Articles tagués : roman

Stéphane Béguinot, Le clan du Grey Watch

Les lieux ? L’Écosse, sur la côte ouest donnant sur l’Irlande. L’époque ? Incertaine, dans les brumes de la légende, mais avant le siècle 19 de notre ère tant manquent toutes les inventions techniques de la modernité. Les héros ? Ils sont trois, comme les trois enfants turbulents de l’auteur, deux filles, un garçon, le petit dernier. Leur âge ? L’adolescence, mais la prime, ce qui fait qu’ils peuvent avoir entre 14 et 17 ans. L’histoire ? Une chevauchée d’heroic fantasy qui voit s’affronter les clans celtes, entre ceux qui veulent le pouvoir et ceux qui ne comprennent pas ce qui leur arrive.

Nous sommes à l’âge des chevaux, des charrettes, du tri à l’arc et des épées. Whisky, chardon, cornemuse et fantômes, ces traits d’Écosse, sont recyclés comme le kilt, les châteaux et les fêtes. Le lecteur est transposé dans l’univers d’un conteur en verve d’imagination et d’action, expert en celtitude et en paternité, quelque part entre les potions potaches à la Harry Potter et la menace maléfiques du Seigneur des anneaux. Nous avons des fantômes, des kiltômes et des kiltish, allez vous y retrouver !

L’auteur prend un grand et malin plaisir à faire rebondir les histoires, légères et échevelées, sur une trame de quête adolescente. Un chapitre terminé, le lecteur a hâte de découvrir le suivant. Et il y en a 19. Écrits avec humour et sens du théâtre.

Comme le veut cet univers onirique, les personnages sont tous dignes, beaux et bien armés, aimés de leurs parents et fratrie, même les méchants, ou presque. Ils restent animés de cet esprit d’équipe et de chevalerie que veut la tradition. La nôtre, celle d’Europe, encore plus la tradition celtique dont l’auteur est féru. Il joue lui-même fort bien de la cornemuse et ne répugne pas à porter le kilt, dont il a fait déposer un modèle exclusif pour sa famille. Il dit en effet descendre d’un ancêtre écossais. Nous sommes quelque part dans l’aventure merveilleuse des scouts, filles et garçons mêlés en tout bien tout honneur. Curieusement, ils se vouvoient, ce qui fait suranné – quoique que cela subsiste dans quelques familles d’aujourd’hui. Les catholiques de tradition tiennent par exemple à tenir à distance tout sentiment avant qu’il soit socialement autorisé. C’est le cas de nos jeunes héros, qui devront patienter pour enfiler chaussure à leur pied. Tout se terminera évidemment par le mariage… Mais pas avant de s’être éprouvé, contenu, apprivoisé !

Autant dire que ce roman d’aventure est une suite de leçons de morale pratique et de sentiments guidés par des adultes avisés. Les jurons ne vont jamais plus loin que le « maudit soit le venin femelle des orties » ou « vous êtes un vilain et méritez un gage ». Et nul ne perd la vie dans un combat car la Justice doit passer. L’esprit positif y règne autant que les BA (bonnes actions), l’enthousiasme compte autant que le savoir-faire, et le courage n’est pas la moindre des vertus exigées. C’est un peu forcer la barque mais je me suis laissé dire que les enfants de l’auteur, premiers auditeurs de ces histoires contées à la veillée, ont eu à cœur de prendre pour modèle le héros à chacun dédié : la fille aînée Eimhir, la cadette Eithne, le benjamin Uilleam. Ils n’ont pas encore l’âge requis pour se fondre dans leurs tuniques, mais c’est une question de temps.

Chacun est affublé du prénom qui va à son tempérament. Eimhir, l’aînée indomptable et libre, était la femme du héros irlandais Cuchulain, son prénom signifierait « prompte » en gaélique. Eithne, la seconde, avisée et sage, épouse du dieu suprême Lug, signifierait « la graine ». Le dernier, Uilleam, est Guillaume en notre bon françois et signifie en germanique « protection de la volonté » – un prénom qui oblige un garçon. Ce ne sont pas les prénoms des vrais enfants qui, selon un réseau social, seraient plutôt Caroline, Gwenaëlle et Aymeric. Mais l’imaginaire est roi !

Anachronique et achronique, tumultueux et discipliné, ce long roman de kilt et de claymore est vivace comme la bruyère des landes, vif comme le whisky des îles et vivifiant comme l’écume sur les rocs. Une excellente lecture de vacances pour vos enfants de 7 à 14 ans, qui les captivera autant que la série Harry Potter.

Lisez-le aussi pour votre plaisir (il durera) – et pourquoi pas à haute voix – surtout avec un bon whisky de l’île de Skye (en cas de pluie). Prévoyez une infusion de cynorrhodon pleine de vitamines (et rouge comme le Crimson) pour les enfants ! Cela changera utilement les petits de la télé et des jeux vidéo, l’espace des semaines de vacances et cela confortera l’auteur, qui prépare la suite de ce premier roman.

Stéphane Béguinot, Le clan du Grey Watch – Les aventures des MacClyde, 2010, édition Ex Aequo, 572 pages, €23.75 

Catégories : Ecosse, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mario Vargas Llosa, Histoire de Mayta

Mayta est un prénom indien. Il est porté par un condisciple de l’auteur au lycée salésien (établissement de curés saint François-de-Sales, congrégation pontificale… où est d’ailleurs allé enfant François Hollande). Condisciple ? Peut-être, en tout cas l’auteur fait comme si. Car son personnage n’est pas réel, tous les noms, les lieux et les dates sont changés. De quoi fabriquer un « roman » à partir de la vie vraie, mais reconstituée pour en montrer le sel.

Ce roman est celui de la tentation révolutionnaire au Pérou dans les années 1950. Tentation qui débute par l’idéalisme catholique d’un adolescent qui jeûne par sympathie avec les pauvres, qui se poursuit par l’entrée au parti communiste, puis par la scission trotskiste, jusqu’à ce qu’il trouve plus révolutionnaire que lui. Car les groupuscules marxistes pullulent dans ces pays où la division est la règle. Pas de partido unido mais l’individualisme petit-bourgeois (comme on disait alors), qui s’éclate en de multiples sectes qui se haïssent l’une l’autre.

Jusqu’à ce qu’une rencontre de famille, alors que Mayta a déjà la quarantaine, le mette face à un jeune sous-lieutenant prêt à prendre les armes, Vallejos. S’emparer de la petite ville de Jauja dans les Andes, pas moins. Sidération chez les trotskistes ! La révolution serait donc autre chose que des mots enfilés, des textes fleuves distribués à la sauvette et que personne ne lit, des coupages intellos de cheveux en quatre dont « le peuple » se fout ?

Le romancier joue au romancier et enquête. Tout son livre va entrelacer dans le même paragraphe les souvenirs présents des protagonistes et le présent de reconstitution. Nous sommes ici et ailleurs, maintenant et jadis. C’est ce qui fait le style original de Vargas Llosa. Nous sommes dans la littérature : « Dans un roman, il y a toujours plus de mensonges que de vérités, un roman n’est jamais une histoire fidèle. Cette enquête, ces entretiens, n’avaient pas pour but de raconter ce qui s’est réellement passé à Jauja mais, plutôt, de mentir en sachant sur quoi je mentais » p.446. Le roman tente de donner une cohérence à la vie, qui n’en pas toujours.

Ainsi, Mayta est naïf et pitoyable ; convaincu et inhabile ; activiste et velléitaire. Mayta est « un révolutionnaire de catacombes qui a passé la moitié de sa vie à intriguer et à combattre avec d’autres groupuscules aussi insignifiants que le sien » p.464. S’il s’embarque dans l’aventure, c’est que l’action l’excite. Mais sans plan, sans soutien, sans base populaire, ce n’est que du romantisme anarchiste – tellement dans la vogue de l’époque. Che Guevara et Fidel Castro vont redonner espoir à ces bras cassés là, mais ils n’ont réussi que par le miracle de conditions propices : ils ont échoué partout ailleurs.

Le besoin de changer le monde est fort, mais suicidaire si le monde n’est pas prêt à basculer. « Là-bas, chez les salésiens, il y a un demi-siècle, il croyait ardemment à Dieu. Ensuite, quand Dieu mourut dans son cœur, il crut avec la même ardeur à la révolution, à Marx, Lénine, Trotski. Ensuite, les événements de Jauja ou, peut-être avant, ces longues années de militantisme insipide, affaiblirent et tuèrent aussi cette foi. Quelle autre la remplaça ? Aucune » p.465. Croire n’est pas agir, c’est se donner à une idée. Mais cette idée vous contraint : par exemple à braquer des banques pour « exproprier » le grand capital en vue de redistribuer l’argent aux pauvres. Sauf que rares sont les purs et les « militants » se laissent tenter à garder le butin ; transformant « la révolution » en vulgaire banditisme.

Ce roman des années 1980 est bien daté aujourd’hui. Le romantisme des sachant-lire qui se grisent de grands mots et pondent des éditoriaux fleuves dans des feuilles de chou illisibles est bien passé de mode. Il ennuie. Certes, « la crise » fait bouger les lignes, mais c’est le monde qui change, les courants de fond, pas l’écume vague des petits-intellos qui se croient l’instrument de l’Histoire.

Le procédé littéraire reste, et peut être apprécié comme tel. Le thème n’intéresse plus.

Mario Vargas Llosa, Histoire de Mayta (Historia de Mayta), 1984, Gallimard Folio 2005, 482 pages, €8.17 

Catégories : Livres, Mario Vargas Llosa | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Haruki Murakami, Sommeil

Étrange nouvelle, illustrée en blanc et bleu argent par Kat Menschik. Nous sommes dans l’univers Murakami, réalité triviale de laquelle surgit le fantastique. Le personnage principal est une femme de trente ans (Balzac aurait compris). Elle est épouse et mère, heureuse et établie dans la vie, devient insomniaque. Dix-sept jours durant, elle ne peut dormir. Elle se couche comme tous les soirs, fait même l’amour avec son mari, mais ne sombre plus dans le sommeil.

Pourquoi ? On ne sait pas. Est-ce parce que le sommeil est une petite mort ? Ne serait-ce pas plutôt l’insomnie perpétuelle qui serait une représentation de la mort ? Le mari dort paisiblement, assoupi comme une souche, sans rêves jusqu’au matin, image même de la matérialité terrestre. L’enfant est un garçon encore en primaire qui ressemble à son père ; il dort comme un enfant, avec l’hérédité terrienne en plus.

L’épouse qui ne peut pas dormir cherche alors à s’occuper. Elle boit du cognac la nuit, lit sans arrêt un gros roman russe, ‘Anna Karénine’ de Tolstoï. La nouvelle est un hommage à cet auteur, qui a beaucoup impressionné Murakami. Par contraste avec l’héroïne Anna du XIXe, saisie de passion coupable pour Alexis Vronski, l’épouse japonaise du XXe connait le calme bonheur du ménage Lévine et Kitty Chtcherbatski. Comme Kitty, elle songe que le mieux que pourra faire son garçon sera de ressembler à son père. Elle se désespère du vide de sa vie, se demandant si la mort ne serait pas enfin le sommeil où tout s’oublie qu’elle ne peut plus obtenir sur cette terre. Et comme Anna, elle cherche une fin tragique.

Murakami écrit clair, au fil du temps, avec ce naturel qui fait son charme. Point de grandes passions chez lui mais cette vitalité saine qui va, qui s’interroge, qui se confronte. Il y a toujours un au-delà des apparences, surtout au Japon où la société est très codée et où chacun doit présenter aux autres un visage lisse. La soupape Murakami est le fantastique qui surgit de la nuit, comme Zorro, là où personne ne l’attend.

L’objet livre, en édition de poche 10-18, est imprimé sur beau papier glacé pour accueillir les dessins japonisants de Manschik. Ils sont très contrastés et des touches d’argent ajoutent quelques reflets lunaires. Une belle idée de cadeau branché entre amis !

Haruki Murakami, Sommeil, 1990, traduction française Corinne Atlan, illustrations Kat Menschik, 10-18 août 2011, 94 pages, €7.79

Retrouvez tous les Haruki Murakami chroniqués sur ce blog

Catégories : Haruki Murakami, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Le Clézio, Voyage à Rodrigues

Aux grands enfants toujours épris de cartes et d’estampes, Le Clézio nous livre son « enquête sur la quête » de son propre grand-père, la recherche d’un trésor de corsaire sur l’île de Rodrigues. L’histoire a fait l’objet d’un roman, ‘Le chercheur d’or’, l’un des plus beaux de l’auteur. Comme souvent avec ses chefs-d’œuvre, Jean Marie Gustave Le Clézio double l’imaginaire par la réalité. Ainsi de ‘L’Africain’ qui double ‘Onitsha’, de ‘Gens des nuages’ qui double ‘Désert’ : ‘Voyage à Rodrigues’ double ‘Le chercheur d’or’. A tout lecteur qui aborderait l’auteur, je conseillerais de commencer toujours par les romans et de ne lire les récits qu’ensuite. Ils prennent ainsi tout leur sel et éclairent la vie rêvée par l’existence réelle.

Tout part d’un « vieux classeur de carton attaché par une ficelle, portant écrit de la main de ma tante, ce titre vengeur et drôle : PAPIERS SANS VALEURS » p.124. Il s’agit des cartes, plans, récits compilés et journaux du grand-père. L’auteur se rend sur l’île de Rodrigues pour communier avec ce pays qui a fasciné trente ans durant son ancêtre, celui dont l’écriture manuscrite est si semblable à la sienne. « Il y a un hors du temps ici, à Rodrigues, qui effraie et tente à la fois, et il me semble que c’est bien le seul lieu au monde où je puisse penser à mon grand-père comme à quelqu’un de vivant » p.15 Tout est signe : les coups de pioche ou de burin sur la roche, le paysage qui n’a guère changé, les enfants du cru tels cette « jeune fille, quatorze ans à peine, svelte et agile comme les cabris qui vivent sur les collines » p.10 et jusqu’à Fritz Castel, ce tout jeune Noir plutôt sauvage, engagé par le grand-père vers l’âge de dix ans et qui vit encore, perclus mais observateur.

Pourquoi cette quête vaine de Rodrigues ? « C’est l’appel d’un autre monde, d’un monde vide d’hommes, où règnent les rochers, le ciel et la mer. C’est l’appel de la mer aussi, le « vent du large » dont il parlait en rêvant, j’imagine, devant ses enfants… » p.27 Ce n’est pas l’appel de l’or mais plutôt celui de la liberté sans limites, l’appel de l’aventure. « C’était prendre sa part du rêve de l’Eldorado » p.45, imagination sans bornes sur une terre sans frontières.

Du bannissement de la maison ancestrale de Maurice date cette quête qui compense l’exil, cette villa ‘Eurêka’ quittée pour cause de mauvaises affaires. Le déracinement pose la question ‘qui suis-je ?’. Il oblige à la recherche d’un nouveau havre. L’auteur l’avoue : « La perte d’Eurêka me concerne aussi, puisque c’est à cela que je dois d’être né au loin, d’avoir grandi séparé de mes racines, dans ce sentiment d’étrangeté, d’inappartenance » p.122. Écrire, ce n’est guère penser à l’avenir, plutôt rêver sur son passé, sur ce qui vous constitue : « choisir son passé, se laisser flotter dans le temps révolu comme on remonte la vague, toucher au fond de soi le secret de ceux qui vous ont engendrés : voilà qui permet de rêver, qui laisse le passage à une autre vie, à un flux rafraîchissant » p.124

Où l’on apprend accessoirement que Le Clézio a deux filles, dont l’une est prénommée Amy, et que son père avait un frère jumeau en sus d’un aîné de 9 ans plus âgé. Lyrique, sensuel, enlevé, ce récit d’un voyage à Rodrigues illustre plus que les autres livres, sans doute, la constance avec laquelle Le Clézio montre qu’un paysage est un état d’âme. Mieux encore, un sentiment d’éternité : « En aucun autre endroit du monde cette heure ne m’a semblée plus précise : un basculement quotidien vers l’autre monde, vers l’autre versant de la réalité. La brûlure intense du soleil cesse d’un coup, la lumière s’éteint comme une bougie qu’on souffle, et l’on sent le froid de l’espace » p.130.

