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Théo Kosma, En attendant d’être grande 3 – Apprentissage pas sage

theo kosma en attendant d etre grande 3

La troisième partie de cet opus érotique sort aujourd’hui même. Le lecteur a quitté Chloé, onze ans, au moment où elle donne à laver ses vêtements au copain adulte de sa mère. C’est le moment où l’on aborde l’adolescence. Entièrement nue, elle cherche sous le lit, derrière les meubles, et c’est moins par provocation que pour elle : « L’essentiel était mes ressentis, et la chaleur grimpait en mes entrailles d’une façon comme je ne l’avais jamais vécue ». L’adulte parti sans s’émouvoir, elle jouit violemment, toute seule. Est-ce le cas général pour les petites filles ?

Chloé est surtout tactile, vivante et sensuelle. « Il faut prendre le temps de vivre ce dont on a besoin et envie, au moment où on le sent ». Ce n’est pas « un truc sexuel », puisque pas avec un garçon (hum !).

Ne croyez cependant pas que Chloé soit une jeune dévergondée. Certes, elle va de nuit tâter du garçon de 13 ans (fils du copain de sa mère) dans son lit, sans le réveiller. Mais elle se fait de la sensation une expérience trop haute pour tâter de n’importe qui. « Il faut bien être un con d’adulte soixante-huitard pour s’imaginer qu’un enfant a besoin de tout savoir du sexe dès son plus jeune âge. Le sexe se découvre par soi-même. Ou bien très tôt pour des cas comme le mien, ou à un âge plus raisonnable, ou encore sur le tard, pourquoi pas. Ça se découvre l’air de rien, en secret, sans trop le dire. C’est le seul moyen pour que le sexe puisse rester beau, pur, entier : qu’il ait un côté caché, mystérieux » p.18.

L’œuvre va donc dévoiler, feuille à feuille, la beauté du geste et le plaisir du sexe. Chloé va passer des vacances avec sa copine Clarisse auprès de sa tata écolo Marthe dans son vieux van hippie, accompagnée d’Estelle, sa fille, une cheftaine scoute de 15 ans qui a connu plein de garçons. Après une semaine de plage, direction la montagne et « l’espace des Trois chèvres ». Et là… dans les hauteurs des Alpes-Maritimes…

Dans la maison foutraque des amis écolos de la tante, lors d’une étape avant les chèvres, un garçon. « Tom avait des cheveux courts en brosse, un t-shirt et un jean parés pour aller au champ et qui sentait bon la terre, qu’il portait bien. Plutôt grand, bronzé, costaud, les manches courtes faisaient ressortir ses muscles. Ses beaux yeux bleus et perçants s’ajustaient à une bouche un peu goguenarde… » p.59. Tom a 12 ans, un vrai rêve de préado. Les parois de briques de verre des nombreuses pièces accentuent l’érotisme des silhouettes entrevues, floutées ; Chloé en émoi voit maintes fois « passer Tom, demi-nu ou même nu lorsqu’il sortait de sa chambre ou d’une des salles de bain » p.72.

Le garçon doit rejoindre les filles aux Trois Chèvres prochainement mais une semaine passe – et encore rien. Le lecteur frustré est tenu en haleine, tout comme la petite Chloé qui devient extatique par tous les sens, ne rêvant que de « [se] tortiller en [se] caressant partout » p.125. Nous n’en saurons pas plus avant le tome suivant ! C’est que l’amour se mérite, s’il doit être aussi beau et préparé qu’il doit l’être. Nous ne sommes pas dans le porno ni le voyeurisme, mais dans la littérature. Version Zizi dans un trou écolo plutôt que Zazie dans le métro.

fille et garcon en hamac photo izabela urbaniak

La description de la « communauté » très années 70 des Trois chèvres occupe plusieurs pages et reste savoureuse. Elle rappellera quelques souvenirs à ceux qui ont vécu ado dans les années post-68. Chacun fait ce qui lui plaît ou presque, les « enfants » (jusque vers 18 ans) se baladent à poil s’ils le désirent, se vautrent à plusieurs dans la boue et jouent à cache-cache ensemble, ou participent à des ateliers d’artisanat ou de création selon leur humeur. « Tout enfant pouvait être comme le grand frère ou la grande sœur d’un plus petit, le petit frère ou la petite sœur d’un plus grand. Et presque même le fils ou la fille de tout adulte » p.107. Le sexe est partout… et nulle part, car il ne vient qu’avec la puberté et avec tout ce que la société met autour. « Les petits étaient sexués, du fait qu’ils prenaient un plaisir sensuel constant à vivre leurs cinq sens sans aucune entrave. Et asexués d’un autre côté, du fait que la sexualité n’avait encore aucune signification pour eux » p.123. la libido est panthéiste, pas encore génitale, c’est ce qui fait le charme de cette attente d’être grande.

Mon principal désaccord avec Chloé, le personnage principal de l’auteur, porte sur l’érotisme des minijupes (p.56). Surtout dans les années 70, elles mettaient en valeur non seulement la longueur et la finesse des jambes mais attiraient vers le point central, celui que tout garçon désire – bien plus alors qu’une jupe-culotte, qu’une jupe longue ou – pire – qu’un jean. La seule vertu du jean était de mettre en valeur le haut en dévalorisant le bas ; une fille en jean et seins nus était le summum de l’érotisme en ces années-là. Mais la corolle inversée de la minijupe, flottante sur des cuisses agiles, était la friandise des petites Anglaises que tous les collégiens en stage de langue connaissaient bien.

Dommage aussi que l’auteur confonde aussi tâche avec tache (notamment p.17), ce que l’on fait et sa conséquence. Miracle des accents : en français ils donnent un sens différent… Même si certains démagogues voudraient les supprimer pour se la jouer multiculti.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 3 – Apprentissage pas sage, 2016, 128 pages, autoédition Format Kindle, €2.99

Blog de l’auteur : www.plume-interdite.com

Les deux premiers tomes de Théo Kosma, En attendant d’être grande, de l’enfance à 11 ans

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Enfant poupée des années 70

trocadero bleu citron dvd 1978

Le film gentillet Trocadéro bleu citron de Michaël Schock et sorti en 1978, met en scène un gamin de dix ans né donc en 1968 (Lionel Melet, onze dans la vraie vie). Il est blond, physique et un brin macho, imaginatif et capricieux. On lui laisse presque tout faire car il est interdit d’interdire. Certes, l’adulte qu’est sa mère (Anny Duperey) est loin d’être immature, disons qu’elle laisse plus la bride sur le cou que d’autres. Mais le jeune Phil est le prototype de l’enfant-poupée laissé à ses fantasmes, typique de l’après-68 – mignon et insupportable.

Joli, affectueux, hardi, il est considéré quasi comme un égal par les adultes. Invité à l’Assemblé nationale par le père de sa copine Caroline (Bérengère de Lagâtinerie), dont il est tombé raide amoureux sans aucun désir sexuel, ni même sensuel. Nous sommes dans un autre monde… Celui de l’enfance fantasmée comme innocence, page blanche, désirs illimités – bien loin de la réalité. Celui de l’enfance-garçon exclusivement, tant est pâlotte Caroline, bien sage en chambre rose, et mièvre lorsqu’elle « doit rentrer ». Le genre n’avait pas pénétré la société, dix ans après mai 68.

Le macho, c’est Phil. Mais pas entièrement, il garde en lui un reste de « petit Prince ». Certes, il a relevé le bas de son tee-shirt pour ventiler son ventre lorsqu’il dessine une caricature maladroite de la fille qu’il aime, on imagine qu’il skate comme les autres sans chemise en été, il prend un bain tout nu avec sa mère et saute dans son lit torse nu pour dormir avec elle ; il se laisse par ailleurs déshabiller jusqu’au slip par maman avant de ramener son drap à hauteur du sein – mais jamais, au grand jamais, il n’embrasse sur la bouche sa Caroline, ni ne dort la peau nue lorsqu’elle « a peur » et vient près de lui la nuit.

lionel melet 11ans film trocadero bleu citron

Tout cela sent fort la chimère adulte sur la sexualité infantile, « préservée » jusqu’à l’adolescence. Cela sonne faux, irréel aujourd’hui (pas à l’époque). Ce qui justifiait l’interdit d’interdire, puisque tout apparaissait « innocent ». C’était avant le porno bobo dès 22h sur Canal+ et les vidéos sur Internet qui diffusent le sexe comme gymnastique virale.

Toute une époque – révolue. En reste en moi l’image du petit blond aux cheveux casque, gracieux et intrépide, un Phil standard et démultiplié tant c’était la mode des années 70 que ces clones de Claude François à dix ans.

DVD Trocadéro bleu citron de Michaël Schock, 1978, avec Anny Duperey, Lionel Melet, Bérengère de Lagâtinerie, Henri Garcin, Gaumont, €12.99

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Paris au printemps 2016

Les vacances ont commencé : « de Pâques » pour les étrangers, « de printemps » pour le premier tiers des Français – dénomination politiquement correcte pour ne pas froisser les non-chrétiens… Les touristes sont revenus, avec précaution, mais il y a désormais une petite queue pour visiter la Sainte-Chapelle.

paris sainte chapelle

Les cadenas de la Passerelle des Arts ont été éradiqués et les « panneaux de verre » promis ont enfin remplacés des tags sur contreplaqué des scribouillards gais de la Mairie. Mais les étrangers obstinés et bêtement moutonniers, cherchent tous les moyens pour verrouiller encore des cadenas, à chaque croisement de fer, à chaque anneau.

cadenas pont des arts 2016 paris

Dans la cour du Louvre, une sculpture d’Eva Jospin (oui, la fille de) est présentée dans un labyrinthe sombre.

eva jospin sculpture louvre paris

La pyramide reflète le ciel gris pommelé et un avion de ligne trace une virgule au-dessus.

louvre pyramide paris

Rue de Richelieu, c’est Molière qui trône, assis non loin de la Comédie et regardant vers le nord.

moliere rue de richelieu paris

La mode du printemps jeunes s’étale dans la vitrine d’une boutique passage Jouffroy.

mode 2016 paris passage jouffroy

Un peu plus loin c’est une bonbonnière, pâtisserie tout-sucre, qui attire de son écrin douillet.

bonbons paris passage jouffroy

Dans le passage Verdeau qui suit, en enfilade, le Bonheur des dames est dédié depuis un siècle à la broderie.

paris le bonheur des dames passage verdeau

Une librairie de livres anciens présente un Pierre Joubert aux ados sportifs.

pierre joubert librairie paris

Chez un couple artiste, qui regarde les livres d’art en occasion, le garçon porte une crête verte.

paris garcon a crete verte

C’est Paris au printemps.

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Château de Peyrepertuse

Au-dessus de Duilhac s’élève le château de Peyrepertuse, très haut à 800 m d’altitude sur son éperon rocheux.

peyrepertuse

Nous grimpons – interminablement – depuis le village, dès après le petit-déjeuner.

peyrepertuse tour

Les autres s’arrêtent à la porte, sans doute pour quelques explications. Je préfère pour ma part poursuivre tout seul, afin de faire des photos à mon aise, sans personne dans l’image.

peyrepertuse plan du chateau

Je fais ainsi deux fois l’ascension du donjon, depuis l’église Sainte-Anne, fouillée entre 1977 et 1993, via l’escalier de Saint-Louis – qui comprend 122 marches. Je les ai comptées.

peyrepertuse escalier de st louis

Les chiottes aériennes de l’époque laissent rêveur : il fallait avoir envie !

peyrepertuse chiottes

La chapelle San Jordi, tout en haut perchée, est aux trois-quarts en ruines mais domine toute la contrée. Elle élève vers le ciel sa prière désormais muette.

peyrepertuse chapelle san jordi

Nous voyons, depuis le donjon, le village de Ruffiac en bas et, d’un autre côté Quéribus, puis le téton de la tour de Tautavel, au bas de laquelle passe le Verdouble ! La Méditerranée est une ligne blanche à l’horizon, qui se confond presque avec le ciel. Les défenses s’étendent sur une vaste étendue, au sommet de la crête.

queribus depuis peyrepertuse

Au retour à l’entrée, un petit garçon de sept ans prénommé Olympe est sermonné par ses parents : « tu fais attention, il y a du vide et des pierres qui roulent ; tu restes auprès de nous et tu ne cours pas ». Quand je lui dis qu’il doit grimper haut et encore 122 marches, il s’écrie « c’est cool ! ». Optimisme de l’enfance qui n’a jamais peur de rien.

peyrepertuse domine la plaine

Nous poursuivons à pied par le Pla de Brézou où des vaches beiges aux longues cornes nous regardent de leurs yeux doux. Y pousse la ciste de Montpellier, en général mauve, parfois blanche. Le chemin pierreux monte en forêt, puis au grand soleil enfin revenu. Le vent reste constant, soufflant parfois en rafales aux cols ou sur les hauteurs. Il est frais, humide, à la limite de la pluie croirait-on ; mais il s’agit du Sers, le vent d’ouest venant de la terre, qui n’apporte pas de précipitations.

Au lieu choisi pour le pique-nique, nous dépassons une bande de femmes assises en jacassant, qui attendent leurs mecs. Ceux-ci surviennent en groupe compact un peu plus tard, primesauts comme des gamins. Ils ont vu un « serpin… » – autrement dit un orvet, prononcé avec cet accent à couper au couteau dont j’ai subi enfant les dictées. Ils l’observent, le titillent, enfin l’apportent triomphalement aux femelles comme un trophée de chasse. Des gamins, je vous dis.

ermitage antoine gorges de galamus

Nous suivons le GR 367 jusqu’aux gorges de Galamus, dont le nom proviendrait d’un centurion romain. Géologiquement, c’est un coup d’épée dans la montagne, au fond duquel se précipite un torrent sinueux et violent. Des kayakistes sur le parking au-dessus se rhabillent, adultes machos comme ados frissonnants quittant leur combinaison, les pieds nus. Un Antoine fut ermite dans une grotte au-dessus. Devenu saint après sa mort en 1870, elle est désormais lieu de pèlerinage. Une chapelle est dédiée au saint dans la grotte et il est représenté par une statue de bois brun toute luisante. Quelques chauves-souris peuplent les lieux et s’envolent en criaillant à notre entrée.

ermitage antoine gorges de galamus grotte chapelle

Un escalier de 108 marches bas de plafond, creusé dans le roc, rejoint la route creusée à flanc de falaise qui passe au-dessus. Une source, dédiée à sainte Marie-Madeleine, s’écoule dans une vasque artificielle, tandis qu’une statue de Christ viril à la poitrine puissante domine la double femme : Marie-Madeleine aux yeux bandés, parée et se mirant dans un miroir, Marie-Madeleine décillée et debout face au Sauveur. La pancarte qui « explique l’œuvre d’art » à côté me semble… passer à côté du sens.

ermitage antoine gorges de galamus christ et 2 madeleine

La route qui prend après le second parking, au-dessus de l’ermitage, a été achevée en 1892 ; elle est très étroite et sinue sur une file dans la gorge. L’à-pic est impressionnant sur le torrent de l’Agly, une soixantaine de mètres plus bas. Après la borne marquant la limite du département de l’Aude, il se met à pleuvoir. Le vent n’a pas cessé. Le paysage s’est brusquement transformé : au nord des forêts de chênes et de hêtres, au sud la garrigue aux chênes verts et kermès, l’érable de Montpellier et le genévrier de Phénicie.

Il est convenu qu’une camionnette taxi nous prenne un peu plus loin, et elle est bienvenue. Elle nous conduit au gîte de La Bastide, un « accueil paysan » du XVe siècle isolé dans un paysage de prairies. Une partie du bâtiment principal de la ferme sert au gîte, l’autre moitié au couple de paysans, lui « mal foutu » un peu grippé et elle, Allemande venue se mettre au vert en 68 et restée depuis lors. De nombreuses vaches stabulent devant nous, elles retourneront au pâturage dès l’aube venue. Le dîner est goûteux : salade bio du jardin très croquante, blanquette de veau de la ferme, quiche aux épinards, petits chèvres des voisins. En apéro, nous goûtons le Rivesaltes ambré. Suit un vin rouge de l’année, épais, à la saveur de cerise. Notre repos, dans un dortoir sous le toit avec deux douches pour tout le groupe, « confort adapté à l’habitat local » selon la charte accueil paysan, est bien mérité.

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Michel Tournier, Le médianoche amoureux

michel tournier le medianoche amoureux
Anecdotes, historiettes, contes, récits plus ou moins vécus, ce recueil disparate vise à faire exister Michel Tournier chez les lecteurs après le succès de ses grands romans. Car l’écrivain a peine à se renouveler et s’atteler à un nouveau travail lui prend toujours du temps. Il était de la même génération que Mitterrand, effaré comme lui par l’accélération du monde via la technique, et exigeant pour tout de « donner du temps au temps ».

Il ne s’agit guère de « nouvelles » car tout n’est pas inventé, mais plutôt de tranches de vies qui auraient pu être et qui n’ont pas été, ou qui ont été mais pas aussi accomplies. Comme toujours chez les écrivains, il faut bien distinguer la fiction qui est littérature de la réalité qui est récit. Michel Tournier mêle les deux dans ces courts textes, certains déjà publiés en revues, voire carrément publicitaires (La légende des parfums).

C’est pourquoi certains lecteurs risquent de pousser de hauts cris (vierges et effarouchés) devant la connivence du vieil écrivain (en 1989 il a déjà 65 ans) avec l’hédonisme sexuel post-68. Toute la gent intello de gauche était pour l’amour libre, enfants compris. Mais comme la liberté n’est pas la licence, les années post-Mitterrand ont vu remettre en cause cette violation de la nature entre adultes impérieux et âmes immatures. Les ébats décrits avec Hatem, garçon berbère de 12 ans envoyé par son père dans le lit de celui qui dit « je » dans Aventures africaines, suivant ceux avec Abdallah à peu près du même âge à Chechaouen, sont probablement plus fantasmés que réalisés, l’auteur n’étant pas de ceux qui prennent des risques. Le « stupide fanatisme antisexuel de notre société occidentale », s’il existe bel et bien, ne peut absolument pas (et j’insiste, après l’avoir déjà écrit et réécrit) justifier la prostitution d’êtres jeunes. On ne répète jamais assez pour ceux qui n’écoutent pas – tout prof le sait bien.

Mais les vierges effarouchées par « la pédophilie » en soi accusent volontiers la littérature dans l’œil du voisin plutôt que la poutre des mariages réels des fillettes dès 9 ans dans les pays musulmans… parce qu’ils sont musulmans et que tout musulman est a priori « une victime », un « exploité colonial », donc que tout ce qu’il fait est « bien » a priori, c’est « sa différence ». Cherchez l’inconséquence, sinon le ridicule !

Cette histoire ne fait cependant que six pages dans l’ensemble des trois-cents : qu’elle ne vous décourage donc pas de poursuivre si vous vous sentez « choqué ». Le reste est varié et fantaisiste, se lisant facilement à la manière des contes ou des histoires entre convives dans la soirée. Médianoche est d’ailleurs un mot espagnol qui signifie le repas pris vers minuit, alors que la chaleur est tombée et que le vin et la bonne chère détendent les langues. Comme on parle, cette littérature du fragment est sans prétention et se lit agréablement. Le lecteur passe une bonne soirée.

L’auteur se fait volontiers mousse, joueur de polo, chercheur de champignons, amant de Thérèse, enfant perdu de dix ans prenant sa maitresse au sens propre, auteur de polar, fabuliste prolongeant Victor Hugo, conteur des mille et une nuits…

Mauvais écolier en son enfance car hypernerveux, mais issu d’une fratrie de quatre avec de nombreux neveux et nièces, il s’intéresse à l’enseignement. Il fait dire à un vieux professeur chahuté : « Je crois qu’un maître n’a qu’une chance de se faire accepter et de tenir debout face à vingt ou trente garçons et filles de quatorze à dix-sept ans, c’est en participant d’une certaine façon à l’espèce d’ébriété érotique qui caractérise cet âge » p.91. Ce n’est pas si mal vu, même si la crête est étroite entre la complicité hormonale et le flirt provocateur. Il n’est pas simple d’être prof car, contrairement à ce qu’affirme l’administration, ce n’est pas par la raison qu’on transmet mais par tout son être. Boris Cyrulnik, 27 ans plus tard, dit la même chose

« A côté de l’intelligence – et comme en concurrence avec elle – existent des forces, des pulsions, des fantasmes qui échappent à son contrôle, et même s’assurent son contrôle », dit-il dans une autre historiette sur la « connerie » (p.146).

