Mondialisation induit nationalisme

Depuis l’ouverture du communisme chinois au capitalisme (1978) et l’effondrement du Mur de Berlin (1989), le monde est un. Les échanges se développent sans frontières, ils sont économiques, migratoires, culturels – mais aussi transfert des ressources, exportation des pollutions, crises financières systémiques et changement climatique. D’où l’ambigüité de la mondialisation : comme la langue d’Ésope, elle apparaît comme la meilleure ou la pire des choses. Ce pourquoi renaissent les nationalismes et les communautarismes, cet autre nom du nationalisme quand il est sans territoire.

Nous assistons en Europe à une multiplication des revendications nationalistes régionales, dues aux égoïsmes économiques mais aussi à la question de « l’identité ». La Ligue du nord en Italie ne veut pas payer pour le sud, les Flamands pour les Wallons, les Catalans riches pour les autres régions plus pauvres, les Basques pour l’Espagne, l’Écosse pour l’Angleterre depuis la découverte de pétrole en mer du Nord. Jusqu’à la Corse qui ne veut pas payer comme tous les Français des droits de succession sur l’immobilier. Il s’agit parfois d’autonomie qui permettrait une meilleure intégration européenne, préfiguration d’un « empire » aux cents nationalités plutôt qu’un joug des actuels États-nation (Monténégro, Kosovo). Le jeu des Girondins contre des Jacobins une fois de plus rejoué ? L’empire austro-hongrois contre la Prusse nationaliste et l’unité italienne de Garibaldi ?

Plus le global se fait présent, plus le local est revendiqué. Et dans le monde existent deux modèles : le chinois et l’indien. Les deux idéogrammes qui forment le mot Chine veulent dire à la fois le milieu, le pays, la nation et l’État, tout confondu. Nous avons là l’identité faite peuple, l’Un solide comme une famille. Ce n’est qu’aux marges (Tibet, Xinjiang) que l’unité est contestée, surtout parce que l’Un éradique toute particularité locale comme la religion, la langue ou la coutume. L’Inde connaît à l’inverse la culture du multiple, l’État étant une fédération d’États plus petits où les langues sont nombreuses, comme les religions. La structure clanique familiale tient lieu de lien social. En Europe, la France tendrait au modèle chinois et le Royaume-Uni au modèle indien. Quant à l’Allemagne, elle serait tentée par la synthèse japonaise : digérer tous les apports extérieurs – mais ne retenir que ce qui est japonisable.

hip hop colonnes de burenQu’est-ce donc que « l’identité » des peuples ? Une dynamique imaginaire, un mythe créé pour faire société. L’anthropologue Maurice Godelier, dans Au fondement des sociétés humaines, montre l’importance de l’imaginaire pour toute société. La pratique symbolique joue un rôle dans le consentement ou les résistances, l’imaginaire des rapports politiques et religieux fabrique le lien social. Le modèle individualiste issu des Lumières est un leurre pour qui n’est pas déjà inscrit dans une culture. L’homme doué de raison du libéralisme politique n’est pas forcément cet agent rationnel qu’y voit le libéralisme économique. Au contraire, la valeur n’est pas le prix et l’humanité ne se réduit pas au statut de consommateur : l’habit ne fait pas le moine, la Rolex ne fait pas la réussite. Ni le mariage l’amour…

Car se déploie aussi l’identité des êtres. Je suis indifférent au mariage gay, je crois qu’un enfant peut parfaitement s’épanouir s’il est aimé, même par deux femmes ou deux hommes, que l’attention portée à un enfant désiré est meilleure que le délaissement ou le dédain de maints couples hétéros dits « normaux », qu’en termes catholiques chacun a déjà deux papa puisqu’aussi « fils de Dieu » et que l’exemple même de Joseph et Marie, parents d’un enfant dû à la procréation assistée (par Gabriel messager), ne pose aucun problème. Je suis cependant dubitatif sur les « raisons » qui font que les marginaux fiers de l’être en 1968 veuillent aujourd’hui (à 50 ans et plus) se vautrer dans le confort bourgeois qu’ils haïssaient jadis. Il n’y a là aucune « raison ». La société populaire n’aimera pas plus « les pédés » ou « les gouines » parce qu’ils/elles seront passé(e)s devant le maire; et les gosses à deux papas et deux mamans se feront moquer plus qu’avant par leurs copains, toujours plus normalisateurs que la loi. Le mariage gay n’est pour moi que cette autre expression du nationalisme, du communautarisme, du repli sur les origines, le couple, le petit entre-soi. Je ne suis pas « contre », je n’en voit pas l’intérêt. Il y aura autant de divorces, de déchirements et de procès en succession que pour les hétéros : belle avancée ! François Hollande montre qu’il n’est pas indispensable de « se marier » pour avoir des enfants, les aimer et les élever. Bel exemple, au fond.

L’identité se forme à la fois dans le temps et dans l’espace. Elle se déploie verticalement par la filiation et la transmission, et horizontalement par l’appartenance à une famille, un clan, une société, une nation, une culture. L’inquiétude identitaire naît du bouleversement des espaces : le tout horizontal déracine et désoriente ; le tout vertical produit l’intégrisme et le refus du présent au profit d’un âge d’or. Quand les liens familiaux et les liens sociaux se relâchent trop, les individus perdent leur personnalité pour se laisser balloter entre communautarismes ou modes. La violence naît moins du refus d’appartenir que de l’impuissance à y parvenir. On affecte de mépriser ce qu’on ne peut avoir (la fille du voisin) et l’on valorise ce qui est loin et accessible à tous (le gangsta rap, le mode de vie américain). L’identité fait problème chez une partie des jeunes issus de l’immigration, mais plus chez certaines communautés que d’autres. La culture maghrébine ou noire verse trop souvent dans la victimisation d’ancien « esclave » ou « colonisé », encouragée perfidement par les « belles âmes » qui agitent le ressentiment pour motifs politiques. La culture familiale asiatique, restée forte, permet d’intégrer facilement la langue, les mœurs et les pratiques sociales françaises. Ce qui montre que chacun ne peut exprimer son humanité universelle qu’au travers de son humanité particulière – si elle est positive. On ne nait pas homme, on le devient.

Il n’y a pas d’identité figée, par essence. Il n’y a que des identités historiques et pratiques. Si l’on vient bien de quelqu’un, on habite aussi quelque part. La synthèse de ces deux espaces (vertical et horizontal) s’opère par la langue, les mœurs et les modes.

  • La langue est une capacité d’échanges ; bien parler permet de ne pas s’exprimer qu’avec ses poings. Encore faut-il aller régulièrement à l’école et ne pas fréquenter exclusivement sa bande ou son ghetto. La langue fait aussi sens commun, donnant aux mots les mêmes connotations.
  • Les mœurs sont les pratiques culturelles et symboliques de l’espace public. Faire comme tout le monde, même avec ses originalités, c’est avant tout respecter les règles du jeu social. Ce n’est pas être bien conforme, mais rester dans des normes acceptables. Basculer dans la violence, les délits, le terrorisme, c’est se rejeter volontairement de la société. Les bobos toujours prêts à excuser les « victimes » devraient regarder la réalité en face, pour mieux la prendre en compte.
  • La conformité, c’est la mode. L’éphémère marchand comme substitut d’identité. Suivre la mode, c’est remplacer les mots par les choses, les gens par des objets. Le trio Smartphone, Facebook, Twitter remplace les relations humaines par des médiations techniques et virtuelles. Il faut de la culture pour les utiliser et ne pas être utilisé par eux ; il faut une personnalité pour les prendre comme des outils, et pas comme le lien social même. Seule la personnalité empêche le fétichisme. Rappelons que le fétiche est un objet qu’on croit doué de pouvoir, alors que c’est le pouvoir sur l’objet qui fait son bon l’usage.

La mondialisation offre la technique à la mode à tous les êtres humains. Mais la technique ne remplace pas la culture, d’où la désorientation personnelle, le décrochage scolaire, la déprise sociale. Communautarismes et nationalismes naissent de ce manque. Ils ne sont pas à condamner en soi : un peu assure l’identité, trop enferme dans un ghetto.

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Problématique n’est pas plan

Arrive le temps des rapports de stage et des mémoires. Les étudiants du supérieur ne sont absolument pas préparés par les professeurs du secondaire à ce genre d’exercice – on se demande pourquoi. Ce qui se comprend bien s’énonce clairement. La « problématique » surtout plait bien aux étudiants, ils ont plein la bouche de ce mot du jargon marketing – sans savoir le plus souvent ce qu’il signifie concrètement.

Ne pas confondre sujet, problématique et plan :

  1. Sujet : la matière sur laquelle on écrit (ex. le tabac ; les jeunes et la banque)
  2. Problématique : la présentation du sujet comme problème qui attend une solution (ex. le tabac comme nuisible à la santé, ou le tabac contribue au budget de l’État ; comment attirer les 16-25 ans dans mon agence bancaire)
  3. Plan : une phrase qui dit votre sujet et en propose un traitement (ex. « (1) Dans mon agence bancaire du 17ème arrondissement (1a), j’ai diagnostiqué une clientèle majoritairement âgée (1b) et (2) j’ai proposé pour attirer une clientèle jeune (2a) les moyens suivants, avec (2b) tels résultats »)

Ne pas confondre fiche technique, rapport de stage et mémoire.

  • La fiche technique se présente en liste de points successifs sans liens, comme sur Wikipedia (ex. le tabac = 1.Production, 2.Commercialisation, 3.Histoire, 4.Consommation, 5.Effets et toxicité, 6.Tabagies, 7.Notes et références). Il s’agit de pure information, pas de sujet traité (« problématisé ») pour démontrer quelque chose.
  • Dans un rapport de stage, vous devez présenter votre action dans un contexte professionnel. Elle doit être utile à l’entreprise et compréhensible à vos collègues de travail pour qu’ils en tirent un enseignement sur un sujet précis.
    • Exemple = « (1) compte-tenu du contexte entreprise + du diagnostic personnel que j’ai effectué, (2) j’ai mis en place telles procédures et outils de suivi et de prospection + avec tels résultats obtenus pour l’entreprise – et pour ma formation professionnelle (bilan). »
  • Dans un mémoire, vous soutenez une thèse avec des raisons étayées par des références bibliographiques et des exemples concrets. Thèse (dictionnaire Robert) : « Proposition ou théorie particulière qu’on tient pour vraie et qu’on s’engage à défendre par des arguments ». Vous avez quelque chose à dire sur le sujet que vous avez choisi ? Dites-le : cela tient en une ou deux phrases… et (miracle !) c’est ça votre plan.
    • Exemple : votre sujet est « la responsabilité du commissaire aux comptes. »
    • Votre plan : « (1) Je soutiens que le commissaire aux comptes (1a définition) est responsable dans telles limites, selon telles normes légales, de telles fraudes constatées (1b la loi, les règlements de la profession, la jurisprudence). (2) Par exemple : cas X, cas Y, cas Z (2a exposer les cas avec leurs références) ; j’ai interrogé par sondage en direct et sur les réseaux professionnels les auditeurs et experts-comptables pour savoir comment ils les auraient traités et les résultats sont… (2b questions + résultats, mettre le questionnaire en annexe) ».

Dernier conseil : usez et abusez de la fonction de correction orthographe et grammaire en Word (bandeau Révisions / ABC grammaire et orthographe). Non seulement la présentation, l’orthographe et la cohérence de vos phrases sont notés – mais la lecture de votre œuvre pâtit de ce que l’œil bute sans arrêt sur des fautes. On n’apprend plus non plus l’orthographe dans le secondaire, à ce qu’il semble. Cette compétence reste cependant un véritable marqueur social qui handicape celui ou celle qui la connaît mal. Et ce sont évidemment ceux qui bénéficient le moins d’un réseau social huppé qui en pâtissent…

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Indépendants mendiants de Tahiti

Une bonne nouvelle, la dette du pays (Polynésie française) se monte à 97 milliards de FCPF dont 12 milliards d’annuités, soit une dette de 361 940 FCFP par habitant. Les d’jeunes il faudra travailler beaucoup beaucoup, retroussez vos manches.

Une autre bonne nouvelle est qu’il est cool d’aller taparu (mendier) à Paris, on s’est mis 8 milliards « in ze pocket ». L’État doit casquer pour les Polynésiens, non pardon, pour les Maoh’i  nantis. Oserai-je dire qu’encore une fois on vous a c…, les Farani popa’a ou les popa’a farani.  Qu’est-ce qu’on est doué, pas vrai ? La Dépêche titrait elle : « Huit milliards glanés en une nuit auprès de l’État ». Il a suffi d’un petit aller-retour en première classe sur Air-Tahiti Nui (gratos !) pour remplir momentanément l’escarcelle. C’est que les élections territoriales approchent à grands pas et que l’on veut se maintenir coûte que coûte au pouvoir. Après nous le déluge ! Big Brother est à l’Élysée alors allons-y. On en veut encore et encore et encore plus ! Alors pour ne pas avouer que c’est du rab, on dit que c’était des reliquats que la France devait.

pigeon apprenantEn tout cas, le pigeon… qui est le pigeon ? Atation, les M’ossieurs (Pierre Frébault, ministre de l’Économie et Tony Géros, vice-président du gouvernement de la Polynésie française) qui sont partis à Paris avaient revêtu le costume des popa’a, chemise, cravate, costume, chaussures… Nous on n’est pas des mendiants, la France NOUS DOIT. Excusez mes neurones qui s’absentent de plus en plus mais si Oscar Temaru est le Président de la Polynésie française et Tony Géros le Vice-Président, cela voudrait dire que la Polynésie française n’est plus française mais INDEPENDANTE, non ? Et que la France n’a plus rien à lui verser, non ? Alors moi, la vieille popa’a qui devient de plus en plus sénile, j’aurais TOUT compris de travers ? Merci de m’aider à remettre en ordre mon vieux cerveau. Il paraît que le nouveau Haut-commissaire est super. Il a aidé le gouvernement de la Polynésie à monter un dossier en béton pour que la dotation soit importante et gratuite et les mauvaises langues disent CADEAU.

Le Tavini  Huiraatira Oscar Tane est indépendantiste MAIS avec les sous de la France, pays honni mais caisse bienvenue. Au travers des élections territoriales, il voudrait poser un débat de société sur le cannabis. L’économie souterraine liée à la vente de pakalolo brasserait chaque année entre 40 et 60 milliards de FCP. Ce serait bon à prendre pour rétablir les finances du pei, non ? Alors il paraît que les jeunes du Tavini (les Bleus, les Indépendantistes) sont prêts à discuter sur la place  publique. De quoi, en fait. De l’usage du pakalolo, des soins à apporter aux drogués, de l’exportation du pakalolo, de quoi ? Comme les élections approchent à grands pas, on annonce une nouvelle aide pour les familles monoparentales… à titre expérimental. Quèsaco ? C’est peut-être qu’une fois les élections terminées… terminé ?

cannabis feuilleEncore quelques têtes en prison, et la nouvelle geôle qui se fait attendre… Un prévenu dans une affaire d’emplois fictifs le disait au Président du Tribunal : « Mais Monsieur le Président, cela s’est toujours fait ici en Polynésie française ; j’ai fait comme les Autres, rien de plus ».

Le procès en appel dit des emplois fictifs… celui où Gaston Flosse était renvoyé pour détournement de fonds publics et prise illégale d’intérêts s’est terminé par la plaidoirie des avocats dont le délibéré ne sera rendu que le 7 février 2013, soit 2 mois avant le premier tour des élections territoriales. Et M. Gaston Flosse d’ajouter « je ne devrais pas avoir plus que Chirac ». Honni soit qui mal y pense… La Dépêche de traiter : « Il faut relaxer » le soldat Flosse. Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées aurait dit Monsieur de la Fontaine !

Hiata de Tahiti

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Thorgal 21, La couronne d’Ogotaï

Thorgal 21 la couronne d ogotai

L’album commence fort : dans le château menaçant, hanté par les vagues, les soudards de Kriss veulent partir piller le Saxon. Mais Thorgal n’en a pas le goût. Enserré dans les filets de la femelle qui lui fait croire qu’il est Shaïgan SM (sans merci). Sans mémoire, il se laisse guider par l’instant, sadique et masochiste par indifférence, bras armé de la Kriss qui n’a pour handicap que d’être femme dans un monde de brutes mâles. Il n’est pas lui-même, d’ailleurs il est tué dès la troisième page. Surprise et sentiment ! Kriss de Valnor, touchante parce qu’elle est raide dingue de Thorgal, se suicide pour le rejoindre… Émoi chez les jeunes lecteurs.

Thorgal 21 thorgal tue

Mais ce n’est pas fini. Jolan, le gamin de 10 ans, est parti en barque sur la mer viking grosse de vagues écumantes comme acérées de dents. Accompagné de Lehla, 10 ans et de Derek, 12 ans. Il connaît son devoir : aller délivrer sa mère, enfermée dans le château imprenable construit sur la mer où règne Kriss, la venimeuse et cruelle aragne qui a fait d’Aaricia sa servante personnelle, crâne rasé et marque à la joue. Courageux petit bonhomme de Jolan, un rêve de papa et un idéal pour gamins (voir l’album précédent).

Mais voilà, Derek dirige le bateau sur la passe gauche et un rocher détaché par la foudre s’écrase sur la barque. C’est le destin. Jolan survit miraculeusement, il se réveille nu sous la fourrure dans sa maison de l’île sauvage. Mais ses copains sont morts et enterrés.

Thorgal 21 jolan 10ans nu sous la fourrure

Il n’a que dix ans, se sent coupable de les avoir entraîné là, et il pleure. Un homme en blanc l’a recueilli, c’est un Veilleur, venu rien de moins que de 30 000 ans dans le futur ! Nous entrons dans le paradoxe de Thorgal. Enfant venu des étoiles, son passé le rattrape… sous la forme de l’avenir.

Thorgal 21 jolan 10ans nuLe Veilleur est chargé de récupérer ce qui n’aurait jamais dû rester sur la terre, la couronne mentale d’Ogotaï donné par son grand-père venu des étoiles, que le petit Jolan portait lorsqu’il était un adorable sale gosse égoïste de 6 ans chez les Xinjins en Amérique du sud (voir les quatre albums du pays de Qâ). Mais l’adonaissant reste enfant, émerveillé de tout ce qu’il voit et incapable de tenir sa langue. Il ne doit qu’aux pouvoirs du Voyageur d’échapper à la mort.

Thorgal 21 jolan 10ans et le veilleurParadoxes du temps, il finit par aider le Veilleur à récupérer l’engin, destiné à être recyclé dans le futur pour qu’il ne pollue pas les ambitions humaines. Pour cela, il suffit de se retrouver juste avant que son père ne jette dans la rivière la couronne aux pouvoirs qui avait monté à la tête de son petit garçon. Se revoir comme on était à 6 ans, c’est s’apercevoir combien l’on a grandi. Qu’il était infantile et dans l’envie immédiate, le Jolan de 6 ans !

Thorgal 21 jolan 10ans et 25ansC’est aussi se dire que son père mérite mieux que d’être laissé à son destin écrit dans le futur par les maîtres du temps. Et c’est un « non ! » franc et massif qu’oppose le Jolan de 10 ans à cette perspective. Le chant de Thorgal lui-même, qui ne s’est jamais résigné à ce que le sort lui offrait. La geste de l’Occident.

Thorgal 21 jolan 10ans se revolte

Nous sommes à la moitié de l’album et l’ado se réveille. Aidé de son double de 25 ans (le rêve de grand frère qu’a tout garçon), il va berner le Veilleur et changer le destin. Par amour filial.

Thorgal 21 jolan 25ans

Dans un corps d’adulte, il sauvera son père, délivrera sa mère et sa sœur, avant d’échapper aux griffes de Kriss. In extremis comme d’habitude, mais facile lorsqu’on dispose de ‘pouvoirs’ ! Il faut quand même faire vite si l’on ne veut pas se prendre un pilum dans le sternum.

Thorgal 21 kriss pilum dans le sternum

Mais comment résoudre les paradoxes du temps ? Le Jolan de 25 ans qui étreint le Jolan de 10 ans après la délivrance est-il « possible » ? Certes non… Ce pourquoi le chef des Veilleurs, venu exprès du futur, entraînera Jolan adulte vers les lointains. C’est le destin de Thorgal et de sa lignée de ne pouvoir vivre jamais au présent, dans l’intimité de sa famille, reconnu dans son village à faire comme tout le monde. Mais il y aura deux Jolan désormais, le gamin et son clone, une forme d’immortalité…

Thorgal 21 jolan darek lehla

C’est une leçon à l’adresse des petits garçons et des petites filles aussi : ne jamais se résigner, faire ce qu’on doit, pour ceux qu’on aime. Jolan ressuscite ses amis, Lehla a tout quitté par amour pour suivre Jolan, au risque de la noyade. Son frère Derek aussi, au nom de l’amitié. Sans cela, la vie vaudrait-elle d’être vécue ? Lorsque l’on a 10 ans, le corps frêle, le cœur débordant, l’esprit aiguisé d’un petit Viking déluré, c’en est d’autant plus émouvant. C’est fort, Thorgal !

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 21, La couronne d’Ogotaï, 1995, éditions du Lombard, 48 pages, €11.40

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La charia a bon dos

Des monarchies traditionnelles aux dictatures militaires et aux révolutions islamistes récentes, l’Islam est confronté à la modernité et aux bouleversements du monde comme hier le christianisme et avant-hier le judaïsme. D’où la réaction du retour aux sources, soi-disant « pures » des origines.

