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Chantier archéologique d’Étiolles 1972

« Le gisement que vous fouillerez se trouve dans un champ qui descend en pente douce vers la Seine, proche des deux villages d’Étiolles et de Soisy-sur-Seine, mais dans un site champêtre. » C’est ainsi que la circulaire administrative décrivait le chantier dans lequel nous, jeunes de l’Essonne, allions fouiller durant le mois de juillet 1972. Cela fait 40 ans déjà que le ramassage de surface de l’automne 1971, effectué par le club de la SNECMA à Corbeil (Société Nationale d’Étude et de Construction de Moteurs d’Avions) a mis en évidence lors des labours la présence massive de silex taillés.

Le champ descend toujours en pente douce vers la Seine, mais le blé vert qui nous avait accueilli est désormais éradiqué, l’endroit clôturé, et un bois a poussé tout seul. La nature reprend ses droits très vite… Le Ministère des Affaires culturelles – ainsi nommé à l’époque – a décidé d’entreprendre une campagne de fouilles, financées par le Conseil général du département. Le chantier dure encore… Il est l’un des plus riches du bassin parisien sur les restes du Magdalénien final, vers 13 000 avant notre ère.

Premier jour, début juillet 1972, un carré du champ est fauché, une tente installée, aux pans relevés pour avoir la lumière. Il pleut… Mais très vite revient le soleil de juillet. Nous creusons à la pioche et emportons la terre à la brouette, torse nu car il fait chaud et la jeunesse irrigue nos corps. Très vite sont dégagées les dalles de pierre calcaire et quelques éclats de silex manifestement taillés. Ce sont le plus souvent les poubelles de l’histoire car les éclats utiles ont été façonnés en outils puis emportés. Je ne tarde pas à découvrir un éclat allongé dont je me souviens encore : il est en silex brun bordeaux sombre. Le spécialiste de préhistoire (à un peu plus de 16 ans, je n’y connais rien), s’exclame alors : « un burin dièdre sur troncature concave ! » Bien que ce soit de l’hébreu pour moi, j’ai le sentiment d’avoir contribué à l’avancée de la science.

Nous sommes une quinzaine de jeunes du département flanqués d’étudiants en archéologie de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Nous encadrent Yvette Taborin, professeur de préhistoire à Paris 1, Nicole Pigeot qui entreprend un DEA (master 2) et Monique Olive, en maîtrise de préhistoire (master 1). Philippe Soulier, en cours de thèse, reste une bonne semaine en renfort, mais il ne tarde pas à partir sur un autre chantier.

Les trois adultes qui nous mènent, nous les appelons gentiment « le matriarcat ». On dit en effet qu’avant la sédentarisation, les groupes humains adoraient volontiers une déesse de la fécondité (exemple Lespugue) et étaient menés par les femmes. Cette conception du XIXe siècle reste anthropologiquement peu probable, aucune société humaine historique connue n’ayant fonctionné sous ce régime. La transmission des biens ou du nom peut se faire par les femmes, le pouvoir jamais. Il n’en reste pas moins que la thèse reste à la mode chez les féministes, notamment américaines, et que Jean M. Auel, auteur femme de romans préhistoriques, s’en fait l’ardente propagandiste dans ses œuvres.

Mais elle n’a encore rien écrit en 1972. L’époque est plutôt à Rahan, une bande dessinée qui vient alors de sortir. Elle met en scène un beau jeune homme des temps préhistoriques, blond et musclé pour titiller les femmes et se faire admirer les ados. Une sorte de Tarzan solitaire à qui il arrive plein d’aventures avec des lions des cavernes ou des tigres aux dents de sabre, des groupes humains hostiles, des inventions lumineuses. A Étiolles, sur le site, nous rêvons le soir venu aux « mammouths galopant dans la plaine » qu’auraient pu voir les hommes préhistoriques 13 000 ans avant nous. De fait, nous trouverons dans le sol, plutôt bien conservée, une omoplate d’un mammouth sur le sol archéologique, à un mètre environ sous nos pas.

Une fois le sol remué chaque année par la charrue dégagé (une trentaine de cm de profondeur) commence la fouille fine. Nous abandonnons pioche et pelle pour la truelle et la pelle à poussière. Une fois un objet découvert (silex taillé, os ou pierre rougie au feu), pas question de le bouger. Il nous faut le dégager au grattoir de dentiste (une spatule d’acier) et nettoyer au pinceau. Les objets laissé ainsi en place nous permettront, une fois le sol archéologique entièrement dégagé, d’avoir une vue sur les restes du campement.

Après une suite de dalles calcaires plus une moins plates, appelées un temps « le chemin gaulois » faute de silex découverts, nous ne tardons pas à atteindre un sol tapissé de silex. Ce sont des déchets de taille, le noyau de silex brut étant importé de carrières situées à une dizaine de km, avant d’être dégrossies, puis débitées suivant un ordre précis. Il s’agit, pour le tailleur, de dégager un plan de frappe plat, duquel il va dégager, par effet de levier et frappe indirecte, des lames de silex d’une longueur suffisante pour façonner des outils. Chaque lame brute sera ainsi retaillée d’encoches, de dentelures ou de retouches pour en faire un burin, un perçoir ou un grattoir. Ces termes modernes servent à donner l’usage présumé des outils ainsi finis : une pointe, une extrémité renforcée ou un large côté préparé, le tout étant emmanché sur une perche par une colle végétale.

Une fois le sol dégagé, les photos prises, commence le démontage des trouvailles. Chaque objet (silex, pierre et os) est enlevé, marqué et mis en sachet, une fois porté sur un plan à l’échelle (ou une photo verticale). Un numéro lui est donné et sur une fiche de démontage sont portés divers éléments de son identité : altitude par rapport à un point zéro proche de la surface actuelle, coordonnées métriques, orientation du bulbe (l’endroit où il a été frappé pour être façonné), face plane supérieure ou inférieure, pente, etc. Ces détails, qui paraissent maniaques, ont pour but de bien situer l’objet dans l’ensemble et de permettre des reconstitutions ultérieures, via l’informatique ou l’œil avisé. Reconstituer ainsi un bloc de silex brut à parti de chaque fragment s’apparente à un puzzle, mais permet de montrer quelle trajectoire ont accomplis les éclats entre le moment de leur taille et le moment de leur trouvaille. De quoi en déduire que certains lieux étaient plus propices au dégrossissage, d’autres à la fabrication d’outils, d’autres enfin aux apprentis, probablement de jeunes garçons.

Très vite, l’imagination travaille. Vivant 24 h sur 24 sur le chantier sans week-end faute de moyens de transport, et en communauté assez homogène sous la houlette d’adultes légitimés par leur savoir, nous sommes heureux. Nous dormons sous la tente, faisons notre toilette au robinet du gymnase à une centaine de mètres, prenons nos repas sous une tente mess où chacun fait à tour de rôle cuisine et vaisselle. Notre groupe reconstitue un peu ce qui fut l’existence à l’époque, du vieux sage aux petits enfants, la majeure partie étant composée de jeunes encore non accouplés. Un lieu, un groupe, un projet : il n’en faut pas plus pour être humainement à l’aise. Comme si nous étions façonnés par les millénaires à vivre en bande de chasseurs-cueilleurs…

L’habitat mis au jour, et qui ne cesse de révéler d’autres étapes depuis, était probablement le campement provisoire de chasseurs de rennes. Ces animaux migrent chaque année en fonction de la saison, vers le sud quand il fait plus froid, vers le nord quand les chaleurs arrivent. Les hommes qui en vivent suivent les hordes. A cet endroit la Seine est moins difficile à passer à gué, une île s’érigeant en son milieu.

Au centre de l’habitation est le foyer, recouvert de pierres calcaires du bassin parisien qui gardent toute une nuit la chaleur (nous l’avons testé). Autour, probablement une tente de peaux, montée en cône sur des piquets de bois. Ni la peau ni le bois n’ont résisté au temps, mais subsistent sur la terre des « témoins négatifs », ces endroits sans rien, qui suggèrent que quelque chose est resté là avant de se décomposer, ce qui a empêché tout autre objet solide de s’y mettre. Des pierres brûlées, des os de cheval, de renne, un bois de renne, plus d’une tonne de silex… La récolte est fructueuse. De quoi passer les longs mois d’hiver et de printemps aux études ! Je reviendrai chaque année durant six ans sur ce chantier de ma jeunesse.

Chantier archéologique d’Étiolles, Route Nationale 448, face à l’IUFM (ex-couvent dominicain du Saulchoir).

Exposition PDF sur les fouilleurs d’Etiolles

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Louis-Ferdinand Céline, Nord

L’histoire romancée suit la mémoire, pas l’ordre chronologique. Nord se situe donc avant ‘D’un château l’autre’ dans l’existence Destouches, avant Sigmaringen (écrit cette fois sans le ‘e’ de Sieg). Le roman commence parmi les aristos décadents français en fuite à Baden-Baden en 1944 ; il se poursuit par un passage à Berlin sous les bombes alliées ; il se termine par le hameau de Zornhof (nom inventé) à une centaine de kilomètres au nord de la capitale du Reich. Nous sommes à l’automne 1944 et rien ne va plus pour l’Allemagne qui recule partout. Un attentat contre Hitler vient d’échouer. Dans le petit monde campagnard des villageois non mobilisés, d’objecteurs allemands, de prisonniers russes, de putes exilées de Berlin et de gitans, sous la houlette de hobereaux à particule, fermentent les passions. Passions de race, de classe, d’idéologie. Céline y est à son affaire. Il n’aime rien tant qu’observer en entomologiste la bassesse humaine en milieu fermé, avec la guerre aérienne comme tragédie.

L’auteur tresse comme l’osier. Il croise l’événement historique aux souvenirs amplifiés et déformés, ce qui survient et ce qui dérive dans sa pensée. Il raconte, invente, reprend. « Le mieux je crois, imaginez une tapisserie, haut, bas, travers, tous les sujets à la fois et toutes les couleurs… tous les motifs !… tout sens dessus dessous !… prétendre vous les présenter à plat, debouts ou couchés, serait mentir… la vérité : plus aucun ordre en rien du tout à partir de cet attentat [contre Hitler]… » p.318.

La débâcle de fin 44 dans le tremblement continu des Forteresses maîtresses du ciel a quelque chose d’un crépuscule des dieux. Pendant ce temps cosmique, les petites haines humaines recuisent, sans répit, dans la réalité terrestre. Autoritarisme rigide, frasques sexuelles, esclavage par le maître, vanité de vaincre, bouillonnent et éruptent dans le chaos. L’histoire se double d’une quasi intrigue policière où le village cherche à tout prix à accuser du meurtre des trois hobereaux haïssables les trois Français, parfaits décalques des haines et boucs émissaires propice à fusion retrouvée dans la débâcle. Ferdine, Lili et La Vigue (pour Louis-Ferdinand, sa femme Lucette et l’acteur Le Vigan) sont prévenus par des Français requis (hostiles au Reich et pas collabos). Le trio doit se montrer constamment aux côtés des autorités et sous les yeux du village durant la nuit des meurtres, de peur qu’on leur fasse un sort expéditif. Ce pourquoi ils trimballent partout en sac Bébert le greffe, le gros chat familier.

Les personnages, issus du réels mais réinventés par Céline, sont hauts en couleur. Céline les enprouste par la mémoire, les rabelaise par la gouaille, les santantonise par l’argot. Style matamore, héneaurme, épopée. Plus Malaparte que Flaubert, au fond, précurseur de San Antonio. Le Rittmeister, 80 ans, joue et fesse les petites filles polonaises aux robes légères et toujours pieds nus. Marie-Thérèse von Leiden aimerait bien du sexe, elle dont le mari est amputé des deux jambes. Kracht, vieux sergent de police, est raide et bon garçon comme un Teuton de caricature. Le médecin général SS Haas a la rondeur du pouvoir, le bras long et jouit de l’existence comme elle vient, tant qu’elle dure. Le pasteur est taré, les gitanes séductrices et rusées, les villageois hostiles aux étrangers. Pas facile de « collaborer » avec des xénophobes au nom de la xénophobie !

Des procès après guerre montreront combien Céline a joué avec les vraies personnes pour en faire des caricatures de tragédie, chargées en hystérie. Même Le Vigan est déformé en fol en Christ. Et le chat Bébert déclenche à lui tout seul la flak de Berlin en allant batifoler dans le parc SS (p.377). Mais qu’est-ce que « la vérité » ? L’énormité confortée par la toute-puissante Opinion ? L’époque élevait les « foâmmes » et rabaissait les « mômes ». Céline, lui, remet sur ses pieds l’ordre naturel : la beauté est dans le naturel môme, pas « dans les grands Illustrés de la Beauté »« les femmes sont déjà plus regardables.. ; je veux dire vétérinairement, à la façon saine et honnête dont sont jugés poulaines, lévriers, cockers, faisanes… ». Il objecte lui-même, allons, « les femmes ne sont pas que corps !… goujat ! elles sont ‘compagnes’ ! et leurs habits, charmes et atours ? à votre bonne santé ! si vous avez le goût du suicide, charmes et babil, trois heures par jour, vous pendre vous fera un drôle de bien !… haut ! court !… soit dit sans méchante intention ! ou vous passerez toute votre vieillesse à en vouloir à votre quéquette de vous avoir fait perdre tant d’années à pirouetter, piaffer… faire le beau, sur vos pattes arrières, sur un pied, l’autre, qu’on vous fasse l’aumône d’un sourire » p.478.

Beaucoup moins haché et éructant que les précédents, ce roman renoue avec le style du ‘Voyage’, mieux maîtrisé pour cibler l’émotion. La vérité sourd des mots par les décalages de vocabulaire, le parler cru, les trois points, les bruitages. « Je vous mène, je vous fais voir ». Et l’on suit. Le lecteur interpellé souvent, ramené au présent célinien des années 1950 puis remporté fin 1944 par le fil solfatare de la mémoire, est emporté par le torrent. ‘Nord’ se lit très bien.

La pression de la guerre met à nu les instincts : la peur venue du ciel, l’obsession de la bouffe, l’avidité sexuelle (que Céline appelle « l’instinct braguette »), les fantasmes pour l’enfance. Si le vieux hobereau attouche et sadise les petites filles, Céline admire plutôt les « enfants sauvages ». Ce sont les petits Russes prisonniers avec leurs parents à Zornhof. Ils courent pieds nus dans la première neige en portant des briques aux adultes, se bousculent, se battent, roulent en haillons défaits dans la boue, se relèvent en riant malgré les bombes. Il y a une capacité à jouer de l’enfance, à se refaire dans toutes les situations, qui séduit la vitalité de Céline. Dans chaque roman, il revient inlassablement sur « les mômes ».

Et ce ne sont pas les petits hitlériens blonds sportifs adulés de la Collaboration, qu’il aime. Ceux-là sont décrits au contraire comme agressifs et groupés, le pire de la foule ignare et lyncheuse. Une bande de 12-14 ans a cru voir en Céline et ses compagnons dans le métro de Berlin ces fameux « parachutistes » de la Propaganda parce qu’ils portaient des canadiennes. Ces hordes cracheuses de haine et griffeuses, réagissant comme des chiens de Pavlov aux images ancrées par la publicité nazie, ne peuvent être chassées que par de grands SS adultes, ce qui arrive heureusement. L’ordre hiérarchique règne. Céline fait de ces bandes d’enfance l’embrigadement politique par excellence, l’Opinion toute pure, fanatique et bornée, parfaite exécutante. Céline : « anarchiste suis, été, demeure, et me fous bien des opinions ! » p.394. Ce qui lui sera évidemment reproché par les groupistes, tant par les pronazis que par les zhéros-grands-résistants de la dernière heure. Comme le Tartre (Sartre).

L’enfance est l’âge d’innocence où l’existence est anarchiste et tout instinct. Avec elle on peut s’entendre. « Quand elle a fini d’être môme, l’humanité tourne funèbre, le film y change rien (…) là, dans les étendues à Zornhof, à travers patates, ça s’amusait énormément, marmaille nu-pieds… à coup de navets ! à coup de carottes ! filles contre garçons !… plus tard quand on a des chaussures, on a peur de les abimer… le bel âge on regarde à rien, pflac ! une beigne et une autre !… » p.410. Il écrit comme on cause, Céline, avec des onomatopées comics qui imagent le bruit. Lui le popu, né à Paname, n’a jamais été à l’aise en société. Car la société début de siècle est hiérarchique, figée en castes. Il faut être « né », hobereau ou bourgeois, le populo n’a qu’à obéir et subir sans rien dire. « Le vrai rideau de fer c’est entre riches et les miteux… Les questions d’idées sont vétilles entre égales fortunes… » p.417.

Louis-Ferdinand Céline, Nord, 1960, Romans II, Gallimard Pléiade édition Henri Godard 1974, 1272 pages, €50.35

Louis-Ferdinand Céline, Nord, Folio 1976, 625 pages, €8.45

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Haruki Murakami, La fin des temps

Nous sommes dans les années 1980 et ce qui préoccupe la société est le Big Brother informatique. L’ordinateur va-t-il un jour prendre le contrôle du cerveau ? Les données personnelles sont-elles pillables à merci par tout hacker un peu doué ? Va-t-on un jour manipuler les hommes à leur insu ? Un ingénieur informaticien n’est-il qu’un liseur de rêves enfuis ?

Dans l’univers Murakami, deux sociétés se partagent le pouvoir : System et les Pirateurs. Il expose la dialectique éternelle de la balle et de la cuirasse : quand l’une fait un progrès, l’autre suit. Cette course sans fin a quelque chose d’absurde, surtout si c’est la liberté humaine qui est en jeu.

C’est en effet d’absurde qu’il s’agit dans ce ‘1984’ orwellien écrit par un Japonais trentenaire. Conte surréaliste, un jeune homme banal de 35 ans, que sa femme a quitté depuis des années, remplit une mission de codage de données sensibles pour un vieux chercheur farfelu dont le laboratoire se cache dans les souterrains d’un immeuble de la ville. De quoi suggérer fortement l’image du Complot, tant la foule indifférente qui va travailler tous les jours ne soupçonne aucun des mystères de Tokyo : la lutte sourde des ténébrides contre tout ce qui vit à la lumière, le combat sans merci des informaticiens pour et contre le système, l’enjeu du contrôle humain…

Du jeune homme, on ne saura pas le nom. Il est la banalité même, interchangeable, homme machine. On lui a implanté une méthode de codage mental qui le rend à son insu manipulable en subconscient. Tous les autres cobayes sont morts d’un conflit psychique, pas lui. Il écoute de la musique, lit des romans, baise à l’occasion en saine gymnastique. Mais le Japonais moyen a plus d’un tour dans son sac : sa résilience, dirait-on aujourd’hui, lui fait concevoir un autre univers où ses contradictions trouvent leur logique. L’esprit même de Murakami, écartelé entre le Japon tel qu’il est et son décalage personnel qu’il résout par l’écriture.

