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Shyam Selvadurai, Drôle de garçon

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Un Sri-lankais tamoul décrit son enfance en anglais depuis son exil au Canada. Il est l’exemple même du métissage déstabilisateur, pris entre mondialisation globale et nationalisme raciste. Arjie, second fils d’une famille aisée de Colombo, joue à la mariée avec les filles avant 7 ans (mais il reste l’ordonnateur). Son père, gêné de le voir aussi « bizarre », enjoint son grand frère surnommé Crotte (de nez) de le prendre dans son équipe de cricket. Mais cela ne satisfait ni Arje, qui est nul et déteste le cricket, ni Crotte, qui se colle un handicap dans son équipe.

Ainsi commence l’histoire captivante d’une enfance naïve, puis d’une adolescence qui découvre le monde et la cruauté des hommes. Pris dans l’équipe de théâtre de l’une de ses tantes, il assiste à la romance puis à la rupture de Rhada et d’Anil, l’une tamoule et l’autre cingalais. Si les individus peuvent se plaire et s’aimer, les communautés se détestent et « la société » comme la famille ne supportent pas les mésalliances.

Même chose avec Jegan, jeune homme séduisant et musclé, fils d’un ami d’enfance de son père, que le jeune Arje admire. Il vient sur recommandation chercher du travail et le père d’Arje, touché de reconnaître en lui les traits de son ami disparu, l’embauche. Travailleur, intelligent, organisé, Jegan montre ses capacités… mais il a le handicap d’être Tamoul et ne sait pas « marcher sur des œufs » avec les susceptibilités et les jalousies cingalaises. Il doit être renvoyé.

A 14 ans, Arje est placé dans un collège à l’anglaise sur ordre de son père, pour contrer ce caractère « bizarre » qui continue à s’affirmer en toute candeur. Las ! Le collège à l’anglaise n’est pas le meilleur endroit où contrer la sensualité naissante. Autoritarisme, fouet, rigidité, ne font qu’accentuer la sensibilité à vif de cet âge, qui jouit des tortures en saint Sébastien. Arje a beau être battu à coups de cannes par le sadique censeur Cravate noire, voir son ami cingalais Soyza torturé pour lui, cela ne fait que le braquer. Il rejette la virilité avec l’autoritarisme et préfère la douceur de l’amitié et du cœur.

Ce qui ne va pas sans désirs ni accomplissements brutaux, au garage, dans la chambre, dans les toilettes. La répression morale et physique agit comme une cocotte minute : loin d’éradiquer les pulsions, elle les exacerbe jusqu’à l’explosion. L’auteur a l’habileté de présenter son cas personnel comme une métaphore de toute la société. Les Cingalais qui répriment férocement les Tamouls minoritaires dans la torture, le sang et les pogroms, ne font qu’exacerber la haine et l’envie de se venger. Des flics sont tués par les Tigres, organisés comme une véritable armée. La guerre civile s’installe dans le pays, tout comme elle couve au collège, où Arje se venge de Cravate noire en massacrant son poème favori devant le ministre à la distribution des prix, bien qu’il ait été choisi en reconnaissance de son talent.

Couvre-feu, oncle journaliste tué par la police ou les milices, fuite de la maison familiale juste avant qu’elle ne soit incendiée, grands-parents brûlés vifs dans leur voiture par la foule déchainée, hôtel du père saccagé – aucun avenir n’est plus dans le pays pour les Tamouls aisés. Le livre s’arrête au moment de l’émigration au Canada. Arje, comme l’auteur, a alors 18 ans. Il laisse Soyza, son ami de cœur et de sens, car il sait qu’entre ce garçon Cingalais et lui-même Tamoul, aucune amitié ne peut durer, prise qu’elle est malgré elle dans la société et la nation.

Le livre est frais, bien écrit, romancé. Il décrit l’autre face de la société indienne et sri-lankaise, la face sombre du nationalisme étroit et de la haine pour qui ne vous ressemble pas. Du cas personnel à l’humanité universelle, voici un roman délicat qui explore les tréfonds de la bêtise humaine.

Shyam Selvadurai, Drôle de garçon, 1994, 10-18 2000, 299 pages, €4.95
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Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu

jean d ormesson au plaisir de dieu
Après avoir traité l’empire, avant de traiter le Juif, l’auteur se lance dans la gloire de la famille. L’idée du roman est née du choc de la vente en 1967 du château de Saint-Fargeau qui appartenait à ses ancêtres depuis le 19ème siècle. Il fait de la pièce d’eau, dans le parc, le lieu symbolique d’une révolution : celle, au sens des astres, qui ramène tout le monde à son point de départ. Mais ainsi Dieu le veut…

Ces « faux souvenirs peuplés de détails authentiques » forment un vrai roman. Le narrateur, né en 1904, ne se confond pas avec l’auteur, né en 1925. Mais l’un comme l’autre sont des observateurs un tantinet dilettantes, un tantinet philosophes. Méditer sur le temps qui passe, sur l’obsession des dominants à ne rien vouloir changer – ce qui se comprend -, sur l’avenir qui s’élargit comme le passé, laissant seul le présent comme la pointe du cône au milieu du sablier… Il y a de tout cela dans cette ambition de décrire une famille : « la » famille traditionnelle, catholique, aristocratique. Quiconque voudrait faire l’effort de comprendre par le dedans les « résistances » actuelles au mariage gai et autres remises en question des mœurs anciennes, pourra lire utilement ce livre : tout y est dit !

Le grand-père a connu les trois guerres contre les Allemands ; il a toujours été en retard d’une génération sur la politique : monarchiste au temps de la république, pétainiste au temps de la résistance, républicain au temps de l’anarchie gauchiste post-68. « La pyramide, l’obélisque, l’Esprit saint et le Saint-Père, le principe du chef, la famille, la nature nous convenaient assez bien. La spirale, la démocratie, l’homosexualité, la dialectique, le symbolisme, l’impressionnisme, l’art moderne et abstrait, André Gide plus tard et Renan de son temps, nous les vomissions de notre bouche », dit joliment l’auteur, p.718 Pléiade.

Est-ce le destin d’une « famille » que de vouloir à tout prix être du temps d’avant ? Mais lorsqu’on ne comprend pas le siècle, alors c’est « Dieu » – formule miracle qui explique l’inexplicable. Le « plaisir » de Dieu est de n’en avoir aucun, d’être aussi indifférent, aussi traître et aussi bienfaisant que s’il n’existait pas. D’ailleurs, qui sait ?

Il y a de la force des choses dans cette devise inerte, un ‘tout est bien’ qui est un lâcher prise en même temps qu’un devoir, une soumission à l’ordre du monde qui ne va pas sans combat. « Le responsable, c’était Dieu » p.718 – ce qui dispense de penser, en même temps que de se sentir coupable. Aucun doute ne vient hanter les consciences quand tout est codifié et écrit. Le grand-père réactionnaire et l’arrière-petit-fils gauchiste sont l’un comme l’autre dans cette même soumission à ce qui va. « Qu’est-ce qu’ils auraient pu faire, l’un et l’autre, de la liberté de penser et de la tolérance ? Puisque, l’un et l’autre, ils détenaient la vérité. Dieu et le roi d’un côté, Marx et Engels de l’autre, il n’y avait pas de place dans leurs systèmes pour les criminels et les imbéciles qui s’obstinaient à défendre l’erreur, l’hérésie, le schisme ou le plaisir de vivre » p.1049. Ni intelligents, ni ambitieux, ni créateurs, les membres de la famille se contentent du minimum : survivre, transmettre, faire ce qu’il faut. Sans plus. Avec tous les errements de leur siècle, au point qu’un débauché veuille se faire curé avant de virer communiste, puis gaulliste… et de retomber dans les bras de la religion une fois la vieillesse venue. Un tour de pièce d’eau et tout est joué.

L’auteur, souvent un peu long et complaisant, surtout dans les derniers chapitres, a pour ambition de « réconcilier le passé et l’avenir » (p.1079). Il justifie la famille comme tribu qui formate, détaille « le rôle positif » de l’aristocratie durant les siècles, comme on le dit aujourd’hui de la colonisation. Il se défend, la morale d’aujourd’hui n’ayant rien à faire dans les époques passées – critique trop facile commises par ceux qui profèrent les jugements les plus radicaux de la paille d’hier chez les autres, pour ne pas voir la poutre de leurs immoralités d’aujourd’hui. Chaque chose était en son temps comme elle devait, « au plaisir de Dieu » si l’on veut, dans la réalité en tout cas. « C’est cet esprit de la famille que j’ai voulu perpétrer à travers le changement des esprits et des mœurs, et à travers le temps » p.1068.

A la fin des années 1970 est sortie de ce gros roman une série TV que l’on peut encore regarder, si l’on en croit les commentaires des fans. Pour ma part, je lui préfère le livre, certes épais, mais qui laisse libre l’imagination. Bien que l’auteur ait répugné à finir et étiré trop de pages inutiles sur la fin (une soixantaine, disait Paul Morand, il est vrai « homme pressé »), de longs traits d’époque vous captivent au point d’oublier le présent. Le tout raconté dans un style classique aux amples périodes, plus souple que dans la Gloire de l’empire, qui est un vrai plaisir de lire, à défaut de Dieu.

Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu, 1974, Folio 2015, 640 pages, €9.50
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00
DVD, Au plaisir de Dieu, réalisation Jacques Dumesnil, coffret de 4 DVD Koba films 2006, €27.90

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Shôhei Ôoka, Les feux

shohei ooka les feux
Cet auteur japonais mort en 1988 n’est pas très connu en France, bien que parlant bien notre langue et traducteur des œuvres de Stendhal. Incorporé dans l’armée impériale en 1944, il est envoyé aux Philippines après une instruction sommaire ; il est fait prisonnier sur l’île de Leyte. De cette expérience, il va faire le sujet de ses œuvres littéraires majeures après guerre.

Les feux sont un roman, mais largement autobiographique et inspiré de témoignages directs. Les Américains ont envahi l’île, les Japonais reculent partout, les guérilleros philippins ne leurs font pas de cadeaux. Ces feux qu’ils allument sur les collines sont-ils pour brûler les chaumes ou pour signaler l’ennemi caché ? Ils ponctuent le roman de leurs flammes comme autant de vigiles, indiquant le danger mais aussi les bornes à ne pas franchir.

Celles de la guerre, puisqu’elle est perdue ; celles de la discipline, puisque les troupes résiduelles sont livrées à elles-mêmes ; celles de la nation, puisqu’elle les a carrément abandonnés ; celles de la morale, puisque la décence commune n’agit plus, chacun se repliant égoïstement sur sa seule survie – cynique, exploiteur et meurtrier. Après 40 jours dans la jungle à bouffer des herbes et des racines, quoi de plus tentant qu’une fesse de cadavre encore frais ? Nombre de soldats japonais ont ainsi été cannibales, c’est l’un des sujets du roman.

Mais pas seulement. Si ce livre a connu un grand succès après guerre au Japon, c’est qu’il dénonçait de façon implacable le rôle de bétail humain que l’armée impériale a fait jouer à des millions de soldats. Les officiers avaient tous pouvoirs de commandement et de cruauté sur les hommes. La première phrase du roman est : « Je reçus une gifle. Le lieutenant me dit, très vite, à peu près ceci : – Imbécile !… ». Rembarquant les soldats, ceux qui n’ont pu accéder aux bateaux sont purement et simplement abandonnés sur l’île de Leyte, sans ordres ni rations. Les quelques-uns qui envisagent de déserter sont abattus par les sous-officiers, toujours plus intransigeants que les officiers mêmes – pour se hausser du col – comme partout.

La guerre est une horreur, pas un honneur. Non seulement elle éviscère et pulvérise les corps, mais elle déshumanise les cœurs et anéantit les âmes. L’humain y devient pire que bête. En bon japonais, l’auteur utilise sa lucidité obsessionnelle pour tracer un arc psychologique de déchéance – jusqu’à la folie.

feux dans la plaine film

Le soldat Tamara, la trentaine, est rejeté de sa section pour maladie, éjecté du dispensaire pour manque de rations, éjectéé par des camarades de rencontre après pillage. Il se réfugiera dans la solitude des montagnes, vivant de tubercules et d’herbes « déjà rongées par les insectes » ce qui indique qu’elles ne sont pas un poison. Il faillira servir de gibier mais un camarade ayant des visées sur lui le nourrira de « singe » qu’il chasse au fusil, fait sécher et cuire. Tamara apprendra vite que le « singe » est de l’homme et que le gibier est le Japonais isolé – qui devrait être un frère ! Il tentera de fuir, tuera le meurtrier, lui-même assassin de son ex-compagnon qui voulait le voler. Il tirera sur des ombres, désorienté par la faim, puis se fera capturer par des Philippins et sera livré à l’armée américaine – qui va le soigner.

Il redécouvre le dieu chrétien, la Croix-Rouge occidentale étant plus charitable que la mère patrie japonaise… La dernière phrase du roman est : « Alors, loué soit le Seigneur ! ». Déçu par le shinto sans morale, il se convertit à l’humanisme. Car, pour lui, les vainqueurs ont vaincu parce qu’ils étaient moralement plus fort.

Shôhei Ôoka, Les feux, 1951, éditions Autrement romans, 1995, 211 pages, €24.49

Kon Ichikawa, Feux dans la plaine, 1959, film tiré de l’œuvre (avec fin différente) en cassette VHS occasion

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Paul Doherty, Le calice des esprits

Paul Doherty Le calice des esprits

L’éminent professeur anglais d’histoire médiévale adore écrire l’histoire sous forme de whodunit, ces énigmes policières qui captivent l’auditoire tout en instruisant sur les mœurs et sur l’histoire du temps. Après Hugh Corbett, Frère Athelstan, Mathew Jankyn et Katrin Swinbrooke, c’est au tour de Mathilde de Westminster de nous initier aux intrigues de la cour d’Angleterre sous Edouard II.

Nous sommes en 1307 et Mathilde a vraiment existé ; comme l’héroïne, elle était versée en simples et connaissait sur le bout des doigts l’apothicairerie.

L’intrigue commence en France, à Paris, sous Philippe dit le Bel. Ce roi absolu, adepte du bon plaisir et avide de fonds pour financer ses guerres, ayant le Pape Bertrand de Got à sa botte en Avignon, ne trouve rien de mieux que d’accuser les Templiers de sorcellerie, sodomie et autres jouissances horrifiques du temps. Mathilde, nièce du trésorier parisien de l’Ordre, doit fuir et se cacher.

Quel meilleur endroit que la Cour elle-même ? Quelle meilleure protection que celle de la fille du roi, Isabelle, promise au jeune Edouard II d’Angleterre pour arrimer la Gascogne, apanage anglais, au royaume de France lorsque naîtra un héritier ? Isabelle n’a que 13 ans mais a déjà été déflorée et initiée par ses frères plus âgés depuis des années. Les princes, comme leur père, prennent leur bon plaisir sans se soucier de la morale d’église ni de la réprobation anti-pédophile de notre XXIe siècle. Mathilde, 20 ans, observatrice et intelligente, se fait reconnaître comme amie par la princesse. Elle l’utilisera pour assurer son pouvoir, sur son père retord Philippe le Bel d’abord, puis sur son époux anglais plus porté vers son favori Galveston que vers elle.

Ce premier opus de la série allèche le lecteur. Il est bien troussé, allègre et empli de détails croustillants sur les mœurs et les quartiers de Paris en 1307. Les encombrements, la puanteur et des hypocrisies sont déjà courantes à cette époque.

Se dessine, par petites touches, l’écart constant entre la France et l’Angleterre. La France s’est formée en État contre les divisions féodales ; le bon plaisir, la tentation du pouvoir absolu et l’utilisation des juristes pour le justifier sont inscrites dans la génétique politique française. L’Angleterre, à l’inverse, est une île qui n’a plus de problème identitaire depuis les rois saxons vers l’an 800 ; mais elle reste soumise aux contre-pouvoirs des puissants féodaux d’Écosse, du pays de Galles et d’Irlande, sans compter les barons qui exigent de siéger au Conseil du roi. L’obligation de négocier, le partage du pouvoir, l’appui sur l’église, sont inscrits dans la génétique politique anglaise. Le roi ne fait pas ce qu’il veut.

Isabelle va découvrir, malgré son jeune âge, le machiavélisme du « grand jeu » entre la France et l’Angleterre. Philippe le Bel va user de sa fille comme d’un pion de grande politique. Mais celle-ci, finaude et mal aimée, ne va pas se laisser faire…

Pour qui aime l’histoire et les romans policiers ; pour qui aime rester dans le réel du temps tout en goûtant une bonne intrigue ; pour qui veut en savoir plus sur le moyen âge, loin des mythes qui courent l’éducation primaire et les médias – lisez Paul Doherty. Il instruit en divertissant et Mathilde est une fille qu’on aimerait rencontrer plus souvent.

Paul Doherty, Le calice des esprits (The Cup of Ghosts), 2005, 10-18 novembre 2009, 351 pages, €8.80

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Effet 11 janvier

Après les attentats commis il y a tout juste neuf mois par deux minables contre l’esprit soixantuitard moqueur de Charlie Hebdo, des Français ont manifesté en masse dans la rue. Ils étaient certes invités à le faire par un gouvernement un brin démagogique, tout prêt à récupérer « l’indignation » pour redorer son image, mais l’ampleur des manifestations à Paris comme en province a largement submergé cet effet. D’autant que « l’islamophobie » chère à certains intello-gauchistes en mal de victimes à découvrir pour alimenter leur sens de l’Histoire a été absente, les partis extrêmes à droite ayant refusé de s’associer.

Certains, comme Pierre Nora (Le Débat n°185, mai-août 2015), ont pu parler de « communion urbaine » analogue aux funérailles de Victor Hugo – ou à celles de Jean-Paul Sartre, mais communion pour quel message ? Hugo, c’était la grande voix anti-impériale, la république universelle, la compassion d’écrivain célèbre pour les petits et les condamnés ; Sartre, c’était l’intellectuel analysant la politique et le réel, certes fourvoyé dans les années 50 dans le communisme totalitaire, certes cacochyme et délirant dans les années ultimes sous l’influence de Benny Lévy (ex-Pierre Victor), mais un intellectuel engagé dans le réel. Le 11 janvier, quoi ?

Probablement la découverte de « l’ennemi ».

Non pas la finance, comme l’hypocrite candidat Hollande l’avait un peu trop légèrement proclamé – sans surtout ne rien faire contre. Mais l’islam radical en tant que religion intolérante, en tant que cléricalisme prescripteur d’une morale archaïque qu’on croyait terrassée par 1905 et 1968. Non pas l’islam mais le salafisme, non pas la croyance en Allah dernier avatar des religions du Livre, mais le rigorisme puritain des premiers temps bédouins, complètement inadapté aux sociétés occidentales modernes.

Il existe un socle républicain qui est comme un inconscient politique, révélé brusquement le 11 janvier.

C’est moins le « droit » au blasphème que la liberté de s’exprimer, inhérente à tout débat public – donc à l’exercice même de la démocratie. L’étranger ne s’y est pas trompé, qui a fait de cet événement très français un moment planétaire jusqu’en Afrique, en Inde et au Japon. Même les États-Unis ont attribué le prix du Pen Club aux journalistes de Charlie Hebdo. Les Américains sont pourtant habitués à une liberté d’expression sans aucune entrave, contrairement à la nôtre – bardée de lois Pleven, Gayssot, Taubira et autres Halde politiquement correct sur le genre, la sexualité, le handicap et le harcèlement. S’il n’y a pas choc « des civilisations », il y a bel et bien choc de la liberté contre la religion.

Lorsque celle-ci veut s’imposer partout dans l’existence, de la chambre à coucher au gouvernement du pays et aux relations internationales, il ne s’agit pas de croyance mais de force, pas d’opinion mais de totalitarisme. Les faux-culs du « pas d’amalgame » et du déni ont tenté de se raccrocher aux branches d’une manifestation populaire d’ampleur rare, mais ils n’ont rien compris s’ils ne tiennent pas compte de cet attachement viscéral à la liberté égalitaire de croire et de dire, de s’exprimer sans opprimer.

Oui, ils y a des musulmans intolérants, lorsqu’ils sont intégristes ; oui, il y a des Arabes racistes, lorsqu’ils manifestent leur haine des Juifs, des « Gaulois » et tous les kéfirs ; oui, il y a des victimes sociales qui deviennent bourreaux, comme les Merah, les Kouachi et les Coulibaly… Ce n’est ni raciste, ni islamophobe de le dire – c’est énoncer des faits.

Coran dit

Et oui, il y a des gens de gauche qui flirtent dangereusement avec l’amalgame et la haine, lorsqu’ils assimilent les Palestiniens aux nouveaux prolétaires de l’Histoire, donc les Israéliens aux impérialistes américains, capitalistes à abattre. Le crétinisme d’un Todd, qui fait du 11 janvier une grande manifestation « d’islamophobie », appartient à ce genre de raisonnement tordu où, puisque l’on récuse les massacreurs, on rejette forcément leur race et leur religion – donc tout leur groupe.

Les revendications des religions sont légitimes comme les autres, dans le débat démocratique. Mais elles ne peuvent dépasser un niveau « raisonnable » – qui est celui où leur liberté rencontre celle des autres. L’objectif de l’islam intégriste est de convertir ou de dominer, par le djihad plus militaire (interprétation sunnite) que spirituel (interprétation chiite). Si chaque religion a ce même objectif d’imposer sa foi, la vie en commun est impossible, la seule voie est la guerre de religion des communautés dressées les unes contre les autres comme hier en France sous Louis XIV et sous l’Occupation, aujourd’hui au Liban en Syrie, en Irak…

Or « les sociétés islamiques sont des sociétés d’Ancien régime », démontre Henry Laurens, professeur d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France (Le Débat, n° cité), « elles s’effondrent d’elles-mêmes avec cette entrée de la modernité ». Plus la société se modernise et plus l’islam sert d’identité, un islam individuel bien loin de la théocratie des origines – donc un islam idéalisé, rendu à la mythique pureté des « premiers temps », hors de l’histoire – littéral. Mais c’est un islam des ignorants, qui tient pour rien les siècles de commentaires des philosophes musulmans : avec l’école primaire désormais répandue, « des tas de gens vont pouvoir lire les textes religieux, voire les connaître par cœur, en tout cas le Coran, et vouloir les appliquer de façon littérale sans les vingt-cinq ans d’études religieuses indispensables pour rédiger un bon commentaire ».

enfant soldat syrie los angeles times

Devant cette « pathologie de la transition moderne » (Marcel Gauchet, Le Débat n° cité), il faut donc « imposer » chez nous sans état d’âme la loi républicaine aux intégristes – de quelque croyance qu’ils viennent, islamistes rétrogrades, intégristes chrétiens, fondamentalistes juifs, communistes révolutionnaires, néo-nazis totalitaires, écologistes de contrainte, féministes du genre. Nous avons le droit de décider par la majorité comment vivre sur notre sol, malgré la démagogie électoraliste et la lâcheté politique dont font preuve trop souvent les « zélus ».

Pas d’excès de liberté aux ennemis de la liberté !

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Pas d’égalité sans frontières

La visée démocratique est d’assurer à chaque citoyen l’égalité en dignité et en droits, l’égalité des chances et les filets de solidarité en cas d’accidents de la vie. L’exercice de ces droits exige la cohésion sociale nécessaire pour que chacun contribue en fonction de ses moyens, en étant d’accord sur le vivre ensemble.

