principes en la personne du tsar ou du grand-duc mais ayant scrupule à tuer avec eux les enfants qui peuvent les accompagner. Scrupule que n’auront ni Lénine ni les révolutionnaires professionnels après lui, ni évidemment les terroristes à la Ben Laden, ce qui déconsidère toute leur action et conduit à une exploitation pire que la précédente. Car la bonne conscience justifie n’importe quel crime au nom du bien ! Tkatchev, auquel Lénine a emprunté sa notion de socialisme militaire, ne proposait-il pas de supprimer tous les Russes au-dessus de 25 ans comme incapables d’accepter les idées nouvelles ?

Le nihiliste ne croit pas à ce qui est, le révolutionnaire croit à ce qu’on lui dit de l’avenir – tous sont hors du présent ici et maintenant. Camus cherche à retrouver une pensée « à hauteur d’homme » et à affirmer le ‘nous’, la « longue complicité des hommes aux prises avec leur destin ». Les tensions ne se résolvent jamais, telle est la condition humaine : entre violence et non-violence, justice et liberté, être et devenir – toujours il faut de la mesure, tester les limites. Sans jamais basculer vers l’un ou l’autre des extrêmes, au risque de quitter la dignité humaine. S’il y a une dialectique, il n’est point de synthèse définitive ni de fin de l’histoire. Sauf à détruire le monde et toute l’espèce humaine.

C’est le drame du marxisme, pensée vivante chez Marx, devenue mausolée avec ses disciples : « Le malheur est que la méthode critique qui, par définition, se serait adaptée à la réalité, s’est trouvée de plus en plus séparée des faits dans la mesure où elle a voulu rester fidèle à la prophétie. On a cru, et ceci est déjà une indication, qu’on enlèverait au messianisme ce qu’on concèderait à la vérité. Cette contradiction est perceptible du vivant de Marx. La doctrine du ‘Manifeste communiste’ n’est plus rigoureusement exacte, vingt ans après, lorsque paraît ‘Le Capital’ ». Marx était de son temps et son messianisme était donc bourgeois de son siècle : « Le progrès, l’avenir de la science, le culte de la technique et de la production sont des mythes bourgeois qui se sont constitués en dogmes au XIXè siècle. On notera que le ‘Manifeste communiste’ paraît la même année que ‘L’avenir de la science’ de Renan ».

A la parution de ‘L’Homme révolté’, le socialisme soviétique est au firmament, fort de la victoire acquise sur le nazisme grâce à l’armée rouge et à l’industrialisation russe à marche forcée sous Staline. Le marxisme-léninisme est la religion laïque des intellectuels. Qui dit ses doutes est vite excommunié, traité de fasciste avec la nuance qui fait toute la beauté maléfique de la gauche. Sartre : « tout anti-communiste est un chien, je ne sors pas de là ». La droite accueille bien le livre, donc les intellos de gauche lui trouvent des défauts dont le moindre n’est pas sa tentative de « sortir de l’histoire » (Francis Jeanson, compagnon de route), péché suprême pour les marxistes ! Puisque Camus n’est pas le rouage froid de la révolution, le militant professionnel indifférent aux vies humaines au nom des Fins, il n’a qu’une « morale de Croix-Rouge ». Sartre en rajoute en appelant à être dans l’histoire, ce qui fit à l’époque une grosse polémique « à la française », bien datée aujourd’hui. Son objet se résume en gros à la question : « y a-t-il autre chose que le marxisme ? » La réponse de Sartre était évidemment « non » puisqu’il savait, se science infuse, la Vérité. La réponse de l’histoire a été « oui »…

Camus : « Aussitôt que la révolte, oublieuse de ses généreuses origines, se laisse contaminer par le ressentiment, elle nie la vie, court à la destruction, et fait se lever la cohorte ricanante de ces petits rebelles, graine d’esclaves, qui finissent par s’offrir, aujourd’hui, sur tous les marchés d’Europe, à n’importe quelle servitude. » Nous ne sommes pas sortis de cette pose théâtrale si forte dans la France intello-médiatique, de cette attitude bien-pensante de la doxa de gôch, en bref de la comédie humaine !

Facétie de l’histoire : les Arabes, méprisés en tant qu’immigrés quémandeurs de prestations asociales auprès de l’ancien colonisateur jeté à la mer, les Arabes se révoltent. Sans ressentiment mais pour la dignité. Sans pose médiatique mais avec rassemblement de foule et morts inévitables. Une belle leçon à nos intellos médiatiques, théâtreux enflés de tribune, jamais sortis de leurs écoles confortables où ils ont l’emploi garanti à vie.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Gallimard Folio essais, 240 pages, €7.41

Albert Camus, Œuvres complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2008, édition Raymond Gay-Crosier, 1504 pages, €66.50

Camus et les révoltes arabes dans Rue89
Camus libertaire par Michel Onfray dans le Nouvel Observateur

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Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

Le second roman de Céline, paru en 1936, est un gros machin – un double. Il ne fait pas moins de 600 pages dans l’édition de la Pléiade. Trois parties : 1/ le prologue qui poursuit ‘Voyage’ avec le même personnage et une histoire héroïque de roi Krobold ; 2/ l’enfance à Paris au passage Choiseul (appelé passage des Bérésinas) dans une atmosphère étriquée de petits-commerçants menacés par l’industrie et le grand commerce ; 3/ l’adolescence à 16 ans auprès d’un inventeur charlatan, après un quasi meurtre du père. Les deux dernières parties auraient du donner deux romans mais Céline a mis quatre ans pour rédiger tout ça et il en a eu assez : que ça paraisse !

Nous avons donc un mélange de styles, passant de Rabelais à Flaubert avant d’anticiper San Antonio. Céline se cherche. Certains ont dit que ‘Mort à crédit’ était son meilleur roman, pour moi il est trop inégal, manteau d’arlequin de la littérature où l’écrivain raboute. Ses histoires sont intéressantes, il s’agit de sa vie reprise par l’imagination. Son style est original, rien dans le descriptif et tout dans la parole, le mot familier qui vient tout seul. La raison ne fait pas le poids face à l’émotion, la langue veut télescoper la grammaire pour courir en souterrain et se faire expressionniste. Ca passe ou ça casse, j’avoue ne pas y être toujours sensible. C’est « trop » : partant dans des listes à la Rabelais, des onomatopées où rien ne commence ni ne finit, un vocabulaire d’argot qui date très vite. Heureusement qu’un lexique est publié en fin de Pléiade… L’ensemble fait un peu baroque, « héneaurme » aurait dit Flaubert, dont l’auteur a la causticité tout en partant dans des « délires ». La partie adolescente est un inventaire d’encyclopédiste raté inspiré de Bouvard et Pécuchet.

L’enfance parisienne à la Belle époque (avant 1914) reste marquée par l’autoritarisme. La France, c’est le caporalisme botté, bardé de certitudes et de morale. Tout gamin se voit dresser par les adultes, en butte à ses paresses et à ses manques, jamais « comme il faut ». Il en chie de trouille, toujours pressé, stressé, pressuré. Son seul dérivatif est le sexe. Dès six ans, il « se touche » puis « se branle », se voyant offrir à 7 ans une motte nue par une grande bourgeoise cliente de sa mère (p.555), s’accointant à 10 ans avec un môme un peu plus grand qui se fait sucer (p.604), puis à 14 ans se faisant « dévorer » à son tour par un plus jeune qui aime ça (p.732), avant de se faire violer par la directrice du collège (p.769)… La névrose d’autorité, mal bien français, produit ces aberrations pédophiles, obsédées et cochonnes. Céline décrit le tout à loisir, comme en passant. Était-ce le « normal » des garçons dans ces années-là ?

Deux révolutions ont fait exploser cette société coincée et moralisatrice : 1940 et 1968. Ce pourquoi elle nous paraît la lune. Mais le milieu dans lequel a baigné Céline enfant est celui qui a donné le fascisme, celui des petit-bourgeois déclassés avides de méritocratie et d’ordre. Ils veulent se distinguer des ouvriers qui n’ont que leurs mains, eux qui ont de la tête, du goût et de l’instruction. Ils veulent survivre malgré l’industrie et les grands magasins, eux qui sont proches des artisans, maîtres d’eux-mêmes et de leur commerce. Mais la mode et les prix ne permettent pas ces extravagances. L’insécurité est permanente, engendrant des comportements étriqués, avares, jaloux, volontiers portés au complot. Ce seront les Juifs et les Francs-Maçons avant les Bourgeois, tous ces gens insoucieux de traditions, de devoirs et de sacrifices. En attendant, la France d’avant 14 c’est « le possédant économe, l’épargnant méticuleux, tapi derrière ses persiennes » p.964.

Le gamin, lui, est élevé entre torgnoles et branlettes. Ballotté entre la réalité du monde et l’idéologie des parents, il n’est bon à rien. D’où cette existence qui est une « mort à crédit », où l’on doit payer avant de disparaître. « Tu pourrais, c’était l’opinion à Gustin, raconter des choses agréables… de temps en temps… C’est pas toujours sale dans la vie… » Dans un sens, c’est assez exact. Y a de la manie dans mon cas, de la partialité » p.515. Mais ni les parents, ni les voisins, ni les patrons grigous où il est mis en apprentissage (gratuit) ne l’encouragent ni ne le reconnaissent. « Je faisais pourtant des efforts… Je me forçais à l’enthousiasme… J’arrivais au magasin des heures à l’avance… Pour être mieux noté… Je partais après tous les autres… Et quand même j’étais pas bien vu… Je faisais que des conneries… J’avais la panique… Je me trompais tout le temps… Il faut avoir passé par là pour bien renifler sa hantise… Qu’elle vous soye à travers les tripes, passée jusqu’au cœur… » p.643. Là transpire la véritable haine de classe de Céline. Il n’a pourtant pas eu l’existence misérable qu’il décrit en son enfance : plutôt aimé de ses parents, travaillant correctement à l’école, passant plus de six mois à chaque fois dans les maisons où il apprenti.

Mais Céline auteur amplifie et déforme, il imite son père qui fait une légende aux voisins de sa visite à l’Exposition 1900. Il délire ce réel qui ne lui semble pas assez riche pour exprimer son intérieur. Ce pourquoi il suivra l’inventeur aux cents manuels sur tout appelé Courtial des Pereires (qui n’est même pas son nom). Comme le Krobold inventé enfant, il lui faut tout magnifier, tout porter à l’épopée. Cela donnera les pamphlets antijuifs où le bagout se laisse aller tout seul jusqu’à l’hallucinatoire. Le court récit du premier bain de mer, à Dieppe à 11 ans (p.621) en est un exemple, tout comme le mal de mer lors de la traversée qui suit (p.623).

Céline s’identifie au populaire qui en rajoute pour compenser son sentiment d’infériorité. « Ils étaient pouilleux comme une gale, crasspets, déglingués, ils s’échangeaient les morpions… Avec ça ils exagéraient que c’étaient des vrais délires ! Ils arrêtaient pas d’installer, ils s’époumonaient en bluff, ils se sortaient la rate pour raconter leurs relations… Leurs victoires… leurs réussites… Tous les fantasmes de leurs destins… Y avait pas de limites à l’esbroufe… » p.795. Céline en est, de ces pouilleux vantards. Il ne pourra pas s’empêcher d’agonir les Juifs, poussant très loin le bouchon, sans raison au fond. Ce roman de 1936 fait à peine allusion aux Juifs, pas du tout dans le premier roman de 1932 : comme quoi l’antisémitisme de Céline est fabriqué, « littéraire », dantesque. Ce qui le perdra mais, avec le recul, on voit bien le carton-pâte.