D’où ces chapitres en parallèle où court une autre histoire. Autre versant de l’informaticien, l’arrivant dans une cité close de hauts murs. Entrent et sortent des licornes, animaux improbables dont un certain nombre meurt chaque hiver tandis que naissent des petits. Leurs crânes, conservés, enferment des rêves qu’un seul personnage dans toute la ville est capable de lire : le liseur de rêves – lui. Tout se déroule sans heurts ni passions dans une ville fermée pour l’éternité. Le « paradis » vu par Murakami n’est pas ce frais jardin peuplé de houris et d’éphèbes des peuples de la Bible…

On s’y ennuie. Votre ombre commence par vous quitter et, avec elle, la mémoire. Vous n’avez plus de cœur, ce qui évite tout incident, puisque les heurts entre humains ne sont que passionnels. Qui ne peut s’adapter est rejeté au fond de la forêt, en paria. Nous sommes chez Orwell, chez Huxley, dans l’URSS brejnévienne de ces années 1980 : un monde parfait est un monde sans passion où tout est rationalisé. « Cette ville parfaite n’a pu se former que parce que les gens ont perdu leur cœur. Ils tournent à l’intérieur d’un temps qui étend à l’infini leur existence parce qu’ils ont perdu leur cœur » p.442.

‘La fin des temps’ n’a rien à voir avec la fin du monde, seulement avec celle du narrateur. Son monde d’informaticien des années 1980 rejoint le monde imaginaire des licornes, la faute au vieux chercheur qui l’a formaté ainsi. Il est, ici et là-bas, fin du temps, rêve d’éternité peut-être. « Chacun a au fond de sa conscience un noyau dont il ignore le contenu. Dans mon cas à moi, il s’agit d’une ville. Dans cette ville coule une rivière et elle est entourée par d’épaisses murailles de briques. Les habitants de cette ville ne peuvent pas en sortir. Les seules qui peuvent sortir, ce sont les licornes. Elles aspirent en elles l’ego et la personnalité des habitants et vont les rejeter à l’extérieur des murs. C’est pourquoi personne n’a d’ego – de personnalité dans cette ville » p.479.

Outre l’idée de célébrer le roman de George Orwel ‘1984’ (écrit en 1948), le lecteur d’aujourd’hui notera la culture littéraire et musicale des années 1980 qui a disparu corps et biens : «  Combien y-a-t-il de types au monde capable de réciter les noms de tous les frères Karamazov, hein, je vous le demande ? » p.521. L’auteur n’hésite pas à évoquer Balzac, Stendhal, Proust, Joseph Conrad, les musiciens de jazz ou Bob Dylan, Bob Marley, Police… Il a d’ailleurs une vision de Bob Dylan assez juste : « on dirait la voix d’un petit enfant debout devant la fenêtre, qui regarde tomber la pluie » p.461.

Évoquons pour finir les errements de la traductrice qui confond volontiers droite et gauche et ne connaît rien aux voitures. Comment porter sa valise de la main gauche tout en pressant la main que sa copine a glissée dans sa poche gauche avec sa main droite ?… Comment confondre le poisson nommé turbot avec le compresseur des moteurs turbo ?… Mais que ces facéties involontaires ne vous gâchent pas le plaisir. Murakami vaut d’être découvert.

Haruki Murakami, La fin des temps, 1985, traduction française Corinne Atlan 1992, Points Seuil 2001, 528 pages, €8.07

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Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

Écrit de la quarantaine, Murakami publie ce roman lorsqu’il atteint 43 ans. Le personnage qui dit « je » est prénommé Hajime, ce qui veut dire « le commencement ». L’auteur, né après guerre, en profite pour faire le bilan à mi-vie de sa génération, celle du renouveau japonais.

La fin des années 1980 voit le sommet de la richesse et de la prospérité du nouveau Japon, à l’école américaine depuis 1945. Le pays est devenu la seconde puissance mondiale. Mais la spéculation sur les terrains, la course à la consommation et aux salaires mirobolants sur le modèle de l’American way of life légué par les vainqueurs, va engendrer une crise dont le Japon n’est pas sorti encore, vingt ans plus tard. Avec son intuition fine de l’air du temps, Haruki Murakami saisit parfaitement ce moment.

Hajime est un homme ordinaire dans le Japon d’après guerre. Il a connu une enfance et une adolescence banales, accomplissant chaque étape sans précocité ni drame. Il a fait ce qui se doit, sans originalité ni regret. Études moyennes, université de second rang, travail de bureau, mariage convenable. Son beau-père, promoteur avisé, lui prête des fonds pour monter des bars à Tokyo (comme l’auteur l’a fait lui-même) et Hajime se découvre entrepreneur. Il sait imaginer les désirs de la clientèle, composer les cocktails, les menus et l’orchestration. Il sait s’entourer de gens compétents qu’il fidélise en les rémunérant bien. En bref : la réussite, le portrait du Japon de la fin des années 1980.

Pourquoi donc une remise en cause ? C’est tout bête : par l’amour.

Le jeune homme est fils unique, ce qui était rare dans les années 50. Il s’est donc lié en priorité en primaire avec une fille unique, Shimamoto, de surcroît boiteuse. La traductrice, Corinne Atlan, se croit obligée d’ajouter en français l’augmentatif –san au nom de la fille. Je ne vois pas pourquoi. Les vieux esthètes traduisaient cette déclinaison hiérarchique propre au Japon par « l’honorable ». Ici, Shimamoto-san voudrait plutôt dire « la » Shimamoto comme on dit chez les latins ou « Mademoiselle » Shimamoto mais sans le ton déférent du français de cour (Mon Sire, Ma Demoiselle). Restons-en au nom, puisqu’il est neutre. Les deux enfants s’entendent bien, ils se comprennent à mi-mots.

Surtout, Hajime découvre avec Shimamoto l’amour. A 12 ans dans les années 50, ce n’est pas le sexe mais l’émoi de sentir proche quelqu’un d’autre. « Nos doigts restèrent entrelacés à peine dix secondes, mais cela me sembla durer une demi-heure. (…) il y avait, rangés à l’intérieur de ces cinq doigts et de cette paume comme une mallette d’échantillons, tout ce que je voulais et tout ce que je devais savoir de la vie. C’est elle qui m’apprit, en me prenant la main, qu’il existait bel et bien un lieu de plénitude au cœur même de la réalité. Au cours de ces dix secondes, je m’étais senti comme un parfait petit oiseau. Je volais dans le ciel, sensible au vent dans mes plumes. Depuis le ciel, je contemplais des paysages lointains » p.19. Nous sommes là au cœur de l’art de Haruki Murakami : le bouleversement des sens, l’intuition du surréel, l’ouverture panthéiste à tout ce qui existe.

Nous sommes en plein Japon zen. Point de dieu transcendant mais une voie personnelle qu’il s’agit de découvrir par tout son corps. D’où l’importance de la matérialité. L’enfance commence par le toucher, l’adolescence exigera l’œil, le goût et l’odorat, la maturité l’ouïe. Les mains qui s’enlacent électrisent à 12 ans ; les corps nus qui se regardent, se lèchent et se respirent à 16 ans avec Izumi, une autre fille, prolongent l’expérience de la vitalité ; se sentir adulte signifie réaliser un projet de couple et de travail, être bien avec son épouse Yukido et lui faire deux enfants, concevoir et faire marcher un bar apprécié. Ce sont à chaque étape de la vie les cinq sens qui se déploient, enrichissent la palette de l’expérience et conduisent à une sagesse. D’où cette réflexion à mi-vie : qu’ai-je fait de mon existence ?

Nous sommes en plein Japon moderne. Tout y est mouvement, changement incessant, course au présent perpétuel. Hajime n’a pas connu longtemps Shimamoto : ses parents ont du déménager pour cause du métier de courtier en bourse de son père. Les deux enfants se sont perdus de vue, sans jamais s’être « vus nus » (fantasme qu’avouera Shimamoto 15 ans plus tard). Le garçon a changé, l’adolescence a modifié son corps, il s’est musclé par la natation, lit beaucoup, écoute de la musique, change de moi. Il s’est senti grandir, désorienté et fasciné, étudiant sa nudité dans le miroir. Ce pourquoi il quittera Izumi à son tour pour aller à Tokyo, à l’université. « Le monde se préparait sous nos yeux à d’importantes métamorphoses, dont je voulais sentir la fièvre sur ma peau » p.43. Né en 1949, Murakami a eu 19 ans en 1968, période révolutionnaire au Japon aussi. Dans la capitale, il couchera avec la cousine d’Izumi, plus âgée, à qui il fait l’amour « avec frénésie », « jusqu’à s’en faire éclater les méninges », « quatre ou cinq fois de suite », à sec et douloureux (p.48). Une fois marié avec une autre, inséré dans la société, il se sent « récupéré peu à peu, à mon insu, par ce monde » p.77. Le mouvement l’a entraîné, il n’a guère maîtrisé.

D’où son interrogation existentielle. « Savoir ce qui se passait dans la ville de province de mon adolescence, ou ce qu’étaient devenus nos anciens camarades de classe ne m’intéressait pas le moins du monde. Trop de temps et trop d’espace me séparaient désormais de celui que j’avais été » p.87. Surtout qu’Izumi s’est fermée, son âme est morte, inexpressive, « elle fait peur aux enfants ». Hajime se sent coupable de l’avoir abandonnée, puis trahie au profit de sa cousine, même si Izumi n’a jamais voulu faire l’amour avec lui. Aussi, lorsqu’il retrouve par hasard sa Shimamoto d’enfance, c’est pour lui une révolution.

Révolution : ce qui accomplit un tour complet sur lui-même. Ainsi font les planètes. Les êtres humains aussi : « En regardant bien j’ai reconnu le Hajime de mon enfance. Tu sais quoi ? Tu as exactement les mêmes gestes qu’à douze ans », lui dit-elle (p.95). Va-t-il replonger dans cet amour d’enfance qui est resté en lui toujours ? Shimamoto est mystérieuse. Riche, elle ne dit pas ce qu’elle fait ni si elle est mariée. J’ai ma petite idée sur le sujet mais l’auteur laisse volontairement le flou. Toujours est-il qu’elle a eu un bébé fille qui est mort peu après sa naissance et dont elle veut disperser les cendres dans un fleuve. Elle ne trouve pas d’autre personne avec qui partager cette cérémonie panthéiste que son confident Hajime. Lui est accroché, la revoit sans cesse avec bonheur, ils finissent par « se voir nu » (pour la première fois) puis par baiser. Shimamoto va-t-elle entraîner Hajime dans l’éternité avec elle, dans le romantisme Tristan et Iseut ou comme ces goules des légendes japonaises qui vous boivent l’âme ?

Nat King Cole chante ‘South of the Border’ le dernier soir, comme quand ils étaient petits, ce qui donne le titre du roman. La seconde partie du titre vient d’une légende sibérienne où les paysans, sur cette terre plate à perte de vue, voient le soleil se lever chaque matin à l’est et se coucher chaque soir à l’ouest. Leur hystérie, lorsqu’elle se déclenche, est de suivre le soleil, obstinément vers l’ouest. Zen et modernité, frontière et soleil, accomplir sa vie et être dans le mouvement. Il y a cette dialectique chez Murakami, bien loin du noir ou blanc biblique où il s’agit de quitter ce monde de boue pour aspirer vers un Dieu au-delà.

Les Japonais restent sur terre. A mi-vie, il faut choisir d’être soi. « Il me semble que j’ai toujours essayé d’être quelqu’un d’autre. Il me semble que j’ai toujours voulu aller vers des gens et des lieux nouveaux et différents, pour m’inventer une vie nouvelle, devenir un être au caractère différent. (…) En un sens, devenir adulte, c’était ça, et en un autre sens, ce n’était qu’un changement de masque à chaque fois. (…) Mais pour finir, je ne suis arrivé nulle part. Je suis demeuré moi-même » p.218. Tel est le message de Murakami à la quarantaine : vous êtes tel qu’en vous-même la modernité vous change.

Qui ne connaît pas Haruki Murakami pourra avec bonheur commencer par ce roman sensible, sensuel, où le surréel et le décalé, qui sont la marque de fabrique de l’auteur, ne sont qu’en nuances accessibles aux esprits français trop volontiers binaires.

Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, 1992, 10-18 2003, 224 pages, €6.65

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Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre

Article cité dans le blog Exigence : littérature.

A 64 ans, Céline a trouvé son style. Tout aussi populaire que dans ‘Voyage au bout de la nuit’, aussi éructant que dans ‘Mort à crédit’ – mais construit, élaboré, trituré. Ce ne sont que phrases inachevées, points de suspensions, ruptures de logique. Exprès. Les manuscrits et moutures successives montrent que Céline a volontairement déconstruit la phrase initiale pour faire comme les peintres de son siècle : éliminer le sujet au profit de l’expression.

D’un château l’autre conte l’épopée de Céline médecin des pauvres, de sa femme Lili la danseuse et de l’énorme chat Bébert (une bête initialement à l’acteur Robert Le Vigan). Cela dans le Siegmaringen de la fin 1944. L’Allemagne nazie y a regroupé Pétain, Laval et les principaux chantres de la collaboration en France, dans l’espoir d’en faire une pépinière d’un éventuel renouveau après la victoire. Il y a là près de deux mille personnes, que Céline réduit à 1142 par une fausse précision qui fait vrai. C’est qu’il n’est pas historien mais écrivain, son livre n’est pas un récit mais une légende.

Il est comme ça, Céline, il utilise la mémoire de ce qui lui est arrivé ou ce à quoi il a plus ou moins participé, pour élaborer du racontable, une alchimie à la Proust qui lui fait reconstruire les faits pour la légende. Son leitmotiv : « il s’est passé des choses… je vais vous raconter… » Les trois points (ironie maçonnique ?) remplacent la virgule (trop tordue, orientale, « juive » ?). Le mouvement du conte agite l’imagination pour la faire enfler par la langue. Céline embellit, transpose, gouaille. Il n’a pas fait la moitié de ce qu’il dit, mais il a fait beaucoup de choses qu’il ne dit pas. Ce qui compte est « l’atmosphère » : l’établir, la rendre, la faire vraie. Ce pourquoi il digresse, il s’introduit dans l’histoire avec ses râleries, ses réflexions, ses états d’âme. Il décrit, portraiture et invente. « J’ai toujours trouvé indécent rien que le mot : écrire !… prétentiard, narcisse, ‘m’as-tu-lu’… c’est donc bien la raison de la gêne… » p.92.

Il n’est jamais aussi à l’aise que dans la vie romancée ou le roman vrai. ‘D’un château l’autre’, resserré à 297 pages Pléiade, est une réussite. Le lecteur est transposé dans la pâtisserie baroque des Hohenzollern, introduit dans le chaos de la défaite allemande, parmi les haines recuites des collabos en déroute parqués là. Céline et sa petite famille ne sont restés que de novembre 1944 à mars 1945 ; il a obtenu par la suite un visa pour le Danemark, faute d’avoir pu passer en Suisse. Mais de ces quatre mois, il en fait dix, étant partout, contant tout, multipliant les rencontres et les personnages. Même qu’il a été nommé par Laval Gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon. Il a peu vu Pétain, qu’il n’aimait pas et qui, vieillard maniaque, se tenait sur sa réserve. Mais il a vu Laval, Brinon, Marion, Bonnard, Bichelonne. Il n’ira pas rendre les honneurs à ce dernier, mort durant une opération dans le nord de l’Allemagne, malgré ce qu’il raconte. Mais il reconstitue l’épopée par les journaux et les témoins.

Il ajoute sa touche Céline, ces mômes réfugiés de Königsberg, « de vrais mômes sauvages », qu’il fait piller les cartons de vivres de la Croix-Rouge puis dépouiller les ministres français de leurs pardessus et vestons pour en couvrir leurs chemises en loques. Céline a une tendresse rude pour les mômes, depuis le Bébert du ‘Voyage’, crevé de typhoïde sans qu’il ait rien pu faire et dont il a donné le nom au matou « gros comme un petit agneau » selon un témoin. Ce Bébert, c’est son gamin, griffu, pas commode et nature, redoutable chasseur de rat mais doué de sensibilité envers les gens et de véritable affection. Les mômes de Königsberg, ce sont les jeunes prénazis, élevés à la dure mais vigoureux, débrouillards et beaux. Bien plus admirables que les crevards parisiens du passage Choiseul, « élevés au gaz », et qu’on allait faire « respirer » à grands coups de torgnoles sur le bateau-mouche ‘Pont-Royal-Suresnes’. Comme le fut Céline. « C’était l’éducation d’alors !… beignes, coups de pied au cul… maintenant c’est énorme évolué… l’enfant est ‘complexe et mimi’… » p.59. Pour l’anarchiste Louis-Ferdinand, mieux valent les garçons sauvages que les intellos endives, ces mômes libres dont William Burroughs, Américain de la ‘beat generation’ fera un livre post-68.

Ces enfants naturels ne sont pas comme les bonnes femmes, ces mégères civilisées qui font l’opinion publique : « Vos dames sont débiles mentales, idiotes à bramer ?… d’autant mieux ! plus elles seront bornées, butées, très rédhibitoirement connes, plus souveraines elles sont !… » p.4. Ni comme ces écrivains qui se croient : « ces gens de lettres sont terribles ! si affligés de moimoiisme !… » p.17. D’ailleurs la société les encourage, ces « plus vaselinés de la Planète ». « Vous avez qu’avoir vu Mauriac, en habit, s’incliner, charnière, tout prêt, ravi, consentant, sur sa petite plate-forme… il se gênait en rien !… jusqu’à la glotte !… ‘oh qu’il est beau, gros, votre Nobel !’ » p.34. Mauriac est assaisonné en quatre mots redoutables : « pissotières mutines et confessionnaux ! », Sartre en deux efficaces : « Trissotin Tartre » p.49, et Elsa Triolet la coco en un diminutif mimi : Triolette. Pour Céline, « c’est le ‘Voyage’ qui m’a fait tout le tort… mes pires haineux acharnés sont venus du ‘Voyage’… (…) encore je me serais appelé Vlazine… Vlazine Progrogrof… je serais né à Tarnopol-sur-Don, j’aurais le Nobel depuis belle ! mais moi d’ici, pas même séphardim !… on ne sait où me foutre !… m’effacer mieux !… honte de honte… » p.51.

