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John Irving, Dernière nuit à Twisted River

Enfant bâtard, dyslexique et lutteur, John a été élevé par sa mère seule. Il porte en lui trois noms, celui de sa mère Winslow, celui de son père adoptif Irving, et celui de son vrai père dont il a retrouvé la trace plus tard, Blunt. Quoi d’étonnant à ce qu’il soit devenu écrivain ? La littérature sort d’une blessure, l’imagination compense la triste réalité. Quoique : il aurait été « abusé » sexuellement à l’âge de 11 ans par une femme plus âgée. Contre son gré ou pour son plaisir ? La biographie n’en dit rien, le puritanisme quaker des Yankees restant très coincés sur le sexe avant la fin des teens. Pourtant, l’auteur avoue p.174 : « La façon dont il s’endormit n’allait-elle pas contribuer à sa vocation d’écrivain ? La nuit même où il avait tué la plongeuse indienne de cent vingt kilos qui se trouvait être la maîtresse de son père, voilà qu’il couchait dans les bras tièdes de la veuve Del Popolo, voluptueuse créature qui remplacerait bientôt Jane l’Indienne aux côté de celui-ci, histoire triste, mais encore en devenir ». Il, c’est le héros du livre, un double de l’auteur ; il a 12 ans.

Pour John Irving, les putes, les ours et les parents manquants sont les thèmes préférés. On les retrouve dans ce dernier roman, et le psy peut sans aucun doute fantasmer sur les liens entre ces trois « animaux » totems. ‘Dernière nuit à Twisted River’ est le premier roman d’Irving que je lis. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas connu « l’ennui » manifesté par les lecteurs réguliers qui s’épanchent sur les réseaux sociaux ? Certes, ce gros livre ne doit pas être lu d’une traite, mais à petites doses. Seuls les rustres avalent une bouteille entière de whisky en une seule soirée.

En professionnel de l’écriture, Irving sait l’importance de la première phrase, celle qui accroche le lecteur. Ici, nous sommes servis : « Le jeune Canadien – quinze ans, tout au plus – avait eu un instant d’hésitation fatal ». De fait, il disparaît dans les flots de la rivière Twisted dès la première page. Mais avouons aussitôt qu’il n’est pas Canadien, qu’il n’aurait jamais dû monter sur le bois flotté sans danser, et que les témoins qui l’ont vu mourir sont les protagonistes du livre. Nous avons Danny, 12 ans, fils du Cuisinier qui l’élève seul, Ketchum, vieux coureur des bois et une série de femmes et de filles qui protègent le couple filial.

Dès lors, l’histoire se bâtit comme une légende, la mémoire est livrée par bribes, contredite à mesure que le personnage mûrit. Est-ce vraiment un ours que son père a assommé d’un coup de poêle à frire un soir dans sa cuisine ? Laquelle poêle allait servir au gamin pour « faire partir » la grosse fille qui chevauchait son frêle père dans un tintamarre rythmé de ressorts de lit qui l’a réveillé et précipité en caleçon dans la chambre à côté ? Comme dans la bonne littérature, le vrai se mêle à l’imagination. Proust dans les saloons du New Hampshire, ou la naissance d’un écrivain vue par celui qu’il est devenu. Il trouve en effet la première phrase du livre tout à la fin du livre, boucle littéraire qui part de la légende pour aboutir aux faits recréés, prélude à une méditation sur la mort. Car on meurt beaucoup dans ce livre, et dès la première phrase ; il en est presque policier.

Au long de ces centaines de pages, le lecteur déguste ce mélange américain de pionniers des bois et d’entrepreneurs citadins, de riches déjantés et de pauvre besogneux, de fin lettrés et de rudes illettrés. Le fil de l’histoire est l’existence traquée d’un fils sans mère, d’un meurtrier sans le vouloir, d’un écrivain qui naît. Mort et naissance sont est pimentés par la réflexion – bien américaine – sur l’arriération de la vengeance, le shérif abruti nommé Cowboy qui poursuit le père et l’enfant ne valant guère mieux que le président George W. Bush en Irak. Le roman se déroule de 1954 à 2005, le temps de grandir, le temps aussi de la décadence d’un pays trop optimiste qui s’étiole  dans la bêtise, qui perd peu à peu ses valeurs rudes de pionnier pour l’égoïsme vaniteux et batailleur des fils à papa menacés.

Les personnages sont nombreux à graviter autour du couple originel. Couple qui n’est ni Adam ni Ève, mais deux mâles : père et fils. Histoire de transmission, de survie, de création. Le protecteur Ketchum est flanqué d’une maîtresse femme surnommée Pack-de-six parce qu’elle engloutit la bière comme les Narcisses se font des abdos, plusieurs heures par jour (les abdos se disent six-pack en américain). Les femmes gravitent autour du soleil formé par le couple fusionnel, de vrais ‘stars’ (étoiles lointaines). Il y a Rosie, Jane, Katie, Tombe-du-ciel, Pam, Carmela, Lupita, Infatigable, May, Minnie…

Mais pour John Irving, l’héritage s’effectue de père en fils, pas de mère à enfant. Le seul biologique ne suffit pas à faire un homme, ni une femme. Il faut l’éducation, et seul un père – loin du charnel et du sexuel – peut élever pour faire grandir. C’est ce qui a manqué à Angel, enfant sans père décédé sous le bois flotté de la Twisted River. C’est ce qui a probablement manqué au petit John, lui aussi enfant sans père. Peut-être est-ce même ce qui manque aux États-Unis, pays né du meurtre du père colonial ?

Le féminisme agressif et le politiquement correct ont plus récemment châtré les vrais hommes, ces pionniers qui ont bâti l’union des états. Devenus solitaires et égocentrés, ils jouent désormais à la guerre dans leur pays ou en-dehors, comme de grands gamins jamais grandis. Cowboy comme Bush junior sont aussi bornés, aussi abrutis par l’alcool, aussi brutaux. Angel, au moins, était gentil. Ce pourquoi il n’a pas résisté.

La mort est toujours violente, mais pire est la décadence, qui mine à petit feu. L’écrivain, 67 ans à la parution du roman, voit son pays dans le rétroviseur. D’où le ton doux amer de ses pages, malgré l’amour pour les êtres et pour les recettes de cuisine italienne. Mais le lecteur a dans les mains de la vraie littérature : des personnages, une histoire, une sagesse. Ce n’est pas si courant parmi nos contemporains.

John Irving, Dernière nuit à Twisted River (Last night in Twisted River), 2009, Points mai 2012, 686 pages, €8.26

Existe aussi en livre audio, Thélème édition, 2011, €23.75

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Henning Mankell, Les chaussures italiennes

Depuis qu’il a fait mourir son commissaire Wallender, l’auteur écrit des romans non policiers. On est un peu déçu. Sans action, le livre manque de piment, de fil conducteur. La dépression du nordique ne fait pas de la bonne littérature. Il se regarde trop le nombril, pâle et isolé, il manque des perspectives que seule l’action peut donner dans un pays au climat triste et au consensus obligatoire.

Un homme de 66 ans (deux fois l’âge du Christ, est-ce un hasard ?) vit reclus depuis 12 ans dans une île de Suède avec, pour seuls compagnons, une vieille chatte et une vieille chienne. Un facteur hypocondriaque passe de temps à autre lui livrer « le courrier », une suite de prospectus ou de documents administratifs sans intérêt. Une fourmilière grignote peu à peu son salon. Imprévisible, pulsionnel, égocentré, l’homme prend chaque matin un bain tout nu dans la mer, après avoir cassé la glace. Souvenir figé du bain excitant pris dans le plus simple appareil avec son père, à 10 ans, dans un lac noir sans fond ; souvenir assombri des bains pris à 18 ans au soleil, avec les rêves sensuels qui venaient ensuite, nu sur les rochers.

Mais quatre femmes vont faire irruption successivement dans son existence – ce qui le rend à la vie. La première est son ex, la seconde je ne veux pas la déflorer, la troisième est une patiente qu’il a mal charcutée, la quatrième une ado immigrée déboussolée. C’est le monde qui frappe à la porte du monastère, on ne peut le tenir à l’écart ni se retirer de son existence. Ce que vous avez fait vous suit jusque dans la tombe. Les Indiens appellent ça le karma, les Grecs antiques en avaient fait Sisyphe. Comme le titan, l’être humain doit sans cesse rouler son rocher en haut de la montagne, le regarder dévaler et recommencer de l’autre côté. C’est ce que réalise ce chausseur italien – 90 ans – qui fabrique encore minutieusement deux paires sur mesure par an, pour les grands de ce monde. Travail bien fait, patient, à son niveau d’expertise. Chacun doit cultiver son talent – c’est la Bible qui le dit, très lue dans ce pays luthérien.

Or le héros se situe à l’opposé. « J’avais trahi parce que j’avais peur d’être trahi à mon tour. Cette peur du lien, cette peur de sentiments trop intenses pour pouvoir être contrôlés, m’avait toujours poussé à réagir d’une seule façon : l’esquive, la fuite. Pourquoi ? Je n’aurais pas su répondre à cette question. Mais je savais que je n’étais pas le seul. » p.302.

Tout le monde meurt autour de lui, mais pas sans se réconcilier. Lui-même se trouve atteint d’angine de poitrine, va-t-il se laisser aller ? « J’étais un petit être effrayé qui avait vu, en la personne de mon père, l’enfer brutal qui pouvait nous guetter une fois qu’on devenait adulte » p.313. Refuser de grandir, de mûrir, de prendre ses responsabilités. Mais que reste-t-il une fois qu’on est mort ? Il ne reste rien, que le souvenir dans la mémoire éphémère de ceux qui nous ont aimés. Autant bien vivre, laisser de bons souvenirs, et partir en ayant réglé toutes ses affaires.

Nous sommes en automne et la saison est favorable à la lecture de ces romans sur l’existence, sur les fins dernières, sur la lumière dorée de ce qui fut. Il y a trop de réserve luthérienne pour nous Français dans ce livre, trop peu de personnages attachants. Mais règne un sens du tragique que nous avons perdu, peut-être, dans les futilités « littéraires » et les vanités parisiennes. Au fond, cela console de croire qu’il n’y a aucune consolation. Ni dieu, ni diable, ni au-delà. Faire le ménage avant de disparaître est tout ce qui importe. Lire ce Mankell permet de se ressourcer.

Henning Mankell, Les chaussures italiennes, 2006, Points, 2011, 375 pages, €7.22

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Haruki Murakami lu par trois peintres

Cette exposition, du 4 octobre au 3 novembre 2012, montre l’interprétation du roman ‘Chroniques de l’oiseau à ressort’ de Haruki Murakami (chroniqué sur ce blog) sur une idée originale de Carole Demongeot. Dommage que les horaires réduits comme ceux de la Sécurité sociale ne permettent que des visites rares.

Les trois artistes ont peint l’univers décalé du romancier japonais, le fantastique qui sourd du réel le plus banal, dans un brusque dérapage.

Il est dit de l’exposition : « Les intitulés infiniment bien choisis de chaque chapitre du roman ont marqué le déclenchement et l’envie d’entamer la réalisation de ce projet qui ne s’apparente pas à de simples illustrations de textes mais plutôt à une rencontre entre littérature et peinture, naissant d’une envie profonde de confronter et faire se compléter deux mondes aux caractères semblables mais propres, tout en laissant à chacun l’individualité de pouvoir exister l’un sans l’autre… »

Les créations de Carole Demongeot et d’Okia Lys ont débuté en octobre 2010, le but étant de réaliser une peinture par chapitre, l’équivalent de 72 peintures, toutes du même format.

Haruki Murakami, ayant pris récemment connaissance du projet, y a répondu favorablement, et est aujourd’hui en possession d’une des œuvres originales : le chap. 6 de la partie 1: De l’enfance de Kumiko Okada et Noboru Wataya.

Carole Demongeot travaille des teintes plutôt transparentes et assez sombres, reflétant des ambiances étranges, des sensations profondes d’espace et d’infini, d’isolement et de solitude.

Okia Lys utilise des couleurs vives et prononcées, d’un style émotionnel riche. Ses peintures émanent d’un univers emprunt de mythologie, de personnages et de symboles. « J’ai été très vite séduite par l’idée et ai décidé de lire le roman d’Haruki Murakami au rythme de mes créations, c’est à dire en deux ans… »

Emiko Husson, née à Tokyo, a fait des études à l’école des Beaux Arts de Joshibi, puis sa passion artistique et sa curiosité l’ont conduite en Europe, notamment à Paris où elle réside et travaille depuis 30 ans. C’est en France que son travail a été le plus influencé par les artistes tels qu’Olivier Debré, Gerhard Richter, Yves Klein et Aurélie Nemours. Son expérience de la calligraphie japonaise, qu’elle pratique depuis son enfance, lui donne une grande aisance avec l’utilisation de médiums comme l’encre de Chine, l’acrylique, le crayon, la gouache… Emiko utilise ces techniques et ses références d’une manière naturelle et spontanée.

Emiko a travaillé sur les 3 parties de l’œuvre de Murakami. Sur la base du blanc et du noir pour la 1ere partie, du bleu pour la 2èmepartie, et du rose pour la 3èmepartie, utilisant les phrases et les mots qu’elle a apprivoisés. Elle peint ses tableaux avec des mouvements appris au Kinomichi, art du mouvement d’origine art martial japonais, fondé en France par Maître Noro. Ces mouvements pénètrent comme une pelote de fils au creux de l’estomac, comme un puits profond, comme un labyrinthe. Ce sont ces images de Murakami qui ont inspirée Emiko.

Galerie IMPRESSIONS – 98 rue Quincampoix 75003 Paris

01 42 76 01 04
Ouvert le mercredi de 18h à 21h et le samedi de 14h à 21h

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Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse

Il est difficile aujourd’hui de lire ‘Julie ou la nouvelle Héloïse’. Deux siècles et demi nous séparent, mais surtout les mœurs. Écrit sous l’Ancien régime patriarcal et chrétien, où la femme était serve de son père puis de son mari selon l’ordre voulu par Dieu et par le roi, ce roman épistolaire en 6 parties et 163 lettres est incongru à notre époque d’émancipation de la femme et d’égalité des droits. Comment imaginer que deux amants qui se plaisent résistent six ans avant de baiser une fois (le coup du bosquet ne compte pas), puis obéissent aux injonctions des adultes avant de ne se revoir que six autres années après. Toujours amoureux mais assagis, les sens apaisés par « la vertu », le sentiment sublimé en platonique ? Et – pire – ils établissent un ménage à trois, bientôt à quatre avec la cousine, puis à cinq avec le père repenti ! Qui aurait encore envie d’avaler les 1935 pages en six volumes de l’édition originale à l’ère du livre de poche ? les lettres de trente pages au temps des Short Message Service (SMS) et des 140 signes de Twitter ? de suivre une agonie qui dure 37 pages en édition Pléiade ? et où l’agonisante à l’article de la mort ne répugne pas à écrire encore 4 pleines pages à son ancien amant ?

Il reste que ‘La nouvelle Héloïse’ a été un grand succès de son temps, a révolutionné la littérature en rendant compte de l’évolution des mœurs, et demeure un idéal de vie élevée, retirée et amicale. Difficile à croire, d’autant que Rousseau, dans sa préface, énonce par précaution que ce recueil de lettres (qu’il fait passer pour réelles) « convient à très peu de lecteurs ». C’était sans compter sur l’engouement du siècle pour l’histoire d’Héloïse et d’Abélard, réécrite par Bussy-Rabutin, dont le tombeau est élevé au Père-Lachaise. Abélard est un jeune homme, précepteur d’une jolie demoiselle de 18 ans, dont il tombe amoureux. Mais la ressemblance s’arrête là : Rousseau trouve qu’Abélard est « un misérable » parce que ses sens l’aveuglent et qu’il adore la ville et la société. Tout le contraire de son héros pour qui le mariage est au fond un obstacle à la vie spirituelle, la seule qui vaille, et qui ne s’épanouit qu’à la campagne où l’on peut vivre de la nature, retiré des vanités.

Ce n’est pas par hasard que le jeune homme de Rousseau n’a pas de nom. Julie lui donnera un pseudo vers le tiers du roman, Saint-Preux, mais le lecteur ne connaîtra ni son vrai nom (roturier), ni son prénom ! Il est du monde enchanté dont rêvait Jean-Jacques, inspiré de Pétrarque. Double de lui-même en mieux, timide, romanesque, sensuellement panthéiste, mais jeune et beau, désiré de toutes les femmes et ami de tous les hommes qui le connaissent. Rousseau a fort peu « possédé » mais « joui beaucoup » par l’imagination, avoue-t-il dans ‘Les confessions’. « Mon cœur trop tendre a besoin d’amour, dit Julie-Rousseau, mais mes sens n’ont aucun besoin d’amant » p.51. Il associe le modèle chrétien (saint) au modèle chevaleresque (preux), sur l’exemple italien. Pays de la passion, des sentiments « vrais » et de l’exaltation musicale, l’Italie fait office de paradis pour un Rousseau brimé et rabaissé par la société de cour française, pour lui pays d’hypocrisie et de la vanité. Passion ou vertu ? Rousseau sublime l’une par l’autre, il a des pages acerbes sur la légèreté parisienne, sur les têtes de linottes qui jouent aux philosophes, sur la mode qui trotte et sur les cruautés envers ceux qui ne sont pas dans l’air du temps. Il méprisait les salons littéraires, il aurait détesté Facebook, il vilipendait l’affectation de moralisme qui en rajoute en paroles pour masquer l’indigence des actes concrets.

Rousseau est larmoyant, ses lettres sont souvent trop longues, les sentiments décrits vont à l’excès. Un exemple : « Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire voulant relever sa fille, voit pâlir son amie, elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état… » (je vous passe la suite !) p.599. Comment comprendre ces comportements cyclothymiques qui alternent l’exaltation la plus haute au plus profond désespoir ? Faut-il sans arrêt invoquer les dieux et faire intervenir la tempête pour évoquer ce qu’on sent ? Rousseau, critique de la société de cour, sacrifie pourtant bien au théâtre. Sauf qu’il le chante, comme à l’opéra : qu’il écrit bien la langue française classique ! Seule l’orthographe, guère fixée, qu’il manie à sa sauce et que la Pléiade restitue telle quelle, n’arrange pas l’œil qui bute à chaque fois sur tant « d’erreurs ».

Nous avons donc Saint-Preux qui aime Julie mais qui est roturier. Le père, féru d’honneur nobiliaire, ne peut consentir à une telle union et donne sa fille à son meilleur ami Wolmar, noble de Russie qui lui a sauvé la vie à l’armée. Claire la cousine, véritable « sœur » de Julie, s’entremet pour éloigner Saint-Preux via un milord anglais, Édouard, qui va jouer le rôle de protecteur et occuper le jeune homme à ses affaires et jusque dans un tour du monde. Claire se marie à Monsieur d’Orbe, Julie est mariée à Monsieur de Wolmar. Exit l’amour sensuel, désormais impossible. Place à la vertu, faite de nécessité… Amour pur débarrassé des tentations charnelles, amour platonique, chrétien, absolu – secret du bonheur. De quoi exalter Rousseau et la vertu du temps… dont il fait cependant la critique à propos du moralisme de salon : « Mettre la vertu si haut que le sage même n’y put atteindre » p.249 !