C’est ce côté excessif qu’aiment en général ses lecteurs. Ils s’y défoulent par la logorrhée délirante. Pour ma part, je ne suis pas en connivence avec ces tempéraments. Rabelais m’amuse mais ne m’incite pas à le relire ; San Antonio, qui sera successeur de Céline par la langue, je n’ai jamais pu accrocher. Louis-Ferdinand, ça se laisse lire.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Pléiade Gallimard, 1981, 1578 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936, Folio 622 pages, €8.93

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Croyances et violences en Polynésie

Un satellite americain tombe dans le pacifique sud ? Il semblerait que les habitants de Mangareva (Gambier) aient entendu des bruits et aient vu pour certains une boule de feu… Glory, un satellite américain était trop lourd pour atteindre l’altitude d’orbite, des débris auraient chuté dans le Pacifique. Le laboratoire de géophysique de Pamatai (Tahiti) a enregistré « un bruit » à la station de Rikitea (Gambier). Alors y aurait-il un rapport entre la chute de Glory et ce qu’ont vu quelques habitants de Rikitea ? Par contre, on connaît le montant de la facture du feu d’artifice, 37 milliards de francs pacifiques. Il faut savoir également que l’US Air Force a installé une station aux Gambier pour suivre la mise en orbite de plusieurs satellites de défense depuis février 2010. Aux dernières nouvelles, Glory serait allé se perdre du côté de l’Antarctique. Les Gambier ont du rêver !

Mais il faut bien croire à quelque chose. L’église protestante mao’hi célèbre l’arrivée de l’évangile le 5 mars. Depuis 1978, c’est un jour férié en Polynésie. Les 18 missionnaires anglais de la London Missionary Society sont arrivés dans la baie de Matavai (Pointe Vénus), sont restés à bord du Duff le samedi 5 mars 1797 jour de sabbat, et ne sont descendus à terre que le dimanche matin pour commencer leur évangélisation. La communauté protestante est toujours proportionnellement la plus importante des communautés religieuses en Polynésie française. Un petit monument commémore cette arrivée et les évangélisations des autres îles du Pacifique Sud  à partir de Tahiti : les Marquises 1797/1822, Huahine 1818, les Cook 1821/1823, les Australes 1821, les Tuamotu 1821/1829, les Samoa 1830. Le petit monument a souffert de dégradations et a perdu son mât. « Pour que rien ne soit dégradé, ici, il faudrait un gardien rien que pour cet endroit », me confiait le jardinier tondant le gazon ! La baie de Matavai, bien protégée a abrité les révoltés de la Bounty, le Capitaine Cook, les missionnaires du Duff.

La foi et la violence sont le lot des îles. Le papa, ultra-violent, avait secoué son bébé, il l’a rendu infirme. « J’arrive pas à me contrôler. Moi, je règle mes problèmes en boxant. Je tape même mon fils ». Pour ce père violent la balance de la Justice terrestre s’est arrêtée sur 13 ans de réclusion…

Un autre procès se tient actuellement, celui de l’assassin d’une jeune femme de 22 ans dans des conditions insoutenables. C’est l’un des plus odieux crimes commis ces dernières années ici en Polynésie française. Cet homme jeune a pris en stop une femme jeune, prise de boisson, l’a traînée dans sa voiture dans un coin désert, pour boire un coup, fumer un joint, lui faire des avances. Il l’a frappée de deux ou trois coups de poing quand elle s’est refusée à lui. Tandis qu’elle était à terre, sonnée, il lui a administré deux monstrueux coups de pied en pleine tête. Puis il l’a déshabillée, violée, je vous passe les détails. Elle ne respirait presque plus. Alors il s’est assis à califourchon sur son dos, lui a relevé la tête de la main gauche pour l’égorger avec son couteau tenu dans la droite. Il dira au juge : « comme pour une tortue ». Son crime accompli, il est allé dîner aux roulottes avec sa compagne comme si de rien n’était. A savoir que les tortues marines sont des animaux protégés en Polynésie. Et les femmes ? Le verdict est tombé : réclusion criminelle à perpète assortie de 22 ans de sûreté. Son avocat avait demandé l’acquittement ! Tant qu’à faire…

D’autres se retirent dans leur monde intérieur. Bobby Holcomb, vous connaissez ? Il fut « l’homme le plus populaire de Polynésie en 1988 ». Noir américain et indien par son père, Philippin et Polynésien par sa mère, il était né le 25 septembre 1947 dans les ruines de Pearl Harbour. Après avoir découvert les USA, l’Inde, le Népal, la Grèce, la France et la Polynésie, il s’installa à Huahine (Iles Sous le Vent) en 1976 et plus particulièrement dans le village de Maeva, réputé pour avoir résisté à la colonisation française et être resté imprégné de son histoire et de ses traditions. Maeva demeure la clé de voûte identitaire du pays. Bobby était connu pour se balader en paréo, pieds nus et toujours coiffé d’une couronne de fleurs et feuillage. Chanteur, peintre, il est davantage connu pour ses chansons alors qu’il vivait plutôt de sa peinture. Cette année, une rétrospective de ses tableaux est organisée au musée de Tahiti et des Iles. Il est décédé, à 44 ans seulement, en 1991.

Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun est décédé en métropole le 12 février 2011. Il était le directeur du Musée de Tahiti et des Iles et aussi l’auteur de biographies, théâtre, romans, essais, légendes. Voici quelques titres : Huna secrets de famille, Henri Hiro héros polynésien, Les parfums du silence, Le bambou noir, L’allégorie de la natte, La naissance de Havai’i.

Hiata de Tahiti

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L’homme et la technique

Oswald Spengler fut célèbre en son temps. Notamment parce qu’il a publié une vaste fresque du destin humain intitulée ‘Le déclin de l’Occident’ en 1918. Presqu’un siècle plus tard, il reste d’actualité ! En 2018 (dans 7 ans), la Chine sera le premier exportateur mondial, le premier prédateur mondial de matières premières, le premier néocolonialiste économique mondial. Elle défendra aussi âprement ses intérêts que l’Angleterre de la reine Victoria ou les États-Unis de George W. Bush. Car, analyse Oswald Spengler, ce sont l’essor de la technique et de la population qui ont bouleversé le monde.

‘L’homme et la technique’ est un opuscule qui devrait ravir les écolos et les économistes de la décroissance ; il devrait stimuler les souverainistes et les partisans d’une Europe puissance ; il décrit parfaitement le mental américain face aux défis chinois. Paru en 1931, après la crise financière de 1929 et avant les cataclysmes nationalistes, racistes et guerriers des années 1940, il en a le vocabulaire daté. Mais Spengler livre une intuition, pas un système dogmatique. Il ne prône aucune révolution qui passerait une quelconque catégorie sociale ou raciale par les armes, il analyse la longue histoire. Il dit une manière d’être, la nôtre, ce qu’il appelle « la culture faustienne ».

Pour Oswald Spengler, la culture est le devenir, le mouvement ; la civilisation est le devenu, l’aboutissement historique. Or, dit-il, notre culture faustienne, alimentée par le désir et l’incessante exploration curieuse des choses, se meurt. Elle est désormais ‘civilisation’ : matérielle, matérialiste, comptable. La vie quotidienne, la famille, la morale, les croyances, les espoirs – tout est façonné par la technique, dit Oswald Spengler (y compris la procréation). Qui lui donnerait tort ?

Or la technique est la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Elle est tactique pour survivre dans la nature. Le singe nu a utilisé ses mains, libérées par la station debout, pour prendre les armes et se défendre ou faire levier. La première dialectique de la main et de l’outil a fait de l’homme un animal de proie pour son environnement qui le libère de ses déterminants génétiques. L’être humain n’est pas une fourmi, il devient intelligent. Tout ce qu’il crée est « artificiel », non naturel. Première tragédie : la nature sera toujours la plus forte, elle a les millions d’années pour elle, mais l’homme ne sait pas faire autrement que l’artifice. Jusqu’à lever la main contre sa mère, en rebelle, et peut-être détruire le climat, la faune ou la planète…

Vient la seconde dialectique entre le langage et l’entreprise. Car l’être humain n’est pas seul : il vit en famille, en horde, en clan, plus tard en village, en ville, en société. Animal politique, l’homme s’entend par le langage pour un projet commun : projet de la cité pour organiser les hommes, projet de l’entreprise pour utiliser la matière et produire des biens. Le langage ne sert pas à comprendre le monde, écrit Spengler, mais à la conversation pour agir. Seconde tragédie : toute organisation prend sur la liberté humaine. L’entreprise oblige à commander ou à exécuter, à laisser une part de son travail pour le bénéfice et l’investissement, en bref à être plus ou moins exploité ; la cité elle-même contraint par ses lois, sa morale, ses obligations physiques comme le service militaire. L’homme s’aliène en s’organisant en groupes humains.

L’Occident – ce qui est à la fois sa grandeur et sa tragédie – incarne au plus haut point l’insatiable curiosité de savoir, l’exploration ultime des secrets de la nature, la volonté de maîtrise et de création. De la culture technique est née la civilisation matérielle que nous connaissons. Cet « ensemble de modes de vie artificiels, personnels, autogènes, se transforme en une cage aux barreaux serrés pour les âmes rebelles à tout frein » (p.124). L’accroissement de la population, grâce à la technique (alimentation, confort, hygiène, médecine), noie l’individu et lui fait perdre toute importance. Les nations, organisées en États (« L’État est l’ordre intérieur d’un peuple en vue de ses objectifs extérieurs » p.120), instaurent des frontières pour se préserver (accès aux ressources, emplois, style de vie, croyances) et entrent en rivalité entre elles. « La frontière, de quelque nature qu’elle soit, ne serait-ce qu’intellectuelle, est l’ennemi mortel de la volonté de puissance », écrit l’auteur dans un cri libertaire.

Car Oswald Spengler est analyste, pas politicien ni philosophe. Il dit que l’Occident court à sa perte mais qu’il n’y peut rien. Toute civilisation est mortelle. Il prédit dès 1931 les rébellions : hippie contre la vie bourgeoise, révolutionnaire contre l’accaparement de la rente pétrolière, écologiste contre le mode de vie consumériste industriel. « Il n’est pas vrai que la technique humaine économise du travail », écrit Spengler. « Chaque découverte contient la virtualité et la nécessité de découvertes nouvelles, tout désir satisfait en éveille des milliers d’autres, chaque triomphe sur la nature en appelle d’autres encore » (p.125).

D’où « le dernier acte » qui fait l’objet du chapitre 5 : l’avènement et la dissolution de la culture machiniste.

