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Arsène Lupin, Le dernier des romains BD

arsene lupin les origines le dernier des romains
Le Robin-des-bois Belle-Époque a eu une enfance et une adolescence. Ces trois tomes en bande dessinée s’y attachent. Dans le tome 2, nous sommes en 1893 et Arsène a 17 ans. Il se fait nommer Arsène de La Marche et est flanqué de deux amis, Arès del Sarto et Bérenger de La Motte. Tous trois étudient à l’école chic de la Croix des Whals, après s’être juré une amitié éternelle au sommet d’une montagne, puis de s’être jetés nus dans l’eau glacée d’un lac depuis le haut d’une falaise. En bref tout ce que font les ados pour se montrer entre eux les plus forts.

Hélas, ce beau serment fraternel ne résistera pas aux avances d’une belle jeune fille. Arsène et Béranger vont s’affronter lors des épreuves de l’école pour remporter le prix : la femme. Ce qui est un peu macho – mais d’époque – bien que soigneusement traduit à la sauce correcte de notre époque : la fille choisit et l’épreuve et le garçon.

Arsène est montré double-face : un côté aristocrate de par ses origines, un côté plèbe de par son existence familiale mouvementée. Il représente cette nouvelle élite française des esprits à la fin XIXe, un méritocrate dont l’honneur ne le cède en rien aux ex-Grands (raccourcis à la Révolution), mais qui le justifie par son honneur populaire (la décence commune) et son savoir-faire. La noblesse ne réside plus dans le sang bleu mais dans l’attitude chevaleresque, non plus du fait de la naissance et de la génétique, mais par le courage et l’astuce réellement manifestés.

arsene lupin les origines les disparus

Mais comme l’histoire personnelle ne saurait se détacher des malheurs de famille ni des complots de l’argent, l’album est découpé en séquences successives comme un film : les ados en bande, d’ex-forçats baleiniers de retour à Marseille, le château d’Ô en Normandie. Ce n’est pas forcément aisé à suivre mais alimente le suspense et prend tout son sens dans la durée des trois albums. Car nul ne sait ce qui va arriver dans le tome 3 et dernier…

Le dessin, un peu à la serpe pour les personnages (toujours le plus difficile en BD…), est bien servi par la coloriste Marie Galopin. Ses couleurs bistre et violentes arrangent une atmosphère sombre dès qu’il le faut, en contraste avec l’éclatant paysage montagnard du début. La jeunesse montre sa vigueur entre les pages, ce qui laisse présager des aventures palpitantes pour la suite !

Arsène Lupin – les origines tome 2, Le dernier des romains, scénario Abtey et Deschodt, dessin Gaultier, 2015, éditions Rue de Sèvres, 96 pages, €13.50,
format Kindle €5.99
Arsène Lupin – les origines tome 1, Les disparus, €13.99
format Kindle €5.99
Un tome 3 est en préparation.
Le vrai roman : Maurice Leblanc, Arsène Lupin gentlemen cambrioleur, 1907, Livre de poche 1973, €4.10

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L’auberge des énigmes à Cuba

Comme nous nous sommes couchés tôt, nous nous levons tôt. La vie rurale est ainsi faite que le soir nous fait aspirer au duvet alors que le matin, envahi de chants du coq, nous fait aspirer au lever. La nuit a été partiellement pluvieuse, plutôt venteuse, mais heureusement, le soleil se lève avec le matin. Les tee-shirts, qui n’ont pas pu sécher cette nuit, hérissent un peu la peau quand on les remet, mais il faut bien (acheter du synthétique est mieux).

kapokier cuba

Nous partons à pied en longeant le lac par la piste aménagée, dite « ruta naturale ». Il s’agit d’un parcours touristique et écologique de sept kilomètres prévu pour être effectué en quatre heures à pas de touristes traînant les niards geignards. Ce n’est pas notre cas, encore qu’il y a Françoise… Le chemin reste glissant de la veille, mais les rayons solaires parviennent à traverser les branches et, patiemment, entreprennent de sécher le sentier. Bananiers, kapokiers (ou fromagers), nous croisons diverses essences dont un arbuste électrique aux feuilles piquantes et aux épines sur le tronc. On me dit le nom local mais je m’empresse de l’oublier. Pedro nous dit qu’ici, on l’appelle « l’arbre aux feuilles en papier toilette à belles-mères ». Il faut deviner pourquoi (ha ! ha !). Des oiseaux courent les branches et criaillent, parfois mélodieusement. Nous voyons un pic vert qui – c’est incroyable ! – pique les vers tout en portant la tête rouge. Il y a aussi un todier de Cuba, tout petit et fluo comme une peluche de foire, tête rouge, corps verte et pattes fuchsia.

lac habanilla paysage cuba

La pause-café est à la maison d’un paysan, bâtie au milieu de plantations. Elle est entourée de chiens de poules, de dindons et de cochons. Deux dindons mâles se disputent une dinde. Ils font la roue alternativement devant la femelle qui les dédaigne alternativement, ce qui les fait glouglouter de rage. Mais il y en a un qui l’emporte et peut satisfaire la nature. La femme qui nous prépare le café local, dans sa cuisine de terre battue bien rangée, a amené son petit garçon avec elle aujourd’hui. Nous sommes dimanche et le petit n’a pas d’école, même dans un pays athée comme l’est Cuba. Il a été prénommé Luis Miguel, référence révolutionnaire à l’institutrice de la Commune de Paris Louise Michel. Il a six ans et est en cours préparatoire. Durant la semaine il habite le petit village près de l’hôtel. La maison paysanne où nous sommes est celle de sa grand-mère.

Après le café dans son dé à coudre habituel, nous quittons la maison bien aménagée, sa salle commune servant d’entrée, ses trois chambres et sa cuisine, pour monter vers une crête qui domine le lac et le rio Negro local à 700 mètres d’altitude. Là-haut plane un rapace, lentement, dans les courants ascendants. Il attend qu’un vivant tombe pour devenir charogne, quelques jours plus tard délicieusement comestible. Nul d’entre nous ne lui fera ce plaisir. Ne subsistent plus dans le bleu uniforme du ciel que quelques cirrus lenticulaires sur l’horizon. Tout le reste est pervenche comme une mer inversée.

Nous redescendons longuement du piton vers le lac, par des sentiers glissants encore. Hier ils devaient être une véritable patinoire. Un bateau nous prend pour nous mener à une cascade « pour se baigner ». Comme si nous éprouvions le besoin irrépressible de nous baigner alors que nous émergeons d’une journée entière de pluie… Mais le touriste, comme tout gamin, n’aspire qu’à se baigner dans la journée, chacun le sait. Le pique-nique consiste à avaler les sandwiches au pain élastique habituel, toujours les mêmes, un au fromage, un au jambon, suivi d’une orange et d’un Granny issu de la caisse apportée de France, avec une briquette d’un quart de jus de fruit. Cet en-cas avalé, nous reprenons le bateau jusqu’à une rive où nous attend un camion Zil de l’armée soviétique.

camion zil cuba

Nous disons adieu à nos deux « guides » locaux qui n’auront pas guidé grand-chose mais « gagné » des dollars, pour embarquer nos bagages et nos personnes dans le presque-char de marque Zil (en cyrillique sur le capot). Il va, avec une obstination mécanique et une forte odeur d’essence brûlée, nous conduire en ahanant sur les pistes défoncées durant trois quarts d’heure jusqu’à un bassin du rio Melodioso au joli nom. Nous y attend une auberge « La Gallinera », touristique en diable, qui nous accueille pour la nuit. Nous dormirons dehors, sous les auvents. Un petit garçon brun et vigoureux de sept ans joue tout seul au base-ball sur une terrasse en béton, pieds et torse nus. Il est ravi d’accueillir un partenaire en la personne de notre nouveau « guide » du jour, Yubran.

Nous sommes quelques-uns à prendre un bain pour nous délasser, dans les eaux du rio mélodieux, puis à sécher au soleil caressant en regardant le garçon frapper de sa batte la balle de ficelle et de chiffon que lui lance l’adulte. Ses muscles d’enfant jouent sur sa poitrine brunie, ses pieds sont bien campés à terre, c’est un petit mâle sérieux tout entier à son jeu. Il se prénomme Orestino, « petit Oreste » pour le distinguer de son père qui porte le même prénom grec d’Oresto.

orestino torse nu cuba

Le dîner est composé surtout d’une cuisse de poulet « à la gallega », recette d’ici, délicieuse, à base de poivron. Suit un fromage de Hollande à la compote de goyave, sucré-salé original tout à fait dans le style de notre nouvelle cuisine.

poulet a la gallega

Incités par Yubran, dont le français décidé propose une colle, Yves et Philippe s’émulent à nous proposer des énigmes « issues des tests d’embauche ». Est-ce pour voir si nous sommes intelligents ou pour se donner le beau rôle ? Je me souviens de celle des trois boutons qui commandent une seule ampoule dans une autre pièce. On ne peut entrer qu’une seule fois pour vérifier si l’ampoule est allumée. Comment faire ? Réponse : il faut actionner le premier interrupteur, attendre quelques instants, appuyer sur le second interrupteur, puis entrer et tâter la lampe. Si elle est froide et éteinte, c’est le dernier interrupteur qui l’allume. Si elle est chaude et éteinte, c’est le premier interrupteur qui l’allume. Si elle est allumée, c’est le second, que l’on vient d’actionner, qui la commande. Outre le nombre des interrupteurs, il faut faire entrer deux paramètres supplémentaires dans la réflexion : le temps et la température. J’avais eu l’intuition de la température mais pas celle du temps à attendre pour vérifier. Je me suis attiré ainsi cette remarque d’Yves : « eh bien, je ne sais pas si tu as été embauché souvent, mais tu es sur la bonne voie. »

Autre énigme : comment aligner dix arbres en cinq rangées de quatre ? Réponse (difficile à trouver) : dessiner une étoile classique à cinq branches. Philippe s’y est essayé toute la soirée. Il dit qu’il a fini par trouver logiquement. Je reste sceptique. Yubran avait soumis la première énigme : un homme croise un paysan qui revient de Santiago. Il porte quatre sacs qui contiennent chacun quatre chattes et chacune des chattes allaite quatre chatons. Combien de sacs, de chattes et de chatons vont à Santiago ? La réponse, je la trouve très vite. Il ne faut pas se focaliser sur les détails mais garder à l’esprit le sens de la question. Qui va à Santiago ? La personne qui rencontre l’homme portant le sac et son contenu si divers. La réponse correcte est donc « aucun ». Seul celui qui croise l’homme va à Santiago et pas le porteur de sac ni son chargement.

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Déjeuner cubain au village d’Ignacio

Nous quittons Baracoa pour reprendre les 49 km de la route révolutionnaire appelée la Farola. Des épiphytes – les bromélies – poussent sur les fils électriques tant l’atmosphère est chargée d’humidité. Parfois, des cerfs-volants faits de ficelle et de sacs plastiques sur une armature de bâton, pendent des fils électriques, enroulés par le vent. C’est un sport national enfantin que de faire voler ces oiseaux artificiels.

Sergio nous apprend dans le bus – car il parle toujours – qu’il descend d’Espagnols des Baléares et des Canaries, venus émigrer à Cuba au début du 20ème siècle étant données les conditions économiques de l’Espagne à cette époque. Il nous dit qu’il y a eu peu de mélanges entre races depuis l’abolition de l’esclavage en raison de la ségrégation sociale. Avant, les maîtres faisaient des enfants à leurs maîtresses esclaves ; après l’abolition, le mélange racial a été trop mal vu. Et aujourd’hui ? Sergio n’en dit mot. Je note qu’il glisse toujours sur ce qui n’est pas « dans la ligne ».

Dans un virage de la route, nous nous arrêtons un moment pour acheter de petites bananes parfumées et du cocorocho, cette pâte de fruits faite de coco mais aussi de goyave ou banane (ou orange, ou papaye) vendue en cornets de feuilles de bananier. Cette friandise est très sucrée, avec un goût de fumé qui doit venir de sa préparation artisanale. Selon les cornets (j’en goûte plusieurs), la saveur va de celle du tabac blond à celle du hareng saur. Les enfants d’ici en raffolent. Les vendeurs s’étagent au long de la route « touristique » mais aussi passage obligé des échanges cubains, privilégiant les aires de stationnement. Une femme d’âge mûr a un très beau visage. Un vieux très ridé regarde les étrangers sans un mot, le regard absent. La population de la région est saine et vigoureuse, c’est un plaisir esthétique de la regarder.

gamin noir cuba

Nous nous arrêtons au village d’Ignacio où le bus s’était enlisé à l’aller, il y a trois jours. Le chemin de terre du village conduit tout droit à la plage, une bande étroite de sable entre l’eau et les palétuviers. Cette fois, le chauffeur fait attention de ne pas recommencer à mettre ses roues où il ne faut pas. Le village est endormi dans la torpeur du midi ; les enfants sont encore à l’école, les plus grands loin d’ici. Ils ne reviendront que dans une heure ou deux. La mer est tiède, je me baigne. Mais les hautes vagues roulent bien le baigneur sur le sable grossier qui s’élève brusquement sur la rive. Attention aux rochers cachés qui peuvent blesser. L’une des filles en a fait l’expérience. Le soleil est très vif, assommant. Pas question d’en prendre un bain, nous risquons la brûlure.

Le repas est un pique-nique pris à l’hôtel ce matin. Il se compose de poulet et de frites molles. Mais Hector, le pêcheur, un moustachu en débardeur noir, nous a fait préparer trois poissons. Ce sont de gros pageots rosés, grillés, que l’on mange avec une sauce au citron vert ou au piment. Sa femme est là avec ses deux petits enfants dont l’un est encore au chaud dans son ventre. D’autres enfants voisins viennent nous entourer, curieux comme des chatons. Nous retrouvons le petit fier de sa plaie à la hanche. Un treize ans fin mais musclé déambule souplement, vêtu d’un simple pantalon coupé. Il a un beau sourire et la curiosité amusée de son âge pour les femmes d’Occident. Encore enfant il laisse sa mère lui caresser le visage mais, déjà homme, il a le geste protecteur envers les tout petits. Un sept ans un peu demeuré, au crâne en noix de coco, se met à pleurer. « Il a perdu son père », nous dit Hector, « tout le village l’a plus ou moins adopté mais il n’a pas toute sa tête ». Je lui offre du cocorocho, dont nous avons bien trop, comme aux autres enfants qui nous entourent, en m’adressant pour cela au plus vieux assis sur un tronc.

mere et fils ado cuba

Nous quittons ce hameau sympathique après une palabre d’intellos pour savoir s’il « faut » donner quelques dollars ou des objets, ou rien, ou… Sergio joue les Pilate (l’argent n’est pas « moral »), le pékinois donnerait bien « plus » (que quoi ? on ne sait pas), Françoise est « gênée ». Yves, qui tient la caisse, finit par trancher dans le consensus mou. Ce sera 5US$ qu’il fait accepter à Hector avec quelques mots de gentillesse.

Nous reprenons la route pour la partie la moins agréable, la plaine vers Guantanamo. Le soleil de côté laisse le paysage à contrejour. Les chochottes ont peur de la climatisation, d’autres ont trop chaud et menacent d’être malades, les vitres du bus ne sont pas prévues pour s’ouvrir… Encore une palabre d’intellos avant d’opter pour le bons sens : la climatisation.

L’hôtel de la chaîne Horizonte à Santiago est celui où nous avons pris le pique-nique du premier jour, à la descente de l’avion. Il est à l’écart de la ville, comme souvent les hôtels ici. Est-ce en raison de la pénurie de bâtiments assez vastes et suffisamment modernes dans le centre-ville pour accueillir des touristes ? Ou la volonté politique de parquer les étrangers à l’écart de la population ? Il faut dire que l’île a accueilli 10 millions de touristes l’année précédente. Nous sommes en pleine saison et il faut trouver à loger tout ce monde qui double pratiquement la population de l’île ! Les chambres de cet hôtel sont dispersées dans des bungalows semés dans un dédale de jardins. Il y a même une piscine.

pere et fils cuba

Après la douche et la prise d’un daïquiri au bord de la piscine, la nuit est tombée. Elle tombe tôt comme toujours sous les tropiques. Vers 18h le crépuscule est là, un quart d’heure plus tard il fait pleinement sombre. Le dîner s’effectue dans le périmètre de l’hôtel, dans un grand hall stalinien aux lustres « vieille Espagne » qui ressemble à un ancien réfectoire de couvent. Mais c’est une réalisation de la période socialiste, la lune de miel avec l’Union Soviétique ayant conduit à l’importation de modules de béton préformés pour construire des bâtiments. Le restaurant porte d’ailleurs le doux nom de « Leningrado » ! Le repas est au buffet. Chacun se rue sur les salades, ma stratégie consiste donc à aller directement aux plats chauds avant de revenir quand il n’y a plus personne. Le filet de poisson est goûteux, moins cuit qu’à midi, et ses légumes sont croquants. A ce que nous dit fièrement le cuisinier, il est importé surgelé : ce fait montre combien le socialisme est inefficace. Importer du poisson d’ailleurs dans une île entourée d’eaux poissonneuses, il n’y a vraiment que la vision « politique » socialiste de l’économie pour l’inventer !

cuba et caraibes carte

Françoise ne peut s’empêcher de faire la connaissance d’une tablée de congénères profs ! Ils sont américains – mais oui, des USA mêmes ! Elle peut enfin user de cet anglais qu’elle enseigne aux collégiens pour engager la conversation avec une dame d’âge mûr qui s’avère être une surveillante générale de lycée. Son groupe est de Boston. Tous ces grands sachants sont là « en mission officielle » d’étude du système éducatif. C’est la seule condition pour aller légalement à Cuba quand on est américain. Il faut cependant passer par un pays tiers pour atterrir à La Havane, en l’occurrence Montréal, car il n’y a pas de vols directs depuis les États-Unis. Sans « mission » – sportive, culturelle ou cours en tous genres – approuvée par le gouvernement, chacun aurait dû acquitter une amende pour avoir été dans un pays « proscrit ». A condition d’être contrôlé, bien sûr ! Hypocrisie typiquement protestante : tout est dans l’apparence mais le business est as usual.

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Mario Tobino, L’ange du Liponard

mario tobino l ange du liponard
Neufs nouvelles sur la mer et les marins, par un auteur italien devenu médecin psychiatre mais qui a toujours gardé la nostalgie de son enfance en bord de mer, à Viareggio, près de Pise. Très populaire en Italie parce qu’il écrit sans façon, dans le style réaliste qui plaît aux années d’après-guerre, il a reçu en 1962 le prix Strega, l’équivalent du Goncourt français.

L’auteur, né en 1910, a connu ces gamins de douze ans qui devenaient mousses sur les navires encore majoritairement à voiles sur la Méditerranée. Il a connu ces jeunes hommes, capitaines de trente ans dans les années trente. Il raconte ces histoires simples et rudes de marins, réduites aux bases de l’humanité : la femme, la peur, l’autorité, la jalousie, la vieillesse.

La nouvelle qui donne son titre au recueil garde l’unité de temps, l’unité de lieu et l’unité d’action du théâtre classique. Le temps, quelques jours de bonace, qui encalminent inexorablement un navire à voiles ; le lieu, l’étroite goélette, où tout le monde se côtoie, où tout se voit, les corps nus des marins et surtout le bain féminin à l’eau de mer qui plaque le maillot sur les formes juvéniles ; l’action, tous les événements sont liés et nécessaires, comme pour une tragédie : le jeune capitaine qui emmène à bord sa femme tout juste épousée, la bonace qui désœuvre et fait travailler l’imagination, le côtoiement social qui égalise les conditions et suscite le jeu, lequel tourne en drame. La catharsis survient lorsque meurt le capitaine, pour s’être emmêlé les mains en haut d’une corde lors d’une course en tête de mât : le champ est libre désormais pour les hommes. Sauf le Second, en responsabilités, et le mousse, trop jeune pour désirer, tous les marins passent sur la Femme, à tour de rôle, jusqu’au port. C’est la nature, c’est le destin. Qui est l’ange ? La goélette, bien-sûr, mais peut-être aussi la seule femme du bateau – ou bien encore le mousse, le seul à rester libre.

femme de viareggio

Un autre mousse fera naufrage, sans le savoir, dans un bateau voilé qui s’éventre sur un rocher. Enfermé par le prévenant capitaine dans sa cabine, il se retrouve tout seul, mais à trente mètres de la terre. Un vieux berger viendra le délivrer. Travail, sensualité, côtoiement des hommes, terreur d’être englouti – et expérience unique d’avoir fait naufrage et de s’en être sorti.

Les matelots adultes sont en proie à d’étranges lubies : untel croit que sa femme le trompe, bien qu’elle lui ait donné deux gamins. Sur les insinuations d’un serpent sur un autre bord, jaloux de sa joie de vivre, il revient en catastrophe au village côtier, pour trouver sa femme… en bonne mère et bonne ménagère. Un autre, un meccano, ne peut supporter de se faire engueuler par un patron avare qui le houspille un peu fort, alors qu’il s’est levé très tôt pour remettre en état un moteur usé jusqu’aux coussins. Deux marins en bordée se baladent en ville et suivent une femme qui les séduit ; c’est une professionnelle, mais ils n’ont pas les mots pour l’aborder, ni peut-être la paye – ils ne font que rêver. Un vieux se souvient de la mer et se délecte une dernière fois du poisson qu’il a lui-même pêché, accommodé à l’huile et au citron.

viareggio goelette eolo

Un village sur un rocher, avec l’église dans les embruns, est le théâtre de la dernière des neufs nouvelles. La tante de l’auteur vient de mourir, lien charnel et maternel dernier avec l’endroit qui l’a vu naître et où il tant joué, enfant.

Ces histoires simples et vraies, un peu surannées, laissent un charme à l’esprit comme un vin long en bouche. Lues facilement, il ne faut pas se laisser prendre à leur apparente spontanéité car elles font travailler l’imaginaire longtemps encore après avoir été dévorées.