Mais cette névrose obsessionnelle du sale à nettoyer est le paravent commode des mafias, luttes de pouvoir et autres affairismes. N’en déplaise aux belles âmes bobos confortablement installées dans leurs salons parisiens, les « pauvres » musulmans qui « se battent » pour « se libérer » au nom de leur Dieu prennent prétexte de la religion pour manipuler les âmes. Ce qu’on appelle habituellement l’idéologie, masque des intérêts bien gras et bien terrestres que sont l’argent, le pouvoir, les armes viriles et l’appropriation des femmes. Le nord-Mali, c’est ça : des mercenaires vaincus de Kadhafi qui veulent se venger des Occidentaux en montrant qu’ils ont « la plus grosse » (arme prothèse) et occuper les territoires vides entre 10 États (le Sahara) pour développer leurs trafics : armes, cigarette, drogue venue de Colombie par avion, migrants, femmes à prostituer. Suite logique des traites négrières et commerçantes des siècles d’islam jusqu’au XIXème siècle. Ils profitent des circonstances, la question touarègue, les richesses minières, le ressentiment colonial, la faiblesse (Mali, Mauritanie, Burkina, Niger) ou l’indifférence intéressée (Algérie, Guinée Bissau, Tchad) des États riverains ou proches, pour occuper le terrain et faire de l’esbroufe en détruisant des mausolées. Cela leur donne bonne conscience, ils croient faire « gloire à Dieu » en agissant à sa place (a-t-il demandé quelque chose ?) et en son Nom (a-t-il dit expressément de le faire ?), tout en tirant de vils mais fructueux bénéfices ici-bas, qu’ils « blanchissent » ainsi dans l’éternité. Mais qu’en est-il vraiment ?

La religion musulmane a pour principe que tout vient de Dieu mais Dieu, bien qu’omnipotent, ne parle pas tout seul. Il lui faut un homme. Ce fut Moïse, puis Jésus, enfin Mahomet. Comme l’écrit finement Hela Ouardi, professeur de civilisation à l’université Tunis El-Manar dans la revue Le Débat de septembre 2012 (n°171), « Mohamed, comme messager de Dieu (… est) l’unique dépositaire de l’autorité divine. Ce pouvoir lui revient à lui seul et prend fin avec sa mort ; or, Mohamed est mort sans avoir délégué son pouvoir à qui que ce soit ». Depuis 632, toute autorité en islam est donc « une construction idéologique fondée sur une représentation plutôt fictive de l’Histoire ».

Ce qui s’est imposé, c’est le calife, substitut du Prophète sur terre, autrement dit chef de droit divin et chef religieux (imam) – comme nos rois chrétiens. Mais la chaîne des califes fondée sur la famille et la tribu du Prophète (les beaux-frères et les gendres) s’est rompue avec Ali, le quatrième calife. La fitna (discorde) s’est introduite dans l’islam, séparant les musulmans en sunnites et chiites. C’est alors que l’interprétation des textes a pris de l’importance et que la caste des clercs savants s’est imposée comme autorité religieuse.

Or il n’existe pas de clergé en islam sunnite, chaque croyant musulman a le droit et le devoir de faire par lui-même l’effort de l’interprétation. La caste des oulémas et faqihs, savants théologiens, relève plus du mandarinat que de la sacralité. Ils consolident leur pouvoir dans l’histoire grâce à leur connivence avec le pouvoir politique – tout comme les clercs d’église catholique avec la royauté.

Mais cette autorité théologique repose elle-même sur un corpus de textes dont l’authenticité est sujette à caution. Comme la Bible talmudique et les Évangiles catholiques, le Coran et ses commentaires (hadiths), ont été rassemblés lentement dans une histoire longue. Trois compilations du Coran ont eu lieu après la mort du Prophète. Le premier calife Abu Bakr aurait fait faire une recollection, le calife Uthman en a fait faire une deuxième pour éliminer les divergences dans la récitation. Une troisième a eu lieu sous le calife Abd-al-Malik. Hela Ouardi : « Alors que les musulmans aujourd’hui campent sur une position très conservatrice, les érudits musulmans des premiers siècles de l’islam étaient bien plus flexibles, émettant l’hypothèse que des parties du Coran étaient perdues, perverties, et qu’il y avait plusieurs milliers de variantes qui nous empêchent de parler d’un Coran unique ». Quant aux hadiths, ils « ont tous été réunis au moins deux siècles après la mort de Mohamed ».

Burqa par PlantuLa charia, que les aqmistes du nord Mali veulent faire appliquer comme la loi de Dieu, « n’a jamais été codifiée dans un livre de lois, elle se comprend plus comme une opinion partagée par les musulmans, fondée sur de nombreuses sources. » Le texte sacré ne s’actualise qu’en fonction des contingences historiques. Les quatre écoles juridiques de l’islam (hanafites, chafiites, malikites et hanbalites) divergent… Le hanafisme n’interdit pas l’alcool mais il met seulement en garde contre son abus. En cause, la contradiction dans le Coran même, en faisant œuvre du diable (verset 90 sourate V) ou signe de la faveur divine à l’homme (verset 67 sourate XVI).

Le pouvoir politique utilise l’islam depuis le cinquième calife pour légitimer sa transmission héréditaire et son autorité. Hela Ouardi : « Cela a consacré la dégénérescence de l’islam en idéologie et en instrument d’aliénation et de tyrannie ». Le « Vatican wahhabite » qui contrôle les lieux saints de La Mecque et Médine (mais pas Jérusalem) crée un mirage du présent dans le passé pour assurer sa prééminence aujourd’hui en faisant parler les textes saints. Il s’appuie sur l’argent du pétrole pour imposer sa vision particulière de la religion. Socialement, il manipule l’inquiétude liée aux bouleversements du présent pour dire sa vérité. Il « se fonde sur un ‘délire de pureté’ qui tente de restaurer un islam ‘chimiquement pur des origines’. » D’où l’importance accordée aux rites qui fixe les codes de la bonne conduite dans tous ses détails. La liste du permis et de l’interdit dispense ainsi tout musulman de faire un effort : au lieu d’approfondir sa foi par l’étude personnelle des textes, il se contente de suivre sa bande et sa tribu pour imposer le pouvoir de son clan.

Burqa BHL 2010 02 04 lExpress

La religion, par les moyens modernes de communication et la mondialisation, devient « un système totalitaire », Hela Ouardi n’hésite pas à l’écrire. La voix du peuple devient la voix de Dieu – évidemment interprétée et répandue par ses interprètes : les idéologues du parti islamiste. On se croirait en « socialisme réel »… aussi faussement révolutionnaire, aussi conservateur.

Mais le revers de la médaille est qu’en faisant descendre l’islam dans l’arène démocratique, les islamistes se voient exposés à la voir jugée par les urnes, tout comme l’église catholique dans les débuts de notre IIIème République. Qu’en prenant prétexte de Dieu pour assurer leurs trafics par les armes, les islamistes pervertissent la religion et suscitent la réaction indignée des populations qu’ils soumettent – et des États jusque là restés attentistes : l’Algérie. Oui, la guerre civile menace à nouveau, comme dans les années 1990, si le pouvoir algérien ne fait rien contre les bandes armées qui menacent ses frontières sud. Et des militaires humiliés, à Alger, c’est la forte probabilité d’une révolte populaire, la suite logique du printemps arabe…

L’islam va-t-il connaître, avec un siècle de retard, la même séparation du religieux et du profane ? De l’église (ici des imams) et de l’État ? Il retrouverait ainsi ses origines : Mahomet comme seul porte-parole de Dieu, chaque croyant comme seul interprète de la Parole. Sans aucune excuse idéologique pour les crimes et profits.

Références :

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Christian Jacq, Le dernier rêve de Cléopâtre

Christian Jacq Le dernier rêve de Cléopâtre

L’auteur français le plus lu de la planète, docteur en archéologie égyptienne et auteur de près de 90 ouvrages, nous livre ici sa version romancée de la prise de pouvoir de Cléopâtre, fille du pharaon Ptolémée XII, avec l’aide de César, vainqueur de Pompée à Pharsale. C’est bien écrit, en chapitres courts, qui ne prennent cependant tout leur rythme qu’à la moitié du livre. Dès la première phrase, le ton est donné : « La reine était nue » ; la dernière phrase n’est pas moins révélatrice : « Vous avez dû rêver ». Entre les deux, le roman. Un brin sentimental, un brin politique, un brin action.

L’historien érudit offre les matériaux à l’auteur de romans policiers et de fresques historiques. Christian Jacq est séduit par l’Égypte, depuis l’âge de 13 ans, dit-on. Plus par la longévité de cette civilisation du Nil, les mystères des dieux et des temples, et par la sagesse accumulée dans les bibliothèques de papyrus que par les êtres. L’auteur a fréquenté la franc-maçonnerie, curieux des rites multimillénaires nés en Égypte… Il nous en offre un faible aperçu par le personnage d’Hermès, mage des temples et du désert, qui survient toujours à point nommé pour aider Cléopâtre. Le vrai Hermès sera philosophe et médecin, le mythique sera nommé Trismégiste, fusion gréco-égyptienne des dieux Thot et Hermès. Il deviendra peut-être Moïse, puis le père de l’alchimie… Nous sommes en pleine multiculture, sauce antique.

Les seuls portraits de Cléopâtre, César et Ptolémée XIII en gamin de 14 ans sont fouillés ; les autres sont un peu sommaires. On trouve François Hollande dans l’un des personnages : « Connaître les dédales de l’administration alexandrine, formée de milliers de fonctionnaires jouissant d’un nombre incalculable de privilèges, nécessitait une solide expérience, beaucoup d’habileté et un cynisme à toute épreuve. Ces qualités-là, l’eunuque Photin les possédait au plus haut point » p.19. Plus loin, Hermès pourfend le socialisme hollandais : « Ton monde est celui de la corruption et de la perversion, le criminel est préféré à l’homme droit, les intrigues politiques remplacent la bonne gouvernance. Les puissants ne songent qu’à leur profit, méprisent le peuple et l’oppressent en l’écrasant d’impôts. (…) Incapables de percevoir l’harmonie secrète de l’univers, privilégiant le savoir à la connaissance, se vantant de leur philosophie qui détruit l’intuition créatrice, de leurs discours creux et de leurs interminables débats ne menant à rien » p.45.

Nous sommes bien loin des modèles : César, « intelligent, rusé, impitoyable, adoré de ses légionnaires » qui « ignorait la défaite » p.131 ; Cléopâtre, « alliant vivacité d’esprit, culture et beauté » p.202, s’adressant à lui d’égal à égal. Selon Plutarque, la reine n’était en rien parfaite, ni même remarquable, mais elle avait un indéniable charme et un sens aigu du pouvoir. Elle parlait au moins sept langues et était instruite en mathématiques et astronomie. Christian Jacq la cueille à 21 ans en pleine fleur.

Cleopatre tombe Djeserkaraseneb

En Égypte, c’est la crise. Alexandrie règne à la grecque sur un pays resté traditionnel, écrasé de taxes. Le roi conjoint Ptolémée XIII, 14 ans, est capricieux, gourmand, et veut s’affirmer comme petit mâle. Il est manipulé par les eunuques avant de lui-même manipuler sa seconde sœur Arsinoé contre sa reine conjointe Cléopâtre. Car ces deux enfants aînés du pharaon Ptolémée XII règnent ensemble, et Rome est chargée d’y veiller par testament. Pompée, vaincu, cherche refuge en Égypte mais est décapité sur ordre des eunuques pour plaire à César. Celui-ci méprise cette vilenie et n’aura de cesse de chasser les castrés, de mater l’adolescent irascible et d’établir Cléopâtre seule reine d’Égypte. Il en tombera amoureux, lui fera un fils, Césarion, et l’associera à son triomphe à Rome (Césarion sera tué par Octave à 17 ans). Mais, entre temps, il devra survivre, avec ses quelques légions arrivées avec lui par bateau, face à l’armée entière de Ptolémée…

C’est avec talent que Christian Jacq conte la bataille, en pleine ville, des Romains aidé des Juifs d’Alexandrie contre les Gréco-égyptiens. Il ajoute quelques personnages inventés pour égayer le roman comme le Vieux, amateur de bon vin, et son âne Vent du nord qui parle avec les oreilles. Il parsème l’action de pauses dans les temples d’Égypte, tel Hermonthis où réside le dieu taureau Boukhis, Dendera le sanctuaire de la déesse Hathor, ou Héraklion, lieu du dieu caché Amon. La douceur du printemps sur les rives du Nil ou les couchers de soleil sur la Méditerranée vus des palais d’Alexandrie sont un bien beau décor pour ces personnages d’exception qui font l’histoire.

Un roman de délassement agréable, qui manque un peu de vigueur au début.

Christian Jacq, Le dernier rêve de Cléopâtre, octobre 2012, éditions XO, 410 pages, €20.80

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Elisabeth George, Anatomie d’un crime

Elisabeth George Anatomie d un crime

Les lecteurs assidus de cette américaine spécialiste du Londres contemporain se souviennent que, lors d’un précédent roman de la série ‘Thomas Lynley l’aristo et Barbara Havers la prolo’, tous deux membres de Scotland Yard, la femme de Lynley se trouvait abattue par un minoritaire ethnique sur le pas de sa porte. Pour rien, juste parce qu’elle se trouvait là. L’auteur devait se trouver en panne  sèche pour faire redémarrer la suite car elle a choisi, depuis deux romans, les chemins de traverse.

Anatomie d’un crime’ explore l’existence de la petite frappe qui a tiré, occasion de faire dans le social et de se plonger avec une certaine délectation professionnelle dans l’exploration intime des enfances malheureuses. Le titre anglais est très explicite : ‘Ce qui est arrivé avant qu’il la descende’.

Élisabeth George (pseudonyme), est née dans l’Ohio. Elle s’est intéressée à la littérature anglaise et à la psychopédagogie durant ses études. Enseignante durant 13 ans, elle connaît le monde ado. Choisir Londres et le roman de style policier lui permet le décalage nécessaire pour parler de ce qui l’intéresse sans braquer ses lecteurs américains et Noirs : l’origine sociale et ses conséquences. En ceci, elle est peu américaine au fond, prêtant beaucoup moins d’attention aux gènes et à la « nature » qu’on ne le fait aux États-Unis. Elle apparaît moins éthologue que behavioriste, pour parler jargon. Pour elle, les capacités innées existent, mais elles se révèlent si le milieu y consent, pas autrement.

C’est justement l’histoire de Joel, le tueur de 12 ans, qu’elle veut nous conter. Mélange ethnique de Noir, de Blanc et d’Asiatique (le politiquement correct ne peut pas l’accuser de stigmatiser une minorité…), le gamin « exhibait un visage couvert de taches de la taille d’une dragée qui ne mériteraient jamais le nom de taches de rousseur et qui trahissait la lutte ethnique et raciale dont son sang avait été le théâtre dès l’instant où il avait été conçu. (…) Il avait les cheveux impossibles qui partaient dans tous les sens et ressemblaient à un tampon à récurer couvert de rouille » p.16 Malgré la cruauté ironique du propos, Joel est présenté tout au long du livre comme un préado sympathique, protecteur de son petit frère, s’efforçant d’être responsable et qui fait ce qu’il peut. Mais à cet âge, comment lui demander d’assumer le rôle d’homme dans une famille déstructurée ?

Père drogué repenti, abattu par hasard parce qu’il avait pris le mauvais trottoir au mauvais moment ; mère psychotique qui a failli par deux fois « effacer » son petit dernier en tentant de le jeter du troisième étage, puis en poussant son landau sous un bus, aujourd’hui enfermée chez les fous ; grand-mère coureuse et lâche qui abandonne ses petits-enfants chez une autre de ses filles ; tante, travailleuse méritante mais qui ne peut avoir d’enfant, vite dépassée par une reconstruction trop tardive des mômes. Desdits mômes, Joel est le plus équilibré. Ce n’est que par une suite logique due à un raisonnement de base naïf, qu’il se fourre dans le pétrin. Mais, à cet âge, comment lui demander d’avoir la subtilité d’un adulte ?

Sa sœur de 15 ans, Ness, a été violée dès 10 ans par les copains soûlards de son grand-père ; depuis, « elle aime la bite » et aguiche à qui mieux mieux pour se faire considérer : « Si elle avait retiré sa veste, sa tenue l’aurait également fait remarquer : un petit top à paillettes qui laissait son ventre à nu et mettait en valeur ses seins voluptueux » p.16 Elle ne trouve rien de pire que de provoquer le caïd du quartier, dit « la Lame », expert ès deal en tout genre. Lui la prend, puis la jette comme ses pareilles quand ça lui chante. Dans l’ambiance locale, toutes les pouffes sont des trous putassiers qui ne demandent que protection et sniffe. Ness décide de le quitter, ce qui lance toute l’histoire…

Joel est en effet un petit mâle dont le seul exemple est celui de la rue. On n’y existe que parce qu’on y inspire « le respect ». Pour cela, il faut soit faire peur, soit faire allégeance. A 12 ans, on est à l’âge de l’entre deux, trop fier pour se soumettre et pas les couilles pour s’imposer. Le ressort de l’intrigue est là.

Elle se déploie sur plus de 750 pages qu’on lit avec passion. Ce n’est jamais ennuyeux ni racoleur. Après le décor planté, plutôt sordide, l’engrenage suit sa progression d’horloge, chaque événement entraînant par pente naturelle un second. Parce que sa sœur, pute mais pas soumise, ne suit pas les règles de la rue, le petit frère à moitié débile Toby se fait agresser par une bande de gamins, dont le chef, à peine plus âgé que Joel, voit comme un défi à sa virilité qu’il parle à sa copine dans la même école.

Tout s’enchaîne et Joel, 12 ans, qui ne se drogue pas, ne viole ni n’agresse personne par plaisir et n’est même pas tenté par le sexe, qui écrit dans une « activité » des poésies de rue où les mots se bousculent mais avec vérité, Joel est entraîné dans le maelström. Adultes impuissants à offrir des modèles positifs, protection sociale éclatée, flics débordés qui se contentent de contenir, pas de prévenir – comment un gamin baigné dans un tel milieu pourrait-il s’en sortir ?

Écrivant au scalpel, Élisabeth George ne manque pas d’ironie. Elle pointe les contradictions des gens. D’une musulmane voilée qui veut quand même travailler, et ce dans un pays qu’elle considère ‘impie’ : « Rand travaillait à la vitesse d’une tortue sous calmants, sa vue étant gênée par le stupide drap de lit noir qu’elle s’obstinait à porter, comme si Sayf al Din allait la violer sur le champ dès qu’il aurait la possibilité d’apercevoir son visage » p.549. Des chansons de rue que la démagogie médiatique présente comme de ‘l’art’ : « La radio sur le plan de travail ajoutait encore à la cacophonie ambiante. Du rap s’en échappait sous forme de grognements incompréhensibles émanant d’un chanteur que le DJ présenta comme Queue de Béton » p.658. D’une travailleuse sociale, pleine de bonnes intentions : « Elle était blanche, blonde, bien propre sur elle : ce n’étaient pas des défauts mais des handicaps. Elle se considérait comme un modèle au lieu de se voir comme ce qu’elle semblait être aux yeux de ses patients : une ennemie incapable de rien comprendre à leurs vies » p.652

Est-ce à dire que c’est à désespérer de tout et qu’il n’y a rien à faire pour ces minorités sinon, comme les flics, du ‘containment’ social ? Écrit l’année 2005 en pleine ère George W. Bush, ce roman ne le laisse pas penser. Le problème est énorme : immigration incontrôlée, sexe à tout va encouragé par la pub, naissances multiples non planifiées, système scolaire inadapté, mafias qu’on laisse se développer faute de moyens…

Mais les solutions existent. Le gamin, pas plus que sa sœur, n’est montré irrécupérable. Cette dernière a failli s’en sortir jusqu’à ce qu’une agression issue de ses actions passées ne la rattrape. « Joel a besoin d’un suivi psychologique tout comme Ness, mais il a besoin de plus que cela. Il a besoin d’une prise en charge sérieuse, d’un objectif, d’un centre d’intérêt sur lequel se focaliser, d’un exutoire et d’un modèle masculin auquel s’identifier. Il faut lui procurer tout cela ou alors envisager d’autres solutions » p.629. CQFD

Elisabeth George, Anatomie d’un crime (What came before he shot her), 2006, Pocket 2008, 764 pages, €7.98

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François Hollande n’est pas social-démocrate

François Hollande se voudrait « social-démocrate » – mais il ne le peut pas. Parce que la recherche d’un consensus politique entre l’État, le patronat et les salariés nécessite ces relais dans la société que sont les corps intermédiaires, éradiqués en France par la philosophie de la Volonté générale et l’unanimisme historique créé par l’État rationaliste. Les syndicats aujourd’hui sont très peu représentatifs, donc très radicaux ; quand ils sont plus modérés, ils ne représentent quasiment que la fonction publique. Pas de social-démocratie sans relais dans la société.