Wolmar invite Saint-Preux guéri par l’éloignement aux plaisirs de l’amitié pure entre son ex-amante et lui-même. Il fait société à la campagne, sur les bords champêtres du lac Léman, car pour lui il y a des correspondances entre la nature sauvage et la nature de l’homme. La forêt exalte, la montagne purifie, la campagne apaise – au contraire de la ville qui entasse et inquiète. Suisse, Français, Anglais, Russe et même une italienne entremêlent leurs passions en bonne régulation dans la communauté : deux couples, un veuf, un amant écarté, trois enfants. Nous sommes hors des nations, hors des normes, guidés seulement par la vertu (de tradition depuis la Bible) et la nature (grand « sentiment » en réaction à la contrainte sociale). Les enfants sont à tous, chacun éduque selon son cœur et ses talents, y compris la petite fille de sept ans sur « son petit mali » [mari] de cinq. Nous serions presque dans la promiscuité de mai 68… la pilule en moins.

Dans sa Seconde préface, Rousseau explique l’utilité de son roman : « ramener tout à la nature ; donner aux hommes l’amour d’une vie égale et simple ; les guérir des fantaisies de l’opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs ; leur faire aimer la solitude et la paix ; les tenir à quelque distance les uns des autres ; et au lieu de les exciter à s’entasser dans les villes, les porter à s’étendre également sur tout le territoire pour le vivifier de toutes parts » p.21. Égalité, écologie, question sociale, hédonisme : tous les thèmes « révolutionnaires » sont contenus dans le propos.

  • Ne pas encourager la vanité envieuse des moins riches envers les très riches ;
  • préférer l’existence naturelle à la campagne, notamment pour éduquer sainement les enfants, et cultiver son jardin pour être autonome en un sain exercice ;
  • vivre à plusieurs en bonne entente sentimentale ;
  • éviter la promiscuité des villes en occupant le territoire – on dirait aujourd’hui déconcentrer les banlieues pour éviter les ghettos…

Il y a de tout chez Rousseau : depuis « la terre ne ment pas » des pétainistes aux aspirations pour le durable et la mesure écologique, en passant par un certain socialisme républicain et à l’hédonisme soixantuitard. « Que le rang se règle par le mérite, et l’union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social » p.194.

Mais pas question de se laisser aller : « Chère amie, ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre, et que pour y vivre on a toujours quelque combat à rendre contre soi ? » p.682. Une vie bonne se mérite : elle se construit. Maintenir la mesure en tout, tel doit être la vigilance de la raison : « Vous le savez, il n’y a rien de bien qui n’ait un excès blâmable ; même la dévotion qui tourne en délire » p.685. Une parfaite philosophie pour classe moyenne naissante, que le mouvement démocratique allait promouvoir. Nous y sommes encore, ce qui garde à ce roman, ‘La nouvelle Héloïse’, la grâce d’une certaine actualité.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Gallimard Pléiade 1964, 795 pages + 495 pages de notes et variantes sur 2051 pages du volume, €61.75

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Folio t.1, 1992, édition Henri Coulet, 550 pages, €9.45  t.2, 573 pages, €7.69

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Haruki Murakami, Saules aveugles, femme endormie

Murakami est avant tout un auteur de nouvelles. Il l’avoue lui-même dans la nouvelle ‘La pierre en forme de rein’ : « Il ne parvenait pas à garder la concentration suffisante pour bâtir son histoire sur une longue période de temps. Quand il commençait à écrire, il avait le sentiment que ce qu’il faisait était bon. Son style lui semblait vivant et il avait l’impression que la suite viendrait sans problème. L’histoire coulait tout naturellement. Toutefois, plus il avançait, plus la vigueur et l’éclat pâlissaient » p.439. Il s’est essayé au format de la nouvelle avant de trouver l’ampleur du roman.

Ce pourquoi le lecteur familier de l’œuvre retrouve sans peine quelques unes de ces histoires devenues livres. Mais cette redondance, loin d’ennuyer, donne des clés pour comprendre le processus d’écriture de l’auteur. Il part souvent d’un mot, d’une expression ou d’une situation qui, décalés, stimulent son imaginaire. Il lâche alors les chiens sur la folle du logis pour écrire de façon fluide, comme inspiré. Jusqu’à ces carrefours où la plume hésite, ne sait pas continuer, attend le déclic pour trouver la chute. Les romans sont les nouvelles qui ont abouti ; les nouvelles pures restent souvent sur un équilibre précaire qui les fait paraître inachevées à nos yeux trop formatés au tout ou rien, Bien et Mal, happy end.

Les 23 nouvelles traduites ici ont été publiées dans divers périodiques japonais et américains. La traduction n’est pas celle de Corinne Atlan, ce qui peut changer l’habitude de ton qu’un lecteur français a pu prendre de Haruki Murakami. Comme la plupart des langues asiatiques, la traduction ne peut être littérale, elle est plutôt transposition. Chaque traducteur (ici traductrice) recrée l’univers de l’auteur différemment. Je trouve la traduction Morita plus « sèche » que celle d’Atlan, plus proche d’un équivalent anglais, peut-être.

Mais nous reconnaissons bien l’univers si particulier de Haruki Murakami : un mélange de réalisme précis, allant jusqu’à citer les marques de chaque vêtement et le modèle de la voiture ou du morceau de jazz – et un décalage vers l’étrange, comme en passant un pli d’espace-temps. Nous sommes dans la modernité occidentale vue au travers d’une âme asiatique : où le sexe est naturel mais les fantômes évidents, où agir n’est pas une nécessité pour vivre mais imaginer l’est, où la réalité la plus crue coexiste sans schizophrénie avec le rêve le plus ancien. Tel est Murakami, tel est le décalage japonais, tel est l’attrait asiatique.

Le titre du recueil est celui de la première nouvelle, onirique sur une fille du passé mais commencée dans le réel le plus net au présent avec un jeune cousin de 14 ans accompagné pour un examen d’hôpital. « L’espace de quelques secondes, je me tins en un lieu étrange, légèrement obscur. Un lieu où les choses que je voyais n’avaient pas d’existence, où les choses invisibles existaient. Mais très vite le bus 28, très réel, stoppa à côté de nous. Sa porte très réelle s’ouvrit. Je montais dans le véhicule qui m’emmènerait ‘ailleurs’ » p.29. Nous sommes en plein dans l’univers Murakami.

C’est ainsi qu’une mère venue à Hawaï voir la baie dans laquelle son fils unique s’est fait happer la jambe par un requin et en est mort, rencontre deux autres jeunes Japonais bien vivants sur leur planche. Ils lui demandent qui est ce surfeur unijambiste qui les observe, debout derrière elle… Ou cette fille qui, le jour de ses 20 ans, se voit offrir un vœu par son patron, vieillard cantonné dans sa chambre ; on ne saura pas de quel vœu il s’agit, mais… c’est un vœu de 20 ans. Une autre histoire joue sur l’expression ‘tante pauvre’. Un étudiant se souvient de son effroi une nuit en voyant son reflet dans un miroir imaginaire. Un homme mûr se remémore son petit compagnon d’enfance disparu dans une vague surgie de nulle part lors d’un typhon. Un amant perd son amante comme ça, une nuit dans une île grecque. L’auteur revit une énigmatique ‘année des spaghetti’. Un personnage voit ‘la seconde femme de sa vie’ au métier mystérieux disparaître avant qu’il la retrouve dans une émission de radio entendue des années plus tard dans un taxi…

Contrairement aux romans de Murakami, ces nouvelles ne sont pas à lire en continu mais de temps à autre – avec modération – comme on prend un verre d’alcool fort. Elles sont à chaque fois à méditer, ou plutôt chacune fait rêver à sa manière. Si le lecteur les enchaîne, leur sens se bouscule, laissant une impression d’inachevé et de déconcertant. A réserver aux connaisseurs de Murakami ; pour ceux qui abordent cet auteur si particulier, je conseillerais plutôt de commencer par ‘Les amants du spoutnik’ ou ‘Kafka sur le rivage’.

Haruki Murakami, Saules aveugles, femme endormie – 23 nouvelles, traduction du japonais d’Hélène Morita, 2006, 10-18 2010, 504 pages, €8.36

Existe aussi en audio-livre, 8 nouvelles dites par Sylvain Machac, Audiolib 2009, €16.43

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Dino Buzzati, Le désert des Tartares

C’est à 34 ans que l’auteur publie cette métaphore de l’existence fonctionnaire. Italien, il met en scène un jeune lieutenant affecté au fort Bastiani, sis dans les montagnes à la frontière du nord. Au-delà, une plaine sèche d’où, dit-on, les Tartares sont venus il y a des siècles. L’existence de garnison isolée est quasi monastique : routine de la discipline, des horaires de garde et pas de femmes. La vie s’écoule, pareille à elle-même, sans perspective autre que l’éternel présent du règlement. Ni carrière, ni enfants, ni réussite sociale, on sert l’État comme on sert Dieu, par devoir.

Mais l’horizon reste vide, rien ne justifie le fort ni le dessèchement sur pied d’une génération d’hommes jeunes voués à ne rien faire. Même lorsque sonnent des alarmes, personne n’y croit, pas plus les officiers supérieurs du fort que l’état-major en ville. C’est la survenue d’un cheval, par-delà la frontière, puis des soldats en armes… qui se contentent de borner la frontière, puis la construction d’une route au loin. La tragédie est qu’à force d’entendre crier au loup, les bergers se lassent, et que le loup peut survenir impunément. Le lieutenant Giovanni Drogo de 20 ans, devenu commandant passé 50 ans, tombe malade au moment où ce pourquoi il était là survient. L’ennemi arrive et il est trop faible pour l’accueillir. Ce sont les jeunots venus en renfort qui vont trouver la gloire, eux qui n’ont jamais mis les pieds au fort. Lui partira, pour le grand voyage, avec le sourire : il faut imaginer Sisyphe heureux.

Nombreux sont les êtres qui se complaisent dans les habitudes. Ils ont peur de l’aventure et préfèrent le connu. Toute entreprise les effraie car il y a risque de changement. Le temps passe et ils ne deviennent rien, ne créent rien, n’entreprennent rien. Et ils sont heureux comme ça ! Ils ont l’impression d’ignorer la mort en se faisant tout petits, insignifiants, neutres. Alors qu’ils ne vivent qu’au ralenti, sans volonté, sans liberté – dans le renoncement. Si Drogo reste au fort trente années, alors qu’il s’était juré de le quitter au bout de quatre mois, c’est qu’« il y avait déjà en lui la torpeur des habitudes, la vanité militaire, l’amour domestique pour les murs quotidiens. Au rythme monotone du service, quatre mois avaient suffit pour l’engluer. (…) Peu à peu, il avait appris à bien connaître les règlements, les façons de s’exprimer, les manies des supérieurs » p.81. Les paysans restent attachés à leur terre, même pauvre ; les fonctionnaires ne rêvent que d’un petit travail tranquille, sans aucun changement ; les moines ne supportent ce monde ici-bas que parce qu’ils rêvent du monde au-delà, qui justifiera leur sacrifice et leur obéissance.

Sauf que cette existence mécanique mécanise l’humain. Tout fonctionnaire se met à fonctionner comme s’il n’était que rouage sans cœur ni âme. « La sentinelle n’était plus le Moricaud avec qui tous ses camarades plaisantaient librement, elle était seulement une sentinelle, l’une des sentinelles du fort, en uniforme de drap bleu avec le baudrier de cuir verni, une sentinelle absolument identique, dans la nuit, à toutes les autres, une sentinelle quelconque qui l’avait mis en joue et qui, maintenant, pressait sur la détente » p.113. Le devoir avant tout, respect du règlement, tirer après sommation. Le camarade s’écroule, atteint d’une balle en plein front. Car le soldat a été bien formé et bien discipliné ; il est devenu tireur d’élite. Un bon fonctionnaire qui fonctionne sans état d’âme, même contre un semblable, même contre un camarade qui l’appelle par son nom. Il ne veut pas le savoir – parce qu’il ne connaît pas le mot de passe.

L’État déshumanise, comme toutes ces machines sociales inventées pour bureaucratiser les fonctions, segmenter les responsabilités, réglementer les actes. En ce début du XXème siècle où naît la grande ville avec l’essor de l’industrialisation, où naissent les partis de masse et les régimes totalisants, Dino Buzzati livre son testament philosophique, étrangement proche de celui de Kafka. Souvenons-nous, peuple tenté par le socialisme gris des technocrates, que derrière les règlements il y a des humains !

Dino Buzzati, Le désert des Tartares, 1940, traduit de l’italien par Michel Arnaud en 1949, Pocket 2010, 267 pages, €4.94 

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Jonathan Coe, La vie très privée de Mr Sim

Il est assez rare qu’un romancier se renouvelle ; eh bien, avec Jonathan Coe, le lecteur n’est jamais déçu ! Cet Anglais de 50 ans a une capacité adolescente d’imaginer des histoires à chaque fois autres. Ancrées dans sa génération, celle qui a vécu sa jeunesse après 1968 et son âge mûr sous Lady Thatcher et Sir Blair. La satire de ses semblables n’est jamais loin, le tempérament porté à l’humour non plus. Mais l’invention est reine.

Imaginez : d’une rencontre improbable (une Chinoise et sa fille complices au jeu de cartes), en un moment unique (un soir en Australie en attendant l’avion de Londres après avoir revu son père pour la première fois depuis 25 ans), le héros défile au gré de ses rencontres son existence de loser né de loser – et se sent renaître par ses propres forces… jusqu’à la boucle finale dont je ne vous dirai rien !

Exister est un éternel recommencement : telle est la tragédie humaine. L’éternel retour du même disait Nietzsche, la personnalité façonné par les complexes familiaux avant 6 ans disait Freud, l’attraction du mimétique disait René Girard – toute tentative d’épuisement d’une explication est bonne – mais il reste le vif du Sujet. Dépressif après que sa femme l’ait quitté en emmenant sa fille, Maxwell (au prénom de marque de café…) va retrouver son père exilé à Sydney après la mort de sa propre femme, 25 ans auparavant. Il porte le nom de Sim, comme le comique mais surtout comme la carte dont la puce permet de communiquer dans notre ère numérique. Rien n’est hasard chez Coe : prénom commercial et nom TIC (technologies de l’information et de la communication) – nous sommes en plein XXIème siècle.

Or la communication de masse et les messages constants du marketing ne servent pas aux meilleures relations. Au contraire ! la massification isole, la technologie dépersonnalise, le rapport humain prend un mode artificiel de marchandise ou d’optimisme industrieux. Les Américains repus et gaspilleurs sont-ils plus heureux que le populo des banlieues de Londres ? Pas vraiment. Ce pourquoi Mister Sim parle à son GPS (eh oui ! Mr signifie Mister et pas Monsieur, qui s’écrit M. en français…). La voix féminine et raisonnable du GPS est bientôt baptisée Emma (comme la Bovary ?) et permet de rêver à une compagne qui ne juge jamais, qui dit toujours comment il faut aller.

Les Anglais savent même inventer des métiers loufoques comme l’étudiante Poppy, chargée d’enregistrer les annonces des aéroports pour les louer comme service aux maris infidèles. Bien plus fort que le marketing de Lindsay sur les brosses à dent qui consiste à faire partir simultanément quatre commerciaux du siège social pour joindre les quatre points cardinaux les plus éloignés du Royaume en Toyota Prius (énergie hybride), afin de proposer des nettoie crocs à manche en bois fabriqué local et tête amovibles (développement durable) ! Toute la misère de celui qui veut bien faire pour les humains et la planète, mais sombre dans la dernière idéologie à la mode (recyclage du gauchisme 68 et de l’adulation de Mao, Castro et autres…).

Mr Sim opère une quête de l’andropause (il a 48 ans – comme l’auteur). Il apprend qu’il est né par hasard, parce que son père a confondu deux pubs (bars) du même nom, rencontrant par là même une fille au lieu d’un garçon… Lui-même s’est marié par hasard avec n’importe qui, parce que sa petite copine a surpris son père à se branler sur une photo pliée en deux sur laquelle est était en maillot de bain… à moins que ce ne soit pour son frère Chris, quasi nu lui aussi, de l’autre côté de la photo. Mr Sim a fait une fille mais ne sait pas l’aimer, il est inattentif à ses métamorphoses et désirs, il ne sait pas répondre aux questions des enfants. Il pousse même dans les orties le gamin de 8 ans torse nu et jambes nues de son meilleur ami – par dépit, par vengeance, par désir ? Il est fasciné par le destin de Donald Crowhurst, navigateur parti faire le tour du monde à la voile en même temps que Moitessier en 1969 – et qui a triché en fabriquant un faux carnet de bord pour rester à croiser dans l’Atlantique sud au lieu de passer les caps. C’était au bon vieux temps d’avant la technique qui voit tout, qui sait tout, qui traque tout…

Il se sent inadapté, Maxwell Sim, mal aimé (mère morte, père absent, meilleur ami fâché, femme partie, fille méprisante). La pression d’époque (marketing et communications) le pousse dans ses retranchements et lui renvoie à tout moment sa faiblesse. Il est un loser de la génération baby-boom, un perdant de la compétition, un raté social. Et pourtant humain.

Jeté dans ce monde sans que personne ne l’ait voulu, traversé de désirs inhibés et de messages mal traduits à cause d’une société déboussolée, lent et timide en relations faute de parents à la hauteur. Il est un peu nous et un peu ceux que nous côtoyons sans toujours les voir, encore moins les comprendre. Il est de notre époque, qui ne favorise pas les contacts humains et préfère la médiation technique ; de notre époque coincée qui croit s’être « libérée » en 68 tout en conservant les préjugés sur le sexe, les relations adulte-enfant, le toucher, la conversation.

Un beau roman doux-amer comme les Anglais savent en faire, grave aussi car il parle de ce que nous sommes devenus.

Jonathan Coe, La vie très privée de Mr Sim (The Terrible Privacy of Maxwell Sim), 2010, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Folio Gallimard février 2012, 467 pages, €7.69 

 Les autres romans de Jonathan Coe chroniqués sur ce blog

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Olivier Javal, Clown blanc, nez rouge

Premier roman, éditeur inconnu, mais belle prose. Ce qu’on peut dire en premier du livre est qu’il est bien écrit, Stendhal au XXIème siècle. Ce qu’on peut ajouter est qu’il s’agit d’un roman de la transmission. La quête est celle de quoi léguer : qu’a-t-on reçu à la naissance ? Puis au cours de son éducation ? Comment transmettre à son fils ou sa fille ce dont nous ne sommes que dépositaire (les gènes, les dysfonctions héréditaires) et ce que nous avons adopté (la religion, la culture) ?

Le personnage qui dit « je », Jacques, se découvre Jacob, prénom du grand-père donné à son petit-fils. Il a de temps à autre l’impression d’être très intelligent, nettement supérieur aux autres, puis sombre dans l’abattement et se cache, en proie au doute, au soupçon. Juif et fou, est-ce héréditaire ? Il se pose la question à propos de son fils, Julien, magnifique gamin adoré de ses parents et dont il trace le portrait, au milieu du livre comme au milieu du monde : « Un beau garçon, grand, blond, les cheveux légèrement frisés, les yeux vert noisette. Il était fin et intelligent » p.107. Il a alors juste dix ans.