Tout cela ne peut se réaliser que dans le cadre de frontières définies, territoriales et de civilisation.

gamins aventure

Il ne s’agit pas d’ériger des barbelés (comme aujourd’hui en Hongrie et en Israël, hier en Europe avec le rideau de fer), ni même de revenir au souverainisme gaullien (traditionnellement nationaliste) de la génération passée. Les valeurs de démocratie parlementaire, majoritaires en Europe, ne doivent pas être bradées au non de « l’urgence » ou des « circonstances ». Devant les drames syriens ou libyens, l’Europe doit rester terre d’accueil – et offrir une hospitalité digne (même si elle est définie comme temporaire) aux demandeurs du droit d’asile. Mais confondre immigration de peuplement et immigration sous peine de mort est une imposture des politiciens. Ils doivent avoir le courage de dire à leurs peuples qu’accueillir les vies menacées n’est pas la même chose qu’accueillir « sans frontières » la misère du monde. A ce titre, l’allemande stricte Angela Merkel apparaît plus dans le ton des Lumières que le falot hésitant François Hollande, dont on se demande s’il incarne les « valeurs de la république » ou si ce ne sont, pour lui, que des mots. Il est vrai que le gauchisme des tribuns populistes ou des féministes arrivistes, et jusqu’aux frondeurs de son propre parti, lui font manifestement peur. La multiplication des « il faut que nous puissions… il faut que nous puissions… » dans son discours d’hier montre combien il pose de préalables, conscients et inconscients, à toute action.

Cette « gêne » des politiciens, particulièrement français, tient à ce qu’ils récusent « l’identité » nationale au profit d’un universalisme aussi vague que creux. Et lorsque les politiciens ne savent plus ce que signifie « être français » (sinon résider en France, d’après certains bobos de gauche…), le peuple de France ne veut pas voir « diluer » sa manière de vivre et ses mœurs dans un melting pot sans but ni queue, ni tête. Les Français sont accueillants à la misère du monde (voyez toutes les associations d’aide aux migrants) ; ils refusent cependant qu’on leur impose (par lâcheté) d’accepter que les miséreux viennent imposer leur foi et leurs façons. cela se comprend. La France, comme l’Europe, ne peut être accueillante aux menacés pour leur vie QUE si elle est sûre d’elle-même, de ses valeurs et de sa civilisation. Pour cela, il lui faut un espace, délimité par des frontières, et une charte du « vivre ensemble » commune à laquelle tous les postulants à s’installer soient soumis. C’est le rôle du politique que de définir le territoire, les règles, et de les faire respecter : où sont donc ces pleutres au moment où les enfants se noient à leurs portes ? Ne rien faire est pire que décider car, au moins, le peuple sent qu’il a des décideurs et pas des couards à sa tête.

Les enfants devraient être heureux de vivre (voir ci-dessus), pas mourir pour rien (voir ci-dessous).

enfant syrien noye

Plus généralement, dans un monde qui se globalise et qui devient plus dangereux, les petites nations fermées sur elles-mêmes sont amenées à disparaître. Je crois en l’Union européenne qui harmonise le droit et fait discuter entre eux les pays voisins, comme en la Banque centrale européenne qui assure la liquidité au grand ensemble monétaire, tout en surveillant les risques financiers du système international. Même si l’affaire grecque a été mal gérée, revenir au « franc » et aux petites querelles d’ego entre politiciens avides de dépenser sans compter pour leurs clientèles me paraît dépassé. Ce serait une régression, un renferment sur soi, avec barrières protectionnistes et montée de haine pour tous les hors frontières (pour ceux qui étaient là, rappelez-vous les années 50…)

Mais en contrepartie, la tentation des fonctionnaires européens de niveler les cultures au profit d’un politiquement correct neutre, où la diversité des projets politiques et la diversité des approches paralyse la décision, me paraît tout aussi une impasse. Les palinodies du Conseil européen sur l’accueil des migrants en est un exemple, le faux « débat » sur la Grèce également : si les Grecs veulent rester dans l’euro, ils doivent obéir aux règles définies en commun et acceptées précédemment par leurs gouvernements ; s’ils veulent sortir, ils le votent et l’on aménage leur repli. Un peu de clarté serait nécessaire aux citoyens.

La convergence du droit est utile à l’Europe, la convergence des cultures non. C’est la diversité qui fait la concurrence économique (selon les règles pour le bien-être des citoyens), et la diversité encore qui fait l’originalité culturelle du continent. Les exemples de la Chine et de la Russie, unifiées sous un empire centralisateur, montrent que le progrès humain avance mieux dans les ensembles de liberté que dans les ensembles autoritaires en termes de curiosité scientifique, de création culturelle, d’innovations techniques, d’entreprises. La Cour européenne des droits de l’homme et sa définition neutre, par exemple, de « la religion » montre combien ses jugements peuvent être biaisés, incompréhensibles et inefficaces. Car le neutre nie le particulier. Qu’y a-t-il de commun entre le christianisme, dont le modèle est le Christ pacifique tendant l’autre joue et rendant à César son dû, et l’islam, dont le modèle est le croyant guerrier qui veut convertir la terre entière à la loi unique (charia) et se bat même contre ses propres démons (djihad) ? Regarder chaque religion en face, c’est reconnaître en l’autre sa différence, donc le respecter – tout en pointant bien les règles communes que tous les citoyens en Europe doivent eux aussi respecter, comme partout ailleurs.

La France est paralysée parce qu’elle a abandonné beaucoup à l’Europe, mais l’Europe est paralysée parce que nul politicien national ne veut se mettre dans la peau d’un citoyen européen. Parce qu’il n’existe qu’en creux : vous ne comprenez ce qu’est « être européen » qu’uniquement lorsque vous allez vivre ailleurs qu’en Europe…

L’Union européenne doit avoir des frontières sûres et reconnues : à l’est, au sud (le nord étant pour les ours et l’ouest pour les requins). Le flou entretenu sur les frontières au nom de l’intégration sans limites est dommageable pour l’identité de civilisation européenne (identité qui n’est en rien une « essence » figée, mais qui évolue à son rythme et par la volonté de ses membres – pas sous la contrainte extérieure). D’où les partis nationalistes qui ressurgissent ça et là, un peu partout, et qui montent en France même.

Car la France socialiste a peine à incarner une identité nationale dans cet ensemble flou européen. L’universalisme, la mission civilisatrice, la culture littéraire existent ; mais c’est une identité du passé. Que dire d’universaliste aujourd’hui, sinon des banalités de bonnes intentions jamais suivies d’effets concrets, ou avouer une soumission plus ou moins forte aux empires alentours (l’argent américain ou qatari, la brutalité russe, la croyance islamiste) ? L’Éducation « nationale » veut délaisser l’histoire « nationale » pour en souligner dès le collège ses péchés (esclavage, colonialisme, collaboration, capitalisme) – sans présenter de modèles positifs auxquels s’identifier, à cet âge de quête. L’histoire est-elle notre avenir ? Si François Hollande l’affirme du bout des lèvres, dans un discours convenu en juin au Panthéon écrit probablement par un technocrate, ce n’est qu’un mot creux comme le socialisme sorti de l’ENA en produit à la chaîne. Dans le concret, ce « mouvement » qu’il appelle semble sans but. Consiste-t-il à s’adapter au plus fort dans le monde – comme le montre la loi sur le Renseignement ? Où au vent de la mode chère aux bobos qui forment le fond électoral du PS, prônant une vague multiculture furieusement teintée américaine ?

France Vidal de la Blache

L’écart est moins désormais entre la gauche et la droite qu’entre les nomades globalisés hors sol et les sédentaires solidaires nationaux. Reste, au milieu, l’Europe – mais elle ne fait pas rêver, trop tiraillée, trop honteuse, sans objectif clair.

Les grandes idées en soi sont des moulins à vent. Il ne s’agit pas de céder la morale au cynisme des intérêts, mais d’élaborer une morale pratique. Entre deux légitimités, la politique doit adapter les moyens possibles. Il faut désormais sauvegarder la sociabilité au détriment de l’hospitalité car, comme le disait Michel Rocard, nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde – même si nous devons en prendre notre part. Les conditions d’un bon accueil est de préserver la cohérence de la société. Ce qui exige le rejet de ceux qui refusent de suivre les règles, qu’elles soient de mœurs, économiques ou religieuses. Pour qu’il y ait vie commune, il faut le désirer ; qui n’en a pas envie n’a pas sa place – ce qui est valable aussi bien pour la Grèce que pour l’islam salafiste.

A l’époque où la modernité agite non seulement la France et l’Europe, mais plus encore les grandes masses aux frontières que sont la Russie et les pays musulmans, la « république moderne » chère à Hollande (reprise à Brossolette et Mendès-France) reste à construire. Lui n’a pas même commencé. Au lieu de mots creux et des yakas de tribune, établir des frontières distinctes pour dire qui est citoyen et quels sont des droits, quels sont ceux qui sont accueillis au titre du droit d’asile, faire respecter la loi sans faiblesse contre les autres, les hors-la-loi (salafistes, UberPop) ou les non-citoyens illégaux (imams interdits de territoires et qui sont revenus prêcher dans les mosquées – comme l’avoue Nathalie Goulard, député). Les repères d’identité française dont parle Patrick Weill dans son récent livre – égalité, langue, mémoire, laïcité par le droit – doivent être appris, compris et acceptés par tous ceux qui aspirent à vivre en France. L’assimilation, dit Patrick Weill, est le fait d’être traité de façon similaire. L’égalité en droits n’est possible que s’il existe un consensus minimum sur cette culture du droit.

L’éternelle « synthèse » du personnage actuellement à la tête de l’État comme s’il était à la tête d’un parti est non seulement fadasse, mais inefficace : elle entretient l’insécurité sociale, culturelle et militaire.

Il n’y a pas d’égalité sans frontières définies : qui est citoyen ou accueilli, avec quels droits, sur quel territoire.

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Paul Doherty, Faux frère

Paul Doherty Faux frere

Nous sommes à Londres à la fin du printemps 1302. L’irascible et caractériel roi Edouard 1er mande son clerc Hugh Corbett pour enquêter sur des meurtres répétés de jeunes prostituées, égorgées et mutilées chacune un 13 du mois. Corbett rechigne, il avait la parole du souverain pour prendre quelques semaines et aller dans la famille de sa femme au pays de Galles. Derechef, le roi le fait chevalier et c’est désormais sir Hugh Corbett, flanqué de son souple et nerveux clerc adjoint Ranulf, qu’il a sauvé jadis de la potence, que débute l’enquête.

Tout tourne autour de Westminster, l’abbaye royale laissée à l’abandon depuis des années. Il se murmure que les Bénédictins s’y dévoient et financent des orgies de vin et de sexe à l’aide de l’argenterie du domaine. Ne voilà-t-il pas qu’un renégat anglais, ex-marchand emprisonné en Flandres pour cause de manque de parole du roi Edouard, est vu à Londres ? L’une des victimes, cette fois une lady en charge du secours aux filles perdues, murmurait ce dicton célèbre mais incongru : « l’habit ne fait pas le moine ». L’intrigue tourne autour de cette phrase, reprise dans le titre du roman.

Le pittoresque de la ville capitale ne nous est pas épargné, la pauvreté des petits mendiants dépoitraillés comme des soldats mutilés qui n’ont pour retraite d’avoir servi le roi que la mendicité. Les odeurs de la ville médiévale sont fortes, la morale faible, les instincts règnent en maîtres parmi la population illettrée prête à croire ce qu’on veut.

Mais c’est bel et bien l’éducation, et la logique apprise à l’école, qui sert le clerc et lui permet d’y voir clair. Bien que… « Il aurait dû se rappeler que la somme des parties ne constitue pas forcément un tout et que le hasard, le sort et les coïncidences défient la logique » p.264. Le lecteur est donc pris dans les rets d’une suite d’intrigues où il s’emberlificote autant que l’enquêteur, jusqu’aux coups de théâtre du finale. C’est bien mené, captivant et incomparable pour percevoir et sentir le moyen-âge londonien.

Ce qui n’est pas le moindre mérite de ce livre, l’intrigue ici décrite réellement eu lieu dans l’histoire de Westminster et les archéologues ont trouvé des morceaux de peau du coupable, écorché de par le roi et restés incrustés dans la porte de l’abbaye. L’auteur, professeur d’histoire médiévale, donne les cotes des archives dont il s’est inspiré. Un mot encore, Hugh Corbett a lui aussi existé : son vrai nom était John de Droxford. La réalité, parfois, dépasse la fiction !

Paul Doherty, Faux frère (Murder wears a cowl), 1992, 10/18 2007, 284 pages, €1.65

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Nul n’est rationnel

Le savoir scientifique a ceci de puissant qu’il ne cesse d’aller de l’avant, remettant cent fois sur le métier son ouvrage. Le calcul s’est développé jusqu’aux complexités inconnues des savants lettrés, les hypothèses sont testées, vérifiées. Les erreurs finissent par être corrigées, les fraudes par être détectées, les mythes idéologiques battus en brèche. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un Lyssenko pourrait affirmer que la génétique est fausse puisque issu de savants « réactionnaires » d’une classe bourgeoise aux abois…

La science avance sur une méthode. Elle est faite d’observations aussi rigoureuses que possible et de tests reproduisant des invariants qui deviennent des « lois », sans que jamais observations ni tests ne s’arrêtent. Les « lois » ne sont ainsi jamais définitives mais corrigées, complétées ou infirmées. Le calcul ne serait rien sans l’intuition des hypothèses, ni sans la faculté de synthèse des observations. C’est ainsi que l’esprit de finesse est aussi utile à la science que l’esprit de géométrie.

prof de chimie

L’économie se veut depuis toujours une « science ». Elle aspire aux observations neutres et aux tests dont les invariants produiraient des « lois ». Elle a même créé cet être abstrait ni n’a jamais existé : l’homo oeconomicus rationnel, sensé fonctionner comme un calculateur sur le modèle des abeilles cher à Mandeville. Las ! L’humain est difficilement calculable, même avec les machines les plus puissantes ; il est mû par autre chose que par la pure logique… Et les êtres justement les plus froids et les plus calculateurs se révèlnt des monstres d’égoïsme ou des tueurs en série.

Ces dernières années, le libéralisme en acte aux États-Unis ou en Angleterre délaisse les théories abstraites pour le bel et bon pragmatisme, le concret de ce qui fonctionne. Ces peuples collent au terrain, ce pourquoi ils inventent l’Internet et pas le Minitel, le Boeing 737 et pas le Concorde, le skate et pas la patinette, Amazon et pas la loi de protection du prix du livre, ou encore Google et pas le site centralisé gouv.fr. Ils ne s’accrochent pas aux vieilles lunes comme si leur statut de pouvoir, social ou universitaire en dépendait. Leur monde bouge, pas le nôtre ; leurs jeunes sont en mouvement et inventent, pas les nôtres.

skate 13 ans

Le mathématicien Von Neumann et l’économiste Morgenstern ont inventé en 1944 la théorie des jeux : dans leurs interactions, les acteurs sont tous théoriquement logiques. Depuis 25 ans les neurosciences prouvent le contraire en pratique : chaque individu ne prend une décision qu’en fonction des autres. Les choix raisonnés l’emportent sur les choix rationnels…

C’est que la raison n’est pas la logique. La différence entre ces deux termes tient au poids de l’humain :

  • La logique est ce qui est conforme aux règles, elle est une cohérence, une nécessité.
  • La raison est cette faculté humaine qui permet de connaître, de juger et d’agir ; elle va du bons sens à la sagesse, en passant par l’acceptable. On reconnaît là les trois étages imbriqués de l’homme : les instincts et les sens (bon sens), les affects de l’émotion (l’acceptable) et l’intelligence de l’esprit (la sagesse).

L’humain n’est pas une machine à calculer, ce pourquoi un ordinateur assez puissant parvient à le battre aux échecs. L’humain va parfois droit au but, dans ce que nous appelons l’intuition ; l’humain court-circuite le calcul pour inventer du neuf, qu’il ne vérifie qu’après coup ; l’humain n’est pas insensible à l’entour ni aux autres, il interagit – ce pourquoi il a survécu depuis des centaines de milliers d’années.

Dans la théorie des jeux, le premier joueur doit proposer une règle maximisant ses gains. Le second joueur a tout intérêt à accepter même très peu plutôt que rien, en logique c’est toujours ça de gagné. Sauf que les acteurs réels ne sont pas « logiques », ils sont « raisonnables » : les expériences menées sur ce sujet montrent que le deuxième joueur rejette presque toujours les offres qu’il trouve inéquitables, celles qui s’éloignent trop du ‘tout pour lui’ et ‘rien pour moi’. Le devinant par avance, le premier joueur se garde bien, le plus souvent, de proposer une telle part du lion ; il se rapproche du négociable. Ce qui est amusant est que les rejets sont plus fréquents si le premier joueur est un humain et pas un ordinateur !

Pascal Picq France metaphysique

L’examen des aires cérébrales, durant l’exercice, montre que celles impliquées dans l’émotion sont fortement activées lorsque les propositions sont faites par un autre individu et pas par une machine. Une offre négociée devenue acceptable active plus fortement le cortex préfrontal, engagé dans les processus de raison, et moins l’insula inférieure, liée aux émotions. C’est l’inverse lorsque le partage est inéquitable.

La confiance, de même, s’apprend par interactions. Chaque échange est particulier, lié aux individus tels qu’ils sont et non aux principes abstraits de morale. D’où l’importance de l’émotion, du sentiment, de la psychologie. Les uns s’habituent aux autres et anticipent leurs comportements et réactions ; ils s’y adaptent. C’est ce qu’on appelle l’empathie. Se mettre à la place des autres n’est pas une vertu héroïque, c’est un processus automatique chez les êtres humains qui n’existent qu’en société depuis toujours.

Est-ce à dire que l’émotion l’emporte, comme dans le romantisme à la Rousseau ? Non plus, là encore ! Les trois dimensions de l’humain sont indissociables à l’équilibre : sens, cœur et cerveau. Les choix économiques font l’objet d’un raisonnement réflexif, dans un dispositif affectif, dominé par les interactions sociales.

Mais au fond, les vrais libéraux le savaient, d’Adam Smith à John Maynard Keynes. C’est Adam Smith lui-même qui expliquait, dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), que les actions des hommes sont largement déterminées par l’idée qu’ils se font de ce qu’en pensent les autres… Et Keynes notait dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie que le choix des actions en bourse ressortait plus d’un « concours de beauté » que de savants calculs d’analystes financiers.

C’est à ce moment que l’on mesure le handicap mental des Français : toute leur éducation formatée au pur rationnel, sélectionnée par les seuls maths, aspire à l’immobilité de la « loi » définitive en science, égale pour tous en économie, répandue partout dans un monde où chacun serait rationnel. Sauf que d’autres savent exploiter nos inventions, produire de meilleure qualité, imposer leurs règles de négociation.

Nous avons beaucoup plus de mal que les autres à équilibrer instincts, émotions et raison, parce que nous croyons – à tort – que la seule raison nous fait humains (élus ? missionnaires ?). Au lieu de se lamenter à longueurs de commémorations sur les valeurs si vivantes « avant », ou à longueur de programmes scolaires sur les horreurs si condamnables « avant », ne serait-il pas temps d’encourager une éducation moins logique et plus raisonnable ?

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Kamarades BD

L’album surfe sur la mode d’une histoire en bande dessiné pour adolescents – et pour adultes ignares en révolution russe. Le trait est caricatural et ne remplace pas un « vrai » livre d’histoire. Il tord quelque peu la réalité pour faire de Staline un agent de la police secrète du tsar passé du côté des rouges par ambition. Mais la grande histoire sert de prétexte au jeu des passions et c’est ce qui compte dans ce premier épisode d’une série qui se passe il y a un siècle.

kamarades BD

1917, le tsar environné de ministres très conservateurs et de nobles imbus de leurs privilèges, est de plus en plus contesté par le peuple. Il a déclaré la guerre aux Allemands et est en train de la perdre avec deux millions et demi de morts, déjà. La Russie connait le déshonneur et la famine, Dieu n’est plus avec le père de toutes les Russies et seuls Lénine, Staline et Trostki (qui s’appellent encore Oulianov, Djougachvili et Bronstein), savent que « l’enfer n’existe que sur terre ». Ils s’emploieront, dans la décennie suivante, à le prouver au petit peuple.

Les révolutionnaires, hier anarchistes amateurs d’attentats spectaculaires, sont fédérés par Lénine, réfugié en Suisse puis en Finlande, qui a organisé un parti discipliné et idéologiquement structuré prêt à prendre le pouvoir. Lénine négocie en sous-main avec les Allemands pour renverser le tsar et faire cesser la guerre avec le Kaiser. Rentré à Petrograd (le nom de Saint-Pétersbourg, répudié en 1914, faisait trop germanique), il harangue la foule en promettant la paix, la terre aux paysans, le pouvoir aux soviets et la fin de la tyrannie. Le social-démocrate Kerenski, velléitaire et hésitant, ne fera pas le poids.

Volodia est cosaque et Ania incognito ; ils se rencontrent, ils s’aiment. Mais chacun est pris dans les rets de son milieu : Volodia, « humaniste petit-bourgeois » selon les révolutionnaires, penche quand même de leur côté, tant la barbarie et l’insensibilité des officiers du tsar qui n’hésitent pas à tirer sur des civils désarmés le révulsent. Ania a pour nom Romanova, elle est la fille du tsar, Anastasia, qui s’est mêlée au peuple pour mieux le connaître mais ne révèle pas son identité à son cosaque. Le destin va les réunir, jusqu’à l’Oural, au moment où l’ordre de fusiller la famille impériale est donnée… à Volodia dans la dernière case de l’album.

Entre l’idéal et le cœur, que va-t-il choisir dans le tome 2 ? Deviendra-t-il insensible comme Staline, qui s’avoue inconsolable de son premier grand amour disparu ? Tournera-t-il casaque – comme Staline toujours – pour vivre ses passions politiques ?

lenine trostki BD kamarade

Le lecteur croise Staline jeune (et déjà bourreau), Lénine calculateur (et déjà implacable), Trotski intellectuel (et déjà suspect). Les couleurs fades et le dessin doux nappent d’une certaine nostalgie cet ancien régime sur le point de mourir. Seul le sang est rouge, bien vif.

Le peuple reste en arrière-plan au profit des combines de ces petits Messieurs et les soviets sont escamotés, ce sont pourtant eux qui vont donner son nom au nouveau pouvoir « soviétique » ! Nous ne sommes pas dans la réalité mais dans la fiction à partir d’une part choisie de la réalité. Non sans rejuger les uns et les autres selon la morale d’aujourd’hui, manie bien contemporaine de croire que le monde commence avec soi.

Cette série a cependant le mérite de rendre l’histoire compréhensible en vingt minutes à quiconque, ce qui fera plaisir à la ministre qui veut adapter les connaissances aux petits pois de la nouvelle population de la diversité collégienne, aux profs qui ont de la peine à conserver l’attention des élèves, comme aux voyageurs du métro qui survolent des BD sur tablette entre leurs stations.

Abtey et Dusséaux scénario, Goust dessin, Kamarades tome 1 – La fin des Romanov, 2015, éditions Rue de Sèvres, 60 pages, €13.50, Format Kindle €5.99

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Allons-nous penser Internet ?

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) se développent rapidement ; en moins de 20 ans, elles ont bouleversé les mœurs apparentes : ordinateur portable, téléphone mobile, liaisons Internet, réseaux sociaux, smartphone, montre connectée, objets intelligents… Mais vivons-nous une « révolution » ? Ne s’agit-il pas plutôt d’outils nouveaux utilisés par les populations traditionnelles, dont les façons de vivre et de penser ont une lente inertie ?

