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Michel Leiris, L’âge d’homme

michel leiris l age d homme
Né en 1901, Michel Leiris fut trop jeune pour la Première guerre mondiale et trop vieux pour la seconde ; il fera un peu de Résistance dans le groupe du Musée de l’Homme. Plus que la guerre qui a laissé son empreinte sur ses contemporains, il s’est trouvé marqué par la conscience coupable qu’on inculquait à cette époque dans le milieu catholique bourgeois qui était le sien.

Névrosé par l’autorité, rendu masochiste par son rôle de souffre-douleur en tant que petit dernier, torturé de culpabilité sur les plaisirs sexuels, porté à se sacrifier, il ne peut qu’associer jouissance à transgression, violence à plaisir amoureux. Il découvre à 29 ans la reproduction noir et blanc de femmes nues par Lucas Cranach : Lucrèce qui pointe son poignard sur son sein (elle s’est suicidée d’avoir été violée) et Judith qui tient de la main droite une épée et de la gauche la tête tranchée d’Holopherne (Assyrien qui assiégeait les Juifs). Ces meurtrières deviennent ses fétiches, femmes dangereuses qui font peur, femelles castratrices qui le rendent longtemps impuissant.

Très sensible, allant jusqu’à pleurer de désespoir avant de rêver, à 14 ans, de bras féminins où se perdre, il est sans cesse tiraillé entre son désir naturel de chaleur humaine et ses inhibitions dues au Surmoi catholique. Il aime à faire souffrir qui il aime pour offrir sa consolation et savourer son remord.

C’est vers l’âge de 7 ans qu’il connait sa première érection en forêt, en voyant grimper aux arbres des enfants de son âge pieds nus. L’éducation classique lui fait associer le marbre à la volupté, la froideur de la pierre sur sa peau nue le fait jouir. « La solennité de l’antique me séduit et aussi son côté salle de bain », dit-il drôlement (p.787 Pléiade). Érotisme et cruauté font bon ménage sous la contrainte autoritaire où l’interdit ne peut donner du plaisir que dans la transgression violente. Orgies de Quo Vadis, viol des vierges avant les lions, torture des martyres chrétiennes démembrées nues sur un chevalet…

Il associe l’amour à la tauromachie, la lutte avec la femme s’apparente à celle du taureau et du toréador. Leiris se voit-il en matador, tout séducteur esthétique et danseur ? Ou bien en taureau pataud, séduit par les passes de la muleta qui l’empêchent d’encorner ? Il dit de la corrida la « beauté surhumaine, reposant sur le fait qu’entre le tueur et son taureau (la bête enrobée dans la cape qui la leurre, l’homme enrobé dans le taureau qui tourne autour de lui) il y a union en même temps que combat – ainsi qu’il en est de l’amour et des cérémonies sacrificielles… » p.798.

cranach lucrece et judith

S’il se masturbe dès qu’il peut, vers 10 ou 11 ans, il ne sera dépucelé par une femme qu’à 18 ans après moult ratages, connaîtra quelques expériences homosexuelles peu concluantes au début de sa vingtaine avec Max Jacob et Marcel Jouhandeau, plus exalté d’amitié qu’excité par le sexe, avant de se marier bourgeoisement avec Zette à 25 ans et lui rester à peu près fidèle jusqu’à sa mort. « L’amour est l’ennemi de l’amitié (…) l’amitié n’est vraiment entière que pendant la jeunesse alors que les paires d’hommes et de femmes ne se sont pas encore formées, attaquant dans ses bases mêmes cet esprit de société secrète par lequel les rapports amicaux, s’ils sont tout à fait profonds, ne manquent pas d’être dominés » p.869.

Le plaisir lui paraît un péché, seul compte l’Hâmour comme se moquait Flaubert, cette exaltation sulpicienne de la sensiblerie. « En amour, tout me paraît toujours trop gratuit, trop anodin, trop dépourvu de gravité ; il faudrait que la sanction de la déconsidération sociale, du sang ou de la mort intervienne, pour que le jeu en vaille réellement la chandelle » p.889. Le sadisme ne fait pas jouir sans le sentiment du sacré. « Ce qui me frappe le plus dans la prostitution, c’est son caractère religieux » dit-il p.792. Le désir du fruit défendu est le péché originel qui a brûlé son âme comme un fer, malgré les rationalisations de l’âge adulte. « Je me conduis toujours comme une espèce de ‘maudit’ que poursuit éternellement sa punition, qui en souffre mais qui ne souhaite rien tant que pousser à son comble cette malédiction, attitude dont j’ai tiré longtemps une joie aiguë bien que sévère, l’érotisme étant nécessairement placé pour moi sous le signe du tourment, de l’ignominie et, plus encore, de la terreur – vraisemblablement mes plus violents facteurs d’excitation » p.893.

Le succès de ce récit psychanalytique a été grand parce que deux générations au moins se sont retrouvées dans ces inhibitions et ces tourments. L’interdit catholique était sévère et a produit nombre de névroses du même genre. Mai 68 a heureusement nivelé le terrain pour la génération née après 1960 et l’autorité n’a plus ce caractère implacable et vengeur du Commandeur. Si ce photomontage de scènes et fantasmes d’enfance est aujourd’hui daté, il reste un bon exemple des ravages du cléricalisme sur la sexualité des gens, qui a touché nombre de plus de 60 ans. Peut-être la nouvelle intolérance qui naît avec la religion musulmane, dans sa version intégriste à la mode, va-t-elle revivifier ce genre d’interdits et ces affres sexuelles ?

La lecture de la vie sexuelle début du siècle dernier, dite par Michel Leiris, peut permettre d’y voir plus clair.

Michel Leiris, L’âge d’homme, 1939, Folio 1973, 213 pages, €6.40
Michel Leiris, L’âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme, 1939, Gallimard Pléiade 2014, édition Denis Hollier, 1389 pages, €68.00

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Mary Shelley, Frankenstein

frankenstein et autres romans gothiques pleiade 2014
Tout dépend peut-être des traductions, mais le roman se lit d’un trait, écrit d’une plume fluide et romanesque. Évidemment, ce n’est pas proféré avec les 400 mots des banlieues ni avec le laisser-aller de mise à l’Éducation nationale : nous sommes au XIXe siècle, où la télé n’existait pas, et où les gens cultivés savaient se servir de leur plume, imparfait du subjonctif inclus ! J’ai lu la traduction d’Alain Morvan en Pléiade, elle est sans accroc.

Issu d’un concours entre auteurs célèbres – lord Byron, le poète Shelley, le médecin Polidori, et Mary – réunis un soir de pluie battante dans les environs grandioses de Genève, ce roman gothique a été conçu dans la fièvre et l’insomnie, l’auteur s’effrayant elle-même de sa création osée. Elle manie avec vigueur les grands mythes du temps, le savant faustien qui veut égaler l’œuvre de Dieu, la Chute par orgueil, l’innocence des simples à la Rousseau, le Mal engendré par le désamour, et même le Juif errant condamné à arpenter la terre jusqu’à ce qu’il expie son crime d’avoir nié Jésus sauveur…

En ce siècle optimiste de foi en la science (qui donnera Jules Verne), la chimie était la discipline reine, en plein essor. Recréer la vie en éprouvette était un rêve presque alchimique, que la découverte des propriétés galvaniques de l’électricité mettait à portée d’imagination. Le jeune Victor Frankenstein est donc le créateur enfiévré d’une « créature » qui ne porte aucun nom. Car Frankenstein n’est pas « le monstre » – mais son auteur. Garçon au début de sa vingtaine, empli d’enthousiasme et d’obstinée volonté comme sont souvent les Suisses de cet âge, il a été élevé dans la nature, flanqué d’une sœur de lait d’un an moins âgée et belle comme le jour qui est vouée à l’épouser dès l’âge propice, et de deux petits frères vigoureux et aimants. Parti à l’université allemande d’Ingolschadt, Victor va faire sa découverte décisive et, avec les meilleures intentions du monde, donner vie à un être vivant doué de raison et d’une force physique peu commune, haut de « huit pieds », soit 2 m 44 pour être précis.

frankenstein monstre pleiade

Mais sa créature est une machine qui n’a pas l’étincelle humaine : ses yeux sont froids, jaunes et délavés, son visage sans émotions, et son attitude effraye au-delà de tout entendement. Son « père » le rejette dès ses premières manifestations de vie et le monstre doit se débrouiller tout seul. Il apprend à parler, apprend à lire, apprend à connaître les hommes et à s’orienter dans le pays par lui-même – ce qui est peu vraisemblable, mais tient au mythe. Solitaire, rejeté par la société humaine, sans amour ni reconnaissance, il « devient » méchant, vieille antienne rousseauiste selon laquelle on nait « page blanche » et où la société y inscrit le bien et le mal à mesure. Victor est coupable d’avoir donné naissance tout seul à un monstre et de l’avoir rejeté sans vergogne. Faux père, niant la sexualité et n’assumant pas ses actes, le lecteur d’aujourd’hui ne peut compatir à ses malheurs. Malgré ses attraits « romantiques » (beau, bien fait, agréable, aimant…) il a sciemment appelé le malheur non seulement sur sa tête, mais aussi sur celle des autres.

mary shelley frankenstein gf

Car ce sont les innocents qui (comme toujours) vont payer : son jeune frère William (prénom du fils des Shelley), adorable petit suisse sportif de dix ans, étranglé dans un parc par le monstre qui l’a tant malmené que sa poitrine découverte révèle le médaillon de sa mère qui a été volé. Il va se retrouver dans la poche d’une jeune servante dévouée de la famille et elle sera condamnée à mort par le machiavélisme du monstre. C’est ensuite Henry, l’ami intime de Victor depuis son enfance, qui va payer de sa vie le ressentiment de la créature, après que Victor ait refusé de lui créer une compagne. Enfin Élisabeth, sa cousine à peine épousée, étranglée à grands cris dans la chambre nuptiale lors d’une absence du mari (pourquoi l’a-t-il laissée, pourtant prévenu par le monstre qu’il se vengerait justement « la nuit de noces » ?).

Son vieux père meurt, seul Ernest, 19 ans semble épargné. Victor, réduit à lui-même, se lance dans la traque du monstre qui le mène dans une course démoniaque vers les étendues glacées du pôle. La créature, comme l’homme de Neandertal (qui ne sera découvert qu’en 1856), survit sans peine mais son « père » ne peut connaître que la souffrance dans ce climat inhospitalier. Victor est recueilli par le navire du jeune Anglais Walton, explorant le passage du nord-ouest et le secret de l’attraction magnétique. Il mourra d’épuisement avant sa créature mais celle-ci promet, dans un assaut d’éloquence diabolique, de s’immoler sur un bûcher sur la banquise (on se demande où il va trouver le bois…).

mary shelley frankenstein livre de poche

Malgré ce tissu d’invraisemblances, les récits emboités de l’explorateur à sa sœur, de Victor à l’explorateur, du monstre à Victor, sont enlevés par la jeunesse énergique (quasi électrique) des protagonistes. L’histoire avance au galop, pleine de bruit et de fureur – et de rebondissements. Le totalitarisme, ici, n’est pas l’Église mais le scientisme, cette croyance en la toute-puissance humaine sur les choses, la monomanie personnelle délirante du savant solitaire en son laboratoire, cet orgueil à la Prométhée (sous-titre du roman) pour voler le feu vital aux dieux, tel Satan défiant son Créateur.

Ce n’est pas la connaissance (raisonnable) mais la passion (déréglée) que Mary Shelley dénonce avec une force peu commune ; non pas la recherche en équipes pour l’utilité humaine, mais l’ambition personnelle de trouver tout seul la nouvelle pierre philosophale. Les Lumières s’éteignent, feu à feu, par la Révolution française et sa foule déchaînée, par l’obsession scientiste à manipuler la vie, par la colonisation pour imposer la Morale unique – avant que surgissent les dictatures féroces du XXe siècle et les délires « scientifiques » du Dr Folamour, du clonage génétique et des algorithmes automatiques du trading de haute fréquence, jusqu’aux « retours » aux vampires, œil de Sauron et autres puissances maléfiques.

C’est dire combien le mythe créé par Mary Shelley résonne encore, et combien sa postérité a de beaux jours à venir !

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818, Livre de poche 2009, 345 pages, €4.10
Mary Shelley, Frankenstein, Garnier-Flammarion 1993, 371 pages, €5.40
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Films DVD :
Frankenstein de Mae Clarke avec Colin Clive et Boris Karloff, Universal pictures 2010, €11.70
Frankenstein de Kenneth Branagh avec Robert de Niro, Sony pictures 2010, €11.49
Coffret Frankenstein (contient Frankenstein, La Fiancée de Frankenstein, Le Fils de Frankenstein, Le Fantôme de Frankenstein, La Maison de Frankenstein) des réalisateurs Mae Clarke, John Boles, Boris Karloff, Colin Clive, Valerie Hobson, Universal pictures 2004, €99.00

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Bruno Le Maire, Jours de pouvoir

bruno le maire jours de pouvoir
De 2010 à 2012, Bruno Le Maire se retrouve ministre de l’Agriculture des gouvernements Fillon sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. « La vérité du pouvoir est dans son exercice », déclare l’auteur en liminaire. Dans ces notes au jour le jour, il varie la focale, passant de l’ONU et du G20 aux minuscules exploitations dans les villages de montagne ou le terroir normand. Inlassablement, il pérégrine, comme si « la politique » n’était que féodalité poursuivie malgré la république : être là, serrer des mains, connaître d’homme à homme. Il ne dit pas tout mais il en dit beaucoup – à qui sait lire en filigrane. « La politique nourrit mon écriture et elle la bride. La littérature tend son miroir à mon action politique et elle la juge » p.299.

Les mesures ? Les projets ? La vraie politique, que De Gaulle appelait la « Grande politique » ? Pschitt ! Les agriculteurs sont divisés en autant de groupuscules hostiles les uns aux autres qu’ils cultivent de parcelles ; tous réclament « des aides » – depuis des décennies – il n’y en a jamais assez ; donnez-leur quelques sous, durement négociés avec les pays européens et après compromis avec les pays émergents, ils sont déçus et reportent aussitôt leurs votes sur l’opposition. Les marchés agricoles doivent-ils être régulés pour éviter la spéculation ou pour faire monter les prix ? Ces querelles de chiffonniers sous perfusion permanente seraient d’un ridicule avéré si les campagnes ne représentaient pas un électorat vital pour un candidat UMP.

Quant aux pays européens, Allemagne en tête, ils ne peuvent que juger frivole cette ardeur franchouillarde à s’entre-déchirer entre petites provinces et petits intérêts locaux alors que la crise – mondiale ! – fait rage, que la finance – sans frontières ! – règne et que des pays très peuplés comme la Chine, l’Inde, le Brésil veulent – légitimement ! – nourrir leur population, exporter le surplus et se faire une place dans les échanges mondiaux.

L’agriculture, décidément, ce n’est pas un ministère mais un observatoire sur la cour de récré.

Bruno Le Maire y réussit assez bien, ne prenant jamais position, écoutant les uns et les autres, laissant travailler les technocrates, négociant ce qu’il faut sur instructions présidentielles, dans les contraintes sévères du Budget. Défenseurs du paysage et de la qualité des produits et des terroirs, les paysans ? Peut-être, mais pas écologistes pour un sou ! Le fait qu’ils exigent du ministre qu’il bouge sans cesse d’un coin à l’autre de l’Hexagone pour aller les rencontrer, en avion, hélico, TGV, auto, produit beaucoup de carbone pour rien. Passer une demi-heure ici à serrer des mains, une heure là à écouter une réunion syndicale, une autre demi-heure ailleurs – et parfois dans la même journée – pour « constater » la sécheresse, la grêle, les inondations… à quoi cela sert-il à l’ère des communications audiovisuelles instantanées ? Quand reste-t-il au ministre le temps de penser l’intérêt national, d’étudier des solutions à long terme, de décider les étapes, dans cette agitation permanente de l’urgence et cette drogue des aides d’État dont pas un agriculteur ne semble plus pouvoir se passer sa vie durant ?

Autour du steak agricole bien saignant, l’auteur ajoute quelques accompagnements sur sa vie politique, des portraits ciselés des ténors qu’il décrit sans prendre position (réservant l’avenir), une louche de sauce européenne et un assaisonnement intime avec ses enfants.

L’un des plaisirs du livre est le Sarkozy dans le texte, ce parler voyou qui ne met jamais les négations (« faut pas » pour il ne faut pas »), ce côté touchant du président lecteur plus cultivé que les médias à 80% de gauche l’ont dit, mais aussi touche-à-tout qu’ils l’ont dit aussi, avide d’être aimé mais solitaire dans l’exercice du pouvoir. « Il a pour les enfants, ou pour tout ce qui touche aux enfants, une disponibilité, une sincérité qui cadrent mal avec les portraits qui sont faits de lui » analyse Bruno Le Maire p.344.

Sur Alain Juppé : « Lui qui passe pour un homme froid et cassant, je le vois surtout simple, direct dans ses jugements, sans double fond, soucieux avant tout de la France. On le dit sec, il est pudique. On le croit vaniteux, il a cet orgueil des personnes qui refusent les humiliations. Blessé à vif par une condamnation injuste, il en garde une méfiance instinctive du risque politique, de ces coups de poker qui permettent de prétendre à la première place (…) Pour le sens de l’État, je ne lui connais aucun rival à droite » p.49.

Bruno Le Maire enrobe sa chronique de sauce européenne, bateau à la dérive, sans pilote dans la cabine. Que serait l’agriculture française sans la PAC, politique agricole commune ? Mais c’est aussi « une évidence pour moi que seule une intégration politique plus poussée, sur des bases idéologiques différentes et suivant des modalités de décision simplifiées, pourra nous sortir définitivement de la crise ; mais c’est une autre évidence que nous n’en prenons pas le chemin et que personne ne sait plus quel est le projet de société, encore moins le projet politique européen » p.334. Une fois ces généralités pleines de bonnes intentions énoncées, nous n’en saurons pas plus. Ce n’était pas l’objet du ministère, mais nous aurions aimé connaître plus précisément ce que proposerait Bruno Le Maire sur les institutions européennes. En revanche, il le dit bien, il est très facile de faire de Bruxelles un bouc émissaire de ses lâchetés politiques – tous gouvernements confondus ! « En définitive, l’Europe se construit moins à Bruxelles qu’on le prétend. Son avenir dépend avant tout de l’implication des États membres et de leurs représentants élus » p.84.

Le piment du texte est ces quelques notules amoureuses saupoudrées de ci de là envers chacun de ses enfants, quatre petits garçons de moins d’1 an à presque 12 ans que le ministre n’a pas assez le temps de voir et dont, pour le dernier, il décrit d’une belle plume la naissance (p.333).

Ces années forment la suite de son expérience de niveau moindre 2005-2007, relatée par Des hommes d’État. Ce livre-ci est plus réfléchi, plus composé peut-être, chaque thème étant soigneusement dosé pour dire sans trop en dire, pour n’oublier personne sans se fâcher avec quiconque, pour chroniquer au jour le jour tout en balisant la mémoire des fils qui n’ont retenu que ses absences. La lecture en est fluide, passionnante, faisant pénétrer au cœur du réacteur politique où, finalement, il ne se décide pas grand-chose tant les politiciens sont désormais « agis » par des forces impersonnelles. Hollande était insignifiant (il le reste) ; il été élu parce que la majorité en avait assez du caractère agité de Sarkozy. Au fond, peu importent les programmes, seuls comptent les hommes, plus encore lorsqu’ils sont parfaitement impuissants à changer ce qui survient.

J’aime cette mesure donnée aux choses, cette attention aux petits faits vrais des êtres et de la vie, cette sensibilité aux paysages et aux sons. Tant de politiciens sont des bêtes de cirque qu’un peu d’intelligence en politique apparaît comme précieuse. Malgré les jaloux, les envieux et les médiocres. Leçon d’Édouard Balladur à l’auteur, le 16 février 2012 : « Vous savez, les gens intelligents, en politique, on ne les aime pas, c’est comme ça, il faut en prendre son parti » p.461. Tant pis pour les médias qui préfèrent ce qui brille : je préfère pour ma part ce qui réfléchit.

Il est curieux que l’éditeur Gallimard ait laissé passé des coquilles énormes comme 4×4 écrit systématiquement 4 3 4 ou G20 écrit parfois B20 et une fois G120 ! Les correcteurs sont-ils de plus en plus illettrés ou sont-ils politiquement sectaires pour saboter ainsi un livre ?

Bruno Le Maire, Jours de pouvoir, 2013, Folio 2014, 521 pages, €8.50

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Yasushi Inoué, Asunaro

yasushi inoue asunaro
Asunaro est un arbre, mais aussi un être humain. Le Thujopsis dolabrata (et pas « Thujosis dolatra » comme l’écrit improprement la traductrice) est un thuya endémique au Japon qui pousser jusqu’à 35 m de haut à l’état sauvage, en légère altitude et milieu très humide ; mais habituellement, il ne dépasse guère les 15 à 20 m. Selon la tradition, le petit arbre se dit tous les jours : « demain, je serai un cèdre ». Le hinoki atteint en effet souvent plus de 30 m et regarde de haut son petit frère. Les êtres humains ne font pas autrement, qui déploient maints efforts pour se hisser à la réussite (personnelle, amoureuse ou sociale), sans toujours y réussir…

A 45 ans, Inoué se penche sur sa jeunesse, en gros de 13 à 33 ans ; il prend le modèle asunaro pour la faire revivre. Sisyphe est aussi japonais que batave ou grec : il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ; ce n’est pas parce que le rocher hissé à grand peine sur la montagne va rouler de l’autre côté qu’il faut baisser les bras. Et il faut imaginer Sisyphe heureux, rappelle Camus. La guerre et la défaite, le Japon d’Inoué l’a connue. Mais pas plus l’auteur que son héros de fiction Kaji ne cède au nihilisme pour autant. Le désir personnel de vivre et la force vitale en soi-même comptent plus que l’idéologie patriotique ou les conventions sociales. C’est ainsi que chacun poursuit son existence, avec plus ou moins de réussite.

