Livres

Christian Salmon, Storytelling

christian salmon storytelling

Le storytelling est l’art de raconter des histoires. Ou plutôt de mettre en récit un produit, une entreprise, un personnage, une guerre, une politique… Il n’est pas anodin que cette nouvelle façon de présenter les choses soit apparue au début des années 1990, alors que l’Internet prenait son plein essor. La lecture écran engendre d’autres habitudes que la lecture papier : survol, attirance pour les images, les résumés, les messages courts, zapping, activisme de l’hypertexte.

L’exposé exigeait, avant Internet, d’être logique et de convaincre par la raison. L’exposé a désormais laissé la place au conte. Ce n’est plus la logique qui est sollicitée, mais la passion, les instincts. La faculté de raison ne vient qu’ensuite, à la fin, comme happy end : bon sang, mais c’est bien sûr ! L’entrepreneur, le commercial, le financier, le politicien, le propagandiste vont convaincre en racontant des histoires. Ce peut être bon ou mauvais, suivant que l’on met en conte une réalité où que l’on raconte des craques. Christian Salmon, chercheur sur le langage au CNRS, analyse ici les deux faces du nouveau paradigme.

Tout commence avec les entreprises, dont la fonction est de vendre. La publicité, hier centrée sur le produit, se consacre désormais à produire des histoires sur les produits, des images de la marque. Car il faut donner envie à des clients de plus en plus imprévisibles et volages, du fait de la société tout entière. Le changement s’accélère parce que la technologie court devant, que les pays sous-développés émergent, que l’emploi exige de s’adapter et de bouger. Une interaction se forme entre l’infrastructure matérielle de l’existence et la superstructure du comportement et des idées sur le monde. Comme toujours, les États-Unis sont en avance, ils montrent la voie. Les consommateurs deviennent des participants.

Dès l’année 2000, le marketing « n’a plus seulement pour ambition de promouvoir les bienfaits de la société de consommation, il veut produire une société nouvelle, un autre monde » p.40. Les clients citoyens ont autant besoin de croire en leurs marques et en leurs politiciens que les Grecs à leurs mythes. Apple, Microsoft ou Facebook sont des religions, dont les croyants sont les plus zélés prédicateurs. Tout politicien ambitieux sait qu’il vaut mieux mettre en récit les valeurs que parler du programme. L’idéologie, cette fabrique de mythes, est aux anges – et les communicateurs aux manettes.

C’est George W. Bush avec Carl Rowe qui inaugure la série, le président Reagan en précurseur. En Europe, Tony Blair et Nicolas Sarkozy vont reprendre avec succès la méthode. Nous pouvons même aller jusqu’à penser que si la popularité de François Hollande est si basse, c’est parce qu’il use encore de la vieille communication du temps de Mitterrand, sans mise en récit de son action, sans un beau conte distillé pour la politique de son gouvernement.

Évidemment, Ésope le disait déjà, la langue est la meilleure et la pire des choses. Il en est de même pour le storytelling. Cette technique de mise en dynamique d’un message, du passage de chiffres ou d’arguments à une belle histoire émotive et entraînante, peut dériver vers la manipulation. Ce fut le cas pour la guerre en Irak, où le conte du Bien et du Mal a été actionné avec l’accusation fausse des armes de destruction massive. Ce fut le cas pour la politique avec l’industrie du mensonge, l’infotainment (information-divertissement) et la création de sa propre réalité – détachée du réel.

Le divorce entre les citoyens et leurs politiciens n’a jamais été aussi grand parce que le storytelling a été utilisé à outrance, suscitant aussitôt son antidote : la désintoxe, la déconstruction, le persifflage, voire la théorie du complot. En revanche, les marques s’en sortent plutôt bien, entre saga et conte de fée.

L’art de raconter des histoires est au cœur du lien social. On ne fait société que par le symbolique, dont les mythes sont les grands vecteurs. Tout politicien avisé fait du storytelling sans le savoir, comme De Gaulle avec le mythe de « tous résistants », Sarkozy avec « travailler plus pour gagner plus », Mélenchon avec « place au peuple » ou Le Pen fille avec « la voix du peuple, l’esprit de la France ». Ces messages totalitaires, qui sollicitent les instincts et les passions plus que la raison, mettent la politique cul par-dessus tête. Wagner voulait un opéra total, comme l’était selon Nietzsche la tragédie grecque – ou comme les religions du Livre le veulent en leurs messes et prédications. Il s’agit de faire taire la faculté de raison pour fusionner le collectif en groupe manipulable, selon cette psychologie des foules si bien instrumentée au XXe siècle.

Un bon petit livre pour comprendre, donc agir, dans la société du spectacle.

Christian Salmon, Storytelling – la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, 2008, La Découverte poche, 251 pages, €9.03

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009). Il se consacre désormais aux chroniques, à la formation et à l’enseignement dans le supérieur.

Catégories : Economie, Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean-Pierre Vernant, La mort dans les yeux

jean pierre vernant la mort dans les yeux

Professeur au Collège de France, anthropologue et helléniste, Jean-Pierre Vernant né en 1914 est mort en 2007 ; il était un grand homme de la culture, un professeur pour mes jeunes années d’archéologue. J’aimais en lui son souci de la précision et l’adéquation des mots, ce pourquoi il récusait les interprétations freudiennes, trop simplistes selon lui. L’anthropologue, contrairement au psychanalyste freudien, ne fait pas une idéologie de son savoir, il tient compte du contexte social et de la dimension historique des faits dont il forme système. « Je ne crois pas que la psychanalyse puisse proposer un modèle d’interprétation à valeur générale et qu’il s’agirait seulement d’appliquer ici ou là. C’est cette façon de penser et de vivre la psychanalyse que j’appellerai ‘illusion’, comme il y a un mode illusoire de vivre et de penser le marxisme » (entretien avec Pierre Kahn, 1996).

Dans ce long article édité en petit livre, il étudie ces trois puissances divines grecques au masque : la Gorgone, Dionysos et Artémis. Toutes trois concernent des expériences de l’Autre. L’homme grec antique, contrairement à nous, était exclusivement extraverti. Il ne cherchait pas son identité en lui-même, mais dans le regard des autres. Sa personnalité était une suite d’actes qui le définissait dans la famille, la cité, la civilisation. Artémis situe chacun dans l’horizon, Dionysos et la Gorgone dans la verticalité. Artémis montre l’homme autre, Dionysos l’autre en soi, la Gorgone l’autre de l’homme.

Artémis est la déesse du monde sauvage et des confins, elle hante tous les lieux non cultivés et guide les personnalités non encore civilisées – notamment les jeunes filles et les adolescents. Patronne de la chasse, elle conduit par la sauvagerie vers la civilisation en disciplinant les jeunes hommes à respecter les règles qui les distinguent de l’animalité. « Pendant le temps de leur croissance, avant qu’ils n’aient sauté le pas, les jeunes occupent, comme la déesse, une position liminale, incertaine et équivoque, où les frontières qui séparent les garçons des filles, les jeunes des adultes, les bêtes des hommes, ne sont pas encore nettement fixées. Elles flottent, elles glissent d’un statut à l’autre… » Chez Atalante, par exemple, la virginité volontairement prolongée fait que tout se brouille, l’enfant ne se distingue plus de la femme mûre, la féminité se virilise, l’humain se fait ours. Les jeunes, à Sparte, sont appelés Pôlos – poulains et pouliches – pour dire leur statut non entièrement acquis à la civilisation. Artémis préside aussi à l’accouchement, moment où la femme est la plus naturellement animale, et à la guerre, qui fait du guerrier une bête saisie de fureur.

Artémis est donc la déesse qui permet à la culture d’intégrer ce qui lui est étranger. Fondatrice de la cité (poliade), elle institue une vie commune pour tous ceux au départ différents. « En faisant de la déesse des marges une puissance d’intégration et d’assimilation, comme en installant Dionysos, qui incarne dans le panthéon grec la figure de l’Autre, au centre du dispositif social, en plein théâtre, les Grecs nous donnent une grande leçon. Ils ne nous incitent pas à devenir polythéistes, à croire en Artémis et Dionysos, mais à donner toute sa place, dans l’idée de civilisation, à une attitude d’esprit qui n’a pas seulement valeur morale et politique, mais proprement intellectuelle et qui s’appelle la tolérance ».

Dionysos dépayse de l’existence quotidienne par le déguisement, le jeu, le théâtre, l’ivresse, la danse et la transe. Il permet de devenir soi-même autre. Il tire vers le haut, vers le dieu.

La Gorgone (ou Méduse), à l’inverse, tire l’homme vers le bas, vers les enfers (Hadès) et la mort. Elle pétrifie, son extrême altérité terrifie, elle glace en mettant face à soi le miroir de soi figé, immobile dans le néant. Puissance de mort, elle est représentée sur les boucliers des Achéens qui attaquent Troie. Les guerriers renvoient en miroir ce qu’ils promettent à leurs ennemis, tout en poussant des cris gutturaux pareils aux sons proférés par les serpents, les chiens et les chevaux en fureur, qu’on dit être ceux poussés aussi par les morts dans l’Hadès. Les éphèbes sont incités à laisser pousser une longue chevelure qui les rendra plus terrifiants au combat, comme les serpents autour de la tête de Méduse. Cette crinière ajoute à leur aspect sauvage et contribue à les posséder d’une fureur de carnage.

Artémis, Dionysos, la Gorgone, sont les trois dieux au masque qui ponctuent le rapport à l’Autre en Grèce ancienne. L’humanité se trouve définie par l’appartenance à la vie politique, à la vie citoyenne, privilège qui distingue des barbares, des étrangers, des esclaves, des femmes et des jeunes. Seules les pratiques institutionnelles permettent d’intégrer ces êtres aux marges de la cité pour avoir contact et commerce, ou les assimiler. Cette attitude rationnelle, bien loin de la haine passionnée des sauvages pour tout ce qui n’est pas eux, est une distance critique par rapport à soi – un grand pas de l’humanité.

Attitude que l’on se doit de rappeler aujourd’hui, où les « racines » de notre civilisation occidentale sont bien malmenées par des groupes extrémistes qui se réclament pourtant d’elles !

Jean-Pierre Vernant, La mort dans les yeux, 1998, Fayard Pluriel 2011, 128 pages, €17.00

Catégories : Grèce, Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Éducation, était-ce mieux avant ?

Curieux comme la France garde un retard constant de presque une génération sur les autres pays. Les révolutionnaires de 1789 étaient en avance mais, après le rasoir républicain et la Terreur de Robespierre, après les massacres du va-t-en guerre promu empereur par un coup de force, la France se replie, s’anémie, régresse. Elle accumule et fait moins de gosses pour ne pas partager l’héritage. La défaite honteuse de 1870 face à une Prusse qu’on ne voulait pas voir puissante, par un autre va-t-en guerre empli de faux-héroïsme, a fait prendre des leçons de germanisme. Les instituteurs de la IIIe République ont eu cette mission, acceptée avec enthousiasme, de « hussards noirs de la République », sur le modèle du dressage prussien.

Curieusement, c’est dans le même temps que l’autrichien Stefan Zweig, né en 1881, vit sa jeunesse et use ses culottes sur les bancs de l’école germanique du vieil empire. Lui ne trouve pas la « mission » de l’école si enthousiasmante que cela – au contraire. Il trouve qu’elle étouffe la jeunesse, la rabaisse, qu’elle la dresse à l’obéissance plutôt qu’à l’initiative. Le « sérieux » bourgeois n’est que la mainmise d’une caste de vieillards sur une jeunesse qui monte.

« Tout ce qui nous paraît aujourd’hui un trait enviable de la jeunesse : fraîcheur, fierté, audace, curiosité et joie de vivre, était jugé suspect par cette époque qui ne jurait que par le ‘sérieux’.

« Seul cet état d’esprit étrange permet d’expliquer le fait que l’État sauvegardait l’école comme moyen de sauvegarder son autorité. L’éducation que nous recevions était tout d’abord destinée à nous faire respecter l’ordre existant, puisqu’il était réputé parfait, l’avis du professeur, puisqu’il était réputé infaillible, la parole du père, puisqu’elle ne pouvait être contredite, les institutions de l’État, puisque leur validité était réputée absolue et donc éternelle. Un second principe cardinal de cette pédagogie, qu’on appliquait aussi au sein de la famille, était que les jeunes gens ne doivent pas avoir la vie trop facile. Avant de se voir accorder le moindre droit, ils devaient apprendre qu’ils avaient des devoirs et en premier lieu celui de se montrer absolument dociles. A nous qui n’avions encore rien fait dans la vie et ne possédions aucune expérience, il fallait donc inculquer depuis le début que nous devions simplement nous montrer reconnaissants pour tout ce qu’on nous accordait, sans pouvoir prétendre demander ou revendiquer quoi que ce fût. A mon époque, la méthode appliquée dès la plus tendre enfance était une absurde intimidation. Des bonnes et des mères stupides menaçaient déjà les enfants de trois et quatre ans d’aller chercher le ‘gendarme’, s’ils n’arrêtaient pas immédiatement d’être méchants. Et même au lycée, quand nous rapportions à la maison une mauvaise note dans une quelconque matière secondaire, on nous menaçait de nous retirer de l’école et de nous faire apprendre un métier manuel – la pire des menaces qui fût dans la société bourgeoise, celle de retomber dans le prolétariat – et quand des jeunes gens sincèrement désireux de se former et de se cultiver cherchaient des éclaircissements sur d’importants problèmes d’actualité, les adultes les rabrouaient avec arrogance : « Tu ne peux pas encore comprendre ». Cette technique se pratiquait partout, à la maison, à l’école et dans l’État. (…) C’est en vertu du même principe qu’à l’école aussi ce pauvre diable de professeur, siégeant là-haut sur sa chaise, devait rester une potiche sacrée inaccessible et concentrer notre sensibilités et nos aspirations exclusivement sur le ‘programme’. Que nous nous sentions bien ou non à l’école était accessoire. Dans l’esprit du temps, sa vraie mission n’était pas tant de nous faire progresser que de nous retenir, pas tant de nous former de l’intérieur que de nous conforter à l’ordre établi en provoquant le moins de résistance possible, pas tant d’accroître notre énergie que de la discipliner et de la niveler » p.891.

collegien devoirs torse nu

Zweig parlait de ses 15 à 18 ans, entre 1896 et 1899, période de puberté à l’époque (elle commençait chez les garçons plus vers 16 ans, à l’en croire, qu’à 12 ans aujourd’hui, question d’alimentation, de sport et de mœurs semble-t-il). Mais ces traits de la génération de nos arrière grands-parents n’ont-ils pas duré en France jusque vers la fin des années 1960 ? Quiconque a plus de 50 ans aujourd’hui ne s’est-il jamais entendu dire la même chose qu’à Stefan Zweig : la menace du ‘gendarme’ ou du père Fouettard tout petit, celle du métier manuel en cas de mauvaise note, la révérence envers le père « qui a toujours raison », les professeurs « infaillibles », l’État qui sait tout mieux que nous, l’ordre existant le meilleur possible et le « tu ne peux pas comprendre » répété encore et encore ?

Comment analyser autrement que la France ait d’excellents mathématiciens (matière où la discipline et l’obéissance aux lois établies comptent avant tout) mais si peu de commerciaux et d’entrepreneurs (qui exigent initiative et travail d’équipe), sinon par cette mission de l’école qui, comme dans l’Autriche-Hongrie de Stefan Zweig, « n’était pas tant de nous faire progresser que de nous retenir » ? Les Français sont formatés, éduqués nationalement, à préférer les généralités théoriques aux faits concrets, les idées aux réalisations, les épures aux gens. « Combien de ‘complexes d’infériorité’ cette pédagogie absurde a pu développer », s’écrie Zweig ! Le complexe est aujourd’hui national : la France se sent politiquement rapetissée, économiquement concurrencée, culturellement rabaissée. Quoi d’étonnant à ce que sa mentalité suscite autant de « réactionnaires », à gauche comme à droite, qui voudraient « conserver les zacquis », revenir aux Trente glorieuses, au « bon temps » des pensions non mixtes et du « respect » pour le curé, l’instituteur et le gendarme ?

« Personnellement, ajoute Zweig, c’est à cette pression que je dois la manifestation précoce du désir passionné d’être libre, à un degré de véhémence que la jeunesse d’aujourd’hui [1941] ne connaît plus, à quoi s’ajoute la haine de tout ce qui est autoritaire, de tout discours venu ‘d’en haut’, qui m’a accompagné toute ma vie. Pendant des années et des années, cette aversion contre les affirmations catégoriques et le dogmatisme fut chez moi instinctive » p.892. Cette pression imbécile et archaïque d’un État français resté militaire depuis la guerre de 14 et la défaite de 1940, a été remise en cause par l’explosion hormonale de 1968. Mais ce ne fut que l’irruption pubertaire d’une classe d’âge brusquement nombreuse du baby boom d’après guerre. Le fond culturel français reste pétainiste (même à gauche, avec gardarem lou Larzac et le retour à la terre), chrétiennement coupable d’avoir péché dans les années folles et d’expier l’hédonisme face à une Allemagne travailleuse (le complexe demeure…), ou d’avoir été du mauvais côté politique avec les rafles de Juifs, le colonialisme et plus anciennement l’esclavage (d’où la sempiternelle repentance – surtout à gauche).

Alors, « c’était mieux avant » l’éducation ? Pas pour moi !

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

Catégories : Livres, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Parler anglais sur le bout de la langue

Les éditions Syros viennent de mettre au point un « concept » : parler anglais en s’amusant. Il s’agit de petits livres de 100 pages, écrits gros et illustrés en noir et blanc, qui racontent une aventure à la portée des 10-13 ans. L’idée est qu’ils commencent en français, le lecteur pouvant se mettre dans la peau d’un jeune héros (garçon ou fille) de son âge. Le personnage vit une histoire et progresse en anglais parce qu’il a envie d’en savoir plus.

tip tongue romans garcons

Au début, les explications des mots difficiles sont effectuées par un adulte dans l’histoire ; par la suite, un dictionnaire ou un traducteur électronique suffit ; à la fin, le seul contexte permet de comprendre. L’idée est intéressante, le bain passant du chaud au froid progressivement, l’intrigue étant là pour captiver et donner envie d’en savoir plus. Seul le réglage des transitions est parfois délicat. Dans le livre que j’ai lu de bout en bout, Tom et le secret du Haunted Castle, les explications sont un peu lourdes au début ; à l’inverse, elles cessent brutalement vers le second tiers. La progression n’est pas linéaire.

Mais le jeune lecteur (mâle ou femelle, la langue française utilisant le masculin pour le neutre), peut aussi télécharger gratuitement chaque histoire en MP3 sur le site. Par exemple, pour le livre ci-dessus, à l’adresse http://tom.syros.fr. Il aura donc l’écrit et l’oral pour suivre et réviser.

tip tongue romans filles

Pour le moment, quatre titres sont parus, deux mettant en scène des filles et deux des garçons ayant juste l’âge des bases en anglais et commençant à acquérir le vocabulaire, soit vers 10 ou 12 ans. Une autre idée est de varier les régions anglophones (jusqu’ici Écosse, Irlande, Londres, sud-anglais), tout en conservant un anglais standard pas trop compliqué. Les personnages guident le sens, s’adressant à de Young French boys ou French girls.