Le Clézio, Voyage à Rodrigues, 1986, Folio 1997, 146 pages, €5.41

Tous les livres de LeClézio chroniqués sur ce blog

Catégories : Le Clézio, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Shôhei Ôoka, La dame de Musashino

Ce japonais début de siècle peu connu et au nom difficile écrit ce roman juste après guerre. Il est fasciné par Stendhal et ‘La dame de Musashino’ fera sa réputation. Né en 1909 et marqué par la seconde guerre mondiale (il avait 36 ans à la capitulation), il aspire à l’observation de la nature et aux relations de couple, tout ce qui lui a manqué durant les années nationalistes centrées sur le mâle guerrier.

Le décor se situe donc à la campagne, à des kilomètres de Tokyo, dans un vallon ombré d’arbres où coule une rivière. Le train permet quand même de joindre la capitale quand on veut. Les personnages sont le classique trio le mari-la femme-l’amant, auquel s’ajoute la cousine et son mari… De quoi composer une alchimie des relations amoureuses très différente de ce qui se publie au Japon à l’époque.

Michiko est mariée par amour à Akiyama, vieux professeur de français universitaire dans un Japon qui s’en moque, mais qui porte Stendhal à la mode. Tomiko est sa cousine, mariée à Ono, vulgaire affairiste qui a créé une usine de savon qui périclite. Survient Tsutomu (prononcer tsoutomou), jeune homme de 24 ans démobilisé, cousin avec qui Michiko a beaucoup joué durant leur enfance. La guerre a bouleversé les mentalités et les désirs osent franchir le cap de la bienséance. Les deux femmes sont amoureuses du jeune homme, tandis que l’universitaire se lance dans l’apologie de l’adultère, piment à la française de l’amour. Dès lors, l’engrenage se met en place, dans la somptuosité des feuillages et des prairies.

Ôoka adopte le style objectif de Stendhal, il analyse chaque sentiment sans passion, décortique les comportements stupides mais si humains. Tout va exploser à la fin, comme on peut s’y attendre, et dans le sordide de l’argent. Mais le lecteur aura passé une belle soirée. Michiko est digne et son amour est pur ; Tsutomu va comme une force de jeunesse contre laquelle il ne peut rien ; Tomiko fantasme d’être riche et convoitée alors qu’elle vieillit ; Ono souffre de ne pouvoir couvrir sa femme de bijoux et de luxe ; Akiyama n’ose pas vivre, esprit mesquin en serré dans les livres.

Qui aime Stendhal aimera Ôoka. Sa dame de Musashino – Michiko – est un grand personnage.

Shôhei Ôoka, La dame de Musashino, 1950, traduit du japonais par Thierry Maré, Philippe Picquier 1991, 198 pages, occasion Amazon €9.29

Catégories : Japon, Livres, Stendhal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gilbert Sinoué, L’enfant de Bruges

Un thriller Renaissance dédié à son fils qui a changé sa vie, « pour tout ce que je n’aurais pas su te dire ». Né en Égypte sur un bateau de touristes, élève des Jésuites puis de l’École de musique, parolier de chanteurs des années 80 (Claude François, Dalida, Jean Marais, Marie Laforêt), Gilbert Sinoué s’est mis à écrire. A composer des romans captivants comme des feuilletons.

En fin de siècle, Gilbert Sinoué invente un fils adoptif à Van Eyck, prénommé Jan comme lui, un gamin trouvé tout bébé dans un couffin à sa porte, 13 ans auparavant. L’auteur, très heureux d’avoir été un père tardif, est très attaché à son enfant. Ce pourquoi il parle avec tendresse et pudeur des sentiments de paternité et du besoin de père d’un adolescent.

Le garçon orphelin s’est attaché à ce peintre bourru, taiseux, qui a de nombreux secrets. Le premier étant l’art de la peinture à l’huile, le second ses missions pour le duc de Bourgogne Philippe le Bon. On note en 1456 une carte du monde connu exécutée par Jan van Eyck pour lui, mentionnant une échelle pour calculer les distances. De cette existence mouvementée, et se sa mort mystérieuse en 1441 dans sa maison, l’auteur crée une intrigue.

Tout commence par un meurtre, celui d’un adolescent de 15 ans qui parlait au sculpteur Ghiberti dans Florence. Une dague vient se ficher entre ses omoplates. Autour de Van Eyck, ce sont ses disciples qui sont tour à tour assassinés. Lui sera-t-il le prochain ? Que va devenir sa famille, son épouse et ses deux petits enfants ? Et Jan, le garçon sans père, adopté et éperdu d’amour pour ce père par choix ? Lorsque le peintre disparaît, retrouvé mort un soir dans son atelier, Jan n’a qu’une pensée : fuir. Quitter sa marâtre qui ne l’aime pas, gagner Venise, cette ville d’art baignée de soleil dont il rêve sans cesse en regardant le mouvement des bateaux. Derrière sa miniature préférée d’un certain A.M, il découvre une bourse remplie d’or… Son « père » lui a léguée au cas où.

Mais de sombres mercenaires cherchent à le capturer : l’enfant est assommé, noyé, battu, ligoté. Pourquoi ? Quel secret détient-il sans en avoir conscience ? Avec l’aide d’un nouveau « père » qui s’attache à sa jeunesse hardie, il va surmonter les obstacles, découvrir sa mère pour la perdre, quitter la peinture non sans transmettre le secret de l’huile, devenir marin comme il rêve.

C’est une belle histoire écrite échevelée, à la Alexandre Dumas. Je regrette cependant que tout commence à cavaler après la mort de Van Eyck, alors que la première partie s’attardait sur la psychologie et les détails techniques de la peinture. Comme si l’auteur avait changé de style en cours de route. Tout va trop vite, de rebondissement en coups de théâtre, sans que jamais le garçon de 13 ans n’aie froid, ni ne s’habille, ni ne prenne encore le temps d’observer, comme avant. Il rentre à Bruges à cheval, trempé comme une soupe d’un bain forcé, sans que jamais il ne s’enrhume ou ne se sèche… Nous passons du réalisme au mythique, d’un garçon de chair échevelé et débraillé à un super-héros inoxydable. Cette rupture est dommage. L’auteur avait-il hâte de finir l’histoire ? De quitter ses personnages qu’il avait su rendre attachants ?

Cela se dévore facilement, mais il manque à mon avis une bonne centaine de pages à ce livre qui aurait pu garder son riche tempo des origines.

Gilbert Sinoué, L’enfant de Bruges, 1999, Gallimard Folio 2011, 438 pages, €8.17 

Tous ses livres sur son site

Catégories : Art, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Shin Ichiro Nakamura, L’été

Quasi inconnu en France, Nakamura a pourtant traduit de nombreux classiques français en japonais après guerre. Son œuvre romanesque est autobiographique, mais dans la lignée formaliste de l’impasse européenne, de Proust à Joyce. Il aurait probablement été fort goûté des intellos germanopratins des années 1960, tant sa façon d’écrire est hégélienne, en phrases interminables ponctuées d’incidentes entre parenthèses. Bien loin de la légèreté d’un Murakami ! Il a tenté l’improbable synthèse entre l’an mille japonais et le vingtième siècle européen, perdu entre les souvenirs à la Proust et la névrose psy. C’est dire si ce pavé de 571 pages, qui n’est que le second volume d’une série de saisons autobiographiques qui en compte quatre, m’a paru indigeste.

L’auteur ne peut être présenté à une femme sans mettre du temps à la remettre. Il faut dire que sa « névrose » (thème obsessionnel qui revient sous sa plume) inhibe sa mémoire. On pourrait dire à la Lacan que s’il ne la remet pas, c’est qu’il l’a bel et bien mise… au sens sexuel du mot, mais vingt ou trente ans auparavant. Ce pourquoi il s’interroge lorsqu’un beau jeune homme le félicite de l’avoir aidé, jadis, lorsque le hasard le fait le rencontrer dans un temple ! C’est que Nakamura n’est pas homo, ou du moins sa « névrose » s’est soignée en baisant frénétiquement les femmes, après des verres et des verres d’alcool fort.

Est-il guéri ? On ne guéri jamais vraiment de ces choses-là, si l’on en croit le pape de la psy, Freud himself, qui soignait plus son fonds de commerce bourgeois que ses patients. L’auteur a tout essayé : médicaments, électrochocs, longues promenades, divan… Seule la baise a réussi à se faire sortir de soi, donc de sa maladie (avis aux psy si contents d’eux-mêmes en France !).

Mais il ne peut être au présent sans dériver aussitôt vers le passé, ce qui est plutôt agaçant. Le lecteur ne sait plus où il en est s’il n’ingurgite pas à chaque fois une bonne lampée de cent pages. Défilent les Mlle A et Mme P, les Blairotte et autres « comtesses ». Sans parler des diverses sortes de putes, des vénales jusqu’aux escort girls, et même à celles qui le font par sentiment ! Nakamura veut ainsi retrouver l’époque de Heian où l’érotisme était le divertissement de cour le mieux partagé, suscitant poèmes et romans comme le si fameux Dit du Genji.

Mais cette histoire embrouillée et labyrinthique lasse le lecteur de l’an 2000. L’intellectualisme fumeux allait avec l’après-guerre, son whisky bas de gamme et ses caves enfumées où l’on se posait en « grand penseur » artiste pour refaire le monde. Mlle A a beau être une réminiscence de l’Aurélia de Nerval, être diabolique venu des contes d’Hoffman et revue par un japonais névrosé shooté à l’époque Heian, le roman ne passe pas. « Ma conscience, bondissante quand elle contemplait ses souvenirs, était prise elle aussi dans une sorte de danse névrotique pitoyable et éphémère, au-dessus du gouffre de la mort » – dès la page 139, tout est dit.

Il reste, pour qui a le courage de s’obstiner, ou le goût pour les longues périodes phrasées, quelques éléments de culture japonaise délicieux :

L’érotisme, qui ne sépare jamais comme chez les chrétiens platoniciens l’âme du corps : « Je découvris, à la fougue avec laquelle elle se plongeait dans la volupté, une fougue dont elle était pleinement consciente, que la jeune femme avait fait sienne cette vision ‘hellène’ des choses dans laquelle le plaisir sensuel, loin d’être considéré comme un péché, représente à la fois le Beau et le Bien » p.370.

L’habitude d’être à l’aise dans son corps, sans le regard coupable de ‘la société’ : « pour la fille aux bottes, cette manière d’être n’était que le prolongement d’une habitude acquise dès l’enfance, dans un milieu où les gamins pendant l’été, vivent sans complexe le corps à l’air, au vu et au su de tous les passants, puisque la porte de la maison reste ouverte en permanence sur la rue » p.378.

Le doute sur le ‘sérieux’ de la cure psy à l’occidentale, qui cure surtout le porte-monnaie tout en fournissant une écoute guère utile dans une culture où l’expression de soi est honnie : « L’amour physique constitue, pour la libération de soi, un élément essentiel, cela, j’en ai acquis la certitude ces derniers temps au cours du processus de guérison de ma névrose… » p.428.

La sensualité de certains jeunes japonais mâles : « Mme P (…) laissa échapper un cri d’admiration, tandis que ses lèvres fardées de rouge étincelaient au soleil : ‘Quel beau garçon !…’ (en français dans le texte) (…) elle ajouta (…) qu’il y avait dans la beauté des garçons japonais, chinois ou vietnamiens une étrange douceur, presque féminine, alors qu’en Europe, dans les pays nordiques par exemple, même quand on prenait un joli garçon pour une femme, cette féminité avait quelque chose d’énigmatique, de sexuel, ou cachait une forme de cruauté, bref, elle différait du charme des jeunes asiatiques efféminés, un charme qui, lui, était tout à fait reposant » p.468

Où la philosophie japonaise de l’an mille rejoint celle de Montaigne en Europe un demi-millénaire plus tard : « Puis elle dit à toute vitesse, d’un air joyeux : ‘Moi, je pense que notre but sur cette terre, c’est de bien vivre. (…) Cela veut dire goûter souvent à la joie de vivre (en français dans le texte original), tu ne crois pas ?’, et elle se mit à rire d’un petit rire de gorge, innocent, comme on en entend chez les nourrissons. Son expression ressemblait à celle qu’ont les enfants quand ils montrent fièrement un de leurs trésors secrets. ‘C’est pour cela que la recherche du plaisir est quelque chose de très important pour moi » p.441.

Donc on peut lire si l’on est intello, si l’on aime les longues phrases, si l’on a du temps au calme pour ne pas être dérangé trop souvent, et si l’on se délecte des expériences tokyoïtes avec les filles dans les années 60. Ou si l’on a de la curiosité pour les coutumes japonaises.

Shin Ichiro Nakamura, L’été, 1978, traduit du japonais par Dominique Palmé, édition Philippe Picquier-Unesco, 1993, 571 pages, €28.38

Catégories : Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Clézio, Terra Amata

Article repris par le blog Chaoui40

La littérature, la vie, c’est le même combat quotidien, dérisoire, contre le hasard absurde du temps. Dans ce roman lourd à lire, de cette prose années 60 qui se délecte des « choses » et déchiquette les « actes », le message est pesant. Sur la terre au hasard, je suis né, j’ai grandi, joué à tous les jeux, aimé, parlé tous les langages, dans une région qui ressemblait à l’enfer, j’ai peuplé la terre pour vaincre le silence, j’ai vécu l’immensité de la conscience, puis j’ai fui, j’ai vieilli, je suis mort, et enterré. Fin du plan.

Terra Amata est ce site préhistorique de Nice où, sur une plage fossile, ont été découverts des restes très anciens. Des hommes avaient vécu là, s’étaient parlés, aimés, s’étaient reproduits, avaient vécu l’immensité de leur conscience puis avaient fuis, vieillis, morts. Le personnage principal du roman s’appelle Chancelade, autre homme préhistorique de Charente, humain générique, restes pour musée. La tentative littéraire d’embrasser ainsi l’histoire du monde des hommes au travers des sensations, des états de conscience et des mots – est vaine. Peu lisible aujourd’hui, profondément ennuyeuse. Elle date.

Le lecteur trouve cependant quelques traces de ce qu’il aime chez Le Clézio, des expressions, des scènes, des images. Ainsi sur la beauté, reflet du tragique d’exister : « On ne s’échappe pas. On ne s’en va jamais. Sans cesse, venant de partout à la fois, on est accablé par les coups de la beauté, de la grande beauté cruelle et jouissable. (…) La beauté vous y retrouve toujours et vient doucement, sans pitié, vous arracher pour vous replonger dans le tourbillon vivant » p.19. Le « on » anonyme, de rigueur dans l’écriture des années 60, donne le sentiment d’être agi, rouage dans l’engrenage du destin, microbe absurde jeté là par le hasard. On vit, et seule la beauté peut accrocher à la vie. Qu’est-ce que cette beauté, sinon ce lien entre soi et le monde ? Il suffit de quelques mots pour s’y plonger : « Le petit garçon qui s’appelait Chancelade était assis au soleil, devant la vieille maison. Il était vêtu d’un pantalon de toile et d’une chemise rouge, il avait les pieds nus » p.21. Soleil, maison, pieds nus, petit garçon, ne nous voilà-t-il pas en sympathie toute leclézienne ?