Mais Julien, six ans plus tard, manifeste la même exaltation suivie de dépression que son père. En pire. La psychose paranoïaque, syndrome maniaco-dépressif appelé aujourd’hui trouble bipolaire est-elle une maladie juive ? Elle se transmet par l’hérédité, comme l’appartenance au peuple Élu. Le narrateur est troublé, écartelé entre sa vie quotidienne – « normale » – et son appartenance intime – « extra » ordinaire. Il trouble le lecteur non juif par cette obsession d’appartenir. Après tous les mélanges ethniques, durant des siècles, après l’assimilation citoyenne sous Napoléon, quelle importance cela a-t-il de se croire « juif » quand on ne croit pas en Dieu ? Ce père intégré, laïc, matheux, qui réussit sa carrière et aime son fils, semble se faire son film : on ne naît pas juif, on le devient. « A me vouloir non-juif, on m’avait fait juif, dans le sens où ma seule interrogation sur ma judéité me faisait juif » p.83. Tordu : les Corses, les Basques ou les Bretons ont-ils de ces interrogations métaphysiques ? Est-ce un péché originel de naître « juif » ?

C’est là où intervient le trouble bipolaire. Concilier les inconciliables entre la laïcité « normale » de tous les jours et l’identité héréditaire fantasmée, n’est-ce pas une double contrainte qui aboutit aux bouffées délirantes ? Clown blanc, clown rouge : petit garçon il jouait alternativement les deux au retour du cirque, comme s’il se dédoublait. D’où le titre du roman, face blanche et nez rouge, apparence « normale » et hérédité juive maniaco-dépressive. Comment se guérir, puisque toute guérison passe par l’acceptation de ce qu’on est et que cette acceptation paraît problématique ? Pourquoi l’est-elle ? Est-ce le regard des autres ? Pour transmettre, il faut accepter de recevoir – le contraire de ce que prônait la révolution de mai 68, faussement libératrice, que l’auteur et son personnage ont testée. « Je pensais de plus en plus que l’on devait assumer la transmission de ce que l’on avait reçu, qu’elle soit positive ou négative » p.146. C’est le cas de Mary, sa première femme, la mère de Julien. Elle découvre son grand-père communiste et son père collabo. Elle en est obsédée.

La quête un peu sadomasochiste du narrateur va consister à sauver son fils, atteint des mêmes maux, par le sacrifice de soi. La crucifixion à l’envers pour cause de péché originel, le meurtre du père freudien, l’obéissance au destin (autre nom de Dieu chez l’auteur ?) qui est de s’effacer pour que renaisse le gamin. Pour survivre, il est nécessaire de créer. « Les contradictions sont le germe de la création » p.126. Être père est une création, écrire un roman aussi, peut-être même bâtir sa vie (ce que disait l’existentialisme). « Une grande partie de l’art est un partage de la souffrance » p.136. L’auteur est décrit en poulpe « qui parle beaucoup, fait des nœuds avec ses multiples pattes, et sourit avec un charme infini » p.126.

Le charme est bel et bien ce qui subsiste, une fois la dernière page tournée. Paris, Paramé ; Venise, Louxor. Quels que soient les lieux, même magiques, « la vie nous apprend à dominer nos souffrances pour ne pas qu’elles nous tuent une deuxième fois » p.236. Ce mantra revient trois fois dans le livre, les trois coups du destin – assumé.

Olivier Javal, Clown blanc, nez rouge, juin 2012, éditions Kirographaires, ISBN 978-2-8225-0282-5, 236 pages, €18.95 (pas encore référencé sur Amazon)

Olivier Javal est un pseudonyme. L’auteur, prudent sur les réactions sociales (il a raison), est docteur-chercheur en informatique, où il a longuement œuvré. Comme beaucoup, écœuré par le système, il s’est reconverti dans la médiation familiale et le droit. Dans ce premier roman, il parle de lui (polytechnicien, juif, bipolaire) mais au travers du prisme littéraire.

Les petits éditeurs ne sont pas toujours professionnels. Il subsiste des incohérences ou des coquilles dans ce premier roman. Liste non exhaustive pour une seconde édition :

  • p.25-26 sommes-nous à Florence ou à Venise ?
  • p.55 « …même Yvette NE prononce plus son nom… »
  • p.72 et passim : poncif d’époque qui consiste à « échanger » avec quelqu’un sans préciser jamais quoi. On n’échange pas en soi, mais quelque chose : des fluides, des idées, un cadeau.
  • p.178 « l’enterrement de MON père » : n’est-il pas aussi celui de Nicolas, frère du narrateur, auquel celui-ci s’adresse ?
  • L’orthographe du fastfoodeur McDonald’s n’a rien à voir avec celle du maréchal d’empire Mac Donald, qui a un boulevard à Paris. Lieutenant-colonel s’écrit sans majuscules et avec trait d’union.

Si vous voulez mesurer la fatuité intello-bobo du médiatique à la mode, ne manquez surtout pas l’article de Libération : il ne porte surtout pas sur le livre mais sur le buzz médiatique d’une attachée de presse assez rusée pour faire mouche ! La bêtise de la mode… Flaubert en aurait fait tout un livre trempé dans l’acide.

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Maurice Revelli, Un banc sur la plage

Cela commence par un meurtre, cela se poursuit par un émerveillement. Le ton est donné, nous sommes entre Nick Carter et Delly. Un jour un homme, sur une plage, rêve au lever du soleil. Une femme l’aborde, timidement, début d’une belle histoire d’amour. Mais le rose va s’affronter au noir. La femme est l’ex d’un gangster de la côte ; jaloux, il ne supporte pas qu’un autre la touche. D’où ses intimidations répétées, qui dérapent parfois dans le crime… Mais c’est que notre héros ne s’en laisse pas conter !

Le summum est atteint juste au milieu du livre. Vers la page 156, le lecteur ébahi découvre que le personnage principal sait parler aux femmes, réussit sa résilience après un deuil, pratique depuis 40 ans l’aïkido, le karaté, le kendo et quelques autres sports de combat, n’a jamais peur, repère l’ennemi au sixième sens, étend tous ses adversaires en moins de deux. Il a en outre tout compris à l’économie et à la société. Cela fait beaucoup, un trop. Nous sommes dans le western où le bon écrase la brute et le truand pour un happy end bien moral. L’époque rêve-t-elle tant de superhéros ou les commentaires tous dithyrambiques sur Amazon sont-ils de complaisance ?

Mais, passées ces quelques pages d’outrances auxquelles on ne réussit pas à croire, l’action reprend, efficace et bien menée. Pas un temps mort après la lourde philosophie plaquée comme elle vient. Clémence est belle, idéale et astrophysicienne ; elle a une relation fusionnelle avec son fils Thomas, battu avec elle par son ex-mari corse. Gilles a trois enfants déjà grands, une ex-épouse adorée décédée dans un accident de la route. De ces fragilités vont naître un « grand amour », distillé comme il se doit, à petite dose.

Je retiens l’atmosphère du sud, faite de convivialité, de pragmatisme, de relations quotidiennes près du terrain. Dans la ville de S. où il vient chaque été depuis dix ans, Gilles retrouve de la chaleur humaine. Les copains lui font déguster des plats de saison et jouer aux boules ; les copines veulent le marier ou lui confient leurs filles pour une randonnée. Le gendarme, ex-élève assidu d’aïkido du maître, est prêt à l’aider. Que faut-il de plus au bonheur ? Ce ne sont pas les petits malfrats en mal d’identité des cités en proie au chômage qui vont se mettre en travers du chemin. Il suffit de les regarder dans les yeux et de contrer leurs attaques désordonnées. Ce n’est pas le grand banditisme qui va s’imposer, l’amour est en-dehors du circuit commercial de ces affairistes particuliers.

Les forts sont-ils vraiment forts ou le font-ils seulement croire ? Comme l’écrivait La Boétie, l’ami de Montaigne, la servitude est volontaire et seule l’amitié permet de vivre libre. Refusez le jeu de violence des malfrats, des économistes, des politiciens – et vous voilà libres. Maurice Revelli met cette philosophie en scène dans la vie privée de son héros. Nino le gamin de banlieue refuse de suivre la horde poussée au crime ; Clémence refuse la violence conjugale ; Maurice refuse le chantage ; Léa refuse le viol ; Gilles refuse qu’on lui impose quoi que ce soit, de renoncer à se marier comme de se marier. « La vraie force (…) serait bienveillante car juste et équilibrée, apaisante aussi », déclame l’auteur, fort de la leçon des arts martiaux (p.446). Un repère qui sert de modèle à ceux qui se cherchent, pas tous irrécupérables.

Belle histoire, bonne action, optimisme philosophique : il n’en faut pas plus pour faire un bon livre de plage.

Maurice Revelli, Un banc sur la plage, 2011, éditions Baudelaire, 451 pages, €23.12 

Qui est Maurice Revelli ?

L’auteur de ce premier roman est né en 1955 et a écrit des nouvelles, primé au concours 2011 de Roussillon-en-Provence. Fils de maçon, c’est la mort de son père qui a déclenché son questionnement sur la vie. Une élève d’aïkido l’a poussé à écrire. Il pratique cet art martial depuis 16 ans et l’enseigne comme 3ème dan. Ancien ingénieur devenu directeur d’une usine de fourneaux pour cuisiniers professionnels dans la Drôme, aujourd’hui chômeur et guitariste à l’occasion dans le groupe Holly Stone Combo.

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Junichiro Tanizaki, La confession impudique (ou La clé)

Ce court roman de Tanizaki (décédé en 1965), est à la fois sociologique, pornographique et policier. Il a été traduit en Folio par Gaston Renondeau sous le titre ‘La confession impudique’ pour faire vendre, puis par Anne Bayard-Sakai en Pléiade sous son titre japonais : ’La clé’. Obscénité ou littérature ? La polémique fait rage dans le Japon du milieu des années 1950… Mais c’est un tour de force ! L’auteur décrit les relations entre une femme de la bonne société de Kyoto, élevée à la traditionnelle et fidèle à son mari, de ce dernier, professeur d’université mais excité de ne plus être à la hauteur à 56 ans, et de l’amant, un étudiant vigoureux d’une vingtaine d’année, officiellement fiancé à la fille du couple. Sexe, mensonge et photo, tel pourrait être le sous-titre.

Surenchère du désir chez un couple passé la cinquantaine. La femme Ikuko est insatiable, elle en veut encore et épuise son mari ; elle aurait été « une bonne pute sur le marché », selon lui. Mais il l’aime, adore son corps d’albâtre et voudrait le voir entièrement nu. Elle ne veut pas, pudique par éducation. Donc il l’enivre, chaque soir, de cognac Courvoisier et elle aime ça. Il en profite pour la déshabiller, la caresser, la lécher, fétichiste du pied, la photographier sous toutes les coutures, puis accomplir son « devoir conjugal » avec la vigueur de sa jeunesse. Elle est reste toute surprise, dans la brume de l’ivresse.

Mais cela ne suffit pas. Chacun écrit son journal, version antique du Fesses-book. Chacun le cache mais sait que l’autre le lit en cachette, ce qui ajoute du piment. Lui colle les photos Polaroïd de sa femme entièrement nue ; elle fait semblant d’être émoustillée par ce qu’il lui fait, mais pense au jeune homme qui aide parfois son mari à la porter dans sa chambre. Surtout lorsqu’elle tombe dans les pommes, déshabillée, dans la salle de bain !

C’est que le mari utilise son étudiant pour bluffer sa femme ; il se rend jaloux lui-même pour être à la hauteur. Cela avec la complicité de sa fille, officiellement fiancée ! Vous le voyez, rien n’est simple en ce roman gigogne, et tout se complique par les mensonges croisés, avoués à la fin.

Car il y a meurtre. Fin de vie pour l’un des partenaires, au-delà de ses limites sexuelles. Petits arrangements entre amants pour la suite.

Cette intrigue des années 50 pourrait apparaitre bien surannée aujourd’hui où chacun baise comme il sent, corps offert à qui le voit, complaisamment étalé sur les réseaux sociaux… C’était une révolution à l’époque ! Le désir reconnu, l’amour malgré le corps, les excitants visuels et alcooliques, l’intensité du désir accentuée par le respect des convenances. Mais cela reste fort aujourd’hui, charnel, spirituel, profondément humain. Les liaisons dangereuses du jeu du désir et de l’amour, la guerre des sexes en famille. Les vieux s’amusent mais les jeunes n’en sont pas moins manipulateurs sous leurs dehors naïfs, ils profitent de la moindre faille pour s’accoupler librement tandis que le huis clos du couple est un combat de chaque jour.

Ce roman aigu met en scène un libertinage qui reconnait sa pleine place au désir, lequel sourd du carcan des conventions. Ou comment réinventer le piquant de l’érotisme pour aviver l’amour qui s’assoupit. Tout lecteur d’aujourd’hui en sent encore la puissance.

Junichiro Tanizaki, La confession impudique (Kagi), 1956, traduit du japonais par G. Renondeau, Gallimard Folio, 2003, 195 pages, €5.65

Junichiro Tanizaki, La Clef (Kagi), 1956, traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1998, 104 pages sur 1625 pages, €72.20

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Tran-Nhut, Le temple de la grue écarlate

Roman insolite, policier historique, décentré en Asie, voici un petit gros livre qui réjouira le lecteur féru d’imaginaire. Nous sommes au Vietnam au XVIIème siècle. C’est un peu la Chine avec ses mandarins impériaux recrutés sur concours et ses lettrés qui étudient encore et toujours les œuvres classiques pour en passer et aspirer à servir. Le mandarin Tân est un vigoureux jeune homme issu de la campagne, d’une famille de paysans, et qui s’est élevé par ses mérites au rang de fonctionnaire d’empire. Gouverneur d’une province, il a le pas sur le mandarin militaire Quôc, sur le maire Lê, sur le maître d’école Ba et – bien entendu – sur l’entrepreneur Ngô. Nous sommes dans le système confucéen où les lettres dominent le politique, les deux dominant le militaire et l’économique. Un système curieusement français…

Ce pourquoi le lecteur ne sera pas dépaysé, malgré l’exotisme des paysages, des mœurs et des nourritures. Les habitants de la province n’ont qu’une obsession : s’élever dans la hiérarchie sociale en mariant leurs filles nubiles à ce prestigieux fonctionnaire envoyé de l’empereur. L’empereur lui-même n’a qu’une obsession : assurer la descendance de chaque aîné mâle des familles, donc pousser le mandarin Tân à se marier. Ce ne sont donc que défilé de filles de 15 ans devant les yeux du jeune homme. Sauf que le fonctionnariat a son éthique : on ne se marie pas dans la province où l’on gouverne. Pour éviter népotisme, clientélisme et corruption… Le défilé ne fait donc que préparer le futur, lorsque le mandarin sera nommé dans une autre province.

Mais ces jeux de la comédie humaine seraient bien anodins s’il ne venait se greffer sur eux de vrais crimes sanglants. Des cadavres d’enfants difformes sont retrouvés poignardés, la tête écrasée, sur les chemins alentour. Un témoin aperçoit parfois la forme gigantesque d’un être noir qui s’active sur eux comme un démon. Le maire Lê est bien incapable de raisonner et de relier deux fils, le maître d’école Ba ne sait rien de ces enfants nés handicapés qu’il ne veut surtout pas éduquer, le militaire Quôc n’a qu’une idée : chasser les moines experts en arts martiaux formés en Chine qui menacent son pouvoir de contrainte. Quant à l’entrepreneur Ngô, riche et socialement arrivé, il veut cacher ses liens troubles avec le temple de la Grue écarlate, son passé de commerce et ces êtres contrefaits appelés les Rejets de l’Arbre nain. D’où viennent d’ailleurs ces enfants, tous âgés d’environ dix ans, et que les moines élèvent en les faisant travailler chez les artisans du village ?

Pas facile au mandarin Tân, aidé de son ami le lettré Dinh, de débrouiller les fils de ces mystères enchevêtrés d’intrigues ! D’autant qu’un beau matin on tente de l’empoisonner via une veste de soie doublée que le tailleur Tau vient de confectionner dans le coupon cadeau que vient d’envoyer l’empereur ! Mais n’est-ce pas l’intendant Hoang qui a conseillé à son maître de la porter à même la peau en cette saison ? Les personnages truculents ne manquent pas, comme Madame Jade, prestigieuse beauté solitaire dans son auberge des monts sauvages où coule une source de jouvence. Mais pourquoi joue-t-elle avec une boule à grelot remplie de mercure ? Les filles de joie portent habituellement dans le vagin ce godemiché qui tinte joliment à chacun de leurs pas.

Le maître d’école Ba lui-même prend un plaisir sadique à cingler le torse nu de ses élèves adolescents, attachés à un arbre, avant de leur enduire la peau d’eau sucrée au pinceau afin que les fourmis de feu viennent torturer lentement tout élève rétif. Il choisit ses victimes parmi les meilleurs garçons, ceux qui ont des facilités pour apprendre et dont il croit que c’est paresse qu’ils ne retiennent pas. Nous rencontrons aussi le bonze Méditation lascive – son vrai nom secret alors qu’il se fait appeler officiellement Pensée vertueuse.

C’est dire que ce roman écrit allègrement ne manque pas d’humour ! Le plaisir de l’intrigue, subtile et bien menée, en est multiplié. Les auteurs, qui sont deux sœurs scientifiques d’origine vietnamienne écrivant en français, s’amusent en inventant des noms imagés des prises d’arts martiaux. « Le mouvement de la Danseuse Lubrique permit à Minh d’atteindre le menton de son ennemi. Celui-ci recula avec un masque de douleur mais répliqua avec le geste de la Banane qui Roule » p.243. Connaissez-vous aussi la technique de la Galette sur la Flamme, celle de la Grenouille ailée ou celle de la Salade qu’on Essore ?

Le lecteur savourera ces moments de plaisir que les auteurs ont manifestement jubilé à écrire. Sagesse sera sollicitée, petites cellules grises autant que morale confucéenne ; justice sera rendue, mais pas sans rebondissement inattendu. Un beau roman à goûter dans les moments de détente.

Tran-Nhut, Le temple de la grue écarlate – une enquête du mandarin Tân, 1999, Picquier poche 2002, 376 pages, €9.21 

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Herman Melville, Redburn

Poursuivant nos lectures marines, nous tombons sur ce roman assez court et enlevé d’Herman Melville. Quand il est pressé par le temps et qu’il écrit « alimentaire », la verve naturelle de Melville ne se perd point en digressions encyclopédiques. Ces coquetteries d’autodidacte veulent le poser en expert ; elles ralentissent toujours son récit et alourdissent sa prose qui prend un ton de fiches. ‘Moby Dick ‘ en est le meilleur exemple, lesté d’un tiers de trop sur un savoir qui ne peut que vieillir.

‘Redburn’ est nettement plus ramassé. Contant, l’âge mûr venu, sa première expérience de marin à 19 ans, Melville trouve le ton juste, à mi-chemin de l’aisance indulgente que l’on acquiert avec les années pour la jeunesse enthousiaste et pataude, et du regret de n’avoir point été avisé ou conseillé. Le peuple en son inculture n’est en effet pas tendre pour les béjaunes, jaloux de ceux qui savent lire des livres mais non border une écoute. Nous sommes dans l’univers macho des raides burnes.