  • Par le mouvement social : La technique appelle la société pour organiser son règne. Toute société crée des classes sociales pour la division nécessaire du travail. « Avec la croissance des agglomérations urbaines, la technique prit un caractère bourgeois » (p.148). Naît le luxe, « la culture dans sa forme la plus poussée » (p.134), donc l’envie sociale et la contestation.
  • Par le divorce de la vérité et des faits : Se séparent le prêtre, le savant et le philosophe qui vivent dans le monde des vérités – et le noble, le guerrier et l’aventurier (l’entrepreneur), qui vivent dans le monde des faits. « Le successeur de ces moines gothiques fut l’inventeur laïque cultivé, le prêtre-expert de la machine. Enfin, avec l’avènement du rationalisme, la croyance à la technique tend presque à devenir une religion matérialiste » (p.148). Éternelle, immortelle, elle apporte le salut à l’humanité. La découverte est jouissance pour soi, sans aucun souci des conséquences, parfois immenses pour le genre humain. Les découvertes se multiplient mais la peine de l’homme n’est pas réduite, il faut toujours plus de mains pour alimenter la machine. Pour quel but ?
  • Par la lutte des États : Seul l’État a un but qui est d’accroître sa puissance politique en accroissant sa richesse, donc son industrie. D’où les guerres pour l’accès aux ressources, qui exploitent ou achètent les pays miniers ou pétroliers dans une sorte de néocolonialisme, la guerre des monnaies qui déstabilise l’épargne, l’emploi et la redistribution sociale. Malgré la tendance européenne à se vouloir hors de l’histoire, jouissant bourgeoisement de ses richesses acquises, Spengler nous rappelle que vivre est lutter. La Chine nous le montre à l’envi, mais aussi le Brésil (qui va choisir le F18 plutôt que le Rafale) ou la Turquie (qui négocie avec l’Iran contre l’Occident) ou le Mexique (qui se fout des intellos médiatiques français). Or « au lieu de garder jalousement pour eux-mêmes le savoir technique qui constituait leur meilleur atout, les peuples ‘blancs’ l’offrirent avec complaisance au tout-venant dans le monde entier » (p.174). Ceux qui « grâce au bas niveau des salaires, vont nous mettre en face d’une concurrence mortelle » (p.175). C’est exactement ce qui se passe : notre fameux TGV est copié par les Chinois, ils préparent leur Airbus pour 2014, les Coréens ont des centrales nucléaires moins sophistiquées que nous (et moins chères) à exporter, les Iraniens usent d’un logiciel allemand Siemens pour leurs centrifugeuses destinées à la bombe nucléaire.
  • Par les menaces sur le climat et la planète : « La mécanisation du monde est entrée dans une phase d’hypertension périlleuse à l’extrême. La face même de la terre, avec ses plantes, ses animaux et ses hommes, n’est plus la même. (…) Un monde artificiel pénètre le monde naturel et l’empoisonne. La civilisation est elle-même devenue une machine faisant ou essayant de tout faire mécaniquement » (p161).
  • Par la perte de sens : L’âme se dilue dans le calcul, la computation et la mathématisation froide du monde : « notre propre culture faustienne représente pour sa part le triomphe de la pensée technique pure sur les grands problèmes » (p.135). On l’a vu avec le krach de la raison pure dans la finance, les échecs humains de la rationalisation du personnel chez France Télécom. A trop rationaliser l’humain perd son âme. « La culture faustienne, celle de l’ouest européen, n’est probablement pas la dernière mais elle est certainement la plus puissante, la plus véhémente et, conséquence du conflit intérieur entre son intellectualité compréhensive et son manque d’harmonie spirituelle, de toutes la plus tragique » (p.136). « Être donc soi-même Dieu, c’est bien cela le rêve du chercheur faustien » (p.146) – mais être Dieu, en ce monde-ci, est-ce possible ou même raisonnable ? « La pensée faustienne commence à ressentir la nausée des machines. Une lassitude se propage, une sorte de pacifisme dans la lutte contre la nature » (p.167).

Ce qui nous fait être, notre culture faustienne, est attaqué de toute part. Or, si les autres cultures usent de la technique comme d’un outil, nous seuls en faisons un but spirituel, la quête incessante pour savoir et pour explorer la nature. D’où notre condamnation à terme, de l’intérieur par l’écologie, de l’extérieur par l’émergence des pays tiers. Entre Montaigne et Nietzsche, un petit livre à méditer ! Il a inspiré Heidegger.

Oswald Spengler, l’Homme et la technique, 1931, Gallimard Idées, 1969, 181 pages. Difficile à trouver, mais occasion possible.

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Pascal Ory, Du fascisme

Le récent mouvement du monde remet au goût du jour la réaction autoritaire et xénophobe qu’était le fascisme. Cela va de la menace symbolisée par le 11-Septembre à la crise économique occidentale depuis la fin du siècle (krach des technologiques 2000, krach des normes de régulation 2002, krach de la finance 2007, krach des endettements d’État 2010) ainsi qu’à l’émergence, rapide et impériale, des pays sous-développés (y compris en Afrique). Marine Le Pen en France ne fait que mettre ses pas dans ceux de Haider en Autriche, Fortuyn en Hollande, Blocher en Suisse, Fini en Italie, sans parler des ligues nationalistes en Hongrie, Russie et ailleurs – ou même du Tea party. D’où l’intérêt de se replonger dans l’histoire scientifique, loin des passions idéologiques d’aujourd’hui. Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris 1 a fait de son cours un livre. Il brasse un vaste ensemble de pays et de comportements depuis 1919 jusqu’à nos jours.

En douze chapitres qui se lisent très bien, étayés de notes en fin de volume pour les sources, il examine la définition des fascismes, genèse, milieu, pouvoir, la dictature, dirigisme, propagande, totalité, le génocide, l’internationale noire, l’empire désiré, et enfin leur destin.

Qu’est-ce que le fascisme ?

C’est un naturisme radical où la lutte pour la vie justifie le droit du plus fort et la fin tous les moyens. Cette fin est la suprématie de sa communauté nationale ethnique sur toutes les autres. Ses moyens sont ceux de l’extrême gauche léniniste : violence, charisme du chef, organisation totalitaire. Résolument anti-Lumières, les fascismes ont voulu éradiquer 1789, Volksaufklärung contre Aufklärung (culture issue du Peuple contre civilisation universelle de l’élite). Ils rejettent la notion d’individu, de libre-examen, de matérialisme tourné vers le bonheur, tout comme l’égalitarisme philosophique. Pour eux, chacun est support de gènes et de traditions nationales qui doivent être transmises en héritage, y compris en préservant son milieu écologique ou en ayant droit à sa filiation génétique. La communauté vaut plus que la personne, la culture plus que le libre arbitre, la grandeur nationale plus que le bonheur individuel. Chacun doit être mobilisé de la naissance à la mort au service du Peuple, entendu comme race à améliorer, environnement naturel à préserver, et comme porteur d’une Tradition. Le Peuple est soumis à sa Volonté de puissance vitale et s’incarne historiquement dans un Duce, un Führer ou un Caudillo.

Il s’agit bien d’une révolution : celle qui retourne le mouvement initié au XVIIe siècle. Après la guerre mondiale la plus stupide, initiée par les élites les plus bornées de l’histoire moderne, le fascisme naît contre tout ce qui a permis la défaite : humanisme, libéralisme politique, parlementarisme, libre échange, droits de l’Homme, maîtrise de la violence par la Société des nations. A noter que la France (déjà vieille et fatiguée après 14-18) s’est portée plus volontiers vers le conservatisme traditionaliste issu du catholicisme vaincu par la loi de 1905, symbolisée par le vieux maréchal Pétain vainqueur de Verdun. Les tribuns comme Doriot ou Déat, venus du communisme avant de virer fascistes, se sont heurtés à la ligue militaire cocardière du colonel de La Roque et n’ont pas fédéré un vrai parti fasciste. Ce n’est qu’avec la Collaboration que des individus se convertissent. Le fond français reste attaché aux principes de 1789 et s’incarne plus volontiers en bonapartisme, le chef conduisant un projet national plus qu’il n’incarne de façon religieuse une essence ethnique et culturelle. Ce pourquoi Marine Le Pen est plus proche du modèle républicain que son vieux père au fond pétainiste, bien qu’agitateur mussolinien.

Comment le fascisme s’est-il installé ?

Grâce au ressentiment né de la grande guerre, puis de la crise de 1929. Toute société établie et tout système dominant fabrique ses vaincus. Les récupérer lui permet de durer ; si cela ne réussit pas, la réaction fasciste intègre les déclassés. Dans les années 30, tout ce qui est ancienne noblesse, soldats démobilisés sans travail, paysans ruinés, masses ouvrières agitées d’antiparlementarisme, classes moyennes en lutte contre les gros, les trusts, les Maçons, les politiciens. Rien d’étonnant à ce que les métèques et les Juifs, ni nobles, ni paysans mais tenant commerce, finance ou postes à l’université, soient apparus comme les Profiteurs types de cette « élite » qui méprise le Peuple et préfère se sauver toute seule que de partager la guerre, la crise, les traités inégaux.

« Le Juif » est – selon le mythe national-fasciste – le déraciné, éternel errant cosmopolite préférant ses affaires à la nation, l’argent à l’honneur… en bref le cancer du Peuple, le virus qui infecte la société et corrompt les mœurs – le parfait bouc émissaire de tout ce qui ne va pas. Remplacez « Juif » aujourd’hui par capitaliste, islamiste, voire bourgeois ou Arabe et les mêmes mécanismes psychologiques sont à l’œuvre. A noter que la posture du déni (arabe) ou de l’indignation (juive) ne font que conforter les préjugés. Trop rares sont ceux qui font l’analyse honnête des erreurs de leur communauté et les combattent publiquement au nom de principes universels. Jacques Attali l’a fait à propos des « Juifs, le monde et l’argent », Tony Judt sur la politique israélienne envers les Palestiniens, et de trop rares musulmans contre l’intégrisme, dont la pétition de Marc Cheb Sun est le dernier courageux avatar (Libération 12 janvier). La paranoïa se nourrit du fantasme de Complot ; le seul moyen de couper court à la rumeur et aux préjugés naissant est la transparence et le débat.

Le fascisme peut-il renaître ?

Probablement pas comme totalité, tant l’histoire l’a moralement condamné, surtout à cause des génocides. Mais des autoritarismes communautaires peuvent ressurgir :

  • si la société se radicalise,
  • si les histrions bobos banalisent la xénophobie (ex. Max Boublil…),
  • si les élites de droite sont tentées par les alliances à l’extrême,
  • si émerge une personnalité charismatique qui unisse le courant droitier.

Il faut surtout que le régime ait épuisé toutes ses alternatives électorales crédibles, à droite comme à gauche. Doriot s’est brisé en 1934 sur la résistance du pôle républicain, comme Le Pen en 2002 sur le refus de Chirac et de la majorité de l’UMP. La société française est aujourd’hui pessimiste, se sent menacée dans sa culture par l’islam, dans son mode de vie par la crise économique, dans sa domination morale par la mondialisation, mais les garde fous existent :

  • la Ve République est un système puissant qui mène à l’Exécutif, tous les 5 ans, un nouveau chef ;
  • le système d’élections intermédiaire permet de s’exprimer (même si l’absence de proportionnelle ne permet pas de représenter tous les courants) ;
  • le filet social de sécurité (éducation, maladie, chômage, retraite), même s’il peut être réduit et réorienté pour cause d’endettement excessif, subsiste ;
  • l’Union européenne et surtout l’euro protègent du monde économique sans lois et de la guerre des dévaluations compétitives ;
  • l’Alliance atlantique comme l’appartenance au club nucléaire sont des boucliers contre les menaces militaires venues de l’arc musulman ou de pays menaçants ;
  • les médias mondialisés, notamment Facebook, Twitter, les blogs et Wikileaks mettent instantanément les manipulations au jour (on l’a vu en Chine, en Iran, en Tunisie, en Égypte…).

Nous ne sommes pas dans la situation radicale des années 30, la débandade des fascismes en 1945 a accouché de surgeons populistes et protestataires (poujadisme, ligue des familles, laïcité intégriste), mais plus de partis totalitaires. Le Front national, fondé en 1972, ne s’installe dans le paysage qu’en 1983 après le second choc pétrolier de 1979 et avec la montée du chômage, après le choc de 1981 et la démagogie de gauche perçue comme dépensière et trop favorable aux immigrés.