Kaji est amoureux d’une femme qu’il n’épousera jamais ; il a deux enfants d’une autre mais se laisse aller avec une fille émancipée d’après guerre. Dans le monde bouleversé de la défaite, tout est possible mais seuls les plus doués d’énergie vitale renaissent. Énergie toute intérieure, qu’il ne faut pas confondre avec la musculature ou l’apparence sociale. Kanéko, 2ème dan de kendo au torse de « statue grecque » p.69, finira misérablement noyé dans une baie de Chine où il attaque avec sa section. Sayama, journaliste virtuose que Kaji envie, est un talent creux qui périt d’une balle « de plein fouet ». A l’inverse, le colporteur Kumasan bâtit un café-restaurant qui prospère dans les ruines de Tokyo, et Kaji le malingre – double de l’auteur – quitte le journalisme pour devenir écrivain reconnu.

thujopsis dolabrata

« Un être humain doit se distinguer d’une manière ou d’une autre, quelle que soit la direction qu’il a prise, même si c’est pour devenir un usurier. Ce qui m’est vraiment insupportable, c’est les gens qui restent toute leur vie dans l’anonymat, qui s’enterrent » dit Nobuko, la jeune fille dont Kaji est amoureux, p.80. Bien faire fructifier son talent, tel est le but de l’existence. Tout le monde ne devient pas célèbre mais peu importe : ce qui compte est de révéler de soi ce qui est le meilleur. Être thuya plutôt que cèdre.

Au plus près des êtres humains en acte, les scènes ne donnent aucune leçon mais, à la japonaise, un exemple possible. Le lecteur reste libre d’être séduit et d’adhérer ou non. Cette légèreté de ton alliée à la poésie du moment (le double suicide sous la neige dans la forêt de cryptomères adolescent, les étoiles dans le ciel de Tokyo après guerre), font de ce court roman autobiographique, écrit en feuilleton comme il était d’usage dans les années 50 à Tokyo, un vrai bonheur de lecture. Idéal pour commencer une année – ou une existence. Les aînés peuvent le faire lire aux cadets et rejetons dès 12 ou 13 ans, mais il n’y a pas d’âge pour s’y plonger. Un vrai bain de jouvence.

Yasushi Inoué, Asunaro (Asunaro Monogatari), 1953, Picquier poche 1999, 190 pages, €4.90
Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Ann Radcliffe, L’Italien

ann radcliffe l italien
Écrit dans la fièvre par une femme de lettres anglaise de la classe moyenne qui n’en était pas à son coup d’essai, ce roman gothique inspiré du Moine de Lewis est plus touffu, tout aussi noir, mais « au comble de l’exaltation ». Tout est excès dans ces pages : la longueur du roman publié en trois volumes à la parution (455 pages aujourd’hui format Pléiade), les passions et tourments des personnages qui les aveuglent et les précipitent dans les pièges, l’exaltation des paysages depuis la baie de Naples aux dizaines de bateaux voguant sous le Vésuve enflammé jusqu’aux forêts sauvages des Abruzzes et les montagnes dominant l’Adriatique où le ressac vient se jeter avec violence, la monstruosité de l’Autorité – celle des parents préoccupés avant tout de mariage sans déroger, celle de l’Église catholique romaine qui est une véritable puissance totalitaire…

Nous sommes dans le gothique flamboyant, où la paisible Raison des Lumières est dominée par les violentes passions et les bas instincts – évidents chez les figures ambigües des dominateurs et dominatrices de tempérament qui n’ont pas la position sociale pour s’imposer sans partage. La Marquesa di Vivaldi, le père Schedoni (ex-comte) et l’abbesse de San Stefano ont des vertus « mâles » tempérées de faiblesses « femelles ». Chez la marquise, « quand l’orgueil et la revanche parlent dans sa poitrine, elle défie les obstacles et se rit des crimes ! Mais prenez-vous-en à ses sens, laissez la musique, par exemple, étreindre quelque fibre sensible de son cœur, et voilà que toutes ses intentions changent du tout au tout ! » p.774 Pléiade. Eux n’ont que la ruse pour affirmer leur orgueil : leur origine, leur histoire familiale ou leurs crimes les ont poussés dans les ordres. Hypocrisie, vanité, ambition, cruauté, sont leur vengeance sur la société et sur le siècle.

moine et fille

On ne peut qu’être frappé par le fait que l’Église catholique représentait à la fin du XVIIIe siècle une force aussi fermée et implacable que le parti communiste sous Staline (ex-séminariste, comme chacun sait). Idéologie, organisation, autorité, réseau, police de l’Inquisition, constituent un système redoutable devant lequel l’individu, même bien « né », restait impuissant sans de très forts appuis politiques. L’Église, comme le parti, font servir les contraires : « Malgré un tempérament résolument opposé à celui, sévère et violent, de l’abbesse, [l’abbé supérieur] était tout aussi égoïste, et presque aussi coupable, dans la mesure où, comme il fermait les yeux sur des agissements malintentionnés, sa conduite s’avérait presque aussi nuisible que celle des instigateurs des mêmes agissements » p.710. Pouvoir totalitaire, ni la nature, ni la raison, ni le droit n’ont de prise sur l’Église : « Comment l’homme, qui se prétend doué de raison, et immensément supérieur à toutes les autres créatures, peut-il se rendre coupable d’un tel excès de folie meurtrière dont la cruauté invétérée n’approcha jamais la férocité des brutes les plus irrationnelles ? » se dit le jeune Vivaldi, poussé dans les cachots de l’Inquisition à Rome (p.795).

La jeunesse est en outre écrasée par le poids tout-puissant des parents, la majorité arrivant fort tard dans l’existence, de quoi souhaiter la mort prématurée des géniteurs intransigeants. Ellena, 18 ans, et l’adolescent Vivaldi, autour de 20 ans, s’aiment mais ne peuvent s’unir car trop socialement inégaux en apparence.

salvator rosa montagnes

Le père Schedoni haïssant la jeunesse, l’amour et la légèreté de Vicentio di Vivaldi (qui lui rappelle sa propre jeunesse dissipée), s’allie à la mère du jeune homme, la Marquesa di Vivaldi, pour faire échouer l’union obstinément projetée : présages délivrés par un moine inquiétant comme une apparition de l’au-delà, enlèvement pour les rigueurs du couvent, tortures psychologiques, tentatives d’assassinat, dénonciation à l’Inquisition, sont les quelques péripéties qui ponctuent l’aventure. Passions sublimes, nature pittoresque, voix émouvantes (mais aucun érotisme, contrairement au Moine de Lewis), concourent à remuer le lecteur (la lectrice) et à captiver par autant de transports et d’excès. Jusqu’au fidèle serviteur Paulo, en bouffon napolitain tout dévoué à son maître, possédé d’une passion quasi fusionnelle et presque étrange pour sa présence physique et son amour social. Les paysages italiens, reconstitués par l’imagination de l’auteur qui n’y est jamais allée, ont la beauté des peintures animées, bien construites dans leur description, colorées du couchant et animées des activités des hommes. Ils participent au tumulte émotionnel des personnages, les montagnes ne pouvant s’élever que redoutables, la mer jaillir avec violence et la forêt se révéler impénétrable et mystérieuse, l’ensemble distillant une peur vague de s’y perdre.

ann radcliffe the italian

Jamais un protagoniste ne peut raconter une histoire sans être interrompu, le fil de la raison devant céder à chaque fois devant la fébrilité des passions ou la brusquerie des instincts. Jamais le héros Vivaldi ne peut agir avec modération, se précipitant toujours tête la première sans réfléchir dans toutes les chausse-trappes qui lui sont pourtant annoncées. Jamais l’héroïne Ellena ne peut décider simplement, tout empêtrée d’émotions, de torrent de larmes, de défaillances, ne pouvant se presser sur vingt mètres sans tomber en quasi pâmoison alors que sa liberté et sa vie en dépendent. Mais aucun des personnages n’est tout blanc ou tout noir, les faiblesses se rachètent par de grandes qualités de cœur, l’impétuosité par une fidélité sans faille, la méchanceté par le remord, la pulsion de tuer par la pitié.

La fin verra un feu d’artifices de coups de théâtre, nul n’étant en fait ce qu’il paraît, dans une apothéose de grand guignol qui fait la somptuosité de ce roman daté.

Ann Radcliffe, L’Italien ou le confessionnal des Pénitents noirs, 1797, Jacques Flament éditions 2011, 326 pages, €19.90
Format Kindle, 2012, Amazon 822 kb, €1.49
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60

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Michel Leiris, L’Afrique fantôme

michel leiris l afrique fantome
Ethnographie contre esthétisme, Michel Leiris mal dans sa peau, « pas fini » à 28 ans, quitte le Surréalisme qui lui paraît stérile, entame une psychanalyse pour difficultés à vivre en couple, puis cède aux sirènes du voyage initiatique lorsque Marcel Griaule lui demande de participer à l’expédition Dakar-Djibouti comme secrétaire-archiviste. Leiris n’a aucune compétence en ethnographie, ni en prise de vues, ni en dessin, ni en langues africaines, ni comme naturaliste, mais il accepte.

Il veut vivre ailleurs que dans le cocon intello-parisien, hors du système capitaliste en crise, ailleurs que dans son milieu bourgeois étriqué. Déjà publié, mais sans succès, l’écrivain pense que la discipline de l’écriture scientifique lui ouvrira un style. De fait, ce gros livre de voyage devient une expérience intérieure. De l’Afrique fantasmée à l’Afrique éveilleuse de fantômes personnels, jusqu’au témoignage sur une Afrique coloniale disparue, c’est une mise à l’épreuve, celle du danger, celle du vécu. Les êtres du continent noir remettent en question la rationalité occidentale et leurs mœurs plus libres bousculent la fameuse morale bourgeoise. Voyage thérapeutique donc, mission scientifique et initiation littéraire. « C’est la grande guerre au pittoresque, le rire au nez de l’exotisme. Tout le premier, je suis possédé par ce démon glacial d’information » 15 août 1931. Sans oublier la critique des mœurs coloniales, exploitation des hommes, commerce sexuel des femmes, méthodes parfois brutales de prédation d’œuvres ethnographiques, l’argent tenant lieu de relations humaines.

La mission Dakar-Djibouti se déroule de mai 1931 à février 1933, à travers les colonies françaises et anglaises d’ouest en est, avant d’entrer en Éthiopie indépendante, membre de la SDN depuis 1923. Durant ces mois, Michel Leiris va s’astreindre à consigner tout ce qui arrive, autour de lui et en lui. En s’initiant à l’enquête de terrain, il quitte l’attitude de touriste pour tenter l’empathie avec les autres. Sortir de soi n’est pas facile, d’autant plus qu’on est bourré de complexes. « Une grande partie de ma névrose tient à l’habitude que j’ai de coïts incomplets, inachevés, à cause d’un malthusianisme exacerbé. (…) Faute de pouvoir – pour des raisons morales liées à mon pessimisme – renoncer à ce malthusianisme, faut de pouvoir au moins l’exercer bravement, sans reculer devant les moyens médicaux, je ne me sens pas un homme ; je suis comme châtré » 18 juillet 1932. Il ne baisera personne durant deux ans.

Ce pourquoi il va observer les autres, les sauvages, l’exubérance nue. Ainsi le mariage bobo (qui n’a rien à voir avec les bourgeois bohèmes, pas encore inventés à Paris) : il « s’accomplit de la manière suivante : devant le tamtam, quand tout le monde est bien excité, le jeune homme qui brigue la main d’une jeune fille se jette sur elle, devant tout le monde. S’il ne la pénètre pas d’un seul coup, il est considéré comme inapte et le mariage n’a pas lieu » 24 juillet 1931. De quoi lever bien des inhibitions… Les Peuls dès la puberté, « garçons et filles pas encore ou depuis peu coupés », se réunissent en association galante, le goumbé ; l’on y danse, bâfre, chante, et « certains font l’amour sous leurs petites tables » 11 août 1931.

michel leiris l afrique fantome photo

Le dérèglement systématique de tous les sens est pour lui proprement religieux : il relie aux forces obscures du vital. « Noblesse extrême de la débauche, de la magie et du charlatanisme » 13 septembre 1931. Jusqu’à la barbarie aussi, mais après la guerre de 14 et l’injonction de Lénine, la barbarie n’est plus ce qu’elle était ; le chaos mental n’est-il pas nécessaire à faire naître une nouvelle civilisation ? « D’une voix gentille et dans un français parfait, l’enfant raconte le rite pégou qui consiste en l’enterrement debout, dans le trou creusé par les jeunes gens, d’un volontaire (?) vivant – homme, femme ou enfant – auquel on plante un clou dans le crâne et au-dessus duquel on élève une terrasse qu’on entoure d’arbres. Sur cette terrasse sont ensuite sacrifiés périodiquement des animaux, et l’abondance règne au village. Sinistre chose qu’être un Européen » 28 septembre 1931.

« Chronique personnelle », dit-il de son œuvre dans un brouillon d’avant-propos esquissé le 4 avril 1932. Le voyage le dépouille, mais jusqu’à sa peau d’Européen seulement ; il reste au fond de lui tenu par le langage, toutes ses impressions passent par les mots, ses sensations par le discours sur elles. Rien de vrai, tout authentique ; l’existence est épiée, digérée, reconstituée en œuvre de littérature.

Si la première partie africaine coloniale est agréable à lire et enlevée, l’auteur n’ayant presque pas le temps de tout dire, la seconde est empesée, engoncée dans quelque marécage mental. Après d’interminables palabres avec les douanes d’Abyssinie, l’équipe se fixe à Gondar et commence son enquête approfondie sur les démons et les rites de possession par les zar (sortes de démons qui prennent possession de vous). Leiris se vautre dans la vie sauvage, allant jusqu’à désirer une négresse aux personnalités multiples, roublarde paysanne qui n’oublie jamais de quémander argent, sucre et parfum. Il se complaît dans le sauvage, allant jusqu’à participer à un sacrifice où il se retrouve coiffé d’un poulet éventré vivant… Jusqu’où doit-on aller pour se fuir ? Jusqu’à quelle abjection doit-on se soumettre pour grandir ? « La vraie religion ne commence qu’avec le sang… » 27 octobre 1932.

La lassitude vient avec l’expérience. « J’étais de moins en moins capable de voir des mages et des Atrides dans ces paysans tout simplement d’une avarice sordide » 30 octobre 1932. L’âge d’homme arriverait-il enfin ? « Jamais la science, ni aucun art, non plus qu’aucun travail humains n’atteindront au prestige de l’amour et ne pourront combler une vie si le manque d’amour l’anéantit » 27 décembre 1932. Ni l’ethnographie, ni le journal, ne donnent d’amour; l’épouse restée à Paris, si. La mission s’achève en février de l’année suivante – et Michel Leiris en revient avec un gros livre, celui qui se lancera en littérature.

J’ai bien aimé les trois-quarts du périple ; on peut le prendre et le laisser dans rien perdre des saveurs. Mais l’entrée puis le séjour statique en Abyssinie (l’Éthiopie actuelle où je suis allé un jour) est pesante, parfois agrémentée de description formelles répétées d’une longueur factuelle quasi « scientifique ». Malgré ce défaut, le livre se lit encore avec bonheur près d’un siècle plus tard. Il dit beaucoup sur l’éternité des qualités et des travers humains. Michel Leiris est mort en 1990 dans l’Essonne.

Michel Leiris, L’Afrique fantôme, 1934, Gallimard Tel 1988, 655 pages, €18.90

Michel Leiris, L’âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme, 1934, Gallimard Pléiade 2014, édition Denis Hollier, 1389 pages, €68.00

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Stendhal, La politique dans Le Rouge et le noir

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Julien rêve au souffle d’air frais qu’apporta Bonaparte. La franchise de l’épée poussée par une énergie personnelle contraste tant avec l’hypocrisie sociale, où l’on ne serpente que par intrigues. Pour arriver, il faut plaire, donc plier et suivre.

C’est ce que les prêtres du séminaire catholique lui apprennent : « à leurs yeux, il était convaincu de ce vide énorme, il pensait, il jugeait par lui-même, au lieu de suivre aveuglément l’autorité et l’exemple » 1XXVI. La conversation bourgeoise, c’est « trop de sérieux, de positif (…) trop de choses comme importantes » 2VIII. Le « cul de plomb » que dénoncera Nietzsche un demi-siècle plus tard. Est-ce mieux dans l’aristocratie parisienne ? Oh, que non ! « Et qu’est-ce que je trouve ici ? De la vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l’amour-propre et rien de plus » 2X. Une régression sur soi, un « petit » égoïsme, plus rien de cette générosité aristocratique que les nantis 1830 s’efforcent pourtant de singer. « Une civilisation où la vanité est devenue sinon la passion, du moins le sentiment de tous les instants » (Projet d’article sur Le Rouge et le noir).

Tout le contraire des traditionnelles qualités françaises que la Restauration commerçante et industrielle a perdu : l’esprit, la bonne humeur, la frivolité, le goût des bons mots, le plaisir de la conversation, la gaieté d’être soi parmi un aréopage cultivé. Tout ce que Stendhal retrouve en Italie, où règne convivialité et bonne humeur, malgré l’Église. Tout ce que l’Angleterre n’a pas, malgré sa discipline et sa ténacité : « l’esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en débarquant en Angleterre » 2VII.

Stendhal, libéral, considère la politique comme nécessairement « sale » et violente. Mais il apprécie le « savoir oser », l’énergie, cette force qui suscite la volonté de faire. Il justifie ainsi la Terreur, réponse de sang – mais à tous les « abus atroces » des privilégiés durant des siècles (Mémoires d’un touriste, Voyage en France). Les vols, la violence, l’immoralité des grands hommes ne le choquent point – au contraire de nos mœurs d’aujourd’hui, plus soucieuses du droit après près de deux siècles de progressive démocratie. Ces écarts à la vertu sont pour lui accessoires car ce qui compte sont les forces qui vont, ces hommes qui courbent le cours des choses pour le faire servir l’intérêt général. Stendhal réprouve la modération des Girondins qui n’ont pas « osé » ; il voit en eux des idéalistes, des « bavards » qui répugnent à avoir les mains sales. La révolution n’est-elle pas avant tout l’œuvre des hommes ? Nous ne sommes plus à son époque ; nous nous piquons d’être plus « civilisés » – mais toujours, en politique, ce qui compte est d’oser.

Calculateur rationnel, formé aux mathématiques, Stendhal est utilitariste en politique – la volonté en plus, sans laquelle rien de se peut. Le gauchiste italien modèle 1820 ou le ‘carbonaro’ comploteur révolutionnaire sont, pour lui, « rien de plus poétique et de plus absurde » (Souvenirs d’égotisme, 7). Quant à la “poupée Croisenois”, son rival auprès de Mathilde de La Mole, « il ne sera toute sa vie qu’un duc à demi ultra, à demi libéral, un être indécis toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second partout » 2XI. Cela ne vous dit-il rien sur notre présent ?

La Révolution a brisé les ordres, les traditions, les corporations ; elle a promu l’individu libre et égal en droit aux autres. Elle a donc rendu cruciale la responsabilité individuelle : à chacun de choisir sa vie, sa carrière et – pourquoi pas ? – son niveau social : il suffit de vouloir. La naissance n’est désormais plus un avantage – ni une excuse. Cette liberté fait peur aux faibles, à ceux qui manquent d’énergie intérieure. Ceux-là se réfugient dans le conventionnel, imitent servilement ceux qui réussissent, se hissent à force de bassesses, ambitionnent un statut protégé et confortable – prêtres hier, fonctionnaires aujourd’hui. Nul ne les en blâmerait si leur jalouse envie ne les faisait, parfois, projeter sur les autres, ceux qui réussissent, des revendications égalitaristes qu’il ne tenait qu’à eux-mêmes de réaliser s’ils les eussent désirées.

Cette sécheresse de style, qui ne s’embarrasse guère de circonlocutions mais va droit au but pour dire ce qu’il a à dire, est résolument moderne. Elle passe bien mieux aujourd’hui que les longueurs rythmées de son contemporain Chateaubriand, même si l’on peut en goûter les périodes. Stendhal est un positif, un analyste, un stratège des passions. Ses héroïnes sont deux, une mère de famille de province et une jeune fille de haute noblesse à Paris ; son anti-héros est unique, chétif mais beau, imaginatif mais méprisé, ambitieux mais de modeste origine. Car tout a changé avec le paradigme révolutionnaire. Mathilde ne découvre-t-elle pas de M. de Croisenois, descendant de Croisé : « Il n’a que de la naissance et de la bravoure, et ces qualités toutes seules, qui faisaient un homme accompli en 1729, sont un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des prétentions » 2XXXIX.

Point de meilleur résumé de l’histoire que ce paragraphe de la lettre de Louise de Rênal au marquis de La Mole, imposée par son confesseur jésuite : « Pauvre et avide, c’est à l’aide de l’hypocrisie la plus consommée, et par la séduction d’une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherché à se faire un état et à devenir quelque chose » 2XXXV. En quelques mots, tout est dit de l’intrigue. Julien, « fils de charpentier » comme Jésus, porte le nom de l’empereur romain dit l’Apostat pour avoir rejeté le christianisme et être redevenu païen (331-363).

Est-ce cela, le « rouge » opposé au « noir » ? On a fort glosé sur cette opposition de couleurs que Stendhal n’a jamais élucidée, laissant les échos se répondre. Est-ce l’état militaire (Bonaparte) opposé à l’état religieux (la Congrégation) ? La révolution plébéienne, jacobine (le parti Libéral) opposée au retour de l’Ancien Régime voulu par Louis XVIII et soutenu par l’Église (le parti Ultra) ?

J’y vois pour ma part la volonté de puissance individuelle, la passion personnelle (le rouge) mise au défi par la société conforme de la « civilisation », domptée par la religion du Dieu vengeur (le noir). Danton contre Hobbes, la vérité qui tranche ou la cage sociale où l’homme est un loup pour l’homme. L’énergie passionnée opposée à « la société » qui dévirilise sous les convenances. Les images opposées du Livre 1, la chapelle ardente aux reliques de saint « Clément » (en fait saint Julien martyr, qui eut la tête tranchée) et la grotte naturelle qui domine la plaine (que Julien a aimé comme Rousseau, et se remémore à son dernier jour), sont des propositions que l’existence lui fait tour à tour. Il choisit la société et ses entrelacs le rattrapent. Mais il s’agit bien d’énergie individuelle contre la collective hypocrisie sociale. Il y a de nombreux signes dans l’œuvre pour supporter cette thèse.

stendhal timbre

À commencer par les deux livres d’éducation de notre jeune Julien : Les Confessions de Rousseau et le Mémorial de Sainte-Hélène. Le premier oppose l’énergie du bon sauvage provincial à la société policée et émasculée des « Grands » ; le second rappelle l’épopée d’un petit caporal devenu grand général, puis empereur, entraînant à sa suite toute une nation en armes vers la puissance et la gloire. Le seul reproche que Stendhal fit à Napoléon fut le Concordat avec le Pape et la réintroduction des hochets de noblesse, titres et terres. De Julien, son créateur Stendhal ne dit-il pas : « comme, dans sa famille, il est l’objet, le but constant des coups de poing et des plaisanteries, cette âme profondément sensible et sans cesse outragée devient méfiante, colère, envieuse même pour tous les bonheurs dont elle se voit barbarement privée, fière surtout » ? Stendhal voit la société comme Hobbes : le terrain sauvage de la lutte des loups entre eux pour la suprématie.