C’est ça la Vrounze, celle à Gaugaule. Céline adore torturer les mots pour dire en un seul le sens de plusieurs. Gogol qui a la gaule, de Gaulle chef de Gaule, la Vrounze aux Vrounzais ! Malheur aux fâchistes, mélange de fâcherie et de fascisme. Mais « Je voudrais bien voir un peu Louis XIV avec un ‘assuré social’ !… il verrait si l’État c’est lui !… » p.56. L’Hitler, il aime pas, Céline : « l’Hitler, semi-tout, mage du Brandebourg, bâtard de César, hémi-peintre, hémi-brichanteau, crédule con marle, semi-pédé, et gaffeur comme !… » p.175. Le racisme ? Quelle blague : on encense Saint Louis et pas Louis-Ferdinand, alors que le saint a fait pire qu’un ou deux pamphlets : « Saint Louis, la vache !… pour lui qu’on expie ! je dis !… lui le brutal ! le tortureur !… lui qu’a été béatifié, tenez-vous ! qu’il a fait baptiser, forcés, un bon million d’Israéliens !… dans notre cher midi de notre chère France ! pire qu’Adolf, le mec !… » p.107. Car il faut se faire une raison, science, vérité, justice, tout ça c’est de la foutaise : « L’Opinion a toujours raison, surtout si elle est bien conne… » p.109. D’où le bon sens issu de l’expérience : « le visage qu’il faut avoir dans les États vraiment sérieux… l’expression de jamais plus penser !… jamais plus rien !… ‘Même si vous ne dites rien, ça se voit !… habituez-vous à rien penser !’ » p.140.

Seuls les mômes sont vrais car ils sont nature. Biologie d’abord, la force de l’instinct vital, comme les bêtes. Céline y croit. Après la ruine parlementaire des la première puis de la seconde guerre mondiale, cette lâcheté d’écoles à beignes et d’élevage au gaz, on le comprend. Il a choisi le mauvais camp, mais les autres, les vainqueurs, se sont empressés d’aduler la dictature vitaliste alternative : jeunes pionniers, gardes rouges, avenir radieux. On ne peut pas reprocher à Céline d’aimer la santé, les corps vigoureux et la vie. On ne peut lui reprocher que son délire littéraire antisémite. Mais cela apparaît très peu dans ce roman : il gardait ça pour les pamphlets.

Un peu dur d’y entrer mais on aime, la langue vit, le télescopage des mots est souvent cocasse. C’est héneaurme !

Louis-Ferdinand Céline, Romans II, D’un château l’autre – Nord – Rigodon, Gallimard Pléiade 1974, 1272 pages, €50.35

Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre, 1957, Folio, €7.41

William Burroughs, Les garçons sauvages, 10-18 2003, 250 pages, €7.03

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Kenzaburô Ôé, Gibier d’élevage

Le Japon n’en a jamais fini de sortir de la guerre. Défait de son fait, autiste des militaristes, il cherche à comprendre, à corriger. Kenzaburô Ôé, natif de l’île du centre Shikoku, avait dix ans en 1945. Avant de s’imprégner de culture française jusqu’au sartrisme omniprésent, il a vécu la guerre dans un village sur la mer intérieure. Le gamin qui parle dans ce court roman est peut-être lui. On ne sait pas son nom, il est « le » gamin japonais de ce temps-là.

Gamin qui ne comprend pas la guerre, ni la ville, ni les prétentions des adultes. Gamin qui vit dans la nature, proche des hommes mais immergé dans les éléments. Souvent nu, au lit, au bain, en seule culotte dans les champs, le gamin ressent les choses avec sa peau. Les êtres ne lui sont proches que s’il les touche, par contact. Tout est somatique, le « rire à nous mettre le sang en effervescence comme l’eût fait un alcool » (p.15), l’angoisse de l’attente excitante avec « la gorge sèche, la salive pâteuse, le ventre vide au point d’en avoir l’épigastre contracté » (p.22), « j’en claquais des dents d’exaltation, d’effroi et de joie » p.30. Ce panthéisme est présexuel, avant même la préadolescence, qui n’est pas avérée dans les campagnes où l’on passe directement de l’état d’enfance à l’état d’adulte. Un copain plus âgé, Bec-de-Lièvre, se fait caresser le sexe tout nu par des filles de la bande au sortir du bain. Le petit frère du narrateur, qui a dans les sept ou huit ans, regarde, « prodigieusement intéressé par la gaillarde cérémonie » (p.25) mais le gamin, lui, ne répond aux sourires des filles de son âge qu’en faisant « pleuvoir sur elles sarcasmes et cailloux, les contraignant à rentrer sous terre ».

Le lien entre la matière, les bêtes et les humains est continu pour le gamin. Dans une hiérarchie bien japonaise : naturelle et sociale. Tel est l’ordre du monde. La hiérarchie de la nature va du ventre de la mère au village, « coque dure » qui protège du monde extérieur lointain. Le nid est la famille mais surtout le tout proche, le petit frère, avec qui l’on dort. Le frère est le semblable, plus fragile, protégé avec tendresse parce qu’il est un prolongement de soi : « je sentis dans ma paume la fragilité de son ossature. Au contact de ma main brûlante sur sa peau nue, ses muscles se contractèrent légèrement » p.44. La hiérarchie sociale est elle aussi continue : « Les villageois que nous étions se heurtaient, de la part des citadins, à l’aversion qu’ils auraient eu pour des animaux malpropres » p.11. L’ennemi, tombé du ciel avec un avion en flammes, est placé plus bas sur l’échelle sociale. Mais, s’il est Américain, il est Noir : « C’est une bête, rien qu’une bête, dit mon père avec gravité, il pue comme un bœuf » p.32. On sait que les odeurs sont particulièrement sensibles aux nez japonais ; on sait aussi que l’alimentation carnée des Occidentaux donne à leur transpiration une odeur « de cadavre » que les Japonais n’exsudent pas, nourris surtout de poisson et de légumes. Le gibier d’élevage du titre s’explique ainsi : l’ennemi capturé est une espèce d’animal, forcé à la chasse, que l’on va « garder à l’engrais jusqu’à ce qu’on sache ce qu’on en pense, au chef-lieu » p.32.

Pas d’animosité particulière pour le soldat ennemi ; c’est avant tout un Noir, jamais vu dans le Japon campagnard de ces années-là. Il y a donc peur mais curiosité, admiration pour la bête et tentatives de communications intelligentes (donner la nourriture, réparer un piège, conduire au bain). Un désir panthéiste aussi, qu’on ressent pour la beauté naturelle, coucher de soleil ou muscles animaux : « le lait débordait, gras, dévalait le long du cou, mouillait la chemise ouverte, coulait sur la poitrine, s’immobilisait sur la peau gluante aux reflets sombres en gouttes visqueuses comme de la résine et qui tremblotaient. Je découvris, au milieu de l’émotion qui me desséchait les lèvres, que le lait de chèvre était un liquide extraordinairement beau » p.49. C’est un gamin de dix ans qui parle d’un nègre fait prisonnier., avec toute la sensualité de son âge L’excitation pour l’ogre.

L’excitation d’apprivoiser le monstre, aussi. Car il n’y a pas de haine chez le gamin, ni même au village. Chacun fait son boulot, le Noir en avion, les citadins à la ville et pour l’armée, les paysans en leur village. Chacun obéit aux ordres dans la hiérarchie pilier de l’ordre du monde. « Nous ne pouvions pas croire que ce Noir doux comme un de nos animaux domestiques eût été naguère un ennemi nous faisant la guerre ; nous rejetions comme folle toute idée de ce genre » p.67. On lui propose des outils pour réparer les choses, on le laisse se promener dans le village, on est fier de lui montrer la force du forgeron. On le mène à la source. « Notre nouvelle idée nous plongeait dans le ravissement. (…) Ruisselant d’eau et réfléchissant les rayons violents du soleil, le Noir, dans sa nudité, était aussi éclatant que la robe d’un cheval noir ; il était d’une absolue beauté » p.77. Bec-de-Lièvre se fait masturber et « nous entrainâmes le Noir à l’endroit le plus adéquat pour bien voir » p.78. Ce qui le fait bander ; les gamins tout nus courent lui chercher une chèvre qu’il s’efforce de besogner… « Ce Noir était à nos yeux une sorte de magnifique animal domestique, une bête géniale. Mais comment pourrais-je donner une idée de l’admiration que nous avions pour lui ? » p.79.

Évidemment, la fin n’est pas le bonheur. Rien de biblique dans la mentalité japonaise, pas de happy end larmoyant pour Hollywood. Bien plutôt la tragédie. On est en guerre, l’a-t-on oublié ? Et le village dépend de la préfecture qui donne les ordres. Deux mois après la capture, un ordre arrive. Il est bénin mais le gamin, empêtré d’émotion, fait se méprendre le Noir sur ce qui va lui arriver.

Donc ce qui doit arriver arrive…Brutalement, en deux jours, le gamin devient adulte.

Ce roman court est d’une extraordinaire puissance d’évocation. Il dit le Japon et sa mentalité millénaire, dont le militarisme néo-samouraï n’était qu’une parenthèse. Il dit l’initiation d’un gamin de la nature à la civilisation, du monde des bêtes à celui des hommes. Il dit le temps qui passe, les quiproquos du destin. Il dit bien plus que des pavés sartriens cinq fois plus gros et plus filandreux. Mais il rejoint Sartre, au fond : il n’y a pas d’essence, seulement de l’existence. L’homme est un être incarné qui se fait sa propre intuition du monde.

Kenzaburô Ôé a été prix Nobel de littérature 1994.

Kenzaburô Ôé, Gibier d’élevage, 1966, Folio2€ 2002, 106 pages, €1.90

Film de Nagisa Oshima, Une bête à nourrir, 1961 (pas de DVD disponible)

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Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

Le second roman de Céline, paru en 1936, est un gros machin – un double. Il ne fait pas moins de 600 pages dans l’édition de la Pléiade. Trois parties : 1/ le prologue qui poursuit ‘Voyage’ avec le même personnage et une histoire héroïque de roi Krobold ; 2/ l’enfance à Paris au passage Choiseul (appelé passage des Bérésinas) dans une atmosphère étriquée de petits-commerçants menacés par l’industrie et le grand commerce ; 3/ l’adolescence à 16 ans auprès d’un inventeur charlatan, après un quasi meurtre du père. Les deux dernières parties auraient du donner deux romans mais Céline a mis quatre ans pour rédiger tout ça et il en a eu assez : que ça paraisse !

Nous avons donc un mélange de styles, passant de Rabelais à Flaubert avant d’anticiper San Antonio. Céline se cherche. Certains ont dit que ‘Mort à crédit’ était son meilleur roman, pour moi il est trop inégal, manteau d’arlequin de la littérature où l’écrivain raboute. Ses histoires sont intéressantes, il s’agit de sa vie reprise par l’imagination. Son style est original, rien dans le descriptif et tout dans la parole, le mot familier qui vient tout seul. La raison ne fait pas le poids face à l’émotion, la langue veut télescoper la grammaire pour courir en souterrain et se faire expressionniste. Ca passe ou ça casse, j’avoue ne pas y être toujours sensible. C’est « trop » : partant dans des listes à la Rabelais, des onomatopées où rien ne commence ni ne finit, un vocabulaire d’argot qui date très vite. Heureusement qu’un lexique est publié en fin de Pléiade… L’ensemble fait un peu baroque, « héneaurme » aurait dit Flaubert, dont l’auteur a la causticité tout en partant dans des « délires ». La partie adolescente est un inventaire d’encyclopédiste raté inspiré de Bouvard et Pécuchet.

L’enfance parisienne à la Belle époque (avant 1914) reste marquée par l’autoritarisme. La France, c’est le caporalisme botté, bardé de certitudes et de morale. Tout gamin se voit dresser par les adultes, en butte à ses paresses et à ses manques, jamais « comme il faut ». Il en chie de trouille, toujours pressé, stressé, pressuré. Son seul dérivatif est le sexe. Dès six ans, il « se touche » puis « se branle », se voyant offrir à 7 ans une motte nue par une grande bourgeoise cliente de sa mère (p.555), s’accointant à 10 ans avec un môme un peu plus grand qui se fait sucer (p.604), puis à 14 ans se faisant « dévorer » à son tour par un plus jeune qui aime ça (p.732), avant de se faire violer par la directrice du collège (p.769)… La névrose d’autorité, mal bien français, produit ces aberrations pédophiles, obsédées et cochonnes. Céline décrit le tout à loisir, comme en passant. Était-ce le « normal » des garçons dans ces années-là ?

Deux révolutions ont fait exploser cette société coincée et moralisatrice : 1940 et 1968. Ce pourquoi elle nous paraît la lune. Mais le milieu dans lequel a baigné Céline enfant est celui qui a donné le fascisme, celui des petit-bourgeois déclassés avides de méritocratie et d’ordre. Ils veulent se distinguer des ouvriers qui n’ont que leurs mains, eux qui ont de la tête, du goût et de l’instruction. Ils veulent survivre malgré l’industrie et les grands magasins, eux qui sont proches des artisans, maîtres d’eux-mêmes et de leur commerce. Mais la mode et les prix ne permettent pas ces extravagances. L’insécurité est permanente, engendrant des comportements étriqués, avares, jaloux, volontiers portés au complot. Ce seront les Juifs et les Francs-Maçons avant les Bourgeois, tous ces gens insoucieux de traditions, de devoirs et de sacrifices. En attendant, la France d’avant 14 c’est « le possédant économe, l’épargnant méticuleux, tapi derrière ses persiennes » p.964.

Le gamin, lui, est élevé entre torgnoles et branlettes. Ballotté entre la réalité du monde et l’idéologie des parents, il n’est bon à rien. D’où cette existence qui est une « mort à crédit », où l’on doit payer avant de disparaître. « Tu pourrais, c’était l’opinion à Gustin, raconter des choses agréables… de temps en temps… C’est pas toujours sale dans la vie… » Dans un sens, c’est assez exact. Y a de la manie dans mon cas, de la partialité » p.515. Mais ni les parents, ni les voisins, ni les patrons grigous où il est mis en apprentissage (gratuit) ne l’encouragent ni ne le reconnaissent. « Je faisais pourtant des efforts… Je me forçais à l’enthousiasme… J’arrivais au magasin des heures à l’avance… Pour être mieux noté… Je partais après tous les autres… Et quand même j’étais pas bien vu… Je faisais que des conneries… J’avais la panique… Je me trompais tout le temps… Il faut avoir passé par là pour bien renifler sa hantise… Qu’elle vous soye à travers les tripes, passée jusqu’au cœur… » p.643. Là transpire la véritable haine de classe de Céline. Il n’a pourtant pas eu l’existence misérable qu’il décrit en son enfance : plutôt aimé de ses parents, travaillant correctement à l’école, passant plus de six mois à chaque fois dans les maisons où il apprenti.

Mais Céline auteur amplifie et déforme, il imite son père qui fait une légende aux voisins de sa visite à l’Exposition 1900. Il délire ce réel qui ne lui semble pas assez riche pour exprimer son intérieur. Ce pourquoi il suivra l’inventeur aux cents manuels sur tout appelé Courtial des Pereires (qui n’est même pas son nom). Comme le Krobold inventé enfant, il lui faut tout magnifier, tout porter à l’épopée. Cela donnera les pamphlets antijuifs où le bagout se laisse aller tout seul jusqu’à l’hallucinatoire. Le court récit du premier bain de mer, à Dieppe à 11 ans (p.621) en est un exemple, tout comme le mal de mer lors de la traversée qui suit (p.623).

Céline s’identifie au populaire qui en rajoute pour compenser son sentiment d’infériorité. « Ils étaient pouilleux comme une gale, crasspets, déglingués, ils s’échangeaient les morpions… Avec ça ils exagéraient que c’étaient des vrais délires ! Ils arrêtaient pas d’installer, ils s’époumonaient en bluff, ils se sortaient la rate pour raconter leurs relations… Leurs victoires… leurs réussites… Tous les fantasmes de leurs destins… Y avait pas de limites à l’esbroufe… » p.795. Céline en est, de ces pouilleux vantards. Il ne pourra pas s’empêcher d’agonir les Juifs, poussant très loin le bouchon, sans raison au fond. Ce roman de 1936 fait à peine allusion aux Juifs, pas du tout dans le premier roman de 1932 : comme quoi l’antisémitisme de Céline est fabriqué, « littéraire », dantesque. Ce qui le perdra mais, avec le recul, on voit bien le carton-pâte.

C’est ce côté excessif qu’aiment en général ses lecteurs. Ils s’y défoulent par la logorrhée délirante. Pour ma part, je ne suis pas en connivence avec ces tempéraments. Rabelais m’amuse mais ne m’incite pas à le relire ; San Antonio, qui sera successeur de Céline par la langue, je n’ai jamais pu accrocher. Louis-Ferdinand, ça se laisse lire.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Pléiade Gallimard, 1981, 1578 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936, Folio 622 pages, €8.93

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Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort

Haruki Murakami est un Japonais gentil et décalé. Pas macho pour un sou, il aime les femmes mais ne s’impose pas. Cultivé, il ne supporte pas l’embrigadement scolaire. Travailleur, il ne se voit pas salaryman en costume cravate gris et chemise blanche. Le Japon des années 1990-2000 est aussi conditionné par les manageurs que le Japon des années 1920-1940 par les militaires. Collégiens comme employés ou cadres, il s’agit d’obéir au système. D’où cette vie quotidienne mécanique que décrit complaisamment Murakami dans ses romans. Dans celui-ci, ce sont les gens pressés d’aller travailler par le métro au matin dans le quartier des affaires Shinjuku de Tokyo. Ou ce garçon d’hôtel en rêve, qui monte un whisky sur un plateau d’argent en sifflant mécaniquement l’air de ‘La pie voleuse’.

Ce pourquoi l’univers de l’auteur est japonais-critique. Il voit le surréel dans le réel, pousse les non-dits aux limites. Ses personnages sont en apparence banals mais recèlent en eux d’étranges pouvoirs ou réminiscences. Comme en chacun de nous, il suffit de creuser. Freud l’a fait pour l’Occident, mais l’ascèse bouddhiste bien avant pour l’Orient. Ce sont les profondeurs de l’être qui fascinent Murakami.