Le diagnostic de Pascal Ory :

« Il apparaît alors nettement que la vraie crise directrice de ces votes protestataires est une crise culturelle. Sur le fond de dislocation lente mais continue des institutions collectives traditionnelles (familles, Églises) ou modernes (école, service national), cette crise alimente un violent ressentiment à l’égard d’un système d’autant plus abhorré que son centre paraît de plus en plus difficile à situer du fait de la planétarisation de l’économie et de la culture. La personnalisation populiste répond miraculeusement à cette double frustration : elle rétablit le lien concret dilué dans le virtuel, l’abstrait et le lointain, elle redonne une consistance collective, selon les cas populaire, nationale ou ethnique, non pas à un bloc social nettement identifié mais à une fraction toujours minoritaire et toujours significative de toutes les catégories sociales, depuis le lumpen prolétariat xénophobe et autoritaire des banlieues à l’abandon jusqu’à la bourgeoisie xénophobe et autoritaire des beaux quartiers sécuritaires » (p.317).

Pascal Ory, Du fascisme, 2003, édition de poche Tempus Perrin novembre 2010, 374 pages, €8.55

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Misère Althusser

En 1994, l’historien anglais Tony Judt, dont nous avons eu l’occasion de parler, recense les ‘Mémoires’ de Louis Althusser dans ‘The New Republic’. Comment se racheter d’un père banquier, d’une mère castratrice, d’avoir découvert la masturbation dans un camp de prisonniers de guerre en Allemagne et d’avoir étranglé sa femme ? Comment cet « ignorant de l’histoire récente » a-t-il pu séduire à ce point  la jeunesse française et les intellos médiatiques ?

D’une plume acérée d’observateur (il a assisté aux séminaires d’Althusser à Normale Sup) et d’analyste (il a étudié pour raisons professionnelles les rares œuvres du maître), Tony Judt liquide avec jubilation ce qu’il appelle les « élucubrations » de cet « imposteur fondamental » (ainsi que se qualifie Althusser lui-même dans sa bio).

Marxiste, Althusser ? Allons donc ! « Il finit par ressembler à quelque scolastique mineur du Moyen Âge, tâtonnant désespérément avec des catégories de nées de son imagination. » Allant l’écouter au cœur de l’élite enseignante, à l’École Normale Supérieure de la rue l’Ulm à la fin des années 60, « j’en restais ahuri ». Car le gourou reconstruisait Marx à sa ressemblance, sans se préoccuper du vrai. « Il hachait Marx en menus morceaux, choisissant les textes ou bribes de textes qui convenaient à l’interprétation du maître, puis entreprenait de construire la version de la philosophie marxiste la plus étonnamment abstruse, narcissique et anhistorique qui se pût imaginer. L’exercice n’avait aucun lien visible avec le marxisme, la philosophie ou la pédagogie. »

Adepte de la « lecture symptomatique », ce genre d’intello « lui prenaient ce dont ils avaient besoin et feignaient d’ignorer le reste. » Si Marx n’avait rien dit d’un sujet ce « silence » était en soi révélateur. « C’est cette chose là qu’ils appelaient science, et une science que Marx était censé avoir inventée et qui était applicable, telle une grille, à tous les phénomènes sociaux. »

A cette ahurissante vanité abstraite, l’historien voit plusieurs causes, théorique, conjoncturelle et personnelle :

Théorique« Althusser, comme tant d’autres dans les années 60, essayait de sauver le marxisme des deux grandes menaces qui pesaient sur sa crédibilité : le macabre bilan du stalinisme et l’échec des prévisions révolutionnaires de Marx. La contribution d’Althusser fut d’arracher carrément le marxisme au champ de l’histoire, de la politique et de l’expérience, pour le rendre ainsi invulnérable à toute espèce de critique empirique. » Membre du Parti communiste, Althusser préserve sa prétention à l’omniscience révolutionnaire. Un certain Alain Badiou, qui sévit dans les mêmes milieux intellos fermés, ne fait pas autre chose.

Conjoncturelle« Althusser occupa sans conteste une niche cruciale. Il dota les jeunes maoïstes d’un langage terriblement ampoulé pour s’affirmer comme des communistes ‘antihumanistes’ et rejeter la ‘voie du socialisme’ à l’italienne. » Les manuscrits du jeune Marx montrent les préoccupations morales du philosophe, tandis que ses ouvrages d’économie sont restés inachevés parce que l’auteur avait en sentiment d’une impasse. Rejeter en bloc comme ‘non scientifique’ tout le jeune Marx permet de sauver le ‘centralisme démocratique’ léniniste qui affirme que le Parti seul sait, avant-garde des forces impersonnelles de l’histoire. Et qu’il est donc inévitable d’en accepter l’autorité sans discuter – CQFD…

Personnelle« C’est cette peur de ‘ne pas exister’ qui l’a animé sa vie durant. En élaborant une doctrine dans laquelle la volition et l’action des hommes ne comptait pour rien, où la pratique suprême était la spéculation théorique, Althusser pouvait compenser une vie lugubre d’inaction et d’introspection en affirmant et en légitimant son existence dans l’arène du texte. »

Althusser est oublié, n’ayant rien apporté, ses songeries n’ayant pas été soumises à la preuve. L’existence d’Althusser est un drame humain, mais Tony Judt pose au fond la question essentielle : « Que nous apprend de la vie universitaire moderne le fait qu’un tel personnage ait pu si longtemps piéger des étudiants et des professeurs dans la cage de ses fictions démentes et les piège encore ? »

Où l’on comprend pourquoi les lettres françaises sont devenues marginales, pourquoi l’université et son École Normale Supérieure sont désormais bien provinciales dans un monde qui sait comparer, triant ce qui sert l’universel et ce qui n’est que masturbation pour intello bourgeois parisiens en mal de reconnaissance.

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle – une histoire de la pensée contemporaine (Reappraisals), 2008, édition Éloïse d’Ormesson, octobre 2010, 619 pages, €25.65

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Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté

Article repris par Medium4You.

La réflexion humaine commence en Grèce et l’auteur, qui vient de disparaître, réfléchit sur l’universel à partir de l’histoire. Pour elle, la pensée d’Athènes vit encore en Occident.

L’expérience première, qui a ému et terrifié les Grecs, était la possibilité, par la guerre et la défaite, de devenir esclaves. Les clameurs aujourd’hui contre le voile intégral ou la prière dans la rue sont de cet ordre. Le premier trait de la liberté athénienne s’obtient donc par la cité. On « nait » libre avant de l’être. On ne le devient vraiment que par l’instruction et le penser par soi-même que donne l’enseignement philosophique. On ne reste libre que par le droit et le service militaire décidés en commun sur l’agora – en bref par la cité. Quiconque perd la liberté perd l’essentiel. L’helléniste Jacqueline rappelle que le mot ‘libre’ en grec s’apparente à la souche de naissance.

Ce sont les guerres médiques qui ont permis de mesurer la différence entre Grecs et Perses. Ce pourquoi l’Iran d’aujourd’hui, où vivent les descendants des Perses, est autant repoussoir. Les barbares obéissent à un maître (aujourd’hui Allah et son dictateur temporel ayatollah, avec son bras armé Ahmadinedjad) – les Grecs sont tous libres, ce qui signifie que leur seul maître est la loi. Celle-ci est collective, non venue d’en haut mais décidée en commun. Elle n’est pas éternelle ni arbitraire, mais négociée sur l’agora par les citoyens libres. La liberté politique est une ardeur morale. Peiner pour un maître, fût-il dans l’au-delà, rend moins valeureux que si l’on peine pour son propre intérêt et sa propre cité.

Athènes, en ce sens, va plus loin que Sparte. La démocratie y naît grâce à la loi. Selon Euripide, « quand les lois se trouvent écrites, pauvres et riches ont les mêmes droits. (…) Alors, à son gré, chacun peut briller ou se taire » (Prométhée, 433-441). La loi surplombe les intérêts particuliers pour dire la règle de tous. Mais sa fabrication exige la liberté de penser et de dire. Seul l’esclave doit dissimuler, les citoyens sont les « véridiques », forme de noblesse de ceux qui disent ce qu’ils pensent. A Athènes chacun peut, s’il observe les lois, vivre à sa guise. Cette liberté personnelle permet l’épanouissement humain et les qualités qui y sont associées :

  • Le courage : qui n’est habitué ni à craindre ni à plier n’a pas l’habitude de la peur ;
  • L’intelligence : l’homme habitué à la liberté prend confiance en son propre jugement ;
  • La tolérance : l’usage de discuter et la confiance en soi permettent d’examiner lucidement et sans passions les idées d’autrui ;
  • La noblesse : cette liberté d’allure et d’esprit qui engendre générosité et désintéressement, qui rapproche l’homme des dieux en exaltant ce qu’il a de meilleur en lui.

En bref, les Grecs du Vème siècle athénien ont développé en chacun son humanité par les humanités.

Certes, la liberté était réservée aux citoyens, ceux qui sont « nés » athéniens. Mais elle pouvait être conférée par l’Assemblée pour hauts faits rendus à la cité. C’est la loi qui rend citoyen aussi bien que la naissance. La véritable liberté de faire ce qui plaît nécessite une fortune que tout le monde n’a pas. Mais l’esprit d’entreprise est encouragé et chacun peut se bâtir son destin. C’est aussi cela, la liberté, elle a deux faces : la licence et la responsabilité. Que tout soit possible ne signifie pas qu’on ait l’énergie ou le goût d’explorer les possibles. La liberté offre des chances égales au départ, à chacun de semer son grain comme il l’entend.

Outre les lois débattues entre citoyens sur l’agora, existe aussi une culture grecque qui forme les lois non écrites. Ce sont les règles communes à tous venues de la tradition et de la conscience morale. Antigone s’oppose aux dispositions légales de Créon en vertu de ces lois non écrites. Ce sont elles qui constituent, par sédimentation historique, l’humain opposé au barbare, la « civilisation » opposée à la sauvagerie. Sont ainsi non écrites les dispositions de respect des dieux, des parents, des amis et des bêtes. Épargner un suppliant était reconnaître non pas ses droits, mais ceux des dieux. La liberté individuelle était donc encadrée à la fois par les lois librement débattues dans la cité, mais aussi par les traditions non écrites de la culture.

Oh, certes, les difficultés ont surgi. Les Grecs antiques ne vivaient pas dans un monde de dieux. Les maux politiques sont nombreux et toujours actuels :

  • La démagogie, qui flatte les désirs de la masse au détriment de l’intérêt général ;
  • Le despotisme populacier, qui voit la foule grégaire et excessive abandonner l’écoute et le débat contradictoire pour imposer sa force aveugle ;
  • L’anarchie, où les sophistes en profitent pour désorienter les citoyens et manipuler leurs croyances en jouant sur la logique formelle et la connotation des mots, trouvant toujours une argutie pour se mettre au-dessus des lois ;
  • La licence ou l’individualisme égoïste qui ne cherche que son plaisir et son intérêt, que rien ne retient, ni les scrupules de la morale, ni l’ordre légal, ni son statut social.

Les remèdes grecs étaient dans :

l’exemple que devaient donner les dirigeants,

• l’importance accordée à l’éducation de la jeunesse.

