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Montherlant, Le Maître de Santiago

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Henry de Montherlant est un auteur injustement oublié, disparu en 1972. Il se voulait artiste libre, dans une époque matérialiste où seul l’engagement partisan comptait. L’honneur, remis à l’honneur par la Résistance, s’est vite dilué dans les malversations politicardes de la République Quatrième. Montherlant avait honte de la France, comme beaucoup, et son tort aux yeux des envieux est de l’avoir dit avec talent. Notamment dans une pièce, ‘Le Maître de Santiago’.

La neige recouvre Avila de sa pureté, de sa blancheur immaculée. Nous sommes en 1519 au cœur des montagnes de Vieille Castille. Ce n’est que dans le silence et le recueillement ralenti de l’hiver que germent les graines et mûrissent les choses. La mante de l’ordre de Santiago a la couleur de la neige comme une chape qui incite au regard intérieur, au feu sous la glace. La pureté est ce fantasme de perfection qui habite les corps vils : l’absolu contre l’éphémère, l’éthéré contre la pourriture, la probité et la lumière contre les mensonges et les illusions de l’apparence. La pureté du chevalier refuse la corruption de la chair et de l’âme, la compromission avec le siècle et les intérêts. Quand les chevaliers de l’Ordre demandent à don Alvaro de partir avec eux aux Indes (les Amériques), où il gagnera une dot pour sa fille, il refuse net. On lui fait croire alors que le roi le veut.

Don Alvaro a combattu pour le Christ roi et pour l’Espagne. La vieillesse approchant, il n’a ni la même vigueur ni la même foi. Il s’enkyste dans son Ordre, dédaigne le monde où le péril s’éloigne, où la foi se compromet, où la patrie catholique se dilue. Il n’aspire plus qu’au Salut, à faire une « belle mort », une fin qui proclame sa foi en Christ et son attachement féodal à l’Ordre. Il est la statue du Commandeur de cette pureté-là.

Sa fille Marianna est un reflet de lui-même mais qui va plus loin, plus audacieusement, elle le dépasse par le sacrifice de sa vie entière et surtout de sa jeunesse précieuse qui ne reviendra pas. Elle dénonce en effet la supercherie : le roi ne veut rien, elle renonce de fait à se marier. Don Alvaro a vécu avant de se retirer du monde, pas Marianna. Son père « l’élève » comme un père spirituel plutôt que charnel, l’aspire vers les hauteurs. Mais la fille dépasse le père parce qu’elle est pure, sans aucune des taches du monde qui constellent l’âme d’Alvaro. Sa jeunesse la rend fanatique en tout, donc au renoncement puisque c’est de cela qu’il s’agit. Ce qui est chez le père dégoût du médiocre par comparaison, fatigue du compromis inhérent à l’existence mêlée aux autres, en bref refus – est chez la fille adhésion première, innocence du sacrifice, en bref volonté. Le père fuit dans l’idéal, la fille agit d’un premier mouvement ; lui se réfugie, elle déborde ; lui est repli, égoïste pour l’image qu’il se fait de lui-même ; elle est générosité, amour pour les autres, à commencer par ses plus proches. La grâce peut-elle s’acquérir ? Est-elle un don ? Que valent les Grands Principes de la Morale face aux mouvements spontanément sains d’une âme ?

Don Alvaro représente l’idéal chrétien qui refuse l’ici-bas pour se modeler sur l’au-delà, l’humain appelé au surhumain, le naturel dédaigné pour le surnaturel. Or l’absolu n’est pas de ce monde, l’éternel ne peut composer avec le temps, les humains ne sont pas Dieu. Le Commandeur est la figure du tragique, le roc qui tente de figer le Devoir dans l’existence. Non sans le narcissisme d’admirer sa propre intransigeance et d’y lire sa vertu dans le regard des autres. Est-ce vraiment cela, être chrétien ? Montherlant en doute, dans sa préface à la pièce, mais il est partagé. « Les valeurs nobles, à la fin, sont toujours vaincues. » Lucidité mais pas cynisme : est-ce parce que le combat est sans espoir qu’il ne faut point le tenir ? Est-ce parce les valeurs sont écrasées qu’il faut se ranger du côté du plus fort, de qui gagne – de l’ignoble ?

Don Bernal représente le réalisme, l’opposé de Don Alvaro. Il est le relatif contre l’absolu, l’impur contre le pur, mais aussi l’humain contre la prétention au divin. Nous sommes faits des ombres de la terre, pas de la lumière des dieux. Notre monde est relatif et tout bien a son mal, revers collé à lui comme le yin au yang. Choisir l’Idée contre le Réel, c’est ne vivre qu’à moitié, ne voir que partiellement le monde, n’exister que bancal. Don Bernal s’attache au monde et aux êtres tels qu’ils sont. Il révère la pureté, mais comme idéal inaccessible en ce monde. Il ne dédaigne pas de vivre. Cet homme pleinement humain, pétri de contradictions, ne peut exister que dans leur alternance, thème libéral cher à Montherlant.

La pièce met donc en scène la contradiction flagrante de toute foi (même laïque), ici du christianisme dans sa version rigide catholique, figurée par l’Ordre monastique espagnol. Y a-t-il plus grande rigueur morale que dans un ordre espagnol du 16ème siècle ? Plus grande exigence de pureté que dans ce pays composé de Maures et de Juifs que la couronne de Castille n’a cessé de vouloir convertir à la Vraie Foi via cet Ordre de Santiago qui veut reconquérir et protéger le tombeau de saint Jacques ? D’où le soupçon sans cesse présent d’hérésie, d’idées étrangères à la vérité apostolique, de compromissions avec le siècle bigarré et cosmopolite tel qu’il est.

Montherlant est lui-même à la fois dans Alvaro et dans Bernal, il est son propre enfant dans Marianna, il est de son époque coincée entre grands principes issus de la Résistance au totalitarisme – et les compromissions du siècle de la République Quatrième. Par ces personnages divers, il incarne ses contradictions propres, humaines trop humaines : son aspiration à la pureté de la discipline, mais sa aussi méfiance envers l’orgueil égoïste de qui se croit plus moral que les autres ; son attirance pour la bigarrure des êtres, mais son doute sur leur bonté intrinsèque ; sa lucidité sur le monde, mais son désir de beauté et de grandeur. Il s’interroge sur la grâce, acquise par ses mérites ou accordée par don de Dieu. L’eau d’Avila coule sur le père sous forme de neige blanche comme le manteau de l’Ordre dont il s’est recouvert, froide comme la morale et comme les pierres du monastère ; l’eau d’Avila tirée du puits coule dans la gorge de la fille comme une boisson régénératrice, elle est source, elle donne la vie, elle est parfaite et transparente comme l’Esprit. Où est le Vrai ?

L’absolu est figé puisqu’il est parfait. L’homme qui se croit pur se couvre d’une armure qui le contraint. Ce n’est plus lui mais le Devoir, la Morale, l’Ordre qui agit par sa tête et ses membres. Il est rigide, froid, impérieux. Il n’a plus rien d’humain. Sans doute est-il déjà mort à cette terre tout en subsistant encore par la grâce de Dieu qui le donne en exemple. Est-ce ainsi qu’il faut vivre ? Cette mort à la terre, réclamée par l’idéal catholique, est-ce la vie ? Le but tout entier d’une existence est-elle de se figer en impératif moral pour obéir dès ici-bas à cet au-delà promis (mais qui n’est que pari), craint (mais qui n’est que fumée) et repoussé au trop tard de la vie évanouie ? Est-ce ainsi qu’il faut comprendre ce « Viva la muerte » de la Phalange espagnole : comme un aboutissement de siècles de catholicisme intègre ? Ou ces camps nazis et soviétiques, au nom de l’homme nouveau, racialement pur ou sociologiquement rééduqué ? Ou encore ces damnés de l’islam, qui confondent Sheitan avec Allah en égorgeant leurs frères, en massacrant femmes et enfants non croyants ?

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L’exemple de Marianna, qui vit la grâce de l’intérieur est d’autre sorte. Elle est vivante et a soif d’absolu. Va-t-elle au compromis avec les autres et avec le siècle ? Vivra-t-elle une vie admirable ? Le catholicisme peut vivre, mais de lui-même, pas par la contrainte morale. Il est source et jeunesse, pas armure ni père fouettard. Ce pourquoi Marianna est peut-être plus chrétienne qu’Alvaro.

Écrite en 1947, la pièce renouvelle dans l’actualité cet éternel conflit moral. L’Espagne mise en scène sous l’occupation des Maures, c’est la France occupée par les Nazis – et la France de l’avenir dite par le prénom de sa fille, Marianna – Marianne. La Reconquista des chevaliers est la résistance qui s’élève des gens sains du peuple. Le pays une fois libéré, la corruption renaît, le pouvoir pour avoir l’argent et non plus l’argent pour avoir le pouvoir. Les tirades sur les colonies qui corrompent disent, via le passé espagnol, combien les affaires d’Algérie et du Maroc corrompent la France de ces années-là. Tout comme l’Irak a corrompu l’Amérique de Bush et nos palinodies sur l’islamisme corrompent notre idéal républicain.

Au débat de la patrie à l’occupant, des intérêts à la morale, se superpose dans ‘Le Maître de Santiago’ un conflit parent-enfant, morale ou grâce, voire homme et femme. Selon les préjugés d’époque l’homme, à l’intelligence architecte, rechercherait l’élévation spirituelle tandis que la femme, à l’intelligence intuitive, serait plus artiste et terre à terre. Montherlant, on le voit, ne choisit pas, toujours du côté de la jeunesse mais avec le regard de l’âge mûr.

Questions d’époque, questions de toutes époques. Celles de la nôtre aussi.

Henry de Montherlant, Le Maître de Santiago, 1947, Folio 1972, 156 pages, €1.48
DVD Le maître de Santiago, pièce de théâtre (Comédie française) avec Michel Etcheverry, Ludmila Mikaël, Jacques Eyser, 2012, éditions Montparnasse, €17.00

Henry de Montherlant, Théâtre, Gallimard Pléiade 1955, 1472 pages, €49.50 
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Liberté ou égalité en France ?

Les Français ont une devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Tout paraît bien équilibré, la liberté en premier qui seule permet le reste, l’égalité en second qui permet à chacun de se révéler, la fraternité pour le tout afin de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Sauf que, selon les périodes, la liberté est vue comme opportunité ou comme aliénation, comme l’expression de sa propre responsabilité ou comme une soumission aux forces qui dépassent : le capitalisme, le monde, le destin, la religion. Si ceux qui ont fui Pétain et les nazis à Londres en 1940 avaient agi comme les gréviculteurs d’aujourd’hui, crispés sur leurs acquis, la France ne serait plus la France mais une province éloignée de l’Hinterland allemand. Résister, c’était faire preuve de sa responsabilité en faisant le pari de la liberté. Oh, ils étaient bien peu nombreux, ceux qui ont osé ! La majorité attendait de voir, tergiversait avant de se décider, accrochée par mille liens trop respectables aux habitudes, aux droits acquis, au regard de leur milieu, à la révérence envers l’autorité, à la force imposée…

2016 n’est pas 1940 et nulle armée n’occupe encore la France pour enjoindre de se soumettre ou de mourir. Mais le dilemme entre liberté et abandon est toujours là. L’égalité est ce qui permet de se justifier lorsqu’on ne veut rien changer : tout le monde pareil, évidemment figé dans les positions acquises… Tiens, cela ne rappelle-t-il rien à ceux qui se piquent d’un peu d’histoire ? Mais si, souvenez-vous : ce fameux Ancien régime que l’on se vante tellement, deux siècles après, d’avoir renversé par « LA » Révolution !

Le statut était d’Ancien régime : on naissait noble et nanti ou réduit au tiers et asservi ; seuls « les ordres » religieux (encore un statut !) permettaient de botter en touche lorsqu’on avait quelque talent. La révolution a voulu mettre la chose du peuple (la république) avant les privilèges de quelques-uns et le pouvoir du peuple (la démocratie) au-dessus du pouvoir de quelques privilégiés. Mais, pour fonctionner efficacement, la démocratie exige que chacun y mette du sien : chacun doit trouver sa place, elle n’est plus acquise ; initiative et compétences font avancer la machine, hier figée dans l’idéologie d’un Ordre divin.

Or, aujourd’hui, chacun se réfugie en ses statuts et privilèges, cherchant à reconstituer cet Ordre immobile d’Ancien régime face au mouvement du capitalisme, à la déferlante du monde, aux changements de la modernité. Ce pourquoi la « démocratie » est moins démocratique, les privilégiés s’arrogeant le droit de gouverner dans l’abandon général. Les gens s’effraient de voir que tout va plus vite, que rien n’est plus acquis, que toutes les situations peuvent être remises en cause. C’est humain.

sempe dessin bonheur

Mais ce qui est humain aussi est de savoir réagir, « prendre ses responsabilités » comme dit la langue de bois politicienne. Il s’agit en fait de voir le monde tel qu’il est et de s’adapter aux réalités. Pas forcément en démissionnant des règles et procédures élaborées pas à pas depuis longtemps, mais en les adaptant, en en créant de nouvelles.

C’est ce que refusent de comprendre une partie des syndicats, des partis politiques, des fonctionnaires, des employés, des citoyens. Oui, l’économie est désormais globalisée et il est nécessaire d’adapter notre façon de produire et ce que nous produisons pour simplement survivre : existe-t-il encore des allumeurs de réverbères ? des rempailleurs de chaise ? des chaisières dans les parcs ? Pourquoi voulez-vous que certains métiers restent les mêmes alors que tout change autour d’eux ? Pourquoi les taxis garderaient-ils leur monopole ? Pourquoi telle usine, de moins en moins rentable, ou telle raffinerie, inadaptée à la mutation anti-diesel, ne devraient-elles pas fermer ? Pourquoi tel service administratif, qui produit des règles et du papier, ne devrait-il pas être aminci, précisé et réorganisé ? Pourquoi tant de collectivités locales emboitées en poupées russes, avec à pour chacune sa bureaucratie ? Ne sommes-nous pas à l’ère du numérique où nombre de procédures peuvent s’effectuer en ligne ?

Aujourd’hui, la démocratie, la technique et le capitalisme (qui sont liés), demandent de l’autonomie, pas de l’obéissance ; de l’initiative, pas de la discipline militaire. Schumpeter a remplacé Ford. Il est nécessaire de s’affranchir des habitudes pour adapter son travail à une consommation et à des services publics de moins en moins standards (pareil pour tout le monde, montraient les magasins soviétiques avec un seul paquet de lessive sans possibilité de choix – tout le monde pareil, clamait l’Administration à la française qui ne voulait voir qu’une tête). Chacun exige aujourd’hui qu’on le considère dans sa personne particulière et pas comme un « ayant-droit » lambda ou un consommateur « de masse ». Même les téléphones portables sont customisés.

Employés du privé habitués à suivre et fonctionnaires habitués à obéir aux règles sans jamais se poser de question se trouvent perdus, renvoyés à leurs compétences et à leur autonomie – qui, justement, ne s’apprennent pas dans les écoles : le savoir-vivre, le savoir-être. L’obéissance était un confort, un art d’être conforme, une protection contre la responsabilité (c’est pas moi, c’est la règle). Aujourd’hui que la génération rebelle a enjoint chacun d’être différent – parce que l’autonomie de l’individu a progressé – il faut se distinguer ou stagner. Le statut acquis par un concours ou un premier emploi vers 20 ans n’est plus acquis : il faut prouver ses compétences année après année.

D’où la « souffrance au travail », les périodes de chômage et de reconversion, la dépression dans le couple, la « perte du lien social » que pointent tant de sociologues. Et les échappatoires vers le déni, l’alcool et les drogues, ou vers la violence, conjugale, parentale ou sociale. Ce sont tous des symptômes de cette liberté qui ne passe pas.

Il est bien loin, ce mois de mai 1968 où les forces de la jeunesse, les énergies du printemps et l’élan de la vie faisaient craquer les gaines, tomber les tabous, briser les carcans, et libérer le désir comme les initiatives ! Mai 68 a permis la libération des déterminismes : être soi-même devenait possible. Sauf que… a-t-on toujours le cœur de se regarder tel qu’on est ? Un coming out est-il personnellement libérateur ou bien socialement dangereux ? Le regard des autres est parfois fatal à l’estime de soi.

N’est-on pas mieux, au contraire, dans le nid fusionnel où tous égalent tous, grognant ensemble (pas une voix plus haute que l’autre), dormant ensemble dans le même panier formaté, tétant ensemble, en ayant-droits bien sages le même lait standard des mamelles en apparence inépuisables de l’État-providence ? (Mais qui paye ?) De Ford à Schumpeter, de la chaîne à l’innovation, le capitalisme (cette technique d’efficacité économique) s’est adapté – pas la société française. Car le Français n’aime rien tant que de se savoir à sa place, en hiérarchie et statut, là où la fonction crée l’organe (même inutile), où l’on n’est rien si l’on « n’appartient » pas : à une grande école, à un corps d’État, à telle entreprise, tel parti ou telle association d’anciens ci ou ça. Presque tous les Français rêvent d’être « président » – le plus souvent d’une insignifiante association sportive de quartier – mais ils « appartiennent », là est leur honneur, leur seule personnalité. Ils ne sont rien sans le titre, la carte ou l’uniforme. Ils ont trop peur d’être simplement eux-mêmes, tout nu face à tous les autres et au monde entier qui regarde comment ils sont foutus et comment ils s’en sortent… Hier il fallait obéir, aujourd’hui créer – cela change tout !

D’où la peur sociale : du changement, de la mondialisation, des jeunes (« qui ne sont pas comme nous » – air connu), du progrès, des autres. D’où l’angoisse intime : de ne plus être soi, de ne pas être capable, de se montrer à la hauteur, d’être submergé par des forces qui dépassent, voire par les mœurs étrangères. Les Français ne veulent pas être libres, ils veulent être égaux. Ils préfèrent appartenir que s’appartenir ; ils se disent non pas citoyens, ni producteurs, mais fonctionnaire, cheminot, profession libérale, corps des Mines, franc-maçon, socialiste… Ils ne veulent pas penser par eux-mêmes, ni décider en conscience de par leur libre-arbitre – ils préfèrent obéir aux consignes, suivre les mouvements, voter selon la ligne. Et tant pis si leur petite décision individuelle fait crever le collectif : ils se seront trompés avec tout le monde – irresponsables. Cela fait 40 ans que les politiciens, les syndicalistes, les idéologues des partis, les corps de métier, nous prouvent tous les jours que cela se passe ainsi. Mérah évitable ? – C’est pas moi, c’est la règle. Brétigny une erreur ? – C’est pas moi, c’est faute de moyens. Le chômage plus qu’ailleurs ? – C’est pas moi, ce sont les patrons, Bruxelles, l’euro, le droit du travail, les charges sociales et j’en passe – ce ne sont jamais les politiques néfastes des gouvernants, ni les règles tatillonnes et prolifiques des faiseurs de lois.

La grande peur de la liberté fait se précipiter les gouvernants dans le convenu, les fonctionnaires dans les procédures, les employés dans l’attente des ordres et les syndicats dans les manifs rituelles (aussi braillardes, voire violentes, qu’inefficaces). Quant aux pauvres en esprit, pauvres gens, inadaptés du système, paumés du changement, flemmards et profiteurs (mais oui, il y en a), ils sont laissés pour compte. Personne ne s’occupe d’eux. Ils se précipitent donc vers ce qui brille, ce qui promet, ce qui gueule plus fort : les religions, les partis extrémistes. Eux promettent protection, barrières, surveillance, souveraineté.

gamin s envoie en l air avec une gamine

Mais les autres ? Les jeunes, les ouverts, les responsables, les coopératifs (qu’ils soient californiens technologiques ou écolos de proximité) ? Ceux qui préfèrent la liberté dans les règles à l’égalité d’obéissance ? Ils existent aussi, ils sont de plus en plus nombreux comme en témoignent tous les mouvements « alternatifs » – parfois naïfs et velléitaires, mais qui prouvent une quête de neuf : Occupy Wall Street, Los indignados, Nuit debout, En avant, Rassemblement pour l’initiative citoyenne – et tout le reste.

Gageons que les perdants seront les vieux, les rigides, les privilégiés du statut. Et les gagnants seront tous les autres, à commencer par ceux qui représentent l’avenir. Cette note est loin d’être pessimiste, au contraire !  Elle fait le pari de la jeunesse, du futur, de la vie qui va et qui s’adapte. Sans cesse. Contre les vieux cons…

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Andrea de Nerciat, Félicia ou Mes fredaines

andrea de nerciat felicia ou mes fredaines

Ce délicieux roman libertin du XVIIIe siècle est écrit dans un français classique qui se lit à ravir. Il offre un panorama du siècle, le meilleur de ses mœurs : le jeu social, l’entreprise d’amour, le spectacle des situations et statuts, la vie l’un chez l’autre, la conversation, les visites sans nombre, les commodités. Stendhal était fou de ce livre et j’avoue le comprendre ; il correspondait à son tempérament réaliste et à son inclination sociable où l’esprit complétait la prestance et le courage pour définir les canons de la beauté.