Loin du romantisme de mode à son époque, et particulièrement naïf dans la France de Victor Hugo, Herman Melville l’Américain décrit en pragmatique ce qui est : « Peu de terriens peuvent imaginer combien il est déprimant et humiliant de se trouver pour la première fois sous la férule de tyrans de mer parfaitement illettrés, sans pouvoir montrer autre chose de soi-même que son ignorance de tout ce qui touche au matelotage et des tâches à accomplir en mer à chaque instant. Dans un tel milieu et dans de telles circonstances, Isaac Newton et Lord Bacon eussent été de vulgaires péquenauds de l’océan ; et c’est sans le moindre remord que l’on eût giflé et frappé Napoléon Bonaparte. J’ai pu vérifier la réalité de la chose en plus d’une occasion. » (p.263 édition Pléiade).

Il faut dire, à la décharge des marins, que la peine, les ordres et l’incapacité à vivre au-delà du présent rendent égoïste. Cela n’empêche nullement les sentiments humains, qui se révèlent à l’occasion envers les petits enfants, ou envers un talent particulier comme savoir faire de la musique ou élever une belle voix pour le chant. Ce n’est point parce que l’on est ignorant que l’on ne ressent point comme les autres hommes.

Voilà donc ce fils à maman parmi les hommes. Élevé parmi ses sœurs dans la religion luthérienne, effrayée d’Ancien Testament plutôt qu’illuminée du Nouveau, sans père et loin de frères trop jeune ou trop âgé pour lui être de grand secours. Notre adolescent (la majorité n’était qu’à 21 ans) ne boit pas, ne fume pas, n’a aucune expérience sexuelle, ni de la vie de travailleur et encore moins de la marine ! Il est tendre, « de belle apparence » selon sa mère, fluet, naïf. Il ne peut qu’admirer ces hommes mûrs et sûrs d’eux-mêmes, larges d’épaules et experts en manœuvres de voiles.

Toutes les différences du jeune Melville en font la cible de moqueries et il est, un temps, le souffre-douleur de l’équipage. Le temps qu’il comprenne et s’adapte, qu’il s’engage en humanité, accepte la condition commune. Ravalant ses grands airs de lettré, il devient modeste et social, assimile la leçon reçue au gaillard d’avant. Délaissant l’absolu et le sublime, l’auteur rencontre la solitude, l’attirance pour le muscle et l’affection. Le bord est l’exemple réduit de la société où le sort de la communauté dépend du travail individuel, où les compétences de chacun s’équilibrent et se complètent.

A Liverpool, durant six semaines d’escale du navire marchand, il parcourt la ville où son père a vécu, vérifiant que les livres sont parfois obsolètes ou partiels, il opère une incursion dans la campagne, pousse même jusqu’à Londres par attachement. Il s’afflige aux misères des pauvres, se lie à un dandy qu’il admire. Les femmes restent pour lui des sujets inaccessibles dont on ne parle qu’avec un lyrisme convenu (comme ces trois belles de la campagne) ou des êtres mystérieux que l’on évite par une pirouette de style : « quand on ne sait en dire du bien, la morale exige de ne rien dire…» Ses désirs, une fois désublimés, le portent vers Harry, gentleman efféminé et mystérieux qui s’engage comme marin pour fuir la faillite, ou vers Carlo, Italien pulpeux de 15 ans sorti d’un tableau « de Murillo » (on aurait plutôt pensé à Caravage), ou encore de ces six cousins par paires de jumeaux, 10 ans, qui s’ébattent tout nu dans la baille du pont au retour.

Ce récit romancé nous en apprend beaucoup sur la marine à voile vers 1850, sur l’émigration des Irlandais vers l’Amérique, sur les relations démocratiques qui ont cours au nouveau monde par contraste avec les mœurs de l’ancien, sur les bontés et les malignités humaines. Un roman d’initiation où l’adolescent devient un homme, où l’enfiévré de livres se confronte à la réalité des corps et des choses, où l’élève de la Bible mesure enfin les êtres.

Herman Melville, Redburn ou Sa première croisière, Folio 1980, 470 pages, €7.69 

Herman Melville, Redburn, Œuvres tome 2 (avec Vareuse Blanche), Gallimard Pléiade, €47.98

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Jo Nesbo, Le Léopard

Ce roman consistant parcourt une palette psychologique, des réalités sociales et la découverte de pays exotiques : Hongkong, Congo, Norvège de montagne. Le célèbre Harry Hole boit comme un trou (c’est héréditaire), mais son vieux père se meurt. Démissionné de la police, il est convaincu de réintégrer la brigade criminelle parce qu’un tueur en série semble sévir à nouveau. Cassé par ses précédentes enquêtes, notamment la dernière où son ex-femme et son toujours-fils ont failli y perdre la vie, Harry revient.

Une femme est retrouvée morte, le crâne curieusement transpercé de part en part, en étoile. Elle n’est que la première d’une longue liste dont le seul point commun est de s’être trouvée en un certain lieu de la montagne, au même moment. Il faut faire vite, d’autant que la brigade criminelle se voit contester sa capacité d’enquêter par la Kripos, que le ministère envisage de fusionner avec elle pour faire des économies. Rien de tel qu’une guerre des polices pour aider les tueurs. Celui qui nous préoccupe saura en jouer de main de maître.

Je n’ai pas lu les précédents romans policiers de ce Norvégien journaliste économique, mais ce dernier opus est d’une grande richesse tout en restant découpé selon les lois filmiques du genre. Nesbo (avec le o barré qui se prononce ‘eu’) adore les fausses pistes et la paranoïa, le lecteur est constamment bluffé. Je ne sais pas s’il s’agit d’un tic d’auteur, visible dans ses précédents livres, mais ça marche ! Personnages, réalités et pays s’entremêlent dans une intrigue compliquée qu’on ne débrouille qu’à la fin en dansant sur un volcan – c’est dire !…

En revanche, comme trop souvent, je me demande pourquoi l’éditeur français a cru bon de modifier le titre du livre. ‘Le léopard’ ne dit rien de l’intrigue, sinon une rivalité macho entre flics qui a peu à voir avec les meurtres. Le titre norvégien signifie ‘Cœurs blindés’, bien mieux en rapport avec ce qui se passe ! La Norvège est un pays froid, luthérien et pessimiste (chacun connaît ‘Le cri’ de Munch en peinture). Les personnages se blindent depuis tout petit, ayant peur de déplaire, d’être moqués et même d’aimer. Ils n’aiment pas les baffes qu’ils peuvent se prendre en retour. D’où cette réserve norvégienne des sentiments qui peut dégénérer en pathologie du blindage. Qui n’est pas aimé chosifie les êtres. C’est le ressort de l’histoire, où l’inspecteur Harry Hole connaît seul la rédemption.

L’état social, dans un monde cruel, produit des êtres qui n’ont plus guère d’humain. Certains choisissent le carriérisme et d’autres le retrait confortable (les deux chefs de l’inspecteur). Certains choisissent les apparences et d’autres leur réalité personnelle (les assassins). Certains clignotent entre les deux (l’inspecteur et sa collègue), mi figue mi raisin, mi ange mi bête, mi héros mi traître. Humains trop humains.

Jo Nesbo, Le Léopard (Panserhjerte), 2009, Folio policier 2012, 848 pages, €8.65 

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Herman Melville, Moby Dick

Herman Melville fut Américain, romancier du 19ème, orphelin de père, puis marin – dans cet ordre.

  • Américain, il échappe au misérabilisme comme à l’exaltation, fort à la mode en Europe ;
  • romancier non romantique, il vit un siècle optimiste dans une nation optimiste, proche encore de la nature sauvage mais industrieuse ;
  • père disparu, mère exclusive, il s’évade en littérature avant que la psychanalyse existe, métamorphosant ses désirs et conflits par l’imagination ;
  • marin à 19 ans avant de tenter d’instruire les enfants anglais, il récidive sur un baleinier à 23 ans qu’il quitte avec un compagnon pour vivre quelque temps parmi les cannibales des Marquises avant de regagner, par divers bateaux, Boston.

Il se met à écrire, décrit un au-delà des apparences, il sublime la nature au point de rendre métaphysiques certains de ses êtres. Moby Dick le monstrueux cachalot blanc, est de ceux-là. Publié en 1851, sa réédition en Pléiade a lieu sous une nouvelle traduction agréable due à Philippe Jaworski.

Les Blancs du siècle industriel rêvaient de se rendre maîtres et possesseurs de la nature, d’en dompter les lois et les êtres vivants. Le monstre blanc des mers est la version inversée de cet optimisme, le Diable en personne qui se rit des prétentions des hommes. Les demi-sauvages comme le harponneur Quiqueg ne se posent pas de question : compagnon tatoué et chéri du bateau, il exerce son habileté ici et maintenant avec un fatalisme admirable. L’innocent Ismaël en réchappe parce qu’il ne « veut » rien et qu’il se laisse balloter par les événements, en observateur.

Les soi-disant civilisés comme Achab le capitaine ou Starbuck le second apparaissent comme déformés par leurs prétentions. Achab devient fou de ressentiment après avoir perdu sa jambe contre le cachalot. Monomaniaque, il perd toute raison (donc toute humanité) en poursuivant jusqu’à la mort son combat avec le condensé (démoniaque selon la Bible) des forces de la Nature. Ce combat est perdu d’avance puisque le Démon l’a conquis tout entier en le consumant de haine. Starbuck reste ce velléitaire, adepte du principe de précaution au point d’en devenir superstitieux, incapable de l’acte de volonté qui eût sauvé l’équipage, sa mission commerciale et le bateau. Trop civil (craignant tout conflit), trop bien-pensant (donc trop peu intelligent), trop tiède en sa foi (courageux seulement par fatalisme), il laisse faire et se trouve entraîné malgré lui dans le destin général.

Nourri aux mythes bibliques, tétés dès l’enfance auprès d’une mère calviniste d’origine hollandaise, Herman Melville voit le monde en noir et blanc. Ce « fanatisme » (qui subsiste quelque peu chez les Américains d’aujourd’hui, tout comme chez les reconvertis du communisme européen) se heurte à la bête réalité de la nature, sous la forme de la mer et du cachalot blanc. Ce surnom de Moby Dick, donné à la bête par les marins, est une autre référence biblique : si Dick est Richard, prénom royal souvent donné aux puissants et devenu l’argot pour la trique virile, Moby vient en anglais de « mob », la cohue, qui rappelle le tohu et bohu, le chaos primordial, la matière démoniaque animée sans la raison de Dieu. La tricarde cohue va donc malmener les hommes qui osent défier son pouvoir. Il y a quelque chose de sexuel – donc de sulfureux démoniaque – dans cette lutte pour planter le harpon mâle dans le flanc blanc de la baleine femelle.

Le récit fait directement référence à Jonas, avalé par la baleine parce qu’il a désobéi à Dieu. « Va à Ninive, demande Dieu à Jonas, et prêche la vérité qui est ta vocation. » Comme certains intellos de nos jours qui se plient à la bien-pensance et au « ne pas faire de vagues », Jonas « effrayé par l’hostilité qu’il allait soulever, trahit sa mission » (p.69) et court se cacher pour se faire oublier. Mais Dieu le poursuit jusqu’à ce que, abandonné de tous, Jonas finisse dans le ventre d’un Léviathan sorti des mers et y demeure trois jours. En cette geôle vivante, il revient sur lui-même, voit sa faute et implore Dieu. Le poisson le recrache sous astreinte du commandement de Dieu : « prêcher la Vérité à la face du Mensonge ! Voilà quel était cet ordre ! » (p.70) Avis aux intellos…

Les contradictions de l’esprit occidental engendrent de tragiques conflits qui ne se résorbent que dans la catastrophe. Rien d’étonnant à ce qu’après une longue quête, ne s’engage une lutte cosmique entre la Bête et les hommes. La quête est entrecoupée par l’auteur de digressions sur les baleines, leur description, leurs mœurs, leur pêche (toute cette Raison encyclopédique qui est la fierté et l’arrogance des mâles, blancs, prométhéens sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, particulièrement présents aux États-Unis). Elle se déroule en trois chapitres : trois jours comme les trois coups du destin ou trois mouvements comme le lancer du harpon. Orgueil et démesure : Achab veut défier Dieu, il rencontre le Démon qui l’emporte au fond des flots.

Seul reste, sur la mer apaisée, l’innocent Ismaël, dont le nom signifie « Dieu a entendu ma demande ». Tout un symbole ! Ismaël, fils chassé d’Abraham, est le double de l’auteur, observateur et témoin, accroché (ô dérision) au cercueil scellé que Quiqueg, cet ami prévoyant, s’était fait faire quelque temps auparavant lors d’une prophétique langueur. Et qui flotte sur les flots par une inversion de sa fonction terrestre qui est de maintenir dans les profondeurs.

Saint Melville a peut-être écrit là son Apocalypse.

Herman Melville, Moby Dick, Folio 741 pages, €9.45 

Herman Melville, Moby Dick, Œuvres tome 3, la Pléiade (avec ‘Pierre ou les ambigüités’), €57.95

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Stéphane Béguinot, Le clan du Grey Watch

Les lieux ? L’Écosse, sur la côte ouest donnant sur l’Irlande. L’époque ? Incertaine, dans les brumes de la légende, mais avant le siècle 19 de notre ère tant manquent toutes les inventions techniques de la modernité. Les héros ? Ils sont trois, comme les trois enfants turbulents de l’auteur, deux filles, un garçon, le petit dernier. Leur âge ? L’adolescence, mais la prime, ce qui fait qu’ils peuvent avoir entre 14 et 17 ans. L’histoire ? Une chevauchée d’heroic fantasy qui voit s’affronter les clans celtes, entre ceux qui veulent le pouvoir et ceux qui ne comprennent pas ce qui leur arrive.

Nous sommes à l’âge des chevaux, des charrettes, du tri à l’arc et des épées. Whisky, chardon, cornemuse et fantômes, ces traits d’Écosse, sont recyclés comme le kilt, les châteaux et les fêtes. Le lecteur est transposé dans l’univers d’un conteur en verve d’imagination et d’action, expert en celtitude et en paternité, quelque part entre les potions potaches à la Harry Potter et la menace maléfiques du Seigneur des anneaux. Nous avons des fantômes, des kiltômes et des kiltish, allez vous y retrouver !

L’auteur prend un grand et malin plaisir à faire rebondir les histoires, légères et échevelées, sur une trame de quête adolescente. Un chapitre terminé, le lecteur a hâte de découvrir le suivant. Et il y en a 19. Écrits avec humour et sens du théâtre.

Comme le veut cet univers onirique, les personnages sont tous dignes, beaux et bien armés, aimés de leurs parents et fratrie, même les méchants, ou presque. Ils restent animés de cet esprit d’équipe et de chevalerie que veut la tradition. La nôtre, celle d’Europe, encore plus la tradition celtique dont l’auteur est féru. Il joue lui-même fort bien de la cornemuse et ne répugne pas à porter le kilt, dont il a fait déposer un modèle exclusif pour sa famille. Il dit en effet descendre d’un ancêtre écossais. Nous sommes quelque part dans l’aventure merveilleuse des scouts, filles et garçons mêlés en tout bien tout honneur. Curieusement, ils se vouvoient, ce qui fait suranné – quoique que cela subsiste dans quelques familles d’aujourd’hui. Les catholiques de tradition tiennent par exemple à tenir à distance tout sentiment avant qu’il soit socialement autorisé. C’est le cas de nos jeunes héros, qui devront patienter pour enfiler chaussure à leur pied. Tout se terminera évidemment par le mariage… Mais pas avant de s’être éprouvé, contenu, apprivoisé !

Autant dire que ce roman d’aventure est une suite de leçons de morale pratique et de sentiments guidés par des adultes avisés. Les jurons ne vont jamais plus loin que le « maudit soit le venin femelle des orties » ou « vous êtes un vilain et méritez un gage ». Et nul ne perd la vie dans un combat car la Justice doit passer. L’esprit positif y règne autant que les BA (bonnes actions), l’enthousiasme compte autant que le savoir-faire, et le courage n’est pas la moindre des vertus exigées. C’est un peu forcer la barque mais je me suis laissé dire que les enfants de l’auteur, premiers auditeurs de ces histoires contées à la veillée, ont eu à cœur de prendre pour modèle le héros à chacun dédié : la fille aînée Eimhir, la cadette Eithne, le benjamin Uilleam. Ils n’ont pas encore l’âge requis pour se fondre dans leurs tuniques, mais c’est une question de temps.

Chacun est affublé du prénom qui va à son tempérament. Eimhir, l’aînée indomptable et libre, était la femme du héros irlandais Cuchulain, son prénom signifierait « prompte » en gaélique. Eithne, la seconde, avisée et sage, épouse du dieu suprême Lug, signifierait « la graine ». Le dernier, Uilleam, est Guillaume en notre bon françois et signifie en germanique « protection de la volonté » – un prénom qui oblige un garçon. Ce ne sont pas les prénoms des vrais enfants qui, selon un réseau social, seraient plutôt Caroline, Gwenaëlle et Aymeric. Mais l’imaginaire est roi !

Anachronique et achronique, tumultueux et discipliné, ce long roman de kilt et de claymore est vivace comme la bruyère des landes, vif comme le whisky des îles et vivifiant comme l’écume sur les rocs. Une excellente lecture de vacances pour vos enfants de 7 à 14 ans, qui les captivera autant que la série Harry Potter.

Lisez-le aussi pour votre plaisir (il durera) – et pourquoi pas à haute voix – surtout avec un bon whisky de l’île de Skye (en cas de pluie). Prévoyez une infusion de cynorrhodon pleine de vitamines (et rouge comme le Crimson) pour les enfants ! Cela changera utilement les petits de la télé et des jeux vidéo, l’espace des semaines de vacances et cela confortera l’auteur, qui prépare la suite de ce premier roman.

Stéphane Béguinot, Le clan du Grey Watch – Les aventures des MacClyde, 2010, édition Ex Aequo, 572 pages, €23.75 

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Mario Vargas Llosa, Histoire de Mayta

Mayta est un prénom indien. Il est porté par un condisciple de l’auteur au lycée salésien (établissement de curés saint François-de-Sales, congrégation pontificale… où est d’ailleurs allé enfant François Hollande). Condisciple ? Peut-être, en tout cas l’auteur fait comme si. Car son personnage n’est pas réel, tous les noms, les lieux et les dates sont changés. De quoi fabriquer un « roman » à partir de la vie vraie, mais reconstituée pour en montrer le sel.

Ce roman est celui de la tentation révolutionnaire au Pérou dans les années 1950. Tentation qui débute par l’idéalisme catholique d’un adolescent qui jeûne par sympathie avec les pauvres, qui se poursuit par l’entrée au parti communiste, puis par la scission trotskiste, jusqu’à ce qu’il trouve plus révolutionnaire que lui. Car les groupuscules marxistes pullulent dans ces pays où la division est la règle. Pas de partido unido mais l’individualisme petit-bourgeois (comme on disait alors), qui s’éclate en de multiples sectes qui se haïssent l’une l’autre.

Jusqu’à ce qu’une rencontre de famille, alors que Mayta a déjà la quarantaine, le mette face à un jeune sous-lieutenant prêt à prendre les armes, Vallejos. S’emparer de la petite ville de Jauja dans les Andes, pas moins. Sidération chez les trotskistes ! La révolution serait donc autre chose que des mots enfilés, des textes fleuves distribués à la sauvette et que personne ne lit, des coupages intellos de cheveux en quatre dont « le peuple » se fout ?