On le voit, rien n’a changé sous le soleil ! C’est une fois de plus l’organisation des pouvoirs publics et l’explication politique du projet de la cité qui permettent la pression sociale nécessaire à réaliser et contrôler la loi. Pas de liberté sans collectif qui en assure les cadres. Mais pas un collectif arbitraire ni oppresseur. Les Grecs antiques nous le disent, la liberté réside dans la loi librement négociée par les citoyens et dans la culture commune.

Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté, 1989, Livre de poche, occasion.

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Véritable histoire d’Alcibiade

L’éditeur traditionnel des traductions de textes gréco-romains ‘Les Belles Lettres’ a eu la judicieuse idée de créer une collection de poche pour présenter les grands personnages de l’antiquité. Recyclant les traductions du grec et du latin, les auteurs font une compilation des textes qui parlent des hommes illustres avec quelques phrases de lien, à la manière des moralistes latins. Sont déjà parus Caligula, Périclès, Alexandre et Marc Aurèle, suivront Constantin, Julien, Hannibal, César et d’autres. Voici Alcibiade. Il est célèbre surtout grâce à Platon, qui l’évoque dans ‘Le Banquet’ car Socrate en était amoureux.

Alcibiade était Athénien, descendant du fameux Clisthène et cousin du non moins fameux Périclès. Clisthène a fondé la démocratie athénienne en 510 avant, quant à Périclès, il devint chef du parti démocratique en 459 et fit orner la cité de monuments après avoir établi la puissance navale et soumis l’Eubée et Samos. Cousin germain de sa mère, il adopte Alcibiade lorsqu’il a cinq ans, à la mort du père tué à Coronée contre les Béotiens.

Le gamin, parmi ses cousins, n’a de cesse de briller et de se faire reconnaître comme le plus aimé. Il est d’une particulière beauté et le restera à tous les âges. Les femmes comme les hommes se pâment devant lui. Tout petit, il séduit déjà et gardera volontairement les cheveux longs, en crinière. Encore enfant, rapporte Plutarque, « Alcibiade s’enfuit de la maison chez Démocratès, un de ses amants ». L’éphébophilie n’avait pas ce caractère hystérique de notre siècle américano puritain. Les jeunes Grecs étaient volontiers admirés, caressés et embrassés depuis la puberté jusqu’à la première barbe. La différence avec notre époque est qu’il ne s’agissait ni d’exploitation sexuelle ni de marchandisation de la chair, mais d’un hommage à la fertilité et d’une initiation à la citoyenneté par les relations sociales prestigieuses. Le plaisir n’était pas tabou en cette ère préchrétienne, mais selon la maturité et en respectant l’honneur du mâle libre, sous l’œil public de la société. Être aimé flattait l’éphèbe et l’amant s’efforçait d’en être digne en l’élevant aux belles vertus de la cité. Elles étaient militaires et civiques. Il s’agissait d’être fort et souple, habile aux armes de jet et de traits, et fidèle à ses compagnons au combat. Il s’agissait aussi d’être intelligent et diplomate, habile à l’argumentation et aux discours pour convaincre l’assemblée et entraîner les hommes.

Faute de père, Alcibiade est prêt à tout pour qu’on parle de lui, mais il a une bonne nature. C’est elle que reconnaît Socrate, sous les apparences trop brillantes de jeune dieu. Riche, Alcibiade se débauche et se pare, s’enivre et fait la fête, entraînant autour de lui une couche d’oisifs de son âge qui l’admirent. Ce qui ne l’empêche pas d’être courageux, entraîneur d’hommes à la guerre, négociateur retors et apte à s’adapter à tous les milieux. Le luxe n’est pas pour lui une nécessité de dandy, mais une façon d’être aimé. Il recherchera toute sa vie cet amour qui lui a manqué, père mort et mère effacée. Il couchera adolescent avec des hommes, ce qui ne l’empêchera nullement d’avoir le goût des femmes une fois adulte. Il se mariera avec le parti le plus riche d’Athènes, aura un fils qu’il prénommera comme lui Alcibiade, et engrossera même la reine de Sparte, au grand dam du roi parti en guerre qui le fera tuer, à 47 ans.

Sa relation avec Socrate est restée « platonique », dit-on. Le philosophe, laid et volontiers adepte du renoncement et de la sublimation, vénérait la beauté morale plus que la physique, ce qui ne l’empêchait pas d’admirer l’éphèbe. Alcibiade, vers quinze ans, a voulu le séduire en couchant nu contre lui, l’enlaçant sous leurs manteaux, dans le même lit. Mais « je me levai après avoir dormi aux côtés de Socrate, sans que rien de plus extraordinaire ce fut passé que si j’avais dormi près de mon père ou de mon frère aîné », dit-il au Banquet (219 b-e). « Il est le seul homme devant qui j’ai honte » (216 a-c), son père de substitution, en quelque sorte. Plutarque note qu’il était encore adolescent à l’expédition de Potidée. Il appartenait à la tente de Socrate. Durant la bataille, blessé, Alcibiade était tombé à terre et Socrate se plaça devant lui pour le protéger. C’est ce que rappelle Alcibiade dans ‘Le Banquet’ en rendant hommage à son vieux maître. A 19 ans, il y gagne le prix de la valeur au combat. Huit ans plus tard, il rendra la pareille à la défaite du Délion, protégeant physiquement la retraite de Socrate. Le vieux philosophe l’a sans doute rendu meilleur en rabaissant son orgueil et lui donnant exemple des vertus qu’il pouvait receler.

Poussé par sa popularité et la réputation de sa famille, Alcibiade entre en politique à 26 ans pour renforcer les moyens financiers d’Athènes. Ses ennemis l’ont accusé de s’être empli les poches, mais Alcibiade, s’il était flambeur, n’était pas avare ; il préférait sa réputation à la richesse. A 31 ans, il est élu stratège, il conclut avec Argos une alliance contre Sparte. Ce qui le conduit, à 36 ans, à encourager l’expédition de Sicile contre Syracuse, alliée de Sparte, en faveur des Léontins.

Ses ennemis, jaloux de sa beauté et de son succès, l’accusent alors de blasphème, d’avoir martelé les bornes d’Hermès et mimé en parodie les Mystères d’Éleusis. L’appel aux convenances religieuses est toujours le dernier recours des envieux emplis de ressentiment, sous toutes les latitudes et en toutes les époques. Le peuple, volage et entrepris par des démagogues, va rappeler Alcibiade et celui-ci jugeant que la lutte est biaisée, s’enfuit à Sparte. Il aide la cité à combattre ces Athéniens qui l’ont rejeté sur des accusations fantaisistes et saisi ses biens. Mais, lorsqu’Athènes se trouve en difficulté, Alcibiade se fait des alliés et gagne des batailles pour la cité. Il y fait son retour avec succès, adulé par ce peuple à la tête de linotte. Peuple tellement arrogant et sûr de lui que son déclin historique commence…

L’habileté d’Alcibiade, et son caractère résolument moderne, est son relativisme. Formé à la dialectique par Socrate, il sait que le discours peut faire dire tout et son contraire. Sa pensée, dès lors, est toute pratique. « La démocratie, nous savions, nous les gens sensés, ce qu’elle vaut », rapporte de lui Thucydide. Mais être aimé de tous est l’ambition d’Alcibiade, ce pourquoi il préfère la gloire de sa cité à ses intérêts matériels. Il n’a jamais tenté un coup d’état et ce fut même lorsqu’il était en exil que les Athéniens ont choisi les oligarques. Mais il se méfie de l’exemplarité des « lois » car celles-ci, disait-il à son père adoptif Périclès, sont la règle définie par le pouvoir – pas toujours par la conviction du plus grand nombre. C’est donc la loi de la nature qui s’impose, pas celle de la raison.

Voilà l’ambigüité de la démocratie athénienne, pas encore moderne : elle confond les deux. Platon le dit admirablement dans le Gorgias (cité p.156) : « Nous formons les meilleurs et les plus forts d’entre nous, que nous prenons en bas âge, comme des lionceaux, pour les asservir par des enchantements et des prestiges, en leur disant qu’il faut respecter l’égalité et que c’est en cela que consiste le beau et le juste. Mais qu’il paraisse un homme d’une nature assez forte pour secouer et briser ces entraves et s’en échapper, je suis sûr que, foulant aux pieds nos écrits, nos prestiges, nos incantations et toutes les lois contraires à la nature, il se révoltera, et que nous verrons apparaître notre maître dans cet homme… »

Claude Dupont, La véritable histoire d’Alcibiade, 2009, Les Belles Lettres poche, 176 pages, €12.35

Voir aussi Jacqueline de Romilly, Alcibiade, 2008, Texto Tallandier, 275 pages, €7.60

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Lorant Deutsch, Métronome

Lorant Deutsch est plus connu comme comédien que comme historien. Pourtant, il se livre ici à une éblouissante cavalcade dans l’histoire de Paris, cœur de l’histoire de France. En interprète professionnel du spectacle, il déroule en 21 chapitres les XXI siècles qui firent la ville capitale. A chaque fois, il prend prétexte d’une station de métro pour faire surgir le passé. Parce que la ville n’est que mémoire, présente à chaque rue, à chaque place, à chaque vestige. Ils sont nombreux, ces restes repris ou englués dans l’aujourd’hui. Occasion pour notre auteur de brosser avec légèreté et d’une langue familière les siècles qui ont passés.

‘Métronome’ se décline en deux versions.

  • La première, littéraire, se lit agréablement. Elle ne comprend que des mots mais fait le lien, donne le fil d’événements et replace les vestiges dans le temps, depuis les Gaulois du Ier siècle jusqu’aux tours de verre du XXIe.
  • La seconde, venue plus tard d’une demande unanime des lecteurs, est illustrée. Les vestiges encore présents aujourd’hui, le plus souvent cachés aux yeux profanes, sont mis au jour et réévalués. Les cartes, plans et vues permettent de les retrouver aisément, pour une promenade brillante dans le passé.
  • Mon conseil ? Si vous êtes lecteurs (ils se font plus rares ces temps-ci), commencez par la fresque historique littéraire, lisez le premier en premier. C’est ensuite avec délices que vous réviserez le récit avec les images du second livre. On y apprend une foule de choses !

Notamment que la Lutèce gauloise était sise probablement à Nanterre, dans la boucle de la Seine où l’on a retrouvé de nombreux vestiges. La Lutèce romaine, appelée officiellement Civitas Parisianii sur les bornes miliaires, s’est installée sur la rive sud de l’île de la Cité, trop exigue pour l’architecture monumentale romaine. Au bord de l’eau, dans la boue et au ras des marais, était la cité basse, la populaire, la gauloise. Lutèce veut d’ailleurs dire cité de boue, ou de marais… Il est évocateur pour la mentalité de constater que l’essor de la ville a été tirée de la fiscalité. Ce sont en effet les droits des rares ponts sur la Seine qui ont permis la richesse, donc le pouvoir, attirant l’Eglise puis les chefs. Faut-il y voir un trait de mentalité qui a traversé les millénaires ?

La première cathédrale de Paris est la crypte Saint-Denis, aujourd’hui sous le parking de l’immeuble privé du 14bis rue Pierre Nicole. Denis fut décapité à Montmartre – dont le nom veut dire mont des martyrs – et a marché six kilomètres en portant sa tête, selon la légende dorée des curés. Il s’est arrêté à Saint-Denis Basilique, aujourd’hui station de métro fort connue et tombeau des rois de France. Bâtie en 1136, la basilique fut la première église gothique de France !