Ce pourquoi, expose-t-il dans une troisième histoire (p.174), « l’aboutissement normal de l’enseignement moderne, c’est l’ordinateur (…) l’enseignant-robot dépourvu de toute trace d’affectivité et donc infiniment patient et objectif, prenant en compte toutes les particularités de l’élève unique placé en face de lui, ses lacunes comme ses aptitudes, et lui distillant à un rythme approprié les informations du programme ». Il va sans dire que ce scientisme fantasmé ne saurait être un véritable enseignement. L’auteur le dénonce avec raison, même si la Technocratie enseignante ne jure, aujourd’hui encore, que par « les moyens », rêvant de MOOC à distance et d’une tablette doudou pour chacun dès la maternelle !

Il est bon que la littérature nous mette en garde contre ces excès inhumains, et replace l’affectivité à sa juste place dans les relations entre maîtres et élèves. Sans aller trop loin, mais le monde idéal n’existe pas et c’est justement le rôle des écrivains de montrer les ombres et la lumière. « Lucie (…) ne jouait pas le jeu scolaire. Trop complice avec les filles, trop mère avec les petits, trop femme avec les grands » p.180.

Par petites touches, toute une philosophie de l’humain, de l’humanisme, de l’humanité. Pas un grand livre mais un plaisir de lire.

Michel Tournier, Le médianoche amoureux, 1989, Folio 1991, 308 pages, €8.20
e-book format Kindle, €7.99
Les oeuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Premier avril

Une note un 1er avril ? Ce ne serait pas sérieux, aussi nous en abstiendrions-nous si nous étions sujet à la croyance. Mais ce n’est pas le cas, donc publions !

D’où vient donc cette blague du 1er avril ? De l’adoption du calendrier grégorien, pardi !

avril premier

Jusqu’à Henri III, le nouvel an se fêtait le 25 mars, au moment où le printemps faisait renaître la terre. Mais l’Église, comme tous les pouvoirs à prétention totalitaire, voyait d’un mauvais œil cette référence charnelle et trop matérielle. La date anniversaire de la naissance du Christ valait bien mieux !

Et comme les astronomes avaient trouvé une dérive calendaire dans le décompte astral des ans, le prétexte fut tout trouvé. Le pape Grégoire XIII décida du calendrier grégorien qui porte son nom. Il n’y a que la Russie – orthodoxe – qui refusa le nouveau calendrier jusqu’en 1917 : ce pourquoi plusieurs dates manquent à l’histoire soviétique…

La France, en bonne Fille aînée de l’Église toujours zélée, l’appliqua en 1582 : le 9 décembre fut suivi dès le lendemain par le 20 décembre ! Il y a donc des jours qui manquent aussi à l’histoire de France, mais cela nous paraît moins grave car trop loin.

Évidemment, routiniers et conservateurs comme ils le sont encore, les Français répugnèrent à changer. Ils ont célébré durant des décennies le « nouvel an » à l’ancienne mode, qui commençait le 1er avril.

Et c’est pour se moquer de ces archaïques que les facétieux du temps leur envoyaient des cadeaux illusoires et des invitations fictives, ce jour du 1er avril, ex-premier jour du premier mois d’une année.

Le terme « poisson » vient de la constellation, que le soleil quittait à ce moment-là, mais aussi de la proximité de Pâques et de la référence au christianisme dont il était le signe romain. Une allusion à la bulle papale aussi comminatoire qu’un oukase stalinien ou qu’une fatwa islamique. Ce n’est pas pour rien que le 1er avril est surnommé aux États-Unis « le jour des fous ».

Il est vrai que les Anglais vénéraient déjà le lièvre de mars, dont Alice s’éberlue dans son pays des merveilles. À moins que le lièvre n’ait, comme en Grèce ancienne, une connotation freudienne : lui la destinait aux petites filles… mais les Grecs en faisaient offrande aux jeunes garçons. Tous célébraient le sexe, qui reprend vigueur avec le printemps ! Comme quoi, au 1er avril, tout recommence.

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Dans la caboche des djihadistes

David Thomson est journaliste, il travaille à RFI. La mention « internationale » de sa radio l’incite à écrire en franglais « jihadiste » au lieu de « djihadiste ». Comme c’est transcrit de l’arabe, la lettre d permet seule la bonne prononciation, mais le snobisme n’a pas de prix. Faut-il écrire comme un Américain pour avoir l’air d’un « pro » ? Les attentats de 2015 et 2016 remettent au goût du jour une enquête qu’il a publiée en 2014, fondée sur une vingtaine d’entretiens avec des Français partis combattre en Syrie. La réédition a été augmentée. De quoi en apprendre un peu plus, malgré le faible nombre d’interviewés, sur ce qui se passe dans la tête d’un tueur au nom de Dieu.

djihadistes attentats Paris Bruxelles

Les profils des djihadistes sont très divers : immigrés de la troisième génération majoritaires, mais aussi catholiques blancs convertis ; majorité de garçons mais aussi des filles – et pas si soumises ; quartiers populaires, mais aussi monde rural ; désocialisés mal dans leur peau, mais aussi installés dans la vie active avec bon emploi de classe moyenne et famille.

Il y a les délinquants en rupture qui trouvent dans « la religion » une justification, une « excuse théologique » à leurs plaisirs violents.

Il y a les frustrés sexuels qui subliment leurs pulsions dans le viol de fillettes de neuf ans avant l’apothéose : se faire sauter en public.

Il y a les croyants qui cherchent désespérément une logique à leur foi et qui trouvent dans l’islam, la dernière mouture des trois religions du Livre, un monothéisme clair et simple qui résout les mystères catholiques de la trinité. « J’ai même rencontré des djihadistes issus de familles juives », déclare paradoxalement l’auteur !

Il y a les ados de 15-30 ans tourmentés de puberté et de problèmes d’identité, de place dans la société, tourments qui sont le propre des ados. Ils se font mousser à publier des photos d’eux virils, kalachnikov en main, et les filles les plus connes les adulent parce qu’ils ont l’air macho et sûrs d’eux-mêmes, un substitut de papa autoritaire en place de la majorité efféminée molle des jeunes mâles occidentaux – tentés par le féminisme de devenir pédés (toutes « perversions et abominations » pour l’islam rigoriste !).

djihad ado

Il y a des humanitaires lassés de la misère du monde et qui se lancent dans une quête spirituelle, leur opposition à la guerre occidentale, aux séquelles de la colonisation maghrébine et à l’occupation israélienne les conduisant, étape par étape, à épouser les thèses de l’islam le plus radical.

Il y a les criminels repentis qui, tels des Jean Valjean, se sentent touchés par la grâce et se font désormais très soumis à Allah.

Il y a ceux qui ne supportent ni la liberté personnelle ni la responsabilité qui va avec et cherchent désespérément à remplir le vide spirituel qu’ils ressentent autour d’eux.

Il y a ceux qui croient au Complot judéo-maçonnique des financiers juifs américains et à la fin de l’histoire apocalyptique racontée à titre symbolique dans le Coran. Auquel cas, foin de la démocratie, il faut « obéir » à Dieu (donc au texte intégral) pour être sauvé !

cerveau djihadiste

Il y a les immigrés de deuxième, troisième ou quatrième génération qui, bien que Français, se sentent mal vus ou discriminés par leur patronyme ou leur faciès. Ils croient être les seuls à atteindre un plafond de verre et renvoient à la société leur sentiment d’échec (qui est pourtant le même que celui de la majorité des Français, puisque l’élite au pouvoir dans l’État, les entreprises et les médias est très restreinte, soigneusement entre-soi et cooptée…)

Il y a les indignés qui rétablissent leur dignité en optant pour ce qui révulse a priori la société française, blanche, républicaine et laïque : la communauté tribale des basanés maghrébins clanique et croyante. Ils sont passés de la laïcité scolaire à l’islam de leur père, puis de la version commune à la secte salafiste, puis de la pratique rigoriste à la violence terroriste. Pas à pas, sans que personne ne s’aperçoivent de rien ni ne fasse rien, surtout pas la famille – démissionnaire. Jusqu’à tuer au nom de Dieu les membres au hasard de la société qui les avait recueillis, enfants compris – tous des mécréants, donc des « choses ».

tuer courageusement pour allah

Ils se sentent tous mal dans leur être, « sales » de péchés imaginaires, stigmatisés dans le regard des autres. Ils veulent se venger, appliquer implacablement leur foi pour « se purifier ». Ils croient au paradis dans l’au-delà (s’ils savaient…). Le code de conduite islamique de la vie quotidienne, aussi contraignant qu’un règlement de caserne selon Lévi-Strauss, les rassure, leur donne un guide, les font se sentir supérieurs, « élus ».

Le déclencheur a été la Syrie. « Pour moi, la diffusion ouverte de l’idéologie djihadiste dans l’internet public émerge ensuite véritablement en 2012 : c’est à partir de ce moment-là que des Français commencent à poster des photos d’eux en armes sur leur page Facebook ». Cela commence par le retour identitaire à la tradition, continue par les prêches de la mosquée, se poursuit enfin sur Internet où la rupture a lieu avec le quiétisme des adultes. Il suffit d’un frère, d’un copain – ou d’une fille sur Internet – pour que s’opère le saut vers la Syrie ou le Yémen.

L’irénisme de la gauche au pouvoir dans les médias, le tabou de l’islamophobie, le déni de trop d’universitaires reconnus (qui ne parlent pas arabe et qui préfèrent édicter une fatwa contre Kamel Daoud), le laxisme de la police et des services de renseignements désorientés, mal organisés et en sous-effectifs, l’absence de lien fait entre filières de la drogue et du banditisme et communautarisme islamique, ont fait que le danger a été sous-estimé. Merah était connu des services, il a été laissé sans surveillance ; l’un des frères belges qui s’est fait sauter à l’aéroport avait été signalé aux services bruxellois par les Turcs mais le foutoir entre Flamands et Wallons dans un État fédéral aux trois langues officielles avec des services et sous-services qui ne se parlent pas pour cause de bisbilles linguistiques a fait ignorer le renseignement. L’absence de coopération européenne offre en plus un terrain de jeu sans frontières ni contrôle à tous ceux qui reviennent faire le djihad jusque dans leur nid.

david thomson les francais jihadistes

Tous, « même lorsqu’ils tuent, ils sont convaincus de faire le bien ». Ils ne sont pas fous, simplement délirants car la religion, comme toute croyance totalitaire, abuse ceux qui s’y soumettent. Les « civils » ne sont pour eux que des mécréants et des soldats passifs, puisqu’ayant voté pour les gouvernements qui bombardent l’Irak, la Syrie et le Mali musulman. Porter la guerre au cœur des attaquants est la meilleure défense, croient-ils. La loi du talion – bien que juive – ne pose aucun problème aux croyants d’Allah.

« Ceux qui rentrent sont souvent déçus par ce qu’ils ont vécu, ou fatigués, mais peu se repentent : la plupart restent fidèles à l’idéologie djihadiste dans laquelle ils sont ancrés ».

Il faut dès lors analyser pour comprendre (l’exact inverse d’un Manuel Valls porté à user plus du menton que du cerveau). Cette analyse faite, prendre des mesures : diplomatiques envers l’Arabie saoudite et les Émirats, foyers d’intégrisme qui exportent leurs prêcheurs radicaux ; militaires en Syrie, Libye, Yémen et ailleurs ; policières et de renseignements en interne ; agir sur l’Europe, voire par un coup de force à la Thatcher/Cameron (qu’avait utilisé de Gaulle en son temps…) ; surveiller les trafiquants et le banditisme apte à basculer dans la croyance ; isoler et condamner lourdement les terroristes attrapés. Cesser de croire en la bonté naturelle de l’Homme, surtout lorsqu’il devient aveuglément croyant.

Il y a ceux qui pensent que seule une contre-croyance peut éradiquer le terrorisme : donner du sens à la vie. Les Identitaires exaltent alors le nationalisme et la communauté ethnique blanche. Ils tombent dans le même fanatisme borné et leur système de narration est mimétique : pas la peine de revenir au nazisme pour éradiquer ceux qui agissent en nazis. Nous valons mieux que cela !

David Thomson, Les Français jihadistes – qui sont ces citoyens en rupture avec la République, pour la première fois ils témoignent, 2014, Les Arènes, 256 pages, €18.00
e-book format Kindle, €12.99
Entretien sur Slate

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Takeo Doï, Le jeu de l’indulgence

takeo doi le jeu de l indulgence
Cette étude, parue en 1981 au Japon, a été rapidement traduite en France, l’engouement pour les japonais étant avéré dans notre pays vers cette époque.

Elle explique la dépendance affective du Japonais (amae) par l’emprise de la mère, hégémonique sur l’enfant et surtout le garçon. Comme le père est très souvent absent, gros travailleur obligé aux heures supplémentaires, aux vacances réduites et au bar avec ses collègues après bureau, c’est la mère (qui souvent ne travaille pas) qui s’occupe des enfants. Le garçon est surprotégé au Japon, comme dans toute l’Asie d’ailleurs, où il est censé assurer les vieux jours de ses géniteurs en l’absence d’un régime décent de retraite (même si les choses ont changé, les mœurs demeurent). D’où son anxiété de la séparation, son infantilisme chronique et son « machisme » qui est surtout une attente que la femme le serve comme l’a servi sa mère.

Toujours en « attente d’indulgence », le Japonais donne du respect en contrepartie d’un statut sécurisant. Les sentiments humains naturels (ninjo) se complètent par les devoirs appris par l’éducation (giri), tandis que « les autres » (les humains sans obligations réciproques) sont indifférents et font l’objet d’un comportement non réglementé (enryo).

aime moi japon

« Le sens de la honte, qui porte avec soi une impression d’imperfection, d’inaptitude, d’insuffisance de sa propre personne, est plus fondamental. Celui qui éprouve de la honte doit nécessairement souffrir de l’impression de se trouver frustré dans son désir d’amae, exposé aux regards d’autrui. » (p.46) Être reconnu, surtout par son groupe de pairs, est vital pour un Japonais. Être rejeté est la honte suprême, la dévalorisation de soi qui conduit soit au suicide, soit à l’exil, soit au repli otaku. Voir le beau roman de Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, chroniqué sur ce blog.

Les pathologies d’amae sont, selon Takeo Doï, l’obsession, l’hystérie, la crainte des autres (extérieurs au groupe), le perfectionnisme, les sentiments homo-affectifs (voir la nouvelle intitulée Kokoro de Natsume Soseki), l’apitoiement sur les héros défaits, le sentiment d’être une perpétuelle victime, l’absence du moi sans le groupe. Le perfectionnisme et l’obsession sont des comportements qui frappent tout visiteur étranger dès ses premiers jours au Japon : pour le meilleur (le sens du service et la qualité des objets manufacturés) et pour le pire (se déchausser, se rechausser parfois six à huit fois sur quelques mètres).

Bien que, depuis l’écriture de Takeo Doï, la société ait quelque peu changé… La responsabilité légale n’a-t-elle pas été abaissée à 14 ans en 2000, signe que l’individualité progresse dans la jeunesse même ? En revanche, s’il faut avoir 18 ans pour devenir militaire, il faut encore attendre 20 ans pour voter !

groupe de jeunes japonais

La perméabilité du sujet est manifeste dans la langue, où le « je » est remplacé par un présentatif qui varie suivant l’interlocuteur et la situation. Cette absence d’affirmation du soi serait le fondement du besoin d’harmonie et de consensus. L’individu japonais se veut compulsivement dans l’ambiance, ne pas dissoner de la note commune. D’où son conformisme, mais aussi son confort social. Être « mignon » ou « sportif » est, pour le garçon, ressembler à l’image valorisée par les filles et par les autres garçons. L’apparence a au Japon un autre ressort que le narcissisme, pathologie de l’individualisme des Peter Pan infantiles fabriqués chez nous en série par les parents névrosés et démissionnaires de la génération 68.

D’où aussi, au Japon, cet empire des signes et des rites, valeurs sûres car elles rendent les comportements prévisibles. Les Japonais vivent volontiers sous l’emprise des masques, reflets, ombres, surface, rôles, « face » – bien loin de la lourde (et parfois pesante) franchise américaine.

Les temples shinto contiennent, à l’intérieur, un miroir… où chacun contemple ce qu’il veut : soi-même, son moi idéal, le dieu. Dans un flou artistique et métaphysique soigneusement préservé.

Complémentaire de l’étude américaine Le chrysanthème et le sabre, deRuth Benedict, le livre de Takeo Doï offre une compréhension en profondeur du Japonais moyen.

Takeo Doi, Le jeu de l’indulgence – étude de psychologie sur le concept d’amae, L’Asiathèque 1991, 134 pages, €18.50

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Robert-Louis Stevenson, La flèche noire

robert louis stevenson la fleche noire
Écrit en feuilleton pour Young Folks, puis abandonné après un premier élan, repris par la suite aux Etats-Unis après exil, la rédaction dura cinq ans. C’est dire combien le fil se perd un tantinet après la fougue du début. Stevenson n’aimait pas ce roman et sa femme n’a jamais voulu le lire, comme il le déclare avec humour dans sa préface. Mais le succès auprès des lecteurs fut immédiat et le jeune comme l’adulte d’aujourd’hui comprennent vite pourquoi.

Nous sommes à la fin du moyen-âge, en Angleterre, durant la guerre des Deux roses entre York et Lancastre, vers 1465. Richard « Dick » Shelton est un jeune homme de 18 ans orphelin, sous la coupe de son tuteur sir Daniel. Il est naïf et droit, loyal à ceux qui l’ont élevé lorsque son père fut tué. Mais des hommes sont abattus systématiquement à l’aide d’une flèche noire, et sir Daniel est sur la liste. Car il est impitoyable aux faibles, change d’allégeance selon le vent et ne suit que son bon plaisir. Il sait mener les hommes mais ne sait pas où il va, sinon se conserver.

Tel Robin-des-bois, Ellis Duckworth dont la ferme a été pillée et brûlée par sir Daniel, se cache dans la forêt de Tunstall avec ses compagnons hors-la-loi, et entreprend de se venger. Il sait qui a tué le père de Richard. Mais celui-ci exige des preuves, écartelé entre ses deux loyautés, celle de sa famille à venger et celle du seigneur qui l’a élevé. D’où cette première partie enlevée et captivante, emplie d’aventures et de bagarres. Le siècle n’est pas tendre et nombre de gais compagnons périssent sous les flèches ou les coups de poignard ou d’épée. Mais la menace constante fait aimer plus encore la vie et profiter de chaque instant.

Richard se prend de pitié pour un jeune garçon « qui paraît douze ans » enlevé par un coup de main par son tuteur sir Daniel. Quand le gamin réussit à s’enfuir, Dick devient son protecteur par esprit chevaleresque. Malgré la fatigue et les intrigues, les deux fuient dans les bois. Ils se querellent et se réconcilient, la faiblesse de l’un touchant la force musclée de l’autre. Dès lors, le portrait de Richard Shelton est établi et restera stable tout au long du récit : vigoureux mais sans cervelle avec un cœur de chapon. Il est un tempérament à la croisée du Moyen-Age et de la Renaissance, force brute qui refuse d’éliminer les émotions. Ce pourquoi il choisira à la fin le bonheur conjugal plutôt que la gloire militaire…

Mais Richard n’est pas fini. Il reste un enfant niais parce qu’il fonce sans observer. Il ne voit pas que John est une fille, Joana, alors que tous les adultes autour de lui le voient. Il la traite en garçon, troublé cependant de s’y attacher. Thème d’époque, la fin 19ème, l’homoérotisme frisait l’homosexualité, les filles étant reléguées au rang inférieur avec activités dédiées. C’était différent au Moyen-Age et l’auteur sait jouer du décalage des époques pour faire de cette ambiguïté une aventure. « Et moi, dit Richard, qui me souci des femmes comme d’une guigne, je me suis pris d’amitié pour toi, pensant que tu étais un garçon, sans même me demander pourquoi j’avais pitié de toi. Quand j’ai voulu te battre avec ma ceinture, le courage m’a manqué. Et puis tu as avoué que tu es une fille, Jack, car je veux encore t’appeler Jack ! Maintenant je sais que tu m’es destinée » p.354 Pléiade. Dans ce monde idéal de l’imaginaire lointain, le garçon dont on s’est pris d’affection adolescent peut naturellement devenir son épouse une fois mûr. Ce n’est pas rien dans le succès du livre auprès des jeunes lecteurs dans ces années 1880.