L’auteur est anglaise, arrivée à 22 ans en France où elle vit et rédige notamment des romans policiers et histoires pour enfants (plus de 40 titres). Mais elle est reconnue officiellement par l’Éducation nationale comme Maître de conférences en anglais à l’Université Bordeaux-Montaigne. De quoi « rassurer » les parents trop français qui révèrent le scolaire et se prosternent devant les parchemins tamponnés par l’État.

Stéphanie Benson, Tom et le secret du Haunted Castle, 2014, éditions Syros, 103 pages, €6.60

Du même auteur et dans la même collection :

Site pédagogique de l’université dédié à cette nouvelle collection didactique : http://www.tiptongue.u-bordeaux-montaigne.fr
Attachée de presse de la collection : Guilaine Depis, guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jillian et Mariko Tamaki, Cet été-là

tamaki cet ete la
Que faire en été à Awago Beach, villégiature familiale dont les spécialités sont la dinde séchée et le village huron ? Surtout quand on vient d’avoir 13 ans et que sa copine d’enfance à la plage en a 11 et demi ? Rose regarde Windy se débattre encore dans l’enfance, tandis que Windy observe Rose aborder timidement l’adolescence.

Le seul endroit où l’on se retrouve, outre la plage trop vaste pour lier connaissance, est Brewster’s, le bazar qui vend des bonbons et loue des DVD. Il est tenu pour l’été par un garçon de 16 ou 18 ans que les autres surnomment Dud, et qui court les filles. Aurait-il mis sa dernière conquête, Jenny, enceinte ? Ou est-ce elle qui veut le ferrer par cette menace alors qu’il irait bien voir ailleurs ? Autant Windy est écœurée, autant Rose est fascinée – peut-être secrètement amoureuse. Moins du garçon, trop grand pour elle, que de l’amour et des passions qu’il donne.

Mieux que son père et sa mère en tout cas, qui se disputent à propos de rien. Elle ne veut pas nager, obstinément névrosée. Lui a besoin de prendre l’air, même s’il aime sa fille et aurait bien eu un autre enfant. Mais l’Amérique d’aujourd’hui est décrite comme adepte du sucre et du soda durant l’enfance, de quoi déglinguer les hormones, et du végétalisme avec yoga, danses lesbiennes et naturisme à la lune, de quoi se déglinguer la nature. Sa mère ne peut plus avoir de bébé, elle a fait une fausse couche dans l’eau une année ou deux avant ; quant à la copine de sa mère, elle a du adopter Windy faute de pouvoir enfanter par elle-même. Seules les familles qui envahissent le village huron ont l’air « normales », même si les enfants sont agités et capricieux comme de vrais petits Américains.

Les deux préados regardent le soir des films d’horreur pour ressentir une passion, car il n’y a rien à faire dans ce trou, après les pâtés d’enfance et avant les patins d’ados. Passent sur ordinateur les Dents de la mer, Massacre à la tronçonneuseLes griffes de la nuit…toute une série de montages grossiers et de comportements hystériques auxquels la génération Internet ne croit pas une seconde : « Y’aurait moins de mecs qui meurent s’ils avaient pas à sauver toutes ces filles débiles qui savent pas se gérer », déclare Rose devant un film de hurlements.

« J’adore ce livre », écrit Craig Thompson, grand auteur (canadien lui aussi) de Blankets, une histoire d’enfance (la sienne), dans le genre roman dessiné.  Moi aussi. Il est doux amer comme l’adolescence qui se cherche encore, grave et gentil comme les fillettes qui deviennent grandes, délicat et complexe comme le monde adulte dont on découvre les balbutiements. Un beau moment de lecture pour adultes et ados.

Jillian et Mariko Tamaki, Cet été-là (This One Summer), 2014, traduit de l’anglais (Canada) par Fanny Soubiran, éditions Rue de Sèvres, 319 pages, €19.00

Catégories : Bande dessinée, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Édouard Tétreau, Analyste

edouard tetreau analyste au coeur de la folie financiere
La vraie vie vécue des années folles, celles de la bulle Internet 1998-2000, par un analyste en charge du secteur médias au Crédit lyonnais Securities Europe à Paris. Écrit clair, il y a de l’action à l’américaine et des exemples précis (sous pseudos pour éviter le judiciaire). Tout est vrai – j’y étais.

Mais, mieux que les anecdotes navrantes (la lâcheté Messier) ou croustillantes (le Puritain maître de la finance américaine et ses putes à Paris), une interrogation sur le snobisme social, les sursalaires indus et la course à la cupidité court-terme. La finance anglo-saxonne est une nuisance de l’économie globale, une guerre économique où « le droit », brandi par les puritains yankees, sert surtout à ligoter les autres, Européens et Japonais – alors que des hordes de lawyers et d’opportuns centres offshore à quelques dizaines de minutes de côtes américaines permettent d’y échapper.

Ce livre est écrit après l’éclatement des prémisses de la grande bulle (les valeurs technologiques en 2000 ont précédé la paranoïa du 11-Septembre en 2001 puis la comptabilité frauduleuse et l’audit mafieux en 2002) – mais avant le délire des dérivés en 2007 et la faillite de Lehman Brothers en 2008 – avec les conséquences systémiques, donc économiques, donc sociales, donc politiques dont on n’a pas encore vu tous les effets. Il décrit « comment ce théâtre de gens si savants au-dehors est en fait construit sur du sable. Le sable mouvant des fantasmes et des incohérences humaines » p.273.

Car vous pensiez que les analystes, après 5 ans minimum d’études supérieures en macroéconomie, audit, évaluation des entreprises et mathématiques financières, sont des experts capables de diagnostiquer la santé ou la maladie des sociétés cotées, de proposer des remèdes et de conseiller utilement les investisseurs ? Vous n’y êtes pas ! « Dans la formulation de son message comme dans sa conception, l’analyste doit aller au plus vite. Ce qui signifie : lire le communiqué de presse de la société, ou l’interview, ou le tableau de chiffres et, dans un minimum de temps, sortir le commentaire qui va faire vendre » p.39. Il ne s’agit pas de mesurer mais d’agiter. La bourse exige de la volatilité, des écarts de cours pour générer du business, donc de juteuses commissions. Ce pourquoi l’analyste passe plus de temps à commenter l’immédiat, appeler les clients, organiser des roadshows, qu’à analyser les entreprises. Il n’a plus « dans l’année que deux ou trois douzaines d’heures pour travailler activement sur chacune des entreprises suivies » p.174.

A son époque (2004) c’étaient les conseils d’achat et de vente aux gestionnaires de portefeuille pour faire tourner plus vite leurs actifs ; aujourd’hui (2014) plus besoin des gérants, le trading à haute fréquence, par algorithmes informatisés, s’en charge tout seul : plus besoin non plus d’analystes, ni de vendeurs, ni même de clients… Seul le marché pur et abstrait est le terrain de jeu pour les spéculateurs, entièrement déconnecté des entreprises réelles, de ce qu’elles produisent et des gens qui y travaillent.

Mais ce n’est pas que le commerce ou la bougeotte qui tord le métier d’analyste. C’est aussi la chaîne d’organisation, depuis l’entreprise jusqu’aux portefeuilles, qui incite à la stupidité. « Le processus d’investissement sur les marchés est simple : il suffit de suivre, ou de se raccrocher à la recommandation déjà émise par quelqu’un d’autre » p.49.

  • L’analyste sell-side (attaché aux vendeurs de titres) va suivre le communiqué de la société, pondérer par les analyses des autres notamment des puissants anglo-saxons, bidouiller un objectif de cours au pif, faute de temps pour valider ses nouvelles hypothèses et recalculer, tout cela à l’intérieur du « consensus » qui fait que la soi-disant « analyse » tourne en rond dans l’entre-soi.
  • Puis l’analyste buy-side (attaché aux investisseurs) va résumer les analyses des sell-side, opérer une synthèse en fonction de ses convictions – en général très consensuelles pour ne pas faire de vagues – et conseiller aux gérants tel investissement plutôt qu’un autre.
  • Ledit gérant n’est pas obligé de suivre mais, s’il ne le fait pas, il travaille sans filet ! Sa hiérarchie le blâmera pour ne pas avoir suivi le « comité d’investissement », les « analyses maison », le « processus raisonné de choix des valeurs »… Il n’est pas grave de se tromper avec tout le monde ; mais c’est se faire virer que d’avoir raison contre tout le monde.

edouard tetreau

L’auteur l’a vécu, analyste médias dans les années flambeuses de J6M chez Vivendi (Jean-Marie Messier moi-même maître du monde, disait-il de lui-même…). « Le 6 mai [2002], deux jours après un changement de notation de l’agence Moody’s sur la dette de Vivendi, j’envoyais une note, alertant les clients investisseurs du Crédit lyonnais Securities d’un risque de faillite (bankruptcy) de ce groupe. Le lendemain, tous mes travaux furent placés sous embargo, en prélude à diverses sanctions disciplinaires. Le 3 juillet, Jean-Marie Messier quittait la présidence d’un groupe à quelques heures de la quasi-cessation de paiement » p.15.

Édouard Tétreau s’est reconverti en créant Mediafin, conseil en communication pour les entreprises. Il a publié fin 2010 ’20 000 milliards de dollars’ témoignage de trois années aux États-Unis après 2007 pour développer une filiale du groupe Axa, qui lui a fait comprendre combien la religion de la finance restait prégnante, laissant présager une bulle de la dette américaine vers 2020. L’ouvrage a été traduit en chinois, montrant combien la Chine est vigilante sur ses investissements en bons du Trésor des États-Unis…

Il y a pire que la vente à tout prix et la mauvaise organisation : l’emprise de toute une idéologie de la finance qui s’apparente à une véritable religion venue des États-Unis. Les croyants usent de mots magiques comme « création de valeur », « benchmark », EBITDA (bénéfices avant toute autre dépense), WACC (coûts du capital) et autre jargon en anglais. Lorsqu’il n’existe aucun mot dans votre langue pour traduire des concepts étrangers, vous les utilisez comme des boites noires sans savoir trop ce qu’elles contiennent. Mettant les habits d’une autre culture, vous avancez patauds, incertains, servilement scolaires. Ne comprenant pas le fond, vous singez. Non seulement vous vous abêtissez, mais vous agissez comme tout le monde pour donner le change et l’illusion sociale d’avoir compris. C’est bien ce qui se passe en analyse financière comme en gestion de portefeuille, j’en ai eu l’expérience directe personnellement (voir Les outils de la stratégie boursière, 2007).

Le « benchmark » est par exemple considéré par les directeurs de gestion français comme un garde-fou à surtout ne jamais franchir au-delà d’une étroite fourchette. La simple lecture d’un dictionnaire vous apprend que benchmark signifie en anglais utile le niveau du maçon : il est donc une mesure, pas un carcan ! Un maçon qui pave un trottoir parfaitement horizontal, selon le niveau à bulle, est un mauvais ouvrier doublé d’un imbécile : l’eau va stagner dans les creux. Le trottoir doit être en légère pente vers le caniveau pour remplir sa fonction de trottoir, le benchmark sert de référence pour marquer cette pente. Pas en France – où l’on doit obéir : à la hiérarchie qui n’y connais rien, à l’abstraction scolaire du mot anglais mal compris ! Quand on ne comprend pas on imite, quand on n’est pas pénétré de l’esprit on régurgite la leçon mot à mot. « Je mets d’ailleurs au défi n’importe lequel des dirigeants des vingt premières banques européennes d’être capable de comprendre, et accessoirement de faire comprendre à ses administrateurs et actionnaires, ce qui se passe exactement dans ces boites noires de l’industrie financière que sont les départements d’ingénierie financière et de produits dérivés… » p.75. M. Bouton, PDG de la Société générale, l’a illustré à merveille lors de l’affaire Kerviel.

Édouard Tétreau prend le même exemple en analyse avec la « shareholder’s value », maladroitement conçue en français comme « créer de la valeur pour l’actionnaire ». Or on ne « crée » pas de valeur, on en a ou on en hérite, l’entrepreneur ne crée que de la richesse (du flux), pas de la valeur (du stock). L’analyste français, par ce concept mal compris, ne va donc s’intéresser qu’à l’actionnaire, à la distribution de dividendes, au retour sur investissement du portefeuille. Alors que la base de la richesse de l’entreprise, celle qui va permettre qu’elle soit durable et puisse investir pour générer du bénéfice (à répartir ensuite en partie aux actionnaires apporteur de capital), est mesurée par la rentabilité : le retour sur fonds propres en fonction du risque assumé. C’est cela qu’il faut analyser, pas la distribution.

Plus qu’un simple témoignage de ces années stupides, ce livre est une sociologie de l’entre-soi parisien où les gens d’un même milieu, sortis des mêmes écoles avec les mêmes concepts abstraits, baignant dans le même jargon anglo-saxon qu’ils comprennent mal, font du fric en toute bonne conscience en enfumant les clients – qui sont, au total, vous et moi, les assurés comme les retraités. Mais ce qui est vrai de l’analyse financière l’est aussi en d’autres domaines : les médias, l’engouement web, les capteurs solaires, en bref tout ce qui est trop à la mode et qui fait délirer comme, il y a 4 siècles, les bulbes de tulipes !

Édouard Tétreau, Analyste – Au cœur de la folie financière, 2005, Prix des lecteurs du livre d’économie 2005, Grasset, 283 pages, €4.96 (occasion) à 18.34 (neuf)

L’auteur de cette note a passé plusieurs dizaines d’années dans les banques. Il a écrit ‘Les outils de la stratégie boursière’ (2007) et ‘Gestion de fortune‘ (2009).

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen

stefan zweig le monde d hier

Envoyé à l’éditeur juste avant que l’auteur ne mette fin à ses jours avec son épouse au Brésil, ce manuscrit représente la quintessence de la vie de Stefan Zweig, condensée par la mémoire et ramassée sur le demi-siècle. Né en 1881, l’écrivain autrichien d’origine juive se voulait citoyen européen. Comme Nietzsche et une certaine philosophie allemande (opposée à l’autre : Fichte, Hegel et épigones), Zweig croyait en la civilisation plus qu’en la kultur. La première élève l’homme en le libérant de ses particularités héréditaires, génétiques, familiales, sociales, éducatives ; la seconde enferme l’homme dans ses particularités données à la naissance, race, clan, nationalité, conception du monde.

Ce monde d’hier était celui de la paix, de la prospérité et du progrès – sans vision messianique comme chez les marxistes allemands ou les socialistes et les saint-simoniens français. Il était celui de l’essor du savoir et des techniques, le développement du train, la naissance de l’auto, du vélo, de l’aéroplane, l’essor de l’électricité et des communications par fil. L’humain semblait enfin sorti de la barbarie, n’en déplaise à Freud et à ses pulsions inconscientes. Las ! C’est bien Freud qui avait raison, après Nietzsche, en montrant combien la raison n’est que le paravent de passions et de pulsions, combien ce qui compte au fond est la volonté de puissance. Le monde était trop beau, trop riche, l’été 1914 trop éclatant. Un prétexte futile a déclenché un cataclysme – et les bedonnants va-t-en guerre à l’abri de leurs lambris officiels feraient bien de s’en souvenir avant d’ordonner aujourd’hui des bombardements ou de glorifier le faux héroïsme de 14-18.

Les politiciens se désolent que les citoyens ne leur fassent plus confiance, pas plus qu’aux journalistes. Mais c’est que 14-18 est passé par là : « Constamment, il fallait se soumettre aux exigences de l’État, accepter d’être la proie de la politique la plus stupide, s’adapter aux changements les plus fantastiques, on était toujours rivé à la cause commune quel que fût l’acharnement avec lequel on s’y opposait » (Avant-propos). Finie la cause commune aujourd’hui : les citoyens se méfient. Tout comme trop d’impôt tue l’impôt (Hollande vient d’en faire l’expérience…), trop d’État tue l’État, trop d’incantation au collectif tue le sentiment collectif. « Vivre et laisser-vivre était la célèbre devise viennoise, qui me paraît aujourd’hui encore plus humaine que tous les impératifs catégoriques, et elle s’imposait irrésistiblement dans tous les milieux » p.881 édition Pléiade. L’humanisme secrétait le libéralisme, pas besoin de passeport pour voyager partout dans le monde avant 1914.

francois hollande mou e

C’est « par-dessus tout cette peste par excellence qui est le nationalisme, qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne » (Avant-propos). Cela revient et contre lui, qui ? Les mêmes grandes gueules à yaka, des « révolutionnaires professionnels », des velléitaires intellos égocentrés sans aucun intérêt pour les choses réelles, et d’autant plus violents qu’impuissants. « J’étais agacé par la stérilité de leurs éternelles discussions, par leur entêtement à s’enfermer et à se cloisonner dans des groupes radicaux, libéraux, anarchistes, bolcheviques et apolitiques ; pour la première fois je pus observer le type éternel du révolutionnaire professionnel qui, par sa seule attitude d’opposition pure et simple, se sent grandi dans son insignifiance et se cramponne à son dogmatisme parce qu’il n’a aucun repère en lui-même » p.1106. La construction européenne aujourd’hui est malade de la méfiance entre gouvernements, de l’égoïsme des politiciens, des braillards insignifiants qui s’y opposent. Le monde a changé, s’est ouvert, pas les mentalités, demeurées étriquées.

Aujourd’hui répond à hier : « L’inflation, le chômage, les crises politiques, sans oublier la bêtise de l’étranger, avaient retourné le peuple allemand [dans les années 30] ; un immense désir d’ordre s’était répandu dans toutes les couches du peuple allemand, pour qui l’ordre avait toujours plus de prix que la liberté et le droit » p.1181. On peut dire la même chose de la Russie contemporaine, et le vote récent en Crimée s’explique largement par la chienlit à Kiev. Ces faits concrets sont déformés en principes abstraits par l’Occident, enlevant toute cohérence pour comprendre de ce qui se passe.

Zweig parle peu de lui-même dans ces Souvenirs. Il se veut un ideal-type (expression du sociologue Max Weber), celui de l’Européen. Il a des amis tant à Vienne (Theodor Herzl, Sigmund Freud, Arthur Schnitzler, Richard Strauss) qu’à Berlin (Walther Rathenau, Klaus Mann), Paris (Valéry, Romain Rolland, Jules Romains, André Gide, Roger Martin du Gard, Duhamel), Bruxelles (Verhaeren), Moscou (Maxime Gorki) et Rome ; un peu moins à Londres, plus fermée. Mais en bon libéral, il refuse d’être connu, bien loin de l’histrionisme narcissique de notre époque de frime et de selfies. « Je suis convaincu que la publicité faite à l’apparence physique incite tout homme à vivre en homme miroir de son propre moi » p.1148. Donc à l’enfermer dans un rôle qu’il s’est forgé et qui lui est une armure peut-être, mais surtout un carcan.