Le goût de l’un pour l’autre justifie tout : adultère, inceste, sodomie, ne sont que des mots ou des tabous pour le commun ; le monde aristocrate est au-dessus de ces manières. « Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent des crimes atroces, en accordant même que des êtres formés d’un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux nœuds qui me liaient à mon père, à mon frère », déclare Félicia, l’héroïne à la cuisse chaude (p.297).

felicia depucelee

Le lecteur assiste à son dépucelage à 16 ans, âge déjà formé (p.60), compatit à sa souffrance au déchirement de l’hymen, se réjouit de sa consolation dans les bras de l’amant tendre et expérimenté, puis accompagne ses transports de jouissance, une fois délivrée de la résistance membranaire. Félicia elle-même dépucellera son jeune frère de 14 ans – mais sans savoir, pour la morale, qu’il s’agit de son frère. Quatre pages exquises donnent le déroulement minutieux des opérations, avec ce bon goût du siècle qui est l’une des formes de la pudeur sans lâcher sur le fond (p.176). Tous les êtres, jeunes et vieux, maîtres et valets, jusqu’aux prêtres catholiques ayant fait vœux de chasteté, prennent un franc plaisir en ces pages. La société tout entière défile, les mâles au garde-à-vous, les femelles en pâmoison : au centre la noblesse et ses titres, puis la grande bourgeoisie et ses écus, enfin le menu peuple attaché, qui n’est pas tiers en la circonstance mais profite allègrement des transports : domestiques, soldats, précepteurs…

felicia ravie

La nature agit bien ; la notion de péché n’est que voile hypocrite des jaloux voués au célibat par obéissance ; l’Hâmour sans toucher n’est qu’une invention d’impuissants. Félicia n’hésite pas à poser tout clairement son opinion : « le parfait amour est une chimère. Il n’y a de réel que l’amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment ». Voilà qui est bien raisonné, avec bon sens, et dit avec goût. Point de romantisme, il n’existe pas encore ; point d’exaltations malsaines, elles viendront avec la Révolution ; point d’être réduit à n’être qu’objet comme Sade en imaginera entre les murs de la Bastille, et que multipliera l’industrie comme le montrera Zola – ce siècle ancien en reste à la jouissance du moment et à l’estime réciproque : une grande leçon !

felicia en action

Gaillarde et aimable époque, si proche de notre fin de siècle XX par son goût éperdu de la liberté personnelle. L’amour libertin n’a rien à voir avec la baise de bon ton chez les perdus du gauchisme : point d’amour mécanique, point de masturbation à deux, point de narcissisme sexuel ni de performance – nous ne sommes ni chez Don Juan de Fellini, sex-machine sans âme, ni dans les névroses des petit-bourgeois en rupture de ban de Godard, ni dans la viande à baiser au poids des Bronzés. Le XVIIIe siècle connait de longs préliminaires sensuels, qui commencent par la conversation et l’élégant badinage, se poursuivent par la lente découverte du corps de l’autre sous les falbalas de la mode décrits en plusieurs pages où monte le désir. L’érotisme est charmeur et non brutal, le séducteur est attentif aux réactions et aux désirs du partenaire – il ne prend pas son plaisir égoïste. « C’était pour me procurer mille morts délicieuses qu’il ménageait avec art ce baume précieux qui donne la vie. Il en était quelquefois avare, jusque dans les moments où, ne supportant plus l’excessive ardeur de mes feux, je le priais de me prodiguer ce qui seul pouvait les éteindre ; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le comble à notre félicité que lorsque l’amortissement lui annonçait la fin prochaine de mes désirs ; alors l’ardeur des siens savait les faire renaître ; il me faisait goûter de nouveaux ravissements, dont j’aurais été privée, s’il eût partagé jusque-là tous mes plaisirs. Que les hommes aussi délicats sont rares ! » p.273. Art des points-virgules qui suspendent le récit sans l’interrompre et donnent au style écrit ce rythme un peu haletant, répétitif, qui convient si bien à l’expression montante du désir !

felicia la faute aux dieux

On y revient, on recommence, on multiplie ses feux par ceux de l’autre, à l’unisson, en décalé, en complétude. Tout fait sens : la jeunesse de la peau, le tissu soyeux, l’inexpérience tâtonnante, l’art consommé du toucher, la douceur, la beauté, la fureur…

felicia seins nus

Il nous faut redécouvrir cet amour-là, sans honte de la chair et sans égoïsme, heureux du plaisir reçu autant que du plaisir donné ; atteindre cette liberté des sens de l’aristocratie XVIIIe siècle, ce déchaînement et cette mesure à la fois, fruit d’un statut social mais aussi d’une éducation au raffinement des relations humaines. Les convenances, plus que « ce qui est convenu » (moralement admis) est « ce qui convient » (en partage). Non point des règles extérieures, imposées, rigides, mais cette harmonie qui naît de l’intime entre deux personnes.

Andrea de Nerciat, Félicia ou Mes fredaines ; Le superflu du régime ; Le manchot, 1776, Garnier 2011, 350 pages, €7.50

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Restaurant de Riga

Nous nous installons, cinq filles et moi, dans un restaurant à l’écart de la place principale, le « 1739 ». Nous sommes en terrasse, devant les gens qui passent dans la rue dévolue surtout aux piétons.

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De nombreux touristes européens déambulent dans cet endroit chargé d’histoire et de pittoresque préservé par un demi-siècle de couvercle socialiste.

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Les terrasses sur la place sont bordées de parterre de fleurs. Tout est riant, voué au plaisir des sens et de la vie bourgeoise : boutiques, boissons, bouffe.

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La nourriture est banale, bien présentée sur l’assiette mais aux prix européens, sauf la bière aux 50 cl à 3€.

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Une voiture de police effectue une ronde à petite vitesse toute les heures, des musiciens ambulants jouent, quêtant des pièces.

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Au-dessus d’un toit, un chat fait le gros dos, pas girouette, comme s’il veillait sur les habitants.

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La jeunesse sort en tee-shirt bien que la température baisse à 18° en soirée. Les deux garçons nous rejoignent, ils sont allés se promener tout seul et ils nous quitteront avant le retour à l’aéroport pour quelqu’un à voir.

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Mythe californien

La Californie est née comme eldorado à la fin des années beatnik 1960, mais s’est révélée dans les années new age 1970, tout en se renouvelant avec la Silicon Valley dans les années 80. L’état le plus peuplé des États-Unis est la patrie de la technologie, comme Chicago l’était de l’industrie et New York de la création artistique. On dit que son nom proviendrait de l’île mythique de Califerne dans La chanson de Roland…

Californie coucher de soleil

Chaleur solaire et courant froid s’opposent, tout comme les plaques continentales qui font trembler Big Mamma, la terre. Coca et cocotiers donnent du piquant à l’exotisme, tandis que le Pacifique pacifie, sa houle comme un pouls. Mon adolescence fut bercée de ce mouvement d’extrême-occident, à la frontière de l’océan.

1975 gamins blonds californie

25% des Californiens ont moins de 18 ans, ce qui en fait le paradis des ados, même si les mythiques blonds bronzés d’origine allemande, irlandaise ou anglaise – Blancs non-hispaniques – ne comptent plus que pour 40% aujourd’hui. Leur éducation est volontairement physique et pour l’environnement, ce qui change de New York ou de Houston, climat et ambiance obligent. Vivre dévêtu et offrir son corps aux caresses du soleil et du vent font partie de l’éducation californienne. Jusqu’à, pour les plus grands, cette californication chantée par les rebelles. L’université CalTech forme aux nouvelles technologies de l’avenir. Liberté, jeunesse et esprit de contestation sont dans les gènes depuis la ruée vers l’or et l’opposition à la guerre du Vietnam.

guitare californie terry smith

Comme la Frontière s’arrête à l’océan, les Américains frustrés dans leur désir de nouveau monde et d’éternelle jeunesse ne l’ont jamais admis. Après la banque Wells Fargo, bien connue des westerns à diligences, Hollywood a voulu créer le rêve en images tandis que le mélange détonnant de philosophie pratique à l’orientale et du gros bon sens technique anglo-saxon a créé les Apple, Hewlett Packard, Google et Amazon. Jack Kerouac, Ray Bradbury, Philip K. Dick, James Ellroy, F. Scott Fitzgerald, William Faulkner et Tennessee Williams, ont écrit de belles pages d’évasion sur la route, dans le crime ou dans les étoiles.

jim morrison torse nu

À la fin de mon adolescence, The Beach Boys chantaient le corps libre et The Doors l’insouciance, tandis que Van Halen imposait Eruption à la guitare. Jim Morrison torse nu, en pochette d’album 1967, personnifiait l’éphèbe californien androgyne et planant, ancêtre des joggers, vététistes, surfeurs, skateurs et rollers d’aujourd’hui.

1979 Californie skate

Terre instable, paradis désiré mais trop urbanisé, la Californie cherche l’harmonie dans les contraires : la part féminine de chaque homme, l’adrénaline dans chaque femme. Bien que les années 70 voient peu de filles dans les sports de mec qui sont à la mode. Tout un réseau d’aventuriers philosophes a pris la suite des pionniers à Bible en théorisant la fluidité de l’ère du Verseau et de l’amour de la glisse.

1970 Californie John surf

Comment être sans cesse tout neuf au présent ? Les Californiens voulaient pour cela être dans le courant depuis l’enfance, courir, glisser, trouver l’équilibre dans le mouvement. C’est peut-être ce qui relie tous ces sports adolescents, des rollers de l’enfance ludique au skate de l’adolescence à risque, puis au surf à se faire peur des jeunes adultes en bande. Ne pas être, exister ; ne pas se figer, bouger ; ne pas rester rigide mâle ou femelle, alterner.

1970 Californie Craig

Médecine, informatique, éducation, sexe, croyances – tout se veut fluide, limpide, liquide. En bref jeune, sans cesse en transformation sous la poussée des désirs et des rêves.

Oui, la Californie des années 1970 fut un mythe pour beaucoup d’entre nous, petits Français engoncés dans la morale bourgeoise et l’avenir fonctionnaire.

Jusqu’à devenir adultes, à notre tour responsables d’enfants qui deviendraient ados, puis jeunes adultes.

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Hermann Hesse, Le loup des steppes

hermann hesse le loup des steppes

Narcisse est peut-être, avec Prométhée, le mythe essentiel de la culture occidentale. L’homme est toujours au centre du débat et, lorsqu’il n’a plus rien à conquérir par son corps, à créer avec son cœur et son âme, il ressent le mal de vivre. Il semble que nous, Occidentaux, ne puissions nous trouver bien dans notre peau que dans les périodes agitées et féroces où l’action et la lutte nous extirpent de nous-mêmes.

Lorsque règnent le calme et la paix, le guerrier qui dort au fond de tout être un peu noble s’ennuie, il s’étiole comme un fauve en cage. C’est alors qu’il se tourne vers l’intérieur, avec angoisse, dans l’impossibilité qu’il est de se fuir dans le combat ou l’action. Les ères de prospérité bourgeoise mettent en fureur les meilleurs. Ils savent trouver les mots qui cinglent sans pitié ces valeurs médiocres de bêtes à l’étable. Ils recréent les conflits pour se sentir vivre, ferraillant de leur plume ou s’engageant dans des causes sans espoir, ou bien fuyant la réalité grise dans les paradis artificiels.

Lorsqu’ils sont lucides et qu’ils voient la faillite qui les guette, ils écrivent un livre. Parce qu’ils sont les plus conscients et les plus détachés, ils saisissent mieux le tragique de la condition humaine. Ces livres-là sont souvent des chefs-d’œuvre car ils blessent directement nos fibres sensibles. Tel est ‘Le loup des steppes’.

Durant ces années que l’on a appelées « folles », après la plus absurde et la plus meurtrière des guerres fratricides, un homme se cherche. Il s’appelle Harry Haller. C’est un intellectuel, tenté par la pureté glacée de la raison, un solitaire, un loup parmi les hommes. Il rencontre un soir son opposé féminin, Hermine, solitaire elle aussi, mais tentée par la futilité des plaisirs. Du choc de ces deux êtres l’un sur l’autre naît l’étincelle. Ce sont des pages frisant le fantastique et le surréel. En leitmotiv tout au long de l’ouvrage revient la nostalgie de l’unité, de l’équilibre, de l’harmonie des êtres et de leur mille facettes, cette question fondamentale de l’humain.

La tentative de réponse qui est faite à cette interrogation à la fin du livre rappelle Nietzsche, qui a fortement influencé l’auteur : la joie, l’amour et le rire vont pouvoir opérer la synthèse des mille images diffractées de l’être. Le rire permet de distinguer l’essentiel de l’accessoire, l’or pur dans le minerai brut. A chacun de définir cet « essentiel » d’après le passé qui l’a formé et le devenir qu’il désire au fond de lui. Mais cela doit conduire à l’harmonie de l’être, pas à l’hypertrophie d’une partie. L’intellect est indispensable, mais l’intellectualité pure est une impasse ; les plaisirs sont indispensables, mais le culte du sexe et des sens est futile. L’essentiel est l’extase d’une belle musique ou d’une haute pensée, mais aussi la fraternité vivante et l’exaltation de la danse, la méditation solitaire et aussi la communion dans la foule. Avec, comme juge des valeurs, la moquerie de soi-même. Zarathoustra disait : « J’ai canonisé le rire. »

Voici le fond du roman. Mais sa lecture est un constant délice par les remarques aiguës sur l’intellectuel, le nihilisme, sur notre époque et sur la bourgeoisie qui la domine, sur les « mille facettes » de l’homme et sur l’équilibre indispensable.

Harry, le loup des steppes, est un intellectuel, mais il s’aperçoit que l’intelligence pure conduit au nihilisme. Il se trouve écartelé entre les aspirations et les interdits qui lui viennent tous deux de son éducation stricte et manichéenne, empoisonnée de christianisme. A la charnière de deux époques, il est incapable de se fondre dans l’univers bourgeois dont il sait la pesante médiocrité, il est prisonnier de la fiction du moi qu’il schématise en deux tendances qui se contredisent : le loup et l’homme. Son chemin initiatique lui fait découvrir la sagesse, qui est l’équilibre par le rire. Il apprend que l’homme n’est pas unité divisée, mais chaos aux milliers d’images qu’il appartient à sa volonté d’ordonner.

Harry est un homme qui pense : « Plus réfléchi que le reste des hommes il avait, en touchant les choses de l’esprit, cette souveraineté presque glacée de ceux qui n’ont plus besoin que des faits, qui ont pensé, qui savent ; seuls peuvent se montrer ainsi les vrais intellectuels qui ont chassé toute espèce d’ambition, qui n’ont jamais envie de briller, qui, ne songent même pas à persuader, à avoir raison, à avoir le dernier mot » (p.11). L’instruction a germé en culture. Les connaissances ne sont plus acquises pour l’érudition vaniteuse de nouveau riche qu’elles permettent, mais elles se sont organisées, hiérarchisées dans un système du monde. Le savoir n’est plus but en soi mais simple moyen, un outil de compréhension du monde.

Mais l’intelligence pure détruit tout plaisir ; son analyse est impitoyable et dissolvante. Comme une machine sans contrôle, elle fonctionne à vide, elle dissèque tout ce qui passe à sa portée avec l’absurdité d’un outil qui s’emballe. A ne vouloir agir qu’à l’aide de la froide raison, on perd tout élan, tout désir, toute volonté. Tout vaut tout, tout est relatif, tout se discute et se teste. L’intellectuel pur se mure dans une solitude suicidaire, détaché de toute réalité matérielle et de toute vie charnelle, comme le savant de Paul Bourget.

Pour Nietzsche, le nihilisme résulte de l’interprétation « technique » du monde. Le sujet se trouve séparé de son corps, celui-ci rejeté dans les ténèbres extérieures. Arraché de tout le matériel qui l’enracine dans le monde ici-bas et la vie, le sujet ne se trouve plus défini que par une intériorité postiche, vide et sans détermination – arbitraire. L’intériorité de la conscience, notion métaphysique, est un premier pas vers les idées pures de Raison, de Dieu, considérées comme guides des actes. Quand cette falsification s’écroule par l’analyse impitoyablement logique de la raison, quand Dieu est mort ou que survient la faillite de l’interprétation exclusivement historique des valeurs, l’homme n’est plus qu’extériorité. Il n’est plus qu’un point où viennent converger diverses lignes de détermination : naissance, milieu social, culturel, historique, etc. Déraciné, gratuit, privé de raison d’être, il se demande pourquoi vivre. Il est alors mentalement un « suicidé ».

Les suicidés ne sont pas ceux qui se suicident, ni même ceux qui en auraient le désir. Les suicidés mentaux au sens de Hermann Hesse vont rarement jusqu’à cette dernière extrémité. Au contraire, ils sont e« des êtres qui se sentent coupables du péché d’individualisation, comme des âmes qui ne croient plus avoir pour but de leur vie leur développement et leur achèvement, mais leur absorption, leur retour à la Mère, à Dieu, au Tout. » Comme des enfants sevrés de leur nourrice et frustrés du contact affectueux de leur mère, les « suicidés » sont des déracinés, des réprouvés, des désespérés. Privés de cette animalité que leur éducation rejette, ils errent dans le désert de la raison pure. Violemment déséquilibrés, ils quêtent leur moitié perdue, avec la nostalgie profonde de l’unité d’être.

Ils sont des aliénés, des martyrs. Ainsi est le loup des steppes : « Sa maladie n’était pas due à des défaillances de sa nature mais, au contraire, uniquement à sa surabondance de dons et de forces. Mais il n’avait pas su les accorder et sa violence n’avait pas atteint à l’harmonie. Je reconnus que Haller était un génie de la souffrance, qu’il avait en lui, au sens de Nietzsche, une aptitude à souffrir infinie, terrible, géniale. C’est pour cela aussi que son pessimisme n’était pas fondé sur le mépris du monde, mais sur le mépris de lui-même ; quelques impitoyables et mortels que furent ses persifflages de telles personnes, de telles institutions, jamais il ne s’en exemptait. » Ce divorce pathétique entre sa raison et son corps résulte de son éducation, toute imprégnée de christianisme. Ses parents l’aimaient, mais ils étaient stricts et dévots ; ils fondaient l’éducation – à l’allemande – sur la nécessité de briser la volonté.

Harry, trop fort, trop dur, trop fier, trop intelligent, est arrivé à l’âge adulte avec sa volonté intacte, mais irrémédiablement blessé et déchiré : au lieu de la briser, son éducation n’est parvenue qu’à lui faire haïr sa volonté. Obsédé d’« amour du prochain » inculqué depuis sa tendre enfance, Harry, malgré les efforts héroïques qu’il déploie, ne parvient pas à aimer les autres. Sa lucidité est trop aiguë, sa puissance trop forte. Écartelé entre ses principes et sa nature, il se hait lui-même et ne se considère que comme une bête dissimulée sous un vernis d’éducation : un loup à peine humanisé.

Harry Haller, double de Hermann Hesse, vit dans sa chair la maladie de son temps : le loup des steppes ne peut aimer « ce contentement, cette absence de douleur, ces jours supportables et assoupis, où ni la souffrance ni le plaisir n’osent crier, où tout chuchote et glisse sur la pointe des pieds. » Univers d’équilibre, certes, mais d’équilibre médiocre, anémié, mortel : l’univers du couci-couça. Si la bourgeoisie subsiste, c’est grâce à tous les loups des steppes, « natures puissantes et farouches », mais « détenus du bourgeoisisme ». Tels sont, par exemple, la plupart des artistes, qui méprisent l’esprit bourgeois mais ne font rien pour le combattre, le renforcent et le glorifient parce qu’incapables de s’en sortir. « Seuls les plus forts d’entre eux pourfendent l’atmosphère du monde bourgeois et atteignent au cosmique. » Ce sont les tragiques, dont le rire absolu brise toutes les barrières et ne laisse aucun préjugé intact. Les loups des steppes manient seulement « l’humour », qui « reste en quelque sorte bourgeois, bien que le bourgeois véritable soit incapable de le comprendre. L’idéal disparate et enchevêtré de tous les loups des steppes, se réalise dans la sphère imaginaire.

Il n’est pas anodin que les termes d’humour et de sport, pour qualifier le comportement gentleman, soit né en Angleterre, pays du bourgeois par excellence. Il n’est pas anodin non plus que cette critique du bourgeois soit surtout allemande, sa démographie galopante au XIXe siècle a renforcé dans la société les idées de la jeunesse. Cet âge de la vie aime l’action et la passion, il est bien loin du monde tranquille et bourgeois ; il aime les certitudes et l’enthousiasme, il est bien loin du relativisme et de la prudence. Au contraire de l’humour, qui réconcilie les contraires, le tragique est radical. Il est un rire d’enfant un rire « innocent » et, par là, révolutionnaire. L’enfant est le seul à dire que le roi est nu. Il est l’expression de la Grande santé nietzschéenne qui se moque de tout, car la surabondance de forces rend joyeux et léger. La joie est la manifestation immédiate de la vitalité. La joie est moquerie, détachement, et en même temps affirmation, amour, volonté. Cette dualité intrinsèque lui donne son caractère tragique : rien ne mérite d’être fait, aucune cause d’être défendue, et cependant toute action est nécessaire, désirable, toute cause défendable.

C’est ainsi qu’à la fin de sa quête, le loup des steppes découvre la fiction du moi : « Quand Harry se sent homme-loup et se croit composé de deux éléments opposés, ce n’est qu’un mythe simplificateur. » La dialectique de Hegel, en tant que simplification grossière de la réalité, se trouve ici critiquée. « Harry ne procède pas de deux êtres, mais de cent, de mille. Sa vie oscille (comme celle de chacun) non pas entre eux pôles, comme par exemple l’instinct et l’esprit, ou le débauché et le saint, mais entre des milliers de contrastes, entre d’innombrables oppositions. » La fiction du moi a été inventée par les idéalistes de l’antiquité qui ont pris pour point de départ l’unité visible du corps. « En réalité, aucun moi, même le plus naïf, n’est une unité, mais un monde extrêmement divers, un ciel constellé d’astres, un chaos de formes, d’états, de degrés, d’hérédités et de possibilités. » Les poètes de l’Inde ancienne, dont Hermann Hesse est imprégné, ignoraient cette notion du moi : leurs héros ne sont pas des personnes mais des « faisceaux de personnes, des séries d’incarnations. »

« Ce que les hommes entendent par la notion d’humain est toujours une convention bourgeoise ; comme telle, elle est périssable. Certains instincts des plus brutaux sont méprisés et honnis par cette convention, une parcelle de conscience civique, de moralité et de « débestialisation » est obligatoire, un brin d’esprit est non seulement permis, mais exigé. L’homme de cette convention est, comme tout idéal bourgeois, un compromis. Il est un essai timide et ingénument malin de berner la méchante aïeule Nature, de même que l’ennuyeux ancêtre Esprit, et de garder entre eux deux la moyenne confortable » (Traité XXV).

Il faut relire ‘Le Loup des steppes’. Il est l’un de ces rares livres qui touchent le fond de l’homme.