Mario Tobino, L’ange du Liponard et autres récits de mer (L’Angelo del Liponard), 2007, éditions La Découvrance 2015, 133 pages,
Éditions La Découvrance, La Rochelle – attachée de presse Guilaine Depis – 06.84.36.31.85 guilaine_depis@yahoo.com

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Sexe, rhum et cochon de Cuba

À l’arrivée au stade, une voiture de location recueille trois Italiens d’âge mûr, dont les adolescents en vélo qui baguenaudent alentour nous disent qu’ils viennent de se faire une ou deux putes. Cela les faite plutôt rire, ces ados ; ils n’ont pas l’austérité protestante de nos contrées coincées où baiser pour de l’argent est le péché absolu. Ils aiment l’amour, le faire, le voir et, si la femme se fait payer en plus, c’est tout bénéfice. Mais Françoise (qui ne comprend pas l’espagnol) réagit aux quelques bribes qu’elle perçoit de la traduction raccourcie de Philippe et elle se lance tel Don Quichotte contre les moulins. « Quoi ! salauds, salopo » (néologisme inventé pour la circonstance car Françoise ne parle pas plus italien qu’espagnol), « vous, pas honte ? baiser comme ça ? baisar ! » Nous rigolons ouvertement de cette morale militante (en langage « petit nègre » d’un air supérieur foutrement colon !), de ce féminisme décalé, de cette clownerie de gauche bobo. Entre adultes consentants, l’amour, même vénal, est une affaire de contrat, pas de morale publique. Mais allez faire comprendre cela à une fonctionnaire d’État socialiste en pleine psychanalyse !

fille bien roulee cuba

Le bus nous reconduit à l’hôtel en passant dans les vieux quartiers où nous revoyons une fois de plus les filles jeunes, bien moulées dans leurs boléros colorés, et les gosses caramels qui se sont mis à l’aise pour jouer après l’école. Toni nous quitte pour rejoindre sa belle, à qui il a fait en passant signe qu’il allait lui téléphoner sous peu. Encore un que l’amour va tenir occupé ce soir. Françoise, dans cette ambiance si sensuelle, se sentirait-elle frustrée ?

Si les adultes connaissent des sacrifices, la Perle des Antilles (petit nom de Cuba) semble bien être le paradis des enfants. Bien nourris, convenablement soignés, éduqués, ils vont sans guère de contraintes, ni vestimentaires, ni du qu’en-dira-t-on. Ils sont presque tout le jour les pieds nus et jouent sans chemise avec leurs frères et leurs copains. Dans cette atmosphère, même l’école intéresse leur curiosité. Ce n’est que l’âge venant qu’ils se font embrigader et vêtir au-delà du minimum. Dès 14 ans, nombre d’entre eux travaillent, surtout dans les campagnes. Même si cela leur donne une autonomie bienvenue à cet âge d’affirmation, et l’impression d’être utiles, le travail est quand même une contrainte. On les sent curieux de connaître le monde extérieur et la modernité, qui ne sont pas le diable de la propagande télévisée officielle, ils le sentent bien. Cette curiosité vivante, on la sent peu chez les adultes, plus méfiants, plus endoctrinés, moins formés peut-être – ou seulement résignés.

ecoliers torse nu cuba

Le rendez-vous est à 19h au bar pour un daiquiri fait de rhum (5cl), de jus de citron vert (1/2) et de glace pilée. On peut raffiner en ajoutant deux boules de glace au citron pour le moelleux de la crème. Certain ajoutent un trait de marasquin. Nous goûtons aussi le mojito qui est fait autrement. Prenez du rhum, toujours la même dose standard, 5cl, 1 trait de sucre de canne liquide le jus d’1/2 citron vert, un brin de menthe à écraser contre le verre, 25cl d’eau gazeuse et quelques glaçons. C’est meilleur. Je préfère le mojito au daiquiri, mais cela dépend de la température extérieure ! En revanche, je n’aime pas trop le cuba libre, 5cl de rhum et 25cl de cola avec glaçons : trop sucré pour moi.

daikiri de cuba mojito de cuba

Nous partons vers 20h pour le Rancho Toa, un restaurant chic à quelques kilomètres de la ville. La rivière Toa a le plus haut débit de Cuba, serine Sergio dans son micro. Nous sommes seuls en « salle » ; je mets ce mot entre guillemets car, sauf sur un côté, les murs n’existent pas. La nature est là, les arbres, les plantes, immédiats, température oblige. Et les moustiques s’en donnent à trompe joie. Nous sommes placés à la table principale pour les groupes, faite de planches brutes. Nous sommes assis sur des bancs de rondins à dossier. Tout cela est révolutionnaire et cow-boy à la fois, ce mélange constant de socialisme et d’Amérique qui fait la contradiction cubaine. Nous est servie une soupe épaisse de porc aux bananes, en calebasse. Puis le cochon lui-même, grillé à la broche, un long bâton enfilé de la barbe jusqu’au cul – ce qui a donné le mot « barbecue » qui vient des boucaniers. La viande est accompagnée de riz (importé du Vietnam car Cuba n’en produit pas assez pour l’avidité de ses habitants), de beignets de bananes plantains et de salade de tomates et laitue. Chacun va se servir à l’étal du cuisinier, un Noir gras qui, en bon spécialiste culinaire, connaît un peu de français. Le cochon, jeune, est tendre et goûteux (je ne parle pas du cuisinier mais de la bête embrochée !). C’est un met de luxe que nous avons là pour les normes cubaines ! Pas de dessert, invention trop occidentale, mais un café parfumé local.

Malgré la joie de cette nourriture bien choisie et bien préparée, toute conversation a été gâchée par les sempiternels musiciens qui viennent vous assourdir jusque dans votre assiette. Ils sont sept, jouent des airs « urbains » archiconnus qui deviennent des scies à touristes comme « Guantanamera » et « Siempre comandante, Che Guevara ». Les neufs dixièmes des touristes sont assez idiots pour être béatement heureux des rythmes en scie à leurs oreilles. Cela les empêche de penser. Moi, je m’emmerde. Les neuf dixièmes des touristes sont ravis qu’on vienne les tirer de la table pour se trémousser (peut-on appeler ça danser, sans rien connaître des rythmes ni des pas locaux ?). Moi, ça me gonfle. La gaieté factice n’a jamais été mon fort. Je prise plus la conversation des esprits à table que la danse du ventre. Et la chasse aux dollars continue. Les musiciens nous ennuient, mais il est « de bon ton » de les rémunérer. Les dix dollars chacun de la cagnotte créée hier soir pour régler pourboires et boissons collectives sont presque bouffés. Il s’agit ici de chasser le dollar où qu’il se trouve. Le touriste est un citron qui doit être pressé sous des airs avenants. On le prend par le gosier, par le sentiment, par la bienséance ou par la queue, peu importe. Les capitalistes doivent payer pour exister, n’est-ce pas dans la propagande ?

cochon de cuba

Nous rentrons vers 22h. Se déchaîne encore à l’hôtel l’animation des danseurs et danseuses salariés. Mais le vent est resté fort ce soir, et les mâles qui se trémoussent ont cette fois enfilé le tee-shirt qu’ils avaient quitté les soirs précédents pour s’exhiber devant les spectateurs dans une parodie de Loft Story showisée à l’américaine. Une vingtaine d’Américains justement, avachis, contemplent la viande très moussante qui se fait mousser sous leurs yeux. Ils paraissent abrutis et je ne sais si c’est l’effet du rhum traîtreusement avalé dans des cocktails sans force apparente ou si c’est l’effet hypnotique de la sono bien trop forte. Je ne les plains pas, chacun prend son plaisir où il le trouve. Mais j’avoue que ce plaisir à l’américaine n’est pas de ceux qui me sont bienvenus.

Quand la musique se tait, quelque part dans la soirée, on entend crisser les palmes et déferler les vagues. À mes oreilles, c’est quand même autre chose !

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Daniel Easterman, Le nom de la bête

daniel easterman le nom de la bete
La Bête est celle de l’Apocalypse et son nom est salafisme. Il y a plus de 20 ans, ce qu’écrivait sous forme de divertissement le professeur d’histoire de l’islam à l’université de Newcastle était prémonitoire. L’Égypte – le plus peuplé des pays arabes musulmans – voit une secte léniniste prendre le pouvoir après des décennies de préparation idéologique par les Frères musulmans. A sa tête l’Antéchrist annoncé par l’Apocalypse, la Revanche de l’islam, le Croisé inverse qui veut reconquérir Al Andalus.

Peu importe le grand guignol de la fin (Easterman ne sait pas finir ses thrillers) ; peu importe le procédé par attentats à la bombe (bien passés de mode faute d’artificiers éduqués aujourd’hui) ; peu importe la passivité coupable des Instances internationales comme des grands pays impliqués (les États-Unis laisseraient-ils faire sans rien faire ?). Reste le message : les sectaires sont des illuminés, donc des ordures particulièrement sadiques et dangereuses, parce qu’agissant (ils le croient) au nom de Dieu.

Michael Hunt est anglo-égyptien ; ex-membre des services secrets britanniques, il a quitté le MI6 il y a des années pour devenir obscur professeur à l’université américaine du Caire. C’est un ancien ami anglais toujours en activité qui va le convaincre de rempiler lors de son retour temporaire à Londres pour l’enterrement de son père – mais aussi une jeune femme d’Égypte qu’il lui présente l’air de rien, Aïcha, émancipée et laïque, épouse de l’opposant démocratique enlevé puis disparu dont Michael tombe raide dingue lorsqu’il la voit pour la première fois… Le premier chapitre donne le ton (Easterman est expert en premier chapitre haletant).

Al-Kourtoubi (le Cordouan) est un ex-prêtre catholique qui s’est découvert une ascendance mauresque remontant jusqu’à Mahomet ; il s’est converti à l’islam et – plus royaliste que le roi – a fondé une secte activiste efficace. « C’était un groupe secret au sein même d’une organisation clandestine. Au départ, leur but était de travailler à l’étranger, de convertir des gens à l’islam en Occident, particulièrement de jeunes catholiques. (…) Ils prenaient également des contacts. Avec les déracinés, les mécontents, les enragés. A la fin, il en faisait des extrémistes, des terroristes. Al-Kourtoubi se moquait de savoir s’ils étaient de droite ou de gauche, nationalistes ou religieux : ils n’étaient que du combustible pour l’incendie » p.295. Édifiant, n’est-ce pas ? Le daechisme imaginé en 1992 enfin réalisé vers 2012. Abou Bakr al-Baghdadi – qui se présente lui aussi comme un descendant du prophète Mahomet – s’est proclamé calife. A-t-il lu Easterman dans sa jeunesse (il avait 21 ans lors de sa parution) ? Il applique en tout cas toutes les méthodes exposées dans le roman.

Al-Kourtoubi, son double imaginaire, est cultivé, redoutablement intelligent, et connaît les arcanes du pouvoir dans chacun des pays européens. Avec la complicité d’influents politiciens d’extrême-droite au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, en Italie, il lance une campagne d’attentats contre les civils en Europe qui font des milliers de morts. L’objectif ? Déstabiliser les sociétés, les terroriser et les faire réagir par la peur – ce qui signifie la désignation de boucs émissaires et l’anesthésie de toute morale universelle humaniste. Les Européens exaspérés des tueries au nom de l’islam devraient chasser en masse tout musulman présent sur leur sol.  Al-Kourtoubi, fort de sa prise de pouvoir dans un État influent – l’Égypte – pourrait alors les protéger et, en négociant avec les gouvernements européens, récupérer l’Andalousie qui faisait partie du territoire converti. Une « purification ethnique » aurait alors lieu sans pitié, chassant tous les chrétiens et tous les juifs d’Al Andalus pour offrir la province reconquise aux musulmans expulsés de toute l’Europe.

On voit combien les mêmes idées reviennent avec régularité : massacre des Arméniens « cinquième colonne » par les Turcs nationalistes en 1915, expulsion des Grecs « chrétiens donc non-musulmans » par les mêmes Turcs nationalistes en 1920, purification de classe par les staliniens en URSS en 1930, purification raciale des non-Aryens par les nazis dès 1933, purification des « Quatre vieilleries » par les étudiants de la Révolution « culturelle » manipulés par Mao en 1966, purification ethnique par les Serbes en Bosnie, génocide Hutu par les Tutsis… Les problèmes des « Purs » ne peuvent être réglés que par l’éradication de tous les « impurs », arrachement en général violent de tous ceux qui ne sont pas ou ne pensent pas comme les sectaires au pouvoir.

L’auteur, en bon spécialiste du monde arabe et de la religion islamique, décline les premières mesures : rétablissement de la charia intégrale ; police religieuse qui arrête les trains et traque toutes les déviances (une balle dans la tête pour lire un livre traduit) ; obligation du voile pour toutes les femmes qui ne sont plus autorisées ni à conduire, ni à travailler, ni à voter ; fermeture des musées non islamiques et destruction par la foule fanatisée des pyramides, pour édifier un gigantesque Mur entre l’Égypte et le reste du monde ; pogroms anti-coptes (ces vils chrétiens…) avec crucifixions, flagellations, couronnes de lames de rasoir ; accusations gratuites de propager la peste (donc assimilation aux rats) de tous les non-cairotes non-musulmans non-salafistes ; encouragement aux gestes spectaculaires (comme brûler Le Caire pour la récurer somme Sodome et Gomorrhe).

Tout ce qu’accomplit Daesh aujourd’hui était prédit dans les discours exaltés des sectaires de l’islam il y a plus de 20 ans : il suffisait d’attendre. « Je suis pure compassion – déclare Al-Kourtoubi par qui attentats et massacres interviennent – je suis submergé par la douleur et la pitié. (…) Mais c’est Dieu qui a chargé mes épaules, c’est Dieu qui me conduit » p.90. Ce cynisme révoltant ne réclame qu’une balle dans la tête : qui se retire de l’humanité volontairement ne peut plus être traité avec humanité. Les daechistes agissent comme des nazis, avec aussi peu d’état d’âme : « Il n’y avait rien sur son visage. Rien qu’une terrible impassibilité, l’impavidité de la foi qui a dépassé l’émotion ou l’a assassinée. Il pouvait tuer pour son Dieu aussi facilement que d’autres pleurent. Les mains étaient douces, les doigts manucurés ; il était propre et soigné, strict dans ses ablutions, en bref il observait tous les commandements de la religion sauf la compassion » p.468. Un vrai tueur de camps.

Ce bon thriller haletant est épicé d’une histoire d’amour au-delà du conventionnel, il a le mérite de nous faire comprendre les arcanes des sectes contemporaines dans l’islam et – ce qui est plus précieux – la mentalité de ces bourreaux au nom d’Allah qui n’hésitent pas à souiller son Message au profit de leurs bas instincts et de leur petit arrivisme personnel.

Daniel Easterman, Le nom de la bête (Name of The Beast), 1992, Pocket 1997, 543 pages, €0.01 occasion

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A la pêche des âmes et des thons en Polynésie

Le symbole de la commune de Faa’a a chu ! Le flamboyant de la pointe Hotuarea s’est retrouvé à terre sous l’action de fortes rafales de vent. Les morceaux du tronc non mités serviraient à faire des meubles ! Cette pointe est classée depuis 1952 comme site protégé. C’était autrefois le point de départ du sentier qui traversait le district de Faa’a en allant jusqu’à la pointe Tataa à l’Ouest. La légende raconte qu’une femme avec un flambeau, Te vahine ramarama se rendait souvent à la pointe Hotu-area. Elle habitait le mont Ta-aretu d’où elle guettait le passage des âmes en direction de la pointe Tataa, point d’envol des âmes de l’île de Tahiti. Lorsqu’elle allait à la pêche, elle prenait le nom de Te vahine tui a rama (la femme allumant son flambeau) avant de descendre par le sentier jusqu’à Hotuarea d’où elle rejoignait la source Te one roa. De là, elle se rendait sur un banc de sable blanc Toa poto. Ensuite, elle pêchait le long des récifs coralliens, Toa roa et Te aay roa jusqu’à une petite passe appelée Veo dans la barrière récifale à l’extrémité ouest de Faa’a. Sous les apparences de Te vahine ramarama, cette dame pêchait les âmes des défunts (d’après Tahiti Héritage).

vahine en string

Le citron-caviar, vous connaissez ? Dans l’Est de l’Australie, il y prospère ; ce citron caviar poussait dans la nature mais il disparut avec l’arrivée des colons qui ont défriché les terres où il prospérait pour installer leurs cultures et leur bétail. Mais l’agrume a résisté et depuis une vingtaine d’années, connaît une nouvelle vie ! Il a une forme allongée de 6 à 12 cm qui lui vaut le nom de finger lime (Microcitrus australasica) que les Français appellent citron-caviar à cause des petites billes qui le composent et explosent en bouche, à la manière des œufs d’esturgeon. Il y aurait 65 variétés de citron caviar dans la nature mais la plupart ne sont pas bonnes à être consommées. Environ 12 variétés sont commercialisées. La production est estimée à environ 20 tonnes par an Ce fruit se récolte à la main de décembre à août. C’est un produit exclusif, il faut débourser 100€ le kilo en Europe, en Australie 55 $ AUS le kilo. Vu l’engouement, certains tentent de le faire pousser en Californie, en Espagne, mais la qualité n’est pas comparable à celle d’Australie. Les meilleurs fruits viennent des régions subtropicales.

citron caviar

A vos cannes, les ature sont de retour (poisson de la famille des Carangidae). Pour les passionnés de pêche, le poisson n’est revenu que depuis quelques semaines seulement. Femmes, hommes, enfants, occupent dès potron-minet les lieux. Le ature se consomme cru, c’est excellent ! Après les ina’a (béchiques de la Réunion), voici la saison des ature, ensuite viendra celle des moi (poisson-chat de mer), puis suivra le temps des pa’aihere (carangues). Un vrai plaisir d’aller taquiner ces bestioles et si vous ne le voulez pas, vous pouvez acheter au bord de la route un sachet de ature pour 1 000 XPF. Certains pêchent par passion, d’autres pour se nourrir et d’autres pour commercer et arrondir les fins de mois !

ature

Je vous ai déjà parlé de Mehetia, cette île inhabitée située à 110 km à l’Est de Tahiti. Pour les habitués, Mehetia est une véritable réserve à thons. Il faut pour les bateaux les plus rapides, 2heures 30, voire 3 heures pour rallier Mehetia depuis Tahiti. Il y avait en cette fin janvier beaucoup de pêcheurs venus là pour remplir leurs glacières. Certains partent pour une journée. D’autres y restent plusieurs jours. Quelques-uns ont même fait une pêche miraculeuse : sur le trajet ils ont harponné 7 mahi mahi (dorades coryphènes), pêché 6 beaux thons. Le lendemain matin encore 10 nouveaux thons dont l’un de 25 kilos et encore 5 mahimahi sur le chemin de retour. A la marina Tehoro de Mataiea, la rumeur a fait le reste et certains pêcheurs se sont eux aussi lancés dans l’aventure…

La Société des Etudes Océaniennes (S.E.O.) avait consacré son bulletin n°323 à Me’eti’a l’île mystérieuse. Bulletin très bien documenté pour qui s’intéresse à la Polynésie. L’île est rattachée à la commune de Taiarapu-Est (presqu’île de Tahiti).

Hiata de Tahiti.

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Dominique Venner, Un samouraï d’Occident

dominique venner un samourai d occident
J’ai trouvé par hasard en librairie ce guide de survie spirituelle d’un homme qui, jeune, s’est battu avec l’armée française pour défendre la grandeur du pays et qui a découvert, à peine adulte et après s’y être essayé des années, que la politique ne servait à rien d’autre qu’à la petite gloire des médiocres. Dominique Venner s’est alors plongé dans les études historiques et a fondé la NRH (Nouvelle Revue d’Histoire) en même temps qu’il publiait ses réflexions sur le temps long en divers livres. Un samouraï d’Occident apparaît comme un ouvrage longtemps médité, soigneusement rédigé, qui change des torchons à la mode vite jetés sur le papier et vite publiés avant d’être aussi vite oubliés…

Dominique Venner n’est pas dans le « mainstream », comme aime à le dire un Frédéric Martel qui n’a rien à voir (à ma connaissance) avec un quelconque ancêtre prénommé Charles. Venner n’aime pas le capitalisme marchand, ni le progressisme béat qui vise l’illimité en tout, ni les suites du christianisme souffrant et coupable déclinées en communisme, socialisme et autres gauchismes aussi vains que fondés sur l’illusion. Éternelle imposture de Platon qu’un Clément Rosset (que l’auteur ne cite pas) a dénoncée.

Avant de choisir la mort volontaire en samouraï le 21 mai 2013, accompagné d’un témoin plus jeune dans le chœur de Notre-Dame de Paris (édifié au-dessus des piliers des nautes, très ancien sanctuaire celte), Dominique Venner a vécu 78 années de vie intense, laissé cinq enfants et une cinquantaine d’ouvrages, dont certains remarqués : Histoire de l’Armée rouge (prix Broquette-Gonin de l’Académie française) en 1981, Dictionnaire amoureux de la chasse en 2000. Il avait rompu définitivement avec la politique en 1967 pour devenir « historien méditatif ».

Ce n’est pas son positionnement à droite qui m’intéresse, d’autant qu’il s’est beaucoup trompé (De Gaulle avait raison de rendre l’Algérie aux Algériens, ce peuple fier et musulman) ; ce ne sont pas non plus les pudeurs de vierge effarouchée des moralistes « de gauche » dont la position de Commandeur (juger avant d’analyser) est aussi vaniteuse que courte.

Ce qui m’intéresse est l’exemplarité d’un homme, le message spirituel qu’il porte, son élan positif.