Sauf que le gamin Adrien (le prénom surgit p.63), 4 ans, a la cruauté innocente de cet âge. Il fait un grand massacre de doryphores, tel un dieu tout puissant. Surgit alors l’évidence : « Le destin, l’ignoble destin qui prépare les choses, avait choisi la marche vers ce crime, pour rien, simplement pour que cet acte soit accompli » p.30. Plus tard, à 12 ans, étendu nu sur les galets, il se sentira soi : « Les yeux fermés, sourd aux bruits qui venaient de la plage et de la mer, le petit garçon vivait entièrement dans sa peau révélée par le soleil » p.43. On ne se sent exister que par les sensations. Surtout quand on découvre l’autre. Adrien rencontre une petite fille et ils s’étreignent, se chatouillent, encore innocents, sans désirs autres que vagues, tout à leurs sensations.

Adulte, il subira le vertige de la conscience sans commencement ni fin, celle qui effrayait tant Pascal qu’il lui donnait le nom de Dieu. Le Clézio l’apostrophe sous le nom de « Jacques Loubet » pour la rendre plus présente. « Aussi loin qu’il regarde, il n’y a que son regard qui se répercute dans le vide et revient sur lui-même. Corps et esprit, tout est tendu à la limite du possible, pris par le vertige de la conscience. Paralysé, vidé, anéanti. Et pourtant, dans tout ce royaume désert dont il est le centre, le regard vit et se nourrit de lui-même. Il n’y a rien à faire pour oublier ou pour se libérer » p.81. Le silence des sphères est infini, nul ne percera jamais le rempart de l’inconnu. « Tout ce qui était, était là. Il fallait jouer, bouger, penser sans cesse, avec toutes ses forces délirantes et contradictoires. Il fallait continuer l’aventure commencée un jour, sans le vouloir, dans la douleur du déchirement. Donner son nom à chaque chose, signer chaque événement, chaque passage, avec toute la haine et tout l’amour dont on était capable » p.87.

Reste le jouir. Et l’enfant vient comme conséquence, qui vous ressemble et vous pousse vers la mort, avide à son tour d’agripper la vie par la beauté. Machine de l’existence, tout comme cette foule qui pense pour vous et vous avale dans son bruit et sa fureur. « Oui, quelque part, il y avait cette espèce de conscience totale, qui travaillait ainsi pour personne, et qui ne reflétait plus les choses, mais était les choses elles-mêmes ; le monde en train de vivre, sans heurts, sans morts, continuellement, année après année, siècle après siècle, jamais né, jamais finissant » p.154. Et c’est ainsi qu’on fait l’amour (p.178). Chaque personnalité participe au grand tout comme rouage. « Chacun avait sa place, et jouait au jeu sérieux de la vie et de la mort, pour essayer de comprendre l’immense mensonge qui déferlait » p.185 Le livre continue l’auteur après sa mort, « la pensée, l’acte, demeurent » p.270. Même si vous ne comprenez pas le sens de tout ça, vivre, aimer, écrire. « Je ne suis qu’un acteur qui ne sait pas ce qu’il joue » p.271.

Vieux, Chancelade ‘comprend’ le sens de l’existence ; il le livre à une jeune femme de hasard, à l’arrêt de bus : « Je vais vous dire, pendant qu’il est encore temps… Vivez chaque seconde, ne perdez rien de tout ça. Jamais vous n’aurez rien d’autre, jamais vous – Il hésita un peu : Jamais vous ne recommencerez ça… Faites tout… Ne perdez pas une minute, pas une seconde, dépêchez-vous, réveillez-vous… » p.239 Carpe diem !

Jean Marie Gustave Le Clézio, Terra Amata, 1967, Gallimard collection L’Imaginaire 2006, 273 pages, €9.02

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

Catégories : Le Clézio, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Clézio, Révolutions

Jean, Marie, Gustave Le Clézio est révolutionnaire… mais le mot révolution possède un double sens. En romancier, Le Clézio joue sur cette ambiguïté. La révolution est le soulèvement d’un peuple contre une condition injuste que les circonstances ont rendue insupportable. Elle est aussi, plus mystérieusement, la roue du temps sur lui-même, l’éternel retour des choses. Le Clézio évoque les unes avec l’autre ; il les lie dans l’histoire, son histoire, romancée, éclatée, humanisée.

  • Révolution est la mémoire de tante Catherine, aveugle comme Homère, qui conte si bien son enfance à l’île Maurice, son départ forcé, son exil.
  • Révolution est cet exil premier de l’ancêtre, Jean Marro, double de l’auteur qui s’appelle Jean lui aussi dans le livre et Marro par transmission de lignée. L’ancêtre a quitté la Bretagne à 18 ans en 1792 pour aller vivre l’idéal des Lumières à Maurice, nouvelle France, après avoir soutenu la Révolution – la grande – à Valmy.
  • Révolution encore ce retour de l’auteur à Nice, tout enfant, chassé de Malaisie par la révolution communiste, où il est né d’un père anglais. A son adolescence, c’est la guerre en Algérie et lui, à demi-français, doit faire son service militaire dans l’armée coloniale.
  • Révolution toujours, retour aux sources, il joue de son ambiguïté de demi-anglais pour s’exiler à Londres, y poursuivre des études de médecine. Puis il part au Mexique pour fuir l’incorporation.

Il y vivra 1968, une autre révolution que la verbosité idéaliste des intellos du quartier latin : de vrais morts, par centaines, sur la place des Trois Cultures à Mexico ! Aussi, quand un copain prend des airs mystérieux pour lui parler du « courant politique » auquel il adhère, il se fout carrément de sa gueule de petit-bourgeois planqué : la révolution, le parisien imberbe n’a aucune idée de ce que c’est.

Car la révolution, la vraie, est celle des astres et de la philosophie. Elle se trouve chez Parménide et Héraclite, dans ces Présocratiques qui sont la pensée d’Occident et que l’auteur révère en son adolescence, avec le Nietzsche de l’énergie et de l’éternel retour. Dans l’immensité de l’éther, les astres retournent à leur point de départ au cours d’une longue ellipse. Les humains ne font que revivre l’éternel retour du départ et du recommencement, inlassablement, imitant Sisyphe poussant son rocher. « N’oublie pas, disait la tante au gamin de 12 ans, tu es Marro de Rozilis, comme moi, tu descends du Marro qui a tout quitté pour s’installer à Maurice, tu es du même sang, tu es lui. (…) C’est lui qui est en toi, qui est revenu pour vivre en toi, dans ta vie, ta pensée » p.53.

Il y a de la réincarnation dans l’air, cette vieille idée indo-européenne, mais surtout l’obscure idée que tout humain accomplit sa destinée d’humain, quelles que soient les époques : grandir, s’imbiber de l’exemple et de la tradition, faire des petits, la transmettre, bâtir et rebondir.

Il y a de la quête identitaire – un retour aux sources – dans une époque qui exalte les valeurs humanistes tout en les niant par sa contrainte technique, son exploitation économique et sa manipulation politique. Sachant qu’une source n’est pas un puits : les intellos qui raillent la quête d’identité devraient méditer cet écart des mots. Si un puits stagne, une source ne cesse jamais de couler. « La philo, c’est être accordé au temps céleste, comprendre le cours des astres » p.97. Et ne pas suivre le dernier histrion politicard…

Jean le comprend, tout à fait vers la fin, page 505 : « C’était donc ça. C’était si simple, après tout. Un moment, juste un moment dans la vie pour être libre. Pour être vivant, sentir chaque nerf, être rapide comme un animal qui court. Savoir voler. Faire l’amour. Être dans le présent, dans le réel ». Pour être libre, quittez le temps ; pour quitter le temps, vivez intensément l’instant présent. Le réel, tout est là : carpe diem disaient les sages romains, goûte le jour qui passe. Ces Romains, qui savaient vivre, considéraient l’heure selon le cours du soleil : les 12 h de jour étaient réparties équitablement entre son lever et son coucher, quelle que soit la saison. Ainsi, les heures étaient plus longues en été et plus courtes en hiver, plus proches du temps psychologique que de l’abstraction mécanique inventée par les horlogers, ces ingénieurs des âmes ! Le temps n’est pas une machine qui impose également ses minutes, mais il est court ou long selon l’intensité des instants qu’on vit.

« Vent, vents, tout est vent », dit l’épigraphe. Tout passe, mais tout repasse dans la mémoire, tout revit dans l’imagination, tout renaît dans chaque enfant qui croit – au double sens de croître et de croire.

Ce roman est tout empli de personnages emblématiques leclézien, des exilés, des paumés, des amoureux, des vivaces. Ceux qui s’accrochent et ceux qui transmettent, ceux qui résistent aux modes, aux lâchetés, et ceux qui sont les soldats mécaniques et disciplinés des oppresseurs ou des principes. Aurore, petite Viet importée ; Amoretto réfractaire, torse nu sous son cuir au lycée ; Santos, peintre philosophe tué absurdement en Algérie ; Conrad, Ukrainien géant qui ne cesse de se révolter contre « les staliniens » qui renaissent n’importe où (le stalinisme est un état d’esprit) ; Allison, l’infirmière londonienne qui aime baiser ; John James, petit malfrat anglais haineux, sexuel et boule d’énergie ; Marcel le yogi de Nice, précurseur des babas cool au tout début des années 60 ; Mariam, Kabyle passant le bac, qui deviendra sa femme. Le Clézio aime à mêler les histoires, celle de Jean, celle de la tante, celle de l’ancêtre ; celle d’une esclave noire importée à Maurice, celle de petits Mexicains attachants qui passent aux Etats-Unis, et tant d’autres. Chacun de ces êtres est à lui tout seul une révolution minuscule.

Le roman se lit bien, fresque lyrique tissée d’histoire personnelle et de détails vécus, grand souffle du monde dans la France étriquée de la décolonisation. Parmi les nombrilistes, trop nombreux dans la littérature française contemporaine, J.M.G.L.C. fait « sa » révolution – et c’est bien meilleur que celle qui est chanté par les sédentaires de salons télé, surtout quand ils ont « des idées » politiques !

Le Clézio, Révolutions, 2003, Gallimard Folio, 533 pages, €7.41

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

Catégories : Le Clézio, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Clézio Ritournelle de la faim

L’année de son Nobel, Le Clézio publie un roman bien dans le ton d’époque. Sa popularité tient à ce qu’il reprend les modes sentimentales pour les traduire en littérature. Dans les années 60, il évoquait l’absurde et la schizophrénie (Le Procès-verbal, 1963) ; dans les années 70 la sensualité et le soleil (Mondo et autres histoires, 1978) ; dans les années 80 l’exotisme de l’ailleurs (Le Chercheur d’or, 1985) ; dans les années 90 les rêves oubliés (Diego et Frida, 1993 ; Gens des nuages, 1997). Dans les années 2000 il revient sur le passé, sur sa famille. ‘L’Africain (2004) évoque son père, docteur de brousse. ‘Ritournelle de la faim’ redonne vie à sa mère et sa jeunesse parisienne. L’écrivain a suivi son temps et en a épousé les lubies. L’aujourd’hui vieillit, s’accroche à son « patrimoine » et valorise son « identité ». Foin de l’ailleurs et du jeune : retour sur soi et ses petits secrets.

Mais il s’agit d’un roman, pas d’une biographie. La littérature transpose un destin dans une époque pour en faire ressortir la petite musique. Cette musique du XXe siècle, ce fut la faim. Celle provoquée par la crise de 1929 puis par la guerre de 1940, qui a poussé nombre de gens à manger des épluchures, des racines, des fruits talés, des rognures, des légumes laissés sur le marché. Non sans une certaine dose de démagogie, l’auteur se souvient avoir été lui-même affamé… mais il n’avait que cinq ans en 1945. L’enfance est toute sensation et désirs, et sa faim lui est consubstantielle, même dans l’opulence. Rendons plutôt justice à l’auteur de son empathie et de sa capacité à puiser en lui-même ce que ressentent et ce qui pousse ses personnages.

Car la faim est de façon plus vaste une soif de vivre : dans l’amour, dans le faste, dans le rêve. Le concret s’efface bien souvent sous le poids des chimères.

Dans les allées de l’Exposition coloniale, Ethel à dix ans épouse la volonté de son grand-oncle Soliman. Il a l’utopie de racheter le pavillon de l’Inde pour le mettre sur un terrain dans Paris. Rêve qui se heurtera aux récriminations du petit propriétaire voisin, à l’âge inexorable qui terrasse l’oncle, à la captation d’héritage du père flambeur, aux goûts très moyens des architectes d’immeubles, à la crise économique et au blocage des loyers qui obligent à vendre…

L’amour est-il une faim plus facile à apaiser parce que très personnelle ? Pas sûr. Ethel découvre l’amitié particulière avec Xenia Chavirov, Russe émigrée d’une famille de comtes ruinés et chassés par la Révolution. Fantasque, fêtarde, impulsive, Xenia est celle à qui l’on confie son épaule tendrement. Mais les amours lesbiens sont mal vus de cette France aigrie à l’esprit étroit et ils s’évanouissent avec l’adolescence. C’est alors un jeune homme roux, anglais, qui vient combler cette moitié de soi perdue. Mais il s’agit d’amour des sens, puis d’amour de raison ; la passion y est fort tiède. Matière et société, là encore, sont plus fortes que les songes.

Le père d’Ethel est originaire de cette île Maurice, définie par Soliman d’une formule lapidaire : « petit pays, petites gens ». Transposée à Paris, cette société îlienne est perdue par les paillettes d’une ville laborieuse, égoïste et près de ses sous. Dans les salons de la rue du Cotentin, des margoulins font miroiter des placements mirobolants, des idéologues encensent Monsieur Hitler et voient dans l’antisémitisme montant le remède à leur perte de supériorité. Tous seront balayés par l’armée allemande lorsqu’elle envahira Paris, puis par les Résistants lorsqu’ils libèreront le pays. La triche avec le rêve ne paie jamais. Le Clézio note à la Flaubert ces fragments d’« idées reçues » entendues dans les salons d’époque : « l’or s’en va quand Blum arrive… Hitler l’a dit lui-même, le peuple est avec moi parce qu’il sait que je m’occupe bien de ses besoins, que c’est son âme qui m’intéresse… » Au fond, les parents d’Ethel (les grands-parents de l’auteur) apparaissent comme immatures. La longue lignée d’héritages de cette noblesse mauricienne est ruinée dans un Paris tourbillonnant.

Le Clézio n’aime pas Paris, il reste « entre culpabilité et méfiance ». La visite à l’Exposition, la mort de l’oncle, les marches avec Xénia, la visite au notaire, c’est toujours de la pluie à Paris. « La rue très grise, du gris de Paris quand il pleut, un gris qui envahit tout et entre au fond de vous jusqu’à en pleurer » (p.28). Le soleil est pâle comme un cachet d’aspirine. Le Clézio, solaire, préfère le soleil niçois et celui de l’ailleurs.

Car c’est à Nice où la fuite famille ruinée se réfugie sous l’Occupation allemande. Une ville où l’on a faim, une ville sous couvre-feu, mais où il y a ce rêve d’infini dû au soleil et à la mer. Dans le roman, Ethel finit par épouser Laurent après guerre, alors que l’auteur est né en 1940. S’invente-t-il une grand-mère juive par empathie ? Il dote Laurent Feld – son père romancé – d’une mère raflée au Vel’ d’Hiv’ et perdue à Drancy. Ce pourquoi il déambule sur les lieux aujourd’hui, et découvre un square parisien, la « Plate-Forme », où des gamins arabes jouent au pied des tours… Le seul souvenir des années noires est le musée photographique qui jouxte la synagogue. « C’est vertigineux, nauséeux » (p.203).