Certes, des changements dans les comportements ont lieu : les natifs digitaux lisent moins à cause des écrans multiples qui sollicitent en permanence l’attention et empêchent de se concentrer, écrivent plus mal en raison des textos et des twit qui exigent une extrême concision, réagissent plus aux images animées émotionnelles qu’aux mots trop rationnels, ont des réflexes mieux aiguisés grâce aux jeux vidéo, ont un réseau de relations plus étendu par Facebook, Twitter, Tumblr et autres Skype. On a parlé de « génération Y » (à cause des fils d’écouteurs toujours sur la gorge – photo ci-dessous) et de « pensée PowerPoint » – mais ne s’agit-il pas de mode plus que d’une nouvelle façon de voir le monde ?

ado generation y

Croire que les innovations techniques ne peuvent qu’améliorer l’existence de chacun et la vie collective parce qu’elles émiettent les comportements en segments captables et calculables n’est-il pas un mythe ? Additionner les données sur chacun dans de gigantesques bases dont on croit pouvoir tirer des conduites prévisibles (en termes de santé, de commerce ou de risques) est-ce rationnel ? Est-ce un progrès social ? Les situations sociales complexes se réduiraient-elles vraiment à de simples problèmes dont on peut calculer les solutions, ou à des processus dont on peut optimiser la formule ? Je l’aime, elle me quitte, je crois que je vais tout foutre en l’air – est-ce soluble par algorithme ?

Pour cette croyance – typiquement américaine – efficacité, communication et transparence sont les maîtres mots. Pensée d’ingénieur orientée vers la solution pratique, raisonnable, politiquement correcte, sans aucun souci des sentiments, des traditions ou de la politique. Dans cette mentalité scientiste, l’Internet serait une révolution sociale, un modèle missionnaire pour repenser l’ensemble de la vie collective selon la morale « évidente », naturelle (en fait socialement consensuelle). Vérité, décentralisation, ouverture, innovation constante, seraient des vertus applicables partout, à la science comme à la culture, aux comportements individuels comme à la morale sociale, à l’église comme à la politique.

engrenage technique

Est-ce que l’imprimerie ou le télégraphe ont engendré des révolutions ? Platon se lamentait déjà sur la perte de l’éloquence, plus efficace que l’écrit froid, croyait-il, pour faire passer la pensée. Or la pensée s’est multipliée pour chacun avec le document imprimé, puis avec le télégraphe et la radio. Ces révolutions techniques n’ont été au fond que des outils pour penser plus vite, avec plus d’espace, et pour communiquer mieux. Internet et le mobile ne font que prolonger la même tendance. Ce n’est pas la technologie qui façonne la société mais tout un ensemble de civilisation, dont la technique permet des outils parmi d’autres. Aucune technologie n’est fixe, anhistorique, elle ne cesse d’évoluer avec les gens et les mentalités. Chacun sait bien que c’est l’ouvrier qui fait l’efficacité du marteau et pas le marteau qui façonne la façon de penser de l’ouvrier.

Les vertus prêtées à la technique de l’Internet sont-elles propres à l’outil ou à la société dominante, américaine ?

La transparence est utile mais elle n’a (hélas ! comme toute vertu sur cette terre) pas que des bons côtés : elle favorise le cynisme, la caricature, le zapping, la mise sur le même plan de toutes les opinions, la dépolitisation. En démocratie, la transparence publique est nécessaire, mais la transparence privée prépare plutôt une société totalitaire.

Les collectifs horizontaux sont utiles, mais à leur place : ce ne sont pas eux qui peuvent trancher pour tous lorsqu’il s’agit de choisir, de prendre une décision pour la cité. L’intelligence collective ne s’applique pas en politique : oui pour préparer, non pour décider. Car l’ordre politique est différent de l’ordre scientifique, la collecte du calculable diffère de l’intuition pour accomplir. Savoir et agir ne mettent pas en question les mêmes vertus, la volonté ne peut être remplacée par le processus…

Les solutions technologiques ou technocratiques (soi-disant neutres) permettent surtout de noyer le poisson et d’éviter les débats proprement politiques. Remplacer la parole par un process à la manière des techniciens est un vieux mythe scientiste qui n’a jamais eu la moindre efficacité en science sociale. Les gens ont besoin d’exprimer leurs émotions, de se battre pour leurs passions, d’échanger des arguments rationnels – de changer d’avis. La raison seule ne suffit pas à la société, le mythe est nécessaire à toute politique : il s’agit de faire rêver. Les divergences d’opinions ne sont pas uniquement « des asymétries d’accès à l’information ».

Certains croient qu’accumuler les données sur tous permettra de mieux « gérer » chacun, de sa naissance à son décès, en passant par sa santé et son éducation, et ses éventuelles dérives nuisibles pour la société. Et pourquoi pas ses idées ? Si tout le monde sait tout sur tout le monde, le monde en est-il meilleur ? Savoir qui a couché avec qui, qui a trompé qui avec qui, est-ce une façon d’améliorer les relations humaines ? Les expériences des communautés hippies, entre autres, montrent qu’il n’en est rien… Lorsque la morale et le devoir civique sont remplacés par une contrainte technologique, où est le « progrès » humain pour l’individu, où est la volonté de vivre ensemble ? Lorsque tout est calculé à tout moment, que deviennent l’imagination et la créativité ?

C’est réduire la pensée à la seule logique, la raison au raisonnement et le possible au calculable. Est-ce bien raisonnable ? Ne retrouve-t-on pas dans la pensée Internet cet homo oeconomicus des économistes desséchés, que l’on voue par ailleurs (dans les mêmes milieux geeks libertaires), aux gémonies ?

cerveau generation Y

La pensée Internet est bien une pensée américaine, sans histoire ni pâte humaine, obsédée d’efficacité programmable et de consensus social « cool », tout entière au présent. Ni collectif, ni psychologie, ni histoire… La page blanche d’un continent neuf, où réaliser l’éternelle Cité de Dieu, comme le voulaient les pèlerins du Mayflower, puritains hantés par le fantasme de pureté ici-bas et tourmentés d’obéissance religieuse. La technique apparaît neutre car le calcul est le même pour tous ; obéir à la machine revient à obéir aux lois immuables, donc à Dieu, suivre la conformité du Dessein intelligent qui nous dépasse tous. Ce n’est pas par hasard que cette théorie archaïque du Dessein intelligent revient aussi fort aux États-Unis… Comme hier les marxistes croyaient aux lois de l’Histoire et en son progrès mécanique. Comme aujourd’hui l’Éducation nationale ne croit qu’aux notes chiffrées et sélectionne par les maths, moins socialement « connotées », croit-elle.

Ne pas confondre efficacité du système avec capacité de réflexion, ni mesurable avec « vérité ».

Le déterminisme technologique est un moyen d’évacuer tout débat citoyen et de sortir de l’histoire. Or l’histoire existe même si l’on ne veut pas d’elle, le 11-septembre le prouve à l’envi aux Américains qui se croyaient immunisés, le 7-Janvier le prouve à l’envi à la gauche française tout entière dans le déni que l’islam puisse aussi générer du mauvais… Les fantasmes technocratiques d’apporter « scientifiquement » la démocratie en Irak et en Afghanistan, les fantasmes philosophiques des « belles âmes » de forcer la Libye à la démocratie, ont échoué.

La pensée Internet apparaît comme un nouveau mythe, un réductionnisme de la pensée, pour mieux faire passer le contrôle social et commercial, voire militaire… américain. Un nouvel impérialisme intellectuel ?

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Pekka Hiltunen, Sans visage

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Malgré son prénom en « a », Pekka Hiltunen est un Monsieur qui dirige en chef un magazine en Finlande. C’est dire s’il connait bien son pays, cette Finlande quasi ignorée de tous, et le monde de la presse, sans visage et obsédée de rentabilité donc d’immédiat. La Finlande est égalitaire et féministe, à la pointe des tendances du siècle. L’auteur met donc en scène deux femmes, dans la trentaine, qui se posent des questions sur leur existence.

La première, Lia, travaille comme maquettiste pour un magazine à Londres. Elle est exilée, solitaire, perçue comme exigeante, et ne connait que des passades d’un soir avec les hommes. Une sorte de pute admise, en somme. C’est en passant en bus dans la City qu’elle entr’aperçoit le cadavre de la Volvo, une femme écrabouillée au rouleau compresseur comme pour l’humilier au maximum. Cette image la travaille, ce fait divers la hante. Elle n’aura de cesse de trouver qui est cette femme et pourquoi elle finit étalée sur le bitume aux pieds de son agresseur.

La seconde, Mari, est aussi finlandaise exilée à Londres. Mais elle a créé sa propre société d’intervention, embauchant hacker, informaticien, documentaliste et détective privé. Mari a décidé de prendre son destin en main et d’user de ses dons médiumniques pour orienter la société dans ce qu’elle croit le mieux.

Lia et Mari vont se rencontrer dans un bar, lors de l’anniversaire très arrosé de la première avec ses collègues masculins. Anglais comme Finnois adorent se bourrer la gueule à s’assommer, ce qui est un peu étrange pour nous, plus tempérés. Mais cela montre combien la raison n’est pas le ressort premier des femmes dans ce roman.

Lia agit en névrosée obsessionnelle pour découvrir le nom de la femme aplatie ; elle mettra sa propre vie en danger en interrogeant le milieu proxénète d’Europe de l’est à Londres, n’échappant que de justesse au Chauve, un macho à la carrure impressionnante et aux yeux de cabillaud froid. C’est qu’il faut bien caricaturer pour faire passer le message : les femmes sont l’avenir de l’homme ; les mâles ne sont guidés que par leur queue et leurs fantasmes de domination. Lia a pour objectif politiquement correct de démonter le mac à putes – ce qu’elle va réussir n on sans quelques péripéties.

Mari, de son côté, agit en psychotique paranoïaque pour démonter un autre personnage : le chef magnétique d’un parti d’extrême droite anglais (qui bat sa femme comme ses putes, et viole quotidiennement ses fans par ses discours orgasmiques). Les deux féministes agissent – évidemment ! – pour le Bien… Autrement dit, tous les moyens sont bons si les intentions sont morales, comportement tordu mais tellement de notre époque.

La « Sans-visage » écrabouillée, tout comme la femme inconnue du leader Arthur Fried, vont retrouver un visage, une identité, une personnalité. Fried est un nom ambigu, en anglais il signifie « éreinté » mais en allemand « pacifique » ; ce double-visage est le miroir de notre société, communicante en apparence, ultra-égoïste au fond. Nous sommes en ce roman entre la Morale (un brin dégoulinante de bien-pensance d’époque) et Mission impossible (où gadgets informatiques et experts en tous genres accomplissent une tâche en temps limité).

Faut-il franchir la ligne pour le Bien ? Cette grave question agite les dernières pages. Mari a déjà choisi, elle qui est un brin médium ; Lia choisit in extrémis. Nous ne sommes pas sûrs qu’elle suive la bonne voie.

Reste un roman fascinant où la psychologie des personnages principaux est suffisante pour nous les attacher, tandis que l’action se prépare minutieusement avant la catharsis en quelques pages. C’est plutôt efficace et mérite d’être lu, malgré la moraline.

Pekka Hiltunen, Sans visage, 2011, traduit du finnois, Folio policier 2014, 544 pages, €9.00

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Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français

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Qui a vécu sa jeunesse entre 1967 et 1987 lira avec passion ce livre. Il retrace la vie parisienne, idéologique et activiste de ces années-là. L’éditeur est spécialiste des vies exemplaires et a déjà publié la vie l’Al Capone, le testament de Lucky Luciano, les confidences de J.E. Hoover, les histoires d’espions ou de P.J. de Charles Pellegrini, les rires de Spaggiari et les braqueurs des cités de Rédoine Faïd – entre autres. Il s’intéresse ce mois-ci à René Resciniti de Says, flambeur déclassé, barbouze élégant et possible tueur de Pierre Goldman (demi-frère aîné de Jean-Jacques, l’idole des années 80 et enfoiré de première pour les Restau du cœur) – tueur possible aussi d’Henri Curiel (fils de banquier juif égyptien, communiste et anticolonialiste), plus quelques inconnus nécessaires.

Possible, car rien n’est sûr malgré le titre accrocheur, même si les présomptions sont fortes, encore que le brouillage des pistes soit la spécialité des « services » parallèles, notamment sous de Gaulle (avec Foccart), Giscard (avec Debizet) et Mitterrand (avec Grossouvre). Pourquoi Goldman ? (dont j’ai parlé ici) – Parce qu’il représentait aux yeux de la droite au pouvoir tout ce que le gauchisme post-68 avait de repoussant : l’arrogance d’un juif polonais délinquant, la pression jamais vue des intellos de gauche sur la justice, l’impunité d’un braqueur qui aurait tué deux pharmaciennes et blessé un policier. Pourquoi Curiel ? Parce que cet internationaliste marxiste, il y a peu traître à la patrie en portant des valises pour le FLN algérien, était devenu le centre d’une nébuleuse d’aide aux terroristes gauchistes, dont Carlos a été la figure la plus meurtrière. René de Says a tué sans état d’âme ni passion ; il n’était pas un tueur psychopathe mais un activiste politique, convaincu d’agir pour le bien de la France.

René, dit Néné, baisait bien avant sa majorité les sœur Nichons, devant ses copains ébahis. A 15 ans, en 1967, il avait la virilité précoce et la prestance de l’adolescent affranchi, étreignant déjà et régulièrement les filles du Lido près de chez lui, et couchant un mois entier avec sa marraine à la trentaine épanouie. Il avait dû commencer à 12 ou 13 ans et les collégiens et collégiennes de son âge, dans la famille de l’auteur, en étaient fascinés. Néné n’avait pas attendu mai 68 pour jeter l’austérité puritaine aux orties et bafouer l’autoritarisme suranné des dernières années de Gaulle. Ce pourquoi il n’a jamais été sensible aux sirènes sexuelles du gauchisme, dont on se demande s’il aurait eu tant de succès s’il n’avait pas encouragé la baise entre tous et toutes, selon les multiples combinaisons de Wilhelm Reich… D’ailleurs le marxisme du Parti communiste est devenu brutalement ringard en quelques mois, alors que les cents fleurs du maoïsme et la prestance christique de Che Guevara enflammaient les passions. Baisons rimait avec révolution alors que votons était piège à cons. C’était l’époque – bien décrite aussi côté mœurs par Claude Arnaud.

Mais nous sommes avec René dans l’aventure. Ce « garçon de bonne famille à la réputation de voyou » (p.25) est aussi à l’aise au Ritz qu’au bordel. Il aime les putes et les fringues, avant l’alcool et l’adrénaline. Il n’a pas froid aux yeux ni la morale en bandoulière : ce qu’il ne peut s’offrir, il le vole – habilement – ou monte une arnaque pour l’obtenir. A demi-italien, il a le sens du théâtre ; même sans le sou, il a celui de la prestance. Son bagout et sa culture font le reste. Abandonné par un père volage qui n’a jamais travaillé mais qui descend d’un neveu du comte Sforza, célèbre antifasciste, il fait le désespoir de sa mère mais revient toujours à elle. En bon déclassé, habitant un minable deux-pièces – mais sur les Champs-Élysées – il est séduit par le baroque désuet de l’Action française, malgré le titre racoleur et faux du livre qui en fait un « fasciste ».

Christian Rol, petit frère d’amies de Néné et journaliste aujourd’hui à Atlantico, n’hésite pas à en rajouter pour faire monter la sauce, poussant la coquetterie jusqu’à déguiser nombre de témoins par des pseudonymes « pour protéger ses sources » – tout en lâchant un vrai nom page 308, sous couvert d’un article cité d’un obscur canard que personne n’aurait jamais cherché. Que valent des « témoignages » qui doivent rester anonymes ? Ce pourquoi le dernier tiers du livre est assez mal ficelé, redondant, citant de trop longs passages d’un journal intime insignifiant ou un dithyrambe nécrologique de peu d’intérêt. Christian Rol, c’est clair, est un conteur d’histoire au style action, un brin hussard, mais pas un journaliste d’investigation.

Et c’est dommage, car les 200 premières pages sont captivantes, replaçant bien les personnages dans le contexte d’époque, les jeux de guerre froide, le terrorisme à prétexte palestinien, la trahison des clercs qui, par lâcheté, hurlent avec les loups, l’explication universelle par un marxisme dogmatique revu et simplifié par Trotski et Mao, la haine de classe des petit-bourgeois qui veulent devenir de grands bourgeois à la place des grands bourgeois (ce qu’ils feront sous Mitterrand), la haine de génération envers les vieux cons, encouragée par Sartre de plus en plus sénile à mesure des années 1970. L’extrémisme de gauche a secrété de lui-même un extrémisme de droite, moins dogmatique et plus romantique, habité de la fureur de vivre des enfants du baby-boom, trop nombreux et avides d’exister dans une société coincée par la petite vertu des années de guerre mondiale et de reconstruction. L’auteur note de René « sa bohème et sa nature profondément libertaire » p.62.

Gauchiste, ne te casse pas la tête, on s’en charge ! était le slogan minoritaire de ces années de guerre civile en faculté. L’engeance du progressisme bourgeois, qui allait donner le bobo dans sa crédule bêtise et son narcissisme de nanti, était la mode à combattre. Sans avoir été de ce bord, je le comprends dans son époque. La pression médiatique des quotidiens contaminés tels l’ImMonde, le Nouveau snObs, l’Aberration, le Mâtin des paris et autres LèchePress (titres parodiques inventés ces années-là) était telle qu’elle suscitait son antidote, par simple santé mentale. Dès qu’on voulait penser par soi-même, il fallait quitter la horde, lire autre chose que le Petit livre rouge ou Das Kapital, analyser autrement que par les structures marxistes faites de rapports schématiques de domination.

Néné et ses copains ne s’embarrassaient pas d’intellectualisme ni de théorie ; ils aimaient la France, vieux pays du sacre de Reims, et n’aimaient pas ces idées immigrées de la philosophie allemande. Ils baisaient comme les gauchistes – mais surtout les filles, pas les garçons comme leurs adversaires, encore moins les enfants ; ils faisaient le coup de poing comme eux – mais avec plus de conviction et trop souvent à deux contre dix ; ils étaient surtout moins lourdement « sérieux », nettement plus potaches. Au point d’aller fesser JJSS (Jean-Jacques Servan-Schreiber lui-même !) en pleine conférence devant les bons bourgeois d’Angers.

Faute de vouloir se caser avec emploi, épouse et gosses, nombre de ces rebelles sans cause se sont engagés. Pour René, ce fut dans les parachutistes, au 9ème RCP où il deviendra caporal-chef. Mais toute hiérarchie lui pèse, les putes lui manquent et les fringues militaires ne valent pas les costumes sur mesure de son tailleur Cohen, ni les pompes Weston sans lesquelles il se sent en tongs. Après les paras, ce sera l’engagement au Liban, côté phalanges chrétiennes contre les « islamo-progressistes » financés par l’URSS, puis au Bénin avec Bob Denard pour un putsch manqué à cause du manque d’envergure stratégique dudit Denard – qui laisse sur le tarmac une caisse emplie d’archives, contenant les noms et photos des papiers d’identité de tout le commando ! Le portrait du mercenaire, page 167, vaut son pesant de francs 1980.

Ce n’est que page 179 qu’on assassine Henri Curiel, et page 185 Pierre Goldman. Sur ordre du Service d’action civique (SAC) mais pour le compte d’autres commanditaires : Poniatowski ? le SDECE ? les services secrets sud-africains ? Gladio ou la CIA ? On mourrait sec dans la France giscardienne : Jean de Broglie, Robert Boulin, Jean-Antoine Tramoni… Curiel et Goldman ont été pris dans cette mixture inextricable de paranoïa barbouzarde et de liaisons internationalistes-progressistes manipulées par les grands de la guerre froide. Rien de personnel, rien que le nettoyage d’agents de la subversion. Est-ce réalité, est-ce vantardise ? peu importe, au fond. Ce qui compte est le roman d’aventure de ces années, l’amoralité de cette génération qui a explosé en 68, la vie accomplie avant trente ans, comme Achille, Alexandre ou Jésus…

René de Says a encore arnaqué des Chinois des Triades, fait la bringue avec l’ex-Waffen SS Christian de La Mazière, témoigné dans Le chagrin et la pitié de Max Ophüls, mais le cœur n’y était plus. Difficile de rester un flambeur marginal épris de la patrie et des filles, une fois passée la vigueur exceptionnelle de la jeunesse. René l’aristo à demi italien reste un clochard céleste qui a vécu mille vies, mais a toujours été hanté par le néant. Sa fin, à 61 ans, est dérisoire : Néné le Camelot est mort d’une tranche de gigot, en fausse-route à Fontenay.

Si ce livre n’est ni « une bombe », ni la révélation « de l’homme qui tua Pierre Goldman et Henri Curiel », il est surtout le roman politique d’une époque, de l’autre côté de la mode. Ce qui est rare, d’autant plus passionnant.

Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français, avril 2015, éditions La manufacture de livres, 314 pages, €19.90

Éditions La manufacture de livres – attachée de presse Guilaine Depis – 06.84.36.31.85 guilaine_depis@yahoo.com

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Santiago de Cuba

« J’irai à Santiago ! » chantait Lorca la garce dans son Chant Nègre. Eh bien nous y sommes. « Ceinture chaude et goutte de bois », la ville est la deuxième de Cuba avec près de 450 000 habitants, fondée en 1514 toujours par le même Diego Velasquez. Mais son emplacement actuel ne date « que » de 1522, nuance ! Les guides se délectent de ces petits détails dont au fond tout le monde se fout. Par contre, ils ne disent rien de ce qui importe à l’histoire.

La colonisation française depuis Haïti avait introduit les idées des Lumières ; les Catalans venus à Santiago avaient introduits leurs habitudes maçonniques. C’est ainsi que débute une révolution, la première, celle qui libérera de l’Espagne fin 19ème. La ville entend l’appel de Carlos Manuel de Cespedès en 1868 ; la « petite guerre » débute à Santiago le 25 août 1879 ; et c’est encore dans la baie de Santiago que l’amiral espagnol Pascual Cervera est battu par l’escadre américaine le 3 juillet 1898. Fidel Castro tiendra à entrer dans Santiago libérée – avant d’aller à La Havane comme on va au bordel. Il tenait la capitale pour la maison de tolérance des Amériques et préférait le charme conservateur et « l’authentique populaire » de la vie de province.

Fidel Castro

Bref, nous débarquons au Parque Cespédès, la place centrale de Santiago, ancienne Place d’Armes. Sergio nous montre du doigt la cathédrale de Notre Dame de l’Ascension, en face l’Hôtel de Ville construit en 1855, sur la droite la Casa Velasquez demeure de Diego, premier gouverneur de Cuba, lui faisant face l’hôtel Casa Granda, évoqué dans le roman de Graham Greene, Notre agent à La Havane (1958).

parque cespedes santiago

La façade de la Casa Velasquez a un balcon de bois et des jalousies de bois ajouré. La demeure, construite dès 1516, est désormais un musée où l’on a regroupé du mobilier de diverses époques mis en scène dans des « ambiances ». Nous parcourons ainsi au frais (l’air passe entre le bois ajouré sur la rue et le patio ouvert de l’intérieur) des chambres, des salons, des bureaux, des salles à manger, des boudoirs… Les rues sont bruyantes, plus qu’à l’époque coloniale sans doute, à cause des klaxons et des pétarades des deux roues. Les jalousies, héritées des mauresques, permettent de voir sans être vu, de tamiser le soleil et de faire circuler la brise.

Côté patio, des moucharabiehs aux larges alvéoles de cèdre laissent passer air et lumière tombant du puits. Les plafonds sont décorés de bois précieux découpé. Y pendent des lustres à breloques de style français. Les lourds meubles espagnols de bois sombre comprennent des tiroirs « secrets » encastrés dans les moulures. L’estrado, un large socle de bois, servait de lit la nuit et de table le jour. La vaisselle est de la poterie d’Espagne, bien décorée mais plutôt épaisse, quelques biscuits louisquatorziens délicats, le tout voisinant avec des vases en verre fragile de Venise. Le musée est intéressant et beau à voir, même s’il est éclectique.