D’où ce roman au titre français énigmatique. L’oiseau à ressort est le narrateur. C’est aussi le cri strident d’un rapace nocturne entendu dans un jardin, qui fait peut-être passer de cette réalité-ci à une autre. Il est aussi la mécanique qui remonte tous les petits ressorts du monde (p.419). Toru est un trentenaire de Tokyo installé dans la routine d’une vie tranquille et terne mais qui va perdre successivement son chat, son travail, sa femme et son existence terne. Au chômage volontairement parce que son travail correctement payé dans le juridique l’ennuyait, il se promène, va faire les courses, la cuisine, et fait à fond très souvent le ménage, selon la maniaquerie japonaise que quiconque est allé dans le pays reconnaît de suite.

Et puis le téléphone sonne. C’est une femme qui veut parler avec lui « dix minutes ». De sexe. Une autre de seize ans dans son jardin, à peine vêtue d’un maillot de bain fait de bouts épars, l’invite à boire une bière pour savoir ce qu’il fait là. Une troisième lui demande un rendez-vous pour lui parler du chat perdu. Une quatrième l’aborde sur un banc public pour lui demander s’il n’a pas besoin d’argent. Une cinquième fait l’amour virtuellement avec lui, dans sa conscience… Toru est entouré de femmes. Il bande souvent et éjacule sur lui sans savoir s’il a eu contact ou non. « Dans ma mémoire du moins, réalité et irréalité semblaient cohabiter avec la même intensité et la même netteté » p.390.

Cet univers maternant, caressant, incite aux profondeurs. Il est fasciné par un vieux puits à sec dans un jardin voisin. Un vieux soldat ayant opéré en Mandchourie lui fait part d’une expérience similaire durant la guerre, jeté nu dans un puits à sec en Mongolie pour y mourir. Le sadisme se mêle au désir, ce qui est bien japonais. Nous aurons le récit de tortures, prisonniers abattus à la batte de baseball ou éventrés à la baïonnette, écorchés vifs par un Mongol expert en écharnage de mouton, femme longuement violée et domptée par la pègre pour qu’elle travaille pour eux. L’amour et la mort ne sont jamais loin dans ce Japon lisse en apparence mais dont les profondeurs bouillonnent.

En tout cas, le lecteur ne s’ennuie jamais dans les chapitres courts de ce gros livre. L’histoire se déroule sans heurt, comme un ressort qui se tend. On dirait que l’auteur écrit à l’aventure et qu’il approfondit en accumulant. Les personnages s’entrecroisent car, dans la mentalité bouddhiste, tout est lié. Le réel et le rêve, le conscient et l’inconscient, le présent et le passé, l’amour et la haine. L’idéal reste la fusion dans le grand tout, réduit en cette vie au moins au couple amoureux. Ce pourquoi Toru recherche sa femme partie « avec un autre » dit-elle, mais il sait que ce n’est pas la vérité. Celle-ci réside ailleurs, dans ses relations avec ce frère froid et manipulateur qui a probablement poussé au suicide sa première sœur et qui, devenu économiste médiatique, songe à une carrière politique. Il a quelque chose du nazi, ce remugle qui monte du nationalisme militariste japonais d’avant 1945. Cela sous des dehors techniques, ultramodernes et policés, ce qui le rend dangereux. Il aspire à lui les âmes faibles, comme un démon bouddhiste. Toru est plus fort qu’il ne croit lorsqu’il résiste, croise d’autres résistants en divers lieux et époques. Il guérit les tourments par son seul contact alors qu’il pense à des états plaisants.

Toru Okada change alors de nom pour s’appeler Oiseau-à-ressort. Il rencontre des gens qui ont changé de nom, telles les sœurs Kano Malta et Creta, inspirées des îles grecques où l’eau est chargée de vertus, ou la mère et le fils muet d’une beauté stupéfiante, qui se font appeler Muscade et Cannelle. Il cherche en lui ce qui a bien pu bifurquer dans son existence. Puis il retrouve son chat, qu’il nomme aussitôt autrement : Bonite. Il retrouve sa femme dans l’imaginaire, prisonnière de ce passé qui ne passe pas. Elle-même se libère grâce à lui de l’emprise de son frère, qui a une attaque cérébrale peut-être pas sans lien avec les incursions mentales d’Oiseau-à-ressort. Creta a un enfant après l’amour avec le garçon, une fille qu’elle nomme Corsica.

Vous n’avez rien compris ? Ne cherchez pas, laissez-vous emporter par la magie japonaise d’Haruki Murakami.

Il vous sort de la moraline biblique qui inonde nos romans dégoulinant de conventionnel. Il nous frotte d’ailleur, de bouddhisme zen et d’expériences surréelles. Ne vous laissez pas rebuter par la longueur du livre, vous le dévorerez sans vous en apercevoir. Il a été édité en trois volumes au Japon, écrit comme en feuilleton car on a envie d’en savoir plus. Vous découvrirez une autre face du Japon que l’apparence lisse et besogneuse, tout un monde d’amours et de tourments, travaillé de pulsions qu’il faut savoir maîtriser, ce qui n’est pas facile.

Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort, 1994 Points Seuil 2004, 857 pages, €9.50

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« Ca a débuté comme ça » est la première phrase du roman. Elle vous dit tout sur le reste : le fil de l’eau qu’est la vie, « voyage dans l’hiver et dans la nuit », le destin qu’est le « ça » contre lequel on ne peut rien, le style populaire qui véhicule l’émotion avant la raison. « Ça a débuté comme ça », par la guerre, la grande, l’absurde – stupidement célébrée ces dernières années ; puis l’arrière et ses fumiers profiteurs et ses poules avides de sexe ; puis la colonie où l’on envoie les ratés, les vicieux, les petits maîtres ; puis l’Amérique, ce rêve de modernité où la machine va plus vite mais n’a pas plus de cœur ; enfin la banlieue, autour de Paris, la « zone » où survivent les pauvres, les petits, les sans grades, dans la boue, le voisinage haineux et la peur de manquer. Et toujours Robinson, le double caricatural de Céline, solitaire et démerde comme le naufragé de Defoe. « Ça a débuté comme ça » et ça finit par un remorqueur sur la Seine, qui emporte tout, « qu’on n’en parle plus ». C’est la dernière phrase du livre.

Mais entre temps, on en a parlé, sur 504 pages Pléiade. Avec crudité et fine observation, avec cynisme et moments d’émotion, avec amertume et rire. La vie, quoi. Le ‘Voyage’ est l’Odyssée moderne avec la guerre industrielle comme Iliade, qui dissout les héros dans la crasse et les puces. Céline n’est pas un voyeur misérabiliste qui jouit de l’indigence des autres en se croyant au-dessus. Céline n’est pas Zola. Il en est, lui, de ce peuple petit pauvre, issu d’un couple d’employé subalterne aux assurances et d’une boutiquière en mode du passage Choiseul. Céline s’est arrêté au certificat d’études, à 12 ans. Il n’a repris l’école qu’après la guerre, passant un bac oral – light – pour anciens combattants et parce qu’on manquait cruellement d’instruits après les millions de morts. Il a fait l’école de médecine, la voie de l’enseignement professionnel, avant de finir son diplôme en faculté. Il n’a jamais soigné que les pauvres, Céline, et quelques mois les ratés de Sigmaringen. Le peuple, il connaît : il en est. Peut-être est-ce justement parce qu’il n’est pas un intello bourgeois intégré au « milieu » littéraire avec plein de copains médiatiques qu’il a raté le prix Goncourt en 1932 pour ‘Voyage’. La mode l’a attribué à un écrivaillon dont on s’est empressé d’oublier jusqu’au nom, tant les prix récompensent rarement le talent mais plutôt la lèche. On lit encore ‘Voyage au bout de la nuit’, il y a belle lurette qu’on a oublié ‘Les loups’, prix Goncourt 1932 !

Le populo, Louis-Ferdinand Céline le sait par cœur. « Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinoche, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante, d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques » p.346.

Ils habitent loin du centre, où c’est pas cher et où on dépense rien pour eux. « Les ébauches des rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendant, les chemises des pauvres, à entendre le bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boites à ordures » p.95. En métropole ou aux colonies, même combat : « La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants et encore moins de linge sale et moins de vin rouge autour » p.142.

Toute leur vie, leur énergie, leurs désirs, sont brimés par les maîtres et leur condition vile. « Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison » p.200. Ils sont dressés dès l’enfance, les pauvres. « Ils ne savent pas encore ces mignons que tout se paye. Ils croient que c’est par gentillesse que les grandes personnes derrière les comptoirs enluminés incitent les clients à s’offrir les merveilles qu’ils amassent et dominent et défendent avec des vociférants sourires. Ils ne connaissent pas la loi, les enfants. C’est à coup de gifles que les parents la leur apprennent la loi et les défendent contre les plaisirs » p.312. Alors ils se vengent dès qu’ils peuvent, les pauvres, sur les autres qu’ils jalousent, sur les plus faibles qu’eux surtout. Comme aux colonies.

La philosophie du pauvre est le destin, le renoncement. « Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demanderont le pourquoi les petits, de tout ce qu’ils supportent » p.151. Ceux qui ont les moyens, sur cette terre, sont des demi-dieux. « Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire et tout le monde est bien content. (…) Les femmes des riches bien nourries, bien menties, bien reposées elles, deviennent jolies. Ca c’est vrai. Après tout ça suffit peut-être. On ne sait pas. Ca serait au moins une raison pour exister » p.332.

D’où le divorce entre la cucuterie d’idéal pour les riches et la condition réelle du peuple : « Pour Lola, la France demeurait une sorte d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concerne l’enthousiasme » p.52. Quelle çonnerie, la guerre ! disait l’autre. Le peuple est réaliste, naturel, il ne se grise pas de mots. « L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps » p.272. Céline est matérialiste, pas idéaliste ! « L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal » p.52

La vérité est dans la matière et l’amour « vrai » veut toucher, peloter, baiser. Telle Sophie la Slovaque : « Élastique ! Nerveuse ! Étonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. (…) L’ère de ces joies vivantes, des grandes harmonies indéniables, physiologiques, comparatives est encore à venir… (…) Permission d’abord de la Mort et des Mots… Que de chichis puants ! C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… » p.472. La nature est vigoureuse et saine, le naturel est beau et désirable. Les nègres musclés et leurs femmes aux seins nus sont « tout juste issus de la nature si vigoureuse et si proche » p.150. En Afrique, la nature a plus de force qu’ailleurs, racine de la fascination de Céline pour le biologisme nazi. « La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison » p.143 « L’infinie forêt, moutonnante de cimes jaunes et rouges et vertes, peuplant, pressurant monts et vallées, monstrueusement abondante comme le ciel et l’eau » p.163. Éternel retour pour ces « bestioles du bled qui se coursent pour s’enfiler ou se bouffer, j’en sais rien » p.164.

L’amour romantique est l’opium du pauvre, le film des pulsions, la guimauve commerciale. Les pauvres piquent ça aux bourgeois, selon la « civilisation des mœurs » du haut vers le bas, chère à Norbert Elias. « Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble, moi ? Ca ressemble à faire l’amour dans les chiottes ! » p.493. L’Hamour, disait Flaubert par dérision, « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » dit Céline p.8. Montherlant écrira ses ‘Jeunes filles’ pour dire pareil et Matzneff ses ‘Lèvres menteuses’.

Bien sûr, l’émotion existe sous les oripeaux idéalisés. Les mots ne disent pas le vrai. Le film n’est pas la réalité. La vacherie est première mais parfois l’être se révèle. « Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux s’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour » p.395. « Moi (…) un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres » p.496. Ce qu’ont Alcide le sergent colonial qui trafique pour payer la pension chez les sœurs d’une nièce de dix ans ; et Molly la pute américaine, qui entretient les amants auxquels elle tient.

Malgré le ton et le cynisme, il y a du rire chez Céline. Rien que les noms donnés aux bateaux ou lieux-dits des colonies valent leur pesant de sexe. Il est partout présent, depuis le bateau Amiral Bragueton (braguette) suivi du Papaoutah (empapaouter), de la compagnie Pordurière (amalgame de portuaire et ordurière), jusqu’à San Tapeta (tapette), lieu d’où il est embarqué sur la galère Infanta Combitta (con-bite)… Le boy noir est « lascif comme un chat » (p.143), les petits nègres aiment à se faire caresser sous la culotte (p.167) – tout comme Bébert, neveu de concierge du Raincy, sept ans, qui « se touche » : « C’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé… » p.244. Gaga, bien sûr, c’est comme ça que ça rend, l’astiquage de tige. Céline appellera son chat Bébert, du nom du môme qu’est crevé d’une mauvaise typhoïde, en 1944. Il y a encore le curé Protiste, au nom d’unicellulaire ou le chercheur biologiste russe Parapine… Saint Antoine, alias San Antonio, le patron des cochons, s’en est inspiré. Lire encore la description en Amérique du dieu Dollar (p.193) auquel on va rendre ses dévotions à mi-voix devant un minuscule guichet, comme au confessionnal. Avant d’aller déféquer dans les cathédrales à merde, en sous-sol, où chacun attend son tour à la queue pour se déculotter.

C’est un moment d’humanité carabinée que ce Céline là.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

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Jonathan Coe, Le cercle fermé

Voici la suite de ‘Bienvenue au club’déjà chroniqué sur ce blog. Nous ne sommes plus dans les années 1970 mais au début des années 2000. Les adolescents au lycée, vivant leurs amours et leurs ambitions dans un humour ravageur ont fait place à des adultes mariés, parfois avec enfants. Sont-ils heureux ? Ont-ils réalisé les promesses de l’aube ? C’est tout le sujet de ce second tome.

Doug l’apprenti journaliste dans le bulletin du lycée et fils de syndicaliste, est devenu journaliste politique ; il est marié à Frankie, fille de la haute, dont il a deux fillettes. Et l’on rit lorsque les gamines essayent maladroitement de répéter les injures sorties de la bouche de leur père à l’énoncé d’une mauvaise nouvelle, devant leur mère outrée. Culpepper, sportif et bon élève en concurrence avec Steve le Jamaïcain noir, est devenu homme d’affaires proche du pouvoir ; il a pris une bedaine et un cynisme qu’on ne lui aurait pas deviné. Steve a laissé la physique, où il a échoué en terminale, pour la chimie où il dirige un labo de recherche jusqu’à ce que la quête du profit maximum immédiat le mette sur la paille dans les années Blair. Le pâle Philip a épousé Claire et ils ont un fils, Patrick, 15 ans au début du livre. Mais le couple a divorcé, ayant chacun fait le choix du mauvais conjoint. Philip est toujours resté amoureux de Lois, qui en a épousé un autre, tandis que Claire aurait bien épousé Benjamin.

Benjamin justement, reste le héros du livre, le personnage central autour duquel tout tourne. Nous l’avions quitté éperdument amoureux de Cicely la poison. L’a-t-il épousé comme rêvé ? Point du tout ! Sitôt l’amour fait, Cicely est partie rejoindre sa mère qui officiait sur les planches à New York, et a connu là « sa période gouine ». Benjamin n’a donc pas écrit son grand œuvre, il est devenu expert-comptable. Il a épousé la triste Emily, militante chrétienne. Ils n’ont pas d’enfant, n’étant pas parvenu à en faire. Le lecteur apprendra, au fil des pages, qu’il s’agissait bien d’un blocage psychologique car tant Benjamin qu’Emily en auront un par ailleurs… mais ne dévoilons pas trop l’histoire. L’auteur entremêle les destins de façon qu’une chatte n’y reconnaîtrait pas ses petits. Mais cela donne des coups de théâtre excellents, comme celui qui arrive à Paul sur la fin. L’infernal petit frère des années lycée est resté aussi chieur qu’ado en devenant député travailliste. Il a constitué un club, comme les Anglais aiment tant à s’y distinguer, le Cercle fermé. Ce rassemblement informel d’amis autour d’un projet politique commun est une façon de comploter à l’intérieur du grand parti, afin de se pousser du col. Ne critiquons pas trop les clubs anglais : les Français ont leurs franc-maçonneries, ce qui ne vaut guère mieux.

Outre sa construction originale qui fait retrouver les personnages selon des liens inattendus, outre l’usage réitéré de fragments littéraires divers tels le récit, le journal intime, le courriel, l’un des intérêts multiple de ce gros roman est sociologique. L’auteur porte un regard aigu sur les travers de son époque et de son pays. Plutôt porté à gauche, Jonathan Coe n’en raille cependant pas moins l’égoïsme indifférent des bobos locaux. Telle cette conne, « la conductrice d’un énorme 4×4 vert bouteille – qui semblait fait pour acheminer des vivres sur des routes défoncées entre Mazar-e-Charif et Kaboul plutôt que pour emmener au supermarché, comme cela semblait être le cas, un couple bourgeois avec enfant – klaxonna furieusement en faisant une embardée, portable à la main » p.81. On se demande combien de mains possède cette Shiva démoniaque qui fait tout en même temps en se foutant pas mal des autres.

Mais les hommes ne sont pas mieux traités. Ils emmènent le dimanche leurs enfants petits au square. « La plupart des nounous, apparemment, avaient leur dimanche libre, et les pères pouvaient ainsi profiter de leurs enfants au parc tandis que les mères restaient à la maison pour faire ce qu’elles ne pouvaient pas faire le reste de la semaine pendant que les nounous s’occupaient de leurs enfants. Ce qui signifiait en pratique que les enfants étaient livrés à eux-mêmes, délaissés et confus, tandis que les pères, chargés non seulement de journaux, mais de pintes de café Starbucks ou Coffee Republic, tentaient de faire sur un banc ce qu’ils auraient fait à la maison s’ils en avaient eu la possibilité » p.112.

Car le monde a pris la bougeotte. « Nos parents ont gardé le même boulot pendant quarante ans. Mais maintenant (…) Doug a changé de boulot. Moi, j’ai changé de boulot et de pays. Steve veut changer de boulot, apparemment » p.303. Sauf un : Benjamin le lunaire, jamais remis de l’amour de sa vie pour l’égoïste évanescente Cicely. Il va d’ailleurs la retrouver, juste au moment où il envisageait de se faire moine, mais je ne déflore rien de plus. Sauf que l’on apprend tout sur le miracle du slip, irrésistible dans le premier volume.

Le monde a pris de l’égoïsme aussi. Les manifs syndicales aux portes des usines précises, dans les années 1970, ont laissé place à des manifs pour des abstractions : contre la guerre en Irak ou pour conserver Rover en Grande-Bretagne. Personne ne fait plus attention aux autres, sauf par nostalgie adolescente, et encore. Le joyeux Harding, potache blagueur célèbre au lycée, est devenu un pronazi cynique célibataire et aigri, vivant tout seul dans la campagne en écolo de Hobbes, en guerre contre tous. Les néolibéraux ont pour hantise la promiscuité, ils s’isolent en cercles fermés, en ghetto de résidence, en plages réservées. « Ils emploient leur argent à installer un système de filtrage, à édifier autant de barrières que possible, afin de n’entrer en contact digne de ce nom qu’avec des gens du même type qu’eux, économiquement et culturellement » p.349. Les néotravaillistes se sont acoquinés avec eux, ce qui explique pourquoi Blair a fini par perdre le pouvoir.