Mais à quoi bon ressasser sans cesses ces souvenirs ? N’est-ce pas l’avenir qui compte plus que le passé ? Seuls les vieux vivent dans l’hier. Leur décrépitude fait qu’ils s’économisent : ils n’ont plus « faim ». La vie est plutôt attente, désir d’avenir, de famille et d’enfant, de bâtir une maison à soi, d’entreprendre et de créer une œuvre. Le drame juif du Vel d’Hiv’ n’est-il pas né de ce vide français d’entre deux guerres ? Le déclassement dû à la crise économique, la poussée du Front populaire dans la lignée de la révolution russe, l’affirmation de la force brute en Italie et en Allemagne, l’indigence intellectuelle des écrivains, presque tous partisans d’Action française ou du Parti communiste, l’affairisme et l’égoïsme qui éloignent les amis et les amours… Ravel l’avait pressenti : « Le Boléro n’est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l’histoire d’une colère, d’une faim. Quand il s’achève dans la violence, le silence qui s’ensuit est terrible pour les survivants étourdis » (p.205).

En épigraphe de son livre, Jean-Marie Gustave Le Clézio évoque Rimbaud, « Fêtes de la faim » et sa ritournelle : « Si j’ai du goût, ce n’est guères/Que pour la terre et les pierres (…) Mes faims, tournez. » Tous les mensonges d’une époque ne peuvent rassasier la faim qui est au fond de soi. Celle que Nietzsche appelle la volonté de puissance et qui est la vie, la poussée de vie qui, telle le lotus, s’extrait de la boue pour émerger à la lumière. A chacun de faire son trou.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Ritournelle de la faim, 2008, Folio 2010, 206 pages, 5.41€

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

Catégories : Le Clézio, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

François Cheng, Le dit de Tianyi

François Cheng, Chinois émigré en France, écrit ici sa Recherche du temps perdu. Intitulé « roman », ce livre prend prétexte d’un ami retrouvé dans une maison de retraite en Chine, pour dérouler la vie d’un peintre dans les bouleversements du pays au XXe siècle. Mais si ce roman évoque la Chine, il la replace dans son histoire, celle d’un empire du milieu jamais indifférent à ce qui se passe ailleurs. La période Mao a été la farce dramatique d’un histrion auquel le pouvoir a monté à la tête. Peut-être fallait-il cela pour que la Chine divisée, envahie, anarchique, se ressaisisse ? C’est toute l’histoire du lien entre l’exilé et sa patrie, entre la Chine et le monde, entre Orient et Occident, que retrace ici François Cheng d’une plume inspirée et légère.

Les jeunes branchés qui commentent le livre sur Amazon se lassent volontiers des descriptions qui dépasse une demi-phrase ; ils se moquent comme de leur première manette des émotions picturales sur la lumière et la couleur ; dans les rares livres qu’ils lisent encore, casque sur l’oreille et surveillant d’un œil leur iPhone, ils se précipitent sur l’action. Tout roman qui ne les ramène pas au jeu vidéo avec ses péripéties formatées pub et sa morale binaire entre bons et méchants leur prend la tête. Qu’ils laissent donc ce livre ! Il est réservé aux lettrés, à ceux qui goûtent le temps qui passe, la beauté du monde, l’amour des êtres et le goût des choses. Il faut prendre le temps de vivre pour bien vivre ; il faut prendre le temps des pages pour pénétrer le livre d’un auteur littéraire.

Trois parties scandent le roman d’une vie : 1/ l’épopée du départ, qui sonne comme une aube qui se lève ; 2/ le récit d’un détour qui décale l’existence par expérience d’un pays autre ; enfin 3/ le mythe du retour, qui confronte l’exilé à la triste réalité Mao d’une société recadrée, embrigadée, ou près d’un tiers de la population se retrouve non conforme, jusqu’aux camps. Ces trois moments du siècle sont aussi savoureux, à leur manière.

La première est celle de l’enfance, les pieds nus dans l’argile rouge, entouré d’une famille traditionnelle aux personnages contrastés. C’est l’éternel peuple chinois, « ce pacte de confiance ou de connivence qu’il a passé avec l’univers vivant, puisqu’il croit aux vertus des souffles rythmiques qui circulent et qui relient le Tout » p.30. L’adolescence verra les premiers émois et gardera le souvenir de l’Amante et de l’Ami. Yumei est camarade de jeux qui devient femme amie très proche, mais jamais épouse, comme un interdit du destin. Haolang est condisciple d’études, féru de poésie et de générosité révolutionnaire, ami qui trahit l’ami par attirance pour Yumei, mais se repend, échouant à créer un couple, à s’intégrer dans une révolution.

La seconde est la bourse d’études qui permet deux ans à Tianyi d’aller étudier la peinture à Paris, lui permettant de visiter Amsterdam et Rome, tout cet art du portrait individuel que la Chine n’a jamais su produire. Il était déjà lecteur de Romain Rolland et d’André Gide avec son ami Haolang, avant que la Chine maoïste se ferme pour éviter la contamination des idées démocratiques incompatibles avec le pouvoir omniscient du Parti et du Dirigeant. « Plus la parole est porteuse de vérité humaine, plus rapidement elle est comprise à l’autre bout du monde » (p.88). L’auteur noue relations charnelles et amicales avec Véronique, mais l’abandonnera sur des nouvelles inquiétantes de ses amis chinois Yumei et Haolang. Jamais il ne pourra fonder quoi que ce soit, éternel nomade tiraillé entre ses affections et l’histoire. D’ailleurs les bourgeois intellos français n’ont jamais rien à apprendre. « Plusieurs convives savaient mieux que moi ce qu’est un Chinois ou ce que doit être un Chinois (…) D’autres fins esprits, se targuant d’être connaisseurs, décrétèrent devant moi ce qu’est la pensée chinoise, la poésie chinoise, l’art chinois » p.214.

La troisième analyse justement ce mythe de revenir aux racines. Tianyi n’a fondé ni couple, ni œuvre, ni rien de durable. Sauf peut-être cette amitié pour Haolang qu’il cultivera jusqu’au bout, jusqu’au camp de travail inhumain dans le grand nord chinois, jusqu’à la mort de l’ami lapidé par des adolescents rouges fanatisés par le Grand Timonier avide de conserver son pouvoir en suscitant les divisions. Tianyi laissera tomber : l’élan révolutionnaire, l’élan créateur, l’élan à transmettre. La société a trahi les hommes en les manipulant au gré du tyran – tant pis pour elle.

Ce renoncement final, qui conserve de l’existence les seuls moments de sensualité pour la nature, de joie pour les êtres chers et de passion de connaître ici et ailleurs, est dans la veine du bouddhisme. L’éternité est la vie bien vécue, pas ces vagues politiques ou ces écoles artistiques qui ne sont qu’éphémères… Telle est peut-être la grave leçon du livre, rationalisation occidentale du naturel chinois. Il faut vivre à propos, disait Montaigne, et Rabelais renchérissait sur la dive bouteille qui fait voir le monde gai. Cette page unique où Tianyi observe un acteur à l’auberge donne une clé : « A le voir se concentrer pour mastiquer de toutes ses dents les choses qu’il avait piquées dans l’assiette, longuement et sans hâte, cligner des yeux pour mieux savourer chaque fragment, comme s’il avait l’éternité devant lui, on ne pouvait plus le quitter du regard » p.145.

Le roman a été prix Fémina 1998.

François Cheng, Le dit de Tianyi, 1998, Livre de poche 2005, 443 pages, €6.17 

Catégories : Chine, Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Clézio, Poisson d’or

L’auteur n’a pas intitulé ‘roman’ mais ‘conte’ son livre, sur la quatrième de couverture. Le poisson d’or est une fillette du sud-marocain, volée à sa famille par un clan jaloux et vendue à une femme dans une ville de la côte. Comme un poisson dans l’eau, Laïla – qui veut dire ‘la nuit’ – se débrouille dans toutes les situations. Elle sait éviter les mâles qui, par construction, ne cessent de vouloir emboiter leur engin dans son creux. Elle sait éviter les femelles qui, par atavisme, sont prêtes à la protéger jusqu’à l’étouffer – non sans arrière-pensées sexuelles parfois. Mais le poisson est d’or parce qu’indestructible et toujours frétillant. Il n’aura de cesse de remonter à sa source, thème très leclézien, déjà abordé dans ‘Désert’.

Rendue sourde d’une oreille à 6 ans par un camion, battue par la belle-fille au décès de sa maîtresse, hébergée par un bordel où elle croit que les dames sont des princesses puisqu’elles ne font rien de la journée, prédélinquante au bord de l’adolescence, Laïla finit par émigrer en France avec l’une des putes. Elle connaîtra Paris, la grande ville cosmopolite, le racisme ordinaire et la charité égoïste des bobos. Elle obtiendra une carte de séjour, sera incitée à passer le bac en candidat libre, gagnera une carte verte américaine, se fera remarquer dans la musique… Mais à chaque fois elle fuit, quitte l’intégration possible pour s’exiler toujours plus loin. Il y aura happy end peut-être, mais Le Clézio n’aime pas fermer ses histoires.

Durant le premier tiers du roman, le lecteur se dit qu’il lit une autre mouture de ‘Désert’, le souffle épique en moins, une actualisation réaliste de l’existence d’une maghrébine pauvre et exilée. Ne nous voilà-t-il pas dans le sempiternel poncif misérabiliste et un peu complaisant, comme Romain Gary le fit jadis avec ‘La vie devant soi’ ou Michel Tournier dans ‘La goutte d’or’ ? Mais, vers le milieu du conte, le lecteur s’aperçoit qu’il fait fausse route. Comme ses illustres devanciers, Le Clézio insère quelques phrases montrant qu’il n’est pas dupe du boboïsme sentimental qui fait soutenir les ‘sans-papiers’ parce-qu’on-est-de-gauche et qu’on manifeste contre-le-racisme tout en se gardant bien de reconnaître la richesse de l’autre. « Je pensais que, depuis que j’étais enfant, les gens n’avaient pas cessé de me prendre dans leurs filets. Ils m’engluaient. Ils me tendaient les pièges de leurs sentiments, de leurs faiblesses » p.130.

L’aide au tiers-monde ? Oui, mais à condition de faire ça comme une B.A., le don sans s’impliquer, se voir si beau dans le miroir, se donner le beau rôle. « Les gens sont partis les uns après les autres. Peut-être qu’ils avaient peur que je ne cause un problème. C’étaient des gens importants, des critiques d’art, des cinéastes, des politiciens. Ce sont toujours eux qui s’en vont en premier » p.175. Ils tiennent à leur ‘image’, cette posture sociale leur est plus importante que la rencontre avec le différent, dont ils ne reconnaissent ni la valeur ni la liberté. Les bobos se croient naturellement l’avant-garde, ils se sentent une mission de dire ce qu’il faut à tous les peuples-enfants de la terre…  Ils veulent bien ‘intégrer’ parce qu’ils n’aiment pas l’aliénation, mais pas question que cent fleurs s’épanouissent : l’intégré doit obéissance, qu’il se formate pour être conforme, la reconnaissance en plus. Ce pourquoi Laïla, irréductiblement libre, lit et relit Franz Fanon. Elle ne renoncera jamais à être elle-même comme cette Simone, haïtienne battue par un docteur haïtien trop intégré ; ni comme El Hadj, ce grand-père mourant qui rêve encore du fleuve où il voguait enfant, sans jamais pouvoir y retourner – même les pieds devant.

On ne refait pas le bobo, aliéné de son image, caporal-prof qui sait bien mieux que vous ce qu’il vous faut. Laïla préfère Nono, très jeune camerounais fan de boxe et de rythmes, battant le tambour tout nu une partie de la nuit. Il est respectueux, attentif, débrouillard. « Son député socialiste lui avait promis une carte de séjour s’il remportait le match » p.180. Laïla n’aime pas ce politicien d’apparence « un peu sportif, un peu policier ». Pourquoi appelle-t-il Nono par son nom « comme s’il avait des droits, comme s’il était du même bord » ? «  Une fois ou deux, il avait essayé de savoir où j’en étais avec la loi, si j’avais une carte de séjour. Je n’aimais pas qu’il me pose des questions, je n’aimais pas qu’il tutoie tout le monde, comme s’il n’y avait pas de différence entre lui et nous » p.182 La différence, justement, les bobos la nient : eux montrent la voie, ce qui est « bien », tous les pauvres n’ont qu’à les suivre. C’est ça la bonne conscience branchée.

Pour cela, la petite musique du conte finit par pénétrer, laissant sa trace. J’aime les Laïla qui vont dans la vie comme une force, pliant où il faut plier mais n’oubliant pas de revenir droite, comme un roseau pensant. Ce qu’elle apprend des gens de France n’est souvent pas à l’honneur de notre image : « Maintenant, je n’avais plus peur des mêmes choses. Je pouvais regarder les gens droit dans les yeux et leur mentir, même les affronter. Je pouvais lire leurs pensées dans leurs yeux, les deviner, et répondre avant qu’ils aient eu le temps de poser une question. Je pouvais même aboyer, comme ils savent si bien le faire » p.224. Mentir, dans l’hypocrisie sociale ; aboyer, comme le caporal-prof qui se sent des ailes « morales », ange illusoire faisant la bête.

C’est pour cela que le lecteur s’attache à Le Clézio, pour son réalisme, son empathie, son intransigeance envers le mensonge. Il a la capacité à nous faire sentir par l’esprit, le cœur et les sens : les autres – ces vrais aliens pour les bobos français.

Le Clézio, Poisson d’or, 1997, Gallimard Folio, 298 pages, 6.93€

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

Catégories : Le Clézio, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Hitonari Tsuji, Le Bouddha blanc

Hitonari Tsuji est une rock star romantique des années 1980 qui vit depuis une décennie à Paris. Le Bouddha blanc est son premier roman, qui a obtenu le prix Femina étranger en 1999. L’auteur a aussi réalisé des films. Adolescent rebelle, il est douceur et violence – et il écrit la nuit, dans le silence. Époux d’une actrice japonaise très connue, ils ont un petit garçon né à Paris, Juto, qui a presque dix ans.

Ce livre très réussi romance l’histoire d’une vie : celle de son grand-père au long du XXe siècle. Les Japonais sont enracinés dans leur pays et dans la nature ; il y a un lien charnel entre l’endroit où vous vivez et la vie que vous transmettez. Exilé en Europe dans la ville lumière, peut-être est-ce pour cela qu’Hitonari tient à se rattacher à cet ancêtre.

Dans la petite île d’Ôno, le grand-père est né vers 1898 dans un univers rural où son père, descendant de samouraï, forge des sabres et des couteaux. L’essor des guerres et la technique va le faire armurier, puis inventeur de motoculteur. C’est toute l’habileté du Japon de tradition qui est contée dans ce microcosme. Les Toyota, Honda ou Sony ne sont pas nés autrement.

Sur son lit de mort, entouré de ses enfants et petits-enfants, Minoru se souvient. Des herbes hautes du marais entre lesquelles courir pieds nus, faisant gicler la boue, à peine vêtu d’un kimono de coton débraillé arrivant à mi-cuisses. Cela après avoir fait exploser en plein vol un crapaud d’un pétard dans l’anus.

Sept ans et déjà en émoi devant les 14 ans plantureux d’une jeune fille, Otowa, premier amour violent qui durera toujours. Il arrachera le vêtement d’Otawa quand il aura douze ans et la possédera, consentante dans les roseaux, mais pour la dernière fois. La jeune fille va se marier, quitter l’île et mourir, d’un « accident » issu de pratiques sadomasochistes de son pervers d’époux. Minoru va épouser « la femme Nue » – qui n’est pas ce que vous fantasmez. Nue est à prononcer Noué. Elle est une noiraude du village rival, sur laquelle son ami Hayato a pissé, enfant, faute d’un garçon sur qui taper. C’est dire la sensualité brute qui possède le petit Japonais.

Minoru est cependant relié comme on le dit d’une religion. A la nature, dont l’eau en crue a pris son frère aîné, glissé de la barque où il se mesurait au sabre de bois avec lui ; sa mère ne s’en est jamais remise. Aux vies antérieures, dont Minoru a parfois d’étranges réminiscences, des impressions de « déjà vu » surtout avant l’âge mûr. Il semble que cette prégnance de l’affectivité s’efface avec les ans et l’emprise de la raison. Mais quand même : un Bouddha blanc lui apparaît en pleine lumière lorsqu’il est au désespoir ou lors d’émotions violentes. Ainsi lorsqu’il a tué un jeune Russe lors de la guerre de Sibérie – et qu’il a aimé cette violence du lui ou moi. Ce crime légal et patriotique le hante jusqu’à le rendre malade et se voir rapatrié.