Avant de convoler, Richard devra faire ses preuves d’adulte. Après s’être cherché – vainement – des pères de substitution comme modèles, sir Daniel trop vil, sir Oliver le chapelain qui lui apprit les lettres trop faible, Bennet Hatch qui lui apprit les armes trop brute, Ellis Duckworth ami jadis de son père trop obnubilé par la vengeance, Lawless (qui veut dire Sans-loi) trop anarchiste et égoïste, Lord Foxham oncle de Joanna trop noble – Richard finira par se trouver tout seul. Il se fraiera un chemin de lui-même dans la jungle de la forêt, des flots, des renversements d’alliances, des loyautés et des coups de main.

Il échouera par trois fois à délivrer Joanna, reprise par sir Daniel, dans une réminiscence inconsciente des trois reniements du Christ par Pierre, ce robuste apôtre au cœur faible. Poussé par son audace irréfléchie, il bataillera aux côté d’un chevalier bossu solitaire pris à partie par sept reîtres dans la forêt, sans savoir qu’il s’agit du duc de Gloucester, futur Richard III – qui le fera chevalier après une autre bataille.

Trois quêtes se mêlent et se composent dans cette histoire : celle de la vengeance, immédiate mais trop basse ; celle de l’amour, ambigüe puisqu’il s’agit initialement d’un garçon qui se révèle une fille ; celle de soi enfin, la principale au fond, dans la lignée de l’Île au trésor, d‘Enlevé ! et de La chaussée des Merry Men. Roman d’apprentissage, la Flèche noire montre comment devenir adulte, quitter le monde guerrier qui ravit les douze ans pour explorer le monde adulte des vingt ans en passant simplement le monde amoureux des dix-huit ans.

Cela paraît élémentaire en le lisant ; pas sûr que cela soit aussi simple en le vivant… Ni à l’époque de l’histoire, ni à l’époque de la parution en feuilleton, ni encore aujourd’hui pour tous ceux qui s’efforcent à la maturité.

Car il faut opérer des choix personnels difficiles – ou alors se laisser faire par la destinée. Être un homme ? Ou un être passif qui se laisse faire ?

Robert-Louis Stevenson, La flèche noire (The Black Arrow), 1888, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 218 pages, €12.12
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Christine, Michel et l’Inde

Ce soir, Christine nous raconte sa période hippie. Elle ne l’a jamais été « à fond », nous dit-elle (qu’entend-t-elle par-là ?), mais elle « en » a côtoyé pas mal. Chacun venait dormir chez celui ou celle qui avait une chambre, prenait le petit-déjeuner tout nu avec les autres, mangeait assis par terre avec les doigts. On faisait un pool de vêtement et chacun prenait n’importe quoi pour s’habiller ensuite, ce qui lui tombait sous la main, en général trop grand ou étriqué. Les garçons « ne portaient pas de slip » ni les filles de « soutifs » (cela « faisait bourgeois »), tous se lavaient rarement. Pour chasser les odeurs, on brûlait de l’encens. Les hippies allaient rituellement aux Indes et en rapportaient des robes safran, avant de « tout quitter » pour aller confectionner des marionnettes dans les MJC de banlieue ou élever des chèvres en Ardèche – tout un programme ! Christine nous dit qu’elle portait des robes indiennes, des parfums « pas possibles », et marchait toute l’année pieds nus dans des tongs, même en plein janvier.

nepal ciel

Mais sa période tongs s’est arrêtée le jour où elle a mis le pied dans une belle et grasse merde de chien, élément du décor très courant à l’époque sur un trottoir de Paris ! Elle a trouvé cela « tellement horrible », l’aspect pâteux et l’odeur, qu’elle a arrêté d’aller les pieds à l’air aussi sec. Ineffable Christine ! Vingt ans plus tard, nous en sommes déjà aux souvenir d’anciens combattants. En 1968, et dans les années qui ont suivi, j’étais trop jeune pour avoir connu cela, et tout s’était bien affadi à la fin des années soixante-dix. Quant à Elle, qui a passé le bac en 1968, elle est restée ensuite bien trop occupée par ses études de médecine pour se laisser aller à de telles rencontres.

nepal effets de brume

Lily me conseille à nouveau vivement de lire Le Banquet de Platon, « le plus beau livre sur l’amour, il y a tout, », selon elle. Y compris les prémisses de la psychanalyse (ah ?). Je ne vois pas pourquoi elle insiste tant sur ce point. Les soirées deviennent de plus en plus intéressantes et de plus en plus intellos.

nepal terrasses godawari

Le matin suivant connaît un froid humide. Tout le monde se lève tôt. Nous nous sommes couchés tôt le soir, en raison du froid déjà pénétrant et de la fumée du feu dans les yeux. Et Michel nous a saoulés par un monologue sur les pays qu’il a visité. Il nous a déjà tout dit plusieurs fois, mais il reprend et en rajoute. Et les Indes, et les États-Unis, et Java, et l’Allemagne, et encore les Indes… La vox populi m’avait dit que « les profs, en groupe, c’est l’horreur parce qu’ils parlent tout le temps ». Eh bien c’est vrai : Michel est gentil et intéressant, mais à petites doses. Il ne peut pas voir quelque chose de nouveau au Népal sans aussitôt nous sortir : « mais en Inde… » Cela finit par être agaçant. Nous sommes ici au Népal, dans un pays nouveau, et il faut le regarder tel qu’il est et non pas selon les images préconçues des scènes d’ailleurs.

ferme nepal

Montée de la vallée jusqu’au col, d’où l’on prend la descente vers Godawari. Le sentier est rendu très glissant par l’humidité qui persiste de la pluie d’hier. Le ciel est encore couvert, tout gris. Au programme, la visite des « botanical gardens » dont les serres sont garnies de divers fuchsias, impatiences, cactus et autres orchidées. Rien n’est très fleuri en cette saison et le tout fait un peu vrac, mais cet endroit est « célèbre » au Népal selon Tara la bleue (elle porte aujourd’hui une robe bleue).

Et la pluie commence à tomber. Heureusement, un kiosque du « botanical garden » nous protège à cet instant. Nos cuisiniers, qui officient dehors sur un pré, sont mouillés, mais ils n’ont pas l’air de s’en soucier. Le temps, pour eux, est simplement « vivifiant ». Nous commençons à trouver que les livres mentent. La « saison sèche », avec son seul « jour de pluie moyen » en décembre et un autre en janvier, est cette année hors norme !

Godawari nous offre son temple de Shiva, orné de cinq fontaines d’eau sacrée. La pluie cesse, mais le ciel reste chargé. Deux femmes passent avec chacune une lourde charge de feuilles, pour nourrir les bêtes je suppose.

Godawari nepal femmes portant charge

Michel s’empresse de nous donner des conseils pratiques sur l’Inde, au cas où il nous aurait donné envie d’y aller. Il ne peut pas se taire cinq minutes d’affilée. Pour lui, il faut aller en Inde en juillet, en zone sèche. Prendre deux nuits d’hôtel à l’arrivée pour se remettre du décalage horaire et de la moiteur du climat, qui saisit tout occidental à l’arrivée. Le mieux est de se faire confectionner (en quelques heures et pour quelques dizaines de roupies) un « costume indien », pantalon large et tunique dégagée au col, en coton léger ; c’est confortable à porter et aéré. Et l’on se fond mieux dans la population. Visiter Delhi, Agra, Simla éventuellement, Pushkar, célèbre pour sa foire aux chameaux en octobre ; aller aussi à Ajmer, Bikaner éventuellement, passer quatre jours à Jaisalmer, avec au moins une journée dans le désert, Jodhpur et le désert du Rajasthan, prendre un train couchettes pour Jaipur, puis Udaipur, Ahmadhabad, et finir à Bombay (où les hôtels sont chers). Prévoir deux jours de battement pour le retour en raison des retards possibles. Les transports locaux ne sont pas rapides, il faut compter de n’effectuer que trente kilomètres par jour. Réserver les billets d’avion bien à l’avance et arriver largement avant l’heure. Louer des vélos pour voir les villages. Essayer les trains couchettes. Tenter un bus pour l’expérience, mais ne pas insister, ils sont pleins, sales, et éprouvants ! Emporter une moustiquaire et son drap housse, ceux des hôtels étant crasseux. Ne mettre aucun objet précieux dans le bagage de soute. Prendre avec soi des cartes postales de l’endroit où l’on habite, éventuellement des photos de soi avec ses enfants ou ses parents (la famille est très appréciée). Si un jour nous y allons tout seul, nous serons ainsi parés. Toujours pédagogique, le prof.

gamin godawari nepal

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Premier de l’An à Dhulikel

L’hôtel où nous échouons est traditionnel et assez confortable. Nous sommes à Dhulikel, un petit village dont on fait vite le tour. Ce soir, c’est la fête. La douche est à peine tiède, mais les amuse-gueules avec des cacahuètes bien grillées, du popcorn, des papers (des crêpes de farine de lentille épicées), arrosé de rakshi (de l’alcool de riz local au goût entre saké et cidre). Nous fêtons dans le jardin, autour d’un feu. Nous dînerons à l’intérieur, sur des tapis beige et noir, assis par terre. Tara est vêtue d’une robe chatoyante de soie indienne dorée qu’elle porte sur un chemisier noir. Ces teintes répondent parfaitement à son teint de miel et à ses cheveux de jais. On se sert sur une table, et on mange assis dans des assiettes de métal. Normalement, les népalais mangent avec les doigts de la main droite ; on nous autorise des cuillers. C’est très bon, les cuisiniers se sont mis en quatre : défilent un poulet sauce piquante, des légumes cuits au curry, du riz blanc, puis un gâteau réalisé par le cuisinier en cocotte minute avec les moyens du bord. Il l’a décoré de beurre coloré. Et Tara ouvre une bouteille de vrai champagne, apporté de France par avion, dans la caisse de vivres de l’agence ! Pourquoi cette fête impromptue ? Parce que nous sommes le samedi 31 décembre.

nepal dhulikel

Nous buvons aux dernières heures de l’année 1988. Nous invitons les quelques étrangers présents dans l’hôtel, un couple de Français partis pour trois mois visiter l’Inde, le Népal et la Chine (la nana apparaît un peu débile, j’espère qu’elle ne se reconnaîtra pas), et deux couples anglo-saxons. Les Népalais chantent et dansent. Nous aussi. Rires. Elle coupe le gâteau artisanal de nos cuisiniers, couvert de glaçure au blanc d’œuf, tandis que Michel, hilare, sert le champagne. « Dominique » porte une curieuse coiffure népalaise, un calot blanc et rose qui lui donne un air particulièrement niais. Lily se pâme et Christine commence à raconter des histoires grivoises.

Mais nous n’attendons pas la fin de l’année pour dormir. Nous avons pris un rythme qui clôt nos paupières régulièrement le soir vers la même heure. Le réveil de ce premier janvier est aux oiseaux. Ils piaillent au-delà des fenêtres. L’hôtel est agréable, les sanitaires rudimentaires au rez-de-chaussée, le bloc des chambres sur rue ou sur jardin. Nous avons vue sur les terrasses cultivées et sur les collines.

dhulikel legumes nepal

Une fois la « Bonne année » rituelle souhaitée à chacun, nous prenons le petit-déjeuner, et partons. Nous montons fort, par un chemin très fréquenté, vers le temple de Kali à Kabre. Toute une théorie de villageois descendent. Nous croisons le pipal, les rhododendrons géants, les cactus, les agaves, les orangers, les pamplemoussiers – il y a tous les arbres ici. Sur le chemin traînent des assiettes en feuilles de « zal », tenues par une brindille. Au bord des rues, des femmes vendent les produits des terrasses et de longs navets blancs font comme des sexes d’hommes, des poireaux alignés en bottes des barbes coupées, tandis que les rondeurs des pommes aux peaux teintées de délicat incarnat évoquent des seins de jeunes filles, les choux fleurs bien lavés des têtes de vieillards et les oignons, dorés, lustrés, le teint doux des visages des enfants d’ici.

nepal temple Kali Kabre trident de shiva

À un croisement de chemin, comme un calvaire, est planté dans le sol un trident de Shiva. Les trois pointes de sa fourche symbolisent la force destructrice. Sur sa hampe sont accrochés la hache de Ganesh, la cloche pour s’annoncer aux dieux ou éloigner les démons, le parasol du dieu, et un bol à offrande. Les quatre attributs de Vishnou sont la conque, qui symbolise l’eau, le disque qui symbolise l’esprit, le bâton qui symbolise le jugement, et la fleur de lotus qui symbolise la fertilité.

nepal temple nomobuddha

La montée se poursuit, assez dure. Dans un monastère neuf à l’oratoire tout petit est dressé le temple du Nomo-Bouddha qui offre son bras à un tigre. L’un de nos sherpas fait ses dévotions, la grande prosternation. Il plaque par trois fois son front à terre, se relève pour trois saluts debout les mains jointes, il chante une prière, puis allume une mèche dans une coupelle à beurre.

nomobuddha temple nepal

Au bord d’une bananeraie, sur un flanc exposé au soleil, un très jeune garçon à la chemise en lambeaux, surveille son tout petit frère qui vagit au soleil. La douceur des peaux, la lumière des sourires, appellent la tendresse. Elle est émue, je saisis les deux bambins d’un beau cadrage, Christine se dissimule sous un sarcasme grommelé. Quoi de plus émouvant qu’un enfant ? – un enfant protégeant un plus petit enfant. Il n’y a plus guère que dans le tiers monde que l’on voit cela dans ce 1989 tout neuf. La vie dure prédispose à l’affection fraternelle. C’est peu souvent le cas de nos petits égoïstes d’occidentaux exigeants et gâtés.

gamin et petit frere nepal

Le pique-nique a lieu un peu plus haut, sur une éminence d’où le paysage est magnifique. Deux gosses et six chiens queues en panache, attirés par le repas, viennent nous entourer. Nous donnons des biscuits aux chiens et des sandwiches aux gosses.

gamins nepal

Notre pique-nique est artistement disposé par les cuisiniers sur la bâche de plastique bleu. Les assiettes brillantes d’acier sont composées comme en nouvelle cuisine, selon les formes et les couleurs. Le triangle du pain de mie rompt l’arrondi du riz assaisonné, tandis que la tranche de saucisson quadrifoliée contraste par sa forme. Le jaune du fromage répond au vert des épinards et au rose de la viande. Je saisis sur pellicule cette composition d’artiste.

nepal pique nique

Nous redescendons de la colline du temple après avoir tenu une conversation sur les lingams et les Ganesh qui fascinent Christine, très rabelaisienne malgré ses études. Un petit nettoie des lampes à beurre avec un chiffon, sous les restes d’un drapeau de prières déchiqueté par le vent. Je prends une photo mémorable.

nepal gamin astique lampes a huile

Nous rencontrons sur le chemin un autre temple bouddhiste que l’on contourne dans le sens des aiguilles. Il est tout blanc, éclaboussé de chaux et de soleil, décoré de bannières imprimées qui faseyent à la brise. Nous faisons tourner les moulins à prières en cuivre et nous visitons un peu plus loin le sanctuaire peint de scènes colorées. La vitrine aux bouddhas, les lampes à beurre et les bols à eau en offrande sont là comme partout.

Dans le village qui suit, les gosses sautent de joie et nous courent après. Il n’ont pas vu beaucoup d’étrangers. Un garçon est roux : phénomène génétique ou reste du passage d’un hippie ? C’est probablement cette dernière hypothèse qui est la bonne car il n’est pas tout seul : un autre porte les cheveux clairs avec les yeux verts. Comme nous le regardons particulièrement, intrigués, il prend peur et s’enfuit en courant comme si nous avions voulu l’enlever. Il s’était aperçu qu’il nous ressemblait et il a peur que nous ne soyons venus l’enlever. Les autres enfants rient.

nomobuddha terrasses nepal

Le camp du soir est installé près d’un autre village. Une centaine de spectateurs ne tarde pas à contempler la caravane qui s’installe, avant le coucher du Roy. C’est la télé gratuite. En attendant le repas, Anne, Michel et moi accomplissons des exercices divers d’abdominaux, d’assouplissement, de coups de pied et de poing « de karaté » dans le vide. Cela amuse beaucoup les petits spectateurs. Le repas est pris sous la tente mess pour une fois : nous n’avons pas trouvé assez de bois à brûler pour être autour du feu.

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Pashupatinath

La nuit est bonne, mais pas le petit-déjeuner. Il comprend une omelette grasse, des crispies au lait d’un goût douteux, un café transparent… Brume et froid. Que ce paysage est humide ! Nous prenons le bus jusqu’à Pashupatinath, un complexe de temples au bord de la rivière Bagmati. Le soleil se lève et fait des effets de gloire avec la brume. Le complexe est construit partout, sculpté de dieux et de déesses sur toutes les faces.

pasupaninath singe au nepal

Le culte a lieu dans la rue. On se salue, on fait tourner inlassablement les moulins à prières, on sonne la cloche pour appeler le dieu ou éloigner les démons, peut-être les deux successivement, d’ailleurs. On touche la statue en trois endroits avec de la poudre vermillon. Enfin on se plaque un point rouge au milieu du front avec l’index, le tika. Fin de la cérémonie.

ados pasupanitah nepal

Ici, tout est mélangé, la prière, les ablutions, la restauration. On se lave rituellement dans la rivière aux eaux paresseuses, sales de limon et de détritus divers – mais sacrée. Un sâdhu crasseux médite au soleil ; des enfants jouent ; des vieilles vendent des légumes assises par terre.

pasupatinath ghat sur bagmati nepal

Sur le ghât crématoire, devant le temple réservé aux hindous, une famille fête un petit garçon de six mois. Il s’agit de la cérémonie du « premier riz », l’âge où il est sevré et quitte le sein pour commencer à se nourrir de bouillies. On lui a fardé les yeux comme Cléopâtre, on l’a enveloppé dans un châle safran aux paillettes brillantes. Il est tenu dans les bras. Le père réalise une photo de famille. Les touristes que nous sommes en profitent pour attraper quelques images touchantes aussi.

pasupatinath mere et babou bapteme nepal

Sur les toits des temples et des petits stupas, des singes bondissent en bandes jacassantes. Avides et sans mémoires, ils sont la parfaite illustration de ces « foules démocratiques » selon Rudyard Kipling dans Le livre de la jungle. Je comprends ici pourquoi. Certains temples sont peints. Une sorte de yéti poilu, tout noir, exhibe son sexe et sa langue, tous deux roses. Un squelette lui fait face, tracé à la peinture rouge, un symbole en point d’interrogation inversé sur le bas ventre, comme une énergie qui se relève. Ganesh, statue de pierre, un peu plus loin, reluit de sang frais ; il paraît gras et satisfait.

pasupatinath squelette sexue nepal

Pashupatinath est serré, crasseux, grouillant. Je ressens peu de sacré en ce lieu.

pasupatinath stupas nepal

Nous reprenons le bus sur la route défoncée. La voirie est en si bon état que le véhicule passe à côté des ponts ! Ils ne doivent pas être assez solides pour supporter son poids. Dans les virages, de grands coups de klaxon préviennent de l’arrivée du monstre : femmes, vaches et gosses, rangez-vous ! On traverse des villages typiques dont la vie se passe dans les rues, même un 30 décembre, comme aujourd’hui, dans le froid et l’humidité. Tara nous parle de temples. Elle a des expressions fleuries en français, comme « elle avait trouvé tous les moyens de faire sa crise », avouant d’ailleurs « je parle de mal en mal ».

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Au temple de Bairajogini, elle nous montre une sculpture de « marin monstre ». Ce personnage fantastique qui a arpenté toutes les mers du monde s’avère un gros cétacé, un monstre marin bien traditionnel. Pour accéder au temple, il faut monter à pied un interminable escalier. Une bande de gamins s’est mise à danser autour du bus. Un jeune nous accompagne quand nous sortons. Il parle anglais et s’appelle Rassendrar. Il a 16 ans, me dit-il. Il est gentil, bien vêtu, les traits réguliers, l’air d’un gamin grandi trop vite, pas très mûr pour l’âge qu’il donne, et je ne sais pas trop ce qu’il fait dans la vie. Des singes sautent partout de murs en murs, nourris le samedi par les fidèles. Le temple est leur demeure.

pasupatinath tire langue gamin nepal

Nous essayons le « trou des péchés », un rocher percé d’une lucarne où, si l’on parvient à passer le corps, on est purifié. Annie manque de rester coincée, mais Lily passe. Seuls les gamins n’ont aucun problèmes, ils sont purs d’office ! Un moine nous ouvre un petit sanctuaire dédié à un sage récent qui a reçu la foudre. L’autel est garni de gadgets en vitrine, une photo, des lampes à huiles devant elle, des fleurs, un plateau à offrandes rempli de grains de riz flanqués de quelques billets. Les cercopithèques, copains de Christine qui en a disséqué d’autres, s’épouillent et se chamaillent parmi les sculptures en bois des toits. Un peu plus bas, des fidèles accomplissent encore des sacrifices d’animaux à Kali. La déesse aime le sang. On peut apercevoir son rocher d’offrande, rouge et nauséabond et des restes de plumes sanglantes par terre.