Hermann Hesse, Le loup des steppes, 1927, Livre de poche 1991, 224 pages, €6.10

e-book format Kindle, €4.99

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Albert Cohen, Solal

albert cohen solal

Solal, petit Juif, a 13 ans lorsqu’il tombe amoureux d’une femme de France blonde. Solal, longs cils, cheveux noirs bouclés comme des serpents, col pur, a 16 ans lorsqu’il fait l’amour à la femme blonde, puis s’enfuit avec elle. Solal marié – avec une autre – a 25 ans lorsqu’il devient ministre à Paris. « Il était beau, naïf, pénétrant, chaud, hardi, insolent, si courtois, bon immense, diabolique et vivant. Bon surtout » – ainsi le peint sa femme à la page 144 de l’édition « Velpeau » Gallimard.

Ainsi le décrit l’auteur, dans les années d’avant-guerre où le fascisme avait triomphé en Italie, où Hitler progressait en Allemagne, où les ligues tenaient la Une en France. Cohen enfante un héros juif comme un héros aryen, un Apollon – mais sans ses cheveux d’or – avec ses qualités et ses défauts, son énergie et sa beauté mâle. Il l’aime comme un fils et veut le faire aimer. Jeune, éclatant, généreux, intelligent, Solal est fils du soleil. Il s’oppose ainsi en tous points à l’image du Juif viennois laid, avare et tortueux, fils du sombre ghetto – cliché qui court l’opinion.

Le plus sympathique est que Solal reste juif. Il ne peut (ni ne veut) s’assimiler jusqu’à se fondre. L’auteur tente ici de cerner ces caractères singuliers qui déterminent le peuple juif, son irréductible différence. Et il les revendique face aux autres peuples.

Solal a la folie du sud méditerranéen, son goût du contact humain et de la séduction. Solal a la joie chevillée au cœur, une énergie sexuelle irradiante, mais aussi la mélancolie de la mort comme un soleil noir. Soal est immense et humain.

Les Européens qui l’accueillent sont des terriens, lourds, sensés, sûrs d’eux-mêmes. « La cloche d’un village tintant, des hommes issus d’une terre rentraient chez eux et n’avaient rien à cacher et demain était sûr et leur mission à eux était de faire des trous dans les champs ou dans les ventres des autres hommes » p.192.

Le contraste est là, entre les hommes attachés à une terre et les apatrides de la Diaspora. Les premiers se comportent en propriétaires sûrs de leurs droits, certain de l’avenir et assurés du quotidien. Les autres n’ont rien que leur Dieu et leurs coutumes, ils se comportent en nomades, en artistes ou en fous vaguant, avares ou prodigues à l’excès parce que pour eux demain n’est pas écrit. Les Juifs forment « le vieux peuple fou qui marche seul dans la tempête portant sa harpe sonnante à travers le noir ouragan des siècles et immortellement son délire de grandeur et de persécution » p.270.

Les positifs – ceux qui ont « les yeux fixés sur l’autobus et non sur leur tombe prochaine » p.142, ceux pour qui « le monde [est] tracé à la règle » p.138 – et les poètes – « passionnés d’absolus » p.283, ceux pour qui l’incertitude du lendemain engendre le doute, la critique et l’invention – ne sont pas de même culte.

L’histoire de Solal est belle et un peu longue. Elle veut trop démontrer plutôt que de seulement montrer ; elle reste du côté des idées plutôt que de la vie. Elle n’a pas encore le souffle de Belle du seigneur mais elle est plus intime, plus naïve et plus tendre. Comme l’enfance d’une œuvre.

Donc attachante. Solal est un prénom qui se donne volontiers aux garçons goy dans le milieu bobo parisien, façon d’appeler la grâce du héros cohenien sur le gamin. L’un d’eux joue dans ma rue, il a 13 ans.

Albert Cohen, Solal, 1930, Folio 1981, 471 pages, €8.70

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Benoist-Méchin, Alexandre ou le rêve dépassé

jacques benoist mechin alexandre le grand

Quelle que soit la part d’embellissement, d’interprétation de la réalité historique, en bref quelle que soit la part du mythe que recèle toute tentative de biographie d’Alexandre le Grand, il reste que ce livre vous laisse plus vif qu’avant de l’avoir lu.

Benoist-Méchin a opéré une synthèse rapide, subjective mais brillante, de la vie du jeune Grec. Alexandre est présenté comme un météore, le premier Grec à faire le rêve de fusionner orient et occident, ce qui hante et a hanté plus ou moins tous les hommes de culture. C’est plus un essai qu’une biographie scientifique : l’ouvrage présente un « type » d’homme plus qu’un homme réel.

Alexandre est un adolescent. Il est resté tout au long de sa vie jeune, impulsif, qui va jusqu’au bout de ses aventures. Pour lui, rien n’existe hors ce qu’il fait. Il a cette frénésie de l’en-avant qui fait le prix de cet âge. Mais il est aussi inquiet, tendu, miné d’obscure angoisse. Est-ce cela qui le pousse toujours en avant ? L’ombre de son père qui l’oppresse ? L’ambition de sa mère qui l’aiguillonne ? Il y a de la démesure en ce jeune général.

Ses conquêtes ? Une chevauchée avide d’immensité, la gloire d’aller toujours plus loin. Sa tactique militaire ? Simpliste, elle consiste à masser ses forces au point le plus faible de l’ennemi, à l’enfoncer, et à recommencer ; pour le reste, rapidité de mouvement et discipline ; avec la science grecque des machines de siège. Rien d’extraordinaire sinon une bougeotte perpétuelle.

alexandre le grand carte des conquetes

Le fleuve grec se serait sans doute perdu dans les sables si les soldats, plus rationnels que le jeune homme à leur tête, n’avaient refusé un moment d’obéir. Ceci se passait devant le fleuve Hyphase qui se jette dans l’Indus, en août 326. J’y suis allé, le pays est désertique et les rochers, sévères, dessinent comme une mise en garde. Alexandre traverse seul le fleuve, nul ne le suit. Déçu, il revient et donne le signal du retour. Mais il fait ériger auparavant douze grands autels en forme de tours (aujourd’hui disparus), sexes dressés au dieux, défis aux pères. L’adolescent prouve ainsi qu’il devient adulte. Mâle par la guerre, femelle par les villes qu’il fonde et par les femmes qu’il féconde.

L’esprit grec est cette combinaison d’intelligence, d’audace et de technique. Elle est chantée dans les récits de l’Iliade, Ulysse et le cheval de Troie, le pieu rougi au feu et les moutons de Polyphème, dans le mythe de Dédale et de ses ailes artificielles, des sièges d’Halicarnasse, de Tyr et d’autres lieux. Mais Alexandre n’a pas l’équilibre grec en lui-même, il est trop fougueux, trop frénétique. Il sait entraîner, mais sait-il bâtir ? Qu’aurait été son périple s’il avait eu pour compagnons de vrais adultes grecs mesurés et savants plutôt que Néarque, Parménion, Hephaestion, Polyèdres, Diades et autres ? Ce général, cet amiral, ces ingénieurs et ce merveilleux ami-amant, ministre et grand vizir, confident, consolateur, tampon et exécutant critique de la fougue alexandrine ?

alexandre le grand

Certes, Alexandre n’est pas un dieu ; il est bien plus le symbole de la Grèce antique. Ce sont sa technique, son courage, sa culture qui ont vaincu, plutôt qu’un homme seul, fût-il le plus grand.

Il reste qu’Alexandre est une figure qu’un garçon aime invoquer. Il a tout ce qui fait l’idéal d’un Grec : la beauté, la jeunesse, l’audace, la puissance, l’amour – et ce destin tragique qui lui donne une existence intense comme celle d’Achille, si vite consumée. C’est en ce contraste tragique, probablement, que réside l’émotion que suscite le récit de sa vie. L’association de la jeunesse et de la mort a toujours fasciné et Benoist-Méchin rend bien cette antithèse.

Jacques Benoist-Méchin, Alexandre ou le rêve dépassé, 1976, Tempus Perrin 2009, 352 pages, €9.00 

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Alain Corbin, Les filles de rêve

alain corbin les filles de reve

Depuis toujours, les hommes ont chanté la nubilité. C’est le moment où la jeune fille se fait femme, dans l’enfance encore pour le cœur et l’esprit, déjà formée pour le corps. D’où cet attrait puissant qui trouble, la puberté créant pour quelques mois l’androgyne imaginaire. « Ces personnes étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l’éclat de leur âme transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu’elles inspiraient toutes une sorte d’amour sans préférence et sans désir, résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse », écrit Gérard de Nerval dans Aurélia (p.148).

Le tout jeune homme rêve à la toute jeune fille, sans savoir encore que son désir n’est pas pur, éthéré, mais bien terrestre, émoi du printemps dans les corps, appel de la nature. Il garde le goût de l’absolu, la fascination pour l’inaccessible, l’angoisse d’être déçu. Cette tension fait le rêve et marque pour une vie.

artemis

Alain Corbin, historien du sensuel, décrit 19 filles qui ont hanté les rêves adolescents de l’antiquité à nos jours. Ou plutôt aux jours de la génération pré-1968 car après… rien n’a plus jamais été comme avant. Pilule, avortement, permissivité, féminisme, matérialisme hédoniste consommé, encouragement au sexe des médias, du cinéma, de la publicité – tout concourt à faire disparaître le rêve dans les fumées de l’avant. La schizophrénie chrétienne jusqu’alors coincée entre la maman et la putain, la Vierge et le bordel, est soignée par les journées de mai. Le rêve rejoint le réel et la fleur est déflorée avant même d’être épanouie.

fille nue caresse

Aujourd’hui, « les pédagogues commencent d’enjoindre les relations physiques dès la puberté », écrit Alain Corbin dans sa préface (p.23) ; l’ange fait la bête dès 9 ans parfois, bien avant les 17 ans (avoués) de « la moyenne statistique » – les profs de collège le savent bien. Il est vrai que, si cette pratique de nature était répandue, elle calmerait l’ivresse de pureté des fanatiques religieux frustrés, de quelques bords qu’ils soient !

nausicaa et ulysse nu paxton

L’imaginaire sentimental s’est créé de ces filles de légende, de papier, de peinture ou d’opéra jusqu’à l’âge récent du faire et l’abandon encore plus récent du lire. Aujourd’hui, l’imaginaire se nourrit des images, pas des fumées, et « la fille de rêve » ressemble fort aux gros seins et rauqueries du porno mal filmé. Mais jusqu’à la fin des années soixante, la beauté blanche aux yeux brillants et à l’abondante chevelure blonde du jeune corps souple élancé, au maintien réservé et tendre, remporte tous les suffrages. Elle ravit d’un « amour du commencement » (Chateaubriand), mystérieux de désir et d’innocence mêlés.

ophelie millais

Telles sont Artémis (Diane), « la grande beauté inaccessible à l’homme » (p.28) ; Daphné comme belle plante ; Ariane d’amour blessée ; Nausicaa aux bras blancs de pudeur qui sauva Ulysse naufragé tout nu ; Iseut, dame des pensées, inaccessible et enchanteresse par magie ; la Béatrice de Dante dans tout l’éclat vertueux de ses 9 ans ; la Laure de Pétrarque à 19 ans qui l’a saisi d’un éternel présent au souvenir ; la Dulcinée du Quichotte, robuste paysanne qu’il voit en noble dame éthérée ; la Juliette de Roméo qui ne peut accomplir son amour tragique ; l’Ophélie virginale abandonnée d’Hamlet et que la rivière engloutit ; la Belle au bois dormant réveillée par son Prince si charmant, avant d’avoir beaucoup d’enfants ; Pamela de Richardson, bien oubliée de nos jours mais que Diderot plaçait très haut ; Charlotte la tendre et bonne qui jamais ne se donna à Werther, qui en mourut ; Virginie dormant enlacée avec Paul au berceau, aussi naturellement nus que les firent la nature ; Atala, morte vierge dans l’imaginaire de Chateaubriand ; la sylphide du même, créée « par la puissance de mes vagues désirs » (p.129) ; Graziella de Lamartine, entrevue en Italie dans la pudeur de ses 16 ans ; Aurélia de Nerval, « assemblage de masques furtifs » (p.144) ; jusqu’à l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes, enfantine et grave à la fois…

atala girodet 1808

paul et virginie ados

yvonne de galais dans le grand meaulnes

paul et virginie enlaces tout nus nicolas rene jollain 1732 1804

Ces 19 figures de rêve résument les attentes, les espoirs, les idéaux des jeunes hommes ; ils désirent la pureté et l’union des âmes avant l’union des corps et des cœurs. Platonisme de l’idéal, amour courtois de la rétention, pudeur puritaine de l’abstention, élan maîtrisé de la sublimation… Mais le bouleversement anthropologique de la seconde moitié du XXe siècle a sévi : « elles sont donc évanouies, ces images féminines autrefois fascinantes », dit l’auteur (p.162). Ce livre est donc pour ceux de la génération d’avant 1960. Une nostalgie.

Alain Corbin, Les filles de rêve, 2014, Champs Flammarion 2016, 171 pages, €8.00

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Trop de choses à faire ? – s’organiser

Bientôt le bac, les mémoires, la thèse, les vacances. Ce qu’il y a de bien avec la jeunesse, c’est qu’elle remet en cause les évidences de l’âge mûr. Elle oblige à revenir avec des yeux tout neuf sur ce que l’on fait machinalement avec l’expérience, exigeant la revue des acquis. Ainsi de François : « mais comment fais-tu ? Moi, déjà avec un mémoire, je m’en sors pas. Qu’est-ce que ce sera quand j’encadrerai une équipe !… »

Réponse à François : s’organiser.

Durant les études comme durant le boulot, ce qui compte est de savoir où l’on va, en combien de temps et avec quoi. A partir de cela, il suffit de faire un plan et de s’y tenir. Une étape après l’autre.

Que veut-on de moi ?

  • Pour quel travail suis-je payé ? Quel est l’objectif du temps passé en classe ou au travail ? – Répondre à cette question permettra d’établir des priorités et de laisser l’accessoire à sa place.
  • Le but est-il un mémoire de recherche ? Pourquoi alors se disperser dans les lectures hors sujet ?
  • La fonction est-elle de gérer une équipe ? Pourquoi alors passer son temps à faire de l’administration ? Il faut savoir qui donne l’objectif, en parler avec ce chef ou ce prof, et s’y tenir.

Une fois l’objectif déterminé, quelle est mon univers d’intervention ?

  • Il y a ce que je dois faire moi. Il y a ce que je peux déléguer.
  • Outre ce qui fait partie de ma fonction, il y a ce qui n’en a pas l’air, par exemple voir ce que font les autres équipes ou comment avancent les autres recherches.
  • Enfin ce qui paraît inutile en pratique mais qui est éminemment utile en symbolique, comme participer à une réunion d’information, une conférence générale, être présent à une sauterie conviviale…

Après, eh bien il faut passer à l’acte ! Ce qui veut dire planifier, puis faire le bilan, enfin évaluer ce qui est réalisé.

  • Planifier signifie établir les priorités : important, un peu moins, pas du tout ; tout de suite, dans la journée, demain. Qui doit le faire : ou moi, ou je délègue. Où je dois le faire : à la maison, au bureau, en itinérance, en bibliothèque ou à l’extérieur ?
  • Faire le bilan consiste à voir chaque soir, chaque semaine ou chaque mois, si l’on a tenu son plan. Sinon pourquoi ? Comme on ne peut pas tout faire, il faut choisir ce qui importe, ce qui est utile, ce qui répond à l’objectif et à la fonction. Si l’on a prévu ce qui peut l’être, tout imprévu sera plus facile à intégrer car les priorités sont déjà claires.
  • Évaluer va plus loin que le simple bilan : les tâches ont été réalisées, certes, mais ont-elles été efficaces ? Comment faire mieux (ou plus vite, ou avec qui) les mêmes choses ? C’est ainsi qu’on progresse.

hyperactif

Dans l’action, il faut savoir dire non

  • L’hyperactif qui fait tout, tout le temps n’est pas efficace : il s’agite, il ne réfléchit pas, il se contredit, il fonce tout seul.
  • Travailler bien, c’est travailler rationnel et en équipe. Qui dit équipe dit réunion, documentation, communication, écoute, critiques, planification. Le contraire de l’urgence et du « moi je traite les problèmes dès qu’ils surgissent » ou du « je lis sur le sujet tout ce qui se présente ». Chacun son rôle, chacun son rythme. Le professionnalisme, c’est de faire ce qu’il faut quand il faut – pas tout, tout de suite.
  • Pareil pour un travail de recherche : il doit mûrir, hiérarchiser la documentation, la vérifier, sédimenter la réflexion à partir des faits, ouvrir à d’autres hypothèses.

D’où savoir dire non. Ce qui signifie se préserver pour l’essentiel. C’est l’autre nom de la responsabilité.

Il faut aussi savoir lâcher

  • Par exemple certaines prérogatives, si un collaborateur apparaît avoir acquis le niveau de compétence pour le faire. C’est « l’élever » que de lui confier la tâche ; en contrepartie il se sentira valorisé, il travaillera en confiance, donc mieux.
  • Lâcher aussi de cette rigidité qui dégénère souvent en « comportement administratif » (très célèbre en URSS où on l’appelait « komandirovka ») : certains détails « pas de notre ressort » peuvent s’accumuler, pourrir, puis exploser. Par exemple un siège inconfortable ou une heure de départ pour une assistante qui a des enfants, ou un circuit de documents où Untel est informé en retard.
  • En recherche, on ne peut pas tout lire, tout penser, tout savoir. Il faut hiérarchiser, faire des impasses, laisser des pistes ouvertes pour d’autres travaux ou d’autres chercheurs. La maîtrise du travail est acquise lorsque la main est légère : efforts faibles pour enjeux forts.
  • Lâcher enfin de temps en temps pour de vraies « vacances ». Il faut faire le vide (de ‘vacare’ en latin), prendre le temps pour autre chose. Pas toujours quand on le veut : il peut survenir un imprévu, ou une piste de recherche qu’il faut exploiter de suite. Mais prendre le temps de passer à autre chose permet de revenir tout neuf.

Comme la jeunesse.

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Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs

jim harrison bouquins laffont

L’écrivain sauvage Jim Harrison, né en 1937 dans le Michigan, a claqué au début de cette année comme un élastique trop tendu. Il a toujours vécu dans l’excès et la camarde l’a rattrapé d’une crise cardiaque à 78 ans le 26 mars 2016. Il faut dire que whisky, tabac, herbe et filles avaient composé le menu principal de ce grizzly aux grands-parents venus tout droit de Suède. Né dans un État sauvage, il a toujours eu la nostalgie des forêts et de la prédation : pêcher, chasser, cueillir des champignons, faire du bois…

« Partis vers l’Est, sans guide, avec mes cannes à pêche et de la nourriture séchée. Vivre en ermite. Deux kilos de tabac Bugler, du papier à rouler Zig-Zag, mais ni herbe ni whisky. Rencontrer fille indienne et niquiniquer… » p.142. Ces Mémoires fictifs des années 1956-1960 commencent en solitaire dans la forêt, au bord d’un lac, loin de toute vie civilisée. L’auteur se balade à poil ou presque, selon les heures des moustiques, il se baigne et boit l’eau pure, il lance des lignes à truites, il brûle du pin pour se chauffer, cuire et éloigner les insectes à coup de fumée de fougères.

Puis il se remémore moins son enfance, très peu évoquée, que ses années de jeunesse, surtout les bouteilles qu’il a descendues et les filles qu’il a baisées. En général dans les villes, là où elles travaillent, ce pourquoi cela n’a jamais accroché : lui voulait repartir dans la nature. Il a quand même récupéré Linda dans la vraie vie, avec qui il a eu deux filles, mais il la quitte à New York où il est de passage dans ce roman pour aller acheter du chinois à bouffer.

Wolf est son premier roman à 34 ans, après des années de poésies. Il s’y montre brut, en Hemingway mal dégrossi, peu soucieux du reste du monde. Un vrai nature writer américain. Ce sont moins les grands espaces qui le font bander que le retour sur l’intime. La tente, dans la forêt, est comme une mini-ferme où l’on est chez soi, seul avec ses pensées, la carabine chargée à portée de main à cause des énormes grizzlys qui n’hésitent pas à arracher la toile d’un coup de patte s’ils sentent à manger par-là, et la tête du campeur par la même occasion « comme il est arrivé à deux filles ».

michigan forest

Mais Harrison, qui se met en scène sous le nom du jeune Swanson, n’est pas un illettré. Il a beaucoup lu dans son isolement forestier enfant, où la famille élargie vivait en fermes rapprochées. Fenimore Cooper et la Bible, puis Rimbaud et Dostoïevski, Faulkner, Arthur Miller et Jack Kerouac ensuite. S’il a voulu se faire pasteur protestant à 15 ans, il a baisé une fille à 17 (qui en avait 14), puis de nombreuses autres filles. Cela l’a rattaché à la terre plutôt qu’au ciel, et aux proches plutôt qu’au prochain. Il est concret, Harrison, il aime toucher et expérimenter, l’abstraction ne lui sied pas.

D’où ce roman âpre et familier à l’écriture vigoureuse et crue comme un t-bone steak, il se pose en vagabond littéraire, travaillant ici ou là de ses muscles, sans le sou mais avec le ciel sur la tête. Une époque post-hippie et pré-écolo où le retour aux espaces vierges compte plus que la consommation urbaine, où les relations sont réduites à leur base : bouffer, baiser, dormir. Avec qui ? Là est la question.

Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs, 1971, Robert Laffont collection Pavillon, 1998, 265 pages, €21.50

Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs, avec 4 autres romans, Bouquins Robert Laffont 2010, 156 pages sur 770, €24.50

Le site Jim Harrison en français

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Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï

michel tournier le tabor et le sinai
Sur ce choc des métaphores bibliques s’ouvre une suite de 25 texticules sur des peintres et dessinateurs d’aujourd’hui, plus ou moins inconnus, dont quatre réflexions finales sur la photographie. L’auteur racole en ce « livre » les textes épars publiés ici ou là, sur commande ou par amusement. De nos jours il en aurait fait un blog. Au temps de Mitterrand, l’outil n’existait pas. Disons que ces textes sont mieux écrits que sur les blogs, mais aussi légers et personnels, sans autre intérêt que de cerner l’auteur un peu plus, si l’on s’y intéresse.