Quant au modèle américain, il est celui de la pute. Racoler le client comme on racole sur le trottoir, susciter le désir de consommer sur le schéma de la baise. Munir, anglais d’origine pakistanaise, est outré de voir à la télé les séries de « stars » américaines : « Ces femmes sont dans un endroit public et elles discutent de la meilleure manière de pratiquer une fellation, exactement comme elles parleraient tricot ou cuisine. Et l’une d’elles – celle-là, là-bas ! – vient de reconnaître qu’elle avait couché avec cinq hommes différents en une semaine ! Quel respect, quel respect ces femmes peuvent-elles éprouver pour elles-mêmes, pour leur corps ? (…) Voilà ce que c’est, l’Amérique, aujourd’hui, un pays de dégénérés ! Pas étonnant que le reste du monde se soit mis à les mépriser ! Quelle… quelle probité attendre d’un pays qui se conduit ainsi ? (…) Qui prêche la religion et la morale, mais dont les femmes se comportent comme des putains » p.420. Ce pourquoi Blair, fourvoyé à tort dans la guerre d’Irak avec Bush junior, a fauté, au grand dam de l’auteur qui vote travailliste.

Un bien beau livre qui montre que tout est lié, que l’on n’oublie jamais, que sans cesse les causes produisent leurs effets inattendus. La vie, quoi. Avec d’attachants personnages.

Jonathan Coe, Le cercle fermé (The Closed Circle), 2004, Folio 2009, 551 pages, €7.98 

Le coffret Bienvenue au club + Le cercle fermé, Folio, €15.96 

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Jonathan Coe, Bienvenue au club

J’ai beaucoup aimé ce gros roman d’adolescence où un certain nombre de garçons et filles de Birmingham découvrent le sexe, la culture, la politique – en bref la vie – au travers de leurs expériences d’école et de rencontres. Le club des Rotter est en anglais la bande des sales types. Sauf qu’il s’agit d’un nom de famille à peine déformé (Trotter) que portent Lois la fille aînée, Benjamin le second et le diabolique petit Paul, cadet. C’est autour d’eux que tourne l’histoire, leurs amours, leurs mésaventures, leurs copains et copines.

A l’anglaise, bien loin du pesant « de rigueur » chez les branchés bobos français, on rit souvent à la lecture de ces pages. Ce n’est pas parce que les années 1970 étaient des années où dominait la couleur marron, les grèves syndicales à répétition, les voitures anglaises de mauvaise qualité et la montée du mouvement national contre l’immigration qu’on doit faire la gueule. Margaret Thatcher pointait son nez sur les affiches mais la vie était belle parce que les ados s’en foutent, de la politique. Sauf lorsqu’elle les touche directement : attentat irlandais dans un pub, matraquage policier d’une manif, pouvoir de cuissage syndical sur les femmes de l’usine, compte-rendu percutant dans un journal, ce qui permet un voyage à Londres à 16 ans et les 36 positions du kama-soutra avec une journaliste adulte…

Nous étions dans les années culture, où le classique avait encore du prestige, incitant les ouvriers à lire les auteurs pour ne pas se faire piquer leur femme par des profs beaux parleurs (un grand moment du livre). Dans les années musique où des groupes de rock et autres sous-sectes surgissaient de nulle part, qui ne songeaient qu’à tordre les sons en rythme pour insuffler de l’énergie aux adolescents. Dans les années ascenseur social où les notes à l’école permettaient l’accès à l’université, chacun devant exceller dans au moins une matière.

Benjamin, Doug, Philip, Steve (Noir jamaïcain sportif « aux cuisses musclées et aux pectoraux luisants »), côtoient Claire, Cicely, Jennifer, Emily et autres Miriam. Tout cela se mêle, les écoles étant devenues mixtes. Sauf le sport, qui a lieu entre élèves du même sexe, ce qui rend cocasse le règlement en cas d’oubli de son maillot de bain, autre grand moment du livre. Mais le sport n’est pas désiré par tous, d’où l’idée lumineuse de ces excursions de marcheurs, où les filles sont admises et où régulièrement les élèves se perdent, chaque mercredi dans les bosquets touffus…

C’est drôle, captivant, empli de psychologie. Vous avez une vraie analyse sociologique – une époque et un milieu – sous des dehors légers. L’école, les parents, la famille, font de ces adolescences une suite de lieux fermés où il se passe quelque chose. Non pas contre le monde (ainsi qu’il en est aujourd’hui) mais en rythme avec les grands ébranlements d’époque comme la montée de la droite, le rejet de l’immigration, les attentats de l’IRA, la métamorphose des groupes musicaux. Les habitudes sociales se télescopent, dans un humour parfois ravageur, telle cette fameuse page 73 : « Vous connaissez Morales ? – Je ne crois pas, répondit-elle, décontenancée. – Vous ne connaissez donc pas ‘La Vierge à l’Enfant » ? – Vous savez, on a pas beaucoup l’occasion d’aller au pub, avoua Sheila ». Ce quiproquo bien amené, l’air de ne pas y toucher, est pour moi irrésistible. Les pubs anglais ont toujours de ces noms composés comme ça, ‘L’ancre et la chope’, ‘La cuisse et le cochon’, et ainsi de suite. Il y en a plein, drôles ou graves, de ces chocs là. Comme la découverte de l’existence de Dieu à cause d’un slip.

L’auteur use habilement de plusieurs procédés dont le patchwork ajoute à l’intérêt plutôt que de hacher le texte. Récit personnel, histoire racontée, bulletin du lycée, chronique de journal, lettre, tout participe à rompre la cadence et à faire du style une polyphonie. Jusqu’à ce délire amoureux qui clôt le volume, une performance de 50 pages sans un seul point ! Un tel lyrisme personnel ouvre une époque adulte d’optimisme, malgré le monde ambiant. Benjamin est amoureux de Cicely, qui est le prénom Cécile mais aussi, en anglais, la ‘petite cigüe’. C’est dire combien cette fille trop belle, trop indifférente, est un poison pour tous ceux qu’elle captive et capture. Tous, sauf un… Devinez qui ? Et c’est là où l’on craque.

‘Bienvenu au club’ connaît une suite, ‘Le cercle fermé’, qui sera chroniqué prochainement.

Jonathan Coe, Bienvenue au club (The Rotter’s Club), 2001, Folio 2010, 543 pages, €7.98

Jonathan Coe, coffret deux volumes : Bienvenue au club et Le cercle fermé, Folio, €15.96

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Pierre Péju, Le rire de l’ogre

Méfiez-vous des prix littéraires. Ils récompensent moins le talent que le narcissisme d’époque. Les jurés se mirent en leur miroir. Ils adulent ce qui va dans leur sens, l’opinion à la mode. Ce pourquoi la plupart des prix littéraires sont au fond des prix Staline. Il s’agit d’être « dans la ligne », de conforter ce qu’il est bon de penser. Qu’a donc fait Pierre Péju, philosophe et romancier, pour mériter le prix Fnac 2005 ? Il a parlé de Juifs et de Nazis, de la culpabilité des survivants. Et pour cela on le célèbre !

Car ce roman est fort décousu. La psychologie des personnages est sommaire. On dirait plus un scénario de film avec indication des rôles, flashbacks de rigueur et découpage en séquences qu’un « roman » qui déroule une histoire et enrichit le lecteur du contact avec l’humain. Le contraste avec ‘Bienvenue au club’, roman anglais de Jonathan Coe paru en 2001 et sur lequel je reviendrai, est à cet égard éclairant ! Même thème du retour sur son adolescence, même fonds troubles des familles, même découpage en séquences. Mais l’un est réussi, l’anglais, l’autre raté, le français – comme par hasard adulé par les libraires les plus vénaux de France.

Deux parties, deux personnages. Première partie adolescente, en Allemagne, séjour chez un correspondant, découverte d’une fille fantasque mal dans sa peau pour cause de nazisme parental. Seconde partie adulte, en France, d’un garçon qui se cherche, perdu par la mort d’un père résistant et pris d’une vocation artiste confuse pour exsuder sa violence. Le fil conducteur ? Une vieille légende germanique d’ogre qui dévore les enfants et qu’une femme – la Mort – ressuscite après qu’il ait étranglé un couple de petits en dormant. Et l’on passe d’une époque à l’autre dans des chapitres entrecoupés qui rendent l’ensemble ardu.

La fille est allemande mais d’une famille d’origine française. Son père est médecin voué à la vie mais a participé malgré lui au massacre de Juifs en Ukraine, notamment d’enfants qu’il voulait sauver. Sa mère est folle, ne communiquant que par la musique. La fille, Clara (pas vraiment claire), ne vit que par procuration, porteur d’un prénom d’une jeune juive que son père a conduit à la mort, voyeur au féminin des fins de vie où elle accompagne son médecin de campagne de père, jusqu’à à cette caméra qui ne la quitte jamais. Le meilleur ami du docteur, sergent de la Wehrmacht, a fusillé du juif et s’est tué après avoir étranglé ses deux enfants dans la forêt. Nous sommes dans la lourdeur de répétition : l’ogre tapi au fond de tout Allemand, surgi des profondeurs par la littérature romantique et dans les faits par le tout permis nazi.

Le garçon est français, orphelin de père à 12 ans, élevé par une mère qui veut oublier et se choisit un autre mari. Le père a pris le maquis lorsqu’on a voulu l’engager au STO, a été pris, s’est évadé de la prison de la Gestapo à Lyon, puis a été décoré. Pourtant, le frère de sa femme, collabo affairiste, n’y serait pas pour rien… Paul n’a rien d’un pôle, il erre faute de modèle viril. Il aime Clara, ou plutôt la sensualité qu’il a connue à 15 ans. Il se laisse aimer par une infirmière nature mais que lui donne-t-il en échange ? Tout est trouble dans son histoire familiale, tout ressurgit des profondeurs, comme si la boue faisait l’existence. C’est là que nous découvrons une reine Bathilde que nous ne connaissions pas, statufiée devant le Sénat. Elle n’est pas confondue avec Mathilde, duchesse de Normandie, statufiée à côté.

De ces deux déterminismes, l’auteur crée des personnages inconsistants. L’une veut se perdre dans la guerre en photographiant les visages des tireurs au cœur des combats. L’autre veut se perdre dans l’œuvre artiste, la sculpture lourdingue où il s’agit de taper comme un sourd parce que « la pierre parle ». Cette pierre brute et ce métal coulé disent la torture et l’horreur – c’était tellement à la mode dans les années 1995-2005 ! Mais cela ne va pas bien loin, on n’y croit pas. La figure du prof de philo qui séduit (intellectuellement) les élèves mâles et (physiquement) les élèves femelles est plus réussie. Est-ce un autoportrait de l’auteur en satyre ? L’artiste méconnu, paysan écolo du Vercors, est peu convaincant. Pas plus que les caricatures des autres personnages rencontrés ici ou là comme le trop parfait « salaud » portier d’hôtel de l’oncle. Le lecteur n’est pas en face d’êtres humains mais de « rôles » sociaux ou professionnels. Ce sont ces stéréotypes qui ont obtenu le prix Fnac-Staline.

La fin n’arrête pas de finir. Déjà beau que ce roman ait l’ambition de couvrir un siècle, 1937-2037. Encore faut-il que le dernier chapitre, intitulé « la dernière bataille », soit suivi d’un « épilogue » ! On en a marre, le romancier n’a plus rien à dire depuis des pages et il en rajoute.

Deux points positifs quand même. Le premier est le style, fluide, qui se lit facilement. Dommage que la découpe à la hache des chapitres pour faire « construit » gâche l’ouvrage. Le second est le déterminisme. Un moment le garçon, devenu père avec deux enfants comme l’ogre, suit le sentier dans la forêt comme le monstre et comme l’ex-nazi, tenant ses petits à la main. Va-t-il ?… Non ! L’auteur nous épargne le poncif de l’éternel retour du même, c’est déjà ça.

De grâce, fuyez les prix à la mode, vous lirez mieux et plus sain !

Pierre Péju, Le rire de l’ogre, 2005, prix du roman Fnac 2005, Folio 2007, 393 pages, €6.93

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Le Clézio, Le chercheur d’or

Jean Marie Gustave Le Clézio a écrit ici son ‘Île au Trésor’. Il y reprend ses thèmes de prédilection, l’opposition sensations/raison, mer/terre, nature/civilisation, indigènes/blancs, humbles/bourgeois, comptables/marins… L’enfant a ce sentiment océanique de la mère comme ouvrant les portes, toute liberté, infini marin ; le père est la contrainte, la canne qui s’abat sur les fesses au retour d’une fugue, le devoir, la comptabilité. Et pourtant, c’est le père qui rêve et trébuche, alors que la mère économise et raisonne. Sept parties, comme les sept marches du destin, rythment le roman. Alternent à chaque fois le paradis et la réalité, en chaque fois 4 ans, comme si l’on ne devenait adulte qu’après 30 ans.

1892, le petit Alexis L’Etang, fils de planteur, a 8 ans. « Enfant aux cheveux trop longs, au visage hâlé par le soleil, aux habits déchirés par les courses dans les broussailles et les champs de cannes. » p.62 Il est tout sensations et rêves, un vrai sauvage – nommé Ali par sa sœur – qui a pour ami Denis, un Noir de quelques années plus âgé qui l’initie à l’existence : courir pieds nus dans les champs de cannes, écouter la mer, observer la majesté des oiseaux, traverser les rivières, chercher les plantes qui guérissent, courir en pirogue avec les adultes, se baigner tout nu. La vraie vie est dans les champs, sensuelle, pénétrant par tous les pores : « Les femmes vont avec leurs houes. Elles sont vêtues de ‘gunny’, la tête enveloppée dans de vieux sacs de jute. Les hommes sont torse nu, ils ruissellent de sueur. On entend des cris, des appels, aouha ! la poussière rouge monte des chemins, entre les carrés de cannes. Il y a une odeur âcre dans l’air, l’odeur de la sève des cannes, de la poussière, de la sueur des hommes. Un peu ivres, nous marchons… » p.20 Les rêves naissent des mots, des illustrés lus au grenier, des histoires de la Bible racontées par sa mère. Un ouragan détruit ce paradis, en même temps que les rêves industriels de son père s’écroulent devant les réalités comptables.

A 12 ans, voilà le gamin précipité en civilisation, au collège. A 16 ans, son père mort, il doit travailler aux écritures dans une compagnie.

1910, l’adolescent a rencontré un bateau, la Zeta, et un marin, le capitaine Bradmer. Il doit partir, l’appel du large : « Tu dois aller au bout de ce que tu cherches, au bout du monde », lui dit sa sœur (p.124). Il embarque comme passager payant pour découvrir la mer et chercher un trésor, celui dont son père rêvait, le soir dans son bureau. La mer comme une totalité d’enfance, comme un désir sexuel. « Aussi loin que je puisse voir, il n’y a que cela : la mer, les vallées profondes entre les vagues, l’écume sur les crêtes. J’écoute le bruit de l’eau qui serre la coque du navire, le déchirement d’une lame contre l’étrave. Le vent, surtout, qui gonfle les voiles et fait crier les agrès. Je reconnais bien ce bruit, c’est celui du vent dans les branches des grands arbres, au Boucan, le bruit de la mer qui monte, qui se répand jusque dans les champs de cannes. » p.125 La mer, c’est l’anti-collège, la liberté hors de raison, elle « recouvre toutes les pensées » p.127 « Ici, au centre de la mer, il n’y a pas de limites à la nuit. Il n’y a rien entre moi et le ciel. » p.134 « La nuit est si belle, sur la mer comme au centre du monde, quand le navire glisse presque sans bruit sur le dos des vagues. Cela donne le sentiment de voler… » p.141 « Je crois que je ne me suis jamais senti aussi fort, aussi libre. Debout sur le pont brûlant, les orteils écartés pour mieux tenir, je sens le mouvement puissant de l’eau sur la coque, sur le gouvernail. Je sens les vibrations des vagues qui frappent la proue, les coups du vent dans les voiles. Je n’ai jamais rien connu de tel. Cela efface tout, efface la terre, le temps, je suis dans le pur avenir qui m’entoure. » p.146 Une véritable expérience zen, une traversée hors du temps, encore un paradis. Le timonier comorien devait devenir prêtre ; un jour, il a tout quitté pour devenir marin. Appel de la nature contre contrainte de civilisation, impossible métissage de l’atavisme non-blanc pour le monde des Blancs. Les marins n’ont pas le goût « de l’aventure ». « Ils n’appartiennent à personne, ils ne sont d’aucune terre, voilà tout. » p.160 L’écrivain n’est-il pas ce ‘marin’ de la civilisation ? « Quand je suis parti, c’était pour arrêter le rêve, pour que la vie commence. » p.172

Retour à la civilisation après cette parenthèse : « Le navire s’approche de la côte. Quelque chose s’achève, la liberté, le bonheur de la mer. Maintenant il va falloir chercher asile, parler, interroger, être au contact de la terre. » p.184 La civilisation, ce sont toutes ces contraintes. Alexis débarque à Rodrigues, où il calcule et prospecte, tout au savoir géométrique de la civilisation. L’Anse aux Anglais est une vallée qui se resserre et garde entre ses falaises le secret du Trésor ; on y lit la métaphore d’une femme et de sa vulve. Mais le Blanc raisonne abstraitement, il ne voit de la nature que ce qui se mesure et s’exploite ; pas sa beauté ni son amour. Alexis devient fou, ou presque, d’insolation. Il est sauvé par une jeune fille noire, Ouma, et un enfant simplet d’une beauté époustouflante, Sri. Ouma a été envoyée en France un temps, au couvent, pour y devenir « civilisée ». Mais elle est tombée malade et a voulu revenir sur sa terre. Alexis et elle ont eu une enfance inverse, lui Blanc ensauvagé, elle Noire civilisée – mais tous deux doivent boucler la boucle. Partie pivot, ombre et soleil, ambivalente – l’exact milieu du livre.