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Nous reprenons le bus, puis marchons un peu à pied, vers le village de Sakhu. Les boutiques sont ouvertes sur la rue, des enfants grouillent partout, des légumes sèchent à terre, des temples s’élèvent dans tous les coins. Ici, il y a des couleurs. Christine a une théorie sur notre déception à propos des couleurs du Népal, qui ne sont plus ce qu’elles étaient. Muriel Cerf a écrit son livre dans les années soixante-dix, au moment où l’occident ne s’habillait que de couleurs ternes, bien austères et bien bourgeoises (qui sont revenues dès le milieu des années 1990, d’ailleurs). D’où son étonnement de se trouver plonger dans cet appendice de l’Inde où les vêtements sont vifs et bigarrés. Aujourd’hui (1988), la mode d’Occident a adopté les mauves et les roses vifs rapportés par les ex-routards reconvertis dans la pub. Le contraste apparaît donc moins grand. Et les gens importent des jeans et des tee-shirts de l’Inde au lieu de s’habiller de tissus traditionnels, ce qui renforce la fadeur que nous percevons. Le raisonnement est séduisant.

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Nous montons au temple de Cangunarayan et pique-niquons juste avant de l’aborder, dans la montée. Le temple est superbe, en carré avec un sanctuaire central très sculpté. Des adolescents font de ce temple un but de promenade. Le site est beau, on y rencontre les autres. Nous descendons ensuite vers Jhankel, parmi les rues non pavées où s’affairent les locaux. En stop, nous empruntons la benne d’un camion qui passe, puis le bus nous rejoint et nous conduit à Bhaktapur.

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Fantasmes sur le net

L’éditeur d’un blog n’est pas seulement celui qui écrit, illustre et qui met en page. Il est aussi l’administrateur, celui qui dispose des statistiques de lectures, de requêtes et de redirections. A ce titre, l’hébergeur met à sa disposition toute une série de statistiques fort précises sur les mots-clés qui permettent d’arriver sur le blog.

Nombre de ces mots-clés ne sont pas mentionnés ni illustrés forcément dans le sens que la requête demande : si vous cherchez « table » dans l’œuvre de Shakespeare, vous allez forcément tomber dessus – et ce n’est pourtant pas le thème d’une quelconque pièce ou poème. Même chose pour les blogs : le mot « noir » peut être mentionné pour un tableau, un ciel ou un chat – il sera retenu par les moteurs de recherche aussi pour les humains. Pareil pour « sexe », même s’il s’agit de celui des anges ou du synonyme du mot genre.

La lecture des mots tapés sur les moteurs pour aboutir sur le blog est édifiante, non seulement pour l’orthographe ou la syntaxe (tous les francophones ne sont pas également lettrés), mais pour les fantasmes qu’ils révèlent. J’en prends quelques exemples, tirés des statistiques de WordPress pour ce blog.

On constate aisément que les requêtes au hasard ont peu de choses à voir avec les articles les plus lus :

Exemples de requêtes :

requetes blog

Articles les plus lus :

articles phares blog

Le fantasme se dit fantasy en anglais, faux-ami qui montre cependant combien l’amour est enfant de Bohême, le scénario imaginaire (ainsi que Freud définit le fantasme) est proche de la liberté fantaisiste. Le fantasme met en scène un désir, mêle l’inconscient et le conscient, le reptilien et le cortex. Ainsi cette requête (orthographe respectée) : « filles togolaise de 16 ans qui cherchent des garçons adolescent poue les niquer », ou celle-ci : « noire viola une fille on lecole », ou encore toute une histoire en quelques mots : « jeunot a porte les courses a victoria qui dormait porno ». Les quêteurs sont probablement des garçons, issus de minorités ethniques, qui voudraient bien savoir comment séduire soit en se laissant faire avec les filles en manque, soit en dominant une fille plus ou moins forcée.

Il y a plus doux : « photos sexy filles a maillot mouiller avec leur tetons qui poitent », « en classe avec son peni décalotté », et plus immédiatement utilisable en pratique : (requête fille ?) « comment faire entre la mais dans la culotte d’un garcon pour sentir sa bite », (requête garçon ?) « partie a caresser d la meuf » (pour répondre à cette question utilitaire, consultez par exemple Doctissimo). Sibyllin : « je besoin l’adresse d’une femme libre qui cherche l’amitié et surtout une femme d’arabie saudit ». Ou encore, enthousiaste : « le plus beau corps feminin nue du monde » (mais chacun a ses goûts).

girodet pygmalion et galatee detail

Lacan a prolongé la définition du fantasme en montrant combien tous les mots accolés parlent plus encore que le personnage principal. Ainsi cette interrogation : « une fille nu uro sous la plui » ou celle-là : « jeune mec se fait baiser par une racaille dans un cion de rue », ou encore cette impossibilité organique : « baise de pre ados gai ». On voit sans peine que ce ne sont ni la fille, ni le mec, ni le garçon qui compte dans le fantasme, mais toute la mise en situation autour (« sous la pluie », « coin de rue ») et toute la radicalité symbolique de l’autre (« nu uro », « racaille », « préado »). Le désir fantasmatique est amplifié par ces détails que sont la nudité sous l’eau qui tombe (uro veut dire se pisser dessus), la baise en lieu public isolé avec un brutal frustre ou la fiction qu’un préado puisse être « gay » (cet âge n’est pas fixé).

Même chose pour ces jolis « beurs niqueurs scouts » et « fils generaux algerien porn » : le fait que les beurs (qui font la requête ?) se projettent en « scouts » (réputés vivre sensuellement entre eux dans la nature) ajoute du signifiant au scénario ; pareil pour les fils de généraux, fantasmés comme riches et puissants, donc libres de réaliser leurs désirs plus facilement pour l’Algérien moyen.

Ce pourquoi la syntaxe du fantasme peut être contradictoire, comme « femme en uniforme nue qui baise par un chasseur » : ce qui compte est d’accoler la nudité à l’uniforme dans l’imaginaire, pas de constater dans la réalité que ce ne peut être seulement ou l’un ou l’autre… Ou encore ce charmant « homme qui se fait defoncer le cul par une femme hermaphrodites » : quel intérêt que ce soit « une femme » ? Le clou revient quand même à « mourir torse nu » où le summum du désir semble être atteint dans le masochisme – souffrir, être nu, pour l’ultime fois. Ce que Freud appelle un « refoulement originaire » dans Un enfant est battu, 1919.

La requête peut être aussi en complet « délire », ce qui est défini par Freud comme une reconstruction du monde extérieur par restitution de la libido aux objets. Ainsi « egypte tintin circoncit femme » : la réalité est occultée complètement au profit de ce qui complaît à la foi. S’il y a très rarement des femmes dans Tintin (en raison des lois cathos sur la jeunesse), il ne saurait y avoir une quelconque circoncision pratiquée par le héros (de quoi être interdit dans la monarchie bruxelloise) – et l’Égypte n’est évoquée que par les « cigares du Pharaon » (quoique que le mot cigare soit ambigu dans l’imaginaire sexuel). De même, « oser le nu dans les tribu tribal » marque une particulière ignorance de ce que signifie une tribu (puisqu’elle doit être en plus « tribale » !) et comment une tribu sauvage (sens probable du fameux adjectif « tribale ») vit couramment : nue. Dès lors, qu’y a-t-il à « oser » ? Le garçon comme la fille fait comme tout le monde dans cet univers tribal où tout est codifié et où chaque âge est initié en son temps : il et elle sont nus… naturellement, sans avoir rien à « oser ». Le « péché » n’existe pas lorsqu’on obéit tout simplement aux normes de sa société, il n’y a que les religions du Livre qui soient totalitaires.

Lorsqu’on lit « femme jeune de 12 ans qui aime baiser », on se dit qu’il y a contradiction (on n’est pas « femme » à « 12 ans »), puis l’on se dit que la requête émane très probablement d’une secte religieuse particulière qui trouve la situation normale (Mahomet s’est marié avec une fillette de 9 ans – mais tout l’islam ne le copie pas). Dès lors, il y a plutôt endoctrinement et hors-la-loi plutôt que simple délire. Mais ce n’est pas la gauche bobo, qui nie tout problème islamique, qui cherchera à approfondir : plutôt accuser un montage d’ado en slip dans une classe d’être « pornographique » sur un blog européen classique que condamner les pratiques réelles d’esclavage sexuel de fillettes de 8 ans des musulmans de l’état islamique et les appels à faire pareil sur les sites des blacks et beurs en France. Des fois qu’eux viennent vous égorger…

Le fantasme fonctionne aussi hors du sexe, avec les mêmes contradictions, telle cette mystérieuse (mais pas si fausse) « theocratie marxiste ». C’est vrai que « le » marxisme (qui n’est pas la philosophie de Marx mais une interprétation qui varie) a pour croyance de détenir « la » vérité de l’Histoire universelle et du Progrès, posé comme inéluctable par son propre mouvement. La philosophie – qui n’est qu’un regard porté sur le monde à un moment donné – devient alors une Bible, gravée dans la pierre pour l’éternité. Vérité qu’il faut donc imposer pour que l’Histoire accouche selon les lois. Mais on parle alors plutôt d' »idéocratie » – la précision des mots montre la rigueur de la pensée.

Explorer le monde actuel par les requêtes principales sur les moteurs, qui aboutissent au blog, est une expérience enrichissante. Plutôt que d’ignorer ce qui gène (le « déni » selon Freud), pourquoi ne pas voir ce qui est ? Plutôt que de foncer sur les moulins à vent (sans aucun danger), pourquoi ne pas dénoncer ce qui est grave (et qu’on ne veut pas voir) ? Toute la frivolité bobo de notre société de soi-disant « intellos » est dans ce grand écart.

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Shyam Selvadurai, Drôle de garçon

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Un Sri-lankais tamoul décrit son enfance en anglais depuis son exil au Canada. Il est l’exemple même du métissage déstabilisateur, pris entre mondialisation globale et nationalisme raciste. Arjie, second fils d’une famille aisée de Colombo, joue à la mariée avec les filles avant 7 ans (mais il reste l’ordonnateur). Son père, gêné de le voir aussi « bizarre », enjoint son grand frère surnommé Crotte (de nez) de le prendre dans son équipe de cricket. Mais cela ne satisfait ni Arje, qui est nul et déteste le cricket, ni Crotte, qui se colle un handicap dans son équipe.

Ainsi commence l’histoire captivante d’une enfance naïve, puis d’une adolescence qui découvre le monde et la cruauté des hommes. Pris dans l’équipe de théâtre de l’une de ses tantes, il assiste à la romance puis à la rupture de Rhada et d’Anil, l’une tamoule et l’autre cingalais. Si les individus peuvent se plaire et s’aimer, les communautés se détestent et « la société » comme la famille ne supportent pas les mésalliances.

Même chose avec Jegan, jeune homme séduisant et musclé, fils d’un ami d’enfance de son père, que le jeune Arje admire. Il vient sur recommandation chercher du travail et le père d’Arje, touché de reconnaître en lui les traits de son ami disparu, l’embauche. Travailleur, intelligent, organisé, Jegan montre ses capacités… mais il a le handicap d’être Tamoul et ne sait pas « marcher sur des œufs » avec les susceptibilités et les jalousies cingalaises. Il doit être renvoyé.

A 14 ans, Arje est placé dans un collège à l’anglaise sur ordre de son père, pour contrer ce caractère « bizarre » qui continue à s’affirmer en toute candeur. Las ! Le collège à l’anglaise n’est pas le meilleur endroit où contrer la sensualité naissante. Autoritarisme, fouet, rigidité, ne font qu’accentuer la sensibilité à vif de cet âge, qui jouit des tortures en saint Sébastien. Arje a beau être battu à coups de cannes par le sadique censeur Cravate noire, voir son ami cingalais Soyza torturé pour lui, cela ne fait que le braquer. Il rejette la virilité avec l’autoritarisme et préfère la douceur de l’amitié et du cœur.

Ce qui ne va pas sans désirs ni accomplissements brutaux, au garage, dans la chambre, dans les toilettes. La répression morale et physique agit comme une cocotte minute : loin d’éradiquer les pulsions, elle les exacerbe jusqu’à l’explosion. L’auteur a l’habileté de présenter son cas personnel comme une métaphore de toute la société. Les Cingalais qui répriment férocement les Tamouls minoritaires dans la torture, le sang et les pogroms, ne font qu’exacerber la haine et l’envie de se venger. Des flics sont tués par les Tigres, organisés comme une véritable armée. La guerre civile s’installe dans le pays, tout comme elle couve au collège, où Arje se venge de Cravate noire en massacrant son poème favori devant le ministre à la distribution des prix, bien qu’il ait été choisi en reconnaissance de son talent.

Couvre-feu, oncle journaliste tué par la police ou les milices, fuite de la maison familiale juste avant qu’elle ne soit incendiée, grands-parents brûlés vifs dans leur voiture par la foule déchainée, hôtel du père saccagé – aucun avenir n’est plus dans le pays pour les Tamouls aisés. Le livre s’arrête au moment de l’émigration au Canada. Arje, comme l’auteur, a alors 18 ans. Il laisse Soyza, son ami de cœur et de sens, car il sait qu’entre ce garçon Cingalais et lui-même Tamoul, aucune amitié ne peut durer, prise qu’elle est malgré elle dans la société et la nation.

Le livre est frais, bien écrit, romancé. Il décrit l’autre face de la société indienne et sri-lankaise, la face sombre du nationalisme étroit et de la haine pour qui ne vous ressemble pas. Du cas personnel à l’humanité universelle, voici un roman délicat qui explore les tréfonds de la bêtise humaine.

Shyam Selvadurai, Drôle de garçon, 1994, 10-18 2000, 299 pages, €4.95
Voyage au Sri-Lanka sur ce blog

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Finale à La Havane

Nous revenons lentement vers l’hôtel, toujours à pied. Nous aurons marché environ six heures et parcouru plus de vingt kilomètres aujourd’hui ! La circulation de ce vendredi après-midi se fait dense, comme la chaleur, revenue. Les primaires garçons quittent leur chemise dès qu’ils le peuvent, et leurs chaussures aussi, les débardeurs refleurissent.

garconnet pieds nus torse nu cuba

Nous traversons les rues entre les vieilles américaines, des Chrysler, Buick, Dodge, Plymouth, et même une Studebaker. J’étais un fan d’automobiles en modèles réduits quand j’étais petit. Nous voyons de multiples « chameaux », ces camions-bus à huit roues dont la remorque fait deux bosses pour absorber les trains de roues. Trois cents personnes peuvent y tenir debout, dit-on. Un jeune garçon déguisé en pirate des Caraïbes slalome en rollers entre les voitures qui avancent au pas, avec deux de ses copains en débardeurs. Lui s’est coiffé d’un foulard rouge serré sur la tête, a chaussé des lunettes fumées vertes et s’est attifé d’un polo de nylon brillant rouge bonbon largement ouvert en V. Ainsi grimé, poussant hardiment sur ses roulettes, il apparaît et disparaît comme un diablotin parmi ces lourdes voitures.

la havane etudiants

Précédés de deux motards aux sirènes hurlantes, passent en trombe et dans un grondement enfumé, une soixantaine de bus oranges offerts par le Québec avec leurs inscriptions en français. Ils sont tous bourrés de militaires en tenue et armés. Ce convoi traverse la ville sous les regards mi amusés mi agacés des passants pour aller de façon très urgente on ne sait où. Nous apprendrons le soir, par Philippe qui regarde la télé en espagnol, que l’ambassade du Mexique a été « envahie » dès mercredi soir par 21 Cubains qui y sont entrés en bus – en défonçant les grilles – afin de demander l’asile politique imprudemment « promis » par le ministre mexicain des affaires étrangères lors de l’inauguration du centre culturel mexicain. Il avait déclaré que « les portes de l’ambassade du Mexique à La Havane étaient ouvertes à tous les Cubains, tout comme le Mexique ». Plusieurs centaines de personnes avaient alors convergé vers l’ambassade et, le soir même, les jeunes avaient volé un bus pour enfoncer les grilles. Castro a eu beau accuser « des éléments antisociaux » et les provocations de Radio Marti depuis Miami, c’est bien le signe que, dès qu’une possibilité existe, une grande partie de la population est prête à affronter le vaste monde, « impérialisme » et « mondialisation » compris.

relations usa cuba 1959 2015 afp

En 1980 déjà, l’occupation de l’ambassade du Pérou avait provoqué l’exode de 125 000 Cubains vers la Floride à partir du port de Mariel. Après les restrictions dues à l’effondrement du soviétisme, plusieurs ambassades avaient aussi été occupées, à la suite de quoi 35 000 balseros avaient eu l’autorisation de fuir par radeaux. Des pays d’Amérique latine ont demandé une enquête à la commission des droits de l’homme à l’ONU, sur Cuba. Déjà condamné à trois reprises en 1999, 2000 et 2001 pour « persister à violer les droits de l’homme et les libertés fondamentales », Cuba a risqué d’être condamné une fois de plus et, cette fois, par des pays tels que l’Uruguay, le Guatemala, le Costa Rica, l’Argentine, le Chili, l’Équateur et le Pérou ! L’heure n’est plus au machisme révolutionnaire mais au respect de quelques valeurs mondiales de base. En mars 2010, le Parlement européen a voté une résolution demandant à Cuba la libération des prisonniers d’opinion – en vain. Et pourtant, en 2013… Chine, Arabie saoudite, Cuba et Russie sont élues au Conseil des droits de l’homme du Machin ! C’est dire combien il est une bureaucratie de blabla sans possibilités d’actions. Quant à Hollande, il préfère se « montrer à gauche » en célébrant Che Guevara que promouvoir les principes de gauche des « droits de l’homme ».

garcon de cuba

Nous suivons l’avenidad qui deviendra Salvador Allende mais commence avec un autre nom. Nous sommes en plein quartier populaire à l’heure de pointe de sortie des bureaux. Ce ne sont que queues d’attente aux arrêts de bus, adolescents sortis du lycée s’exerçant au poirier sans chemise dans les parcs, après des heures habillés et confinés dans des classes ennuyeuses, des filles affairées, des gamins joueurs. Deux filles tiennent chacune un bras du même garçon. Ils ont tous quinze ans. Le garçon paraît gentil. Est-il le frère de l’une et le petit ami de l’autre ? Le cousin des deux ? Le petit-ami potentiel de l’une ou l’autre ? Un simple copain plus adorable que les autres ? Il est doux d’échafauder un petit roman immédiat sur cette scène attendrissante. Plus loin, un treize ans à peine tient par la main la fille de son cœur. Ils sont encore enfants et pourtant adultes déjà, possédés de cet éternel amour que chantent les hormones, poussées plus vite sous ces Tropiques. Dans la cohue du vendredi soir, deux chiens jaunes, bâtards, sont couchés en rond, la tête sur les pattes, sur le trottoir. Paisibles dans l’agitation ambiante, ils sont un symbole des Cubains.

la havane femme au balcon

Les façades lépreuses des immeubles Art Déco ont leur lot de vieilles et de ménagères aux balcons. Elles regardent l’agitation au-dessous d’elles ou bien s’occupent à étendre du linge. Chemisettes et petites culottes pendent comme des lèpres sur les façades. Parfois, le vent détache l’un de ces vêtements qui tombe sur le trottoir ou sur le fragment d’herbe sale au pied des immeubles. Le vêtement devient alors une loque que personne ne ramasse ou n’ose même regarder. Et le passant étranger se demande, incongrûment, pourquoi la gamine ou le gamin, ont laissé là leur petite culotte ! Passé le carrefour de Las Avenidad, le quartier change. L’avenue est plus large, les immeubles plus hauts et plus récents, les bâtiments officiels (université, hôpital, administration) plus nombreux. Les gens se font plus rares sur les trottoirs. On s’y ennuie à marcher, le grand cimetière, la « Necropolis de Colon » des plans, se fait attendre. Nous ne voyons les sculptures du cimetière que par les grilles car il est bien tard. Nous ne verrons pas cette « véritable cité des morts, hérissée de tombeaux extravagants, de temples grecs, assyriens, de mausolées pompeux, grand musée en plein air où se côtoient tous les styles artistiques des 19ème et 20ème siècle », dont parle le guide de Marie-Josée.

gamin gamines en joie cuba

Nous rejoignons l’hôtel Kohly trois quarts d’heure plus tard pour une chaude douche, suivie d’un repas plantureux en salades et en fruits, où nous retrouvons les autres. Ils sont allés au musée de peintures qui est intéressant, selon eux. Le serveur, qui parle mal même en espagnol, tente de nous faire avaler du paon pour de la dinde, mais le serveur suivant, plus futé, rectifie.