Dominique Venner aimait la vie, mais surtout la vie belle, celle que les stoïciens recommandaient de chercher en cette vie même, sans se laisser enfumer par les illusions d’un lendemain chanteur ou d’un au-delà consolateur. Il considérait que le beau créait le bon, et non l’inverse, que ce n’étaient pas les « bonnes intentions » qui donnaient l’exemple mais les actes réels accomplis avec tenue. Il avait de la hauteur – non celle du mépris (il cite en femme exemplaire la concierge de l’Élégance du hérisson) – mais celle du temps long et du socle des valeurs. Nous, Occidentaux, ne sommes pas la planète (ni leaders des valeurs, ni missionnaires « plus avancés », ni maîtres élus par commandement divin) : nous ne sommes pas « universels ». Nous ne sommes que nous-mêmes, issus d’une longue culture qui a produit parfois de la civilisation, parfois de la barbarie, mais aussi légitime que les autres cultures – sans devoir se « fondre » obligatoirement en elles.

male domine institut d art a paris

Qui trop embrasse mal étreint, dit la sagesse populaire ; c’est pourtant ce que le christianisme en premier a promu, que la révolution des Lumières a exigé, que l’essor de la technique a permis, que le système socio-capitaliste a réalisé. Dans un chapitre intitulé La métaphysique de l’illimité, l’auteur montre que, dès la Genèse, Iahvé ordonne que les hommes (à son image…) « dominent les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, toutes les bêtes sauvages et celles qui rampent sur la terre ». A Noé, sauvé des eaux, Dieu répète encore « multipliez sur la terre et dominez-la ». Les Lumières ont sécularisé cette injonction d’orgueil religieux au travers de l’Universel et de l’imposition des Droits de l’Homme au monde entier – droits identiques, homme abstrait (ce que contestent les musulmans, mais aussi les Chinois athées, les Brésiliens catholiques et les Japonais zen – entre autres).

La technique a envahi les industries (orientées « nouveauté »), domptée la recherche scientifique (qui ne recherche plus que ce qui est « utile » à vendre), commandé aux politiques (en leur offrant les gaz de combat, le char mécanisé, la bombe atomique et le F16 ou le Rafale – outils diplomatiques ou militaires) ; elle a permis au système économique d’efficacité maximale qu’est « le capitalisme » de faire renaître sans cesse le désir d’acheter d’autres biens plus puissants, plus petits, plus innovants, plus à la mode. Au détriment de la mesure en toutes choses, de l’harmonie avec la nature, de la sagesse humaine, des ressources planétaires limitées et des ravages de la pollution sur le climat et sur la santé de tous les êtres vivants.

L’Europe après la décolonisation semble sortir de l’histoire, hédoniste, obèse, gavée de gadgets et d’additifs alimentaires américains, bienveillante aux provocations idéologiques et cléricales d’où qu’elles viennent, sans ressort. Contre ce monde uniforme de vaches multicolores (Nietzsche) s’est élevé Dominique Venner ; il a protesté en samouraï en mettant fin à ses jours avec arme. Je ne partage pas ce pessimisme, ni nombre de ses analyses du temps présent (moins « décadent » qu’il ne le voyait), mais reconnais la grandeur du geste. Ce pourquoi ce livre-testament mérite considération.

Un demi-millénaire avant sa publication, Dürer gravait le Chevalier, la mort et le diable. Cette figure impassible de preux armé et armuré, indifférent à la fin dernière comme aux tentations maléfiques ici-bas, est l’un des modèles de Venner. L’autre est la figure – non-européenne – du samouraï : discipliné, entraîné, fidèle à son clan et à sa façon de vivre. Lui Dominique, est resté insoumis aux tentations faciles de notre temps, qu’on songe aux frasques sexuelles DSK ou Houellebecq, aux petits arrangements entre amis de la galaxie Hollande ou Sarkozy, à l’indulgence des juges dans les « petits » délits de banlieue, au déni des intellos bobos qui ne sont jamais sortis hors du quadrilatère de l’entre-soi luxe New York-Saint-Germain-Avoriaz-Saint-Tropez.

arbres au cordeau

En six chapitres rythmés en thèmes courts, Dominique Venner nous parle de la culture européenne qui vient de loin, de l’assemblée des guerriers de l’Iliade au Thing viking jusqu’à la Table Ronde issue de la culture celte. Elle est notre matrice de civilisation, qui a donné des hommes libres parce qu’ils étaient à la fois guerriers et propriétaires du sol. Le citoyen de 1789 renouvellera ce pacte volontaire des adultes responsables qui ont la volonté de faire société en commun et de défendre la patrie en danger. Contrairement au machisme hiérarchique introduit par l’Église chrétienne à la suite de saint Paul, la femme n’est pas dévalorisée dans cette civilisation : Pénélope et Hélène, déjà, sont maitresses d’elles-mêmes et exemples de vertu.

Notre Talmud, Bible ou Coran sont pour Venner ces deux « testaments » que sont l’Iliade et l’Odyssée. Le modèle de vie qui surgit est une triade : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon » p.220. La nature telle qu’elle est ici et maintenant, immuable et changeante, force de vie et perpétuel renouvellement par la mort, ineffable grandeur et catastrophes. En découvrir les ressorts par la curiosité scientifique, méditer sur les fins humaines par l’intelligence et l’astuce, en admirer les merveilles minérales, végétales, animales, humaines, sidérales. Vouloir être beau comme la beauté reconnue, plus sain de corps, plus fort de volonté, plus intelligent – tel est le destin humain, une aspiration à devenir proche des dieux. Comme (je l’ajoute, Venner n’en parle pas) Thorgal dans la bande dessinée. Épuiser le champ du possible est réaliste ; chercher une vie éternelle est illusion. Mais éviter l’hubris – la démesure condamnée par la pensée grecque – qui est propre à notre civilisation technicienne depuis la Renaissance, cette volonté d’illimité consommateur, pollueur, gaspilleur, spéculateur, militaire, génétique… qui commence à nous perdre. « Je m’insurge contre ce qui me nie », dit Dominique Venner p.291.

interrogation owe zerg peintre suedois

Ce pourquoi il nous incite à vivre en philosophe par le contrôle des désirs, passions et ratiocinations. C’est par le stoïcisme, dernier feu de la pensée antique avant le christianisme, que l’auteur se tourne pour trouver cette « vie bonne » dont Montaigne sera un éminent relais. Ce qui compte n’est pas de philosopher en érudit livresque, mais de donner l’exemple par sa vie même. Il s’agit d’un « exercice sur soi, une transformation spirituelle et une modification du comportement dont les effets sur l’âme sont analogues à ceux que produit l’entraînement sur le corps d’un athlète » p.239. Épictète, esclave, ou Marc-Aurèle, empereur, peuvent tous les deux suivre cette ascèse. Mathieu Ricard, bouddhiste tibétain, ne dit pas autre chose… même si l’auteur ne le cite pas, trop enfermé sur son univers très classique.

Bien qu’on le voit borné en références, obsédé par la volonté de montrer que tout est déjà pour les Européens en Europe, ce testament bien écrit, sainement rythmé, serein dans ses idées longues, offre une vue rafraîchissante sur nos interrogations historiques et sur notre destin. Le tous-pareils sur toute la planète est-il souhaitable ? Ou ne prépare-t-il pas la domination paisible et insidieuse du Big Brother consumériste (demain religieux ?) surveillant tous les désirs, toutes les déviances, forçant le consensus pour consommer, voter, bien penser ?

Paris luxembourg marchand de masques

En perles sur ce bracelet bien trempé, sept conseils pratiques à appliquer soi-même :

1/ construire sa citadelle intérieure en tenant un carnet de réflexions et d’observations sur le monde et les êtres,
2/ chaque jour se mettre en retrait pour lire un peu,
3/ pratiquer un sport de plein air ou de combat (selon l’âge et les dispositions) pour vivifier « l’énergie, le courage ou le souci d’excellence » p.302,
4/ marcher dans la nature pour garder le contact avec les éléments, le végétal et les bêtes (désormais « êtres sensibles » selon la loi),
5/ redécouvrir les hauts lieux de notre civilisation, Delphes, Brocéliande, Alésia, le Mont Saint-Michel, Sils-Maria…,
6/ cultiver la beauté pour soi-même, nuages, nuit étoilée, statue, tableau,
7/ retrouver les rites de saison et leur fondement dans le cycle de la nature, créer son almanach familial comme hier les livres de raison.

Dominique Venner, Un samouraï d’Occident – le bréviaire des insoumis, 2013, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 317 pages, €23.00
Un article honnête sur Dominique Venner dans L’Express
Une analyse politique conventionnelle du monde.fr

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Matthew Gregory Lewis, Le moine

Lewis Le Moine babel
Écrit par un attaché d’ambassade anglais à La Haye d’à peine 19 ans, ‘Le moine : un roman’ a fait irruption dans une Europe secouée par la tourmente révolutionnaire et marquée par les massacres de septembre durant la Terreur. Il dénonce résolument l’Église catholique et la compromission de la religion avec les pouvoirs, véritable tyrannie dans la tyrannie avec ses lois d’exception appliquées dans ses couvents et cachots. Il dénonce dans le même mouvement la foule imbécile, prête à suivre toutes les superstitions, puis à se retourner contre ses dominants sans distinction, lynchant tout ce qui porte soutane. Foule dont les intellectuels parisiens de la « bonne » société imitent les mœurs creuses, malgré leur naissance : « je découvris que ceux parmi lesquels je vivais, et dont l’apparence était si policée et séduisante, étaient au fond frivoles, indifférents et dénués de sincérité » p.286 Pléiade. En bref – ce qui est très anglais – ‘Le moine’ dénonce l’absolutisme, celui venu de Rome comme celui issu de la Révolution.

Mais ce fil conducteur n’est une leçon qu’au final, l’essentiel est l’action qui ne cesse pas, entre coups d’éclat et rebondissements. Une histoire de soutane et d’épée qui met en avant le père Ambrosio, moine d’à peine trente ans qui n’est jamais sorti des griffes de l’Église et se trouve donc fort dépourvu devant la vanité, la femme et les désirs de la chair. « On lui apprit à voir dans la compassion qu’on ressent pour les erreurs des autres un crime de la pire espèce. Il troqua la noble franchise de son caractère contre une servile humilité. Et, afin de le guérir du courage qui lui était naturel, les moines terrifièrent son jeune esprit en lui représentant toutes les horreurs qui la superstition leur pouvait inspirer » p.401. En cause les paradoxes et les sophismes, qui déforment la droite Raison, dont le moine use et abuse pour couvrir de hautes justifications ses bas instincts. La nature est distordue par l’institution, l’Église catholique ne faisant que préfigurer le socialisme réel sous Staline puis Mao. Le premier chapitre montre le père Ambrosio en majesté, prêchant dans la cathédrale de Madrid, sa voix mâle et vigoureuse remuant les rombières et faisant se pâmer les jeunes filles. Il est de la dernière mode d’avoir pour confesseur ce vertueux avéré.

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Deux gentilshommes espagnols forts titrés surprennent un échange de lettres lors de la procession des sœurs du couvent, et l’un d’eux est le frère de la jeune fille ainsi vouée à Dieu. En remontant le fil, une série d’histoires imbriquées à la manière du cinéma (à venir) va emporter le lecteur dans une auberge alsacienne où l’on égorge les voyageurs, en un château de Bavière où erre à minuit tous les cinq ans une Nonne sanglante, dans une maison modeste d’un faubourg de Madrid où se languissent une femme déchue et sa fille. L’amour et la mort, l’érotisme et la cruauté, se côtoient sans cesse ; l’un est attisé par l’autre, exaspéré jusqu’au pire. Et il faut l’ingénuité d’un Théodore, valet de 13 puis 14 ans, pour passer entre les gouttes du Mal qui ronge les adultes, comme un elfe messager au bon cœur naturel.

Nous sommes plongés dans le roman gothique de la plus belle eau, les forces de vie tourmentées des carcans imposés par l’immobilisme d’Ancien régime. Quand pouvoir temporel et spirituel sont unis, leur tyrannie s’abat sur tous les déviants aux normes sociales, jeune fille amoureuse d’un autre que le fiancé arrangé, novice ayant prononcé ses vœux un peu trop tôt, fauteuse prête d’accoucher… C’est en retournant les situations que l’auteur montre l’horreur cléricale, le vice du pouvoir et du stupre paré de la vertu des anges. Ambrosio se prend d’affection pour le novice Rosario – qui se révèle la fille Matilda, nymphomane éperdument attirée par lui pour le tenter et qu’il va violer et revioler à satiété avant de s’en lasser. Mais il est pris au sexe et à la menace du scandale : il va devoir suivre sa pente, désirer puis violer Antonia, étouffer sa mère Elvira qui s’oppose, puis poignarder la fille qui se sauve. Ce qu’il devient au final relève du grand guignol aujourd’hui, mais impressionnait vivement les foules d’époque, puisque Satan en personne intervient pour le châtier.

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Le moine a son alter ego femelle en la personne de la prieure du couvent de Sainte-Claire à côté, sadique qui remet en vigueur les lois implacables du passé en ce qui concerne les sœurs ayant fauté : mourir lentement de faim au cachot, nourri d’un pain par semaine et d’un pichet d’eau par jour, à moitié nue dans la vermine. Elle infligera cette punition à Agnès, sœur du comte Lorenzo. Ses crimes étant dévoilés au grand jour, la dame du couvent sera écharpée par la foule ivre de vengeance en plein Madrid. L’érotisme sadien est partout présent dans les excès des instincts mal domptés par la fausse vertu religieuse. Ambrosio s’enfièvre à la vue d’Antonia nue sous son linceul : « Comment pourrais-je renoncer à ces membres si blancs, si tendres, si délicats ? A ces seins gonflés, rebondis, fermes et élastiques ! A ces lèvres, pleines d’une douceur aussi inépuisable ? » p.521. La prieure se repaît d’infliger des souffrances au corps d’Agnès, enceinte : « Elle était à moitié nue ; ses longs cheveux dépeignés lui tombaient en désordre sur le visage, qu’ils cachaient presque entièrement. Un bras décharné pendait inerte sur une couverture couvrant ses membres tremblants et agités de mouvements compulsifs » p.510. Ramener l’être humain au rang de bête dans la fange est un plaisir délicat des pires tortionnaires.

La sœur qu’on avait crue morte n’était qu’endormie, la fiancée enlevée tuée in extremis – permettant à son amoureux trop titré pour elle d’épouser mieux. Car, si Lewis conteste l’absolutisme, il ne conteste pas l’inégalité des rangs. Chacun doit épanouir ses vertus, mais à sa place. Il n’est guère que l’adolescent Théodore qui échappe à cette injonction, tel le Chérubin de Beaumarchais dans Le mariage de Figaro, joué pour la première fois à la Comédie française en 1784. Il est la nature en actes, jeune mâle en liberté qui révèle ses talents par l’exemple de ses protecteurs titrés. Le page Théodore lit beaucoup et compose des poèmes, chante admirablement en pinçant son luth, et prend des initiatives pour régler les affaires de son maître qui, en retour, lui prodigue son affection.

Il existe du Moine une édition réécrite par Antonin Arthaud, mais nous avons préféré l’édition originale, non expurgée. Il existe aussi un film de 2011 avec Vincent Cassel, mais c’est une autre œuvre, orientée vers le spectaculaire de la tentation, qui n’a pas la saveur lente distillée par la lecture.

Matthew Gregory Lewis, Le moine, 1796, Actes sud 2011 collection de poche Babel, 512 pages, €10.70
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Film DVD Le moine, Dominik Moll avec Vincent Cassel, Deborah François, 2011, Diaphana, 100 mn, €8.79

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Yasushi Inoué, La mort, l’amour et les vagues

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L’amour, qu’est-ce donc au Japon dans l’après-guerre ? Est-ce l’amour de la vie qui dépend de l’honneur ? Est-ce l’amour de sa femme qui dépend de l’affection ? Est-ce l’amour d’une vie respectable qui dépend de l’argent ? L’auteur – en bon japonais – déconstruit l’Hâmour (comme disait ironiquement Flaubert) pour en montrer les composantes fondamentales pragmatiques : être bien à deux.

Ces trois nouvelles douces-amères dessinent des ombres à l’amour noir et blanc, trop souvent idéalisé et rendu abstrait en Occident. L’amour japonais est perçu comme simple et naturel entre un homme et une femme. Même si la vie en société est compliquée, l’histoire personnelle tortueuse, le regard des autres pervers : comment l’amour pourrait-il être idéal dans ces conditions embrouillées ?

La première nouvelle voit un jeune homme ruiné par de mauvaises affaires qui va trouver son nom dans les journaux de façon imminente pour scandale. Il décide de se suicider dans une station balnéaire quasi déserte, en sautant de la falaise dans la mer. Mais il ne vit pas seul ses derniers moments : il désire obstinément terminer la relation de voyage de Guillaume de Rubroek en Mongolie en 1253 ; puis une jeune femme indiquant « 23 ans » croise son chemin, elle a décidé elle aussi d’en finir, mais n’en finit pas de se décider, ni de finir. Ces deux-là vont s’accoupler pour la vie, pour revivre, parce que l’honneur ne mérite pas qu’on meure pour lui – après la guerre. « Et si j’essayais de vivre ? » n’est-il pas le message de la jeunesse japonaise en cette fin des années 1940 ? C’est en tout cas le message de l’auteur aux lecteurs.

La seconde nouvelle voit un garçon mûrir, découvrir combien l’attachement à une femme peut être ou peut ne pas être de l’amour. Il croit avoir trouvé la femme de sa vie en dernière année de lycée et son ami le plus proche, amoureux de la même, la lui cède après bagarre. Mais cette femme n’est pas de son niveau culturel, ni social, et trois ans plus tard, alors qu’il sort de l’université, il ne se voit plus faire sa vie avec elle. Il épouse plus tard une fille bien sous tous rapports – sauf l’amour qui n’existe pas vraiment entre eux. Et c’est à chaque fois au jardin de pierres et de sable du Ryôanji, à Kyoto, que se révèle la rupture. La rigueur zen oblige, ceux qui contemplent les lignes pures comme des symboles ne peuvent rester pour eux-mêmes dans le flou. Et ce n’est pas le garçon qui, pour une fois, choisit.

ryoanji jardin zen

La dernière nouvelle marque un anniversaire de mariage. De modestes personnes, dans cet après-guerre chiche en salaire, gagnent par tirage au sort une somme conséquente. Mari et femme sont économes, presque avares tant l’existence est difficile et les gens envieux. Ils décident cependant de faire un voyage en dépensant la moitié de la somme. Ils partent en train, puis en car, jusqu’à l’hôtel de la station célèbre de Hakone. Mais l’endroit leur paraît trop neuf et probablement trop cher. Ils ne demandent pas les prix mais sont d’accord pour trouver plus modeste. De fil en aiguille, d’horaires de car en perspective de passer juste une nuit et revenir, pourquoi ne pas retourner à Tokyo le soir même ? Et c’est ainsi que la somme ne fut pas dépensée mais le voyage effectué. Cet accord tacite entre eux, est-ce bien de l’amour ? Un amour minimum peut-être, mais sans lequel la vie commune ne serait pas possible…

Inoué explore les âmes par petites touches, les sites naturels forts prisés au Japon (même si le jardin de pierre est composé de main d’homme) sont les écrins somptueux qui révèlent le tréfonds des âmes. Peut-on être faux devant la nature ? Sa sauvagerie indifférente quand il s’agit de la mer, son abstraction épurée quand il s’agit du jardin zen, son luxe pittoresque quand il s’agit des montagnes et du lac, forcent les êtres à révéler leur flou intime.

Ces nouvelles touchantes et sèches comme une flèche se lisent d’un trait. Elles laissent une saveur longue, comme un vin longtemps vieilli, comme une observation d’auteur longtemps mûrie. Yasushi Inoué avait 43 ans lorsqu’il les a publiées, au sommet de son art.

Yasushi Inoué, La mort, l’amour et les vagues, 1950, Piquier poche 1999, 114 pages, €5.60
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Arabie saoudite et djihad intégriste jusque dans nos villes

La vision sectaire de l’islam ne vient pas de nulle part. Elle est la rencontre historique du féodalisme bédouin et de l’argent du pétrole, encouragé longtemps par les États-Unis, pays respectueux jusqu’à l’imbécilité envers toutes les croyances religieuses. Mais la situation semble remise en cause.

  • 1744, le sabre de Mohammed ben Saoud se croise avec le goupillon de Mohammed ben Abdelwahhab : en témoigne le drapeau du royaume, un verset coranique au-dessus d’un cimeterre. Abd el-Aziz III ibn Séoud (1880-1953) prend, avec l’aide des britanniques à partir de 1915, le contrôle de la péninsule arabique en investissant La Mecque en 1924, Djeddah et Médine en 1925 ; il se fait proclamer roi en 1932 : l’Arabie saoudite est née.
  • 1945, ibn Séoud conclut avec le président américain Roosevelt sur le croiseur USS Quincy un pacte de défense, pétrole contre protection, renouvelé en 2005 pour 60 autres années par George W. Bush : le royaume wahhabite n’a qu’une vingtaine de millions d’habitants dans une région qui compte des mastodontes démographiques musulmans menaçants sa mainmise sur les lieux saints.
  • 2013, l’Arabie saoudite est vexée par l’absence d’intervention militaire américaine en Syrie, ennemie du royaume, et par le rapprochement avec l’Iran après l’élection d’Hassan Rohani à la présidence. Dans le même temps, l’exploitation qui monte en puissance du pétrole de schiste défait la dépendance des États-Unis vis-à-vis du pétrole saoudien. C’est l’une des raisons de la politique de non-intervention sur le prix du baril en 2014, la chute des cours devant forcer les producteurs américains à revenir acheter du pétrole moins cher dans le Golfe.

arabie saoudite drapeau

État théocratique qui ne subsiste que par le pétrole et la religion, que l’un ou l’autre fléchisse et s’en est fait du pays. Mais la religion a peu à peu asservi l’État. La formation idéologique permanente des mosquées et des écoles coraniques a une emprise plus forte sur les âmes faibles que le prestige militaire ou tribal de la famille régnante. Aujourd’hui, l’État a besoin de la religion et finance son expansion dans le monde entier. Djihad pacifique par les imams envoyés prêcher et enseigner mais aussi – et de plus en plus – djihad violent pour aider les mouvements islamistes sur tous les points chauds de la planète. Au risque d’un retour de flammes de la part des activistes musulmans comme des alliés occidentaux. Pour l’Arabie saoudite, nous sommes probablement à un tournant.

arabie saoudite en sursis

La concurrente directe et active des chiites iraniens depuis la révolution cléricale de Khomeiny en 1979 a incité Arabie saoudite et émirats satellites à donner toujours plus d’argent pour défendre – non la vraie foi – mais la vision étriquée wahhabite, appelée aussi salafiste, de salaf as-salih ou compagnons du Prophète aux origines. Il s’agit d’en revenir à la lettre du texte sacré, avant tout commentaire.