L’énergie manque dans la haute société et c’est ce qui séduit Mathilde, promise à devenir duchesse, en ce petit séminariste devenu secrétaire de son père : Julien. Le courage, l’instinct belliqueux, la force de vouloir ne sont plus l’apanage des « poupées » de cour ; ils restent pour Stendhal les vertus des « primitifs » : provinciaux ambitieux, pays retardataires du sud (Calabre, Corse, Espagne), des rebelles à toute éducation (Mathilde l’orgueilleuse, le peuple mu par l’avidité, les brigands par le besoin, les galériens en rupture de ban – tels ceux avec qui Julien partage le champagne du condamné aux derniers chapitres).

Si Stendhal valorise ainsi les réprouvés comme le fait le romantisme, il n’est pas romantique : point de mièvrerie, de mélancolie ni d’idéalisme en lui, mais l’analyse au scalpel, les rouages de la psychologie, l’énergie qui pousse. Point de Gavroche-page-blanche pour émouvoir la sensiblerie, mais des adultes en réduction – Stendhal n’a que faire des enfants puisque ces êtres ne sont « pas finis ».

Le choc de cette énergie neuve du populaire avec les statuts et les positions établies est tout le « mouvement social » de 1830 : « Cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure, et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société – voilà mon crime, messieurs », déclare Julien aux jurés qui le condamnent (2XLI). Ne décrit-il pas ce qui est devenu de nos jours la lutte des « petits juges » contre l’establishment ? Celle des non-énarques pour se pousser en société ? Celle de certains candidats à la présidentielle contre le mépris social ? Celle des banlieues contre les « ghettos » bobos ?

Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Livre de poche 1997, 576 pages, €4.60
Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Garnier-Flammarion 2013 avec commentaires de Marie Parmentier, spécialiste de la littérature du XIXe siècle, de l’université Paris III, 640 pages, €4.60
Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 1, Gallimard Pléiade 2005, 1248 pages, €52.50
DVD Le Rouge et le Noir, films de Claude Autant-Lara 1954 avec Gérard Philipe et Danielle Darrieux, Gaumont 2010, 194 mn, €21.70

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Clément Rosset, Le réel et son double

clement rosset le reel et son double folio
L’homme est doté d’un système nerveux complexe et hiérarchisé. De ce fait, les stimulations du monde extérieur se désensualisent pour devenir des « états cérébraux » : le chien n’est plus un chien mais une image de chien. La perception devient une « intégration personnalisante », indissociable de la pensée. La sensation n’existe pas comme purement elle-même, elle est « pensée de sensation ». L’homme recrée le monde en son propre cerveau.

Cette image mentale est aussi reconsidération des informations. Le mouvement de la pensée est le doute. L’être humain étant ainsi construit, deux attitudes lui sont possibles : soit l’angoisse (qui engendre l’illusion par compensation), soit l’acceptation (qui engendre la découverte en récompense). Car le doute a deux faces : l’une créatrice, née de la confiance en soi et du trop-plein d’être, génère une curiosité qui colle au réel ; l’autre négative, née de l’angoisse du timoré, génère une illusion de transfert.

Clément Rosset a étudié cette seconde attitude. Des diverses formes de refus du réel (drogue, folie, suicide), la pire est sans doute la « perception inutile », autre nom de l’illusion. La perception a un double aspect, le premier théorique (ce qui se voit) et le second pratique (ce qui se fait). Chez l’angoissé, ces deux aspects ne sont pas complémentaires : la pratique ne correspond plus à la théorie. Malgré ce qu’on voit, on fait « comme si ». Ce qui est grave est que « toute remontrance est vaine – on ne saurait en remontrer à quelqu’un qui a déjà sous les yeux ce qu’on se propose de lui faire voir » p.12. L’illusion, comme la foi, colore et restreint la vision que l’on a du monde.

L’essai vise à démontrer que la structure fondamentale de l’illusion n’est autre que la structure paradoxale du Double.

L’auteur retrouve le mécanisme de l’illusion dans l’oracle (grec, arabe ou médiéval) où l’événement possède un double. « L’événement attendu vient coïncider avec lui-même, d’où précisément la surprise : car on attendait quelque chose de différent, quoique voisin » p.39. La prédiction s’accomplit, mais le héros qui la savait s’étonne ; il espérait autre chose. Pire, la prédiction s’accomplit par le geste même qui s’efforce de la conjurer. Œdipe, fuyant Corinthe en apprenant le destin de parricide et d’inceste qui le menace, tue en chemin son véritable père, puis épouse sa mère parce qu’il a résolu l’énigme de la sphinge.

Autre forme d’illusion, la métaphysique, où le monde possède un double. Thèse de Platon dans Cratyle, l’objet sensible ne peut se répliquer, donc le sensible est fini ; il ne peut non plus répéter un modèle suprasensible, donc le sensible est décevant. Tout cela ne satisfaisant point l’exigence humaine de rationalité, il doit donc exister un « autre » monde, domaine de l’Idée, où le réel est absolu et non plus contingent. Seul ce monde est rationnellement vrai. Hegel poussera la démonstration plus loin : la ruse de cet autre monde, justement, est de nous faire croire qu’il n’existe pas. Si l’autre monde est invisible, c’est qu’il est doublé par celui-ci qui interdit de le voir. « La pensée métaphysique se fonde sur un seul refus, comme instinctif, de l’immédiat, celui-ci soupçonné d’être en quelque sorte l’autre de lui-même, ou la doublure d’une autre réalité » p.59. A contrario, une structure non métaphysique de la duplication est concevable ; elle est celle des Stoïciens et celle de Nietzsche. Un « retour éternel » enrichit le présent de toutes les potentialités passées et futures car tout est à jamais premier.

Dernière forme d’illusion, la psychologique, où l’homme possède un double (fantasme du sosie ou du jumeau). L’unique est la structure fondamentale du réel – mais il ne peut se voir, car même le miroir est une fausse évidence : il ne montre qu’un reflet et un inverse. Doutant de son image, doutant de son existence (qu’il sait périssable), l’angoissé en vient à douter de soi. La vraie vie est ailleurs. Fatalité : tous ceux qui doutent d’eux-mêmes cherchent leur salut dans un modèle. Las ! Cet autre magique, dont on espère qu’il vous fera échapper au sort, vous enferme inexorablement en vous-même. Par peur d’être stupide, on devient stupide – stupide d’essayer d’échapper et d’exorciser ce qu’on n’est pas. Par peur d’être snob, on devient snob – mécanisme classique du conformisme de l’anticonformisme.

Nietzsche a bien dénoncé ce danger. Il accusait ainsi Carlyle de confondre « l’homme sublime » et « l’homme élevé ». « Le premier a la poitrine bombée, comme ceux qui aspirent de l’air », il est « un pénitent de l’esprit » qui « ne connait ni le rire, ni la beauté ». Il faut qu’il se fatigue de sa sublimité pour atteindre à la grandeur, « qu’il désapprenne sa volonté d’héroïsme », car « la beauté est insaisissable pour toute volonté violente » (Zarathoustra, II.3). L’angoisse de voir disparaître son reflet est l’angoisse de deviner que l’on est incapable d’établir son existence par soi-même.

A l’inverse, la reconnaissance de soi implique l’exorcisme du double, qui est aussi une adhésion au réel. S’accepter et s’aimer tel qu’on est rend indifférent à toutes ses propres copies, fantasmes ou idéaux. « Être soi », c’est refuser de paraître autre aux yeux d’autrui, c’est refuser le snobisme et son affectation (écart constant du personnage avec ce qu’il est réellement) et son chichi (coût de la complication par peur de n’être que soi).

La reconnaissance de soi est un processus psychique de maturation, de l’âge adolescent à l’âge adulte. Lors de sa quête d’identité, le jeune cherche des modèles qu’il valorise ; il ne devient lui-même que par dépassement – non des modèles – mais de son besoin de modèles et de son désir d’idéal. Cette rupture entre adolescence et maturité n’est pas si brutale que les nécessités de l’expression nous le font exposer. Le passage est insensible et progressif avec les années, variable selon les individus, parfois fort tard. L’exorcisme du double, la reconnaissance pleine et entière de soi est une tendance qui se poursuit tout au long de la vie. Clément Rosset avoue que seule « la mort signifie la fin de toute distance possible de soi à soi, tant spatiale que temporelle, et l’urgence d’une coïncidence avec soi-même » p.100. C’est moi qui meurt et non mon double.

L’essai est stimulant en ce qu’il montre la face sombre de la faculté de penser. « L’homme, s’il possède le principe de penser, n’a pas reçu le don d’ubiquité intellectuelle : il pense à quelque chose à un moment donné, et rien d’autre à ce moment-là. C’est en quoi il peut toujours constituer une proie facile » p.24. Mais cette façon d’envisager la fragilité de la pensée, si elle reste globalement vraie, est contestable. Le propre de l’intelligence est le doute, qui est justement la faculté de remettre en cause, au moment où l’on pense quelque chose, cette pensée même. Ce n’est pas le pouvoir de raison qui est en soi fragile, mais bien plutôt l’interférence de l’affectivité ou de l’instinct, qui oriente et polarise la pensée par sa puissance inconsciente, empêchant le doute, supprimant la distance.

Premier ouvrage publié de Rosset, sa réflexion n’est pas encore aboutie. Le reproche principal que je ferais à cet essai est de ne pas avoir (au moins dans la préface) replacé le phénomène de l’illusion dans celui – plus général – de l’opération de penser. Ce qui importe, en cette opération, est la distanciation à l’égard du donné immédiat. C’est ce qui distingue l’homme de l’animal et permet que ses actions ne soient pas de pures réactions, ni ses réflexions des réflexes. Lorsque la distanciation joue, la pensée garde une certaine autonomie qui lui permet de réfléchir sur le réel.

Clément Rosset, Le réel et son double, 1976, Folio 1993, 129 pages, €6.40
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David Le Breton, Anthropologie du corps et de la modernité

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David Le Breton nous offre, dans cette étude de 1990, une étude de l’homme via son corps. Ce fil conducteur est un miroir de la société car toute existence est corporelle. Le corps est une construction symbolique bien avant d’être une réalité en soi.

Avant l’ère moderne, le corps n’était qu’une part du grand tout ; dans les sociétés traditionnelles, le corps ne se distingue pas de la personne. Chez les Canaques, le corps humain est une excroissance du végétal dont il est frère. Dans nos campagnes, les « sorts » ou les pratiques des « guérisseurs » sont du même ordre : le corps n’est qu’une partie d’une communauté humaine. Cette dernière agit sur lui et lui-même est influencé par les forces impersonnelles du cosmos.

Durant le Carnaval, les corps se mêlent en un tout sans tabou, portant la communauté charnelle à l’incandescence ; « tout est permis », impossible de se tenir à l’écart de la ferveur populaire dont on est. La mêlée confuse se moque de tout, des usages, des préceptes et de la religion. Le corps rabelaisien est de ce type « populaire », prémoderne : grotesque, débordant de vitalité, toujours prêt à se mêler à la foule, buvant, bouffant, rotant, pétant, riant (« le rire est le propre de l’homme »). Ce corps-là est indiscernable de ses semblables, ouvert, en contact avec la terre et avec les étoiles, transgressant toutes limites. Ce corps populaire vante tout ce qui ouvre vers l’univers, les orifices où il pénètre, les protubérances qui le frottent : bouche bée, vit raide, seins dressés, gros ventre, nez allumé… Le corps déborde, vit dans la plénitude accouplement, grossesse, bien-manger, besoins naturels. Tout cet inverse qui fait « honte » à la société bourgeoise dont la discipline est le maître-mot.

bacchus rabelaisien

Pour les Chrétiens, l’âme s’en détachait déjà, mais le corps devait renaître intact au Jugement Dernier. D’où le long tabou qui a jeté l’anathème sur toute dissection. L’ère moderne a commencé avec l’anatomie et l’historien du moyen-âge Jacques Le Goff souligne combien les professions « de sang », barbiers, bouchers, bourreaux, sont méprisés. La dissection transgressait le tabou religieux mais faisait avancer la médecine comme le savoir. Le médecin se gardait bien d’ailleurs de toucher au sang, laissant cette impure besogne au barbier. Il gardait la plus grande distance possible entre le corps malade et le savoir médecin (voir Molière).

jambes des filles

La philosophie individualiste, retrouvée des Grecs à la Renaissance et poussée par les marchands qui voyageaient hors des étroites communautés, a « inventé » le visage, miroir de l’âme, signature individuelle, délaissant la bouche, organe avide du contact avec les autres par la parole, le manger, le baiser. Les yeux (re)deviennent les organes du savoir, du détachement, de la distance. Dès le 15ème siècle le portrait, détaché de toute référence religieuse, prend son essor dans la peinture. Le visage est la partie du corps la plus individuelle, la signature de la personne, qui reste d’ailleurs sur notre moderne carte d’identité.

Le corps-curiosité est devenu peu à peu corps-machine, mis en pièce par la dissection de Vésale, mécanique selon Descartes, « animal-machine » que l’âme (distincte) investit pour un temps. Le corps sur le modèle mécanique est désiré par l’industrie naissante comme par les dictatures « démocratiques » qui ont renversé les rois. Usines, écoles, casernes, hôpitaux, prisons, analysés par Michel Foucault, jalonnent l’emprise d’État sur les corps – particulièrement forte en France – « terre de commandement » – et qui demeure dans les esprits (yaka obliger, yaka taxer, yaka sévir). Une anatomie politique est née, d’où nous sommes issus, la structure individualiste fait du corps un ‘sujet’, objet privilégié d’un façonnement et d’une volonté de maîtrise. Le corps moderne implique la coupure avec les autres, avec le cosmos et avec soi-même : on « a » un corps plus qu’on « est » son corps.

torse nu 13 ans

La médecine aujourd’hui tend à considérer le corps comme une tuyauterie susceptible de dysfonctionnements ; le médecin d’hôpital agit comme un garagiste, diagnostiquant la panne et réparant seulement l’organe endommagé. Il vise à soigner la maladie, pas le malade. L’absence d’humain dans cette conception des choses fait que nombre de « patients » se veulent considérés en leur tout et ont recours, pour ce faire, aux « médecines » parallèles, fort peu scientifiques mais nettement plus efficaces en termes psychologiques. C’est pourquoi peuvent cohabiter encore la science la plus avancée et les pratiques chamaniques les plus archaïques.

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Le corps réenvahit la vie quotidienne dans les médias, les cours de récréation, les sports extrêmes, les bruits et les odeurs. Le bien-être, le bien-paraître, la passion de l’effort et du risque – mais aussi le narcissisme, le culte de la performance, l’obsession du paraître – sont des soucis modernes. Ce corps imaginé devient un faire-valoir. Il nous faut être en forme, bodybuildé et mangeant bio, soucieux de diététique, nourri aux soins cosmétiques et pratiquant la course ou la glisse, l’escalade ou l’aventure. Plus que jamais, l’individu « paraît » son corps (d’autant plus qu’il « est » moins à l’intérieur).

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Et pourtant, l’effacement ritualisé subsiste. Je l’ai noté souvent sur les continents étrangers, la répugnance occidentale au « contact » physique est particulière, extrême sur toute la planète. Le handicap physique est angoissant, donc repoussé du regard, ignoré. Exposé plus qu’avant aux regards, le corps « libéré » est aussi escamoté, car seul le corps idéal est offert en pâture ; le corps réel demeure caché, vêtu, honteux. Notamment le corps qui vieillit, qui ne répond plus parfaitement aux nouveaux canons de la mode « jeune » véhiculée par la publicité.

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Il n’y aura véritable « libération » des corps que lorsque le fantasme du corps jeune, beau, lisse, puissant et physiquement sans défauts aura disparu. Nous ne sommes pas tous des Léonardo di Caprio mignons avec la sexualité de Rocco Siffredi, les muscles du gouverneur Schwarzenegger, l’intelligence subtile d’Hannibal Lecter et le cœur humaniste de Philippe Noiret… Mes lectrices remplaceront les noms selon leurs fantasmes ; il paraît d’ailleurs que Brad Pitt remporte la palme, peut-être parce qu’il a des muscles de camionneur et un sourire de gamin.

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Ce pourquoi une vague aspiration pousse la médecine à pallier le réel. Avortement thérapeutique, procréation assistée, clonage, choix des gènes – sont des manipulations du corps qui hantent les fantasmes de perfection et de reproduction narcissique de soi. La peur de la mort encourage les prothèses, les greffes, fait rêver de bionique. Le corps reste présent même en pièces détachées, lorsqu’il doit être « réparé » par des greffes ou mis au monde sans femme.

Écrit aisément, lisible sans être aucunement spécialiste, cultivé et au fait des questions contemporaines sur la médecine, l’hôpital, l’imagerie médicale et l’acharnement thérapeutique, la psychanalyse et les « alternatifs », voici un ouvrage court qui fait penser. Où l’on voit que ce livre d’étude de l’homme, loin d’être réservé aux spécialistes ou cantonné à son univers folklorique, parle de ce qui est le plus actuel : nous-mêmes.

David Le Breton, Anthropologie du corps et de la modernité, 1990, PUF Quadrige 2013, 335 pages, €15.00

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Matthew Gregory Lewis, Le moine

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Écrit par un attaché d’ambassade anglais à La Haye d’à peine 19 ans, ‘Le moine : un roman’ a fait irruption dans une Europe secouée par la tourmente révolutionnaire et marquée par les massacres de septembre durant la Terreur. Il dénonce résolument l’Église catholique et la compromission de la religion avec les pouvoirs, véritable tyrannie dans la tyrannie avec ses lois d’exception appliquées dans ses couvents et cachots. Il dénonce dans le même mouvement la foule imbécile, prête à suivre toutes les superstitions, puis à se retourner contre ses dominants sans distinction, lynchant tout ce qui porte soutane. Foule dont les intellectuels parisiens de la « bonne » société imitent les mœurs creuses, malgré leur naissance : « je découvris que ceux parmi lesquels je vivais, et dont l’apparence était si policée et séduisante, étaient au fond frivoles, indifférents et dénués de sincérité » p.286 Pléiade. En bref – ce qui est très anglais – ‘Le moine’ dénonce l’absolutisme, celui venu de Rome comme celui issu de la Révolution.

Mais ce fil conducteur n’est une leçon qu’au final, l’essentiel est l’action qui ne cesse pas, entre coups d’éclat et rebondissements. Une histoire de soutane et d’épée qui met en avant le père Ambrosio, moine d’à peine trente ans qui n’est jamais sorti des griffes de l’Église et se trouve donc fort dépourvu devant la vanité, la femme et les désirs de la chair. « On lui apprit à voir dans la compassion qu’on ressent pour les erreurs des autres un crime de la pire espèce. Il troqua la noble franchise de son caractère contre une servile humilité. Et, afin de le guérir du courage qui lui était naturel, les moines terrifièrent son jeune esprit en lui représentant toutes les horreurs qui la superstition leur pouvait inspirer » p.401. En cause les paradoxes et les sophismes, qui déforment la droite Raison, dont le moine use et abuse pour couvrir de hautes justifications ses bas instincts. La nature est distordue par l’institution, l’Église catholique ne faisant que préfigurer le socialisme réel sous Staline puis Mao. Le premier chapitre montre le père Ambrosio en majesté, prêchant dans la cathédrale de Madrid, sa voix mâle et vigoureuse remuant les rombières et faisant se pâmer les jeunes filles. Il est de la dernière mode d’avoir pour confesseur ce vertueux avéré.

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Deux gentilshommes espagnols forts titrés surprennent un échange de lettres lors de la procession des sœurs du couvent, et l’un d’eux est le frère de la jeune fille ainsi vouée à Dieu. En remontant le fil, une série d’histoires imbriquées à la manière du cinéma (à venir) va emporter le lecteur dans une auberge alsacienne où l’on égorge les voyageurs, en un château de Bavière où erre à minuit tous les cinq ans une Nonne sanglante, dans une maison modeste d’un faubourg de Madrid où se languissent une femme déchue et sa fille. L’amour et la mort, l’érotisme et la cruauté, se côtoient sans cesse ; l’un est attisé par l’autre, exaspéré jusqu’au pire. Et il faut l’ingénuité d’un Théodore, valet de 13 puis 14 ans, pour passer entre les gouttes du Mal qui ronge les adultes, comme un elfe messager au bon cœur naturel.

Nous sommes plongés dans le roman gothique de la plus belle eau, les forces de vie tourmentées des carcans imposés par l’immobilisme d’Ancien régime. Quand pouvoir temporel et spirituel sont unis, leur tyrannie s’abat sur tous les déviants aux normes sociales, jeune fille amoureuse d’un autre que le fiancé arrangé, novice ayant prononcé ses vœux un peu trop tôt, fauteuse prête d’accoucher… C’est en retournant les situations que l’auteur montre l’horreur cléricale, le vice du pouvoir et du stupre paré de la vertu des anges. Ambrosio se prend d’affection pour le novice Rosario – qui se révèle la fille Matilda, nymphomane éperdument attirée par lui pour le tenter et qu’il va violer et revioler à satiété avant de s’en lasser. Mais il est pris au sexe et à la menace du scandale : il va devoir suivre sa pente, désirer puis violer Antonia, étouffer sa mère Elvira qui s’oppose, puis poignarder la fille qui se sauve. Ce qu’il devient au final relève du grand guignol aujourd’hui, mais impressionnait vivement les foules d’époque, puisque Satan en personne intervient pour le châtier.