Dommage que l’on ne puisse effectuer la visite seul, errer dans les salles aux fantômes encore présents entre les meubles. La guide a un français médiocre et nous sommes surveillés par trois ou quatre matrones, gardiennes de salles comme elles auraient pu être gardiennes de camps. Elles sont le même corps massif et le même menton obtus. Le pourboire est obligatoire, façon de créer des emplois sans les payer en pays « socialiste » -qui se fait pourtant gloire de sa « morale » politique.

caserne de la moncada santiago

Le bus nous conduit ensuite au rythme de la circulation et des encombrements dans divers quartiers de la ville. Ils sont plus ou moins commerçants, plus ou moins pauvres. Mais le but du périple est de nous conduire à la fameuse « caserne Moncada ». Le bâtiment date des années 30 dans le style militaire. Il n’aurait aucun intérêt si Fidel Castro et ses partisans n’avaient tenté de s’emparer d’armes dans la deuxième garnison de Cuba, en plein carnaval, le 26 juillet 1953. Ce fut un échec, certains parlent même d’un désastre : huit tués sur une centaine d’hommes, cinquante-cinq faits prisonniers, torturés puis exécutés, Castro en fuite pris une semaine plus tard, jugé et exilé à l’île de la Jeunesse. Les armes convoitées avaient été déplacée dans un autre bâtiment en raison du carnaval. L’assaut de la Moncada a la même insignifiance stratégique mais le même impact symbolique que la prise de la Bastille en 1789. Dans le bâtiment où l’assaut a été donné est installé un musée « révolutionnaire ». Les trous de balle sur le béton de la façade peinte en jaune criard ont été soigneusement laissés tels quels.

L’ensemble des bâtiments abrite aujourd’hui des écoles. Sur l’immense stade à l’herbe pelée, ancien champ de manœuvre des militaires, une tripotée de garçons d’une dizaine d’année s’essaient au ballon. Comme je descends le premier du bus, une dizaine d’entre eux viennent me serrer la main et poser pour la photo en prenant des attitudes machos qui mettent en valeur leurs muscles naissants. Le culte de la virilité est enseigné dès l’école révolutionnaire : nos féministes gauchistes en sont-elles conscientes ? Je les trouve pleins de vitalité et touchants, ces gamins. Un jeune Noir de dix ans, bien bâti déjà, veut me serrer la main en premier ; suit un teint clair coiffé au bol, mignon à sa maman ; puis un autre au joli sourire. Cette jeunesse fraîche et joyeuse est le produit réussi de Cuba plus que de la révolution.

gamin de cuba

Car c’est l’inverse que veut nous enseigner le musée, tout à la gloire de la volonté idéologique plus qu’à la valeur militaire ou à l’efficacité productrice. On a eu beau accumuler les fusils et les mitrailleuses en vitrine, pour impressionner les naïfs, le visiteur voit bien que les convictions et le marketing égalitaire l’ont emporté sur l’initiative et la force des armes.

Nous sommes accompagnés d’un guide local qui nous explique en espagnol tout ce qu’il est politiquement correct d’avoir vu, avec des résumés pédagogiques que nous sommes sommés d’apprendre, s’il vous plaît. Sergio traduit et édulcore un peu. Mais je comprends l’intégralité du discours du jeune homme, manifestement militant zélé. Il aurait aimé en être, de cette attaque de la Moncada ! Hélas, il n’était même pas né. Il en rajoute donc pour édifier le peuple, l’œil brillant, le corps tendu, presque au garde à vous quand Sergio traduit la geste immortelle. Un tel enthousiasme durera-t-il ?

che guevara sur un mur

Pour faire horreur en poussant l’adversaire vers l’animalité barbare, ou pour glorifier son propre combat en exaltant christiquement ses martyrs, une salle entière détaille avec complaisance les diverses tortures imaginées par « la réaction ». Comme tout cela est édifiant ! Le plus niais réside peut-être dans les photos de propagande des dernières salles. Le trait en est lourd, appuyé, comme si la compréhension devait pénétrer le crâne obtus de paysans indécrottables : un enfant noir brandit une pancarte où il a inscrit « merci de m’avoir appris à lire » ; un bébé nu regarde une colombe à ses pieds sur fond de drapeau cubain. Puis nous avons la série édifiante : Fidel cause aux paysans ; Fidel cause avec les grands de ce monde ; Fidel à la plage ; Fidel père du peuple… Et pourtant, le Fidel haïssait la famille, lui le bâtard – et ses propres enfants en savent quelque chose. Seules deux photos présentent le beau visage lumineux d’Elian Gonzales, le gamin de 6 ans qui voulait retrouver son père après le naufrage du bateau qui l’emmenait en Floride avec sa mère, dont l’une à sa descente de l’avion « impérialiste » de retour à Cuba.

fidel castro pre ado 1940 santiago

Symbole ? Lorsque nous ressortons, sous le soleil fort, le stade a été déserté par tous les enfants. Le bus nous fait passer par la place Tien An Men locale, cette place immense où 150 000 cubains peuvent entendre un discours mobilisateur. Il s’agit – bien sûr – de la Place « de la Révolution », déserte à cette heure. Seul Antonio Maceo veille depuis son cheval de bronze cabré du monument, une machette à la ceinture.

antonio maceo statue

Les 23 tiges d’acier de huit mètres de haut qui se dressent vers le ciel autour de lui comme un défi à un quelconque débarquement extraterrestre font « référence » (?) à la protestation de Baragua initiée le 23 mars 1878 contre le pacte signé avec l’Espagne. Selon Sergio elles figureraient des lames de machettes, l’arme par excellence du macho, armes de la révolte – des esclaves au castrisme.

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Vote obligatoire et socialisme autoritaire

On connaissait le socialisme des imbéciles, on sait l’échec du socialisme « réel », on croyait arrivé le normal-socialisme, on déplorait la moraline socialiste, on se moquait facilement de la gauche bobo, on savait pourtant que la gauche avait lâché le peuple, on comparait la régression socialiste en Chine et en France, on remettait en perspective dans l’histoire le social-individualisme, on pointait clairement l’ignorance socialiste du droit, on remarquait que la gauche morale se raccrochait aux branches – mais on avait oublié le socialisme autoritaire !

Car le socialisme à la française déteste la liberté.

Laisser aux gens le droit ou – pire ! – la « possibilité » de faire comme bon leur semble est inadmissible pour les missionnaires de la Vérité révélée du Progrès en marche vers l’Égalité pure et parfaite de l’Avenir radieux. Ne riez pas, telle est la croyance des socialistes, une véritable religion si vous creusez un peu.

Ainsi à la Mairie de Paris où l’ineffable Christophe Girard sous la houlette Hidalgo force les noms de rues politiquement corrects – par seule croyance idéologique – dans l’ignorance de la réalité des gens et de l’histoire.

Ainsi chez Renault : l’État entreprend de monter sa participation pour « forcer » (démocratiquement…) les actionnaires à consentir au droit de vote double pour ceux qui restent 2 ans. Y aurait-il en socialisme de « plus égaux » que les autres ?

Ainsi avec la loi sur le Renseignement où, sous prétexte de « terrorisme » (sur lequel tout le monde est d’accord), on va offrir la possibilité aux fonctionnaires de capter les informations de tout le monde, en tous lieux, pour toutes raisons de soupçons – et cela sans le contrôle du pouvoir judiciaire. Seuls des fonctionnaires « contrôleront » les fonctionnaires ! La dérive en « police politique » sera aisée – même si (pour l’instant) nous ne créditons pas ce gouvernement d’y viser. Mais est-ce prudent de laisser une grenade dégoupillée dans les mains de n’importe qui ? Surtout dans le futur.

Mais ne voilà-t-il pas surtout que, sur ordre de l’Olympe socialiste (qui vit aux Champs-Élysées pour ceux qui connaissent encore un peu ce grec que Belkacem veut éradiquer), Claude Bartolone vient de pondre un rapport (vite sorti et pensé légèrement) pour forcer les Français à aller voter à chaque élection ?

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Votez sous peine d’amende !

Le « vote obligatoire » serait-il la panacée aux inepties de doctrine, au ministères du discours opposés aux ministères de gouvernement, aux lâchetés politiques, aux démissions de l’Éducation nationale confite en syndicats « réactionnaires » de gauche pour qui il ne faut surtout RIEN changer, aux mensonges les yeux dans les yeux des électeurs, à la médiocrité des candidats aux élections… On croit rêver : la fraternité socialiste « réalisée » serait décrétée d’État par l’usage d’un « droit » dont on ferait une obligation légale par la contrainte de la force publique. Comme sous feu le maréchal Staline.

En démocratie, la liberté prime l’État. Si c’est l’inverse, nous sommes dans un État totalitaire, absolument pas en démocratie, se décrétât-elle « populaire ». Le rêve du socialisme est le vieux rêve léniniste (qui n’était pas marxiste, l’ayant tordu à sa sauce activiste) : que tout fonctionne « à la manière de la Poste », du haut en bas, jugulaire-jugulaire. Un vrai fantasme administratif de fils d’ouvrier agricole autoritaire, formé aux épures matheuses niveau basique.

La Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789, grand mythe fondateur de la gauche croit-on, proclame pourtant clairement en son article 2 : « Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. » Ou encore, en son article 5 : « La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. » Conçoit-on que « le vote » soit une nuisance à la Société s’il n’est pas exercé ? Il n’est pas écrit que tous les citoyens ont l’obligation, ni même le devoir, mais que « Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants » (article 6). Vous avez bien lu « droit » ! Rien de plus. Rien de l’obligation soviétique d’aller voter, par exemple…

C’était l’exigence des Lumières de convaincre les gens par la Raison. Ce devoir est bien mal rempli par un parti qui se proclame « de gauche » sans le prouver, qui promet monts et merveilles mais gouverne comme la droite précédente, qui se veut « normal » c’est-à-dire aussi mou et paresseux que sous Chirac, le charme personnel en moins mais le mensonge sur les « promesses » en pire. Le socialisme ne parvient pas à convaincre ? Changez de socialisme ! Les autres peuples européens l’ont fait et s’en portent très bien.

Non, en France on veut plutôt changer le peuple. Le socialiste ne se remet jamais en question, vieux tropisme catholique-romain mâtiné de machisme latin qui veut que le plus sage et le plus avisé soit le plus vieux et le plus puissant – comme si nous étions encore dans un groupe de singes. Or « la démocratie » implique la participation. Et l’on ne fait pas « participer » le peuple simplement en lui demandant d’approuver, ni en le forçant à élire les candidats socialistes.

Mais ni la religion d’État (ce laïcard-socialisme issu tout droit du catholicisme social), ni l’éducation « nationale » du tous-pareils notés sur vingt, ne préparent le peuple à participer, faute de savoir s’exprimer autrement qu’en gueulant avec 300 mots ou en cassant lors des manifs et, pour les plus évolués, en boudant lors de « grèves » aussi interminables que floues. Quand on n’apprend pas à développer cet élément de base des droits de l’Homme qu’est « l’expression » (sans laquelle le « droit d’expression » se résume à des coups, des borborygmes ou des balles de kalachnikov), comment oser exiger des citoyens qu’ils viennent « participer » ?

Plutôt que de rendre le vote obligatoire, proposez de rendre l’expression orale et écrite obligatoire dans les écoles, Monsieur le président de l’Assemblée nationale !

Ouvrez les débats citoyens, les référendums d’initiative populaire, abaissez le droit de vote à 16 ans avec éducation au droit à l’école, forcez au non-cumul des mandats pour que les élus soient vraiment au service des électeurs, développez le contrôle des élus par les citoyens.

C’est ce que demandaient Los Indignados en Espagne : « Ce que nous réclamons, c’est que le Gouvernement établisse des mécanismes pour que les gens puissent contrôler ce que font les hommes politiques. Actuellement, en dehors du vote, il n’y a pas de moyen de le faire et les élus ont carte blanche toute la durée de leur mandat. »

C’est aussi, plus simplement, ce que préconise Pierre Rosanvallon dans un livre de 2008 déjà, ancien syndicaliste de gauche proche du socialisme. Mais c’est probablement trop fort pour Monsieur Bartolone, qui n’a peut-être jamais eu le temps de le lire, ni de le penser par lui-même.

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Certes, des arguments sensés existent, et le vote obligatoire est pratiqué sous des régimes tels que la Belgique, la Grèce, le Costa Rica, le Brésil et la Turquie… mais constate-t-on que la politique se porte mieux dans ces pays ?… Au contraire, l’Australie et les Pays-Bas sont revenus sur une telle obligation : cela ne voudrait-il rien dire ? Un socialiste français se croit-il plus intelligent ou plus avisé que les autres ? Ou se défausse-t-il de ses carences sur le commode bouc émissaire de l’abstention – sans s’interroger sur son pourquoi ?

Disons-le tout net : le vote obligatoire n’est pas démocratique. C’est la subversion d’un droit en contrainte. C’est le recul de la liberté au profit de quelques-uns, ceux qui se croient investis d’une mission de sauver les électeurs malgré eux, les considérant comme des immatures, ouvriers, infantiles. Ce sont en effet parmi ces catégories que l’on trouve le plus d’abstention, dit-on.

Il s’agit donc bien d’éducation et de formation, d’intérêt pour les candidats, de conviction que son vote peut influer sur le cours des choses : pas de paresse ni de refus d’être un citoyen. D’ailleurs, l’abstention est-elle grande aux élections présidentielles ou au municipales ? Non, bien sûr, parce que les électeurs voient directement leur intérêt personnel direct dans de telles élections. À l’inverse des dernières « départementales » où personne ne savait plus à quoi va servir un département, censé disparaître en 2021 selon Valls – quand même Premier ministre. Il s’agit donc de séduire, pas de punir ! Et de proposer des urnes désirables – où les promesses se réalisent ou ne sont pas proférées à la légère.

urne seins nus

Si la proposition de loi est votée par une Assemblée à la botte, l’inévitable va se produire :

  • la « résistance » d’une grande partie de la population qui préférera payer l’amende (à condition qu’il y ait assez de flics pour les y forcer) – se défaussant par l’argent du devoir civique (bel exemple de « socialisme » !)
  • le « tant pis pour vous ! » d’une autre partie de la population qui fera exprès de voter populiste ou extrémiste – ou qui systématiquement va sortir les sortants
  • la manifestation plus grande qu’auparavant du vote blanc (enveloppe vide ou papier vierge) ou du vote nul (injures gribouillées sur le bulletin du candidat) – en ce cas : pourra-t-on encore « ignorer » le vote blanc ?

Il faudrait la voir la tête du Bartolone lorsqu’il se verra « élu » par seulement 13 ou 15% des électeurs inscrits… Son « mandat » sera-t-il légitime ? Pourra-t-il toujours prétendre agir pour le bien de tous, si ces tous se réduisent à presque rien ? Il y a décidément de vraies têtes de linotte dans le socialisme à la française. Et un vieux tropisme autoritaire qui ferait bien préférer l’original à la copie.

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Sexe, rhum et cochon de Cuba

À l’arrivée au stade, une voiture de location recueille trois Italiens d’âge mûr, dont les adolescents en vélo qui baguenaudent alentour nous disent qu’ils viennent de se faire une ou deux putes. Cela les faite plutôt rire, ces ados ; ils n’ont pas l’austérité protestante de nos contrées coincées où baiser pour de l’argent est le péché absolu. Ils aiment l’amour, le faire, le voir et, si la femme se fait payer en plus, c’est tout bénéfice. Mais Françoise (qui ne comprend pas l’espagnol) réagit aux quelques bribes qu’elle perçoit de la traduction raccourcie de Philippe et elle se lance tel Don Quichotte contre les moulins. « Quoi ! salauds, salopo » (néologisme inventé pour la circonstance car Françoise ne parle pas plus italien qu’espagnol), « vous, pas honte ? baiser comme ça ? baisar ! » Nous rigolons ouvertement de cette morale militante (en langage « petit nègre » d’un air supérieur foutrement colon !), de ce féminisme décalé, de cette clownerie de gauche bobo. Entre adultes consentants, l’amour, même vénal, est une affaire de contrat, pas de morale publique. Mais allez faire comprendre cela à une fonctionnaire d’État socialiste en pleine psychanalyse !

fille bien roulee cuba

Le bus nous reconduit à l’hôtel en passant dans les vieux quartiers où nous revoyons une fois de plus les filles jeunes, bien moulées dans leurs boléros colorés, et les gosses caramels qui se sont mis à l’aise pour jouer après l’école. Toni nous quitte pour rejoindre sa belle, à qui il a fait en passant signe qu’il allait lui téléphoner sous peu. Encore un que l’amour va tenir occupé ce soir. Françoise, dans cette ambiance si sensuelle, se sentirait-elle frustrée ?

Si les adultes connaissent des sacrifices, la Perle des Antilles (petit nom de Cuba) semble bien être le paradis des enfants. Bien nourris, convenablement soignés, éduqués, ils vont sans guère de contraintes, ni vestimentaires, ni du qu’en-dira-t-on. Ils sont presque tout le jour les pieds nus et jouent sans chemise avec leurs frères et leurs copains. Dans cette atmosphère, même l’école intéresse leur curiosité. Ce n’est que l’âge venant qu’ils se font embrigader et vêtir au-delà du minimum. Dès 14 ans, nombre d’entre eux travaillent, surtout dans les campagnes. Même si cela leur donne une autonomie bienvenue à cet âge d’affirmation, et l’impression d’être utiles, le travail est quand même une contrainte. On les sent curieux de connaître le monde extérieur et la modernité, qui ne sont pas le diable de la propagande télévisée officielle, ils le sentent bien. Cette curiosité vivante, on la sent peu chez les adultes, plus méfiants, plus endoctrinés, moins formés peut-être – ou seulement résignés.

ecoliers torse nu cuba

Le rendez-vous est à 19h au bar pour un daiquiri fait de rhum (5cl), de jus de citron vert (1/2) et de glace pilée. On peut raffiner en ajoutant deux boules de glace au citron pour le moelleux de la crème. Certain ajoutent un trait de marasquin. Nous goûtons aussi le mojito qui est fait autrement. Prenez du rhum, toujours la même dose standard, 5cl, 1 trait de sucre de canne liquide le jus d’1/2 citron vert, un brin de menthe à écraser contre le verre, 25cl d’eau gazeuse et quelques glaçons. C’est meilleur. Je préfère le mojito au daiquiri, mais cela dépend de la température extérieure ! En revanche, je n’aime pas trop le cuba libre, 5cl de rhum et 25cl de cola avec glaçons : trop sucré pour moi.

daikiri de cuba mojito de cuba

Nous partons vers 20h pour le Rancho Toa, un restaurant chic à quelques kilomètres de la ville. La rivière Toa a le plus haut débit de Cuba, serine Sergio dans son micro. Nous sommes seuls en « salle » ; je mets ce mot entre guillemets car, sauf sur un côté, les murs n’existent pas. La nature est là, les arbres, les plantes, immédiats, température oblige. Et les moustiques s’en donnent à trompe joie. Nous sommes placés à la table principale pour les groupes, faite de planches brutes. Nous sommes assis sur des bancs de rondins à dossier. Tout cela est révolutionnaire et cow-boy à la fois, ce mélange constant de socialisme et d’Amérique qui fait la contradiction cubaine. Nous est servie une soupe épaisse de porc aux bananes, en calebasse. Puis le cochon lui-même, grillé à la broche, un long bâton enfilé de la barbe jusqu’au cul – ce qui a donné le mot « barbecue » qui vient des boucaniers. La viande est accompagnée de riz (importé du Vietnam car Cuba n’en produit pas assez pour l’avidité de ses habitants), de beignets de bananes plantains et de salade de tomates et laitue. Chacun va se servir à l’étal du cuisinier, un Noir gras qui, en bon spécialiste culinaire, connaît un peu de français. Le cochon, jeune, est tendre et goûteux (je ne parle pas du cuisinier mais de la bête embrochée !). C’est un met de luxe que nous avons là pour les normes cubaines ! Pas de dessert, invention trop occidentale, mais un café parfumé local.

Malgré la joie de cette nourriture bien choisie et bien préparée, toute conversation a été gâchée par les sempiternels musiciens qui viennent vous assourdir jusque dans votre assiette. Ils sont sept, jouent des airs « urbains » archiconnus qui deviennent des scies à touristes comme « Guantanamera » et « Siempre comandante, Che Guevara ». Les neufs dixièmes des touristes sont assez idiots pour être béatement heureux des rythmes en scie à leurs oreilles. Cela les empêche de penser. Moi, je m’emmerde. Les neuf dixièmes des touristes sont ravis qu’on vienne les tirer de la table pour se trémousser (peut-on appeler ça danser, sans rien connaître des rythmes ni des pas locaux ?). Moi, ça me gonfle. La gaieté factice n’a jamais été mon fort. Je prise plus la conversation des esprits à table que la danse du ventre. Et la chasse aux dollars continue. Les musiciens nous ennuient, mais il est « de bon ton » de les rémunérer. Les dix dollars chacun de la cagnotte créée hier soir pour régler pourboires et boissons collectives sont presque bouffés. Il s’agit ici de chasser le dollar où qu’il se trouve. Le touriste est un citron qui doit être pressé sous des airs avenants. On le prend par le gosier, par le sentiment, par la bienséance ou par la queue, peu importe. Les capitalistes doivent payer pour exister, n’est-ce pas dans la propagande ?

cochon de cuba

Nous rentrons vers 22h. Se déchaîne encore à l’hôtel l’animation des danseurs et danseuses salariés. Mais le vent est resté fort ce soir, et les mâles qui se trémoussent ont cette fois enfilé le tee-shirt qu’ils avaient quitté les soirs précédents pour s’exhiber devant les spectateurs dans une parodie de Loft Story showisée à l’américaine. Une vingtaine d’Américains justement, avachis, contemplent la viande très moussante qui se fait mousser sous leurs yeux. Ils paraissent abrutis et je ne sais si c’est l’effet du rhum traîtreusement avalé dans des cocktails sans force apparente ou si c’est l’effet hypnotique de la sono bien trop forte. Je ne les plains pas, chacun prend son plaisir où il le trouve. Mais j’avoue que ce plaisir à l’américaine n’est pas de ceux qui me sont bienvenus.

Quand la musique se tait, quelque part dans la soirée, on entend crisser les palmes et déferler les vagues. À mes oreilles, c’est quand même autre chose !

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Café et chocolat, économie cubaine

Le bus nous conduit chez une femme qui nous sert du café de sa production et du chocolat planté et récolté par elle-même. La particularité du café local est que les grains sont torréfiés mélangés à du sucre. Le procédé a été introduit par les Français lorsqu’ils se sont installés dans la région en provenance d’Haïti. En caramélisant, le sucre adoucit l’amertume du grain et donne un breuvage étrange, parfumé comme ces cafés du nord de la France longuement passés.