Une comparaison avec le voisin immédiat anglais, qui a cofondé avec nous le parlementarisme, est éclairante. La sortie de la féodalité a été différente, ce qui a conduit à un État diffèrent. La féodalité est un mode d’organisation politique et social qui fait de la Force le Droit. Les relations sont hiérarchiques et entraînent le ralliement de clans au féal. Très efficace en période de guerre civile de tous contre tous, ce regroupement de bandes armées ne permettent pas l’établissement de relations « modernes » de confiance, de règles et d’échanges qui, seules, permettent l’essor de la science, du commerce et des régimes représentatifs. En Angleterre, la sortie de la féodalité s’est faite progressivement et en douceur depuis 1215. A cette date, le Roi se voit obligé de signer la Grande Charte qui limite son absolutisme et crée l’embryon d’un gouvernement représentatif. A l’inverse, la France attend le 17ème siècle pour mettre au pas les Grands, au prix d’un absolutisme royal devenu par étape absolu (Henri IV, Louis XIII avec Richelieu et, apogée, Louis XIV). La Révolution n’a fait que prendre la place du roi, en détruisant tout et sans rétablir la société civile (les syndicats n’ont été autorisés qu’en 1884 et les associations qu’en 1901).

L’État anglais est devenu le sommet régulateur d’une hiérarchie de corps intermédiaires sur lesquels il peut s’appuyer pour gouverner. L’État français s’est trouvé le seul créateur du lien social dans une société radicale qui avait tout aboli. L’Exécutif (avec son Administration, rouage destiné seulement à « fonctionner ») est considéré comme le petit bras du Législatif, seul légitime, exécuteur de la « volonté générale » exprimée dans la rue et par le suffrage. Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire.

La différence ? En France la monarchie absolue se veut rationaliste, la liberté ne résulte que de la conformité au modèle « naturel » de l’État fondé en Raison ; en Angleterre, les contrepouvoirs à l’État central sont construits par la représentation et la négociation. En France, le droit est d’évidence, figé par les élites partisanes interprètes du Vrai et du Bien ; en Angleterre, il est élaboré par la coutume, débattu, sans cesse remis sur l’ouvrage.

Dieu Johann Sfar Le chat du rabbin

François Hollande pourrait se vouloir « social-libéral » – mais il ne le peut pas. Antiautoritaire et cherchant à impliquer les citoyens dans les décisions, cherchant comme Camus à concilier liberté et égalité au travers des régulations et par l’éducation des individus, le social-libéral est sensible aux gens et en faveur des libertés. Impossible pour Hollande : il a été élu avec les voix « de gauche » qui font du « libéralisme » le bouc émissaire commode de tout ce qui ne va pas selon leurs vœux, à commencer par la jalousie envers ceux qui réussissent, la méfiance envers toute régulation qui ne passe pas par l’État, et le ressentiment envers la mondialisation qui menace le « modèle ».

L’individualisme moderne est né de la philosophie grecque, du droit romain et de la transcendance chrétienne. Il a été poussé par l’essor des échanges, assuré par une nouvelle classe de commerçants et artisans regroupés en villes. Il s’est trouvé favorisé pour raisons politiques antiféodales par le pouvoir central avec l’octroi de franchises et « libertés ». Ce mouvement a eu lieu dès le 17ème siècle au Royaume-Uni où l’accès aux métiers artisanaux et aux industries s’est très vite ouvert, les corporations ne survivant que peu à la dissolution de la féodalité. Rien de tel en France, où il a fallu attendre 1789 et sa fameuse Nuit du 4 août pour que les privilèges soient abolis d’un trait, et 1791 pour que les corporations se voient interdites. Auparavant, la société française est restée figée en société d’ordres, tropisme qui court toujours dans les profondeurs sociales et qui renaît à chaque occasion, faute d’alternative.

Or, malgré le discours ambiant, les individus sont désormais plus libéraux. Ils sont « laïques » par rapport aux églises mais aussi par rapport à l’État représenté par le prof, l’adjudant, le policier, le psy et le technocrate. 1968 a opéré cette rupture, aussi brutale que le fut 1789 (d’où l’ampleur des « événements » en France, comparée aux autres pays). La révolte de Notre-Dame des Landes est équivalente au Larzac des années 70, elle représente le surgissement emblématique de la société civile dans les rouages conventionnels des élus, fonctionnaires et autres spécialistes. Le gouvernement Ayrault n’est pas prêt à l’accepter.

Livres anciens

Qu’est donc François Hollande ? Un homme qui fait ce qu’il croit pouvoir, non sans regarder à droite et à gauche, à petits pas, avec beaucoup de précautions. Il ne peut être au fond que « social-étatiste », tradition bien française qui veut que l’État incarne l’intérêt général à lui tout seul, forcément omniscient, forcément fondé en Raison, naturellement bon et bienveillant. Le substitut de Dieu sur la terre pour les laïcs progressistes. Comment, dès lors, penser l’intérêt général comme il est « normal » ailleurs ? En Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Scandinavie ou même en Italie, l’intérêt général est  un  compromis entre les intérêts particuliers de la société. Pas en France.

L’État français est politique, l’État anglais ou allemand sont juridiques, voilà l’écart essentiel. La Raison universelle est unanime car « évidente », « naturelle ». Elle n’a pas à être délibérée ni argumentée : il n’y a pas deux solutions à un problème de géométrie. Dès lors, pourquoi protéger les libertés et bâtir des contrepouvoirs ? La Révolution française a réalisé l’établissement du droit et le suffrage universel dans une société encore immature. Le despotisme éclairé de l’État rationnel s’est donc institué très vite, dès Bonaparte, contre l’anarchie des incapables.

Technocrates issus de l’ENA et apparatchiks secrétés par les partis se veulent désormais « instituteurs du social » (Pierre Rosanvallon) : ils approprient les biens rares (les télécoms dès le télégraphe Chappe de 1794 jusqu’aux nationalisations de 1982 et la loi Hadopi) ; ils ont l’obsession scolaire de former des citoyens formatés à la vie collective (éducation nationale) et pas des individus aptes à juger par eux-mêmes (instruction publique) ; ils « instaurent l’imaginaire » avec établissements culturels, achats d’œuvres d’art contemporain sur comités de fonctionnaires et fêtes d’État ; ils pratiquent l’hygiénisme au 19ème, le Plan dans les années 1950, l’urbanisme dans les années 1960, le « travail social » dans les années 1970, enfin la morale socialiste anti-riches, anti-putes et pro-minorités bobo de 2012…

La Raison dans l’État tolère mal la représentation. Le Parlement est peu considéré, les syndicats peu représentatifs, les associations tardivement reconnues. L’État unanimiste de la « volonté générale » veut un citoyen toujours mobilisé (d’où le long attrait pour l’URSS puis pour Cuba, puis pour Mao et Pol Pot), farouchement jaloux d’égalité, collectiviste par mépris des « intérêts » considérés comme égoïstes des individus et des entreprises. Pour Rousseau, il s’agit carrément de « changer la nature humaine » (Du contrat social). Créer un Homme nouveau, disait Lénine…

« Le bonapartisme [étant] la quintessence de la culture politique française », selon le mot de Pierre Rosanvallon, François Hollande voudrait bien sortir du culte de l’État rationnel propre à son parti, mais il ne le peut guère. La dernière négociation avec les partenaires sociaux était plutôt réussie – mais pas sans la menace d’une loi-balai étatique en cas d’échec (et la résistance de la gauche du PS au Parlement). Pour le reste, l’aéroport Notre-Dame des Landes, le nucléaire, le mariage gay, la procréation assistée pour tous, Hollande reste loin de ce renouveau démocratique qu’appelle par exemple Rosanvallon (qui a beaucoup étudié le sujet) dans ses ouvrages. Le credo du PS demeure d’imposer une loi sur tous sujets sans laisser aller au bout débat ou négociation entre partenaires sociaux ou groupes de la société civile – tout en poursuivant la mise en scène de l’unité du peuple (contre les boucs émissaires commodes que sont « les riches », les cathos, les patrons, les écolos, les exilés fiscaux et ainsi de suite).

Quand on ne peut rien pour l’économie, on agite les symboles. Cliver pour communiquer, n’était-ce pas ce que « la gauche » avait reproché à Sarkozy ?

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Mark Twain, L’autobiographie

Mark Twain Autobiographie

L’immortel humoriste américain de Tom Sawyer et du Prince et du pauvre livre ici ses « Mémoires », publiables 100 ans après sa mort. Le lecteur comprend vite pourquoi : il n’hésite pas à dire leurs quatre vérités à ses contemporains ! Fils de famille nombreuse, dans laquelle la moitié des enfants survivront à l’âge adulte, Samuel Clemens, descendant d’un juge écossais ayant condamné Charles 1er à la décapitation, a pris le pseudonyme de Mark Twain après ses années de pilote sur le Mississippi. « Mark Twain » signifie en effet « Deux brasses », jauge de ce qui reste sous la quille avec les bancs de sable…

Rien de conventionnel dans ce ramassis de textes disparates, parfois digressifs et bavards. Des éléments rédigés en vue de raconter sa vie côtoient des dictées à une secrétaire en sténo, des lettres qui rappellent des souvenirs, des articles de journaux, des fragments d’une biographie de son père par sa fille Susie, adolescente… Mais c’est que l’on était avant Internet, le téléphone, la télé, le film et même la radio ! Les distractions étaient rares : le sermon du dimanche, les journaux locaux, les conférences. Mark Twain est de ce monde là. Curieux bonhomme, d’une curieuse famille, assez déjantée semble-t-il. Orphelin très tôt, il a exercé plusieurs métiers, dont celui de prote, de pilote de vapeur à aubes, de journaliste, d’humoriste, de conférencier, avant de devenir « écrivain » – vivant de sa plume. Il a marché pieds nus sur les bords du fleuve et est allé à l’école pour tous (de 4 à 27 ans…) où sa première expérience sociale a été le rejet parce qu’il ne savait pas chiquer (à 7 ans !).

Tom Sawyer est l’aventure de son enfance, déformée et amplifiée évidemment. Mais Huckleberry Finn a vraiment existé, il s’appelait Tom Blankenship, « jamais lavé » mais très libre avec un père ivrogne : l’idole des gamins. Samuel Clemens alias Mark Twain a aussi côtoyé les personnages célèbres des États-Unis comme le général Grant ou Harriet Beecher Stowe, auteur de La case de l’oncle Tom. Il est fort critique vis-à-vis des escrocs et bateleurs comme Jay Gould ou le jeune Rockefeller, mais admiratif aussi envers les sans-grades dont la postérité n’a jamais retenu le nom.

Elijah Wood dans Huckleberry Finn

Il écrit drôle, parfois long, mais pour être parlé. La télévision nous a habitués aux dérives de la jactance pour ne rien dire mais, avant son avènement, c’était un procédé d’orateur pour tenir en haleine les foules. Mark Twain adore en rajouter. Notamment sur le métro de Londres (Royaume-Uni) : « Quand le train arrive, il faut bondir, se précipiter, voler et s’entasser avec la foule dans la première boite à cigares à proximité, à moins d’être abandonné sur place. On a à peine le temps de s’écraser sur une portion de siège avant que le train ne reparte. Il fulmine et postillonne en avançant, vomissant fumée et cendres vers les fenêtres, que quelqu’un a ouvertes ne faisant valoir ses droits à rendre toute la boite à cigares inconfortable si son confort le demande ; le voile de fumée noire étouffe la lampe et en brouille la lumière, et la double rangée de personnes assises et entassées ici se hurlent au visage, le pieux et l’impie priant à sa propre façon » p.107.

Mark Twain photo

Livrant un article sur Jeanne d’Arc à Londres, qu’il connait bien, il se voit corriger par un obscur, à son grand dam. Qu’à cela ne tienne ! Il répond par une lettre détaillée pour montrer l’incompétence de son interlocuteur. A un ami qui lui rétorque : « Ne vous ai-je pas dit qu’il corrigerait Shakespeare ? », il répond du tac au tac : « Oui, je sais, mais je ne pensais pas qu’il me corrigerait, moi ». Il raille aussi la langue allemande et sa prétention à accoler les noms jusqu’à ce monstre (comprenne qui pourra) « Hottentotenstrottelmutterattentâterlattengitterwetterkotterbeutelratte » p.125… Ou le Thanksgiving Day américain, « une habitude parce que, au fil du temps, à mesure que passaient les années, on comprit que l’extermination avait cessé d’être mutuelle et ne se faisait plus que du côté des Blancs, en conséquence du côté du Seigneur, et en conséquence il était correct d’en remercier le Seigneur et de prolonger les compliments annuels habituels » p.401. Il se moquera même de la Providence, qui a bon dos, jetant le marin à la mer par fantaisie avant de le faire sauver par un capitaine immoral, « irréligieux et blasphémateur » p.342.

Né dans le Missouri en 1835, Mark Twain a traversé le siècle industriel jusqu’en 1910. Il a connu l’Amérique pionnière, anarchique, messianique. Cette édition est le premier tome d’une masse de manuscrits de la Bancroft Library à Berkeley, University of California. Cela nous en promet bien d’autres ! Une heureuse idée des éditions régionales Tristram, bien traduite par Bernard Hoepffner.

Mark Twain, L’autobiographie – Une histoire américaine (Autobiography of Mark Twain), 1910, traduction française de l’édition 2010 aux États-Unis par Bernard Hoepffner, éditions Tristram, Auch, septembre 2012, 823 pages, €28.02

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Économie de Tahiti

Depuis 2007, la santé de l’économie polynésienne subit un fort ralentissement dans tous les domaines. Les effectifs salariés ont augmenté de 17,9% entre 2001 et 2007 et reculent depuis de façon ininterrompue, de -9,9% entre 2007 et 2011. Le nombre de demandeurs d’emploi a plus que doublé passant de 3800 en 2001 à 8255 en 2011. Le déficit du commerce extérieur demeure important entre 125 et 150 milliards FCP par an. L’économie polynésienne est dominée par les services soit 81% de la valeur ajoutée marchande en 2007 et 82% des effectifs salariés au 31 décembre 2011. Le BTP est en constant recul, de 7% par an en moyenne entre 2007 et 2011. La baisse de la fréquentation touristique, -30,5% entre 2006 et 2010, est liée à la contraction de l’offre de transport aérien -40%. La capacité d’hébergement terrestre a tardé à s’ajuster, ne baissant  que sur l’année 2010 (-9,3%). Les recettes sont en baisse dans la perliculture à cause d’une surproduction liée à la baisse des qualités produites, d’une concurrence d’autres pays producteurs…

carrefour taravao tahitiCarrefour fait le plein de clients et visiteurs pour son inauguration. Ce nouvel hypermarché situé à l’entrée de Taravao en arrivant de Papeari a été inauguré ce vendredi à 9h. 3000 m2 d’espace de vente dont 300 m2 dédié au multimédia, tel est l’antre de la consommation de la presqu’île qui ouvre ses bras au consommateur. Une quinzaine de boutiques de sports, restauration, habillement, salon de coiffure, téléphone tenteront les acheteurs. Je n’y ai pas encore mis les pieds, seulement subi les files d’attente sur la route le premier jour. Je me pose seulement la question de la défiscalisation – comme pour les hôtels de Tahiti et des îles. Ils ferment les uns après les autres dès la fin de la période de défiscalisation…

Le rideau est tombé ce vendredi 30 novembre 2012 à minuit sur l’hôtel Sofitel Tahiti connu sous le nom de « Maeva Beach », après plus de 40 ans de services. Sur la centaine d’employés de l’établissement, 12 partiront en retraite, les autres… Fermeture également des activités annexes notamment sportives, ludiques, festives et économiques.

hotel maeva beach tahitiLe recensement de 2012 fait apparaître une augmentation de la population de 10,39% (956 habitants en plus) depuis 2007 dans quatre communes associées de Tahiti. La commune de Hitia’a o te Ra comprend les communes associées de Papenoo  (3765 hab), Tiarei (2770 hab), Mahaena (1106 hab) et Hitia’a (1944 hab). C’est la plus vaste commune de Tahiti, 218 km2. C’est l’une des moins peuplées mais affiche la plus forte croissance relevée à Tahiti ces cinq dernières années. Ces chiffres peuvent paraître ridicules aux Popa’a farani que vous êtes mais ils détermineront la dotation que recevra la commune via le FIP (Fonds intercommunal de péréquation), le nombre de conseillers municipaux, le seuil du mode de scrutin, le montant des indemnités des élus, le seuil du mode de scrutin. La population est plutôt rurale, pas de zone industrielle, les activités de services quasi nulles. Les autres résidents travaillent dans les communes limitrophes comme Mahina, Taravao, voire Papeete. Elle accueille un collège intercommunal, des touristes grâce à sa côte sauvage, ses vallées, ses plages de surf, mais cela devrait être mis en valeur. Le potentiel est là, mais…

Signature d’une joint-venture entre le Pays et la société chinoise « Jinghim Investments » de 150 milliards de FCP avec 10 000 emplois à la clé sur 15 ans. Non, non, vous ne rêvez pas. C’est le Pérésident Oscar lui-même qui l’a signée. Bientôt les élections territoriales alors on se presse de se montrer avec ses plus beaux atours ! Cette société ferait essentiellement de l’aquaculture. On cherche l’emplacement, l’île… Mais les produits seraient exclusivement réservés à une clientèle haut de gamme. Et les phrases de cette semaine reviennent à Oscar Tane : « Je ne brade pas la Polynésie, je ne suis pas venu à la rencontre de la délégation chinoise avec une main tendue, mais avec une main travailleuse ». « Ce n’est plus la peine d’apprendre à parler le français, il faut apprendre à parler anglais et surtout le chinois, mais pas le hakka, le vrai chinois, le mandarin ! »

Après six ans d’expérience à Bora Bora, la technologie Swac s’exporterait. La climatisation à l’eau naturellement froide (ou Seawater Air Conditioning) puisée au fond de l’océan se préparerait un bel avenir. Les entreprises innovantes dans ce secteur ont fait le point sur le chantier « clim » de Tetiaroa ; elles ont aussi grande envie d’exporter cette technologie qui a fait ses preuves depuis 2006 à Bora Bora. Aujourd’hui à Tetiaroa (Hôtel Marlon Brando) elle pourrait assurer la climatisation de l’hôpital du Taaone.

Hiata de Tahiti

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Ryû Murakami, Raffles Hotel

Article repris par NousLisons.fr

Le roman est tiré d’un film du même nom, ce qui est bizarre puisque d’habitude c’est l’inverse. Mais l’auteur a été fasciné par l’actrice principale. Il est parti de là, l’imagination stimulée. A l’arrivée, le roman n’a rien à voir avec le film, sinon la trame de l’histoire. Son personnage central reste une femme, mais différente disons-le tout net : à enfermer…

Ryu Murakami Raffles hotelMoeko joue constamment un rôle, même dans ses rêves. Elle est l’incarnation parfaite de « l’actrice », la robotisation perfectionnée du rôle. Elle fait de la vie une jungle où elle est parfois sangsue, parfois plante carnivore. En tout cas vénéneuse, incapable de partager une quelconque émotion. Son obsession est de se faire prendre (seulement en photo) par un milliardaire ex-journaliste durant la guerre du Vietnam. Mais elle n’est jamais contente du résultat, l’appareil ne pouvant combler ni satisfaire ce trou noir à l’intérieur d’elle-même.

Karoya, le photographe, est désabusé et surtout usé. La guerre l’a vidé comme une sangsue. Il s’enfuit à Singapour pour échapper à la mante religieuse Moeko. Mais elle finit par le retrouver, après avoir usé l’inoxydable jeune homme de service, Takeo, intelligent et bien fait, qui sert une agence de voyages.

Le Raffles Hotel, à Singapour, sert de décor suranné à cette tempête psychologique entre les trois, tous éprouvant les limites de l’humain. Moeko ne serait-elle pas après tout une extraterrestre déguisée comme dans la série télé, tête de lézard sous visage masque ?

L’auteur a d’excellentes expressions telles que : « une voiture de collection, un coupé blanc du genre à faire mouiller la culotte de bonheur à une jeune merveille du monde du spectacle qui a eu son premier avortement à treize ans, s’est arrêtée devant moi dans un crissement de pneus » p.106. Premier avortement à 13 ans, ça vous dit quoi sur le premier rapport sexuel ? Le spectacle, c’est ça. Le happening comme on disait autrefois, l’événement, la provocation, le coup médiatique.

En 14 chapitres, Ryû Murakami entrelace les visions des personnages, chacun parlant à la première personne. Cela donne quelques répétitions, qui rendent bien le côté obsessionnel du caractère Moeko mais permettent des points de vue décalés, peut-être plus « objectifs », sur le sujet de la photo. Une réflexion en abyme sur les méandres féminins et l’aliénation de la société du spectacle, où quiconque n’est pas acteur n’est au final… rien.

Ryû Murakami, Raffles Hotel, 1989, traduit du japonais par Corinne Atlan, Picquier poche 2002, 207 pages, €6.27

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Paul Kennedy, Le grand tournant

Un livre d’histoire remarquable, absolument passionnant, qui offre un autre regard sur un thème connu avec une écriture d’homme d’action. Sans jargon mais avec quantité de notes et de références, il est tout simplement captivant. Les historiens français sont parfois grands, mais ils n’ont pas cette capacité à s’affranchir des normes universitaires, de sortir ainsi des sentiers battus et rebattus. Il faut dire que Paul Kennedy enseigne à Yale et l’histoire des relations internationales à la London School of Economics, endroit où le pratique l’emporte sur le théorique. Imagine-t-on l’École économique de Toulouse ou de Paris offrir un poste à un « historien » ?