Le romancier joue au romancier et enquête. Tout son livre va entrelacer dans le même paragraphe les souvenirs présents des protagonistes et le présent de reconstitution. Nous sommes ici et ailleurs, maintenant et jadis. C’est ce qui fait le style original de Vargas Llosa. Nous sommes dans la littérature : « Dans un roman, il y a toujours plus de mensonges que de vérités, un roman n’est jamais une histoire fidèle. Cette enquête, ces entretiens, n’avaient pas pour but de raconter ce qui s’est réellement passé à Jauja mais, plutôt, de mentir en sachant sur quoi je mentais » p.446. Le roman tente de donner une cohérence à la vie, qui n’en pas toujours.

Ainsi, Mayta est naïf et pitoyable ; convaincu et inhabile ; activiste et velléitaire. Mayta est « un révolutionnaire de catacombes qui a passé la moitié de sa vie à intriguer et à combattre avec d’autres groupuscules aussi insignifiants que le sien » p.464. S’il s’embarque dans l’aventure, c’est que l’action l’excite. Mais sans plan, sans soutien, sans base populaire, ce n’est que du romantisme anarchiste – tellement dans la vogue de l’époque. Che Guevara et Fidel Castro vont redonner espoir à ces bras cassés là, mais ils n’ont réussi que par le miracle de conditions propices : ils ont échoué partout ailleurs.

Le besoin de changer le monde est fort, mais suicidaire si le monde n’est pas prêt à basculer. « Là-bas, chez les salésiens, il y a un demi-siècle, il croyait ardemment à Dieu. Ensuite, quand Dieu mourut dans son cœur, il crut avec la même ardeur à la révolution, à Marx, Lénine, Trotski. Ensuite, les événements de Jauja ou, peut-être avant, ces longues années de militantisme insipide, affaiblirent et tuèrent aussi cette foi. Quelle autre la remplaça ? Aucune » p.465. Croire n’est pas agir, c’est se donner à une idée. Mais cette idée vous contraint : par exemple à braquer des banques pour « exproprier » le grand capital en vue de redistribuer l’argent aux pauvres. Sauf que rares sont les purs et les « militants » se laissent tenter à garder le butin ; transformant « la révolution » en vulgaire banditisme.

Ce roman des années 1980 est bien daté aujourd’hui. Le romantisme des sachant-lire qui se grisent de grands mots et pondent des éditoriaux fleuves dans des feuilles de chou illisibles est bien passé de mode. Il ennuie. Certes, « la crise » fait bouger les lignes, mais c’est le monde qui change, les courants de fond, pas l’écume vague des petits-intellos qui se croient l’instrument de l’Histoire.

Le procédé littéraire reste, et peut être apprécié comme tel. Le thème n’intéresse plus.

Mario Vargas Llosa, Histoire de Mayta (Historia de Mayta), 1984, Gallimard Folio 2005, 482 pages, €8.17 

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Haruki Murakami, Sommeil

Étrange nouvelle, illustrée en blanc et bleu argent par Kat Menschik. Nous sommes dans l’univers Murakami, réalité triviale de laquelle surgit le fantastique. Le personnage principal est une femme de trente ans (Balzac aurait compris). Elle est épouse et mère, heureuse et établie dans la vie, devient insomniaque. Dix-sept jours durant, elle ne peut dormir. Elle se couche comme tous les soirs, fait même l’amour avec son mari, mais ne sombre plus dans le sommeil.

Pourquoi ? On ne sait pas. Est-ce parce que le sommeil est une petite mort ? Ne serait-ce pas plutôt l’insomnie perpétuelle qui serait une représentation de la mort ? Le mari dort paisiblement, assoupi comme une souche, sans rêves jusqu’au matin, image même de la matérialité terrestre. L’enfant est un garçon encore en primaire qui ressemble à son père ; il dort comme un enfant, avec l’hérédité terrienne en plus.

L’épouse qui ne peut pas dormir cherche alors à s’occuper. Elle boit du cognac la nuit, lit sans arrêt un gros roman russe, ‘Anna Karénine’ de Tolstoï. La nouvelle est un hommage à cet auteur, qui a beaucoup impressionné Murakami. Par contraste avec l’héroïne Anna du XIXe, saisie de passion coupable pour Alexis Vronski, l’épouse japonaise du XXe connait le calme bonheur du ménage Lévine et Kitty Chtcherbatski. Comme Kitty, elle songe que le mieux que pourra faire son garçon sera de ressembler à son père. Elle se désespère du vide de sa vie, se demandant si la mort ne serait pas enfin le sommeil où tout s’oublie qu’elle ne peut plus obtenir sur cette terre. Et comme Anna, elle cherche une fin tragique.

Murakami écrit clair, au fil du temps, avec ce naturel qui fait son charme. Point de grandes passions chez lui mais cette vitalité saine qui va, qui s’interroge, qui se confronte. Il y a toujours un au-delà des apparences, surtout au Japon où la société est très codée et où chacun doit présenter aux autres un visage lisse. La soupape Murakami est le fantastique qui surgit de la nuit, comme Zorro, là où personne ne l’attend.

L’objet livre, en édition de poche 10-18, est imprimé sur beau papier glacé pour accueillir les dessins japonisants de Manschik. Ils sont très contrastés et des touches d’argent ajoutent quelques reflets lunaires. Une belle idée de cadeau branché entre amis !

Haruki Murakami, Sommeil, 1990, traduction française Corinne Atlan, illustrations Kat Menschik, 10-18 août 2011, 94 pages, €7.79

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Le Clézio, Voyage à Rodrigues

Aux grands enfants toujours épris de cartes et d’estampes, Le Clézio nous livre son « enquête sur la quête » de son propre grand-père, la recherche d’un trésor de corsaire sur l’île de Rodrigues. L’histoire a fait l’objet d’un roman, ‘Le chercheur d’or’, l’un des plus beaux de l’auteur. Comme souvent avec ses chefs-d’œuvre, Jean Marie Gustave Le Clézio double l’imaginaire par la réalité. Ainsi de ‘L’Africain’ qui double ‘Onitsha’, de ‘Gens des nuages’ qui double ‘Désert’ : ‘Voyage à Rodrigues’ double ‘Le chercheur d’or’. A tout lecteur qui aborderait l’auteur, je conseillerais de commencer toujours par les romans et de ne lire les récits qu’ensuite. Ils prennent ainsi tout leur sel et éclairent la vie rêvée par l’existence réelle.

Tout part d’un « vieux classeur de carton attaché par une ficelle, portant écrit de la main de ma tante, ce titre vengeur et drôle : PAPIERS SANS VALEURS » p.124. Il s’agit des cartes, plans, récits compilés et journaux du grand-père. L’auteur se rend sur l’île de Rodrigues pour communier avec ce pays qui a fasciné trente ans durant son ancêtre, celui dont l’écriture manuscrite est si semblable à la sienne. « Il y a un hors du temps ici, à Rodrigues, qui effraie et tente à la fois, et il me semble que c’est bien le seul lieu au monde où je puisse penser à mon grand-père comme à quelqu’un de vivant » p.15 Tout est signe : les coups de pioche ou de burin sur la roche, le paysage qui n’a guère changé, les enfants du cru tels cette « jeune fille, quatorze ans à peine, svelte et agile comme les cabris qui vivent sur les collines » p.10 et jusqu’à Fritz Castel, ce tout jeune Noir plutôt sauvage, engagé par le grand-père vers l’âge de dix ans et qui vit encore, perclus mais observateur.

Pourquoi cette quête vaine de Rodrigues ? « C’est l’appel d’un autre monde, d’un monde vide d’hommes, où règnent les rochers, le ciel et la mer. C’est l’appel de la mer aussi, le « vent du large » dont il parlait en rêvant, j’imagine, devant ses enfants… » p.27 Ce n’est pas l’appel de l’or mais plutôt celui de la liberté sans limites, l’appel de l’aventure. « C’était prendre sa part du rêve de l’Eldorado » p.45, imagination sans bornes sur une terre sans frontières.

Du bannissement de la maison ancestrale de Maurice date cette quête qui compense l’exil, cette villa ‘Eurêka’ quittée pour cause de mauvaises affaires. Le déracinement pose la question ‘qui suis-je ?’. Il oblige à la recherche d’un nouveau havre. L’auteur l’avoue : « La perte d’Eurêka me concerne aussi, puisque c’est à cela que je dois d’être né au loin, d’avoir grandi séparé de mes racines, dans ce sentiment d’étrangeté, d’inappartenance » p.122. Écrire, ce n’est guère penser à l’avenir, plutôt rêver sur son passé, sur ce qui vous constitue : « choisir son passé, se laisser flotter dans le temps révolu comme on remonte la vague, toucher au fond de soi le secret de ceux qui vous ont engendrés : voilà qui permet de rêver, qui laisse le passage à une autre vie, à un flux rafraîchissant » p.124

Où l’on apprend accessoirement que Le Clézio a deux filles, dont l’une est prénommée Amy, et que son père avait un frère jumeau en sus d’un aîné de 9 ans plus âgé. Lyrique, sensuel, enlevé, ce récit d’un voyage à Rodrigues illustre plus que les autres livres, sans doute, la constance avec laquelle Le Clézio montre qu’un paysage est un état d’âme. Mieux encore, un sentiment d’éternité : « En aucun autre endroit du monde cette heure ne m’a semblée plus précise : un basculement quotidien vers l’autre monde, vers l’autre versant de la réalité. La brûlure intense du soleil cesse d’un coup, la lumière s’éteint comme une bougie qu’on souffle, et l’on sent le froid de l’espace » p.130.

Le Clézio, Voyage à Rodrigues, 1986, Folio 1997, 146 pages, €5.41

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Shôhei Ôoka, La dame de Musashino

Ce japonais début de siècle peu connu et au nom difficile écrit ce roman juste après guerre. Il est fasciné par Stendhal et ‘La dame de Musashino’ fera sa réputation. Né en 1909 et marqué par la seconde guerre mondiale (il avait 36 ans à la capitulation), il aspire à l’observation de la nature et aux relations de couple, tout ce qui lui a manqué durant les années nationalistes centrées sur le mâle guerrier.

Le décor se situe donc à la campagne, à des kilomètres de Tokyo, dans un vallon ombré d’arbres où coule une rivière. Le train permet quand même de joindre la capitale quand on veut. Les personnages sont le classique trio le mari-la femme-l’amant, auquel s’ajoute la cousine et son mari… De quoi composer une alchimie des relations amoureuses très différente de ce qui se publie au Japon à l’époque.

Michiko est mariée par amour à Akiyama, vieux professeur de français universitaire dans un Japon qui s’en moque, mais qui porte Stendhal à la mode. Tomiko est sa cousine, mariée à Ono, vulgaire affairiste qui a créé une usine de savon qui périclite. Survient Tsutomu (prononcer tsoutomou), jeune homme de 24 ans démobilisé, cousin avec qui Michiko a beaucoup joué durant leur enfance. La guerre a bouleversé les mentalités et les désirs osent franchir le cap de la bienséance. Les deux femmes sont amoureuses du jeune homme, tandis que l’universitaire se lance dans l’apologie de l’adultère, piment à la française de l’amour. Dès lors, l’engrenage se met en place, dans la somptuosité des feuillages et des prairies.

Ôoka adopte le style objectif de Stendhal, il analyse chaque sentiment sans passion, décortique les comportements stupides mais si humains. Tout va exploser à la fin, comme on peut s’y attendre, et dans le sordide de l’argent. Mais le lecteur aura passé une belle soirée. Michiko est digne et son amour est pur ; Tsutomu va comme une force de jeunesse contre laquelle il ne peut rien ; Tomiko fantasme d’être riche et convoitée alors qu’elle vieillit ; Ono souffre de ne pouvoir couvrir sa femme de bijoux et de luxe ; Akiyama n’ose pas vivre, esprit mesquin en serré dans les livres.

Qui aime Stendhal aimera Ôoka. Sa dame de Musashino – Michiko – est un grand personnage.

Shôhei Ôoka, La dame de Musashino, 1950, traduit du japonais par Thierry Maré, Philippe Picquier 1991, 198 pages, occasion Amazon €9.29

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Gilbert Sinoué, L’enfant de Bruges

Un thriller Renaissance dédié à son fils qui a changé sa vie, « pour tout ce que je n’aurais pas su te dire ». Né en Égypte sur un bateau de touristes, élève des Jésuites puis de l’École de musique, parolier de chanteurs des années 80 (Claude François, Dalida, Jean Marais, Marie Laforêt), Gilbert Sinoué s’est mis à écrire. A composer des romans captivants comme des feuilletons.

En fin de siècle, Gilbert Sinoué invente un fils adoptif à Van Eyck, prénommé Jan comme lui, un gamin trouvé tout bébé dans un couffin à sa porte, 13 ans auparavant. L’auteur, très heureux d’avoir été un père tardif, est très attaché à son enfant. Ce pourquoi il parle avec tendresse et pudeur des sentiments de paternité et du besoin de père d’un adolescent.

Le garçon orphelin s’est attaché à ce peintre bourru, taiseux, qui a de nombreux secrets. Le premier étant l’art de la peinture à l’huile, le second ses missions pour le duc de Bourgogne Philippe le Bon. On note en 1456 une carte du monde connu exécutée par Jan van Eyck pour lui, mentionnant une échelle pour calculer les distances. De cette existence mouvementée, et se sa mort mystérieuse en 1441 dans sa maison, l’auteur crée une intrigue.

Tout commence par un meurtre, celui d’un adolescent de 15 ans qui parlait au sculpteur Ghiberti dans Florence. Une dague vient se ficher entre ses omoplates. Autour de Van Eyck, ce sont ses disciples qui sont tour à tour assassinés. Lui sera-t-il le prochain ? Que va devenir sa famille, son épouse et ses deux petits enfants ? Et Jan, le garçon sans père, adopté et éperdu d’amour pour ce père par choix ? Lorsque le peintre disparaît, retrouvé mort un soir dans son atelier, Jan n’a qu’une pensée : fuir. Quitter sa marâtre qui ne l’aime pas, gagner Venise, cette ville d’art baignée de soleil dont il rêve sans cesse en regardant le mouvement des bateaux. Derrière sa miniature préférée d’un certain A.M, il découvre une bourse remplie d’or… Son « père » lui a léguée au cas où.

Mais de sombres mercenaires cherchent à le capturer : l’enfant est assommé, noyé, battu, ligoté. Pourquoi ? Quel secret détient-il sans en avoir conscience ? Avec l’aide d’un nouveau « père » qui s’attache à sa jeunesse hardie, il va surmonter les obstacles, découvrir sa mère pour la perdre, quitter la peinture non sans transmettre le secret de l’huile, devenir marin comme il rêve.

C’est une belle histoire écrite échevelée, à la Alexandre Dumas. Je regrette cependant que tout commence à cavaler après la mort de Van Eyck, alors que la première partie s’attardait sur la psychologie et les détails techniques de la peinture. Comme si l’auteur avait changé de style en cours de route. Tout va trop vite, de rebondissement en coups de théâtre, sans que jamais le garçon de 13 ans n’aie froid, ni ne s’habille, ni ne prenne encore le temps d’observer, comme avant. Il rentre à Bruges à cheval, trempé comme une soupe d’un bain forcé, sans que jamais il ne s’enrhume ou ne se sèche… Nous passons du réalisme au mythique, d’un garçon de chair échevelé et débraillé à un super-héros inoxydable. Cette rupture est dommage. L’auteur avait-il hâte de finir l’histoire ? De quitter ses personnages qu’il avait su rendre attachants ?

Cela se dévore facilement, mais il manque à mon avis une bonne centaine de pages à ce livre qui aurait pu garder son riche tempo des origines.

Gilbert Sinoué, L’enfant de Bruges, 1999, Gallimard Folio 2011, 438 pages, €8.17 

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Shin Ichiro Nakamura, L’été

Quasi inconnu en France, Nakamura a pourtant traduit de nombreux classiques français en japonais après guerre. Son œuvre romanesque est autobiographique, mais dans la lignée formaliste de l’impasse européenne, de Proust à Joyce. Il aurait probablement été fort goûté des intellos germanopratins des années 1960, tant sa façon d’écrire est hégélienne, en phrases interminables ponctuées d’incidentes entre parenthèses. Bien loin de la légèreté d’un Murakami ! Il a tenté l’improbable synthèse entre l’an mille japonais et le vingtième siècle européen, perdu entre les souvenirs à la Proust et la névrose psy. C’est dire si ce pavé de 571 pages, qui n’est que le second volume d’une série de saisons autobiographiques qui en compte quatre, m’a paru indigeste.

L’auteur ne peut être présenté à une femme sans mettre du temps à la remettre. Il faut dire que sa « névrose » (thème obsessionnel qui revient sous sa plume) inhibe sa mémoire. On pourrait dire à la Lacan que s’il ne la remet pas, c’est qu’il l’a bel et bien mise… au sens sexuel du mot, mais vingt ou trente ans auparavant. Ce pourquoi il s’interroge lorsqu’un beau jeune homme le félicite de l’avoir aidé, jadis, lorsque le hasard le fait le rencontrer dans un temple ! C’est que Nakamura n’est pas homo, ou du moins sa « névrose » s’est soignée en baisant frénétiquement les femmes, après des verres et des verres d’alcool fort.

Est-il guéri ? On ne guéri jamais vraiment de ces choses-là, si l’on en croit le pape de la psy, Freud himself, qui soignait plus son fonds de commerce bourgeois que ses patients. L’auteur a tout essayé : médicaments, électrochocs, longues promenades, divan… Seule la baise a réussi à se faire sortir de soi, donc de sa maladie (avis aux psy si contents d’eux-mêmes en France !).

Mais il ne peut être au présent sans dériver aussitôt vers le passé, ce qui est plutôt agaçant. Le lecteur ne sait plus où il en est s’il n’ingurgite pas à chaque fois une bonne lampée de cent pages. Défilent les Mlle A et Mme P, les Blairotte et autres « comtesses ». Sans parler des diverses sortes de putes, des vénales jusqu’aux escort girls, et même à celles qui le font par sentiment ! Nakamura veut ainsi retrouver l’époque de Heian où l’érotisme était le divertissement de cour le mieux partagé, suscitant poèmes et romans comme le si fameux Dit du Genji.

Mais cette histoire embrouillée et labyrinthique lasse le lecteur de l’an 2000. L’intellectualisme fumeux allait avec l’après-guerre, son whisky bas de gamme et ses caves enfumées où l’on se posait en « grand penseur » artiste pour refaire le monde. Mlle A a beau être une réminiscence de l’Aurélia de Nerval, être diabolique venu des contes d’Hoffman et revue par un japonais névrosé shooté à l’époque Heian, le roman ne passe pas. « Ma conscience, bondissante quand elle contemplait ses souvenirs, était prise elle aussi dans une sorte de danse névrotique pitoyable et éphémère, au-dessus du gouffre de la mort » – dès la page 139, tout est dit.

Il reste, pour qui a le courage de s’obstiner, ou le goût pour les longues périodes phrasées, quelques éléments de culture japonaise délicieux :

L’érotisme, qui ne sépare jamais comme chez les chrétiens platoniciens l’âme du corps : « Je découvris, à la fougue avec laquelle elle se plongeait dans la volupté, une fougue dont elle était pleinement consciente, que la jeune femme avait fait sienne cette vision ‘hellène’ des choses dans laquelle le plaisir sensuel, loin d’être considéré comme un péché, représente à la fois le Beau et le Bien » p.370.