Ce pourquoi, en sa vieillesse, Minoru le grand-père va s’efforcer de faire le bien pour célébrer la vie plutôt que de forger des armes ou de tuer. Il a la vision d’un grand Bouddha blanc, formé des os concassés des morts qui s’accumulent depuis des siècles sur cette île étroite, disputant la terre cultivable aux vivants. Une belle idée que ce monument qui agrège tous les ancêtres plus ou moins cousins dans un élan vers l’éternel.

Religieux, Minoru ? Certainement. Croyant en un au-delà ? Pas vraiment. « L’enseignement bouddhiste sur le paradis de la Terre Pure est nécessaire aux êtres humains. Mais il n’a d’utilité que sur cette terre, pas dans l’au-delà. Je suis persuadé que dans l’autre monde nous ne pouvons plus penser comme nous le faisons ici-bas. Il me semble que chacun de nous, quel qu’il soit, retourne au néant. Quand le corps se calcine, riches et pauvres, tous égaux, se muent en fumée qui monte vers le ciel » p.278.

Le prêtre du temple, à qui il se confie, lui calligraphie l’une des maximes du bouddhisme : « ku-e-i-ssho. Il signifie l’égalité originelle de tous les êtres, riches ou pauvres. Une fois dépassées les règles fastidieuses et le sens des valeurs propres à chaque société, les êtres humains sont tous égaux » p.249. Tous deviennent un même Bouddha, unis à jamais dans le grand Tout de la nature. Ce lien métaphysique prolonge le lien affectif des êtres de la lignée et l’attachement charnel de l’individu à sa terre et aux sensations.

Si ce livre est un grand livre, c’est parce qu’il ouvre à l’universel. Parti d’une existence infime dans une île minuscule, l’auteur élève au rang cosmique la vie exemplaire de son grand-père. Depuis les émois instinctifs enfantins jusqu’à la sérénité de la grande sagesse, en passant par les passions de l’existence. Tout fait une vie ; tout fait roman ; tout fait ce bonheur de lecture.

Hitonari Tsuji, Le Bouddha blanc, 1997, traduction française Corinne Atlan, Folio2001, 287 pages, €5.89

Catégories : Japon, Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Antoine Bello, Les falsificateurs

Né en 1970, cet écrivain français vit ailleurs, aux États-Unis. Deux entreprises, quatre enfants et deux romans plus tard, le voici qui crée un univers original et des personnages attachants. Ce n’est pas rien pour cet arrière-petit-neveu de Marcel Aymé. Comme lui, il écrit de façon fluide ; comme lui, il s’intéresse aux gens ; comme lui, il use parfois d’humour. Il campe cependant une fresque mondiale sous forme de thriller, bien loin des clochers du terroir français de son ancêtre.

Le jeune Islandais Sliv (au nom impossible à retenir) entre dans un cabinet d’avocats internationaux réputé de Reykjavik après des études supérieures de géographie. Mais, contrairement à l’intello-écolo très légère malgré son DESS de géographie, il ne situe pas le Japon dans l’hémisphère sud… Il est au contraire enthousiaste, imaginatif et travailleur. Sa mission au Groenland le confronte aux compromis politiques et aux pressions économiques. L’idéalisme qu’il porte à l’environnement de la planète en prend un coup. C’est alors que son patron lui propose d’intégrer une entité qui le confortera.

Le CFR n’est ni la Compagnie française de raffinage, ni le Centre de formation routière, ni la Confédération française des retraités, ni même The Council of Foreign Relations : mais le Consortium de fabrication du réel. Chacun sait qu’il ne sait rien, que tout lui est appris, plus ou moins, par ses parents, ses copains, Internet et la télé, voire par ses profs, mais c’est sujet à caution. Chacun sait que le film, la série ou le jeu vidéo sont plus réels que ce qui se passe au coin de la rue ou dans la cour du lycée. La croyance importe plus que la vérité, dire comme toute la bande vaut plus que découvrir tout seul la vérité. Si les grandes religions régressent, la théorie du Complot émerge, alimentée d’ailleurs par les mêmes intégristes qui brûlaient avant-hier les sorcières, hier « les fascistes » qui avaient le tort de n’être pas alignés sur l’URSS, aujourd’hui la pub et les financiers.

Le CFR est mondial, il comprend quelques milliers d’agents experts, répartis sur toute la planète et cooptés pour leur ouverture d’esprit. Car ce sont bien les Lumières qui semblent commander : raison d’abord et esprit critique requis ! Potemkine avait inventé des villages de carton pour faire croire que le pays riait alors qu’il était dans la misère ; les totalitarismes avaient inventé la propagande pour réécrire l’histoire en leur faveur ; le marketing a inventé le storytelling, la belle histoire à faire rêver pour inciter à acheter un produit ou à voter pour un candidat. Le Falsificateur n’est que le prolongement planétaire et spirituel de cette opération de croyance.

Les gens s’intéressent en général plus à ce qu’ils croient qu’au processus qui les fait croire. Antoine Bello opère à l’envers : le but est accessoire mais le scénario essentiel. Comme l’écrivain, le Falsificateur écrit une fiction. Mais l’écrivain peut se cantonner aux pays imaginaires ou aux époques approximatives. Pas le Falsificateur, qui doit tout vérifier, tout étayer, créer les preuves qui manquent. Travail de professionnel, passionnant et jamais solitaire. Il faut tout savoir d’un sujet, remonter aux sources pour en créer de convaincantes. Pour quoi faire ? Là est le mystère. Le CFR obéit à une planification de sujets jugés vitaux, sans qu’on sache jusque vers la fin du roman ni qui les décident, ni pour quelle raison. Mais falsifier captive, voir le monde par ce prisme de scénariste est comme une drogue. Un écrivain qui verrait ses œuvres naître à la réalité ; une sorte de démiurge.

Tout n’est-il pas au fond croyance ? Même les vérités les mieux établies ? La quête scientifique finit toujours par triompher, mais l’être humain n’est pas réductible à la science pure, il est instincts et passions. Ce pourquoi il faut souvent contrer les croyances par d’autres croyances, cela fait progresser l’esprit critique… Par exemple la financiarisation de l’économie, perceptible dès les années 1980, sur laquelle il faut attirer l’attention pour éviter la bulle catastrophique (p.266). Échec pour le CFR, s’il existe, parce qu’un chapelet de bulles a éclaté depuis 1990…

Il est prophylaxique d’encourager les alternatives à la pensée unique, car celle-ci mène toujours dans le mur du réel, ou à l’emprise d’un tyran : « Le contrôle des esprits a toujours été la première étape vers le totalitarisme (…) Faites-nous confiance, nous allons faire votre bonheur malgré vous… Des conneries, tout ça, si tu veux mon avis ! » p.513. C’est dit par un Soudanais musulman, agent de classe 3 dans l’organisation, à Sliv, athée de culture luthérienne. Les missionnaires religieux comme les missionnaires laïcs ou les technocrates n’ont jamais tenu d’autre langage. Faire votre bonheur malgré vous a été le leitmotiv des Jésuites, des colonialistes, des hygiénistes, des instituteurs, des psys, des travailleurs sociaux, des croyants socialistes, des militants écologistes, des chefs de bureau sortis de l’ENA…

« Attention à la confusion des genres », dit un formateur du CFR à ses jeunes recrues. « Un chercheur a besoin de toute l’information disponible. S’il s’interdit de collecter certaines données sous prétexte que celles-ci risquent de remettre en cause son interprétation du monde, il trahit sa vocation de scientifique et se transforme en censeur » p.431. Car l’autre nom de la pensée unique est le politiquement correct, qu’il est bon de contrer pour faire vivre l’esprit critique. Par exemple insister sur le fait que le Prophète prenait toujours conseil de sa femme, plutôt que d’en rester à l’interprétation des Talibans (p.516). Il s’agit des mêmes faits, mais d’une autre façon de les voir – d’y croire.

Voici un roman prodigieux qu’on lit avec ardeur. Plongé dans l’actualité, ouvert sur le monde, il met votre pensée en abyme sur l’accomplissement de soi tout en vous racontant une captivante histoire de dévouement et d’amitiés. La quête personnelle s’unit à l’exigence d’agir avec les autres pour faire partie du monde. Vaste programme généreux et optimiste, à méditer en attendant de lire la suite, parue en 2009 mais pas encore en Folio, sous le titre ‘Les éclaireurs’, prix France-Culture Télérama.

Antoine Bello, Les falsificateurs, 2007, Folio 2009, 589 pages, €8.45

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Elisabeth George, Le cortège de la mort

Voici un pavé bienvenu. Ce roman policier qui a le talent du roman psychologique à l’anglaise (bien qu’écrit par une Américaine) est en effet « un double », comme on le dit d’un whisky qu’on commande au barman. Son nombre de pages mêle deux intrigues, intriquées en chapitres distincts à caractères typographiques différents. Je ne vous en dirais pas plus, sinon que ce n’est pas par hasard.

Tout commence par un crime, un double crime comme il se doit. Les deux ont lieu à dates différentes mais à Londres, lieu de perdition comme Babylone pour les Américaines qui veulent se faire des frissons.

Le premier meurtre a pour cadre un cimetière et pour victime une femme, égorgée de face par quelqu’un qui la connaissait : tous les ingrédients de la terreur politiquement correcte, entre Bible et féminisme. Sauf que la victime vient de la campagne, orpheline très tôt, et qu’elle a cherché « depuis l’âge de douze ou treize ans » le garçon qui la contente. On apprendra en fait que c’était depuis l’âge de onze ans et avec tous ceux qui la sollicitaient… Encore une fois, l’Angleterre d’aujourd’hui est pour Elisabeth George, née dans l’Ohio et vivant à Washington, ce qu’était la Germanie pour le romain Tacite : un lieu mythique où tous les fantasmes peuvent se réaliser.

Le second crime est plus sordide, même s’il est inspiré d’une histoire vraie, le meurtre du petit James Bulger en 1993 : trois gamins de onze ans, racailles déstructurées (blanches) de banlieue, ont enlevé, dénudé, battu à la brique et à la barre de fer, violé au manche de brosse dans l’anus et tué dans des WC chimiques… un garçonnet de deux ans. Des vidéos de surveillance attestent de l’enlèvement et différents témoins des étapes suivies. Le titre américain du roman parle de « body » of death. Comme souvent le mot a plusieurs sens : le corps, mais aussi le corsage ou la coque, la force (au sens d’un vin qui a du corps), la collection ou même la forme (l’emboutissage). L’idée sous-jacente est que le morbide entraîne la mort qui, par enchaînement, se répand… Notre société moderne début XXIème siècle est mortifère, du moins sa caricature babylo-londonienne.

C’est ce qui arrive dans l’intrigue. Mais l’optimisme américain élève contre ce pessimisme les personnages positifs que sont la cohorte des flics. Nous avons comme toujours l’inspecteur comte Thomas Lynley, qui se remet peu à peu du meurtre de sa femme « pour rien », par un Noir déstructuré de onze ans ; le sergent Barbara Havers aux dents épouvantables et à la vêture banlieue ; son collègue méticuleux, ex-gangster rasta Nkata ; la commissaire par intérim divorcée Isabelle Ardery qui siffle des mignonettes de vodka pour contrer le stress d’un milieu machiste et d’une hiérarchie qui la met sous pression ; la petite Haddiyah, pakistanaise de 9 ans, qui finit par retrouver sa mère… Comme quoi la résilience est possible à ceux qui ont une base éducative. Pas aux autres. Leçon des Lumières américaines au laisser-faire anglais.

Les ingrédients sont nombreux et les fausses pistes ne manquent pas. Le lecteur ne devine rien – et tout ne se met en place que très tard, dans ce grand art du suspense qu’Elisabeth George possède à la perfection. Londres renvoie au Hampshire, l’existence urbaine close aux grands espaces de la New Forest près de l’île de Wight où les cottages ont encore le toit de chaume, réparés par des chaumiers aux outils forgés spécialement, et où les poneys paissent librement, surveillés par des agisters. Vous ne savez pas ce que c’est ? Moi non plus avant de lire. Eh bien (si vous avez cliqué sur le lien), vous voilà au courant maintenant. On apprend tous les jours.

L’enquête est faite non de rôles convenus comme à Hollywood, mais de personnes avec leurs propres vies et leur affectivité. Elle fera rencontrer des tranches de vies snob ou sordides, courriers du cœur ou cocktails mondains. J’aime le sens aigu d’observation de l’auteur, tels ces « adolescents en quête d’un refuge où traîner, envoyer des SMS et, le reste du temps, avoir l’air cool » p.313. Plus vrai que nature, ce raccourci ! Nous ferons connaissance de Yolanda la spirite au tailleur Chanel orange, d’un schizo japonais commandé par les anges, d’un patineur aux trois épouses et quatre enfants, d’un italo-baiseur aux deux métiers, d’une écolo-logeuse… Ou encore ce spécimen rare : « Il a fréquenté les écoles privées. Il porte des chemises roses. Il a cette voix… Il prononce toutes ses phrases si loin dans la gorge qu’il faut presque l’opérer des amygdales pour arriver à lui extraire les mots » p.900. Comment peut-on être persan ? Au fait, Lynley a changé de voiture, il a délaissé la Bentley pour rouler désormais en Healey Elliott 1948.

C’est ce patchwork qui fait la densité des romans d’Elisabeth George. Certes, celui-ci est long, mais il mérite d’être dégusté à petites doses, posé et repris jusqu’au final. Il ne perd rien à mûrir, comme le bon whisky !

Elisabeth George, Le cortège de la mort (This Body of Death), 2010, Pocket 2011, 1016 pages, €9.31

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ryû Murakami, 1969

Roman d’adolescence, de révolte pubertaire, le Japon n’en finit pas de nous surprendre. Dans ce pays du formatage, où l’école dresse les élèves sur le modèle prussien (avec le même uniforme), l’écho des mouvements de jeunes occidentaux a retenti d’une façon particulière. L’auteur avait 17 ans à l’ouest du Kyushu et entrait en Terminale. A 32 ans, il se souvient…

Le lycée bruissait des manifestations contre la guerre du Vietnam au Japon, contre la venue du porte-avion ‘Enterprise’. Mais les lycéens ne pensent pas que brailler ou brandir des pancartes soient le moyen le plus efficace de faire quelque chose contre la guerre. Seuls les plus bornés créent une section trotskiste et éditent des tracts. « Le Comité de lutte avait changé leur vie en leur montrant que n’importe qui, même eux, pouvait être des vedettes » p.67. Pour les autres, c’est surtout le vague idéalisme et l’indifférence pratique. Pour les meilleurs, l’occasion de s’ouvrir à la fête, le corps agacé des hormones en émoi. Le mouvement de 1968 veut surtout la libération des corps, prélude à celle des esprits, donc à un monde meilleur. Pragmatiques, les jeunes Japonais commencent par le commencement du programme : baiser.

C’est la grande préoccupation des 17 ans, dans un pays certes libéral en matière de mœurs et sans cette culpabilité judéo-chrétienne si prégnante aux États-Unis ou en Europe, mais sous le regard autoritaire des adultes. Comme chez nous, la société en restait aux habitudes militaires d’ordre et de discipline, de sermons et de baffes. Le désir sourdait alors sous l’apparence, il prenait des formes ludiques que Murakami nous conte avec humour. « Du côté des filles, le lycée commercial comprenait une proportion inquiétante de mochetés, alors que Junwa, institution catholique, offrait on ne sait trop pourquoi un rapport qualité-prix exactement inverse. Les filles du collège Yamate étaient connues pour se masturber avec des tubes d’anciens postes de radio à lampes, et on disait qu’une série d’explosions en chaîne en avait laissé plusieurs marquées à vie » p.15. Tout l’enjeu pour un garçon est de trouver une fille prête à baisser sa culotte pour ses beaux yeux.