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Le moine a son alter ego femelle en la personne de la prieure du couvent de Sainte-Claire à côté, sadique qui remet en vigueur les lois implacables du passé en ce qui concerne les sœurs ayant fauté : mourir lentement de faim au cachot, nourri d’un pain par semaine et d’un pichet d’eau par jour, à moitié nue dans la vermine. Elle infligera cette punition à Agnès, sœur du comte Lorenzo. Ses crimes étant dévoilés au grand jour, la dame du couvent sera écharpée par la foule ivre de vengeance en plein Madrid. L’érotisme sadien est partout présent dans les excès des instincts mal domptés par la fausse vertu religieuse. Ambrosio s’enfièvre à la vue d’Antonia nue sous son linceul : « Comment pourrais-je renoncer à ces membres si blancs, si tendres, si délicats ? A ces seins gonflés, rebondis, fermes et élastiques ! A ces lèvres, pleines d’une douceur aussi inépuisable ? » p.521. La prieure se repaît d’infliger des souffrances au corps d’Agnès, enceinte : « Elle était à moitié nue ; ses longs cheveux dépeignés lui tombaient en désordre sur le visage, qu’ils cachaient presque entièrement. Un bras décharné pendait inerte sur une couverture couvrant ses membres tremblants et agités de mouvements compulsifs » p.510. Ramener l’être humain au rang de bête dans la fange est un plaisir délicat des pires tortionnaires.

La sœur qu’on avait crue morte n’était qu’endormie, la fiancée enlevée tuée in extremis – permettant à son amoureux trop titré pour elle d’épouser mieux. Car, si Lewis conteste l’absolutisme, il ne conteste pas l’inégalité des rangs. Chacun doit épanouir ses vertus, mais à sa place. Il n’est guère que l’adolescent Théodore qui échappe à cette injonction, tel le Chérubin de Beaumarchais dans Le mariage de Figaro, joué pour la première fois à la Comédie française en 1784. Il est la nature en actes, jeune mâle en liberté qui révèle ses talents par l’exemple de ses protecteurs titrés. Le page Théodore lit beaucoup et compose des poèmes, chante admirablement en pinçant son luth, et prend des initiatives pour régler les affaires de son maître qui, en retour, lui prodigue son affection.

Il existe du Moine une édition réécrite par Antonin Arthaud, mais nous avons préféré l’édition originale, non expurgée. Il existe aussi un film de 2011 avec Vincent Cassel, mais c’est une autre œuvre, orientée vers le spectaculaire de la tentation, qui n’a pas la saveur lente distillée par la lecture.

Matthew Gregory Lewis, Le moine, 1796, Actes sud 2011 collection de poche Babel, 512 pages, €10.70
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Film DVD Le moine, Dominik Moll avec Vincent Cassel, Deborah François, 2011, Diaphana, 100 mn, €8.79

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Madeline Miller, Le chant d’Achille

madeline miller le chant d achille
Le roman historique est une gageure, d’autant plus qu’il est loin dans le temps. La seule œuvre qui donne une idée des mœurs et des coutumes de l’âge du bronze achéen est l’Iliade, récit hanté de divinités qui se battent autour des hommes, assurant leur gloire ou leur chute en même temps que leur destin. Si chaque héros se veut supermâle, chaque individualité est sujette à caution puisque ce sont les puissances invisibles qui les guident.

Ce pourquoi cette « biographie » romancée d’Achille est un portrait en creux. Le personnage principal est Patrocle, bien plus sensible, plus humain, laissé à sa vile condition et qui n’aime pas se battre. Il a plutôt la curiosité élargie d’un médecin, bienveillant à tous et préférant réparer que pourfendre. Madeline Miller enseigne aux États-Unis le grec ancien et Shakespeare, ce qui lui donne la profondeur épique et la nuance vocale des mots antiques. Elle prend des libertés avec les traditions littéraires sur Achille et n’évite pas certains anachronismes : « cette porte se referma derrière lui avec un petit clic » p.166. Est-on sûr que dans ces âges farouches les portes aient eues des « serrures » susceptibles de cliquer ? Des loquets de bois, à la limite de bronze, seraient plus réalistes à l’époque mycénienne… Elle évoque un « puma » alors qu’on parle de « lion » à Némée (qui serait plus probablement un lynx), et même de la ponte des tortues d’eau… en Grèce. Question de traduction ? Lorsqu’Achille caresse le corps de Patrocle, sa main glisse de la joue avant de descendre par le V de la gorge jusqu’à « toucher son pouls » – ne serait-ce pas plutôt son cœur, qui bat sous le sein ?

Ce qui n’est pas dû à la traduction en revanche est qu’avant les interdits des religions du Livre les garçons assouvissent leurs désirs dès la puberté, entre eux ou avec les filles à disposition. Or l’auteur choisit de ne laisser jouir Achille et Patrocle l’un de l’autre qu’à l’âge de 16 ans. Est-ce pruderie puritaine ou respect dévoyé des lois contemporaines aux États-Unis au détriment de la réalité ?

Malgré ces préjugés lourdement yankees, son roman reste une réussite.

L’auteur prend le ton égal des chroniqueurs pour faire conter à Patrocle sa propre histoire. Lui, enfant malingre et pas bien beau, à la mère demeurée et au père déçu, castrateur. Il a atteint la gloire immortelle qu’il n’a jamais cherchée en étant l’ami du plus beau et du plus illustres des Grecs, ravi avant ses 30 ans au combat, selon la prophétie. A dix ans, Patrocle tue sans le vouloir un gros de son âge avide de lui piquer ses osselets : en le repoussant, son crâne va s’ouvrir sur une roche. Fils de prince, il n’est pas mis à mort mais exilé, renié par son père qui le confie avec une forte somme au roi Pélée en Thessalie pour qu’il le serve. C’est dans ce palais important que, parmi les dizaines d’autres garçons réunis comme lui en vassaux, il va se faire remarquer par le fils du roi, Achille à la chevelure éclatante et à l’agilité légendaire. Pourquoi ?

Par étapes qui sont autant de gradations à l’amour :

  • Le sentiment qui unit les deux garçons commence dès l’âge de 5 ans par l’admiration de Patrocle pour la course légère d’Achille, qui gagne aux jeux la couronne de laurier ; Patrocle est né la même année que lui mais quelques mois plus tard, choisit l’auteur (les textes sont contradictoires).
  • L’attachement se confirme par leur reconnaissance réciproque : il est « surprenant », dit Achille à son père ; « tu n’es pas comme les autres », dit Patrocle à son ami.
  • L’affection se creuse avec la vie en commun, les jeux, les bagarres, la protection mutuelle : la force et le prestige d’Achille, la gratitude en miroir de Patrocle.
  • La tendresse nait et l’auteur décrit avec sensibilité le Patrocle de 11 ans : « Et durant toutes ces activités [en commun seul avec Achille], un sentiment s’imposait à moi. Sa façon d’enfler dans ma poitrine d’un coup évoquait presque la peur, et il arrivait très vite, un peu comme les larmes. Pourtant, ce n’était ni l’un ni l’autre, car il appelait gaieté et lumière… » p.59.
  • La passion se confirme avec l’exil d’Achille, à 13 ans, auprès du centaure Chiron : Patrocle s’enfuit du palais pour le rejoindre, et cela touche Achille autant que cela le flatte : sa gloire grandit à ses propres yeux lorsqu’il la voit dans l’admiration sans condition de son ami.
  • Il s’approfondit par la sensualité des exercices à deux, dans la solitude de la montagne, la nudité sur les fougères, les jeux érotiques dans l’eau fraîche, les étreintes tendres sur la couche de roseaux – jusqu’au plaisir sexuel découvert en commun et à égalité à l’aube des 16 ans. Dès lors, le compagnonnage est pour la vie. Après le premier plaisir conjoint, nus sur la couche : « Il me regardait résolument de ses iris verts pailletés d’or. Une certitude s’épanouit en moi et vint se loger dans la gorge. Je ne le quitterai jamais. Je serai à lui pour toujours, autant qu’il voudra de moi » p.112.

Achilles chez Lycomedes sarcophage athenien v240 Louvre

Thétis, déesse néréide mère d’Achille, a beau mépriser le vermisseau humain qui accapare la gloire et la substance de son fils, elle a beau comploter pour l’arracher de ses bras et le forcer à engrosser Deidamie, fille de Lycomède roi de Skyros, elle ne peut empêcher le destin de s’accomplir : Achille aime Patrocle, Patrocle aime Achille, bien au-delà du sexe, sans que l’un soit actif et l’autre passif mais comme deux frères jumeaux attachés l’un à l’autre. Ce que le film de Wolfgang Petersen a mal rendu, gêné par l’omnisexualité imposée en Occident par la psychologie de Freud.

L’amour était plus vaste et plus naturel que l’obsession « homo » sexuelle du militantisme gai. Dans un monde mâle de guerriers mycéniens, l’attachement de deux garçons dès leur enfance produisait une fraternité pour la vie, sans que les femmes en soient forcément exclues. L’égalité par l’adresse, la culture et les passions était le fait des hommes parce que la société était martiale, centrée sur la force. Ce qui n’empêchait pas l’amour d’un homme pour une femme, mais d’un ordre différent.

achille et patrocle amourmadeline miller the song of achilles new york times bestsellers

A 17 ans, forcé par une ruse d’Ulysse de sortir de la cachette où sa mère l’avait placé (déguisé en fille) pour dévier la prophétie, « Achille avait choisi de devenir une légende » p.195. Il sera Aristos Achaion – le meilleur des Grecs – devant Troie.

Il y laissera la vie avant d’avoir trente ans, par la vanité autoritaire d’Agamemnon, par la Passion de Patrocle et par son propre orgueil de demi-dieu, entretenu par sa glaçante néréide de mère. Patrocle suivra son destin, refusant gentiment et avec émotion que la captive Briséis ait un enfant de lui, alors qu’Achille en a un de Déidamie, Néoptolème. L’auteur en donne une scène très délicate au chapitre 24.

Le fils d’Achille, 12 ans, viendra à Troie car, dit la prophétie, sans lui la ville ne pourra être prise : impitoyable, il tuera Priam, cassera la tête d’Astyanax et violera Andromaque, sans amour pour quiconque ni amitié pour personne, façonné par sa seule grand-mère, froide comme un poisson. En creux, Achille est plus humain, réchauffé à l’amour de Patrocle.

Les dernières pages sont d’une émouvante beauté. La néréide impitoyable qui pardonne… Reste chrétien de l’auteur peut-être, mais qui atteint ici à la grandeur. J’en ai été saisi et, dans les dernières phrases, emporté.

Madeline Miller, Le chant d’Achille, 2012, traduit de l’américain par Christine Auché, édition Rue Fromentin 2014, 388 pages, €23.00 Format Kindle €9.99

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Michel Houellebecq, Soumission

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S’il était besoin de le prouver une fois encore, il ne faut jamais croire les critiques de la mafia littéraire qui sévit dans les magazines de l’entre-soi engagé. Ce nouveau cru Houellebecq est un roman (c’est écrit dessus), il est houellebecquien en diable et très agréable à lire. Contrairement à la doxa des envieux aigris qui sévissent dans « les médias », Soumission est une belle fable qui appelle la réflexion. Car « seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain » p.13.

Le narrateur s’appelle François comme le pape, comme le président actuel (qui fera deux mandats) et comme le futur Premier ministre que l’auteur imagine être Bayrou. Tous ces François sont insignifiants, délavés par le cours de l’histoire, sans plus rien à dire au monde ni à eux-mêmes. Nous sommes, comme d’habitude chez Houellebecq, dans le grand vide intérieur. Le catholicisme s’est perdu au tournant du XXe siècle (comme en témoignent Joris Karl Huysmans et Léon Bloy), Hollande s’est perdu entre centre-gauche et centre-droit (autrement dit nulle part), quand à l’antihéros qui raconte, il a fait de vagues études littéraires qui lui ont permis une sinécure de fonctionnaire à l’université où il forme de futurs chômeurs à des auteurs oubliés (et sans grand intérêt) ; il est solitaire, vieillissant, adonné à l’alcool et au tabac, de moins en moins séduisant pour baiser.

Contre ce tropisme qui mène à une impasse, la fable imaginée par l’auteur est habile et pourquoi pas possible (bien qu’à mon avis improbable). Mais le propre des fables n’est pas de se réaliser ; il est de faire cogiter. Celle de Bernard Mandeville offre à penser les bases du libéralisme économique, celle de George Orwell expose la tentation totalitaire des États, celle de Michel Houellebecq montre combien l’esprit de soumission est au cœur de nos sociétés repues et mal à l’aise, sans foi par laïcité intransigeante, donc sans vitalité. On peut contester cette vision, elle a le mérite de la cohérence.

Mais Soumission est bien autre chose que le pétainisme larvé de la collaboration avec le plus fort, accompagnée de la dénonciation jalouse (et anonyme) de ses voisins. Il faut attendre la page 260 pour comprendre (page que rares sont les critiques à avoir atteinte, semble-t-il, pressés de livrer leur fiel). Encore une fois, Houellebecq plonge dans l’érotisme pour penser la société : « L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. (…) Il y a pour moi un rapport entre l’absolue soumission de la femme à l’homme, telle que la décrit Histoire d’O, et la soumission de l’homme à Dieu, telle que l’envisage l’islam. Voyez-vous (…) l’islam accepte le monde, et il l’accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel (…) la création divine est parfaite, c’est un chef-d’œuvre absolu. Qu’est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? De louange au Créateur, et de soumission à ses lois ». Les intellectuels de gauche qui reniflent dans ce roman des relents d’islamophobie ont le pif faussé par leur rhume idéologique, figés dans l’entre-soi confortable où tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont « fascistes ».

D’ailleurs, qu’y a-t-il de plus ringard aujourd’hui qu’un « intellectuel de gauche », ce fossile laissé sur la grève par le flot de l’histoire ? « Il semblait bien, à voir les faits, que les journalistes de centre-gauche ne fassent que répéter l’aveuglement des Troyens. (…) Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière » p.56.

L’auteur, par la voix de son narrateur, reste neutre, observateur ; il ne s’engage pas, il constate. Et tant pis si cela remue les professionnels du choqué, tant mieux même, puisque Houellebecq a gardé de ses années anarchistes le sens de la provocation. Sa fable a peut-être le tort d’être trop proche de nous pour être vraiment crédible. Il la situe en 2022, après les deux mandats de François Hollande réélu en 2017 contre Marine Le Pen, après le délitement de la droite UMP encombrée de politiciens médiocres selon Houellebecq : Copé, Sarkozy. La France en a marre du marasme, du no future, de la dilution dans le reste du monde par technocratie interposée et de la guerre civile larvée entre djihadistes et identitaires à coups de pistolets automatiques et de voitures brûlées. Les extrêmes montent, d’un côté les identitaires (que Houellebecq a le bon sens contre la gauche de distinguer des fascistes), de l’autre les traditionnalistes (catholiques, humanistes moraux, écologistes de terrain… et musulmans plus ou moins pratiquants). Les présidentielles de 2022 voient donc la conjonction imprévue de l’UMPS et de la Fraternité musulmane, nouveau parti qui a pris son essor aussi vite que celui de Grillo en Italie il y a peu – contre le Front national. FM contre FN, il fallait y penser. Et quoi de plus consensuel que de laisser gouverner Bayrou, catholique laïc, gauchiste du centre, expert en retournement de veste et prêt à tous les compromis pour arriver au pouvoir (p.152) ?

Mohammed ben Abbes est arabe polytechnicien énarque, il en existe déjà, issus de la méritocratie républicaine, tels Nacer Meddah ou Aïssa Dermouche. Ben Abbes est élu président par consensus des centres et des traditionnalistes, il a pour modèle l’empereur Auguste et pour ambition de reconstituer l’empire romain autour de la Méditerranée afin de compter enfin dans le monde. Il est aidé des capitaux saoudiens et qataris, ce qui lui permet d’imposer l’islamisation « modérée » de la société. Le cercle vertueux s’enchaîne : baisse immédiate de la délinquance et disparition visuelle des racailles ; effondrement du chômage par hausse des allocations familiales pour les mères qui renoncent à travailler ; décence dans les rues et les médias ; baisse drastique des dépenses d’éducation nationale, l’enseignement n’étant gratuit que pour le primaire, privé confessionnel pour le secondaire et le supérieur, l’enseignement technique encouragé ; baisse des dépenses sociales, le principe de subsidiarité voulant que ce soient les familles (cellule sociale de base) qui soutiennent leurs membres, chacun étant vivement encouragé à créer son autoentreprise ou à devenir artisan ; les exportations de luxe s’envolent avec les capitaux du Golfe et l’immobilier de prestige se porte bien, tous les Arabes riches voulant un pied à terre à Paris ou dans les villes du terroir français. Et lorsque l’économie va, tout va, les Français sont contents – les grands principes, l’universalisme et la morale laïque, ils s’en foutent au fond (d’après l’auteur).

Quelques affirmations gratuites, comme le fait de piller des thèses universitaires pour composer la sienne : or, depuis des années, existent des logiciels de vérification plutôt efficaces. Pourquoi écrire plusieurs fois « hallal » avec deux l alors qu’un seul suffit ? Par ignorance ou pour qu’il ressemble à Allah ? Pourquoi écrire p.153 « entreprenariaux » et pas entrepreneuriaux, mot correct ? Robert Rediger est-il un avatar de Robert Redeker connu pour sa dénonciation des aspects totalitaires de l’islam mais aussi pour la soumission du sport à la marchandise ?

D’autres choses me gênent ou me paraissent invraisemblables :

  • l’abdication des femmes qui retournent aux 3K des nazis : Kinder, Küche, Kirche ;
  • l’insignifiance de Manuels Valls pourtant porté en 2015 par le national-sécuritaire, et de Nicolas Sarkozy, évacué d’un mot par l’auteur alors qu’on l’a connu roquet pugnace ;
  • l’affirmation (fausse et gratuite par ignorance) que Jean-Marie Le Pen est « un abruti, à peu près complètement inculte » – alors qu’il est diplômé d’études supérieures de sciences politiques avec une thèse sur les courants anarchistes ;
  • la passivité des Français face à l’islamisation (« une acceptation tacite et languide » p.204), alors que l’islam reste associé sans recul au cléricalisme et au terrorisme par le peuple votant (que les élites trahissent, cela s’est déjà vu, avec la meilleure rhétorique du monde, mais elles ne forment qu’un quart des votants) ;
  • l’absence de réactions américaines et européennes (les Juifs français font leur Alya en masse sans protester, les Belges passent à l’islam parce qu’incapables de s’unir entre Flamands et Wallons – seule la religion transcende les particularités ethniques, mais les Allemands se laisseraient faire comme si de rien n’était ?).

L’hypothèse de l’auteur est l’implosion mentale d’une population française vieillissante, ayant épuisé l’élan de mai 68 et face à l’impasse de l’individualisme matérialiste. Sur l’exemple de René Guénon, les catholiques peuvent intégrer l’islam. La nouvelle génération née avec le siècle (atteignant l’âge de voter dès 2018) serait plus pragmatique, plus réaliste, mieux encline à accepter « la mondialisation » et la multiculture – donc l’islam s’il apporte des compensations. Or c’est le cas : mariages arrangés sans avoir à faire l’effort de séduire, jusqu’à quatre épouses selon le statut social (ce qui veut dire une de plus tous les dix ans pour les fonctionnaires aisés), la copulation dès 14 ans (une quatrième épouse jeunette lorsqu’on est barbon, cela mérite-t-il de brailler encore pour la laïcité ?), l’absence de solitude grâce à la famille, des emplois pour tous les mâles et des enfants pour toutes les femmes – chacun sa place bien définie -, l’apaisement des désirs par une vêture décente en public (mais affriolante en privé). Finie la provocation sexuelle, obsession de Houellebecq, « la détection des cuisses de femmes, la projection mentale reconstruisant la chatte à leur intersection, processus dont le pouvoir d’excitation est directement proportionnel à la longueur des jambes dénudées » p.177.

Mais bien contestable est le constat démographique : « L’humaniste athée, sur lequel repose le ‘vivre ensemble’ laïc, est donc condamné à brève échéance, le pourcentage de la population monothéiste est appelé à augmenter rapidement, et c’est en particulier le cas de la population musulmane – sans même tenir compte de l’immigration, qui accentuera encore le phénomène » p.70. C’est faire de la religion une quasi-essence, or on constate que si les musulmans de la seconde génération gardent peut-être un peu de la culture de leurs parents, ils sont attachés aux libertés laïques ; seuls les rejetés du système « retournent » à la religion à titre de compensation pour leur ressentiment. « La sous-population qui dispose du meilleur taux de reproduction, et qui parvient à transmettre ses valeurs, triomphe » (p.82) : c’est ainsi que s’opèrerait l’adhésion indolore au parti de la Fraternité musulmane selon Houellebecq. Mais les secondes et troisièmes générations ne font pas autant d’enfants que la première et tendent à suivre le modèle dominant, les démographes le constatent.

Malgré ces critiques, le roman est fluide, bien écrit, musical en quatre mouvements. Il allonge des phrases longues à la Proust, balancées de virgules, il place ces italiques qui soulignent avec bonheur les expressions toutes faites et les idées reçues contemporaines. Bien que subsistent quelques préciosités comme « terminaison » pour dire fin, ce roman se lit d’un trait égal. Vous ne vous ennuierez pas, même si vous n’aimez par le personnage ni l’auteur, plutôt ravagés de sexe et d’alcool. Soumission vous fera réfléchir sur la France aujourd’hui, sur les élites prêtes à trahir par égoïsme et esprit de caste, sur l’islam – meilleure et pire des choses selon le point de vue -, sur la politique – peut-être moins choisie qu’on le dit… Laissez vos préjugés au vestiaire et pensez par vous-même, telle est la grave leçon de cette fable. Surtout après les attentats contre Charlie et contre des Juifs, et après la marche des bobos accompagnés pour une fois par une grande part du peuple de France.

Michel Houellebecq, Soumission, 2015, Flammarion, 303 pages, €21.00 ou format Kindle €14.99

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William Beckford, Vathek

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Délicieux et héneaurme, innocent et sadique, ce conte oriental des Lumières, écrit directement en un français parfait par un aristocrate anglais, est une merveille dont la lecture enchante. Nous sommes dans le roman gothique où le dépaysement et l’excès sert à dénoncer férocement tous les absolutismes. Celui du calife, commandeur des croyants et commandeur de guerre qui a tous les pouvoirs et à qui tout est permis ; celui du clergé qui manipule la religion à son propre service et use de la peur d’Allah pour dompter les assujettis ; celui de la mère avide de tout régenter.