Vous lirez Kandinsky et Mac Avoy ou Yves Klein – mais aussi Fred Deux, Yves Levêque ou Igael Tumarkin. Le lecteur curieux trouvera nombre d’artistes à découvrir, plus ou moins séduisants selon ses envies. Michel Tournier a ce talent d’être toujours optimiste – ou peut-être n’écrit-il que sur ce sur quoi il trouve un quelconque attrait. Le style, toujours…

Huit pages sont consacrées à Pierre Joubert (1901-2002), illustrateur pour la jeunesse catholique de gauche qui a eu huit enfants, dont Michel Tournier, qui a grandi avec ses œuvres, fait « un maître de l’esthétique moderne » p.71. Son époque d’avant-guerre étalait sa laideur physique et vestimentaire sans complexe – cela faisait austère donc sérieux et bourgeois. Selon l’auteur, la jeunesse des Gi’s américains à la fin de l’autre guerre et l’arrivée en avion d’un Charles Lindbergh de 25 ans en 1927 « imposa définitivement le type du héros juvénile » p.74. Entre-deux guerre, les Jungvolk allemands et les scouts français laissaient « s’épanouir une esthétique de l’adolescent », des ados ardents et directs, sensuels et aventuriers. La jeunesse était née comme âge de la vie, non vouée à travailler dès la puberté, donc sans assurer les rôles sociaux convenus du mâle et de la ménagère.

Ado scout pierre joubert

Le culte de la nature et celui du bon sauvage mêlaient Rousseau et Kipling dans une proto-écologie en actes qui valorise l’élan plus que la maturité, « l’enfant non comme un adulte imparfait, mais comme un être achevé » p.77, éternel présent porteur éternel d’avenir. Michel Tournier, en découvrant une essence de type platonicien dans « le scout » de 10 à 14 ans, explique peut-être pourquoi la prêtrise catholique célibataire a été tentée plus que d’autres par la pédophilie. « L’adolescent joubertien est éternel et inaltérable » : un « enfant adulte » p.78, un ange directement créé par Dieu comme troisième sexe. Le pédophile ne s’intéresse pas à la personnalité en devenir mais au corps présent inaltérable ; il ne voit pas en l’enfant ou le prime adolescent une personne mais un archétype. Ce pourquoi il ne voit plus la différence entre l’être en devenir et l’adulte mais en fait un égal, donc un partenaire sexuel possible. Et comme toute femme est une Vierge pure ou une tentatrice diabolique et tout homme interdit, malgré les corps nus et torturés du Christ ou de saint Sébastien complaisamment étalés dans chaque église au vu des fidèles – le sexe des anges paraît comme innocent… A tort.

Il y a bien des réflexions qui peuvent naître de ces textes courts.

yves klein 1961 hiroshima The Menil collection Houston

« Je ne cherche pas, je trouve », a dit Picasso. Il aurait pu préciser : je trouve en riant, parfaisant ainsi son opposition à l’anti-créateur Pascal, l’homme-qui-cherchait-en-gémissant » p.92. Outre que l’on comprend bien l’aversion viscérale de Michel Tournier envers le catholique tourmenté Pascal, et à l’inverse son amour pour les ogres créateurs tels Picasso et Victor Hugo, ces phrases courtes claquent allègrement. Ce n’est pas le moindre plaisir de la lecture.

S’y dessine, par petites touches, une philosophie de la création qui choisit la couleur contre le dessin (p.99), la main gauche contre la main droite, l’expérience sensible contre la ratiocination abstraite, les Présocratiques contre Socrate (p.101).

sarthou le soleil joue sur l etang

Avec cette fulgurance à propos du portrait : « Quand l’humain est sacrifié à l’éternel, on voit se dresser les figures hiératiques et impersonnelles de l’art égyptien. Dans la caricature au contraire, c’est la part divine du portrait qui est oubliée. L’art du portrait tient en fait dans une exigence proprement contradictoire : rejoindre l’universel en approfondissant ce qu’il y a d’unique dans le visage d’un homme ou d’une femme, étroitement situés dans l’espace géographique et les âges de l’histoire » p.114.

Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï – essais sur l’art contemporain, 1988, Folio 1993, 209 pages, €8.20

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Stendhal et la province

Stendhal en ses Voyages en France est immergé dans la province. Il en est issu, il ne l’aime pas, il a en horreur toute sa ” petitesse bourgeoise “. Mais comme la France est essentiellement composée de provinces, il est forcé de composer. Et, parcourant cette France-là, il s’y intéresse, la découvre et la pense – c’est la vertu de voyager. Si les Français sont d’habitude (et faussement) mesurés à l’aune de Paris, tout étranger qui voudrait connaître ” la France ” aurait à passer plusieurs mois dans une ville de province, conseille Stendhal.

Certes, il lui faudra supporter ” l’air bête ” de tout le monde, la tyrannie de l’opinion dans les villages et les petites villes, la prétention de ceux qui ne connaissent rien d’autre que ce qui les entoure. ” Le signe caractéristique du provincial, c’est que tout ce qui a l’honneur de lui appartenir prend un caractère d’excellence “ (Saint-Malo, juillet 1837, p.320). ” Si le provincial est excessivement timide, c’est qu’il est excessivement prétentieux ; il croit que l’homme qui passe à vingt pas de lui sur la route n’est occupé qu’à le regarder ; et si cet homme rit par hasard, il lui voue une haine éternelle “ (Nivernais, 18 avril 1837, p.19). Cette petitesse de province qu’il raille reste parfois d’actualité, il en est maints exemples.

Le pire est ” l’ennui “, cet incommensurable ennui de province, la vie au ras des mottes, une hibernation à la russe, grisâtre, éternellement hors du coup. Des générations entières semblent s’y emmurer comme en mausolée, végétatives. La vie de province n’est-elle pas un interminable deuil où l’on renonce à tout sans avoir rien connu ni aimé ? Sauf près de la mer : ” La mer par ses hasards guérit le bourgeois des petites villes d’une bonne moitié de ses petitesses ” (Langres, 5 mai 1837, p.51). C’est à peu près ce que dira l’historien Fernand Braudel en opposant une France du large, ouverte sur le monde, à une France des paysans, ancrés dans leur glèbe et heureux que rien ne change.

stendhal memoires d un touriste

C’est pourtant en province qu’est la force de la France, sa profondeur. Stendhal note que c’est dans les villes de province que se rencontre cette jeunesse prête à tout et non contaminée par la fatuité parisienne, par sa révérence pour les ” statuts ” acquis. La jeunesse provinciale de son siècle en veut ; elle est l’avenir industrieux du pays. ” C’est l’antipode de la politesse de Paris, qui doit rappeler avant tout le respect que se porte à elle-même la personne qui vous parle et celui qu’elle exige de vous. Chacun ici, en prenant la parole, songe à satisfaire le sentiment qui l’agite, et pas le moins du monde à se construire un noble caractère dans l’esprit de la personne qui écoute, encore moins à rendre les égards qu’il doit à la position sociale de cette personne. C’est bien ici que M. de Talleyrand dirait : on ne respecte plus rien en France “ (Valence, 11 juin 1837, p.147).

Le Parisien sait tout, a tout vu, et regarde de haut quiconque objecte : ” Le pédantisme des savants de Paris est tout en réticences et en sourires de satisfaction. Ces messieurs vous font comprendre, avec une politesse exquise, qu’une découverte dont vous leur parlez ne peut pas exister, car ils ne l’ont pas expliquée. Ou bien c’est une chose extrêmement ancienne, oubliée et passée de mode, qui a été cent fois expliquée ” p.149. Et Stendhal d’ajouter : ” Ces savants deviennent gobe-mouches et bientôt pédants et académiciens (c’est-à-dire n’osant plus dire la vérité sur rien, de peur d’offenser un collègue) “ p.480.

Il faut faire la part de la torpeur d’époque, après le déchaînement révolutionnaire et l’ambition napoléonienne. Mais Louis XVIII et Charles X venaient de passer et la France d’alors s’éveillait à la modernité technique, industrielle, économique. Tout comme de nos jours après Mitterrand II et Chirac I puis II et Hollande I. ” La bonne compagnie de l’époque actuelle, seul juge légitime de ce que nous imprimons, a une âme de 70 ans ; elle hait l’énergie sous toutes ses formes ” (Bourgogne, 27 avril 1837, p.34).

Il fallait bien sortir de cette torpeur ! Car ” quel dommage que la patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais, perde cet esprit naturel piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure et de l’imprudence ! Déjà il ne se voit plus dans la bonne compagnie, et à Paris il s’est réfugié parmi les gamins de la rue. Grand Dieu ! allons-nous devenir des Genevois ? “ Ainsi parlait Stendhal à Fontainebleau le 10 avril 1837 (p.6). Au contraire, ” le grand malheur de l’époque actuelle, c’est la colère et la haine impuissante. Ces tristes sentiments éclipsent la gaieté naturelle au tempérament français. Je demande qu’on se guérisse de la haine, non par pitié pour l’ennemi auquel on pourrait faire du mal, mais bien par pitié pour soi-même. Le soin de notre bonheur nous crie : ” chassez la haine, et surtout la haine impuissante ! “, (Lorient, 7 juillet 1837, p.295). Ne croirait-on pas lire un pamphlet contre la gauche dont le seul programme fut ” l’anti-Sarko ” ? ou contre la droite, dont la seule critique à l’encontre de Hollande fut contre Taubira et son mariage gai ?

Prenez l’exemple de Bordeaux, qui fut rattachée à la France par Charles VII en juin 1451 : ” En s’unissant à la France, Bordeaux tomba dans une monarchie absolue, où le favori décidait despotiquement de tout ; de là ses fréquentes révoltes (…) Il était naturel que Montaigne et Montesquieu naquirent dans ce pays qui, du gouvernement raisonnable, était tombé dans le favoritisme, et s’en irritait d’autant qu’il ne s’avouait pas nettement son cas. Les esprits à Bordeaux n’étaient pas avilis par l’habitude de la servilité “ (Bordeaux, 9 avril 1838, p. 646).

Est-ce ce qu’il faut souhaiter à la gauche comme à la droite pour que la France soit enfin bien gouvernée ? Car le pouvoir trop centralisé engendre la petitesse, l’infantilisme, le ressentiment. Voyez le fonctionnaire, note Stendhal : ” étudiez la vie de cet homme. Vous verrez peut-être qu’abreuvé de mépris, poursuivi par la crainte du coup de bâton ou du coup de poignard, comme un tyran, sans avoir le plaisir de commander comme celui-ci, il ne cesse de songer à la peur qui le ronge qu’au moment où il peut faire souffrir autrui. Alors, pour un instant, il se sent puissant, et le fer acéré de la crainte cesse de lui piquer les reins. Appliquez-lui le remède indiqué par le célèbre Cuvier : ” traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens de subsistance, essayez de deviner ses manières de faire l’amour, vous verrez… “ (Lorient, 7 juillet 1837, p. 296).

Ironique, mordant, réaliste, acéré – Stendhal est plus que jamais de notre époque !

Stendhal, Voyages en France, Gallimard Pléiade 1992, 1664 pages, €70.00
Stendhal, Mémoires d’un touriste, Folio 2014, 848 pages, €10.40
e-book format Kindle, €9.99

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Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

michel tournier vendredi ou les limbes du pacifique
Premier livre publié de l’auteur, il obtint aussitôt le Grand prix du roman de l’Académie française. C’est qu’à la fin de ces années 60 structuralistes, Michel Tournier parvient à faire entrer en littérature les grands mythes de l’humanité, revisités de manière allégorique et gourmande. L’époque était Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, René Girard, tous partisans d’observer non le monde mais ses structures, non les gens mais leurs interrelations. Michel Tournier se pose en philosophe écrivain : il reprend le mythe de Robinson et celui du Bon sauvage pour les mêler et voir ce qui en résulte.

Contrairement à ceux qui ne l’ont probablement pas lu, il ne « décalque » pas Daniel Defoe, mort en 1731 ; il fait de Robinson Crusoé un homme plus proche des Lumières, naufragé en 1759, retrouvant ses compatriotes du voilier hors des routes en 1787, deux ans seulement avant la prise de la Bastille. Ce n’est pas par hasard : l’individualisme croissait, l’humanité cherchait à se libérer des chaînes et des carcans, du couple obligé, du féodalisme et de la religion. Solitaire sans l’avoir voulu (encore qu’on ne s’embarque pas pour le « Nouveau » monde en laissant femme et enfants sans volonté de rupture), Robinson explorera les confins de la solitude absolue (enfin libre !) avant de s’apercevoir combien autrui est nécessaire et doux (entre égaux).

Contrairement au commentaire répugnant laissé par un obsédé sur Amazon, Robinson ne « s’amourache » pas d’un jeune sauvage (qu’il veut tout d’abord tuer pour ne pas être dérangé, ce que son chien fait rater), ni « d’une chèvre » (le commentateur a-t-il seulement « lu » le livre ?), ni ne « récupère un jeune enfant de 10 ans » (le mousse en a 12, à l’aube de la puberté, et a choisi lui-même de quitter le navire où il était, en fils de pute, dressé à coup de garcette) ! Il est étonnant de voir combien la hantise sexuelle peut déformer la lecture et voir d’une autre couleur la réalité même. On peut admirer la ligne d’un bel animal sans avoir envie de le baiser ! Pourquoi en serait-il autrement d’un sauvage adolescent ou d’un mousse malheureux ? L’ordure est dans l’œil de l’obsédé, pas dans le livre, et laisse entrevoir chez le monomaniaque d’Amazon tout un monde obscur de pulsions refoulées que Gilles Deleuze décrit très bien dans sa postface (par ailleurs indigeste).

Débarrassé des scories d’une lecture trop datée et superficielle, Vendredi conte le choc des civilisations avec la sauvagerie – ou plutôt du préjugé occidental sur la supériorité biblique et technique de sa culture, confronté à la vie de nature où les mœurs sociales existent, mais différentes (passant par le meurtre de la victime émissaire), et où la relation au milieu naturel n’est pas d’en être « maître et possesseur » mais de s’y fondre, en harmonie. « Le fond d‘un certain christianisme est le refus radical de la nature et des choses, ce refus (…) qui a failli causer ma perte » p.51.

Dès les premières pages, le ton est donné : Robinson se voit dévoiler son avenir au tarot, par un capitaine luthérien plus soucieux de son confort que d’observer la route. Le Démiurge est à la fois organisateur et bateleur, son ordre est illusoire. « Rien de tel pour percer l’âme d’un homme que de l’imaginer revêtu d’un pouvoir absolu grâce auquel il peut imposer sa volonté sans obstacle » p.8. D’ailleurs, dès sa première rencontre avec un être vivant sur l’île, il tue.

C’est qu’il a été élevé Quaker, « pieux, avare et pur » – ces trois tares induites par la religion du Livre. Au lieu de révérer la nature et de s’y couler, il pose un Être extérieur au monde qui le commande a priori ; au lieu de jouir paisiblement de ce qui l’environne, il dresse, il torture, il amasse, il s’enclot en forteresse ; au lieu d’accepter le monde tel qu’il est et sa propre nature, il se fait une image à laquelle il doit obéir. D’où névrose, refoulement, tourments. « Je veux, j’exige que tout autour de moi sait dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel » p.67. Il se roule nu dans la boue de la souille, il se rencogne au creux le plus profond de la grotte comme dans un ventre de mère, dénombre toutes les « richesses » de son île qu’il nomme Speranza, cartographie et baptise les lieux, il emprisonne les chèvres pour les traire, laboure la terre pour planter, déplante des cactées pour en faire un jardin, entoure de palissade et de pièges sa demeure, met en place une clepsydre pour décompter le temps, instaure des lois (au chapitre IV) et se fait un « devoir » d’obéir à des règles administratives et morales – alors qu’il est tout seul. « Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu » p.50.

Les vêtements ne lui sont d’aucune utilité dans ce climat tropical mais il les garde, éprouvant « la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l’enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l’homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s’offrir sans danger » p.30. Seul, il est vulnérable et sans défense. Au point d’avoir une hallucination, un galion espagnol qui pique sur l’île et long la plage avec sa fille défunte à la poupe. Sa solitude explore la voix minérale du ventre de la grotte, la voie végétale de jouir dans la terre pour y voir naître des mandragores – mais rien de cette expérience aux confins (dans les « limbes ») n’est satisfaisant : il lui manque autrui.

C’est autrui qui va lui faire découvrir un autre monde – ou plutôt une autre façon de voir le même monde, plus libre, plus apaisé. Il avait confusément perçu cette autre façon d’être, mais son être social et religieux le refusait de toutes ses forces. « Pendant un bref instant d’indicible allégresse, Robinson crut découvrir une ‘autre île’ derrière celle où il peinait solitairement depuis si longtemps, plus fraîche, plus chaude, plus fraternelle, et que lui masquait ordinairement la médiocrité de ses préoccupations » p.94.

Il sauve malgré lui son sauvage p.144, à peu près à la moitié du livre. Désormais, c’est Vendredi qui va devenir le personnage principal, autre glissement avec Defoe. Il nomme l’Araucan (« mâtiné de nègre » p.146) du jour de la semaine (encore qu’il ait oublié le calendrier durant ses premiers mois). Mais Vendredi est le jour de Vénus, la déesse nue sortie de l’onde, tout comme l’adolescent (« je serais étonné qu’il ait plus de 15 ans » p.147) venu de la mer en pirogue avec ses tortionnaires et dénudé d’un coup de machette pour le sacrifice.

Il va au début le coloniser, étant maître de sa vie puisque ses congénères l’ont symboliquement tué. Mais le jeune homme est svelte, nu, animal et son rire explose devant toutes les simagrées bibliques et corsetées du Blanc. Il marque le contraste du sauvage et du civilisé, de la liberté et de la contrainte, du jeu et du travail, de l’aisance du corps et du carcan des vêtements, du présent et du futur, de la joie et de la méchanceté, de la dépense et de l’avarice, de l’innocence et du péché. Rien de moins. Exit la Bible comme corset moral et la technique comme contrainte sur la nature, place à l’harmonie avec le milieu, au développement durable ! L’aventure hippie mourait de ses derniers feux, après l’explosion de mai 68.

« Vendredi redressé, cambré dans la lumière glorieuse du matin, marchait avec bonheur sur l’arène immense et impeccable. Il était ivre de jeunesse et de disponibilité dans ce milieu sans limites où tous les mouvements étaient possibles, où rien n’arrêtait le regard » p.160. Vendredi va initier Robinson à la vie « sauvage », à cette Grande santé solaire d’avant le christianisme, au message de Nietzsche. Robinson devient Zarathoustra (cité p.237), brûlé au désert, ahanant en montagne, avant de redescendre, apaisé, vers la vallée pour enseigner aux hommes. Robinson était le chameau « tu-dois », Vendredi est le lion qui se rebelle et inverse l’ordre moral et l’ordre imposé artificiellement à la nature par Robinson. Robinson ne pourra opérer sa troisième métamorphose en enfant, « innocence et oubli, un nouveau commencement » selon Nietzsche, que lorsque son sauvage l’aura quitté.Vendredi fornique la terre aux mandragores et fume la pipe par imitation ironique, gaspille la nourriture amassée et tourne en dérision les cérémonies grotesques du dimanche. Il va faire exploser par inadvertance la réserve de poudre de la grotte, pulvérisant toutes les constructions du naufragé.

Il agit naturellement, sans volonté de nuire, innocent. Dès lors, Robinson va être obligé de vivre comme lui, en égal. Vendredi est un être solaire, hanté par l’espace. Il grimpe au sommet des arbres, s’élance sur les rochers comme un cabri, lutte avec le vieux bouc (qui ressemble au Robinson barbu des origines) et le vainc, fait de sa peau un cerf-volant et de son crâne et de ses boyaux une harpe éolienne. Il choisira de rester sur le voilier lorsqu’il accostera, émerveillé de la cathédrale de cordages et de toiles de la mâture. Vendredi est analogue à Apollon, dieu de la lumière et fils de Zeus.

Robinson découvre la nature, et son corps. « Il découvrait ainsi qu’un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi – par une manière de narcissisme naissant – peut être non seulement un meilleur instrument d’insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnon fidèle et fort » p.192. Les deux sens du mot grâce, « celui qui s’applique au danseur et celui qui concerne le saint » p.217 peuvent se rejoindre dans la vie Pacifique. Vendredi va, « drapé dans sa nudité. Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d’elle » p.221. Le Vendredi est le jour de Vénus et le jour de la mort du Christ. Michel Tournier en fait un symbole – et donne son titre au livre : naissance de la beauté païenne et mort du moraliste puritain (p.228).

A l’attention des obsédés sexuels hantés par la baise toujours et partout, il est clairement écrit p.229 que « pas une seule fois Vendredi n’a éveillé en moi une tentation sodomite ». Il est « arrivé trop tard », la sexualité de Robinson étant « devenue élémentaire », mais c’est surtout parce que Vendredi l’a fait changer d’élément, il l’a converti à son panthéisme solaire, Ouranos étant le ciel du panthéon grec, le symbole de l’énergie vitale. Une « libido cosmique », dit Gilles Deleuze.

michel tournier vendredi ou la vie sauvage

Et voici qu’au bout de 28 ans aborde pour l’aiguade un voilier anglais racé. Vendredi se laisse tenter par l’aventure, mais pas Robinson, qui s’est trouvé lui-même. Il a peur d’être seul mais il découvre dans un trou de rocher le mousse de 12 ans Jaan, maladroit et cinglé de garcette, qui s’est sauvé et veut rester avec le seul être qui l’ai regardé d’un œil bon. Désormais, il sera Jeudi, fils de Jupiter (Zeus), dieu du ciel, de la lumière et du temps. Le presque adolescent est roux comme Robinson, son double de chair. Tel Zarathoustra, l’on imagine qu’il va élever le mousse vers la lumière et la sagesse, en même temps que vers l’âge adulte. Après s’être trouvé, transmettre.