L’habitude d’être à l’aise dans son corps, sans le regard coupable de ‘la société’ : « pour la fille aux bottes, cette manière d’être n’était que le prolongement d’une habitude acquise dès l’enfance, dans un milieu où les gamins pendant l’été, vivent sans complexe le corps à l’air, au vu et au su de tous les passants, puisque la porte de la maison reste ouverte en permanence sur la rue » p.378.

Le doute sur le ‘sérieux’ de la cure psy à l’occidentale, qui cure surtout le porte-monnaie tout en fournissant une écoute guère utile dans une culture où l’expression de soi est honnie : « L’amour physique constitue, pour la libération de soi, un élément essentiel, cela, j’en ai acquis la certitude ces derniers temps au cours du processus de guérison de ma névrose… » p.428.

La sensualité de certains jeunes japonais mâles : « Mme P (…) laissa échapper un cri d’admiration, tandis que ses lèvres fardées de rouge étincelaient au soleil : ‘Quel beau garçon !…’ (en français dans le texte) (…) elle ajouta (…) qu’il y avait dans la beauté des garçons japonais, chinois ou vietnamiens une étrange douceur, presque féminine, alors qu’en Europe, dans les pays nordiques par exemple, même quand on prenait un joli garçon pour une femme, cette féminité avait quelque chose d’énigmatique, de sexuel, ou cachait une forme de cruauté, bref, elle différait du charme des jeunes asiatiques efféminés, un charme qui, lui, était tout à fait reposant » p.468

Où la philosophie japonaise de l’an mille rejoint celle de Montaigne en Europe un demi-millénaire plus tard : « Puis elle dit à toute vitesse, d’un air joyeux : ‘Moi, je pense que notre but sur cette terre, c’est de bien vivre. (…) Cela veut dire goûter souvent à la joie de vivre (en français dans le texte original), tu ne crois pas ?’, et elle se mit à rire d’un petit rire de gorge, innocent, comme on en entend chez les nourrissons. Son expression ressemblait à celle qu’ont les enfants quand ils montrent fièrement un de leurs trésors secrets. ‘C’est pour cela que la recherche du plaisir est quelque chose de très important pour moi » p.441.

Donc on peut lire si l’on est intello, si l’on aime les longues phrases, si l’on a du temps au calme pour ne pas être dérangé trop souvent, et si l’on se délecte des expériences tokyoïtes avec les filles dans les années 60. Ou si l’on a de la curiosité pour les coutumes japonaises.

Shin Ichiro Nakamura, L’été, 1978, traduit du japonais par Dominique Palmé, édition Philippe Picquier-Unesco, 1993, 571 pages, €28.38

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Le Clézio, Terra Amata

Article repris par le blog Chaoui40

La littérature, la vie, c’est le même combat quotidien, dérisoire, contre le hasard absurde du temps. Dans ce roman lourd à lire, de cette prose années 60 qui se délecte des « choses » et déchiquette les « actes », le message est pesant. Sur la terre au hasard, je suis né, j’ai grandi, joué à tous les jeux, aimé, parlé tous les langages, dans une région qui ressemblait à l’enfer, j’ai peuplé la terre pour vaincre le silence, j’ai vécu l’immensité de la conscience, puis j’ai fui, j’ai vieilli, je suis mort, et enterré. Fin du plan.

Terra Amata est ce site préhistorique de Nice où, sur une plage fossile, ont été découverts des restes très anciens. Des hommes avaient vécu là, s’étaient parlés, aimés, s’étaient reproduits, avaient vécu l’immensité de leur conscience puis avaient fuis, vieillis, morts. Le personnage principal du roman s’appelle Chancelade, autre homme préhistorique de Charente, humain générique, restes pour musée. La tentative littéraire d’embrasser ainsi l’histoire du monde des hommes au travers des sensations, des états de conscience et des mots – est vaine. Peu lisible aujourd’hui, profondément ennuyeuse. Elle date.

Le lecteur trouve cependant quelques traces de ce qu’il aime chez Le Clézio, des expressions, des scènes, des images. Ainsi sur la beauté, reflet du tragique d’exister : « On ne s’échappe pas. On ne s’en va jamais. Sans cesse, venant de partout à la fois, on est accablé par les coups de la beauté, de la grande beauté cruelle et jouissable. (…) La beauté vous y retrouve toujours et vient doucement, sans pitié, vous arracher pour vous replonger dans le tourbillon vivant » p.19. Le « on » anonyme, de rigueur dans l’écriture des années 60, donne le sentiment d’être agi, rouage dans l’engrenage du destin, microbe absurde jeté là par le hasard. On vit, et seule la beauté peut accrocher à la vie. Qu’est-ce que cette beauté, sinon ce lien entre soi et le monde ? Il suffit de quelques mots pour s’y plonger : « Le petit garçon qui s’appelait Chancelade était assis au soleil, devant la vieille maison. Il était vêtu d’un pantalon de toile et d’une chemise rouge, il avait les pieds nus » p.21. Soleil, maison, pieds nus, petit garçon, ne nous voilà-t-il pas en sympathie toute leclézienne ?

Sauf que le gamin Adrien (le prénom surgit p.63), 4 ans, a la cruauté innocente de cet âge. Il fait un grand massacre de doryphores, tel un dieu tout puissant. Surgit alors l’évidence : « Le destin, l’ignoble destin qui prépare les choses, avait choisi la marche vers ce crime, pour rien, simplement pour que cet acte soit accompli » p.30. Plus tard, à 12 ans, étendu nu sur les galets, il se sentira soi : « Les yeux fermés, sourd aux bruits qui venaient de la plage et de la mer, le petit garçon vivait entièrement dans sa peau révélée par le soleil » p.43. On ne se sent exister que par les sensations. Surtout quand on découvre l’autre. Adrien rencontre une petite fille et ils s’étreignent, se chatouillent, encore innocents, sans désirs autres que vagues, tout à leurs sensations.

Adulte, il subira le vertige de la conscience sans commencement ni fin, celle qui effrayait tant Pascal qu’il lui donnait le nom de Dieu. Le Clézio l’apostrophe sous le nom de « Jacques Loubet » pour la rendre plus présente. « Aussi loin qu’il regarde, il n’y a que son regard qui se répercute dans le vide et revient sur lui-même. Corps et esprit, tout est tendu à la limite du possible, pris par le vertige de la conscience. Paralysé, vidé, anéanti. Et pourtant, dans tout ce royaume désert dont il est le centre, le regard vit et se nourrit de lui-même. Il n’y a rien à faire pour oublier ou pour se libérer » p.81. Le silence des sphères est infini, nul ne percera jamais le rempart de l’inconnu. « Tout ce qui était, était là. Il fallait jouer, bouger, penser sans cesse, avec toutes ses forces délirantes et contradictoires. Il fallait continuer l’aventure commencée un jour, sans le vouloir, dans la douleur du déchirement. Donner son nom à chaque chose, signer chaque événement, chaque passage, avec toute la haine et tout l’amour dont on était capable » p.87.

Reste le jouir. Et l’enfant vient comme conséquence, qui vous ressemble et vous pousse vers la mort, avide à son tour d’agripper la vie par la beauté. Machine de l’existence, tout comme cette foule qui pense pour vous et vous avale dans son bruit et sa fureur. « Oui, quelque part, il y avait cette espèce de conscience totale, qui travaillait ainsi pour personne, et qui ne reflétait plus les choses, mais était les choses elles-mêmes ; le monde en train de vivre, sans heurts, sans morts, continuellement, année après année, siècle après siècle, jamais né, jamais finissant » p.154. Et c’est ainsi qu’on fait l’amour (p.178). Chaque personnalité participe au grand tout comme rouage. « Chacun avait sa place, et jouait au jeu sérieux de la vie et de la mort, pour essayer de comprendre l’immense mensonge qui déferlait » p.185 Le livre continue l’auteur après sa mort, « la pensée, l’acte, demeurent » p.270. Même si vous ne comprenez pas le sens de tout ça, vivre, aimer, écrire. « Je ne suis qu’un acteur qui ne sait pas ce qu’il joue » p.271.

Vieux, Chancelade ‘comprend’ le sens de l’existence ; il le livre à une jeune femme de hasard, à l’arrêt de bus : « Je vais vous dire, pendant qu’il est encore temps… Vivez chaque seconde, ne perdez rien de tout ça. Jamais vous n’aurez rien d’autre, jamais vous – Il hésita un peu : Jamais vous ne recommencerez ça… Faites tout… Ne perdez pas une minute, pas une seconde, dépêchez-vous, réveillez-vous… » p.239 Carpe diem !

Jean Marie Gustave Le Clézio, Terra Amata, 1967, Gallimard collection L’Imaginaire 2006, 273 pages, €9.02

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Le Clézio, Révolutions

Jean, Marie, Gustave Le Clézio est révolutionnaire… mais le mot révolution possède un double sens. En romancier, Le Clézio joue sur cette ambiguïté. La révolution est le soulèvement d’un peuple contre une condition injuste que les circonstances ont rendue insupportable. Elle est aussi, plus mystérieusement, la roue du temps sur lui-même, l’éternel retour des choses. Le Clézio évoque les unes avec l’autre ; il les lie dans l’histoire, son histoire, romancée, éclatée, humanisée.

  • Révolution est la mémoire de tante Catherine, aveugle comme Homère, qui conte si bien son enfance à l’île Maurice, son départ forcé, son exil.
  • Révolution est cet exil premier de l’ancêtre, Jean Marro, double de l’auteur qui s’appelle Jean lui aussi dans le livre et Marro par transmission de lignée. L’ancêtre a quitté la Bretagne à 18 ans en 1792 pour aller vivre l’idéal des Lumières à Maurice, nouvelle France, après avoir soutenu la Révolution – la grande – à Valmy.
  • Révolution encore ce retour de l’auteur à Nice, tout enfant, chassé de Malaisie par la révolution communiste, où il est né d’un père anglais. A son adolescence, c’est la guerre en Algérie et lui, à demi-français, doit faire son service militaire dans l’armée coloniale.
  • Révolution toujours, retour aux sources, il joue de son ambiguïté de demi-anglais pour s’exiler à Londres, y poursuivre des études de médecine. Puis il part au Mexique pour fuir l’incorporation.

Il y vivra 1968, une autre révolution que la verbosité idéaliste des intellos du quartier latin : de vrais morts, par centaines, sur la place des Trois Cultures à Mexico ! Aussi, quand un copain prend des airs mystérieux pour lui parler du « courant politique » auquel il adhère, il se fout carrément de sa gueule de petit-bourgeois planqué : la révolution, le parisien imberbe n’a aucune idée de ce que c’est.

Car la révolution, la vraie, est celle des astres et de la philosophie. Elle se trouve chez Parménide et Héraclite, dans ces Présocratiques qui sont la pensée d’Occident et que l’auteur révère en son adolescence, avec le Nietzsche de l’énergie et de l’éternel retour. Dans l’immensité de l’éther, les astres retournent à leur point de départ au cours d’une longue ellipse. Les humains ne font que revivre l’éternel retour du départ et du recommencement, inlassablement, imitant Sisyphe poussant son rocher. « N’oublie pas, disait la tante au gamin de 12 ans, tu es Marro de Rozilis, comme moi, tu descends du Marro qui a tout quitté pour s’installer à Maurice, tu es du même sang, tu es lui. (…) C’est lui qui est en toi, qui est revenu pour vivre en toi, dans ta vie, ta pensée » p.53.

Il y a de la réincarnation dans l’air, cette vieille idée indo-européenne, mais surtout l’obscure idée que tout humain accomplit sa destinée d’humain, quelles que soient les époques : grandir, s’imbiber de l’exemple et de la tradition, faire des petits, la transmettre, bâtir et rebondir.

Il y a de la quête identitaire – un retour aux sources – dans une époque qui exalte les valeurs humanistes tout en les niant par sa contrainte technique, son exploitation économique et sa manipulation politique. Sachant qu’une source n’est pas un puits : les intellos qui raillent la quête d’identité devraient méditer cet écart des mots. Si un puits stagne, une source ne cesse jamais de couler. « La philo, c’est être accordé au temps céleste, comprendre le cours des astres » p.97. Et ne pas suivre le dernier histrion politicard…

Jean le comprend, tout à fait vers la fin, page 505 : « C’était donc ça. C’était si simple, après tout. Un moment, juste un moment dans la vie pour être libre. Pour être vivant, sentir chaque nerf, être rapide comme un animal qui court. Savoir voler. Faire l’amour. Être dans le présent, dans le réel ». Pour être libre, quittez le temps ; pour quitter le temps, vivez intensément l’instant présent. Le réel, tout est là : carpe diem disaient les sages romains, goûte le jour qui passe. Ces Romains, qui savaient vivre, considéraient l’heure selon le cours du soleil : les 12 h de jour étaient réparties équitablement entre son lever et son coucher, quelle que soit la saison. Ainsi, les heures étaient plus longues en été et plus courtes en hiver, plus proches du temps psychologique que de l’abstraction mécanique inventée par les horlogers, ces ingénieurs des âmes ! Le temps n’est pas une machine qui impose également ses minutes, mais il est court ou long selon l’intensité des instants qu’on vit.

« Vent, vents, tout est vent », dit l’épigraphe. Tout passe, mais tout repasse dans la mémoire, tout revit dans l’imagination, tout renaît dans chaque enfant qui croit – au double sens de croître et de croire.

Ce roman est tout empli de personnages emblématiques leclézien, des exilés, des paumés, des amoureux, des vivaces. Ceux qui s’accrochent et ceux qui transmettent, ceux qui résistent aux modes, aux lâchetés, et ceux qui sont les soldats mécaniques et disciplinés des oppresseurs ou des principes. Aurore, petite Viet importée ; Amoretto réfractaire, torse nu sous son cuir au lycée ; Santos, peintre philosophe tué absurdement en Algérie ; Conrad, Ukrainien géant qui ne cesse de se révolter contre « les staliniens » qui renaissent n’importe où (le stalinisme est un état d’esprit) ; Allison, l’infirmière londonienne qui aime baiser ; John James, petit malfrat anglais haineux, sexuel et boule d’énergie ; Marcel le yogi de Nice, précurseur des babas cool au tout début des années 60 ; Mariam, Kabyle passant le bac, qui deviendra sa femme. Le Clézio aime à mêler les histoires, celle de Jean, celle de la tante, celle de l’ancêtre ; celle d’une esclave noire importée à Maurice, celle de petits Mexicains attachants qui passent aux Etats-Unis, et tant d’autres. Chacun de ces êtres est à lui tout seul une révolution minuscule.

Le roman se lit bien, fresque lyrique tissée d’histoire personnelle et de détails vécus, grand souffle du monde dans la France étriquée de la décolonisation. Parmi les nombrilistes, trop nombreux dans la littérature française contemporaine, J.M.G.L.C. fait « sa » révolution – et c’est bien meilleur que celle qui est chanté par les sédentaires de salons télé, surtout quand ils ont « des idées » politiques !

Le Clézio, Révolutions, 2003, Gallimard Folio, 533 pages, €7.41

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Le Clézio Ritournelle de la faim

L’année de son Nobel, Le Clézio publie un roman bien dans le ton d’époque. Sa popularité tient à ce qu’il reprend les modes sentimentales pour les traduire en littérature. Dans les années 60, il évoquait l’absurde et la schizophrénie (Le Procès-verbal, 1963) ; dans les années 70 la sensualité et le soleil (Mondo et autres histoires, 1978) ; dans les années 80 l’exotisme de l’ailleurs (Le Chercheur d’or, 1985) ; dans les années 90 les rêves oubliés (Diego et Frida, 1993 ; Gens des nuages, 1997). Dans les années 2000 il revient sur le passé, sur sa famille. ‘L’Africain (2004) évoque son père, docteur de brousse. ‘Ritournelle de la faim’ redonne vie à sa mère et sa jeunesse parisienne. L’écrivain a suivi son temps et en a épousé les lubies. L’aujourd’hui vieillit, s’accroche à son « patrimoine » et valorise son « identité ». Foin de l’ailleurs et du jeune : retour sur soi et ses petits secrets.

Mais il s’agit d’un roman, pas d’une biographie. La littérature transpose un destin dans une époque pour en faire ressortir la petite musique. Cette musique du XXe siècle, ce fut la faim. Celle provoquée par la crise de 1929 puis par la guerre de 1940, qui a poussé nombre de gens à manger des épluchures, des racines, des fruits talés, des rognures, des légumes laissés sur le marché. Non sans une certaine dose de démagogie, l’auteur se souvient avoir été lui-même affamé… mais il n’avait que cinq ans en 1945. L’enfance est toute sensation et désirs, et sa faim lui est consubstantielle, même dans l’opulence. Rendons plutôt justice à l’auteur de son empathie et de sa capacité à puiser en lui-même ce que ressentent et ce qui pousse ses personnages.

Car la faim est de façon plus vaste une soif de vivre : dans l’amour, dans le faste, dans le rêve. Le concret s’efface bien souvent sous le poids des chimères.

Dans les allées de l’Exposition coloniale, Ethel à dix ans épouse la volonté de son grand-oncle Soliman. Il a l’utopie de racheter le pavillon de l’Inde pour le mettre sur un terrain dans Paris. Rêve qui se heurtera aux récriminations du petit propriétaire voisin, à l’âge inexorable qui terrasse l’oncle, à la captation d’héritage du père flambeur, aux goûts très moyens des architectes d’immeubles, à la crise économique et au blocage des loyers qui obligent à vendre…

L’amour est-il une faim plus facile à apaiser parce que très personnelle ? Pas sûr. Ethel découvre l’amitié particulière avec Xenia Chavirov, Russe émigrée d’une famille de comtes ruinés et chassés par la Révolution. Fantasque, fêtarde, impulsive, Xenia est celle à qui l’on confie son épaule tendrement. Mais les amours lesbiens sont mal vus de cette France aigrie à l’esprit étroit et ils s’évanouissent avec l’adolescence. C’est alors un jeune homme roux, anglais, qui vient combler cette moitié de soi perdue. Mais il s’agit d’amour des sens, puis d’amour de raison ; la passion y est fort tiède. Matière et société, là encore, sont plus fortes que les songes.

Le père d’Ethel est originaire de cette île Maurice, définie par Soliman d’une formule lapidaire : « petit pays, petites gens ». Transposée à Paris, cette société îlienne est perdue par les paillettes d’une ville laborieuse, égoïste et près de ses sous. Dans les salons de la rue du Cotentin, des margoulins font miroiter des placements mirobolants, des idéologues encensent Monsieur Hitler et voient dans l’antisémitisme montant le remède à leur perte de supériorité. Tous seront balayés par l’armée allemande lorsqu’elle envahira Paris, puis par les Résistants lorsqu’ils libèreront le pays. La triche avec le rêve ne paie jamais. Le Clézio note à la Flaubert ces fragments d’« idées reçues » entendues dans les salons d’époque : « l’or s’en va quand Blum arrive… Hitler l’a dit lui-même, le peuple est avec moi parce qu’il sait que je m’occupe bien de ses besoins, que c’est son âme qui m’intéresse… » Au fond, les parents d’Ethel (les grands-parents de l’auteur) apparaissent comme immatures. La longue lignée d’héritages de cette noblesse mauricienne est ruinée dans un Paris tourbillonnant.

Le Clézio n’aime pas Paris, il reste « entre culpabilité et méfiance ». La visite à l’Exposition, la mort de l’oncle, les marches avec Xénia, la visite au notaire, c’est toujours de la pluie à Paris. « La rue très grise, du gris de Paris quand il pleut, un gris qui envahit tout et entre au fond de vous jusqu’à en pleurer » (p.28). Le soleil est pâle comme un cachet d’aspirine. Le Clézio, solaire, préfère le soleil niçois et celui de l’ailleurs.