Comment faire ? – La révolution !

Puisqu’il s’agit d’attirer l’attention, autant le faire en grand. Et de citer Rimbaud, Godard, Shakespeare, les Stones, le Che, Led Zeppelin, Ingrid Bergman, Frantz Fanon, Eldridge Cleaver, Truman Capote, Daniel Cohn-Bendit… Juste pour en avoir lu les titres de livres ou de musique à la bibliothèque ou dans les bacs. Cette érudition ado, n’importe quoi pourvu que ça mousse, pousse l’auteur à proposer une barricade (en haut du toit) une banderole et des tags dans son propre lycée. L’expédition a lieu de nuit, en petit groupe, mais la plupart sont plus intéressés à visiter le vestiaire des filles, où flotte l’odeur de la puberté, que par le happening « politique ». Surtout lorsque l’un d’eux découvre une petite culotte… et qu’un autre est pris d’une grosse envie. La chose tourne en farce rabelaisienne, les détails sont hilarants. Évitez de lire ce livre dans le train, vous exploseriez sans raison apparente de rire sous le regard réprobateur des coincés alentours.

Jamais une telle provocation n’avait entaché la réputation du lycée Nord, le meilleur de la région. Les profs sont abasourdis, les parents sans voix, les flics sans piste. Il faut bien sûr que le plus bête de la bande se fasse prendre en vélo en pleine nuit avec des taches de peinture pour que tout se découvre. L’auteur avoue, ne s’en tire pas trop mal, il n’a surtout jamais vécu un tel moment de fête dans une atmosphère de liberté ! Et il tombe la plus belle des filles du lycée, Kazuko, surnommée Lady Jane. Tomber est beaucoup dire… Tout s’arrête aux mots doux, aux mains effleurées et aux pique-niques à deux. Pour baiser, Kensuke, alias Ken-san ou Ken-bo selon que ce sont ses copains ou son père qui s’adressent à lui, va voir les putes. Mais la vieille ridée qui le reçoit l’empêche de bander, il paye sans consommer ; se retrouvant au-dehors sans logis, il accepte qu’un passant l’héberge pour la nuit – mais ne voilà-t-il pas qu’il commence à lui caresser la peau par la chemise entrouverte, puis l’entrejambe ? Ken se fâche et s’enfuit. Fin des tentatives de perdre son pucelage.

Jamais à court d’imagination, il songe alors à créer un « festival » de lycéens où passeraient films, pièces de théâtre, concerts de potes… Faire un film est le bon moyen d’approcher l’érotisme, écrire une pièce encore mieux pour y faire jouer (jouir) sa belle. Dans le film, tourné avec une caméra amateur de marque américaine, le décor est un pré où la fille en tunique légère serait montée sur un cheval blanc. Mais ce symbole sexuel puissant est impossible à trouver… alors peut-être un chien ? une chèvre ? Finalement non, elle restera en blanc virginal (mais assez transparent pour qu’on puisse deviner la peau dessous) et se roulera dans l’herbe parce que la chèvre tire trop sur sa laisse. La pièce de théâtre, écrite à la va-vite par le jeune homme, s’intitule ‘Au-delà de la négativité de la rébellion’ ; il n’y a que deux personnages, lui et elle, et il fait déclamer des phrases pompeuses écrites à l’existentialiste (sans aucun sens) tandis qu’elle abandonne un bébé dans la neige. Des poulets névrosés déambulent sur la scène…

Il est vrai que le Japon d’alors, plus encore qu’aujourd’hui, ne parlait pas la langue standard mais une série de patois. Toute la philosophie, jactée en dialecte local, prend alors une allure cocasse… « Essayer, par exemple, de parler de ‘La Peste’ de Camus en patois transformait immédiatement le débat en une farce grotesque. Cela donnait : « La peste, ben, c’est point seulement qu’une maladie des gens. Si ça se trouve que ça serait peut-être un symbole métaphorique du fascisme, du communisme, ou de quequ’chose dans ce genre… » p.154. Irrésistible.

Reste à monter l’organisation, et là ce n’est pas rien ! Le titre est tout trouvé, ‘Festival des petites bandaisons matinales’, mais pour le reste… Heureusement, le jeune Japonais n’est jamais seul, tout se fait en groupe, des travaux d’école aux loisirs. C’est donc son ami Adama, surnommé parce qu’il a un air d’Adamo ou d’Alain Delon, qui s’y colle. Ken pense même le « prêter » aux entraineuses du bar où il pense emprunter le matériel de sono… Pour quoi faire ? « le sortir et en faire ce qu’on veut ? ». Il faut encore se tirer d’une mauvaise passe, avec la bande d’un chef lycéen, amoureux de la fille qui jouera dans le film. Il veut tout simplement tabasser Ken et son trop beau copain pour leur apprendre le respect. L’intervention (payante) d’un yakusa local, ami du père d’un copain de lycée, permet de régler les choses à l’amiable. Nous sommes dans le Japon du don et du contre-don, où tout se règle entre clans.

Ce livre léger et drôle, aux chapitres emplis de références rock, montre comment des jeunes de 17 ans, dans la société la plus contraignante du monde développé, arrivent à dépasser leur déprime adolescente : « Je ne me supporte plus moi-même (…) C’était un sentiment que nous éprouvions tous, surtout perdus dans une ville de province, sans argent, sans sexe, sans amour, sans rien. La perspective toute proche de la sélection et de la domestication ne faisait que renforcer cette répulsion naturelle » p.207.

« Still crazy after all, these years… », chantait Paul Simon.

Ryû Murakami, 1969 (69, Sixty-nine), 1987, traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier, éd. Philippe Picquier poche 2004, 253 pages, €6.65

Catégories : Albert Camus, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Clézio, La quarantaine

Inlassablement, JMG Le Clézio écrit et réécrit le même livre. Exilé définitif, de sa Bretagne ancestrale comme de l’île Maurice des ancêtres pionniers, il revit par la mémoire, infatigablement, tous ces liens rompus. Il n’en finit jamais d’expier la honte héréditaire d’être descendant de sucrier et négrier. Imagination lyrique et politiquement correct se vautrent et s’enlacent pour engendrer de curieux romans à la limite de récits. C’était le cas du Chercheur d’or et dOnitsha, c’est encore le cas de La quarantaine.

Cette quarantaine est l’âge du romancier lorsqu’il entreprend de l’écrire. Cette quarantaine est aussi la mise à l’écart des contagieux avant d’aborder une île. De cette ambiguïté, Le Clézio joue, il adore l’ambiguïté, incapable de jamais choisir. Lui se veut l’homme de la synthèse, névrosé d’Occident (ordre, force et progrès – devise de la Synarchie blanche à Maurice) et envieux d’Orient (anarchie du désir, sensations et vie au jour le jour). Inlassablement, JMG Le Clézio crée et recrée les mêmes personnages. Ce sont d’austères cravatés, irascibles et impitoyables – les Méchants – auxquels s’opposent de doux dingues sensuels et métissés – les Bons. Mais aussi les exclus, esclaves, exilés, poètes – en quarantaine. La systématique en devient procédé.

Le voilà donc reparti à la chasse aux chimères, explorant la saga familiale pour en extirper le Disparu, un grand-oncle parti au loin comme Rimbaud, par haine de la raison, de l’industrie et de la bourgeoisie. Léon, frère imaginé de son grand-père, est lui-même fils orphelin d’un Blanc et d’une Eurasienne. Plus que Jacques, devenu médecin, il est tiraillé entre deux mondes, celui de la science et celui des sens. Emigrant à Maurice avec Jacques et sa femme Suzanne, Léon va quitter son milieu, sa famille et renier ses origines. Il se mésalliera avec une fille née elle-même d’une Anglaise recueillie par une Indienne sans enfant, lors des massacres de la révolte des Cipayes (que Le Clézio anglicise en sepoys). Les deux métis ne sont d’aucun monde – ils sont « du » monde, de la nature. Ni du parti de l’Ordre, qui prévoit et s’enferme en forteresse, ni de la Tradition qui répète à l’infini les mêmes légendes – mais du vivant qui aime, baise et se reproduit.

Le bateau qui conduit les émigrants d’Europe à Maurice a le malheur de faire une escale imprévue dans un port touché par la variole. Cela parce que le capitaine voulait revoir sa belle. Ses passagers sont donc débarqués en isolement de quarantaine sur l’îlot Gabriel, face à Maurice qu’ils voient au loin. Ils restent confinés là jusqu’à ce que la mort sépare les vigoureux des autres. Ils y rejoignent les passagers indiens achetés par les planteurs dans le sous-continent. Tous seront récupérés par les planteurs pour la récolte de cannes.

En attendant, c’est « la Société » qui se reconstitue sur ce caillou de Robinson : les Blancs sur les hauteurs, organisés, ordonnés, le plus facho nommé Véran et surnommé « le Véreux » dans la forteresse naturelle du volcan, un revolver à porté de main ; les Indiens dans les basses plaines, vivant en paillotes surpeuplées, copulant, mourant, brûlant sur les bûchers, dans l’anarchie traditionnelle.

Léon a 17 ans et un visage de gitan ; il n’est d’aucun des mondes, à la frontière entre enfant et adulte. Il traverse les barrières sociales comme celles instaurées par les chefs autoproclamés. Il séduit Suryavati, jeune fille de son âge. Il est le sauvage d’Occident pour les uns, le raisonneur d’Orient pour les autres, ni feu dévorant, ni eau coulante, mais le vent qui passe (p.473), sans cesse aux limites de tous les mondes. Le parfait modèle pour Le Clézio. Celui de Rimbaud, poète du réel à la recherche du dérèglement de tous les sens. C’est ainsi qu’Arthur – 17 ans – apparaît dès la première phrase, incongru.

Mais il y a un problème Le Clézio. Ce romancier a l’imagination vive et parfois le lyrisme des mots ; en revanche, il ne sait pas construire un livre. Celui-ci est trop long, se traîne, lasse les bonnes volontés. L’auteur adore rabouter des textes sans liens, jongler avec les époques, traverser un récit par un autre, comme s’il constituait un dossier plutôt que de conter une histoire. Léon nous séduit, la tante Anna nous ennuie, l’intervention de l’auteur en rajout final nous révolte.

Pourquoi intervenir afin de dire ce qu’il faut penser et combien il était immoral d’être négrier ou insensible aux malades ? Sommes-nous tombés si bas dans le scolaire ou le prêchi-prêcha qu’il faille prendre soin de mettre de gros points moralistes sur les i des faits ? La dernière partie est écœurante de politiquement correct, de socialement responsable et d’éthiquement durable. En littérature, comme le disait Flaubert, cela gâche tout…

Le Clézio, La quarantaine, 1995, Gallimard Folio, 540 pages, €8.45

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

Catégories : Le Clézio, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Haruki Murakami, La ballade de l’impossible

Le titre français est trompeur : rien d’impossible dans ce roman, sinon de rester en enfance. Le titre japonais est nettement plus explicite : Norwegian Wood est une chanson des Beatles datant de 1965.

L’auteur avait 16 ans. Vingt ans plus tard il se souvient de son passage de l’adolescence à l’âge adulte sur l’air de cette chanson. Lennon l’a écrite alors qu’il était marié à une fille et couchait avec une autre. “I once had a girl, or should I say, she once had me…” une fois j’ai eu une fille, ou devrais-je dire, c’est elle qui m’a eu. C’est toute la trame de ce roman. Il est dommage que l’éditeur français, voulant à tout prix faire original, ait modifié le titre.

Seconde référence, Scott Fitzgerald pour son roman Gatsby le Magnifique, dont Murakami reprend la trame. L’ami Nagasawa, beau, séducteur et cynique, ressemble fort à Buchanan. Comme lui il lève les filles et les jette, bien qu’en couple avec une petite amie officielle. Mais il est incapable d’aimer. Murakami, comme Fitzgerald, « écrit jazz », légèrement, en modulant le récit selon des variations autour du thème.

La troisième référence est Salinger et son ‘Attrape cœur’. Comme lui, Watanabe est étudiant et plein d’empathie pour les petites mômes perdues, qu’il rattrape au vol. Naoko est cette amie d’enfance traumatisée par le suicide à 17 ans de son petit copain et meilleur ami de Watanabe.

La ballade de l’impossible est le 5ème roman de Murakami, écrit à l’âge mûr, 38 ans, au bord d’une nouvelle période, celle qui suit la jeunesse. La réminiscence de ses années étudiantes, entre 1968 et 1970, est à la fois autobiographique et universelle. Nous sommes en effet passés d’un monde encore traditionnel à un monde postmoderne durant ces années de révolte. A l’âge même où l’auteur – et son héros – passent des teens à la troisième décennie, de l’adolescence lycéenne à la jeunesse adulte. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’écartèlement du jeune homme, plein d’appétit et bien monté, entre Naoko la névrosée qui ne parvient pas à mouiller et Midori l’extravertie qui adore les films porno sado-maso. Naoko est le passé, la fin d’enfance, l’ami mort ; Midori est l’avenir, la vie adulte, les enfants peut-être. Le destin va se charger de trancher, mais Watanabe avait déjà choisi.

La mémoire, l’amour, la mort, les thèmes du roman brassent les grandes questions de l’humanité, ce pourquoi il a beaucoup séduit. L’apparence aussi, cette exigence du monde postmoderne. Nagasawa « beau, gentil, prévenant » (p.56) n’aime personne autre que lui-même. Kizuki, à l’inverse, « était un garçon sincère », donc inadapté à ce monde de compétition et de marketing permanent où le narcissisme et la testostérone commandent. Vendez-vous ou végétez ; si vous ne supportez pas, crevez ! Telle est la leçon des « révolutionnaires » 1968 à leur génération. Murakami les ridiculise en les montrant tels qu’ils sont : remplis de vent, de Marx et de grands mots, mais avides de se poser en société pour se faire une place au soleil. De fait, les leaders du mouvement, au Japon comme en France, sont devenus pontes sur les France Culture ou Normale Sup, PDG de journaux ou de magasins culturels.

Watanabe s’en moque : il vit sa vie et est indifférent au reste – sauf aux êtres qu’il aime. Enfant unique (comme l’auteur), il aurait aimé avoir une petite sœur comme Naoko. Réminiscence du Holden de Salinger qui adore sa petite sœur immature, non préoccupée encore des choses du sexe. Naoko ne fait pas l’amour, sauf une fois avec lui parce que prise d’un délire, alors qu’elle reste sèche avec tous les autres, y compris son grand amour d’enfance Kizuki. Mystère d’angoisse et de névrose du Japon contemporain. Refus de grandir, de quitter le monde fusionnel de l’enfance. Reproche japonais à la disneylandisation du monde venue des hippies en 68, Peace and Love, refus de la réalité humaine et des contraintes sociales.

Grandir implique confrontation du moi narcissique avec les autres, de son corps avec le monde, de son cœur avec les affects, de son intelligence avec tous les esprits humains. C’est cela même la socialisation. « Quand j’entends cette chanson, je me sens parfois terriblement triste », dit Naoko de Norwegian WoodsJe ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression d’errer au milieu d’une forêt profonde. Je suis seule, j’ai froid, il fait noir et personne ne vient à mon aide » p.172. De fait, elle s’isolera dans un centre psychiatrique hospitalier au fond d’une forêt de cyprès, avant d’y rester définitivement, pendue à un arbre.