Quant à Saint-Martin, jeune soldat romain qui a partagé son manteau avec un pauvre, il est devenu évêque de Tour avant d’embrasser un lépreux à Paris, en 385. Le malade guérit et le métro donne sa station au saint dont le prénom est devenu le nom de famille le plus courant de France. Sauf que la station a été désaffectée en 1939 et, gérée de nos jours par l’Armée du Salut, sert aux SDF.

Ce sont les Francs qui assiègent Paris à la fin du Vème siècle qui bâtissent le premier Louvre. Le mot vient en effet du germanique loewer, fortin, qui a été élevé face à l’île de la Cité pour l’assiéger. Saint-Cloud est un petit-fils de Clovis qui a échappé au massacre de ses frères par ses oncles avides de prendre le pouvoir, et qui se fit ermite. Notre-Dame fut bâtie longuement, en 107 ans, d’où l’expression devenue proverbe. De même, si le bon roi Dagobert a « mis sa culotte à l’envers », c’est qu’il avait peut-être des amours inverties avec le bon saint Eloi, orfèvre hors pair, trésorier évêque et homme de confiance.

L’école enseigne le-sacre-de-Reims, alors que le premier sacre d’un roi de France s’est effectué à Soisson et qu’il a été double, en 751 par l’évêque, en 754 par le Pape. Pépin, dit le Bref parce qu’il n’était pas haut, venait de déposer le dernier Morovingien fainéant et avait mis au monde le prince Charles (qui deviendra grand, d’où Charlemagne).

En l’an 1200 Philippe Auguste, après avoir ceint Paris de murs épais dont il est passionnant de rechercher aujourd’hui les restes, crée l’université pour faire quitter le savoir au monopole d’Eglise. Il faut dire que celle-ci s’enferme dans le dogme et le repli frileux sur son « identité » : le Pape Honorius III n’a-t-il pas interdit en 1219 aux moines d’étudier la médecine ? Ce serait toucher de trop près au corps, cette pourriture terrestre !

Autre trait de mentalité qui a traversé les siècles : les manifs. Le populo à Paris adore ça. Au XVIème siècle, « la procession demeure, en effet, la plus haute expression de la fidélité religieuse » (p.296). Les religions laïques poursuivent aujourd’hui la foi catholique des ligues : ce ne sont que réaffirmations républicaines, défenses des dogmes sociaux et des prébendes zacquis.

En 1670, Louis XIV qui avait soupé de la Fronde, fit abattre le rempart de Charles V et laisse au sol des boulevards. Le mot vient du hollandais bolewerk, fortif, et de ces « boules vertes » que font les arbres dès le printemps. Les Parisiens aiment à jouer pour inventer des mots de la langue verte. Depuis Louis XIV d’ailleurs, le boulevard Saint-Antoine est le lieux où les artisans pauvres ont le droit de travailler librement, hors des corporations. C’est là que débuteront les émeutes de 1789, sur une baisse du salaire ouvrier prônée par le fabriquant de papiers peints Réveillon. Il y aura 1119 têtes tranchées par le rasoir républicain sur la place dite aujourd’hui de la Concorde.

Au XIXème siècle, si le boulevard du Temple est appelé boulevard du crime, ce n’est pas parce qu’il est un coupe-gorge, mais parce que de nombreux théâtres mettent en scène chaque soir assassinats, empoisonnements et autres petits meurtres entre amis pour le divertissement des bobos de l’époque. Sauf le Cirque d’Hiver et le théâtre de la Porte Saint-Martin, tout cela a disparu sous les coups de pelle du baron Haussmann, qui a aéré Paris de larges avenues anti-émeutes. En 1886, le cabaret du Chat Noir attire les badauds avec un théâtre d’ombres. Ce n’est ni la première, ni la dernière fois, que la mode fait les fortunes à Paris.

C’est le 11 novembre 1920 qu’un soldat inconnu mort au front, tiré au sort à Verdun, est inhumé sous l’Arc de triomphe. Les Champs-Elysées verront nombre de défilés, de la victoire à la marchandise. Sa perspective est prolongée au sicèle XXIème, le nôtre, par une horreur de « mauvais goût » selon l’auteur : « La Grande Arche immaculée, cadre d’un vide sidéral, qui impose son architecture prétentieuse » (p.375). Elle est la porte du quartier des affaires voulu par de Gaulle en 1958 pour faire de la France un pays moderne.

On en apprend des choses en s’amusant, au fil de ce livre !

Lorant Deutsch, Métronome – l’histoire de France au rythme du métro parisien, Michel Lafon, 2009, 380 pages, €17.01 

Lorant Deutsch, Greg Soussan, Cyrille Renouvin, Métronome illustré, Michel Lafon, octobre 2010, 239 pages, plus de 500 images, plans d’époque, €23.79 

 

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Penser l’avenir avec Tony Judt

Enseignant d’histoire européenne à Cambridge, Oxford, Berkeley et autres lieux, Tony Judt est mort de la maladie de Charcot en août 2010. Son dernier recueil d’articles sur l’histoire contemporaine est en quelque sorte son testament. Il y évoque le terrible XXe siècle dont il a connu la fin, étant né en 1948. Le mal, les intellectuels, l’État, la mémoire, le demi-siècle américain sont les principales têtes de chapitres. Il sollicite entre autres Arthur Koestler, Hannah Arendt, Albert Camus, Louis Althusser et Jean-Paul II, la défaite de 40 et la guerre des Six Jours, Kennedy, Kissinger et la guerre froide. Ses quelques trente pages d’introduction sont un condensé de méthode. Pour lui, nul ne peut penser l’avenir en restant dans le présent perpétuel. Le passé est indispensable pour la profondeur qu’il donne aux événements et pour le contraste rationnel qu’il apporte aux ombres émotionnelles.

La décennie américaine, de la chute du Mur en 1989 et de l’URSS en 1991 jusqu’à la guerre d’Irak en 2003, est une suite « d’occasions manquées et d’incompétence politique de part et d’autre de l’Atlantique ». Les « demi-vérités intéressées » nous donnent des œillères et nous empêche de voir le monde tel qu’il va. Ces illusions sont « le triomphe de l’Occident, la fin de l’Histoire, le moment américain unipolaire et la marche inéluctable de la mondialisation et du marché. » Rien de tout cela n’est faux, rien n’est entièrement vrai. Le passé ne nous intéresse plus alors qu’il le devrait. C’était « avant », mais cela ne veut pas dire que tout va bien et que les horreurs ne peuvent renaître. Justement, les voici ces temps derniers qui rentrent par la fenêtre…

L’amnésie, sous la forme du « devoir de mémoire » fige le passé en mausolées qui n’ont plus rien à dire :

  • ou c’est la nostalgie (ah ! ces Trente glorieuses ! ce de Gaulle !)
  • ou c’est le triomphalisme (ah ! la Grrrraannddde Victoire de 1945 ! la colonisation, enfin terminée !)
  • ou c’est l’Horreur absolue pédagogique à laquelle rien – jamais – ne pourra être comparé (l’Holocauste, plus jamais ça !).

Mais pour l’avenir, on fait quoi ? Le martyre des Juifs a déjà masqué le génocide rwandais comme l’éradication ethnique par les Serbes. De Gaulle sert d’alibi à tous les politicards qui veulent se faire un nom, à droite comme à gauche, voire aux extrêmes (eh oui, « Colombey-les-deux-mosquées » est un mot de de Gaulle à Alain Peyrefitte). Quant à l’État-providence, yaka conserver les zacquis, entend-t-on mâchonner à gauche. Comme si c’était évidemment possible sans rien changer dans un monde qui n’est plus le même, sans rien remettre en question alors qu’on a décolonisé justement pour permettre l’émergence de pays peuplés…

La mémoire sert d’alibi à tous ceux qui se sentent victimes de quelque chose – cela les dispense de se bouger, ils attendent des autres des hommages au détriment de la destinée commune. Il est de bon ton aujourd’hui de dénigrer l’histoire Épinal, simpliste mais qui soudait la nation. Elle fournissait au moins des exemples passés pour agir au présent. Aujourd’hui, c’est l’inverse, le présent manipule le passé pour exister ! L’expansion de la communication aboutit à la fragmentation de l’information ; plus personne pour faire la synthèse (regardez par exemple l’état lamentable du journalisme « citoyen », réduit aux invectives et dénonciations complotistes sur AgoraVox). Chacun reste dans la bulle revendicatrice de sa minorité communautaire, en braillant contre les autres pour se faire mousser…

Alors qu’il faudrait penser la guerre, l’État, la démocratie et la pensée, le mal et la peur :

  • « Nous avons oublié le sens de la guerre (les Américains tout au moins) », guerre continentale, coloniale, civile. Les États-Unis n’ont jamais été occupés au XXe siècle, ils n’ont jamais souffert des conséquences d’une défaite. Pour eux la guerre est « bonne », elle sert leurs intérêts et l’armée est glorifiée. Ce qui explique leur façon différente de la nôtre de concevoir les affaires internationales.
  • Essor des États-nations au début du siècle puis leur dissolution dans les traités, les multinationales, les organisations internationales, le libre marché des hommes, des capitaux et des marchandises. Démantèlement de l’État-providence qui veille aux besoins et minimise les risques. Peut-être faudrait-il réhabiliter l’État en partie, alors que la stabilité et le bien-être tenu pour acquis depuis 1945 peut être brutalement remis en cause par la dette, les délocalisations, le chômage de masse, la montée de ressentiment des déclassés, l’échec scolaire et la panne de l’ascenseur social ? Sans État, Haïti part à la dérive…
  • La démocratie se dilue dans l’économie quand tout va bien. Mais tout va-t-il si bien ? Il n’y a plus de grands récits de la Nation, de l’Histoire ni du Progrès, mais qu’y a-t-il donc à la place ? Les intellos ont disparu. Nés avec l’affaire Dreyfus pour dresser la justice face à la raison d’État, ils ont sombré avec le mirage communiste qui les a conduits à justifier la contrainte au nom de la liberté et la normalisation de la pensée au nom de prétendues lois de l’histoire (qu’ils étaient les seuls à pouvoir interpréter). Est-ce pour cela qu’il ne faut plus d’intellectuels ? Pourtant à l’Est, au Sud, ceux qui subsistent montrent leur utilité. Le prix Nobel chinois, la démocrate birmane, le journaliste cubain ou le cinéaste iranien disent l’enfermement de leur société.
  • A l’inverse, le terrorisme est amalgamé dans un seul sac. Abstraire la méthode pour en faire une menace globale ne nous permet pas de comprendre. Il y a là, comme hier avec le fascisme, « rétrécissement idéologique de notre champ visuel ». Il n’existe pas une Internationale terroriste mais de multiples groupes aux objectifs sans liens. De même le capitalisme n’est pas une Hydre monomaniaque mais se décline selon les cultures – et il a une histoire.
  • La peur ressurgit. Comment y faire face sinon en examinant « comment nos prédécesseurs du XXe siècle ont réagi à ces dilemmes, par bien des côtés, comparables » ? La peur est le mal du siècle : « La peur du terrorisme, bien entendu ; mais aussi, et peut-être plus insidieusement, la peur d’un changement rapide au point d’en être incontrôlable, la peur de perdre son emploi, la peur de céder du terrain à d’autres dans une distribution toujours plus inégale des ressources, la peur de perdre le contrôle des circonstances et routines de la vie quotidienne. Et peut-être surtout, la peur que nous soyons incapables d’infléchir le cours de notre vie, mais aussi que les détenteurs de l’autorité aient perdu la main au profit de forces qui leur échappent. »

Pas mal vu pour ce que nous vivons aujourd’hui !