Le chocolat est une cosse dans laquelle s’entassent les fèves gélatineuses dont l’enveloppe, un peu acidulée, a le goût du litchi. Une fois ouverte la cosse, on laisse fermenter les fèves dans leur enveloppe quelques jours, puis on les sèche au soleil. Une fois grillées, on les moud et cela donne de la pâte à 100%. Le pot de pâte que l’on nous montre sent très fort le chocolat. On ajoute un peu de beurre de cacao pour former des boules qui seront à râper pour faire la boisson, ou des plaques au moule qui seront à croquer. Nous goûtons de tout cela mais personne ne se décide à en faire emplette, au grand dam de la femme. Café comme chocolat sont plutôt bruts ; nous avons l’habitude de produits plus raffinés. Si Cuba ne produit que des matières brutes, comment voulez-vous qu’il les vendent dans le reste du monde ?

gavroches torse nu cuba

En revenant vers la ville, nous remarquons de nombreux adultes, jeunes et gamins, torse nu sous le temps gris, moins vêtus qu’en plein soleil. De jeunes garçons jouent au ballon sur les terrains boueux pieds nus et en seuls shorts sous la pluie. Philippe me fait remarquer qu’à l’inverse d’hier, la population d’ici comprend plus de gens au teint clair. Peut-être est-ce l’effet des villes ? Les Espagnols de la conquête s’étaient rassemblés dans les villes dès l’arrivée de Diego Velasquez en 1510, les esclaves Noirs importés ensuite étaient répartis à la campagne, dans les plantations de l’intérieur. Les Français, une fois quitté Haïti, ont fait de même.

Nous notons encore ces slogans vides, agaçants d’activisme stérile, sur les murs. Ils sont entretenus par les brigades d’activistes des CDR, ces Comités de Défense de la Révolution : « combat et vigilance », « justice sociale », « tous derrière le 26 » – ce fameux jour de juillet où Castro et ses partisans ont attaqué la caserne de la Moncada. Malgré l’échec de cette tentative, et la mise en prison de Castro, cette date marque le début symbolique du soulèvement.

slogans cuba

Le long de la mer, où la jetée est bordée d’immeubles de béton carrés et lépreux – de style parfaitement « socialiste », identique à Moscou comme à Douchanbé – se tient un marché « libre ». Supprimé en 1986 pour incompatibilité avec « le socialisme » le marché libre a été rétabli après 1991 lorsque « le socialisme » a fait faillite à l’est et que même la Chine s’est ouverte au pragmatisme. Castro s’est vu obligé de mettre du Coca dans son rhum. Quelques kilos de tomates minuscules voisinent avec des oranges un peu sèches. Tout cela est « bio », sans engrais car il n’y en a pas, mais n’a pas l’air de faire saliver les bourgeoises de gauche du groupe (tendance « caviar ») qui préfèrent le bio cher et calibré aux productions biologiques réelles de la nature. Il y a du monde au marché libre en ce lundi soir. Le rationnement des produits de base a toujours cours à Cuba. Chaque matin nous voyons la queue devant la boulangerie où chacun vient retirer avec ses tickets la ration de pain de la famille.

Les mauvaises langues accusent le blocus américain, bouc émissaire facile. Si le blocus a sa part, incontestable, de la pénurie endémique à Cuba, il n’est pas la raison de la faillite du système ! D’ailleurs, depuis 2000, 80 000 barils de pétrole sont importés du Venezuela, payables en biens ou en services – comme quoi le blocus américain n’est pas un blocus « mondial » ! La Révolution a tout de même (en 55 ans !) largement eu le temps de trouver des alternatives aux échanges avec les États-Unis. Encore faut-il des produits attrayants sur le marché mondial pour échanger. La monoculture du sucre, et l’activisme à la Mao qui a poussé les récoltes au détriment de toutes autres productions ou industries, a enfoncé Cuba dans la dépendance tiers-mondiste au lieu de l’en sortir.

cuba bandera

Fidel Castro se méfiait des villes ; elles étaient pour lui des centres de vices. Il a donc perpétré volontairement un système de type « colonial » où l’île ne fournit que des matières premières et des denrées agricoles (sucre, tabac, café, bananes) aux pays industrialisés qui lui vendent des produits usinés et finis… Il a préféré s’appuyer sur les paysans comme l’Instituteur chinois, et croire que la réforme agraire allait régler tous les maux du pays. Le paysan allait régénérer moralement la société avec ses valeurs terriennes (n’est-ce pas, maréchal ?). Le vieux fond catholique des Castro – élevés chez les Jésuites – se rapproche étrangement de la « révolution nationale » entreprise sous Franco et Pétain…

Échec : la nature ne se décrète pas, pas plus celle des plantes que celle des hommes. Éduquer pour faire des paysans, c’est gaspiller l’éducation. Se cantonner à l’agriculture, c’est ne pas vouloir s’élever dans la technologie et se soumettre au climat – notamment aux ouragans, très courants aux Caraïbes. S’enfermer dans la monoculture, c’est se mettre à merci des prix mondiaux comme des changements de mode (la sucrette, à base d’amidon de maïs, remplace le sucre de canne pour raison d’obésité). En bref la révolution dégénère en réaction lorsque le leader maximo ne veut pas lâcher le pouvoir pour le remettre « au peuple » dont il se réclame. Naît alors, à Cuba comme hier à Moscou, un « socialisme réel » qui ne renvoie pas dans l’utopie des croyances mais impose ici et maintenant : son inefficacité légendaire, sa morale antiéconomique et sa bureaucratie gaspilleuse. L’anecdote soviétique bien connue s’applique ici comme ailleurs : « le socialisme est instauré au Sahara ? – bientôt il y aura des tickets de sable ».

Après 55 ans, le rationnement n’est plus justifié par la « juste » répartition de la pénurie. Il s’agit d’autre chose, de l’institutionnalisation d’un contrôle étroit de la population, avec cette arrière-idée morale qu’il ne faut rien laisser faire afin de tout contrôler, que seul l’État et ses fonctionnaires (contrôlés par le parti unique) savent mieux que les individus ce qui est bon pour chacun – car chacun ne doit rien être de plus qu’un rouage du collectif – dont la reine est Castro, comme chez les fourmis.

Seule la croissance peut apporter le progrès, pas uniquement le progrès de la technique et de la consommation mais aussi le progrès social et même le progrès de l’esprit, en dégageant du temps pour se cultiver. La croissance augmente la richesse globale du pays et élève le niveau de vie. Elle accroît la rentrée des taxes et la possibilité des investissements publics comme de la redistribution sociale par l’État. Mais, pour que la croissance soit, il ne suffit pas d’assurer l’éducation primaire et le réseau sanitaire – il faut aussi favoriser l’initiative, encourager l’entreprise (c’est-à-dire la prise individuelle de risques) et s’ouvrir sur le monde. Rien n’empêche que l’État soit fort, ni qu’il réglemente ou redistribue par l’impôt; rien n’empêche qu’on stigmatise la « croissance pour la croissance » en tempérant les appétits et l’obsession du rendement – mais cela doit être mesuré à l’intérêt général de la population et non à quelques principes dogmatiques ou quelques privilégiés de caste ! La morale n’a pas intérêt à oublier l’économie, même si l’économie ne peut pas être l’absolu des sociétés.

macho 13 ans cuba

Ces enfants vigoureux, ces garçons solides et ces filles bien faites, ne doivent pas être réduits par l’étatisme à la condition de paysans ou de prostitué(e)s. Ils méritent mieux. Bien conduite, avec une transition comme la Chine l’expérimente, l’ouverture de Cuba ne conduirait pas à l’américanisation immédiate, grande crainte du pouvoir.

Mais on peut être sûr que – si rien n’est fait – toute contestation du pouvoir actuel conduira immédiatement et absolument à l’américanisation, faute d’alternative. Les gens d’ici, dès qu’ils peuvent  votent déjà avec leurs rames en s’enfuyant sur des radeaux de fortune pour gagner la Floride, pourtant « enfer capitaliste »… L’île de Cuba redeviendra ce bordel de l’Amérique, ce paradis de l’alcool, du jeu et du plaisir entre les mains des mafieux qu’il était sous Batista. Je ne le souhaite vraiment pas, mais rien de pire que les vieux cons qui ne veulent pas décrocher ! (Voyez Le Pen…)

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Premiers tours de roues en bus à Cuba

Nous nous arrêtons brièvement dans un hôtel pour « prendre le pique-nique ». Nous le consommerons plus tard, lorsque l’heure (locale) sera venue – très tard ! En attendant, nous nous baladons un peu dans le parc. Le site est à l’écart de la ville. Un monument à la lutte révolutionnaire est instauré au sommet de la colline. Ce n’est pas la lutte de Fidel Castro mais, bien avant, celle contre les Espagnols, fin 19ème siècle. C’est un but de promenade pour les enfants et les adolescents de l’endroit. Cela leur permet aussi de rôder autour de l’hôtel aux étrangers et de grappiller des yeux quelques nouveautés ou, de la main, quelques dollars. Les très jeunes filles, poitrine en avant, draguent ouvertement l’étranger. Bien que j’accompagne Françoise, elles me font des bruits de baiser incitatifs et me chuchotent des propositions « for one dollar ». Les jeunes hommes, chemises ouvertes, veulent engager la conversation pour nous vendre tout ce qui peut se vendre, même en imagination. Il faut peu de dollars pour avoir satisfaction de n’importe quoi. J’en suis pantois. Françoise ne comprend pas car la « linguiste » ne sait rien de l’espagnol ; elle fait plutôt dans l’anglais et le germanique. Trop enfermée dans ses petits problèmes d’ego, elle ne cherche même pas à comprendre les propositions des jeunes alentours. Quand je lui en fais part, en termes légers, elle me rétorque : « mais non, tu te fais des idées. » Tant pis. La crédulité congénitale est impossible à soigner.

fille cuba

La chaleur moite s’élève avec l’heure solaire. La végétation tropicale exhale sourdement ses parfums entêtants. Un rapace plane lentement dans l’air lumineux ouvert sur le sud, vers les Caraïbes. Les enfants sourient, vêtus de shorts et de débardeurs vifs. Ils ont tous le souci de paraître, sauf pour quelques gavroches comme il y en a partout, qui vont mieux la peau nue. Les filles s’exhibent en jupes vraiment mini, en shorts très moulants, caracos serrés sur leur poitrine déjà opulente, dansant sur des chaussures à hautes semelles. Tout est forcé pour nos regards, les couleurs, les attitudes, le vêtement, le physique. Je conçois l’attrait que Cuba peut exercer sur les mâles aux sens exacerbés par les tropiques, et avides de jeune chair à prendre. Après l’expérience de l’avion, nous avons vu que les femelles aussi sont attirées par les peaux bronzées, à condition qu’elles soient communistes révolutionnaires (tout dans la tête, les filles).

che guevara string

Nous allons acheter de l’eau dans l’épicerie-bazar sur la route, en face de l’hôtel. Les gens du pays viennent faire quelques courses en ce dimanche. Un cerbère garde l’entrée et le refuse à quelques jeunes sans raison apparente. Les étals sont comme ceux connus en Bulgarie l’année 1976 : une console de pâtes comprenant une centaine de paquets marqués « pâtes », un rayon de sauce tomate, un guéridon de bouteilles d’eau « purifiée » – toujours une seule possibilité à la fois. Rien pour le désir, tout pour le seul besoin. Tristesse de l’austérité égalitaire, de la « morale » collectiviste : l’absence de choix appauvrit l’individu – c’est une volonté révolutionnaire d’abaissement  (tout le monde pareil) sous prétexte de « démocratie » – juste pour conserver le pouvoir une fois acquis…

Des adolescents viennent rêver devant les chaînes hifi vendues en dollars américains. Le matériel vient de Chine, pays « frère » qui n’a pas honte – lui – d’inoculer du « capitalisme » dans sa morale collective, par souci d’efficacité : « peu importe qu’un chat soit blanc ou jaune, pourvu qu’il attrape des souris » disait le vieux Deng. Ce pragmatisme apparaît bien « réactionnaire » au regard de l’austérité butée de Cuba. Une télé représente douze mois de salaire officiel moyen ici, selon Sergio. Mais les travailleurs « méritants » (selon les critères idéologiques) peuvent gagner des meritos, ces bons points scolaires qui permettent d’acquérir des biens ménagers dans les magasins en dollars. Les Cubains en rapport avec les touristes peuvent, eux, accumuler les pourboires en dollars pour les acquérir aussi. Sucer des bites capitalistes est une pente plus facile que lécher des culs idéologiques, on le comprend – mais cet état de fait n’encourage pas « la morale » pourtant largement affichée ! Le pays n’a été ouvert au tourisme qu’en 1994, lorsqu’il a fallu trouver une alternative vitale à la chute du soviétisme… et à la chute du PIB cubain de 35% la première année ! Je crois que la prostitution inévitable va changer le pays plus vite que les révolutionnaires vieillis le voudraient, mais pas en bien, hélas.

Cuba drague

Nous partons en bus pour la pointe sud de l’île, en passant par Guantanamo. Cette baie, à 910 km de La Havane, renferme une base américaine, louée par traité depuis 1903 pour 4085$ par an sans limitation dans le temps, après l’aide américaine accordée aux Cubains pour se libérer du joug colonial espagnol lors de la seconde guerre d’indépendance de 1895-1898. La base de Guantanamo est revenue sous le feu de l’actualité lorsque les Américains ont décidé d’y amener les prisonniers d’Al Qaida pris en Afghanistan pour les interroger. Ce n’est pas un territoire des États-Unis, donc le droit américain ne s’y applique pas… Raul Castro, frère du Président et ministre de la défense a dit que le respect mutuel régnait désormais entre États-Unis et Cuba et que, dans l’éventualité où un prisonnier afghan s’échapperait, il serait capturé et rendus aux États-Unis. Il faut dire qu’en novembre 2001, 20 millions de dollars de nourriture ont été vendus à Cuba par les compagnies américaines « pour raisons humanitaires » après le passage de l’ouragan Mitchell – et cela pour la première fois depuis la mise sous embargo de l’île révolutionnaire en 1960. Il faut dire aussi que Fidel Castro n’est plus le premier ennemi de l’Amérique, la base d’espionnage soviétique de Lourdes (tout un symbole que ce nom !) construite en 1964, a été fermée par Poutine pour économiser sa location inutile à Cuba (224.7 millions d’€ par an). Les deux pays ont intérêt, désormais, à normaliser leurs relations. L’embargo fait mal à Cuba, qui voudrait développer le tourisme dont son économie a besoin – et les touristes les plus nombreux, les plus riches et les plus près sont américains. Quant aux États-Unis, la lutte contre le terrorisme ne vise plus Castro depuis qu’il ne tente plus d’exporter la révolution un peu partout dans le monde et surtout en Amérique latine, arrière-cour des États-Unis. Nous voyons la baie mais pas la base. La route passe loin de l’observatoire qui permet de voir le site. C’est une zone militaire, il faut une autorisation pour accéder à la terrasse d’où l’on peut voir la base américaine. On dit qu’une longue-vue y est installée.

Cuba plage

Nous ne mangeons le pique-nique qu’à deux heures et demie de l’après-midi. Cette heure « espagnole » n’a pas été décolonisée avec le pays et nous avons faim ! Le bus s’est garé au bord d’une plage de sable sale qui est sensée nous offrir une occasion de bain. Malgré le soleil, cela ne fait envie à personne. Nous n’avons pas cessé de voyager depuis des heures et le bain n’est pas un plaisir. Les gosses des quelques maisons qui se sont posées près de la plage sont vêtus a minima, comme ceux des villages que nous avons traversés. Ils jouent au foot pieds nus dans la poussière, la peau noircie d’origine, mais aussi de s’exposer souvent au soleil. Ils sont bien nourris, bien bâtis, ils ont l’air heureux, mais les vêtements sont chers, pas de fabrication locale et sont à économiser. Des adultes nourriciers, des copains de jeu, un peu d’école, il n’en faut pas plus pour s’épanouir à cet âge.

jeu de ballon gamins cuba

La région est sèche, aride, il y pousse des cactus, des euphorbes et des palmiers saguay. La plage où nous pique-niquons est au bout d’un chemin qui prend sur la route. Nous mordons dans nos cuisses de poulet grillé mais les « frites » sont molles, graisseuses et froides – immondes. Des sandwiches au fromage sont formés de tranches « de travailleurs », d’un pain chimique typiquement socialiste. Nous en nourrissons un chien famélique et très laid, de même que des restes du poulet. Les cuisses qui restent, nous les donnons au grand-père des enfants qui jouent autour de nous. Le chien n’a pas dû manger autant à la fois depuis sa naissance car, le repas achevé, il part se coucher à l’abri d’un buisson. Le soda est chimique lui aussi, avec un vague goût orangé. Nous demandons à Sergio pourquoi il n’a pas prévu tout simplement de l’eau. La question n’appelle pas de réponse car celle-ci est purement administrative : ce n’est pas lui, c’est « on ».

Le sable de la plage est noir. L’eau de la mer Caraïbe est tiède, très salée (je la goûte). Je regarde l’horizon en m’ennuyant un peu. Rester sur une plage à ne rien faire m’a toujours ennuyé. Quelques garçons du village jouent avec un jeune chien de race bouledogue. Ils s’amusent à le jeter dans les vagues à bout de bras. Le chien, malgré ce traitement musclé, a l’air ravi. J’essayerais bien avec l’un des garçons, pour voir s’il serait aussi ravi. Au bout de trois quarts d’heure, le soleil a la complaisance de se cacher derrière d’épais nuages, ce qui assombrit aussitôt le paysage. La brise aidant, tout le monde a envie de partir, ce qui n’est pas plus mal.

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Comment traiter la délinquance ?

Sujet d’actualité, puisque l’on parle des enfants perdus de nos banlieues dans l’islam ; sujet politique, puisque l’on parle de la délinquance et de notre incapacité à la traiter ; sujet idéologique, puisque les gouvernements français successifs de droite et de gauche s’obstinent à traiter la question selon les Grands Principes Universels plutôt qu’avec l’efficacité du pragmatisme.

La délinquance est l’écart à la loi – mais qui définit la loi, et pour qui ?

La loi est faite par des politiciens professionnels, en majorité issu des corps de fonctionnaires – qui ont donc perdu le contact avec la réalité de terrain (s’ils l’ont jamais eue), et ne se sont jamais préoccupés de chômage, de santé ni de retraite – ces questions cruciales pour les classes populaires. Quant aux organismes de sondage du social, ils se gardent bien de poser les questions qui fâchent – chaussant volontairement des lunettes roses. Les ghettos ethniques des banlieues, même s’ils servent souvent de sas d’intégration, ne peuvent fonctionner entièrement selon « la loi » et doivent leur intégration sociale comme leur survie de jeune adulte à des comportements délinquants. Cela permet aux plus intelligents une « accumulation primitive du capital » (comme aurait pronostiqué Marx) qui leur fait sauter les étapes de l’école et de l’administration pour créer leur affaire – légale, cette fois : bistrot, commerce, artisanat.

C’est la défaillance des services publics de l’État dans ces zones, faute de volonté et de moyens mais surtout faute d’une véritable politique de l’immigration, qui crée ces ghettos. Manuel Valls s’est récemment élevé contre eux, mais en pur communiquant, sans dire comment les résorber. École, animation, formation adulte, aide à l’emploi, aide à la création d’entreprise, aides sociales ciblées, police de proximité et tolérance zéro pourraient gérer le stock de délinquants potentiels ; une politique plus volontariste aux frontières et avec l’Europe pourrait réguler le flux d’immigration, tandis que des quotas ethniques et sociaux dans les logements pourraient la gérer. Or c’est tabou pour la gauche archéo et ignoré pour la droite sécuritaire, les yakas remplaçant aux extrêmes toute idée lucide sur le sujet (yaka les « foutre dehors » à l’extrême-droite, yaka laisser ouvertes les frontières à l’extrême-gauche). Beau déni de démocratie !

ligote fouette en ville

Deux politiques de sécurité sont possibles : redresser les individus délinquants, ou viser les facteurs déterminants des infractions. Historiquement, toutes les sociétés occidentales développées ont commencé par la première ; seule la France, parmi les grands pays, la poursuit – les autres sont passés à la seconde politique, désormais plus efficace.

  1. Dans les sociétés occidentales homogènes d’après-guerre, était appliqué le redressement des individus qui fautaient. La socialisation se faisait aisément dès l’école, renchérie par la famille, disciplinaire au travail, la société étant portée par l’optimisme du baby-boom, les besoins en main d’œuvre de la reconstruction et l’avenir alléchant de la consommation (machine à laver, auto, télé, vacances…). Églises, syndicats et partis encadraient la société, tandis que des rites d’initiation inséraient progressivement le jeune parmi les adultes (communion, certificat d’études, BEPC ou bac, service militaire, mariage).
  2. Après 1968, la guerre du Vietnam a remis en cause la morale factice d’État, les chocs pétroliers ont cassé l’essor économique, et la saturation en biens de consommation a détruit le bonheur de dépenser. Le relâchement des corps au travail grâce à l’informatisation a permis l’autonomie des individus, mais en même temps les affres de leur responsabilité (trouver un nouveau travail, faire un enfant ou pas, se lier en couple pour la vie ou divorcer, s’expatrier ou faire de nouvelles études…). Le modèle de socialisation traditionnel s’est fissuré au profit de modèles alternatifs plus communautaires (hippies, agriculteurs bio) ou plus individualistes (bobos des villes), moins consommateurs et plus proches de la nature – allant jusqu’au naturisme, spontanéisme et autre libération sexuelle selon Wilhelm Reich.
  3. Vers les années 2000 s’efface tout modèle de socialisation unique. Internet permet à chacun de savoir tout sur tous, et surtout d’aller faire allégeance ailleurs partout dans le monde, induisant le repli identitaire des mal-intégrés allogènes comme des déclassés endogènes. Des groupes sociaux divergents coexistent désormais dans le même pays et la même commune, chacun avec leurs normes différentes qui entrent parfois en conflit (« les odeurs » de Chirac, les restrictions aux libertés des filles, les trafics). Des comportements opportunistes de fuite des Français de souche ou d’éviction des « kafirs » se mettent en place. Ils créent ces ghettos qui font peut-être tache pour les partisans du tous-pareils et des Grands principes, mais ne sont au fond que des réponses réalistes à l’impossibilité de vivre ensemble avec des normes trop différentes ou des valeurs à l’opposé (voile intégral vs transparence démocratique).

A cette sociologie due à l’histoire récente, comment réagir ?

Réaffirmer les Grands principes comme une incantation impuissante ? Faire de constants rappels à la loi sans aucune conséquence pratique ? Remettre la morale à l’école et le service militaire pour les jeunes ? Tout ceci est très français mais apparaît comme plutôt régressif : revenir à un passé définitivement révolu comme si de rien n’était, et comme si « tout était mieux avant ». Redresser les individus délinquants est un véritable tonneau des danaïdes. Dans le n°183 de janvier 2015 de la revue Le Débat, Jean de Maillard, magistrat, livre quelques chiffres édifiants pour la France en 2012 : pour 1000 infractions déclarées, 250 plaintes, 61 suites judiciaires et… 3 condamnations effectives. Autrement dit, 997 infractions sur 1000 ne font l’objet d’aucune sanction, pas même d’un rappel à l’ordre ! On sait les prisons engorgées, les flics mal équipés et surexploités, les juges croulant sous les dossiers – mais force est de constater que l’appareil policier et judiciaire est nettement improductif. Cela au nom des Grands principes et de l’universalité des peines. En France, si l’on ne fait pas tous pareils, on n’est pas « démocratique » ! Le bris de vitrine doit-il être traité avec autant de moyens que le crime de sang ?

A cette foutaise répondent les sociétés plus pragmatiques. Parties comme la France du même traitement personnel de tous les délinquants pareils durant les décennies de société homogène, elles en sont venues à modifier leur politique pénale inefficace au nom de la démocratie même : comment éviter le mieux la délinquance. On sait qu’environ 5% des auteurs commettent environ 50% des infractions, dès lors, pourquoi poursuivre « tout le monde pareil » avec les mêmes moyens ? Se focaliser sur ces multirécidivistes permet au contraire de réduire nettement la délinquance pour un même budget.

ado lave vitres en slip

L’idée de fond est que le délit n’est pas d’abord une déviance individuelle mais un dysfonctionnement social : il existe des incitations à « mal » faire dans certains milieux où règnent certaines normes ; ce qu’il faut, est réduire ces incitations – par l’éducation, l’offre de travail, la possibilité alternative de réussite dans la société. C’est le désordre social ambiant qui conduit à une régression collective des comportements vers l’antisocial. Le mal est donc moins dans l’individu que dans son environnement. Il ne s’agit pas d’excuser les comportements individuels mais d’agir sur le milieu social et économique. Il ne s’agit pas de morale (issue du péché personnel chrétien) mais de pragmatisme politique pour faire baisser la délinquance globale.