Mais, une fois sur le terrain, les moudjahidines saoudiens n’ont plus de contraintes, ils peuvent enfin donner libre cours au wahhabisme pur qu’on leur a seriné depuis tout petit (14 h de cours par semaine sur 35 dans les écoles saoudiennes) mais que leur propre pays les empêche d’appliquer intégralement : prendre femme avec une pubère de 9 ans comme le Prophète, se « marier » ici ou là en prononçant juste une formule pour forniquer légalement, torturer les impies, amputer les voleurs, flageller les fornicateurs, pendre les homosexuels, crucifier et massacrer tous les non-musulmans et tous les musulmans non wahhabites, glorifier la kalachnikov et le couteau comme instruments de Dieu, commettre les pires exactions possibles – du moment que c’est au nom d’Allah.

C’est ainsi que les femmes sont considérées par nature inférieures aux hommes, manquant d’intelligence et de religion car elles abandonnent prière et jeûne durant menstrues et accouchements. Le Coran indique clairement qu’il faut le témoignage de deux femmes pour contrer celui d’un seul homme. « Chaque fois qu’un homme s’entretient avec une femme, Satan est présent », traduit aussi le Prophète – donc c’est vrai. Ce pourquoi les femmes ne sauraient enseigner aux garçons car « dès 10 ans » l’adolescence qui commence est attirée par la femme… Le troisième calife Othman (gendre de Mahomet, qui a régné de 644 à 656) fit procéder à la rédaction officielle du texte coranique, ordonnant en même temps la destruction de tous les documents fragmentaires contraires.

Le wahhabisme fait de l’islam une religion haïssant toutes les autres. Le recours à la force contre les hérétiques et les égarés est encouragé (versets 5 et surtout 29 de la sourate 9), l’esclavage permis sans limites. Il faut détruire tous les livres autres que « le Livre » (« Boko haram » – books interdits) et démolir les tombes des saints musulmans car elles créent un échelon entre Allah et ses serfs. Le Coran est la seule source de légitimité et détache de toute obéissance au pouvoir temporel. Tout y a été dit une fois pour toute, ce pourquoi la terre ne saurait être ronde et l’homme n’a jamais pu marcher sur la lune. Qu’on ne s’étonne pas des « théories du complot » qui fleurissent sur le net à ce sujet : c’est moins le sionisme ou la CIA qui sont mis en cause que l’impossibilité pour un musulman sectaire wahhabite de concevoir que tout ce qui arrive ne soit pas contenu dans le texte littéral du Coran.

2015 je suis mohamed

Ce tout-est-permis a rencontré le nihilisme des jeunes de banlieue européens du no future. Les armes fascinent parce qu’elles sont un substitut de sexe plus facile à utiliser que le vrai : pas besoin de séduire pour jouir. La mort fascine depuis les jeux violents, les conduites à risque, la drogue et la baston, les règlements de compte « barbecue » (exécution rôti dans le coffre d’une voiture, très courante à Marseille). Nos marginaux se sentent tout-puissants par la violence et se mettent en scène en vidéos narcissiques postées sur YouTube et Facebook. Ils se moquent bien du savoir : contrairement à Jésus, qui débattait à 12 ans avec les docteurs du Temple, Mahomet ne savait ni lire ni écrire et cela ne l’a pas empêché d’être pur aux yeux de Dieu. Mal appris et mal intégrés, ils sont indifférents aux valeurs de la république française mais ils n’ont pas pour ambition de bâtir l’État islamique ou de combattre pour la foi collective –  seule compte leur image virile dans le regard des autres et leur détermination personnelle aux yeux d’Allah : ils veulent être reconnus. La mort au bout, mais pas sans avoir joui comme jamais – avant les plaisirs promis au ciel (ou en enfer…). En rupture, les jeunes de troisième génération ou convertis de nos ghettos sont des suicidaires, manipulés par un acteur régional, le daechiste Baghdadi, qui ne représente que lui-même.

La présence de 30 millions de musulmans dans une Europe ouverte et tolérante pose un problème sans précédent s’ils sont gagnés par la propagande haineuse. Les intégristes nihilistes sont pour l’instant minoritaires, mais le trou noir syro-irakien crée un violent appel d’air. Une fois la barrière psychologique de tuer franchie, pas de retour en arrière : quiconque revient en Europe revient pour son djihad et pour se valoriser à ses propres yeux en massacrant sous prétexte d’Allah. La prise de conscience des intellos de gauche iréniques sur les dangers du cléricalisme armé semble avoir enfin eu lieu avec le choc Charlie.

Fanatisme saoudien

Il nous reste donc maintenant à faire plusieurs choses :

Assurer le droit français et européen, sans surenchère mais surtout sans faiblesse : les lois existent, elles doivent être appliquées sans « polémiques ». Et contrairement aux affirmations gratuites, il existe bel et bien en France des lois « contre le blasphème » : par la loi Gayssot, on ne peut tout affirmer sur la Shoah ni rire des victimes en prônant le négationnisme.

Après le « Charlie du souvenir » éviter de multiplier les insultes bêtes et méchantes qui mettent en danger toute une société pour amuser la galerie ; on peut rire de tout, mais pas de tout le monde, et pas de la même façon brute. Dénoncer par l’ironie le cléricalisme oui, injurier gratuitement et de façon répétée Allah, le Prophète et les croyants n’a aucune utilité durable – au contraire. Je ne dis pas « se taire », je dis « mesurer ses propos » à ce qu’on veut dire comme notre civilisation a su longtemps le faire : voir la note Quand l’Europe parlait français.

Inciter les musulmans non intégristes à assumer leur propre critique des dérives de l’islam et promouvoir mieux encore les œuvres de Mahmoud Hussein, Abdelwahab Meddeb, Hamadi Redissi et d’autres. Non seulement leur donner la parole (comme cela commence à se pratiquer ici ou là) mais aussi monter des colloques sur les différents courants de pensée historiques en islam, soutenir les musulmans non salafistes au lieu de se taire, lorsqu’ils sont attaqués par les réactionnaires d’Arabie saoudite ou d’ailleurs sur des points de conduite. Comme par exemple ces « mille coups de fouet » pour un blog ! Ou l’emprisonnement des militants anti-esclavage en Mauritanie (car La Mauritanie pratique encore l’esclavage, bien qu’officiellement illégal).

Prendre de vraies initiatives diplomatiques pour faire pression sur les États qui financent, directement ou par l’impôt islamique privé, le djihad armé et les prêches intégristes. L’Arabie saoudite et les Émirats, mais aussi le Yémen, l’Égypte, le Pakistan, l’Algérie, la Turquie doivent faire l’objet de vigilance. Les desperados convertis ne sont pas vraiment religieux, mais le prétexte religieux, le financement, les armes et les encouragements viennent de sectes financées plus ou moins en sous-main par ces États. Ce pourquoi « demander des imams en Algérie ou en Turquie » (comme je l’ai entendu d’un fonctionnaire de l’Intérieur) me paraît une idée d’enfer… pavé de bonnes intentions culcul. De même, laisser financer le club de foot Paris Saint-Germain par le Qatar ou participer aux coupes du monde dans les pays cléricaux du Golfe, est une ineptie. C’est laisser croire que l’argent peut tout acheter, y compris l’âme républicaine. Faire preuve de lâcheté, est-ce vraiment ce qu’on veut ?

Et ne plus suivre des États-Unis aussi naïfs que courte-vue dans les interventions contre tous les pays arabes. Nos intérêts ne coïncident pas avec les leurs.

Géopolitique de l’Arabie saoudite

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Alexander Kent, A l’honneur ce jour-là

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Le Destin… Sir Richard Bolitho, vice-amiral de la Rouge, la flotte britannique de Sa Majesté, est en 1804 affecté aux Antilles. La guerre a repris contre Napoléon après l’éphémère paix d’Amiens; il rêve d’envahir l’Angleterre. Les vieux vaisseaux sont retapés pour faire bonne figure et l’Hyperion, démâté lors d’un précédent combat, est récupéré après avoir servi de ponton flottant. Mais ce qui compte est avant tout le caractère des hommes. Bolitho, engagé dès 12 ans, a appris à les connaître et à les aimer parce qu’il sait les reconnaître et s’en faire aimer. Surnommé Dick Égalité par ses marins, il n’a pas la morgue des aristocrates qui se croient d’une race supérieure, non plus que la dureté de ceux qui ont peur.

Son capitaine de pavillon, Haven, est de ceux-là : il fait fouetter les hommes pour un rien, juste pour assurer son pouvoir ; un autre, Sinclair, maniaque de la discipline, fera enchaîner un marin nu durant cinq jours sur le pont, pour avoir désobéi aux ordres de rationnement d’eau. Bolitho ne peut le supporter mais soupçonne quelques replis dans la psychologie de son capitaine. En effet, ce dernier croit que son second, jeune homme fin et musclé à l’air de gitan, a engrossé sa femme. Cela le ronge, il sortira de ses gonds pour tirer sur lui un jour de grande chaleur, alors qu’il apprend par une lettre de son épouse que le bébé est né. Sauf que Parris, le Second, – cela finit par se savoir – préfère les hommes… et s’est accoquiné avec le vicomte Somerwell, celui-là même que Kate, amoureuse jadis de Bolitho, a épousé par désespoir.

Mais Kate aime encore Richard, et sir Bolitho s’est lassé de sa lady Belinda trop londonienne, frivole fêtarde des salons de la haute. Il n’y a pas que les hommes dans l’univers des marins. Les femmes sont le rêve quand on est au loin, le réconfort lorsqu’on est au port, et parfois cet aiguillon qui pousse aux coups du sort. Bolitho, amiral, n’a pas sa place dans les coups de main ; c’est pourtant au cœur de l’un d’eux qu’il se met volontairement, afin de venger une frégate prise par l’ennemi. Est-il suicidaire ? Ou a-t-il plutôt le goût de l’aventure comme à vingt ans ? Il va se faufiler jusque sous la forteresse espagnole qui garde le port aux galions remplis d’or destinés à l’Espagne, alliée de Napoléon. Il va emporter un vaisseau – avec son chargement – au nez des canonniers et à la barbe des vieux barbons. De quoi le racheter aux yeux de l’Amirauté où ces Messieurs « qui font la guerre avec des mots et du papier », selon les dires de Nelson, voient d’un mauvais œil le « scandale » de l’adultère. Bolitho n’en a cure, préférant les bateaux aux bureaux et l’océan aux cancans.

Affecté l’année suivante en Méditerranée, où il revoit brièvement son neveu affectionné Adam dans sa vingtaine flamboyante, il va se heurter avec sa demi-douzaine de navires, à une escadre espagnole de douze vaisseaux. Le vieil Hyperion, un soixante-quatorze qui fait flotter sa marque, est détruit par les bordées d’un quatre-vingt-dix espagnol arrogant, mais l’amiral et ses hommes survivants ont capturé six espagnols avant de rallier Gibraltar. Ce haut-fait n’égale pas l’exploit de Nelson, aux prises avec la flotte franco-espagnole du vice-amiral de Villeneuve à Trafalgar au même moment – où il perdra la vie le 21 octobre – mais il a probablement permis à l’escadre hispanique en Méditerranée de ne pas venir en aide à celle de l’Atlantique. Bolitho applique la tactique même de Nelson : tronçonner la flotte ennemie en deux pour forcer aux abordages.

Adam est désormais capitaine de vaisseau et Bolitho retrouve sa vieille demeure familiale de Falmouth où Kate le rejoint, séparée de son bougre d’époux qui l’avait fait emprisonner et que Bolitho, bouillant de rage, a délivrée à Londres en jouant avec audace de son rang.

Comme toujours, l’aventure est captivante et le spleen comme la tendresse ne sont pas absents de cet univers viril. En cet hiver qui commence et dans ce pays morose, plusieurs heures d’évasion vous attendent, au soleil nu et au grand large.

Alexander Kent, A l’honneur ce jour-là (Honour This Day), 1987, Phébus Libretto 2013, 408 pages, €10.80
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Camilla Läckberg, L’oiseau de mauvais augure

camilla lackberg l oiseau de mauvais augure

Le quatrième opus de la romancière n’a pas la fraîcheur du premier (chroniqué ici), mais fait évoluer les personnages. Le choc entre la banalité quotidienne des policiers, qui ont une vie personnelle normale, et l’exception des actes criminels souvent violents, est un procédé qui tient en haleine. Le lecteur s’habitue aux caractères de chacun : Erica la romancière, désormais mère de famille, Patrick inspecteur dans la trentaine, désormais son mari, Anna sa sœur divorcée, affublée de deux petits turbulents, le gros flemmard de commissaire Mellberg, toujours content de lui et aujourd’hui amoureux (mais oui !… avec une surprise à la fin).

Mais rien ne se passe jamais comme prévu, dans la vie comme dans l’enquête. Anna la dépressive, culpabilisant de s’être laissée faire trop longtemps par un mari violent, retrouve du poil de la bête brusquement avec Dan, ami d’enfance d’Erica. C’est un peu « bizarre » (comme aime à dire le nouveau prix Nobel), mais la Suède n’est pas la France et il faut se dépayser un peu pour comprendre combien le climat nordique peut influencer le moral : lorsque le printemps revient, les jours rallongent vraiment, la nuit éternelle recule, et l’on peut sortir du noir mental aussi vite qu’il est écrit. Incompréhensible pour ceux qui vivent à Marseille ou Toulouse, évidemment, mais s’ils acceptaient un peu les autres comme ils sont ?

L’auteur est trop sensible aux critiques, il est vrai que la Suède est un petit pays (à la population grosse comme le grand Paris) et que « tout le monde » se connaît ou presque. Elle réagit par la bouche de son héroïne : « Après les (…) livres précédents, elle avait eu à supporter certaines critiques dans les médias. Quelques-unes prétendaient qu’elle faisait preuve d’une mentalité d’hyène en prenant des cas réels comme base. Mais Erica n’était pas d’accord avec ça. Elle était toujours très attentive à donner la parole à tous les protagonistes, et elle faisait tout pour dresser une image aussi juste et nuancée que possible de l’événement. Ses livres ne se seraient pas vendus aussi bien s’ils n’avaient pas été écrits avec empathie » p.221.

Cette vision de ses œuvres est plutôt réaliste. Son empathie est réelle et le lecteur apprécie ; il y a du Simenon en Läckberg. Les criminels sont rarement des salauds absolus, ils ont eu souvent une enfance malheureuse (tropisme chrétien béat mais qui fonctionne encore). Mais aussi, quelle enfance peut-elle être harmonieuse dans ce pays luthérien, taiseux, coincé, où tout le monde épie tout le monde et n’hésite pas à le juger d’une bouche pincée ! La France sous Pétain était de cette eau… La génération suédoise actuelle (la nôtre un tantinet aussi) a du mal à se dépêtrer des non-dits et des abus passés. Cette fois, c’est une femme en mal d’enfant qui a rencontré une mère excédée, veuve alcoolique – ce qui s’ensuit a des conséquences jusqu’à aujourd’hui. Une épidémie de crimes portant le même mode opératoire sévit : à chaque fois une mort par abus d’alcool. L’alcoolisme est si courant dans les pays nordiques que les flics concluent souvent à un excès fatal ou à un suicide. Mais Patrick est opiniâtre et a retenu d’une conférence policière un cas non élucidé qui l’a intrigué. La lesbienne qu’il retrouve morte bourrée dans sa voiture défoncée a-t-elle été vraiment victime d’un accident de voiture ? Qui aurait pu lui en vouloir s’il s’agit d’un assassinat ? Sa fille, son ex-mari, son ex-concubine ?

L’enquête démarre sur ces bases incertaines et sur des indices flous, dans le même temps que Patrick prépare son mariage tout proche et que s’installe dans la petite ville une émission de téléréalité à la mode. Elle met en scène de jeunes fêtards déjantés (embauchés exprès pour leurs pectoraux ou leur seins) dont les exploits médiatiques (avidement regardés par toute la Suède) consistent à picoler, insulter et baiser sous l’œil constant des caméras. Il y a de la critique sociale chez Läckberg, et de la bonne. Le jeu des politiciens locaux et des pontes des médias, les exigences de l’enquête policière et des supérieurs sourcilleux qu’il n’y ait pas de vagues, la curiosité féminine et la balourdise masculine sont peut-être un peu convenus – mais traités ici avec maestria. Tout se mêle et tout dérape, parfois rattrapé in extremis. Cet art de composer les histoires à suspense est bien la marque de Camilla Läckberg.

Il est préférable de lire ses romans dans l’ordre (ce que je viens de ne pas faire) car, si chaque enquête est indépendante, l’évolution des personnages gagne à être suivie comme s’ils étaient des amis.

La traduction est un peu plate mais évite les grossières erreurs de français du premier volume.

Camilla Läckberg, L’oiseau de mauvais augure, 2006, traduit du suédois par L. Grumbach et C. Marcus, Acte sud poche Babel noir 2014, 482 pages, €9.70 

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Arnaldur Indridason, Étranges rivages

arnaldur indridason etranges rivages
Que fait un commissaire de police lorsqu’il est en vacances ? Il enquête… Il ne peut s’en empêcher. Il faut dire que le commissaire islandais Erlendur est d’un pays sauvage ou la nature est aussi belle que cruelle, incitant à la vérité nue. Sa quête est obsessionnelle parce qu’il se sent un brin coupable. Il veut savoir : lorsqu’il avait dix ans, son frère de huit ans sorti à cause de lui, l’aîné, a lâché sa main et a disparu dans une violente tempête de neige. Nul ne l’a jamais retrouvé.

Erlendur campe dans le salon de la vieille ferme familiale abandonnée. Le vent hurle alentour ou bien le froid s’insinue, créant des illusions. Ne voit-il pas l’ombre d’un personnage, rencontré enfant qui avait prédit que son frère Bergur, étant une « belle âme », ne serait peut-être pas conservé par ses parents ? Alors l’homme mûr creuse la réalité passée, il creuse son âme de gamin pour faire la lumière. Est-ce de sa « faute » ? Est-ce la jalousie que son frère (qu’il aimait) ait eu en cadeau une voiture miniature qu’il a violemment désirée ?

Il s’intéresse donc aux disparitions dans la neige et le froid, puisqu’il a appris que l’on peut survivre en se protégeant un minimum et que l’être humain est bien plus résistant qu’il n’apparaît. Des marins tombés à l’eau et déclarés morts, se sont mis à revivre des heures plus tard, dans un lieu plus chaud. Durant la guerre, une troupe de Britanniques a été ainsi partiellement sauvée d’une tempête semblable. Mais une femme, Matthildur, avait quand même disparu au même moment. Énigme : Erlendur interroge les derniers témoins, allant de l’un à l’autre pour mieux focaliser ses questions. « Par curiosité et à cause de son intérêt pour les disparitions, il avait fouillé bien plus profondément dans le passé de ces gens qu’il n’en avait eu l’intention au départ. Il n’avait absolument pas cherché à exhumer un crime. C’est le crime qui était venu à sa rencontre » p.255.

Islande nature sauvage

Car une étrange vérité se met progressivement au jour… Une histoire d’amour passionnée, la haine puissante qui va avec. Le cœur humain, dans la nature islandaise, ne peut que se mettre à l’unisson : été explosif et tempêtes hivernales déchaînées. Malgré les non-dits de ces taiseux du nord, dont le quant à soi est un tempérament, Erlendur va savoir. Il connaîtra pourquoi Matthildur a disparu, où son cadavre jamais retrouvé se trouve, pourquoi les faits se sont déroulés.

Il apprendra en même temps que les terriers de renards recèlent parfois des objets humains, conservés par le temps. Et que les bêtes ne dédaignent pas la viande morte, au point d’en rapporter les os les plus succulents à leurs petits, dans leur tanière. Il retrouvera, chez un chasseur devenu vieux, la petite voiture rouge qu’il avait convoitée, sur les pentes d’une montagne où son frère Bergur et lui étaient dans la tempête. Il saura enfin. Et ce deuil impossible des volumes précédents, ce chagrin obsessionnel, trouvera enfin son apaisement.

Ce roman noir, qu’on ose à peine qualifier de « policier » tant il se passe après toute prescription criminelle, est d’une beauté tragique, écrit sereinement, pas à pas. Il démarre comme un vieux diesel, lentement, puis trouve son rythme de croisière. Les chapitres se succèdent, courts, apportant chacun un élément nouveau. C’est très humain, empathique, le lecteur est ému. Un bel ouvrage.

Arnaldur Indridason, Étranges rivages, 2010, Points policier 2014, 356 pages, €7.60
Existe aussi en livre audio MP3, 675 Mo, €21.50

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Découvrir l’Islande sur les pas d’Argoul

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Jordan Belfort, Le loup de Wall Street

jordan belfort le loup de wall street
La « vie et les mœurs des riches détraqués », comme le dit l’auteur, est décrite comme le roman de sa jeunesse, dans ces années 1990 rugissantes. Les Roaring Ninetees ont été célébrées par Joseph Stiglitz dans un livre traduit de façon imbécile en français par Quand le capitalisme perd la tête : tout était possible, le meilleur (l’essor des technologies de l’information et de la communication) et le pire, les arnaques en série des jeunes loups dépravés de la finance. Jordan, « Juif de bas étage » comme il se décrit, « élevé dans un trois pièces du Queens », est l’un de ceux-là. Il a commencé à 20 ans comme « connecteur » pour les vendeurs de titres dans une société de courtage nommée L.F. Rothschild. Un connecteur est une sorte de standardiste, celui qui téléphone 300 fois dans la journée pour décrocher 10 liaisons avec le client de son vendeur, passant en cela le barrage des secrétaires. S’il est obéissant et efficace, il peut monter en grade après ce bizutage : il peut devenir vendeur junior, puis vendeur à son tour.