Ce beau roman symbolique, mûri des années avant publication, garde son succès, conforté par une langue étincelante et ciselée. Le monde sans autrui est un monde pervers, analyse Deleuze dans sa postface datée de 1969 (première édition de Vendredi). Avis aux narcisses contemporains qui croient se suffire à eux-mêmes dans leur égoïsme…

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, édition augmentée 1972, Folio 1974, 283 pages, €7.10
e-book format Kindle, €6.99
La version allégée en forme de conte pour enfant :
Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50

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La tête de l’emploi

L’emploi est le casse-tête du président. Lui qui a « fait » HEC, la grande école de commerce française que le monde nous envie, aimerait bien agir pour qu’il y ait plus de travailleurs qui travaillent, plus d’entreprises qui créent des emplois. Mais comment faire ?

Déjà en défaisant ce qu’il a malencontreusement fait… Trop d’impôt tue non seulement l’impôt, mais aussi l’emploi, car l’investissement ne repart pas tant que la demande ne s’élève pas. Or c’est par l’entreprise que tout commence, puisque le modèle soviétique du tout État a lamentablement échoué – même si les grondeurs de la gôch morââl ne s’en sont pas aperçu.

2013 1990 recettes fiscales % pib france

Faut-il redistribuer du pouvoir d’achat ? Ce qui fut fait vaguement en 2015 montre que les consommateurs se précipitent sur les importations : mais pourquoi donc la France est-elle incapable de fabriquer des berlines BMW mais de moyennes Renault), des smartphone Apple (mais de la banalité Archos) ou des ordinateurs Dell (après le flop Thomson) ? Des décennies d’incurie d’État, de réglementation précautionneuses effrénées, d’administration tatillonne, de fiscalité valsant sans cesse, d’application aux salaires bruts de cotisations qui devraient faire partie de l’impôt national – mais à condition qu’il soit à la source, comme les cotisations – font que les entreprises hésitent à investir en France. Plutôt créer une filiale ailleurs, dont les coûts sont moindres et les règlementations plus stables.

2014 specialisation sectorielle france

Faut-il encourager la recherche publique ? Ce que font les États-Unis avec leurs programmes militaires au sens large, qui vont de l’espace aux puces électroniques en passant par les services de transmission et les technologies de productivité. Ces programmes de recherche publique se diffusent dans les entreprises via la technologie. La France n’a jamais su sur quel pied danser depuis de Gaulle, qui était pratiquement le seul à avoir compris comment fonctionnait le capitalisme régalien américain.

2013 barrieres administratives a creation de societes

Faut-il encourager l’initiative et la prise en main des gens par eux-mêmes ? C’est un peu tard et sans aucun lien pourtant avec l’éducation et la formation, qui devraient former les esprits à être libres et responsables… La formation, parlons-en, macquée aux syndicats, qu’ils soient patronaux ou politisés, est réservée à une élite cooptée par le choix syndical – très peu représentatif des salariés, d’ailleurs. D’autre part, à la racine, comment l’école élitiste matheuse française pourrait-elle inciter quiconque à créer son entreprise ? Elle prépare plutôt à une carrière terne et confortable de fonctionnaire, bien formaté scolaire, répétant ce qu’on lui a appris (notamment que tout est calculable) et respectueux des anciens. Une école qui vise à « reproduire » la société plutôt qu’à libérer peut-elle contribuer à l’emploi ? La réponse est NON.

Ah, l’autoentreprise ! Puisque les emplois « aidés » sont un échec flagrant avec moins de 300 000 faux emplois à 80% dans le public et les zassociations, François Hollande a présenté l’auto-emploi comme énième plan « d’urgence » sur le chômage (il est temps, à 15 mois de la présidentielle…). Pas de boulot ? Auto-employez-vous ! C’est ainsi que « le grand service » de l’emploi (la gauche n’a jamais peur de l’enflure), renommé Pôle, invite à d’innombrables « stages » mal ficelés et mal présenté par des non-formés à la formation – pour créer votre autoentreprise, votre microentreprise (EURL ou SARL), votre mise en libéral ou, faute de mieux, au portage salarial. Le mot d’ordre est : plus jamais d’emploi à durée indéterminée. Autrement dit (poliment) : débrouillez-vous ! A quoi sert donc cette agence pléthorique de semi-fonctionnaires ? A-t-on besoin d’autant de monde pour redistribuer l’aide sociale ?

2015 2008 investissement des entreprises france

L’autoentreprise est la précarité institutionnalisée avec la bénédiction de Pôle « emploi ». Vous travaillez à la pièce, selon les missions, payé tout petit car la concurrence est rude et sans aucune garantie d’obtenir une autre mission. Mais ces intermittents de l’emploi n’ont pas l’avantage de la pression intello de gauche qu’est celle des intermittents du spectacle -elle-même financée uniquement par les salariés du privé via l’Unedic ! Pas de régime aménagé pour eux ; pas de droit du travail rénové – mais les piaillements de vierges effarouchées du « socialisme » et des syndicats à majorité fonctionnaires. Où est-elle, l’injustice ? Chez les copains et les coquins du parti, tout à leurs petits jeux du ‘c’est moi qui ai la plus grosse’ (part de l’héritage de gauche) ? Pourquoi donc, à votre avis, les gens se moquent-ils de « la politique » et, quand ils votent, détestent-ils la gauche ? Et notamment les ringards tels Martine Aubry, Christian Paul ou Gérard Filoche ? Le droit du travail est-il « sacré » comme un Coran qu’on ne doive SURTOUT pas y toucher ? Alors que les Allemands et les Espagnols l’ont fait – et qu’ils ont MOITIE moins de chômeurs. Au fond, les socialistes et les apparatchiks des syndicats se moquent des chômeurs – des loosers. Ils préfèrent les statuts acquis et les travailleurs en emploi ; les autres, les jeunes, les seniors, les chômeurs, ils s’en foutent. Ce pourquoi ces catégories exclues votent Front national…

Depuis quelque temps l’image de l’entreprise privée et de l’associatif progresse car la désillusion est profonde à l’égard de l’Etat-providence qui se délite de toutes parts. Le modèle social du socialisme et les zacquis du syndicalisme hérissent de plus en plus : ils restent tout en conservatisme et en réaction. Le monde change et ils voudraient que rien ne change ?

La jeunesse préfère se débrouiller par elle-même et s’auto-organiser. La mode des « réseaux sociaux », venue des États-Unis (et ni des gens de gauche ni des syndicats français), les incite bien plus que l’Éducation nationale à créer par eux-mêmes, même s’ils n’ont guère appris à penser. Ce pourquoi un jeune et fringant Emmanuel Macron a plus de succès qu’un vieux et poussif François Hollande ou qu’un ronchon autoritaire Jean-Luc Mélenchon.

2014 2009 solde net emplois france

Ceux qui veulent l’autorité tenteront Marine plutôt que les faux durs des politiciens à promesse, Hollande et Sarkozy en premier. Mais les libertés sont tellement préférables pour la jeunesse que les extrêmes n’intéressent guère que les vieux aigris : petits intellos fonctionnaires à gauche (le vivier de Mélenchon) et petit-bourgeois hantés par le déclassement à droite (le vivier des Le Pen). les jeunes préfèrent ne pas voter. De toutes façon, ils choisiraient des menteurs qui ne rêvent que de fourrer leurs pattes en plein dans la confiture et se moquent du sort des citoyens.

L’emploi est le symptôme d’une société. Hollande a raison de s’en préoccuper – mais tort de l’avoir pris à la légère depuis son élection. S’il n’impose pas le 49-3 sur le texte El Khomri, se sera une mesurette de plus, une réformette pour soubrette, de quoi se moquer un peu plus du modèle politicard impuissant qui agite ses petits bras sans effet.

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L’ouverture comme état d’esprit

Ouvert, fermé, un esprit occidental ne conçoit pas qu’il puisse en être autrement – imaginez une porte. Noir ou blanc, bien ou mal, 1 ou 0 – l’Occident ne fait pas dans la nuance, peut-être parce qu’il se croit « à l’image de Dieu » et que tout le reste est vile matière…

Quand la porte est fermée tout va bien : on est dans son domaine, au chaud, entre soi.

Dès que la porte s’ouvre commence la crainte, le frisson, l’aventure. Qu’y a-t-il donc au-delà de la porte ouverte ? La jeunesse est curieuse, elle désire y aller voir, explorer ; elle réagit par l’excitation. L’âge rassis est revenu de tout, il aspire au repos, à surtout que rien ne change ; il réagit par le refus. Réactif ou réactionnaire, il faut choisir.

pierre bonnard fenetre

Une fenêtre ouverte ? – ce n’est pas l’air du printemps, c’est le rhume qui rentre !

« Tout le monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que « c’est une pitié de rester enfermé à la campagne » et qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors. « Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté » (Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1).

ouverture chemise

Une chemise qui s’entrouvre ? – c’est obscénité adolescente, âge qui ne sait pas se tenir, sans cesse travaillé du dedans. Swann s’émeut de l’ouverture du corsage d’Odette lorsqu’il lui refixe ses fleurs de catleya :

« Pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore «faire catleya», devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique—où d’ailleurs l’on ne possède rien—survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié » (id. 2. Un amour de Swann).

Une porte qui s’ouvre ? – et voilà le dehors qui s’instille, l’étranger, le virus, le différent qui remet en cause, inocule le mal et bouleverse !

« Puis, nous poursuivions notre route jusque devant leur porte cochère où un concierge différent de tout concierge, et pénétré jusque dans les galons de sa livrée du même charme douloureux que j’avais ressenti dans le nom de Gilberte, avait l’air de savoir que j’étais de ceux à qui une indignité originelle interdirait toujours de pénétrer dans la vie mystérieuse qu’il était chargé de garder et sur laquelle les fenêtres de l’entresol paraissaient conscientes d’être refermées, ressemblant beaucoup moins entre la noble retombée de leurs rideaux de mousseline à n’importe quelles autres fenêtres, qu’aux regards de Gilberte » (id. 3. Nom de pays).

Alors un esprit qui s’ouvre, parlez ! – c’est la remise en cause, l’hérésie, le chamboulement des façons de penser, en bref « le mal ».

« Les deux sœurs de ma grand’mère, vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit, déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif — ayant fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui leur étaient chers — mettait alors au repos ses organes récepteurs et leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie » (Du côté de chez Swann, 1).

Le latin populaire, d’où vient le mot, dit bien le sentiment d’effroi de « l’ouverture » : un trou béant. Une image de l’enfer pour ces gens du bas-empire subissant invasion sur invasion, délitement de l’État et querelle des chefs. C’est fou ce qu’un pays peut conserver d’histoire lointaine dans son mental.

  • Ce n’est qu’au « beau 13ème siècle », en ce temps optimiste d’explosion démographique, que le mot « ouverture » va désigner l’action d’ouvrir, toute simple.
  • Ce n’est qu’au « siècle des découvertes », ce 15ème siècle optimiste où la terre se dilate et où l’on découvre des hommes différents, que le mot « ouverture » va prendre son sens abstrait d’aborder un sujet, d’entreprendre, de négocier – tout ce qui « commence ».
  • L’« ouverture d’esprit », elle, ne date que de l’extrême fin du 17ème siècle, juste lorsque commence ce « siècle d’or de la pensée française », optimiste, qui donnera les encyclopédistes et les libéraux, puis entraînera la chute des vieilleries d’Ancien Régime.
  • L’ouverture ne s’appliquera aux successions qu’au « siècle bourgeois », vers 1835, lorsque les paysans enrichis par la spéculation sur les biens du clergé, et confortés par le Code Civil Napoléon, prendront la mentalité d’accumuler… C’est fou ce qu’un pays peut conserver d’histoire sociale dans sa langue.

Evgeny Mokhorev famille a la fenetre

Ouvrir déplace ce qui empêche le libre passage. Telle est la définition « dès les premiers textes (1080) » que relève le Robert historique de la langue française dirigé par Alain Rey (1998). C’est aussi, notez-le bien, la définition du libéralisme dès sa fameuse devise première : « laissez faire, laissez passer ». L’inverse d’ouvrir est « fermer » : fermer les frontières, fermer l’accès au pouvoir, fermer les négociations, fermer les yeux, fermer son esprit. Déplorons-le, c’est trop souvent la pensée de « la gauche » en France, qui ne rêve de « changer la vie » que pour mieux enfermer l’homme dans la chimère de « l’homme nouveau ». Cela sous la contrainte d’État, guidé par la Morale et inspiré par quelques textes « gravés dans le marbre » (sinon « scientifiques »). Point d’ouverture à qui connaît de soi La Vérité ! Pravda jamais ne ment, foi de Lénine.

Aujourd’hui (cela n’a pas toujours été le cas), la gauche apparaît figée en politique, protectionniste en économie, conservatrice dans le domaine social malgré des réformettes, sans idée autre que de suivre aveuglément le gai et le spontané dans le domaine des mœurs. A l’inverse, c’est la droite (sauf l’extrême) qui prône la rupture, l’ouverture, la réforme. N’est-ce pas drôle ?

De quoi dérider ces fronts trop sérieux des cléricaux de tous bords. Barbus, austères, économes – chez les cohortes socialistes, ça ne rigole pas ! Dommage car, répétons-le, l’ouverture est l’apanage de la jeunesse, tout ce qui donne du neuf : le jour, l’entrée, la brèche, la lumière, l’orifice, le passage, l’échancrure, la vue.

« Un réveil d’enfants, c’est une ouverture de fleurs », disait Victor Hugo dans Quatre-vingt-treize.

La gauche manque d’être jeune, la droite se renouvelle-t-elle ? A quand la relève ?

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Michel Tournier, Les Météores

michel tournier les meteores

J’avais lu en 1972 ‘Le roi des aulnes’, puis ‘Vendredi’. Les deux romans m’avaient passionné, surtout ‘Vendredi’. Cette méditation sur la solitude, sur l’île déserte comme univers miniature, sur le mythe individualiste de Robinson, sur l’utopie de rebâtir un monde à son idée, sans lien d’aucune sorte avec « la société » dans ces limites de la vie qui sont comme une enfance. Je n’ai pas aimé le personnage principal du ‘Roi des aulnes’, garagiste difforme et myope, d’une sexualité fangeuse. Mais j’ai apprécié le séjour en Allemagne nazie, époque qui permettait pratiquement toutes les expériences et pays rude encor primitif, d’une beauté sauvage. Le début des années 1970 était fasciné par le rigorisme botté, peut-être en réaction au laxisme sexuel et à la paresse prônée – croyait-on – par Mai 68. Michel Tournier aimait l’Allemagne, la jeunesse, le début de l’adolescence, notamment des garçons entre 12 et 15 ans. Il a connu le nazisme de 9 à 12 ans lors de séjours linguistiques en Allemagne, avant la guerre. Devenu écrivain par hasard, il a prospecté les grands mythes humains : le Sauvage, l’Ogre, la Gémellité.

Ce qui me ravissait surtout dans ses premiers livres était cette capacité de l’auteur à évoquer une atmosphère, à faire naître un climat psychologique depuis les corps physiques – en une communion cosmique, organique, au milieu d’une forêt de symboles. J’aime, chez Tournier, cette importance qu’il accorde à l’enfance, la formation de la personnalité par les sens et les contacts mêlée à la faculté onirique ; j’aime la sensualité de ses personnages avec les éléments bruts ; j’aime les évocations mythiques, ces associations d’idées et de passions que suscitent, chez ces êtres, des mots et des choses, des gestes quotidiens. Ils puisent leur puissance dans les profondeurs de l’inconscient et c’est tout cet arrière-plan archaïque qui parle.

Et puis cette merveille : le style. Le vocabulaire riche allie la précision à l’intimité du sens, extrayant tout le suc de chaque mot pour le faire signifier dans sa totalité. Je ne serais pas étonné que Michel Tournier soit difficile à bien traduire en langue étrangère.

Toutes ces qualités, je les ai retrouvées dans ‘Les météores’, améliorées peut-être, mûries par le temps et l’expérience.

Tels Castor et Pollux, Jean et Paul sont de vrais jumeaux que rien ne peut distinguer l’un de l’autre, au point que l’on appelle chacun Jean-Paul. A travers leur histoire, l’auteur donne une pénétrante analyse de cette « faim du semblable », de cet être complémentaire que chaque être humain cherchera sa vie durant. Il est autre mais reflète, il apaise l’angoisse d’exister parce qu’il comprend, il aime de tendresse et satisfait le sexe – en bref le double fait retrouver la quiétude matricielle, nostalgie intime de l’âge d’or personnel : le parfait amour.

castor et pollux

Michel Tournier voit l’apothéose du couple humain dans la paire de jumeaux. Nulle intimité ne saurait être plus parfaite, il s’agit vraiment d’un seul être en deux endroits de l’espace, d’une seule âme « déployée » en deux corps identiques. Le jumeau est attiré vers le jumeau comme Narcisse au miroir. Une force quasi magnétique se crée, un réseau d’échanges continuels sur tous les plans depuis la naissance : physiques, affectifs, mentaux, spirituels. Le « jeu de Bep » est un rituel compliqué issu d’affinités et de souvenirs identiques ; « l’éolien » est un langage secret d’initié, formé de mots, de gestes, de mimiques à la signification immédiate et plus chargée de sens que les mots des « sanspareils » – ceux qui n’ont pas de jumeaux. Les « frères pareils » communiquent totalement, obligés pour cela d’inventer un autre langage que celui du commun, pour leur usage exclusif.

L’auteur explore les autres formes de couples, homosexuels et hétérosexuels, mais nul ne pourra seulement approcher la perfection des jumeaux dans la communication, cette entente absolue qui pousse l’empathie au plus haut degré. Chacun est enfin vraiment compris par l’autre, ce qui n’arrive jamais aux humains normaux. Le couple des parents, Édouard et Maria-Barbara, est insatisfait. Édouard passe la majeure partie de son temps à Paris, assouvissant son désir sur le sein de maîtresses éphémères, cherchant toujours celle apte à le comprendre et ne la trouvant jamais ; il revient parfois dans la propriété bretonne parce qu’il ne trouve au fond de tendresse qu’auprès de son épouse, perpétuellement enceinte. L’oncle scandaleux, prénommé évidemment Alexandre, ce prince des homos, cherche auprès de « proies » plus éphémères encore le sexe sans la tendresse. Car le jeu est de conquérir et de marquer son territoire, pas d’aimer au sens plein. Le mariage « de raison » serait-il la solution, faisant la part des désirs contradictoires ? Le livre dénonce cette imposture avec la belle Fabienne, lesbienne qui se marie avec un homme médiocre pour donner le change social et assurer la liberté de ses désirs. Paul fera plus tard échouer les fiançailles de son frère jumeau Jean parce que le vrai couple ce sont eux, les jumeaux, qui en détiennent le secret. Est-il un couple « idéal » ? On pourrait le croire avec Ralph et Deborah parce qu’ils sont riches et beaux, donc libres de vivre retirés dans une île de la Méditerranée qu’ils ont aménagée en oasis.

Toutes ces tentatives se heurtent aux désirs, aux passions, à l’époque. L’amour est impossible sauf avec son semblable. Maria-Barbara meurt en déportation et Édouard de chagrin ; Alexandre est poignardé sur les docks de Casablanca ; Deborah meurt d’un cancer et Ralph sombre dans la boisson au milieu de leurs jardins-univers détruits… La leçon ? Le couple géniteur est un divorce permanent entre désir sexuel et besoin de tendresse ; les enfants grandissent tout seul et vont vivre ailleurs leur vie. Le couple sans enfants n’est qu’une solitude à deux, ni le confort ni l’argent ne parvient à éviter que l’entente ne se délite, car l’un vieillit plus vite que l’autre. Le couple lesbien n’est qu’un pâle et fade reflet du couple homosexuel parce que – dit l’auteur – la femme a plus besoin que l’homme de sécurité et de tendresse, et d’un enfant à aimer. Quant au couple mâle, par sa quête du semblable, du frère, il se rapproche du couple parfait mais n’est qu’un ersatz contrefait et éphémère des vrais jumeaux.

Le couple gémellaire est, lui, riche de toutes les possibilités et facteur d’épanouissement. Même si l’un des frères-pareils, saisi de vertige par l’effet miroir de son frère et aliéné d’être à deux exemplaires, cherche à briser l’union, à scinder l’œuf clos, stérile, éternel. Les jumeaux mythologiques se battent et s’entretuent avant de fonder des villes ou des devoirs. Romulus tue Remus, Etéocle massacre Polynice, obligeant Antigone à se révolter contre les lois de la cité. Jean fuit Paul à travers le monde, poussé par le démon du voyage qui l’appelle sans cesse « ailleurs », jusqu’à ce qu’il parvienne à se fondre un jour dans le cosmos. Le jumeau déparié retombe alors dans le monde turbulent des météores qui le ballottent et le poussent, comme le vent fait d’un nuage. Il poursuit son frère pour ne pas le « perdre », mais aussi pour vivre les mêmes expériences et prolonger la fusion. Il s’enrichit peu à peu de la substance de son jumeau… qui disparaît. Un jour, il devient infirme en passant le rideau de fer qui coupe Berlin en deux et sépare les deux Allemagnes jumelles. Il découvre alors la fusion cosmique qui rejoint la philosophie zen. Son corps, cloué sur un lit, se prolonge et vit par les météores, entraîné qu’il était déjà à écouter à chaque instant le message de son frère-pareil. L’un s’est fondu dans l’espace, l’autre participe à l’espace. Son frère fusionnel devient le cosmos entier, les jumeaux préfigurant peut-être ce grand Tout que tous doivent rejoindre, dissociés provisoirement par l’existence. À moins qu’ils ne soient une métaphore de l’Allemagne coupée en deux, Allemagne de l’ouest et Allemagne de l’est, dans ces années 1970 finissantes…

michel tournier 1970

J’ai toujours été personnellement fasciné par les jumeaux. Je me souviens de ma curiosité et de ma mélancolie face au mystère de deux êtres identiques, frères parfaits, amis en totalité, l’un ne pouvant vivre sans l’autre. Michel Tournier croit que tout être humain porte en lui la nostalgie d’un frère-pareil. L’ours en peluche ou la poupée ne sont que des substituts, pauvres mais nécessaires, à la solitude existentielle. Qui n’a jamais rêvé d’un jumeau si proche de soi qu’il nous comprendrait d’un seul regard, d’un seul geste, nous aimerait sans condition, à qui l’on pourrait confier nos secrets les plus intimes sans réticence, dans une offre totale et partagée, un don absolu de confiance et d’amour ? Même l’amour d’une femme ne remplace pas ce frère mythique, ami et confident de toujours, autre soi-même en mieux, projection narcissique qui aide à vivre.