Paul Kennedy Le grand tournant

Le propos du livre est d’analyser la Seconde guerre mondiale selon les innovations techniques induites par la conduite de la guerre. Il réhabilite pour cela les « hommes intermédiaires », ni les soldats au feu ni les chefs archiconnus mais ces sans-grades dont l’Histoire ne connait pas le nom – pourtant sans lesquels rien n’aurait eu lieu. César avait un cuisinier… De même les ingénieurs, inventeurs, organisateurs des armées en conflit ont contribué plus qu’un peu à la victoire finale. Car nous sommes au siècle industriel qui rend les sociétés complexes. Les empires « centraux » allemand et japonais ont été vaincus car ils ont voulu trop embrasser, l’hyperextension de leurs lignes les ont rendus vulnérables. Mais c’est moins leur organisation qui a failli que leurs idéologies rigides, raciste chez les Nazis, nationaliste chez les Japonais, qui leur ont fait commettre de graves bourdes stratégiques et les ont empêchés de s’adapter.

Les questions logistiques de la guerre sont pour l’auteur cinq : comment faire traverser l’Atlantique aux convois sans que les U-boote les déciment ; comment gagner la maîtrise des airs ; comment enrayer la Blitzkrieg ; comment débarquer sur un rivage tenu par l’ennemi ; comment abolir la tyrannie de la distance dans le Pacifique. Ces objectifs posent chacun des problèmes opérationnels qu’il faut résoudre en tâtonnant. C’est en 1943 que les Alliés parviennent à les dominer, avec des techniques connues depuis la fin des années 1930 mais pas ou mal mises en œuvre. On ne peut imputer la victoire à une technologie en particulier : « La bataille de l’Atlantique n’a pas été tout particulièrement gagnée grâce à Enigma ou au hérisson, aux torpilles acoustiques ou au radar miniature, pas plus que par les avions à long rayon d’action [P51-Mustang à moteur Rolls-Royce] et les porte-avions d’escorte, les groupes d’escorteurs, les projecteurs Leigh ou le bombardement des chantiers navals et des bases de sous-marins. C’est la conjugaison de tous ces facteurs qui, au milieu de l’année 1943, change la donne. (…) De la même manière, la Grande Guerre patriotique n’est pas gagnée pour l’essentiel, par les services de renseignement de l’Armée rouge, par une suprématie aérienne croissante ou par les T34/85, pas plus que par les pièces antichars, les mines et les bataillons de pontonniers, par un meilleur soutien logistique ou un meilleur moral des combattants. Pour l’emporter, il fallait disposer de tous ces éléments, mais également les organiser » p.234.

Le débarquement de Normandie est probablement « l’apothéose de la guerre combinée » terre-air-mer, une nouveauté absolue à l’époque. Mais pas sans ces défaites préalables dont « l’utilité perverse » a été de faire réfléchir les Alliés : 7 800 000 tonnes coulées par les U-boote en 1942, 20% de pertes dans un raid de bombardement au-dessus de l’Allemagne en 1943, la défaite américaine face aux Allemands dans la passe de Kassérine en Tunisie… Réflexions que n’ont pas eues les puissances de l’Axe, trop sûres d’elles-mêmes et confites en fanatisme idéologique. Pourquoi Hitler a-t-il attaqué simultanément Saint-Pétersbourg, Moscou et Stalingrad ? Pourquoi n’a-t-il jamais cru aux porte-avions ? Pourquoi le Japon n’a-t-il pas profité du choc de Pearl Harbour pour envahir et occuper Hawaï ? Pourquoi ont-ils mal utilisé leur sous-marins, pourtant très au point ?

La guerre du Pacifique est entièrement nouvelle elle aussi : il s’agit de mener une reconquête des îles sur des distances inouïes. L’occupation américaine des bases de Micronésie par les régiments spéciaux recréés de Marines, les porte-avions repensés de classe Essex contenant chacun une centaine d’avions nouveaux F6 Hellcats, le B29 à long rayon d’action sans équivalent en altitude, vitesse et emport, les régiments du génie Seabees de Ben Moreel, ont été des inventions absolues, abouties en 1943 et dues aux nécessités de la guerre. Sauf que le B29 est encore mal motorisé (il ne le sera de façon efficace qu’après 1945) et que celui qui emporte la bombe atomique Enola Gay a failli se crasher au décollage… Mais une fois en l’air, il vole trop haut pour les chasseurs (40 000 pieds) grâce à la pressurisation. Ben Moreel, Américain formé aux Ponts & Chaussées à Paris, a été bien plus efficace que le tonitruant et médiatique général MacArthur : il a construit des bases, des aérodromes, des ateliers de réparation, des hôpitaux, des barges de débarquement, des techniques de franchissements et de démolition…

La synthèse magistrale de Paul Kennedy est ce qu’il appelle « la culture de l’engagement ». « Pourquoi certains (…) systèmes politico-militaires s’en sortent-ils mieux que d’autres ? Une bonne partie de la réponse tient au fait que les systèmes les plus efficaces le sont parce qu’ils disposent de boucles de retours d’informations entre le sommet, le milieu et la base, qu’ils stimulent les initiatives, l’innovation, l’ingéniosité et encouragent les chercheurs à résoudre des problèmes immenses et souvent d’apparence insolubles » p.394. L’historien ajoute : « Bien sûr, les ‘hommes au sommet’ font la différence. Certains chefs ou certains gouvernements sont capables de s’adapter ». Comme Churchill ou Roosevelt.D’autres pas comme les Japonais, dirigés par un dieu vivant et gouvernés par des rigidités de caste ; ou comme Hitler et Staline, paranoïaques obsédés du contrôle – mais « avec une différence immense : Staline commence à desserrer sa poigne de fer dès qu’il comprend qu’il dispose d’une équipe d’excellents généraux [alors qu’]Hitler (…) laisse de moins en moins de marge de manœuvre opérationnelle à ses subordonnés » p.395.

Cette leçon d’histoire ne serait qu’un exercice de style si elle n’était pas transposable aujourd’hui. Dans la nouvelle « guerre mondiale » qui oppose les économies pour la course à l’innovation, à la productivité et aux matières premières, les pays qui ont cette « culture de l’engagement » sont bien mieux partis que les autres. Ce n’est pas avec une culture de bureaucrate que l’on organise efficacement les moyens d’un pays ; ce n’est pas avec l’agitation démagogique de l’envie et du ressentiment envers ceux qui réussissent que l’on encourage la création ni l’entreprise. « Rien ne peut être fait par les seuls chefs, quel que soient leur génie et quelle que soit leur énergie. Il faut qu’il existe un système de soutien, une culture de l’encouragement, des boucles de retour efficaces, une capacité à apprendre de ses revers, une capacité à faire les choses. Et tout cela doit être mieux conçu que le camp d’en face » p.400. La dégradation continue de la France depuis 15 ans n’a pas d’autres causes : la majorité des jeunes rêvent d’être fonctionnaires, la plupart des cinquantenaires d’être en retraite anticipée, les doctorants prometteurs partent aux États-Unis et les commerciaux ambitieux en Chine, les politiciens agitent les bas instincts de la jalousie et du bouc émissaire pour masquer leur incapacité foncière…

A quoi servirait-il d’étudier l’histoire si ce n’est pas pour en appliquer les leçons ? Paul Kennedy nous en donne la magistrale démonstration dans un ouvrage qui se lit d’un trait.

Paul Kennedy, Le grand tournant – Pourquoi les Alliés ont gagné la guerre 1943-1945, 2010, Perrin 2012, 456 pages, €23.75

Curieusement, les éditions Perrin n’indiquent ni le titre anglais, ni l’éditeur original – comme s’ils n’avaient jamais édité le moindre livre d’histoire scientifique… Est-on sûr que la traduction soit même intégrale ?

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Les hommes supérieurs de Nietzsche

L’homme supérieur n’est pas le Surhomme, mais un intermédiaire contemporain qui prépare le futur. Homme ou femme, le français n’a pas de genre neutre, mais homme a ici le sens d’« être humain ».

Nietzsche suit Stendhal, auteur dont il disait qu’il « est un des plus beaux hasards de ma vie » (Ecce Homo). Les ‘happy few’ selon l’auteur français allient la lucidité à l’intelligence, la sensibilité à l’imagination, la délicatesse à la générosité, la volonté à l’énergie. Ces vertus ne peuvent se trouver réunies que chez un petit nombre, les heureux élus : les ‘happy few’. Tel Napoléon 1er qui, selon Stendhal, était lucidité et énergie.

Nietzsche-jeune-homme

L’élite de l’intelligence ne donne que des hommes exceptionnels : les grandes écoles en sont pleines.

L’élite du caractère donne, en revanche, des hommes supérieurs : ceux-là sont plus rares, et généralement formés sur le tas, dans les armées ou dans les collèges anglais et les anciens collèges des Jésuites en France. Ou plus simplement par la vie.

Nietzsche dit que l’on reconnaît un homme supérieur à la distance qu’il met entre lui et les autres. Distance n’est pas mépris, mais l’art de séparer sans brouiller. « La première chose que je me demande lorsque je scrute un homme jusqu’au fond de son âme, c’est s’il possède le sentiment de la distance, s’il observe partout le rang, le degré, la hiérarchie d’homme à homme, s’il sait distinguer. Par là on est gentilhomme » (Ecce Homo, Pourquoi j’écris de si bons livres 4). Ce caractère heurte le sentiment d’égalité démocratique de la société médiatique, mais demeure.

L’égalité, en démocratie, est de dignité – pas de nature ni de mérite. Chacun naît comme il est et a droit à un égal pouvoir à l’assemblée ; mais chacun se construit aussi par son mérite propre et l’inégalité s’installe. Cela est « juste » puisque l’important est que chacun selon ses capacités mette ses talents au service de la société de tous. Ce sont les régimes totalitaires qui ne supportent pas les différences. Une égalité « réelle » – si tant est qu’elle puisse être instaurée – ramènerait l’humanité au rang du plus retardé et ne servirait en rien la société (‘veux voir qu’une tête ! en rang… fixe !, etc.).

La distance n’est en rien non-démocratique, elle reconnaît les faits et la valeur sociale de chacun. « Je reproche aux compatissants d’oublier trop facilement la pudeur, le respect, le tact et les distances » (Ecce Homo, Pourquoi je suis si sage 4). La pitié, pour Nietzsche, est une faiblesse de l’âme qui cherche à se soulager de sa culpabilité face à ceux qui souffrent. Tout le contraire de la générosité où l’âme s’oublie elle-même par force intérieure et offre son énergie superflue à tous ceux qui en ont besoin. Zarathoustra, le prophète de Nietzsche, est indulgent aux malades. « Qu’ils guérissent et se surmontent, et créent un corps supérieur ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, Des hallucinés de l’arrière-monde). Tel est d’ailleurs le sport, dont Montherlant disait volontiers qu’il est « un idéal de puissance en fonction d’un idéal de qualité ».

La distance n’est pas la morgue, pas plus que la conscience de sa valeur n’est mépris pour les autres. Nietzsche dit des hommes supérieurs qu’ils ne doivent pas « se forcer » ; il leur suffit d’être simplement – mais complètement – eux-mêmes. Il s’élève donc contre Carlyle qui exaltait les héros d’empire de son temps, ces boursouflés qui se croyaient l’histoire. « Ne veuillez rien qui soit au-dessus de vos forces : il y a une mauvaise fausseté chez ceux qui veulent au-dessus de leurs forces » (Ainsi parlait Zarathoustra, De l’homme supérieur 8). Il faut agir avec le courage des solitaires, le « courage des aigles dont il n’est même pas de Dieu qui soit le spectateur » (id, 4).

On ne devient pas adulte épanoui pour la galerie, mais pour soi-même. Ne brimer ni sa nature ni son énergie, être soi-même simplement : « Que ne comprenez-vous ma parole : faites toujours ce que vous voudrez – mais soyez d’abord de ceux qui peuvent vouloir ! » (id, De la vertu qui rapetisse, 3). Nietzsche paraphrase ainsi Saint-Augustin, docteur d’église : « aimez, et faites ce que vous voulez ». Ce qui compte n’est pas l’intention, mais l’énergie mise au service de l’intention.

L’énergie est la force intérieure, vitale, qui vient du fond de l’être et qui fait vivre pleinement plutôt que de suivre un troupeau. Le faible cède à la facilité d’être « toujours d’accord » : c’est plus confortable que de penser par soi-même, de faire l’effort de peser le pour et le contre, de raisonner selon ses capacités. Suivre, c’est l’unique facilité de se choisir un chef, un parti, une communauté, une famille. Il suffit ensuite d’appartenir pour exister, sans aucun effort ; puis de cancaner avec les canards, de répéter les préjugés de sa bande. Ethnie, corporation, caste, tous enrégimentent et guident. L’homme supérieur se moque des régiments : il juge par lui-même et exerce son droit de retrait s’il le veut.

Les hommes supérieurs sont appelés de noms différents selon les époques, mais ils ne se confondent jamais avec les histrions qui occupent le devant de la scène. Pour les Grecs, ils sont les héros, les « véridiques » ; au moyen âge, ce sont les chevaliers et les preux ; dès la Renaissance les gentilshommes, caballeros ou gentlemen ; chez Corneille, ils laisseront l’honneur pour la générosité ; Stendhal les appellera ‘happy few’ ; Napoléon fera de la canaille méritante des généraux, comtes ou ducs, membre d’une Légion d’honneur aujourd’hui fort galvaudée ; Montherlant dira d’eux qu’ils sont les ‘solaires’ et Élie Faure qu’ils sont ‘les Constructeurs’. Le Japon dira qu’ils sont des samouraïs et l’Inde les héros du Mahabharata.

Un homme supérieur est un être humain complet, synthétique et harmonieux. Il a développé en lui toutes ses qualités intrinsèques, tous ses sens et toutes ses possibilités. C’est un idéal, mais qui demeure dans les héros de notre temps, d’Arsène Lupin à James Bond ou à Jason Bourne de ‘La mémoire dans la peau’. Évidemment, dans une société obnubilée par le fric et le strass, cela paraît mesquin. Un ‘grand’ joueur de foot est celui qui se fait beaucoup de thunes ; un ‘bon’ homme de télé est celui qui gagne deux siècles de SMIC annuel. Est-ce justifié ? Ces talents ont-ils créé des nouveautés, des œuvres, au moins des entreprises ou des emplois ? « Es-tu une force nouvelle et un droit nouveau ? Un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même ? Peux-tu forcer les étoiles à graviter autour de toi ? » (Ainsi parlait Zarathoustra, Des voies du créateur).

L’homme supérieur est lui-même ; en cela il est libre – mais pas libre DE faire mais libre POUR faire. « Le plus dangereux ennemi que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même » (id). « Tes mauvais instincts eux aussi ont soif de liberté. Tes chiens sauvages veulent leur délivrance, ils aboient de joie. (…) Celui-là même qui a délivré son esprit a besoin encore de se purifier » (id, De l’arbre sur la montagne). Nous donc bien loin des libertés du marquis de Sade ou du ‘tout est permis’ des chefs nazi : l’homme supérieur a une grande énergie, mais aussi des vertus à la même hauteur.

Générosité est énergie qui déborde, éclaire et rejaillit – pas qui oblige ni contraint ! Le modèle de Nietzsche n’est pas la lourde statue du Commandeur, mais la légèreté du danseur – le style, c’est l’homme ! « Zarathoustra est un danseur » (Ecce Homo, Un livre pour tous et pour personne, 6). Il dira de son livre ‘Par delà le bien et le mal’ : « mon livre est l’école du gentilhomme » (id, Pourquoi j’écris de si bons livres, 2).

Bien loin de notre époque de petitesse narcissique…

Friedrich Nietzsche, Oeuvres, Bouquins Laffont, 1993, 1368 pages, €30.88

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Yasunari Kawabata, Pays de neige

Yasunari Kawabata Pays de neige 1982

Les Français ont oublié Kawabata, né en 1899, pourtant prix Nobel de littérature en 1968. Est-ce parce que « l’avant 68 » apparaît à la génération actuelle comme d’un autre siècle ? Parce qu’il fut l’un des très rares intellectuels au monde à protester contre la Révolution culturelle chinoise en 1967 ? Ou que l’auteur, comme son ami Mishima et comme Montherlant en France, est mort par suicide en 1972 ? Ces trois écrivains ne se sentaient plus en phase avec leur époque – la nôtre. L’oubli serait une sorte de punition sociale, comme la petitesse narcissique contemporaine adore en donner.

Or Kawabata est un grand écrivain universel. Il a été le premier Japonais à obtenir une reconnaissance littéraire internationale, ce n’est pas par hasard. La japonité est en effet criante dans son œuvre. Il suffit à l’Occidental de quitter les circuits balisés du tourisme de masse pour pénétrer ce Japon provincial, secret, traditionnel, qui subsiste à quelques minutes en train des grandes villes. Les gens du pays sont alors eux-mêmes, aucunement en représentation internationalement correcte. Yasunari Kawabata sait à merveille capturer ce regard matérialiste du paysan qui en a vu d’autres, cette présence à la nature qui englobe et excite, cette sensualité des êtres qui caresse l’œil, la peau, l’oreille et qui s’impose au lecteur dès les premières pages : « c’était  l’intensité même de son attention qui lui tenait l’œil fixe et mettait dans son regard cet éclat de dureté farouche, avec ces paupières qui ne battaient pas » p.19 ; « il n’y avait guère que cette main, la caresse des doigts de cette main, qui eussent conservé un souvenir sensible et vivace, la mémoire chaude et charnelle de la femme qu’il allait rejoindre » p.18 ; « cette voix qui s’en allait, haute et vibrante, rouler comme un écho sur la neige et dans la nuit » p.17.

Yasunari Kawabata 1932

Kawabata, né prématuré et de santé fragile, orphelin de ses deux parents dès l’âge de trois ans, a voulu dès ses 13 ans devenir écrivain. Il écrit en 1914 à 15 ans sa première œuvre, Journal de ma seizième année, qui ne sera publié qu’en 1925 puis repris dans L’adolescent. Cette sensibilité exacerbée depuis l’enfance le rend plus japonais que ses semblables, plus réceptif aux fondements de la culture nippone, à la conception zen de l’existence. Il sera aussi bien de son siècle, journaliste en Mandchourie pendant la guerre et toujours passionné de photographie et de film. Ce pourquoi il écrit direct, en séquences brèves, comme un scénario visuel.

J’ai découvert Pays de neige lorsque j’avais 15 ans. Le relisant ces jours derniers, j’ai retrouvé la fraîcheur d’impressions et la précision au scalpel du style qui m’avaient séduits adolescent. Le pays de la neige est celui où la nature s’impose – le contraire de la ville. C’est donc à la fois un retour aux origines et un désir de pureté, un cocon maternel et une énergie virile. La neige ensevelit, gèle et sépare. Les villageois durant la saison sont coupés du monde. Les passions brûlent alors dans les cœurs et les corps dès l’enfance. La neige excite : « à l’école, dans le bourg voisin sur la ligne, les gosses y plongent tout nus de leur dortoir, à l’étage, et ils se déplacent en dessous, invisibles dans l’épaisseur, comme s’ils nageaient sous l’eau » p.96.

neige torse nu

L’écrivain tokyoïte Shimamura est venu dans la station thermale du Pays de neige pour se reposer. Dès le voyage en train, il remarque Yôko, une jeune femme à la voix mélodieuse qui accompagne et soigne un jeune homme malade. A l’auberge, il rencontre Komako, une geisha occasionnelle qui gagne un peu d’argent à occuper les loisirs des touristes. Shimamura est marié et a des enfants restés à Tokyo, mais il revient plusieurs fois dans le village perdu des sources thermales, obsédé par le triangle féminin. Triangle du sexe, mais aussi du cœur et de l’âme. Ses trois femmes sont à ses sens complémentaires : la génitrice épouse, l’héroïne tragique Yôko et la danseuse sensuelle Komiko.

Peinture des sensations et musique des sens envahissent le roman, ce qui le rend si prenant. La neige à gros flocons dépose ses pivoines blanches, les roseaux kaya à l’automne ondulent d’argent les pentes de la montagne, le feu rouge sang dévore de ses flammes sveltes les constructions en bois du village mal faites pour la technique du film. Mais c’est surtout la voie lactée, voûte de lumière glacée si proche dans le ciel de nuit pure, qui prouve aux humains l’immensité de l’univers, l’indifférence de la nature et la fragilité de toute existence. Quoi de plus zen que cette impression ?