Un livre très riche pour connaître le monde d’avant 1914, l’extraordinaire liberté personnelle et artistique régnant dans cet empire d’Autriche qui était un condensé d’Europe avec ses Allemands, Hongrois, Italiens, Tchèques, Roumains, Serbes, Croates et Bosniaques. En 16 chapitres qui sont autant de monographies, l’auteur examine l’itinéraire qui va du Monde de la sécurité à sa naissance en 1881, à l’Agonie de la paix à sa mort en 1942. Il évoque la sexualité, la vie universitaire, Paris, l’Europe, l’absurde guerre de 14 puis la montée de Hitler. C’est très vivant, intelligent, inspiré. Une vue personnelle de l’histoire, une réflexion d’homme mûr – 60 ans – qui devrait à notre tour nous faire réfléchir.

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, Livre de poche 1996, 506 pages, €7.22

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stefan Zweig, La pitié dangereuse

stefan zweig la pitie dangereuse

Intitulé en allemand par l’auteur Impatience du cœur, ce roman est traduit aussi en anglais et en français par La pitié dangereuse. Les deux sont justes, le second donne directement la leçon du roman, le premier ouvre sur le balancement des êtres, tour à tour anges et bêtes. Car le sous-lieutenant de uhlans Anton Hoffmiller et la handicapée des jambes Edith von Kekesfalva, juive, de noblesse achetée, vont se rencontrer et se heurter comme deux électrons qui se voudraient libres mais qui se cognent aux convenances de la société.

Anton est un jeune homme sain, tout en muscles et en camaraderie, voué dès l’âge de 10 ans à l’armée. Quinze ans plus tard, il est candide, pauvre et plein de bonne volonté. Mais un peu lâche aussi car sa générosité naturelle ne sait pas dire non ; il a peur de faire du mal, de vexer. Edith est une jeune fille paralysée à la suite d’une tuberculose osseuse (ou d’une hystérie, ce n’est guère développé) et qui rêve de danser et d’aimer comme toutes les jeunes filles. Elle est exigeante, opiniâtre, tyrannique – ces traits « juifs » valorisés par Zweig chez le père de la jeune fille sont ici accentués par le handicap. Anton, invité pour la première fois chez les Kekesfalva, ne s’aperçoit de rien et invite la belle à danser… Crise d’hystérie et scandale. Il ne sait comment rattraper sa bourde et en fait trop, comme toujours, envoyant une brassée de roses avec le reste de sa solde du mois.

Edith tombe alors fatalement amoureuse d’Anton, ce beau jeune homme prévenant, qui représente tout ce qu’elle n’est pas : valide, joyeuse de son corps, heureuse de vivre. C’est ce balancement constant des deux êtres entre générosité et honte, courage et lâcheté, qui donne son ressort à l’intrigue. Peut-on, dans la bonne société viennoise d’avant 1914, épouser une juive ? Est-on autorisé par les bonnes mœurs de l’armée à se marier pour capter une fortune ? Est-ce décent, pour un officier de cavalerie, de s’afficher avec un « pantin désarticulé » ? Qu’en sera-t-il de la réputation ? des éventuels enfants ? de l’héritage ? Anton ne veut pas faire de peine à Edith, mais il n’est pas amoureux. Edith est follement amoureuse d’Anton, mais comprend qu’elle n’est pas à la hauteur.

Seul l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier d’Autriche à Sarajevo le 28 juin 1914, a pu trancher le nœud gordien. Anton aurait dû obéir à sa promesse de se marier avec l’infirme, sans amour et sous la tyrannie narcissique de la belle ; il aurait vécu dans la honte de s’être parjuré auprès de ses camarades officiers devant lesquels il avait nié le soir même s’être engagé. A l’inverse, la guerre l’a délivré, l’engagement pour la patrie, plus vaste, prenant la place de l’engagement pour le mariage. Avec pour conséquence le suicide d’Edith, assez fine pour comprendre qu’on ne veut pas d’elle, que la guerre va lui prendre Anton et que ses chances de guérir sont de toutes façons infimes.

Le roman est construit comme une poupée russe. Zweig n’est à l’aise que dans la nouvelle ; pour faire un roman, il encastre donc des nouvelles dans la nouvelle pour trouver la bonne longueur. Cela ne va pas sans étirements littéraires sur la psychologie de l’un ou l’autre, rendant le lecteur impatient de passer à la suite, mais l’ensemble est plutôt réussi. Le narrateur raconte son histoire à l’auteur, dans laquelle il conte l’histoire de la fille et se fait dire l’histoire de son père, petit juif pauvre devenu grand bourgeois à particule, par le docteur de la famille qui est un cas à lui tout seul. Condor est autant médecin des corps que celui des âmes, il n’hésite pas à aller « scientifiquement » contre les idées reçues : « Au début la pitié – comme la morphine – soulage le malade, est un remède, une médication, mais si on ne sait pas la doser et en arrêter l’utilisation, elle devient un poison mortel. (…) Vient immanquablement, dans un cas comme dans l’autre, le moment où il faut dire non sans se préoccuper de savoir si l’autre nous voue une haine plus féroce pour ce dernier refus que si nous n’avions jamais accordé notre aide. (…) Avant de se mêler de la vie d’autrui, un homme adulte doit réfléchir au point jusqu’où il est prêt à aller – on ne joue pas avec les sentiments d’autrui ! » C’est mettre la volonté avant l’instinct de pitié selon Nietzsche ; c’est préférer l’éthique de responsabilité à l’éthique de conviction selon Max Weber (auteurs tous deux prisés de Stefan Zweig). A noter que les politiciens, notamment les démagogues, pourraient utilement en prendre de la graine. Il n’y a pas que dans les affaires d’amour que la pitié est dangereuse !

C’est ainsi que s’imbriquent les intrigues, donnant de la profondeur sociale et historique à une tragédie amoureuse entre deux êtres jeunes que tout oppose. L’enfer est pavé de bonnes intentions, et l’on peut se demander si ce bon sauvage d’Anton, élevé comme l’Émile de Rousseau dans la nature et hors des filles, n’est pas victime de la société dans laquelle il vit. L’enfer serait-il les autres ? Sa bonne âme veut faire plaisir à tout le monde, mais le monde interdit les mésalliances et il doit choisir entre aimer la fille ou aimer ses camarades, la fortune ou l’honneur, le mariage ou la patrie. La synthèse n’a qu’un temps, on ne peut tout garder, il est un moment où il faut décider.

Où est la liberté des individus dans ces déterminismes sociaux ? « Le sujet élevé depuis l’enfance dans le dressage à la discipline militaire reste soumis à un conditionnement d’obéissance absolue à l’ordre reçu qui équivaut à l’état de contrainte psychotique », écrit l’auteur. Ni la logique, ni la volonté n’ont de prise sur ces réflexes instinctifs – l’inverse de l’homme libre de Nietzsche. Notre époque ne peut le comprendre, mais Stefan Zweig éclaire ainsi le comportement discipliné des soldats allemands durant la Seconde guerre mondiale. Il montre par inversion combien la société d’hier, confite en religion austère et patriarcat tyrannique, était mortifère pour les êtres humains.

Atermoiements et procrastination sont-ils les seules réponses possibles ? Le monde d’hier, titre d’une œuvre future de Zweig en forme de mémoires, était contradictoire dans ses fausses sécurités. Il fera naufrage en 1939… année de publication du roman. Vous vouliez la pitié ? Vous aurez le chagrin.

Stefan Zweig, La pitié dangereuse (Impatience du cœur), 1939, Livre de poche 2012, 504 pages, €7.22

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marie-Hélène Grinfeder, Les jeux de l’art et de l’argent

marie helene grinfeder les jeux de l art et de l argent
Pas encore un Da Vinci Code à la française, mais un petit air ; une référence aux romans littéraires de Maurice Rheims, un zeste d’amateurisme et de premiers pas policiers en plus. Nous sommes dans le monde impitoyable de l’Hârt, comme disait Flaubert, ce mélange de foi religieuse pour ce qu’on ne comprend pas et d’odeur persistante de l’argent. Dès la première page, un veau conservé en bac de formol est vendu chez Sotheby’s pour 10 millions de £… Le grand règne du n’importe quoi commence.

C’est que la mode engendre la spéculation, qui crée une bulle, appelant au krach et à la ruine ! Rien de nouveau sous le soleil, depuis le krach des tulipes, déjà, en 1637. La peinture a beau se draper des oripeaux de l’art et les spéculateurs se dire collectionneurs par souci de se distinguer, c’est bel et bien l’argent qui commande. De quoi inciter les fraudeurs à monter une belle arnaque. Je ne vous en dirai pas plus, sinon que la Belgique est la plaque tournante d’un trafic venu de Russie via Kiev en passant par Hongkong : toutes les places louches, mal gardées, sont là. Vous avez même un trader enrichi, retrouvé mort sous un homard en métal de 150 kg ; l’auteur n’a pas osé le « homard m’a tuer » de sinistre mémoire, mais l’humour y est.

Tess de Bellac, de père périgourdin mais de mère incertaine (anglaise p.27 puis italienne avec le même aplomb p.105), est expert auprès des commissaires-priseurs parisiens. Tout comme l’auteur, elle est historienne d’art et a commencé un livre sur l’art contemporain. Elle habite la rue improbable « de la Clé » – qui n’existe pas – près de la rue Monge, après avoir pris l’Eurostar qui « pénétrait dans le tunnel à 300 km/h » p.17 – ce qui est faux : la vitesse y est limitée à 160 km/h. Tess possède aussi une photo d’Henri Cartier-Bresson représentant Hyères, datée de « 1939 » – ce qu’une simple recherche sur « Monsieur » Gogol aurait ramené à 1932, date réelle. Ces petits détails agaçants pour tous les amateurs de thrillers ou de romans policiers sont à peine compensés par la description plutôt bien vue des cafés de Saint-Germain des Prés et des hôtels de Moscou. A noter aussi que l’expert en tableaux contemporains boit du Saint-Julien Lalande-Borie – qui existe – un cru secondaire à prix raisonnable mais de bon goût, selon Robert Parker.

L’intrigue est plutôt bien menée et l’on ne s’ennuie pas, avec les rituelles scènes de crime et de coucheries torrides que contient tout polar digne de ce nom.

rothko art contemporain

Mais ce qui m’a le plus intéressé sont les réflexions sur l’art contemporain, disséminées ça et là, par une orfèvre en la matière. « L’art a toujours été là où sont l’argent et le pouvoir. Il a d’abord été celui des prélats, puis celui des princes, et actuellement celui des marchands. Quand on sait ça, on a tout compris, tout le reste en découle » p.51. La marchandisation empêche-t-elle la création ? Pas toujours, fondamentalement non, car appartient à l’art « une œuvre où l’on peut voir un symbole qui sublime les sens, qui suscite une réflexion » p.84. A condition d’avoir quelque chose à dire, et à ne pas imiter servilement la transgression en se croyant incompris, donc génial. « N’ayant rien à dire de personnel, il s’était montré incapable d’inventer son propre langage, ce qui est logique » p.55. L’inventeur de la pissotière au musée a dit quelque chose, ses successeurs qui mettent un veau dans le formol ne font que mécaniser un message qui n’a plus rien de « révolutionnaire ».

Il est donc nécessaire, pour que le niais comprenne ce qu’il achète et pourquoi cette rareté doit être chère, que « tout acte artistique contemporain demande un mode d’emploi, garantissant le bien-fondé intellectuel et culturellement correct de l’œuvre » p.104. Comment gagner de l’argent en artiste ? Il faut « tous les ingrédients qui font prendre la mayonnaise : la rupture avec l’historicité en art, le jamais vu, le jeu, la facilité, un zeste de vulgarité, des petites mains pour exécuter les œuvres, des originaux pour conserver à l’art son aura et accéder ainsi à toutes les possibilités de spéculation, des multiples pour toucher le plus grand nombre » p.174.

Ce roman captivera les amateurs de bonne intrigue, sera goûté des lecteurs intéressés à pénétrer les arcanes d’un milieu fermé ; il donnera en outre des informations utiles aux gérants de fortune et autres Private Bankers pour conseiller leurs clients sur l’investissement en art contemporain.

Marie-Hélène Grinfeder, Les jeux de l’art et de l’argent, 2014 éditions France-Empire, 194 pages, €17.10

Catégories : Art, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham

florence aubenas le quai de ouistreham

Une journaliste dans la quarantaine se déguise en chômeuse précaire, séparée avec seulement le bac, pour trouver un emploi dans la région de Caen. On a beaucoup parlé de ce reportage à sa parution fin 2010. Le relire en poche aujourd’hui – que « la gauche » est au pouvoir – permet de mesurer combien tout le monde se fout du lumpenproletariat, y compris les beaux-parleurs, les grandes âmes qui préfèrent se faire mousser avec des étrangers illégaux, et les syndicalistes.

Les syndicats se foutent des chômeurs car ils ne sont pas syndiqués, et que la majorité des syndiqués en France est composée de fonctionnaires. Dans l’industrie, seuls comptent les « bastions » où les ouvriers en cohorte ne pensent qu’à négocier leur prime de départ. Alors, le sort des bonnes femmes qui font les ménages dans des sociétés de services, est bien le cadet des soucis de ces machos… Le chapitre 10 est éclairant à cet égard.

Les fonctionnaires se foutent des chômeurs, car le principe du fonctionnaire est de « fonctionner », d’obéir aux ordres de la machine, de suivre les engrenages. Ils sont impuissants (pour être gentil) ou incapables (ce qui correspond mieux à la réalité) de proposer quoi que ce soit d’utile aux personnes en difficultés. Ceux entrés dans le métier pour faire du « social », avec un certain voyeurisme de concierge, sont obligés de faire de l’industrie, tant le chômage a explosé. Les chapitres 2 et 17 sont révélateurs.

Les patrons se foutent (pas toujours) des chômeurs, la plupart profitant de leur précarité pour les pressurer, négociant des forfaits de prestations que les horaires payés sont impossibles à tenir. D’autres se sentent la fibre « tous ensemble », mais ils sont rares et pris dans la crise qui compresse les coûts. L’auteur en a quand même rencontré deux ou trois.

Certes, la journaliste a mis presque tous les handicaps de son côté (sauf le bac et l’absence d’enfant à charge). Mais elle montre bien comment, lorsque l’on est étranger à une région et que personne ne vous connaît, il est difficile de trouver un boulot acceptable. Reste les ménages, la « technicité de surface », comme disent pompeusement les fonctionnaires qui poussent à « être motivé » et à « vanter ses qualités pour le métier ». Ce qui donne quelques remarques hilarantes sur le contraste entre cette démagogie marketing et la réalité triviale. Au bout de six mois, on propose tout de même à Florence Aubenas un CDI dans l’entreprise de nettoyage des ferries, quai de Ouistreham. C’était son objectif, elle arrête son enquête.

Bien sûr, tous les prénoms et tous les noms des entreprises ont été changés, mais beaucoup doivent s’y reconnaître… s’ils lisent un livre (ce qui n’est pas certain). Certes, le « style Libé » de l’auteur est au ras des pâquerettes, ne dépassant jamais les 2000 mots de base, et sans aucune réflexion. Mais cet aspect direct, familier, concret, est l’avers positif du style Libé, et ce témoignage se lit très facilement. Le lecteur en ressortira sans rien savoir des mécanismes du chômage ni des tentatives de le faire diminuer, mais il vivra avec les précaires et pourra « prendre conscience ». Très bien vue « la conscience », ce pourquoi ce reportage a reçu tant de prix des bobos culturels.

Mais au fond : qu’a fait la droite ces années-là contre le chômage ? Fusionner l’ANPE et Pôle emploi, injectant un peu de privé dans le système par l’embauche d’autres personnes que des fonctionnaires et en sous-traitant à certains cabinets privés les cas difficiles. Qu’a fait la gauche ensuite, au pouvoir depuis deux ans ? Des mesurettes comme moins de convocations inutiles – mais avec l’hypocrisie de taxer les bas revenus au-dessus de l’inflation ! Il fallait 11948 € en 2011 pour n’être pas imposable ; il faut désormais 12352 € pour ce faire – soit une hausse de 3.38% alors que l’indice des prix à la consommation de l’INSEE durant la période, n’a monté que de 2.9%… Non seulement la promesse jurée de « faire baisser la courbe du chômage » avant la fin de l’année (dernière) a été une vaste blague, mais le notable replet qui garde le sourire derrière son bureau comme un bourgeois de la IIIe République ne sait rien de la réalité des gens, rien des difficultés du terrain, rien de ces règlements administratifs aussi absurdes que contraignants pour qui veut trouver un travail. Rien non plus de ces impôts sans cesse augmentés qui raréfient l’emploi des entreprises comme celui des particuliers.

Il faut lire Florence Aubenas, c’est une salutaire bouffée de réel dans le confort mental de ceux qui savent mieux que vous ce qu’il faut aux gens, et ne cessent de donner des leçons au monde entier devant la caméra.

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, 2010, Points Seuil 2012, 242 pages, €6.37

Catégories : Economie, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stefan Zweig, Ivresse de la métamorphose

stefan zweig ivresse de la metamorphose

Stefan Zweig aimait les filles et les grands hôtels ; il détestait la guerre de 14 et la morgue des nouveaux riches encore plus sectaires que les aristos. C’est ainsi qu’il mélange tous ces ingrédients dans ce roman inachevé, composé en fait de deux nouvelles qui se chevauchent et ont du mal à se rejoindre.

La première partie, la plus longue, est du meilleur Zweig. Comment une jeune fille pauvre vit en jeune fille riche le temps de quelques semaines, en vacances dans un grand hôtel de Pontresina où se réunit la jet set de l’époque (où les jets sont des trains fumants mais internationaux). Christine a vu sa famille ruinée par la guerre et par l’hyperinflation qui a suivi. Son père est mort usé, son frère au front, sa mère est cardiaque et peut à peine se déplacer. Elle a honte d’être jeune et d’avoir envie de rire. Elle ne peut compter sur sa sœur, mariée à un brave social-démocrate fonctionnaire mais que les deux enfants ont rendue près de ses sous. Elle a par piston obtenu un emploi de l’État, postière-auxiliaire dans un village. Et c’est ainsi qu’elle s’étiole, derrière un guichet.

Jusqu’à ce que sa tante d’Amérique, mariée à un bon gros Hollandais devenu riche à force d’industrie et grâce au petit capital initial de sa femme, invite Christine à quelques vacances avec eux, en Suisse. La guerre a isolé l’Europe des États-Unis et les mentalités des deux continents ont divergé. Vu d’Amérique, on ne se rend pas compte combien la misère est présente, après 1918, à cause de cette inflation galopante dont on n’a pas idée. Seuls comptent les biens réels, terre, maisons, or ; tout ce qui est économie en billets, livrets ou emprunts d’État ne vaut plus rien. Les rentiers sont ruinés, mais aussi les petits épargnants et ceux que les traités internationaux d’après 1918 ont fait basculer d’un pays à l’autre, de l’Autriche à l’Italie ou la Tchécoslovaquie.