Les pays d’Europe du nord, le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada, appliquent depuis des années cette nouvelle politique, mieux adaptée aux sociétés hétérogènes d’immigration que ces pays sont devenus. Contrairement aux Français, ils ne nient pas le problème, ils s’y attellent ; ils ne nient pas l’immigration et ses maux, ils créent des incitations positives adaptées.

Avec Sarkozy puis Taubira, nous sommes loin de les suivre, malgré notre Budget restreint et l’exaspération sociale croissante envers les délinquants, l’immigration et la mise de tout cela dans le même sac. Comme si n’existaient pas d’autres délinquances aussi inacceptables, fraude fiscale, arnaque aux subprimes, favoritisme politique, siphonnage de trésorerie… Le tabou des politiciens de gouvernement sur les Grands principes au détriment de l’efficacité démocratique, le déni de gauche sur les diagnostics lucides pour traiter des vraies questions sociales, l’ignorance des technocrates et élus fonctionnaires sur le terrain réel – préparent des lendemains extrêmes. Ce ne sera pas faute de l’avoir annoncé !

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Daniel Easterman, Le nom de la bête

daniel easterman le nom de la bete
La Bête est celle de l’Apocalypse et son nom est salafisme. Il y a plus de 20 ans, ce qu’écrivait sous forme de divertissement le professeur d’histoire de l’islam à l’université de Newcastle était prémonitoire. L’Égypte – le plus peuplé des pays arabes musulmans – voit une secte léniniste prendre le pouvoir après des décennies de préparation idéologique par les Frères musulmans. A sa tête l’Antéchrist annoncé par l’Apocalypse, la Revanche de l’islam, le Croisé inverse qui veut reconquérir Al Andalus.

Peu importe le grand guignol de la fin (Easterman ne sait pas finir ses thrillers) ; peu importe le procédé par attentats à la bombe (bien passés de mode faute d’artificiers éduqués aujourd’hui) ; peu importe la passivité coupable des Instances internationales comme des grands pays impliqués (les États-Unis laisseraient-ils faire sans rien faire ?). Reste le message : les sectaires sont des illuminés, donc des ordures particulièrement sadiques et dangereuses, parce qu’agissant (ils le croient) au nom de Dieu.

Michael Hunt est anglo-égyptien ; ex-membre des services secrets britanniques, il a quitté le MI6 il y a des années pour devenir obscur professeur à l’université américaine du Caire. C’est un ancien ami anglais toujours en activité qui va le convaincre de rempiler lors de son retour temporaire à Londres pour l’enterrement de son père – mais aussi une jeune femme d’Égypte qu’il lui présente l’air de rien, Aïcha, émancipée et laïque, épouse de l’opposant démocratique enlevé puis disparu dont Michael tombe raide dingue lorsqu’il la voit pour la première fois… Le premier chapitre donne le ton (Easterman est expert en premier chapitre haletant).

Al-Kourtoubi (le Cordouan) est un ex-prêtre catholique qui s’est découvert une ascendance mauresque remontant jusqu’à Mahomet ; il s’est converti à l’islam et – plus royaliste que le roi – a fondé une secte activiste efficace. « C’était un groupe secret au sein même d’une organisation clandestine. Au départ, leur but était de travailler à l’étranger, de convertir des gens à l’islam en Occident, particulièrement de jeunes catholiques. (…) Ils prenaient également des contacts. Avec les déracinés, les mécontents, les enragés. A la fin, il en faisait des extrémistes, des terroristes. Al-Kourtoubi se moquait de savoir s’ils étaient de droite ou de gauche, nationalistes ou religieux : ils n’étaient que du combustible pour l’incendie » p.295. Édifiant, n’est-ce pas ? Le daechisme imaginé en 1992 enfin réalisé vers 2012. Abou Bakr al-Baghdadi – qui se présente lui aussi comme un descendant du prophète Mahomet – s’est proclamé calife. A-t-il lu Easterman dans sa jeunesse (il avait 21 ans lors de sa parution) ? Il applique en tout cas toutes les méthodes exposées dans le roman.

Al-Kourtoubi, son double imaginaire, est cultivé, redoutablement intelligent, et connaît les arcanes du pouvoir dans chacun des pays européens. Avec la complicité d’influents politiciens d’extrême-droite au Royaume-Uni, en France, en Allemagne, en Italie, il lance une campagne d’attentats contre les civils en Europe qui font des milliers de morts. L’objectif ? Déstabiliser les sociétés, les terroriser et les faire réagir par la peur – ce qui signifie la désignation de boucs émissaires et l’anesthésie de toute morale universelle humaniste. Les Européens exaspérés des tueries au nom de l’islam devraient chasser en masse tout musulman présent sur leur sol.  Al-Kourtoubi, fort de sa prise de pouvoir dans un État influent – l’Égypte – pourrait alors les protéger et, en négociant avec les gouvernements européens, récupérer l’Andalousie qui faisait partie du territoire converti. Une « purification ethnique » aurait alors lieu sans pitié, chassant tous les chrétiens et tous les juifs d’Al Andalus pour offrir la province reconquise aux musulmans expulsés de toute l’Europe.

On voit combien les mêmes idées reviennent avec régularité : massacre des Arméniens « cinquième colonne » par les Turcs nationalistes en 1915, expulsion des Grecs « chrétiens donc non-musulmans » par les mêmes Turcs nationalistes en 1920, purification de classe par les staliniens en URSS en 1930, purification raciale des non-Aryens par les nazis dès 1933, purification des « Quatre vieilleries » par les étudiants de la Révolution « culturelle » manipulés par Mao en 1966, purification ethnique par les Serbes en Bosnie, génocide Hutu par les Tutsis… Les problèmes des « Purs » ne peuvent être réglés que par l’éradication de tous les « impurs », arrachement en général violent de tous ceux qui ne sont pas ou ne pensent pas comme les sectaires au pouvoir.

L’auteur, en bon spécialiste du monde arabe et de la religion islamique, décline les premières mesures : rétablissement de la charia intégrale ; police religieuse qui arrête les trains et traque toutes les déviances (une balle dans la tête pour lire un livre traduit) ; obligation du voile pour toutes les femmes qui ne sont plus autorisées ni à conduire, ni à travailler, ni à voter ; fermeture des musées non islamiques et destruction par la foule fanatisée des pyramides, pour édifier un gigantesque Mur entre l’Égypte et le reste du monde ; pogroms anti-coptes (ces vils chrétiens…) avec crucifixions, flagellations, couronnes de lames de rasoir ; accusations gratuites de propager la peste (donc assimilation aux rats) de tous les non-cairotes non-musulmans non-salafistes ; encouragement aux gestes spectaculaires (comme brûler Le Caire pour la récurer somme Sodome et Gomorrhe).

Tout ce qu’accomplit Daesh aujourd’hui était prédit dans les discours exaltés des sectaires de l’islam il y a plus de 20 ans : il suffisait d’attendre. « Je suis pure compassion – déclare Al-Kourtoubi par qui attentats et massacres interviennent – je suis submergé par la douleur et la pitié. (…) Mais c’est Dieu qui a chargé mes épaules, c’est Dieu qui me conduit » p.90. Ce cynisme révoltant ne réclame qu’une balle dans la tête : qui se retire de l’humanité volontairement ne peut plus être traité avec humanité. Les daechistes agissent comme des nazis, avec aussi peu d’état d’âme : « Il n’y avait rien sur son visage. Rien qu’une terrible impassibilité, l’impavidité de la foi qui a dépassé l’émotion ou l’a assassinée. Il pouvait tuer pour son Dieu aussi facilement que d’autres pleurent. Les mains étaient douces, les doigts manucurés ; il était propre et soigné, strict dans ses ablutions, en bref il observait tous les commandements de la religion sauf la compassion » p.468. Un vrai tueur de camps.

Ce bon thriller haletant est épicé d’une histoire d’amour au-delà du conventionnel, il a le mérite de nous faire comprendre les arcanes des sectes contemporaines dans l’islam et – ce qui est plus précieux – la mentalité de ces bourreaux au nom d’Allah qui n’hésitent pas à souiller son Message au profit de leurs bas instincts et de leur petit arrivisme personnel.

Daniel Easterman, Le nom de la bête (Name of The Beast), 1992, Pocket 1997, 543 pages, €0.01 occasion

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Clément Rosset, La philosophie tragique

clement rosset la philosophie tragique
Le tragique est un sentiment de joie philosophique, venu de l’être même, qui bannit le pessimisme comme le moralisme. Il est probablement ce « vouloir-vivre » de l’Occident qui a permis l’essor du savoir et de l’économie, en même temps que les conquêtes et les explorations. Ce qui a eu pour conséquences l’exigence de la liberté de penser avec celle d’entreprendre, et la participation démocratique progressive, de puis l’Habeas corpus anglais jusqu’aux Révolutions française et américaine. « Rien de plus noble et de plus élevé en l’homme que son attitude critique qui le porte à déchirer impitoyablement toutes les croyances qui pourraient compromettre sa lucidité intellectuelle, mais auxquelles il se sent lié par un pressant besoin affectif : cette attitude – qui suppose une dureté envers soi-même – est proprement la ‘purification philosophique’ » (introduction).

L’auteur définit le tragique comme un « soudain refus radical de toute idée d’interprétation » p.7. Il est l’intelligence, cette faculté de l’esprit qui s’oppose à l’imbécilité. Le ‘baculus’ en latin est la canne, sur laquelle s’appuie toujours l’imbécile pour s’éviter de penser et de prendre ses responsabilités. L’imbécile est un boiteux de l’âme.

A l’inverse, l’esprit tragique accepte la surprise radicale, même celle qui fait mal parce qu’elle déstabilise : l’échec de l’affectivité et la solitude fondamentale de tout homme, la découverte de la bassesse inhérente à la nature humaine, l’apprentissage de l’absurde et de la mort. A cela, le tragique ne pourra jamais donner d’interprétation. Il s’agit d’un échec insurmontable, irrémédiable, irréconciliable avec l’univers. L’homme se découvre mortel, seul et nu. Il ne sera jamais Dieu, malgré le « progrès », le « bien », le « mérite ».

Les infantiles préfèrent refuser rageusement ce monde-là et croire aux chimères du « bonheur ». Les virils l’acceptent – tragiquement (viril au sens philosophique inclut les femmes, évidemment, au sens de fortes, fermes, courageuses tout comme les hommes). Il n’y a pas de liberté fondamentale de choix, mais un instinct, une force intérieure ou une faiblesse interne. Rodrigue (le Cid) ne choisit pas entre la grandeur ou l’égoïsme, il préfère la voix la plus longue de son instinct naturel : la générosité.

Le tragique est réaliste, il constate que l’humain n’est libre que relativement, contraint par sa condition de mortel, seul et faible – ni dieu ni ange, mais à moitié bête. Et qu’il faut faire avec. L’individu puise sa force en lui-même pour réaliser son humanité avec les autres, telle est sa gloire et sa joie. Tel est le tempérament que l’on pourrait qualifier « à la française » de droite, bien que ces distinctions apparaissent un tantinet ridicules dès que l’on quitte les frontières étroites du ghetto médiatique parisien. A gauche, pour user des mêmes distinctions poseuses, le tempérament est porté à l’illusion et aux grands mots ronflant – que l’on aime à confondre avec les choses. On croit encore que l’humain n’est qu’un ange déchu que ses mérites existentiels suffiraient à remplumer, une page blanche où « la société » écrirait tout le bien, qu’il a le « droit moral » de choisir pour éviter tout le mal – sans que Bien ou Mal ne soient vraiment définis autrement que « par ce qui est admis », donc ce que tout le monde aspire à faire – et qu’enfin ce choix détermine sa vertu au regard d’une justice immanente. Même si Dieu est mort, les laïcs de gauche croient encore en une Balance suprême…

« Le tragique est d’abord ce qui nous permet de vivre, ce qui est le plus chevillé au corps de l’homme, c’est l’instinct de vie par excellence » p.49. La vitalité est source de la joie, la grande joie dionysiaque de Nietzsche, « semblable à Hamlet ; tous deux ont plongé dans l’essence des choses un regard décidé : ils ont ‘vu’, et ils sont dégoûtés de l’action, parce que leur activité ne peut rien changer à l’essence éternelle des choses ». Connaître empêche parfois d’agir, il faut à l’action le mirage de l’illusion.

Mais le tragique n’est pas l’à-quoi-bon ? S’il est étranger à toute mise en question, il est lui-même l’éternel scandale. La vie vaut moins que l’homme, elle emprisonne, mais l’humain est le plus grand. Être homme, c’est ce courage s’assumer toutes les situations, bien que l’on n’ait aucune prise sur elles. Sans la responsabilité, que resterait-il de la liberté, donc de l’humanité ? L’estime de soi est allégresse. « L’héroïsme n’est pas un élément tragique : c’est le tragique qui engendre l’héroïsme » p.74. L’homme vaut plus que toute chose car il est le seul à posséder cette valeur-là. « La valeur réside dans l’exception, l’ordre des choses’, lui, est platitude » p.88.

La morale commence avec le non au tragique, par le refus du réel. Socrate avait senti l’incompatibilité entre morale et religion, cette conscience tragique de l’existence. Il fut donc le premier « blasphémateur » par peur et par haine de l’instinct religieux, blasphémateur du don tragique qui explique à la société les contradictions de la vie et des valeurs. Le refus d’affronter précède le refus d’admettre. Il conduit à l’absence de respect devant l’Être. La pitié, par exemple, consiste à s’illusionner sur autrui et écarte la réaction saine du mépris. Mépriser constitue une douleur morale intolérable : « entrer dans la pitié, c’est refuser de considérer que le méprisable est méprisable, c’est s’aveugler sur la réalité tragique, c’est fuir devant la souffrance » p.122. Avoir pitié, c’est fuir devant le réel humain, préférer l’illusion, réagir par atavisme moral (idéal) contre le tragique (réel) qui fait trop mal. Alors que la générosité est une force active qui aide dans la réalité son prochain par surcroît de vitalité et empathie pour endiguer ce qui va contre la vie.

Le moralisme triomphant secrète la bêtise, heureuse et sûre d’elle-même comme une vache à l’étable qui rumine son foin et regarde, quiète, passer les trains. L’idée bête du bonheur refuse l’irréconciliable pour lui substituer le « mieux ». Elle espère une solution de synthèse pour l’avenir, un « progrès » : c’est Socrate contre Sophocle, Voltaire contre Pascal.

Meurt alors l’innocence du devenir : le « mérite » est la causalité introduite dans le monde des valeurs. Si chacune a « sa raison », ce sens causal exerce une tyrannie et fait régner un esprit de sérieux clérical. Telle est l’Église solennelle de l’Inquisition, la sévérité puritaine des sectes, l’esprit de purification de la Terreur et de Daesh, la « ligne » de Lénine ou Staline, le « cant » victorien et le « politiquement correct ».

Un ancien petit livre encore tout frais de ses découvertes toujours actuelles.

Clément Rosset, La philosophie tragique, 1960, PUF Quadrige 2014, 204 pages, €11.00
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Anne Perry, Une question de justice

anne perry une question de justice
Un peu décevant, ce roman victorien. Ceux qui suivent Monk, commissaire de la brigade fluviale londonienne, depuis ses débuts, aimeront le voir évoluer dans cette enquête (qui n’est pas la sienne), mais les nouveaux lecteurs ne seront pas emportés. L’essentiel de l’intrigue tourne en effet autour des tortures de conscience, un feu d’artifice de scrupules et de choix cornéliens. Nous sommes dans le christianisme de salon, préoccupé non d’action mais de Morale. C’est plutôt ennuyeux.

D’autant que l’auteur n’avance qu’à grands coups de questions successives, sans jamais apporter de réponses. Ce « procédé » (un peu trop systématique), est peut-être fait pour tenir en haleine et ouvrir des pistes dont une seule sera la bonne, mais c’est répétitif et un peu lourd.

Reste l’enquête, car il y a enquête. Monk n’en est pas chargé, puisque le drame a lieu hors de sa juridiction fluviale. Mais il « aide » les policiers du coin qui lui doivent des services. C’est un peu tiré par les cheveux, aussi son épouse, Hester, vient à la rescousse via une bénévole de sa clinique dont le père a été escroqué et avec l’aide de Squeaky son comptable ex-véreux. D’enquêtes parallèles en pression des événements, tout ce petit monde va se retrouver au tribunal.

Car Oliver Rathbone, désormais juge, voit le procès qu’il arbitre partir en eau de boudin. Nous sommes dans le système anglais où le juge n’enquête pas mais se contente de faire respecter le droit entre les parties. Or l’escroc, un pasteur marié et onctueux, féru d’attirer des fonds pour les distribuer libéralement aux « bonnes œuvres » dans le monde, est en passe de sortir la tête haute d’une accusation de fraude prouvée par l’épluchage soigneux de sa comptabilité. Comme c’est un jury populaire qui décide s’il est coupable ou non coupable, le « concours de beauté » que se livre accusation et défense sont une véritable bataille où l’enjeu est « la réputation ». Celle de Taft, ecclésiastique impérieux, égoïste et méprisant – contre celle des humbles qu’il a persuadé par son éloquence de donner au-dessus de leurs moyens. Là encore, ce comportement de don excessif est un peu tiré par les cheveux…

Mais Rathbone n’a qu’une arme pour rééquilibrer la balance, qu’il voit pencher dans les derniers jours en faveur de l’escroc sous couvert de religion : donner à l’avocat de la défense une preuve que le principal témoin en faveur de Taft est lui-même douteux. Cette pièce est une photographie, issue d’un legs de son beau-père, pendu dans une affaire précédente. Elle montre le témoin de moralité Drew sodomiser un petit garçon maigre et nu de sept ans. Ce scandale absolu à l’ère victorienne le fait se rétracter, mais quelqu’un va dénoncer Rathbone et lui, juge, va être arrêté pour « entrave à la justice ». D’autant que l’on retrouve au matin Taft tué d’une balle dans la tête, le pistolet à la main, et sa femme et ses filles étranglées à leur domicile. Le juge est-il responsable de la mort des quatre ?

Au lieu de confier la photo à quelqu’un d’autre pour la remettre aux parties, Rathbone va ratiociner des jours sur l’utiliser ou pas, puis se précipiter la veille au soir du dernier jour pour la confier lui-même à l’avocat de la défense… Encore une invraisemblance d’un avocat qu’on avait connu plus avisé.

Découvrir qui l’a dénoncé sera une belle surprise, sauf pour Scuff, bientôt 13 ans, le gamin des rues recueilli depuis deux ans désormais par Hester et Monk. Mais ce malin qui sait y faire a beau enquêter et découvrir, jamais l’auteur ne lui rend grâce devant les « vrais » adultes. Une autre incohérence du livre.

Le début est intéressant, le finale en beauté, mais la partie centrale patine, se perdant en questions innombrables et masturbation chrétienne de la conscience coupable : comment faire coller le Bien du monde éternel avec les tristes compromis de la réalité de ce monde-ci – un peu lourd. Même les scénettes moralistes entre la « mère » Hester et le « fils » Scuff sont cousues de fil blanc. Le gamin (quasi ado quand même) aurait une terreur blanche de n’être plus aimé s’il faisait « quelque chose » – comme Rathbone, déchu par la justice qui l’honorait hier. C’est un peu gros, même à l’ère Victoria, même pour un orphelin des rues, même pour un lecteur bienveillant…

Anne Perry, Une question de justice (Blind Justice), 2013, 10-18 2013, 403 pages, €8.40
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Moraline socialiste

Balles tragiques à Charlie Hebdo, 12 morts. Les événements de janvier bouleversent les postures politiques, mais l’unanimisme en réaction à la barbarie fanatique ne fait que masquer les clivages. Puisque tout le monde – ou presque – se sent Charlie (sans décider entre « être » et « suivre » dans le slogan « je suis »), faisons vivre ce ton libertin qui, de Molière et Voltaire à Cabu et Wolinski – en passant par Flaubert, Daumier, Desproges et quelques autres – est un trait de la culture française. L’ironie plus que l’humour, la satire politique plus que la dérision : se moquer, c’est considérer l’autre, donc aimer s’affronter à lui civilement – pas le mépriser, encore moins le tuer ! Le véritable mépris se manifeste par la plus complète indifférence : on ne rit jamais de ce qui n’existe pas à nos yeux.

Le rire, disait Bergson, nait du mécanique plaqué sur le vivant. C’est pourquoi tous les sectaires, les croyants ânonnant, ont toujours été la cible privilégiée des humoristes – religion ou pas.

Les événements l’ont prouvé, s’il en était besoin, coexistent deux postures de gauche : celle qui veut agir (au gouvernement mais parfois en région), et celle qui préfère rester dans le confort de l’opposition (« frondeurs » ou intellos sans mission). J’ai déjà parlé des intellos de la gauche bobo ; je parle aujourd’hui des politiciens. Manuel Valls, Premier ministre, a été parfait durant la crise, le ton juste, les mesures choc, l’équilibre du droit. D’autres ministres ont été reconnus et les Français sondés le manifestent sans réticence. Mais d’autres politiciens de gauche, rencognés dans leurs fiefs et jalousant peut-être ce pouvoir auquel ils ne sont pas directement conviés, préfèrent le rappel à la Morale.

Les Grands Principes (évidemment figés une fois pour toutes quelque part entre 1789 et 1917) sont leur Bible et leur Coran. Lorsque j’évoque par exemple des mots tabous comme « épuration ethnique » (réponse à une question d’un blogueur) ou « lobby juif » (institution légitime aux États-Unis) – même si ma conclusion est nuancée – je me vois accusé aussitôt de « blasphème ». Quand vous avez un interlocuteur face à vous, son œil perd de son brillant, son discours devient monocorde, il dérape en pilotage automatique comme ces appareils où il suffit de mettre une pièce pour que sorte encore et toujours la même chanson. Les ténors de la Gauche bien-pensante édictent des fatwas dans les médias pour stigmatiser et déconsidérer ces loups démoniaques (de droite ou « ultra-libéraux » pas moins) qui osent souiller leur onde pure… Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

J’aime la gauche pour son élan et quand elle est en mouvement ; je n’aime pas la gauche morale, figée dans son catéchisme. Ma génération a assez subi les curés, les cocos, les maos et les trotskistes (par ordre d’apparition à l’histoire). Nous subissons aujourd’hui la triste moraline socialiste. Ce mot de Nietzsche décrit cette glu édifiante qui se croit obligée d’enrober tout discours pour qu’il soit « acceptable » aux adeptes. La réalité toute crue ne saurait passer sans cette sauce – analogue au ketchup pour les ados (qui en mettent partout parce qu’ils craignent le vrai goût des choses).

Soyons donc impertinent et osons moquer les travers de ces « vaches sacrées » qui aiment à prendre trop souvent la position du missionnaire et s’affichent en précieuses ridicules.