Mais le Japonais n’est pas contemplatif ; il a besoin d’agir, pragmatique et matérialiste. Komiko est une obsédée de l’ordre, à l’inverse de la famille nombreuse chez laquelle elle vit où les enfants dorment les uns sur les autres et où les objets sont sens dessus dessous. « Je ne fais que remettre les choses en place tout au long de la journée, je ramasse et je range, en sachant très bien que tout est à recommencer derrière mon dos. Mais quoi faire ? Je n’arrive pas à me changer. Il faut que tout soit propre et bien en ordre autour de moi, autant qu’il est possible. C’est comme un besoin, comprenez-vous ? » p.117. Où l’on retrouve cette névrose obsessionnelle japonaise qui frappe l’observateur. La neige, en ce sens, est une manifestation physique qui apaise ce fantasme de pureté, d’ordre parfait, de traditions figées en âge d’or, telles ces toiles de Chijimi, tissées l’hiver par des spécialistes dans les villages de montagne et blanchies sur la neige de longs mois (p.167). Elles font des kimonos qui résistent un demi-siècle… symbole du travail bien fait, de la maniaquerie perfectionniste japonaise.

neige japon

Mais cet excès adulte contraste avec la vie non encore disciplinée incarnée par les enfants, les pulsions immédiates non refoulées par la contrainte sociale : les garçons qui courent nus sous la neige fraîche, les filles qui jouent en vêtements colorés : « Vêtue du gros hakama de flanelle flambant neuf, d’un rouge orangé, une fillette jouait à la balle contre un mur blanc, dans l’ombre de l’avant-toit profond. Shimamura enregistra avec délices ce petit tableau, pure image de l’automne à ses yeux » p.123. La vie ici-bas est toute au présent en éclats d’énergie, l’enfance l’accomplit d’instinct ; la vie éternelle est dans l’indifférence de la matière, l’âge adulte a cru pouvoir la dompter – et l’on a vu, en 1945, ce qui en a été. Le mur de la fillette est borné mais vrai ; il s’oppose à l’immensité du ciel de nuit, attirant mais factice. La Voie lactée si proche dans l’air glacé au point de donner « l’impression d’y nager » (p.179) incite à se perdre, par orgueil et démesure ; elle s’oppose à la neige, immédiate et bien réelle, que brassent les gamins de toute leur peau ardente. D’un côté la vitalité, de l’autre l’immobilité ; la joie ou l’orgueil, deux sortes de voluptés. Entre les deux bat le cœur des hommes.

Yasunari Kawabata, Pays de neige (Yukiguni), 1948, traduit du japonais par Bunkichi Fujimori et Armel Guerne, Livre de poche, 190 pages, €5.32

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L’inculture française du droit

« France, mère des arts, des armes et des lois », chantait Joachim du Bellay dans cette récitation que l’on apprenait enfant. Plus maintenant : les lois, les politiciens ont tendance à s’asseoir dessus. Plus la gauche que la droite, notons-le, sous le prétexte datant que 1793 que « le peuple en armes » (aujourd’hui en parti constitué) est Souverain et fait ce qu’il veut. Ce qui s’est traduit par cette phrase célèbre du député socialiste André Laignel en 1981 : « être politiquement minoritaire rend la position (…) juridiquement erronée ». Autre version de « la force prime le droit » que l’on croyait pourtant… d’Ancien régime.

Ce fascisme des masses est le germe totalitaire du projet socialiste. Il ne reste germe que là où existent des contrepouvoirs ; il se réalise bien vite là où il n’en existe pas : on se souvient du « socialisme réalisé » sous Brejnev. Car pour le socialisme, héritier de la philosophie marxiste, le Bien ne se discute pas. Quiconque s’élève contre l’interprétation qu’en font les avant-gardes éclairées du parti progressiste est aussitôt suppôt du Mal. Le « peuple en armes », capté par les quelques-uns du parti, a toujours raison : le droit du plus fort est toujours le meilleur.

Heureusement, grâce au général de Gaulle (accusé de coup d’État permanent par un cacique de la démocratie « populaire »), la Constitution de la Vème République est un contrepouvoir puissant : elle dit le droit. Les règles du jeu entre partis sont clairement établies, ce qui n’empêche nullement à la politique de s’exercer – mais avec des garde-fous. Car des « fous », il y en a. A droite comme à gauche, mais plus à gauche, puisque la droite n’a jamais prétendu faire le Bien pour tous, seulement défendre des intérêts de catégorie.

vahines fesses

C’est bien la droite qui, sous le précédent gouvernement, militait avec ardeur pour augmenter le nombre des lois mémorielles. Dans un article du Débat de septembre 2012 (n°171), Robert Badinter expose dans un article éclairant la décision du Conseil constitutionnel du 28 février 2012. « Les lois ne sont pas des panneaux d’affichage électoraliste », écrit-il. Si le Parlement a le droit de commémorer ce qu’il veut, il ne peut déroger au droit. Or décider de l’histoire « juste » et qualifier juridiquement de « crimes » des faits qui se sont produits il y a un siècle ou plus (comme le génocide arménien, vendéen, ou la traite négrière) est « un errement » du droit. Un Parlement peut défendre des normes pour lutter contre le racisme ou la xénophobie, mais le constituant n’a pas reconnu au Parlement le pouvoir juridique de reconnaître un génocide. C’est là travail d’historien, pas de juriste. S’il le fait, le Parlement « s’arroge à lui-même le pouvoir de qualifier un fait de crime au mépris du principe de l’indépendance de l’autorité judiciaire et celui de la séparation des pouvoirs ». Le révisionnisme, qui nie la réalité de la Shoah, est différent : un tribunal a jugé après débats contradictoires et publics, celui de Nuremberg, et la France a ratifié ce jugement. Rien de tel pour la traite nègre ou l’extermination des Arméniens.

Le droit a triomphé de la démagogie en ramenant la raison où les passions se déchaînaient.

C’est bien la gauche qui, sous l’actuel gouvernement, a voulu instaurer une imposition extraordinaire du droit commun. La Constitution a repris en Préambule la Déclaration des droits de 1789. « La loi doit être la même pour tous » : c’est ainsi que l’assiette de l’impôt sur le revenu, fixée en France pour tous par foyer fiscal, ne peut s’appliquer par dérogation aux individus, même s’ils gagnent plus d’un million d’euros par an.

« Une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les Citoyens, en raison de leurs facultés ». Les facultés des citoyens ne sauraient être des revenus à venir ou hypothétiques, ils doivent être réels et réalisés.

Le préambule de la Constitution de 1946, repris lui aussi dans la Constitution de la Vème République, ne dit pas autre chose. « La Nation proclame la solidarité et l’égalité de tous les Français devant les charges qui résultent des calamités nationales. » Solidarité, donc pas d’exceptions (en ce cas, les niches fiscales pourraient être illégales), mais égalité (donc ni privilèges, ni confiscation). Dans la décision du 29 décembre 2012, le Conseil constitutionnel a jugé en droit :

  • Sur les niches fiscales, le plafond majoré de 18 000 € et 4 % du revenu imposable pour des réductions d’impôt accordées au titre d’investissement outre-mer ou pour le financement en capital d’œuvres filmiques « permettait à certains contribuables de limiter la progressivité de l’impôt sur le revenu dans des conditions qui entraînent une rupture caractérisée de l’égalité devant les charges publiques. » En conséquence, le 4% est censuré car plus avantageux pour les hauts revenus (4% de 10 000€ est un avantage moindre que 4% de 100 000€), mais les niches maintenues, car également accessibles à tous.
  • Sur l’exception corse, « sans motif légitime », le Conseil a jugé contraire à l’égalité de tous les Français le « régime fiscal dérogatoire applicable aux successions sur les immeubles situés dans les départements de Corse ». C’était un usage octroyé par Napoléon, c’est désormais jugé non démocratique.
  • Sur les retraites complémentaires chapeaux, « le Conseil a jugé ce nouveau niveau d’imposition, en ce qu’il fait peser sur les retraités concernés une charge excessive au regard de cette faculté contributive, contraire à l’égalité devant les charges publiques. » Même chose sur le taux d’imposition des bons anonymes à 90,5 % et sur les stock-options et actions gratuites dont l’impôt serait passé à 73 ou 77%.
  • En revanche, l’augmentation générale des prélèvements, l’imposition accentuée des gains du capital et l’augmentation des tranches IR et ISF ne sont pas contraires à la Constitution parce que du ressort des politiques.

Rappelons aussi qu’il est parfaitement légitime selon la Constitution d’exprimer son opinion librement, d’avoir une propriété privée, d’aller installer sa résidence à l’étranger en emportant ses biens. « Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché ».

Les rappels au droit paraissent de bon sens. Mais s’ils manifestent la vigueur de la règle du jeu politique commune, décidée en 1958, ils disent aussi avec force la dérive sectaire des technocrates politiciens. Le droit ? – connais pas. Au pays de Bodin et Montesquieu, cette ignorance de la loi au profit de la force est une tentation totalitaire propre à la France (qui la rapproche de la Russie de Poutine) ; elle est inconnue aux États-Unis ou dans les pays européens. Le Président Obama doit discuter impôts en plus contre dépenses en moins, la Chancelière Merkel doit soumettre au jugement de la Loi fondamentale toute dépense pour l’Europe.

France terre du droit et des libertés ? C’était vrai en 1789 mais le monde entier ne nous reconnaît plus cette image aujourd’hui sous la présidence Hollande. Trop de « symboles » ont été manipulés sans précautions et amènent à constater que la liberté fait toujours problème au socialisme à la française.

Or la culture du droit est inhérente à la culture démocratique : il s’agit de la conscience d’une société commune par-delà les divisions de la politique, de règles du jeu admises par tous. Aubry/Royal, Copé/Fillon, mauvais riches/bons pauvres, syndiqués amis qu’on visite/masse des chômeurs qu’on ignore : la France est un terrain permanent de guerre civile, attisée par les partis. Il existe parfois des coalitions gouvernementales dans à peu près tous les pays européens alentour – jamais dans le nôtre. Cette incapacité démocratique pose question au siècle de l’information libre et instantanée dans lequel nous vivons. Et fait rire le monde entier.

Les politiciens amateurs, Français si volontiers prêts à faire la leçon aux autres, à entonner le grand air de la Morale, savent-ils que l’étranger se moque de nous ? La France politicienne apparaît bien comme ce coq vaniteux qui braille pour annoncer le soleil que tout le monde voit bien, les deux pattes dans la merde. Et ils sont contents d’eux, les politiciens, ils se pavanent dans les médias, ces incultes du droit, ces inaptes au débat démocratique. De quoi être fier d’être Français…

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Peter Robinson, Bad boy

Peter Robinson Bad boyJaff, Jaffar de son prénom réel, est un métis Paki né d’une top-modèle bangladeshi et d’un bookmaker anglais de la haute. C’est un beau gosse aux longs cils, au teint velouté et à la silhouette souple. Intelligent et ambitieux, il est aussi très égoïste, flambeur et d’une sensibilité maladive sur ses origines. C’est ce genre de mauvais garçon dont s’éprennent les filles quand elles sont à l’âge rebelle – qui vient bien plus tard que pour les gars. Erin s’est fait prendre ; c’est au tour de Tracy, qui se fait appeler Francesca, de succomber au charme du ténébreux voyou.

Cervelles d’oiseaux toutes au présent hormonal, sans aucun souci des conséquences ni des accidents collatéraux… Mais c’est ainsi que ça se passe dans l’Angleterre contemporaine. Les jeunes sont déboussolés, croyant que les études apportent encore un boulot intéressant bien payé, alors qu’il faut se débrouiller. Les parents sont aux abonnés absents, se rigidifiant dès qu’ils apprennent un écart de conduite, comme si eux-mêmes dans les années post-68 n’avaient pas fait les quatre cents coups pour moins que ça. La police se barde de procédures, paperasses et autres spécialistes d’intervention contre l’opinion médiatique. Donc tout dérape.

Il suffit d’un pistolet trouvé par une mère de famille sur le haut d’une armoire de la chambre d’enfant de sa fille de 24 ans, revenue passer quelques jours. Le roman est un peu poussif au début, mais prend vite son rythme de croisière. Dès que l’inspecteur principal Alan Banks est rentré de ses vacances en Californie. Il y a éclusé quelques mois mouvementés de sa vie, les pertes et fracas d’une enquête précédente. Mais quand il revient, sa paisible petite ville du Yorkshire est un chaos total. Un homme est mort, une flic dans le coma, sa fille prise en otage.

Malgré le décalage horaire, quelques lampées d’un bon whisky Islay et quelques morceaux de ses musiques préférées le remettront d’aplomb. Nous passons d’un personnage à l’autre, de fragments d’action à d’autres fragments, découpés comme dans les séries télé. C’est puissant, bien bâti, et renouvelle les intrigues. La psychologie des personnages, habituellement le délice du lecteur, est cette fois un peu plus sommaire, l’auteur se fatigue peut-être de ce coin d’Angleterre qu’il regarde du Canada où il vit. Mais nous avons les jeunes drogués, les flics en guerre de pouvoirs, les malfrats en pleines affaires de sexe, drogue et immigration clandestine, les gros bras tirés vers la psychopathie.

Nous sommes en 2010 et la description de notre monde européen en crise vaut le détour.

Peter Robinson, Bad boy, 2010, Livre de poche octobre 2012, 517 pages, €7.22

D’autres romans de Peter Robinson sur le blog

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Des plantes tahitiennes à exploiter

De là-haut, on voit beaucoup de chose ! Les militaires farani ont découvert depuis les airs une plantation d’herbe (pas pour les veaux) soit 200 m2 de paka (pakalolo = cannabis). Une superbe plantation de 1050 pieds de 50 cm à 1 m de haut en pots individuels alignés, ordonnés, en excellente santé ! Cela se passait à Taohutu, à la presqu’île, au PK 4,5 côté montagne, sur la commune de Taiarapu ouest, à hauteur du quartier Aoma pour ceux qui connaissent les lieux. Deux personnes en garde à vue, plantation arrachée, matériel saisi pour destruction. La suite au prochain numéro !

Une vidéosurveillance pour sa culture de 1123 plants de pakalolo. L’individu âgé de 19 ans assurait ainsi la haute protection de sa source de revenus à Mataiea. Les hommes en bleu ont détruit les plants par incinération et saisi les appareils de surveillance.

cocotiers tahitiLe monoï est l’huile sacrée, ici. Avant la naissance jusqu’à la mort, le monoï a toujours accompagné le Polynésien. Huile au mana légendaire. Certes, les instruments de fabrication ont changé, les plats en aluminium ont remplacé les arbres évidés pour recueillir la pulpe de coco râpé, les cannes de bambou ont cédé leur place aux flacons. Quand le monoï est-il apparu ? Lors de la colonisation des îles ? Lors des premiers voyages en pirogue ?  Plusieurs versions pour raconter la naissance du premier cocotier. L’histoire de la Princesse Hina promise au prince du lac Vaihiria, Faaravaaianuu, une légende que j’ai déjà racontée.

Cet arbre est une richesse que les Polynésiens ont su exploiter, du bois aux palmes et aux noix de coco. Il nourrit, se désaltère, abrite, vêt, son huile sert de protection et de soin. Les mères enceintes s’en enduisaient le ventre rebondi, massaient et massent toujours leurs nouveaux nés. Le monoï est un excellent liniment aux propriétés cicatrisantes. Les guérisseurs (Tahu’ a ra’ au) faisaient et  font largement usage d’onguent préparés avec l’huile de noix de coco. Il était partie des rites funéraires. Teuira Henry raconte que « le crâne d’un parent était quelques fois conservé par la famille qui le nettoyait, le saturait d’huile parfumée et la faisait séjourner longtemps au soleil. Puis, après une invocation à l’esprit du disparu, il était placé avec les autres fétiches de la maison ». Pour les personnages les plus importants, une fois vidés de leurs entrailles après leur mort, on remplissait leurs corps de différentes herbes imprégnées de monoï. Dans « Tahiti aux temps anciens » on peut lire « De temps en temps les ti’i (tiki)  étaient baignés, placés au soleil et oints d’huile parfumée ; ils avaient toujours des vêtements neufs et de choix, tandis que les Dieux de plumes ne recevaient jamais ce genre de soins ».

L’huilerie de Tahiti est pour le moment en redressement fiscal en attendant le dépôt de bilan. C’est 29 employés à l’usine de Tahiti et 150 mandataires acheteurs dans les archipels. Le coprah traité donne l’huile qui sert entre autre à fabriquer le monoï. Adieu beauté, chevelure étincelante…

pandanus tahitiLe pandanus a-t-il encore un avenir économique ? Pour les chanceux qui ont sillonné les mers du Sud et fait escale à Bora Bora, ils ont pu voir que les toits des hôtels étaient couverts de pandanus. Très couleur locale… mais cela ne dure pas longtemps et c’est cher. Ce pandanus pousse sur les motu (récifs coralliens). On ne plante pas le pandanus, on le récolte – et on a construit les hôtels sur les motu ! Le maire de Bora Bora (Gaston Tong Sang) s’oppose aux hôteliers qui souhaiteraient employer du palmex canadien, moins cher, plus résistant pour couvrir les toits de leurs bungalows. L’authenticité coûte cher et les compagnies d’assurance ignorent le pandanus même s’il fait partie du patrimoine culturel polynésien. Les réunions entre  producteurs, poseurs, propriétaires de terrains et hôteliers n’ont apparemment rien donné, chacun priant pour sa paroisse.

Un produit unique : Manuia. A la vôtre, Santé ! Il paraît que ce Blanc sec d’ananas est une première surprenante. Excusez mais votre représentante en vins et liquoreux n’a pas encore pu goûter ce nectar. Dès qu’il sera en vente en magasin, je ne manquerai pas d’y tremper mes lèvres, d’éviter de rouler sous la table afin de pouvoir vous tenir au courant de cette nouveauté qui, pour le moment, est destinées aux palais des restaurateurs. La salive suinte aux commissures de mes lèvres mais patience, patience, ton tour viendra.

Hiata de Tahiti

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J. D. Salinger, Nouvelles

JD Salinger nouvellesJérôme David n’a jamais voulu être célèbre. Comme Teddy, le petit garçon de sa dernière nouvelle, il a un don et en fait part libéralement à tout individu qui lui demande, mais ne veut absolument pas être un singe savant. Les conventions, la télévision, le strass et le vison ne sont pas pour lui. J.D. Salinger tenait à préserver son être, son humanité fragile dans ce monde régi par l’urgence et le zapping, la frime et le fric.

Il est devenu célèbre parce qu’il était légitime. Notre époque se prosterne devant l’inverse : ceux qui deviennent légitimes simplement parce qu’ils sont célèbres. C’est pourquoi n’importe quel histrion réussit des scores de ventes pour n’importe quel bouquin bâclé, voire écrit par un nègre. Jérôme David Salinger a peut-être beaucoup écrit, mais il n’a pas beaucoup publié. ‘L’Attrape-cœur’ l’a rendu trop vite notoire et il a préféré, pour être heureux, rester caché.

Les Nouvelles qu’il a publié ici ou là appartiennent toutes à ce monde impitoyable de l’enfance. Non pas toujours celle de l’âge mais celle de la simplicité d’esprit. Il n’y avait qu’un enfant, dans le conte d’Andersen, pour dire tout haut à tout le monde que le roi était nu. Les adultes faisaient comme si, corsetés de conventions, de mimétisme et de rang social. De même Salinger décrit comme un enfant les personnages sur lesquels il se penche. Il a l’art de rendre une conversation selon les genres sans que cela paraisse copié-collé ni qu’un prolo cause en duchesse. Il est « innocent », si l’on peut encore l’être après Hiroshima, Hambourg et les camps.

C’est pourquoi ces nouvelles, traduites en français en 1961 par Jean-Baptiste Rossi et préfacées par Jean-Louis Curtis, sont des bijoux. Connaissez-vous le poisson-banane ? C’est pourtant un « fou » qui le fait découvrir à une toute petite fille avant de quitter ce monde où sa fiancée ne se préoccupe que de se peindre les ongles et d’obtenir une liaison téléphonique avec sa mère. Et c’est une toute jeune fille, Anglaise à titre de noblesse rencontrée un soir dans un salon de thé durant la guerre entre sa nurse et son petit frère, qui lui demande d’écrire pour elle un texte sur l’abjection. Ou encore un jeune homme, professeur de dessin d’une école par correspondance, qui va découvrir le talent d’une bonne sœur et lui prodiguer des conseils, avant d’être rappelé à l’ordre par l’Institution. Ou un autre, chef scout d’une bande de Comanches de neuf ans à New York, qui raconte l’interminable histoire imaginaire de l’Homme hilare au point de faire palpiter les gamins, tandis que sa propre histoire vraie avec une jeune fille tourne court…

Le secret des choses est donné par Teddy, un vieux sage de dix ans réincarné en gamin américain entre un père animateur de radio, une mère futile et une petite sœur chipie.  « Vous savez, cette pomme qu’Adam a mangé dans le jardin d’Éden, selon la Bible ? Vous savez ce qu’il y avait dans cette pomme ? De la logique. De la logique et du baratin intellectuel. C’est tout ce qu’il y avait dedans. Alors – c’est mon avis – tout ce qu’on a à faire quand on veut voir les choses telles qu’elles sont réellement, c’est de vomir tout ça » p.273.

« Rien dans la voix de la cigale ne révèle qu’elle va bientôt mourir », dit aussi le gamin en citant un haïku japonais (p.266). Car il y a logique et logique : celle des choses – ou du destin – n’est pas celle des hommes – « gonflée d’un tas de salades émotionnelles. » Jérôme David Salinger a constamment recherché la première – surtout pas la seconde. Ce pourquoi il n’a jamais été médiatique, et qu’il est fort précieux à tous ceux qui aiment la bonne littérature.

Jérôme David Salinger, Nouvelles (Nine Stories), 1948-1953, Pocket 2007, 283 pages, 5.80€

Lire aussi sur ce blog : J.D. Salinger, L’Attrape-cœur

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Que vaut la promesse de François Hollande ?