Vathek est un Gargantua burlesque et méchant, tenu par les sens et insatiable de richesses. Le conte oriental se meut en cauchemar gothique sous l’influence de Carathie, mère du calife frayant avec les puissances occultes pour forcer la volonté chancelante de son fils. Il se dit que Carathie serait le double de la mère de l’auteur, protestante fervente et disciplinaire. Avec une telle génitrice castratrice, comment ne pas s’évader dans le songe exotique où tout ce qui est interdit devient permis ? C’est avec une jovialité un brin sadique que le calife Vathek jouit sans entraves : il use et abuse de ses cinquante concubines toutes jeunes et fraîches dans la salle des plaisirs, après avoir bâfré la centaine de plats sans cesse préparés pour lui ; il sélectionne avec « une perfide avidité » cinquante jeunes garçons nobles au bord de la puberté sur injonction du Giaour, ce monstre répugnant qui lui promet les richesses de la terre, avant de les faire concourir presque nus pour admirer les mille grâces de leurs membres – puis de les jeter d’un geste dans le gouffre où les attend le monstre ; il viole l’hospitalité d’un émir qui recueille sa caravane égarée au désert en enlevant sa fille Nouronihar, pourtant promise au très jeune Gulchenrouz, 13 ans, beau comme une fille et espiègle comme un page.

gulchenrouz

Le calife Vathek, enflé d’orgueil, tourne la religion en dérision, moins la croyance en Allah, qu’il garde un peu au fond de lui, que les simagrées bigotes des clercs et des « vertueux ». Il balaye les araignées avec le balai sacré rapporté de La Mecque, que Mahomet aurait utilisé autour de la Kaaba ; il fait ligoter sur leurs ânes les dignitaires religieux, accourus pour faire leur cour, avant de les chasser au galop les fesses fouaillées d’épines ; seules les abeilles – « bonnes musulmanes » – se piquent de piquer le calife comme les imams, dans la grande magnanimité naturelle.

Nous sommes dans la logique, mais délirante ; les Lumières brillent, mais jusqu’au maléfique. Car on ne défie pas Dieu, ni les lois naturelles, ni les autres humains sans conséquences. Ni le monde, ni les êtres, ne sont des objets voués au bon plaisir sexuel ou à l’avidité de gueule ou d’avarice d’un seul. La gigantesque tour de 1500 degrés, édifiée au-dessus du palais aux cinq salles de plaisirs, symbolise la tyrannie, le donjon de la puissance inexpugnable, la Babel aux caves remplies de venin de serpent et autres ingrédients destinés à annihiler la volonté ou saisir la vie des victimes. Elles sont gardées par des négresses borgnes et qui louchent, frayant avec les goules des cimetières : façon spectaculaire de dire combien sont tordues les âmes de ceux qui veillent sur ces faux trésors.

captives nues sardanapale

Vathek, comme sa mère Carathie et sa très jeune maitresse Nourohibar, vont rencontrer Eblis, l’ange déchu, Satan en personne, qui leur donnera les clés de toutes les salles de l’enfer. Ils pourront étancher leur soif insatiable de richesses et de savoirs – mais au prix de leur cœur. Il brûlera éternellement dans leur poitrine, qu’ils presseront de leur main droite dans la douleur pour l’éternité. Seuls les petits garçons sont sauvés par le conte, les cinquante précipités dans le gouffre et le jeune Gulchenrouz : tous sont recueillis par un « bon vieux génie qui chérissait les enfants, et s’occupait entièrement de les protéger », défendu par « des banderoles flottantes sur lesquelles étaient écrits en caractères d’or, brillants comme l’éclair, les noms d’Allah et du Prophète ».

Ce conte gothique révère l’état d’enfance, opposé à celui de la Raison ; il vante l’innocence naturelle, rousseauiste, du bon sauvage inéduqué qui sait instinctivement bien vivre. « Car le génie, au lieu de combler ses pupilles de vaines connaissances et de périssables richesses, les gratifiait du don d’une perpétuelle enfance ». Nous sommes déjà chez Peter Pan…

Un enchantement de lecture.

William Beckford, Vathek, 1786, José Corti 2003, 416 pages, €20.30
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60

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Yasushi Inoué, La mort, l’amour et les vagues

yasushi inoue la mort l amour et les vagues
L’amour, qu’est-ce donc au Japon dans l’après-guerre ? Est-ce l’amour de la vie qui dépend de l’honneur ? Est-ce l’amour de sa femme qui dépend de l’affection ? Est-ce l’amour d’une vie respectable qui dépend de l’argent ? L’auteur – en bon japonais – déconstruit l’Hâmour (comme disait ironiquement Flaubert) pour en montrer les composantes fondamentales pragmatiques : être bien à deux.

Ces trois nouvelles douces-amères dessinent des ombres à l’amour noir et blanc, trop souvent idéalisé et rendu abstrait en Occident. L’amour japonais est perçu comme simple et naturel entre un homme et une femme. Même si la vie en société est compliquée, l’histoire personnelle tortueuse, le regard des autres pervers : comment l’amour pourrait-il être idéal dans ces conditions embrouillées ?

La première nouvelle voit un jeune homme ruiné par de mauvaises affaires qui va trouver son nom dans les journaux de façon imminente pour scandale. Il décide de se suicider dans une station balnéaire quasi déserte, en sautant de la falaise dans la mer. Mais il ne vit pas seul ses derniers moments : il désire obstinément terminer la relation de voyage de Guillaume de Rubroek en Mongolie en 1253 ; puis une jeune femme indiquant « 23 ans » croise son chemin, elle a décidé elle aussi d’en finir, mais n’en finit pas de se décider, ni de finir. Ces deux-là vont s’accoupler pour la vie, pour revivre, parce que l’honneur ne mérite pas qu’on meure pour lui – après la guerre. « Et si j’essayais de vivre ? » n’est-il pas le message de la jeunesse japonaise en cette fin des années 1940 ? C’est en tout cas le message de l’auteur aux lecteurs.

La seconde nouvelle voit un garçon mûrir, découvrir combien l’attachement à une femme peut être ou peut ne pas être de l’amour. Il croit avoir trouvé la femme de sa vie en dernière année de lycée et son ami le plus proche, amoureux de la même, la lui cède après bagarre. Mais cette femme n’est pas de son niveau culturel, ni social, et trois ans plus tard, alors qu’il sort de l’université, il ne se voit plus faire sa vie avec elle. Il épouse plus tard une fille bien sous tous rapports – sauf l’amour qui n’existe pas vraiment entre eux. Et c’est à chaque fois au jardin de pierres et de sable du Ryôanji, à Kyoto, que se révèle la rupture. La rigueur zen oblige, ceux qui contemplent les lignes pures comme des symboles ne peuvent rester pour eux-mêmes dans le flou. Et ce n’est pas le garçon qui, pour une fois, choisit.

ryoanji jardin zen

La dernière nouvelle marque un anniversaire de mariage. De modestes personnes, dans cet après-guerre chiche en salaire, gagnent par tirage au sort une somme conséquente. Mari et femme sont économes, presque avares tant l’existence est difficile et les gens envieux. Ils décident cependant de faire un voyage en dépensant la moitié de la somme. Ils partent en train, puis en car, jusqu’à l’hôtel de la station célèbre de Hakone. Mais l’endroit leur paraît trop neuf et probablement trop cher. Ils ne demandent pas les prix mais sont d’accord pour trouver plus modeste. De fil en aiguille, d’horaires de car en perspective de passer juste une nuit et revenir, pourquoi ne pas retourner à Tokyo le soir même ? Et c’est ainsi que la somme ne fut pas dépensée mais le voyage effectué. Cet accord tacite entre eux, est-ce bien de l’amour ? Un amour minimum peut-être, mais sans lequel la vie commune ne serait pas possible…

Inoué explore les âmes par petites touches, les sites naturels forts prisés au Japon (même si le jardin de pierre est composé de main d’homme) sont les écrins somptueux qui révèlent le tréfonds des âmes. Peut-on être faux devant la nature ? Sa sauvagerie indifférente quand il s’agit de la mer, son abstraction épurée quand il s’agit du jardin zen, son luxe pittoresque quand il s’agit des montagnes et du lac, forcent les êtres à révéler leur flou intime.

Ces nouvelles touchantes et sèches comme une flèche se lisent d’un trait. Elles laissent une saveur longue, comme un vin longtemps vieilli, comme une observation d’auteur longtemps mûrie. Yasushi Inoué avait 43 ans lorsqu’il les a publiées, au sommet de son art.

Yasushi Inoué, La mort, l’amour et les vagues, 1950, Piquier poche 1999, 114 pages, €5.60
Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel

jean francois gayraud le nouveau capitalisme criminel
Docteur en droit pénal, diplômé de Science Po et commissaire divisionnaire de la police nationale, l’auteur traque le crime dans la géopolitique – ce qui est judicieux au vu de la mondialisation. Son dernier livre au titre assez démagogique pour attirer les mélenchonistes, est assez révélateur de l’effarement démocratique de cet observateur de réalités.

Il dit vrai, fourmille d’anecdotes utiles à connaître, rappelle les faits trop souvent passés sous silence par une presse complaisante aux puissances de finance. Mais il n’est ni journaliste, ni chercheur, son livre se présente comme un rapport sous forme d’inventaire avec essai de typologies, mais sans fil conducteur autre qu’un vague marxisme, mâtiné de nietzschéisme mal compris, arrêté à la « race des seigneurs » des années 1950 (et en contradiction flagrante avec les financiers voyous cités, qui invoquent « Jésus »… p.269). « Une morale d’esclaves est essentiellement une morale de l’utilité » (Par-delà le bien et le mal) : n’est-ce pas cette cupidité que l’auteur reproche comme Nietzsche aux financiers ? Son livre amalgame des faits sans liens évidents autres que survenant ces trente dernières années, tels que les actions des yakuza japonais, les profits de la mafia albanaise après la chute du soviétisme, le narcotrafic et le blanchiment par les banques de l’argent des mafias.

Mais l’intérêt d’un tel recueil de faits n’est ni dans son titre, ni dans la théorie nébuleuse d’une « lutte des classes » planétaire entre capitaux « nomades » et règlementation des « États ». Il est dans la description minutieuse et assez neuve du trading à haute fréquence. Les algorithmes automatiques de passation d’ordres de bourse à la microseconde permettent de « voir en avant » du marché en testant les carnets d’ordres à l’achat et à la vente. Il s’agit d’une prédation d’initié, permise par les gros moyens, les gros matériels informatiques et les grosses pressions sur la location d’emplacement tout proches de serveurs boursiers.

Malgré un usage complaisant du jargon américain des marchés livré au lecteur sans traduction, le manque de définitions claires des concepts traités, et nombre de répétitions dues à une rédaction « par fiches », ce livre est à lire pour comprendre notre nouveau monde, né dans les années 2000. Les subprimes sont presque des jouets pour traders débutants, dans ce grand casino des ordres automatiques. Pas moins de 130 pages sont consacrées à ce virus incontrôlable et mafieux qu’est devenu le trading : « Les traders de haute fréquence jouent sur le différentiel temporel pour mener leurs opérations (latency arbitrage). Ce processus a deux conséquences. Il revient (…) à imposer une forme de taxe invisible sur les investisseurs. Ensuite, il crée un marché à deux vitesses avec d’un côté les insiders ou initiés du trading de haute fréquence (banques d’investissement, courtiers hedge funds) et de l’autre les non-initiés (outsiders). Par ailleurs, les Bourses vendent à prix d’or des milliards d’informations sur les acteurs du marché, procurant ainsi aux traders de haute fréquence un avantage concurrentiel dont on doit questionner l’équité » p.253.

jean francois gayraud photo
Après une trentaine d’années dans la finance et écœuré peu à peu de ses dérives, je l’analysais fin 2009 dans un blog aujourd’hui arrêté, « le grand secret est celui-là : entre les analystes à long terme et les traders du day trading, il n’y a plus rien. » L’algorithmique a accentué depuis ce phénomène, l’absence de preuves juridiques et l’absence de culpabilité manifestée par les simples « amendes » exigées des banques a ouvert le terrain de chasse comme jamais auparavant. Les opportunités et les incitations à la fraude sont telles que la tentation est inévitable ; avec l’impunité, le système devient, selon l’auteur, « criminogène ».

La liberté sans règles permet tous les comportements, or la règle paraît impossible avec la haute fréquence, trop rapide à surveiller et trop complexe à comprendre, même a posteriori. D’autant plus que les banques sont devenues « trop grosses pour faire faillite », menaçant les dépôts et l’emploi, voire même « trop grosses pour mener à la prison », tant la confiance est nécessaire au système financier. Ce pourquoi les règlementations post-2008 ont-elles accouchées, aux États-Unis comme en Europe, de souris. Ne faudrait-il pas interdire cet outil nocif pour la liquidité du marché (puisque les investisseurs traditionnels fuient cette escroquerie) comme pour le financement des entreprises (puisque ces dernières hésitent à entrer dans un casino incontrôlable) ?

C’est bien beau de le dire, encore faudrait-il un consensus, puisqu’il suffit qu’un seul État le permette pour que l’activité se poursuive… grâce aux « États non-coopératifs », appelés en France « paradis fiscaux », qui permettent surtout l’opacité des transactions. L’auteur montre combien encadrer serait raisonnable, mais combien convaincre est avant tout crucial, tant les intérêts croisés et l’entre-soi scolaire et social inhibent les politiciens face aux financiers. Peut-être un krach mondial, engendré par les robots-traders en délire, sera-t-il nécessaire pour que l’humain « débranche » la machine et que l’opinion puisse démocratiquement faire entendre sa voix aux politiciens ?

Malgré ses quelques faiblesses, ce livre est à lire pour comprendre le possible « krach » prochain, mais surtout les mécanismes de la bourse d’aujourd’hui. Encore que ce parasitisme des traders n’est-il aussi criant que parce que manquent les investissements réels du grand cycle d’innovation : Warren Buffet, deuxième fortune américaine, a toujours eu la spéculation en horreur et n’a jamais investi que sur le long terme (plus de 10 ans), dans des sociétés dont il avait étudié et compris le modèle économique. Quant à la première fortune, Bill Gates, il a créé une entreprise bien réelle et à succès.

Jean-François Gayraud, Le nouveau capitalisme criminel, 2014, Odile Jacob, 361 pages, €24.90 format Kindle €19.99
Biographie de Jean-François Gayraud sur Diploweb
Entretien sur France 24
Sur France Culture, les Enjeux internationaux, le Bien commun, les Carnets de l’économie
Intervention devant la commission spéciale du Parlement européen sur la criminalité organisée, la corruption et le blanchiment de capitaux le 19 juin 2012

Voir aussi l’aspect pratique de l’optimisation fiscale des particuliers dans Gestion de fortune‘ (2009)

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Horace Walpole, Le château d’Otrante

horace walpole le chateau d otrante
Jamais publié en poche en France, ce premier « roman gothique » déborde d’action et de coups de théâtre, dans un décor fermé, oppressant. Les éditions de la Pléiade en offrent pour Noël une édition soignée, flanquée de quatre autres opus de la même veine.
Nous sommes au XIIe siècle dans le Royaume de Sicile ; la principauté d’Otrante est sous la férule d’un seigneur qui a usurpé par ruse le titre depuis trois générations. Manfred est un tyran, mais obsédé de transmettre ; son fils Conrad est un adolescent malingre et souffreteux que son père se presse de marier afin d’assurer sa descendance. Mais le destin s’en mêle sous la forme d’un heaume de casque gigantesque qui écrase dans la cour du château, le jour même de ses noces, le malheureux enfant.

Manfred, désespéré, regrette moins son fils que le mariage perdu et propose aussitôt à la belle Isabella de l’épouser en lieu et place de Conrad – une fois qu’il aura fait annuler son propre mariage avec son épouse qui a peine à enfanter, la princesse Hippolita. Ce scandale aux yeux du monde et de l’Église va précipiter sa perte ; bien qu’il se batte bec et ongles contre la prophétie annoncée, il ne pourra rien – et sa descendance par les mâles s’arrêtera. C’est qu’il oublie sa fille, Matilda, qui peut se marier elle aussi et avoir des enfants. Mais le tyran seigneurial est aussi largement patriarcal et ces œillères l’empêchent de vivre normalement. Au point de la faire périr elle aussi, la prenant pour une autre…

main de spectre Le Chateau d Otrante

Horace Walpole, comte d’Orford, se bat dans la vie réelle contre l’absolutisme catholique, jacobite et clérical. En tant qu’auteur, il met en scène le fanatisme pervers de l’Église, qui veut régenter toutes les âmes, comme le plaisir pervers du seigneur et maître de la principauté. Ces deux dominations ont pour seule volonté de forcer les êtres humains, quel que soit leurs mérites, leurs vertus ou leur rang social, à plier et obéir. Cette « raison » d’État ou de foi est déraisonnable – et seule la « déraison » sous la forme de spectres et de rage des éléments, peut instiller la peur et le doute chez les dominants sûrs d’eux-mêmes. Seule la déraison peut permettre, par la révolte et la reconquête d’une certaine liberté, à la vie de continuer. Telle est la clé du style « gothique ».

horace walpole the castle of otranto

Le roman est construit comme une pièce de théâtre en cinq chapitres comme autant d’actes, avec unité de temps, de lieu et d’action. Tout se passe au château, décor grandiose et un brin effrayant, où les créneaux chantent avec le vent et où les souterrains obscurs et humides sont propices aux terreurs de l’inconscient. Ses pièces nombreuses, en enfilade et superposées, sont hantées d’apparitions gigantesques qui terrifient les serviteurs ; mais leur désordre est aussi favorable à écouter les conversations. Le château semble vivant et ses hôtes humains des parasites, qu’il secoue dans le tonnerre et la tempête lorsqu’ils faillent à leur destin.

La seule protection contre le château semble être l’armure, château sur soi, lorsqu’on est habilité à la porter, tel Théodore, jeune paysan d’apparence, autorisé par Matilda, la fille du seigneur Manfred. Théodore va annoncer la réalisation de la prophétie à Manfred, s’opposer à lui, aider la fuite d’Isabella, blesser Frédéric en combat singulier, enfin épouser Isabella après la mort de Matilda et le renoncement de Manfred. Il est le deus ex machina de la pièce, le jeune héros médiéval porté par son énergie intime comme par le destin. Théodore veut dire « don de Dieu » : jeune, beau, vigoureux et hardi, il est l’auteur idéalisé et le lecteur mâle s’identifie à sa noble quête.

Les personnages sont des « caractères », plus caricaturaux que fouillés, mais pétris de contradictions qui les humanisent un peu. Manfred le tyran est flanqué d’Hippolita son épouse soumise – mais Manfred est sensible et se laisse fléchir, et Hippolita pas une oie blanche sans personnalité. Matilda, la fille du couple, est virginale et conventionnelle, mais sa servante Bianca est toute ruse féminine et sensualité, comme une conscience inversée de sa maitresse qui se raidit de peur d’aimer. Théodore, candide bon sauvage, esclave des barbaresques arabes de 5 à 18 ans, paraît intact dans sa vertu « de race », tel plus tard un David Copperfield ou un Oliver Twist. Il s’oppose à Frédéric, croisé en Terre sainte mais hanté de libido. Nul n’est parfait mais chacun joue son rôle. Le destin va vaincre l’arbitraire, loi de nature contre volonté trop orgueilleuse des hommes. Le moine Jérôme – mais néanmoins père – ne peut imposer « sa » volonté (qu’il cache derrière celle de l’Église), pas plus que le prince Manfred – père à demi – ne peut imposer son désir à épouser la fille destinée à son fils. Transgression, inceste, usurpation ne sauraient gagner contre le « bon » droit, celui de la nature. Tout comme la vérité « naturelle » des êtres se révèle lors des crises, le destin va rectifier les errements humains.

Nous sommes au siècle de Rousseau, où l’homme secoue l’absolutisme social au nom des « lois naturelles ». Horace Walpole y ajoute l’ingrédient médiéval pour épicer l’action d’un décor à la Walter Scott et situer les passions dans l’intemporel.

Horace Walpole, Le château d’Otrante – histoire gothique, 1764, José Corti 1989, 155 pages, €22.99
Frankenstein et autres romans gothiques, édition Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60

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Quand l’Europe parlait français

marc fumaroli quand l europe parlait francais
Lorsque la France est optimiste, elle rayonne. Tout le contraire des dernières années, commencées avec la crise du pétrole en 1973 et accentuées par la chute du Mur de Berlin puis le chômage corporatiste. Lorsque la France est vivante, elle s’étend par généreuse nature, « cette disposition à la joie, qu’on appelle les Lumières, et qui fait de ce siècle français l’un des plus optimistes que le monde ait connu », écrit Marc Fumaroli dans ce livre paru en 2001, avant le terrorisme de masse. Cette époque connût « un dégel du sacré, une religion poignante et profonde du bonheur et de l’instant de grâce » p.10.

Comment ? « Autorisant et diffusant la foi des Lumières en des lendemains qui chantent, l’aristocratie française en offrait, par son genre de vie et par la forme de société ouverte dont elle donnait l’exemple, une sorte d’aperçu immédiat et prometteur. La liberté de mœurs du ‘vivre noblement’ semble elle-même inviter à faire des plaisirs et du bonheur l’horizon d’une humanité délivrée de ses chaînes. L’élégance, la politesse et la douceur des manières semblent préfigurer un monde où la liberté de chacun saurait s’accommoder de l’égalité de tous et où la vivacité des passions particulières saurait ne pas troubler la joie d’être ensemble » p.14. Le Français parlé à l’époque est essentiellement un charme de société, « une merveilleuse rhétorique du dialogue » p.16. « La France du 18ème siècle et sa langue étaient irrésistiblement contagieuses et irrésistibles, parce que leur image était celle du peu de bonheur et d’intelligence dont les hommes sont capables au cours de leur bref passage dans la vallée de larmes terrestre » p.18.