Car c’est à Nice où la fuite famille ruinée se réfugie sous l’Occupation allemande. Une ville où l’on a faim, une ville sous couvre-feu, mais où il y a ce rêve d’infini dû au soleil et à la mer. Dans le roman, Ethel finit par épouser Laurent après guerre, alors que l’auteur est né en 1940. S’invente-t-il une grand-mère juive par empathie ? Il dote Laurent Feld – son père romancé – d’une mère raflée au Vel’ d’Hiv’ et perdue à Drancy. Ce pourquoi il déambule sur les lieux aujourd’hui, et découvre un square parisien, la « Plate-Forme », où des gamins arabes jouent au pied des tours… Le seul souvenir des années noires est le musée photographique qui jouxte la synagogue. « C’est vertigineux, nauséeux » (p.203).

Mais à quoi bon ressasser sans cesses ces souvenirs ? N’est-ce pas l’avenir qui compte plus que le passé ? Seuls les vieux vivent dans l’hier. Leur décrépitude fait qu’ils s’économisent : ils n’ont plus « faim ». La vie est plutôt attente, désir d’avenir, de famille et d’enfant, de bâtir une maison à soi, d’entreprendre et de créer une œuvre. Le drame juif du Vel d’Hiv’ n’est-il pas né de ce vide français d’entre deux guerres ? Le déclassement dû à la crise économique, la poussée du Front populaire dans la lignée de la révolution russe, l’affirmation de la force brute en Italie et en Allemagne, l’indigence intellectuelle des écrivains, presque tous partisans d’Action française ou du Parti communiste, l’affairisme et l’égoïsme qui éloignent les amis et les amours… Ravel l’avait pressenti : « Le Boléro n’est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l’histoire d’une colère, d’une faim. Quand il s’achève dans la violence, le silence qui s’ensuit est terrible pour les survivants étourdis » (p.205).

En épigraphe de son livre, Jean-Marie Gustave Le Clézio évoque Rimbaud, « Fêtes de la faim » et sa ritournelle : « Si j’ai du goût, ce n’est guères/Que pour la terre et les pierres (…) Mes faims, tournez. » Tous les mensonges d’une époque ne peuvent rassasier la faim qui est au fond de soi. Celle que Nietzsche appelle la volonté de puissance et qui est la vie, la poussée de vie qui, telle le lotus, s’extrait de la boue pour émerger à la lumière. A chacun de faire son trou.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Ritournelle de la faim, 2008, Folio 2010, 206 pages, 5.41€

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François Cheng, Le dit de Tianyi

François Cheng, Chinois émigré en France, écrit ici sa Recherche du temps perdu. Intitulé « roman », ce livre prend prétexte d’un ami retrouvé dans une maison de retraite en Chine, pour dérouler la vie d’un peintre dans les bouleversements du pays au XXe siècle. Mais si ce roman évoque la Chine, il la replace dans son histoire, celle d’un empire du milieu jamais indifférent à ce qui se passe ailleurs. La période Mao a été la farce dramatique d’un histrion auquel le pouvoir a monté à la tête. Peut-être fallait-il cela pour que la Chine divisée, envahie, anarchique, se ressaisisse ? C’est toute l’histoire du lien entre l’exilé et sa patrie, entre la Chine et le monde, entre Orient et Occident, que retrace ici François Cheng d’une plume inspirée et légère.

Les jeunes branchés qui commentent le livre sur Amazon se lassent volontiers des descriptions qui dépasse une demi-phrase ; ils se moquent comme de leur première manette des émotions picturales sur la lumière et la couleur ; dans les rares livres qu’ils lisent encore, casque sur l’oreille et surveillant d’un œil leur iPhone, ils se précipitent sur l’action. Tout roman qui ne les ramène pas au jeu vidéo avec ses péripéties formatées pub et sa morale binaire entre bons et méchants leur prend la tête. Qu’ils laissent donc ce livre ! Il est réservé aux lettrés, à ceux qui goûtent le temps qui passe, la beauté du monde, l’amour des êtres et le goût des choses. Il faut prendre le temps de vivre pour bien vivre ; il faut prendre le temps des pages pour pénétrer le livre d’un auteur littéraire.

Trois parties scandent le roman d’une vie : 1/ l’épopée du départ, qui sonne comme une aube qui se lève ; 2/ le récit d’un détour qui décale l’existence par expérience d’un pays autre ; enfin 3/ le mythe du retour, qui confronte l’exilé à la triste réalité Mao d’une société recadrée, embrigadée, ou près d’un tiers de la population se retrouve non conforme, jusqu’aux camps. Ces trois moments du siècle sont aussi savoureux, à leur manière.

La première est celle de l’enfance, les pieds nus dans l’argile rouge, entouré d’une famille traditionnelle aux personnages contrastés. C’est l’éternel peuple chinois, « ce pacte de confiance ou de connivence qu’il a passé avec l’univers vivant, puisqu’il croit aux vertus des souffles rythmiques qui circulent et qui relient le Tout » p.30. L’adolescence verra les premiers émois et gardera le souvenir de l’Amante et de l’Ami. Yumei est camarade de jeux qui devient femme amie très proche, mais jamais épouse, comme un interdit du destin. Haolang est condisciple d’études, féru de poésie et de générosité révolutionnaire, ami qui trahit l’ami par attirance pour Yumei, mais se repend, échouant à créer un couple, à s’intégrer dans une révolution.

La seconde est la bourse d’études qui permet deux ans à Tianyi d’aller étudier la peinture à Paris, lui permettant de visiter Amsterdam et Rome, tout cet art du portrait individuel que la Chine n’a jamais su produire. Il était déjà lecteur de Romain Rolland et d’André Gide avec son ami Haolang, avant que la Chine maoïste se ferme pour éviter la contamination des idées démocratiques incompatibles avec le pouvoir omniscient du Parti et du Dirigeant. « Plus la parole est porteuse de vérité humaine, plus rapidement elle est comprise à l’autre bout du monde » (p.88). L’auteur noue relations charnelles et amicales avec Véronique, mais l’abandonnera sur des nouvelles inquiétantes de ses amis chinois Yumei et Haolang. Jamais il ne pourra fonder quoi que ce soit, éternel nomade tiraillé entre ses affections et l’histoire. D’ailleurs les bourgeois intellos français n’ont jamais rien à apprendre. « Plusieurs convives savaient mieux que moi ce qu’est un Chinois ou ce que doit être un Chinois (…) D’autres fins esprits, se targuant d’être connaisseurs, décrétèrent devant moi ce qu’est la pensée chinoise, la poésie chinoise, l’art chinois » p.214.

La troisième analyse justement ce mythe de revenir aux racines. Tianyi n’a fondé ni couple, ni œuvre, ni rien de durable. Sauf peut-être cette amitié pour Haolang qu’il cultivera jusqu’au bout, jusqu’au camp de travail inhumain dans le grand nord chinois, jusqu’à la mort de l’ami lapidé par des adolescents rouges fanatisés par le Grand Timonier avide de conserver son pouvoir en suscitant les divisions. Tianyi laissera tomber : l’élan révolutionnaire, l’élan créateur, l’élan à transmettre. La société a trahi les hommes en les manipulant au gré du tyran – tant pis pour elle.

Ce renoncement final, qui conserve de l’existence les seuls moments de sensualité pour la nature, de joie pour les êtres chers et de passion de connaître ici et ailleurs, est dans la veine du bouddhisme. L’éternité est la vie bien vécue, pas ces vagues politiques ou ces écoles artistiques qui ne sont qu’éphémères… Telle est peut-être la grave leçon du livre, rationalisation occidentale du naturel chinois. Il faut vivre à propos, disait Montaigne, et Rabelais renchérissait sur la dive bouteille qui fait voir le monde gai. Cette page unique où Tianyi observe un acteur à l’auberge donne une clé : « A le voir se concentrer pour mastiquer de toutes ses dents les choses qu’il avait piquées dans l’assiette, longuement et sans hâte, cligner des yeux pour mieux savourer chaque fragment, comme s’il avait l’éternité devant lui, on ne pouvait plus le quitter du regard » p.145.

Le roman a été prix Fémina 1998.

François Cheng, Le dit de Tianyi, 1998, Livre de poche 2005, 443 pages, €6.17 

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Le Clézio, Poisson d’or

L’auteur n’a pas intitulé ‘roman’ mais ‘conte’ son livre, sur la quatrième de couverture. Le poisson d’or est une fillette du sud-marocain, volée à sa famille par un clan jaloux et vendue à une femme dans une ville de la côte. Comme un poisson dans l’eau, Laïla – qui veut dire ‘la nuit’ – se débrouille dans toutes les situations. Elle sait éviter les mâles qui, par construction, ne cessent de vouloir emboiter leur engin dans son creux. Elle sait éviter les femelles qui, par atavisme, sont prêtes à la protéger jusqu’à l’étouffer – non sans arrière-pensées sexuelles parfois. Mais le poisson est d’or parce qu’indestructible et toujours frétillant. Il n’aura de cesse de remonter à sa source, thème très leclézien, déjà abordé dans ‘Désert’.

Rendue sourde d’une oreille à 6 ans par un camion, battue par la belle-fille au décès de sa maîtresse, hébergée par un bordel où elle croit que les dames sont des princesses puisqu’elles ne font rien de la journée, prédélinquante au bord de l’adolescence, Laïla finit par émigrer en France avec l’une des putes. Elle connaîtra Paris, la grande ville cosmopolite, le racisme ordinaire et la charité égoïste des bobos. Elle obtiendra une carte de séjour, sera incitée à passer le bac en candidat libre, gagnera une carte verte américaine, se fera remarquer dans la musique… Mais à chaque fois elle fuit, quitte l’intégration possible pour s’exiler toujours plus loin. Il y aura happy end peut-être, mais Le Clézio n’aime pas fermer ses histoires.

Durant le premier tiers du roman, le lecteur se dit qu’il lit une autre mouture de ‘Désert’, le souffle épique en moins, une actualisation réaliste de l’existence d’une maghrébine pauvre et exilée. Ne nous voilà-t-il pas dans le sempiternel poncif misérabiliste et un peu complaisant, comme Romain Gary le fit jadis avec ‘La vie devant soi’ ou Michel Tournier dans ‘La goutte d’or’ ? Mais, vers le milieu du conte, le lecteur s’aperçoit qu’il fait fausse route. Comme ses illustres devanciers, Le Clézio insère quelques phrases montrant qu’il n’est pas dupe du boboïsme sentimental qui fait soutenir les ‘sans-papiers’ parce-qu’on-est-de-gauche et qu’on manifeste contre-le-racisme tout en se gardant bien de reconnaître la richesse de l’autre. « Je pensais que, depuis que j’étais enfant, les gens n’avaient pas cessé de me prendre dans leurs filets. Ils m’engluaient. Ils me tendaient les pièges de leurs sentiments, de leurs faiblesses » p.130.

L’aide au tiers-monde ? Oui, mais à condition de faire ça comme une B.A., le don sans s’impliquer, se voir si beau dans le miroir, se donner le beau rôle. « Les gens sont partis les uns après les autres. Peut-être qu’ils avaient peur que je ne cause un problème. C’étaient des gens importants, des critiques d’art, des cinéastes, des politiciens. Ce sont toujours eux qui s’en vont en premier » p.175. Ils tiennent à leur ‘image’, cette posture sociale leur est plus importante que la rencontre avec le différent, dont ils ne reconnaissent ni la valeur ni la liberté. Les bobos se croient naturellement l’avant-garde, ils se sentent une mission de dire ce qu’il faut à tous les peuples-enfants de la terre…  Ils veulent bien ‘intégrer’ parce qu’ils n’aiment pas l’aliénation, mais pas question que cent fleurs s’épanouissent : l’intégré doit obéissance, qu’il se formate pour être conforme, la reconnaissance en plus. Ce pourquoi Laïla, irréductiblement libre, lit et relit Franz Fanon. Elle ne renoncera jamais à être elle-même comme cette Simone, haïtienne battue par un docteur haïtien trop intégré ; ni comme El Hadj, ce grand-père mourant qui rêve encore du fleuve où il voguait enfant, sans jamais pouvoir y retourner – même les pieds devant.

On ne refait pas le bobo, aliéné de son image, caporal-prof qui sait bien mieux que vous ce qu’il vous faut. Laïla préfère Nono, très jeune camerounais fan de boxe et de rythmes, battant le tambour tout nu une partie de la nuit. Il est respectueux, attentif, débrouillard. « Son député socialiste lui avait promis une carte de séjour s’il remportait le match » p.180. Laïla n’aime pas ce politicien d’apparence « un peu sportif, un peu policier ». Pourquoi appelle-t-il Nono par son nom « comme s’il avait des droits, comme s’il était du même bord » ? «  Une fois ou deux, il avait essayé de savoir où j’en étais avec la loi, si j’avais une carte de séjour. Je n’aimais pas qu’il me pose des questions, je n’aimais pas qu’il tutoie tout le monde, comme s’il n’y avait pas de différence entre lui et nous » p.182 La différence, justement, les bobos la nient : eux montrent la voie, ce qui est « bien », tous les pauvres n’ont qu’à les suivre. C’est ça la bonne conscience branchée.

Pour cela, la petite musique du conte finit par pénétrer, laissant sa trace. J’aime les Laïla qui vont dans la vie comme une force, pliant où il faut plier mais n’oubliant pas de revenir droite, comme un roseau pensant. Ce qu’elle apprend des gens de France n’est souvent pas à l’honneur de notre image : « Maintenant, je n’avais plus peur des mêmes choses. Je pouvais regarder les gens droit dans les yeux et leur mentir, même les affronter. Je pouvais lire leurs pensées dans leurs yeux, les deviner, et répondre avant qu’ils aient eu le temps de poser une question. Je pouvais même aboyer, comme ils savent si bien le faire » p.224. Mentir, dans l’hypocrisie sociale ; aboyer, comme le caporal-prof qui se sent des ailes « morales », ange illusoire faisant la bête.

C’est pour cela que le lecteur s’attache à Le Clézio, pour son réalisme, son empathie, son intransigeance envers le mensonge. Il a la capacité à nous faire sentir par l’esprit, le cœur et les sens : les autres – ces vrais aliens pour les bobos français.

Le Clézio, Poisson d’or, 1997, Gallimard Folio, 298 pages, 6.93€

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Hitonari Tsuji, Le Bouddha blanc

Hitonari Tsuji est une rock star romantique des années 1980 qui vit depuis une décennie à Paris. Le Bouddha blanc est son premier roman, qui a obtenu le prix Femina étranger en 1999. L’auteur a aussi réalisé des films. Adolescent rebelle, il est douceur et violence – et il écrit la nuit, dans le silence. Époux d’une actrice japonaise très connue, ils ont un petit garçon né à Paris, Juto, qui a presque dix ans.

Ce livre très réussi romance l’histoire d’une vie : celle de son grand-père au long du XXe siècle. Les Japonais sont enracinés dans leur pays et dans la nature ; il y a un lien charnel entre l’endroit où vous vivez et la vie que vous transmettez. Exilé en Europe dans la ville lumière, peut-être est-ce pour cela qu’Hitonari tient à se rattacher à cet ancêtre.

Dans la petite île d’Ôno, le grand-père est né vers 1898 dans un univers rural où son père, descendant de samouraï, forge des sabres et des couteaux. L’essor des guerres et la technique va le faire armurier, puis inventeur de motoculteur. C’est toute l’habileté du Japon de tradition qui est contée dans ce microcosme. Les Toyota, Honda ou Sony ne sont pas nés autrement.

Sur son lit de mort, entouré de ses enfants et petits-enfants, Minoru se souvient. Des herbes hautes du marais entre lesquelles courir pieds nus, faisant gicler la boue, à peine vêtu d’un kimono de coton débraillé arrivant à mi-cuisses. Cela après avoir fait exploser en plein vol un crapaud d’un pétard dans l’anus.

Sept ans et déjà en émoi devant les 14 ans plantureux d’une jeune fille, Otowa, premier amour violent qui durera toujours. Il arrachera le vêtement d’Otawa quand il aura douze ans et la possédera, consentante dans les roseaux, mais pour la dernière fois. La jeune fille va se marier, quitter l’île et mourir, d’un « accident » issu de pratiques sadomasochistes de son pervers d’époux. Minoru va épouser « la femme Nue » – qui n’est pas ce que vous fantasmez. Nue est à prononcer Noué. Elle est une noiraude du village rival, sur laquelle son ami Hayato a pissé, enfant, faute d’un garçon sur qui taper. C’est dire la sensualité brute qui possède le petit Japonais.

Minoru est cependant relié comme on le dit d’une religion. A la nature, dont l’eau en crue a pris son frère aîné, glissé de la barque où il se mesurait au sabre de bois avec lui ; sa mère ne s’en est jamais remise. Aux vies antérieures, dont Minoru a parfois d’étranges réminiscences, des impressions de « déjà vu » surtout avant l’âge mûr. Il semble que cette prégnance de l’affectivité s’efface avec les ans et l’emprise de la raison. Mais quand même : un Bouddha blanc lui apparaît en pleine lumière lorsqu’il est au désespoir ou lors d’émotions violentes. Ainsi lorsqu’il a tué un jeune Russe lors de la guerre de Sibérie – et qu’il a aimé cette violence du lui ou moi. Ce crime légal et patriotique le hante jusqu’à le rendre malade et se voir rapatrié.

Ce pourquoi, en sa vieillesse, Minoru le grand-père va s’efforcer de faire le bien pour célébrer la vie plutôt que de forger des armes ou de tuer. Il a la vision d’un grand Bouddha blanc, formé des os concassés des morts qui s’accumulent depuis des siècles sur cette île étroite, disputant la terre cultivable aux vivants. Une belle idée que ce monument qui agrège tous les ancêtres plus ou moins cousins dans un élan vers l’éternel.

Religieux, Minoru ? Certainement. Croyant en un au-delà ? Pas vraiment. « L’enseignement bouddhiste sur le paradis de la Terre Pure est nécessaire aux êtres humains. Mais il n’a d’utilité que sur cette terre, pas dans l’au-delà. Je suis persuadé que dans l’autre monde nous ne pouvons plus penser comme nous le faisons ici-bas. Il me semble que chacun de nous, quel qu’il soit, retourne au néant. Quand le corps se calcine, riches et pauvres, tous égaux, se muent en fumée qui monte vers le ciel » p.278.

Le prêtre du temple, à qui il se confie, lui calligraphie l’une des maximes du bouddhisme : « ku-e-i-ssho. Il signifie l’égalité originelle de tous les êtres, riches ou pauvres. Une fois dépassées les règles fastidieuses et le sens des valeurs propres à chaque société, les êtres humains sont tous égaux » p.249. Tous deviennent un même Bouddha, unis à jamais dans le grand Tout de la nature. Ce lien métaphysique prolonge le lien affectif des êtres de la lignée et l’attachement charnel de l’individu à sa terre et aux sensations.

Si ce livre est un grand livre, c’est parce qu’il ouvre à l’universel. Parti d’une existence infime dans une île minuscule, l’auteur élève au rang cosmique la vie exemplaire de son grand-père. Depuis les émois instinctifs enfantins jusqu’à la sérénité de la grande sagesse, en passant par les passions de l’existence. Tout fait une vie ; tout fait roman ; tout fait ce bonheur de lecture.