Christina arrive en pauvresse mal attifée et mal coiffée dans cet hôtel chic ; sa tante en quelques heures efface sa honte sociale en l’habillant et en la confiant aux mains expertes de la coiffeuse et de la manucure. C’est la métamorphose du vilain petit canard en cygne, l’ivresse de se sentir belle et courtisée. Sa jeunesse tardive – elle a 28 ans – et son envie de vivre enfin, la font rayonner. Elle est l’énergie chantée par Nietzsche, le vouloir-vivre célébré par Schopenhauer. Les vieux aiment à se conforter en sa présence enthousiaste, les jeunes la cajolent, garçons comme filles, les premiers pour coucher ou épouser, les secondes par jalousie et volonté d’en savoir plus. C’est ainsi, par le dépit d’une fille, que le pot aux roses se découvre. « Christiane von Boolen » n’est ni noble ni Boolen, mais Christine Hoflehener qui a emprunté le nom et la particule sans noblesse de son oncle par alliance van Boolen. Ses robes viennent de sa tante, sa richesse n’est que prêtée. Si Lord Elgins s’en moque et continue à s’afficher avec elle, les vieilles veuves qui cancanent et établissent le can’t (ce qui se fait ou pas), font circuler la rumeur. La tante comme la nièce sont grillées et le couple d’Amérique décide de partir aussitôt pour un autre hôtel, renvoyant la nièce chez elle.

Comment retrouver son village étriqué et grossier après avoir goûté l’hôtel international branché ? Certes, les riches qui peuplent les palaces sont bien loin d’être cultivés ni d’origine honorable. Mais ils sont justement les pires à défendre la caste. L’argent peut tout, pas la culture ni l’idéal, telle est la leçon donnée par la guerre de 14. Et aucun gros bonhomme à rosette de président ne nous fera jamais avaler que c’était héroïque et rassembleur, cette boucherie d’État. Zweig a des mots très durs pour ces repus qui se croient une mission nationale en vantant les massacres qu’ils commandent sans jamais en être. « Depuis la guerre, il a perdu la foi en l’humanité, en la sagesse des nations ; il a fait l’expérience de leur égoïsme, de leur incapacité à imaginer les souffrances qu’elles s’infligent les unes aux autres. (…) Cette foi en la mission morale de l’humanité et dans le progrès moral de la race blanche sont à jamais ensevelis à Ypres, dans les terres inondées rouges de sang… »

Commence alors la seconde partie, plus faible. L’auteur aurait dû publier la première en imaginant une fin courte qui laisse rêver. Il a voulu compléter, améliorer, justifiant le proverbe que le mieux est l’ennemi du bien. Christine, en visitant sa sœur à Vienne, fait la connaissance de Ferdinand, copain de guerre de son beau-frère mais resté prisonnier en Sibérie plusieurs années. Sa jeunesse embrigadée par la guerre imbécile – de 18 à 24 ans – l’a empêché de poursuivre ses études, les traités l’ont rendus apatrides, et l’existence l’oblige à vivoter de petits boulots dans la pauvreté. « On est une sorte d’estropié », dit-il.

S’enclenchent alors une reconnaissance entre ces déclassés que sont Christine et Ferdinand, avec une suite d’errances dans la Vienne miteuse des faubourgs, l’hôtel borgne où passer la nuit, la descente de flics (qui n’arriverait jamais dans un grand hôtel, où les hautes bourgeoises font pareillement les putes de chambre en chambre), le retour au guichet de la poste. Le tout agrémenté de tirades « sociales » sur l’État anonyme devenu ingrat, sur les ex-révolutionnaires devenus pantouflards, sur les nouveaux riches devenus méprisants. La leçon de morale en final est lourdingue, malgré un rebondissement que je vous laisse découvrir. On ne confond pas impunément les registres : roman dans la première partie, essai de sociologie critique dans la seconde. C’est pourquoi Stefan Zweig n’a jamais su finir son seul roman ébauché.

Stefan Zweig, Ivresse de la métamorphose, (inachevé 1925-1931), Livre de poche 1994, 285 pages, €5.80

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits (Tome 2), Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alexander Kent, Honneur aux braves

alexander kent honneur aux braves
Le capitaine Bolitho, en 1802, est désormais vice-amiral, il terminera le roman anobli. Il faut dire qu’il a conservé une île à la couronne, coulé deux navires ennemis et pris à l’abordage un troisième – un plus gros. Cette aventure de mer ne dépare pas les précédentes, la 15ème du lot. Nous sommes entre hommes et les relations humaines comptent par-dessus tout.

La mer, les hasards et les dangers, l’équipage, les anciens et les proches, ledit Alexander Kent (qui se nomme dans le réel Douglas Reeman) les connaît bien pour s’être engagé lui-même à 16 ans dans la Royal Navy. Il n’a pas son pareil pour décrire les affres et le courage des aspirants de 13 ans, des enseignes de 19 ans et des lieutenants de 20 ans, tout comme la responsabilité assumée des capitaines de 30 et des amiraux de 50 ans. Il le sait, ce qui compte est le chef, celui qui sait surveiller, aimer et rendre justice au travail de chacun : « Ces marins ne se battaient ni pour le pavillon ni pour le roi, comme le croyaient ces imbéciles de terriens. (…) ils se battaient pour leurs compagnons, pour leur bâtiment, pour leur commandant » p.231.

Nul ne connaît rien à la guerre, pas plus qu’à l’entreprise, s’il ne sait ces quelques mots. Ce n’est ni la gloire, ni l’argent, ni la femme, qui font se battre pour vaincre : mais l’attachement à ses camarades. Difficile à dire en ces temps de féminisme forcené et de chacun pour soi – mais c’est ainsi que cela fonctionne entre hommes.

‘Honneur aux braves’ est un bon roman d’aventures pour adultes – et l’on devient adulte dès 13 ans dans la marine à voile. Le lecteur se souviendra longtemps d’Adam le neveu, d’Evans le petit aspirant juste pubère, d’Allday le serviteur absolu, de Jethro l’ancien marin fidèle, de Keen le valeureux capitaine de pavillon. Les intrigues, les coups de main, les combats navals ne manquent pas. Il faut savoir nager, et pas que dans les vagues, dans la bêtise humaine des civils aussi qui ne pensent qu’au commerce et aux coups bas politiques. Si vous perdez, la faute vous en revient ; si vous gagnez, on se glorifie de vous avoir choisi et donné les bons ordres.

Mais pour Bolitho, ce qui compte sont les hommes. Il s’est marié, a eu une petite fille qu’il ne verra qu’un an plus tard, après sa mission. Celui qui est comme son fils est son neveu, qui lui doit tout. Que lui faut-il de plus ?

Malgré les traductions tardives et les parutions au compte-goutte, la série des 23 volumes de mer prenant Bolitho aspirant adolescent pour le quitter amiral en son âge mûr, est un délice de lecture. Oserai-je dire « pour les garçons » ? C’est mal vu par l’égalitarisme forcené des aigries qui n’ont pas trouvé pied à leur chaussure, mais je le dis. Il n’est ni interdit ni tabou aux filles d’aimer – enfin je crois – puisque la liberté est le premier des biens hérité des Lumières. Bienvenue sur la mer !

Alexander Kent, Honneur aux braves, 1983, traduit de l’anglais par Luc de Rancourt, Phébus Libretto 2011, 361 pages, €9.41

Les autres Alexander Kent chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

James Ballard, Millenium People

ballard millenium people

James Graham Ballard tire de son enfance aventureuse une propension à agiter le confort social et à mettre en doute les idées reçues qui est fort réjouissante. Rappelez-vous qu’à 11 ans il s’est retrouvé arraché à ses parents et à sa villa de Shanghai pour être interné trois ans dans un camp japonais. Il en a tiré cet hymne à la vie qu’est Empire du soleil où l’accroche quotidienne à l’existence se mêle à l’éveil de l’adolescence. Steven Spielberg en a tiré un film superbe avec John Malkovitch en salaud égoïste et le jeune Christian Bale en préado irradiant de vitalité.

A 73 ans, J.G. Ballard examine avec son œil anglais la société de consommation des années 60 mûrie par la crise des années 70 et aigrie par l’écart social croissant des années 90. Cela donne Millenium people, les gens de l’an 2000, publié en 2003 et disponible en français chez Folio. Les nouveaux « prolétaires » seraient de vrais bourgeois. Ils ont fait des études, grimpé dans la hiérarchie, se sont installés dans le confort et scolarisent leurs enfants dans le privé. Brusquement, une hausse des taxes de leur résidence cossue de « la Marina de Chelsea » dans le tout-proche Londres, les fait basculer dans la révolte. A quoi sert l’abondance, au fond, sinon à tourner indéfiniment et sans but dans la cage, comme l’écureuil ?

Le cocasse est la reprise des slogans et autres happenings de la fin des années 60, dans ces années 2000 si peu faites pour ça. La page 68 (ça ne s’invente pas !) pose les acteurs : « tous les protestataires étaient les membres bon enfant de la classe moyenne – étudiants pondérés et professionnels de la santé, veuves de médecins et grand-mères fréquentant l’université du troisième âge. » En face, les forces de l’ordre : « Moroses et imprévisibles, les flics avaient une crainte paranoïaque du moindre défi à leur autorité. » Au milieu (et ravis du scoop permanent) les « reporters de la télé (qui) n’étaient guère que des agents provocateurs qui s’efforçaient sans cesse de précipiter les manifestations pacifiques dans l’action violente. » Vous avez la névrose des repus, la psychose des gardiens et la perversion des médias qui veulent à toutes forces « créer » l’événement, surtout lorsqu’il est insignifiant.

Existe-t-elle vraiment, la « révolte des classes moyennes » ? Rien n’est moins sûr. Il s’agit surtout de mouvements d’humeur comme l’enfant qui casse ses jouets… avant d’en racheter d’autres. Il suffira d’ailleurs d’une « baisse de l’immobilier » pour que tout, dans le roman, rentre dans l’ordre. C’est pourquoi il peine à démarrer.

Lotus Elan 1966

Heureusement, le fil conducteur est donné par l’enquête d’un psychiatre sur un attentat à Heathrow qui a tué sa première femme. Cet acte gratuit gidien le turlupine et il n’aura de cesse de s’informer auprès des trublions, de s’infiltrer (sans aucun mandat officiel) auprès des meneurs de la révolte, pour comprendre. Une enquête quasi policière démarre et donne de la vie à ce roman qui n’est pas « prophétique » comme l’écrit sans réfléchir la quatrième de couverture, mais tristement « actuel ». Il tient au sens de la vie dans une société d’abondance, pas à l’abondance elle-même ; à l’insignifiance des êtres empêtrés dans leurs névroses et dont les actes sont tout sauf « gratuits » ; aux mensonges du discours.

Là où l’auteur ne saurait être français est qu’aucun de ses acteurs ne croit un seul instant à ce qu’il accomplit. Pas d’idéologie dans les attentats symboliques, ni de « mission » dans les harangues aux foules, uniquement du pratique et du concret : comment rassembler autour de soi les résidents, comment toucher les médias pour qu’ils en parlent, comment frapper l’opinion pour se faire entendre des officiels. C’est ce ton décalé par rapport à l’incurable « sérieux » du militantisme français qui donne sa légèreté au roman. Un militant est un militaire dont l’uniforme est à l’intérieur, disait à peu près Ambrose Bierce. J.G. Ballard reste foncièrement anarchiste, sa prime adolescence livrée aux Japonais en Orient l’a définitivement éloigné de toute croyance en une quelconque idéologie, comme de toute confiance envers un État bienveillant…

475 pages à dévorer au soleil.

James Ballard, Millenium People, 2005, Folio 2006, 480 pages, €8.46

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bruno Le Maire, Des hommes d’État

bruno le maire des hommes d etat
Journal de la vie politique au plus haut niveau, du 1er janvier 2005 au 6 mai 2007, jour de l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Bruno Le Maire, fidèle de Dominique de Villepin, l’a suivi comme conseiller, puis comme directeur de cabinet lorsqu’il a été nommé Premier ministre. Deux années de pouvoir où un Chirac vieillissant jetait ses derniers feux, de moins en moins intéressé par la politique intérieure.

L’attrait de ce livre passionnant est de montrer les animaux politiques dans leurs ors et marigots, mais surtout de mesurer combien cette passion prend la vie même, au point d’en oublier les vrais gens et même sa propre famille. Bruno Le Maire évoque souvent ses enfants, deux petits garçons qu’il n’a jamais assez le temps de voir grandir, mais aussi la musique, seul délassement possible après une journée trop remplie de papiers à rédiger, de réunions à suivre et de documents à négocier.

Sarkozy aime la politique par instinct, comme un animal ; Chirac fait vieux lion usé et déjà cacochyme, « méchant » par réflexe, indifférent surtout ; Villepin ne se voit qu’en général, en vue de l’intérêt mais surtout pour charger à la tête des troupes, il n’a pas la passion politique, jamais élu, sans goût pour les réseaux.

Bruno Le Maire quittera ces mentors qu’il respecte, de vrais « hommes d’État » selon lui, ayant beaucoup appris et sans fidélité aucune. Mais il ne fera pas comme eux : ni dans l’isolement superbe, ni dans la roue des puissants. Il se fera élire député d’une circonscription avant de devenir ministre. On ne fait pas de politique avec de bons sentiments et la fidélité ne doit jamais rester que tactique. On aime ou pas la politique (je n’aime pas) – mais si l’on aime, il faut aller de l’avant comme une force qui va, ralliant les indécis et ne se présentant aux électeurs qu’avec un élan. Ils le comprennent fort bien…

Sur l’Europe déjà, il y a 9 ans le diagnostic de l’observateur était sans faille : « une concentration excessive des pouvoirs, des règlements confus, une absence de choix politiques ou, pire, des choix politiques déguisés sous des impératifs économiques, une impuissance patente sur la scène internationale, un élargissement mal expliqué et réalisé sans aucune réforme significative du fonctionnement des institutions » p.38.

Le portrait de François Hollande est incisif : « allure débonnaire, la cravate mal nouée, les joues un peu rouges, le costume de travers. Il est l’homme qu’on ne remarque pas. (…) Il parle, il se transforme. Ses convictions semblent le transporter, il trouve les mots qui frappent, les formules cinglantes, il sait jouer autant de la gravité que de l’humour » p.44.

Celui de Nicolas Sarkozy ne l’est pas moins : « Des hésitations ? Des doutes ? Il en a, il les exprime et, ce faisant, les retourne comme des arguments supplémentaires en sa faveur, avouant une incertitude qui apporte au pouvoir sa part d’humanité. Personnage politique inouï, autoritaire, persuasif et inquiet, dont la quête du pouvoir ne pourra prendre fin avec l’élection de 2007, qu’il la gagne ou qu’il la perde, obsédé par la volonté de transformer les choses, par la force autant que par la séduction, de bouger, de changer, d’imposer le mouvement, comme dans une conjonction singulière de son propre caractère et de son intuition sur la France » p243.

Sur la mentalité française, il dit vrai et voit loin : « Notre pays de castes et de statuts n’aime pas la diversité des esprits, il voudrait les soumettre aux mêmes règles, aux mêmes obsessions, aux mêmes privilèges et aux même buts. La naissance a été remplacée par la sélection, qui permet à un certain nombre d’élèves doués, une fois franchi l’obstacle formel des concours auquel toute leur enfance les a préparés, de se trouver immédiatement sur l’orbite de la réussite, où ils se maintiennent à force d’habileté, de sens critique, d’ordre et de volonté. (…) de la compétence plutôt que de l’excellence, du mérite en lieu et place des titres, du dialogue, de l’échange, de la confrontation d’idées, en poursuivant dans cette voie notre pays se donnerait de meilleures armes pour demain » p.60. Ce pourquoi les meilleurs et les plus intelligents votent avec leurs pieds, en s’expatriant massivement, laissant les plus scolaires et les moins ouverts jouer aux hauts-fonctionnaires (rares sont les « bonnes exceptions », comme l’auteur issu de Normale sup avant l’ENA).

La photo choisie pour la couverture résume assez bien la période : Chirac penché sur lui-même et sur le passé, Sarkozy regardant l’avenir, sourcils froncés et, entre deux un Villepin flou, l’œil ailleurs.

Ces animaux politiques sont bien intéressants et Bruno Le Maire les observe en leur milieu comme personne, parlant Chirac ou mimant Sarkozy avec verve. Il est détaché, car n’envisage pas de suivre leur vocation exclusive, tenant trop à la vie et aux bonheurs simples qui naissent si l’on prend le temps de les cueillir. Il les admire, car il faut bien que quelqu’un soit au pouvoir et l’exerce pour que la démocratie vive. Il agrémente récits et portraits de petits détails véridiques qui font le sel du pouvoir.

Une lecture très vivante superbement écrite que j’ai dévorée avec appétit.

Bruno Le Maire, Des hommes d’État, 2007, Livre de poche Pluriel 2012, 451 pages, €9.69

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jérôme-Arnaud Wagner, La femme de ma deuxième vie

jerome arnaud wagner la femme de ma deuxieme vie
L’amour est plus fort que la mort ! Ce puissant mythe est revivifié en français contemporain par un cadre des médias admirateur de Love Story. C’est beau, entraînant, captivant – le lecteur ou la lectrice ont envie d’y croire. En près de 400 pages, ils le peuvent, s’isolant du monde comme dans une bulle irisée où ni le temps ni l’espace ne comptent plus. Un bel exercice romanesque qui poursuit un récit tristement véridique : la disparition de son épouse, écrite par l’auteur dans un précédent livre : N’oublie pas que je t’aime (2010).

Sans cesse, Jérôme-Arnaud ressasse la disparition de l’amante fusionnelle, Emmanuelle, disparue à 35 ans dans un hôpital pour cause de mauvaise administration. Elle lui a laissé deux enfants, garçons jumeaux de quatre ans qu’il va s’efforcer d’élever seul. Reviens mon ange (2012) s’égarait déjà vers le roman pour chanter le même amour, avec une tentation policière. Cette fois, l’auteur réunit les deux avec un brio sans conteste. Imaginez un couple idéal, beau, parisien, aimant, deux enfants ; un soir de Noël, l’épouse est séparée de son époux parce que la porte du métro bondé se referme avant qu’elle ait pu monter. Nul ne la reverra plus – ou plutôt jamais en chair et en os, mais peut-être en rêve, ou bien… A-t-elle disparue volontairement, puisque son corps n’a pas été retrouvé ? Sinon, qui peut être son assassin ?

Wagner écrit dans le troisième volume de sa (peut-être) tétralogie, sa conviction que rien n’est jamais perdu, que rien n’est perdu à jamais, que le mot « jamais » ne saurait exister. Un jour, quelque part, sur cette terre ou au-delà, les amants se rejoignent car l’amour transcende la mort… Mais ici-bas, en attendant, il faut bien vivre. Et c’est ce contraste qui donne du ressort à l’histoire. Raphaël a perdu Laura ; il ne l’oubliera jamais mais rencontre Aurélie ; il l’aime, ils se marient, elle est une mère pour les jumeaux orphelins, confortés jusqu’ici par leur parrain Marc (beau portrait de parrain, si utile à la construction des enfants). Aurélie n’est pas la femme de sa vie, mais la femme de sa deuxième vie : où vous apprendrez le distinguo subtil entre « âme jumelle » et « âme primordiale » – la première fusionne avec vous, la seconde vous complète. Mais c’est toujours l’Amour, peu importe quel vecteur il prend.