Enfant, nous chérissons l’ami, le camarade, fille ou garçon, que nous avons élu entre tous. C’est l’âge où l’on demande aux petites filles de nous épouser plus tard et aux garçons de lier un pacte de sang. Ou bien, trop solitaire du fait des convenances ou des déménagements, nous reportons notre besoin de tendresse sur un animal vivant ou en peluche, lui parlant comme à ce frère que nous n’avons pas. Adolescent, chacun défait ses liens, c’est l’âge « ingrat » et le plus angoissé de la vie sans-pareil. On recherche éperdument « l’autre », le complément sexuel et affectif. Adulte, nous chérissons l’épouse peut-être, nos enfants sûrement et nos filleuls lorsque nous n’avons pas de descendance. Nous avons des amis, une vie stable et une âme moins inquiète, nous avons moins besoin d’un frère-pareil. Mais si le couple se défait ? Si tendresse et désir se dissocient ? La solitude à nouveau amène à la mélancolie du manque.

Michel Tournier est un aristocrate du langage, un poète de la réalité signifiante. Son art nous aide à comprendre le cosmique par l’intime, le macrocosme par le microcosme, l’univers par la cellule. Ses romans fascinent comme l’amour, emportent comme une religion – car ils relient aux êtres et au monde.

Michel Tournier, Les météores, 1975, Folio 1977, 628 pages, €9.70
e-book format Kindle, €9.49
L’écrivain Michel Tournier est mort à l’âge de 91 ans

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Robert-Louis Stevenson, La flèche noire

robert louis stevenson la fleche noire
Écrit en feuilleton pour Young Folks, puis abandonné après un premier élan, repris par la suite aux Etats-Unis après exil, la rédaction dura cinq ans. C’est dire combien le fil se perd un tantinet après la fougue du début. Stevenson n’aimait pas ce roman et sa femme n’a jamais voulu le lire, comme il le déclare avec humour dans sa préface. Mais le succès auprès des lecteurs fut immédiat et le jeune comme l’adulte d’aujourd’hui comprennent vite pourquoi.

Nous sommes à la fin du moyen-âge, en Angleterre, durant la guerre des Deux roses entre York et Lancastre, vers 1465. Richard « Dick » Shelton est un jeune homme de 18 ans orphelin, sous la coupe de son tuteur sir Daniel. Il est naïf et droit, loyal à ceux qui l’ont élevé lorsque son père fut tué. Mais des hommes sont abattus systématiquement à l’aide d’une flèche noire, et sir Daniel est sur la liste. Car il est impitoyable aux faibles, change d’allégeance selon le vent et ne suit que son bon plaisir. Il sait mener les hommes mais ne sait pas où il va, sinon se conserver.

Tel Robin-des-bois, Ellis Duckworth dont la ferme a été pillée et brûlée par sir Daniel, se cache dans la forêt de Tunstall avec ses compagnons hors-la-loi, et entreprend de se venger. Il sait qui a tué le père de Richard. Mais celui-ci exige des preuves, écartelé entre ses deux loyautés, celle de sa famille à venger et celle du seigneur qui l’a élevé. D’où cette première partie enlevée et captivante, emplie d’aventures et de bagarres. Le siècle n’est pas tendre et nombre de gais compagnons périssent sous les flèches ou les coups de poignard ou d’épée. Mais la menace constante fait aimer plus encore la vie et profiter de chaque instant.

Richard se prend de pitié pour un jeune garçon « qui paraît douze ans » enlevé par un coup de main par son tuteur sir Daniel. Quand le gamin réussit à s’enfuir, Dick devient son protecteur par esprit chevaleresque. Malgré la fatigue et les intrigues, les deux fuient dans les bois. Ils se querellent et se réconcilient, la faiblesse de l’un touchant la force musclée de l’autre. Dès lors, le portrait de Richard Shelton est établi et restera stable tout au long du récit : vigoureux mais sans cervelle avec un cœur de chapon. Il est un tempérament à la croisée du Moyen-Age et de la Renaissance, force brute qui refuse d’éliminer les émotions. Ce pourquoi il choisira à la fin le bonheur conjugal plutôt que la gloire militaire…

Mais Richard n’est pas fini. Il reste un enfant niais parce qu’il fonce sans observer. Il ne voit pas que John est une fille, Joana, alors que tous les adultes autour de lui le voient. Il la traite en garçon, troublé cependant de s’y attacher. Thème d’époque, la fin 19ème, l’homoérotisme frisait l’homosexualité, les filles étant reléguées au rang inférieur avec activités dédiées. C’était différent au Moyen-Age et l’auteur sait jouer du décalage des époques pour faire de cette ambiguïté une aventure. « Et moi, dit Richard, qui me souci des femmes comme d’une guigne, je me suis pris d’amitié pour toi, pensant que tu étais un garçon, sans même me demander pourquoi j’avais pitié de toi. Quand j’ai voulu te battre avec ma ceinture, le courage m’a manqué. Et puis tu as avoué que tu es une fille, Jack, car je veux encore t’appeler Jack ! Maintenant je sais que tu m’es destinée » p.354 Pléiade. Dans ce monde idéal de l’imaginaire lointain, le garçon dont on s’est pris d’affection adolescent peut naturellement devenir son épouse une fois mûr. Ce n’est pas rien dans le succès du livre auprès des jeunes lecteurs dans ces années 1880.

Avant de convoler, Richard devra faire ses preuves d’adulte. Après s’être cherché – vainement – des pères de substitution comme modèles, sir Daniel trop vil, sir Oliver le chapelain qui lui apprit les lettres trop faible, Bennet Hatch qui lui apprit les armes trop brute, Ellis Duckworth ami jadis de son père trop obnubilé par la vengeance, Lawless (qui veut dire Sans-loi) trop anarchiste et égoïste, Lord Foxham oncle de Joanna trop noble – Richard finira par se trouver tout seul. Il se fraiera un chemin de lui-même dans la jungle de la forêt, des flots, des renversements d’alliances, des loyautés et des coups de main.

Il échouera par trois fois à délivrer Joanna, reprise par sir Daniel, dans une réminiscence inconsciente des trois reniements du Christ par Pierre, ce robuste apôtre au cœur faible. Poussé par son audace irréfléchie, il bataillera aux côté d’un chevalier bossu solitaire pris à partie par sept reîtres dans la forêt, sans savoir qu’il s’agit du duc de Gloucester, futur Richard III – qui le fera chevalier après une autre bataille.

Trois quêtes se mêlent et se composent dans cette histoire : celle de la vengeance, immédiate mais trop basse ; celle de l’amour, ambigüe puisqu’il s’agit initialement d’un garçon qui se révèle une fille ; celle de soi enfin, la principale au fond, dans la lignée de l’Île au trésor, d‘Enlevé ! et de La chaussée des Merry Men. Roman d’apprentissage, la Flèche noire montre comment devenir adulte, quitter le monde guerrier qui ravit les douze ans pour explorer le monde adulte des vingt ans en passant simplement le monde amoureux des dix-huit ans.

Cela paraît élémentaire en le lisant ; pas sûr que cela soit aussi simple en le vivant… Ni à l’époque de l’histoire, ni à l’époque de la parution en feuilleton, ni encore aujourd’hui pour tous ceux qui s’efforcent à la maturité.

Car il faut opérer des choix personnels difficiles – ou alors se laisser faire par la destinée. Être un homme ? Ou un être passif qui se laisse faire ?

Robert-Louis Stevenson, La flèche noire (The Black Arrow), 1888, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 218 pages, €12.12
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
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Philippe Will, Guérilla

philippe will guerilla
Ce livre est le roman d’un service militaire à 22 ans, une oppression sur les seuls jeunes mâles que Chirac aura la bonne idée de supprimer pour inutilité. Cela se passe en 1982, lors de la gauche utopique au pouvoir. Un service militaire particulier, effectué à l’Hôtel Matignon sous Pierre Mauroy, surnommé « Rougeau de Lille », chantre du socialisme enchanté populaire.

Le personnage principal est antipolitique, ou plutôt apolitique : il préfère la baise à l’activisme, un temps gauchiste comme il était de bon ton de l’être à l’époque. Le socialisme gestionnaire lui est aussi étranger que le système. Ne compte pour lui que la musique, la guitare électrique dont il tire des sons de chat écorché pour une chanteuse rocailleuse jamais en rythme.

Il s’adresse à son lecteur comme à un copain à qui il en raconterait une bien bonne. Si les personnages sont bien campés, ils manquent un peu de profondeur, mais nous sommes dans le divertissement, pas dans Balzac. L’auteur ne manque pas d’en rajouter un peu, fumant de l’herbe lors de ses rares jours de caserne – ce qui était impossible à l’époque –, ou prêtant foi à la rumeur du « bromure » dans la nourriture des bidasses ordinaires – une légende urbaine propagée par la paranoïa gauchiste –, jusqu’aux distributions quotidiennes de bière – qui étaient la désinformation favorite de la droite évincée. Mais le lecteur ne s’ennuie jamais et la lecture de cet opus hilarant vaut le détour !

Affecté au service du Premier Ministre chargé de traiter l’abondant courrier postal (Internet n’existait pas…), il découvre la bureaucratie hiérarchisée, le clientélisme de parti et les petites haines entre soi des fonctionnaires qui ne rêvent que de piquer la place à celui ou celle placé juste au-dessus d’eux. Avec son pote Axel, un ancien du GUD avec lequel il s’est bastonné cinq ans avant au Luco (autrement dit il y a un siècle à cet âge), ils fomentent le bordel dans cette mécanique plus idéologique qu’efficace. Gauchiste et facho réconciliés sur l’État orwellien, voilà qui n’est pas piqué des vers.

De la pièce de dix francs collée au lino pour que la vieille chef de service s’y casse les reins à vouloir la ramasser, à la drague des « possibles » (réduite aux dactylos) tout en jaugeant la surface immodérée des postérieurs nourris aux calories de cantine ; de la langue de bois ministérielle pour faire passer le message optimiste du changement, passant de « l’installation » du socle à sa « consolidation », à l’usage de phrases standards tirées des discours de l’ineffable Premier – ce ne sont qu’opérations de guérilla subversive qui courent les couloirs de l’Hôtel Matignon. Dissuasion du faible au fort prisée des guévaristes comme des fascistes. Jusqu’aux bites finales, dessinées trop proches des petites filles hilares qui figurent la joie prolétaire du socialisme arrivé, et qu’affectionnent tant les fonctionnaires partisans biberonnés à la propagande sous Staline.

Les militants sont incapables de gérer un État, rappelés par le courrier du peuple aux dures réalités. Ils se bercent alors de grands mots et d’utopie pour demain (toujours demain), tout comme dans le livre de George Orwell : « Le scénario de ‘1984’ est bel et bien en train de se produire – tout y est : la novlangue, le ministère de la Vérité, la police de la pensée » p.210. Une assez juste description d’un socialisme qui ne s’est jamais débarrassé des oripeaux romantiques et se pique de gouverner.

Le narrateur (et l’auteur ?) n’a qu’une hâte : la quille ! Et au bout de ses douze mois, « une fois débarrassé de ton costume et de tes mocassins ridicules, tu enfiles un jean déchiré et un débardeur à motif panthère » (p.222) pour t’éclater en concert de wild-rock lors de la bébête fête de la musique instaurée par Jack qui se voulait le Grand.

Un peu trop d’alcool, de drogue et de baise frénétique, souvenirs fantasmés d’une jeunesse qui a passé ? Ce roman vous replace dans les années hédonistes si loin d’aujourd’hui où sexe, drogue et rock’n roll imposaient leur loi. Il vous donnera du plaisir tant il se moque du sérieux socialiste, des rites de bureau, du niveau d’incompétence atteint par tout fonctionnaire chef de service et destiné à le rester. Il raille par contrepoint notre époque contemporaine où le socialisme a disparu derrière la technocratie et la com’ et où l’hédonisme est censuré par les puritains drogués aux séries américaines et aux tradis du monde catho, massacré volontiers à la kalach par les islamistes aussi jaloux des perversions des autres qu’impuissants à s’y vautrer.

L’auteur a étudié le droit et la communication et travaillé à la télé avec Thierry Ardisson sur TF1 et Coluche sur les Restos du cœur, mais sa passion est la musique et il a produit des dizaines d’albums – et trois livres de littérature : Rock’n roll en 2010, Dealer ou la valse des maudits en 2011, et Mémoire fauve en 2014.

Philippe Will, Guérilla, 2016, éditions Œil de Caïn, 254 pages, €18.00
Le site de l’auteur
Attachée de presse : Guilaine Depis, contact presse guilaine_depis@yahoo.com ou 06 84 36 31 85

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Alecos Papadatos, Démocratie, BD

papadatos democratie
Nous sommes en 490 avant notre ère, à la veille de LA bataille. Dans la nuit de Marathon, sur les hauteurs qui dominent la plage où campent les Perses, hulule la chouette, symbole d’Athéna. Deux jeunes hommes qui ne peuvent pas dormir se racontent leur existence, peut-être avant de mourir demain. Ils sont bientôt entourés de leurs compagnons tant l’existence de l’un se confond avec ce pourquoi ils sont là : la naissance de la démocratie, pour la première fois dans le monde.

Le premier jeune homme est Thersippe, qui sera le coureur de Marathon selon certains historiens (d’autres lui donnent un nom différent) ; il périra dans son effort pour annoncer la victoire aux Athéniens le lendemain, après 42 km et 195 m – performance que l’on reproduit aujourd’hui à chaque épreuve olympique. Le second, le narrateur, est Léandre, personnage inventé.

Léandre remonte cette nuit-là à l’été de ses 16 ans, beau gaillard gracile perpétuellement torse nu, féru de dessin et de peinture. Après avoir enfreint les ordres de son père qui ne lui a permis de peindre qu’un seul des murs de la salle alors qu’il a peint les quatre, emporté par son enthousiasme, il est envoyé se colleter à la dure réalité : celle de négocier un bon prix pour l’huile d’olive du domaine auprès d’un marchand de Thrace. Porter les ballots d’olives et les jarres d’huile lui exercera les muscles tandis que le négoce lui assainira la tête, pense son père qui veut en faire un homme.

Lorsqu’il est de retour à Athènes après avoir réussi, c’est le jour de la procession des Panathénées. Tout le peuple est autour de la citadelle pour voir le spectacle. Dans cette presse, deux tyrannoctones ont prévu d’abattre le tyran Hipparque, qui gouverne avec son frère Hippias en manipulant la masse et en s’en mettant plein les poches. Aristogiton et son jeune amant Harmodios, dont on dit que le tyran les avait insultés, poignardent Hipparque avant d’être pour l’un, le plus jeune, abattu par la garde et pour l’autre arrêté, torturé puis exécuté après avoir donné le nom de ses complices aristocrates. Dans la répression qui suit l’acte, le père de Léandre est tué par la police scythe.

harmodios et aristogiton

Son géniteur mort, sa maison incendiée, ses biens confisqués (par un ex-ami de son père…), Léandre s’exile, toujours en pagne, jusqu’à Delphes où une connaissance de son père le fait travailler à inventorier les offrandes dans le Trésor. L’adolescent retrouve Hero, la jeune nièce du commerçant à qui il a négocié ses olives il y a peu ; elle est pythie apprentie.

Peu à peu, le garçon se rend compte que l’oracle délivre des messages qui sont filtrés par des prêtres de Delphes appelés « saints », éminemment corruptibles. Malgré l’oracle sibyllin, l’interprétation penche vers qui paie le plus. Mais qu’importe : ce qui compte est d’y croire. La foi insuffle une volonté bien plus forte que la seule raison. La force d’un oracle tient à l’histoire racontée qui donne sens. Qui croit est doué d’un pouvoir de convaincre et de vaincre.

C’est ce qu’apprend au candide Léandre un mystérieux Athénien, Clisthène, venu solliciter de l’oracle l’appui de Sparte pour renverser le tyran survivant Hippias. Clisthène l’Athénien sera considéré comme le père de la démocratie. Il instaurera un système de votes où les citoyens ne sont plus regroupés en tribus clientélistes, mais en circonscriptions où les diverses classes sont mélangées. Chacun verra donc plus l’intérêt général que celui de son clan – et ce sera bien le peuple qui décidera à la fin et non pas quelques aristocrates.

papadatos democratie bd
Ce roman dessiné historique conte donc une double quête : celle de l’adolescent Léandre de 16 à 32 ans – et celle de la démocratie athénienne qui émerge avant Marathon. Devenir adulte et devenir citoyen s’apprend, s’entretient et se conforte, car l’état d’homme libre et responsable est toujours précaire, dans un combat sans fin.

Athéna, qui parle au garçon dans ses rêves, représente la transition entre le monde ancien des dieux (les forces obscures qui meuvent l’humain) et le monde nouveau des hommes (ce rationnel scientifique et démocratique sans cesse à consolider). Les deux totems de la déesse sont le serpent et la chouette, alliant la force de qui sort de la terre à la clairvoyance de qui voit dans la nuit – le désir et la raison. Athéna se situe entre ses frères : Apollon garant de l’ordre, de la beauté et de l’intelligence, et Dionysos en état de perpétuelle ébriété hormonale et de joie, insufflateur du désir et de la volonté. Si Dionysos est sorti de la cuisse de Zeus, Pallas Athéna est sorti du même par la tête. Déesse emblématique d’Athènes, elle se veut l’équilibre du bon sens, état fragile toujours à rectifier, paix armée sans cesse sur le qui-vive. La cité ne sera grande que lorsqu’elle incarnera cette double vertu de puissance et de discipline – notamment face aux Perses à Marathon.

  • Ainsi le corps du citoyen est-il celui d’un athlète, pareil aux dieux représentés sur les vases que Léandre aime peindre et par les statues. Il est soldat plus que travailleur – et le lecteur pourra comparer les anatomies respectives de Léandre (fils de négociant libre) et de Givrion (fils d’esclave, son ami).
  • Ainsi l’esprit du citoyen est-il entre la logique volontiers sophiste et manipulatrice des philosophes, et la passion collective de la foule – le lecteur pourra comparer les personnages de Pisistrate et de Solon.

Le dessin, plutôt sommaire et volontiers pressé, fait souvent surgir la grâce du mouvement et de l’expression, inspiré des lutteurs minoens d’Akrotiri à Santorin. Léandre et Hero sont beaux en leur jeunesse, ils irradient la lumière du désir et courbent leurs formes en élans gracieux. Ils se détachent comme l’avenir sur un passé plus grossier – comme la démocratie qui naît sur l’asservissement coutumier.

papadatos democratie garcon

Papadatos fait passer la leçon de l’histoire – les valeurs de notre civilisation – par le dessin. L’aventure et l’amour sont complétés par des annexes d’historiens pour mieux comprendre. Le lecteur percevra plus clairement cette ligne arbitraire qui passe entre moutons et citoyens, mais aussi mieux que sur une carte cette frontière impalpable entre la Grèce et la Turquie (hier la Perse) – ce pourquoi ce pays n’a rien à faire dans l’Union européenne (sauf à ne vouloir qu’un marché de libre-échange sans aucune âme).

« Toute fin nous ramène aux intrigues », dit le Léandre de 32 ans à ses compagnons d’insomnie. Il parle de la démocratie, sans cesse menacée par les clans et par les castes, sans cesse à refonder. « Au temps où nous pensions qu’on était les bons, et tous les autres les mauvais (…) cette façon de penser met toujours en avant ceux qui agissent par eux-mêmes, pour eux-mêmes, les ‘grands’ noms, les ‘chefs’, les tyrans, et ceux qui nous sauvent des tyrans » p.197.

Une leçon que les partis politiques d’aujourd’hui devraient méditer, au parti Socialiste comme chez les Républicains, politiciens qui se croient volontiers investis de la mission de commander aux autres. « Cette façon de penser nous ramène à la peur et à la folie, au visage de la Gorgone. Et la force de la Gorgone peut se retourner vers nous à tout moment. Nous pouvons être notre pire ennemi ». Ce ne sont pas les élections régionales de décembre 2015, faisant surgir brutalement un Front national menaçant, qui vont démentir cette antique leçon de politique.

Pour vivre ensemble et faire cité, il ne faut pas diviser mais unir – donc adhérer à une histoire commune. Seule une histoire donne un sens à la vie (p.198) – donc une histoire particulière, patriotique, à construire et à transmettre. Avis au ministre Belkacem et aux pédagogos du mammouth ! Dompter la sauvagerie de l’homme pour rendre l’existence plus douce à tous est la voie d’Athènes, dit le Poète (Eschyle, lui aussi présent à la bataille de Marathon). Une grave leçon de notre culture – il y a déjà 25 siècles ! Leçon que l’inculture de nos politiciens est en train de nous faire perdre.

Alecos Papadatos et al., Démocratie (Democracy), 2015, bande dessinée Vuibert, traduit de l’américain, 237 pages, €21.00

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Robert-Louis Stevenson, Enlevé !

robert louis stevenson enleve

Tous les ingrédients de l’aventure sont là pour ravir les âmes enfantines : la jeunesse confrontée au monde, la méchanceté des hommes, l’amitié précieuse en contrepartie, les paysages rudes, le combat contre l’injustice et l’occupation étrangère, la vie dans la nature, les multiples dangers… Après L’île au trésor écrit pour son beau-fils de 13 ans Lloyd, Robert-Louis Stevenson chante la jeunesse immortelle dans un adieu à l’Ecosse, patrie de son enfance, qu’il quitte pour des cieux plus cléments à sa santé chancelante.

David Balfour n’a pas 17 ans en 1751 lorsqu’il doit partir, orphelin, avec pour tout viatique la lettre qu’a laissé son père au pasteur Campbell. Elle recommande l’adolescent à son oncle, le vieil Ebenezer qui habite un château en ruines jamais terminé, à quelques miles d’Edimbourg. Ebenezer est le prénom de l’avare Scrooge chez Dickens, et Stevenson aimait beaucoup Dickens.