Le séjour a été varié, prouesse dans ce pays si peu fait pour marcher et où la suspicion administrative et idéologique reste omniprésente. La contrepartie en est la durée des transports et les faibles contacts avec les gens – mais cela est voulu. L’idéologie tolère mal la comparaison. Il aurait fallu sortir le soir mais, décidément, cette musique salsa ne me séduit pas. Pour le reste, je retiens un pays vide, superficiel, qui ne vit que dans le souvenir de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme. On ne vit pas impunément dans l’éternel ressentiment : deux générations après « la » révolution castriste, où est le progrès humain ? il s’agit bel et bien d’une régression socialiste, comme trop souvent hélas avec l’idéologie – même en France sous Hollande !

cuba beaute metisse

Chaque libération est une victoire, certes, d’où le foin qui accompagne la dernière, celle de Fidel et du Che. Mais il manque encore une révolution : celle qui libérera Cuba du communisme. L’épanouissement humain commence par la liberté, celle de penser et d’aller et venir comprise. De plus, toutes ces « libérations » sont peut-être utiles mais elles ne sont que du négatif. Où est le positif de ce pays ? l’apport à l’humanité tout entière ? Il y a des plages, des cocotiers, du rhum et des femmes, une musique facile et rythmée qui plaît aux masses. Rien de plus.

Certaines m’apprennent plus tard qu’elles sont revenues de Cuba avec une Castro-entérite. Cuba, nouvel Eldorado ?

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L’auberge des énigmes à Cuba

Comme nous nous sommes couchés tôt, nous nous levons tôt. La vie rurale est ainsi faite que le soir nous fait aspirer au duvet alors que le matin, envahi de chants du coq, nous fait aspirer au lever. La nuit a été partiellement pluvieuse, plutôt venteuse, mais heureusement, le soleil se lève avec le matin. Les tee-shirts, qui n’ont pas pu sécher cette nuit, hérissent un peu la peau quand on les remet, mais il faut bien (acheter du synthétique est mieux).

kapokier cuba

Nous partons à pied en longeant le lac par la piste aménagée, dite « ruta naturale ». Il s’agit d’un parcours touristique et écologique de sept kilomètres prévu pour être effectué en quatre heures à pas de touristes traînant les niards geignards. Ce n’est pas notre cas, encore qu’il y a Françoise… Le chemin reste glissant de la veille, mais les rayons solaires parviennent à traverser les branches et, patiemment, entreprennent de sécher le sentier. Bananiers, kapokiers (ou fromagers), nous croisons diverses essences dont un arbuste électrique aux feuilles piquantes et aux épines sur le tronc. On me dit le nom local mais je m’empresse de l’oublier. Pedro nous dit qu’ici, on l’appelle « l’arbre aux feuilles en papier toilette à belles-mères ». Il faut deviner pourquoi (ha ! ha !). Des oiseaux courent les branches et criaillent, parfois mélodieusement. Nous voyons un pic vert qui – c’est incroyable ! – pique les vers tout en portant la tête rouge. Il y a aussi un todier de Cuba, tout petit et fluo comme une peluche de foire, tête rouge, corps verte et pattes fuchsia.

lac habanilla paysage cuba

La pause-café est à la maison d’un paysan, bâtie au milieu de plantations. Elle est entourée de chiens de poules, de dindons et de cochons. Deux dindons mâles se disputent une dinde. Ils font la roue alternativement devant la femelle qui les dédaigne alternativement, ce qui les fait glouglouter de rage. Mais il y en a un qui l’emporte et peut satisfaire la nature. La femme qui nous prépare le café local, dans sa cuisine de terre battue bien rangée, a amené son petit garçon avec elle aujourd’hui. Nous sommes dimanche et le petit n’a pas d’école, même dans un pays athée comme l’est Cuba. Il a été prénommé Luis Miguel, référence révolutionnaire à l’institutrice de la Commune de Paris Louise Michel. Il a six ans et est en cours préparatoire. Durant la semaine il habite le petit village près de l’hôtel. La maison paysanne où nous sommes est celle de sa grand-mère.

Après le café dans son dé à coudre habituel, nous quittons la maison bien aménagée, sa salle commune servant d’entrée, ses trois chambres et sa cuisine, pour monter vers une crête qui domine le lac et le rio Negro local à 700 mètres d’altitude. Là-haut plane un rapace, lentement, dans les courants ascendants. Il attend qu’un vivant tombe pour devenir charogne, quelques jours plus tard délicieusement comestible. Nul d’entre nous ne lui fera ce plaisir. Ne subsistent plus dans le bleu uniforme du ciel que quelques cirrus lenticulaires sur l’horizon. Tout le reste est pervenche comme une mer inversée.

Nous redescendons longuement du piton vers le lac, par des sentiers glissants encore. Hier ils devaient être une véritable patinoire. Un bateau nous prend pour nous mener à une cascade « pour se baigner ». Comme si nous éprouvions le besoin irrépressible de nous baigner alors que nous émergeons d’une journée entière de pluie… Mais le touriste, comme tout gamin, n’aspire qu’à se baigner dans la journée, chacun le sait. Le pique-nique consiste à avaler les sandwiches au pain élastique habituel, toujours les mêmes, un au fromage, un au jambon, suivi d’une orange et d’un Granny issu de la caisse apportée de France, avec une briquette d’un quart de jus de fruit. Cet en-cas avalé, nous reprenons le bateau jusqu’à une rive où nous attend un camion Zil de l’armée soviétique.

camion zil cuba

Nous disons adieu à nos deux « guides » locaux qui n’auront pas guidé grand-chose mais « gagné » des dollars, pour embarquer nos bagages et nos personnes dans le presque-char de marque Zil (en cyrillique sur le capot). Il va, avec une obstination mécanique et une forte odeur d’essence brûlée, nous conduire en ahanant sur les pistes défoncées durant trois quarts d’heure jusqu’à un bassin du rio Melodioso au joli nom. Nous y attend une auberge « La Gallinera », touristique en diable, qui nous accueille pour la nuit. Nous dormirons dehors, sous les auvents. Un petit garçon brun et vigoureux de sept ans joue tout seul au base-ball sur une terrasse en béton, pieds et torse nus. Il est ravi d’accueillir un partenaire en la personne de notre nouveau « guide » du jour, Yubran.

Nous sommes quelques-uns à prendre un bain pour nous délasser, dans les eaux du rio mélodieux, puis à sécher au soleil caressant en regardant le garçon frapper de sa batte la balle de ficelle et de chiffon que lui lance l’adulte. Ses muscles d’enfant jouent sur sa poitrine brunie, ses pieds sont bien campés à terre, c’est un petit mâle sérieux tout entier à son jeu. Il se prénomme Orestino, « petit Oreste » pour le distinguer de son père qui porte le même prénom grec d’Oresto.

orestino torse nu cuba

Le dîner est composé surtout d’une cuisse de poulet « à la gallega », recette d’ici, délicieuse, à base de poivron. Suit un fromage de Hollande à la compote de goyave, sucré-salé original tout à fait dans le style de notre nouvelle cuisine.

poulet a la gallega

Incités par Yubran, dont le français décidé propose une colle, Yves et Philippe s’émulent à nous proposer des énigmes « issues des tests d’embauche ». Est-ce pour voir si nous sommes intelligents ou pour se donner le beau rôle ? Je me souviens de celle des trois boutons qui commandent une seule ampoule dans une autre pièce. On ne peut entrer qu’une seule fois pour vérifier si l’ampoule est allumée. Comment faire ? Réponse : il faut actionner le premier interrupteur, attendre quelques instants, appuyer sur le second interrupteur, puis entrer et tâter la lampe. Si elle est froide et éteinte, c’est le dernier interrupteur qui l’allume. Si elle est chaude et éteinte, c’est le premier interrupteur qui l’allume. Si elle est allumée, c’est le second, que l’on vient d’actionner, qui la commande. Outre le nombre des interrupteurs, il faut faire entrer deux paramètres supplémentaires dans la réflexion : le temps et la température. J’avais eu l’intuition de la température mais pas celle du temps à attendre pour vérifier. Je me suis attiré ainsi cette remarque d’Yves : « eh bien, je ne sais pas si tu as été embauché souvent, mais tu es sur la bonne voie. »

Autre énigme : comment aligner dix arbres en cinq rangées de quatre ? Réponse (difficile à trouver) : dessiner une étoile classique à cinq branches. Philippe s’y est essayé toute la soirée. Il dit qu’il a fini par trouver logiquement. Je reste sceptique. Yubran avait soumis la première énigme : un homme croise un paysan qui revient de Santiago. Il porte quatre sacs qui contiennent chacun quatre chattes et chacune des chattes allaite quatre chatons. Combien de sacs, de chattes et de chatons vont à Santiago ? La réponse, je la trouve très vite. Il ne faut pas se focaliser sur les détails mais garder à l’esprit le sens de la question. Qui va à Santiago ? La personne qui rencontre l’homme portant le sac et son contenu si divers. La réponse correcte est donc « aucun ». Seul celui qui croise l’homme va à Santiago et pas le porteur de sac ni son chargement.

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Yasushi Inoué, Le château de Yodo

yasushi inoue le chateau de yodo
Maître du roman historique japonais, l’auteur nous transporte en 1573, période charnière où le morcellement féodal est unifié militairement en quelques années par le Taikô Hideyoshi, puis par le shogun Tokugawa en 1603. Ces nœuds de vassalité compliqués, dans une culture de l’honneur jusqu’à la mort, ont failli tuer le Japon qui n’a connu son essor que sous la dictature d’un général premier ministre ayant la confiance de l’empereur.

Pour conter cette histoire shakespearienne, pleine de bruit et de fureur, Inoué prend les yeux d’une femme, Tchatcha, héritière de la grande famille infortunée des Nobunaga. Fillette, elle fuit le château incendié de son père, tandis que celui-ci se fait seppuku (le hara-kiri des mauvaises traductions 19ème) et que le père de son père est tué. Son frère aîné, 10 ans, sera retrouvé dans un village et décapité par le vainqueur. On ne laisse aucun survivant mâle qui puisse venger la famille, dans ces querelles de préséance où seul le droit du plus fort s’impose. En revanche, les femmes et les filles sont du butin bon à prendre pour engrosser, afin de diluer le sang du vaincu dans celui du vainqueur ou, au moins, celui d’un vassal.

En ces années où l’on devient samouraï à 14 ans, pas de pitié pour les erreurs ; chacun assume son destin, préférant périr dans les flammes du château assiégé ou le sabre à la main dans un combat perdu d’avance. Les plus lâches se rachètent en s’ouvrant le ventre, achevés par un ami proche pour s’éviter de trop longues souffrances. C’est ce qui arrive à la fin au fils de la fillette mariée contre son gré à l’assassin de sa famille et devenue dame Yodo. Il a eu le tort de se révolter, par orgueil de fils du Taikô, alors qu’il n’avait aucune chance de succéder à son père – ni l’âge requis, ni les soutiens. Car l’individualisme apparent du guerrier samouraï (chacun suit seul sa voie du guerrier) s’efface devant le collectif du clan. C’est tout un réseau qui règne ou qui fait allégeance, pas un seigneur en particulier : qui voudrait le croire serait condamné. Hideyori, fils de Hideyoshi, n’est pas un guerrier achevé lorsqu’à 26 ans il croit pouvoir prendre le pouvoir ; il n’aura aucun soutien, même des daimyos les plus proches de son clan, car il ne ferait pas un chef suprême efficace. Ne s’étant jamais battu, il sera forcé de s’éventrer, avec sa mère, dans les ruines fumantes de son château d’Osaka incendié…

Mais cette époque virile, qui cultive la guerre pour tremper les caractères, est d’une vitalité peu commune : elle voit se développer l’art du thé, le théâtre nô, la philosophie zen, la poésie des fleurs de cerisier au printemps et de la lune en automne. Le samouraï est à la fois guerrier et esthète, austère et hédoniste, brutal et délicat ; il ne craint pas la mort mais est capable d’amours platoniques. Bien que ventres à porter les héritiers et supports de l’amour troubadour des poètes combattants, les femmes jouaient par mariage un rôle politique ; elles pouvaient influencer leur puissance de mari, favoriser leur cousin ou leur neveu, nouer les intrigues pour allier les vassaux prometteurs à leur clan familial.

Entre deux incendies, à 7 ans et à 37 ans, Tchatcha va connaître deux amours puis deux maternités et voir la mort de ses deux fils, le premier à 4 ans, le second à 26 ans. Takatsugu, l’aîné de ses cousins, est son premier amour de 7 ans – jamais déclaré : « C’était un garçon mince au joli visage, à la peau très pâle. Avec sa haute taille et son maintien d’adulte, on lui aurait donné bien davantage que ses douze ans » p.24 ; elle le reverra à intervalles réguliers, à 16 ans beau comme une fleur, à 19 ans juste avant une évasion, lui mariera l’une de ses sœurs, à 46 ans serein et osé. Takatsugu, chrétien, n’adopte pas le culte de la mort des samouraïs japonais ; tout ce qui compte pour lui est de survivre dans ces luttes croisées entre clans. Il fuira les châteaux envahis, fera allégeance successivement à tous les puissants – et se retrouvera riche et considéré vers l’âge de 50 ans, principal soutien du shogun resté vainqueur.

ephebe samourai nikko festival photo argoul

Ujisato avait 23 ans lorsque Tchatcha l’a rencontré ; elle en tombera amoureuse mais sans jamais céder à ses avances, retenue par le sentiment de sa condition qui lui fit renoncer au bonheur pour conserver l’honneur. Ujisato, devenu général par fidélité à son clan, mourra au combat. Tchatcha deviendra la troisième concubine de Hydeyoshi, le vieux guerrier qui unifia le Japon. Mais le dernier enfant de ce Taikô trop vieux ne pourra pas prendre sa succession, malgré les serments de fidélité réitérés des uns et des autres : l’honneur, c’est bien ; les intérêts, c’est mieux. C’est pour être restée rigide que Tchatcha subira avec son fils son destin.

Telle est peut-être la leçon de l’auteur aux Japonais, ses contemporains des années 1960. Il a mis six ans à écrire cette histoire bien connue, ne sachant comment la prendre ni comment la traduire en termes actuels. Dans la lignée de ses autres romans historiques, Yasushi Inoué prend prétexte de l’histoire pour montrer à son propre pays ce qu’il en est de ne pas s’adapter, de conserver à tout prix des valeurs surannées, de déifier l’honneur avec la démesure de l’orgueil.

Un beau roman tragique qui vous fera comprendre de l’intérieur la mentalité japonaise, les deux tempéraments de rigidité et de souplesse que le sabre de samouraï allie à merveille, l’équilibre entre plier et rompre qu’il faut sans cesse préserver. Aujourd’hui et demain – comme hier.

Yasushi Inoué, Le château de Yodo, 1960, Picquier poche 2013, 393 pages, €10.50
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Un mineur est-il incapable ?

Les mineurs sont les citoyens qui n’ont pas atteint leurs 18 ans – sauf émancipation, possible dès 16 ans. Mais la loi donne des responsabilités selon l’âge du mineur. Être mineur n’est pas un état fixé sans nuances mais un devenir majeur au fil des années.

7 ans, selon « son degré de maturité » art. 371 du Code Civil, l’enfant peut s’exprimer dans une procédure le concernant, porter plainte ou être entendu par un juge, donner son avis sur une famille d’adoption s’il est orphelin, consentir aux actes médicaux.

10 ans, possibilité d’être mis en garde à vue dans les locaux de police 12 h maximum prolongeable une fois, condamnation à des sanctions éducatives, interdiction de paraître en certains lieux ou de rencontrer certaines personnes, obligation d’accomplir une activité d’aide ou de réparation.

12 ans, ouverture d’un Livret jeune en banque et droit d’y déposer des sommes sans intervention du représentant légal (Art. L221-24 Code monétaire et financier). Dès leur puberté, les enfants ayant entre garçons ou filles de leur âge des relations sexuelles consenties, ne sont pas condamnés par la loi ; ils ne le sont qu’en cas de viol ou de violence, devant les tribunaux pour mineurs (où ils ne pourront avoir au maximum que la moitié de la peine d’un majeur).

garcon torse nu fille aux epaules

13 ans pour choisir de vivre avec l’un de ses parents en cas de divorce, modifier sa nationalité s’il réside en France depuis l’âge de 8 ans, ouvrir un compte Facebook, subir une condamnation pénale (mais par des tribunaux spécialisés), subir un mandat d’arrêt européen, être incarcéré dans une prison pour enfant, droit de s’opposer au changement de son nom, de s’inscrire sur le fichier automatisé pour refuser qu’un prélèvement d’organes soit opéré sur son corps après la mort.

14 ans, droit de travailler pendant la moitié des vacances scolaires, d’être apprenti junior, droit de conduire un cyclomoteur après avoir passé un Brevet de sécurité routière. A 14 ans ½ possibilité de suivre la formation préalable délivrée par une fédération départementale de la chasse en vue de l’autorisation de chasser accompagné.

15 ans pour avoir légalement des relations sexuelles consenties, homo ou hétérosexuelles (sauf avec une personne ayant autorité sur lui) – mais le viol d’un mineur de 15 ans ou sa corruption ont des peines majorées. La mineure de 15 ans peut recourir aux méthodes contraceptives (pilule, avortement) même sans consentement des parents, demander la convocation du conseil de famille et assister aux séances, admissibilité aux épreuves du Brevet de base de pilotage d’avion, aux épreuves théoriques de l’examen préalable au Permis de chasse.

ados amoureux

16 ans pour travailler, ouvrir un compte en banque, disposer d’un carnet de chèque et d’une carte à retraits limités, adhérer à un syndicat professionnel, créer une association, créer et gérer une société (avec autorisation des parents) ou être associé (sans autorisation) d’une S.A.R.L. ou d’une société anonyme – mais pas d’être commerçant avant 18 ans. Il a le droit à demander une imposition séparée, disposer par testament de la moitié de ses biens. Il peut reconnaître un enfant naturel, a le droit de passer le permis de chasse et le permis de conduire A1, le droit de conduire accompagné (depuis 2014), de demander sans autorisation des parents l’acquisition ou la perte de la nationalité française ou la réintégration dans cette nationalité, demander la francisation de son nom. Âge minimal pour être émancipé par décision de justice. Il peut être jugé par une cour d’assises spéciale en cas de crime. Dans certains pays (mais pas en France), droit de voter comme citoyen, droit de conduire un véhicule automobile.

17 ans pour s’engager dans l’armée, droit de répudier la nationalité française si un seul parent étranger.

majorite en france tableau

Ce n’est qu’à 18 ans révolus que l’on est considéré en France comme « majeur », avec tous les droits (et les responsabilités) y afférent.

Cette modernité est due au président Giscard d’Estaing, qui a abaissé l’âge de la majorité en 1974, restée figée depuis 1792 à 21 ans. Sous l’’Ancien régime, auquel certains partis de droite aimeraient revenir, la majorité n’était atteinte qu’à 25 ans – congelée depuis le droit romain ! En contrepartie (soupape sexuelle à l’ordre social ?) jusqu’en 1792 les filles pouvaient se marier dès 12 ans et les garçons dès 14 ans…

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Yasushi Inoué, La mort, l’amour et les vagues

yasushi inoue la mort l amour et les vagues
L’amour, qu’est-ce donc au Japon dans l’après-guerre ? Est-ce l’amour de la vie qui dépend de l’honneur ? Est-ce l’amour de sa femme qui dépend de l’affection ? Est-ce l’amour d’une vie respectable qui dépend de l’argent ? L’auteur – en bon japonais – déconstruit l’Hâmour (comme disait ironiquement Flaubert) pour en montrer les composantes fondamentales pragmatiques : être bien à deux.

Ces trois nouvelles douces-amères dessinent des ombres à l’amour noir et blanc, trop souvent idéalisé et rendu abstrait en Occident. L’amour japonais est perçu comme simple et naturel entre un homme et une femme. Même si la vie en société est compliquée, l’histoire personnelle tortueuse, le regard des autres pervers : comment l’amour pourrait-il être idéal dans ces conditions embrouillées ?