Ce romancier-philosophe de l’amour parsème son livre de citations des acteurs et chanteurs aussi profondes que la mode… Sa leçon du vivre est un kit pratique de survie pour ménagères de moins de 50 ans : il faut avant tout penser au présent, sans se perdre dans le passé ni fantasmer trop sur l’avenir. Mais cette philosophie de magazine fonctionne : on a envie d’y croire. Le présent, ce sont les enfants qui ont besoin d’un père, la seconde épousée qui a besoin d’être aimée, France-Télévision qui a besoin d’un professionnel, la police qui a besoin de poursuivre l’enquête.

La vision de l’auteur, écrivain dès l’âge de 11 ans mais baignant dans la com, reste désastreusement américaine. Ce français qui écrit est acculturé, brossant sans nuance un portrait « d’inspecteur » de police issu des romans noirs newyorkais des années 50 avec imper, chapeau et whisky, une image surréaliste de policiers sortant « leurs colts », un autre portrait de psychiatre suisse allemand de caricature qui établit un diagnostic au mépris de toute procédure réaliste, un idéal typiquement américain monomaniaque de « transparence » dans le couple, une vision hollywoodienne de la mort comme couloir des âmes vers le paradis où « Dieu » les accueille, un sentimentalisme d’amour fusionnel rose bonbon à la Love Story

Le lecteur littéraire et français voit qu’on se moque un peu de lui, au moins dans l’absence de cette obsession – pourtant elle aussi bien américaine – du détail vrai : il y a bien longtemps en France que l’on ne dit plus « inspecteur » mais lieutenant ou capitaine, et les policiers parisiens n’ont jamais été armés de « colts » mais d’un bon vieux Sig-Sauer. Il aurait suffit de solliciter les deux ados de l’auteur, probablement adeptes de Wikipedia, pour l’apprendre en deux minutes… Légèreté française ? Relecture non travaillée ? Inculture de masse ? C’est un peu dommage, d’autant que p.219 Aurélie évoque devant les enfants de 10 ans l’accusation de meurtre portée contre leur père sans que ceux-ci n’y fassent attention ni s’en émeuvent le moins du monde ! Est-ce bien réaliste ?

jerome arnaud wagner et jumeaux

Mais au total le positif l’emporte. Il y a du romanesque, de l’idéal et de l’action. Le roman est dynamique et généreux, il laisse confiant en l’avenir et dans l’amour entre les êtres – malgré tout. « L’amour, c’est Dieu lui-même (…) Et il a tous les visages » p.233. Le mot « Dieu » peut désigner l’énergie qui meut l’univers, comme le croyaient les stoïciens, ou Brahman, l’esprit de l’univers, comme le croient les yogis – chacun met ce qu’il croit dans ce concept-valise accessible sans avoir fait d’études.

Amour en couple, reconstruction après décès du partenaire, fidélité dans le mariage, attention portée aux enfants – ces valeurs de tradition sont ici revivifiées et actualisée d’un souffle salvateur. Ni le superficiel de la baise, ni le virtuel des « amis » ne remplacent les véritables relations humaines. Ce n’est rien de le dire, c’est mieux avec talent. La raison n’est rien sans les passions, qui elles-mêmes ne sauraient vivre sans les pulsions. L’amour est cette synthèse qu’opère « l’intelligence du cœur ». Et ce beau roman d’amour, malgré tout, emporte sur ses ailes.

Jérôme-Arnaud Wagner, La femme de ma deuxième vie, 2014, éditions Les nouveaux auteurs, 388 pages, €18.00

 

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dominique Reynié, Les nouveaux populismes

dominique reynie les nouveaux populismes

Voici un excellent livre d’analyse sur le changement politique de l’époque actuelle partout en Europe, écrit sans jargon et qui se lit d’une traite. La poussée de Marine Le Pen est décortiquée et expliquée clairement, aussi bien que les tentatives ratées de Jean-Luc Mélenchon et Bepe Grillo.

Comme toujours dans ce genre d’ouvrage écrit par un professeur à Science Po, la description est impeccable mais les solutions restent vagues. Un professeur n’est pas un politicien, et nul doute que la poussée récente du repli sur soi des populations européennes vieillissantes, contestées et appauvries n’a pas encore suscitée d’idées neuves sur les réponses possibles. Mais se contenter d’appeler à l’acceptation d’une immigration inévitable, à un « libéralisme musclé » pour mieux intégrer, à encore plus d’Europe pour faire des économies et à moraliser la vie politique m’apparaît un peu faible.

Reste que la bonne question posée par Nicolas Sarkozy jadis sur « l’identité nationale » est le reflet pragmatique (mal pensé et mal traité par l’équipe Sarkozy) d’une poussée évidente de ce que l’auteur appelle le « populisme patrimonial ». « S’il est un aspect de la globalisation qui conditionne fortement le développement des partis populistes (…) c’est certainement l’immigration, l’islam et le surgissement d’un multiculturalisme conflictuel, en lien avec le fort déclin démographique… » p.32. L’engrenage est bien brossé : libéralisme = laisser-faire = circulation sans frontières = immigration majoritairement musulmane = revendications multiculturelles incompatibles avec la laïcité et les mœurs habituelles aux Européens = menaces sur la sécurité, l’habitat, les fréquentations et mariages, les prestations sociales, les pressions alimentaires et culturelles… Le dire ce n’est pas « être raciste » – comme le psalmodient les bobos repus de bonne conscience dans la gauche morale – c’est décrire les faits. Or, dénier les faits, c’est laisser « ces interrogations et ces inquiétudes travailler sourdement la société. C’est sur ce non-dit que les populistes imposent leur discours, pointant les tentatives d’enfouissement, de dénégation et de censure qu’ils prêtent aux responsables des partis de gouvernement » p.110.

La plupart des gens répugnent à modifier rapidement leur mode de vie – ce pourquoi ils deviennent conservateurs envers les changements, et même « réactionnaires » lorsqu’on veut leur imposer de force. Ce comportement concerne tous ceux qui sont menacés, à droite comme à gauche. Les « zacquis » des syndicats sont aussi menacés que la « sécurité » à droite. D’où cette poussée du populisme hors des divisions traditionnelles, mettant en cause les élites contre le peuple, les gouvernants contre les gouvernés. Mélenchon comme Le Pen jouent sur le même tableau contre « l’UMPS ». Mais, montre très bien Dominique Reynié, c’est partout pareil en Europe, Royaume-Uni compris. C’est même au Royaume-Uni qu’après les attentats de Londres en 2005, existe le plus fort rejet de l’islam et de l’immigration extra-européenne, le multiculturalisme ayant clairement échoué.

Or c’est l’Europe qui contraint, consensus mou sur une social-démocratie libérale sans frontières ni valeurs autres que purement juridiques. D’où le rejet de l’Europe, qu’elle soit agricole, monétaire ou de Schengen. Fatale pente, démontre Reynié, « la promotion de l’opinion xénophobe est une condition sine qua non du succès électoral populiste. En ce sens, il n’y a pas de populisme de gauche. Tel est le problème de Jean-Luc Mélenchon » p.316. Clin d’œil à mon analyse de Mélenchon entre Péguy et Doriot, d’un socialiste de gauche jacobine comme le républicain Péguy poussé au national-socialisme comme l’ex-communiste Doriot.

Ce qui permet la percée des partis populistes ce sont les modes de scrutin (la proportionnelle), les médias (avides de langage cru et de dérapages), et les personnalités histrioniques (dont c’est le seul moyen de se différencier). Mais ces instruments n’existeraient pas sans la base : « Ce sont les classes populaires elles-mêmes qui conduisent ce mouvement de droitisation dont les communistes d’abord, les sociaux-démocrates ensuite et les populistes de gauche enfin sont les victimes successives. L’immigration et la sécurité sont devenues pour longtemps des enjeux capables de déterminer leurs choix électoraux » p.321. Retour du fascisme ? Non. De l’autoritarisme conservateur ? Oui.

Que faire contre le populisme ? En premier lieu arrêter de nier les questions qu’il soulève : la globalisation entraine une immigration incontrôlée que la crise économique rend plus difficile d’assimiler. Ensuite éviter la démagogie en proposant le vote des « étrangers », la construction ouverte de « mosquées », l’autorisation de la burqa, le recul du droit à autoriser une expulsée à revenir du fait du Prince, les avantages sociaux aux sans-papiers et autres discriminations positives, le deux poids-deux mesures des injures racistes (Blanc condamné, minorité excusée) et ainsi de suite. Enfin affirmer les valeurs républicaines, laïques, libérales, sans concession aux tentatives d’effritement des « droits » communautaires ou particularistes. Et peut-être recréer l’Europe comme espace homogène, aux frontières définies, à l’Exécutif clair et au Parlement élu le même jour par tous les citoyens de l’Union, avec des impôts en commun pour bâtir des projets en commun. Ce sont toutes ces réponses que Dominique Reynié ne fait qu’effleurer.

Il pointe que le rationnel ne suffit pas car « la singularité de la politique populiste est de n’être qu’émotion. C’est une politique médiatique jouant sur les ressorts affectifs : colère, peur, envie, nostalgie, ressentiment, etc. » p.345. Mais le rationnel serait néanmoins d’éviter, lorsqu’on est dans un parti de gouvernement, d’agir de même (comme Montebourg, Taubira, Belkacem, Hollande – ou Copé, Boutin, Morano, Sarkozy). D’inviter aussi certains populistes à prendre des responsabilités gouvernementales – leur grande gueule serait rabattue au premier échec, car on ne gouverne jamais sans compromis et nuances, à l’inverse du théâtre médiatique et du discours de tribune. Mais là, on entre dans le tabou des « alliances »…

Dominique Reynié, Les nouveaux populismes, 2011, édition augmentée 2013, Livre de poche Pluriel, 377 pages, €8.55

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean Monnet, Mémoires

jean monnet mémoiresJean Monnet est l’un des fondateurs de l’Union européenne et une personnalité que j’admire fort : calme, têtu, méthodique, il croit aux faits et aux relations humaines. Il a été, sa vie durant, une force tranquille. Ce sont ces forces-là qui, dans les époques de chaos, impriment leur marque à l’histoire. J’aime en Jean Monnet trois traits : son pragmatisme, sa faculté de communiquer et sa détermination. Tout ce qu’il faudrait aujourd’hui au projet européen !

Pragmatisme

Point de grandes idées mais des maximes d’expérience, tirées d’un don d’observation et d’une mémoire peu commune. Ne comptent que les faits. Aussi, quand ils surviennent, il n’y a jamais surprise puisqu’ils ne peuvent entrer en contradiction avec les idées abstraites, a priori. « Quand le moment vient, tout est simple ». D’où le goût de Monnet pour les États-Unis : « l’expansion américaine n’avait pas besoin d’être expliquée. Elle était spontanée comme la nécessité. » Vouloir le nécessaire – non seulement l’accepter comme tel mais vouloir qu’il soit, l’aider à advenir – ainsi est Jean Monnet. Non pas un fataliste mais plutôt un tragique. Je sais que ce mot aujourd’hui fait sourire, mais il faut l’entendre dans le sens antique d’adaptation au destin : jamais une résignation mais une nécessité interne qui fait que l’on va jusqu’au bout de ce que l’on entreprend, quelles qu’en soient les conséquences. Ce qu’on ne peut changer, il faut s’y adapter ; ce qu’on peut changer, il faut l’accomplir.

Une personnalité de ce genre peine à écrire ses Mémoires : comment raconter l’évident, expliquer le nécessaire ? « Aussi loin que me ramènent mes souvenirs, je me vois appliqué à ma tâche que je ne discute pas. Je n’ai pas l’imagination de ce qui ne me paraît pas nécessaire ». Tout Jean Monnet est là et l’on retrouve cette idée plusieurs fois dans le livre. L’utopie des possibles ne l’intéresse pas. Il se place face à ce qui est, voilà tout. « Ce que j’ai fait, ou ce que j’ai contribué à faire, et que j’ai raconté dans ce livre, est né des circonstances lorsqu’elles se sont présentées. Elles ne m’ont pas marquées et j’étais toujours prêt à les accueillir. C’est peut-être cette disposition d’esprit, ou cette disponibilité de l’esprit, qui est le plus important dans l’action – la vie est généreuse en occasions d’agir, mais il faut s’être préparé longtemps par la réflexion pour les reconnaître et les utiliser lorsqu’elles surviennent ». Être prêt signifie être solide, ne pas être désarçonné par les circonstances.

Rien de tel pour cela que d’être né dans un milieu aisé et laborieux, où l’on se fait une vertu du travail de longue haleine. Nul doute que la famille de négociants en cognac, où naquit Jean Monnet, ne possédât ces qualités au plus haut point. Élaborer un cognac est un luxe qui exige des années et du soin ; le vendre réclame de l’habileté ; conserver sa clientèle exigeante, de haut niveau, nécessite du doigté et le sens des relations sociales. Rien de cela n’est négligeable dans la construction d’une personnalité. Ainsi, la naïveté affichée par Jean Monnet à ce sujet reste-t-elle un peu touchante : « Il me semblait que j’avais toujours suivi la même ligne continue dans ces circonstances, sous des latitudes différentes mais avec une seule préoccupation : unir les hommes, régler les problèmes qui les divisent, les amener à voir leur intérêt commun. Je n’en avais pas l’intention avant de l’avoir fait et je n’en ai tiré de conclusions qu’après l’avoir longtemps fait ». L’habitus familial est parfaitement intégré. Le commerce est le métier de conciliation par excellence, fait de concessions réciproques par nécessité. L’intérêt objectif des parties est que l’échange se fasse, pour un profit mutuel. Ainsi en Europe, malgré les intégristes.

La limite évidente est ceux qui refusent de négocier quoi que ce soit parce qu’ils convaincus de détenir tout seuls la vérité. Jean Monnet cite les communistes, on peut dire la même chose de tous les croyants, écologistes, gauchistes, socialistes, islamistes ou intégristes catholiques compris : « Certes, j’ai rencontré des résistances politiques venant d’horizon divers, mais aussi longtemps que la discussion reste ouverte, je les respecte et fais ce que je peux pour les surmonter. Ce n’est pas la politique des communistes qui m’a le plus gêné, c’est leur refus de discuter ».

Faculté de communiquer

D’où son attention portée à l’information et son goût des relations. Le pragmatisme implique d’être au courant des faits. La négociation implique que l’on mette au courant les autres. Ainsi convainc-t-on de la nécessité des choses.

La bonne circulation de l’information dépend des conditions psychologiques. Pour convaincre, il faut lever les blocages. Une fois des rapports détendus et amicaux établis, l’information passe d’elle-même et, avec elle, les nécessités ; Jacques Delors savait pratiquer cette méthode. Il faut contourner les questions de susceptibilités. Il faut « trouver un langage commun à ceux qui savent et à ceux qui décident » dit Monnet. Encore faut-il qu’une idée parvienne à ceux qui ont le pouvoir : « C’est là que se mesure le prix de la confiance lentement acquise dans les échanges quotidiens fondés sur la sincérité ». Une conviction : la vérité est le fait ; elle est la même pour tous. Ce qui empêche chacun d’agir selon le fait est son aveuglement idéologique, sa légèreté à observer, ou bien les questions de personnes. La confiance lèvera le troisième obstacle ; l’attention lèvera le second ; la sincérité lèvera le premier.

Pour cela, rabâcher : « Si je n’ai jamais trouvé plusieurs manières d’expliquer les mêmes choses, c’est parce que les mots ont un sens et un seul. Je ne vois pas la possibilité de les changer, je n’en sens pas le besoin. Je vois même beaucoup d’avantages à mettre les mêmes formules dans la tête des gens. On appelait ma grand-mère maternelle ‘Marie-la-rabâcheuse’. Je crois qu’elle avait seulement quelques idées très simples et qu’elle y tenait ». Si l’on est convaincu soi-même, on convaincra – surtout à notre époque de chaos philosophique et de surinformation. C’est ainsi que l’on fait de la politique selon Jean Monnet ; l’Europe en manque cruellement.

carte union europeenne 2013

Détermination

Mais l’efficacité est aussi de rester inébranlable contre vents et marées. Rabâcher, mais avec hardiesse et tranquillité. Ne pas craindre de répéter dix fois le même thème aux mêmes personnes – mais avec sérénité, en écoutant les doléances et les critiques, les intégrant, ne se fâchant jamais. C’est l’un des secrets de réussite de Jean Monnet : agir par nécessité de longue date en poursuivant une seule pensée à la fois. En même temps, ne rien laisser faire : « rien ne doit être approximatif, conclu par lassitude et en raison de l’heure ». Ne pas se laisser aller au doute : « il faut agir sans faire d’hypothèses sur les risques de ne pas aboutir ». Parfois faire passer son idée par un coup de force, en se présentant comme le seul recours dans la débâcle, le mieux préparé dans la faiblesse générale – à condition toujours de bien savoir ce que l’on veut : « la précipitation est favorable à ceux qui savent où ils vont. Combien de fois ai-je réussi à substituer au dernier moment le texte que j’avais patiemment élaboré à celui qu’un homme politique indécis et nonchalant avait négligé de mettre au point ». Importance des mots : on découvre ce contre quoi Monnet s’élève par tout son caractère et toute son éducation : l’indécision et la nonchalance – ces deux plaies du commerce, qu’il soit de marchandises ou entre les hommes. « Il n’y a pas de limites, sinon celles de la résistance physique, à l’attention que l’on doit porter à ce que l’on fait, si l’on veut réellement aboutir ». Toute une morale du labeur ; tout l’honneur du travail bien fait.

La gloire ? Très peu pour lui. Mieux vaut l’efficacité dans l’ombre, car qui réussit trop bien au grand jour se voit démasqué et s’attire les jalousies. D’où sa méfiance envers la politique et le souci de ne pas piétiner les platebandes des politiciens. Le prétexte : « puisqu’ils ont les risques, ils ont besoin de lauriers ». Jean Monnet, lui, préfère la liberté de la réflexion durant les longues promenades dans la campagne, où les problèmes du moment prennent leur juste mesure et se décantent d’eux-mêmes.

En bref, voici un grand acteur du projet européen. « Ai-je moi-même obéi, je ne saurais le dire, je ne connais d’autre règle que d’être convaincu et de convaincre. Personne ne m’eut fait faire ce que je ne croyais pas bon et utile de faire, et en ce sens je n’ai pas eu de maître ». Jean Monnet reste pour moi un modèle d’esprit supérieur en notre siècle.

Jean Monnet, Mémoires, 1976, Livre de poche 2007, 825 pages, €8.17

En savoir plus :

Mémoires de Jacques Delors chroniquées sur ce blog
La défausse démagogique de tous les politiciens sur l’Europe
Pourquoi je suis POUR l’Europe
L’Europe vue par Nietzsche
Les différents projets européens des pays européens différents
Pourquoi voter Le Pen serait une aventure
Pourquoi l’effondrement socialiste est dommageable à l’Europe ? – parce qu’il ne sait plus penser le monde actuel !
A l’inverse du courage politique de Mitterrand à choisir l’Europe en 1983
La crise financière exige plus et pas moins d’Europe
L’indifférence est-elle due au zapping de génération ?