Après quelques jours de marche dans la campagne, David parvient au gros manoir qui se veut un château et rencontre le méfiant vieillard. Celui-ci reconnaît qu’il est bien le fils de son frère mais n’a qu’une hâte, s’en débarrasser. Aigri par la vie et en butte à l’hostilité de la contrée – par sa faute – il n’a aucunement la fibre familiale, encore moins paternelle. Il embobine le gamin jusqu’à lui faire visiter un brick à l’ancre, dont le capitaine est en affaires avec lui. Tout émerveillé, car ses 16 ans n’ont jamais encore vu la mer, David se laisse circonvenir, assommer, et se retrouve à fond de cale pour un voyage au long cours. Son oncle a topé avec le capitaine pour qu’il le vende aux plantations des Amériques…

Doublement abandonné par les siens, ses parents morts et son oncle renégat, le jeune homme doit s’en sortir tout seul. Il ne peut compter que sur sa bonne mine. Il apprivoise tout d’abord le mousse Ransome, prime adolescent bête et battu qui jure et n’admire que la force, « découvrant sa poitrine » pour montrer ses tatouages qui font viril, vraie graine de forban. Il sera tué d’un coup de poing par le second, seul marin qui sache naviguer sur ce rafiot. Le troisième officier n’approuve pas cette violence et permet à David de retrouver un semblant de liberté à bord, jusqu’à lui faire remplacer le mousse.

A ce poste, l’adolescent va rencontrer un mystérieux personnage, surgi brusquement lorsque sa barque a été éventrée par le brick dans le brouillard. Bien de sa personne et un brin vaniteux, portant « un nom de roi » (Stuart), il sert de messager entre les exilés écossais en France et ceux restés au pays occupé par les tuniques rouges du roi George, qui attendent de l’argent.

La ceinture emplie d’or d’Alan Breck Stewart attire les convoitises et l’équipage peu recommandable va tout faire pour s’en emparer. Comme dans L’île au trésor, le jeune homme et son valeureux mentor, ici David et Alan, vont résister à deux dans la dunette aux assauts des bandits. Après avoir effectué un tour complet des côtes de l’Ecosse, d’Edimbourg à Mull, le brick s’écrase contre les rochers par la faute de son capitaine incompétent, avide d’être payé.

C’est le début d’une longue odyssée pour le garçon naufragé, d’abord esseulé sur un ilot dont il ne voit pas qu’il se transforme en presqu’île à marée basse, puis suivant une sorte de jeu de piste par les messages laissés à tout hasard par Alan qui a réchappé lui aussi au naufrage.

Alors qu’il demande son chemin dans la forêt, David assiste au meurtre d’un Campbell, l’intendant du pays d’Appin, et doit fuir, poursuivi par les tuniques rouges, accusé par le notaire qui l’accuse d’avoir fait stopper l’équipage pour faciliter le tir. C’est alors qu’il retrouve Alan qui le fait s’échapper à couvert, puis brouiller les pistes, dans un vrai jeu d’indiens. L’aventure n’est pas prête à finir !

Les deux compères que presque tout oppose, David whig et Alan jacobite, le cœur pur répugnant à tuer et l’adulte calculant les opportunités, vont traverser les Highlands de part en part, d’ouest en est, l’un pour retrouver son oncle et lui faire rendre gorge, l’autre pour suivre sa mission et s’embarquer pour la France. La géographie très précise, aidée d’une carte publiée par l’auteur, ancre l’imaginaire dans le réel du terrain. La langue anglo-écossaise, qu’un anglais peut comprendre, ajoute au dépaysement.

ecosse highlands ardvreck castle loch assynt

Amitié et loyauté, admiration et réprobation, légalisme et fantaisie, l’injustice punie mais le dilemme moral de cautionner un meurtre, les héritiers rétablis dans leurs droits (David dans son laird) mais pas l’Ecosse dans son autonomie – sont autant d’appels enthousiasmants aux jeunes lecteurs. L’attachement du jeune pour l’adulte qui l’enlève et l’élève à la fois dans l’action n’est pas sans susciter l’adhésion pleine et entière des 11-15 ans. Le roman est écrit pour les journaux, en feuilleton, ce qui lui donne un ton haletant et une vivacité de langage sans pareils. Pas le temps : la fuite commande, comme les rebondissements. Dans ce chaos physique, affectif et moral, il faut se retrouver.

C’est à une véritable quête initiatique dans laquelle David se lance, tout comme Jim dans L’île au trésor, mais avec plus de maturité. Il avait encore 16 ans au début, il en aura 18 à la fin, vrai passage de l’enfance candide et protégée à la liberté responsable de l’âge d’homme. Cela dans la noirceur des secrets de famille. De quoi attirer l’attention de certains critiques sur le processus de distillation du whisky, issu de l’orge maltée des Basses terres (Lowlands) et de l’eau de source filtrée par le granit des Hautes terres (Highlands), longuement mûri en fûts, le 18 ans d’âge étant un summum de flaveurs et de richesse en bouche.

L’enlèvement concerne l’adolescent David, mais aussi le jeune lecteur, emporté qu’il est par l’imagination fertile de l’auteur, dans un paysage de légendes et par une aventure échevelée. La sortie de l’enfance est un âge où l’on fantasme d’être enlevé ; quitter sa famille est inscrit dans le programme génétique et la fascination du garçon ou de la fille pour qui leur donne l’exemple a quelque chose d’érotique. Dans ce roman d’aventures, nous sommes entre Walter Scott et Mark Twain, auteurs de la même époque, mais avec la patte Stevenson, à nulle autre pareille.

Il est curieux que Folio n’ait pas édité une traduction récente, car ce livre est une bonne lecture pour la jeunesse.

Robert-Louis Stevenson, Enlevé ! (Kidnapped), 1886, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 270 pages, €15.50
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
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Joyeux Noël !

Non au politiquement correct qui a honte d’user de ces termes chrétiens, qui a peur d’afficher sa tradition en souhaitant frileusement « bonnes fêtes » sans précision – même si je suis résolument moderne et ne suis plus croyant. Pourquoi se soumettre ? Pourquoi avoir honte de soi ?

Donc Joyeux Noël ! ou Joyeux Jul, cette fête païenne avant le Christ.

Le christianisme célèbre la naissance de l’Enfant.

Jul chez les Vikings et les Celtes (sous un autre nom) célébrait le renouveau du soleil sur l’horizon, donc la renaissance de la nature au cœur de l’hiver.

C’est bien la même tradition culturelle, le premier ayant repris à l’autre le flambeau.

Je dédie ces petites lumières par centaines en hommage aux victimes de la guerre de religion.

J’offre cette jeunesse chaude qui s’accroche à la vie, pour que l’humanité avance, bien loin de la barbarie du septième siècle.

Car dans quelques jours, en Europe, contrairement aux obscurantistes, nous seront en 2016 !

my boy in christmas

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Régis Descott, L’année du rat

regis descott l annee du rat
Roman policier d’anticipation, les trois mots sont d’importance : « roman » car tout est inventé, « policier » car il s’agit d’enquête sur sept meurtres avec magouilles et pouvoirs qui se croient au-dessus des lois, « anticipation » car l’histoire se passe dans le futur après une Troisième guerre mondiale.

Chim, abréviation d’un nom à consonance russe (mais pas seulement, je vous laisse la surprise…) est enquêteur de la BRT, la brigade de recherches et traque, descendante de la BRB, brigade de répression du banditisme. Le siège a quitté les rives de la Seine aux bâtiments à-demi détruits, pour une tour aux sous-sols blindés. Chim, ex-plongeur de combat, est traqueur et habite en face du Centre Pompidou, reconverti de centre d’art contemporain (devenu trop futile) en sanatorium pour soigner les ravages de la pollution. L’ère est à la survie pratique, dans un monde qui n’a cessé de se dégrader : santé, industrie, climat.

Le pouvoir n’est plus politique, il est à peine celui de l’argent, il est surtout celui de la génétique avec la recherche de la jeunesse perpétuelle. Vivre 150 ans comme si l’on avait toujours 30 ans est possible… si l’on a accès à certains médicaments vendus à prix d’or ou contre certains services. Ils sont produits par une MétaFirme ambitieuse et personnelle, GenteX.

Lieutenant de police, Chim brave le « fog » dû à la pollution pour répondre à l’appel de son patron, le musculeux ex-champion de boxe Colefax, qui l’envoie enquêter en Normandie sur le meurtre de sept personnes dans une ferme isolée qui élève des chevaux. Les meurtres sont rares tant la population est numériquement surveillée, les drones FlySpy à taille de mouche pouvant passer partout sans se faire repérer. C’est pourquoi ce carnage est inquiétant : perpétré par des évadés de prison ? des mercenaires en goguette ? des résidus d’asile psychiatrique ?

Chim emprunte le MétaTrain qui roule à 600 km/h pour joindre le fin fond de la province normande aussi vite qu’un RER d’aujourd’hui joint deux stations de banlieue. Ce qu’il voit, et filme avec sa caméra embarquée, dépasse les horreurs vécues jadis en ex-Yougoslavie : hommes égorgés, garçon massacré, vieille morte de crise cardiaque sous l’effet de la peur, femme violée et étranglée, fille torturée puis violée – plusieurs jours – puis achevée… Qui sont ces êtres humains qui se conduisent comme des bêtes ?

L’enquête va mener aux OGM, les prélèvements de sang et de sperme sur les lieux des crimes vont révéler des humains trafiqués : 80% d’ADN humain, 20% d’ADN animal. Qui a transgressé les accords entre scientifiques pour éviter de toucher aux gènes de l’homme ? La recherche pour le bien (vivre plus tard en meilleure santé) connaît-elle son revers pour le mal (des OGM humains) ? Les scientifiques sont-ils tentés d’essayer – juste parce que c’est possible ? Ou bien ces êtres hybrides sont-ils produits dans un but précis, sexuel, militaire ou industriel ?

En étudiant les rapports des écologistes anti-OGM qui surveillent les firmes surpuissantes qui manipulent le gène, Chim va découvrir ce qui se cache derrière ces meurtres non prévus. Il est aidé par les parents de deux petits basketteurs qui jouent devant son immeuble et qu’il a pris en affection, aiguillé par l’énigmatique Vera, neurologue qui l’a aidé à sortir du coma quelques années auparavant, et épaulé par quelques militants qui surveillent l’ancien centre de retraitement nucléaire de la Hague, remis en service et privatisé tant les déchets toxiques sont nombreux après la Troisième guerre.

Ce qu’il va découvrir est pire que ce qui hante les consciences en notre début du XXIe siècle. Bien pire.

rat de l opera dans la nature

Dans une nature dégradée, comment l’humanité peut-elle survivre, sinon en s’adaptant ? Mais tous ne sont pas égaux devant l’adaptation, certains peuvent améliorer l’espèce. D’un coup de MégaJet, Chim va interroger un spécialiste de génétique en Scandinavie, dans la même Zone Europe intégrée. Le savant manipule des rats dans un bureau entouré de cages de verre où grouille l’espèce la plus rusée et la plus prolifique de celles qui sont proches de l’homme. Bien loin des trop parfaits petits rats de l’Opéra de notre époque, qui étirent la condition humaine vers le physique et la grâce.

Du suspense, de l’action, un peu d’amour malgré tout – et une réflexion en abyme sur l’avenir de l’humanité, voilà les ingrédients d’un bon thriller (à noter que, contrairement à l’auteur – l’abîme sans fond s’écrit autrement que l’abyme de la réflexion… question d’ignorance du correcteur Word, sans doute). Écrivain parisien très documenté, Régis Descott a publié des romans policiers psychiatriques inspirés par la peinture, et un roman historique sur un soldat rescapé de la Grande armée.

Régis Descott, L’année du rat, 2011, Livre de poche 2012, 384 pages, €7.10

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Prieur et Malgras, El Magnifico BD

Un premier album complet pour le duo qui se lance dans la bande dessinée western.

prieur malgras el magnifico

El Magnifico était un justicier de l’ouest qui a pris sa retraite. Mais sa légende, amplifiée et déformée, se diffuse au populo dans les saloons et chez les adolescents par les illustrés. Justement Giusieppe, fils d’ivrogne, rêve d’une autre vie qu’à la ferme à faire le larbin pour son père. Un jour, il sauve le bandit le plus recherché du Texas dont le cheval est tombé sur un replat du canyon. Mais celui-ci lui vole son cheval et ne lui laisse que son chapeau.

L’ado, identifié par le fameux chapeau, va donc être accusé d’être celui qui a pillé la banque et descendu trois personnes. Il est « reconnu formellement » par une vieille qui n’y voit pas à trois mètres, et jugé par un jury populaire dont la seule excitation est de voir pendre. Il va donc passer ad patres lorsque le maire, in extremis réveillé par le bruit, vient s’enquérir et le reconnaît. Le juge ne voulant pas se déjuger, le gamin sera mis à l’épreuve : s’il retrouve le bandit, dont il est seul à avoir vu le visage en général masqué, il aura la vie sauve. Sinon…

prieur malgras el magnifico pendaison

Et voilà notre béjaune parti à cheval sur la plaine, flanqué d’un chien policier dressé pour marcher droit… et pour le surveiller.

Il va tomber de soif dans le désert, être ramassé par un vieil Italien amateur de tagliatelle, apprendre qui est le fameux El Magnifico, s’entraîner dur et repartir en chasse.

Il reviendra au village en héros, acclamé par la foule des lyncheurs assoiffés parce que les diligences ne passent plus à cause du bandit. Sauf qu’il ramène le bandit avec le whisky…

C’est une aventure qui se moque gentiment de l’aventure, le récit d’une imagination fiévreuse rapportée à la dure réalité, une quête adolescente comme il en naît à chaque génération. Les cow-boys sont ivrognes et moutonniers, les vieux sûrs d’eux-mêmes et courte vue, les soldats trouillards et imprévoyants, la cavalerie toujours en retard.

prieur malgras el magnifico BD

L’histoire est bien menée, au second degré, et si le héros est un peu simplet – dit-on – il finit par être attachant à force d’obstinée naïveté, privilège de sa jeunesse.

Il y a certes quelques incongruités sur l’époque et les techniques, comme la somme en lettres et en chiffres sur un chèque qui n’empêche nullement de l’honorer (la somme en lettres seule fait foi), le maire en bermuda et sandales (dans un ouest très puritain d’un siècle très puritain), le tire-bouchon en diamant (peu crédible à sculpter)… Tout cela est aisément vérifiable via Internet.

Il y a aussi le coloriage bien sombre, les cases souvent trop petites et les lettres parfois trop grasses, tout ce qui est dû à l’échelle de l’impression plus réduite que celle du dessin, qu’il faut apprendre à compenser. Et un nombre de pages qui ne cadre pas avec les normes des éditeurs (en général 48 planches).

Mais cela n’enlève rien à cette histoire de quête et d’aventure, qui est une belle première fois.

Camille Prieur dessin et Vincent Malgras scénario, El Magnifico, novembre 2015, autoédition, 34 pages, aussi disponible en ligne

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Français terroristes : que faire ?

Les massacreurs du Bataclan et des cafés bobos, les terroristes qui se sont fait sauter au stade de France et à Saint-Denis (plus celui qui est encore en vie pour n’avoir pas osé) étaient Français. D’origine immigrée arabe, mais nés et élevés en France, « sous la mère » si l’on ose accoler cette mention de qualité bio.

Ils ont connu ségrégation sociale, difficultés scolaires, petite délinquance, radicalisation religieuse de quartier et dans les prisons, emprise du financement saoudien et qatari donc de la version littérale salafiste de l’islam, rigidification laïque sur le voile, le halal, la piscine, les prières dans la rue, les minarets des mosquées, la question palestinienne et les conflits en Afghanistan, en Irak, en Syrie, la chienlit des printemps arabes « démocratiques ». Cela n’excuse rien ; cela permet d’analyser leur cheminement.

Comme le dit depuis des décennies Marcel Gauchet, toute religion se fond peu à peu dans la modernité, les réactions intégristes étant justement le symptôme qu’elles se diluent. Cependant, comme le monde est désormais global, Internet livrant opinions, slogans et vidéos de tout, en temps réel, ce qui demeurait friction culturelle ou adaptation malaisée devient aujourd’hui conflit identitaire, voire choc moral des civilisations. Ce pourquoi cette troisième ou quatrième génération issue d’immigrés s’intègre moins bien que les précédentes. Tout est plus dur pour la jeunesse, mais encore plus pour la leur, car leur visage et leur patronyme sont connotés.

musulmans exclus

Mais leur violence ne peut plus être vue seulement comme conséquence des discriminations sociales ainsi que le logiciel de gauche tend à le mouliner en boucle :

  • il y a violence du monde et de ses conflits au Moyen-Orient
  • il y a la violence de l’islam des premiers temps, réavivée par la lecture littérale du Coran
  • il y a la violence mimétique de l’adolescence et des fratries qui se monte volontiers la tête et se pose par la posture virile vengeresse pour exister dans une société qui valorise plutôt le savoir et l’intelligence.

Dans la sous-culture des banlieues françaises, les désaffiliés sont parfois victimes (ce n’est pas la majorité) – mais s’enferment dans la haine. Ces « exclus » ne sont pas de nouveaux Christs rédempteurs du genre humain, pas plus que des néo « prolétaires » dont la classe serait porteuse d’avenir radieux. Ils sont plutôt solitaires, dépressifs, recherchant la gloire et la fraternité comme compensation. Le pèlerinage en Syrie a fonction de voyage initiatique, dont ils reviennent soit hantés parce qu’ils étaient partis pour apporter de l’aide et qu’ils n’ont trouvé que les horreurs de la guerre – soit décérébrés, enveloppant de « sacré » leur violence ultime, tout esprit annihilé par le suicide programmé au nom d’Allah par d’habiles manipulateurs d’ex-services secrets de Saddam Hussein.

se faire sauter en slip

Être un héros n’est pas facile, et la religion semble offrir une voie rapide :

  • Elle permet d’assimiler un savoir déjà écrit et contenu tout entier dans le Coran – plutôt que des années scolaires prolongées aux perspectives sans cesse repoussées.
  • Elle permet de se voir assigner une place, garçon ou fille, avec des rites de discipline et une communauté d’entraide.
  • Elle permet d’inverser les rôles, d’insignifiants rasant les murs à juges impérieux de cette société qui les a oubliés, méprisés ou rejetés – société qualifiée facilement « d’impie » ou d’hérétique. Faites la guerre, pas l’amour : la kalachnikov est plus facile à manier pour tisser des relations de domination avec les autres que la bite pour se faire accepter des filles ; se faire sauter une seule fois pour toutes assouvit la frustration de ne pas être autorisée à se faire sauter maintes fois – c’est parfois aussi trivial que ça.

Le rêve de toute-puissance permet de se voir comme Exécuteur de Dieu, bras armé du divin. Ce pourquoi on se met en images, contrairement aux préceptes de l’islam mais selon le narcissisme de la jeunesse moderne.

se faire sauter ados

Dans l’ordre inverse de cet engrenage individuel, social et culturel, il serait donc nécessaire de :

  1. Désendoctriner les néo-convertis, plus royalistes que le roi dans leur ignorance des textes et de l’histoire
  2. Ventiler les prisons, pour que les radicaux ne subvertissent pas les tièdes
  3. Soigner la délinquance par d’autres mesures que la prison
  4. Offrir d’autres perspectives que le trafic, le racket ou le vol à la jeunesse des banlieues
  5. Former des imams français en France et contrôler étroitement les contreparties exigées des financements étrangers
  6. Réformer l’école (éducation au statut de citoyen libre) en n’y envoyant pas les profs débutants, mal formés et laissés pour compte par la sacro-sainte Administration (dont le seul but est de s’en laver les mains)
  7. Réhabiliter l’esprit français, universaliste mais ancré dans l’histoire (finie la repentance), les grands exemples des classiques (finie la démagogie des chansons de rap en cours de littérature), l’usage du grec ancien remettant tout le monde à égalité et décentrant la culture (alphabet à réapprendre pour tous, période hors des conflits actuels, matrice de la civilisation occidentale mais surtout de la laïcité et de la démocratie universelle)
  8. Faire montre de plus de tolérance (une fois l’identité de culture réaffirmée comme ci-dessus), croire en Allah ne faisant pas de vous ipso facto un terroriste en puissance, être religieux ne voulant pas dire rejeter la république ni la vie en commun. Liberté de croire, égalité de toutes les croyances pour l’espace public, fraternité de la vie commune par la tolérance mutuelle : la notion de « blasphème » est abandonnée depuis 1789. Pas de différentialisme à la Terra Nova ou à la Wievorka, pas de laïcité soupçonneuse et interventionniste à la jacobin-socialiste aimant tout régenter – mais une laïcité libérale : celle de ne pas intervenir dans la sphère privée.

Il y a un long travail à accomplir pour changer les mentalités…

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Notre-Dame de Chartres

Il faut la voir de loin, la cathédrale, élever ses deux flèches de 115 et 106 m au-dessus des blés comme un vaisseau de haute mer sur la plaine sans relief de la Beauce. La forêt des Carnutes, qui résistèrent aux Romains, n’est plus qu’un champ productif de céréales, sanctifiées à chaque messe comme « corps » sublimé du Christ, selon ses vœux.

chartres dans les bles

Édifiée sur un ancien puits gaulois creusé dans l’éperon rocheux qui domine la ville, la foudre l’a frappée souvent, doigt tonnant du dieu, croyait-on. Dès que la gallo-Rome devient chrétienne, pour faire comme les grands, le premier édifice est construit, vers 350. Il est détruit par les Vikings, ces mécréants réalistes, en 858. Ils remontaient l’Eure depuis la Seine sur leurs snekkars à fond plat.

Chartres cathedrale

En 1020 est montée la grande crypte, encore visible, puis après nombre d’incendies débute en 1194 la construction de l’actuel monument, en pierres des carrières de Berchères, non loin de la ville. Il ne sera partiellement achevé qu’en 1233.

Chartres annonciation cloture du choeur

En 1529 seulement aura lieu la clôture du chœur, mais ses bas-reliefs ne seront posés qu’en 1789 ! La cathédrale a laissé du temps au temps, comme disait Mitterrand, dans cette province agricole où tout pousse lentement.