Il s’agissait de vivre noblement avec autant d’application que le moine voulait vivre en contemplatif. Ce mode aristocratique, qui vient de la société antique d’Athènes (et revendiqué par Sieyès pour le peuple tout entier), supposait vie oisive et sociabilité urbaine, tout ce que « les 35 heures » ont cherché obscurément à retrouver, peut-être. La pratique des disciplines de l’esprit était d’autant plus haute et plus habile qu’elle était désintéressée, sans cette pesanteur de qui en fait son labeur. Le secret de la réussite était alors d’allier l’art de plaire et la force de gagner. Car une vie sociale dense exige un mode d’être qui reconnaît les autres et évite de les heurter sans raison. « La dissimulation est l’indice général des rapports sociaux : elle est inséparable de la convenance, qui est attention pénétrante à autrui et à ses singularités, autant que protection de soi. La simulation et le mensonge sont des moyens violents, symptômes d’une fêlure d’esprit et d’une faiblesse d’âme » p.195. Si ce diagnostic d’hier est vrai, notre aujourd’hui incivil et brutal a du mouron à se faire.

Les Lumières, au fond, viennent de l’héritage classique : « le degré de civilisation plus douce que représente la France suppose les terrassements et les fondations laissés par Rome. Les formes qu’elle introduit et qu’elle répand sont moins minérales et plus morales. Son intelligence moins architectonique et plus subtilement souple, amie de la diplomatie et du bonheur. Sa langue est moins impérieuse que persuasive et lumineuse. Elle représente un progrès dans le luxe séducteur du cœur et de l’esprit » p.345.

Voltaire Diderot au Procope

La contrepartie de cette sociabilité extrême est la versatilité. Vifs, curieux, les Français sont aussi sans défense contre les nouveautés et esclaves de la mode. L’aimable désinvolture rend irrésistible en amour comme dans le monde. Mais elle est le résultat d’une éducation exigeante qui ose permettre d’avoir son sentiment de ne le dire qu’à propos, sans hausser le ton et en se gardant de froisser. L’expression orale doit être un bonheur spontané, un feu d’artifice d’épigrammes, jeux de mots, traits piquants, portraits et narrations brèves. L’étude et le travail sont indispensables pour développer l’esprit, mais ne doivent pas se voir, sous peine de tomber dans la pédanterie. L’estime de soi et le soin de son corps sont une hygiène évidente pour fourbir son apparence, mais ne doivent pas devenir le but, sous peine de tomber dans le narcissisme et l’affectation. Tel sont les ingrédients du bonheur d’être ensemble.

L’étude de Marc Fumaroli parle avec saveur de cette époque disparue. Il évoque cet esprit qui est presque perdu. Il brosse les portraits de tous ces étrangers qui, au 18ème siècle, loin de massacrer la langue et d’imposer aux autres leur sabir anglo-français ou arabo-français comme preuve d’identité, écrivaient en français choisi parce que la subtilité, la précision et la souplesse de cette langue apparaissaient comme l’esprit même de la société – ce plaisir d’être ensemble.

ecrire lumieres

Par quoi sommes-nous sortis de ce paradis ?

Par la Révolution d’abord, soucieuse du Bien Public et d’accorder à tous le régime qui permettrait de réaliser le bien-être social. Mais la Révolution s’est dévoyée dans la paranoïa et le mensonge, la Terreur appelant l’homme fort, comme à chaque fois que ressurgit le chaos. L’être de la Révolution s’est égaré dans l’avoir du paysan rêvant devenir bourgeois, et du bourgeois enrichi singeant l’aristocrate, figures décrites avec délice par Balzac. De là date le déclin démographique, économique et moral de la France qui fut la première puissance européenne au 18ème siècle avant d’être exsangue en 1918. L’héritage et le Code Civil l’ont rendu malthusienne, les guerres incessantes par esprit de mission ont saigné sa jeunesse, la centralisation d’État, après la table rase des théoriciens enfiévrés de Sparte, ont gelé l’innovation économique. L’Angleterre nous a devancés dans le commerce et l’industrie ; la Prusse nous a affaiblis de provocations en revanches, à chaque génération depuis Napoléon : Iéna, Sedan, Rethondes, Montoire, marquent les flux et les reflux d’une victoire impossible et d’un acharnement fratricide.

Par la colonisation ensuite, auréolée de bonne conscience missionnaire et humanitaire, mais qui en vint à se dévoyer dans la fatuité et l’autoritarisme. « L’avant-garde » éclairée aimait forcer les « simples » comme les « naturels », les « enfants » ou les « prolétaires » à obéir « pour leur bien » au curé ou au parti, à l’instituteur, adjudant, missionnaire, fonctionnaire ou colon. La République des « hussards noirs » de l’intérieur, en mission éducatrice dans les campagnes, fit bon ménage avec celle des colonisateurs des pays « sauvages » car, au fond, il s’agissait toujours de prêcher un Savoir-mieux-que-tous dont nous nous croyions détenteurs.

Par la guerre de 14 encore, qui bouleversa les relations humaines, « brutalisant » les comportements, dissolvant dans l’absurde massacre industriel le patriotisme, le courage et le sacrifice, ce qui aboutira inévitablement à l’abandon de Munich et à l’impéritie de l’an 40. Tout en faisant sombrer l’idéal socialiste dans un communisme réel de dictature, appliqué en laboratoire au pays des moujiks.

colonie

Le sursaut de la Libération et de la reconstruction des Trente Glorieuses se sont heurtés très vite à l’égoïsme optimiste d’une génération comblée qui rejeta tous les carcans, comme André Gide l’apprit à Nathanaël : conventions et morale, slip et soutien-gorge, discipline et contraintes – tout fut balancé par-dessus les moulins dans un gigantesque monôme commencé boulevard Saint-Michel pour finir sur les plages de Bali dans l’union sexuelle de tous avec tous et les fumées de l’oubli. Mais il y avait de la jeunesse, du bonheur et de l’optimisme dans cet éclat d’hier. Le baby-boom s’était épanoui en jets de sperme mais aussi en cent fleurs.

Cet hédonisme s’est brisé sur la crise du pétrole, l’inflation monstre, la déliquescence industrielle, le chômage de masse, l’irruption du SIDA – et l’impéritie des politiques. Ils n’ont pas su, à droite remettre en cause le « modèle » obsolète comme le firent Reagan et Thatcher ; à gauche, renouveler le socialisme en le dépoussiérant des vieux dogmes bismarxiens (Marx revu par Bismarck, selon Attali). Ni fonder durablement une troisième voie, comme le tentèrent Mendès-France, Chaban-Delmas, Raymond Barre, Jacques Delors, Michel Rocard et peut-être Hollande mais trop peu-trop tard, entre hésitations, procrastination et jovialité de « synthèse ».

La jeunesse du boom a vieilli et recherche la sécurité d’État, la sécurité sociale et le maternage des aides. La discipline de la reconstruction et la générosité de la Résistance ont sombré dans l’égoïsme corporatiste des « statuts » et dans l’arrivisme social des autres, qui se réfugient volontiers dans le « ghetto français ». La décolonisation a attiré en revers une population avide de modernité mais qui se sent brutalement lâchée par les idéaux français. Elle revendique, par mimétisme social, des « droits » communautaires, « comme tout le monde ». L’émergence au développement de pays massivement peuplés et industriellement optimistes, en regard du climat qui se réchauffe de façon accélérée avec son lot de tempêtes et d’inondations, remet en cause le credo révolutionnaire de l’homme maître de son destin, de sa production et de la nature.

L’Europe ne parle plus français, car le français n’apparaît plus porteur d’un avenir heureux : un État trop centralisé dans une Europe qui se déconcentre ; un pouvoir trop monarchique dans une Europe majoritairement parlementaire ; une caste dirigeante trop fermée et trop imbue d’elle-même, crispée sur « la dépense publique » et sa contrepartie « prélèvements obligatoires », qui font de la France une exception parmi les pays européens (plus forte intervention d’État par rapport au PIB, plus forts prélèvements, plus forte TVA) ; un « modèle » qui n’en est plus un, manquant d’offrir du travail (plus fort taux de chômage), d’éduquer la jeunesse (un élève de 4ème écrit au niveau du CM2 d’hier), de juger correctement et dans les délais (Outreau), rigidifié sur la « protection », centré sur l’assistance et sur les « droits », déresponsabilisant chacun, sans cesse repentant et flagellant, et distribuant réparations et soutiens « psychologiques » ou pécuniaires à tout va.

La France est un repoussoir en Europe, pas un modèle que l’on a envie d’imiter. Reste « le discours » : là, nous savons toujours faire. Les grandes idées généreuses pour le monde entier gardent un écho 18ème siècle : le recours à l’ONU plutôt que l’usage unilatéral de la force, la lutte mondiale contre le SIDA ou Ebola, la concertation contre le réchauffement climatique, les voies d’un respect pour la nature. Mais est-ce suffisant ?

Nous faudrait-il en revenir à l’Ancien Régime, comme le Japon qui ne l’a jamais quitté, pour connaître à nouveau le bonheur social ? Nous faudrait-il aller vers les autres, notamment vers nos partenaires européens, pour trouver une voie neuve et fraternelle d’aborder le 21ème siècle ? Nous faudrait-il rester sur les idées abstraites d’État-qui-peut-tout et Qui-doit-tout, les seuls « agents » de l’État étant réputés être seuls « neutres » et « objectifs » pour savoir, mieux que tous et au mépris des règles démocratiques, ce qui est bon pour l’intérêt « général » ?

« Qui » parlera encore « français » demain veut dire « qui aura encore envie d’accompagner notre peuple vers l’avenir ? » – c’est cela qui importe, pas les petites phrases.

Marc Fumaroli, Quand l’Europe parlait français, 2001, Livre de poche 2003, 638 pages, €8.10

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Alexander Kent, Un seul vainqueur

alexander kent un seul vainqueur

L’histoire continue d’avancer jour après jour, la grande et la petite. Richard Bolitho, marin depuis l’âge de douze ans, poursuit son existence tout en la mettant au service de Sa Majesté.

Il aime sur terre, entre deux missions vitales sur mer, cette Catherine qu’il a sauvée des griffes d’un mari pédéraste qui non seulement ne l’aime pas, mais a dilapidé la fortune de son épouse au jeu. L’épouse officielle du vice-amiral sir Bolitho, lady Belinda, reste à Londres dans la « bonne » société, éprise de conventions et de paraître. Malgré leur petite fille en commun, elle ne l’aime plus, et c’est réciproque.

L’Angleterre défend toujours son empire et la liberté de son commerce contre l’Ogre corse, ce Napoléon qui veut dominer l’Europe et force au blocus continental. Les autres nations maritimes, l’Espagne, la Hollande et le Danemark, sont trop faibles pour résister ; la première est alliée, la seconde voudrait rester neutre malgré les pressions, la troisième craint pour sa flotte enserrée dans les détroits scandinaves.

Ce pourquoi cette année 1806 qui suit la victoire de Trafalgar est importante. Napoléon poursuit ses victoires sur le continent mais sa flotte a été réduite par les destructions et les prises. Dommage que les terroristes de 1793 aient coupé tant de têtes expérimentées d’officiers mariniers : si les bateaux français sont solides et bien construits, ils sont trop souvent mal commandés et trop peu exercés au tir à boulets.

Bolitho est envoyé rejoindre une escadre anglaise au Cap de Bonne espérance, point névralgique de la route vers l’Asie : le canal de Suez ne sera construit qu’à la fin du siècle et la route du Cap Horn est trop dangereuse aux navires à voiles, la proximité des glaces antarctiques y lève de constantes et violentes tempêtes. La ville du Cap est tenue par les Hollandais Boers, alliés plus ou moins à Napoléon qui les a délivrés du royaume espagnol. Bolitho va devoir détruire des bateaux qui risqueraient de contrer l’occupation anglaise du lieu.

Il est ensuite envoyé dans le nord, au Danemark, pour éloigner le scandale de sa liaison avec Catherine, afin d’accompagner une mission diplomatique destinée à convaincre le royaume de ne pas livrer sa flotte à Napoléon. Péripéties qui montrent combien les conseilleurs d’ambassade ne sont pas les payeurs, trop souvent ignorants des réalités du terrain malgré leur intelligence globale. Car le « secret » diplomatique n’en est jamais un, le temps passé à « négocier » étant mis à profit par une escadre française pour tenter de couler le bateau où se trouve cet autre Nelson qu’est l’amiral Bolitho à son retour – et affaiblir ainsi la flotte anglaise.

navire trois ponts france 18e

Ces aventures sont entrelardées de moments d’amour et même de sexe brûlant entre les amants, de relations d’amitié avec les anciens collaborateurs, de retrouvailles affectueuses avec le neveu Adam, 26 ans et capitaine de frégate. À bord, Bolitho reste attentif aux hommes, ce qui est sa gloire et sa force au combat. Il s’efforce de connaître chacun, de retenir les noms des plus marquants, de parler sans superbe au plus humble aspirant, pilote ou matelot. Ce pourquoi ils l’aiment, ce pourquoi ses ordres sont obéis lorsque vient le temps de l’action. Le lecteur en apprend beaucoup sur la psychologie du commandement dans les unités de combat en lisant Alexander Kent, lui-même engagé dès 16 ans dans la Navy en 1940 sous son vrai nom de Douglas Freeman.

Il montre la force des liens humains, entre hommes qui se battent, entre adultes et jeunes pour apprendre le métier, entre hommes et femmes lors des périodes à terre. Cette spécialité rend ses romans maritimes vivants et parfois poignants. Il raconte peu ou prou la même histoire, mais jamais au même endroit, ni avec les mêmes protagonistes, ni au même moment. Cette familiarité décalée est l’un des secrets des « sagas », ces romans qui se succèdent où l’on voit vivre, grandir et évoluer les personnages. Où l’on s’y attache comme s’ils étaient de sa propre famille.

Quelques nouveaux apparaissent, comme cet aspirant Seagrave, 16 ans en début du roman, qui vient d’un bâtiment amiral où il a été battu au sang, « bizuté » comme on dit aujourd’hui. Au point de se croire lâche, sans cesse sous le regard des autres qui jugent, alors qu’il est courageux, comme son réflexe l’a montré un instant. Bolitho le reconnaît, après son capitaine et après l’homme qu’il a sauvé. Bienveillant, l’amiral permet la résilience…

Dès les premières pages, vous êtes pris dans l’histoire, le monde alentour ne compte plus ; vous voilà au XIXe siècle. Et tant pis si les bateaux français n’ont pas souvent le dessus et si Napoléon (ce héros français) est vu de l’autre côté de la Manche comme un dictateur impérialiste. C’est l’autre face, aussi vraie que la nôtre, du même personnage – et il est bon de s’en rendre compte. Le « bonapartisme » politique continue d’être la plaie de la politique française, bien peu démocratique malgré les grands mots des politiciens.

Le charme d’Alexander Kent est qu’il ne prend pas au sérieux ces combats idéologiques. Ce qui compte est de bien faire son métier et d’aimer ceux qui vous entourent. Un bien beau programme, plus honnête que celui des professeurs de vertu !

Alexander Kent, Un seul vainqueur (The Only Victor), 1990, Phébus Libretto 2013, 494 pages, €12.80
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Clément Rosset, Loin de moi

clement rosset loin de moi
« Moins on se connait, mieux on se porte », n’hésite pas à écrire l’auteur p.86. Il va en cela à l’encontre de toute la littérature de coiffeurs et dentistes, professions où l’on attend autant que l’on est servi, ce qui permet de feuilleter ces magazines innombrables où les tests pour « se connaître » forment l’habituel marronnier. Existe-t-il une identité personnelle au-delà de l’identité sociale, un noyau intime qui serait le « vrai » de l’individu ? « C’est toujours une déficience de l’identité sociale qui en vient à perturber l’identité personnelle, et non le contraire comme on aurait généralement tendance à le penser », énonce Rosset p.18.

Si le moi est illusion, comme le croit Nietzsche à la suite des philosophies orientales, à quoi donc correspond cette identité que tout le monde croit connaître ? Hume, Pascal, Montaigne, Platon, Spinoza, Descartes sont convoqués au même titre que Tintin, Hitchcock, Maupassant, Mallarmé, Balzac ou René Girard, à l’appui de la thèse selon laquelle l’identité « personnelle » n’existe pas, qu’elle n’est rien d’autre que « l’identité sociale », soit la somme des caractères reproductibles d’un individu qui permettent de prévoir son comportement. « Suis-je bien moi ? suis-je bien sûr de n’avoir ni dit ni fait ce dont je ne me souviens en aucune façon, mais que tous à présent assurent m’avoir entendu dire ou vu faire ? » Ce thème « apparaît dans presque tous les films de Hitchcock » p.24. Obsession qui tiendrait à ses terreurs d’enfance, ce « sentiment d’avoir été pris en faute alors qu’on ne l’était pas mais que toutes les apparences étaient contre soi, ou d’avoir été culpabilisé par un entourage puritain pour avoir été surpris alors qu’on s’adonnait à quelque activité disons naturelle » p.25.

L’identité adulte, qu’est-elle, sinon l’imitation réussie dans l’enfance de modèles parentaux, amicaux ou héroïques ? Les psys le disent, construire sa personnalité n’est possible que par imitation, identité d’emprunt. Les grands hommes, de même, gardent à l’esprit un modèle, tel Napoléon qui se voulait César, lequel rêvait d’égaler Alexandre, qui se voyait en Achille… Outre l’ambition, l’autre tuteur de l’identité est l’amour, « le sentiment d’être aimé (par celle ou celui qu’on aime soi-même) entraînant automatiquement un sentiment d’être tout court, de se trouver soudain doté d’une identité personnelle » p.53. Amis ou amant, « il est vrai que les deux sentiments d’un être pareil à soi et d’un être complément de soi, sont souvent si inextricablement emmêlés que l’on a bien de la difficulté à essayer de les démêler. (…) C’est d’ailleurs aussi pourquoi toute forme d’hétérosexualité est toujours plus ou moins aux portes de l’homosexualité (…) et pourquoi aussi, soit dit en passant, la vieille guerre, non pas entre les deux sexes, mais entre les deux principales dispositions sexuelles, est une guerre sans objet, ou plutôt sans différend réel » p.60. Le semblable a besoin du différent pour se sentir semblable. La perte de l’objet aimé est une perte de soi, montrant combien l’identité n’est qu’un bien d’emprunt, tributaire de l’amour ou de la reconnaissance de l’autre.

En trois chapitres très courts, l’auteur philosophe en marchant, pensant au fil de son esprit et de sa vaste mémoire des bons auteurs. Mais cette légèreté n’est qu’apparence : le fil conducteur se révèle à la fin, qui confond les bobos et autres benêts de la doxa dominante.

L’introspection, si prisée des magazines people, « est le plus souvent l’offrande complaisante de sa personne au regard de l’autre » p.80. L’individu ne cherche pas à se connaître lui-même « pas plus qu’une lunette d’approche ne peut se prendre elle-même comme objet d’observation ». Il affiche plutôt son désir d’être vu, d’appartenir au groupe reconnu. Forme de narcissisme tellement contemporaine ; forme de snobisme théâtral qui cherche à se persuader dès les dessins animés d’enfance (dis-moi, miroir, si je suis la plus belle) ; une forme de faiblesse intime, au fond. « Je n’ai pas besoin d’en appeler à un sentiment d’identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toutes choses qui, si je puis dire, s’accomplissent d’elles-mêmes » p.85.

jeunes nus

Mais il faut pour cela posséder une force en soi-même et ne pas chercher ailleurs des béquilles, dans le regard des autres, des commandements moraux ou des normes reconnues par la société. Car les toutes dernières pages donnent le sens de la démonstration : « Si la croyance en une identité personnelle est inutile à la vie, elle est en revanche indispensable à toute conception MORALE de la vie, et notamment à la conception morale de la justice, fondée non sur la sanction des faits mais sur l’appréciation des intentions » p.90. Pour Sartre, vous êtes un « salaud » non pour ce que vous faites mais par les intentions qui vous animent. Rosset se moque de « l’indignation » des censeurs moraux – qui feraient mieux de regarder la poutre dans leur œil que la paille dans celle du voisin. Ces bobos de gauche récusent « l’identité » (qui serait de droite) mais jugent au nom des intentions, donc de la responsabilité (qui exige une identité personnelle, et non plus seulement un conformisme moral).

Clément Rosset, Loin de moi – étude sur l’identité, 1999, éditions de Minuit 2014, 96 pages, €11.50
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Jirô Taniguchi, Elle s’appelait Tomoji

taniguchi elle s appelait tomoji
Un jeune homme de Tokyo vient photographier une grand-mère à la campagne ; il est le petit-fils de sa sœur. Une jeune fille vit avec la grand-mère dans cette campagne. Lui, Fumiaki, à 19 ans ; elle, Tomoji, 13. Nous sommes en 1925, dans cette période d’entre-deux qui sépare l’ère Meiji qui a ouvert le Japon sur le monde et l’ère militariste qui va le renfermer. Un moment de grâce où le Japon rural subsiste tandis que le Japon industriel prend son essor.

Avec minutie, le dessinateur recrée le bucolique, ces champs tracés au cordeau sous la protection paisible des monts Yatsugatake et Fuji, tels des grands frères qui veillent. Maisons de bois surélevées, pièces à tout faire garnies de nattes en paille de riz (les tatamis), boutique où s’entassent les marchandises. Dans un dessin sensible mais assez corseté, Taniguchi décrit la paisible vie de famille. Jusqu’aux drames : le père meurt d’appendicite aiguë et la mère doit partir travailler à l’usine, laissant ses deux petites filles et son beau-fils à la charge de la grand-mère.

Tomoji grandit dans la nature, entourée de ce reste de famille qui l’encourage. Elle va à l’école, aide à la boutique, aux champs ; est travailleuse, serviable, contemplative. Fumiaki, de son côté, devient ingénieur en aéronautique ; lors du grand tremblement de terre de Tokyo en 1923, il prend conscience de la précarité de l’existence et du terrible de la nature. Cette convergence des vues va rapprocher la fille et le garçon, par l’entremise des marieuses de la famille.

Fumiaki et Tomoji vont s’épouser et, à leur tour, reproduire une famille pour perpétuer le Japon de tradition. Le scénario est tiré d’une histoire vraie, celle de la fondatrice d’un temple bouddhiste qui s’appelait Tomoji.