Cela fait chic d’appeler les vendeurs de titres des « traders », mais ce dernier terme est réservé depuis longtemps à la caste des spéculateurs à la Jérôme Kerviel, ceux qui prennent des risques par l’achat et la vente pour compte propre – le leur ou celui de leur employeur. Pas grand-chose à voir avec le jeune Jordan Belfort quand il fourgue des actions par paquets aux gogos, comme d’autres des aspirateurs… Parti de « sous-merde » à 20 ans, il devient six ans plus tard « patron » – à 26 ans – en créant en 1987 sa propre société de courtage, Stratton Oakmont. Ce qui lui permet de gagner directement les commissions de placement, mais aussi d’opérer diverses transactions aux limites (ou carrément en marge) de la loi : portage fictif, manipulation de cours, délit d’initié, blanchiment… Il devient richissime, « maître de l’univers » comme c’était la mode de se croire à l’époque. Il méprise les fonctionnaires de la SEC (l’autorité américaine des marchés financiers), car ils gagnent 50 000 $ par an, soit seulement 1% de ce que lui gagne dans l’année…

Jordan fait partie de ces « Juifs féroces » (ainsi dit-il) à l’avidité sans borne et à l’ambition en délire. Raisonneur mais pas intelligent, il ne pense qu’au calcul pour entuber, entourlouper, arnaquer, tromper – à la fois sa femme, les fonctionnaires, les lois et les WASP, ces White Anglo-Saxons Protestants qui ont la culture et l’ancienneté que lui n’aura jamais. La richesse, contrairement à ce que son micro cerveau pense, n’est pas une masse d’argent à disposition, c’est une éducation. La vulgarité est de confondre le beau avec le cher. Or tout ce qui compte, pour Jordan Belfort, n’est ni le plaisir des objets et bijoux, ni le confort des vêtements, voitures et maisons, mais ce qu’il a payé. Le fric comme supplément de bite, pour faire des enfants dans le dos des clients afin d’asperger des obligés reconnaissants tant que la manne dure.

Une telle existence revancharde, tout entière mue par le ressentiment de classe et de race (la seconde submergeant la première très souvent aux États-Unis), est tristement vouée à l’impuissance : qu’a-t-il donc créé, Jordan Belfort, après ces quelques années d’excès en tous genres ? Rien. Que deux enfants qui vivent avec sa seconde ex-femme, et à qui il destine – dans un langage de charretier – ces lignes de « mémoires» (d’ailleurs très sélective…). Sa société a disparu, ses amis l’ont quitté dès qu’il n’a plus eu les moyens de les shooter, sa femme s’est lassée de ses délires dues aux drogues, aux putes et aux salles des marchés. Le FBI l’a coincé et il purge une peine de prison – où il a enfin le temps de revenir sur cette adolescence très attardée brûlée par tous les bouts.

La « passion toujours ardente pour le rugissement de Wall Street » (p.80) n’est que l’instant. Le jeu, l’arnaque, la brutalité égoïste sont peut-être les « valeurs » de l’Amérique des westerns, que les jeunes hyènes de la finance rejouent en costumes cravate. Mais on ne fonde pas une société adulte sur l’évanescence des plaisirs par le fric. Malgré l’attrait du « délire » que les ados adorent : « De quelle autre façon un homme pouvait-il mesurer son succès – dit cet immature – si ce n’était en réalisant tous ses fantasmes d’adolescent, aussi bizarres qu’ils pussent être ? » p.157. Pauvre Jordan… « Je suis un ado dans le corps d’un adulte », finit-il par avouer p.248. Non sans avoir arnaqué et spolié des milliers de clients, ce dont il se fout comme de sa première capote même dans ces « mémoires » d’excuse. Mémoires probablement téléguidées par son pool d’avocats pour montrer sa rémission et obtenir un allègement de peine pour bonne conduite…

Ce bouseux yankee élevé sur les marchés s’étonne de la richesse ancienne des grands hôtels de Genève ; il leur préfère le neuf et le cliquant. Ce qu’il aime par-dessus tout à chaque jour qui passe, est se défoncer au Mandrax avant la cocaïne, discourir devant ses vendeurs pour les motiver à « téléphoner et sourire », puis se faire une pétasse ou deux à 5000 $ (qu’il appelle les Blue-chips, comme les principales actions de la cote), avant de rentrer à la maison défoncé, en hélicoptère privé, retrouver ceux qu’il appelle de façon quelque peu méprisante « la ménagerie » : ses quelques 22 employés de maison. Il a un chauffeur noir, deux gardes de sécurité italiens, une nounou jamaïcaine, un couple de cuisiniers portugais, sans compter deux biologistes pour l’équilibre écologique de son étang fantaisie, une infirmière diplômée, un pilote d’hélicoptère attitré, un capitaine de yacht et deux matelots à demeure, plus d’autres figurants. Son épouse, « la Duchesse », claque à n’en plus finir l’argent selon ses lubies : 2 millions de dollars pour refaire le salon, 1 million pour paysager le jardin, 400 000 $ pour deux nuits d’hôtel (suite présidentielle). C’en est écœurant de frivole vantardise. Moins on a de cervelle, plus on étale son fric : en Amérique, ceci remplace cela.

Jordan a beau tenter, par ce livre, d’effectuer un bilan pour l’édification des jeunes après s’être laissé aller aux drogues, putes et tromperies diverses, il apparaît définitivement comme un raté de la vie. L’époque voulait ça, mais il n’a pas résisté. J’ai vécu la même époque – certes à Paris mais les mœurs financières n’étaient guère plus belles – et je sais que l’on pouvait résister. Nul être intelligent n’est obligé de réduire sa raison à n’obéir qu’aux seuls bas instincts. Lui, si. Il est ridiculement fier de son « équipe magnifique, explosant de vanité » où « la tension sexuelle était si forte qu’on pouvait littéralement la palper » (p.81). Pipes par les stagiaires mâles ou femelles (du moment qu’ils sont très jeunes), enfilages répétés par tous les trous, drogues diverses pour se motiver, lancer de nain ou rasage de fille en salle des marchés pour motiver les troupes par « le délire » tellement ado d’humilier les autres pour se rehausser : ce ne sont que jeux de collégiens prolongés, immatures et obsédés de sexe. Les vendeurs, tous de moins de 30 ans, s’envoient en l’air constamment « sous les bureaux, dans les toilettes, les penderies, le parking souterrain et, bien sûr, dans l’ascenseur de verre » p.81.

martin scorsese le loup de wall street film

Tous sont pourris par le fric, la fille du standard était embauchée à 80 000 $ par an, le vendeur débutant à 250 000 $, le vendeur confirmé se faisait 3 millions – et le patron ? Oh, juste 1 million par semaine… « Il est facile de les contrôler s’ils sont fauchés », avoue Jordan Belfort. Ils veulent imiter sa « Belle vie » de nouveau riche et s’endettent pour se payer des fringues et des Ferrari – tout comme les racailles de banlieues. Fric et frime, pas besoin d’avoir fait des études, il suffit de décrocher son téléphone et de savoir vendre n’importe quoi. Pour la boite, il suffit « d’émettre de nouvelles actions en-dessous du prix du marché, afin [de] les vendre en réalisant un énorme profit, grâce au pouvoir de ma salle des marchés » p.109. Le même processus est à l’œuvre chez Merrill Lynch, Morgan Stanley, Lehman Brothers et autres. Voilà comment s’expliquent les bulles suivies de krachs initiées par la bourse américaine : 1929, 1987, 1991, 1997, 1998, 2000, 2002, 2007…

« Jusqu’à quel point ma dépendance aux drogues avait-elle entraîné ma vie du mauvais côté ? Sans elles, aurais-je couché avec toutes ces prostituées ? Aurais-je détourné illégalement autant d’argent en Suisse ? N’aurais-je jamais laissé dériver à ce point les méthodes de vente de Stratton ? Bien sûr, il était trop facile de tout mettre sur le dos des drogues : j’étais toujours resté responsable de mes actes » p.568. L’acte de repentance est tellement dans la mode américaine ! Suffit-il de dire « je regrette » pour être pardonné ? D’exposer ses erreurs pour être blanchi ? De dire publiquement mea culpa pour être réhabilité ? Car le fric mal acquis, il le garde… Ce n’est pas lui qui va faire un don à une fondation !

Le lecteur, s’il n’a pas comme l’auteur le QI d’un boutonneux infantile, va être écœuré de tant de cynisme prétentieux, de tant d’égoïsme faussement penaud. Il sera choqué au-delà de toute mesure par ce langage terre à terre, non seulement cru (Rabelais et Céline l’ont fait avec talent), mais d’une vulgarité sans rémission, tout entière tournée autour du sexe. C’est non seulement abject, mais montre combien l’intelligence américaine s’est dégradée dans les années 1990, combien la cupidité et la stupidité ont été les mamelles du succès reconnu, combien les exemples offerts à la jeunesse ont été pourris de l’intérieur. Comment s’étonner d’un Bush, ivrogne « repenti », actionnant le Bien et le Mal en Irak, mentant effrontément à la face du peuple américain ? Comment s’étonner des délires de la finance en 2007, aboutissant au krach le plus grave depuis 1929 ? Comment mesurer l’assurance outrancière des lois extraterritoriales qui mettent à l’amende aussi bien BNP qu’UBS pour des faits qui se produisent hors des États-Unis ? Sinon par ce matérialisme terre à terre, avide et égoïste, d’un peuple qui a la Bible à la bouche mais un petit pois derrière – et une queue qui commande – la cervelle mitée par les drogues les plus diverses ?

Ça le capitalisme ? Vous voulez rire ! Le capitalisme, système d’efficacité économique, exige la concurrence, donc une instance d’État pour la faire respecter. Le capitalisme, même dans sa structure financière la plus évoluée, n’est pas la loi de la jungle, type « loup de Wall Street » : les Américains eux-mêmes s’en sont rendu compte, réglementant à tour de bras depuis l’an 2000 (Dodd-Franck Act, Loi Sarbanes-Oxley, FIN 46…)

Ce que montre Jordan Belfort, dans ce livre édifiant, est combien la bêtise est proche de l’intelligence – et combien une société malade peut encourager des comportements antisociaux. Du livre a été tiré un film, avec Leonardo di Caprio dans le rôle du loup immature. Les images sont probablement meilleures que le texte, car le vocabulaire de chiotte employé par l’auteur n’arrange vraiment rien !

Jordan Belfort, Le loup de Wall Street (The Wolf of Wall Street), 2007, Livre de poche 2014, 765 pages, €8.10
Martin Scorsese, Le loup de Wall Street, DVD de 3 h, Metropolitan video 2014, €22.99 blu-ray

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William Faulkner, Le gambit du cavalier

william faulkner le gambit du cavalier

Suite de L’intrus dans la poussière avec les mêmes personnages, l’oncle Gavin Stevens, avocat du comté, et l’adolescent Charles ‘Chick’ Mallison, mais dans une suite de nouvelles plus ou moins policières. Le décor reste ce comté imaginaire au nom imprononçable du Mississippi mais le personnage central est cette fois-ci l’oncle – qui se marie à un ancien amour de jeunesse après une affaire dramatique. Le neveu a 12, 16, 18 et 20 ans ; il part à l’armée en 1942, engagé dans l’aviation comme l’auteur le fut lui-même.

Le titre évoque une manœuvre aux échecs, le sacrifice volontaire d’un pion et explique le sort du cavalier argentin à la fin du recueil. Les échecs sont une gymnastique cérébrale à laquelle l’homme mûr et l’adolescent se mesurent très souvent. Il est aussi l’intitulé de la dernière des six nouvelles, la plus longue, et donne sa cohérence au recueil. Il y a des meurtres, des idiots, des bagarreurs, des fermiers farouchement indépendants qui se méfient de la ville et de l’État fédéral, des nègres qui rasent les murs mais plutôt serviables quand ils sont en confiance, des « étrangers » yankees ou latinos vaguement interlopes et un shérif qui pèse toujours les forces en présence avant d’agir, car il compte être réélu.

Ce qui compte est de respecter les codes de la communauté fermée des paysans du coin. Quiconque les transgresse est le bouc émissaire commode du groupe qui fait bloc pour se refaire une virginité morale en accusant les étrangers. Le seuil moyen de s’intégrer est d’accaparer la terre par la femme et de féconder les deux. Toute mésalliance est un péché originel puni par l’idiotie, comme Macaque. C’est pourquoi, lorsque l’avocat natif du comté épouse la veuve la plus riche propriétaire du pays, tout est bien qui finit bien… Sauf que les deux ont la cinquantaine bien avancée et que les seuls « fils » par alliance s’engagent dans la guerre tandis que la fille part en Argentine avec son capitaine.

Peu de chair amoureuse dans tout cela, mais des passions avares pour la terre et l’argent, ou la considération de rang. La seule tendresse est celle de la paternité choisie, parrainage non biologique, telle celle de l’avocat pour son neveu, celle de Fentry pour le bébé qui n’est pas de lui mais de la femme qu’il a épousée par amour alors qu’elle était déjà mariée, ou encore celle de l’homme des bois qui avait recueilli, nourri, habillé et éduqué l’idiot Macaque, abandonné. Les pères biologiques sont trop souvent absents, ou jaloux de leur autorité menacée, pour être à la hauteur.

L’oncle a pour lui l’humanisme de ses études à Harvard et Heidelberg, mais il est trop raisonneur et abstrait pour bien comprendre la nature humaine. C’est son neveu Chick, adolescent en pleine sensibilité, qui a souvent l’intuition et le regard aigu. Ni les valeurs, ni la loi, ne suffisent pour comprendre les humains.

William Faulkner, Le gambit du cavalier (Knight’s Gambit), 1949, Folio 1995, 288 pages, €5.95
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50
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Dambatenne parmi les jardins de thé

La richesse de Ceylan consistait jadis dans la culture du café mais un insecte, l’hemileia vastatrix, parvint à tout ravager en détruisant les feuilles dès l’année 1869. Le caféier a donc été remplacé par le thé à l’initiative des Anglais en 1876. Le climat sur les collines de l’intérieur permet une récolte très fructueuse à Ceylan. Sir Thomas Lipton, né en 1850 et mort en 1931, est écossais. Épicier, il achète des plantations de thé à 180 km de Colombo, dans les collines de Poonagala. Autodidacte, il fait fortune avec ses sachets, encore étiquetés « thé Lipton », mais il s’est plus intéressé à la Coupe de l’America et aux régates de yachting qu’à Ceylan. C’est cependant sous son nom qu’est encore établie la plantation Sherwood, à Haputale. Le domaine est devenu entreprise locale dès l’indépendance, son thé est vendu en gros sous le nom de Larkin.

plantation sherwood haputale sri lanka

Nous débutons la journée par un peu de bus, qui nous conduit jusqu’à l’orée de la plantation. Chose curieuse, il fait beau. Nous montons par la route qui serpente parmi les jardins de thé et les hameaux tamouls sur les pentes des collines. Les seuls endroits plats sont cultivés de légumes et construits de maisons. Il y a un temple hindou en bas, une mosquée plus haut, et encore plus haut une chapelle chrétienne à la Vierge. Comme sur les murs de l’école que nous longeons, toutes les religions du pays sont représentées. La façade scolaire représente aussi un écolier du primaire effectuant les mouvements yoguiques du Salut au soleil.

village tamoul haputale sri lanka

Tous les gens que nous croisons nous lancent des hello ! à quelques exceptions près, musulmanes (pourquoi ai-je envie d’ajouter : « évidemment » ?). Les gamins sont particulièrement avenants, curieux de la modernité et du reste du monde. Ils parlent très peu anglais mais n’hésitent jamais (contrairement aux nôtres…) à utiliser leurs maigres connaissances pour parler. Un treize ans pieds nus, chaîne d’or au cou, me demande d’où je viens ; son copain, plus jeune et plus terreux, ne sait dire que « what’s your name » et « give a pen ». Deux autres, assis sur un muret, nous offrent des goyaves vertes qu’ils viennent de cueillir directement à l’arbre. Les femmes sourient, les petites filles se laissent prendre en photo mais ne parlent pas un mot d’anglais, entre pudeur et ignorance.

13 ans et son copain haputale sri lanka

Les parcelles plantées de théiers sont numérotées. Chaque plaque indique la superficie de l’exploitation, le Ph et la teneur en carbonate du sol, enfin la date de la dernière taille des arbustes. Chaque parcelle correspond à une exposition, donc à une qualité de cru. Selon les résultats sur quatre ou cinq ans, le propriétaire va planter un arbre ou deux de plus pour ombrager ou, au contraire, en couper. Des panneaux indiquent qu’il est interdit sur le domaine de chasser, de sectionner les arbres et de jeter des ordures.

jardin de the plantation sherwood haputale sri lanka

Des maximes politiquement correctes en anglais ponctuent la route à chaque virage, là où l’on doit ralentir pour négocier la courbe. Elles portent sur l’environnement dans un mélange de mystique écolo, de libéralisme anglais et de bouddhisme syncrétique. Par exemple : « le fameux équilibre de la nature est le plus extraordinaire de tous les systèmes cybernétiques. Laissé à lui-même, il est toujours autorégulé ». Ou encore : « Ceux qui espèrent apprivoiser et materner des jeunes animaux sauvages les « aiment ». Mais ceux qui respectent leur nature et espèrent les laisser vivre normalement les aiment plus encore. » Et encore : « Une personne qui écrit la nuit peut éteindre la lampe, mais les mots qu’elle a écrits restent. C’est la même chose avec le destin que nous nous créons dans le monde ».

maxime ecolo plantation sherwood haputale sri lanka

Elles ponctuent la montée au Lipton Seat, point de vue culminant où sir Thomas, dit-on aimait à monter le soir pour contempler son œuvre, sinon la beauté calme du paysage.

lipton seat plantation sherwood haputale sri lanka

Nous y prenons un thé, bien entendu, dans une petite boutique installée tout près. Dommage que le choix des qualités ne soit pas développé et que nous devions boire le thé générique, infusé dans l’eau chauffée au feu de bois qui s’est imprégnée du goût de fumée. Les nuages se sont assez levés pour dissiper la brume sur le paysage au-dessous.

the au lipton seat plantation sherwood haputale sri lanka

Nous redescendons par les escaliers sommaires qui servent à drainer les pluies et à accéder à la cueillette avant de visiter la Dambatenne Tea Factory.

farique de the sherwood haputale sri lanka

Le secret de « fabrication » est si bien gardé qu’il est interdit de prendre aucune photo – l’indépendance rend susceptible et tend à garder jalousement des procédés – acquis du colonisateur.

kids tamouls haputale sri lanka

La fabrique travaille au ralenti le dimanche, mais le contremaître nous montre cependant l’usine, contre paiement de 250 roupies chacun. Il nous explique en anglais le processus qui mène de la feuille au sachet. Après cueillette, le séchage sous de gros ventilateurs d’air chaud, puis le roulage en machine, la fermentation quelques heures pas plus, puis trois coupes successives des feuilles avant tamisage et tri par taille, de la poussière (jetée) aux résidus (jetés au compost) – les tailles intermédiaires réparties par qualité. Il y a le BODF (Broken Orange Pekoe Fine), le BOP (Broken Orange Pekoe), le BP (Broken Pekoe), le BPS (Broken Pekoe Souchong) très grossier de basse qualité, enfin le Broken tea, très médiocre. La fabrique ne produit pas de « tips », ces feuilles en bourgeon encore presque blanches, qui sont du goût le plus subtil. Pekoe signifie en chinois duvet blanc et désigne les jeunes feuilles, encore enroulées. Les grades sont alors le TGBOP (Tippy Golden Broken Orange Pekoe), le GFBOP (Golden Flowery Broken Orange Pekoe), le GBOP (Golden Broken Orange Pekoe), le FBOP (Flowery Broken Orange Pekoe), enfin le BOP1 (Broken Orange Pekoe).

femmes tamoul haputale sri lanka

« Pourquoi Orange ? » Eh bien, il semble que ce soit un hommage rendu par les premiers importateurs de thé hollandais à leur famille royale : les Orange Nassau. Le nom, originaire d’un domaine du Vaucluse, a été porté par les princes des Pays-Bas, notamment Guillaume 1er qui combattit les Espagnols de Philippe II, et Guillaume III, qui devint roi d’Angleterre et d’Écosse sous Louis XIV.

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Clément Rosset, Le principe de cruauté

clement rosset le principe de cruaute

La réalité est cruelle parce qu’elle fait souffrir. Se consoler par l’illusion est le remède philosophique par excellence, que les religions exploitent abondamment. Le désespoir n’est pas la mélancolie mais le fait d’être réfractaire à tout espoir d’au-delà et de transcendant : il n’y a de réalité qu’ici et maintenant. Le principe de cruauté est donc, selon Clément Rosset, le principe de réalité suffisante allié au principe d’incertitude. Si la théorie en philosophie est le résultat d’un regard porté sur les choses, on distingue aisément ceux qui voient et ceux qui refusent de voir ce qui est. L’auteur poursuit son entreprise de démolition des illusions et des croyances, pour le plus grand bien de la pensée.

« Le philosophe trébuche habituellement sur le réel non en raison de son inépuisable richesse mais plutôt de sa pauvreté en raisons d’être » p.13. Seul le sens apaise, seul le dessein console, seule la fin justifie. Puisque le réel est insuffisant, la réalité est alors située en-dehors du réel. A cette position de faiblesse, l’auteur oppose le principe que la réalité suffit : elle est pleine et sans pourquoi. N’être pas intelligible n’équivaut pas à n’être pas réel : « Une femme au comportement indéchiffrable n’équivaut pas à une femme qui n’existe pas » p.16. Imparable. « Je soupçonne fort la brouille philosophique avec le réel de n’avoir pas pour origine le fait que la réalité soit inexplicable (…) mais plutôt le fait qu’elle soit ‘cruelle’ et (…) qu’elle constitue un risque permanent d’angoisse (…) intolérable » p.17. (Nous sommes forcés de couper les phrases interminables avec incidentes qu’affectionne un peu trop l’auteur pour les rendre immédiatement compréhensibles bien que – rappelons-le – Clément Rosset soit l’un des rares philosophes qui ne jargonne pas).