La première nouvelle voit un jeune homme ruiné par de mauvaises affaires qui va trouver son nom dans les journaux de façon imminente pour scandale. Il décide de se suicider dans une station balnéaire quasi déserte, en sautant de la falaise dans la mer. Mais il ne vit pas seul ses derniers moments : il désire obstinément terminer la relation de voyage de Guillaume de Rubroek en Mongolie en 1253 ; puis une jeune femme indiquant « 23 ans » croise son chemin, elle a décidé elle aussi d’en finir, mais n’en finit pas de se décider, ni de finir. Ces deux-là vont s’accoupler pour la vie, pour revivre, parce que l’honneur ne mérite pas qu’on meure pour lui – après la guerre. « Et si j’essayais de vivre ? » n’est-il pas le message de la jeunesse japonaise en cette fin des années 1940 ? C’est en tout cas le message de l’auteur aux lecteurs.

La seconde nouvelle voit un garçon mûrir, découvrir combien l’attachement à une femme peut être ou peut ne pas être de l’amour. Il croit avoir trouvé la femme de sa vie en dernière année de lycée et son ami le plus proche, amoureux de la même, la lui cède après bagarre. Mais cette femme n’est pas de son niveau culturel, ni social, et trois ans plus tard, alors qu’il sort de l’université, il ne se voit plus faire sa vie avec elle. Il épouse plus tard une fille bien sous tous rapports – sauf l’amour qui n’existe pas vraiment entre eux. Et c’est à chaque fois au jardin de pierres et de sable du Ryôanji, à Kyoto, que se révèle la rupture. La rigueur zen oblige, ceux qui contemplent les lignes pures comme des symboles ne peuvent rester pour eux-mêmes dans le flou. Et ce n’est pas le garçon qui, pour une fois, choisit.

ryoanji jardin zen

La dernière nouvelle marque un anniversaire de mariage. De modestes personnes, dans cet après-guerre chiche en salaire, gagnent par tirage au sort une somme conséquente. Mari et femme sont économes, presque avares tant l’existence est difficile et les gens envieux. Ils décident cependant de faire un voyage en dépensant la moitié de la somme. Ils partent en train, puis en car, jusqu’à l’hôtel de la station célèbre de Hakone. Mais l’endroit leur paraît trop neuf et probablement trop cher. Ils ne demandent pas les prix mais sont d’accord pour trouver plus modeste. De fil en aiguille, d’horaires de car en perspective de passer juste une nuit et revenir, pourquoi ne pas retourner à Tokyo le soir même ? Et c’est ainsi que la somme ne fut pas dépensée mais le voyage effectué. Cet accord tacite entre eux, est-ce bien de l’amour ? Un amour minimum peut-être, mais sans lequel la vie commune ne serait pas possible…

Inoué explore les âmes par petites touches, les sites naturels forts prisés au Japon (même si le jardin de pierre est composé de main d’homme) sont les écrins somptueux qui révèlent le tréfonds des âmes. Peut-on être faux devant la nature ? Sa sauvagerie indifférente quand il s’agit de la mer, son abstraction épurée quand il s’agit du jardin zen, son luxe pittoresque quand il s’agit des montagnes et du lac, forcent les êtres à révéler leur flou intime.

Ces nouvelles touchantes et sèches comme une flèche se lisent d’un trait. Elles laissent une saveur longue, comme un vin longtemps vieilli, comme une observation d’auteur longtemps mûrie. Yasushi Inoué avait 43 ans lorsqu’il les a publiées, au sommet de son art.

Yasushi Inoué, La mort, l’amour et les vagues, 1950, Piquier poche 1999, 114 pages, €5.60
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William Faulkner, L’intrus dans la poussière

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Après six ans affairé à autre chose l’auteur, à la veille de recevoir son prix Nobel de littérature, approfondit sa chronique du comté imaginaire de Yoknapatawpha près de Jefferson, dans l’État du Mississippi. Un Noir est accusé du meurtre d’un Blanc, par derrière et d’une balle dans la tête. Il est retrouvé près du cadavre, son pistolet sur lui, auquel manque une balle tirée récemment. Emprisonné d’abord dans la salle à manger du constable, le temps que le shérif se remue, puis dans la prison de briques du comté, il va probablement être lynché par la foule avant le dimanche soir.

Ce Noir est Lucas, que le lecteur a déjà rencontré, métis du même grand-père que le Blanc Edmonds, fermier indépendant comme le sont les Gowrie dont le fils vient d’être tué. Ces derniers sont les petits Blancs venus comme une invasion de sauterelles exploiter le Sud après la guerre de Sécession et la libération de l’esclavage ; ils sont en rivalité avec les Noirs mais plus entreprenants et plus indépendants, se défiant de l’État fédéral autant que des bourgeois des villes et des aristocrates déchus des grandes plantations. Ils se moquent donc du droit et ne respectent que la force – plus la Bible dans sa version redoutable d’Ancien testament. « Tu ne tueras point » est le sixième Commandement, mais n’est-il pas pire encore de tuer son propre frère ?

Lucas le Noir qui a la soixantaine n’a pas tué – mais comment le dire à une foule blanche, anonyme et en colère ? Nulle raison ne peut convaincre une bande menée par la passion : « non pas même une masse, ni même une mosaïque de visages, mais un Visage : pas même vorace, ni insatiable, simplement en mouvement, stupide, vide de pensée ou même de passion : une Expression sans aucun sens ni passé » p.154. Même l’avocat qui le connait bien, Gavin, héritier de grand domaine et oncle du narrateur, ne croit pas Lucas ; il l’empêche de parler en l’assommant de conseils tout fait pour lui éviter la pendaison. La vérité, qui s’en soucie ? Ni Lucas qui préfère la fierté, ni le shérif qui préfère l’ordre public, ni Gavin préoccupé de vraisemblance et de preuves, ni le meurtrier qui cherche à brouiller les pistes, ni la foule qui exige un bouc émissaire.

La vérité ne peut sortir que de la bouche des mineurs : Chick, diminutif de Charles pour le différencier de son Charley de père, et Miss Habersham, une veuve de 70 ans. Nous ne sommes pas chez Miss Marple, mais pas loin : ‘L’intrus’ est un roman policier autant qu’un roman d’apprentissage. « Si vous avez jamais besoin de faire faire quelque chose qui sorte de la règle commune et qui ne peut attendre, ne perdez pas votre temps avec les hommes ; ils agissent d’après ce que votre oncle appelle les lois et les règlements. Allez chercher les femmes et les enfants : eux, ils agissent d’après les circonstances » p.96. Tout comme ce sont les femmes et les enfants qui ont résisté à l’invasion yankee alors que les hommes jouaient aux soldats confédérés. Naturellement, obstinément, aveuglément. « Laisser sa marque sur son époque, en tant qu’homme, mais cela seulement, pas plus que cela, une empreinte sur sa parcelle de terre, mais humblement, n’attendant, ne voulant, même avec humilité, n’espérant, même pas en réalité, rien (c’est-à-dire, bien entendu, tout), que sa chance unique et anonyme d’accomplir quelque chose d’émouvant, de beau, de noble, pas seulement pour marquer, mais pour s’intégrer à la durable chronique de l’humanité, digne d’y prendre place… » p.164.

Ce type de phrase interminable, alambiquée, rend compte du fil de la pensée dans la tête du jeune homme ; elle est un procédé littéraire bien connu de Faulkner, pas toujours facile à suivre pour les lecteurs impatient d’aujourd’hui, vite zappeurs, mais qui rend par son envoûtement même tous les tâtonnements de réflexion, toutes les pistes émotives et raisonnables d’une jeune tête de 16 ans. Le présent immédiat, y compris à l’intérieur de soi, tel est le fil de cette littérature, tout événement passé n’étant lisible qu’à la lumière du présent, comme la chute dans le ruisseau glacé et la nudité sous la couverture qui sent le nègre, devant le feu de Lucas, répond au présent en caleçon devant l’oncle, le matin d’après avoir déterré le cercueil. Il y a, à chaque fois, épreuve et renaissance : la première de l’enfance à l’adolescence, quand le gamin de 12 ans remet en cause les principes naturels de sa société blanche envers les nègres ; la seconde de l’adolescence à l’âge d’homme, quand l’adolescent de 16 ans découvre « qu’il y a des choses qu’il faut qu’[il] soit toujours incapable de supporter (…) L’injustice, le scandale, le déshonneur et la honte » p.175.

Le jeune Chick écoute donc malgré lui le vieux Noir et va déterrer la victime pour montrer qu’elle n’a pas été tuée par derrière, ni par l’antique pistolet calibre 41 bien reconnaissable de l’accusé. Il est aidé en cela par son comparse noir Aleck, de quelques mois plus âgé avec qui il a été élevé, et de la veuve Habersham, femme pratique et décidée qui ne badine pas avec la morale. Chick a une dette envers Lucas depuis qu’à 12 ans il l’a aidé à se tirer du ruisseau gelé dans lequel il avait chu en allant chasser le lapin avec Aleck. Pour sa honte, le jeune garçon avait voulu payer le Noir de l’avoir séché et nourri dans sa maison, et celui-ci avait tout simplement refusé : il voulait être traité à l’égal d’un Blanc, lui qui l’était au quart, et sans les conventions du Sud qui sont « le nègre agissant comme un nègre et les Blancs comme les Blancs, et sans rancune ni d’un côté ni de l’autre » p.41. Cette faute originelle de Chick est rachetée par le chemin de croix qui consiste, durant une nuit et un jour entier, à ouvrir une tombe, regarder ce qu’il y a dedans, reboucher, prévenir l’oncle et le shérif, assurer la sécurité de Lucas, rouvrir la tombe devant les Gowrie, rechercher la piste du cadavre qui aurait dû y être et qui n’y était plus, attendre que la foule se disperse et que tout rentre dans l’ordre. A l’issue, le garçon est devenu un homme.

Mais c’est aussi un roman sur l’Amérique et sur le Sud. L’oncle, humaniste et juriste, auquel le garçon « voue un aveugle et total attachement (…) sur lequel il n’avait jamais essayé de raisonner » p.18, distingue les Gowrie, petits fermiers farouchement indépendants des collines (on dit aujourd’hui libertariens), les Littlejohn, fermiers et industriels prospères des plaines (aujourd’hui Républicains), enfin les Sambo, Noirs émancipés ignorants mais très petit-bourgeois (à majorité Démocrates). Mais tous ont la mentalité anglo-saxonne, contraire à celle de la vieille Europe continentale où les gens « ont une peur intense de la liberté individuelle, et la regardent avec méfiance ». L’Européen « avec un ensemble concordant et immédiat, met de force sa liberté entre les mains du premier démagogue qui lui tombe sous les yeux ; faute de quoi il la détruit et la fait disparaître lui-même de sa vue, de son esprit et même de sa mémoire, avec l’unanimité forcenée des voisins qui piétinent un feu de prairie » p.127. Après le nazisme, le stalinisme et la tentation prosoviétique des intellos français (Sartre en tête), Faulkner n’est pas tendre avec les Européens qui se croient plus civilisés. Quant au Sud, il est particulier en Amérique même : « nous défendons (…) notre homogénéité, contre un gouvernement fédéral auquel dans un simple geste de désespoir le reste de ce pays a dû livrer volontairement de plus en plus de sa liberté personnelle et privée afin de continuer à faire partie des États-Unis » p.131.

C’est un roman très riche où la mentalité américaine, le particularisme du Sud, l’essor de la société de consommation, l’attention à la jeunesse et le passage à l’âge d’homme se tissent dans une intrigue policière racontée comme une œuvre littéraire.

William Faulkner, L’intrus (The Intruder in the Dust), 1948, Folio 1973, 320 pages, €7.90
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade, 2007, 1429 pages, €78.50
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Jillian et Mariko Tamaki, Cet été-là

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Que faire en été à Awago Beach, villégiature familiale dont les spécialités sont la dinde séchée et le village huron ? Surtout quand on vient d’avoir 13 ans et que sa copine d’enfance à la plage en a 11 et demi ? Rose regarde Windy se débattre encore dans l’enfance, tandis que Windy observe Rose aborder timidement l’adolescence.

Le seul endroit où l’on se retrouve, outre la plage trop vaste pour lier connaissance, est Brewster’s, le bazar qui vend des bonbons et loue des DVD. Il est tenu pour l’été par un garçon de 16 ou 18 ans que les autres surnomment Dud, et qui court les filles. Aurait-il mis sa dernière conquête, Jenny, enceinte ? Ou est-ce elle qui veut le ferrer par cette menace alors qu’il irait bien voir ailleurs ? Autant Windy est écœurée, autant Rose est fascinée – peut-être secrètement amoureuse. Moins du garçon, trop grand pour elle, que de l’amour et des passions qu’il donne.

Mieux que son père et sa mère en tout cas, qui se disputent à propos de rien. Elle ne veut pas nager, obstinément névrosée. Lui a besoin de prendre l’air, même s’il aime sa fille et aurait bien eu un autre enfant. Mais l’Amérique d’aujourd’hui est décrite comme adepte du sucre et du soda durant l’enfance, de quoi déglinguer les hormones, et du végétalisme avec yoga, danses lesbiennes et naturisme à la lune, de quoi se déglinguer la nature. Sa mère ne peut plus avoir de bébé, elle a fait une fausse couche dans l’eau une année ou deux avant ; quant à la copine de sa mère, elle a du adopter Windy faute de pouvoir enfanter par elle-même. Seules les familles qui envahissent le village huron ont l’air « normales », même si les enfants sont agités et capricieux comme de vrais petits Américains.

Les deux préados regardent le soir des films d’horreur pour ressentir une passion, car il n’y a rien à faire dans ce trou, après les pâtés d’enfance et avant les patins d’ados. Passent sur ordinateur les Dents de la mer, Massacre à la tronçonneuseLes griffes de la nuit…toute une série de montages grossiers et de comportements hystériques auxquels la génération Internet ne croit pas une seconde : « Y’aurait moins de mecs qui meurent s’ils avaient pas à sauver toutes ces filles débiles qui savent pas se gérer », déclare Rose devant un film de hurlements.

« J’adore ce livre », écrit Craig Thompson, grand auteur (canadien lui aussi) de Blankets, une histoire d’enfance (la sienne), dans le genre roman dessiné.  Moi aussi. Il est doux amer comme l’adolescence qui se cherche encore, grave et gentil comme les fillettes qui deviennent grandes, délicat et complexe comme le monde adulte dont on découvre les balbutiements. Un beau moment de lecture pour adultes et ados.

Jillian et Mariko Tamaki, Cet été-là (This One Summer), 2014, traduit de l’anglais (Canada) par Fanny Soubiran, éditions Rue de Sèvres, 319 pages, €19.00

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Tomboy film de Céline Sciamma

Tomboy film de Céline Sciamma

Un tomboy est un garçon manqué. Tom veut dire « n’importe qui », « le premier venu » : tomcat le chat mâle errant, tomboy le type garçonnier. Tomboy est aussi une fillette de 10 ans qui joue au garçon. Laure se fait appeler Michael lorsqu’elle surgit un été dans une banlieue nouvelle, après un déménagement.

Elle s’habille en garçon (bermuda et débardeur), se coiffe en garçon (cheveux courts), refuse de porter un collier (même fait en nouilles par sa sœur). Elle ne s’intéresse pas à l’intérieur mais rêve sur le balcon de sortir ; elle n’a pas le désir de jouer à la poupée, ni en mignotant sa petite sœur, ni en caressant le bébé nouveau-né. Ne portant pas de jupe et chaussant des tennis comme tout un chacun, elle court droit comme les garçons et pas les jambes dans tous les sens comme les filles. Elle veut jouer au foot comme les gars pour ne pas rester sur la touche comme sa copine Lisa du même âge. Elle veut s’intégrer à la bande plutôt que de rester entre soi, entre filles. Pour cela, elle observe les comportements de garçon : ils jouent torse nu, crachent par terre, n’hésitent pas à se battre. Laure-Michael fait pareil.

Pourquoi serait-il difficile à une fillette de 10 ans de faire comme les garçons de 10 ans ? Nous sommes avant la puberté qui va sexuer les corps, avant même la préadolescence, qui débute à peine. Le torse d’une fillette vaut celui d’un garçonnet, quoiqu’un peu plus maigre et moins musclé, avec de petits mamelons qui commencent à gonfler. Mais cela ne se voit pas et les yeux gamins ne sont pas centrés sur l’anatomie. Ce qui compte est la camaraderie entre pairs : marquer des buts au foot, lutter à égal avec les autres, faire comme eux. La seule chose qu’elle ne peut pas, c’est pisser debout et se présenter à la baignade sans rien dans le slip. D’où la séquence drôle et touchante où elle se modèle un pénis avec de la pâte à modeler pour que son slip soit aussi rempli que celui des autres…

Tout se passe bien derrière un ballon, à la baignade, lors des affrontements demi-nu pour mesurer ses muscles. Le problème surgit du côté des filles. La petite sœur de 6 ans est futée, elle comprend vite et entre dans le jeu, ce qu’elle désire est d’accompagner son aîné(e) dans ses sorties et découvrir des copines dans ce nouvel univers. Il est doux aussi de rêver avoir un « grand frère », image protectrice et initiatrice. Mais la copine Lisa, du même âge, a déjà commencé sa préadolescence, ses seins commencent à se former, elle porte un maillot deux pièces. Elle est attirée par Michael : « tu n’es pas comme les autres ». Elle va même lui demander de fermer les yeux jusqu’à l’embrasser sur la bouche. C’est Lisa qui va être la plus atteinte par cette transgression d’identité.

tomboy slip torse nu

Car tout finit par se savoir, d’autant que la rentrée des classes approche et que les prénoms sont révélateurs des identités sexuées. Laure ne peut pas passer pour un prénom de garçon, et la mention du sexe biologique est portée sur les listes scolaires (pour l’usage des toilettes et des vestiaires de sport entre autres). Après une bagarre (où elle a eu le dessus), Laure voit la mère du gamin qui avait rabroué sa petite sœur sonner à l’appartement. On accuse « Michael » – or il n’y a pas de Michael ni de fils…

« Cela ne me dérange pas que tu t’habilles en garçon ni que tu joues en garçon », dit à peu près la mère scandalisée ; ce qu’elle n’accepte pas est le mensonge. Pour la rentrée des classes, « tu as une solution ? » demande-t-elle. Il n’y en a pas d’autre que d’avouer et de tenter de se faire pardonner. Les garçons jugent en tribunal unanime : ils veulent « vérifier » pour classer. Lisa défend Laure-Michael par solidarité féminine, mais surtout parce qu’elle éprouve un sentiment pour la personne avant l’appartenance à la bande. Après l’avoir dans un premier temps fuie, elle l’attend sous son balcon, prête à l’amitié puisque l’amour est (socialement) impossible.

Et l’on reprend au début : « comment tu t’appelles ? ». Cette phrase initiale (et initiatique) est celle que se disent habituellement deux enfants qui se rencontrent pour la première fois. Elle vise à savoir « qui » est là (garçon ou fille ?), donc « comment » se comporter. Les rôles sociaux sont codés et les enfants sont éduqués à respecter les codes de leur milieu.

Mais il s’agit moins de « genre » au sens sexuel du terme, que de comportements. Laure « joue » au garçon, elle ne désire pas « être » un garçon. Ce qui lui manque est le jeu avec la bande, les nouveaux copains, pouvoir enfin sortir de l’enfermement familial (cocon affectueux mais tournant en rond – le sempiternel « jeu des familles », le silence autour du canapé le soir…). Au fond, c’est la curiosité pour le monde et pour les autres plus qu’un problème d’identité qui taraude Laure lorsqu’elle prend le rôle de Michael. Du théâtre plutôt que du genre. Ce sont les adultes qui posent problème, projetant leurs fantasmes sur le sujet, pas le film.

Car sa justesse est d’observer les comportements sans juger. Les parents sont protecteurs et aimants, un peu coupables de déménager si souvent pour cause de métier (l’informatique), mais soucieux de garder la transparence nécessaire aux bonnes relations sociales. Les enfants s’expriment comme des enfants et pas comme des acteurs dont le rôle est appris. La petite sœur est ainsi particulièrement naturelle, mais aussi Lisa, et le leader des garçons, exubérant et souvent torse nu.