Mais l’auteur s’attache à montrer comment une enfant de la campagne devient une adulte équilibrée, de l’ère rurale à l’ère industrielle, sans déroger. Une vie archétypale, dessinée et racontée avec le réalisme doux-amer propre aux littérateurs japonais. Peu de sensualité, un brin de nostalgie mais surtout le goût d’être précis et d’accepter ce qui vient – toujours.

Cette attitude devant la vie est proprement religieuse ; elle est la marque du bouddhisme japonais, à la fois ascétique et bienveillant, sensible à tous les êtres et aux grandeurs de la nature.

taniguchi photo

Jirô Taniguchi est peut-être le plus connu des auteurs de bandes dessinée japonaise en France. Il sera présent – comme son éditeur Rue de Sèvres – au 42ème festival international de la bande dessinée d’Angoulême qui se tiendra du 29 janvier au 1er février 2015.

Jirô Taniguchi, Elle s’appelait Tomoji, 2014, éditions Rue de Sèvres 2015, 174 pages, €17.00

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Daniel Easterman, La nuit de l’apocalypse

daniel easterman la nuit de l apocalypse
Nous sommes en Irlande, avant les accords de paix. Catholiques et protestants en chrétienté sont aussi haineux que sunnites et chiites en islam. L’auteur, Irlandais malgré son pseudo à consonance juive, professe l’histoire musulmane à l’université de Newcastle ; il connait bien les diverses sectes du Livre. Il part du banal quotidien – un attentat en Ulster, une conférence de religieux musulmans – pour bâtir un scénario poussé à l’extrême.

La caractéristique du livre est un meurtre toutes les deux pages, plus d’une centaine au total, par balle, bombe, grenade, au couteau, au fil à étrangler, dans un incendie… L’auteur croit que l’attrait du thriller est la tuerie implacable, la volonté en marche qui ne tolère aucun obstacle autre que la force en face de soi. C’est un peu outré, mais efficace. Aucune guerre ne doit faire de sentiment. Or le terrorisme, qu’il soit chrétien ou islamiste, est une guerre. Ce pourquoi on ne peut user des moyens de la paix pour cantonner ses effets : la police reste et restera impuissante, elle n’est pas faite pour autre chose que le maintien de l’ordre. La guerre totale, à motifs religieux, lui échappe.

C’est donc le rôle des services secrets, plus ou moins parallèles, emberlificotés dans les alliances OTAN, UE ou Commonwealth. Dans le roman, tous s’en mêlent et se marchent sur les pieds, la Garda irlandaise, le MI5 anglais, la CIA américaine. Sans parler des manipulateurs qui complotent pour embraser les sociétés afin d’accomplir la « fin du monde » que laissent croire imminente les textes interprétés de façon littérale. Déjà, la CIA était pointée du doigt, force secrète avide de mener le monde en mettant la force américaine au service de la mission religieuse des pionniers.

Dublin, petit nouveau européen qui veut agir comme un grand et damer le pion aux Anglais exécrés, organise une conférence de chefs religieux musulmans du Moyen-Orient. En 1995, c’était encore possible ; ce serait impossible aujourd’hui où chacun s’est radicalisé et regarde comment les autres admirent son intransigeance. Plus proche de moi qu’Allah, tu meurs ! L’auteur porte un regard indulgent et respectueux sur les représentants lettrés de l’islam, comme sur les radicaux qui ne voient que les armes à opposer à la force au Liban, en Irak, en Syrie. Un chef religieux se proposera même en sacrifice à la place d’une femme athée – ce qui apparaît aujourd’hui comme utopique, d’une générosité quasi divine. Mais ce n’est pas de l’islam, même extrémiste, que viennent dans ce livre les malheurs.

Declan Carberry, chef de la lutte antiterroriste de la République d’Irlande, est chargé de sécuriser la réunion. Las ! Ses hommes, même entrainés, se font tirer comme des pigeons. La sentinelle a toujours un handicap par rapport à l’agresseur : elle reste visible, donc vulnérable ; elle ne peut user de la meilleure défense qui est l’attaque, étant obligée de tenir un point. Les dignitaires sont enlevés, les politiciens incapables qui minimisaient les risques osent le déni : tout va bien, ils travaillent, il ne s’est rien passé.

Or il se passe régulièrement quelque chose. Les ravisseurs sont des chrétiens fondamentalistes, que révéleront les années 2000 aux États-Unis, jusqu’au Tea party. La raison pour laquelle George W. Bush a attaqué l’Irak était peut-être plus rationnelle, mais ces forces obscures qui travaillent l’Amérique ont poussé au choc des civilisations, l’islam étant considéré comme la dernière œuvre de Satan avant l’Apocalypse annoncée par Jean. Juifs orthodoxes et chrétiens intégristes se rejoignent sur ce constat – et l’auteur, dès 1995, l’avait pointé sous l’habillage du thriller. Ce pourquoi il ne faut jamais négliger les thrillers, ils révèlent beaucoup des tendances à l’œuvre dans notre monde, sous leur aspect divertissant.

Un prêcheur est à la tête du commando ravisseur, échappé d’un assaut donné à la secte qu’il dirigeait au Texas (vous aurez une surprise en apprenant son nom). Des bureaucrates du renseignement malintentionnés l’ont chargé de faire le sale boulot à leur place : répondre au terrorisme arabe par un terrorisme blanc, couper les mains et les têtes comme là-bas, au prétexte de revendiquer le droit de faire circuler la Bible en Arabie saoudite et de prêcher les Évangiles en terre d’islam.

Je ne vous raconte pas comment tout cela se termine, mais l’action est efficacement menée, les chapitres haletants, même si le nombre de tués augmente sans cesse, jusqu’à deux gosses qui s’amusaient dans une voiture. Dans les guerres de religion, nul n’est innocent. Ce pourquoi ce genre de roman d’action est salutaire pour contrer la naïveté rose bonbon des bobos béats. Pas de conclusions hâtives sur des faits qui se répètent ? Certes, mais il faut bien, un moment conclure : la lucidité exige autre chose que le déni pour que survive la société.

Daniel Easterman, La nuit de l’apocalypse (Night of the Apocalypse), 1995, Pocket 1998, 415 pages, €3.87

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Bernard Maris, Keynes ou l’économiste citoyen

bernard maris keynes
En hommage à Bernard Maris, assassiné par les cancres qui ont cru se grandir en tuant aussi le Grand Duduche.
Cette note est parue en décembre 2008 sur Le blog boursier (reprise avec autorisation).

Keynes revient à la mode après avoir été usé par les technocrates avides de régulation d’Etat. Sa ‘Théorie générale’ est d’un abord difficile, destinée aux spécialistes, et est dite « dépassée » par le triomphe des économistes monétaristes. Bernard Maris, professeur d’économie, prouve qu’il n’en est rien. En une rapide synthèse qui se veut ‘totale’, embrassant l’homme tout entier et pas seulement les œuvres mathématisées reconnues par les spécialistes, Maris brosse un portrait d’honnête homme qui est un monument de « civilisation ». Oui, Keynes était libéral ; il aimait si peu Marx et ses certitudes métaphysiques qu’il « comparait l’intérêt de ses écrits à celui du Coran » p.88 ; son vrai modèle était Montesquieu (p.80), phare libéral des Lumières.

Bernard Maris a un tempérament positif, truculent, joyeux ; il veut les hommes intelligents et heureux, orientés vers le bien collectif. Cette gaieté provocatrice est celle de Keynes et il sait nous la faire partager. En 5 chapitres, il déploie le personnage dans son œuvre de magistrale façon. On ne peut comprendre Keynes l’économiste sans se référer aux mathématiques probabilistes, mais aussi aux artistes de Bloomsbury et à la psychologie de Freud. Elève brillant, mathématicien hors pair, il est ‘immoraliste’ à la Gide, fraternel, libéré, non conformiste (homosexuel et féministe) ouvert aux idées neuves. Ami de Virginia Woolf, du peintre Duncan Grant, de l’écrivain Lytton Strachey, du philosophe George Edward Moore, il entre au Civil Service, fan de voyages, spéculateur en bourse pour son propre compte, et écrit un traité de probabilités, avant de se lancer dans le pamphlet sur ‘Les conséquences économiques de la paix’ (1919). Avec un brin de mauvaise foi mais conviction : tout comme Bernard Maris.

« Il voit les deux murs que la science économique ne saura jamais franchir : le temps (le futur, l’avenir, l’incertain) et la psychologie des hommes » p.16. Pour Keynes, « les motifs irrationnels et pulsionnels pour la détention d’argent appartiennent à une régression infantile : la monnaie est conservée pour elle-même, comme symbole. A cette régression des individus peut correspondre un état pathologique de la société, la dépression » p.29. Le désir d’argent pour l’argent « explique le caractère ‘inachevé’, insatiable, infantile, du capitalisme. Le capitalisme n’existe qu’en grandissant. Il est un système immature et transitoire » p.31 Keynes préférerait une société stationnaire, apaisée, à la population contrôlée, dont la préoccupation serait celle des arts et de la culture. Les adeptes de la ‘décroissance’ peuvent le récupérer pour passer d’une société ‘chaude’ à une société ‘froide’, selon la terminologie de Lévi-Strauss. « Pour Keynes, le taux d’intérêt (« la productivité de l’argent mesurée en termes d’argent ») est un indice de la peur du futur couplé avec le privilège rentier que donne la possession d’une liquidité rare. L’intérêt n’a aucune justification économique » p.35. Entreprendre, spéculer, ou accumuler le capital sont d’excellentes sublimations de la libido, dit-il « Ils aimeraient bien être des Apôtres… Ils ne peuvent pas. Il leur reste à être des hommes d’affaires » p.37 Tout le monde n’a pas les capacités à être artiste ou savant ; les autres entreprennent, ou se contentent, quand ils ne peuvent même pas, de spéculer ou, pire, de vivre assistés par des rentes – qu’elles soient monétaires ou de situation. Keynes, féru de cité antique, préférait avant tout les premiers aux derniers. Entrepreneurs et spéculateurs sont utiles, ils « jouent avec le futur, activité qui terrorise la majorité de la population, qui se situe plutôt du côté des rentiers, des prudents, de ceux qui n’ont pas (…) d’abondante libido » p.38. Mais les artistes et les savants poussent l’humain dans son incandescence.

L’incertitude sur le futur est à la racine de l’économie selon Keynes. Le risque est calculable par les probabilités (bien qu’à « long terme, nous soyons tous mort » avait-il coutume de persifler ceux qui actualisent « à l’infini ») ; l’incertitude, en revanche, n’est pas probabilisable : la roulette ou l’espérance de vie sont calculables, pas le prix du cuivre dans 20 ans ou l’essor d’internet. Les individus réagissent à cette incertitude radicale par diverses attitudes : la fuite, la confiance et la convention. La fuite est la thésaurisation par peur de manquer (« les Français des années 30 »). La confiance est matérialisée par la valeur de la monnaie. La convention est la croyance qu’aujourd’hui se poursuivra demain et que la foule aura toujours raison. « Il faut donc deviner ce que va faire la moyenne des boursiers et anticiper d’un cheveu avant que la moyenne n’agisse » p.53 Les comportements mimétiques sont rationnels en situation d’incertitude radicale : « que faire dans un groupe perdu dans la forêt amazonienne, sinon suivre le groupe ? » p.54 En cas de crise « qui peut rétablir la ‘confiance’ ou la ‘convention’ ? L’autorité. (…) Monétaire et bancaire notamment, qui doit soutenir l’activité ou la monnaie. (…) La politique économique keynésienne consiste à contenir le marché, ce marché-foule capable des pires excès ou, au contraire, des pires frilosités » p.56 Autrement dit rétablir la liquidité quand il n’y a plus aucun acheteur ni vendeur (comme en septembre 2008).

Ni Marx, ni Walras, « Keynes n’accepte ni l’hypothèse d’une fatalité historique ni celle d’un idéal marché de concurrence, car l’incertitude et les phénomènes collectifs enveloppent les décisions individuelles » p.62 Si la crainte d’accumuler par peur de l’avenir est enfin dépassée (et c’est là le rôle du politique, si faible en France depuis 1914, sauf durant la décennie gaulliste…) « alors on peut envisager une soumission de l’économie à la société, (…) au-delà (…) d’une croissance durable ou soutenable, une ‘croissance intelligente et civilisée’ où, les besoins vitaux étant largement satisfaits, l’humanité pourrait précisément se consacrer aux humanités… » p.62

Passons sur le chapitre L’économie de Keynes, qui n’est pas le meilleur de Bernard Maris, cédant trop facilement aux équations plus qu’aux explications, sans ajouter à la clarté. « Retenons », comme dit parfois l’auteur, sentant bien qu’il a erré : le multiplicateur permet à l’investissement de faire des petits et de se diffuser dans toute l’économie ; une politique keynésienne doit être globale et collective ; l’argent est fait pour circuler, faute de quoi il ne sert pas d’instrument d’activité ; donc l’épargne ne joue pas de rôle moteur ; une régulation mondiale de l’économie serait préférable à la concurrence déflationniste qui pousse la productivité vers le haut et les prix vers le bas, au bénéfice de personne. « Mais toute cette technique de la politique économique (la cuisine budgétaire, (…) monétaire) n’est que le petit bout de la lorgnette d’une grande vision » p.85. Le « maître en économie », dit Keynes, « doit être mathématicien, historien, homme d’Etat, philosophe à certain niveau. Il doit comprendre les symboles et parler en mots » p.87.

En effet, Keynes voyait l’économie comme une science, mais humaine. « Keynes n’a jamais admis d’utiliser le concept de loi de la manière dont peuvent l’utiliser les physiciens : l’avenir économique (…) n’existe que dans le jugement actuel des hommes » p.91. Voilà un John Maynard Keynes ravivé et décidément moderne ! C’est le grand mérite de ce petit livre… toujours disponible !

Bernard Maris, Keynes ou l’économiste citoyen, 2007, Presses de Sciences Po, 102 pages, €10.50

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Stendhal, Le Rouge et le Noir

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Dès le premier chapitre, est campé le personnage type du “bourgeois” : conformiste, accumulateur, obsédé par l’argent. Le bourgeois ne fait rien, il exploite : les forces naturelles (le torrent de la ville), ses appuis politiques (il détourne ainsi le torrent vers son terrain), la main d’œuvre disponible pour sa fabrique de clous (« les jeunes filles fraîches et jolies »). Dès la première phrase, est décrit le biotope du bourgeois : une « petite » ville de province, riche de « petites » industries gérés par d’anciens paysans aux « petites » ambitions, leur horizon borné par le « petit » paysage entre glacier et collines. Stendhal songe ici à sa ville natale, Grenoble : « tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, écrit-il dans sa Vie de Henri Brulard, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur ; non, horreur est trop noble, mal au cœur » IX. Avide, borné, provincial, le bourgeois selon Stendhal est tourné exclusivement vers lui-même – il est définitivement « petit ». Ce pourquoi l’auteur dédie en épigraphe Le Rouge et le Noir « To the happy few » (à l’heureux petit nombre)…

Son esprit même est étroit. « Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières : « rapporter du revenu ». À lui seul il représente la pensée habituelle des trois-quarts des habitants » 1I. Tout s’achète, le confort et le paraître, les produits et les services, tant l’armée de réserve des ambitieux est grande. Et c’est ainsi que le loup fut introduit dans la bergerie, le jeune Julien engagé comme précepteur des enfants de Louise de Rênal, qui s’ennuie. Héritière fortunée, cloîtrée chez les Jésuites d’où elle est sortie à 16 ans pour être aussitôt donnée en mariage, sans amour, à un homme de 20 ans plus âgé, elle a son premier enfant un an plus tard, puis deux autres espacés de deux ans. Telle est la vie « productive » et étriquée des femmes dans la bourgeoisie de province. Entourée de gens qui ont « peur de manquer », elle n’a guère l’occasion de rencontrer la passion, même si certains lui font assidûment la cour. « Ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu’en province on appelle de beaux hommes » 1III.

Par contraste, l’éphèbe Julien a tout du personnage des romans de Paul de Kock qui se répandent à cette époque dans les campagnes : « C’était un petit jeune homme de 18 ou 19 ans, faible en apparence, avec des traits réguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu (…) Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front et, dans les moments de colère, un air méchant (…) Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur » 1IV. Contraste du pur-sang et du percheron, « une âme noble et fière » contre « la grossièreté et la plus brutale insensibilité à tout ce qui n’était pas intérêt d’argent, de préséance ou de croix » 1VII.

Ce plébéien ambitieux est tel le Persan de Montesquieu ou l’enfant du conte d’Andersen, le seul à voir – et à dire publiquement – que le roi est nu. Le bon sauvage découvre l’hypocrite société. Son vieux curé dit à Julien : « Vous pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le sous-préfet, le maire, l’homme considéré, et servir ses passions » 1VIII. La situation a-t-elle changé ? « La tyrannie de l’opinion, et quelle opinion ! est aussi ‘bête’ dans les petites villes de France, qu’aux États-Unis d’Amérique » 1I. « Ce sont sans doute de tels moments d’humiliation, ajoute Stendhal, qui font les Robespierre » 1IX. Comment dynamiter cette bastille ?

Par l’amour, le grand subversif, parce que sans lois et purement individuel. Il fait exploser le verrouillage social des modestes pleins d’énergie comme des femmes passionnées. L’acte sexuel instinctif, affectif, rend intelligent et spirituel. Il court-circuite les hiérarchies et les institutions, l’érotique est une politique ! Ce n’est pas pour rien que Julien fait encore l’amour à Mme de Rênal dans sa cellule de condamné à mort. La puissance, avant d’être une volonté, se manifeste à la racine ; le vit est la vie.

film 1954 Le_Rouge_et_le_noir photo

Stendhal écrit « sec », son tempérament tourné vers l’énergie et l’action, sa formation plutôt mathématique à l’école Polytechnique, son engagement très jeune dans la carrière militaire aux côtés de Bonaparte, ne le poussent ni aux élégies ni aux trop longues phrases. Le style, n’est-il pas l’homme même ? Il déteste le contemplatif et l’imagination enfiévrée, « allemande » ; il révère l’activisme et le panache « italien », tout comme la rigueur « espagnole » ; s’il se méfie quelque peu de l’Angleterre, il adopte son utilitarisme appliqué à l’écriture et loue Walter Scott pour avoir écrit des romans d’action. En cela, Stendhal est de son temps – où il ne suffit plus de naître. Après 1789, il faut désormais à chaque homme « se construire » par l’éducation, la lecture et la fréquentation des autres ; par l’ambition, la volonté personnelle et le travail ; par le devoir, qui remplace le Dieu vengeur jésuite par l’Être de bonté et de justice de Voltaire. « N’ai-je manqué à rien de ce que je me dois à moi-même ? » s’interroge Julien 1XV.

le rouge et le noir film 1954

Or, la France aurait besoin de se régénérer auprès de ces gens qui aspirent – aujourd’hui comme en 1830. « Rien ne ressemble moins à la France gaie, amusante, un peu libertine, qui de 1715 à 1789 fut le modèle de l’Europe, que la France grave, morale, morose que nous ont léguée les Jésuites, les congrégations et le gouvernement des Bourbons de 1814 à 1830 » (Projet d’article sur Le rouge et le noir, 1832).

Mettez « doctrinaires de gauche » en place de Jésuites, « intérêts d’argent » en place de congrégations et « gouvernement Hollande » en place de celui des Bourbons, et vous aurez une bonne peinture de notre époque… « C’est l’esprit de parti (…) Il n’y a plus de passions véritables au XIXème siècle ; c’est pour cela que l’on s’ennuie tant en France » 2IX. Et comme dit Mathilde : « les jeunes gens de la cour n’aiment à marcher qu’en troupe (…) Mon petit Julien, au contraire, n’aime à agir que seul » 2XII.

Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Livre de poche 1997, 576 pages, €4.60
Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Garnier-Flammarion 2013 avec commentaires de Marie Parmentier, spécialiste de la littérature du XIXe siècle, de l’université Paris III, 640 pages, €4.60
Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 1, Gallimard Pléiade 2005, 1248 pages, €52.50
DVD Le Rouge et le Noir, films de Claude Autant-Lara 1954 avec Gérard Philipe et Danielle Darrieux, Gaumont 2010, 194 mn, €21.70

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Maxime Chattam, Le 5ème Règne

maxime chattam le 5e regne
La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie, ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié là son premier roman. L’édition Pocket en est une réédition, après son succès sur les tueurs en série. « Le 5ème règne » a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans « Ça » comme de l’Allemand Michael Ende dans « L’Histoire sans fin » publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans « L’histoire sans fin » ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents du « 5ème règne ».

atreyu noah hathaway 12 ans

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis, propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, “tétons fendus dans la longueur” et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais salutaire catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 520 pages, €7.70

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Yasushi Inoué, Histoire de ma mère

yasushi inoue histoire de ma mere
Ce livre n’est pas un roman mais un récit en trois chapitres de la lente dégradation de vieillesse chez la mère de l’auteur.

Bon pied, bon œil, la vieille japonaise à 85 ans ramasse encore les feuilles mortes dans le jardin. Son mari, médecin général dans l’armée, est mort. Les deux s’étaient retirés à la campagne, dans la région d’Izu, leurs enfants s’étant dispersés à Tokyo, Hiroshima et ailleurs. L’auteur, son frère et ses sœurs, ainsi que leurs enfants respectifs déjà grands, analysent d’un œil critique et affectueux cette grand-mère qui perd peu à peu la mémoire.

Ce n’est peut-être pas vraiment Alzheimer, mais la sénilité : des pans entiers de souvenirs s’effacent, non comme s’ils n’avaient jamais existé, mais comme s’ils étaient refoulés dans l’inconscient. L’un des petits-fils note que seuls surnagent les souvenirs malheureux, tandis que les heureux sont tenus pour acquis. Peut-être parce que les tourments marquent plus une vie que les bonheurs au Japon ?

Progressivement, avec le grand âge, la remémoration recule d’une décennie ou deux, retombant en enfance ou presque. Elle évacue les dizaines d’années vécues avec son mari pour ne parler un temps que d’un jeune homme dont elle était amoureuse, mort de fièvre à 17 ans alors qu’elle en avait 9.