Que la réalité soit incompréhensible, à la rigueur, il s’agit de raison et l’homme peut s’en accommoder ; mais qu’elle soit douloureuse, non, et son intolérance conduit au déni. Comme si le développement intellectuel ne s’était pas accompagné du développement psychologique qui convient. La grande tante de Vinteuil, chez Proust, est l’un des plus purs exemples de déni forcené : elle refuse toute preuve de la haute position de Swann, malgré les faits réitérés. Par jalousie sociale probablement, par tendance à ramener le grand bourgeois Swann à sa condition à elle de bourgeoisie moyenne. D’où l’« exorcisme hallucinatoire du réel » p.26. Ce qui « doit être » supplante « ce qui est ». La morale n’en veut pas à l’immoral ni à l’injuste mais à ce qui est, au réel. « Le dernier mot de la philosophie de Platon comme celle de Rousseau me paraît ainsi se résumer à ce simple et aberrant adage : que si la vérité est cruelle, c’est qu’elle est fausse – et doit par conséquent être à la fois réfutée par les doctes et dissimulée au peuple » p.29.

« Pensée morale et pensée tragique se partagent ainsi l’opinion des hommes, leur suggérant tour à tour l’idée la plus apaisante mais la plus illusoire (principe de réalité insuffisante) et l’idée la plus cruelle mais la plus vraie (principe de réalité suffisante). D’où deux grandes catégories de philosophies et de philosophes, selon que ceux-ci en appellent à un mieux-être ou au contraire s’accommodent du pire » p.31. Il va de soi que Clément Rosset se rattache au pire.

L’intérêt d’une vérité philosophique est moins la vérité (toute relative et critiquable) qu’elle énonce que de « dénoncer un grand nombre d’idées tenues abusivement pour vraies et évidentes » p.37. C’est souvent le cas, la partie critique des philosophes est bien plus intéressante que la part de construction : voyez Marx ou Nietzsche, même Montaigne ou Pascal. Ce qu’ils dénoncent est bien plus « réel » que ce qu’ils proposent, trop vague ou incertain. « En tant que philosophie critique, le matérialisme constitue la pensée peut-être la plus élevée qui soit ; en tant que philosophie ‘vraie’, il est en revanche la plus triviale des pensées » p.40. S’en tenir à la moindre des erreurs n’est pas le plus gratifiant.

antoine olivier pilon torse nu

Et pourtant, la bêtise offre le plus beau spectacle du gratifiant dans l’illusion car « elle ne consiste pas, contrairement à ce qu’on pense généralement et à tort, en une paresse d’esprit mais bien en une débauche désordonnée d’activité intellectuelle, dont témoignent par exemple Bouvard et Pécuchet, héros modernes et indiscutés de la sottise » p.41. Peu importe la marotte si elle évacue le réel : l’une chasse l’autre, la collection de timbres chasse la culture du jardin ou l’étude des papillons. Ce qui compte est moins de s’intéresser à quelque chose que de s’étourdir à le faire pour éviter de voir le réel en perpétuel changement et les vérités durement acquises sans cesse remises en cause.

Cette intolérance à l’incertitude aboutit à toute forme de croyance. « L’adhérent fanatique à une cause se reconnaît principalement à ceci qu’il est au fond totalement indifférent à cette cause et seulement fasciné par le fait que cette cause lui paraît, à un moment donné, pouvoir être tenue pour certaine. Un marxiste convaincu prête peu d’attention aux thèses énoncées par Marx, un stalinien convaincu peu d’attention à la réalité historique et psychologique de Staline : ce qui compte pour eux est l’idée purement abstraite que le marxisme est vrai ou que Staline a raison » p.45. Remplacez marxisme par socialisme ou islam, remplacez Staline par Mélenchon ou Ben Laden et vous verrez le même mécanisme psychologique à l’œuvre : le goût de la certitude côtoie dangereusement le goût de la servitude…

Ah, un dernier mot : « Il n’y a nul divorce entre la croyance et la raison, puisque l’objet de la croyance, faute d’être, se soustrait a fortiori à un examen en raison » p.91. Il n’y a pas de solution quand il n’y a pas de problème.

Clément Rosset, Le principe de cruauté, 1988, éditions de Minuit, 95 pages, €13.00

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Peter Tremayne, La septième trompette

peter tremayne la septieme trompette
L’attrait de Peter Tremayne est qu’il vous emmène en Irlande, sur les marges chrétiennes de l’empire romain finissant. Nous sommes en 670, au sud-ouest de l’île, dans une région où chaque vallée a un roi ou presque. Les clans se fédèrent auprès d’un « haut roi ». Malgré cette organisation féodale pour garantir prospérité agricole et protection contre bandits et pillards, les érudits et les flemmards, comme les ambitieux qui ne sont pas « nés », se placent dans le giron de l’Église pour mieux vivre, en savoir plus et donner libre cours à leurs ambitions.

Mais l’Église de Rome est à cette époque de bascule entre les usages libéraux des anciens temps celtiques et les nouveaux usages hiérarchiques et machistes du monde méditerranéen. Fidelma de Cashel, sœur du roi du Muman et ex-sœur en monastère, a obtenu un grade juridique élevé (celui d’anruth qui précède celui d’ollamh), il ne lui en manque plus qu’un pour être juge suprême. Mariée bien que religieuse, soucieuse de préserver les acquis du droit celte bien que chrétienne, avocate bien que sœur de roi, elle n’aime rien tant que s’imposer en tant que femme dans les complots masculins, et agiter ses petites cellules grises au détriment des hormones mâles qui croient que la force prime le droit.

C’en est parfois un peu agaçant, tant les répétitions de préséance pour s’imposer sont rituelles, mais le lecteur habitué n’y fait même plus attention. Même chose pour les noms imprononçables et à rallonge des clans celtiques et les imbrications de parenté qui rendent les derniers chapitres assez peu digeste.

L’action est rondement menée, débutant par un crime et finissant par un massacre, malgré une intrigue inutilement compliquée qu’on ne connaît heureusement qu’à la fin. Un paysan, près du château invaincu de Cashel, découvre un jeune noble mort de trois coups de poignard dans le dos sur le gué qui passe ses terres. Fidelma enquête, ce qui va la mener, flanquée de son fidèle mari et compagnon d’aventures Eadulf de Seaxmund’s Ham, à rencontrer un prêtre ivre qui va la traiter de putain, un jeune homme blond élancé qui se dit barde, d’horribles bandits sans scrupules qui vont l’enlever, un jeune garçon qui sera égorgé, un supérieur de monastère fanatique – mais pas pour son église -, une jeune écervelée avide de fêtes alors que la guerre est aux portes, quelques guerriers fidèles et musclés et un serpent élevé au sein de la famille.

Tout cela se lit fort bien sauf le final, heureusement égayé (si l’on peut dire) par un jeu de poignard en pleine cours de justice. La parution des œuvres n’est pas dans l’ordre, l’auteur regrettant manifestement avoir fait prendre sa retraite à Fidelma et Eadulf dans Le concile des maudits. Pour le bonheur des fans.

Peter Tremayne, La septième trompette (The Seventh Trumpet), 2013, 10-18 mai 2014, 334 pages, €7.80 (€11.99 en format Kindle…)
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William Faulkner, Le Hameau

faulkner le hameau

Éblouissant Faulkner ! Il écrit son Hamlet, mais son personnage n’est pas prince de Danemark mais hameau perdu de la campagne sudiste. En pleine possession de ses moyens littéraires, il offre un feu d’artifice pour son 12ème roman. Fait de nouvelles raboutées mais emportées par un lyrisme puissant et construit en labyrinthe, Le Hameau est le début de la trilogie. Il conte l’ascension des petits Blancs après la guerre de Sécession. Vaincues, les grandes familles aristocratiques à esclaves laissent la place aux petit-bourgeois malins. Dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, à des milles de Jefferson, une agglomération d’une centaine d’âmes est envahie de rats.

Ce sont les Snopes, une famille du coin, petits Blancs au passé douteux, métayers qui n’hésitent pas à mettre le feu à une grange lorsqu’on les contrarie – ou qui en font courir la rumeur. Snopes sonne en anglais comme snoop, fouiner, et la référence à ce genre de prédateur (belette, fouine, vison ou rat) est répétée avec des variantes tout au long des chapitres. De l’ancêtre Ab, qui convainc Will Varner le propriétaire du lieu de lui louer une ferme, naît Flem qui s’impose au magasin du même propriétaire, épouse sa dernière fille enceinte d’un autre, puis roule dans la farine tous ceux qui l’entourent, n’hésitant pas à faire appel à d’innombrables cousins et neveux tels Eck, I.O. Mink, Lumb… Certains sont idiots, tel cet adolescent qui se fait chaque soir une vache, sous les yeux égrillards de la communauté mâle rivée au spectacle gratuit au travers d’une planche déclouée. D’autres sont touchants, comme le petit Wallstreet Panic (prénommé d’après la Crise parce que « cela porte bonheur »), modèle réduit de son père Eck, yeux pervenche et salopette bleue, toujours pieds nus et col sans boutons, qui passe tel un elfe innocent entre les poneys déchaînés comme dans une case de bande dessinée.

gamin salopette gamine

Le principal est l’avarice, l’obsession d’accumuler, la crainte donnant le pouvoir, le fait d’impressionner permettant de trafiquer. « T’es trop malin pour essayer de vendre quoi que ce soit à Flem Snopes, dit Varner. Et t’es pas assez bête, sacré nom, pour lui acheter quelque chose » p.594 Pléiade). Lorsqu’un Snopes consent, c’est que vous avez fait une mauvaise affaire. Et même Ratliff, le colporteur conteur, à qui s’adresse la phrase, observateur aigu du hameau et de ses ignorants, se fera avoir… Ratliff sonne comme l’antithèse de Ratkill, éleveur de rats (life) plutôt que tueur (kill) ; il est un peu le joueur de flûte de Hameln, mais pas celui qui ensorcelle les rats pour en délivrer la ville. Il est l’observateur, au-dessus de la mêlée, faisant office de journal local en allant d’un coin à l’autre du comté pour vendre ses machines à coudre, et d’intermédiaire à qui l’on confie un paiement ou une transaction.

La terre est ingrate, qu’il faut travailler sans arrêt tout le jour pour produire maïs et coton. L’existence est dure aux petits Blancs. On ne peut s’en sortir que par le commerce, avant la banque et l’industrie, pas encore arrivées dans d’aussi lointaines provinces. Quoique… signer des billets à ordre entre cousins (ce que font les Snopes au début) n’est-il pas une forme de cavalerie bancaire ? Choisir une femme dure à la tâche et pondeuse d’enfants est le premier pas ; bien marier ses gars à des propriétés est le second. Il y a une ironie peut-être volontaire à faire suivre le mariage de Flem avec Eula, du mariage païen entre l’idiot et la vache, seul dans la forêt d’abord, dans l’étable où tout le monde peut le voir ensuite. Le fils malingre du petit Blanc prend pour femme la dernière fille compromise du gros propriétaire, Eula. Déjà formée à 8 ans, toujours ruminant de la gomme, elle attirait les garçons dès 11 ans par son odeur féminine, toujours molle et placide comme une génisse (le terme est prononcé).

Faulkner donne un portrait sans concession de cette engeance affairiste née des campagnes, sans aucun scrupule, dont la mentalité épouse celle « de l’ancienne loi biblique (…) qui dit que l’homme doit suer ou ne rien posséder (…) un certain goût sévère et puritain pour la sobriété et la ténacité » p.434. Tout le mal ne vient pas des villes, comme le disaient les nostalgiques du monde paysan à la même époque en Europe ; le mal pour Faulkner est dans la nature humaine, à l’image de Dieu mais faite de boue, tiraillée entre Christ et Satan. « Ces Snopes, je ne les ai pas inventés, pas plus que j’ai inventé les gens qui meurent de baisser culotte devant eux » p.562. Par histoires et collages, découpes et montage, cette fresque paysanne à la Balzac est surtout la température mentale qui a fondé l’Amérique. Pour cela passionnant.

Écrit sans ces expérimentations parfois difficiles des premières parutions, voici l’un des meilleurs livres de William Faulkner.

William Faulkner, Le Hameau (The Hamlet), 1940, Folio 1985, 544 pages, €9.40
William Faulkner, Les Snopes (Le Hameau – La Ville – Le Domaine), Gallimard Quarto 2007, 1260 pages, €29.50
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 3, Gallimard Pléiade, 2000, 1212 pages, €66.00

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Martin Amis, L’information

martin amis l information
Dédié à ses deux fils, Louis et Jacob, nés respectivement en 1985 et 1986, ce pavé littéraire londonien est en partie autobiographique. Deux amis d’université, Richard Tull et Gwyn Barry, sont devenus critiques, puis écrivains. L’un réussit, l’autre pas, car l’un se met dans le vent superficiel de la mode tandis que l’autre, plus exigeant, reste obscur et élitiste à ses contemporains. Ils se haïssent au fond mais ne peuvent se passer l’un de l’autre en apparence. Le succès de l’un le rend indulgent pour la jalousie de l’autre, ce qui ne l’empêche pas de baiser sa femme…

Il serait trop simple de chercher le bon et le méchant, la victime et le salaud, tous deux sont mélangés et coupables. La quarantaine est l’occasion du bilan d’une vie, âge de l’auteur et âge des protagonistes. Qu’a-t-on fait de sa vie à cet âge ? Dissipé sa jeunesse au point d’en être ravagé ? Écrit une œuvre qui va compter ? Mis au monde des enfants qui vont vous succéder ? Ce qui rachète Richard sont ses deux fils, faux jumeaux comme le sont les vrais fils qu’il a élevé jusqu’à leur 7 et 8 ans avant de divorcer en 1993. Peut-on être vraiment mauvais lorsqu’on aime ses enfants ? Même s’il écrit mal, compliqué et abscons, Richard est un bon critique ; il manque cependant d’ambition, sans cesse obnubilé par son rival Gwyn. Faux ami (faux Amis ?) qui se laisse porter par le succès, même si ce qu’il écrit « ne vaut pas un clou » comme le dit sa femme (qu’il trompe avec la bonne, avec son agent littéraire et avec l’épouse de Richard). Gwyn Barry ne veut fâcher personne, aucun conflit n’existe dans ses romans, pas même la distinction homme-femme, ce qui plaît à tout le monde, notamment aux vulgaires Américains toujours en mal de politiquement correct.

Martin Amis croque une satire de l’Amérique des années 1990 dans la Troisième partie qui vaut son pesant de délices. Il est redoutable avec « la détermination américaine », cette façon obsessionnelle d’aller jusqu’au bout de n’importe quoi, comme avec l’imitation des autres, névrose nationale. Quand au pot mêlé, il s’en fait une image so British… « En cela elle ressemblait à ses collègues. Du point de vue ethnique, Evry et Ort étaient soit tout, soit rien, ou bien ni ceci ni cela. Bref, des Américains » p.413. Il satirise aussi – comme ses fils avec leurs pistolets laser – la gent littéraire londonienne médiocre, dispersée et jalouse. Il transpose une expérience personnelle, celle d’avoir quitté son agent Pat Kavanagh, épouse de son ami Julian Barnes, pour un agent plus agressif, Adrew Wylie. Comme la querelle fut publique, ce roman a réglé quelques comptes. Martin Amis n’est ni tout à fait Richard, ni franchement Gwyn ; il s’est dédoublé pour bâtir l’intrigue, façon de promener son miroir critique le long d’un chemin semé d’embûches, celui du petit monde littéraire.

martin amis et son frere philip vers 7 ans

Mais pas seulement. Le tout-venant n’est pas épargné, aussi bien les Noirs de banlieue qui se la jouent gros muscles animés par petit pois, que les bourgeois qui jouent à l’aristo dans les clubs chers où l’on pratique le tennis. L’auteur pointe « les lambeaux de hargne et de rage, les jurons perçants et les phonèmes barbares qui donnaient aux cours grillagés des allures de cages ; à l’intérieur, tout se passait comme si des esclaves ou des animaux doués de parole étaient en révolte permanente contre leurs conditions de détention, le nombre de coups de fouet, la piètre nourriture » p.146. Comment se faire mal et se changer en bête quand on veut être à la mode ? Il est vrai que… « Il ne nous reste pas beaucoup de zones de transcendance aujourd’hui. A part le sport, le sexe et l’art. – Tu oublies les malheurs d’autrui (…) la contemplation languissante des malheurs d’autrui » p.641.

L’information, c’est la mise en forme, au sens physique de la santé-beauté-charme et au sens d’organisation de son existence et de son œuvre. Richard cherche à déstabiliser Gwyn, mais tous les moyens employés, la rivalité sportive, la baise, la violence, sont inefficaces et se retournent contre lui. La crise de la quarantaine conduit à observer l’espace interstellaire et à se trouver bien petit, et mortel.

Autobiographique mais largement romancé, L’information complète la trilogie de Londres qui a commencé avec Money et London Fields. Le lecteur curieux de l’humain et amoureux des traits acérés de Martin Amis ne pourra qu’aimer ce livre, malgré son grand nombre de pages.

Martin Amis, L’information (The Information), 1995, Folio 2002, 679 pages, €2.48 occasion
Les romans de Martin Amis chroniqués sur ce blog

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William Faulkner, Si je t’oublie Jérusalem

william faulkner si je t oublie jerusalem
Deux histoires s’entremêlent, celle d’un étudiant en médecine et de son amante mariée, celle d’un grand forçat et de la femme enceinte qu’il a récupérée en barque lors d’une inondation du Mississippi, le Vieux Père. Deux histoires de paradis perdu où la Femme est la tentatrice, le serpent diabolique qui fait sortir des rails ; deux histoires de destin biblique où ce que Dieu a écrit ne peut être transgressé.

Ce roman très américain, assez loin de nos conceptions du monde en Europe, est marqué de l’empreinte juive d’Ancien testament, une force qui vous dépasse, une obsession à l’amour qui vous emporte, des lois suprêmes qui s’appliquent, implacables. Il n’est pas pour moi parmi les meilleurs romans de Faulkner : trop messianique, trop névrosé, trop moralisateur.

Harry et Charlotte se veulent des êtres libres, animés seulement par l’amour ; l’argent ne compte pas, ni le métier qu’ils font, ni le regard social des autres. Sauf que la vie ne supporte pas l’insouciance ; lorsque l’enfant paraît (est sur le point de paraître), tout ce qui fait les nécessités de l’existence se révèle indispensable : l’argent, le métier et le regard social des autres. Médecin inachevé, Harry croit posséder la technique, mais agir sur qui l’on aime inhibe la raison professionnelle : il rate son avortement et fait mourir son amante. Il sera condamné par le peuple avant de l’être par le tribunal provincial, puis par Dieu dans l’au-delà probablement.

Le forçat, lors de la grande inondation du delta, a pour mission de prendre une barque pour aller récupérer les habitants réfugiés dans les arbres. Cette aventure, analogue à celle de l’existence, le fait errer, quasiment se noyer, recueillir une femme enceinte, faire du feu et récupérer de la nourriture pour le bébé – en bref « mener sa barque » pour passer l’épreuve. Tous survivent, mais lui, le grand forçat, n’aspire qu’à retrouver le paradis tranquille de sa vie recluse en pénitencier. Il se rend, accusé d’avoir tenté de s’évader, et en prend pour dix ans de plus.

ramer rockwell kent

« – Les femmes ! Font chier » fit le grand forçat. » Telle est la dernière phrase du livre, celle qui avoue combien le Serpent induit en tentation, combien Lilith fait perdre aux mâles toute raison, combien Faulkner a été tourmenté par sa femme et ses amantes à l’époque de l’écriture.

Harry a refusé la vie, le grand forçat l’a accueillie ; mais aucun des deux n’en veut. Ils sont trop bien entre hommes, en hôpital réglé comme un monastère ou en pénitencier sécurisé. Malgré la femme et la fornication, chacun aspire à retourner au ventre maternel où tout est réglé pour vous. Comme c’était mieux avant ! Quand aucune responsabilité n’exigeait d’eux la décision et le courage. La liberté est une prison ; la prison rend libre. C’est ce que clamait Sartre sous l’Occupation (ce chantre de l’Engagement qui ne fut « résistant » qu’à la toute dernière heure) ; c’est ce qu’ironisait George Orwell du modèle soviétique dans 1984 : la liberté c’est l’esclavage !

« Si je t’oublie, Jérusalem », chantaient les Hébreux dans les geôles et l’exil à Babylone, selon le Psaume 137. Faulkner avait voulu ce titre pour l’entrelacs des deux histoires sans rapports apparents, Les Palmiers sauvages et Le Vieux Père, mais l’éditeur américain a choisi initialement les palmiers. Il est vrai que l’arbre sec, obstinément tendu vers le soleil contre cyclones et inondations, est une métaphore du vieux Sud. Mais vouloir vivre obstinément, n’est-ce pas orgueil insupportable à la face de Dieu pour les croyants trop raides ? « Cela dépasse les bornes ! Il y a des règles, des limites ! À la fornication, à l’adultère, à l’avortement, au crime – et ce qu’il voulait dire était – À la part d’amour, de passion et de tragédie qui est accordée à chacun à moins de devenir comme Dieu Qui a souffert également tout ce que Satan a pu connaître » p.201 Pléiade.

Pas trop long malgré quelques longueurs, violemment misogyne malgré ses beaux caractères de femmes, ancré dans la boue sudiste comme dans l’âme rigide et donneuse de leçon de ses habitants, ce roman faulknérien en diable peut encore se lire, surtout pour comprendre tout ce qui nous sépare aujourd’hui de ces modernes Texans et sudistes, lecteurs de Bible.