Inverser le chômage d’ici la fin de l’année ? Comme si une crise qui dure depuis une génération était un moment de transition et pas un système. C’est une illusion de croire que tout pourrait redevenir comme avant. Le mouvement du monde et ses bouleversements sont une réalité, l’illusion est de croire qu’ils ne sont que passagers. L’émergence de pays immenses comme la Chine ou l’Inde, sans parler des pays importants que sont le Mexique, le Brésil, le Nigeria et d’autres, change sans conteste le monde d’avant – donc nos habitudes de produire, de régner, de consommer et de penser. Dans 10 ans, les BRICS auront dépassé la France. Selon une étude du Center for Economics and business Research, la France perdrait dès 2013 son rang de 5ème puissance économique mondiale avant de n’être plus que 9ème en 2022.

rose fanee

Il ne suffirait donc pas de « faire la révolution » pour renverser l’élite au pouvoir et la remplacer par une autre. Ni Le Pen, ni Mélenchon ne voient les choses en face ; ils ne font qu’agiter les rancœurs pour se faire mousser. Le socialisme Hollande ne fait guère mieux car les bouleversements chez nous ne sont pas créés par NOS sociétés mais viennent des AUTRES pays émergents du monde comme de la nouveauté radicale que représente une planète globale aux ressources finies… Notre mode de vie habituel n’est donc plus tenable. Pas la peine de rêver à la croissance comme avant pour résoudre le chômage. La croissance ne sera désormais plus que le produit de la démographie par la productivité, donc par l’excellence des savoir-faire et l’entretien d’une culture orientée vers le savoir. D’où l’intérêt (mais long terme) de soutenir le désir d’enfants, l’éducation des élèves, la formation au long de la vie, l’investissement et la recherche. En cela, le Parti socialiste a raison.

Le capitalisme reste cette technique de l’efficacité maximum, usant du moins de capital pour le moins de matière et le plus de savoir – afin de produire des biens et des services les moins consommateurs d’énergie et de matières premières. Ce n’est pas « le capitalisme » qui est insupportable – c’est l’usage social qui en est fait par notre culture occidentale. « Toujours plus ! », titrait il y a quelques décennies François de Closet. C’est exactement ça : la mode, le gadget, l’effet de génération, le mimétisme de bande, l’envie qui pousse à imiter le voisin en mieux… tout cela participe du gaspillage, des contraintes au travail, de la malbouffe, du stress. En cela, le parti écologiste n’a pas tort, pas plus que certains « alter » ou « indignés » ; encore faudrait-ils qu’ils distinguent la technique d’efficacité économique de l’usage social dévoyé du marketing et de la mode.

L’anticapitalisme socialiste et écologiste, buté par idéologie, fait donc tache. L’inégalité la plus insupportable aux gens n’est pas celle des très riches; elle est celle des très proches, les beaux-frères, collègues et voisins. Pourquoi lui et pas moi ? Qu’a-t-il de plus que moi ? L’injustice, en pays démocratique où existe une égalité des chances, vient bien de l’intérieur, sans souci de morale ni de planète. Ne pas pouvoir se passer de son SmartPhone parce que tout le monde en a un signifie que l’on accepte le travail des enfants en Chine, les horaires démesurés, les salaires les plus bas, la pollution du transport, l’exploitation marketing, l’illusion de la marque… Je n’ai pas de SmartPhone et n’en désire pas : pour quoi faire ? comme les autres ? frimer comme un ado ? Je ne clique jamais sur une pub Google ni n’autorise aucune application à m’espionner sur Facebook. Je ne me précipite pas comme un taré médiatique sur les Whoppers de Burger King quand la malbouffe daigne se réinstaller à Marseille… Il n’y a plus des méchants patrons (comme au XIXème) mais tout un système social qui avive nos propres désirs et manipule nos bas instincts. Nous sommes autant coupables que les patrons si nous acceptons le produit tel qu’il est fabriqué, au prix où il est vendu, et avec son obsolescence programmée qui le fera (très vite) remplacer. Je refuse. Les soi-disant « révolutionnaires » qui veulent changer le monde et changer la vie… des autres – pourraient commencer par changer leur propre comportement.

La réflexion politique classique n’adhère plus aux changements du monde, elle n’explique plus guère que l’écume. Les Français baladés et manipulés par les médias aux têtes de linotte ont peur de cette modernité et se rétractent vers les valeurs « sûres » du soi-disant âge d’or. L’État-providence, le fonctionnariat, la crainte de devoir se débrouiller avec la vie restent une vision passéiste. Le président, pas plus que ses électeurs, n’a pris la mesure de l’épuisement de notre système économique, social, politique et culturel. Il n’existe plus de croissance qu’on puisse faire surgir pour guérir tous les maux. Plus largement, les ghettos urbains, l’encouragement des villes à la campagne, la représentation citoyenne diluée et démagogique, le multiculturel dans le vent, les intellos coupant les cheveux en quatre, ne font que désorienter un peu plus les gens. Les accuser de populisme est un peu léger. Reconstituer de l’humain et du commun signifie plutôt prendre conscience de l’illusion des modes et choisir de n’y pas souscrire. Comme cette part de la population selon TNS Sofres déconnectée, désengagée, désabusée – voire (dans le système scolaire) décrochée.

En chacun de nous se joue la dialectique permanente entre moi et les autres. S’il faut que je travaille, tout le monde doit travailler – être ni assisté, ni rentier. Si quelqu’un est riche et que je suis pauvre, ce n’est pas de ma faute – celui qui a réussi est forcément coupable. Le Parti socialiste, au vocabulaire revanchard, considère qu’il y a une solution morale pour la société dans son ensemble. Illusion ! jamais l’égalité ne sera parfaite puisque jamais l’envie ne sera comblée. Reste donc le concret : la clientèle électorale qui vote PS réclame de gros impôts… pour les autres, afin de redistribuer en leur faveur, au prétexte « des plus démunis » (dont les fonctionnaires feraient ‘naturellement’ partie).

Sauf que le gros des revenus taxables est dans la classe moyenne… qui ne consent à l’impôt (c’est l’essence même de la démocratie) que si elle en retire un bénéfice immédiat et contrôlable. Donc oui aux impôts locaux, visibles dans les collèges, la voirie, les établissements collectifs ; non aux impôts d’État, versés dans le tonneau des danaïdes des subventions aux roitelets étrangers, au prestige des ministres, aux services inutiles de l’Administration, à la bureaucratie du millefeuille en 7 niveaux (commune, groupement de commune, canton, département, région, État, budget européen).

L’État français actuel ressemble fort à celui de l’Ancien régime. Le marquis de Mirabeau (père du révolutionnaire) proteste dans L’Ami des hommes contre la défiance perpétuelle de l’État royal pour l’activité individuelle, sa tendance à décider de tout, les illusions que le sujet se fait sur la toute puissance de la loi. Dans l’action d’aujourd’hui, le gouvernement Hollande fait pareil, il régente les entreprises, pardonne aux profs leur incurie, fait la morale aux putes, s’assoit sur le droit (de juste contribution aux charges, de propriété, de liberté d’aller et venir – y compris de s’établir à l’étranger). D’où les couacs, cafouillages, annonces et reculades. Il est armé d’une solide prétention à dire le Bien, à user de la force majoritaire pour établir le droit, à croire qu’il suffit de dire « je veux ». La société est souple et plie (seuls les moins aisés sont obligés de subir), mais l’économie n’est pas un jeu de Monopoly.

L’innovation, l’entreprise, le crédit, l’embauche, sont fondés sur la confiance. Qui a été fort entamée par les déclamations hollandaises sur sa « haine de la finance » (sans effets concrets qu’une réforme bancaire a minima), sur la vengeance contre « les riches » (retoquée par le Conseil constitutionnel comme amateur et faisant peser des « charges excessives au regard des facultés contributives »), sur le manque de civisme des Français à qui l’on applique (rétroactivement) des impôts sans débat (après avoir annoncé une gRRRRââânde réforme fiscale dont la première brique n’est pas même posée), sur le « devoir » des entreprises à créer de l’emploi alors que l’on ponctionne la consommation (par CSG et TVA), que l’on encourage les importations (par les exigences de garder des salariés trop chers à cause des charges sociales toujours empilées, jamais repensées), que l’on taxe toutes les entreprises… avant de rétrocéder aux grandes (sous condition et pas avant deux ans) un petit tiers de ce qu’on a tout d’abord prélevé. Cela alors même que l’absence d’ajustement de la compétitivité française pour raisons politiques implique la poursuite de l’érosion de ses parts de marché à l’exportation et la dégradation du commerce extérieur en 2013… Vous avez dit amateurs ?

francois hollande abaca

Comment, dans ces conditions, la « promesse » du Nouvel an du président Hollande d’inverser la courbe du chômage serait-elle réalisable ? Il n’y a que trois moyens classiques : créer de l’emploi public (limité en raison du déficit), encourager l’emploi privé (mais pas en insultant des chefs d’entreprise et en ponctionnant les créateurs qui revendent leur boite), encourager la croissance (impossible à court terme sans redistribuer du pouvoir d’achat tout en faisant préférer la production française – ce qui prend des années). Reste donc un quatrième moyen bureaucratique : l’illusion. Le traitement statistique du chômage.

Ne sont pas chômeurs au sens du Bureau international du travail tous ceux qui ont travaillé « au moins une heure » dans le mois. Même si cela ne suffit en rien pour vivre, ces gens sortent des statistiques. L’Allemagne y a parfaitement réussi. François Hollande va probablement user de cet artifice, modérément, sans en avoir l’air. Un peu par la formation (mais les syndicats tiennent le 1% patronal et ne veulent pas le lâcher), surtout en encourageant les petits boulots au ras des municipalités socialistes et des services de l’État. Juste pour faire passer en « catégorie 2 » un maximum de chômeurs pour qu’ils ne soient plus comptés dans les statistiques. Faute de culture d’entreprise, François Hollande a la culture bureaucratique pour le faire. Sa promesse devrait donc rester du vent, puisque rien ne la soutiendra dans la réalité économique.

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La cuisine de Sherlock Holmes

Brillante idée qu’a eue Anne Martinetti de présenter la cuisine des romans policiers. Après Agatha Christie et Alfred Hitchcock, voici sir Arthur Conan Doyle, l’immortel auteur du détective à la pipe, Sherlock Holmes. Saviez-vous qu’Arthur est né et a été élevé en Écosse ? Ce pourquoi il aime les plats régionaux de ce confins picte du royaume. Entre autres spécialités du patrimoine culinaire anglais qui, contrairement aux idées reçues, est assez riche.Alimentaire mon cher Watson

L’enquête commence donc par les romans : Alimentaire, mon cher Watson ! Elle va dérouler son menu en quatre plats : les recettes du 221b Baker Street (quiconque y est allé sait bien que ce numéro n’existe pas), les plats gourmets de Londres (qui, eux, existent bel et bien !), les recettes de campagne, enfin les péchés mignons du détective.

Mrs Hudson, propriétaire du logement à l’étage loué aux deux amis, sert de magnifiques petits-déjeuners (aux dire du Dr Watson) et des buffets copieux (le bœuf froid de l’enquête Un scandale en Bohême). Que diriez-vous d’imiter la brave Mrs Hudson en servant des scones de pommes de terre en breakfast ? Accompagné de bon beurre de Normandie, comme il se doit (tout ce qui est culinairement chic à Londres vient de Normandie : le beurre, l’oie, le cidre). Ou un cake à la pomme et au cidre ? Le pain écossais, qui peut servir d’en-cas, se fait à la farine d’avoine, à la farine complète et à la bière. Quant au pâté de foie gras en croûte, vous m’en direz des nouvelles ! Filet de porc et lard maigre entourent un foie de canard entier arrosé de madère et de quatre-épices, le tout cuit en croûte solide durant deux bonnes heures à four chaud. Mrs Hudson réussit fort bien aussi la perdrix en gelée, la pintade au chou et le hareng frais aux poireaux et à la tomate. Et son pudding à l’abricot (sec) tient bien au corps dans les soirs brumeux d’automne.

C’est dans les clubs selects de mâles dominants et dans les restaurants huppés de Londres que Sherlock déguste la terrine de courgettes au thym, un délice avec les viandes rouges. Notamment le ragoût de joues de bœuf appelé Londoner stew. En entrée fine, le soufflé au cheddar de Mrs Saint-Clair vaut la disparition de son mari ! Sherlock enquête, non sans que son fidèle Watson n’exige le thé de cinq heures avec sandwiches au concombre sauce raifort – ou des crumpets de Mr Tiffany. Ne pas oublier d’acheter les feuilletés au porc de la gare Victoria si l’on doit prendre le train. La vapeur est lente et met l’Écosse à une journée de Londres. On aura eu soin de déjeuner d’un solide rôti de bœuf au Yorkshire pudding la veille, même si l’on n’est pas dimanche, où le plat est de tradition. Un Apple pie terminera fort joliment le repas.

bacon omelette

Dans la campagne anglaise, rien de tel que les repas d’auberges. Enfouies dans le rural, les chambres sont vieillottes et glaciales, mais le pub sert des plats roboratifs bien utiles pour affronter la boue et la bruine. Velouté d’asperges du Kent, œufs en gelée de Westville Arms, tarte verte du Peak district, valent autant que le gibier en croûte ou le Heavy cake des Baskerville. C’est une brioche sucrée à la poitrine fumée idéale en pique-nique sur la lande. De quoi attirer les chiens au crépuscule… A moins qu’une bonne tourte au lapin ne vous fasse songer à la petite Alice et à ses merveilles. Ou la sole en filets, cuite à l’étouffée de poireaux sauce câpres sur les bords de mer. La province recèle aussi ses rivières à truites, servies au croustillant de bacon, ou ses vieux brochets, mis en quenelles dans le Berkshire. Un blanc-manger aux amandes, vieux plat médiéval tout droit importé de Normandie en 1066, fera office de crème dessert fort agréable. A moins que vous ne préfériez le gâteau de poires du Devon ou le cake de Cornouailles aux écorces confites.

Parmi les péchés mignons de sir Arthur Conan Doyle, je préfère le poulet froid sauce aux airelles et le Scottish Parliament cake. Cet étouffe-élus allie la farine et le beurre au gingembre, quatre-épices et whisky. Mais dans les rivières d’Écosse, on pêche encore le saumon. Servez-vous du poisson frais pour le monter en terrine. Ce saumon à l’écossaise a ceci de particulier qu’il est agrémenté d’une farce au foie de veau et aux raisins secs.

Riche idée que ces cent recettes qui ont, chacune, une histoire policière à raconter. Philippe Asset photographie avec talent l’Angleterre surannée de l’époque Victoria, sa porcelaine, ses services en argent et ses serviettes brodées.

Anne Martinetti, Alimentaire mon cher Watson ! photographies de Philippe Asset, avec la collaboration de la Société Sherlock Holmes de France, 2010, éditions du Chêne, 256 pages, 98 recettes, €25.00

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Propos et anecdotes sur la vie selon le Tao

Propos et anecdotes sur la vie selon le taoLa morale politique des siècles d’or chinois il y a 2200 ans, compilés par un lettré et choisis par un spécialiste contemporain. Un petit bijou à La Rochefoucauld. Toute politique n’est efficace que si elle est « morale », ce qui veut dire qu’elle obéit à la vertu, conduite humaine en harmonie avec l’ordre du monde. Qui s’en abstrait échoue, nos politiciens pourraient l’apprendre…

La façon chinoise de faire de la philosophie n’est pas de proposer un traité logique, partant de l’abstrait hors du monde pour fixer les règles du concret dans le monde. Ce serait plutôt l’inverse : les faits historiques engendrent des réflexions, nourries d’entretiens des hommes exemplaires entre eux. Seule l’expérience historique est garante de la vérité. Ce qui a été vécu une fois, discuté et médité, vaut bien mieux que tous les traités bâtis en chambre par un seul esprit enfiévré. Là encore, la Chine n’est pas l’Occident, privilégiant le collectif à l’individuel.

Nous sommes à une époque d’empire centralisé, qui règne grâce à une armée de fonctionnaires, quelques 400 ans après Confucius. La seule certitude à laquelle l’être humain puisse s’accrocher est la vertu. Or celle-ci consiste observer la réalité ici et maintenant, dans ce monde et avec les hommes et les choses tels qu’ils sont. Existe-t-il une conscience supérieure ? Une vie après la mort ? Il faudra attendre de passer de l’autre côté avant de le savoir. En attendant, l’existence concerne les vivants, et leur comportement doit y être adapté. C’est le rôle des rites, qui sont proches du droit, soit un ensemble de règles de vie en société qui vont du gouvernement à la civilité entre individus, en passant par les relations commerciales et politiques. La civilisation est une politesse, mais cette courtoisie englobe la maîtrise de soi et la culture.

Pas de « bon sauvage » (idée absurde à un Chinois), mais un être naturellement prêt à être éduqué par ses parents, sa famille, son milieu, la société et l’État. La « vertu » est ce qui résulte de cet élevage – au sens premier de l’élévation d’un être. Certes, nous sommes il y a des milliers d’années et la liberté individuelle comme l’égalité revendiquée ne faisaient pas partie de l’univers chinois. Mais il y avait respect et hiérarchie. Fidélité de l’inférieur au supérieur et du supérieur à l’inférieur. Une sorte de relation féodale où la puissance s’étendait par débordement à l’ensemble de la maisnie. La mentalité bourgeoise, de mise depuis le XVIIIème siècle en France (voir Le Bourgeois gentilhomme…) est imperméable à cet esprit aristocratique, mais il subsiste chez les militaires, les sportifs et dans certaines entreprises – comme dans certains jeux vidéos appréciés des ados et tirés des vastes fresques intergalactiques, fantastiques ou vampiriques.

Un homme de pouvoir vertueux ne pouvait imposer à quiconque ce qu’il n’était pas prêt lui-même à faire. La culture est la nature, ou plutôt une harmonie de sagesse entre l’être vivant et l’univers dans lequel il vit, qu’il soit inerte, alimentaire, humain ou cosmique. La culture de soi est donc plus importante que l’apparence, élégance et esprit valent mieux que titre ou Rolex. Le bien entraîne le bien, le mal entraîne le mal. Et les puissants ne sont pas à l’abri d’une erreur. Ce pourquoi existent les sages, qui sont ceux qui savent parler sans fard et oser critiquer le pouvoir lorsqu’il le faut. Rien de pire pour le vertueux que d’être entouré d’admirateurs qui n’ont que louanges à la bouche. « Qui aime la guerre va à sa perte, mais qui oublie la guerre est en danger. » Vigilance et  persuasion sont nécessaires pour mener le char de l’État.

« Confucius était juge suprême depuis sept jours lorsqu’il fit exécuter quelqu’un. » Ses disciples s’interrogent. Confucius répond : « Il faut condamner à mort cinq sortes d’hommes, qui n’ont rien à voir avec les bandits et les voleurs. Les premiers utilisent leur perspicacité pour faire des coups fourrés ; les seconds trompent les autres parce qu’ils sont très malins ; les troisièmes ont une conduit mauvaise et s’entêtent sans vouloir se réformer ; les quatrièmes ont des ambitions stupides et en même temps de vastes connaissances ; les cinquièmes raisonnent faussement mais avec tellement de brio qu’on ne s’en aperçoit pas. (…) Si on les laisse pratiquer leur fausseté, leur intelligence leur permettra d’exciter les foules et leur puissance de diriger le pays dans leur propre intérêt. Il faut absolument éliminer ces aventuriers félons. » Mais Confucius d’ajouter : « Évidemment, une condamnation à mort pour une telle raison peut susciter doutes et inquiétude chez l’homme de bien et laisser l’imbécile décontenancé » p.115.

Chacun reconnaîtra aisément le portrait de politiciens français contemporains dans cette description précise du philosophe chinois.

Quant à l’État, voici pourquoi il part à vau l’eau : « Notre souverain est jeune et faible ; les dignitaires sont des prévaricateurs, ils se liguent en factions pour accaparer postes et titres ; les fonctionnaires exercent un pouvoir dictatorial sans même informer leurs supérieurs ; les réformes politiques ne peuvent s’inscrire dans la réalité et on en change plusieurs fois en cours de route ; la plupart des lettrés sont rusés et cupides et en même temps éprouvent du ressentiment. Voilà les véritables présages funestes du royaume de Zhai » p.130. Tout est dit de notre présent – et avec plus de clarté et de talent que n’importe quel chroniqueur politique.

C’était déjà pensé et mis en lettres il y a plus de deux mille ans…

Yiqing Liu, Propos et anecdotes sur la vie selon le Tao – précédé de Jardins d’anecdotes, environ 50 avant J-C, traduit du chinois par Jacques Pimpaneau, 2002, Picquier, 223 pages, €33.56

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Meilleurs voeux de bonne année 2013 !

anges paille

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2012 sur le blog

Les lutins statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2012 de ce blog.

En voici un extrait :

Environ 55.000 touristes visitent le Liechtenstein chaque année. Ce blog a été vu 320 000 fois en 2012. S’il s’agissait du Liechtenstein, 6 ans seraient nécessaires pour que chacun y accède, votre blog a été plus visité qu’un petit pays Européen!