La vieille femme s’enferme peu à peu dans son monde reconstruit, entouré de murs mentaux, ce qui l’isole de sa famille et des autres. La seule chose qui lui importe sur la fin est le carnet de funérailles, où son mari a noté les dons faits à chaque décès des voisins et amis. Le sentiment du devoir social est resté vif et l’obsession vieillarde est de rendre la politesse.

yasushi inoue

En revanche, elle prend sa fille, qui s’occupe d’elle, pour une quelconque bonne, tandis que l’auteur, son fils aîné, est jugé mort depuis trois jours, au simple vu de son bureau en désordre. C’est que le cerveau fonctionne sans souvenirs, avec ces « sensations de situation » qui lui viennent du seul présent. Même la confrontation au réel suscite le déni, comme ce verger de prunier en fleurs, jadis, au village, qui est aujourd’hui réduit à un vieil arbre tordu et décrépi.

Écrit de façon très humaine, avec tact, cette histoire de fin de vie est universelle. La mère meurt juste avant son 90ème anniversaire, plus par solitude autiste que par usure physique. Peut-être parce que la déchéance avant la mort est ce qui nous attend tous, l’auteur se préoccupe de noter ces instants précieux comme autant d’étapes d’un chemin de vie qui se termine.

Yasushi Inoué, Histoire de ma mère, 1977, Stock Bibliothèque cosmopolite 2004, 200 pages, €7.65

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Jean-Christophe Grangé, L’Empire des loups

jean christophe grange l empire des loups
Un bon thriller français, écrit à l’américaine, cela existe : Jean-Christophe Grangé en écrit. L’empire des Loups est remarquable, cet empire est celui des nationalistes turcs. Le roman débute dans les beaux quartiers parisiens, parmi la haute hiérarchie policière et la technocratie militaire. Il se termine sur les plateaux arides d’Anatolie, en passant par le quartier des esclaves turcs en plein Paris du 21ème siècle.

Une fois le décor planté, l’intrigue se révèle sophistiquée, digne des thrillers politico-militaires d’outre-Atlantique, mais elle se passe en France. L’écriture est très efficace, en phrases courtes, jetées comme des dépêches d’agence. Les chapitres alternent les points de vue des protagonistes. L’atmosphère intrigue, puis se fait pesante, énigmatique, avant d’exploser au chapitre 9 pour ne plus cesser de courir. Il y a de la réflexion et de l’adrénaline, le sexe n’est présent qu’accolé à la violence et à la drogue ; il s’agit pour l’auteur de chevaucher le tigre. Là où les Américains excellent, il réussit plutôt bien. Avec cette French touch un peu intellectuelle qui sophistique l’intrigue et daigne expliquer. Là où l’Américain moyen décroche au bout de deux paragraphes et de trois mots compliqués, le Français veut comprendre. Cela ralentit l’action mais fait monter la jouissance.

Je n’en dirai pas plus sur ce roman maîtrisé jusqu’au bout et digne de devenir un classique du genre. Disons que le lecteur ressortira de sa lecture avec cet effet secondaire qu’il n’aura plus aucune envie « d’intégrer » la Turquie à l’Union Européenne. Les mœurs et les traditions se révèlent tellement différentes. Les liens étroits entre mafia, État et nationalisme (page 418) s’avèrent si ancrés, si entremêlés, qu’il faudrait être suicidaire pour laisser entrer les loups (gris) dans la bergerie… Sans préjudice du peuple turc, qui n’en peut mais. Et en encourageant le Conseil de l’Europe (où la Turquie est présente) et sa Cour Européenne des Droits de l’homme, destinée à « civiliser » les mœurs par le droit et à faire converger les conceptions et pratiques. Si la religion islamique, version de plus en plus intégriste, le permet… Pas simple, comme on le comprend.

Quant à nos élites politiques et policières françaises, disons qu’en ce thriller, elles n’en ressortent pas grandies. Ce roman peut rendre hommage à leur volonté d’efficacité dans la lutte contre le terrorisme, il met en tout cas en lumière l’absence de contrôle des hommes et la paranoïa du pouvoir, bien révélateurs de notre monarchie républicaine. Non, dans ce roman comme dans le vrai, nous ne sommes pas aux États-Unis où de puissants contrepouvoirs existent…

Jean-Christophe Grangé, L’empire des loups, 2003, Livre de Poche 2005, 573 pages, €7.90

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Alexander Kent, A l’honneur ce jour-là

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Le Destin… Sir Richard Bolitho, vice-amiral de la Rouge, la flotte britannique de Sa Majesté, est en 1804 affecté aux Antilles. La guerre a repris contre Napoléon après l’éphémère paix d’Amiens; il rêve d’envahir l’Angleterre. Les vieux vaisseaux sont retapés pour faire bonne figure et l’Hyperion, démâté lors d’un précédent combat, est récupéré après avoir servi de ponton flottant. Mais ce qui compte est avant tout le caractère des hommes. Bolitho, engagé dès 12 ans, a appris à les connaître et à les aimer parce qu’il sait les reconnaître et s’en faire aimer. Surnommé Dick Égalité par ses marins, il n’a pas la morgue des aristocrates qui se croient d’une race supérieure, non plus que la dureté de ceux qui ont peur.

Son capitaine de pavillon, Haven, est de ceux-là : il fait fouetter les hommes pour un rien, juste pour assurer son pouvoir ; un autre, Sinclair, maniaque de la discipline, fera enchaîner un marin nu durant cinq jours sur le pont, pour avoir désobéi aux ordres de rationnement d’eau. Bolitho ne peut le supporter mais soupçonne quelques replis dans la psychologie de son capitaine. En effet, ce dernier croit que son second, jeune homme fin et musclé à l’air de gitan, a engrossé sa femme. Cela le ronge, il sortira de ses gonds pour tirer sur lui un jour de grande chaleur, alors qu’il apprend par une lettre de son épouse que le bébé est né. Sauf que Parris, le Second, – cela finit par se savoir – préfère les hommes… et s’est accoquiné avec le vicomte Somerwell, celui-là même que Kate, amoureuse jadis de Bolitho, a épousé par désespoir.

Mais Kate aime encore Richard, et sir Bolitho s’est lassé de sa lady Belinda trop londonienne, frivole fêtarde des salons de la haute. Il n’y a pas que les hommes dans l’univers des marins. Les femmes sont le rêve quand on est au loin, le réconfort lorsqu’on est au port, et parfois cet aiguillon qui pousse aux coups du sort. Bolitho, amiral, n’a pas sa place dans les coups de main ; c’est pourtant au cœur de l’un d’eux qu’il se met volontairement, afin de venger une frégate prise par l’ennemi. Est-il suicidaire ? Ou a-t-il plutôt le goût de l’aventure comme à vingt ans ? Il va se faufiler jusque sous la forteresse espagnole qui garde le port aux galions remplis d’or destinés à l’Espagne, alliée de Napoléon. Il va emporter un vaisseau – avec son chargement – au nez des canonniers et à la barbe des vieux barbons. De quoi le racheter aux yeux de l’Amirauté où ces Messieurs « qui font la guerre avec des mots et du papier », selon les dires de Nelson, voient d’un mauvais œil le « scandale » de l’adultère. Bolitho n’en a cure, préférant les bateaux aux bureaux et l’océan aux cancans.

Affecté l’année suivante en Méditerranée, où il revoit brièvement son neveu affectionné Adam dans sa vingtaine flamboyante, il va se heurter avec sa demi-douzaine de navires, à une escadre espagnole de douze vaisseaux. Le vieil Hyperion, un soixante-quatorze qui fait flotter sa marque, est détruit par les bordées d’un quatre-vingt-dix espagnol arrogant, mais l’amiral et ses hommes survivants ont capturé six espagnols avant de rallier Gibraltar. Ce haut-fait n’égale pas l’exploit de Nelson, aux prises avec la flotte franco-espagnole du vice-amiral de Villeneuve à Trafalgar au même moment – où il perdra la vie le 21 octobre – mais il a probablement permis à l’escadre hispanique en Méditerranée de ne pas venir en aide à celle de l’Atlantique. Bolitho applique la tactique même de Nelson : tronçonner la flotte ennemie en deux pour forcer aux abordages.

Adam est désormais capitaine de vaisseau et Bolitho retrouve sa vieille demeure familiale de Falmouth où Kate le rejoint, séparée de son bougre d’époux qui l’avait fait emprisonner et que Bolitho, bouillant de rage, a délivrée à Londres en jouant avec audace de son rang.

Comme toujours, l’aventure est captivante et le spleen comme la tendresse ne sont pas absents de cet univers viril. En cet hiver qui commence et dans ce pays morose, plusieurs heures d’évasion vous attendent, au soleil nu et au grand large.

Alexander Kent, A l’honneur ce jour-là (Honour This Day), 1987, Phébus Libretto 2013, 408 pages, €10.80
Les autres romans d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Nick Hornby, A propos d’un gamin

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Autobiographique ? Le jeune Nicholas Hornby, lorsqu’il avait 11 ans, a vu ses parents divorcer. Hornby a écrit aussi sur le foot, la pop, la dépression, les relations humaines, notamment sur les adolescents. Il s’est marié deux fois et n’a eu que des fils ; il n’en avait encore qu’un seul – autiste – lorsqu’il écrit en 1998 About a Boy.

Nous sommes au début des années 1990 et Will est un solitaire rentier de 36 ans. Il s’est créé une bulle et des occupations routinières comme aller au pub, lire des revues branchées et regarder des films en vidéos. Pour mettre un peu de sel dans ses rencontres, il s’inscrit à une association de parents divorcés et s’invente un fils de deux ans. C’est dans ces circonstances compliquées qu’il fait la connaissance de Markus, 12 ans, cet âge où l’enfance se perd avant que n’explose l’adolescence. Markus n’est pas rebelle, ni geignard ; il observe, logique, et se demande quoi faire lorsque les adultes censés s’occuper de lui défaillent.

Les deux se cherchent, inaccomplis, solitaires. Markus est mal attifé, mal coiffé, mal intégré dans sa nouvelle école de Londres. On le prend pour un looser puisqu’il n’aime ni le foot ni les chanteurs à la mode des autres gamins. Des tortionnaires se font les muscles sur sa personne, piquent ses lunettes, se moquent de lui – façon d’exister et de s’affirmer.

Un jour, Will est en pique-nique avec les parents divorcés et doit broder sur l’absence de non fils inventé. Markus, le gamin d’une adhérente, lance des morceaux de baguette aux canards. Brusquement, il en tue un. On ne sait pourquoi, la bête coule – humour anglais de l’absurde. Le gardien croit que Markus est le fils de Will. Au soir de ce Jour du canard mort, la mère de Markus fait une tentative de suicide et Will assiste le gamin avec l’amie de sa mère. Ce coup double en un seul jour, est-ce le déclic ? Will considère autrement le gosse et Markus crée un lien avec l’adulte.

Obstiné, il va rompre la glace de solitude confortable de l’homme pour, chaque fin d’après-midi, aller le titiller à l’heure du thé qui coïncide – miracle anglais quotidien – avec la sortie de l’école. La conversation a du mal au début, puis s’engage ; Markus découvre qu’il existe d’autres adultes plus normaux que sa déjantée de mère, ex-hippie végétarienne qui enseigne la thérapie musicale… et que son père geignard qui l’a largué sans remord pour rester exilé à Cambridge où sa principale occupation est de tomber du rebord d’une fenêtre.

Le roman a du mal à démarrer car chacun est dans sa bulle d’individualisme tellement années 80 (notre génération Mitterrand). Puis les liens se tissent, sans en avoir l’air, jusqu’à former « une pyramide » de contacts mutuels et d’entraide, juste pour ne plus jamais être seuls. « Tu n’as pas tout inventé à propos de Markus. Tu es concerné, tu fais attention à lui, tu le comprends, tu t’inquiètes pour lui… », dit à Will sa nouvelle petite amie Rachel (p.241). Car Will n’est pas pédophile – précaution de l’auteur contre les préjugés du temps. Est-ce de l’amour filial ? Ou le début d’un lien plus vaste et moins fort, quelque chose comme la bienveillance envers un proche et les proches de ce proche ? « Il avait organisé toute sa vie de façon à ce que les problèmes de personne ne deviennent les siens, et à présent les problèmes de chacun devenaient les siens, et il n’avait de solution pour aucun » p.277.

hugh grant pour un garcon dvd

Pas grave. Le simple fait d’exister avec les autres et pour eux, en interactions, suffit pour que chacun trouve sa place en ce monde et dans cette société. Markus, 12 ans, devient ami avec Ellie, 15 ans, folle de Kurt Cobain ; Will devient ami avec Rachel et avec Fiona, la mère de Markus qui, lui, devient plus ou moins ami avec Alistair – dit Ali – le fils de Rachel… Ils se tiennent chaud, ils s’épaulent et n’ont pas besoin de ces grands sentiments gênants pour un Anglais moyen encore englué profond dans le puritanisme victorien.

Le véritable héros de l’histoire est Markus, ni enfant ni ado, qui va mûrir de trois ans en quelques mois, et entraîner avec lui la kyrielle d’adultes immatures chargé par les conventions sociales de veiller sur lui. « C’était un gamin compliqué et bizarre et tout ça, mais il avait ce truc pour créer des ponts où qu’il aille, et très peu d’adultes étaient capables de parvenir à ça » p.295. Les monomaniaques sortent de leur coquille, les familles déglinguées retrouvent un semblant de communauté. C’est drôle, émouvant, profond. Une réflexion existentielle sur le passage à l’adolescence, sur la paternité, sur le fardeau des mères, sur la société soi-disant « libérée » des années post-68, mais enserrée dans tout un tas de préjugés, manies et hystéries.

Hugh Grant a créé un beau rôle en endossant la défroque de Will, dans le film sorti en 2002. J’avais lu le roman avant d’aller voir le film ; puis j’ai relu le livre. Les deux se complètent sans fusionner. L’écrit est plus grave que l’imagier, mais l’acteur en beau spécimen de mâle anglais hétéro montre sa vulnérabilité touchante. Pour un gamin.

Nick Hornby, A propos d’un gamin (About a Boy), 1998, 10-18 2010, 317 pages, €7.50
Film DVD Pour un garçon, réalisation et acteur principal Hugh Grant, 2003, Studiocanal, €11.70

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Yasushi Inoué, Vent et vagues

yasushi inoue vent et vagues
A la fin du XIIIe siècle, alors qu’une France de 20 millions d’habitants fonde à Paris son collège de Sorbonne et bâtit son État centralisé avec Philippe Auguste, le mongol Kubilai, petit-fils de Gengis Khan, conquiert la Chine des Song et la Corée ; il rêve d’envahir le Japon, cette petite île qui résiste encore et toujours aux envahisseurs. L’orgueil n’est pas le moindre de ses défauts, ni le sens politique la moindre de ses qualités. Kubilai sait diviser pour régner, alterner chaud et froid pour se faire craindre et obéir.

Inoué, en cette chronique historique romancée, ne conte pas la vie de Kubilai, non plus qu’il n’écrit un roman. Il ne s’intéresse au Khan que par la contrainte qu’il a présenté par deux fois pour le Japon, menacé d’être envahi par une flotte de près de 2000 bateaux portant quelques 100 000 hommes (si les dénombrements d’époque peuvent faire foi). A chaque tentative, en quelques années d’intervalle, la Corée a été saignée à blanc par les réquisitions en bois, en riz, en artisans navals et en soldats. « Le peuple fut harcelé par d’innombrables tâches ; les délais terriblement pressants passèrent aussi rapidement que la foudre, dans un cortège de souffrances », relate une chronique du temps citée p.165.

A chaque fois, malgré la saison d’été entamée, des typhons ont dispersé la flotte et coulé la plupart des bateaux. La dernière tentative a été repoussée de justesse, les troupes ayant débarqué, mais les Japonais se sont battus comme des sauvages pour les repousser : « un peuple de loups sanguinaires qui aiment tuer », dit un Chinois du temps remémoré p.161. La mer a fait le reste, vent et vagues se liguant pour empêcher les envahisseurs de revenir. Curieusement, à chaque tempête, les généraux de l’expédition sont parmi les rares rescapés. Kubilai aurait pu soupçonner une volonté défaillante ou un souci de leur personne plutôt que de sa gloire, mais il n’en a rien été.

Le pire a été le général Hong Tagu, un Coréen félon élevé chez les Mongols et déjà bien en cours auprès du Khan, à 16 ans. D’une beauté de statue, pâle et froide, il vouait une haine implacable à ses frères de race, se voulant le bras armé sans pitié du Mongol. Kubilai devait se divertir à faire servir les renégats, les dressant à dompter leurs compatriotes. C’est un plaisir sadique qui n’échappe jamais aux ordures, dont aujourd’hui les islamistes de DAESH : ils prennent un plaisir malin – satanique – à faire décapiter les Blancs par d’autres Blancs. Kubilai, en dictateur absolu dans l’histoire, n’a pas failli à cette façon de faire la guerre, la terreur imposant sa volonté bien plus que le prestige ou la puissance.

Inoué conte les péripéties de cet âge d’après les chroniques historiques coréennes, bien documentées sur la période. Il garde un ton détaché, l’imagination du romancier n’étant qu’à peine mise à contribution pour souligner quelques traits de psychologie des personnages, les paysages au printemps ou sous la neige. Ce style plat est redoutablement efficace pour faire passer toute l’horreur de ce rêve d’empire de mille ans, de la manipulation des grands et de l’exploitation forcenée des petites gens pour les faire servir aux entreprises guerrières démesurées d’un despote cruel.

Le Japon, en 1281, l’a échappé belle ; et c’est la mort de Kubilai en 1294 qui sonna le glas de cette mégalomanie qui vaut bien celle de Hitler, six siècles plus tard. La Corée en a réchappé aussi, l’acculturation mongole menaçant ses mœurs et sa façon de vivre comme sa religion bouddhiste. L’auteur montre combien, peu à peu, de renégats haineux en noble coréens soucieux de plaire, le costume mongol a pris mode à la cour, la coiffure mongole (tête rasée sauf une natte) s’est imposée jusqu’aux enfants demi-nus des rues, le métissage forcé ou de complaisance a lié Corée et Mongolie… Une civilisation apprend peu d’une autre ; lorsqu’il y a choc, il y a renforcement ou désagrégation, assimilation des allogènes ou suicide culturel. La Corée a bien failli disparaître sous la barbarie mongole… quant au Japon, l’auteur laisse imaginer ce qu’il en aurait été.

Yasushi Inoué, Vent et vagues – le roman de Kubilai Khan, 1963, Picquier poche 1996, 288 pages, €9.00

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Daniel Easterman, Le Septième sanctuaire

daniel easterman le septieme sanctuaire
Thriller géopolitico-historique à tropisme ethnique qui entremêle Juifs, Arabes (et évidemment Nazis), il se situe dans un Moyen-Orient compliqué, chargé de siècles et de communautés composites. Daniel Easterman, pseudonyme de Denis MacEoin né en Irlande du Nord, est titulaire d’un doctorat en histoire de l’Islam et a enseigné à l’université de Newcastle avant de devenir écrivain. Il construit bien son histoire, littéraire et efficace, bien mieux que les Américains pourtant inventeurs du genre. Il pousse l’humour jusqu’à se mettre en scène sous les traits du professeur israélien Benabu, lui aussi écrivain d’imagination sous le pseudonyme de David Wise.

Le premier chapitre commence fort, quatre meurtres de sang froid d’une balle en plein front, dans un paisible salon de Cambridge lors d’une soutenance de thèse archéologique. Suit un périple très réaliste à la manière des thrillers : tentatives de meurtres, fuite, mise en danger, enquête, explosions, intervention du Mossad, dictateur syrien, tueurs palestiniens…

Le tout s’enfle dans l’histoire antique, une ville mystérieuse en plein cœur du désert, formellement citée dans la Bible et le Coran, mythique pour les uns mais réelle pour les autres. Depuis le monastère de Saint-Nilus en passant par celui de Sainte-Catherine au Sinaï, un journal de bord d’un ancien colonel nazi, le manuscrit d’un voyageur arabe antique et des inscriptions confirment au professeur juif israélien David Rosen (qui a échappé de peu à l’égorgement sans savoir pourquoi sur un chantier archéologique en Syrie) que la cité existe et qu’elle recèle une menace pour aujourd’hui. Et pour lui-même. Ce n’est pas un hasard non plus si Hafez El Assad vient d’être renversé (nous sommes en 1987) par un nationaliste musulman syrien…

David s’allie à une belle jeune palestinienne, Leïla, accessoirement membre du Front populaire de libération de la Palestine. Mais Juifs et Arabes font taire leurs querelles millénaires face à la menace nazie. Car le Complot, préparé dans les derniers mois de la Seconde guerre mondiale, est sur le point d’aboutir. Plan machiavélique et méthodique sorti tout droit des théories ésotériques fumeuses du début du XXe siècle et ravivée dans une Allemagne vaincue en 1918 par la crise économique mondiale. Qui est le mystérieux A. H. ? Al Husseyni, le grand mufti de Jérusalem pronazi, ou Adolf Hitler en personne ? Quel est cet avion allemand, prototype sorti les tous premiers mois de 1945, qui s’est écrasé dans le désert syrien ? De filatures en documents, des labyrinthes de la ville aux étendues du désert sous la tempête de sable, les petites cellules grises s’allient aux jeunes muscles pour faire avancer une histoire comme on les aime, pleine de bruit et de fureur, mais ouvrant des perspectives humaines.

Écrit en 1987, avant l’Intifada mais avec les yeux décillés sur Israël après l’affaire du Liban, ce premier thriller de l’auteur emporte la conviction. Il peut encore se lire avec ferveur aujourd’hui malgré quelques faiblesses de construction et d’invraisemblances sur la fin. Nous sommes chez Indiana Jones, mais version érudite, bien plus crédible car étayée par toutes les connaissances du docteur en histoire de l’Islam Denis MacEoin, le vrai nom de Daniel Easterman.

Son héros trouvera Iram, la cité perdue, devenue le Septième sanctuaire après le temple de Salomon puis le temple d’Hérode à Jérusalem, Rome, Byzance, La Mecque et Berlin. Ce qu’il y découvrira fait frémir, car le passé se précipite dans l’actualité pour embraser à nouveau le Proche-Orient. David va-t-il réussir à terrasser le nouveau Goliath ?

Pas sûr… Et c’est ce qui fait tout le sel de ce bon livre.

Daniel Easterman, Le Septième sanctuaire (The Seventh Sanctuary), 1987, Livre de poche 1995, 541 pages, €6.33

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