William Faulkner, Si je t’oublie Jérusalem (The Wild Palms), 1939, Gallimard L’Imaginaire 2001, 364 pages, €9.90
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 3, Gallimard Pléiade, 2000, 1212 pages, €66.00

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Genre, était-ce mieux avant ?

J’ai publié sur ce blog il y a quelque temps une note raillant le « c’était mieux avant » entonné par tous les nostalgiques d’un âge d’or qui n’a jamais existé. Il était le temps de leur jeunesse, l’époque qu’ils comprennent enfin trente ans plus tard et dont ils ne retiennent que le côté positif, un monde en apparence plus stable, aux mœurs engluées encore dans « la tradition » (qu’ils ne cessaient de secouer). Mais le monde évolue sans cesse, probablement pas plus le nôtre que celui d’avant. Le désir d’arrêter le temps, de stopper le mouvement des choses, est aussi vain que ridicule, Bouddha l’avait déjà montré il y a 3000 ans.

Ce désir d’éternel ici-bas manifeste une peur panique de ne plus être dans le courant, plus à la hauteur, perdu dans ce qui arrive, de quitter la jeunesse pleine de santé et de désirs neufs. Cet état d’esprit « réactionnaire », au sens premier de réaction à ce qui arrive, pourrait être une tempérance de la raison qui examine les changements pour choisir lesquels suivre et lesquels mesurer. Mais c’est pire : un refus pur et simple d’accepter que le monde bouge, que l’histoire aille son chemin, que les mœurs évoluent – un refus pur et simple de s’adapter, voire de grandir…

ados cuir amis paris

On en voit tant de faux ados de 35 ans, de faux révolutionnaires de 60 ans, des vieux-jeunes habillés comme à 16 ans qui roulent des épaules ou se maquillent comme à l’âge bête. Ils veulent figer la vie, tout comme certains écolos veulent revenir avant le néolithique, cette période où l’homme a cultivé la nature plutôt que d’y prélever. Tout comme les syndicalistes veulent « garder leur emploi » et leurs zacquis, tant pis si les Chinois, les Brésiliens ou les Allemands produisent plus vite, de meilleure qualité et moins cher et si leur entreprise fait faillite faute de se remettre en cause. Tout comme les moral-socialistes veulent imposer un monde des idées sans aucune idée des forces réelles ni des conséquences infernales de leurs « bonnes intentions ». Tout comme les intégristes de toutes religions (la juive, la chrétienne, la musulmane, la communiste, l’écologique) veulent revenir au monde d’hier, figé, intact, créé une fois pour toutes par Jéhovah, Dieu, Allah, l’Histoire « scientifique », ou Gaia la Mère.

Que la femme aspire à être traitée en égale de l’homme, quelle horreur pour ces croisés du retour où les mâles étaient les maîtres et mesuraient leurs richesses à leur horde de femelles et à leurs troupeaux de bêtes et d’enfants ! Mais quel est ce monde merveilleux « d’avant » auquel ils aspirent ? Pour les islamistes, rien de plus simple : tout est écrit dans le Coran. Même si le Coran n’a jamais été « écrit » par Mahomet – qui ne savait ni lire ni écrire – mais issu de multiples disciples qui prenaient note des prêches du Prophète inspiré par l’archange Djibril, des docteurs de la foi ultérieurs qui ont simplifié, raccordé, corrigé, mis en forme, des politiquement correct de chaque époque où s’est composé le Livre définitif. Mais pour les chrétiens intégristes ? Pour les catholiques de Civitas inspirés des protestants évangéliques américains ? Est-ce au monde la Bible auquel ils aspirent ? A celui du Christ en son exemple vécu ? A celui revu et corrigé par le misogyne Paul de Tarse ? Ou simplement au monde bourgeois leurs grands-parents ?

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Justement, ce monde des grands-parents est évoqué par un écrivain autrichien né en 1881 et mort volontairement en 1942. Stefan Zweig avait 19 ans en 1900, il décrit les mœurs de l’empire austro-hongrois aux trois-quarts catholique :

« Qu’un homme eût des pulsions et qu’on lui permît de les ressentir était quelque chose que la convention était bien obligée d’accepter en silence. Mais qu’une femme pût être soumise à des pulsions identiques, que la Création, pour ses desseins éternels, eût aussi besoin d’un pôle féminin, l’admettre sincèrement eût été une entorse à la notion de ‘sainteté de la femme’. A cette époque préfreudienne, on se mit donc d’accord pour imposer cet axiome qu’une créature de sexe féminin n’éprouve aucune sorte de désir physique autre que celui éveillé par l’homme, ce qui, bien entendu, ne pouvait être officiellement autorisé que dans le mariage. Mais comme même à cette époque morale l’air était saturé d’agents érotiques infectieux, fort dangereux, spécialement à Vienne, une jeune fille de bonne famille, de la naissance jusqu’au jour où elle quittait l’autel au bras de son époux, était tenue de vivre dans une atmosphère absolument stérile. Pour mettre les jeunes filles à l’abri, on ne les laissait pas une minute seules. On leur donnait une gouvernante chargée de faire en sorte que pour rien au monde elles ne fissent un pas hors de leur maison sans être surveillées, on les accompagnait à l’école, à leur cours de danse, à leur cours de musique, et on revenait les chercher. On contrôlait tout livre qu’elles lisaient, et surtout on occupait les jeunes filles pour les distraire de toute pensée potentiellement dangereuse. Elles devaient pratiquer le piano, apprendre le chant, et le dessin, et des langues étrangères, et l’histoire de l’art, et l’histoire de la littérature : on les cultivait et on les surcultivait. Mais tandis qu’on s’efforçait de leur donner la meilleure culture et la meilleure éducation mondaine qu’on pût imaginer, en même temps, on veillait soucieusement à les maintenir dans une ignorance de toutes les choses naturelles qui est aujourd’hui [1941] inconcevable pour nous. Une jeune fille de bonne famille ne devait pas avoir la moindre idée de l’anatomie d’un corps masculin, ni savoir comment les enfants viennent au monde, puisque l’ange devait évidemment entrer dans le mariage le corps immaculé, mais également l’âme absolument ‘pure’. Chez la jeune fille, être ‘bien éduquée’ revenait purement et simplement à ‘s’aliéner la vie’, et cette aliénation a été souvent celle d’une vie entière pour les femmes de cette époque » p.929.

Que tous les réactionnaires, ceux qui se réfugient dans la religion à la lettre pour ne surtout plus décider de rien, les tentés par le vote extrémiste à droite, voire les simples conservateurs, méditent ces lignes. Le monde d’hier était un monde étouffant, contraignant, aliénant. Ce n’est pas parce que vous avez peur de la liberté – peur de ne pas être à la hauteur des choix à faire – que vous devez vous réfugier dans la tyrannie d’une caste de prêtres, d’imams ou de politiciens qui promettent tous l’au-delà ou le lendemain, mais jamais ce qui compte : l’ici et le maintenant.

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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William Faulkner, Pylône

william faulkner pylone
Étrange roman tout de trépidation et d’éphémère, centré sur les acrobates aériens des débuts de l’aviation. Frustrés de n’avoir pu se battre durant la Première guerre sur les biplans poussifs, comme l’auteur, ils défient le destin sur des carlingues de contreplaqué emportées par des moteurs surpuissants. Ils inaugurent ici le nouvel aéroport du Juif Feinman à New Valois, sur les bords du lac Rambaud, dans cette contrée mythique de Franciana. Tous les lieux sont inventés, mais désignent la Nouvelle-Orléans et l’aéroport Sushan. On ne sait pas ce qu’avait Faulkner contre les Juifs, sinon qu’ils sont toujours décrits comme gras, citadins, affairistes et démagogues.

L’histoire met en scène deux aviateurs, un mécanicien, une parachutiste, un petit garçon et un reporter. Ces fétus de paille sont apportés par le vent pour le meeting aérien, puis emportés par le destin vers d’autres cieux. Sauf le reporter, dont on ne connaîtra – exprès – jamais le nom, qui reste attaché à sa presse comme le chien à sa niche. Il ne s’élèvera jamais vers les hauteurs du ciel littéraire tant son rédac chef exige qu’il reste à ras de terre : des faits, des infos, rien d’autre. Aucun grand mot en tous cas, non plus que ces phrases interminables où les métaphores fusent tandis que les mots se télescopent. Ce dont Faulkner en ce roman abuse, comme pour bien enfoncer dans le crâne du lecteur qu’il ne lit pas « une histoire » mais de « la littérature ».

Ce procédé est bien lourd, plus encore de nos jours, moins dévorateurs de papier imprimé qu’à la parution, et plus sensibles à l’économie en tout. Ce qui donne de ces longueurs qui donnent envie de laisser tomber avions et aviateurs vers le mitan du livre, surtout que ces volants se vautrent dans le terre à terre d’une interminable saoulerie à l’absinthe frelatée, sans manger ni baiser, tels des zombies.

Car les pilotes, en ce temps-là, étaient d’étranges personnes que l’humain avait à peu près désertées. Ils ne vivaient que pour la mécanique, se rêvant anges dans les cieux, trop bêtes à terre. Ce pourquoi le désir fou de Jiggs pour des bottes en vitrine, qui ouvre le roman, est une approximative métaphore de cet orgueil obstiné du désir. Comme la flamme attire irrésistiblement la phalène au point de s’y consumer, qui veut faire l’ange fait la bête et l’accident n’est jamais loin de la démesure ou des conséquences de l’ivresse. Faulkner, qui s’y connaissait en avions comme en alcools, assimile les deux dans une alchimie où la psychologie n’est pas ce qui brille le mieux. Les aviateurs sont des machines, poussant leur manche dans le ciel ou, lorsqu’ils redescendent, alternativement dans le vagin de leur femme commune, pute dès 14 ans et ne sachant duquel est l’enfant de 6 ans qu’ils traînent avec eux en combinaison maculée d’huile. L’un d’eux a même copulé en plein ciel avec la parachutiste, prise d’une nymphomanie subite avant de sauter. Seul le mécanicien Jiggs, associé avec eux par le hasard du meeting, n’a pas accompli sa mue complète en rouages ; il désire encore ces nourritures terrestres que les autres négligent.

us airplane stearman 1934

Le reporter, fasciné par les volants comme par la beauté fatale qui les accompagne, néglige lui son métier qui est de compiler l’info et de la retranscrire pour que quiconque comprenne. Il a d’ailleurs un regard critique – celui de l’auteur – pour le métier de journaliste, qu’il qualifie dans le dernier chapitre de « ramasseurs d’ordures » : « Et si jamais on supprimait la fornication et le sang, où diable serions-nous tous ? » p.552 Pléiade. Il s’occupe de l’enfant, il donne de l’argent à la femme, il propose sa chambre et son lit au trio. Il négocie même cette cruche d’alcool qui enfiévrera les esprits et conduira, peut-être, à la débâcle finale en inhibant toute raison au profit de la machine et de la gagne.

Mais si l’alcool précipite les choses, comme l’eau versée sur l’absinthe trouble le liquide, chacun suit son destin comme s’il était écrit, poussé par une force à laquelle il ne peut résister : le pilotage pour les deux aviateurs, s’envoyer en l’air sans culotte pour la femme, l’alcool pour Jiggs, la littérature pour le reporter. « Oh, d’accord, il aurait bien pris l’argent. Mais ce n’était pas pour ça qu’il pilotait ce zinc là-haut. Il se serait engagé même avec rien d’autre qu’une bicyclette, pourvu qu’elle décolle du sol. Mais ce n’est pas pour l’argent. C’est parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, de même que certaines femmes ne peuvent pas faire autrement que d’être des putains. Ils ne peuvent pas s’en empêcher » p.589.

Écrit en deux mois, selon l’auteur, ce livre est loin d’être son meilleur, mais le lecteur est gagné par la fièvre de l’écriture et emporté par la passion mécanique, bien qu’englué durant trop de pages dans la saoulerie centrale.

William Faulkner, Pylône (Pylon), 1935, Folio 1984, 339 pages, €8.90
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1479 pages, €58.90

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Martin Amis, La maison des rencontres

martin amis la maison des rencontres

La maison en question est au goulag sous Staline. Les détenus mâles peuvent y rencontrer les détenues femelles avec lesquelles ils sont mariés. Sur autorisation de l’administration des camps et sous l’œil minuté des instances d’État. Certes, Martin Amis ne cesse de se renouveler. Après l’Angleterre – sa patrie – il s’est essayé au roman noir américain ; le voici déguisé en Russe du dernier siècle. Bien qu’assez court, ce roman n’est pourtant pas des meilleurs.

Martin Amis réussit assez bien à se mettre dans la peau d’un zek, ce Russe moyen, patriote et apolitique, envoyé au camp de travail pour avoir prononcé un jour le mot Amérique – alors qu’il désignait une femme. La stupidité administrative s’ajoute à la paranoïa stalinienne et au système de surveillance d’État généralisé pour bâtir cet « avenir radieux » chanté par Marx, Lénine et Staline. Jusqu’au poussah abêti Brejnev, qui affirmait « le socialisme » réalisé… Si c’est cela le socialisme, il a bien fait de mourir, même si son cadavre bouge encore dans les esprits des idéologues jacobins.

Deux frères dans le même camp, l’un protège l’autre, l’autre justifie l’un. Ils sont amoureux de la même femme, Zoya, une Juive – donc suspecte à la xénophobie russo-stalinienne. Mais être juif n’est pas pire qu’être intellectuel ou penser par soi-même, en petit-bourgeois. Seul compte l’accomplissement du socialisme, les plans réalisés à 150% et le chant des littérateurs salariés de l’appareil de propagande comme cet Ananias, mari post-brejnévien de Zoya.

L’auteur a puisé aux meilleures sources publiées sur le goulag, le stalinisme et la période Brejnev – mais son roman a quelque chose de lisse, de seconde main, qui empêche de compatir. Nous sommes loin de Dostoïevski, malgré ce que la quatrième de couverture voudrait nous faire croire. Il se trouve que je connais bien l’histoire de l’URSS pour y avoir consacré une thèse : les récits de Kolyma de Soljenitsyne et Chalamov sont bien plus percutants que ce que nous conte Martin Amis. Même comme prétexte à une histoire humaine, on ne voit guère ce qui est le ressort du roman : est-ce le suicide assisté d’un peuple tout entier ? Pourquoi donc écrire en 2006 précisément sur un système qui s’est écroulé en 1991 ?

C’est un fait que la Russie a massacré allègrement ses serfs sous l’Ancien régime, puis ses soldats en 14, puis ses élites dans les années 20, ses paysans dans les années 30, ses soldats à nouveau dans les années 40, ses Juifs et ses intellectuels dans les années 50, puis à nouveau ses soldats dans les années 80 en Afghanistan, jusqu’aux 186 enfants tués de Beslan et aux 129 civils du théâtre de Moscou en 2002, pris en otage par des Tchétchènes. Poutine ne fait pas plus dans la dentelle pour prendre le pouvoir « démocratiquement », d’opportunes explosions d’immeubles dans les banlieues des grandes villes en 1999 (à Riazan, des membres du FSB sont reconnus et arrêtés, puis relâchés) permettant la dose de terreur suffisante pour assurer la victoire de sa conception de la Sécurité. Martin Amis : « En Russie, un homme risque neuf fois plus qu’un Israélien de mourir de mort violente. S’il s’en sort, il vivra à peu près aussi longtemps qu’un habitant du Bangladesh. Il existe un phénomène démographique : le village des babouchkas – les jeunes sont partis et les hommes sont morts » p.248.

Tout cela est bel et bon, mais quelle est l’histoire ? Elle n’est pas vraiment claire. Deux frères perdus, des mariages impossibles, une sexualité à jamais stérile, et lorsque l’enfant paraît, unique, il est sacrifié « pour la patrie » dans un lointain pays sans intérêt majeur et par une confusion d’aiguillages… L’esclavage d’État dégrade la personne ; elle n’a plus d’initiative, donc plus envie de vivre, ni de se reproduire.

L’auteur s’élève en faux contre cette phrase – tirée de Nietzsche – selon laquelle « ‘Ce qui ne te tue pas te rend plus fort’. Pas du tout ! Pas du tout. Ce qui ne te tue pas ne te rend pas plus fort. Cela te rend plus faible, et te tueras plus tard » p.279. Mais c’est toute la différence – essentielle – entre l’Allemagne et la Russie : la première s’est relevée du nazisme et de la guerre ; la seconde reste enfoncée dans le stalinisme et le souvenir de la guerre.

Hormis cette réflexion, somme toute utile, il n’y a guère de romanesque dans ce livre.

Martin Amis, La maison des rencontres (House of Meetings), 2006, Folio2009, 293 pages, €7.03
Les autre romans de Martin Amis chroniqués sur ce blog

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William Faulkner, Lumière d’août

william faulkner lumiere d aout
Son septième roman, le plus long, est aussi l’un des plus puissants. Le lecteur est pris par cette symphonie aux multiples personnages, envouté par une histoire qui pousse à la manière d’un arbre, allant explorer d’un chapitre à l’autre chacune des branches. Le fil conducteur est la fatalité terrible du péché originel. Qui veut comprendre un peu les États-Unis d’aujourd’hui doit se pencher sur cette histoire faulknérienne du sud, où sexisme et racisme sourdent du puritanisme. Même la musique, « comme toute musique protestante, garde toujours quelque chose de sévère et d’implacable, de prémédité et de froid » p.273. L’Amérique n’a pas fondamentalement changé : égalitaire mais libertaire, elle coagule les communautés en excluant les étrangers au lieu. Putains de puritains.

C’est le cas de deux routards entre Alabama et Tennessee, une femme blanche et un homme au quart noir : étrangers apporteurs d’étrange, ils sont traités comme des parias. La première, Lena Grove, s’est fait engrosser sans être mariée et cherche son homme qui lui a promis de l’installer – mais qui fuit sans cesse les responsabilités. Le second, Joe Christmas, a été abandonné dès sa naissance à l’orphelinat par son grand-père fanatique, parce que sa mère avait fauté avec un « Mexicain » soupçonné d’être à demi-nègre (en fait, nul ne sait) ; il sera adopté par un couple de pasteur tout aussi fanatique, fermier fouettard hanté de chair et obsédé du travail. Autour d’eux, des personnages secondaires étayent l’histoire : Byron Bunch pas encore marié à 35 ans, Joanna Burden en Yankee négrophile, Gail Hightower le pasteur ostracisé, Lucas Burch veule et fuyard, McEachern père fouettard Ancien testament, Doc Hines vieillard paranoïaque.

Le lien commun est la pureté. A divers degrés, en positif ou négatif, mais la hantise de la souillure. Lena veut être légitimée comme mère en recherchant « obstinément » (p.6 édition Pléiade) le père de son enfant ; Christmas se cherche, n’étant ni blanc ni noir, pas même sûr d’être quarteron, ayant la nausée de la baise et finissant par tuer toute ses « mères » nourricières, la sienne l’ayant abandonné ; Doc Hines qui l’a volontairement livré à l’orphelinat est un fou calme (p.95), un paranoïaque focalisé sur la souillure du sang par la faute femelle, l’envie irrépressible de baiser des filles venant pour lui du diable ; McEachern qui élèvera le garçon, est obsédé par la perte, celle de la semence et celle du travail, avare d’accumuler du mérite en obéissant au Seigneur et sublimant les pulsions par le fouet ; tous les personnages ont le dégoût du sexe, du frottement des chairs, des menstrues, des grossesses, de la ménopause. Cette quête éperdue de pureté, analogue à celle du salafisme, incite à la brutalité, à sublimer le sexe par la guerre et les désirs sexuels par les pratiques sadomasochistes. « Plaisir, extase, ils semblent incapables de supporter cela. Pour s’en évader, ils ne connaissent que la violence, l’ivresse, les batailles, la prière. (…) Et, dans ces conditions, pourquoi leur religion ne les pousserait-elle pas à se crucifier eux-mêmes, à se crucifier mutuellement ? » p.273.

La violence éradique, le fouet désinfecte, le meurtre blanchit – la barbarie fait le vide. D’où la guerre des sexes, la guerre des classes, la guerre des races, particulièrement virulentes dans les petites villes du sud des États-Unis : « les gens sont partout pareils, mais il semble que c’est dans les petites villes que le mal est le plus difficile à commettre, où il est plus difficile de s’isoler, que les gens arrivent à inventer le plus d’histoires les uns sur les autres » p.53.

Quoi de plus implacable, comme destin, que de croire en la prédestination ? La folie du Doc Hines, qui livre le bébé à l’abandon après avoir tué le père et laissé mourir la mère – sa propre fille – apparaît comme une « volonté » de Dieu. « Je l’ai marqué déjà », fait-il dire à Dieu (qui n’en peut mais) p.276. D’où cette « passivité tranquille » de Christmas (p.120) et de Lena, la « lente indécision » (p.8) des paysans « pour qui le temps ne compte pas » (et qui rappelle furieusement celle de François Hollande). Si tout est écrit, si tout doit arriver, pourquoi s’en faire ? Le destin s’accomplira comme une volonté de Dieu, il suffit de « laisser du temps au temps » comme l’affectionnait Mitterrand. Quand on a l’identité coupable, la punition vient inéluctablement. Joe Christmas comme Joanna Burden se persécutent comme des frères ennemis, la Femme et le Nègre représentent l’altérité radicale, en ce pays, à cette époque.

negre lynche au texas 1910

L’ordre social exige le dressage de ces enfants du diable et le refoulement des pulsions qu’ils suscitent. Trois femmes et un nègre vont mourir dans le roman, pour assurer cet ordre que le jeune Percy, « fana mili » comme on dit aujourd’hui, parfait fils d’Amérique dans la Garde nationale, accomplira en tuant puis châtrant Christmas pour avoir égorgé la femme blanche. Les sociétés closes sont effrayées du mélange, hantées par l’impur. Nègre blanc est la pire condition, bouc émissaire facile pour les anges exterminateurs, leaders de leur communauté. Il faut écouter Percy dans son idéal : « foi sublime et implicite dans le courage physique et l’obéissance aveugle ; conviction que la race blanche est supérieure à toutes les autres races, et que la race américaine est supérieure à toutes les autres races blanches, et que l’uniforme américain est supérieur à tous les hommes, et que sa propre vie serait le seul paiement qu’on lui demanderait jamais en échange de cette conviction, de ce privilège » p.335.