La fin d’année 2014 a vu les grandes orgues du socialisme tonner sous les voûtes. La Charte des Socialistes pour le Progrès Humain rappelle les élans romantiques louis-philippards des proto-socialistes étrillés ensuite par Marx en termes « scientifiques » et par Lénine en termes « politiques ». La Charte fait ronfler les grands mots, ceux qui ne veulent rien dire et qui servent de réceptacles bien démagogiques à toutes les aspirations et fantasmes : émancipation, démocratie, égalité « réelle », progrès, justice « sociale », primat du politique, collectif. On voit combien la vraie vie fait voler en éclat ces grands principes, lorsque le droit tombe sous les kalachnikovs et combien l’émancipation promise toujours n’arrive pas à avancer sous la pression du victimisme (les assassins seraient de pauvres victimes de la société, la désintégration scolaire n’aurait rien à voir avec l’immigration, le collectif est forcément plus fort que les communautarismes…).

Le romantisme politique (qui a culminé en 1848) est caractérisé par le sens du spectacle (drame, héroïsme, sacrifice), par la sentimentalité et l’éloquence (appel à l’idéal, Lamartine, Hugo), par une insistance misérabiliste (les pauvres, les opprimés, Gavroche, Cosette, Michelet, Eugène Sue), enfin par l’appel ”religieux” (une vision morale étendue à l’univers, des dénonciations au nom de l’Infini, la mystique pédagogique et le Progrès comme justification). Ces thèmes viennent du catholicisme et le socialisme les a récupérés sous Jaurès, Blum et Mitterrand. Ils continuent à courir sous la surface soi-disant « laïque » des socialistes au pouvoir.

En décembre, Martine Aubry dénonce – contre son propre gouvernement qui voudrait desserrer les carcans sur l’emploi – « la promenade du dimanche au centre commercial et l’accumulation de biens de grande consommation ». Elle moralise brutalement, du haut de son impérium moral-socialiste : « Je me suis toujours engagée pour un dimanche réservé à la vie : vie personnelle, vie collective. » C’est oublier que la « vie collective » exige aussi des gens qui travaillent le dimanche : les conducteurs de train pour ne pas prendre sa voiture non-écologique, les cinoches pour projeter des films « culturels », les musées et leurs gardiens asservis à travailler quand les autres se baladent, les boulangers qui font le pain du matin, les marchés où les « producteurs » viennent présenter leurs récoltes, les policiers pour suivre les délinquants et sécuriser les lieux publics…

La consommation moralement acceptable de Martine Aubry apparaît comme celle des bobos urbains. Les autres, les prolos, campagnards ou banlieusards, en sont réduits à l’achat en ligne sur Internet, le dimanche – puisqu’ils travaillent toute la semaine. L’interdit sur le travail du dimanche a-t-il mis depuis des siècles « la culture au cœur de la vie » ? Il y a mis la messe, oui – la culture, non. Cette Culture aubryste serait-elle la nouvelle messe sociale à laquelle tous sont sommés d’assister ? Mieux ne vaudrait-il pas réformer le mammouth du conservatisme scolaire, ou ne pas faire payer (comme dans le Paris Hidalgo-socialiste) les musées de la Ville aux chômeurs, que d’énoncer ce genre de jugement moralisateur sur les activités des gens ? Ils sont censés en socialisme être libres, « émancipés », « égaux », ils font ce qui leur semble bon : de quoi l’État devrait-il se mêler ? La bonne conscience morale de classe est insupportable, édictée par ceux-là mêmes qui se parent de vertu populaire.

selfie nue

Même chose, le même mois, en plus immature. L’insupportable ado de Troisième, Cécile Duflot, pose avec Virginie Lemoine « pour lutter contre l’homophobie ». Est-ce cet « acte » qui va changer les comportements ? Si oui, on attend d’elle un selfie nue devant un HLM contre le mal-logement. Cela ferait encore plus ado et encore plus progressiste, les seins nus étant la transgression des normes bourgeoises qui fait causer dans le poste – et la posture féministe cette révolte anti-mecs qui fait tant jouir les anémiques intellos de gauche. Il est vrai que le bilan-logement du ministère Duflot n’est pas très flatteur… Détourner l’attention par un coup d’éclat ne rehausse pas le niveau de cette politicienne trop avide de célébrité médiatique pour être honnête.

C’est enfin l’ineffable président, François Hollande, qui lors de son « inauguration » de la Cité de l’immigration, a réduit la République à « l’adhésion à un projet commun ». Sans plus. « Parce que depuis 150 ans, la République n’est pas liée aux origines, c’est l’adhésion à un projet commun. » N’avez-vous qu’à venir et adhérer – comme au parti socialiste – pour devenir « français » ou « européen » ? « Vivre en France, c’est une somme de devoirs et de droits » : c’est un peu court, politicien ! On l’a vu juste un peu plus tard… avec les lamentables Kouachi et Coulibaly, « français » de ressentiment qui haïssaient la république, la civilité, la culture, la liberté… On l’a vu plus largement hors Hexagone après le printemps arabe : sans nation, pas de corps politique ni d’État qui fonctionne, pas de régulation organisée des intérêts particuliers mais une simple association d’ayants droit ou de mafias trafiquantes ou cléricales.

Tocqueville l’a bien montré, que Hollande n’a manifestement jamais lu : plus la démocratie avance, plus l’égoïsme croit et plus la solidarité recule. Plus les droits particuliers se multiplient, plus chacun se replie sur ses acquis, au détriment du collectif. C’est bien « de gauche morale » que de vouloir tout et son contraire, afin d’attraper le maximum de gogos dans les filets ! L’incantation au collectif est contradictoire avec les droits pointilleux des ultraminoritaires, l’élan progressiste commun est contradictoire avec les petits narcissismes qui rendent indifférent. Se sent-on français avec la simple « adhésion » par la carte d’identité ? On « adhère » à quoi ? Au système de copains du Moi-président ?

Moi president Hollande exemplaire

Les « racines » sont certes à critiquer et à renouveler pour les garder vivantes, mais ce n’est pas un projet aussi vague à la sauce hollandaise qui va rendre fier d’être français ! Ni donner envie de participer à la démocratie collective. Ni encourager la solidarité ou l’ouverture à l’autre. Il y a une rare maladresse chez Guimauve le conquérant – comme l’appelait Fabius (…avant d’être ministre).

La leçon socialiste apparaît donc comme un catéchisme : obéissez aux commandements ! Or ni le Bien ni le Mal ne sont fixés pour l’éternité (sauf dans la Bible et le Coran), ils dépendent d’une construction historique – variable selon les sociétés. Si les amours entre adolescents du même sexe sont une éducation chez les Baruyas, cela « ne se fait pas » en Europe et est clairement « haram » dans le monde musulman (même si des accommodements avec la réalité sont clairement avérés). Il n’y a pas que l’écologie ou le salafisme à vouloir être « punitifs », le socialisme moral aussi qui condamne les comportements du peuple (consommer le dimanche autre chose que « la » culture reconnue par les bobos), ou les sentiments envers les comportements minoritaires (on peut accepter que deux lesbiennes vivent ensemble, mais pourquoi remettre en question « le mariage », s’interrogent les gens – pour ma part, cela m’est indifférent mais le choc populaire est une réalité).

Nietzsche l’a exposé largement, « la » morale du temps est toujours la morale des Maîtres, de ceux qui dominent. Martine Aubry, Cécile Duflot, François Hollande, édictent « ce qu’il faut penser » – aussi ridicule ou courte-vue que cela puisse paraître. Car il s’agit dans ces trois faits de nier la réalité (acheter le dimanche, le mariage comme sacralité, les conditions réelles pour se sentir français) au profit d’arguments d’autorité qui abêtissent le citoyen, l’électeur, les gens du peuple.

Et ceux qui les profèrent impunément…

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Clément Rosset, Loin de moi

clement rosset loin de moi
« Moins on se connait, mieux on se porte », n’hésite pas à écrire l’auteur p.86. Il va en cela à l’encontre de toute la littérature de coiffeurs et dentistes, professions où l’on attend autant que l’on est servi, ce qui permet de feuilleter ces magazines innombrables où les tests pour « se connaître » forment l’habituel marronnier. Existe-t-il une identité personnelle au-delà de l’identité sociale, un noyau intime qui serait le « vrai » de l’individu ? « C’est toujours une déficience de l’identité sociale qui en vient à perturber l’identité personnelle, et non le contraire comme on aurait généralement tendance à le penser », énonce Rosset p.18.

Si le moi est illusion, comme le croit Nietzsche à la suite des philosophies orientales, à quoi donc correspond cette identité que tout le monde croit connaître ? Hume, Pascal, Montaigne, Platon, Spinoza, Descartes sont convoqués au même titre que Tintin, Hitchcock, Maupassant, Mallarmé, Balzac ou René Girard, à l’appui de la thèse selon laquelle l’identité « personnelle » n’existe pas, qu’elle n’est rien d’autre que « l’identité sociale », soit la somme des caractères reproductibles d’un individu qui permettent de prévoir son comportement. « Suis-je bien moi ? suis-je bien sûr de n’avoir ni dit ni fait ce dont je ne me souviens en aucune façon, mais que tous à présent assurent m’avoir entendu dire ou vu faire ? » Ce thème « apparaît dans presque tous les films de Hitchcock » p.24. Obsession qui tiendrait à ses terreurs d’enfance, ce « sentiment d’avoir été pris en faute alors qu’on ne l’était pas mais que toutes les apparences étaient contre soi, ou d’avoir été culpabilisé par un entourage puritain pour avoir été surpris alors qu’on s’adonnait à quelque activité disons naturelle » p.25.

L’identité adulte, qu’est-elle, sinon l’imitation réussie dans l’enfance de modèles parentaux, amicaux ou héroïques ? Les psys le disent, construire sa personnalité n’est possible que par imitation, identité d’emprunt. Les grands hommes, de même, gardent à l’esprit un modèle, tel Napoléon qui se voulait César, lequel rêvait d’égaler Alexandre, qui se voyait en Achille… Outre l’ambition, l’autre tuteur de l’identité est l’amour, « le sentiment d’être aimé (par celle ou celui qu’on aime soi-même) entraînant automatiquement un sentiment d’être tout court, de se trouver soudain doté d’une identité personnelle » p.53. Amis ou amant, « il est vrai que les deux sentiments d’un être pareil à soi et d’un être complément de soi, sont souvent si inextricablement emmêlés que l’on a bien de la difficulté à essayer de les démêler. (…) C’est d’ailleurs aussi pourquoi toute forme d’hétérosexualité est toujours plus ou moins aux portes de l’homosexualité (…) et pourquoi aussi, soit dit en passant, la vieille guerre, non pas entre les deux sexes, mais entre les deux principales dispositions sexuelles, est une guerre sans objet, ou plutôt sans différend réel » p.60. Le semblable a besoin du différent pour se sentir semblable. La perte de l’objet aimé est une perte de soi, montrant combien l’identité n’est qu’un bien d’emprunt, tributaire de l’amour ou de la reconnaissance de l’autre.

En trois chapitres très courts, l’auteur philosophe en marchant, pensant au fil de son esprit et de sa vaste mémoire des bons auteurs. Mais cette légèreté n’est qu’apparence : le fil conducteur se révèle à la fin, qui confond les bobos et autres benêts de la doxa dominante.

L’introspection, si prisée des magazines people, « est le plus souvent l’offrande complaisante de sa personne au regard de l’autre » p.80. L’individu ne cherche pas à se connaître lui-même « pas plus qu’une lunette d’approche ne peut se prendre elle-même comme objet d’observation ». Il affiche plutôt son désir d’être vu, d’appartenir au groupe reconnu. Forme de narcissisme tellement contemporaine ; forme de snobisme théâtral qui cherche à se persuader dès les dessins animés d’enfance (dis-moi, miroir, si je suis la plus belle) ; une forme de faiblesse intime, au fond. « Je n’ai pas besoin d’en appeler à un sentiment d’identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toutes choses qui, si je puis dire, s’accomplissent d’elles-mêmes » p.85.

jeunes nus

Mais il faut pour cela posséder une force en soi-même et ne pas chercher ailleurs des béquilles, dans le regard des autres, des commandements moraux ou des normes reconnues par la société. Car les toutes dernières pages donnent le sens de la démonstration : « Si la croyance en une identité personnelle est inutile à la vie, elle est en revanche indispensable à toute conception MORALE de la vie, et notamment à la conception morale de la justice, fondée non sur la sanction des faits mais sur l’appréciation des intentions » p.90. Pour Sartre, vous êtes un « salaud » non pour ce que vous faites mais par les intentions qui vous animent. Rosset se moque de « l’indignation » des censeurs moraux – qui feraient mieux de regarder la poutre dans leur œil que la paille dans celle du voisin. Ces bobos de gauche récusent « l’identité » (qui serait de droite) mais jugent au nom des intentions, donc de la responsabilité (qui exige une identité personnelle, et non plus seulement un conformisme moral).

Clément Rosset, Loin de moi – étude sur l’identité, 1999, éditions de Minuit 2014, 96 pages, €11.50
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William Faulkner, Le gambit du cavalier

william faulkner le gambit du cavalier

Suite de L’intrus dans la poussière avec les mêmes personnages, l’oncle Gavin Stevens, avocat du comté, et l’adolescent Charles ‘Chick’ Mallison, mais dans une suite de nouvelles plus ou moins policières. Le décor reste ce comté imaginaire au nom imprononçable du Mississippi mais le personnage central est cette fois-ci l’oncle – qui se marie à un ancien amour de jeunesse après une affaire dramatique. Le neveu a 12, 16, 18 et 20 ans ; il part à l’armée en 1942, engagé dans l’aviation comme l’auteur le fut lui-même.

Le titre évoque une manœuvre aux échecs, le sacrifice volontaire d’un pion et explique le sort du cavalier argentin à la fin du recueil. Les échecs sont une gymnastique cérébrale à laquelle l’homme mûr et l’adolescent se mesurent très souvent. Il est aussi l’intitulé de la dernière des six nouvelles, la plus longue, et donne sa cohérence au recueil. Il y a des meurtres, des idiots, des bagarreurs, des fermiers farouchement indépendants qui se méfient de la ville et de l’État fédéral, des nègres qui rasent les murs mais plutôt serviables quand ils sont en confiance, des « étrangers » yankees ou latinos vaguement interlopes et un shérif qui pèse toujours les forces en présence avant d’agir, car il compte être réélu.

Ce qui compte est de respecter les codes de la communauté fermée des paysans du coin. Quiconque les transgresse est le bouc émissaire commode du groupe qui fait bloc pour se refaire une virginité morale en accusant les étrangers. Le seuil moyen de s’intégrer est d’accaparer la terre par la femme et de féconder les deux. Toute mésalliance est un péché originel puni par l’idiotie, comme Macaque. C’est pourquoi, lorsque l’avocat natif du comté épouse la veuve la plus riche propriétaire du pays, tout est bien qui finit bien… Sauf que les deux ont la cinquantaine bien avancée et que les seuls « fils » par alliance s’engagent dans la guerre tandis que la fille part en Argentine avec son capitaine.

Peu de chair amoureuse dans tout cela, mais des passions avares pour la terre et l’argent, ou la considération de rang. La seule tendresse est celle de la paternité choisie, parrainage non biologique, telle celle de l’avocat pour son neveu, celle de Fentry pour le bébé qui n’est pas de lui mais de la femme qu’il a épousée par amour alors qu’elle était déjà mariée, ou encore celle de l’homme des bois qui avait recueilli, nourri, habillé et éduqué l’idiot Macaque, abandonné. Les pères biologiques sont trop souvent absents, ou jaloux de leur autorité menacée, pour être à la hauteur.

L’oncle a pour lui l’humanisme de ses études à Harvard et Heidelberg, mais il est trop raisonneur et abstrait pour bien comprendre la nature humaine. C’est son neveu Chick, adolescent en pleine sensibilité, qui a souvent l’intuition et le regard aigu. Ni les valeurs, ni la loi, ne suffisent pour comprendre les humains.

William Faulkner, Le gambit du cavalier (Knight’s Gambit), 1949, Folio 1995, 288 pages, €5.95
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade 2007, 1429 pages, €78.50
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Le socialisme des imbéciles

Gérard Filoche a insulté un mort. La common decency chère à Orwell autant qu’à Michéa se révolte contre cette atteinte à l’humanité même de l’homme. Il n’est plus, quoi qu’il ait fait, il ne peut plus se défendre ou se justifier.

Insulté par qui ? Par une outre gonflée de vent, ex-communiste totalitaire, volontiers révolutionnaire permanent et syndicaliste destructeur, dont les idées se sont figées dans les années 60 sans plus jamais bouger. Style Coluche en plus stupide, bête à corne qui se contente de répéter les gros mots démagos de l’idéologie d’avant-hier. S’est-il jamais rendu compte que le monde avait changé ? S’est-il jamais battu pour la France, cet internationaliste rejeté de presque tous les partis ?

gerard filoche

Combien d’emplois a-t-il créé, ce parasite de la République ? Certifié en maîtrise de philo… en 1968 (par complaisance idéologique ?), « inspecteur du travail » (par piston politique ?), il préfère les travaux finis aux travaux à entreprendre. Comme beaucoup de son espèce, il fait son fromage du « surveiller et punir », plus facile que créer. Se croit-il donc ordonnateur de la Morale à lui tout seul ?

Christophe de Margerie est mort par la faute d’un stagiaire de tour de contrôle à Moscou et d’un chauffeur de chasse-neige bourré. On meurt beaucoup dans la Russie de Poutine, bon kaguébiste peu soucieux de la vie humaine. Mais de cela, Filoche ne dit mot : la Russie, n’est-ce pas, est la mère des révolutions qu’il adore. Christophe Rodocanachi était un enfant adopté. Il portait le nom de son parâtre, Jacquin de Margerie. Je l’ai connu dans les réunions d’analystes qui – quoi qu’on pense – ne sont jamais tendres avec les grands patrons du CAC 40. Mais Christophe de Margerie avait de l’humour et un côté humain, bon vivant, sous sa grosse moustache frétillante. À entendre les salariés sur les radios mardi, il était un patron aimé parce que (lui) savait diriger. Lui, bâtard de capitaine corse et d’une fille de la bourgeoisie : est-ce par jalousie que Filoche a tant de haine revancharde ?

On reste confondu que le débat politique (s’il s’agit d’un « débat », et à prétention démocratique encore !) tombe dans ce caniveau. Martine Aubry, dont Filoche est un soutien, gagnerait à se démarquer de ce genre de lourdaud, que le système Twitter révèle dans son débraillé. Le socialisme est cela aussi : la bêtise de politiciens avides de coups médiatiques au prix de la plus sommaire décence. De quoi vous dégoûter de voter pour ce genre de parti. Car on admet qu’un salaud soit un salaud, au sens de Sartre; il est comme cela, on ne le changera pas. Ce que l’on ne peut admettre est qu’un salaud joue au professeur de vertu. Qui est-il, Filoche, pour proférer ce racisme primaire que les patrons sont tous voleurs ? Un pilier de comptoir ? Un bouffon du roy ? Un batteur d’estrade ? Ni un démocrate ni un citoyen respectueux des êtres, en tout cas.

Qu’a-t-il « volé », Margerie ? Filoche, parasite de la République depuis des décennies malgré son tropisme « antisystème » tellement à la mode dans les années post-68, n’est-il pas un voleur bien plus grand au regard de l’intérêt général, lui qui n’a quasiment rien créé, ni emploi ni entreprise, ni participé au renom de la France ? Vu ses derniers propos, au contraire…

Je suis honteux de la gauche en général, cet état d’esprit qui devrait être humaniste et solidaire, et du socialisme en particulier, variante française qui s’évertue à être encore « plus de gauche » par l’insulte et la bassesse flatteuse du populo.

Que les belles âmes ingénues ne s’étonnent pas de la montée du Front national dans les mentalités et les urnes : ce sont des Filoche qui en font le lit.

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Clément Rosset, Le principe de cruauté

clement rosset le principe de cruaute

La réalité est cruelle parce qu’elle fait souffrir. Se consoler par l’illusion est le remède philosophique par excellence, que les religions exploitent abondamment. Le désespoir n’est pas la mélancolie mais le fait d’être réfractaire à tout espoir d’au-delà et de transcendant : il n’y a de réalité qu’ici et maintenant. Le principe de cruauté est donc, selon Clément Rosset, le principe de réalité suffisante allié au principe d’incertitude. Si la théorie en philosophie est le résultat d’un regard porté sur les choses, on distingue aisément ceux qui voient et ceux qui refusent de voir ce qui est. L’auteur poursuit son entreprise de démolition des illusions et des croyances, pour le plus grand bien de la pensée.

« Le philosophe trébuche habituellement sur le réel non en raison de son inépuisable richesse mais plutôt de sa pauvreté en raisons d’être » p.13. Seul le sens apaise, seul le dessein console, seule la fin justifie. Puisque le réel est insuffisant, la réalité est alors située en-dehors du réel. A cette position de faiblesse, l’auteur oppose le principe que la réalité suffit : elle est pleine et sans pourquoi. N’être pas intelligible n’équivaut pas à n’être pas réel : « Une femme au comportement indéchiffrable n’équivaut pas à une femme qui n’existe pas » p.16. Imparable. « Je soupçonne fort la brouille philosophique avec le réel de n’avoir pas pour origine le fait que la réalité soit inexplicable (…) mais plutôt le fait qu’elle soit ‘cruelle’ et (…) qu’elle constitue un risque permanent d’angoisse (…) intolérable » p.17. (Nous sommes forcés de couper les phrases interminables avec incidentes qu’affectionne un peu trop l’auteur pour les rendre immédiatement compréhensibles bien que – rappelons-le – Clément Rosset soit l’un des rares philosophes qui ne jargonne pas).

Que la réalité soit incompréhensible, à la rigueur, il s’agit de raison et l’homme peut s’en accommoder ; mais qu’elle soit douloureuse, non, et son intolérance conduit au déni. Comme si le développement intellectuel ne s’était pas accompagné du développement psychologique qui convient. La grande tante de Vinteuil, chez Proust, est l’un des plus purs exemples de déni forcené : elle refuse toute preuve de la haute position de Swann, malgré les faits réitérés. Par jalousie sociale probablement, par tendance à ramener le grand bourgeois Swann à sa condition à elle de bourgeoisie moyenne. D’où l’« exorcisme hallucinatoire du réel » p.26. Ce qui « doit être » supplante « ce qui est ». La morale n’en veut pas à l’immoral ni à l’injuste mais à ce qui est, au réel. « Le dernier mot de la philosophie de Platon comme celle de Rousseau me paraît ainsi se résumer à ce simple et aberrant adage : que si la vérité est cruelle, c’est qu’elle est fausse – et doit par conséquent être à la fois réfutée par les doctes et dissimulée au peuple » p.29.

« Pensée morale et pensée tragique se partagent ainsi l’opinion des hommes, leur suggérant tour à tour l’idée la plus apaisante mais la plus illusoire (principe de réalité insuffisante) et l’idée la plus cruelle mais la plus vraie (principe de réalité suffisante). D’où deux grandes catégories de philosophies et de philosophes, selon que ceux-ci en appellent à un mieux-être ou au contraire s’accommodent du pire » p.31. Il va de soi que Clément Rosset se rattache au pire.

L’intérêt d’une vérité philosophique est moins la vérité (toute relative et critiquable) qu’elle énonce que de « dénoncer un grand nombre d’idées tenues abusivement pour vraies et évidentes » p.37. C’est souvent le cas, la partie critique des philosophes est bien plus intéressante que la part de construction : voyez Marx ou Nietzsche, même Montaigne ou Pascal. Ce qu’ils dénoncent est bien plus « réel » que ce qu’ils proposent, trop vague ou incertain. « En tant que philosophie critique, le matérialisme constitue la pensée peut-être la plus élevée qui soit ; en tant que philosophie ‘vraie’, il est en revanche la plus triviale des pensées » p.40. S’en tenir à la moindre des erreurs n’est pas le plus gratifiant.

antoine olivier pilon torse nu

Et pourtant, la bêtise offre le plus beau spectacle du gratifiant dans l’illusion car « elle ne consiste pas, contrairement à ce qu’on pense généralement et à tort, en une paresse d’esprit mais bien en une débauche désordonnée d’activité intellectuelle, dont témoignent par exemple Bouvard et Pécuchet, héros modernes et indiscutés de la sottise » p.41. Peu importe la marotte si elle évacue le réel : l’une chasse l’autre, la collection de timbres chasse la culture du jardin ou l’étude des papillons. Ce qui compte est moins de s’intéresser à quelque chose que de s’étourdir à le faire pour éviter de voir le réel en perpétuel changement et les vérités durement acquises sans cesse remises en cause.