Pour Alexis, c’est à nouveau le paradis ; il découvre, comme avec Denis, comment courir pieds nus sur les rochers, pêcher le poisson au harpon, se sécher tout nu avec le sable – mais avec une fille, cette fois. « Maintenant je comprends ce que je suis venu chercher : c’est une force plus grande que la mienne, un souvenir qui a commencé avant ma naissance. » p.209 Le désir le saisit à la vue d’Ouma dans ses habits mouillés. Plus tard, ils nagent nus : « Tout d’un coup, je me souviens de ce que j’ai perdu depuis tant d’années, la mer à Tamarin quand avec Denis nous nagions nus à travers les vagues. C’est une impression de liberté, de bonheur. » p.229 Mais, autre thème favoris de Le Clézio, tout métissage est impossible, l’écart des civilisations est tel que l’existence est une impasse, être civilisé, c’est mentir, au contraire des gens simples pour qui tout est naturel. Chercher l’or – est-ce cela le trésor ? Ouma le pressent et le quitte. C’est un ouragan du cœur qui pousse Alexis à partir.

1914, la civilisation s’appelle la guerre. Ypres, ce sont les gaz, les canons, les mitrailleuses ; les êtres humains en matricules regroupés en divisions et corps numérotés. Toute la nature en est bouleversée et les chevaux morts hantent de leurs carcasses les champs devenus stériles.

1918, Alexis retourne à Rodrigues, apaisé, appréciant la vie naturelle. Ouma a disparu mais Fritz, préadolescent Noir qui l’aidait, est devenu beau jeune homme qui prend les choses comme elles viennent. Une cache, deux caches : le trésor du Corsaire se trouvait bien là, soigneusement balisé selon le plan par des entailles sur les roches. Sauf que les caches sont vides. Y en aurait-il une autre ? Avant de poursuivre cette quête vaine, c’est encore un ouragan qui vient dévaster l’île. Tout est emporté, Alexis n’a plus rien.

Il retourne près de sa mère qui se meurt et de sa sœur qui se fera bonne sœur. Impossibilité du métissage, là encore : être Blanc impose de vivre comme les Blancs parmi les Blancs ; si l’on ne peut pas, il faut partir ou bien se faire passeur, par exemple religieuse quêtant parmi sa caste pour aider les pauvres. Alexis, un temps sirdar (contremaître) de plantation, ne peut supporter de commander comme un Blanc à ces Noirs ou à ces Indiens qui en savent plus que lui sur la nature et sur les mystères de l’univers. Il quitte son poste sur une apparition : Ouma qu’il croit avoir retrouvé. Tel est bien le cas et le couple s’enfonce dans un ravin isolé pour vivre la vie des neg’ marrons, en robinsons sauvages. Jusqu’à ce que… Ouma, plus sage, constate que l’avenir ainsi n’est pas possible. Que deviendraient les enfants s’il y en a ? Une fois encore, le métissage est impossible, Alexis est Blanc et doit vivre sa vie de Blanc. Où aller ? « Je veux fuir les gens du ‘grand monde’, la méchanceté, l’hypocrisie. » p.315 Tout est rêve d’ailleurs. « Comment ai-je osé vivre sans prendre garde à ce qui m’entourait, ne cherchant ici que l’or, pour m’enfuir quand je l’aurais trouvé ? » p.332 Le plan du Corsaire n’est au fond que le plan claque de la voûte céleste ; il n’y a pas d’or matériel, déterré et peut-être dispersé dans les flots, mais l’accord entre l’être et le cosmos. Peut-être est-ce là cette leçon du pirate ? « Ainsi, dans le firmament où nulle erreur n’est possible, est inscrit depuis toujours le secret que je cherchais. » p.335 Retour à l’enfance qui savait déjà, depuis la branche de l’arbre chalta du bien et du mal où le frère et la sœur se juchaient pour contempler le monde – une roue qui roule sur elle-même, tel l’Enfant de Nietzsche dans Zarathoustra. Il s’agit d’une révolution, au sens de Copernic, un retour sur soi-même. L’ailleurs est en soi.

Toujours les femmes l’ont ancré à une réalité qu’il quitte volontiers : sa mère quand il fugue avec Denis ; sa sœur quand il ressent l’appel du large, Ouma quand il cherche le trésor. Le seul trésor qui compte est de se trouver soi, pas de déterrer l’or. « L’or ne vaut rien, il ne faut pas avoir peur de lui, il est comme les scorpions qui ne piquent que celui qui a peur. » p.269 La vraie richesse est intérieure, elle est l’accord de l’être avec la vie qu’il mène, de sa nature avec la nature. Tous les sages d’Occident l’ont dit depuis Aristote, les Indiens aussi, et Confucius, et les anciens Mexicains… Jean Marie Gustave Le Clézio le sait qui résume tous ses livres à cette découverte. ‘Le chercheur d’or’ est l’un d’entre eux, un grand livre.

Le Clézio, Le chercheur d’or, 1985, Folio, 375 pages, €7.41

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Antoine Piazza, Les ronces

D’origine italienne, instituteur, Antoine Piazza travaille désormais à Sète. Lorsqu’il a débuté, il rêvait du village, de la fonction hussard noir IIIème République où l’instituteur était un notable de campagne. Non pour entrer dans la hiérarchie sociale mais pour dégrossir les sauvageons des ruisseaux et des pacages, jouer le rôle de transmetteur du savoir moderne. Il est allé ainsi se terrer dans un village du sud-ouest dans les années 1980, où il a contribué à maintenir une école durant sept ans.

Malgré l’intitulé « roman », ce livre est une suite de portraits liés par son histoire personnelle. Il n’a pas d’intrigue, ni le fil même d’une existence. Il ressemble plutôt à une juxtaposition de « rédactions » où les portraits des hommes comptent pour beaucoup. C’est dire son style décalé, ce pourquoi l’auteur n’a pu se faire publier par les éditeurs nationaux. Il noircit des cahiers d’écoliers, comme il le raconte, mais ne sait pas captiver par une histoire. Il a peine à inventer. En revanche, il excelle dans la description des gens qui l’entourent.

Il y a le maire, fils et petit-fils de paysans du coin, qui veut garder jalousement sa fonction pour exister. Il y a le couple méritant qui a eu peine à bâtir sa maison et, croulant sous les remboursements de crédit, sombre dans la dépendance à la famille. Il y a ce vieux qui s’isole, cultivant des terres sans maîtres haut dans la montagne, vivant seul dans une cabane de rondins, le fusil à portée de la main contre tous les emmerdeurs, y compris le garde forestier. Il y a les hippies qui vivent de l’air du temps en se laissant manipuler par le plus retors d’entre eux et surtout leurs enfants « débraillés et superbes ». Ces gamins permettent à l’école de survivre et le maire comme l’académie ferment les yeux. Histoires de terre, de chasse, de chiens, de cerises. Histoires de sexe, de mariage, d’études, de retour au pays.

Il est étonnant de constater combien une certaine France des campagnes pouvait rester archaïque encore sous Mitterrand. Ce sud-ouest de hameaux d’altitude vivait comme avant 1914. Le plus haut niveau intellectuel était de réussir le certificat d’études. Drame lorsqu’il a été supprimé par les technocrates de Paris ! La réussite sociale se mesurait aux hectares de terre. Le seul emploi non paysan était de servir la commune comme sapeur pompier ou dans les services techniques à la merci du clientélisme du maire. Le seul loisir était de lire le journal régional – et la presse a perdu de nombreux lecteurs par une grève imbécile qui a fait s’éteindre l’habitude même de lire dans la campagne. La télé abrutissait, trop intello ou trop paillettes. Le curé était inexistant en ces terres païennes. L’instituteur était vu comme l’œil de l’État, dont on se méfiait un peu, qui ne serait jamais du village même si l’on avait vu naître et grandir sa mignonne petite fille.

Les ronces du titre sont celles de l’ignorance, des instincts et des superstitions, qui engluent les mentalités dans la tradition. D’où l’émergence politique de ce courant conservateur de ‘Chasse, pêche, nature et traditions’, né sous Mitterrand en même temps qu’a ressurgi le Front national. C’est toute une France rurale qui « résiste » à la modernité, au progrès, au monde. Il y a une certaine nostalgie de gauche chez l’auteur pour ce petit peuple paysan. Une certaine idée de sa mission laïque et républicaine aussi, dans la meilleure tradition des Lumières. C’était tout un univers, il y a trente ans seulement. Il a aujourd’hui disparu avec ses cultivateurs, ses hippies et ses instituteurs. On « n’institue » plus aucun savoir aujourd’hui : on « professe » la bonne parole dans les écoles.

Antoine Piazza, Les ronces, 2006, éditions du Rouergue repris en poche Babel en 2008, 213 pages, €7.12

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Mario Vargas Llosa, Éloge de la marâtre

Article repris par Medium4You.

Le prix Nobel 2010 nous livre un bien étrange roman. Décalé en notre époque. Publié en 1988, vingt ans après 1968, il reste la traduction classique des aspirations libertaires, la reconnaissance du désir, l’importance du corps, l’attrait des nourritures terrestres. La langue française est bien pauvre et bien abstraite, elle qui n’a qu’un mot valise pour désigner ces choses : l’amour.

C’est confondre allègrement ces trois manifestations que les Grecs désignaient sous les noms d’éros, philia et agapé. L’innocence du désir vient du corps, des sens ; il s’exalte de la vue d’un torse gracieux, de l’écoute d’une voix mélodieuse, du toucher d’une peau satinée, du baiser brûlant de lèvres entrouvertes. L’attrait affectif n’a pas besoin du sexe pour aspirer à être aux côtés d’une personne chère. La générosité vague déborde de la force d’un corps comblé, d’un cœur entouré et d’un esprit ouvert. Mais discourir sur l’amour de l’humanité au sortir du lit de sa maîtresse, voilà qui est du dernier culcul. L’Hâmour, traduisait Flaubert pour dire cet enfumage de l’esprit des bourgeois cuistres de son temps.

Vargas Llosa ne va pas si loin. Dans la société catholique, bien-pensante et militaire du Pérou des années 1980, sa subversion est de mettre en contradiction la mythologie, y compris religieuse, avec sa traduction moraliste bien-pensante. Il compose un vaudeville avec le mari, la femme, l’amant. Sauf que la femme est d’un second mariage, donc la marâtre du fils. Ce qui permet une combinaison érotique nouvelle. Sauf que le fils vient de faire sa communion et s’éveille à peine à la puberté des sens : il n’a qu’un peu plus de douze ans.

Mais que peuvent les interdits contre la force aveugle du désir ? N’est-il pas légitime de désirer aussi, à 12 ans ? Est-on interdit de sens jusqu’à ce que la bienséance le décide ? Surtout lorsque son père apprécie l’érotisme au point de garder dans sa bibliothèque (sous clé) une collection complète de gravures sensuelles et des livres de nus. Alfonso est un ange d’Annonciation avec ses boucles blondes, ses yeux bleu clair et son air innocent. Il est Éros, l’enfant grec tout de désir et sans conséquence. Il est beau, sensuel, amoral. Il séduit par sa fragilité, sa fougue rieuse et son membre après tout bien monté. « C’était un petit bonhomme libre de préjugés, à l’instinct assuré, qui la chevauchait comme un habile cavalier » p.151.

Comme Éros, il darde sa flèche sur qui lui plaît et dit toujours la vérité. D’où ce désir qui monte, l’acmé de l’amour pour les trois protagonistes, puis la chute dans la décence bourgeoise. Car la femme adulte résiste, au nom de la morale. Puis se laisse attendrir, puisque ces jeux sont innocents. Après tout, elle n’est pas sa mère mais une étrangère. Il n’est pas question de sentiments ou d’impudeur mais de sensualité.

Vargas Losa en fait un conte pour notre temps. Il convoque la mythologie grecque pour dire la puissance du regard qui engendre le désir. Il intercale ainsi des chapitres d’histoire symbolique entre les chapitres réalistes. Candaule, roi de Lydie, montre le cul de sa femme (qui l’a fort gros) à son ministre Gygès – mais pas touche ! Quel hypocrite… Diane au bain avec sa servante est observé tout dard dressé par un petit berger – mais on ne saurait se mêler aux dieux sans être consumé. Tout reste platonique… Une dame écoute la musique d’un jeune homme empli de désir – mais attention dit le mari, si je n’entends plus la musique, je viendrai vous surprendre. La musique sert de messager… Fra Angelico peint une Annonciation où l’ange rose et blond fait craquer toutes les filles. Pourquoi Marie ? Mystère insondable de l’innocence : elle portera un enfant dieu. Mais elle a bien été « remuée »…

Partout est le désir, comme premier à la vie. Même (et surtout ?) dans la religion, qu’elle soit antique ou chrétienne. La vie a besoin d’un corps pour se perpétuer, si l’on aime la vie et la glorifie, dès lors pourquoi ne pas glorifier le corps ? C’est le sens que donne l’espiègle gamin au tableau de Szyszlo, accroché sur le mur du salon par son père. «  – Eh bien ! ce tableau c’est toi, affirma-t-il » dans un éclat de rire. La reproduction en est donnée par l’auteur dans un cahier central en couleur : il s’agit d’un torse abstrait, du col au pubis, où tous les organes sont mécaniquement agencés, posé sur un autel de sacrifice. Un corps en éruption qui vient de jouir.

« Sommes-nous impudiques ? Nous sommes entiers et libres, plutôt, et terrestres à n’en plus pouvoir » p.169. Car tel est l’amour, une fente palpitante qui aspire au jaillissement du membre frotté, une carapace retirée, des décors et habits jusqu’à la peau. « Abolis ont été aussi les sentiments altruistes, la métaphysique et l’histoire, le raisonnement neutre, les impulsions et œuvres de bien… », précise encore l’auteur (p.170). Il s’agit de fusion charnelle : « je te me donne, tu me te masturbes ».

Éros au XXe siècle est aussi incongru que l’ange annonciateur de la foi : qu’avons-nous fait de la vie, interroge ce conte ? Dans l’époque de repli frileux que nous connaissons, où toutes les religions (même la laïque) se réduisent aux principes d’un code desséché, ce genre de livre est blasphématoire. Lisez-le vite avant qu’il soit interdit !

Mario Vargas Llosa, Éloge de la marâtre, 1988, Folio 2008, 213 pages, €6.93

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Prix Bel-Ami avec Guilaine Depis

Le Prix Bel Ami récompense l’auteur(e) d’une biographie ou d’un roman retraçant un destin de femme remarquable. Créé en avril 2006 et resté peu connu, de jury uniquement féminin, il veut ratisser large. Aux romanciers et romancières, aux biographes, s’ajoutent cette année les réalisateurs et réalisatrices scénaristes. Tropisme d’époque, il faut absolument faire image. Autre tropisme d’époque, contrer le complot machiste qui imposerait au public de primer un homme.

Si la présidente fondatrice reste Élisabeth Reynaud, le jury se veut « tournant ». Il existe cependant des membres permanentes : Isabelle Alexis, Géraldine Beigbeder, Ysabelle Lacamp. Les invitées sont cette année : Frigide Barjot, Sylvie Bourgeois-Harel, Delphine de Malherbe, Anne-Marie Mitterrand, Olivia Zeltner et Guilaine Depis. C’est pour cette dernière que je publie cette note.

La sélection première est la suivante, assez vaste :

1) dans la catégorie « roman »

  • « Une affaire conjugale » Eliette Abécassis (Albin Michel)
  • « La Mecque-Phuket » Saphia Azzedine (Léo Scheer)
  • « Unica Zürn, l’Ecriture du vertige » Anouchka D’Anna (Cartouche)
  • « La distribution des lumières » Stéphanie Hochet (Flammarion)
  • « Elles vivaient d’espoir » Claudie Hunzinger (Grasset)
  • « A la folle jeunesse » Ann Scott (Stock)
  • « Le Testament d’Olympe » Chantal Thomas (Seuil)

2) dans la catégorie « biographie »

  • « Etty Hillesum, une voix dans la nuit » Cécilia Dutter (Robert Laffont )
  • « Helena Rubinstein, La femme qui inventa la beauté » Michèle Fitoussi (Grasset)
  • « Lou Andreas von Salomé, La femme océan » Michel Meyer (Le Rocher)
  • « Rose Bertin, Couturière de Marie-Antoinette » Michèle Sapori (Perrin)
  • « Gertrude Stein » Nadine Satiat (Flammarion)
  • « Just Kids » Patti Smith (Denoël)
  • « Sur la route de Janis Joplin » Jeanne-Martine Vacher (Jbz Et Cie)

3) dans la catégorie « scénario »

  • « Tournée » de Mathieu Amalric
  • « L’Arbre » de Julie Bertuccelli
  • « Brigth Star » de Jane Campion
  • « Poetry » de Lee Chang-Dong
  • « Angèle et Tony » de Alix Delaporte
  • «  La Comtesse » de Julie Delpy
  • « Women are heroes » de JR
  • « Tout ce qui brille » de Géraldine Nakache
  • « Incendies » de Denis Villeneuve

Le blog du Prix Bel-Ami

Guilaine DEPIS, Attachée de presse de 30 ans, cherche un poste.

Elle a été attachée de presse des Editions Des femmes (livres, livres audio, DVD) et assuré la communication d’Antoinette Fouque. Elle collabore régulièrement à Savoir changer.org, WebTV éducative de Laureline Amanieux, à La Revue avec Suzanne Jamet, au Magazine des Livres (directeur Joseph Vebret), et au Cahier des Livres depuis sa fondation en 2007.

Guilaine a également eu différentes expériences professionnelles dans le milieu politique et syndical, assistante parlementaire au Sénat, chargée d’enquête à la Fédération nationale du bâtiment et à la Fondation pour l’innovation politique.

Elle a un Master Administration du Politique de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et est diplômée de l’Institut d’Études Politiques de Toulouse, « Secteur public ».

Pour tout intérêt ou tout renseignement complémentaire, vous pouvez lui écrire directement.

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Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul

 

Voici une belle histoire qui se lit sans difficultés et captive suffisamment pour ne jamais ennuyer. Elle a tous les ingrédients de la culture mondialisée qui plaît à tout le monde. C’est le récit imaginé d’une rédemption (phénomène très fort dans la culture américaine comme dans l’ensemble de la chrétienté) après un grave péché d’enfant. Cela dans un pays dont on parle aux actualités (l’Afghanistan) et où le Bien (libertés, féminisme, compassion) se distingue sans lunettes du Mal (contraintes, machisme, cruauté). Ajoutez des personnages bien typés et touchants, quelques scènes de menaces, de massacres ou de pédophilie, et vous aurez le piment nécessaire. Secouez bien, racontez en style direct sans trop de descriptions ou d’états d’âme, et vous aurez un « film écrit » – une histoire sentimentale qui se lit très bien.