Chartres christ fouette cloture du choeur

La voûte s’élève à 37 m de la surface, célébrant la joie d’être sauvé, la puissance de la ville et l’orgueil de l’Église dont le message religieux se décline en pierre et en verre au-dehors et au-dedans pour édifier les âmes.

Chartres choeur

Tout est symbole dans cet édifice de pierre. Du plan en croix dont le chevet, à 130 m du portail, pointe au soleil levant du solstice d’été, qui est aussi l’orientation du tombeau du Christ. Jusqu’à l’élévation de la voûte par trois étages, comme une trinité. Les fenêtres basses disent l’Église dans le siècle, prosélyte, les fenêtres hautes l’Église mystique, éternelle. De puissants arcs-boutants contrent la poussée de la voûte et permettent ces ouvertures vers la lumière.

Chartres vitrail bleu de chartres

Car « le beau XIIIe siècle », selon l’expression des historiens, valorise la raison, la lumière et la foi, l’une conduisant à la suivante, jusqu’au ciel par-dessus. Nef, transept et chœur, la cathédrale en plein jour, vers le sud, est spectacle de lumière. Ses vitraux au fameux « bleu de Chartres » enchantent le regard et donnent un ton riant, énergique, aux scènes symboliques. Nous sommes déjà, dans la nef, hors du monde, dont les rumeurs et les soucis viennent battre ses murs. Les malades étaient logés dans la crypte, galerie nord et la nef était emplie de pèlerins qui venaient y dormir, sur le chemin de Saint-Michel à Saint-Jacques.

Chartres portail nord

Au-dehors, les trois portails conduisant de l’Ancien au Nouveau testament depuis le nord (obscur et ancien) jusqu’au sud (lumineux et d’avenir). Le portail nord impressionne par ses statues hiératiques de prophètes anciens. Ils gardent la rigueur austère du roman tout en prenant quelques boucles gothiques, déjà.

Chartres prophetes portail nord

Le portail royal, par lequel on entre dans la nef en sa plus grande longueur, impose depuis le XIIe siècle le Christ régnant entouré des évangélistes et de personnages qui imposent.

Chartres portail royal

La cathédrale est vouée à la Vierge Marie et nul n’y est enseveli pour préserver la pureté du non-conçu et du corps non-putréfié. Le chœur arbore une Vierge en Assomption qui se voit de loin dans la nef. Henri IV y fut couronné roi le 27 février 1594.

Chartres vierge du pilier

L’entourent sept chapelles satellites, plus populaires et mieux accessibles aux fidèles, dont celle de la Vierge du pilier, qui contient une relique : ce fameux « voile » de la Vierge obtenu en Terre sainte et donné à Chartres par Charles le Chauve en 876.

Chartres christ

Huysmans et Péguy ont célébré la cathédrale, et ce dernier, homme de gauche mystique, entreprend en 1912 la première marche de Notre-Dame de Paris à Notre-Dame de Chartres, qui inspirera le pèlerinage annuel des étudiants lors de chaque Pentecôte.

« Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape… »

(Charles Péguy, Notre-Dame de Chartres in La tapisserie de Notre-Dame)

Chartres clochers cathedrale

Cérémonie d’initiation chrétienne, fête du printemps pour jeunesse urbaine, démarche spirituelle épurée par l’effort physique, cet événement est un moyen d’être ensemble et de dire son message de foi.

Chartres regard

Même non croyant et sorti de la culture catholique, tout Français ne peut qu’être sensible à ce patrimoine vivant, qui témoigne des élans, des efforts et des espérances. Un regard de gamin surpris en direction des hauts de la cathédrale incite à la fraternité et rend de suite joyeux l’avenir.

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Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer

mark twain oeuvres pleiade
Une belle aventure de gamins dans la première moitié du XIXe siècle au bord du Mississippi. L’auteur, père fondateur de la littérature populaire américaine, né en 1833 sixième de sept enfants, a passé sa jeunesse de 4 à 18 ans dans le village d’Hannibal au bord du grand fleuve. Il en a fait St Petersburg pour Tom Sawyer. Le village, c’est la famille, même pour Huck Finn qui n’en a pas ; le fleuve, c’est l’aventure, le grand large, le rêve d’être pirate ou brigand. Ainsi l’enfance est-elle constamment tiraillée entre confort et audace, tendresse et courage, discipline imposée et démon de ne pas tenir en place.

Les jeunes personnages des garçons Tom et Huck, des filles Becky et Amy, sont vrais; ils sont tirés de la réalité et du talent de conteur. Si Tom saute la palissade plutôt que de sortir par la porte ouverte, les garçons d’aujourd’hui en font autant, j’en ai un sous les yeux, 11 ans, qui ne manque jamais d’escalader la grille plutôt que de tourner la poignée. Il a besoin d’exercer ses muscles, de dépenser son énergie prépubère, jouant volontiers en tee-shirt à col bayant par douze degrés dehors. Tom, dont la tante a cousu le col de chemise à sa veste pour qu’il ne se débraille pas, le découd en sortant de chez lui : comme tous les jeunes garçons en croissance constante, son corps supporte mal les contraintes vestimentaires.

tom sawyer fait boire le chat

Samuel Clemens s’est fait appeler Mark Twain à 20 ans avant de passer son brevet de pilote de bateaux à vapeur sur le Mississippi en 1859. La « marque deux » signifie qu’il reste deux brasses sous la quille, juste de quoi passer les hauts fonds qui ne cessent de bouger sur le fleuve. Tom et Huck tous les deux sont l’auteur, les deux faces qui le tiraillent depuis l’enfance – les deux faces du peuple américain depuis les origines : le conformisme moral et la vie sans entraves, la Bible et l’existence de pionnier.

Tom est orphelin, vaniteux, malicieux, qui aime qu’on s’intéresse à lui, mais il se montre aussi courageux et généreux ; Huck est fils d’ivrogne, en guenilles, discret et naïf, plus hédoniste que rebelle, heureux de sa complète liberté au jour le jour. Les gamins aiment aller sans contraintes, pieds nus dès le printemps, se frottant aux épines et aux pierres en escaladant les murets, s’éraflant la peau comme les habits et aimant ça, étouffant sous les vêtements qu’ils débraillent, déchirent et salissent sans souci, n’hésitant pas à s’en dépouiller pour se baigner dix fois par jour ou jouer nus aux Indiens, ornés de bandes de boue sur le torse. « Ces fichus habits qui m’étouffent », dit Huck à Tom, « on dirait qu’il n’y a pas d’air qui peut passer à travers ».

kuck finn et tom sawyer film Selznick 1938

Cette liberté fait vivre Huck le gavroche dans un tonneau, comme Diogène, se nourrissant de ce que les gens lui laissent par gentillesse ou en échange de services rendus. Tom, lui, est flanqué d’une tante sévère au cœur d’or, d’un petit demi-frère Sid, enfant modèle et cafteur, et d’une cousine adorable qui est un peu sa grande sœur. Il est amoureux d’Amy, puis de Becky (fille de juge), pour laquelle il se fera fouetter avant que le couple ne se perde lors d’une fête dans une grotte, trois jours durant. Le garçon révélera sa noblesse et sa vaillance en persévérant, protecteur, pour trouver la sortie malgré la fatigue et la faim. Mais il n’aura pas hésité, avant cet exploit, à fuguer près d’une semaine sur une île du fleuve avec ses deux compères Huck et Joe, vivant à l’aise comme des pirates, nus tout le jour et dormant à la belle, même sous un orage formidable qui les trempe comme une soupe.

tom sawyer statue

Ils seront aussi témoin d’un meurtre dans le cimetière à minuit, Tom témoignant in extremis pour sauver l’accusé innocent, Huck prévenant juste à temps les voisins d’un crime prêt de se commettre. Joe l’Indien (le coupable) représente tout ce que la sauvagerie peut avoir de fascinant et d’angoissant dans ce pays encore neuf. Ils trouveront un trésor, le magot amassé par l’Indien plus celui d’une bande trouvé dans une cachette. Mais si Tom finit par épouser la civilisation avec la fortune, la fille et son adoption par le juge, Huck reste ce pré-soixantuitard qui préfère l’ici et maintenant à l’accumulation pour l’avenir. Cigale plutôt que fourmi, libertarien plutôt que capitaliste, naturel (volontiers naturiste) plutôt que citadin. Il s’épanouira dans un second tome.

tom sawyer joue nu aux indiens

Les enfants pensent à la mort, se demandent si l’on tient à eux, sont soucieux du regard des autres – en bref, ils pensent à l’amour. Tom surtout cherche à se mettre en scène, à composer les scénarios des aventures qu’il fait jouer à la bande de garnements dont il est évidemment le chef, et à faire de beaux discours pour les raconter ensuite en enjolivant son rôle. Il est l’auteur du livre, il est le bon vendeur américain, il est le gamin éternel. Ce trait de personnalité n’est pas pour rien dans l’attachement que l’on a pour lui.

L’éditeur anglais a prédit que le livre plaira aux jeunes garçons mais aussi aux philosophes et aux poètes. Il est devenu un classique même si Aventures d’Huckleberry Finn, qui suivra, est mieux réussi, et si l’hypocrisie du politiquement correct censure impitoyablement le mot « nègre » qui apparaît plusieurs fois. Comme s’il suffisait de bannir un mot pour que la chose disparaisse… Les relations de la police américaine avec les Noirs de nos jours prouvent qu’il n’en est rien, même si on les appelle Afro-Américains, ils n’en restent pas moins affreux Américains dans la (bonne) conscience collective.

Nous sommes avec Tom dans le paradis de l’enfance, toujours à la lisière du dressage social et de la liberté sauvage du corps et des pulsions. Cette tension fait tout le sel de la vie rêvée des jeunes garçons. Mark Twain écrit pour les petits Américains ce que Robert-Louis Stevenson écrivit pour les petits Anglais : son île au trésor.

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, illustrations originales de True W. Williams, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00
Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Garnier-Flammarion 2014, 288 pages, €5.40
Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer suivi de Les Aventures de Huck Finn, format Kindle, Amazon media, 1655 Kb, €1.94

DVD Tom Sawyer, 1973, réalisation Don Taylor avec Jodie Foster et Johnny Whitaker
DVD The Adventures of Tom Sawyer, 2002, réalisation George Cukor, avec Tommy Kelly et Ann Gillis, Prism, €4.78

Les œuvres de Mark Twain chroniquées sur ce blog

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Cocasseries de Montcuq 2005

Mardi, 23 août 2005

Tout commença dès notre arrivée en voiture sur la place du village, entre les deux cafés. Une paire de blogueurs, la fraise haute, se poussait du col pour écouter le Premier pérorer sous le marronnier. Car en fait de tilleul, l’arbre était marron. Le végétal y produit de dures châtaignes, mieux utilisables que les fleurs tisanières dans les bagarres radicales du lieu. Se garer ne devait pas présenter de problème, il y a pléthore de parcs dans ce bas d’oppidum. Justement, une place se libérait. Las ! Nous ne fûmes pas sitôt devant qu’un indigène armé d’un bouclier à armatures nous barrait derechef la voie. Laconique, il daignait commenter : « on barre les places. C’est bientôt fête. Faut de l’espace pour les camions. » Et il est véridique qu’un peu plus tard, dans le virage étroit du « tour des remparts » qui constitue la rue principale – et « de la République » – de Montcuq, deux gros semi-remorques ont manœuvré entre les cafés pour vomir en tas les accessoires festifs : une piste d’auto tamponneuses complète, un manège d’avions, une cabane à frites…

fraise des bois photo

Nous étions lors installés sous l’ombrage marronnier, devant une cervoise du nord bien méritée et acidulée à souhait pour la touffeur d’orage qui montait. La jeunesse en folie paradait en public, armaturée de cuir sur des engins vrombissant pour se faire entendre, ou en chemise défaite sur la peau nue comme les stars à la télé pour se faire remarquer. Fraise était égal à lui-même, un tantinet tendu du lendemain définitif, tel une rose au bal des débutantes. Jlhuss avait amené l’ami Jean-Marie, chauffeur d’un corbillard, une Renault Espace tout de noir brillant comme un véhicule de fonction du FBI à la télé. Un rigolo, cet ami, pas blogueur mais blagueur. Lorsque Zérotonine arriva enfin, très en retard comme les épouses des films de Truffaut, elle amenait avec elle son garçonnet, l’aspirateur à chatouilles de six ans et demi (presque sept ans) prénommé Oskar. Que n’avait-elle dit là ! Avant même que sa voix se fut éteinte, le Jean-Marie en question pressait le garçon de traverser la rue pour aller se poster en face, sous la République mafflue et triomphante qui dominait la fontaine publique. Oskar, la fontaine, une aubaine ! « On enverra la photo à nos cousins germains rose vert ! »

gite moulin du tauran diner

Cela va sans le dire : nous fûmes très en retard au dîner prévu au gîte rural par Jean-Louis Hussenois, complétant une tablée de Belges. Mais Oskar y trouva un copain de son âge, un vigoureux petit-fils des hôtes venu passer deux mois au grand air, au grand soleil, vautré dans la bonne nourriture. Car nous dînâmes fort bien. Soucieux de savoir si nous étions @ctuellement des comprimés, Jean-Louis nous convia à sa tablée et nous l’en remercions chaleureusement. La cuisine était aux fruits, légère et fort goûteuse. Je ne pourrais qu’en reparler.

montcuq mairie

Le lendemain, je l’ai dit, fut le grand jour. Déjà, en deux notes, la séance fut décrite. Je n’y reviendrai pas. Sauf qu’au final s’est manifesté le Raconteur d’histoires. Le programme l’engageait à nous piloter après déjeuner dans la ville médiévale, parmi les ruelles enchevêtrées de Montcuq. Aux quelques mots qu’il dit déjà, son imagination galopait. Il en était aux Mystères, spéculant sur les proportions du donjon phallique analogues, à l’en croire, aux mesures effectuées sur la féminine pierre noire de la Kaaba à La Mecque. Nous comprîmes qu’il n’était pas « historien » mais préférait – et de loin – le monde occulte de l’ésotérisme et des complots, les merveilles des énergies telluriques et l’intervention des « puissances ». L’histoire telle qu’elle se faisait au moyen âge, acabi akaaba – et voilà. Un professionnel d’aujourd’hui applique à l’histoire comme ailleurs la méthode expérimentale. L’érudit, s’il ne recherche pas lui-même, compile les travaux des autres. Le Raconteur d’histoires est d’une autre trempe : il ajoute, il relie, il invente. Sans la moindre preuve autre que le délire logique, le captivant de l’étrange. Impérieux, lyrique, emporté, nul ne dut l’interrompre en ses élans conteurs. Sauf un, car Oskar en eût marre, plus d’une heure de montées et descentes après le début de la séance, il se vit désigner par la baguette et rétorquer d’un ton définitif : « il aurait dû rester à Paris, le petit. Il a les jambes de la ville. Pas assez costaud pour marcher ici. » F.N. n’aime pas les étrangers aux cuisses trop fines et abordant l’âge de raison.

Montcuq Oskar fatigue

Je m’étais défilé sitôt les tables débarrassées, préférant la compagnie de Lunettes Rouges pour aller faire un tour au happening d’Arques, le village de Zadkine. « Amateur d’art » contre clone de Dan Brown, le choix était aisé. Je parlerai plus tard de l’art et des artistes rencontrés à cette occasion – tous très contents d’eux-mêmes.

Montcuq Café de France

Quant à la soirée, elle honora la fiente. Des deux cafés qui se font face, le Café de France et le Café du Centre, seul ce dernier voit sa terrasse ombragée d’un grand arbre. Les oiseaux y logent donc volontiers, surtout les pigeons qui vont par couple et se nichent parmi les feuilles, sur les plus hautes branches. Les soirs d’été, à Montcuq, les étrangers viennent dîner en dessous, riant, bruyant, fumant. Cela n’a pas l’heur de plaire aux volatiles, dérangés dans leur sommeil alors que toute la contrée est obscure. Ils en fientent donc d’agacement et la chose coule et tombe en un gros ploc sur les calvities, sur les chemises et même sur les pantalons aux endroits stratégiques ! Jean-Louis s’est trouvé promptement constellé, le guano gluant dessinant un chemin d’étoiles sur sa chemise de ciel. Son ami, qui ne manque pas de ressources, a sommé « le chieur de descendre, s’il est un homme ». L’eût-il entendu et compris, le piaf se serait bien gardé d’obtempérer, pas le moins du monde concerné par l’invective. En représailles, l’herbe à Nicot a fumé de plus belle ; c’est ainsi qu’en d’autres contrées on éloigne les moustiques. Nos deux pigeons n’en eurent cure. Ils avaient lu Rabelais et se vengeaient de siècles d’humiliations telles que décrites Livre I chapitre 13 de « La vie très horrifique du grand Gargantua ».

Montcuq café de France carte

Oskar avait erré seul un moment, dans son monde, sur la piste déserte des autos tamponneuses. Puis il avait trouvé une copine, une petite blonde de deux ans qu’il prenait à bras le corps et trimbalait comme une petite sœur. « Quelle langue parle-t-elle, ta copine ? – Ah, ch’sais pas ! » Et de l’emballer pour un nouveau tour. Parler n’étais pas l’important et la petite était ravie. Lorsqu’elle a quitté le restaurant avec sa famille, Oskar s’est sustenté d’un peu de melon et de jambon, puis s’est endormi sur la chaise. Il faut avouer que nous fûmes les derniers clients à quitter la table. Nous avions peine à nous séparer tant nous étions en phase. Demain s’annonçait aux horloges et la journée officielle était terminée. Une certaine fraîcheur tombait sur les épaules.

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Tout dire en 2005 à Montcuq

lundi, 22 août 2005

Voici le texte de mon intervention lors du Premier Séminaire des blogs du Monde :

Le « blog », rappelons-le, est l’abréviation de l’anglais « weblog », mot lui-même réduit de l’expression « log in web » qui signifie « se connecter sur la toile ». Le blog est donc une connexion. Ce branchement devient une présence, soit passive (la lecture et consultation des sites), soit active (l’écriture de notes ou de commentaires sur les autres notes). Bloguer, c’est se relier en existant individuellement.

Le blog est le dernier outil de l’individualisme en marche, un instrument pratique de liberté supplémentaire pour l’épanouissement de la personne – ce qui est à première vue l’objectif de toutes les philosophies politiques. Le mouvement de la société occidentale va vers la liberté individuelle. La démocratie est née en Grèce de la pensée qui se réfléchit par le débat public, en opposition à la « doxa », l’opinion commune.

montcuq jean marie

L’économie de marché est née entre Gênes et Anvers du souci de bien compter, de risquer et d’échanger contre de dus bénéfices, en opposition à la rente acquise et aux monopoles de force.

La science expérimentale est née de la curiosité et de la logique du discours, elle s’est épanouie contre les dogmes sacrés et contre les évidences du commun.

La littérature et la philosophie deviennent témoignage de soi depuis saint Augustin et Abélard. Hommes politiques, entrepreneurs, savants et écrivains sont des individus qui convainquent et entraînent.

Le blog permet de parler de soi, des autres, de ce qu’on a vu ou ressenti, de proposer une autre politique, de se poser des questions, de critiquer la presse ou le discours dominant, d’appeler au débat. Produit de l’individualisme le plus fort (chacun est seul devant son écran et dit ou montre ce qu’il veut), il contribue à la démocratie et au savoir (formant une encyclopédie ou un forum vivant, sans cesse renouvelés).

montcuq terrasse cafe de france

D’où notre choix du 18 août comme date symbolique du séminaire.

Le 18 août 1966, le président Mao lançait en effet la Révolution culturelle en Chine. Laissons de côté la tactique partisane d’un instituteur promu désireux d’écraser ses rivaux politiques en les accusant de « vieilleries » et manipulant la jeunesse pour assurer son pouvoir absolu. Cette décision assurera des dizaines de millions de morts et le retour à l’ignorance d’une génération entière. Nous ne tenterons pas une telle expérience humaine car, dans la lignée de Montaigne, l’homme est ce qui compte en notre conception du monde. Gardons seulement le symbole : contre le monde ancien, rigide, la jeunesse en marche, souple et vigoureuse. La France d’aujourd’hui, l’Europe, en ont besoin.

Le 18 août est la fête des Hélène. Ce beau prénom vient de « hêlé », éclat de soleil. Il a été porté par la mère de l’empereur byzantin Constantin, plus tard appelé « le Grand ». Hélène a été découvreur de la « Vraie Croix » par des fouilles qu’elle a fait faire à Jérusalem. Les blogueurs vont-ils découvrir une « vraie croix » nouvelle ?

Le 18 août rappelle aussi la fin de mondes devenus trop vieux : la société décrite par Balzac, mort le 18 août 1850 ; la vieille Chine, éradiquée avec fureur par Gengis Khan né Temudjin, adolescent orphelin en fuite avant de conquérir un empire des steppes et de pénétrer Pékin en 1215, mort le 18 août 1227.

Il n’est pas anodin que deux de ces 18 août nous viennent de Chine. Ce pays immense de 1,3 milliards d’habitants s’éveille. Sa masse menace les équilibres acquis du monde. Désormais près de 250 millions de Chinois ont notre niveau de vie – la moitié des Européens ! – le pays est un trou noir pour les matières premières et l’énergie, il commence à produire, il commence à savoir, et nous devrons désormais compter avec sa politique. D’où l’urgence de notre réveil. Les blogs sont l’expression d’une opinion qui doit pousser les politiciens et contrer les politicards.

montcuq oscar a la fontaine

Comment se faire lire au mieux ?

Le choix d’un hébergeur n’est pas anodin pour être lu. Le patronage du Monde est un atout [avant de devenir, 5 ans plus tard, un handicap technique et de censure bien-pensante]. L’activité au sein des blogs en est un autre. Comme dans la société, il faut connaître et se faire connaître. Créer son blog, l’alimenter régulièrement, faire une liste de favoris, aller commenter les autres, tisser des relations sont indispensables.

Reste le style, et le style, c’est l’homme même. La lecture sur écran demande phrases brèves, thèmes chocs et aérations imagées. Photos (1 à 6), textes courts (½ à 1page Word), un seul thème pour chaque note. Il faut

  • « accrocher » comme dans la presse,
  • captiver comme dans la littérature,
  • nourrir l’esprit comme dans les essais…

Vaste programme ! Allons-y.

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