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

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Nietzsche pour l’Europe

Frédéric Nietzsche était européen bien plus qu’allemand ; il exécrait tous ces braillards nationalistes ou antisémites, trop peu sûr d’eux-mêmes pour être forts. Le bouc émissaire est toujours le choix des faibles, de ceux dont « le système digestif » est fragile. Mais ce qu’il constate dans Par-delà le bien et le mal (1886) est ambivalent : une humanité positive qui dépasse les étroites nations – mais une humanité trop flexible, démocratique et bavarde, qui pourra aspirer à un tyran. Et il n’avait pas encore entrevu mai 68…

Nietzsche Par dela le bien et le mal

« Les Européens commencent à se ressembler tous ; ils se détachent graduellement des conditions qui font naître des races liées au climat et aux classe sociales ; ils s’affranchissent de plus en plus de tout milieu défini qui pourrait, au cours des siècles, imprimer aux âmes et aux corps des besoins identiques. Ce qui s’accomplit, c’est donc le lent avènement d’une humanité essentiellement supranationale et nomade, qui physiologiquement présente comme trait distinctif un maximum de don et de puissance d’adaptation. (…)

 » Et d’autre part, dans l’ensemble, ces Européens de l’avenir se présenteront sans doute comme des travailleurs bons à tout, bavards, de volonté débile et extrêmement adaptables, qui auront besoin d’un maître, d’un chef, autant que de leur pain quotidien : la démocratisation de l’Europe tendra donc à produire un type d’hommes préparés le plus subtilement du monde à l’esclavage, mais dans des cas isolés et exceptionnels le type de l’homme fort ne pourra que devenir plus fort, plus prospère et plus riche qu’il ne l’a jamais été, grâce à son éducation libre de préjugés, grâce à la prodigieuse diversité de ses activités, de ses talents et de ses masques. Ce que je veux dire, c’est que la démocratisation de l’Europe est aussi l’une des causes qui concourent involontairement à former des tyrans, le mot pris dans toutes ses acceptions, même dans la plus spirituelle. » §242 Aristote n’avait pas écrit autre chose en disant que la démocratie glisse volontiers à la démagogie, quand des politiciens agitateurs cyniques manipulent des citoyens ignorants mal éduqués. Et que la démagogie aboutissant à l’anarchie, le retour du bâton arrive très vite avec la tyrannie.

Nietzsche a eu, un demi-siècle avant, la prescience de Mussolini, d’Hitler et de Staline : « Ce siècle est le siècle des masses ; elles sont à plat ventre devant tout ce qui est ‘massif’. Qu’un homme d’État leur construise une nouvelle tour de Babel, un monstrueux empire à la monstrueuse puissance, ils l’appelleront ‘grand’. Qu’importe que nous, plus prudents et plus réservés, nous n’ayons pas encore renoncé à notre vieille croyance que seule la grande pensée fait le grand acte ou la grande cause ! » §241. Nietzsche n’aurait certainement pas adhéré au parti nazi ! Il l’aurait trouvé trop plébéien, trop ‘massif’, sans aucune ‘grande pensée’.

Mais il sentait en Allemagne les prémices d’un désir de dominer. « Parmi les peuples de génie, on distingue ceux auxquels est élu le lot féminin de la gestation et la tâche secrète de modeler, de mûrir, de parachever ; les Grecs étaient un peuple de cette espèce, pareillement les Français ; les autres qui se sentent appelés à engendrer, et à implanter dans la vie un ordre nouveau ; tels les Juifs, les Romains et, je pose la question en toute modestie, peut-être les Allemands » §248.

tuileries Paris

Pourquoi les Allemands ? Parce que trop récents comme nation, trop peu sûr d’eux-mêmes, trop peu de Kultur, au fond. « Peuple fait du plus prodigieux mélange et d’une macédoine de races, peut-être même avec une prépondérance d’éléments pré-aryens, ‘peuple du milieu’ dans toutes les acceptions du terme, les Allemands sont de ce fait plus inconcevables, plus amples, plus contradictoires, plus inconnus, plus déconcertants et même plus effrayants que d’autres peuples ne s’imaginent l’être. »

Il voyait les Russes comme plus ‘barbares’, ce qui est chez lui un compliment : doués d’une plus forte volonté de puissance. Cette endurance primitive a d’ailleurs fait l’essentiel de la victoire contre les armées allemandes pendant et après Stalingrad.

Nietzsche admirait les Juifs, contre la majorité de ses compatriotes… « Ce que l’Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de bien, beaucoup de mal, et surtout ceci, qui relève du meilleur et du pire, le grand style en morale, la majesté redoutable des exigences infinies, des symboles infinis, le romantisme sublime des problèmes moraux, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus séduisant, de plus capiteux, de plus exquis dans ces jeux de couleurs et ces séductions dont le reflet embrase aujourd’hui le ciel et notre civilisation européenne (…) Nous qui parmi les spectateurs sommes des artistes et des philosophes, nous éprouvons à l’égard des Juifs – de la reconnaissance. » §250

Ce qu’il détestait le plus, comme culture en Europe, était l’anglaise. Moins les individus que l’ambiance, la façon d’être. « L’Anglais, plus sombre, plus sensuel, plus énergique et plus brutal que l’Allemand, le plus vulgaire des deux, est pour cette raison plus pieux que l’Allemand ; c’est pour cela que le christianisme lui est encore plus nécessaire. Pour des narines tant soit peu délicates, ce christianisme anglais conserve un relent bien britannique de spleen et d’ivrognerie, maux contre lequel il est employé comme remède, non sans de bonnes raisons. » Non sans ironie, il ajoute : « Mais ce qui nous offusque chez l’Anglais, même le plus humain, c’est son manque de musique, au propre et au figuré ; il n’y a dans les mouvements de son corps et de son âme ni rythme ni danse, ni même aucun besoin de rythme ou de danse, de ‘musique’. Écoutez-le parler, regardez marcher les plus belles Anglaises (aucun pays n’a de plus belles colombes ni de plus beaux cygnes) – enfin, écoutez-les chanter ! Mais c’est sans doute trop demander… » §252

Dommage, selon lui, que le modèle anglais ait contaminé la France vers le milieu du XVIIIe siècle… « Toute la noblesse de l’Europe, celle du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse dans tous les sens élevés du mot, est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des ‘idées modernes’ est l’œuvre de l’Angleterre

Nietzsche plaque a Nice

Nietzsche aimait bien l’Italie mais préférait par-dessus tout la France en Europe.

Pour lui, la civilisation française tenait du nord et du midi, dans un bel équilibre : de la passion latine et de la profondeur germanique, de la clarté romaine et de la sensibilité celte, l’âme et la raison, Apollon et Dionysos peut-être… Sauf qu’au siècle des révolutions, le XIXe, la civilisation française connaissait une éclipse plébéienne. « Aujourd’hui encore, la France est le siège de la civilisation la plus spirituelle et la plus raffinée de l’Europe, et l’école du goût supérieur ; mais cette ‘France du goût’, il faut savoir la découvrir. Ses représentants se tiennent bien cachés ; elle semble ne s’incarner que chez un petit nombre d’individus [par exemple Stendhal, Flaubert, Balzac] (…) Un trait leur est commun à tous ; ils se bouchent les oreilles devant la sottise déchaînée et les criailleries bruyantes des bourgeois démocrates. Ce qui s’agite au premier plan, en effet, c’est la France déchue dans la bêtise et la vulgarité ; récemment encore, aux obsèques de Victor Hugo, elle s’est livrée à une véritable orgie de mauvais goût et de béate satisfaction de soi. » §254

Et encore plus récemment encore, avec les Royal, Strauss-Kahn, Mélenchon, Trierweiler, Copé et autres footeux ou Hartistes ?…

Frédéric Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, traduction Colli & Montinari, Folio 1987, 288 pages, €7.13

Nos citations viennent de la traduction de Geneviève Bianquis, publiée chez 10-18 en 1972.

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Dragon, tortues, margouillats et autres roris de Tahiti

Un glaucus atlanticus ou dragon bleu ou Limace bleue s’est fait piéger dans un hoa de l’atoll de Raroia. C’est exceptionnel. Précision : un hoa est un bras de mer allant de l’océan au lagon en passant entre les motu. Il joue un rôle majeur pour le renouvellement de l’eau du lagon dans les atolls sans passe. Le passage des eaux de l’océan peut être épisodique ou permanent. Le hoa ne permet pas le passage de bateaux comme les passes. Ces passages sont en général peu profonds.

Ce nudibranche ne vit pas sous l’eau mais flotte ! Il possède une petite réserve de gaz dans son estomac qui lui permet une parfaite flottaison sur les océans, c’est à l’envers qu’il flotte. Ce magnifique gastéropode est toxique pour ses prédateurs. Son camouflage est de couleur bleu et gris il se confond avec l’océan et floue ainsi oiseaux et poissons qui sont ses prédateurs. Il n’est pas bien grand, à peine 4 cm, possède de nombreux « doigts » qui composent les rangées de ses ceratias. Il se laisse porter par les courants, s’il rencontre un obstacle il se contorsionne pour se retourner et suivre une direction qu’il choisit. Il est friand de physalies. Ses découvreurs l’ont transporté côté océan afin qu’il poursuive son voyage.

Les deux tortues du jardin botanique sont arrivées à Papeari. Elles avaient été offertes à Charles Nordhoff en 1928 par le gouverneur de Pennsylvanie, Monsieur Pinchot. Elles font partie des plus grosses tortues vivantes. Elles pèsent aux alentours de 200kg, mesurent 1m50 et se déplacent à 3km/h. Elles possèdent un très bon odorat, sont herbivores, se nourrissent d’herbe, de feuillages  et de fruits. Elles sont à l’honneur sur un timbre qui vient d’être édité. Te ara tau est âgé de 180 ans et Te ara u’i, elle, a 150 printemps. Le timbre à 75F a été émis par l’OPT le 17 de ce mois d’octobre. Autre bonne nouvelle, le jardin botanique de Papeari devrait bientôt se doter d’un conservatoire du cocotier et d’un autre du tiare Tahiti.

Le margouillat de nos fare, il est représenté par les artistes, tatoueurs, peintres, sculpteurs, sur les tissus, paréos et tableaux, ce petit lézard. Gecko translucide au corps dodu, long d’une vingtaine de centimètres pour les plus grands est un animal nocturne qui vit dans nos foyers. Il se nourrit d’insectes, cafards, papillons nocturnes et de moustiques. Merci gecko ! Il joue le mort et au moment propice, d’un coup de langue avale sa proie. C’est un athlète, sprinteur sur les murs, plafonds. Il possède des pattes « velcro ». C’est l’as du camouflage, il s’héberge sur les cadres, derrière les meubles, visite la cuisine pour se régaler des bananes. Il pousse des petits cris audibles et marque ainsi son territoire, il lui arrive de perdre un bout de queue au cours d’une bagarre avec ses congénères.

En Polynésie, le poisson-globe ou poisson-lune plus connu sous le nom de « fugu » au Japon, appelé huehue (distendu, gonflé) est consommé dans l’archipel des Tuamotu. A consommer avec précaution ! Il faut savoir le préparer… Le tetraodon (tetra en grec quatre et odous, dents) appartient à la famille des Tetraodontitnae. La chair est non toxique mais les viscères (gonades, foie, intestins, peau) contiennent des niveaux de tétrodotoxine suffisamment élevés pour provoquer une mort rapide et violente. Il faut d’abord retirer la peau rugueuse qui servait autrefois à confectionner des semelles des chaussures des Paumotu car elle  résistait bien au récif tranchant ; les Paumotu les assemblaient avec du niau. Quand vous aurez attrapé ce poisson, enlever délicatement les organes empoisonnés, quand il ne reste que la tête et la chair, c’est prêt à consommer. Je vous souhaite bon appétit. Tama maitai !

L’Assemblée de Polynésie l’a décidé hier, la pêche aux rori c’est bien fini ! Adieu les holothuries, vive l’aquaculture ! Les représentants du peuple Mao’hi ont planché (ceux qui étaient présents) sur deux textes relatifs à l’exploitation de nos ressources marines. Une loi de pays qui vise à encourager –avec espèces trébuchantes- le développement de l’aquaculture, principalement celui du paraha peue, de la crevette et du bénitier. Et une délibération vise à protéger le rori surexploité ces dernières années en interdisant sa pêche et sa commercialisation. Le Japon et la Chine, ouste ! C’est le maire et son conseil municipal qui octroierons des autorisations de pêche aux rori si la population en fait une demande ! Et les exportateurs du rori, ben ils demanderont un agrément au Pays !

Ben voyons c’est simple tout cela ! Reportez-vous au JO de la Polynésie, c’est écrit noir sur blanc. Mais il faut d’abord envoyer des experts pour compter les holothuries. Les rori sont les femmes de ménage de nos lagons alors si elles sont expédiées dans les assiettes asiatiques : qui nettoiera les lagons ?

Hiata de Tahiti

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J.D. Salinger, L’attrape cœur

Salinger L attrape coeurJérôme David (« jidi ») Salinger, disparu récemment, reste l’homme d’un seul livre, écrit en 1953.  Roman culte depuis trois générations, ‘L’attrape cœur’ marque l’irruption dans la littérature (donc dans la société) de cette nouvelle classe d’âge de la prospérité : l’ado.

Salinger vous envoie sa dose de ‘rebel without a cause’. Holden boy, 16 ans, maigre et taille adulte, est mal dans sa peau. Normal à cet âge. Il ne fout rien au collège et l’internat huppé où ses parents l’ont mis le vire à la fin du premier trimestre. Il doit partir le mercredi mais quitte l’endroit dès le samedi soir sur un coup de tête. Il va errer dans New York, sa ville, rencontrer des chauffeurs de taxi, des putes, des pétasses, d’anciennes copines, un ex-prof. Il va se faire rouler, un peu tabasser, va fumer, picoler, tripoter, dans cet entre-deux d’adulte et de môme qui caractérise les seize ans.

Il n’a pas envie de faire semblant comme le font les adultes, de jouer un rôle social, de travailler pour payer, de « se prostituer » à la société. Mais il n’est plus un môme, âge qu’il regarde avec émerveillement pour sa sincérité, avec attendrissement pour ses terreurs et ses convictions. Ni l’un, ni l’autre – il se cherche dans cette Amérique d’il y a 68 ans déjà, mais déjà très actuelle. Certes, à l’époque les adolescents n’y sont pas majeurs avant 21 ans, mais ils sont laissés en liberté et peuvent entrer et sortir du collège sans que personne ne les arrête. Pas sûr que ce soit toujours le cas.

Ils pelotent les filles mais ne vont pas plus loin sauf acceptation – là, on est sûr que ce n’est plus le cas. Ils trichent sur leur âge en jouant de leur taille et en rendant plus grave leur voix. Cela pour boire de l’alcool – interdit aux mineurs – ou fumer comme les grands. Ils ont envie mais trouvent tout rasoir ; ils détestent le mec ou la nana en face d’eux mais regrettent leur présence quand ils sont partis ; ils détectent le narcissisme ou la fausseté chez leurs condisciples mais restent au chaud dans leur bande. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent.

Ce qu’ils craignent en premier est de devenir adultes. En second, de devenir pédé. C’est un véritable fantasme américain des années 50 que l’inversion sexuelle : une tentation permanente – mais la hantise de la contagion. Comme si le mal – qu’on croit héréditaire – devait se révéler sur un simple attouchement. Stradlater, copain de chambre de Caufield au collège : « Il circulait toujours torse nu parce qu’il se trouvait vachement bien bâti. Il l’était. Faut bien le reconnaître » p.38. Luce, son ancien conseiller d’études, de quatre ans plus âgé : « Il disait que la moitié des gars dans le monde sont des pédés qui s’ignorent. Qu’on pouvait pratiquement le devenir en une nuit si on avait ça dans le tempérament. Il nous foutait drôlement la frousse. Je m’attendais à tout instant à être changé en pédé ou quoi » p.175. Mister Antolini, son ex-prof qui le reçoit un soir chez lui, avec sa femme, pour qu’il dorme sur le divan : « Ce qu’il faisait, il était assis sur le parquet, juste à côté du divan, dans le noir et tout, et il me tripotait ou tapotait la tête » p.229. Rien de plus et ça suffit à faire sauter l’ado du lit en slip pour s’enfuir en courant.

Holden Caulfield se liquéfie en revanche devant les gosses. Il est tout sensiblerie. Il évoque son frère Allie, mort d’une leucémie à 11 ans, lui en avait 13. Il s’était alors brisé le poignet à force de défoncer les vitres du garage pour dire sa rage. Sa petite sœur Phoebé le fait fondre. C’est elle, la futée, qui l’empêchera d’agir en môme à l’issue de son périple. Lui voulait partir en stop dans l’ouest pour devenir cow-boy ou quelque chose comme ça. Elle lui a collé aux basques pour partir avec lui. Il s’est rendu compte aussitôt de tout ce que ça impliquait, de tout ce qu’elle allait perdre – et lui aussi. Ses yeux se sont ouverts, il a découvert sa maturité incertaine, sa responsabilité adulte envers sa petite sœur.

Je ne sais plus si j’ai lu Salinger quand j’étais moi-même adolescent. Si oui, cela ne m’a pas vraiment marqué. La traduction vieillie garde ce tic des années 1980 d’ajouter « et tout » à chaque fin de phrase. C’est d’un ringard ! La traduction que j’avais lue datait d’encore avant et ce n’était pas mieux. C’est le problème de trop vouloir coller à l’argot du temps : ça s’use extrêmement vite. Avantage : ça plaît à l’âge tendre.

Le titre, ‘L’attrape-cœurs’, vient d’une chanson d’époque, « si un cœur attrape un cœur qui vient à travers les seigles… » Et plus loin d’un poème de Robert Burns qui parle de « corps » qui vient à travers les seigles. Mais pour les ados, c’est pareil, le cœur se confond avec le corps, le tout fondu par les hormones. Ce n’est qu’en devenant adulte qu’ils font la distinction et 16 ans est l’âge charnière où cela reste imprécis. J.D. Salinger raconte très bien cet entre-deux. A faire lire à votre Holden boy, s’il a dans les 16 ans.

Jérôme David Salinger, L’attrape cœur (The Catcher in the Rye), 1945, Pocket 2010, 253 pages, 5.41€

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Anne Perry, La promesse de Noël

Noël promet. Dans une série intitulée « Petits crimes de Noël », Anne Perry explore ses héros secondaires confrontés à des enquêtes criminelles à l’époque victorienne. Le contraste entre le symbole de l’Enfant divin qui vient au monde pour le délivrer du mal – et la société coincée, corsetée, immobile, fin du siècle impérial et positiviste, fait des étincelles sous la plume acérée de l’auteur.

Runcorn est devenu commissaire à la place de Monk. Il s’isole dans l’île d’Anglesey pour se laver des turpitudes criminelles londoniennes, mais ne voilà-t-il pas que le destin le rattrape ? Ou bien est-ce Dieu qui lui fait un clin d’œil ? Une belle jeune femme libre, sœur du pasteur et qui a repoussé tous ses prétendants, est découverte assassinée d’un coup de couteau de cuisine dans le bas du thorax. Runcorn la trouve raide, par un matin gelé, au bord du cimetière.

Il va mener l’enquête, timidement d’abord parce que ce n’est ni son pays ni son territoire, mais poussé par l’incapacité manifeste des autorités du lieu qui n’ont jamais vu ça.

C’est qu’il est bien difficile d’être juge et partie dans cette île minuscule où tout le monde se connaît depuis les Normands. Ce microcosme de la « bonne société » n’ose surtout pas briser les « convenances », ni enquêter sur les turpitudes d’autrui. Nous sommes dans le ‘can’t’, cette hypocrisie typiquement victorienne. La réalité est-elle trop crue ou trop mauvaise ? Il faut la repeindre en rose et se raconter une histoire pour rester dans le ton convenable.

C’est toute la différence entre un gentleman et un roturier de savoir faire la différence. Runcorn ne peut être bon policier et gentleman convenu. Il n’est définitivement pas du côté de l’hypocrisie sociale, quoi qu’il dût lui en coûter. Il va donc enquêter, bousculant les ententes tacites, fouiller la merde comme disent les journalistes et les flics. Mais il faut bien que quelqu’un le fasse, puisque la société anglaise « a choisi de vivre selon les lois », comme le rappelle un personnage. Ce ne sont donc ni les puissants ni le poids de la « bonne » société (celle qui domine) qui établissent la vérité ou la justice – mais les faits. Le siècle positiviste fait évoluer les mœurs vers le droit. Une société ne peut rester immobile si elle révère les faits. Les convenances sociales se révèlent donc pour ce qu’elles sont : de faux semblant, du théâtre pour les autres. Tout comme les robes grand siècle, bouffantes d’un faux-cul pour masquer le réel du corps.

Runcorn va vite découvrir qui a intérêt à ce meurtre, qui a été poussé à cette violence extrême par écroulement de son monde d’artifices, qui s’est senti insulté à l’extrême par cette femme trop belle, trop libre, trop à l’étroit dans son milieu. La tragédie s’écrit presque en trois actes, elle tourne autour de trois personnages.

Mais là où surgit la promesse de Noël est que Runcorn, second violon destiné à le rester, fait émerger tout seul la vérité, même si un autre s’en attribue officiellement le mérite. Sauf que le petit Jésus voit tout, il rééquilibre la balance. Runcorn s’est révélé tel qu’il est, tout nu devant le Créateur, tel l’Enfant de Noël : « Il s’était autorisé pour la première fois à se laisser guider par ses émotions. Cette terre immense avec ses eaux limpides, sa lumière et son horizon au-delà des rêves avaient fait de lui un homme meilleur » p.182. Ce mélange de romantisme en communion avec la nature et de behaviorisme où le milieu marque la morale, est bien anglais. Le coup de pouce de Noël est que cette vérité humaine de Runcorn lui gagne le cœur d’une femme, celle qu’il aime en secret depuis une certaine enquête, celle qui était promise à un autre.

Là, le roman policier s’élève au roman victorien avec lourdes épreuves, vertus morales et happy end. Mais, contrairement aux romans sentimentaux du 19e, c’est court et bien fait. On aime.