Cette intolérance à l’incertitude aboutit à toute forme de croyance. « L’adhérent fanatique à une cause se reconnaît principalement à ceci qu’il est au fond totalement indifférent à cette cause et seulement fasciné par le fait que cette cause lui paraît, à un moment donné, pouvoir être tenue pour certaine. Un marxiste convaincu prête peu d’attention aux thèses énoncées par Marx, un stalinien convaincu peu d’attention à la réalité historique et psychologique de Staline : ce qui compte pour eux est l’idée purement abstraite que le marxisme est vrai ou que Staline a raison » p.45. Remplacez marxisme par socialisme ou islam, remplacez Staline par Mélenchon ou Ben Laden et vous verrez le même mécanisme psychologique à l’œuvre : le goût de la certitude côtoie dangereusement le goût de la servitude…

Ah, un dernier mot : « Il n’y a nul divorce entre la croyance et la raison, puisque l’objet de la croyance, faute d’être, se soustrait a fortiori à un examen en raison » p.91. Il n’y a pas de solution quand il n’y a pas de problème.

Clément Rosset, Le principe de cruauté, 1988, éditions de Minuit, 95 pages, €13.00

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Camilla Läckberg, La princesse des glaces

camille lackberg la princesse des glaces
Un beau roman policier sociologique à la Simenon, comme on les aime, avec lente découverte des ressorts psychologiques des personnages et une action qui se dévoile en marchant, aux rebondissements inattendus. Une jeune femme est trouvée morte dans sa baignoire, dans sa maison du bord de mer où la chaudière est tombée en panne, durant l’hiver suédois. Elle est glacée, bien conservée, princesse des glaces.

Qui a tué Alexandra Wikjner, la belle blonde revenue sur les lieux de son enfance ? Car c’est bien d’un meurtre qu’il s’agit, camouflé maladroitement en suicide en tailladant les veines. Car un droitier est plus habile sur le poignet gauche avec son rasoir que sur le poignet droit – avec son autre main… Quand deux entailles sont nettes et franches, il ne peut s’agir que de la même main, celle de quelqu’un d’autre.

Les policiers vont piétiner, surtout le gros commissaire Mellberg, content de lui et insupportable à tous, envoyé par ses supérieurs en exil à la campagne. Mais l’inspecteur Hedström, Patrick pour les intimes, va user de son intuition et de sa jeunesse pour en savoir plus. Il séduit notamment Erica Falck, écrivain biographe, qui vit dans la demeure de ses parents décédés dans la même petite ville de Fjällbacka, où elle a vécu son enfance comme Patrick (amoureux d’elle sans qu’elle s’en aperçoive) et Alex, sa meilleure copine (avant qu’inexplicablement ses parents déménagent en pleine année à Stockholm).

La vérité mérite-t-elle d’être sue ? Qu’en dira-t-on dans cette province puritaine, aux mœurs rigides et luthériennes ? « J’ai entendu toutes ses idées naïves sur le passé auquel il fallait régler son compte, sortir tous les vieux squelettes du placard et ainsi de suite à n’en plus finir. Du blabla des jeunes d’aujourd’hui, à mon sens. De nos jours, tout le monde semble obsédé par l’idée de laver son linge sale en public et trouve très sain d’exhiber ses secrets et ses péchés. Mais certaines choses doivent rester privées » p.464. Ainsi parle une vieille femme, mère d’un second personnage qui trouve la mort, un peintre alcoolique, génial et raté. Un meurtre lui aussi ? par le même assassin ?

Rien n’est simple dans les replis des âmes, surtout lorsque la « bonne société » s’en mêle pour imposer sa morale, ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Et que personne ne voit rien des tourments des enfants lorsqu’ils surviennent. Les incendies d’hier, les viols, les abus sur mineurs, les adoptions, les héritages, tout ce qui est survenu petit pèse son poids à l’âge adulte. Le monde d’hier n’était pas meilleur que le nôtre, au contraire ! Cacher le mal engendrait des maux psychiques sans nombre… Ils finissaient par rendre à son conjoint la vie impossible, à battre sa femme ou même à tuer, des années plus tard. Il est bon de réfléchir dans un roman d’action et Camilla Läckberg y entraîne le lecteur sans trop y toucher.

La traduction en français est malheureusement peu « littéraire », les accords du participe passé sont royalement niés – par manifeste ignorance – et les négations dans les phrases sont posées à la va comme je te pousse. Ces scories sont inadmissibles de la part d’Acte sud, éditeur avant l’édition de poche. Elles font désordre à la lecture, malgré l’affectation de bien parler des gens de lettre. Mais l’auteur sait entraîner et captiver et c’est heureusement ce qui compte le plus et donne envie de lire ses livres suivants.

Camilla Läckberg, La princesse des glaces, 2004, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, Babel noir 2012, 509 pages, €9.50 ou Kindle €9.99 (plus cher !)

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Genre, était-ce mieux avant ?

J’ai publié sur ce blog il y a quelque temps une note raillant le « c’était mieux avant » entonné par tous les nostalgiques d’un âge d’or qui n’a jamais existé. Il était le temps de leur jeunesse, l’époque qu’ils comprennent enfin trente ans plus tard et dont ils ne retiennent que le côté positif, un monde en apparence plus stable, aux mœurs engluées encore dans « la tradition » (qu’ils ne cessaient de secouer). Mais le monde évolue sans cesse, probablement pas plus le nôtre que celui d’avant. Le désir d’arrêter le temps, de stopper le mouvement des choses, est aussi vain que ridicule, Bouddha l’avait déjà montré il y a 3000 ans.

Ce désir d’éternel ici-bas manifeste une peur panique de ne plus être dans le courant, plus à la hauteur, perdu dans ce qui arrive, de quitter la jeunesse pleine de santé et de désirs neufs. Cet état d’esprit « réactionnaire », au sens premier de réaction à ce qui arrive, pourrait être une tempérance de la raison qui examine les changements pour choisir lesquels suivre et lesquels mesurer. Mais c’est pire : un refus pur et simple d’accepter que le monde bouge, que l’histoire aille son chemin, que les mœurs évoluent – un refus pur et simple de s’adapter, voire de grandir…

ados cuir amis paris

On en voit tant de faux ados de 35 ans, de faux révolutionnaires de 60 ans, des vieux-jeunes habillés comme à 16 ans qui roulent des épaules ou se maquillent comme à l’âge bête. Ils veulent figer la vie, tout comme certains écolos veulent revenir avant le néolithique, cette période où l’homme a cultivé la nature plutôt que d’y prélever. Tout comme les syndicalistes veulent « garder leur emploi » et leurs zacquis, tant pis si les Chinois, les Brésiliens ou les Allemands produisent plus vite, de meilleure qualité et moins cher et si leur entreprise fait faillite faute de se remettre en cause. Tout comme les moral-socialistes veulent imposer un monde des idées sans aucune idée des forces réelles ni des conséquences infernales de leurs « bonnes intentions ». Tout comme les intégristes de toutes religions (la juive, la chrétienne, la musulmane, la communiste, l’écologique) veulent revenir au monde d’hier, figé, intact, créé une fois pour toutes par Jéhovah, Dieu, Allah, l’Histoire « scientifique », ou Gaia la Mère.

Que la femme aspire à être traitée en égale de l’homme, quelle horreur pour ces croisés du retour où les mâles étaient les maîtres et mesuraient leurs richesses à leur horde de femelles et à leurs troupeaux de bêtes et d’enfants ! Mais quel est ce monde merveilleux « d’avant » auquel ils aspirent ? Pour les islamistes, rien de plus simple : tout est écrit dans le Coran. Même si le Coran n’a jamais été « écrit » par Mahomet – qui ne savait ni lire ni écrire – mais issu de multiples disciples qui prenaient note des prêches du Prophète inspiré par l’archange Djibril, des docteurs de la foi ultérieurs qui ont simplifié, raccordé, corrigé, mis en forme, des politiquement correct de chaque époque où s’est composé le Livre définitif. Mais pour les chrétiens intégristes ? Pour les catholiques de Civitas inspirés des protestants évangéliques américains ? Est-ce au monde la Bible auquel ils aspirent ? A celui du Christ en son exemple vécu ? A celui revu et corrigé par le misogyne Paul de Tarse ? Ou simplement au monde bourgeois leurs grands-parents ?

Femme robe seins nus emilio pucci

Justement, ce monde des grands-parents est évoqué par un écrivain autrichien né en 1881 et mort volontairement en 1942. Stefan Zweig avait 19 ans en 1900, il décrit les mœurs de l’empire austro-hongrois aux trois-quarts catholique :

« Qu’un homme eût des pulsions et qu’on lui permît de les ressentir était quelque chose que la convention était bien obligée d’accepter en silence. Mais qu’une femme pût être soumise à des pulsions identiques, que la Création, pour ses desseins éternels, eût aussi besoin d’un pôle féminin, l’admettre sincèrement eût été une entorse à la notion de ‘sainteté de la femme’. A cette époque préfreudienne, on se mit donc d’accord pour imposer cet axiome qu’une créature de sexe féminin n’éprouve aucune sorte de désir physique autre que celui éveillé par l’homme, ce qui, bien entendu, ne pouvait être officiellement autorisé que dans le mariage. Mais comme même à cette époque morale l’air était saturé d’agents érotiques infectieux, fort dangereux, spécialement à Vienne, une jeune fille de bonne famille, de la naissance jusqu’au jour où elle quittait l’autel au bras de son époux, était tenue de vivre dans une atmosphère absolument stérile. Pour mettre les jeunes filles à l’abri, on ne les laissait pas une minute seules. On leur donnait une gouvernante chargée de faire en sorte que pour rien au monde elles ne fissent un pas hors de leur maison sans être surveillées, on les accompagnait à l’école, à leur cours de danse, à leur cours de musique, et on revenait les chercher. On contrôlait tout livre qu’elles lisaient, et surtout on occupait les jeunes filles pour les distraire de toute pensée potentiellement dangereuse. Elles devaient pratiquer le piano, apprendre le chant, et le dessin, et des langues étrangères, et l’histoire de l’art, et l’histoire de la littérature : on les cultivait et on les surcultivait. Mais tandis qu’on s’efforçait de leur donner la meilleure culture et la meilleure éducation mondaine qu’on pût imaginer, en même temps, on veillait soucieusement à les maintenir dans une ignorance de toutes les choses naturelles qui est aujourd’hui [1941] inconcevable pour nous. Une jeune fille de bonne famille ne devait pas avoir la moindre idée de l’anatomie d’un corps masculin, ni savoir comment les enfants viennent au monde, puisque l’ange devait évidemment entrer dans le mariage le corps immaculé, mais également l’âme absolument ‘pure’. Chez la jeune fille, être ‘bien éduquée’ revenait purement et simplement à ‘s’aliéner la vie’, et cette aliénation a été souvent celle d’une vie entière pour les femmes de cette époque » p.929.

Que tous les réactionnaires, ceux qui se réfugient dans la religion à la lettre pour ne surtout plus décider de rien, les tentés par le vote extrémiste à droite, voire les simples conservateurs, méditent ces lignes. Le monde d’hier était un monde étouffant, contraignant, aliénant. Ce n’est pas parce que vous avez peur de la liberté – peur de ne pas être à la hauteur des choix à faire – que vous devez vous réfugier dans la tyrannie d’une caste de prêtres, d’imams ou de politiciens qui promettent tous l’au-delà ou le lendemain, mais jamais ce qui compte : l’ici et le maintenant.

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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William Faulkner, Sanctuaire

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Encensé par Malraux, récupéré par Sartre, pour Camus un chef d’œuvre, ce livre est un roman policier noir qui se passe dans le sud, ce Mississippi cher à l’auteur. L’intrigue est simple : une étudiante se fait violer par un pervers de la pègre ; un avocat humaniste tente de sauver celui qui est accusé à tort mais rien ne fonctionne. La vie est une fatalité et chacun doit aller au bout de son destin.

Écrit sans les tentatives expérimentales du Bruit et de la fureur, Sanctuaire est l’application au XXe siècle des rigueurs de l’Ancien testament : Popeye le caïd est le serpent du mal pur, Temple l’étudiante de 17 ans est une oie blanche aussi niaise que travaillée de la vulve. Quand les deux se rencontrent, ça fait boum, le sanctuaire est violé et le paradis perdu ; tous les lecteurs de la Bible connaissent la suite…

Mais le viol est à plusieurs étages, ce qui complique l’affaire : Popeye est impuissant depuis l’enfance et c’est un épi de maïs qui fait office avant qu’un homme (un vrai), au nom de Red, soit choisi pour officier devant lui en servant d’étalon. « Tiens, t’as un nom de garçon ? » s’étonne devant Temple la tenancière d’un bordel dans lequel Popeye a mené sa conquête. Il est vrai que l’auteur adore donner des noms de garçon aux filles (ainsi Quentin dans Le bruit et la fureur) : pour mieux les traiter de garces ?

Car toute femelle ne pense qu’à « ça », même les oies blanches couvées en pensionnats séparés. « Dans leurs yeux à toutes, cette expression de froideur innocente et effrontée » (chapitre 19) ; elles aiment la bite, dira-t-on dans les années 1980 (Les Bronzés), mais il s’agit bien des mêmes. « Cette curieuse petite chair (…) en qui semblait fermenter peu à peu quelque chose de ce bouillonnement qui l’identifiait à la vigne en fleur » ch.19. Le lieu du mal est la chair, le temps du mal est le printemps, le prétexte du mal est l’alcool. L’oie blanche, malgré trois frères, ne connait rien à la vie, enfant trop gâtée, trop égoïste et hédoniste, déjà prototype de « conne américaine » que la littérature plus récente a consacrée : « Elle n’avait qu’à s’habiller et, quelques instants après, quelqu’un venait la chercher » ch.18.

Tout commence en avril, dans ce sud des États-Unis où le printemps explose en luxuriance, pour se terminer en automne dans le gris uniforme du Paris bourgeois. Entre temps, la nature aura fusé, la soupape aura été refermée, et la « bonne » société retrouvé sa morale, cette discipline étouffante qui est sa seule culture. Tout commence à la source, qui jaillit naturelle, et se termine au Luxembourg, devant un bassin maîtrisé.

Le roman ne cesse d’alterner exprès la fausse innocence féminine et la pseudo virilité, le hors la loi et l’homme de loi, la maison coloniale isolée et la maison de famille urbaine, le libertarisme campagnard détournant la Prohibition et la morale étriquée des « paroissiennes » en ville et de ceux qui ne veulent jamais d’ennuis – « tous d’excellents chrétiens » ch.20, le citoyen normal, professionnel et égalitaire, et celui qui veut péter plus haut que son cul. « Parce qu’ils ont un veston cintré et qu’ils ont accompli le merveilleux exploit de fréquenter l’Université de Virginie, ces gens-là parcourent la terre impunément… » ch.19. Le contraste de l’avocat humaniste et de l’avocat « juif » montre l’antisémitisme latent d’époque dans les romans de Faulkner, même s’il prête les propos à des personnages peu recommandables. Peut-être est-ce moins contre la « race » que contre la soi-disant « élite », le peuple travailleur contre les financiers enrichis, le Mississippi contre New York, les états du sud contre ceux du nord ?

Roman grinçant, pessimiste sur la nature humaine, imbibé de bible et d’horreur de la chair – une sorte d’envers de l’Amérique optimiste, braillarde et superficielle dont on garde l’image. Faulkner avoue, dans son introduction à l’édition de 1932 : « Je (…) spéculai sur ce que pourraient êtres les problèmes actuels pour un habitant du Mississippi. Je m’arrêtai à ce que j’estimai être la réponse correcte, et inventai l’histoire la plus effroyable qu’on puisse imaginer ». Temple sera violée, son violeur est impuissant et un autre est accusé à tort, qu’il laissera lyncher, avant que le destin du malfrat soit scellé par une condamnation à mort pour un crime qu’il n’avait pas commis… Vous avez là toute l’Amérique, balancée d’un coup, d’une plume de maître.

William Faulkner, Sanctuaire (Sanctuary), 1931, Folio 1972, 384 pages, €7.51
Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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Irène Némirovski, Suite française

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En 2004 s’est trouvé édité un manuscrit inachevé datant de 1942. Les deux filles rescapées d’Irène Némirovsky, née à Kiev dans une famille juive exilée par la révolution bolchevique, l’ont publié en hommage à leur mère, arrêtée par la police française comme apatride en juillet 1942 et livrée au camp d’Auschwitz, où elle meurt un mois plus tard. Suite française, rédigé entre 1939 et 1942, devait comprendre cinq parties ; les deux premières sont à peu près achevées, sous le signe technique de Tourgeniev (approfondir la psychologie de chaque personnage avant de commencer d’écrire), de Balzac (pour l’acuité de la description sociale) et pour Tolstoï (l’enchevêtrement des destins lors du bouleversement de la guerre). Irène Némirosky avait pour ambition d’écrire son Guerre et Paix. Il ne reste que les premiers tableaux, tout frais. Plus qu’un roman achevé, ils donnent aujourd’hui un éclat particulier au témoignage.

Une « suite » est ce qui accompagne pour faire honneur ; c’est aussi une série de pièces instrumentales dans le même ton ; enfin un enchaînement de faits qui se suivent. Ce titre, intello au premier regard, se comprend mieux une fois la lecture des 573 pages achevées. Il s’agit de vérités sociales françaises, observées et rendues avec une objectivité sans ressentiment, qui se développent dans un engrenage de destin. Tempête en juin est un docu-fiction, le récit de l’Exode sur les routes de France en cet été 39 torride, sous l’avance imprévue des Allemands. Toute la société se délite, trop vieille, trop frileuse, trop attachée à sa force tranquille fantasmée plutôt que préparée. Pour décrire cet état de fait, Némirovsky crée des personnages emblématiques.

Les Péricand sont bourgeois catholiques bien-pensants, issus de riches industriels lyonnais, serviteurs de l’État ou de l’Église, « ils ne tenaient pas à l’argent mais l’argent tenait à eux. » Un père conservateur de musée, le fils aîné prêtre « scout », seul le second fils Hubert, 18 ans, « joufflu et rose », garde une volonté de se battre grâce à sa jeunesse. Gabriel Corte est le Grand-Écrivain-Français, Intellectuel à majuscule se voulant guide de l’esprit depuis les Lumières ; il est beau, sensuel, fortuné, à maîtresse et relations. Ce qui le préoccupe n’est pas son pays mais son moi narcissique : « que sera l’esprit demain ? » Dans les parties non écrites, l’auteur en fait un laudateur du nouveau pouvoir, trouvant « des formules décentes pour parer les vérités désagréables ». La langue de la Ve République (voir LQR d’Eric Hazan) a utilisé depuis ce genre de talent avec profit, transformant par exemple les pauvres en « exclus » et les balayeurs en « techniciens de surface ». Les Michaud sont employés de banque, petit-bourgeois dignes, ils surnagent dans l’océan des lâchetés ; leur fils unique Jean-Marie, mobilisé puis blessé, prépare l’espoir de la Résistance future. Charles Langelet, parisien, est ce prototype du vieux garçon maniaque et décadent qui ne rêve que de « beauté » civilisée mais ne fera jamais rien pour la défendre ; « frileux, dédaigneux, il n’aimait au monde que son appartement et les objets… ».

Aline et Jules, prolétaires, usent de violence pour voler le dîner (fin) de l’écrivain Corte et de son arrogante pétasse car « ils nous verraient crever pire que des chiens ». Eux, les gens du peuple, ressentent non pas l’égoïsme du nanti qui perd ses biens, mais « colère, chagrin, honte » de la Défaite. Pour Irène Némirovsky, « tout ce qui se fait en France dans une certaine classe sociale depuis quelques années n’a qu’un mobile : la peur. Elle a causé la guerre, la défaite et la paix actuelle. » Mais « il y a un abîme entre cette caste qui est celle de nos dirigeants actuels et le reste de la Nation. » (p.523) Possédant moins, le peuple a moins peur et la lâcheté étouffe moins ses bons sentiments.

Ces personnages, introduits chapitre après chapitre, vont voir leur destin se nouer dans la seconde partie qui décrit l’Occupation dans un village inspiré d’Issy-L’évêque en Saône-et-Loire, où Irène Némirovsky et ses enfants s’étaient réfugiés. L’on y retrouve les classes, la vicomtesse de Montmort, catholique militante, « chargée par la nature d’éclairer ces bourgeois et ces paysans », les Angellier, belle-mère âpre au gain et belle-fille délaissée, les paysans vivant de la terre, Madeleine et Benoît Labarie. Le rustre Benoît, par fierté paysanne, tuera un Allemand et devra se cacher avant d’entrer, par engrenage du destin, dans la Résistance. Point de haine envers les vainqueurs – jeunes, robustes, parfois cultivés et souvent beaux torse nu – mais le désir de s’en servir : les femmes pour « arriver », les hommes pour accumuler provisions, terres et or. « Aux habitants des pays occupés, les Allemands inspiraient de la peur, du respect, de l’aversion et le désir taquin de les rouler, de profiter d’eux, de s’emparer de leur argent ».

Irène Némirovsky ne s’aime pas. De son enfance solitaire entre un père trop occupé par ses affaires et une mère qui lui en voulait de la faire vieillir, elle s’est réfugiée dans la lecture. Elle pourfend d’une plume acerbe la vanité qui lui a pris sa mère et l’accumulation sans fin qui lui a dévoré son père et tout le peuple juif auquel elle appartient par le sang et le destin. Elle se croyait intégrée à la France, elle découvre le chacun-pour-soi des périodes de crainte. « Mon Dieu ! Que me fait ce pays ? Puisqu’il me rejette, considérons-le froidement. » (Notes p.521)

Elle distingue la masse, mue par des courants profonds, des individus, mus par une morale : « Je fais ici serment de ne jamais plus reporter ma rancune, si justifiée soit-elle, sur une masse d’hommes quels que soient race, religion, convictions, préjugés, erreurs. Je plains ces pauvres enfants. Mais je ne puis pardonner aux individus, ceux qui me repoussent, ceux qui froidement nous laissent tomber, ceux qui sont prêts à vous donner un coup en vache. » (p.522)

Elle reproche aux Français leurs postures théâtrales plutôt que l’efficace préparation d’un objectif fixé par une volonté (ce qui est le cas des Allemands en 39 et le sera des Anglais dès 40). « Il y avait dans le patriotisme et la germanophobie, comme d’ailleurs dans l’antisémitisme et, plus tard, dans la dévotion au maréchal Pétain, quelque chose de théâtral qui la faisait vibrer » (p.380). Cette attitude subsiste dans l’intelligentsia française : elle est aujourd’hui tournée contre les Américains ou les Allemands mais c’est bien la même arrogante et vaine posture de cocotte vieillissante, qui préfère la facilité des poses à la difficile réalité des actes. « 1942. Les Français étaient las de la République comme d’une vieille épouse » (p.522). Ces temps pourraient bien revenir…

Irène Némirovsky, Suite française, 2004, Prix Renaudot, Folio 2006 567 pages, €8.93

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