Tomboy signifie rustre, sauvage et impolie (celle qui n’est pas « polie » par la civilisation), une fille qui agit comme un garçon fougueux (années 1590). Vers la même époque en anglais, le mot a pris le sens de catin, femme audacieuse ou impudique. To tomcat en référence aux matous signifie depuis 1927 poursuivre les femmes en vue de gratifications sexuelles (faire du tom-catting). D’où l’ambigüité du mot anglais lorsqu’il est repris en français. Il introduit le sexe alors qu’il ne saurait y en avoir à 10 ans, et il véhicule surtout l’idée que les instincts se manifestent bruts, sans être maîtrisés par l’éducation ou les mœurs.

Dès lors, est-on en présence du « bon sauvage » ou du « barbare » ? Selon que l’on est naïvement optimiste sur la nature humaine, ou cyniquement pessimiste sur le dressage des instincts, le spectateur du film choisira l’un ou l’autre. Évidemment, aucune de ces deux attitudes extrémistes n’est vraie : qui veut faire l’ange fait la bête – et qui ne voit que la bête ignore l’humanité. Les catholiques intégristes de Civitas rejoignent les salafistes de l’islam littéral pour condamner cette transgression des genres et ce comportement « dépravé ». Au nom d’une Morale dictée directement par Dieu/Allah il y a plus de mille ans et qui ne peut être changée. Pour ces croyants, tout est dit de tous temps et la société doit rester immobile, les mœurs immuables, fixées une fois pour toutes.

Pour les laïcs, pas question d’accepter un tel diktat. L’homme est un être doué de raison, qui peut apprendre et qui relativise. Il n’y a ni Bien ni Mal en soi, fixé dans le ciel des Idées pures, hors du monde terrestre, mais du bon et du mauvais, relatif à chaque fois aux êtres et aux circonstances. Dans le cas de Laure en Michael, il s’agit d’un comportement égoïste, naïf et sans malice, mais qui peut induire en erreur les autres. La fille se veut garçon, donc Lisa tombe sans le savoir amoureuse d’un mensonge. C’est là où les relations deviennent malsaines : non qu’il soit mal d’aimer une personne du même genre à cet âge présexuel – « l’amour » restant plus un sentiment qu’un désir physique – mais il est mal de tromper l’autre en mentant sur soi.

  • Plus qu’un problème de Morale, il s’agit d’un problème de comportement inadapté aux relations sociales saines.
  • Plus qu’un problème de « genre », il s’agit d’une question de jeu : offrir aux filles les activités qu’elles ont les capacités et le désir de faire, y compris celles des garçons.
  • Plus qu’un problème d’identité, il s’agit d’une interrogation sur la transparence : être soi et que les autres le sachent.

Nous sommes donc bien loin des discussions métaphysiques, qui masquent des réactions politiques conservatrices en discutant du sexe des anges. Que de chemin mental parcouru en régression depuis le film Ma vie en rose, paru en 1997, où un Ludovic se veut carrément fille et porte des robes devant tout le monde ! Là, il était question de « genre » – pas dans Tomboy.

Tomboy film de Céline Sciamma avec Zoé Héran et Malonn Lévana, 2011, DVD Pyramide vidéo, 80 mn, €14.99

En replay 1 semaine sur Arte-TV
Entretien avec Céline Sciamma qui louche sur « la théorie » du genre (qui n’existe pas hors de la secte restreinte des écolo-féministes radicales américaines qui refusent jusqu’au néolithique – mais qui est à la mode, donc ce que le journaliste veut entendre)

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Yukio Mishima, L’école de la chair

yukio mishima l ecole de la chair

Mishima poursuit sa quête des personnages d’énergie, ici une femme mûre et un jeune homme. Tous deux sont des « aristocrates » au sens premier (aristos = le meilleur), des gens hors du commun, dont la vitalité impose la puissance. Taéko est patronne d’un magasin de haute couture à Tokyo ; divorcée, elle est indépendante, comme ses deux amies Nobuko et Suzuko, les « beautés toshima » (toshima veut dire femme mûre en japonais, dit-on p.23). Senkitchi, « le petit Sen », est un étudiant de 20 ans fauché qui a trouvé un petit boulot dans un bar gai et use de sa beauté virile pour se vendre aux riches et aux étrangers. Taéko et Senkitchi sont ces deux silex qui vont se heurter et faire des étincelles.

Ce roman résolument contemporain, citadin moderne (on y rencontre même Yves Saint-Laurent venu présenter sa collection à Tokyo), explore la psychologie d’exception des « vrais » êtres. A l’antique Yukio Mishima mesure la puissance d’une personne à sa force vitale. Pour lui, la tradition du bushido, la voie des guerriers, est la seule qui puisse susciter sans cesse une aristocratie authentique. Les descendants de samouraïs de son temps ne sont le plus souvent que des bourgeois qui ne gardent de la tradition que le vernis éduqué. Mais à l’intérieur d’eux-mêmes, ils sont vains. Alors que dans le peuple, y compris chez les ex-épouses soumises, se révèlent ceux et celles qui sortent du lot et se forgent un destin. Ils sont les Véridiques (grecs), une force qui va (Victor Hugo), créateurs de leurs propres valeurs (Nietzsche). Qu’on ne s’y trompe pas : Mishima n’est pas conservateur mais révolutionnaire ; il n’est pas « réactionnaire » mais élitiste.

Il le montre ici avec brio. « Les jeunes Japonais ont une grâce beaucoup plus sauvage que ce genre d’Occidentaux. Une souplesse animale, une élasticité, une beauté dépouillée de toute expression » dit Taéko p.17. Le lecteur qui n’est jamais allé au Japon pourra utilement comparer la sculpture grecque et la sculpture romaine : il y verra la même différence de grâce et de souplesse, les corps grecs, masculins comme féminins, étant plus « légers », animaux, sauvagement surnaturels – ainsi que sont les dieux – tandis que les Romains ont l’air de paysans ou de matrones exposant leur lourdeur. Autant dire que lorsque Tako rencontre Senkitchi, elle en tombe amoureuse.

Le garçon se livre aux hommes, mais n’est pas attiré par eux ; il jouit de leurs caresses et en donne, mais par pur plaisir animal, sans y mettre rien de son âme. Ce pourquoi il est surpris par l’amour : celui d’une femme qui pourrait être sa mère et qui le « rachète » au double sens du mot : à son patron de bar, puis à ses yeux en lui rendant sa dignité ; celui d’une fille de son âge, de bonne famille, qu’il espère conquérir puisque lui sort de rien. Mais son énergie parle pour lui : il est sincère, il est viril, il attire. Mishima n’est pas misogyne, même s’il préfère les garçons ; il reconnaît en chacun l’énergie qui l’habite, la passion, la volonté, la grâce. « Pour un homme, pour une femme, la virilité, la féminité, expression charnelle des êtres humains, dépendent de la sexualité globale qui rayonne de leur chair et doit naître de l’éclat de la personnalité tout entière. Cela n’a rien à voir avec cette virilité de fanfaron fondée sur un fonctionnalisme étroit. Vivre, exister d’une existence pleine et entière, cela suffit à un homme vraiment homme dans toute sa chair » p.111.

Mishima oppose ce garçon irradiant la force virile aux époux brusques et frustrés, aux noceurs élégants mais vides, aux jeunes gais avides de passes rapides et sans cesse attirés comme des papillons par de nouveaux corps. Son futur beau-père, Monsieur Muromatchi est de sa trempe, comme le travesti Téruko et le politicien Otowa. Ces êtres ont, comme Senkitchi, la philosophie de leur instinct ; ils réussissent parce qu’ils ne superposent pas l’émotion « romantique » à ce qu’ils sont, les guirlandes de l’hypocrisie sociale à leur force qui va.

Taéko est amère quand elle le comprend, mais elle est une femme et ne saurait tromper sa solitude sans mettre de l’émotion. Elle agit cependant avec une grandeur à la Cinna : au lieu de jeter cet amant magnifique, qui l’a comblée physiquement au-delà de tous ses vœux, elle l’adopte. Comme chez les Romains, c’est le nom qui compte et non pas le sang. Senkitchi adopté, paré enfin de ce prestige social exigé de la société japonaise, pourra réussir sa vie, c’est-à-dire épouser la fille Muromatchi. Il n’en est pas vraiment amoureux, mais elle si ; et lui la découvre emplie de volonté.

Nous sommes dans l’universel et en plein Japon. Entre anciennes élites et nouveaux parvenus, les êtres se cherchent et s’imposent. Mishima nous en rend compte avec maestria.

Yukio Mishima, L’école de la chair (Nikutai no gakko), 1963, traduit du japonais par Yves-Marie et Brigitte Allioux, Folio 1995, 289 pages, €7.32

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Yukio Mishima, Les amours interdites

yukio mishima les amours interdites

Kimitake Hiraoka n’est pas Yukio Mishima, ce pourquoi l’écrivain a pris un pseudonyme. Il faut – comme toujours – distinguer l’œuvre de fiction de la vie réelle de qui l’écrit. Il y a bien sûr des passerelles entre les deux, l’imaginaire a pour matériau la réalité. Mais écrire, c’est transposer dans un autre univers ce qu’on a vécu, inventé, fantasmé. Hiraoka est d’origine paysanne et domestique, élevé jusqu’à 12 ans par une grand-mère têtue et violente qui lui interdit de jouer au soleil avec les garçons. Revenu chez ses parents, il navigue entre un père militariste et brutal et une mère cultivée qui l’encourage à lire et écrire. Cette existence fait mieux comprendre Mishima écrivain, être sensible à la psychologie, curieux des autres et admiratif des garçons à l’aise dans leur corps.

Si Kimitake Hiraoka, le nom d’état civil de Mishima, n’était pas homosexuel notoire, s’il s’est marié à 29 ans et a eu deux enfants, il reste cependant fasciné par tout ce qui lui a manqué durant son enfance et sa prime adolescence : le soleil pour s’exposer à demi nu, les autres garçons avec qui se mesurer et se muscler. Il a donc compensé dès son émancipation, se forgeant un corps d’athlète et devenant expert en kendo, avant de se lier d’amitié particulière avec des éphèbes plus jeunes, dont le dernier l’a aidé au suicide comme dans la tradition du bushido.

Ce gros roman dépasse de loin la description du milieu gay du Tokyo d’après-guerre, bien qu’il le détaille. Il établit une sorte de Liaisons dangereuses à la japonaise entre un écrivain âgé et las de la vie, Shunsuké Hinoki, et un jeune homme irradiant la beauté de la jeunesse énergique, Yûichi. La page 30 décrit superbement l’émergence de cette beauté nue de 20 ans qui éblouit. L’écrivain, frappé par la lumière corporelle de ce jeune homme sorti de la vague (comme Aphrodite), décide de l’utiliser pour se venger de la gent féminine qui l’a toujours déçu, après trois divorces et un chantage. L’hypocrisie sociale est un chatoiement d’apparences et de conventions, d’aides et de trahisons, que Mishima expose très bien. Mais l’histoire explore plus loin, c’est dire sa complexité. Nous sommes entre Socrate et Alcibiade, le pur esprit parce trop laid et le corps en fleur dans toute sa séduction. Le premier a au fond peur de la vie, qu’il conceptualise et rend abstraite pour s’en sauver ; le second est tout entier dans la vie immédiate, le désir et l’allure. Par sa manœuvre, « Shunsuké avait alors tenté de créer une œuvre d’art idéale, telle que, de toute sa vie, il n’avait pu en concevoir. Une œuvre d’art suprêmement paradoxale, défiant l’esprit au moyen du corps et défiant l’art au moyen de la vie… » p.477.

Reproduction, © Bloomsbury Auctions

Yûichi, le double physique idéal de Mishima, fait semblant d’aimer une femme, Yasuko, tout comme l’écrivain dans sa vie réelle, mais son corps ne ressent aucun désir ; son amour est tout spirituel, affectif. Il lui donne un enfant, une petite fille, et Shunsuké le pousse à se marier pour donner le change à la société, tout en profitant de sa liberté de mâle. « Soyons sérieux ! Un homme peut épouser une bûche ou un réfrigérateur. Car le mariage, c’est une invention humaine ; et comme c’est un travail qui entre dans les capacités de l’être humain, il peut bien se passer de désir » p.40 La revendication du mariage gay n’était vraiment pas dans les mœurs des vrais homosexuels au temps de Mishima… Yûichi va donc attiser l’amour de Madame Kaburagi sans se donner, se donner à son mari comte Kaburagi sans le désirer, désirer de jeunes partenaires de 17 ans sans les aimer, et ainsi papillonner sans réussir à faire se joindre la sensualité et l’affection comme les « vrais anges dont la chair et l’âme sont indistinctes » p.107. Car Mishima est plus présocratique que socratique, il ne sépare pas les sens de l’esprit : « Aucune pensée, aucune idée, si elle est dépourvue de sensualité, n’est capable d’émouvoir » p.271. Idée très nietzschéenne, d’autant que son héros Yûichi reste foncièrement innocent, se contentant d’être, comme un aimant, sans introspection ni responsabilité. La beauté n’a nul besoin de commentaire, elle règne en silence.

« La morale des Spartiates était esthétique, comme dans toute la Grèce antique. (…) Dans la morale antique, qui était simple et énergique, le sublime se trouvait toujours du côté du subtil, le ridicule toujours du côté du sommaire. Or, de nos jours, la morale est séparée de l’esthétique. Selon un vil principe bourgeois, la morale est alliée à la banalité et au dénominateur commun de l’humanité. La beauté est devenue un mode d’être excessif, vieilli : elle est sublime ou ridicule. De nos jours, ces deux termes signifient la même chose » p.375. C’est dire combien, à 25 ans déjà, Mishima se voulait aristocrate de l’existence, anti-bourgeois et anti-démocratique parce que contre la banalité du correct venu des États-Unis (correctness).

Il retrouve la tradition des pages samouraïs, dévoués à leur maître dès leur plus tendre adolescence. « Il s’agissait moins d’amour que d’une fidélité sensuelle, du plaisir du dévouement et du sacrifice imaginaire de soi » p.390. En bref une sorte de romantisme, auquel Mishima sacrifiera lui-même à 45 ans par son suicide exemplaire. « Tout ce qui est faible en ce monde, tout ce qui est sentimental, tout ce qui est éphémère, la paresse, la débauche, l’idée de l’éternité, la conscience d’un ego immature, la rêverie, le dogmatisme, le mélange d’un orgueil extrême et du dénigrement de soi-même, la prétention au martyre, la plainte, et parfois la ‘vie’ elle-même… dans tous cela, il reconnaissait les ombres du romantisme » p.473. Ce discours du vieil écrivain Shunsuké résonne comme un autoportrait de l’artiste Mishima, le développement lucide de son existence même. C’est dire combien la carapace de muscles et d’œuvres écrites que s’est forgée Mishima n’ont pas su apaiser sa nature inquiète, mal aimée et mal éduquée durant l’enfance. Ce pourquoi son regard est aigu sur ses semblables, son imagination fertile en complexité humaine, et sa conception de la beauté une réconciliation entre l’homme et la nature. « La beauté est la nature chez l’homme, la nature placée dans des conditions humaines » p.490. Le rôle de l’écrivain est de la révéler sans la pervertir par l’abstraction socratique.

Pari tenu. Un gros roman touffu et bien mené, qui vous fera découvrir le vrai Japon au-delà des apparences, et une âme universelle dans son humanité.

Yukio Mishima, Les amours interdites (Kinjiki), 1951 revu 1952, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard 1989 et Folio 1994, 591 pages, €8.27

Les numéros de page indiqués dans le billet font référence à l’édition Gallimard 1989 en 498 pages.

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Anatole France, Thaïs

anatole france thais

Thaïs est une courtisane. Trop belle et mal aimée durant son enfance à Alexandrie, « elle se donna avant l’âge à des jeunes garçons du port » – elle avait 11 ans. Mais Alexandrie est ce bouillon de cultures romain où fermente l’Occident naissant dans un Orient qui meurt. Juifs et Grecs côtoient Levantins et Égyptiens dans une atmosphère futile et inquiète, propice aux croyances les plus folles. La vie vivace résiste encore et toujours aux doctrines de la souffrance. Il y a là message, en cette fin de siècle (1890) trop rationaliste mais travaillé de hantises. Thaïs résume en elle toutes les séductions du temps : femme, comédienne, putain, orientale. Elle est celle par qui tout est permis, la luxure comme la foi.

Anatole France était marié et amant de Madame de Caillavet, bien plus cultivée et sensuelle que sa femme. La maîtresse encouragea l’œuvre et Thaïs est un hommage qui reprend un vieux conte copte. Oh, certes, les cathos intégristes du temps, déjà fâchés de la république, ont manifesté dans les revues littéraires contre ce blasphème qui mêlait sexe et religion. Car Thaïs fut sauvée par la foi, tandis que son sauveur, le moine anachorète du désert Paphnuce, s’est abîmé dans les œuvres du diable.

Thaïs fut sauvée car, bien qu’ayant depuis l’enfance brûlé sa chandelle par les deux bouts, elle a reconnu ce qui meut toute sur la terre : le désir. Sans désir, nulle action, nulle connaissance, nul art, nulle science. Le désir est sexuel, mais pas seulement ; il est curiosité pour l’autre, goût pour l’ailleurs, conquête de l’impossible – tout ce qui compose le bonheur. Même l’épicurien Nicias, ami d’études de Paphnuce, n’est pas heureux car il ne réalise pas la vie même en ne connaissant rien aux vrais désirs. Pour lui tout reste tempéré, modéré, illusoire. Les humains n’étant pas des dieux, abolir les passions et les instincts ne se peut. C’est nier l’humain, choisir l’abandon, la mort, le néant. Ce n’est pas suivre la voie de Dieu, montrée aux hommes par son Fils unique Jésus.

Ce pourquoi les anachorètes qui se macèrent au désert, croyant vivre déjà hors de cette vallée de larmes, ne sont pas des hommes mais des rebuts. Ils sont des hommes déchus, en proie aux tentations des anges déchus que sont les démons. Le refoulement du désir aigrit et ferme l’esprit au réel. La maîtrise des désirs passe par leur reconnaissance et leur bon usage, pas par leur refus névrotique. C’est ce que dit Palémon, gai vieillard qui cultive son jardin en philosophe, à Paphnuce dévoré d’austérités.

N’est-ce pas par orgueil que ce moine quitte le désert pour la ville, afin d’aller arracher la courtisane la plus belle aux griffes du sexe ? Il va réussir, certes, et l’on saura pourquoi en écoutant son enfance. Mais il se prend pour Dieu et cet excès le perdra. « Il bondit, se dressa devant elle, pâle, terrible, plein de Dieu, la regarda jusqu’à l’âme, et lui cracha au visage ». Une telle haine de l’autre ne peut cacher qu’une haine de soi. Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre, exhortait pourtant Jésus. Lorsqu’on est « plein de Dieu » on n’est plus en soi, et le soi finit par vous rattraper lorsque Dieu s’éloigne. Car nul ne peut être rempli de Dieu constamment durant cette vie – l’être humain n’a pas été créé pour s’abolir, mais pour s’accomplir.

C’est ce que ne comprend pas Paphnuce, battu dans la foi par un fol, Paul le Simple, une innocence qui « voit » par le cœur bien mieux que par la raison tordue de désirs refoulés. Paphnuce devient néphélococcynien (une ville des nuées qui intercepte les offrandes aux dieux chez Aristophane). Pour se punir, Paphnuce se juche en haut d’une colonne et prend à lui tous les péchés du monde. Ne se prend-t-il pas pour le Christ ? Les mendiants, les malades et les illuminés affluent, une ville se crée. Le bouc émissaire s’enfle de sa souffrance pour se glorifier. Jusqu’à Satan, qui lui montre l’étendue à ses pieds, comme il a tenté Jésus au désert. Orgueil, tourments de luxures et doutes, est-ce cela vie bonne ? cela la vie grande ?