Anne Perry, La promesse de Noël (A Christmas Beginning), 2007, 10-18 novembre 2009, 185 pages, occasion €6.00 / ou format Kindle €10.99

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Arnaldur Indridason, La femme en vert

Arnaldur Indridason La femme en vertUn squelette est découvert par un gamin dans les fondations d’une maison. Car Reykjavik, la capitale de l’Islande, s’étend de plus en plus. Les Islandais veulent devenir urbains, comme dans tous les pays développés. L’agriculture et la pêche sont trop dures et trop peu rémunératrices. Nous sommes en 2001, bien avant la crise qui allait emporter la finance et la richesse sans fondement. Arnaud, fils d’Indri (tel est la signification du patronyme de l’auteur – son père étant lui-même fils de Thorstein) en était à ses premiers romans policiers.

Ce roman-ci a tout du roman et très peu du policier. Car l’auteur l’avoue dans une interview : « les gens, y compris les écrivains, considéraient les histoires policières comme des mauvais romans ». D’autre part, dans ce pays très rude où tout le monde est cousin et où la nuit dure six mois, « beaucoup d’Islandais ont longtemps cru en une sorte d’innocence de leur société ». Si l’homme heureux n’a pas d’histoire, toute souffrance crée de fait la littérature. L’Islande en pleine mutation mondialiste et technologique secrète de la souffrance comme peu de pays européens, du fait de son isolement.

Le squelette découvert est-il le témoignage d’un meurtre récent ? Ou un reste des colonisateurs de l’île, plus de 1000 ans auparavant ? Le commissaire Erlendur, bourru et tourmenté, fait l’appel à des archéologues. Ceux-ci sont professionnels de la fouille, donc très minutieux, donc très lents. Cela laisse tout le temps au commissaire, flanqué de ses deux inspecteurs Sigurdur Oli et Elinborg (un homme et une femme), de chercher qui a habité le quartier, qui a disparu ces trente dernières années (durée de la prescription pour meurtre), qui pourrait être enterré là en catimini.

Ce qu’ils vont découvrir n’est pas beau… mais pas récent – manière de ne pas choquer la société islandaise du début des années 2000 qui se croit sortie du Moyen âge. L’histoire, peu à peu dévoilée, avec interrogatoires et retours en arrière, met au jour la triste réalité islandaise : le pouvoir du mâle. Comme partout ailleurs dans les pays qui croient aux religions du Livre, mais en pire à cause de la rudesse de l’existence et de la pauvreté du pays. Avant 1945, les enfants non désirés sont abandonnés et confiés à des fermes par l’orphelinat. Il se passe des choses abominables avec ces ‘esclaves’ mal considérés. Adultes, ils ne font que reproduire la violence et se venger sur les plus faibles qu’eux : leur épouse et les enfants.

La transmission se fait mal, et cela ne date pas d’aujourd’hui, tel est le message de l’auteur. Si la drogue, l’alcool, le laisser-aller se développent, c’est qu’ils ont de solides bases dans la tradition depuis au moins deux générations. Les enfants ont-ils été voulus ? Aimés ? Les convenances n’ont-elles pas pris le pas sur l’humanité, dans cette société luthérienne où le moralisme et la médisance font plus de ravages que le brennivin ? La mémoire se rappelle aux bons souvenirs dans ces années 2000 de la modernité où chacun croit vivre uniquement dans l’instant. Les parents ont été des enfants et, si leur existence a été dure, s’ils n’ont pas rencontré d’âme forte pour s’y accrocher et opérer leur résilience, l’histoire va se répéter – sans fin. Comment bâtir un projet d’avenir si l’on ne garde pas la mémoire ? C’est valable pour les individus et les familles comme pour toute la société.

Erlendur, commissaire de police par hasard, parce qu’il en avait marre d’être ouvrier, est père et a été enfant. Son histoire personnelle rencontre son enquête. Il a quitté sa femme, épouse exclusive farouchement jalouse de bâtir une forteresse familiale. Elle lui a interdit de revoir ses petits et lui, le lourdaud, a laissé faire. Son fils adulte ne veut plus le voir ; sa fille se drogue. Lui-même, lorsqu’il avait dix ans, a perdu dans une effroyable tempête de neige comme il n’en existe que si loin au nord, son frère de huit ans. Il ne s’en est jamais remis. Erlendur se cherche donc comme père et comme fils.

Et le roman mêle sa vie à celle des autres. Tous cousins ? Le roman policier islandais a tout de la tragédie grecque. Les Atrides vivent encore dans l’île du nord. La femme en vert va tout résoudre. Ou du moins tout expliquer. Pour l’avenir, on verra…

Arnaldur Indridason, La femme en vert, 2001, Points policier 2007, 348 pages, €6.65

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Nietzsche et les poètes

Dans la seconde partie de Zarathoustra, le chapitre « Des poètes » intervient après « Des savants » et avant « Des grands événements ». Nietzsche aimait les poètes, leur nom vient du grec ‘poien’, faire. Ils sont, comme les prophètes, des créateurs de monde. Or, que sont les poètes devenus ? Nous sommes au 19ème siècle et les poètes sont « toujours attirés vers le pays des nuages ». Ils se veulent médiateurs, mais « les poètes croient toujours que la nature elle-même est amoureuse d’eux. » Superficiels, sciemment hermétiques, vaniteux et fumeux, les poètes sont des « menteurs ». « Un peu de volupté et un peu d’ennui : c’est ce qu’il y a encore de meilleur dans leurs méditations. »

« Et puisque nous savons peu de choses, nous aimons de tout notre cœur les pauvres d’esprit, surtout quand ce sont de jeunes femmes ! » Nietzsche mêle ici astucieusement la référence à la religion (« mixture empoisonnée ») et la galanterie (prédilection poétique pour l’Hâmour comme aurait dit Flaubert). « Heureux les pauvres d’esprit, parce que le Royaume des cieux est à eux », s’écrie l’Évangile, privilégiant ainsi la foi aveugle et obéissante au questionnement de la raison. Nietzsche s’élève contre cette aliénation qui mêle peur de l’au-delà et ressentiment envers l’ici-bas. L’« Esprit » détaché de la matière est une fumeuse illusion – ce n’est pas parce qu’on peut faire un nom d’un mot dans la langue allemande qu’il en devient chose réelle par cela même ! « Depuis que je connais mieux le corps – disait Zarathoustra à l’un de ses disciples – l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ; et tout ce qui est « impérissable » n’est que symbole. » L’homme n’est pas dieu et ce qu’il pense ne saurait être l’alpha et l’oméga ; la « vérité » n’est toujours que partielle et d’époque… « Dans une certaine mesure ».

Ce que confirme Zarathoustra par cette phrase-clé : « Il y a longtemps que j’ai vécu les raisons de mes opinions. » Les trois mots de la subordonnée sont fondamentaux dans la philosophie nietzschéenne – surtout dans leur subordination. L’homme commence non par « être » (tel un dieu qui n’a ni commencement ni fin), mais par « vivre » (avec un début, une fin et une histoire entre les deux). Tout ce qu’il pense vient donc de sa « vie » : ce qui signifie son existence ici-bas et maintenant, entouré de sa famille et dans son milieu, intégré dans une société particulière et une histoire contingente. Ses « raisons » ne sauraient donc être ni « absolues » ni « éternelles » ; ses raisons sont plutôt « vécues ». Les causes de sa pensée résident dans l’existence que l’homme a menée. Ses « opinions » (l’état actuel de sa pensée) ne sont donc qu’une conséquence d’exister ici-bas dans le maintenant et d’une personnalité particulière. Les opinions sont dans le temps historique – pas dans l’éternité. Elles changent, ce qui est normal pour un être humain puisque sa condition change. Zarathoustra : « J’ai déjà trop de peine à garder mes opinions ; et beaucoup d’oiseaux s’envolent. »

Ce pourquoi « Zarathoustra lui aussi est un poète » : comme tous les poètes (et prophète), il ment. « Nous savons trop peu de choses et nous apprenons trop mal : il faut donc que nous mentions. » Le mensonge n’est pas la volonté de nuire, mais l’illusion que chacun se donne à lui-même. Le poète est le contraire du savant qui – « dressé pour la connaissance » – remet en cause à tout moment « sa » vérité par la méthode expérimentale. Oh, certes, cette « méthode » n’est qu’humaine, donc faillible et partielle ; elle ne donne pas « la » vérité puisque nous savons bien que la science avance toujours et que les théories les mieux établies ne résistent guère à la succession des tests. Mais la méthode est la seule lanterne qui éclaire la nuit humaine. Par approximations et corrections, l’homme parvient à s’en sortir et à rendre utiles ses connaissances.

Les poètes, eux, se contentent de « baudruches multicolores » et ils les appellent « Dieux et Surhommes ». Où l’on voit que Nietzsche se moque de lui-même en plaçant le surhomme à l’égal des dieux de fiction. Le surhomme n’est qu’un symbole du désir d’aller plus loin, de poursuivre l’évolution humaine dans l’avenir. « Je suis d’aujourd’hui et de jadis ; mais il y a quelque chose en moi qui est de demain, et d’après-demain, et de l’avenir. »

Or quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. « L’esprit du poète veut des spectateurs » ; il ne vise pas à susciter le désir de se dépasser ou à entraîner, mais se complait dans l’histrionisme (notre ‘société du spectacle’). « En vérité, leur esprit lui-même est le plus paon d’entre tous les paons et une mer de vanité ! »

  1. Donc ne pas être croyant : « la foi ne sauve pas. »
  2. Pas d’intellectualisme scientiste : « l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ».
  3. Être à l’écoute de ce qu’il y a de seul ‘éternel’ en chaque homme, son désir vital qui le pousse à vivre, à grandir et à se reproduire pour aller toujours plus loin : « il y a quelque chose en moi qui est de demain, et d’après-demain, et de l’avenir. »
  4. Ne pas se croire supérieur, la vie terrestre, animale, est la même pour tous : « Le buffle (…) son âme est tout près du sable, plus près encore du fourré, mais le plus près du marécage. Que lui importe la beauté et la mer et la splendeur du paon ! Tel est le symbole que je dédie aux poètes. »
  5. Vivre, puisque tel est notre destinée, mais pleinement – ici-bas, tendu vers l’avenir, plein de curiosité pour explorer le présent : « Il y a longtemps que j’ai vécu les raisons de mes opinions. »

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, Folio 1985, traduction Maurice de Gandillac, 504 pages, €9.12

Les citations de Nietzsche sont ici reprises de la traduction d’Henri Albert en collection Bouquins.

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Pascale d’Harmat, Nazareth – Jésus Christ les années cachées

Pascale dHarmat Nazareth Jesus Christ et les annes cachees

Selon la tradition chrétienne, Jésus de Nazareth a eu 13 ans aujourd’hui – il y a deux mille ans. Mais que se passe-t-il ensuite ? Nous connaissons la fin, nous manquent cependant les années d’adolescence et de jeune adulte. Qui était Jésus ? Pascale d’Harmat a eu la belle idée et le talent de nous plonger très vite au cœur de l’époque et de l’existence traditionnelle en Palestine : « un grand préau protège l’atelier de Joseph et de Jésus lorsqu’ils travaillent à la maison pour fabriquer des outils, des coffres, des portes ; cela sent bon le bois ». Le petit garçon est presque un homme, c’en est émouvant. A « treize ans, il en paraît au moins seize car il est grand et large d’épaules, musclé par les travaux. Ici les charpentiers sont aussi des constructeurs, dans ce pays où la pierre est abondante et le bois rare » p.41.

Certes, les historiens tendent à prouver que le Christ est né entre – 6 et – 4 de notre ère, mais ce qui compte est le message. Ne boudons pas notre plaisir. Car si les Évangiles retenus par l’Église nous racontent Jésus annoncé, puis bébé et enfant, ils s’arrêtent à l’âge de 12 ans, lorsque le gamin éprouve sa toute neuve faculté de raisonner avec l’insatiable curiosité de cet âge devant les rabbins du Temple de Jérusalem. Il inquiète ses parents, qui l’ont perdu quelques heures ; il inquiète certains dogmatiques, qui voient leur pouvoir clérical menacé. Or Jésus « est si doux, si intelligent, si affectueux… » p.33. « Je ne sais pas d’où il tient cette si grande faculté à apprendre, mais il me semble parfois qu’il connaît les textes avant même de les avoir lus » p.38.

Jésus n’est pas encore le Christ car il n’a pas l’âge du choix. Il doit vivre comme les hommes pour choisir de les sauver. C’est en devenant intime avec eux, dans les joies et les peines, les émois du corps et les passions, dans le bonheur et la colère, qu’il saura les guider. Tout le sens du livre est de mettre en relief cette éducation qui fait de l’enfant un homme. Même s’il a déjà 18 ans page 116, on le regrette un peu… « Il croissait en sagesse, en taille, et en grâce », se contente de dire l’Évangile de Luc (2 51–52). Cette grâce, l’auteur réussit à nous la faire partager, non sans une certaine émotion de belle plume. Elle explique : « Je suis une femme, avec une sensibilité de femme et de mère. J’ai la chance d’être chrétienne. (…) Je mêle le vrai et l’imaginaire, l’historique et la fiction, le probable et le possible » p.434.

Pour elle, l’éducation se partage. Les parents ne sont pas seuls à éduquer un enfant. Il y a la société, la famille et les pairs, la fratrie surtout, l’enseignement des maîtres, mais aussi l’ouverture spirituelle. Que celle-ci aille vers un Dieu identifié ou non, d’ailleurs. Je ne suis pas croyant, mais le catholicisme est ma famille, y étant tombé dedans petit. Je reconnais sa grandeur, même si je ne peux adhérer aux pesanteurs d’église ni aux sermons moraux de prêtres qui n’ont jamais choisi d’être ni dans le monde ni hors du monde. Ni pasteurs, ni moines, les prêtres catholiques restent dans l’entre deux, avec les dérives dogmatiques ou sexuelles que l’on connaît… Mais le mot d’éducation, fort galvaudé par les fonctionnaires d’État qui ne font que de l’instruction, prend tout son sens sous la plume de Pascale d’Harmat :

Éducation communautaire : par la mort de Simon le charretier et de Rachel, échoient à Jésus six frères et sœurs, dont les jumeaux Jacques et Thomas et le petit Jean. Par contraste, dans le village Jazouph, le fils du riche, vole car « il enrage continuellement, le bonheur des autres lui est insupportable » p.98 – il a perdu sa mère en venant au monde. Jésus attire à lui les raisonnables et les cœurs purs, les autres le jalousent. L’existence de village est une contrainte qui rend « politique ».

Éducation familiale : « C’est si facile d’être un géniteur, il suffit à l’homme de quelques minutes de plaisir, mais il faut des années d’amour, de patience, d’abnégation pour faire un père » p.306. Jésus a très tôt l’amour des enfants, il y a un véritable message : « Les petits ? Comme toujours, c’est un grand bonheur d’être avec eux. Ah, si tous les adultes savaient garder leur cœur d’enfant, comme le monde serait beau ! » p.148. Les enfants sont spontanés, immédiats, ils aiment d’instinct. Est-ce là cette origine du « bon sauvage » dont Rousseau fera un excès ? Il reste cette propension psychologique au mimétisme : soyez calme et votre interlocuteur se calmera, soyez bienveillant et il vous accueillera, aimez-le ici et maintenant et il vous sera favorable. « Il n’y a pas d’âge pour aimer », dit Jésus p.312. A condition de n’en pas faire cet absolu romantique hors du monde, idéal niais légué par les arrières grand-mères de la piété.

jesus laissez venir a moi les petits enfants

Éducation rabbinique : Un peu d’humour sur la sexualité qui tourmente les jeunes pubères, Pascale d’Harmat est mère de famille et connaît ces choses là. Elle fait dire au rabbin du village : « Si vous évitez de poser les yeux sur le sujet de votre tentation, si vous refusez d’y penser, vous réfugiant dans les écritures saintes, l’activité physique, les bonnes actions, et que vous êtes cependant troublés en votre sommeil, cela n’est pas un péché » p.68. Pas bête, écouter les aînés est utile pour devenir un homme. A condition d’aimer les élèves et disciples, pas de les torturer d’interdits ni de les fouetter. « Les brebis écoutent la voix du bon pasteur, il les appelle chacune par leur nom. Il les conduit et marche à leur tête car elles connaissent sa voix. Jamais elles ne s’enfuiront loin de lui… » p.90.

Éducation spirituelle : A 17 ans, Jésus à Joseph : « Je ne suis pas venu en ce monde pour former une famille de chair et de sang, mais une famille spirituelle, engendrée par l’Esprit » p.109. Message un peu téléguidé par la suite, mais une élévation de pensée qui veut refonder les relations humaines, ce qui demeure éternellement d’actualité. La « prière » est une méditation pour sortir de soi. « Tous les soirs, après le repas, Jésus s’isole pour prier » p.138. « C’est quoi, prier ? – C’est un élan de l’âme, c’est un cœur à cœur avec Dieu, c’est le silence absolu que l’on fait en son âme pour se mettre à l’écoute » p.364 « vous savez écouter, votre cœur est ouvert à tous, votre esprit curieux ne se contente pas des vieux préceptes mais cherche sans cesse à comprendre » p.416.Car « Dieu parle à tous les hommes, par ses œuvres, chaque jour. Mais les hommes ne l’entendent pas, ne le voient pas, car leur cœur est plein des soucis de ce monde » p.105. D’où l’exigence de prendre du recul, face au ciel, recueilli dans son cœur ou face à la page blanche d’un Journal. L’important est de rester ouvert, esprit libre, cœur attentif et instincts portés aux liens. « Continuez sur ce chemin, mais ne rejetez pas ceux qui marchent par d’autres sentiers. Respectez votre prochain, tout n’est pas aussi simple que vous le pensez, il n’y a pas les fils de lumière d’un côté et les fils des ténèbres d’un autre côté » p.151. Ne pas accepter sans exercer son esprit critique, cette intelligence qui fait l’humanité. « N’est-ce pas à la question, non à la réponse, que l’on juge de l’intelligence et de l’instruction d’un disciple ? » p.169. Même contre les dogmes, la tradition établie ou l’opinion commune. L’important n’est pas de suivre ni d’imposer, l’important est de convaincre. Toute la démocratie naît dans cette démarche qui vient des Grecs et qui a fort influencé la Palestine du 1er siècle avant. « Pour le fou, l’homme sensé représente un grand danger » p.358.

Prière, amour, attention sont peut-être les mots-clés du Message. La beauté du monde et des êtres élève l’âme, le cœur et les instincts. Célébrer la vie mobilise tout le corps, du sexe à l’intelligence en passant par le cœur. Nietzsche n’a pas dit autrement, bien qu’auteur d’un Antéchrist. Il répudiait d’ailleurs plus l’institution cléricale et sa morale dogmatique que le personnage même de Jésus, prophète inspiré.

Ce roman, d’imagination fertilisée par la connaissance théologique et par l’intuition des êtres, est un bonheur de lecture. Croyant ou non, chrétien ou non, vous ne serez pas insensibles à l’épanouissement d’un être d’exception, qui observe plutôt que de juger, qui apaise plutôt que d’agacer, qui élève le débat sans cesse au-dessus des turpitudes immédiates. Lisez ce roman original et très humain, même si vous ne croyez pas.

Pascale d’Harmat, Nazareth – Jésus Christ les années cachées, préface du père Emmanuel Gougaud, curé de la paroisse de Montesson dans les Yvelines, éditions Claire Fontaine, décembre 2012, 471 pages, €24.25 / SARL éditions Claire Fontaine de Montesson, 6 rue des Petits Champs, 78368, Montesson. SIRET 503 978 702. contact@editions-claire-fontaine.com

Restent quelques scories à corriger, tel l’usage de mots incongrus au 1er siècle : « lyncher » (la loi de Lynch date du Far West…), « OK », « les plus démunis » (qui rappelle la scie politique Royal), ou cette horreur orthographique de « sans tâche » p.142, alors qu’une tache ne prend pas d’accent ! Sans parler des majuscules erratiques : aucune aux noms de peuples comme Juif ou Romain (on écrit les Juifs – nom – mais le peuple juif – adjectif), mais une majuscule aux dieux multiples des Romains (alors qu’on n’en met qu’à Dieu tout seul), ou encore l’excès de majuscules  (JE SUIS) lorsque Jésus dit Je suis ou selon Son nom…

A propos de l’auteur :

Pascale d’Harmat est le pseudonyme d’une femme d’affaires, responsable grands comptes d’une multinationale française. Il est aisé de trouver son vrai nom, mais l’usage du pseudonyme est parfaitement légitime lorsque l’on veut séparer vie professionnelle et vie privée – ce pourquoi je ne m’étendrai pas. Pascale (prénom choisi comme espérance) d’Harmat (allusion à une résistance héroïque ?) a donc vécu dans de nombreux pays, tant en Europe que sur le continent américain, enrichie des cultures rencontrées. Outre les affaires, elle a suivi une formation en théologie pour enseigner aux adolescents et étudiants. Elle a aussi plusieurs enfants, désormais largement adolescents, comme en témoigne ce roman et le reste de son œuvre. Car cette personnalité attachante a aussi publié des contes (1992, Contes de Claire Fontaine), produit une pièce de théâtre (1994, Les Fils du Royaume), et rédigé en 2007 un Dialogue avec Dieu. En tout une quarantaine d’ouvrages dont une dizaine traduits en anglais. L’auteur a été plébiscité lors de sa séance de signature pour Nazareth en avant-première à Montesson : 198 livres vendus en une journée dans la communauté catholique. Elle le mérite amplement.

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