Malgré notre ironie, ne boudons pas notre plaisir. Les conteurs sont rares et les bons sentiments qui triomphent rassurent, c’est utile. Le livre est, comme souvent, meilleur que le film qui en a été tiré. Mais la lecture demande un moment de silence, un effort d’attention et un goût pour s’isoler qui deviennent de plus en plus rares dans la société branchée en permanence et excitée par chaque nouveauté qui passe. Ceux qui ne lisent pas pourront voir le film. Ceux qui connaissent un peu les paysages et les gens d’Afghanistan et du Pakistan préféreront le livre, où leur mémoire et imagination prendront leur ampleur.

Deux enfants vivent sous le même toit afghan dans les années 1970, avant le coup d’état communiste, avant l’invasion soviétique suivie de talibanisation. Ils ont un an d’écart mais l’aîné est le fils du patron, un riche commerçant kabouli, le second est le fils de son domestique. Les deux petits s’aiment comme des frères, jouent toujours ensembles et se lisent des histoires ; ils se protègent l’un l’autre. Jusqu’à ce que la jalousie pousse l’aîné à délaisser le cadet, allant jusqu’à ne pas intervenir alors qu’il se fait tabasser et violer par des gamins un peu plus grands. Le regret d’être lâche tourne l’amour déçu en accusation de vol et l’entente explose. Là intervient l’histoire avec l’arrivée des talibans.

Ceux-ci sont rigoristes, machistes et violents. Ils ne supportent pas que quiconque pense autrement qu’eux et ne baisse pas les yeux à leur approche. Ils bastonnent les femmes insuffisamment voilées ou qui élèvent la voix ; ils tapent sur les supporters des matchs de foot qui manifestent trop vivement leur enthousiasme ; ils interdisent les cerfs-volants, pourtant l’orgueil des pères et le bonheur des garçons. Comme dans tous les régimes totalitaires, les psychopathes et la racaille deviennent hommes de main des chefs : ils peuvent se faire craindre et violer quiconque leur plaît à loisir – et ne s’en privent pas. Une grosse ficelle romanesques est que le mollah chef de la milice de Kaboul soit justement le tortionnaire des petits jadis. Il est énorme qu’il soit à moitié allemand et aime les biographies d’Hitler : le romancier avait-il besoin de forcer ainsi le trait ?

Je ne vous raconterai pas la fin, ni le meilleur. Disons que le jeune Amir, après avoir laissé violer puis accuser de vol son compagnon d’enfance, découvre un secret de famille et qu’il fera tout pour sauver le fils de cet ami perdu, abandonné dans l’Afghanistan en guerre. Cela malgré sa lâcheté, les convenances sociales racistes afghanes et les redoutables lois d’immigration américaines qui s’appliquent même aux enfants orphelins ! C’est beau, haletant, on pleure à certains moments, on glorifie l’Amérique, ses mœurs et ses libertés – en bref, happy end ! Un bon livre pour Noël, alors que les petits jouent alentour.

Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul (The Kite Runner), 2003, 10/18 2006, 406 pages, 8.17€

Film de Marc Forster, Les cerfs-volants de Kaboul, DVD 2008 en français, 8.99€

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Le Clézio, Onitsha

Entre un prologue et un épilogue, c’est le roman d’une initiation. Fintan, au curieux prénom irlandais, est un garçon pâle de 12 ans qui s’embarque avec sa mère, en 1948, pour rejoindre un père qu’il n’a jamais connu, au bord du fleuve Niger. Jean-Marie Gustave romance ici ses propres traces, faisant écrire dans un cahier d’écolier son Voyage, sauf qu’il se donne quatre ans de plus. La raison en est qu’il fait coïncider l’initiation à l’Afrique avec la puberté du garçon.

Ce n’est pas par hasard : l’Afrique est violente aux Occidentaux habitués aux vallées étroites et aux terres civilisées depuis des siècles. Onitsha est une petite ville au bord du fleuve, un comptoir colonial qui végète dans une fin d’empire anglais. C’est aussi le lieu où grondent des orages homériques, où la pluie est comme un rideau d’eau qui suffoque et fouette, où le soleil implacable fait bouillir l’eau sur les toits de tôle inadaptés. Peut-on rester « civilisé » dans cette Afrique héneaurme ?

Qu’est-ce d’ailleurs que « la civilisation » quand elle tord les comportements blancs au point de rendre méfiant, orgueilleux et inhibé ? Est-ce la contrainte des habits et des mœurs, l’anglais sans accent et le savoir lire, l’ignorance du passé lointain des Africains ? Est-ce l’exploitation de la nature, le mépris pour le climat et pour les bêtes ? Les Noirs donnent une impression de liberté, telle l’adolescente, sculpturale comme une déesse : « Oya était sans contraintes, elle voyait le monde tel qu’il était, avec le regard lisse des oiseaux, ou des très jeunes enfants. » p.152 Fintan, le gamin, est au carrefour de la puberté. Il quitte vite la voie parentale, la bienséance de salon du District Officer et ses chaussures de cuir pour courir pieds nus avec les jeunes Noirs, torse écorché, la chemise ouverte et le short déchiré par les épines. Il n’est définitivement pas conforme, pas « politiquement correct ». On le lui fait sentir, ainsi qu’à sa mère et à son père, rêveurs partagés, donc inadaptés au monde réaliste et technique de la civilisation occidentale.

Pour Maou, petit nom de fils pour Maria-Luisa (son mari l’appelle Marilou), l’Afrique est la fin des préjugés de classe, l’amour auprès d’un mari sans le sou. Pour Geoffroy le père, exilé de par la seconde guerre mondiale et rêveur d’une transhumance ultime de la reine Méroë depuis Égypte antique vers le fleuve Niger, l’Afrique est l’ailleurs. Pour Fintan le gamin, c’est une découverte et une initiation. Il ne juge pas, il prend. Il vit le présent, dévore des yeux, de la peau, de tous les sens. Pieds nus en permanence, torse nu le soir, en seul caleçon sous la pluie drue, il est à corps perdu en Afrique. La danse, le tambour, la peau, le sexe envoûtent. Il regarde les filles se laver nues au bord du fleuve, il constate son copain circoncis bander à son côté, il observe sans rien dire deux presque dieux, Oya et Okawha, faire l’amour dans la cale rouillée d’une épave au milieu du fleuve, il assiste à la naissance du bébé à même le sol. Il goûte les fruits, il se baigne, il court dans la chaleur. Il est tout entier à ce qui survient. « Visage brûlé, cheveux emmêlés », coiffure au bol qui fait casque, « l’air d’un Indien d’Amérique » p.153, le gamin devient un vrai sauvage. Il n’est plus renfermé et fragile, comme la guerre et la civilisation l’avait fait ; « son visage et son corps s’étaient endurcis (…) le passage à l’âge adulte avait commencé. »

Mais, éternel nomade, l’auteur sait bien que partout hors du chez lui historique, son peuple blanc est un intrus. C’est l’impossible métissage. Nul ne fait que passer (comme son père ou lui) ou sombrer (comme Sabine Rodes, vieil Anglais africanisé, symbolisé par une épave de bateau, balayée par le flot de la vie). Renvoyé, malade, son père doit rentrer en Europe ; Fintan est exilé en pension en Angleterre (comme l’auteur) pour y apprendre « sa » civilisation. « Au collège, les garçons étaient à la fois plus puérils, et ils savaient beaucoup, ils étaient pleins de ruses et de méfiance, ils semblaient plus vieux que leur âge » p.234.

Tout pour l’esprit, rien pour le corps, telle est la différence. La civilisation occidentale est abstraite, elle exploite la nature ; la culture africaine, sensuelle et affective, s’y confond. Cet écart justifie « l’enfermement des maisons coloniales, de leurs palissades, où les Blancs se cachaient pour ne pas entendre le monde » p.187 D’où l’impossibilité de l’empire, le rejet de toute greffe, le grand naufrage colonial des années 60.

« On appartient à la terre sur laquelle on a été conçu » p.242 Peut-être sa petite sœur inventée, Marima, aura-t-elle quelque chose de ce Biafra où elle fut en germe ? Pas Fintan qui ne peut, vingt ans plus tard, que se sentir coupable d’être parti, en lisant dans les journaux le drame du Biafra sur fond de pétrole. Le remord du civilisé, c’est l’humanitaire ; il a été inventé là, en 1971, dans les ruines d’Onitsha. Cet épilogue, décalé par rapport au reste, paraît comme un rajout bien-pensant au livre. Est-il vraiment utile ? Il fait retomber l’envoûtement dans la géopolitique et les bons sentiments – c’est dommage. Mais l’auteur, exilé d’origine, balance sans cesse entre ses découvertes magiques et son besoin éperdu d’appartenir à un courant qui l’aime, à se mettre dans la doxa « correcte ». N’est pas Rimbaud qui veut…

Brassant le spleen d’une époque de transition, d’une enfance déracinée et chaotique, rencontrant le politiquement correct de notre époque, Jean-Marie Gustave Le Clézio donne, 17 ans avant son Nobel, un roman plein de chair où la vie se mord à pleines dents. Ce qu’il faut sans doute à notre époque fatiguée, repentante et rêvant de se placer hors du monde…

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Ken Follett, Le vol du Frelon

Ken Follett est anglais et l’auteur des ‘Piliers de la terre’ dont une fresque ciné est sortie il y a peu. Le fait qu’il soit anglais nous change agréablement des tics et comportements usés d’outre-Atlantique dont nous sommes lassés : ce féminisme obligé, ce machisme cow boy, cette morale intégriste compensée par le cynisme intégral. Le fait qu’un auteur de thrillers soit capable d’une fresque médiévale d’une grande puissance d’évocation comme ‘Les piliers de la terre’ montre qu’il est avant tout un auteur, pas seulement un industriel de la soupe divertissante.

Le Frelon est un avion (un Hornet Moth en anglais), conçu par De Havilland. Seul son moteur et ses câbles de liaison sont métalliques ; tout le reste est de toile et de bois. Mais la bête frêle montre ses capacités à voler durant mille kilomètres ! Le héros du livre est donc l’avion, avant les hommes.

Nous sommes en juin 1941 et les Nazis ont envahi toute l’Europe. Toute ? Non, quelques esprits résistent encore et toujours, contrôlés et surveillés par les garnisons de police, d’armée et de Gestapo. Parmi les résistants de première heure, les Danois. Ce petits pays fait d’îles, carrefour entre monde germanique, scandinave et anglais, a suscité l’un des mouvements clandestins les plus efficaces de toute l’Europe. La plupart des Juifs danois ont bénéficié de filières de protection et d’évasion.

Contre la mise au pas, le pas de l’oie et la haine de l’impur, le roi Christian X ordonne de ne pas résister ; la petite armée danoise se ferait hacher par les panzer divisions du trop grand voisin belliqueux. Mais il n’ordonne pas pour autant la collaboration active. La société civile donc sorganise. Comme partout, elle est partagée entre les psycho-rigides qui voient dans l’ordre pur nazi la réalisation de leur fantasme paranoïaque, et les autres, plus ouverts sur le monde et sur l’humain, qui ne se voient pas enrôlés dans une croisade haineuse dans un régime de Big Brother.

Seule arme de l’Angleterre repliée sur son île, les bombardiers. Mais les Allemands ont mis au point un radar plus puissant que celui des Anglais et seule la moitié des forteresses volantes revient à la base à chaque raid. Comment font-ils ? C’est là que l’espionnage du terrain prend tout son sens. Hitler, porté à la démesure, vient de lancer sa grande attaque contre l’Union soviétique. Pour que celle-ci résiste, en attendant l’hiver russe, il faut que la Luftwaffe soit retenue à l’ouest. Et pour cela, que l’usage des radars allemands soit moins efficace.

Une femme est à la tête du réseau danois, une anglaise fiancée à un pilote danois. C’est à elle que Churchill confie la mission de réussir. Mais c’est à un lycéen de dix-huit ans féru d’ingéniérie et de mécanique, flanquée de sa belle juive, sœur d’un copain de lycée, qu’il va revenir de prendre les photos du site de radar repéré, de les développer et de les ramener en Angleterre. Dans ce coucou pour amateur qu’est le Frelon. Il faut déjouer le rigoriste papa pasteur, le fouineur haineux de la police danoise, le flic de village pro-nazi, la suspicion des occupants. Il faut jouer avec les règles, savoir à qui l’on peut faire confiance, manipuler la naïveté des braves caporaux de la Wermacht. Mais Harald est un beau gaillard vigoureux à qui on ne la fait pas, ce qui ne l’empêche pas d’avoir peur. Et Karen une danseuse souple rompue aux usages du monde qui a appris à piloter à quatorze ans.

Ils vont réussir, bien sûr. Ce ne sera pas sans morts ni péripéties haletantes. L’espionnage n’est pas un simple jeu d’intellos. Ce thriller bien écrit sait créer des personnages attachants dans des situations réalistes. Si l’histoire n’est pas celle d’un fait réel, elle est bien trouvée. Que des très jeunes jouent leur vie, consciemment, pour l’idée qu’ils se font du monde, est réconfortant 70 ans après les faits.

Ken Follett, Le vol du Frelon (Hornet Flight), 2002, Livre de poche 2005, 600 pages, €7.60 

DVD blu-ray Les piliers de la terre par Sergio Mimica-Gezzan, Sony janvier 2011, 3 DVD 428 mn, €34.98

Hornet Moth sur wikipedia anglais 

Hornet Moth sur Index of naval aircraft http://www.fleetairarmarchive.net/aircraft/hornetmoth.htm

Hornet Moth sur Video on youtube http://www.youtube.com/watch?v=vyttqmnUZhA

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Cormac McCarthy, La route

Nous sommes quelque part (probablement aux États-Unis), dans notre siècle (sans doute dans une dizaine d’années), et après une catastrophe (peut-être nucléaire). Un père et son fils errent, avec pour seul objectif de rejoindre la mer et un lieu où il fasse chaud. Ils sont seuls, abandonnés de l’épouse et mère (qui a préféré la mort aux risques), laissés pour compte de la civilisation (qui a disparu dans l’apocalypse).

Quand rien de ce qui fait notre vie de tous les jours ne subsiste, qu’est-ce qui reste ?

– L’amour. Le plus primaire des sentiments, le plus brut, le plus profond. L’auteur aurait pu choisir l’amour maternel, qu’on croit le plus intime et le plus fort. Mais – est-ce l’époque qui veut ça, ou son pays, les États-Unis ? – Cormac McCarthy ne fait pas confiance à la femme. La variante femelle américaine est en effet égoïste, séductrice et volontiers mante religieuse. L’amour filial d’un père pour son fils lui paraît plus fort que l’amour maternel. Parce qu’il est un lien choisi plus que charnel, qu’il repose sur la raison plus que sur le ventre. Peut-être aussi parce qu’il est l’image biblique : le Père qui envoie son fils endurer l’humain sur la terre.

Il y a cette inspiration dans le calvaire du « petit ». Né au début de la grande catastrophe (c’est son père qui coupe le cordon), il est laissé par sa mère (qui se suicide pour échapper aux hantises de viol et d’esclavage qu’elle pressent venir). Seul le père veille sur son enfant. Il s’est promis de le tuer si lui-même ne parvient plus à vivre. Il est malade, il tousse, il crache le sang. Ses jours sont comptés, il le sait. Il a gardé une balle de revolver pour que son fils l’accompagne.

Car les mœurs, en cette fin du monde, sont celles de la barbarie. Des hordes de violents, sous l’égide d’un chef plus fort, écument la contrée en pillant, violant et tuant ceux qui résistent. Les autres sont réduits à les servir, femmes comme adolescents. Les enfants sont dévorés, rôtis à la broche en guise de viande car aucun oiseau ne vole plus, ni d’animaux ne courent dans les forêts. Le cataclysme a tout détruit.

Le gamin a sept ou huit ans, l’avenir est bouché, aucun rêve positif ne lui est offert. Son père ne veut même plus lui raconter le monde d’avant, tant il est impossible à imaginer pour qui ne l’a pas connu. Les deux vivent sur le pays, maraudant ici ou là dans les maisons abandonnées les vêtements et les conserves qui subsistent encore. Certains ont vu la catastrophe venir et ont bâti des abris bien remplis. Nous avons là une réminiscence de Y2K, cet an 2000 où « le bug » informatique devait mettre le chaos dans le monde. Des sites Internet listaient pour vous les armes et provisions à prendre, les nantis avaient acheté des chalets dans les montagnes Rocheuses et construit des bunkers pour résister, au cas où…

Le grand bug n’est pas venu, mais les attentats du 11-Septembre ont ravivé la crainte. C’est désormais la hantise des missiles qui domine, l’Iran et la Corée du nord sont au seuil du nucléaire, avec des fusées balistiques. Le repli sur soi et la peur du déclin hantent l’Amérique. ‘La route’ se situe dans ce courant d’opinion où tout peut arriver. Nous sommes bien loin de l’optimisme de ‘Sur la route’, le roman de Jack Kerouac publié juste 50 ans plus tôt que McCormac. Est-ce un hasard ? La Beat generation voyait « l’Est de mon enfance et l’Ouest de mon avenir » sur la route, chemin des pionniers, voie optimiste vers la vie… Tandis que les années 2000 voient dominer le no future.

Si vous aimez encore vous isoler pour lire, préférez nettement le livre au film. L’écriture minimale a une grande force émotionnelle. Elle laisse l’imagination prendre son essor et les personnages vivre sans vous imposer une image convenue par les acteurs. Pour moi, c’est celle du Gamin. J’imagine sans peine la vie que nous aurions eu tous les deux s’il était survenu un tel événement… « Il y avait des moments où il était pris d’irrépressibles sanglots quand il regardait l’enfant dormir, mais ce n’était pas à cause de la mort. Il n’était pas sûr de savoir à cause de quoi mais il pensait que c’était à cause de la beauté ou à cause de la bonté » p.118.

Quand vous lisez cela, l’émotion vous étreint. Elle est vôtre. Je ne vous dis pas la fin, mais elle est inévitable et, en même temps, ouvre sur la Providence. C’est très américain mais à ce moment-là, nous sommes tous Américains.

Cormac McCarthy, La route, 2006, Prix Pulitzer 2007, traduit en français par François Hirsch, Points Seuil 2009, 252 pages, €6.46

La route, CD mp3 texte intégral lu, Livraphone 2008, €12.28

La route, Film de John Hillcoat, Metropolitan video 2010, €18.99 blue-ray

Jack Kerouac, Sur la route, édition intégrale du rouleau manuscrit, Gallimard 2010

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Michel Houellebecq, La carte et le territoire

Cadeau incontournable des fêtes (italiquons comme l’auteur les mots du jargon mode), le dernier roman du maître est son plus abouti. Il transpose tout l’univers houellebecquien, de la vacuité de l’époque à l’inanité des relations, de l’artisanat besogneux de l’Hâârt jusqu’à la fiction d’une France ultime [en 2036, où Frédéric Beigbeder meurt à 71 ans comme il est dit]. La France vue facétieusement par Houellebecq sera réduite au tourisme sexuel (prestige des petites femmes de Paris) et aux écolo-ruraux, sans plus aucun immigré pour cause d’abandon de toute prestation sociale, avant le triomphe du végétal dans les siècles des siècles. Une sorte de Thaïlande à l’envers, quoi.