Ce qui fait la beauté du roman est la liberté sexuelle des jeunes Japonais, dès cette époque : pas de transgression dans le fait de flirter et de faire l’amour ; rien de cette culpabilité judéo-chrétienne qui voit le retour en force de la morale victorienne pour la génération américaine, « libérée » en 68, qui prend sa retraite aujourd’hui. « Nous nous sommes embrassés à l’âge de douze ans et, à treize, nous flirtions. J’allais chez lui ou il venait chez moi, et je le soulageais avec mes mains… (…) Cela ne me gênait pas du tout qu’il me caresse la poitrine ou le sexe s’il en avait envie et, naturellement, cela ne m’ennuyait pas non plus de l’aider à avoir du plaisir s’il le voulait » p.200.

C’est cela aussi l’écriture jazz : le mouvement même de la vie qui trépide, les pulsations du corps qui mettent le cœur en transe et suscitent la poésie de l’âme. Un beau roman à conseiller aux adolescents pour les défrustrer de ne pas être comme tout le monde. Mais à conseiller aussi aux adultes tentés d’en revenir à la rigidité moraliste d’antan faute d’accepter celle, toute charnelle, de leur tige. Ce sont les complexes issus de la rigidité qui donnent la mort… Leur retour serait-il une sorte de désir suicidaire d’une société ?

Haruki Murakami, La ballade de l’impossible (Noruwei no mori), 1987, traduction française Rose-Marie Makino Fayolle, Points Seuil, 2003, 442 pages, €7.98 

Il existe aussi un film intitulé comme le roman en anglais (Norwegian Wood) et en français (La ballade de l’impossible), par Tran An Hung en 2010, version française M6 vidéo janvier 2012, €19.98

Catégories : Haruki Murakami, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Clézio, Ourania

Jean Marie Gustave est un exilé intime. D’une lignée bretonne ayant migré il y a quatre siècles sur l’île Maurice, lui-même est né et a étudié à Nice. Il vit désormais au Mexique. C’est peut-être pourquoi l’écriture est son refuge, son expression propre. Éternel hors patrie, il n’est environné que de gens qui ne parlent pas sa langue. Il a besoin de décrire, de figer les choses en mots et de mettre à distance les gens par la plume. D’où ce style dépouillé, minimaliste, presque entièrement factuel, presque toujours au présent. Un style sans affect, « neutre », aseptisé, primaire, qui plaît bien à la majorité peu lettrée d’aujourd’hui. Sa personnalité ressort dans la juxtaposition des phrases, courtes, sèches, comme autant de strates. Et dans la composition des chapitres, une rencontre amenant un paysage, composé surtout de gens, dont les relations sont un territoire vierge à explorer sans cesse.

C’est ainsi que Jean Marie Gustave Le Clézio parvient à nous retenir. Ourania parle du Mexique. Un « autre » Mexique que celui des cartes postales et des touristes, le Mexique contemporain, populaire, au ras de la terre et des situations sociales. Ourania est une utopie, une république impossible, à chercher toujours plus loin, guidé par les étoiles. Une espérance ici-bas pour les pauvres Mexicains dominés par la race (être indien au Mexique c’est être socialement dévalorisé), dominés par la société (être indien ou métis exclut des études, donc des professions quelque peu intellectuelles ou administratives), dominés par l’économie (être indien c’est être pauvre, donc à la merci des marchands d’esclaves modernes, pour les plantations nord-américaines de fraises).

Le narrateur, Daniel, est ce spectateur privilégié qui a le triple avantage d’être étranger (français), de passage (géographe en mission) et d’avoir les capacités intellectuelles de juger (professeur). Il ne s’en prive pas. Il participe au rêve de la communauté de Campos via un jeune homme de 16 ans, Raphaël, rencontré dans le bus. Il observe comment « les intellos » du cru compensent leur infériorité économique par une ambition dévorante de pouvoir ; comment ces « chers professeurs » aux idées « de gauche », en viennent à prendre pour « objet d’étude » la Lili pute locale, tout comme Gulliver le fit – mais sans son humour ni dans un monde imaginaire. « Ce n’était qu’une variation sur ce mode mineur de l’ironie que cultivent les membres d’un groupe dominant dans une société où tout, même la science pure, est l’expression de leur recherche de pouvoir. » p.56 Partout dans le monde les intellos restent des requins tout comme des commerçants – avec l’hypocrite caution de « la science », de « la morale » ou des idées politiques « généreuses ». Sartre aurait dit « les salauds ». « Je ne sais pourquoi, j’ai eu envie de tout recommencer, de les fustiger. ‘- Comment avez-vous pu croire que la vie d’une prostituée dans la zone de tolérance était un bon sujet de dissertation ?’ Il y a eu un silence consterné. » p.57

Il y a la Vallée, puis la Zone, puis Campos. La première domine, la seconde est dominée, seule la troisième est libre, autonome, autarcique. Campos est une communauté agricole « d’étrangers » (à la région ou au pays), organisée comme ces rêves humanistes des Jésuites, jadis. Famille « extensive », pas de relations institutionnalisées, un sentiment fusionnel d’inspiration vaguement hippie. Raphaël, qui y a été recueilli enfant, le précise : « A Campos, il n’y a pas de travail. Il n’y a pas de loisirs non plus. (…) Ici, on enseigne en conversant, en écoutant des histoires, ou même en rêvant, en regardant passer les nuages. » p.113 Raphaël apprend l’amour en le voyant faire, entraîné par un copain. Puis il est initié à 15 ans par une jeune femme, « pour une seule fois ». Tout se veut « naturel » à Campos, immémorial, comme les Indiens faisaient, en accord entre eux et avec la nature. Mais tel est le tragique humain que « la méchanceté, la cupidité et la bêtise les chassent de Campos », comme toujours, comme partout lorsqu’une communauté étroite veut jouer ses propres règles. Jaloux, envieux, intolérants, les « bien-pensants » de tous bords les délogent ; ils ne veulent pas que « la société » (la leur) puisse être jamais remise en cause.

Le Clézio transpose au Mexique le rêve hippie d’une autre monde possible, en marge de la « bonne » société, celle qui domine. Il montre la vanité de ses rêves, sont échec inéluctable face aux réalités du vrai monde. Que reste-t-il à Lili, pute de la Zone, comme à Raphaël, adolescent de Campos ? L’avenir, les étoiles. Celles de la bannière des États-Unis pour la fille qui passe clandestinement la frontière et rêve de libertés de faire et d’être comme seul ce pays peut l’offrir ; celles des Pléiades, qui ont déjà guidé ses songes, pour le garçon qui va tenter sa vie ailleurs. La jeunesse est riche de ses rêves ; les nantis sont pauvres de leurs Zacquis.

C’est un Mexique universel que nous livre Le Clézio en ce livre doux-amer. La relecture de l’Europe nantie par le Mexique encore jeune, la vanité des utopies collectives dont mai 68 a montré l’inanité. L’éternel espoir des opprimés, l’éternelle errance de l’homme et de la femme, l’éternelle méprisable satisfaction de soi des hommes de pouvoir, qu’il soit d’argent ou d’études. Une leçon d’humanité, en somme.

J.M.G. Le Clézio, Ourania, 2006, Folio, 343 pages, €6.93

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

Catégories : Le Clézio, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mario Vargas Llosa, Les chiots

Les chiots, ce sont la bande de garçons de dix ans du collège de Lima qui font les quatre-cents coups en Septième. Ils deviendront les chiens du roman ‘La ville et les chiens’ lorsqu’ils seront transposés par l’auteur en cadets militaires. Nous sommes en 1946 et les chiots adoptent un cinquième gamin à leur bande. Il s’agit d’un bon élève, donc un peu tapette selon les critères binaires du temps.

Cuéllar « est un petit bûcheur (mais pas lèche-bottes) ». Ses succès scolaires sont admis lorsqu’ils deviennent performance, se rattachant ainsi au machisme valorisé par les mômes. « Les quatorze Incas, Cuéllar, disait Frère Léoncio, et il les récitait d’un trait, les Dix Commandements, les trois strophes de l’Hymne mariste, le poème ‘Mon étendard’ de López Albújar : d’un trait. Quel fortiche, Cuéllar… » Surtout qu’il souffle aux copains durant les compositions et qu’il paye des sucettes.

En Sixième Cuéllar, qui veut s’intégrer, s’entraîne tout l’été au foot pour jouer dans l’équipe. Le foot est l’une des traductions du machisme exigé en Amérique latine. Comme le gamin est têtu et observateur, il travaille le foot comme il travaille les matières scolaires. Il devient bon, les mollets durs, l’ardeur au ballon, les shoots en corner. Il est accepté et heureux. L’expression des gamins entre eux pour le dire est révélatrice du machisme d’usage : « ça y est, lui disions-nous, cette fois nous t’avons mis mais ne te crois pas. » La référence sexuelle (symbolique, à cet âge) est nette. Être « mis » c’est faire litière commune, ainsi sont les chiots, ils se grimpent dessus, au chaud dans la bande.

Mais nous ne serions pas au Pérou sans tragédie. Un jour que les gamins se douchent après le foot au collège, le gros danois furieux nommé Judas s’est échappé. Il pénètre les vestiaires et ceux qui n’ont pas le réflexe de se planquer sont mordus. « Il entendit les aboiements de Judas, le sanglot de Cuéllar, ses cris, et il entendit des hurlements, des bonds, des heurts, des chutes, puis seulement des aboiements… » Cuéllar le chiot, onze ans, a été agressé par un vrai chien : macho, musclé, dentu. Une métaphore du mâle humain adulte et hispanique… Son copain Lalo « l’aperçut à peine parmi les soutanes noires, évanoui ? oui, à poil, Lalo ? oui et en sang, vieux, ma parole, c’était affreux : y avait du sang partout dans la douche. »

Dès lors, tout devient différent. La vie reprend après l’accident. Les mômes grandissent, deviennent adolescents. Ils « lèvent » des filles pour les toucher avant de les coucher, dans ce rituel bien établi de l’ère pré-pilule. Levage pour danser, pelotage en rythme, sorties ensemble, café, film, plage, en parler aux copains. Car ce qui compte est moins de faire que de le dire pour établir une image de soi en macho viril, hispanique et péruvien. Ensuite viennent l’école d’ingénieur ou l’université, un métier, le mariage après essai. Sauf que Cuéllar ne peut pas. Depuis son accident, les autres l’appellent Petit-Zizi. Le chien le lui a raccourci. D’abord fâché, il intègre le surnom, après tout pas moins affectueux que Ouistiti, autre de la bande. Il se présente lui-même aux filles par dérision : « Zizi Cuéllar ».

Mais le rituel machiste ne peut s’accomplir sans tromperie. Cuéllar est avide de détails auprès des autres. Ils lèvent des filles dès la Troisième après les avoir maté dès la Quatrième, pas lui. Il retarde le moment révélateur. Vers dix-huit ans, il fait semblant, toujours pour être comme les autres. Ses copains ne se moquent pas, ils l’aident et l’encouragent comme des chiots en bande pour un qui traîne la patte. Sauf qu’on ne se refait pas le zizi lorsqu’il a été blessé, les plus grands professeurs de New York n’y peuvent rien.

Dès lors, le destin suit sa route. Cuéllar se bagarre pour prouver qu’il « en a », nage dans les rouleaux les jours de tempête pour montrer qu’il est le plus fort et le mieux bâti, roule à cent à l’heure dans les avenues de Lima pour impressionner les autres. Rien n’y fait, il ne peut pas franchir le pas qui fera de lui un homme, un vrai.

Il sort alors avec des gamins des « voyous de treize, quatorze, quinze ans », « et on le voyait à l’angle des rues, habillé à la James Dean (blue-jeans étroits, chemisette bariolée ouverte du cou au nombril, sur la poitrine une chaînette en or dansait et se prenait aux poils follets, des mocassins blancs) ». Il provoque, Cuéllar, puisqu’il ne peut pas, il singe le pédé ou plutôt régresse à l’époque prépubère qui est la sienne. « Qu’est-ce qu’il lui restait, ça se comprend, on l’excusait mais, mon vieux, c’est chaque jour plus difficile de se joindre à lui. » Jusqu’à la fin, inévitable, de l’histoire.

Cette longue nouvelle, écrite familière, a ce curieux mélange dans la même phrase de la tournure racontée et des dialogues directs. L’auteur décrit impitoyablement la pression sociale sud-américaine faite de machisme et de conformisme au Modèle catho-hispanique de mâle dominateur. La pression du groupe aussi, qui n’intègre et accepte les déviances que dans certaines limites. Ce qui compte est d’être comme les autres pour que chaque chiot puisse se reconnaître dans les autres chiots de la portée. Cuéllar n’y peut rien s’il a eu cet accident, mais il s’est coupé irrémédiablement des copains parce qu’il ne peut pas accomplir comme eux le rituel, de mater à marier. Que serait-ce s’il était né différent ? Vargas Llosa publie cette nouvelle à vingt-trois ans dans le recueil ‘Les caïds’ qui relate sa toute jeune expérience de grandir. Il y fait montre d’un recul très mûr, analysant sans pitié les ressorts du machisme.

Mario Vargas Llosa, Les chiots (Los cachorros), 1959, revu en 1967 et 70, Folio2€ 2003, 84 pages, €1.90

Tout Vargas Llosa chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Mario Vargas Llosa | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marc Dugain, La malédiction d’Edgar

Science pote et ex-financier, Marc Dugain mélange réalité et fiction d’une étrange manière. Son style de rapport administratif laisserait croire à la réalité d’une enquête de journaliste, voire d’historien. Mais l’intitulé « roman » en fait une docu-fiction, genre très à la mode aux États-Unis parce qu’il correspond à la mentalité jeune, formatée au mélange des genres, prenant les jeux vidéos pour le monde réel. C’est ce métissage qui me gêne. Pourquoi ne pas avoir rédigé un « vrai » roman, une réalité réinventée ? A chaque affirmation du livre naît toujours un doute : est-ce vrai ou pas ? Ce qui met mal à l’aise.

Reste Edgar Hoover en directeur du FBI durant 48 ans, son soi-disant amant (?) Clyde Tolson en adjoint du directeur, et divers présidents dont surtout John Fitzgerald Kennedy. On savait JFK aussi queutard que DSK, mais ce qu’on apprend ici – si c’est vrai… – fissure la statue du jeune premier dynamique. Le frère Bob est encore pire. Quant à Hoover, il est inconsistant dans ce livre. Il se contente de régner en proconsul sous huit présidents et dix-huit ministres de la justice, fuyant comme une anguille.

Conservateur ? Il l’est évidemment puisque c’est le rôle de la police fédérale de protéger l’État et les institutions. Homosexuel moralement rigide ? Peut-être, mais est-ce la réalité de la personne ou le rôle complaisant créé pour lui par l’auteur ? Les « preuves » peuvent très bien avoir été inventées par ses ennemis, fort nombreux surtout parmi la gauche américaine, du simple fait qu’il n’était pas conforme au canon de l’Américain moyen : marié, deux gosses.