Hitonari Tsuji, Le Bouddha blanc, 1997, traduction française Corinne Atlan, Folio2001, 287 pages, €5.89

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Antoine Bello, Les falsificateurs

Né en 1970, cet écrivain français vit ailleurs, aux États-Unis. Deux entreprises, quatre enfants et deux romans plus tard, le voici qui crée un univers original et des personnages attachants. Ce n’est pas rien pour cet arrière-petit-neveu de Marcel Aymé. Comme lui, il écrit de façon fluide ; comme lui, il s’intéresse aux gens ; comme lui, il use parfois d’humour. Il campe cependant une fresque mondiale sous forme de thriller, bien loin des clochers du terroir français de son ancêtre.

Le jeune Islandais Sliv (au nom impossible à retenir) entre dans un cabinet d’avocats internationaux réputé de Reykjavik après des études supérieures de géographie. Mais, contrairement à l’intello-écolo très légère malgré son DESS de géographie, il ne situe pas le Japon dans l’hémisphère sud… Il est au contraire enthousiaste, imaginatif et travailleur. Sa mission au Groenland le confronte aux compromis politiques et aux pressions économiques. L’idéalisme qu’il porte à l’environnement de la planète en prend un coup. C’est alors que son patron lui propose d’intégrer une entité qui le confortera.

Le CFR n’est ni la Compagnie française de raffinage, ni le Centre de formation routière, ni la Confédération française des retraités, ni même The Council of Foreign Relations : mais le Consortium de fabrication du réel. Chacun sait qu’il ne sait rien, que tout lui est appris, plus ou moins, par ses parents, ses copains, Internet et la télé, voire par ses profs, mais c’est sujet à caution. Chacun sait que le film, la série ou le jeu vidéo sont plus réels que ce qui se passe au coin de la rue ou dans la cour du lycée. La croyance importe plus que la vérité, dire comme toute la bande vaut plus que découvrir tout seul la vérité. Si les grandes religions régressent, la théorie du Complot émerge, alimentée d’ailleurs par les mêmes intégristes qui brûlaient avant-hier les sorcières, hier « les fascistes » qui avaient le tort de n’être pas alignés sur l’URSS, aujourd’hui la pub et les financiers.

Le CFR est mondial, il comprend quelques milliers d’agents experts, répartis sur toute la planète et cooptés pour leur ouverture d’esprit. Car ce sont bien les Lumières qui semblent commander : raison d’abord et esprit critique requis ! Potemkine avait inventé des villages de carton pour faire croire que le pays riait alors qu’il était dans la misère ; les totalitarismes avaient inventé la propagande pour réécrire l’histoire en leur faveur ; le marketing a inventé le storytelling, la belle histoire à faire rêver pour inciter à acheter un produit ou à voter pour un candidat. Le Falsificateur n’est que le prolongement planétaire et spirituel de cette opération de croyance.

Les gens s’intéressent en général plus à ce qu’ils croient qu’au processus qui les fait croire. Antoine Bello opère à l’envers : le but est accessoire mais le scénario essentiel. Comme l’écrivain, le Falsificateur écrit une fiction. Mais l’écrivain peut se cantonner aux pays imaginaires ou aux époques approximatives. Pas le Falsificateur, qui doit tout vérifier, tout étayer, créer les preuves qui manquent. Travail de professionnel, passionnant et jamais solitaire. Il faut tout savoir d’un sujet, remonter aux sources pour en créer de convaincantes. Pour quoi faire ? Là est le mystère. Le CFR obéit à une planification de sujets jugés vitaux, sans qu’on sache jusque vers la fin du roman ni qui les décident, ni pour quelle raison. Mais falsifier captive, voir le monde par ce prisme de scénariste est comme une drogue. Un écrivain qui verrait ses œuvres naître à la réalité ; une sorte de démiurge.

Tout n’est-il pas au fond croyance ? Même les vérités les mieux établies ? La quête scientifique finit toujours par triompher, mais l’être humain n’est pas réductible à la science pure, il est instincts et passions. Ce pourquoi il faut souvent contrer les croyances par d’autres croyances, cela fait progresser l’esprit critique… Par exemple la financiarisation de l’économie, perceptible dès les années 1980, sur laquelle il faut attirer l’attention pour éviter la bulle catastrophique (p.266). Échec pour le CFR, s’il existe, parce qu’un chapelet de bulles a éclaté depuis 1990…

Il est prophylaxique d’encourager les alternatives à la pensée unique, car celle-ci mène toujours dans le mur du réel, ou à l’emprise d’un tyran : « Le contrôle des esprits a toujours été la première étape vers le totalitarisme (…) Faites-nous confiance, nous allons faire votre bonheur malgré vous… Des conneries, tout ça, si tu veux mon avis ! » p.513. C’est dit par un Soudanais musulman, agent de classe 3 dans l’organisation, à Sliv, athée de culture luthérienne. Les missionnaires religieux comme les missionnaires laïcs ou les technocrates n’ont jamais tenu d’autre langage. Faire votre bonheur malgré vous a été le leitmotiv des Jésuites, des colonialistes, des hygiénistes, des instituteurs, des psys, des travailleurs sociaux, des croyants socialistes, des militants écologistes, des chefs de bureau sortis de l’ENA…

« Attention à la confusion des genres », dit un formateur du CFR à ses jeunes recrues. « Un chercheur a besoin de toute l’information disponible. S’il s’interdit de collecter certaines données sous prétexte que celles-ci risquent de remettre en cause son interprétation du monde, il trahit sa vocation de scientifique et se transforme en censeur » p.431. Car l’autre nom de la pensée unique est le politiquement correct, qu’il est bon de contrer pour faire vivre l’esprit critique. Par exemple insister sur le fait que le Prophète prenait toujours conseil de sa femme, plutôt que d’en rester à l’interprétation des Talibans (p.516). Il s’agit des mêmes faits, mais d’une autre façon de les voir – d’y croire.

Voici un roman prodigieux qu’on lit avec ardeur. Plongé dans l’actualité, ouvert sur le monde, il met votre pensée en abyme sur l’accomplissement de soi tout en vous racontant une captivante histoire de dévouement et d’amitiés. La quête personnelle s’unit à l’exigence d’agir avec les autres pour faire partie du monde. Vaste programme généreux et optimiste, à méditer en attendant de lire la suite, parue en 2009 mais pas encore en Folio, sous le titre ‘Les éclaireurs’, prix France-Culture Télérama.

Antoine Bello, Les falsificateurs, 2007, Folio 2009, 589 pages, €8.45

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Elisabeth George, Le cortège de la mort

Voici un pavé bienvenu. Ce roman policier qui a le talent du roman psychologique à l’anglaise (bien qu’écrit par une Américaine) est en effet « un double », comme on le dit d’un whisky qu’on commande au barman. Son nombre de pages mêle deux intrigues, intriquées en chapitres distincts à caractères typographiques différents. Je ne vous en dirais pas plus, sinon que ce n’est pas par hasard.

Tout commence par un crime, un double crime comme il se doit. Les deux ont lieu à dates différentes mais à Londres, lieu de perdition comme Babylone pour les Américaines qui veulent se faire des frissons.

Le premier meurtre a pour cadre un cimetière et pour victime une femme, égorgée de face par quelqu’un qui la connaissait : tous les ingrédients de la terreur politiquement correcte, entre Bible et féminisme. Sauf que la victime vient de la campagne, orpheline très tôt, et qu’elle a cherché « depuis l’âge de douze ou treize ans » le garçon qui la contente. On apprendra en fait que c’était depuis l’âge de onze ans et avec tous ceux qui la sollicitaient… Encore une fois, l’Angleterre d’aujourd’hui est pour Elisabeth George, née dans l’Ohio et vivant à Washington, ce qu’était la Germanie pour le romain Tacite : un lieu mythique où tous les fantasmes peuvent se réaliser.

Le second crime est plus sordide, même s’il est inspiré d’une histoire vraie, le meurtre du petit James Bulger en 1993 : trois gamins de onze ans, racailles déstructurées (blanches) de banlieue, ont enlevé, dénudé, battu à la brique et à la barre de fer, violé au manche de brosse dans l’anus et tué dans des WC chimiques… un garçonnet de deux ans. Des vidéos de surveillance attestent de l’enlèvement et différents témoins des étapes suivies. Le titre américain du roman parle de « body » of death. Comme souvent le mot a plusieurs sens : le corps, mais aussi le corsage ou la coque, la force (au sens d’un vin qui a du corps), la collection ou même la forme (l’emboutissage). L’idée sous-jacente est que le morbide entraîne la mort qui, par enchaînement, se répand… Notre société moderne début XXIème siècle est mortifère, du moins sa caricature babylo-londonienne.

C’est ce qui arrive dans l’intrigue. Mais l’optimisme américain élève contre ce pessimisme les personnages positifs que sont la cohorte des flics. Nous avons comme toujours l’inspecteur comte Thomas Lynley, qui se remet peu à peu du meurtre de sa femme « pour rien », par un Noir déstructuré de onze ans ; le sergent Barbara Havers aux dents épouvantables et à la vêture banlieue ; son collègue méticuleux, ex-gangster rasta Nkata ; la commissaire par intérim divorcée Isabelle Ardery qui siffle des mignonettes de vodka pour contrer le stress d’un milieu machiste et d’une hiérarchie qui la met sous pression ; la petite Haddiyah, pakistanaise de 9 ans, qui finit par retrouver sa mère… Comme quoi la résilience est possible à ceux qui ont une base éducative. Pas aux autres. Leçon des Lumières américaines au laisser-faire anglais.

Les ingrédients sont nombreux et les fausses pistes ne manquent pas. Le lecteur ne devine rien – et tout ne se met en place que très tard, dans ce grand art du suspense qu’Elisabeth George possède à la perfection. Londres renvoie au Hampshire, l’existence urbaine close aux grands espaces de la New Forest près de l’île de Wight où les cottages ont encore le toit de chaume, réparés par des chaumiers aux outils forgés spécialement, et où les poneys paissent librement, surveillés par des agisters. Vous ne savez pas ce que c’est ? Moi non plus avant de lire. Eh bien (si vous avez cliqué sur le lien), vous voilà au courant maintenant. On apprend tous les jours.

L’enquête est faite non de rôles convenus comme à Hollywood, mais de personnes avec leurs propres vies et leur affectivité. Elle fera rencontrer des tranches de vies snob ou sordides, courriers du cœur ou cocktails mondains. J’aime le sens aigu d’observation de l’auteur, tels ces « adolescents en quête d’un refuge où traîner, envoyer des SMS et, le reste du temps, avoir l’air cool » p.313. Plus vrai que nature, ce raccourci ! Nous ferons connaissance de Yolanda la spirite au tailleur Chanel orange, d’un schizo japonais commandé par les anges, d’un patineur aux trois épouses et quatre enfants, d’un italo-baiseur aux deux métiers, d’une écolo-logeuse… Ou encore ce spécimen rare : « Il a fréquenté les écoles privées. Il porte des chemises roses. Il a cette voix… Il prononce toutes ses phrases si loin dans la gorge qu’il faut presque l’opérer des amygdales pour arriver à lui extraire les mots » p.900. Comment peut-on être persan ? Au fait, Lynley a changé de voiture, il a délaissé la Bentley pour rouler désormais en Healey Elliott 1948.

C’est ce patchwork qui fait la densité des romans d’Elisabeth George. Certes, celui-ci est long, mais il mérite d’être dégusté à petites doses, posé et repris jusqu’au final. Il ne perd rien à mûrir, comme le bon whisky !

Elisabeth George, Le cortège de la mort (This Body of Death), 2010, Pocket 2011, 1016 pages, €9.31

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Ryû Murakami, 1969

Roman d’adolescence, de révolte pubertaire, le Japon n’en finit pas de nous surprendre. Dans ce pays du formatage, où l’école dresse les élèves sur le modèle prussien (avec le même uniforme), l’écho des mouvements de jeunes occidentaux a retenti d’une façon particulière. L’auteur avait 17 ans à l’ouest du Kyushu et entrait en Terminale. A 32 ans, il se souvient…

Le lycée bruissait des manifestations contre la guerre du Vietnam au Japon, contre la venue du porte-avion ‘Enterprise’. Mais les lycéens ne pensent pas que brailler ou brandir des pancartes soient le moyen le plus efficace de faire quelque chose contre la guerre. Seuls les plus bornés créent une section trotskiste et éditent des tracts. « Le Comité de lutte avait changé leur vie en leur montrant que n’importe qui, même eux, pouvait être des vedettes » p.67. Pour les autres, c’est surtout le vague idéalisme et l’indifférence pratique. Pour les meilleurs, l’occasion de s’ouvrir à la fête, le corps agacé des hormones en émoi. Le mouvement de 1968 veut surtout la libération des corps, prélude à celle des esprits, donc à un monde meilleur. Pragmatiques, les jeunes Japonais commencent par le commencement du programme : baiser.

C’est la grande préoccupation des 17 ans, dans un pays certes libéral en matière de mœurs et sans cette culpabilité judéo-chrétienne si prégnante aux États-Unis ou en Europe, mais sous le regard autoritaire des adultes. Comme chez nous, la société en restait aux habitudes militaires d’ordre et de discipline, de sermons et de baffes. Le désir sourdait alors sous l’apparence, il prenait des formes ludiques que Murakami nous conte avec humour. « Du côté des filles, le lycée commercial comprenait une proportion inquiétante de mochetés, alors que Junwa, institution catholique, offrait on ne sait trop pourquoi un rapport qualité-prix exactement inverse. Les filles du collège Yamate étaient connues pour se masturber avec des tubes d’anciens postes de radio à lampes, et on disait qu’une série d’explosions en chaîne en avait laissé plusieurs marquées à vie » p.15. Tout l’enjeu pour un garçon est de trouver une fille prête à baisser sa culotte pour ses beaux yeux.

Comment faire ? – La révolution !

Puisqu’il s’agit d’attirer l’attention, autant le faire en grand. Et de citer Rimbaud, Godard, Shakespeare, les Stones, le Che, Led Zeppelin, Ingrid Bergman, Frantz Fanon, Eldridge Cleaver, Truman Capote, Daniel Cohn-Bendit… Juste pour en avoir lu les titres de livres ou de musique à la bibliothèque ou dans les bacs. Cette érudition ado, n’importe quoi pourvu que ça mousse, pousse l’auteur à proposer une barricade (en haut du toit) une banderole et des tags dans son propre lycée. L’expédition a lieu de nuit, en petit groupe, mais la plupart sont plus intéressés à visiter le vestiaire des filles, où flotte l’odeur de la puberté, que par le happening « politique ». Surtout lorsque l’un d’eux découvre une petite culotte… et qu’un autre est pris d’une grosse envie. La chose tourne en farce rabelaisienne, les détails sont hilarants. Évitez de lire ce livre dans le train, vous exploseriez sans raison apparente de rire sous le regard réprobateur des coincés alentours.

Jamais une telle provocation n’avait entaché la réputation du lycée Nord, le meilleur de la région. Les profs sont abasourdis, les parents sans voix, les flics sans piste. Il faut bien sûr que le plus bête de la bande se fasse prendre en vélo en pleine nuit avec des taches de peinture pour que tout se découvre. L’auteur avoue, ne s’en tire pas trop mal, il n’a surtout jamais vécu un tel moment de fête dans une atmosphère de liberté ! Et il tombe la plus belle des filles du lycée, Kazuko, surnommée Lady Jane. Tomber est beaucoup dire… Tout s’arrête aux mots doux, aux mains effleurées et aux pique-niques à deux. Pour baiser, Kensuke, alias Ken-san ou Ken-bo selon que ce sont ses copains ou son père qui s’adressent à lui, va voir les putes. Mais la vieille ridée qui le reçoit l’empêche de bander, il paye sans consommer ; se retrouvant au-dehors sans logis, il accepte qu’un passant l’héberge pour la nuit – mais ne voilà-t-il pas qu’il commence à lui caresser la peau par la chemise entrouverte, puis l’entrejambe ? Ken se fâche et s’enfuit. Fin des tentatives de perdre son pucelage.

Jamais à court d’imagination, il songe alors à créer un « festival » de lycéens où passeraient films, pièces de théâtre, concerts de potes… Faire un film est le bon moyen d’approcher l’érotisme, écrire une pièce encore mieux pour y faire jouer (jouir) sa belle. Dans le film, tourné avec une caméra amateur de marque américaine, le décor est un pré où la fille en tunique légère serait montée sur un cheval blanc. Mais ce symbole sexuel puissant est impossible à trouver… alors peut-être un chien ? une chèvre ? Finalement non, elle restera en blanc virginal (mais assez transparent pour qu’on puisse deviner la peau dessous) et se roulera dans l’herbe parce que la chèvre tire trop sur sa laisse. La pièce de théâtre, écrite à la va-vite par le jeune homme, s’intitule ‘Au-delà de la négativité de la rébellion’ ; il n’y a que deux personnages, lui et elle, et il fait déclamer des phrases pompeuses écrites à l’existentialiste (sans aucun sens) tandis qu’elle abandonne un bébé dans la neige. Des poulets névrosés déambulent sur la scène…

Il est vrai que le Japon d’alors, plus encore qu’aujourd’hui, ne parlait pas la langue standard mais une série de patois. Toute la philosophie, jactée en dialecte local, prend alors une allure cocasse… « Essayer, par exemple, de parler de ‘La Peste’ de Camus en patois transformait immédiatement le débat en une farce grotesque. Cela donnait : « La peste, ben, c’est point seulement qu’une maladie des gens. Si ça se trouve que ça serait peut-être un symbole métaphorique du fascisme, du communisme, ou de quequ’chose dans ce genre… » p.154. Irrésistible.

Reste à monter l’organisation, et là ce n’est pas rien ! Le titre est tout trouvé, ‘Festival des petites bandaisons matinales’, mais pour le reste… Heureusement, le jeune Japonais n’est jamais seul, tout se fait en groupe, des travaux d’école aux loisirs. C’est donc son ami Adama, surnommé parce qu’il a un air d’Adamo ou d’Alain Delon, qui s’y colle. Ken pense même le « prêter » aux entraineuses du bar où il pense emprunter le matériel de sono… Pour quoi faire ? « le sortir et en faire ce qu’on veut ? ». Il faut encore se tirer d’une mauvaise passe, avec la bande d’un chef lycéen, amoureux de la fille qui jouera dans le film. Il veut tout simplement tabasser Ken et son trop beau copain pour leur apprendre le respect. L’intervention (payante) d’un yakusa local, ami du père d’un copain de lycée, permet de régler les choses à l’amiable. Nous sommes dans le Japon du don et du contre-don, où tout se règle entre clans.

Ce livre léger et drôle, aux chapitres emplis de références rock, montre comment des jeunes de 17 ans, dans la société la plus contraignante du monde développé, arrivent à dépasser leur déprime adolescente : « Je ne me supporte plus moi-même (…) C’était un sentiment que nous éprouvions tous, surtout perdus dans une ville de province, sans argent, sans sexe, sans amour, sans rien. La perspective toute proche de la sélection et de la domestication ne faisait que renforcer cette répulsion naturelle » p.207.

« Still crazy after all, these years… », chantait Paul Simon.

Ryû Murakami, 1969 (69, Sixty-nine), 1987, traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, éd. Philippe Picquier poche 2004, 253 pages, €6.65

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