Un dessin vaut mieux qu’un long discours, de même une carte Michelin vaut mieux que la nature. Elle révèle la réalité du paysage mieux que la photo satellite. C’est que l’art est vérité pour l’homme, schématisant le réel pour les capacités (limitées) de son cerveau prédateur. C’est ainsi que Jed Martin (nom standard que portent tous les ânes) se préoccupe d’avancer dans la carrière, sans le vouloir, comme poussé par une nécessité organique. Sans vocation, fils d’architecte frustré et d’une mère juive suicidée (une sorte d’inverse absolu de la mère), il commence par photographier des boulons usinés au dixième de millimètre avant de passer aux cartes Michelin, puis de se convertir à la peinture à l’huile des vieux métiers. Il passe ainsi du territoire à la carte, de la photo à la peinture et des choses inanimées aux hommes (p.144).

Est-ce le destin de tout artiste que de devenir « artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort » p.10 ? Houellebecq ne croit pas à cette idéologie marketing, faite pour interpeller l’intello et lui faire sortir ses ronds. « On en est à un point de toute façon où le succès en termes de marché justifie et valide n’importe quoi, remplace toutes les théories, personne n’est capable de voir plus loin » p.208. Aucune relation ne va au-delà des trajectoires de forces, menées par les carrières et les besoins élémentaires. Le modèle standard de la relation réussie à la satisfaction mutuelle dans notre société est la pute (pp.57 et 122). Même enseigner, beau métier, peut « se résumer au fait d’enseigner des absurdités contradictoires à des crétins arrivistes » (p.328). Le polytechnicien ouin-ouin de Michelin en est la technocrate caricature. Les enfants sont des chieurs et les familles des boulets ; les amis sont transitoires et liés aux activités.

Seule compte la technique dans ce capitalisme de consommation fonctionnelle. « Un hypermarché Casino, une station-service Shell demeuraient les seuls centres d’énergie perceptibles, les seules propositions sociales susceptibles de provoquer le désir, le bonheur, la joie » (p.195). Le Corbusier a admirablement bâti ses camps de concentration à habiter pour travailleurs et cadres englués dans la marchandisation du monde. Au fond, seule la voiture donne les satisfactions techniques les meilleures, notamment l’Audi Allroad A6 ou la Mercedes classe A. Dans l’ordre du vivant, le chien bichon qui ne peut se passer de son maître. Jed en vient même à parler à son chauffe-eau (p.398), pour lui plus présent que bien des êtres.

Le style Houellebecq use ainsi du naming, du happening et de la provocation.

Il reste plat parce qu’il se veut neutre, pur véhicule de communication du langage standard, sans effet de style, sauf un brin d’humour surgi de l’absurde. Ceux qui ne l’aiment pas n’aiment pas l’époque contemporaine (et on les comprend), mais ceux qui apprécient mesurent la continuité de Houellebecq avec Stendhal et Flaubert, du roman comme miroir promené au long d’un chemin au parler précis, quasi médical, pourfendeur des idées reçues. Ce style, l’auteur le revendique pour son peintre, « le même détachement, la même froideur objective (…) simple et direct : il décrit le monde » p.189. L’autoportrait de Houellebecq se trouve dans Tocqueville, cité p.261 : « Je n’ai jamais connu non plus d’esprit moins sincère, qui eût un mépris plus complet pour la vérité. Quand je dis qu’il la méprisait, je me trompe ; il ne l’honorait point assez pour s’occuper d’elle d’aucune manière… »

C’est ce que veut le marché, ce que veulent « les hommes d’affaires les plus riches de la planète. (…) Aujourd’hui pour la première fois ils ont l’occasion, en même temps qu’ils achètent ce qui est le plus à l’avant-garde dans le domaine esthétique, d’acheter un tableau qui les représente eux-mêmes » p.206. Ce sont les cons de Céline, dont l’auteur a parfois le regard anarchiste : « Ce que veut le con c’est un miroir pour son âme de con où il puisse s’admirer – … d’où le film et les romans d’immense tirage – ‘miroirs pour les âmes du plus grand nombre de cons possibles.’ Cette loi vaut aussi pour la psychologie, la graphologie, etc… » lettre de 1947, Pléiade p.932. « Je veux simplement rendre compte du monde », déclare Jed à une journaliste à la fin de sa vie (p.420). « Chaque jour est un nouveau jour » (p.422). Ainsi de Houellebecq.

Il se met en scène sous son nom, allant jusqu’à voir réaliser son portrait par le peintre qu’il invente, après avoir préfacé un catalogue pour son exposition. Mise en abîme technique, très Renaissance, époque d’ailleurs où, selon lui, l’art a quitté l’artisanat pour devenir industrie avec les ateliers des peintres célèbres. Il invite aussi Frédéric Beigbeder, son éditrice Teresa Cremisi et un certain nombre d’autres connus dont le sel nous échappe, ne passant pas notre temps devant la télé. Ils se reconnaîtront. Sans oublier les haines houellebecquiennes pour les journaleux « Comment est-ce que vous voudriez rencontrer quelqu’un qui travaille pour Marianne ou Le Parisien libéré sans être pris d’une envie de dégueuler immédiate ? » (p.147), ou du NouvelObs « les trous du cul de la place parisienne » (p.315), les « masochistes hargneux » de l’ultra-gauche (p.397), les ruraux de la France profonde « inhospitaliers, agressifs et stupides » (p.407) et l’ignare Pépita Bourguignon, chef de rubrique arts au journal Le Monde.

Tant d’ennemis ne peuvent que lui nuire. Dès la page 276 se noue une intrigue policière avec mise en scène de son assassinat en 2016 [Beigbeder a 51 ans]. Il est dans sa maison d’enfance où il s’est replié en cocon, n’ayant plus rien à dire au monde dont il se fout. Son village, Souppes dans le Loiret, est une reconstitution Potemkine du bon vieil autrefois par des urbains riches et intellos qui ont même nommé une rue Martin Heidegger et un rond-point qui ne mène nulle part Emmanuel Kant (p.280) ! L’intrigue est faible, le meurtre rituel sans objet, comme une dérision de plus d’un serial killer français (donc impuissant à œuvrer dans le lyrisme américain ?).

Écrit en chronique détachée, le bec acéré et le nihilisme réjoui, ‘La tarte et l’écritoire’ est un roman d’aujourd’hui, plus intéressant que beaucoup, qui a l’immense mérite de résumer tout Houellebecq depuis les origines. Qu’on se le lise !

Michel Houellebecq, La carte et le territoire, juillet 2010, Flammarion, 428 pages, Prix Goncourt 2010, €20.90

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Takashi Hiraide, Le chat qui venait du ciel

Les Japonais ont une approche de la nature et des êtres différente de la nôtre. Cela signifie-t-il que nous ne pouvons les comprendre ? Certes pas ! Ce petit livre de Takashi Hiraide, traduit en français sous le titre « Le chat qui venait du ciel » , en témoigne. Publié en 2001 au Japon, traduit en Picquier Poche en 2006, il ne fait que 131 pages et ne coûte que 6 € – mais c’est un bijou de poésie.

Il s’agit, bien sûr, d’une histoire de chat. Comment cet animal mystérieux, « parfaitement au-delà du monde des humains, un être n’appartenant ni au ciel ni à la terre » (p.117), peut-il apprivoiser les hommes ? Par sa grâce, par son imprévu, par le cadeau qu’il vous fait de s’intéresser à vous.

Un couple d’artistes vit dans une maison traditionnelle à jardin de Tokyo, dans les années 1980, lieu qui s’est fait de plus en plus rare avec l’envolée des prix de l’immobilier. Comme tous les chats, Chibi, est un explorateur né. Il a besoin d’aventures et de recoins à lui où fourrer son museau. Il passe alors dans les maisons voisines et fait de leurs jardins ses jardins. Chat « trouvé », adopté aussitôt par le petit garçon des voisins, cinq ans, Chibi se fait adopter aussi par le narrateur et sa femme. Insensiblement, de fil en aiguille, une relation se développe d’elle-même.

Il n’y a pas ce côté tranché d’Occident : on n’« achète » pas un chat, c’est lui qui vous choisit ; on n’en est pas « le maître », c’est lui qui consent à vous apprivoiser ; un jour il disparaît, sans explication, pour quelque temps ou pour toujours, sans dire adieu. Tel est le chat, si bien adapté à la mentalité asiatique qu’il est l’animal chéri des mythologies là-bas.

Épousant ce point de vue de l’animal, l’auteur développe son récit de façon ondoyante, sans cesse changeante, selon les humeurs. Et la vie alentour, qui pousse ou décrépit, humains, animaux ou végétaux ne sont que l’accompagnement d’une existence focalisée sur le chat. Cette bête rend le monde indécis, comme vu au travers d’une lanterne magique, « des lambeaux de nuages » (p.6). C’est la sagesse du chat : « pas la moindre trace de contrainte à l’égard des êtres humains » (p. 13). Pour survivre sans dommage, il nous faut faire de même car tout change, tout se bouleverse et peut, si l’on y prend garde, nous bouleverser.

Chibi lui-même est l’incarnation de cette grâce nécessaire : « une merveille (…) Il était mince et élancé, et réellement tout petit. (…) On remarquait de suite ses oreilles mobiles et pointues à l’extrême » p.14 Il ne se laisse jamais attraper, ni prendre dans les bras. Aucune sécurité, aucun repos : mais la vie même est ainsi. Il ne cherche pas à fuir mais il esquive avec vivacité, avec « un éclat pâle et froid ». Comme dans le zen, « l’attention qu’il portait aux choses se déplaçait avec une rapidité étonnante (…), sensible aux métamorphoses invisibles du vent et de la lumière. » p.15 Incarnation peut-être du dieu de la chasse, Chibi le chat escalade un arbre de façon si fulgurante qu’il joue « la capture de l’éclair » p.72.

A son contact l’auteur, écrivain et poète, quitte le monde de l’édition pour « une vie de liberté » (p.31) Et puis… Tout passe, tout arrive et s’en va, sur la pointe des pattes. Un poète disparaît, un vieillard meurt, une maison est démolie. Le Japon ancien et traditionnel se transforme, les petits garçons grandissent, les saisons se renouvellent. Je ne vous dirai rien du développement du récit, vous laissant le découvrir. Car c’est un magnifique livre, un accord qui se fait avec le monde et avec la nature, que vous lirez là. Un trésor de sensibilité et de poésie comme il est peu, en notre début de 21ème siècle.

Il vient du Japon, qui a sans doute beaucoup à nous apprendre.

Hiraide Takashi, Le chat qui venait du ciel , Picquier poche, 2006, 130 pages

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Le Clézio, Désert

Nul doute qu’il ne faille aller au désert pour apprécier ce long roman. J’en avais gardé un souvenir ému, notamment du petit berger muet Hartani, un personnage pourtant secondaire. A la relecture, 20 ans après, je n’ai pas retrouvé la fraîcheur du moment. Il faut dire que les années 1970 s’éloignent et que le style Le Clézio est furieusement daté.

On retrouve, ici comme ailleurs, l’opposition caricaturale entre passé mythique et présent trivial, vie traditionnelle en accord avec la nature et civilisation exploiteuse mortifère, enfants et adultes. Tout ce qui sonnait haut et fort dans les années qui ont suivi Mai 68 et qui, aujourd’hui, sonne quelque peu outré et immature. Le parti pris binaire de l’auteur a vieilli, sa culpabilité d’homme blanc hérisse, sa légende d’un âge d’or nomade des Touaregs brisé par l’arrivée des Chrétiens pour raisons financières ne résiste pas à l’analyse historique. Pourquoi n’évoque-t-il pas les maladies du désert, ces vieux et ces enfants qu’on laissait mourir, ces razzias sur les agriculteurs pauvres mais sédentaires, l’esclavage des Noirs harratines ? Il ne s’agit pas de défendre « la colonisation », mais de ne pas tomber dans la culpabilité automatique, ni dans la mythification d’un passé « littéraire ».

Donc je suis partagé sur ce roman, ne le préférant pas à tous les autres dans l’œuvre de Le Clézio. « Le chercheur d’or », à mon sens, sonne plus authentique. La quarantaine dans les années 70, moment de l’écriture de ‘Désert’, Jean Marie Gustave n’était manifestement « pas fini ». Son enfance errante et sans père l’a marqué plus qu’on ne le croit. Avez-vous noté que les ‘pères’ disparaissent très vite de ses histoires, y compris dans ‘Désert’ ? Le père du petit Nour, pourtant pieux et guide de caravane, l’abandonne à son destin à l’issue de la marche du cheick ; le père de Lalla disparaît tôt de sa vie ; celui de son enfant, le berger muet Hartani, s’est perdu dans les sables du désert… Les jeunes sont livrés à eux-mêmes, vivent entre eux et découvrent tout seul un « autre monde » que celui des adultes. Un monde non conventionnel, pas forcément meilleur. Telle était bien la Quête immature des années 70.

Le roman fait s’entrelacer les histoires de Nour, jeune Touareg 1910, et de Lalla, sa jeune descendante 1970. Le passé bien sûr, chez Le Clézio, est beau et tragique, le présent ne peut être que sordide et dramatique. Le Clézio ne peut développer sa veine littéraire que dans l’ailleurs. Hier les Blancs ont envahi le désert pour éradiquer les bandes de rezzous irréductibles, aujourd’hui les Blancs exploitent les Nordaf’ sur les chantiers de métropole ou dans des hôtels borgnes. A croire que la vie d’avant était ‘bien’ et la vie d’aujourd’hui ‘mal’ – position réactionnaire s’il en est… Même si elle paraît pré-écologiste, avec le recul des années. Le désert ? « Mais c’était le seul, le dernier pays libre peut-être, le pays où les lois des hommes n’avaient plus d’importance » p.14. Cette mer terrestre a séduit l’auteur, exilé permanent, comme les vagues le séduisent par leur perpétuel mouvement. « Dès la première minute de leur vie, les hommes appartenaient à l’étendue sans limites, au sable, aux chardons, aux serpents, aux rats, au vent surtout, car c’était leur véritable famille » p.25. Le désert dépouille, il rend vrai, réduit à l’authentique : « Les petites filles (…) apprenaient les gestes sans fin de la vie. (…) Les garçons apprenaient à marcher, à parler, à chasser et à combattre, simplement pour apprendre à mourir sur le sable » p.25. On le voit, nous sommes loin du ‘lire, écrire, compter’ de la civilisation défendue par les profs laïcs !

Nour, gamin non pubère, suit la longue marche de sa tribu de Smara à Tiznit pour échapper aux soldats chrétiens comme aux nomades qui ont fait allégeance et fantasment sur des terres où s’établir. Le cheikh Ma El Aïnine qui la mène, un saint homme qui guérit par imposition des mains et avec l’aide d’Allah, est peu à peu abandonné de ses fils et de ses fidèles ; il ne peut rien contre la marche de l’histoire. Nour échoue sur la côte, au débouché du fleuve Souss, proche d’Agadir. C’est là sans doute qu’il fonde une famille avant de s’en retourner peut-être au désert, le roman se contente de le suggérer. C’est à cet endroit, devenu bidonville et appelé « la Cité », que Lalla, sa probable petite-fille, connaît les premiers émois de la puberté avec El Hartani, jeune berger muet abandonné un jour par un Homme Bleu à la fontaine. Le gamin connaît les secrets des rochers et des bêtes. Il lui fera un petit, lors d’une tentative de fuite alors que Lalla allait être mariée de force à 15 ans, selon la coutume arabe. Ils filent tous deux au désert, ce grand vortex qui attire et ne rend plus. Lalla sera sauvée (ellipse de l’auteur qui ne nous en dit rien). Confiée à « la Croix Rouge internationale » (pleine de bonnes intentions « civilisatrices »), elle sera débarquée à Marseille (haut lieu de civilisation comme chacun sait). Enceinte du berger à peine adolescent, Lalla voudra travailler pour être indépendante. Elle évitera la facilité de la prostitution pour nettoyer un hôtel borgne. A 17 ans, elle fera des rencontres dérisoires, des pauvres comme elle, tele Radicz, le gitan vierge de 14 ans.

Ces dizaines de pages misérabilistes étaient bien dans le paysage sentimental de la lutte des classes années 70 ; elles se sont beaucoup usées. Un photographe qui aime sa beauté sauvage fera de Lalla une cover-girl presque célèbre. Cela ne lui tourne en rien la tête, elle n’est définitivement pas de « la » civilisation. Mais elle gagne ainsi de quoi retourner « au pays » pour mettre au monde son enfant toute seule, un jour à l’aube, entre la mer et le désert. L’auteur ne nous dit pas s’il est fille ou garçon – exprès.

Malgré le sacrifice aux modes de son temps, ce roman est un hymne au désert, cette grande solitude où chacun se retrouve face à lui-même. « Là, dans le pays du grand désert, le ciel est immense, l’horizon n’a pas de fin, car il n’y a rien qui arrête la vue. Le désert est comme la mer, avec les vagues du vent sur le sable dur, avec l’écume des broussailles roulantes, avec les pierres plates, les taches de lichen et les plaques de sel, et l’ombre noire qui creuse ses trous quand le soleil approche de la terre » p.180. L’entrelacement du passé et du présent est une technique efficace qui rend sa fierté mythique à ce qui pourrait paraître pauvre dans le contemporain. Les histoires particulières de Nour, de Lalla, d’El Hartani et de Radicz apparaissent comme un destin dans le grand Tout. Reste enfin que Le Clézio a une capacité d’empathie particulière, qui lui permet de se mettre dans la peau de ses personnages, fussent-ils les plus éloignés de sa propre culture. Et que c’est peut-être pour cela qu’il continue de séduire, malgré ses états d’âme trop datés.

Mais si vous voulez en savourer l’essence, lisez-le au désert, quand il n’y a rien autour de vous, rien que le ciel et le sable, et le vent qui passe. Là, l’humain prend toute son importance et le sentimentalisme vieilli passe mieux.

Le Clézio, Désert, 1980 Folio, 439 pages 7.31€

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