  • Peut-être les leçons du siècle montrent-elles que seule la politique a le pouvoir de donner confiance à une société ?
  • Qu’elle est la contrainte collective débattue et assumée pour assurer certains filets de sécurité sociaux par une relative restriction des inégalités de revenus et de richesses ?
  • Que l’État est donc nécessaire, pas en tout, mais tout à sa place ?

« Dans un monde de plus en plus polarisé entre des individus isolés et exposés, et des forces mondiales échappant à toute régulation, l’autorité légitime de l’État démocratique pourrait bien être la meilleure espèce d’institution intermédiaire que nous puissions imaginer. » Après tout Beveridge, l’inventeur après 1945 de l’État-providence, était un libéral. Tout comme le père du libéralisme, Adam Smith, avait écrit un « Traité des sentiments moraux ». Nul n’envisage l’économie libérale sans politique régulatrice. Fernand Braudel n’a admirablement montré dans l’histoire : les capitalismes puissants sont ceux qui prospèrent à l’abri de sociétés où l’initiative est servie par un État affirmé. Que fait d’autre la Chine aujourd’hui ? Et les États-Unis ? La France est devenue trop petite face aux mastodontes mondiaux, mais que fait l’Europe ?

L’alternative, car il y en a une selon l’auteur, est inquiétante : « Notre culte contemporain de la liberté économique, associé à un sentiment accru de peur et d’insécurité, pourrait se solder par un recul des services sociaux et une régulation économique minimale, mais s’accompagner d’une large surveillance gouvernementale des communications, des déplacements et de opinions. » Une sorte de fascisme doux.

Il donne largement à penser, Tony Judt, non ?

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle – une histoire de la pensée contemporaine (Reappraisals), 2008, édition Éloïse d’Ormesson, octobre 2010, 619 pages, €25.65

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Paul-Émile Lafontaine, Campagne des mers du sud

Madame Dominique Delord a retrouvé chez une amie les cahiers de mer de son grand-père, lieutenant de vaisseau de la marine française. Il appareille pour une longue campagne dans le Pacifique, depuis Toulon, en décembre 1875. La République troisième est à peine installée et, bientôt, le maréchal Mac Mahon fera parler de lui en tentant l’autoritarisme. Il devra bientôt se démettre, faute de se soumettre. Le croiseur Seignelay est à voile et à vapeur, il sillonnera la côte sud-américaine de la Terre de feu à Vancouver, et assurera la présence de la France dans les îles par millier du Pacifique dont le statut est encore incertain. Le XIXe siècle optimiste, scientifique et missionnaire, désirait apporter aux « sauvages » les bienfaits de la civilisation, tout en confortant la gloire de leur nation.

Cet esprit tourné vers l’avenir est revigorant pour nos vieilles mentalités confites dans le quant à soi. Le voyage est l’occasion non de juger en morale (sauf une répugnance marquée pour le cannibalisme), mais d’observer. Le « pittoresque » (ce qui peut se peindre comme le dit parfois l’auteur) est privilégié. Ces gens des antipodes ne sont certes pas « comme nous », mais pas moins dignes pour cela. Ils sont en général beaux, vigoureux, sensuels. Les femmes y sont parfois reines, comme Pomaré IV, reine de Tahiti, que l’auteur aura l’occasion de rencontrer plusieurs fois. Les missionnaires chrétiens ne sont pas en odeur de sainteté parmi les républicains convaincus du bateau, mais l’auteur distingue les catholiques, épris d’autorité voire de tyrannie, et les protestants qui sont parfois très près de leurs affaires, mais laissent les indigènes plus libres d’initiatives. Il blâme cependant ceux qui veulent à tout prix voiler la « pudeur » des femmes ou des jeunes gens, les mettant à l’amende pour montrer leurs seins. Un pêcheur adolescent s’est vu contraint de payer parce qu’il avait enlevé sa chemise pour entrer dans l’eau ! Comme quoi l’intégrisme ne date pas d’hier, ni ne vient forcément de pays plus barbares que nous…

Il faut dire que l’équipage du Seigneulay, bateau de guerre, a 21 ans de moyenne d’âge et comprend 35 mousses (de plus de 15 ans). Les officiers eux-mêmes ont 35 ans d’âge moyen. Cette disponibilité du regard et cet optimisme foncier font qu’ils voient autrement l’exotisme que les littéraires rassis restés à Paris. Les anecdotes ne manquent pas, cocasses ou cruelles, en tout cas véridiques. Le navire prend parfois des passagers, comme cette excentrique anglaise Constance Gordon Cumming ou cet archéologue explorateur français Alphonse Pinart.

Les quatre cahiers détaillent les excursions des officiers lors des relâches, surtout des chasses homériques dont on revient souvent bredouille, mais qui donnent du piquant aux expéditions. Ce XIXe siècle est en effet prédateur, avide de rapporter du gibier, du poisson, des échantillons de roches, de plantes ou de crânes humains pour les cabinets de curiosité. Le Musée de l’homme (désormais Arts premiers) a été formé par cet esprit encyclopédique du siècle qui voulait rassembler tout ce que le monde compte de diversité pour mieux l’étudier et le comprendre. Vu d’aujourd’hui, nous sommes presque dans un autre monde, celui, disparu, de Jules Verne…

Dès la page 153 apparaît Tahiti, où l’auteur reviendra plusieurs fois en mission. Il ira également aux Marquises, à l’île Juan Fernandez rendue célèbre par Robinson Crusoé, à l’île de Pâques où il mesurera les statues géantes, aux Tuamotou, aux Fidji, à Wallis & Futuna, aux Tonga et à Samoa. A l’époque (1877), « la ville de Papeete comprend environ deux cents maisons européennes » (p.155). Dans le village de Piré, situé à deux kilomètres de Papeete, « nous y allions quelquefois le soir entendre les hyménés ou chœurs, formés de jeunes gens des deux sexes, qui se réunissaient le soir, dans la salle de la maison commune nommée Faréo, pour y chanter des aires canaques. Autrefois on y dansait ! Aujourd’hui, cela est défendu par les ordres de MM. les gouverneurs. Ah ! la réglementation, quelle belle chose ! » (p.156).

Le lecteur sera surpris de la qualité d’écriture de ce jeune officier marinier. Il est vrai que l’époque privilégiait les classiques et qu’écrire une pièce de théâtre était un jeu (le lieutenant l’a fait pour égayer les marins et flatter le public sud-américain). Chacun sait qu’on n’observe d’autant mieux qu’on a les mots pour le décrire, et qu’on juge d’autant moins en morale qu’on a la profondeur d’un esprit cultivé. Je ne sais ce que donnerait la génération Internet sur ce genre de campagne, mais je crains que l’humanité n’ait régressé en un siècle… Il est fort plaisant et jamais ennuyeux de lire ces cahiers exhumés du XIXe. Ils nous donnent à voir un monde encore neuf qui a disparu de façon accélérée.

Paul-Émile Lafontaine, Campagne des mers du sud 1875-1879, Mercure de France Le temps retrouvé poche, 2006, 456 pages, 8.08€

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Mario Vargas Llosa, La guerre de la fin du monde

Les décennies 1970-1980 aimaient lire ; la culture avait explosé dans la lignée de 1968 et chacun était avide de savoir. Les auteurs en profitaient pour se lancer dans leur ‘Guerre et paix’. Nous trouvions des ouvrages aussi bien garnis en pages que ‘Le pavillon des cancéreux’, ‘La gloire de l’empire’ ou ‘Cent ans de solitude’. Il s’agissait de décrire un univers total, une Somme au sens théologique qui dirait tout du monde et des hommes. Vargas Llosa en a profité pour sortir son pavé : ‘La guerre de la fin du monde’.

Le roman se situe en une fin de siècle, vers 1897, dans un pays neuf, le Brésil, qui vient de s’émanciper de l’empire portugais pour créer une république indépendante. Mais la république, pour les masses tenues par les curés, est le diable, le Chien comme ils disent. La république ne veut-elle pas recenser les hommes pour établir l’impôt ? Ce classement technocratique n’est-il pas le prélude à un retour de l’esclavage, aboli par la monarchie ? Tous les délaissés, les prostituées, les bancroches, les bandits se rebellent contre l’établissement de l’État. Anarchistes ou libertariens, c’est selon, ils suivent un prophète illuminé, Antonio qu’ils appellent le Conseiller. Celui-ci déclare que son royaume n’est pas de ce monde et que l’Apocalypse arrive à bride abattue, menée par les républicains, francs-maçons anglo-saxons et autres pas très catholiques. Il s’agit donc de se retirer loin des villes, dans le sertao du Nordeste, pour fonder un phalanstère. Là, dans la solitude et la prière, chacun pourra se purifier avant de se présenter devant le Père.

De cet épisode peu connu – mais réel – de l’histoire brésilienne, Vargas Llosa fait un conte philosophique. Il évoque le millénarisme, les mouvements de foule, le merveilleux qui saisit les gueux. Il compose une galerie de personnages attachants qu’il suit dans leur destin improbable jusqu’au bout. Car tout se terminera par le retour à l’ordre, trois expéditions militaires échouent devant les jagunços (bravaches ou rebelles) ; mais la quatrième, où la république a mis « les moyens » triomphe : il y aura très peu de survivants à cette guerre d’État contre communauté.

Les statuts se croisent, c’est ce qui fait le sel du conte. Le baron de Canabrava, riche propriétaire terrien, monarchiste et conservateur, se trouve déstabilisé par la foi des humbles ; ils brûlent deux de ses fermes et sa femme en devient folle. Il voit alors combien sont vains les petits combats politiciens contre la subversion de l’ordre au nom de l’Ailleurs. Il renonce à la politique au profit de son rival républicain, un jacobin à poigne, pour que survive l’État de Bahia dans la fédération du Brésil. Le révolutionnaire communard Galileo Gall (surnom qu’il s’est choisi), aspire ardemment à la révolution contre la bourgeoisie. Il prône la liberté totale et l’amour libre. Mais lorsqu’il viole la femme d’un gueux, adepte du Conseiller, dans un moment de désir reichien, il s’aperçoit que des notions aussi archaïques que l’honneur viennent se mettre en travers de l’utopie. Il n’ira pas à Canudos, village aux centaines de maisons où réside le Conseiller, qui s’est isolé en brûlant tous les alentours. Il disparaîtra dans un duel absurde, pour une femme qu’il n’aime pas et qui ne l’aime pas, simplement parce qu’il a obéit à ses instincts animaux. Un journaliste bigleux et très laid, affligé de crises d’éternuements interminables, est allé à Canudos. Non par conviction mais pour savoir la vérité. Il y découvre l’élan social de la communauté et, pour lui, l’amour que sa laideur lui a toujours refusé.

L’État, c’est la contrainte, l’anti-communauté. L’armée, c’est la bêtise, l’anti-efficacité. L’armée symbolise l’État, elle promeut les plus stupides, ceux qui ont pris du galon parce qu’ils n’ont jamais d’initiative, se contentant d’obéir aveuglément aux ordres et au manuel. D’où les pertes lorsque des soldats vêtus de flanelle, portant pantalon rouge qui se voit de loin, épuisés par les marches sous le soleil, rencontrent les paysans du cru, reposés et connaissant le terrain, camouflés par des herbes et autres ruses d’indiens. Les soldats chargent sabre au clair, ils se font allumer. C’est bravache et inutile, comme l’honneur. L’honneur est la vertu des imbéciles, la carapace rigide qui camoufle le vide intérieur. L’État, l’armée, l’honneur, forment une constellation philosophique à laquelle s’opposent la communauté, l’organisation à la base et la foi. Telle est la leçon du conte, racontée somptueusement par l’auteur.