Thaïs, qui a vécu, connait l’espérance et la crainte plus que l’orgueil ; l’amour total plutôt que la luxure avec chacun ; la foi unique plutôt que le doute perpétuel. Mais pour trouver la voie, il faut d’abord vivre et ne rien refuser. Albine, la mère abbesse, est bien plus sage que le moine Paphnuce : « j’ai pour règle de ne point contrarier leur nature ». Tout excès est orgueil car qui sait les desseins de Dieu ? Thaïs : « Mais pourquoi l’offenserions-nous ? Puisqu’il nous a créés, il ne peut être ni fâché ni surpris de nous voir tels qu’il nous a faits et agissant selon la nature qu’il nous a donnée. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prête bien souvent des idées qu’il n’a jamais eues. (…) Qui es-tu pour me parler en son nom ? » Tous les intégrismes sont contenus dans cette phrase : leur haine née d’un incommensurable orgueil, leur vanité de se prendre pour le glaive de Dieu – comme s’il en avait besoin, le Tout-Puissant… Les femmes sont plus sages que les hommes en ces matières, montre Anatole France : « Aussi les femmes qui, d’ordinaire, sont moins réfléchies, mais plus sensibles que les hommes, s’élèvent-elles plus facilement à la connaissance des choses divines. »

Thaïs est un conte comme la vie est un songe. Il montre que la folie et l’imagination supplantent trop souvent la raison ; que l’ignorance emplit de foi plus que la science ; mais que chaque fois le second doit dompter le premier pour le faire servir la vie. « Les uns cherchent la beauté éternelle et ils mettent l’infini dans leur vie éphémère. Les autres vivent sans grandes pensées. Mais, par cela seul qu’ils cèdent à la belle nature, ils sont heureux et beaux et, seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire à l’artiste souverain des choses ; car l’homme est un bel hymne de Dieu ».

Anatole France, Thaïs, 1890, Dodo Press 2008, 148 pages, €9.37 (ou format Kindle €2.35)

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Yasunari Kawabata, Le grondement de la montagne

yasunari kawabata le grondement de la montagne

Un homme dans la soixantaine, marié et père de famille, ressent de plus en plus les approches de la mort. Celle-ci surgit inopinément comme un tremblement de terre, par un grondement sourd dont on ne sait s’il vient de la mer ou de l’intérieur de soi. La terre, cette mère nature, rappelle à elle son enfant. C’est le moment de regarder en arrière, de faire un bilan de l’existence.

Shingo est marié à une femme laide et qui ronfle la nuit, mais il s’y est habitué. Il aurait préféré sa sœur, bien plus belle mais mariée ailleurs et emportée dans sa jeunesse. Ses deux enfants, Shuishi et Fusako, le garçon et la fille, sont décevants. Shuichi, marié à la ravissante jeunette Kikuko, la trompe effrontément avec une marchande de fleurs à qui il fait un enfant qu’elle veut garder pour elle. Kikuko, délaissée, refuse l’enfant de Shuishi et se fait avorter sans rien dire à personne. Fusako s’est mal mariée avec un mafieux qui vient de se suicider avec sa maîtresse et lui laisse deux petites filles. Des deux petits-enfants de Shingo, l’aînée est méchante et cruelle, comme seules les fillettes de 5 ans peuvent l’être quand on ne les aime pas. L’autre est un bébé.

Le vieux Shingo, dans ces années 1950 où le Japon s’américanise, rêve devant un masque de Nô représentant Jigo, l’éphèbe éternel, qu’il a l’étrange désir d’embrasser, amoureux de sa jeunesse. Il songe en passant qu’il aimerait bien refaire une vie avec sa belle-fille. Elle est attentionnée, fragile et affectueuse. Elle prend les choses comme elles viennent, comme il se doit, sans illusion. C’est elle, Kikuko, qui introduit même à la maison de Kamakura, dans la banlieue campagnarde de Tokyo, le rasoir électrique et l’aspirateur, ces deux symboles de la modernité occupante. Un article de journal apprend que des graines de lotus datant de 50 000 ans viennent de refleurir sous les attentions d’un botaniste… Le lotus n’est-elle pas la fleur de Bouddha ? N’est-ce pas un message selon lequel tout reste pareil, éternellement renouvelé mais avec le même élan de vitalité vers la lumière ?

Le romancier évoque la vie quotidienne à la maison, au travail, les relations entre mari et femme, fils et maitresse, mère et fille. Shingo est déçu de la vie, c’est le début de la vieillesse. Bientôt il aspirera à quitter ce monde pour rejoindre la nature qui fait mourir et renaître la vie sans cesse et sans état d’âme. Cette indifférence de la nature est l’essence même du zen, cette voie bouddhiste qui imprègne le Japon traditionnel et dont Kawabata est féru. Ce pourquoi les humains lassés des querelles de famille contemplent avec délice les cerisiers en fleurs, les érables rouges, les larges fleurs-soleil de tournesol, le grand serpent de deux mètres à demeure sous la maison, la chienne Teru qui vient mettre bas. La vie de chacun n’a aucune importance, ce qui compte est qu’elle s’inscrive dans le grand livre naturel.

La jeunesse aime bien se faire des illusions sur son avenir. Et puis l’existence passe, et le réel est moins beau que rêvé. L’épouse n’est pas celle qu’on aurait désiré, les enfants ne sont pas d’autres soi-même, les collègues de l’université s’encroûtent et ressassent. Le grondement de la montagne, sorte de Surmoi interne qui prend la voix de la terre qui se fend, est là pour rappeler combien l’existence est éphémère, que le rêve n’est jamais la réalité, que tout change sans cesse et pas comme on voudrait – et qu’il faut l’accepter. Un certain bonheur est à ce prix.

Ce roman vient du Japon d’avant, mélancolique et humain, très décalé par rapport à notre époque occidentale de fébrilité et de zapping. Mais qui repose en posant les vraies questions de la vie et de la mort, des relations humaines et du sens de la nature.

Yasunari Kawabata, Le grondement de la montagne, Albin Michel 1969, 264 pages, €13.11

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Pékin 1993, quartier des antiquaires

Les éléments féminins de notre groupe repartent à l’assaut de la soie. Un ami âgé voudrait visiter le quartier des antiquaires Liulichang et je le suis. La rue est pittoresque. S’y ouvrent des boutiques à la façade de bois traditionnelle, décorée. Nous croisons partout des Chinois à vélo. Passent dans la rue des jeunes filles fraîches, peu apprêtées, qui rient à ce que leurs baratinent leurs jeunes brutes d’amants. Eternels moment de la séduction, observés ici en langue étrangère : capter l’attention, baratiner, puis pousser vers la couche sont les trois moments de toute drague, quel que soit le pays.

Liulichang antiquaires pekin 1993

L’ami est dans son élément : papiers découpés, dessins à l’encre de Chine, albums, estampes anciennes de type « image d’Épinal », il trouve toutes ces choses qu’il aime et il est heureux. Juste avant la fermeture obligatoire de 17h30, il achète plusieurs pochettes de papiers découpés aux couleurs vives et deux estampes populaires pour dix yuans chacune. Je remarque pour ma part un dessin sobre dont j’admire la beauté. Il reprend le thème très classique du garçon juché sur le dos d’un buffle traversant une rivière. Mais la composition est très équilibrée, le garçon sur la gauche, en tunique de paysan, les longues cornes du buffle horizontales sur l’eau, et les branches de saule pendantes sur la droite. Je demande le prix : « famous chinese artist, still alive : 36 000 yuans ». Mes goûts sont onéreux.

gamin sur buffle dessin

Nous revenons à pied par les ruelles. Le débouché de la place Tien An Men nous paraît d’autant plus incongru. Éclairée, immense, vide, la place symbole du maoïsme apparaît pour ce qu’elle est au sortir de la ville chinoise : une gigantesque table rase. Pour construire quoi ? Rien de probant à aujourd’hui, puisque l’on ne parle que de desserrement démocratique et d’ouverture au marché, autrement dit la restauration d’un ordre ancien, extérieur à la Chine, que Mao visait justement à éradiquer.

Liulichang vitrine pekin

Ce vide me rappelle l’essai de François Jullien, Éloge de la fadeur, paru en 1991. Pour les Chinois, la fadeur est la saveur du neutre, au départ de tous les possibles. « Le mérite de la fadeur est de nous faire accéder à ce fonds indifférencié des choses ; sa neutralité exprime la capacité inhérente au centre. A ce stade, le réel n’est plus « bloqué » dans des manifestations partiales et trop voyantes ; le concret devient discret, il s’ouvre à la transformation. » Peut-être faut-il considérer la place Tien An Men et la période maoïste comme une « fadeur » qui brise l’immobilisme ancien pour s’ouvrir à toute transformation propre à la Chine ?

Liulichang pekin hutong 1993

Le paradoxe est que Tien An Men signifie « porte de la paix céleste », symbole d’immobilité dans l’équilibre. Confucius valorisait déjà le juste milieu non comme une médiocrité à égale distance de tous les extrêmes, mais comme la valeur centrale du neutre, ce qui ne penche pas plus dans un sens que dans un autre mais garde complète en soi sa capacité d’essor. L’efficacité est toujours discrète, d’où sa louange de la réserve, de la vertu modeste. Tout le contraire de Mao, quand on y réfléchit : le stratège fait évoluer la situation antagoniste de proche en proche, d’une façon quasi insensible, de sorte que la victoire progressivement acquise ne s’impose jamais comme un haut fait. Tien An Men représente bien l’ambivalence de la Chine : le vide du neutre, mais aussi l’éradication hautement revendiquée. Où l’on retrouve l’orgueil chinois : le souci de protéger son identité, la peur du ridicule, le sens de la « face » ; mais aussi son contraire, le vieux complexe de supériorité historique, morale, impériale.

Pekin Tien an men 1993

Ce soir, nous dînons original. Nous montons au septième étage de l’hôtel pour déguster du canard laqué. Nous n’aurons pas accès au « banquet » de canard laqué car l’heure est trop tardive. Les Chinois mangent tôt parce qu’ils se lèvent tôt et que l’administration l’exige ainsi (pourquoi « servir le client » puisque l’on est fonctionnaire salarié et que « le client » n’existe pas, mais seulement des « usagers »). Nous avons accès au canard en lamelles, avec sa peau croustillante, que l’on déguste dans des crêpes avec une branche de civette, le tout trempé dans une sauce brune épaisse. Nous ajoutons des pois mangetout étuvés et des nouilles frites. Nous effectuons ainsi un délicieux repas traditionnel pour 72 yuans par personne, alors que l’insipide riz-légumes, tarte et capuccino nous était revenu à 63 yuans ce midi.

Nous terminons ce séjour à Pékin au bar chic de l’hôtel à écouter du piano en sirotant un cognac, pour écluser nos derniers yuans inchangeables. Je les termine sur deux petits bols de porcelaine fine moins chers qu’un repas, que j’offrirai à mon retour, marchandés pour soixante yuans les deux. Il est vrai que la boite en carton recouverte de tissu, qui les contient, est bien fanée.

chat endormi gravure chinoise

Le guide chinois nous souhaite un prompt retour de façon fleurie, avec beaucoup de « bon ! » et de « voilà », expressions qui émaillent sa conversation d’habitude. Nous quittons Pékin la reconstruite, la ville sans oiseaux, et sa poussière. Nous longeons l’autoroute en construction qui symbolise ce premier abord de la Chine : un chantier qui n’avance pas, où une armée de travailleurs fait la pause pendant que quelques-uns sont au labeur – à la socialiste (qu’importe de se presser puisque nous serons de toute façon payés pareils).

FIN

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Elisabeth George, Le rouge du péché

Elisabeth George Le rouge du peche

Cette fois ci, Élisabeth George vous offre le crime parfait. Non qu’on ne trouve point le coupable ! Après de multiples sondages dans le passé et enquêtes sur les liens du présent, le lecteur et les personnages savent pertinemment qui il est. Mais aucune preuve ne permet de l’inculper. Limites de la justice, carences de la police, impuissance des hommes, Élisabeth George joue avec le genre policier et renouvelle le récit. ‘Careless in red’ pourrait se traduire par ‘Négligence en rouge’ ou ‘Carences rouges’. Le rouge est en effet la couleur de la veste du garçon assassiné ; la couleur du foulard et des escarpins de sa pute de mère ; la couleur de la passion et de la vengeance.

Nous sommes en Cornouailles, cette Californie du sud de l’Angleterre. Thomas Lynley, commissaire en disponibilité de New Scotland Yard, randonne depuis 40 jours après que sa femme Helen enceinte de leur fils eût été tuée à Londres pour rien par un Noir de douze ans (‘Anatomie d’un crime’, déjà chroniquée sur le blog).

Il découvre un cadavre de jeune homme au pied d’une falaise de schiste, une escalade qui s’est mal terminée. Le gamin a 18 ans et deux passions : le surf et la baise. Il y est athlétique, énergique entre les jambes mais rien entre les deux oreilles comme le dira l’une de ses amantes. Mais (préjugé bien américain) quoi faire en Cornouailles hors le surf et la baise ?

Probable signe des temps, cette quasi décennie néo-conservatrice de George W. Bush rend Élisabeth McCabe, dite George, bien plus américaine qu’anglaise. Elle décrit ici la vieille Europe du ton neutre et supérieurement amusé de l’ethnologue devant les Bororos. La litanie des prénoms régionalistes est pour quelque chose dans cet exotisme : Santo, Benesek, Madley, Daidre, Kerra, Dellen, Tammy, Selevan, Jago, Edrek, Gwynder… L’Angleterre, désindustrialisée – la City et le désert anglais – ne survit chichement que de petit artisanat de service (planches de surf sur mesure, tourisme sportif, pâtés chauds, chambres d’auberge, journal local) et d’administration (médecine, école, police). La population n’y vit que pour le sexe. Dès 13 ou 14 ans, les jeunes font ça sur la plage ou dans les grottes, « nus ou à demi-vêtus » comme le précise on ne sait pourquoi l’auteur. Dès 17 ou 18 ans, l’activité devient frénétique, tirant en permanence tout ce qui bouge. Le vocabulaire prend son ampleur : clouer sur le matelas, fourrer, niquer, baiser, se faire, farcir – « prendre son plaisir » en est presque bénin. Il y a comme une obsession américaine de femme puritaine mûre (from Ohio) pour les galipettes ‘hétéro only’ des jeunes anglais dans ce roman 2008.

Rien d’étonnant à ce qu’intervienne l’autre symptôme du mal américain : l’obsession biblique, style Ancien testament. Ce pourquoi la traduction française arrangée du titre n’en tord pas le sens, pour une fois. Les références au Bien et au Mal commandés par le Livre y sont constantes, depuis le rouge putassier et le paiement du péché sexuel jusqu’à l’œil pour œil de la vengeance ultime. Comme si l’Angleterre était un pays cagot et bigot à l’égal des États-Unis de Bush ! On ne dira jamais assez combien le 11-Septembre et la décennie bushiste ont tordu la mentalité américaine dans le sens de la névrose obsessionnelle. Cela se voit dans les romans de la période, dont celui-ci.

Reste qu’Élisabeth George est une professionnelle. Elle a un grand talent de conteuse. Malgré le nombre de pages (791), on se surprend à passer deux heures sans lever les yeux, attiré et séduit par le talent de la romancière. L’auteur a créé un écheveau de personnages, une dizaine, qu’elle toronne en une histoire multiple où chacun réagit sur chacun. A chaque rupture de séquence, on a envie d’en savoir plus. L’enquête elle-même n’est pas un modèle du genre, Lynley et Havers (héros habituels des romans de George) n’intervenant que pour la figuration, l’inspecteur local Bea – une femme de la cinquantaine – se dépatouillant comme elle peut des brêles qu’elle a sous ses ordres, de la glu des citoyens qui se connaissent tous et de son intendance de femme divorcée avec fils ado.

L’important est la psychologie. C’est ce qui fait qu’on l’aime. Elisabeth George réussit une belle empathie avec les personnages les plus divers, ramenant leurs faits et gestes aux grandes passions humaines : le rapport père-fils, mère-fille, grand-père et petite-fille, adulte-adolescent, garçon-fille à l’âge pubère, vieux beau-ménopausée avec besoins, etc. Il y a de l’amour et de la haine, des regrets et des pleurs, des résiliences surprenantes et des missions manquées. Le tout forme une tragédie, moins grecque que talmudique, dont le message est : il n’y a pas forcément de justice et souvent les innocents payent… pour rien. Encore qu’ils ne soient jamais vraiment innocents ! Vous avez dit péché « originel » ?

Élisabeth George, Le rouge du péché (Careless in red), 2008, Pocket octobre 2009, 791 pages, €7.98 

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Méliandre Stern, Les étoiles de Tareth 1

Méliandre est une fille de l’Essonne qui n’a pas vingt ans et publie déjà son premier roman. Une épopée échevelée d’heroic fantasy un peu bizarre, pleine d’action et d’imagination. D’une famille de « cultureux » comme on dit en province, Méliandre appartient aux grands lecteurs par hérédité. Son prénom, déjà, a l’originalité de ne pas être référencé dans les sites d’orientation des parents. On dit que l’auteur commence des études d’histoire bien qu’elle mêle allègrement prénoms grecs et langue « runique » dans un pays imaginaire aux noms slaves et au paysage mésopotamien. Métissage culturel très tendance, chaos historique dû à la déstructuration de l’Éducation nationale, nous sommes au présent, dans un temps « ancien » avec chevaux, arcs et épées mais nous ne savons rien d’autre.

L’histoire est celle de six adolescents d’un petit village, enfuis pour échapper aux sbires du Gouverneur. Mais ils seront arrêtés, emprisonnés, torturés. Ils s’évaderont, seront rattrapés, passés au fil de l’épée… mais comme ils ont neuf vies, survivront. Les personnages sont très jeunes, 12 à 19 ans semble-t-il, mais ils ne sont jamais décrits, pas même comment ils sont vêtus (sauf une pintade, fille de gouverneur). Ils pourraient être attachants si l’on en savait un peu plus sur eux, ce qu’ils sont, ce qu’ils pensent, qui ils aiment. C’est ainsi qu’un gamin de 13 ans se retrouve « un poignard dans le torse »… Étrange façon de dire : on ne parle de torse que lorsqu’il est nu, serait-ce le cas ? Sinon on dit poitrine ou dos, ce qui est plus précis. Le lecteur adulte a l’impression de suivre par écrit un jeu vidéo où les rôles sont incarnés par des personnages standards : le Voyant, le Guerrier, le Magicien…

Divers tropismes montrent que l’auteur a été très influencée par les séries américaines. Les filles ont naturellement un plus beau rôle que les garçons, féministe militant oblige. Dommage qu’elles ne soient pas plus consistantes. Comment aimer de telles poupées Barbie, même prénommées Électre ou Mira ?

Rêve étasunien de la jeunesse actuelle pour l’au-delà du réel, chacun est doté par hérédité de « pouvoirs » sans qu’il en soit pour rien. Pas d’initiative, pas de courage, la simple mécanique des gènes qui le « font » lire l’avenir ou être habile aux armes. L’imprégnation de la mentalité d’outre Atlantique transpire nettement dans ces déterminations : chacun n’est-il pas « de naissance » ci ou ça, gros ou mince, homo ou hétéro, pervers ou normal…? Toute la recherche psy américaine se focalise sur « le gène » qui va tout expliquer.

Autre fascination d’époque : la torture et la mort. On ne compte plus les pages où les filles ont les extrémités écrasées, les os brisés, les oreilles arrachées, après que « toute la garnison » leur soit passée dessus. Pas les garçons, ce qui est étrange, à moins qu’ils soient épargnés par l’auteur fille parce qu’ils sont trop jeunes ? Les hommes, cependant, sont volontiers dénudés, liés, tailladés, les plaies enduites de vinaigre et enfin brûlés vifs avec le bois du coin…

Défauts de la mode et du premier roman, dira-t-on, ce pourquoi nous sommes indulgents. Il reste une épopée qui se lit avec plaisir si l’on se laisse emporter par le galop de l’action, en « oubliant » l’absence de profondeur et la profusion massive de personnages qui embrouille. Peut-être les tomes suivants seront-ils plus mûrs, moins jetés comme scénarios de série télé et plus écrits, laissant moins place aux rôles standard au profit d’être humains plus véridiques ? Il ne s’agit pas d’écrire aujourd’hui comme Flaubert, mais de donner un peu de consistance aux héros, de façon à ce que le lecteur les aime.

Un bon point : l’absence totale de faute de français et d’orthographe. On ne peut pas en dire autant de tous les livres de l’éditeur et c’est à marquer.

Il demeure que l’on est touché de l’inventivité de cet univers onirique. Pour un premier roman, écrit à moins de vingt ans, c’est une réussite. Peut-être en calmant un peu les chevaux de l’imagination, en lui tenant mieux la bride par des rajouts qui éclairent (ainsi écrivait Balzac), en donnant plus de consistance aux personnages par des descriptions, des états de pensée, des anecdotes édifiantes sur leur caractère, en remplissant un peu plus le canevas de l’aventure – peut-être la suite sera-t-elle mieux réussie ? Relire le Seigneur des anneaux (le livre) serait probablement de bon conseil.

Mais n’hésitez pas à passer une heure dans le livre de Méliandre, elle mérite des encouragements.

Méliandre Stern, Les étoiles de Tareth 1 – Les monts perdus, juin 2012, éditions Baudelaire, 136 pages, €12.83

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