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Esclavage dans le monde arabe 7ème 20ème siècle, Murray Gordon

murray gordon l esclavage dans le monde arabe 7e 20e siecle
L’esclavage n’a pas concerné que la traite atlantique ; le territoire africain et les marchands arabes ont également trafiqué des êtres humains, bien avant et durant bien plus longtemps – jusqu’à la mi-XXe siècle. Les études sur le sujet sont plus rares et font moins parler d’elles. Murray Gordon, qui a enseigné les sciences politiques à la City University de New York et travaillé aux Nations Unies, y voit quatre explications :

  1. la mauvaise conscience occidentale au passé colonial enrichi dans le commerce triangulaire,
  2. le manque de documents historiques de première main,
  3. l’écart de définition de l’esclave entre Occident et Islam (objet sans âme pour les premiers, personne vendable pour les seconds),
  4. enfin l’absence de diaspora noire comme aux États-Unis et en France qui ne pousse pas à l’étude du sujet.

Son livre, qui se lit facilement et donne de copieuses notes et bibliographies, complète ceux de Jacques Heers, Les négriers en terre d’islam – la première traite des Noirs VIIe-XVIe siècle et de Robert Davis, Esclaves chrétiens maîtres musulmans – l’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800).

Des historiens se sont quand même penchés sur ce sujet délaissé, surtout depuis le mouvement abolitionniste né au XIXe siècle en Angleterre pour raisons religieuses ; Murray Gordon en fait la recension. Si les chiffres sont à prendre avec les précautions scientifiques d’usage, les témoignages et les écrits historiques sont indéniables. Il y aurait eu traite vers les pays arabes pour environ 7 millions d’esclaves du VIIe siècle au XVIe siècle (p.149), pour environ 10 millions de 1600 à 1800 (p.150), et pour environ 2 millions de 1800 à 1950 (p.172, p.188). Il y aurait eu encore de 500 000 à 700 000 esclaves en Arabie Saoudite dans les années 1950… Ce sont principalement des « nègres », réputés physiquement forts pour être soldats mercenaires, gardes du corps ou compagnons de jeux, agriculteurs, eunuques de harem castrés entre 8 et 12 ans, intendants, artisans spécialisés ou nourrices, concubines ou mignons – voire « chèques de voyage » pour payer les frais durant le pèlerinage à La Mecque. Mais ce sont aussi des « Slaves » des Balkans, de Grèce ou des bords de la mer Noire, les chrétiens pris en Méditerranée, et des « Blancs d’Asie » capturés en Inde ou ailleurs.

La carte des traites draine principalement l’Afrique du nord et du centre, le XIXe siècle voyant l’apogée des routes ouvertes : « A l’ouest, s’étendait la route du Maroc à Tombouctou en passant par Taoudeni, avec son important embranchement sur Mabruk et Touat. Au centre, passait la route Ghadamès-Aïr-Kano qui menait au pays des Haoussas. Plus à l’est, on trouvait la route Tripoli-Fezzan-Kawar qui se terminait au Bornou. Enfin, la dernière reliait la Cyrénaïque au Ouaddaï par Kufra » p.155.

esclavage arabe routes du commerce

Pourquoi l’esclavage en pays arabe ? Parce qu’il est plus ancien que l’islam, la pratique courante d’une société machiste de bédouins prédateurs qui considèrent déshonorant tout travail autre que la guerre. Parce que l’islam – mais plus encore la charia, cette interprétation juridique de la religion – a légitimé l’esclavage des non-croyants, avec une exception théorique pour les croyants du Livre non-musulmans : juifs et chrétiens. Mais la pratique a toujours su jouer habilement des textes pour justifier la capture, la captivité et la mise au travail de croyants, y compris musulmans, lorsque cela arrangeait les affaires. Le mythe de Cham, présent dans la Bible et repris par le Coran, rend les « nègres » inférieurs, plus loin de Dieu et plus « enfants ». « Tant que l’esclavage reposa sur un système multiracial, les propriétaires turcs et arabes d’esclaves favorisèrent leurs esclaves blancs par rapport à leurs esclaves noirs, dans l’attribution du travail et dans ce que l’on pourrait appeler les perspectives de carrière. Les concubines blanches étaient préférées aux noires… » p.102. Le Prophète veut cependant corriger les abus pratiques de la société de son temps (p.25) et la religion musulmane qu’il instaure fait des esclaves des êtres humains à traiter correctement. On peut d’ailleurs « expier ses péchés » en affranchissant ses esclaves. Mais « il n’y a rien dans les prescriptions du Prophète qui permette de conclure qu’il aurait en aucune façon favorisé l’abolition même graduelle de l’esclavage. Une approche aussi radicale lui aurait aliéné les gens mêmes qu’il voulait gagner à son enseignement » p.25.

D’ailleurs, la conversion à l’islam après la capture ne rendait aucunement libre : le juriste musulman marocain Ahmad al-Wansharisi, au XVe siècle « déclara qu’elle n’invalidait pas la propriété ou la vente de l’esclave » p.39. L’esclavage en islam « fait partie de l’ordre naturel des choses », justifié au nom de la religion par le sentiment d’être élu d’Allah, habilité à convertir la terre entière. « L’abus de la notion de jihad se manifesta particulièrement dans les déprédations des pirates barbare[sques] à l’encontre des navires chrétiens sur les côtes d’Afrique du nord (…) qui se poursuivirent jusqu’au début du XIXe siècle » p.33.

L’Arabie Saoudite, les Touaregs, les sultans turcs, les riches égyptiens, Oman, Zanzibar, furent les plus gros consommateurs d’esclaves. « Au milieu du XVIIIe siècle, le harem et le voile, symboles du statut des peuples soumis chez les Byzantins et les Perses, furent adoptés par les Arabes » p.64. Les habitudes d’avoir des domestiques, de garder ses femmes et concubines à l’abri de tous regards, et la caution de la religion – firent que l’esclavage a duré en Arabie Saoudite jusqu’en 1962 et en Mauritanie jusqu’en 1981 ! « Partout où l’islam s’implanta, le harem entra dans les mœurs » p.94. Même l’Afghanistan, pourtant réputé plus arriéré, a aboli l’esclavage en 1923, l’Irak en 1924, la Transjordanie et l’Iran en 1929. « En Égypte, dans les années 1870, les beys et les pachas les plus riches achetaient encore des garçons blancs pour servir de compagnons de jeu à leurs fils » p.61. « Un marché aux esclaves fonctionnait encore à La Mecque en 1941 » p.227. « Des chargements de jeunes garçons avaient été débarqués à Oman en 1947, venant de la côte du Makran, au Baloutchistan. (…) on faisait venir des jeunes filles d’Alep en Syrie pour les vendre comme esclaves en Arabie » p.227.

esclave torse nu ligote 14 ans

Ce sont les pressions diplomatiques, commerciales et militaires des pays occidentaux – avec arrière-pensées coloniales – qui ont forcé à abandonner le système social confortable de l’esclavage et les profits fructueux de la traite (de 300 à 500 % de bénéfices pour les marchands p.161, malgré les nombreux morts dus au transport – traverser le Sahara à pied… – et aux mauvais traitements). Les pays devenus colonies ont abandonné de force la traite et l’esclavage : Tunisie et Algérie en 1846, Tripoli en 1853. Certes, les conférences internationales de 1885 et 1890, la SDN en 1926, l’ONU en 1956, se sont saisis du problème. Mais, « en réalité, le facteur déterminant dans cette affaire ne fut pas le respect des textes interdisant l’esclavage, respect intermittent dans le meilleur des cas, mais plutôt l’apparition de nouveaux moyens de transport plus pratiques et de nouvelles opportunités commerciales » p.170. Le développement des échanges et l’industrialisation ont rendu l’esclavage sans intérêt pratique.

Quoique… les salariés mercenaires importés du Népal ou d’Indonésie en Arabie Saoudite ou dans les Émirats aujourd’hui, parqués sans passeport dans des clapiers construits à la hâte, et exploités 12 heures par jour pour bâtir des buildings, ne sont-ils pas la forme moderne de l’esclave en islam ? Et la secte islamiste Boko Haram (ce qui veut dire “l’éducation occidentale est un péché”) qui a annoncé que les adolescentes nigérianes enlevées seraient traitées comme des esclaves, mariées de force aux militants du groupe islamistes ou vendues pour 12 $ sur les marchés – ne reprend-t-elle pas la tradition des origines de l’islam ? Retour aux sources et anticolonialisme font aussi partie d’aujourd’hui. Connaître l’histoire permet de comprendre ce qui se passe ici et maintenant.

Quant à « commémorer » l’abolition de l’esclavage, autant n’oublier aucune des formes qu’il a pris et qu’il prend encore. Car trop souvent, pour les politicards avides de faire mousser leur politiquement correct, la « mémoire » est sélective – selon leur idéologie du moment. Or l’histoire est une science en mouvement, pas une réserve d’indignations morales gratuites.

Murray Gordon, L’esclavage dans le monde arabe – VIIe-XXe siècle, 1987, collection Texto Tallandier 2009, 271 pages, €7.60

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Victor Kathémo, L’air du monde

victor kathemo l air du monde
Quatrième roman d’un auteur français né en Afrique, près des Grands lacs. Il y a incontestablement un style, manque une histoire. Quelques fautes d’orthographe restent comme de vilaines scories, telles « vodou » pour vaudou, none pour « nonne », peau « mâte » pour mate, et d’autres encore qui sautent brutalement aux yeux et gâchent le ton.

L’air du monde respire l’actualité pour la régurgiter au ras de conscience, dans la solitude d’un divorce mal jugé. Passent fugitivement le Rwanda, le 11-Septembre, les bombardements de Gaza, les attentats islamistes… à chaque fois prétexte à digresser sur le monde plutôt qu’à raconter une histoire. Ces nombreuses incidentes pour « ne pas dire » agacent un brin le lecteur qui ne voit que vers la page 75 (sur 185) pourquoi le narrateur s’adresse au juge.

Une moitié du livre est ainsi composée de contes raboutés venus du Mexique, d’Ouessant, du Congo – sans que l’on sache où l’on va. D’ailleurs, le fond de l’histoire est très ténu : un chômeur divorcé qui n’a pas la garde de son bébé aime observer les enfants dans une cour d’école sous ses fenêtres ; il leur envoie des ballons gonflés, des papiers découpés, de petits messages d’amitié. Il est vite pris par les adultes vigilants pour ce qu’il n’est pas, un pervers prédateur. Alors qu’il n’est qu’un solitaire qui aime à observer le vivant, ce qui ne se fait pas en société bourgeoise catholique française coincée (de Bordeaux). Les flics débarquent en force pour perquisitionner. Il sera libéré faute de preuves, mais les excuses tardives du juge n’empêchent nullement la dépression due au rejet et à l’accusation injuste.

De cette aventure réaliste, dans la société de méfiance dans laquelle nous vivons, l’auteur aurait pu tirer un conte ou un roman quasi policier. Il préfère avancer au fil de la plume, un rien bavard, délayant les fins de chapitre sous prétexte d’aller manger ou se coucher. Il n’a pas grand-chose à raconter, c’est dommage car il le fait bien.

Il savoure la langue, croque les mots, un rien précieux mais amoureux. C’est quand même la saveur qui reste à la lecture de ce livre. Exemple : « …le quai Richelieu où, depuis son aménagement en parterres raffinés et colorés, composé de centaines d’espèces de plantes vivaces et graminées, les âmes enclines à la promenade bucolique viennent se départir de leurs tintouins quotidiens, pique-niquer et folâtrer quand l’occasion se présente au bénéfice d’un ensoleillement radieux et de la douceur de la brise vespérale » p.43. Cette écriture a son charme. Vous pourrez y être sensible car ce roman captive avant tout par sa langue.

Victor Kathémo, L’air du monde, 2014, éditions Myriapode, 185 pages, €17.10

Attachée de presse Guilaine Depis, guilaine_depis@yahoo.com / son site officiel

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Donna Leon, Brunetti et le mauvais augure

donna leon brunetti et le mauvais augure
Le climat est lourd à Venise en 2010, très lourd. Non seulement nous sommes en août et la chaleur est écrasante dans la ville dénuée de toute brise, mais plusieurs dizaines de milliers de touristes viennent ajouter à l’étouffement des ruelles et des canaux. Il y a pire : l’administration routine dans le délitement d’État. Magouilles, corruption et arrangements entre amis remplacent tout droit et toute morale. Même l’église voit ses cloches arrêtées et aucun artisan pour les réparer pendant « les vacances » sacro-saintes. Quant à la traduction de l’anglais par William Olivier Desmond, elle laisse à désirer, certaines phrases ne voulant carrément rien dire ! (ex. le plus criant p.312 : « plus » vulnérables mis pour moins vulnérables…)

Ce roman n’est « policier » que parce que le personnage principal est commissaire ; il est bien plus sociologique sur la ville de Venise, la politique italienne et les particularismes de la péninsule. L’intrigue est molle, au ras de l’eau, les arnaques ordinaires. Certes il y a trois meurtres, mais leur cause première est tordue – ni passionnelle ni impulsive – il n’y a que « l’argent, l’argent, l’argent » à l’origine de tout.

Certains lecteurs aiment ces livres d’ambiance à la Simenon (j’en suis) ; d’autres s’ennuient à chercher en vain l’action (certains commentateurs sur les réseaux). Au fil de ses romans vénitiens, Donna Leon est de moins en moins policière et de plus en plus moraliste. Avec ce ton américain un brin condescendant du Grand frère ayant eu la Révélation envers le petit dernier englué dans ses pratiques ancestrales. Vous avez dit barbare ? Ce tropisme yankee de Donna Leon n’est pas le seul, Elisabeth George a le même pour la vieille Angleterre. Comme si l’Europe était une terre perdue qu’on observe des États-Unis comme les Bororos nus de Lévi-Strauss hier en Amazonie.

Un diseur de bonne aventure séduit une laborantine pour falsifier le taux de cholestérol des patients à qui il vend une potion placebo hors de prix ; un greffier bien convenable qui vit avec maman se fait assassiner un soir en bas de chez lui ; un banquier marié a des pratiques privées peu honorables. Avec tout ce quotidien, comment tisser l’action ? Ce ne sont qu’interrogatoires, questionnements et déductions. Pour le plaisir du lecteur d’un certain âge, qui aime bien prendre son temps et jouir de la vie (les proseccos au comptoir, un Spritz avec les tramezzini, des oignons frits). Mais je comprends que cela puisse frustrer les zappeurs compulsifs comme ceux que je vois ne lisant que trois pages dans le tram ou le métro entre deux coups d’œil au doudou Smartphone – et entre deux rendez-vous toujours « ultra-importants ».

Ce que montre Donna Leon est l’effet de l’absence d’État dans un pays saisi par la crise. Chacun en est réduit à se débrouiller par bagout, relations, copinages. Le droit n’existe quasiment pas ; quand il existe il n’est pas appliqué ; quand il est appliqué les affaires traînent des années. Habiter 150 m² d’appartement en palazzo pour 450€ dans Venise est possible… si vous couchez avec le banquier et « égarez » à propos des documents pour faire reporter les jugements du propriétaire. Gagner sa vie sans faire d’études est possible… si vous dites aux gens d’un air inspiré et avec les mimiques appropriées ce qu’ils ont envie d’entendre sur leur santé, leur carrière et leur avenir. Être un « bon policier » en Italie est possible… si vous évitez de questionner les gens « importants » et euphémisez les menues pressions, agressions ou meurtres pour éviter de vous mettre à dos les puissants et de faire fuir les touristes.

  • C’est cela la santé : « Et vous voulez contribuer à creuser ce déficit à cause de je ne sais quelle théorie selon laquelle un guérisseur aurait corrompu cette femme en l’obligeant à falsifier des rapports médicaux ? » p.293.
  • C’est cela, la justice : « Ce n’était de toute façon pas la vérité que cherchait à découvrir la justice : il s’agissait avant tout pour elle d’imposer le pouvoir de l’État sur les citoyens » p.222.
  • C’est cela, la politique : « – Et monsieur le maire ? Quelle a été sa tactique ? – Voulez-vous dire : comment s’y est-il pris pour calmer les travailleurs tout en montrant clairement que ses sympathies allaient entièrement à leur employeur ? » p.191.

Trop de politique tue le sens civique, car l’art de l’esbroufe pour se remplir les poches et jouir du pouvoir n’est pas une bonne gestion de la chose publique. Comme l’écrit Jacques Attali après la Bérézina du socialisme en France aux municipales : « Débouillez-vous ! ». Les Italiens sont passés maître en cet art que les Français naïfs ne savent pas trop encore comment pratiquer (mais ça vient, le rendement décroissant de l’impôt sous Hollande le prouve !). Ce pourquoi les beaux-parents de Brunetti, les informateurs de Vianello, les services réciproques de la signora Elettra, compensent dans le roman les carences de la police et des autorités.

Ce pourquoi aussi les enquêtes n’aboutissent plus depuis quelques années : Donna Leon les résout intellectuellement pour le plaisir du lecteur, pas judiciairement pour la morale. Trop de politique…

Donna Leon, Brunetti et le mauvais augure (A Question of Belief), 2010, Points policier 2014, 331 pages, €7.22

Catégories : Italie, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pierre Lévêque, Les grenouilles dans l’Antiquité

pierre leveque les grenouilles dans l antiquite

L’helléniste archéologue, longtemps fouilleur grec de l’École française d’Athènes, étudie en ce petit livre érudit et joyeux l’animal le plus humble mais présent partout : la grenouille. Pourquoi s’intéresser à ce pullulant bavard ? Parce qu’il est présent partout, pas seulement en Europe, et ceci depuis des millénaires !

La déesse Artémis elle-même est parfois qualifiée de Grenouille la Juste. Plutarque, Aristophane et d’autres évoquent ces démons des eaux abondants et croassants, des monnaies la représentent, tandis que le petit peuple offre en ex-voto des grenouilles aux temples et dans les tombes. La grenouille est attestée en Grèce au Ve siècle avant au moins. Elle est toujours associée aux déesses mères (Léto, Héra) ou aux divinités de la jeunesse féconde (Artémis, Apollon, Dionysos).

Les Égyptiens, dès 4500 ans avant notre ère, célébraient déjà les grenouilles à l’origine de la création du monde et Héquet, la déesse-grenouille des naissances. « Terre bénie des batraciens » en raison des marais du Nil, l’animal est le symbole de ce qui naît du limon et renaît sans cesse, il gouverne l’éternité des morts. « Les frétillantes et pétulantes bêtes cernent de toutes parts l’univers mental : genèse du monde, génération spontanée, crue vivifiante, fécondité des femmes et des femelles, espoirs d’éternité, elles sont partout présentes » p.59.