Ne vous laissez pas rebuter par le nombre élevé de pages, vous serez captivés par cette histoire éternelle.

Mario Vargas Llosa, La guerre de la fin du monde (La guerra del fin del mundo), 1981, Folio, 700 pages

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Histoire islandaise

Article repris par Medium4You.

Ce matin, il pleut. Nous démontons les tentes sans les laisser sécher. Après deux bols de café allongé et un de yaourt, nous remettons tout dans le bus et reprenons la piste. Nous repassons le chaos basaltique jusqu’à la route et la suivre sur la péninsule du Snaeffels.

Le guide, Français de l’est, fils d’un couple soixantuitard, nous entreprend au micro sur l’histoire islandaise et sa littérature. Lui n’a jamais été grand lecteur, il nous déclare que les sagas sont « chiantes comme les ‘Mémoires d’outre-tombe : au bout de deux pages, j’ai refermé ». Chacun jugera de la culture des années 1980 dont il est le sympathique mais ignare représentant. Pour ma part, j’ai beaucoup aimé la sage d’Erik le Rouge à 15 ans ; il est vrai que j’avais déjà lu en entier les ‘Mémoires d’outre-tombe’.

L’Islande viking s’est fondée sur le refus de la centralisation royale norvégienne. Aristocratie et individualisme équilibrent la méfiance de toute autorité politique. L’Althing est le parlement qui réunissait en assemblée plénière tous les hommes libres une fois l’an dans le site de Thingvellir, au sud-ouest de l’île. Il fut instauré vers 930. Le pays n’avait ni pouvoir exécutif, ni armée, ni administration.

La grandeur médiévale de l’Islande est dans sa littérature, dont les Islandais sont très fiers. Ils organisent des ‘sagas trails’ destinés aux touristes, dans les hauts lieux vikings de l’île. Une brochure en énumère trente et une ! Exclusivement en langue nordique, les sagas parlent d’aventures, dans un esprit tolérant et ouvert, avec un coup d’œil historique fondé sur les faits et la critique des sources. L’existence est tragique, mais la vie se doit d’être énergique, active, fondée sur le courage, l’honneur et la loi. Elle est écrite dans une prose rapide et sans sécheresse, avec ce regard froid qu’aimera Flaubert. Elle pratique understatement, ellipse et formules bien frappées. Objectivité, précision et dynamisme en font un style très moderne, reflet d’un état d’esprit non conforme, se méfiant des autorités comme de toute eschatologie. Les Eddas évoquent la mythologie et l’action ; la poésie scaldique est magique, funéraire et de cour, usant de la métaphore filée et d’un mètre à multiples variantes ; la littérature de clercs recueille les lois et les biographies, conte les sagas des rois, des contemporains, de familles d’aventuriers explorateurs, et les sagas légendaires. Les romans rimés seront développés à la suite d’histoires de chevaliers et de contes populaires au XVe siècle.

La conversion au christianisme a été adoptée en 999 par le parlement, du fait des missionnaires apparus vers 980 et des incitations du roi de Norvège. Les pratiques païennes resteront tolérées, comme l’exposition d’enfants non désirés et les sacrifices privés, mais l’esclavage sera aboli vers 1100. Le premier évêque islandais, Isleif Gissurarsson, fut consacré à Brême en 1056. Environ 300 paroisses seront crées, le clergé n’exigeant jamais le célibat. Une dizaine de monastères vont se créer à partir de 1133.

Ce sont les troubles entre grandes familles au XIIIe siècle qui vont précipiter l’intervention du roi de Norvège, pressé par l’Église. En 1264, l’Islande était devenue partie du royaume, soumise à la hiérarchie et aux taxes des gouverneurs royaux, et l’Althing ne servit plus à grand chose. Le pays connu la misère, la Norvège se révélant incapable de ravitailler l’Islande, la laissant à merci des pirates allemands ou anglais. La Réforme fut imposée par les Danois, qui avaient repris le commerce avec l’Islande et administraient l’île en 1537. Le dernier évêque catholique fut exécuté. L’absolutisme du royaume de Norvège et Danemark, instauré dès 1660, fut imposé à l’Islande et l’Althing, réduit au rôle de tribunal, fut supprimé en 1800.

Les détériorations climatiques vers 1400, les redoutables hivers de 1695 et 1696, de graves épidémies venues du continent durant tout le XVe siècle, puis la variole de 1707 qui tua 18000 personnes sur 50 000, les éruptions volcaniques des années 1780 qui ont tué plus de 1000 personnes, ont déstabilisé la population islandaise, qui n’a retrouvé le nombre de 50 000 qu’en 1823. L’abolition du monopole des compagnies, qui sévissait depuis le XVe siècle, a permis l’essor du commerce et l’amélioration des récoltes. L’émigration vers le Canada a cependant été forte à la fin du XIXe.

L’Althing a été rétabli en 1845, une Constitution en 1874, l’autonomie en 1904, l’Université d’Islande en 1911. L’occupation allemande d’avril 1940, le débarquement britannique de mai 1940, suivi de l’occupation américaine de juillet 1941, ont permis à l’Althing de se séparer complètement du Danemark. La République fut rétablie le 17 juin 1944, revenant au statut de liberté avant 1264. L’Islande appartient à l’OTAN, à l’OCDE, et demande à intégrer l’UE.

Halldor Laxness fut prix Nobel de littérature en 1955, pour son itinéraire du catholicisme au marxisme avant de rejoindre la sagesse orientale. Le socialisme va créer un mouvement de poésie « atomique », influencé par le surréalisme, pour faire de la poésie une subversion. Mais la génération contaminée, née dans les années 1920, laissera la place – comme ailleurs – à une génération moins militante.

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Vers l’Islande

Article repris par Medium4You et Ideoz voyages.

L’Islande, pays de la glace et du feu, est une partie émergée du rift océanique qui sépare les plaques tectoniques eurasiatique et américaine. Le magma qui pulse éloigne l’Amérique de l’Europe à la vitesse de 2 cm par an. L’île de 103 000 km² est un plateau volcanique aux côtes profondément entaillées de fjords. Bien que située sur le cercle polaire, le climat est tempéré par l’océan, là où meurt le Gulf Stream.

Les moines cherchaient des lieux déserts pour vivre en ermites et l’Islande est mentionnée pour la première fois dans les écrits par l’irlandais Dicuil en 825. La société norvégienne changeait, devenant plus hiérarchique et plus centralisée pour faire face à la pression de Charlemagne au sud. Il avait annexé la Frise en 770 et s’était attaqué à la Saxe. Les Norvégiens réfractaires à cet autoritarisme, qui voulaient préserver la relative égalité des chefs de clans, sont partis coloniser l’Islande. Le premier hivernage a eu lieu en 865 et le peuplement dès 870 sur le site de l’actuelle capitale Reykjavik. Il est dit que le chef de clan a jeté les bois de son trône à la mer et a suivi les courants pour s’établir là où ils touchaient côte. Ce serait bien dans le pragmatisme viking que cette loi d’efficacité : le moindre effort pour rentrer chez soi, même s’il n’y a pas de vent, la mer vous poussant le knorr sans voile ni rames.

Pâturages et pêche étaient les principales ressources des colons, venus pour échapper au pouvoir royal qui se faisait insistant en Norvège. Céréales et bois seront toujours importés. Les chefs étaient accompagnés de clients et d’esclaves celtes, razziés dans les îles britanniques lors des raids vikings. Le ‘Livre de la colonisation’ au XIIe siècle (Landnamabok) énumère 400 chefs et plus de 1000 immigrants venus avant 930. Erik le Rouge, banni d’Islande, a colonisé le Groenland à partir de 985, terre aperçue pour la première fois vers 900. L’un de ses fils, Leif l’Heureux, allait explorer le Vinland sur la côte canadienne. Lucien Musset, historien spécialiste du monde nordique ancien, estime la population de l’Islande médiévale à 30 000 personnes environ et celle du Groenland à 3000 seulement. Jules Verne, dans ‘Voyage au centre de la terre’ évalue la population à 60 000 personnes en 1863. Les habitants sont un peu moins de 320 000 aujourd’hui.

Le pays, au relief tourmenté, se découvre en 4×4 et à pieds. J’ai donc voulu partir avec Terres d’Aventure en 1987, l’un de mes premiers voyages. Las ! Le circuit était complet et je me suis retrouvé en Norvège. J’y ai rencontré Éliane, qui m’a entraîné à Katmandou l’année suivante. L’Asie m’a séduit et je l’ai arpentée longtemps. Mais je n’ai pas oublié l’Islande. La crise financière et l’endettement faramineux des banques du pays, la paralysie du trafic aérien au printemps par l’éruption du volcan au nom qui n’est imprononçable que pour ceux qui ne veulent faire aucun effort. Eyjafjallojökull se dit éyafialayeukoul ; c’est un peu long mais parfaitement formulable.

Le souvenir de Jules Verne m’a fait choisir le circuit intitulé ‘Voyage au centre de la terre’… Pas de descente en cratère pour ce trek islandais, ni même d’ascension du Snaeffels, cher à Alex, 18 ans en 1863 dans le roman de Jules Verne. Mais un circuit en boucle qui suit les fjords de la moitié ouest de l’île en revenant par les glaciers du centre et les cascades du sud. Falaises en trapp où nichent les macareux, longues plages de sable noir, coulées d’obsidienne dans les monts centraux, prés vert et jaune, plateaux désertiques, flots gris orage – le paysage est contrasté et le circuit en parcourt la palette en deux semaines.

Un mois d’août, me voici donc à Roissy, au terminal anarchique et encombré d’où partent les charters. Il pleut et les grands départs rendent tout déplacement très lent. Au comptoir d’Islande, familles, jeunes couples, ados et retraités partagent la queue. L’enregistrement d’à côté, pour le Maroc, voit des enfants petits, déjà en tongs et débardeurs et prêts pour la plage. Dans la queue d’Islande, les vêtements sont polaires et les passagers plus âgés. J’aime à attarder mon regard sur les teints frais des filles émoustillées par le départ comme par leur copain musclé à côté ou par la perspective de rencontres en vacances. Un vieux couple derrière moi râle déjà de tout ce qui ne va pas comme ils veulent. Un père barbu emmène ses deux garçons de 15 et 13 ans pour une semaine découvrir ‘L’âme islandaise’, un autre circuit Terdav. Lui a l’apparence d’un instituteur et les gamins sont tout maigres mais jolis de visage. Une autre famille réuni les parents dans la trentaine, un Martin bronzé de sept ans et sa petite sœur. Une mère seule emmène son adolescent de 14 ans à la crinière de lion.

La compagnie est l’Iceland Express, un charter minimal aux avions loués qui ont plus de vingt-cinq ans, les sièges écrits encore en hébreu pour avoir appartenu à El Al. Pas de repas servi, tout est payant, les boissons à 2€, 5€ si elles contiennent de l’alcool (très taxé en Islande), le sandwiche mou à 8€. Évidemment, tous les liquides et toutes les pâtes sont interdits à l’embarquement, même le beurre de la tartine ! Il faut payer à la sandwicherie du terminal ou payer dans l’avion. Un film à la gloire des minorités hispaniques américaines passe sur les écrans, mais il faut débourser plusieurs dizaines d’euros pour avoir l’écouteur. Je me contente de ne rien prendre du tout. Il n’y a heureusement que trois heures de vol.

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