Écrit en 1932 alors que l’Europe se fascisait à toute allure après la crise de 1929, William Faulkner montre combien ce qu’on reproche aux autres est aussi en soi : le fanatisme, la xénophobie, le racisme. Nazisme, communisme, salafisme, sont quelques-unes de ces convictions dogmatiques éprises de pureté absolue qui considèrent tous les non-membres comme des sous-hommes – et sont hantées par la souillure.

Faulkner montre au contraire que la vraie vie n’est pas puritaine. Obéir à l’Ancien testament n’est pas une œuvre pie mais une névrose collective du surveiller et punir. « Chiennerie et abomination », éructe le vieillard Hines, poussé par une pulsion de mort au point de tout liquider autour de lui, son gendre, sa fille, sa femme, et à tourmenter son petit-fils jusqu’à la fin de ses jours. Est-ce cela, la vie ? L’inverse de la vitalité ancestrale des femmes qui mettent au monde : « Il se rappelle le jeune corps vigoureux qui, même en travail, révélait quelque chose de tranquille et de brave » p.302. L’inverse de la vitalité primitive : « champs fertiles, la vie riche et luxuriante des nègres sur la plantation, les voix chaudes, la présence de femmes fécondes, la prolifique marmaille grouillante, nue, devant les portes, et la grande maison bruyante, retentissante des cris de trois générations » p.302. William Faulkner partage peut-être certains préjugés de son temps, mais pas le racisme sûr de lui-même et dominateur des peuples qui se croient « élus ».

Faulkner se révèle ici nietzschéen dans sa critique impitoyable du fanatisme religieux, du puritanisme de mœurs, du sentiment de se sentir supérieur par obéissance à quelques simagrées prêchées en chaire. Il accuse les poètes à la Tennyson de mensonge en idéalisant la vie hors sol, pour éviter des vapeurs aux bourgeoises. « Bientôt, le joli langage galopant, la langueur anémique pleine d’arbres sans sève et de concupiscences déshydratées, commence à flotter, douce, rapide et paisible. Cela vaut mieux que la prière, et l’on n’a pas à se préoccuper de penser tout haut » p.237.

Un très grand roman des lettres américaines – celui qui vous fait voir l’actualité aux États-Unis telle qu’elle est : Abou Graïb, French bashing, Tea party, amende BNP…

William Faulkner, Lumière d’août (Light in August), 1932, Folio 1974, 640 pages, €8.93
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1479 pages, €58.90

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Martin Amis, Train de nuit

martin amis train de nuit
Pourquoi mourir quand on est jeune, belle, équilibrée et que l’on explore la physique des origines de l’univers ? Jennifer est retrouvée entièrement nue, sur une chaise, avec trois balles dans la tête. Le suicide est douteux, et pourtant tout concorde. Car on n’est pas fille de flic pour rien…

Le commissaire Tom ne peut accepter que sa fille chérie se soit fait disparaître ; il lui faut une explication rationnelle, un coupable ferait vraiment l’affaire car un homicide, ce n’est pas beau, mais logique. Il charge la virago de service d’enquêter, l’inspecteur femme « Mike » Hoolihan, plus mec que nana, à la voix de rogomme au téléphone. Mike au nom de mâle a été violée par son père de 7 à 10 ans : « est-ce qu’il était pédé ? » s’interroge-t-elle. Elle a laissé poussé, aiguisé et renforcé ses ongles « au vinaigre » pour qu’« une fois atteint les deux chiffres », il ne la prenne plus jamais. Mission réussie : le visage ravagé, la mère horrifiée, le couple divorcé, Mike envoyée aux services sociaux se reconstruit peu à peu. Elle garde de l’amour pour son père mais ne peut avoir de vie sexuelle stable, allant d’échec en échec.

femme morte

Ce pourquoi la mort de Jennifer est pour elle comme le train de nuit qui passe sous ses fenêtres, une secousse brutale. Elle va donc s’acharner à tout décortiquer, à commencer par ce suicide en trois balles : est-ce possible ? Il semble que oui, on a même vu quatre balles avec certains revolvers. Mais cela semble tellement inouï que l’information permet de cuisiner les éventuels coupables, à commencer par Trader, le mari de Jennifer, prof sec et intello dont on a connu les accès de violence, des années auparavant, Arn le gros Texan macho qui se croit irrésistible et qui avait rencart ou Baz le prof médiatique auprès duquel Jennifer travaillait à l’université.

La massacrée de la vie enquête sur la vie massacrée ; la grosse laide vieille sur la svelte éblouissante jeune. Martin Amis aime à saisir les contrastes pour cette dialectique entre la vie et la mort. Il prend le ton des romans noirs américains – un brin vulgaire – pour faire de la littérature. Car ce roman n’est pas vraiment policier. La souffrance intime est-elle le véritable héroïsme des temps nouveaux ? Jennifer sentait ses pensées de plus en plus en décalage avec son existence. Janus avait deux faces, l’humanité aussi, même la plus lisse, la plus belle et la plus riche – en apparence.

Martin Amis est bien plus profond qu’il ne paraît.

Martin Amis, Train de nuit, 1997, Folio 2003, 239 pages, €6.46

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William Faulkner, Tandis que j’agonise

william faulkner tandis que j agonise

Cette farce tragique campagnarde aurait été écrite en six semaines (en réalité 47 jours) « entre minuit et quatre heures » dans une soute à charbon, dit l’auteur dans sa préface 1932 de Sanctuaire. Toute un nid de pécores ignares et superstitieux menés par une matrone – jusqu’après sa mort. Défense de rire, c’est le père qui le dit, elle n’aurait pas apprécié et le Seigneur jugera. La matriarche voulait être enterrée à Jefferson, une ville à 40 miles de leur campagne, avec ses parents à elle. Le père, humble et niais, presse tous les fils et la seule fille de s’entasser dans la charrette avec le cercueil pour aller à Jefferson. « C’est ben d’lui ça, un homme qui, toute sa vie, a laissé aller les choses sans s’occuper de rien, d’aller juste se mettre en tête de faire ce qui pourra causer le plus de tourment à tous ceux de sa connaissance ».

Le devoir, obstiné comme on travaille la terre, pas comme ces boutiquiers des villes qui s’enrichissent par leur industrie – le Seigneur jugera : faut-il vivre horizontalement dans l’immobilisme paysan ou verticalement dans la construction ? Ce sont les autres, hors de la famille, qui ont le plus de bon sens : « C’est un fait à remarquer qu’un homme paresseux, un homme qui n’aime pas le mouvement, s’entête toujours à aller de l’avant une fois qu’il est parti. C’est exactement comme quand il refusait de bouger. Comme si ça ne serait pas tant le mouvement qu’il déteste que le fait de partir ou de s’arrêter ». Les lamentables ont peu de convictions, ce pourquoi ils s’accrochent aux rares qu’ils ont, répétant et ressassant sans cesse ce qu’ils ont réussi pour une fois à décider.

Le fils aîné Cash, est menuisier appliqué et besogneux, tenant à ses outils comme s’ils étaient ses enfants ; le fils second, Darl, est voyeur et voyant « avec ses yeux étranges qui font jaser les gens », demi-fou, « la campagne coule des yeux de Darl » dit sa sœur. Dix ans séparent les deux aînés des trois autres. Le fils troisième Jewel, le préféré de sa mère, mince et dégingandé, est amoureux d’un cheval rétif – le seul vrai mâle de la famille peut-être « J’m’en fous pourvu qu’on fasse quelque chose. Rester là, plantés, sans grouiller une main… » – il est celui qui, dans la première scène du livre, trace son chemin droit sans faire de détour ; il est d’ailleurs le fils du pasteur, le vrai fils de l’amour, la mère ayant fauté… La fille Dewey Dell reste toujours nue sous sa robe mince pour se laisser caresser (entre autres) par le vent ; enfin le dernier au prénom de sénateur petit-blanc raciste Vardamon, prend sa mère pour le poisson qu’il vient de pêcher et qu’il éventrait au moment de sa mort, accusant dans sa folle tête le docteur de l’avoir achevée. Voilà du beau monde en cocon familial, les pauvres blancs du Mississippi que Faulkner a expulsés de son imagination.

Elijah Wood dans Huckleberry Finn

La mère totémique règne, même décédée. En 59 monologues, les différents personnages racontent la mort et la pérégrination pour obéir aux volontés de la défunte, véritable mante religieuse pour son mari pitoyable et ses quatre fils demeurés. Seule la fille rêve de Lafe, son amant qui l’a cloquée. Toute la nichée va subir les épreuves de l’eau et du feu, la crue du fleuve et l’incendie de la grange – sans parler de l’odeur. C’est qu’on n’atteint pas Jefferson aisément, au trot des mules et chargé du cercueil, neuf jours durant. La charrette verse parce que les bouseux ont voulu passer à gué, seule la corde avec le cheval de Jewel s’est tendue comme un sexe viril, empêchant l’eau de tout emmêler. Les mâles doivent traverser le chaos matriciel d’eau et de boue, immobile et mortifère, avant d’enterrer et de vivre enfin leurs rêves.

Faulkner peint la violence du Sud américain, le devoir exigé par la Mère, par la terre, par la nature qui donne la vie. Elle les aura fait chier, père, fils et fille, Addie Bundren après sa mort : deux mules noyées, l’épargne du père pour son dentier envolée et le cheval de Jewel vendu, les dix dollars de Dewey Dell pour se faire avorter confisqués, une partie des outils de Cash perdus et sa jambe cassée, la grange de l’hôte sur la route brûlée, Darl emprisonné… Elle les hait de leur indifférence ; elle leur a donné l’amour et la vie et ils ne la regardent pas, vaquant chacun à leurs affaires. Elle préfère Jewel qui s’en fout, tandis que Darl l’aime, mais c’est elle qui s’en fout car il est fou. Les paysages, les phénomènes, la nature, la femme, s’apparentent à une marâtre que l’illettrisme et la bigoterie empêchent de maîtriser. « La robe mouillée de Dewey Dell dessine (…) ces comiques rotondités mammaires qui sont les horizons et les vallées de la terre ».

L’être demeure seul face à sa propre existence. Jefferson est pour eux comme la Terre promise, celle qui va les libérer du joug maternel et de la norme ; la corde est comme un membre viril tendu au-dessus des eaux qui coulent comme le temps, elle permet d’avancer au lieu de se noyer. Le combat de Jewel dans le fleuve en crue pour récupérer le cercueil tombé à l’eau va-t-il contre la volonté de Dieu ? La lutte de Jewel en chemise contre Gillespie tout nu, devant la grange en feu où le cercueil menace de brûler, est-elle la lutte de Jacob avec l’ange – mais inversée ? Le diable a failli gagner, le Seigneur les a testés puis il les a libérés de la malédiction de la Femme. Enfin !

Sauf que le père, ce sempiternel minable qui retombe chaque fois dans ses ornières, a racolé une nouvelle femme à Jefferson, une moins bien…

William Faulkner, Tandis que j’agonise (As I Lay Dying), 1930, Folio 1973, 254 pages, €6.46
Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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Claude Delay, Marilyn Monroe – la cicatrice

claude delay marilyn monroe la cicatrice
La blonde Marilyn Monroe n’était pas blonde mais brune et ne s’appelait ni Marilyn ni Monroe mais Norma Jeane Baker ; elle n’adoptera son nom de scène qu’à 30 ans. Son existence tout entière était fabriquée – par elle-même pour compenser son rejet par son père dès avant sa naissance et la folie de sa mère, puis les faillites successives de ses nourrices jusqu’à se retrouver abandonnée à l’orphelinat.

Le sex-symbol de l’Amérique, la pin-up nue des calendriers 1952 (ce qui lui a rapporté 50$), est pathétique et agaçante, emplie de chaos et pétrie de contradictions. C’est le mérite de Claude Delay de mettre en littérature cet éclatement, en 58 chapitres allant d’une demi-page à plusieurs, chacun centré sur un événement-clé de cette existence évanouie à 36 ans. Juste avant de se flétrir, comme si le destin avait réservé à Marilyn en fille celui d’Achille garçon : une vie brève mais glorieuse plutôt qu’une vie longue et terne.

Elle aurait 88 ans aujourd’hui si elle ne s’était pas bourrée de pilules (demerol, phénorbital, amytal, pentothal, nous dit-on p.247) et de champagne, si elle n’avait pas avalé des milliers de bites par la bouche et le vagin, si elle n’avait pas avorté au moins 13 fois ni fait quatre ou cinq fausses couches. Elle, l’orpheline, rêvait d’une vie popote, dans une maison à elle et entourée d’enfants, à cuisiner des spaghettis ou des carpes à la juive. Car elle était pleine de bonne volonté, l’orpheline délaissée : elle voulait qu’on l’aime. Elle lisait donc des livres pour s’instruire et plaire aux écrivains du cinéma, elle apprenait la cuisine de ses multiples maris, l’irlandais Jim Dougherty, le sicilien Joe DiMaggio ou le juif Arthur Miller. Sans parler de ses nombreuses liaisons avec quiconque se montrait viril et protecteur – idéal de ce père qui lui a manqué : Yves Montand, John et Robert Kennedy… Elle aurait bien aimé Clark Gable mais celui-ci l’a ignorée courtoisement. Deux pages, Jimmy et Colin, l’un américain et l’autre anglais, tous deux à peine 18 ans, l’auraient bien aimée, mais elle préférait les brutes viriles.

marilyn monroe ventilee

La bombe platine qui reçoit sans dessus ni dessous, vit nue chez elle dans un désordre dantesque, ne porte jamais de sous-vêtements et montre son sexe (teint en blond et brossé) au-dessus de la grille d’un métro où est installé (pour la photo) un gros ventilateur. Elle est pute pour séduire, pour qu’on l’aime, elle a faim de reconnaissance, de caresses, d’amour. John Huston : « Comme les vraies putes, les bonnes, tu ne fais pas semblant. Tu paies de ta personne, de ton corps, de ton âme » p.254. Elle joua dans quelques 33 films et enregistra quelques 33 chansons ; d’innombrables photos furent faites d’elle, plus ou moins déshabillée, elle barrait de feutre rouge indélébile les négatifs qui ne lui plaisaient pas.

« En vérité, le manque d’équilibre intérieur est ce qui interroge le plus dans l’alchimie si particulière de Marilyn : une sexualité dans laquelle elle se complaît, ruse et s’épanouit et l’attendrissement qu’elle provoque. Une sorte de candeur baigne la jeune femme de nostalgie. Comme si le nid, le nostos, faisait toujours défaut » p.230. Elle est toujours en retard, non pour se faire désirer mais pour muter de Norma en Marilyn : « La fabrication est longue et dure de cinq à neuf heures » p.270. Elle ne peut être elle-même puisqu’elle n’existe pas, n’ayant jamais été désirée ni aimée enfant. Ses mensurations, « 94-53-89 » (p.297) ont été un cadeau de la nature qui l’ont transformée dès l’âge de 13 ans ; les garçons de son âge sifflaient déjà lorsqu’elle passait en pull moulant, les seins hauts, et déjà sans aucun dessous. A l’américaine, elle est devenue quelqu’un à la force des poignets, self-made woman qui ondule de la croupe, provoque des seins et invite de la bouche.

marilyn monroe bouche

L’auteur choisit la fin qui lui convient, sans livrer les doutes et les hypothèses. Pour elle, c’est son dernier psychiatre Greenson qui est responsable des « valises » de pilules qu’elle avalait ; pour elle, c’est le clan Kennedy qui est responsable de sa mort par surdose (ou par produits incompatibles), alors qu’elle notait tout dans un petit carnet pour éviter le reproche de ne jamais rien retenir de ce qu’on lui disait. Trop de secrets d’État ? Une vengeance de la Mafia ? Et la fin n’arrête pas de finir : plusieurs chapitres encore après la mort de Marilyn.

Mais ces petites imperfections n’enlèvent pas la vision d’écrivain, ni l’empathie de Claude Delay pour son personnage. Elle tire le fil de son histoire via la double cicatrice de son abandon parental initial et de son opération vaginale à la fin de sa brève existence. 52 ans après avoir disparue corps et biens, Marilyn résiste – idole, symbole, people.

Claude Delay, Marilyn Monroe – la cicatrice, 2013, Fayard, 335 pages, €20.90
Marilyn Monroe vue par les wikipedes
Le dossier officiel du FBI

Attachée de presse Guilaine Depis

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William Faulkner, Sartoris

william faulkner sartoris
Premier roman écrit, difficilement publié, ce ne fut pas à lui que l’auteur né en 1897 dut son succès. Le lecteur y trouve cependant tout ce qui fait l’atmosphère Faulkner, les terres confédérées, la campagne, la transition des époques et la fatalité. Les coupes opérées par un mentor sur le manuscrit de l’aspirant-écrivain rend le livre un peu heurté, passant sans transition d’un sujet à l’autre, de la saga familiale aux querelles de cuisine, d’une course en voiture aux vertus des mulets, des vieux nègres naïfs aux gamins blancs sortant de l’école débraillés, d’une engueulade au menu somptueux d’un dîner de Thanksgiving, d’une chasse au renard aux tombes ridicules du cimetière.

Mais le style emporte tout, à l’opposé de son contemporain Hemingway. Un rien baroque avec un brin d’humour. Comment ne pas rire, presque un siècle après, de cette exclamation sincère d’une jeune fille : « Je n’ai jamais vu de femme lire Shakespeare. Il parle trop. (…) Shakespeare n’a pas de secrets. Il dit tout. – Je comprends, il n’avait pas le sens des nuances ni le don des réticences. En d’autres termes, ce n’était pas un gentleman… » (III 1).

Faulkner est le Proust du vieux sud, léchant d’une langue gourmande et parfois empâtée de bourbon la luxuriance de la campagne, des plantations de coton et de cannes à sucre, la fragrance des fleurs qui explose au printemps, remuant jusqu’aux vieilles filles et faisant monter des histoires aux lèvres des tantes, fouillant d’un œil aigu les traumatismes intimes, décortiquant la psychologie des vaincus du sud. Il obtiendra le prix Nobel de Littérature en 1949.

Toute la société américaine 1920 est en transition, la vieille aristocratie sudiste vaincue par les Yankees encore vivante, les fils bâtisseurs de banques et de chemins de fer, les petits-fils héros de guerre en Europe. Tout va très vite et « l’vieux temps » – que regrette Simon le nègre – ne peut jamais revenir. Certains appellent ce temps-là décadence, d’autres suivent le mouvement. Les Sartoris, futiles et fanfarons, ont brillé en aristocrates ; ils ne sont plus adaptés à l’époque démocratique où la balle de mitrailleuse et la machine les fauchent tout autant que les autres.

faulkner photo

Bayard est le rejeton d’une famille de Sartoris qui se sont illustrés durant la guerre de Sécession ; lui et son jumeau John se sont illustrés dans la Grande guerre. John a été abattu, comme l’ancêtre au même prénom, pour un motif aussi futile que lui. Bayard son frère ne s’en est pas remis. Il hante le pays avec sa voiture de sport, incongrue dans cette campagne du Mississippi restée traditionnelle. Il provoque le sort par la vitesse, obscurément coupable d’être vivant tandis que son jumeau n’est plus. Il rend folle Narcissa, qui est amoureuse de lui et deviendra malgré lui sa femme ; il tue son grand-père cardiaque en loupant un pont ; il cherche à se châtier, à défier le destin, il aspire à la mort qui a emporté un frère meilleur que lui.

Comme tous les Sartoris et comme l’auteur, il soigne tout ce qui ne va pas au whisky, notamment sa névrose, buvant rituellement dès le matin ces toddies composés de citron, de sucre, de glace et de bourbon. Car personne n’est à l’aise dans l’existence Sartoris. A l’inverse des MacCallum, bien posés dans la vie, vivant en tribu soudée dans la campagne. Une multitude de personnages passent, pittoresquement décrits, avec ce sens aigu de l’observation que donne l’amour des êtres au milieu desquels on a vécu. Snopes est un comptable transi d’un impossible béguin ; le gamin de 12 ans débraillé et pieds nus à qui il fait écrire ses missives enflammées anonymes apparaît avisé et obstiné. Le docteur Peabody est un bon gros hâbleur mais le cœur sur la main ; son seul fils de 30 ans habite New York où il exerce comme chirurgien réputé ; les tantes vieilles filles veillent sur les maisonnées.

Les Sartoris ne se font pas au monde tel qu’il va ; ils ont tous un comportement suicidaire, au grand dam des femmes de la famille qui cherchent à régenter ces sales gosses et à conjurer leur sort. Il y a une séparation biblique très américaine dans cette incompréhension congénitale des hommes et des femmes, le mythe Brad Pitt et le mythe Marilyn Monroe, le gamin tout fou et la pétasse despotique. Le vieux John s’était fait descendre par les Yankees alors qu’il allait rechercher une boite d’anchois au camp où il venait d’enlever un général par un audacieux coup de main ; le vieux Bayard a une crise cardiaque dans l’auto conduite trop vite par son petit-fils Bayard jeune ; John, le jumeau de Bayard, se fait descendre par un Boche en frimant avec son avion techniquement pas au niveau des ennemis ; Bayard jeune le suivra dans un même défi, bien plus tard, inapaisé jusque là. Reste un bébé, que Bayard a fait à Narcissa, marié on ne sait comment (le lecteur l’apprend incidemment après coupures du manuscrit original).

Narcissa qui « lut pour son propre compte une histoire de gens fictifs, dans un monde fictif où les choses se passaient comme elles devaient se passer » III 8. Bienvenue en littérature ! Faulkner mérite encore d’être lu.

William Faulkner, Sartoris (Flags in the Dust), 1929 revu 1957, Folio 1977, 473 pages, €7.98

Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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