En Mésopotamie elles sont amulettes, en Chine associées aux rites de l’eau – un fonctionnaire est même chargé de l’expulsion des grenouilles à chaque nouvelle année -, en Inde elles font l’objet d’un hymne du Rig Veda et sont citées dans l’Atharva Veda, elles sont maîtresses de la pluie et donneuses de nourriture chez les Aztèques et associées à la fertilité chez les Amérindiens. Au Japon et en Grèce, la grenouille fait rire les déesses Amaterasu et Déméter, ce qui apaise leur colère. La Bible les cite peu, pour s’en méfier, comme Seconde plaie d’Égypte dans l’Ancien testament et comme sortant de la bouche du dragon de l’Apocalypse. La grenouille réapparaît devant la Vierge Marie et dans la légende orthodoxe de saint Tryphon.

C’est que la grenouille est célébrée depuis le néolithique en Europe, associée à la déesse de la fécondité dès le 7ème millénaire avant, peut-être par identification à l’embryon dans un ventre. Associée à l’eau, à la pluie, à la lune, à la reproduction, au sexe féminin (son apparence est celle d’une vulve), à la joie exubérante et pullulante, elle est indispensable à l’ordre primordial du temps qui passe et à la nature vivante qui se renouvelle. « Ces coasseuses [… sont] des démons familiers, expression la plus pure de la musique de l’univers » p.92. Le monde est construit de petites forces distinctes et de pulsions intimes : c’est ce que les grenouilles représentent dans la mythologie humaine depuis le Néolithique ancien.

Insolite, plaisant, éclairant, cette étude anthropologique de la grenouille mérite l’attention.

Pierre Lévêque, Les grenouilles dans l’Antiquité – cultes et mythes de grenouilles en Grèce et ailleurs, 1999, éditions de Fallois, 139 pages, €17.38

Catégories : Grèce, Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel

blaise cendrars le lotissement du ciel

« Après Bourlinguer, le voyage continue mais sur les voies du monde intérieur » (Prière d’insérer).

Curieux livre, bourgeonnant, polymère, cancéreux. Il est fait de tout comme une âme. Du meilleur et du pire, du conte et du récit, de l’interminable inventaire de sornettes à la poésie sidérale. Il est long, touffu, bordélique – comme son auteur. Il plie la langue à l’action comme à la contemplation, avec des mots choisis, parfois peu usités tels eubage, aduste. « Les gamins adustes » du Brésil, joli mot pour dire leur corps sec, brûlé par le soleil, émacié, leur cœur tout calciné de passion, l’œil halluciné.

Et nous passons de saint Joseph de Cupertino, lévitant à reculons maintes fois devant témoin, à l’idole nègre aux seins en poire et au sexe en pilon du tome Afrique de la Géographie universelle d’Élisée Reclus que l’auteur ouvrait en cachette dans la bibliothèque de son père avant de savoir lire encore, pour se faire peur. Il en dormait tout nu de cauchemar, entortillé dans ses draps, tout au fond du lit, avant même de connaître les émois sexuels. C’est du moins ce qu’il dit, fabulant volontiers comme en tout. Il passe des étoiles du ciel tropical aux gemmes du coffre-fort pétersbourgeois, des multiples colibris aux sept couleurs à l’unique star, la dernière idole étant, pour un obscur fazendeiro brésilien (inventé) et travaillé de printemps, la « divine » Sarah Bernhardt.

Ce n’est pas un roman, ni un récit, mais un légendaire décousu, rabouté comme un patchwork. Avec des longueurs qui ne passent plus comme cette interminable liste des saints lévitant, du moyen âge à nos jours, une lecture pesante d’érudit en mal d’inspiration sur près de 120 pages ! Sautez allègrement ce pensum, je vous le conseille. Tel est ce que l’auteur appelle son « mode d’écriture polymère ou polymorphe (…) pour tracer le portrait d’un somnambule » Pléiade 2 p.664. Son objectif incertain : trouver en soi l’origine du don de poésie. Est-ce dans les impressions d’enfance ? Dans la tumultueuse adolescence russe ? A scruter la nuit dans les créneaux blindés des tranchées ? Sous le ciel constellé de l’hémisphère sud ?

De quoi ce fragment autobiographique est-il venu ? De l’ennui d’Aix, sous l’Occupation. Soupçonné par la Gestapo d’être juif, Blaise Cendrars, qui s’en défend, entreprend des recherches érudites pour prouver son métier d’écrivain à la bibliothèque municipale de la ville ; il tombe sur le saint innocent illettré Joseph de Cupertino qui guérit les malades et entre, ravi, en lévitation. C’est sa compagne Raymonde qui le lui avait fait connaître avant guerre, lectrice des brochures édifiantes des Orphelins apprentis d’Auteuil. Catholicisme, ésotérisme et poésie : voilà ce qu’il lui faut pour conjurer l’accusation nazie ! Même si Cendrars a admiré Pétain-le-Vainqueur-de-Verdun et son conservatisme catholique (clair dans ses lettres mais gommé dans ses publications – voir note 37 p.1025 Pléiade 2). Et de nous bourrer le mou à nous, lecteurs vaguement positivistes, de Jugement dernier, miracle du vol arrière, saint patron de l’aviation, tour Eiffel sidérale, Banzo brésilien et autre plafond à ciel ouvert.

Il faute dire qu’il publiait en 1949, année de la bêtise de gauche triomphante, de « ce snobisme, l’Existentialisme, au théâtre et en philosophie, Sartre et tous ces jeunes littérateurs littératurant qui se trémoussent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, qui se situent à la pointe de l’extrême avant-garde de l’exégèse poétique et qui plongent à rebours et font carrière dans le conformisme, qui ne peuvent vivre qu’en groupe, en bande, à la queue d’un chef d’école car le bifteck prime… « A nous la liberté ! ». » p.679. Après tout, saint Joseph de Cupertino vaut mieux que saint Joseph Staline, il a fait moins de morts et ravi plus de peuple dans l’extase opiomaniaque.

Lorsque l’on a connu la « Grande » guerre, la guerre imbécile des patriotards 14-18, vantée imbécilement par certains politicards 2013 en mal de popularité, comment prendre au sérieux « la gauche » et ses petits marquis ? « La condition humaine en général que je voyais foulée aux pieds, pilonnée, asphyxiée, saignée, offerte en holocauste sur l’autel féroce et vorace des patries, le pavillon couvrant l’ignoble marchandise offerte à l’encan, sacrifiée pour rien, jetée à la vidange, les tranchées refaisant le plein. Quel gâchis ! » p.596.

Les idéologies, droite et gauche, sont pour les cons, les faiblards qui préfèrent se réfugier dans la fusion rassurante du groupe, sans penser, au chaud dans le nid de la bêtise collective. A l’inverse, pour Cendrars, « Il n’y a pas d’autre choix possible. Vivre… » (Prière d’insérer). Enfin du réel, que les bobos envolés dans les brumes de l’idéologie, de la fumette, du fric ou du contentement de soi (tout cela selon leur maturation progressive), auraient grand besoin de méditer.

Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel, 1949, Folio 1996, 592 pages, €9.41

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2013, édition Claude Leroy, 1184 pages, €57.00

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stefan Zweig, Grandes heures de l’humanité

stefan zweig les tres riches heures de l humanite

Les Sterstunde – moments décisifs – sont traduites sous plusieurs noms en français, Grandes heures de l’humanité en Pléiade, Les très riches heures de l’humanité au Livre de poche, en référence aux miniatures du manuscrit appartenant au duc de Berry. Ce sont des heures astrales comme ces signes du destin qui changent l’humanité en son histoire, des moments où l’univers bascule. Enrichis jusqu’en 1943, ces textes sont désormais 14.

L’auteur concentre sa lumière sur les événements et les caractères des hommes. Certains sont à la hauteur, comme Balboa le conquistador de l’océan Pacifique, d’autre non comme le maréchal fonctionnaire Grouchy, obstiné à poursuivre les ordres sans jamais s’adapter aux circonstances.

A chaque fois, Stefan Zweig cherche à saisir ce « produit d’un état extrêmement passionné » dans lequel l’individu exceptionnel rencontre le destin historique. Ainsi Cicéron, redoutable orateur, quitte la vie publique pour composer ses meilleures œuvres de sagesse avant d’être tué par les sbires du vulgaire prévaricateur Antoine ; Byzance est prise par la volonté d’un sultan intrépide et fanatique ; Georg Friedrich Haendel surmonte par sa volonté la paralysie d’une attaque pour produire ses meilleures œuvres ; le besogneux capitaine Rouget rencontre le génie une nuit en composant ce Chant pour l’Armée du Rhin qui allait revenir avec les volontaires du sud la Marseillaise ; Goethe, vénérable vieillard, se retrouve pris par le démon de midi, amoureux comme un adolescent d’une fille de 16 ans, mettant en ordre et complétant son œuvre universelle ; le suisse Suter, fondateur autour de la bourgade pauvre de San Francisco d’une Nouvelle Helvétie agricole très prospère, est brutalement ruiné par les pillards de la ruée vers l’or ; Dostoïevski voit se révéler son œuvre future au moment d’être fusillé pour opposition au tsar – et miraculeusement gracié au tout dernier instant ; l’obstination optimiste de Cyrus W. Field a créé cette performance de faire traverser un câble de communication par tout l’Atlantique, pour relier par télégraphe instantané l’Europe et l’Amérique ; le comte Tolstoï découvre sa pusillanimité de chrétien scrupuleux et naïf à la veille de sa mort, à 83 ans, dans les yeux d’étudiants venus lui demander d’aider la révolution, en 1910 ; le capitaine anglais Scott lutte pour conquérir le pôle Sud mais se fait coiffer au poteau par le Norvégien Amundsen, léguant cependant des lettres extraordinaires, écrites avant de crever de froid avec ses trois compagnons dans le blizzard du pôle ; enfin Wilson, président des États-Unis en 1918, tente-t-il de changer un vieux monde qui ne veut pas en créant la Société des nations et 14 Points de règlement universel des conflits.

Ces récits d’histoire, écrite avec passion comme Michelet écrivit sur la Révolution française, restent très lisibles aujourd’hui, étonnamment vivants. Avec cette leçon qu’il faut savoir parfois violer sa conscience pour faire un enfant à l’Histoire : « Précisément l’intellectuel, parce qu’au fond de lui il est handicapé par un sens profond de la responsabilité, soit rarement capable, dans un moment décisif, de devenir un homme d’action » (Cicéron). Écrit en 1940, cette méditation sur la sagesse romaine reste de tous temps applicable. Hitler comme Staline étaient des rustres incultes, Mao n’était qu’un instituteur promu et nos présidents sous la Ve République arrivent au pouvoir depuis les années 1980 moins par leur culture et leur sagesse que par leur capacité à passer sur le corps des autres.

Stefan Zweig, Grandes heures de l’humanité (Sternstunde), 1927, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

Stefan Zweig, Les très riches heures de l’humanité, Livre de poche 2004, 318 pages, €6.27

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stefan Zweig, Clarissa

stefan zweig clarissa
Dans ce roman inachevé, l’auteur raconte la guerre de 14 une fois de plus, mais avec les yeux d’une femme. Il écrit direct, intime et incisif, allant droit au but. Clarissa est fille du colonel « statistiques », un maniaque de la collection d’informations et du calcul des moyens. Il fait rapport sur rapport pour dire combien l’armée est impréparée, sans assez de canons, de munitions, d’habillement d’hiver, de ravitaillement, de lits d’hôpitaux, de pansements… Rien n’y fait, là comme ailleurs les fonctionnaires se contentent de fonctionner sans aucune imagination, et les chefs sont contents d’eux-mêmes, se mirent en leur statut.

La guerre survient, bêtement déclarée, stupidement vantée, niaisement patriotarde. C’est évidemment le désastre, la moitié des morts de toute la guerre a lieu dans les six premiers mois, le manque de tout n’a pas été prévu. Le colonel statistiques, promu général en retraite, est rappelé d’urgence pour pallier aux incuries du grand état-major.

Sa fille Clarissa, élevée dans un pensionnat convenable, assidue à bien faire pour plaire à son père, est désormais femme. Elle travaille auprès d’un professeur de neurologie de Vienne qui l’envoie en Suisse assister à un Congrès international juste avant le conflit. Elle y tombe amoureuse d’un professeur français avec qui elle s’entend à merveille.

La guerre survient, bêtement déclarée, stupidement vantée, niaisement patriotarde. C’est évidemment le désastre sentimental et moral, le Français est l’ennemi et retourne bêtement obéir à son « devoir ». Clarissa retourne bêtement de son côté, où elle s’engage comme infirmière sur les hôpitaux du front. Son frère, qui a bêtement choisi la carrière des armes, stupidement vantée, se fait tuer par les Serbes. Son père, qui a bêtement choisi de revenir servir, niaisement patriotard, s’enferme dans les statistiques, toutes désespérantes, après avoir vainement crié dans le désert.

Clarissa est fatiguée, son chef médecin l’envoie se reposer une semaine. Elle apprend à ce moment qu’elle est enceinte : de l’ennemi, ce Français rencontré en Suisse. Scandale si cela se sait ! Vite, avorter. Sauf que ce n’est pas si simple. Outre que c’est interdit par la loi, c’est aussi un acte grave qu’on ne doit pas personnellement regretter. Or tuer un enfant à naître est trahir son père, la patrie, l’humanité et l’idée même d’amour. A cette époque, on ne « fait » pas l’amour, mécaniquement, comme gymnastique, on le « vit » de toute son âme au travers de son corps. Clarissa a aimé Léonard, pacifiste français, même si la guerre l’empêche de savoir s’il est encore en vie et s’il voudrait cet enfant d’une « ennemie ». Le professeur (juif) Silberstein, dans lequel on ne peut s’empêcher de reconnaître quelques traits de Zweig lui-même, offre en quelques pages un plaidoyer mesuré et implacable contre l’avortement.

Clarissa, convaincue par ce regard en elle-même, met donc au monde cet enfant. Mais pas sans lui chercher un « père social », pour que les autres, ces « belles âmes vertueuses » (qui se croient telles) ne persécutent pas le bâtard comme elles ont persécuté une amie bâtarde au pensionnat. Elle épouse au plus vite un jeune aspirant blessé qui a une peur panique de repartir au front. Lâche, enjôleur, trafiquant, cet homme sera un mari blanc jamais là qui la laissera en paix.

Quant à Léonard, il est vivant, mais ses lettres à Clarissa ont été interceptées par son vieux général de père qui décidément ne comprend rien – ni à son époque, ni à la société, ni à sa fille. Non content d’avoir étouffé les âmes de ses enfants par sa rigidité, il détruit systématiquement leurs vies en envoyant son seul fils au front et en condamnant moralement sa seule fille pour avoir « fauté ». Un bel exemple d’imbécile, qui semble se reproduire systématiquement à toutes les époques. Parce que « la vertu » est chose relative et – dans cette histoire – rend criminel.

Nul ne sait comment le roman aurait pu évoluer, déroulant la psychologie du fils dont le père officiel n’est pas le sien, suivant les détours du père biologique qui est un ennemi. Stefan Zweig a interrompu sa vie avant de le dire. Mais tel quel, le roman laisse une belle impression, la psychologie fouillée des personnages touche, tandis que la rage vous prend de l’imbécilité de la guerre et des politiciens aussi niais que vantards – décidément à toutes les époques !

Stefan Zweig, Clarissa, 1941, Livre de poche 1995, 187 pages, €4.85

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

Tous les livres de Stefan Zweig chroniqués sur ce blog 

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Yukio Mishima, La musique

yukio mishima la musiqueMishima s’amuse, il mène le lecteur en bateau, il joue l’acteur d’un ton sérieux, mimant le psychanalyste. Ce roman étrange de sa dernière période, 1965, est en décalage avec tous ceux jusqu’ici traduits en français. Mais l’auteur était caméléon, capable d’écrire à toute vitesse des romans à l’eau de rose. Celui-ci est une satire, d’un ton badin, de cette invention juive européenne qui connaît dans les années 1960 un grand engouement aux États-Unis et aborde le Japon où elle est considérée avec intérêt par les intellectuels snobs : la psychanalyse.

Une jeune femme, Reiko, vient se faire analyser au cabinet du docteur Shiomi, elle est atteinte d’hystérie. En fait, elle est frigide et le lecteur, après des récits embrouillés où le mensonge, la manipulation et les impasses pullulent, comprend qu’un inceste a eu lieu avec son frère et que le désir du pénis comme le complexe de castration ont poussé la jeune fille à ne plus entendre « la musique ». Cette musique est la métaphore de la jouissance sexuelle.

Il y a, comme dans tous les romans de Mishima, le beau jeune homme vigoureux (Ryûichi amoureux de Reiko), l’adolescent transi qui poursuit des idées de suicide par impuissance sexuelle (Hanai), le frère vieux beau tombé entre les griffes des yakuzas – et des maitresses femmes : Reiko en premier, manipulatrice et fabulatrice, Akemi en second, assistante du docteur, qui le mène par son intuition.

Mais, à l’inverse des autres romans classiques de Mishima, la nature est fort peu présente et le style volontairement neutre, en apparence objectif, tourné vers la dérision. La « science » occidentale est surtout un discours ; le psychanalyste enfile les mots-clés d’une abstraction et croit avoir sondé les reins et les cœurs. Reiko la femelle, sinueuse comme une renarde, déjoue tous les pièges. Et, vers le milieu du livre, Mishima avoue : « la psychanalyse, c’est la destruction de la culture japonaise traditionnelle » p.172. Certes, cette charge est faite sous le couvert d’une carte anonyme écrite par le rageur Hanai sur le ton de l’extrême-droite nationaliste pour se venger du docteur de Reiko. Mais il y a un cri du cœur que l’auteur reprendra avec ampleur dans sa tétralogie de La mer de la fertilité.

Il tourne ses obsessions intimes en ressentiment contre la psychanalyse occidentale : « la névrose obsessionnelle observée chez les hommes [dont lui, Kimitake Hiraoka, dit Yukio Mishima] a pour principal symptôme les souffrances mentales. C’est donc – et l’on remarquera l’aspect éminemment ironique d’une telle situation – grâce à la névrose que les jeunes d’aujourd’hui, dans ce monde où personne ne lit plus, et eux moins que quiconque, sont amenés à connaître directement les tourments de ces souffrances » p.179. Le sexe, intellectualisé, donne ces tordus névrosés dont les romans de Mishima sont remplis – et dont les victimes se font romanciers.

Ce n’est pas le meilleur roman de l’auteur et l’on comprend qu’il ait fallu attendre l’an 2000 pour qu’il soit enfin traduit en France – et directement du japonais cette fois, sans passer par l’anglais. Mais le ton de raillerie, l’enquête quasi policière, les fabulations d’une hystérique attachante rappellent en moins fort et en très japonais la Lisbeth de Stig Larsson.

Yukio Mishima, La musique, 1965, traduit du japonais par Dominique Palmé, Folio 2012, 320 pages, €7.03

Catégories : Livres, Yukio Mishima | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Elena Arseneva, La nuit des ondines

elena arseneva la nuit des ondines

Un roman policier historique dans la Russie kiévienne de l’an 1073 ! Fondé par les Vikings Varègues, influencé par les Grecs de Byzance, la principauté de Vladimir Monomaque ne cessait de se battre contre les nomades turcophones de la steppe, Petchenègues et Koumans. Nous sommes à Tchernigov, sa capitale à quelques 130 km au nord de Kiev, alors que Vladimir est au loin et a laissé sa reine Guita. Un meurtre est commis sur une femme pieuse de la bonne société, puis un autre sur l’épouse d’un riche marchand de la ville, et un troisième sur la plus belle fille unanimement désignée comme vainqueur des danses de la Saint-Jean, une rousse de moins de vingt ans au corps parfait.

Le boyard Artem, guerrier du roi laissé à la garde de la capitale pour une blessure au genou, va enquêter. Il est aidé en cela par son fils adoptif Philippos, adolescent de 14 ans et demi intelligent, courageux et déluré. Le garçon est amoureux de la même fille que son ami Iann, le scribe blond élancé de 17 ans, une Anne aux yeux verts et à la chevelure brune. Mais ne voilà-t-il pas que le trésor de pièces d’or, donné par une reine étrangère, tante de Guita, s’est volatilisé ?

Les personnages sont attachants car loin d’être parfaits, l’action est bien menée, rebondissant de chapitre en chapitre. Le décor de l’été dans ce qui deviendra l’Ukraine est opulent et sensuel. L’intelligence et la sagacité sont autant sollicitées que l’adresse physique. Et le meurtrier, confondu à la fin, est inattendu tant les fausses pistes ont pullulé.

adolescente haut de bain

Le lecteur est emporté par ce roman de bonne facture, facile à suivre et lisible par tous les âges. La personnalité de l’adolescent de 14 ans n’y est pas pour rien, même si le père adoptif se montre un peu trop affectueux pour les mœurs du temps. Il n’est pas toujours facile à l’auteur, femme, de se mettre dans la peau d’un guerrier russe du XIe siècle. Mais elle rend compte du paganisme ambiant, très charnel, dans cette Russie de l’aube chrétienne. Les ondines sont justement ces femelles ambivalentes, appelées à féconder la terre et les ventres, mais aussi tentatrices des mâles et goules qui absorbent la substance vitale. Tout le ressort de l’intrigue est là, replaçant l’Ukraine d’aujourd’hui dans la profondeur historique.

Elena Arseneva, La nuit des ondines, 1999, 10-18, 253 pages, €9.99

Catégories : Livres, Romans policiers, Ukraine | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stefan Zweig, La peur et autres nouvelles

stefan zweig la peur

La Peur (ou Angoisses) est la montée progressive de ce monstre tapis au sein de la conscience d’une bourgeoise de Vienne qui s’est livrée, par désœuvrement et avancée de l’âge, à l’adultère. Il faut dire que le mari est avocat et l’amant pianiste : se désennuyer du droit par l’art était très viennois, surtout pour une femme de trente ans. Rien de pire dans une société confite en statuts sociaux où l’ordre bourgeois est tout entier centré sur les biens et les héritiers. Fauter, c’est engendrer le soupçon sur la transmission du patrimoine, dont la réputation familiale fait partie. D’où cette boule qui naît dans le ventre, puis enserre la gorge, lorsqu’une fille vous reconnaît sortant de chez votre amant, malgré la voilette.

Elle demande de l’argent. Que faire ? Ignorer superbement et se voir convoquer au tribunal conjugal ? Devoir peut-être quitter le confort de l’épouse installée pour la honte du retour flétri dans la famille ? Laisser les enfants ? Elle paye. Non seulement de l’argent, mais aussi du remord et de la constante menace de devoir encore une fois payer. Toujours plus. Autant le désir fait s’envoler dans les escaliers avant le septième ciel, autant la matérialité du chantage fait redescendre dans la réalité.

Je ne dévoilerai pas le reste, tant cette nouvelle est ciselée comme une nouvelle policière. La psychologie est au service de l’action, tout comme chez Hitchcock dans Psychose.

Révélation inattendue d’un métier (ou Découverte inopinée d’un vrai métier) révèle à l’écrivain qu’il est voleur à la tire, tout comme le pickpocket observé à Paris boulevard de Strasbourg. Écrire est un vrai métier tout en finesse, comme le vol en virtuose sur la personne même des bourgeois. L’écrivain dérobe aux gens leurs traits, fouille leur personnalité comme leurs poches, et s’enrichit grâce à ces larcins. La victime est troublée, fascinée, presque consentante…

Leporella est encore un une histoire de suicide, après une fouille psychologique minutieuse. Une servante dévouée à son maître, qui la surnomme selon un personnage de Mozart est tellement dévouée à son maître qu’elle favorise ses amours adultérins et va jusqu’à empoisonner au gaz et au véronal son épouse haïe. Mais voilà que cet acte engendre la méfiance dudit maître, qui la chasse. Telle la statue du Commandeur, elle lui jette sa propre mort à la face en se jetant dans la Danube. De la passivité à la liberté, nul ne sait ce que la passion peut révéler en chacun d’énergie insoupçonnée !

La Femme et le Paysage est l’histoire très romantique du narrateur, transporté par les éléments dans un rôle d’amant passager d’une très jeune fille. Nous sommes dans le Tyrol, c’est l’été, et il fait étouffant. La nature extérieure se confond avec la nature intérieure, le paysage est un état d’âme. L’orage menace, la terre aspire à la pluie. La jeune fille, de même, entre en transes la nuit venue ; elle aspire à être arrosée par le mâle. Mais le principe de plaisir se heurte aux convenances, cela « ne se fait pas » quand on a 15 ans et que l’on est avec ses parents. La nature jouit sans entraves et le fait savoir dans le vacarme de la foudre et les cataractes les nuages crevés. Comme somnambule, elle va dans la chambre du narrateur, se fait prendre sous l’orage. Le lendemain, elle a tout oublié.

Le Bouquiniste Mendel (ou Buchmendel) dit la mort de l’art à cause de la politique et de la guerre. Un vieux libraire très érudit ne lit pas les journaux, il ne vit que pour les livres. Ne sachant rien du déclenchement de la guerre, il continue d’écrire à l’étranger pour recevoir des catalogues. La police secrète s’intéresse à cet « espion » – qui se révèle étranger (juif russe). Il est interné en camp. A sa libération, son monde est détruit et sa passion morte. Il finit pauvre et vide. La guerre et la politique ont dévasté en l’homme tout humanisme.

La Collection invisible décrit les effets de l’inflation galopante qui suivit en Allemagne la première guerre mondiale. Un collectionneur compulsif, épargnant sous par sou pour augmenter sa collection de gravures célèbres, devient aveugle. Sa femme et sa fille se liguent pour vendre pièce à pièce la collection sans qu’il le sache, juste pour manger. Elles remplacent les gravures par des feuilles de papier de même texture et l’aveugle ne voit rien. Le passage d’un libraire de Berlin, qui raconte cette histoire à l’auteur, risque de révéler le pot aux roses. Zweig, qui était collectionneur farouche, dit ici sa peur d’être spolié par les événements à venir. Mais il reste une situation très humaine, déchirée entre le devoir et l’estomac, entre l’art et la nourriture.

Stefan Zweig, La peur, 1913, Livre de poche 2002, 250 pages, €5.43

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 2, 2013, 1584 pages, €61.75

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Frédéric Cuillerier-Desroches, Agylus ou la métamorphose de l’Être

frederic cuillerier desroches agylus
Agylus était un guerrier franc né en 535. Sa vaillance au combat lui fit donner par le roi un domaine en bord de Loire, à quelques lieues en aval d’Orléans. De chef de guerre il se fit maître de domaine jusqu’au mitan de sa vie où, terrassé par une force alors qu’il poursuivait un esclave en fuite, il se convertit au christianisme.

  • Certes, l’époque était préparée à quitter le monde batailleur pour le monde spirituel ;
  • certes, la lassitude de combattre et de tuer était forte pour qui voyait s’éloigner la jeunesse ;
  • certes, bâtir la paix était devenait aussi exaltante que piller du butin, dans un pays fécond, au bord d’un fleuve apaisant, sous un climat tempéré.

Mais l’auteur, bien qu’entouré de livres d’histoire cités en bibliographie, garde la candeur du premier degré lorsqu’il s’agit des sources de la légende chrétienne.

saint ay carte de situation

Ce ne sont que révélations, forces miraculeuses et guérisons par l’Esprit. C’est joliment conté mais pas très historique. Il tire aussi la chronologie pour servir son propos, puisque Francion, ancêtre mythique des Francs en descendant d’Énée, n’est mentionné que vers 660 dans l’Historia francorum de Frédégaire… soit un bon siècle plus tard. La légende orale pouvait couver, mais il y a quand même un écart de quatre générations pour qu’Agylus – gamin vers 545 – l’entende déjà comme surgie toute armée des bibliothèques monastiques que ces païens de Francs ne devaient pas vraiment fréquenter…OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Frédéric Cuillerier-Desroches est depuis 30 ans maire de Saint-Ay après une carrière de juriste. Sa langue coule bien, malgré une faute d’inattention p.133 : un homme du VIe siècle ne peut être « en hayon », ce qui est réservé aux automobiles du XXe siècle ; tout au plus peut-il être en haillons s’il est pauvre. Le récit, conté par son fidèle ami Marsius resté païen jusqu’à la fin (mais il doute), est enlevé, il intéressera bien au-delà de la paroisse. Il évoque ce monde mal connu de la fin de l’empire romain d’Occident, juste avant le haut moyen-âge. Les peuplades migrantes venues du nord et de l’est commencent à s’établir ; elles changent de mœurs et de façons de vivre. La religion est une façon de s’assimiler au seul ordre qui règne encore après la faillite de Rome – l’Église – et de dominer les simples par l’esprit autant que par l’épée.

« J’ai renoncé aux habits de lumière, déclare Agylus à son ami, aux fêtes de gloire, aux richesses terrestres parce que j’ai préféré l’être au paraître, parce que mon paraître était le fruit de la violence, de la terreur que je semais sur mon chemin, de la souffrance et non de la joie des autres. Maintenant, j’essaie de donner à ceux qui m’entourent et qui viennent à moi un peu de mieux vivre, de mieux être, une part de ce bonheur sur terre, auquel ils ont droit » p.151 Pas sûr que « le droit » soit dans les mœurs du temps, au-delà de la force de l’épée ou de la mitre, mais l’intention y est.

C’est un beau livre d’histoire locale et un roman édifiant sur la paix et la concorde.

Frédéric Cuillerier-Desroches, Agylus ou la métamorphose de l’Être, 2013, éditions Baudelaire, 210 pages, €15.68

Site de la ville

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philippe Mezescaze, Deux garçons

philippe mezescaze deux garcons
L’auteur a 17 ans en 1969 ; il cueille à son emménagement Hervé, 14 ans, rencontré à la toute nouvelle Maison des jeunes à La Rochelle dans un cours de théâtre. Car Philippe, le narrateur, est incertain et touche à tout. Il abandonne Paris et ses parents, le lycée et le bac ; il abandonnera le théâtre où il commençait à émerger. Il vit ses désirs dans l’instant, peu occupé des autres, ses sentiments s’arrêtent trop vite au bout de sa queue. La seule « intensité » qu’il vit est cantonnée au toucher.

La sécheresse de ce récit (nulle part n’est écrit le mot « roman ») montre un jeune homme sans passion, uniquement dans la sensation et le présent immédiat. Il est incapable d’aimer. Il faut dire qu’avec une mère folle et un faux père à peu près indifférent, il n’a pas eu les soutiens pour se construire.

Le lecteur 2014 s’étonne un peu que cette ville assoupie de province soit si indulgente aux amours entre mineurs, à la fin des années 60. Ce serait aujourd’hui, les passants, les commentateurs, les ligues de vertu s’empresseraient de « signaler », mettant en branle la justice pour faire cesser celle des bites. L’époque post-68 encourage ce tout permis sans loi ni avenir – qui n’aboutira à rien. Les soixantuitards qui se sont fait un nom sont ceux qui ont récupéré « le système » comme on disait alors, ceux qui ont repris le train en marche après s’être roulé quelques mois dans la transgression. Pas ceux qui sont restés dans le zapping hédoniste du seul sensitif.

Il y a quelques beaux morceaux dans ce livre, un portrait bienveillant de la grand-mère (parce qu’elle le laisse faire), une interrogation anxieuse sur le père d’Hervé (qui le couve mais au moins s’intéresse à lui), deux ou trois scènes de sensualité dans l’instant avec le blond muant de 14 ans, jouant Caligula ou Macbeth, caressant l’épaule nue par l’échancrure de la chemise devant tout le monde à l’auberge ou photographe dans le froid du matin sur la plage. Pas d’amour.

L’auteur assiste au théâtre à La Ville dont le prince est un enfant, de Montherlant, qui raconte la même histoire que celle qu’il vit, mais il trouve les rôles compassés et coincés. Certes, sa génération a muté et les mœurs se sont ouvertes, mais « l’éphèbe transi » ne comprend rien à ce qui embrase la passion, rien à la sublimation des pulsions dans l’émotion et la préoccupation pour l’autre, ce pourquoi le livre est si mince. Si l’on ne conte rien d’une passion en 119 pages, c’est qu’elle n’est que veilleuse qui jamais ne s’enflamme.

philippe mezescaze herve guibert
« Je, je, je », ne cesse-t-il de dire dans les premières pages ; « je, je, je », répète-t-il en boucle dans les dernières pages. Il n’aime pas Hervé, il le caresse. Il le dépouille de ses vêtements mais ne le baise pas, ce pourquoi il rompt sans faire de sentiment, allant jouir avec un jeune Marocain, un jeune électricien… Un souvenir lorsqu’il avait 10 ans d’un garçon de 15 ans qui s’est assouvi sur lui l’a laissé froid, détaché, sans séquelles : ce qu’il appelle « l’amour » ne s’élève pas au-dessus du sexe, purement mécanique. La scène ultime du récit, cruelle, montre ce narcissisme accentué par le ressentiment qui, au fond, a gêné le lecteur jusqu’au bout. La conclusion tombe d’elle-même : on ne peut avoir d’estime pour l’auteur.

Si l’on n’apprenait pas, au détour d’une phrase page 102 que le jeune Hervé a pour nom Guibert, le livre retournerait aux oubliettes. Et si l’on se dit que ce dernier livre de Philippe Mezescaze, à 62 ans, est peut-être son meilleur, on ne voit pas quel désir pousserait lire les autres.

Philippe Mezescaze, Deux garçons, 2014, Mercure de France 119 pages, €13.11

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Serguei Bolmat, Les enfants de Saint-Pétersbourg

serguei bolmat les enfants de saint petersbourg

Peintre et décorateur de films né en 1960 à Saint-Pétersbourg, Sergueï Bolmat s’est mis à écrire, des scénarios d’abord et puis deux romans. Les enfants de Saint-Pétersbourg est son deuxième, paru en l’an 2000. Il parle de la Russie d’aujourd’hui, de sa jeunesse à lui dans ce nouveau siècle – il avait dix ans à la chute de l’URSS.

Et nous voici découvrant les Russes qui découvrent l’underground, le style Ginsberg années 60 revu Charlie Hebdo années 70. La jeunesse aurait-elle été conservée sous naphtaline par les caciques embaumés de feue l’URSS ? Aurait-elle une génération de retard ? Sans aucun doute dans le style de ce roman déjanté. Le décor, lui est authentiquement contemporain, montrant Saint-Pétersbourg 2000, la ville la plus européenne de l’ex-empire livrée, comme le reste de l’Union, au démantèlement de tous les monopoles, à la chute de tout droit, à l’aversion envers tout ordre et toute autorité. C’est le Far West sans la naïveté, Mai 68 plus la féodalité, l’imitation du pire de cet Occident rêvé : fric et force.

L’auteur vous plante deux vieux ex-apparatchiks de la cinquantaine, reconvertis dans « les affaires ». Ils se retrouvent en butte à l’inévitable racket dès que l’entreprise marche un tant soit peu : la mafia a remplacé le fisc, aussi gourmande mais moins facile à gruger. Selon la loi du plus fort en vogue dans le Saint-Pé 2000, aucun scrupule : il faut tuer les tueurs avant que ceux-ci ne vous tuent. Pour cela, rien de plus facile, certains numéros de mobiles circulent, sous le manteau, qui se porte long et longtemps durant les hivers russes. Las ! Le tueur pressenti est tué par ses commanditaires tueurs, après une tuerie pour eux réussie. Vous suivez ? Ce n’est rien encore : son téléphone mobile, parce qu’il est « japonais dernier cri », résiste au looping du cadavre et est « récupéré » parce qu’il peut servir (vieux réflexe soviétique).

L’appel qui suit, pour une nouvelle mission, aboutit donc aux oreilles d’une bande de jeunes à eux tout seuls. Ils n’existent que pour eux-mêmes, le reste du monde n’étant créé que pour leur satisfaction (vieil héritage 68 décliné en moi-je-personnellement des ex-jeunes, bobos arrivés, dans nos médias). Marina, enceinte de son Tioma, ne sait si elle l’aime mais elle ne peut ni le lui dire ni se passer de lui. Le Tioma en question ne sait pas trop ce que veut dire d’être bientôt père et noie ses échecs divers dans les drogues et les autres filles qui se présentent à lui. Deux comparses complètent la bande, Coréenne Kho qui tient la chandelle et Anton, hacker friqué qui obtient tout sur les claviers.

Le décor est planté, aussi improbable que la vie à New-York avant la reprise en main. La tuerie va-t-elle se boucler ? Le scénario est aussi psychédélique que les descriptions de couchers de soleil : « Encore éclatant, scintillant de son feu inconstant et insistant qui transparaissait à travers son propre contour oscillant, séparé du reste de l’espace pourtant proche par la barrière noire d’un nuage, Hélios s’accroupit sur l’horizon, entouré de toute une végétation céleste incandescente dont les clairières laissaient entrevoir des amas de menues pierres précieuses, dessinées avec une précision scientifique, qui tombaient en pluie vers le néant. Une large arabesque… (etc., etc.) » p. 222. Vous voyez le style.

ado muscle nu

Mais ne vous arrêtez pas à lui, le roman est ironique, déjanté, rempli des tics obligatoires du « moderne » vu par un Russe moyen : muscles, joints, fringues, sexe, alcool, portable et pistolet. Sans ces accessoires, l’homme comme la femme est tout nu dans la jungle soviéto-urbaine revue Poutine. Les jeunes femmes ne songent qu’à coucher et les jeunes hommes qu’à tuer, pour arriver. Les seules « affaires » qui marchent sont celles que l’on pique à d’autres, l’imbécile restant bien sûr celui qui travaille pour de vrai. Le labeur a été tellement glorifié par l’ex-URSS que les jeunes Russes le rejettent en bloc, idéologie et principal.

L’attachant est la jeunesse : paumée mais pragmatique, immorale mais bien vivante. Voici la Russie 2000, sans droit hors celui du plus fort. Mais rassurez-vous, l’auteur n’est pas yankee et le vieux sentimentalisme russe ressurgit de lui-même sous sa plume, pour le happy end de rigueur dans les pays élevés au lait du socialisme… Même imitant les imitations, la Russie reste la Russie.

Sergueï Bolmat, Les enfants de Saint-Pétersbourg, Robert Laffont Pavillons 2003, 302 pages, €20.43

Catégories : Livres, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,