Comme financier sans doute, Dugain connaît bien les Texans, ceux qui ont laissé assassiner les Kennedy. « Ils sont l’expression même de la virilité. J’aimais leur machisme, cette façon binaire de voir le monde, d’écarter d’un revers de la main toutes ces foutaises d’ambitions collectives qui ne sont que l’émanation de dépressifs pleurnichards. J’étais fasciné par leur brutalité, gage de leur efficacité. Les Texans ne connaissaient pas les problèmes en suspens. Ils les réglaient. (…) Les gens qui savent ce qu’il leur en a coûté pour parvenir là où ils sont ne prêtent jamais l’oreille aux balivernes vomitoires des libéraux bien-pensants » p.151. Le Texan ou l’anti-Hollande…

Le ‘communisme’ est le bouc émissaire commode de ces années Hoover, qui a encouragé le sénateur MacCarthy. « Tout comportement, toute attitude, toute pensée, toute intention déviants. Il regroupait toutes les formes d’actions politiques ou sociales qui allaient contre l’Amérique et qui d’une façon ou d’une autre engageait à la subversion. Il définissait toute attitude frelatée où l’individu s’abandonnait à des pulsions nocives pour la société, en essayant de justifier cet abandon de soi par un discours libéral sans autre but que de légitimer ses certitudes » p.166. Le communisme pour Hoover est la finance de Hollande et Mélenchon, le Mal en soi, à soupçonner et à traquer partout. De quoi aveugler sur toutes les autres réalités souvent plus menaçantes comme la mafia, la drogue ou les castes politico-économiques…

Les politiciens modernes ont été inventés par JFK. Marketing et storytelling remplacent convictions et projet d’avenir : « une belle coupe de cheveux à) la télévision vaut mieux que n’importe quelle conviction solide, (…) le désir supplante les croyances et suffit à ramasser des voix » p.241. Qu’aurait été Kennedy sans Hoover ? C’est la question que pose le roman, sans que peut-être la réalité ait été ainsi. John Kennedy n’était-il que ce sex-machine vaniteux et léger que peint l’auteur – malgré les mémoires de Pierre Salinger, collaborateur de JFK, qu’il cite pourtant en bibliographie ? « Le pouvoir, au fond, c’est faire ce qui est dans l’intérêt de la nation et ne lui faire savoir que ce qu’elle peut entendre » p.421.

D’où la « leçon » tirée par l’auteur sur le siècle américain, le siècle de Hoover et des Kennedy, des libéraux hippies de gauche et des Texans moralistes et conservateurs : Camus. Il imagine (invente-t-il ou est-ce vraiment arrivé ?) Tolson allant trouver un obscur prof de littérature française dans son chalet isolé de montagne pour l’interroger sur le suspect Albert Camus, un probable subversif ‘communiste’ trouvé dans les papiers d’un anti-américain. Le philosophe français s’est toujours élevé contre les totalitarismes, à commencer par celui du parti moscoutaire et par les idiots utiles et sectaires comme Sartre. Le prof cite Camus : « Le bien absolu ou le mal absolu, si l’on met la logique qu’il faut, exigent la même fureur » p.447. Réplique immédiate de l’admirateur des Texans : « Ce genre de pensée affaiblit le pays, elle le gangrène alors que l’ennemi n’a jamais été aussi actif. On ne peut pas avoir ces idées et être un bon patriote » p.447. C’est ce que disent Mélenchon et Marine, et même Hollande en mode ‘de gauche’.

Tous les persuadés de la morale, tous les volontaristes autoritaires, tous ceux qui savent bien mieux que vous ce qui est bon pour vous, sont des sectaires. Il existe des Hoover de droite et des Hoover de gauche, des Hoover d’église et des Hoover de parti, des Hoover intellos et des Hoover politiquement correct. Peut-être est-ce la leçon du livre pour notre temps, très différente du film de Clint Eastwood ?

Marc Dugain, La malédiction d’Edgar, 2005, Folio 2011, 497 pages, €7.98

DVD J. Edgar de Clint Eastwood, avec Leonardo di Caprio, Warner Home, €8.86

Catégories : Albert Camus, Cinéma, Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Clézio, Le procès-verbal

A 23 ans Le Clézio entrait en littérature avec le prix Renaudot et l’ambition de se situer dans le Nouveau Roman. Les descriptions des ‘choses’ à la Robbe-Grillet y abondent (p.69, 72). Il était de son époque, bien revenue de l’idéalisme de la Résistance, hantée par la Bombe et tourmentée par les dernières braises des guerres coloniales. Ce pourquoi son personnage – qui est une version de lui-même – erre entre l’absurde comme L’Etranger de Camus, l’embrigadement social du Procès de Kafka et le Néant théorisé de Sartre.

Le titre complet paraît p.219 : « Procès-Verbal d’une catastrophe chez les fourmis ». Le Larousse 1959 apprend qu’un procès-verbal est une « pièce établie par un fonctionnaire, un agent assermenté, et constatant un fait, un délit. » Tout Le Clézio est là, pour son œuvre entière : à cette société qui révère la Connaissance et s’y enferme, à ces hommes qui aménagent volontairement leur propre univers formaté fonctionnaire, mécanique et télé, à cette existence vouée à la répétition et au futile – l’auteur est irrémédiablement étranger. « Nous sommes tous les mêmes, camarades. Nous avons inventé des monstres – des monstres, oui. Comme ces postes de télévision ou ces machines à faire les glaces à l’italienne, mais nous sommes restés dans les limites de notre nature » p.244.

Adam est son personnage, premier et dernier homme. Premier parce qu’il se met à l’écart pour renaître et dernier parce qu’il est bien le seul à le désirer. Il a la tentation du prophète, méditant sur les bêtes avant d’aller prêcher aux hommes qui se moqueront de lui. Mais nous sommes un siècle plus tard et l’organisation sociale a le maillage bien plus fin et plus solide que du temps de Nietzsche. Il sera plutôt « Adam Pollo, martyr » comme il signe ses cahiers d’écolier p.228. La France des années 1960 est un matelas mou que même le bouillonnement de mai 68 ne suffira pas à changer. Adam porte le nom saugrenu de Pollo – le poulet en espagnol – peut-être une référence à l’anglais ‘chicken’ qui signifie couard. Le Clézio parle très bien ces deux langues.

Dans ce premier roman paraît son frère, ici nommé Philippe, lui tout à fait dans les normes sociales, qui disparaîtra ensuite de l’œuvre (par exemple dans ‘Onitsha’). En 18 chapitres de A à R, Le Clézio campe le personnage du « fou », celui qui sort du service militaire (p.235) conçu comme l’embrigadement social extrême. Vivant autrement que tout le monde – « violation de domicile, vagabondage, attentat à la pudeur » (p.256) – il est hué par la populace qui hait ce qu’elle ne comprend pas. Cette populace, il la décrit férocement : « Innocents et ignominieux à la fois, les deux yeux brillaient follement au fond de leurs trous, pris par la folie multiple comme des billes dans un filet de ficelle. Voilà qu’ils avaient composé, eux tous, un agglomérat de chair et de sueur humaines, d’aspect indissoluble, où plus rien de ce qui était compris ne pouvait exister. » p.253

L’univers leclézien est autre, il court toute son œuvre future, et il est résumé magistralement p.17 de ce premier roman : « C’est drôle. Je suis sans arrêt comme ça, au soleil, presque nu, & quelquefois nu, à regarder soigneusement le ciel et la mer. » On notera l’afféterie du ‘&’, maniérisme de jeune auteur années 60 à la propension pagineuse et verbeuse. Le Clézio se corrigera très vite de cette mode Lacan. « Pour quelqu’un dans la situation d’Adam et suffisamment habitué à réfléchir par des années universitaires et une vie consacrée à la lecture, il n’y avait rien à faire, en dehors de, penser à ces choses, et éviter la neurasthénie » p.22 (la ponctuation très particulière de l’auteur est ici respectée). La société collet-monté exige d’être boutonné – tout le contraire de Le Clézio qui préfère le dépoitraillé garçon et la nudité d’enfance : « je n’aime pas les boutons » p.277.

La douleur adulte de la sensation est aussi un thème leclézien récurrent : « et lui, et chaque sensation de son corps exaspéré, qui amplifiait les détails, faisait de son être un objet monstrueux, tout de douleur, où la connaissance de la vie n’est que la connaissance nerveuse de la matière ». Tout le contraire des gamins qui vivent le présent comme il vient, tout entier et à fond : « Leurs enfants n’avaient pas cette mollesse. Ils étaient au contraire petits, nains, sérieux ; ils se groupaient au bord de l’eau et, laissés à eux-mêmes, s’organisaient pour bâtir et racler le gravier » p.31 Une société en réduction, affairée et conviviale, qui ne se pose pas de question. Les enfants justement, l’auteur y revient à la fin, dans les explications embrouillées de son personnage aux étudiants de psychiatrie : « Oui, c’est vrai, ils sont assez sociables. Mais en même temps ils recherchent une certaine – comment dire ? – une certaine communicabilité avec la nature. Je pense – ils veulent – ils cèdent facilement à des besoins d’ordre purement égocentrique – anthropomorphique. Ils cherchent un moyen de s’introduire dans les choses, parce qu’ils ont peur de leur propre personnalité » p.279.

Les adultes sociaux des années d’État-providence ont en revanche la maladie de la logique, de la domination au carré du monde : de la mise en cage des fauves et des déviants (p. 90 sur le zoo) ; l’idéal fonctionnaire de la fourmi (le mot figure p.219). Les non-conformes sont médicalement redressés, habillé de pyjamas rayés comme des bagnards ou des déportés, relégués en camps de travail où ils doivent faire le ménage, le jardin, et être les objets d’expérience des étudiants en psy – ingénieurs sociaux des âmes.

La pièce de l’asile où il est enfermé a « un aspect familier, assez familial, pour tout dire soulageant. C’était profond, et dur, et austère. Tout particulièrement les murs avaient un relief froid et réel. (…) Il y avait un jeu implicitement engagé : un jeu où il fallait que ce fût lui qui s’adaptât, lui qui se pliât, et non point les choses » p.261. Un lieu de clôture (p.262), mathématisé, où chaque angle a sa place comme les raies sur le pyjama (p.264), où l’existence est une règle (p.266). La métaphore monte d’elle-même p.282 : « Compte tenu de l’inconfort, que pouvait procurer, en cette société, un pyjama rayé, des cheveux trop courts, presque rasés, et l’air général de froidure qui régnait dans l’infirmerie, Adam ne s’en sortait pas trop mal. »

Nous sommes entre Orwell et Treblinka. La ponctuation – mal placée – est au rythme du souffle : la plupart des fragments de phrases sont des moitiés d’alexandrins. Le littérateur veut faire entrer le lecteur en sympathie par le rythme, les mots, les descriptions empathiques de sensations. L’écriture Le Clézio est cela : la minutie hors des carcans classiques, la peinture toute nue des choses, des affects et des êtres, pour travailler la réalité sans complaisance. Écrire, c’est communiquer, pas sortir une thèse philosophico-politique (tellement à la mode dans le monde « engagé » des années 60 !). « On croit toujours qu’il faut illustrer l’idée abstraite avec un exemple du dernier cru, un peu à la mode, ordurier si possible, et surtout – et surtout n’ayant aucun rapport avec la question. Bon Dieu, que tout ça est faux ! Ça pue la fausse poésie, le souvenir, l’enfance, la psychanalyse, les vertes années et l’histoire du Christianisme. On fait des romans à deux sous, avec des trucs de masturbation, de pédérastie, de Vaudois, de comportements sexuels en Mélanésie, quand ce ne sont pas les poèmes d’Ossian, Saint-Amant ou les canzonettes mises en tabulatures par Francesco da Milano » p.303.

Le Clézio hait les psy et le faux savoir qu’est pour lui la psychanalyse (tellement à la mode dans le monde freudo-lacanien des années 60 !). « C’est ce que je n’aime pas avec vous. Vous voulez toujours introduire partout vos satanés systèmes d’analyses, vos trucs de psychologie. Vous avez adopté une fois pour toutes un certain système de valeurs psychologiques. Propres à l’analyse. Mais vous ne voyez pas, vous ne voyez pas que je suis en train d’essayer de vous faire penser – à un système beaucoup plus grand. Quelque chose qui dépasse la psychologie » p.300. Est-ce expérience personnelle ? Lui se verrait un peu schizophrène, comme son personnage, alors que le psy assène doctement « délire paranoïde systématisé » p.287. Avec les inévitables et freudiennes « anomalies de la sexualité » pour faire bonne mesure. Le Clézio se moque de ces abstracteurs de quinte essence aussi nuls que les médecins de Molière.

Dans ses œuvres futures, il ne changera pas d’avis. D’où cette remarque qui en dit long sur la société française des années 60 : « Il va dormir vaguement dans le monde qu’on lui donne ; en face de la lucarne, comme pour répondre aux six croix gammées des barreaux, une seule et unique croix pendille au mur, en nacre et en rose. Il est dans l’huître et l’huître au fond de la mer » p.314. Le monde est quadrillé, les âmes formatées, la société organisée – et les psys sont comme les flics et les profs : des gardiens de la Norme sociale. Dormez, bonnes gens, le fascisme fonctionnaire de l’État-providence veille sur vous !

Ce Procès est lisible, un peu ennuyeux parfois, d’un nihilisme daté qui n’a pas l’universel de Kafka, avec des préciosités de jeune auteur. Mais toute l’œuvre du futur prix Nobel  s’en trouve enclose, ce qui vaut le détour !

Le Clézio, Le procès-verbal, 1963, Folio 1991, 315 pages, €6.93

Les livres de Le Clézio chroniqués sur ce blog

Catégories : Le Clézio, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe

La vie est absurde et comment le dire mieux qu’un écrivain anglais ? Le meilleur est l’illusion : la pluie, avant qu’elle tombe. C’est ce que dit une petite fille, abandonnée deux ans par sa mère partie courir le guilledou avec un beau Canadien, au-delà de toutes les mers.

La mère indifférente, la mer cruelle – et les filles trinquent. Les garçons s’en sortent mieux, si l’on en croit ce roman, écrit par un homme, mais les garçons font ici figure de figurants. En général athlétiques et extravertis à l’adolescence, ils vivent leur vie libre par la suite. Seules les femmes ont des enfants, ces boulets parfois, et parfois non. Toute la question du livre est celle de la transmission.

Une vieille dame est retrouvée morte dans son fauteuil à la campagne. Elle était seule, avec ses souvenirs. Elle a tiré de son grenier un carton de photos et en a choisi vingt. Ses connaissances techniques s’étant arrêtées dans les années 70, elle a choisi de parler sur cassettes. Elle en dit quatre. Pour qui ? Pas pour ses enfants parce qu’elle n’en a jamais eu, étant gouine. Mais pour cette enfant adoptive, fille aveuglée par sa mère d’une fille abandonnée d’une cousine de sa mère… Les liens familiaux contraignent-ils ou sont-ils illusions eux aussi ? Au fond, avec les années, on choisit sa famille.

Ce qu’elle raconte, ce sont ses souvenirs, ou plutôt les souvenirs qu’elle a de l’itinéraire de cette petite fille qu’elle a choisie pour « enfant ». Elle ne l’a pourtant guère connue, deux ans entre 5 et 7 ans lorsque sa mère est partie au Canada, puis sporadiquement durant quelques vacances. Elle s’y est attachée pour des motifs personnels, peut-être même égoïstes : cette fille était la fille de sa meilleure amie d’enfance durant la guerre, et elle l’a gardée durant les deux années de bonheur parfait qu’elle a vécu en couple avec une autre femme. Après, ce ne fut plus jamais comme avant.

Jonathan Coe réussit un style faussement oral qui a toute la puissance du réel sans les hésitations, éructations et bafouillis. Ses phrases longues à la Proust ne sont pas de la conversation courante, pourtant elles enchantent comme un conte. Le décalage entre les époques rend l’histoire mélancolique comme en sépia, des années 40 à restrictions de guerre aux années 50 d’austérité forcée, puis 60 de libération hippie avant les années branchées 70 et 80. L’exotisme est accentué pour nous Français par ces invraisemblables prénoms tels Imogen, Rosamond, Thea, Ivy, Digby, ou Gill pour une femme…

Y a-t-il un destin ? Est-il gravé dans les gènes ? Se perpétue-t-il par les traumatismes d’enfance liés au désamour ? Une résilience est-elle possible ? Ce sont tous ces sujets graves qu’agite ce roman envoutant. Avec cette touche si British d’absurde jusque dans les détails : le clebs imbécile qui s’enfuit tout droit un matin d’automne, puis cet autre qui fait de même, des années plus tard, jusqu’à l’accident. Ce sont ces touches de hasard dans ces fausses nécessités illusoires qui font l’absurde du monde – l’illusion ultime qu’une existence a un sens.

Un très beau livre qui renouvelle l’envol des souvenir à partir des photos et lettres de famille, embaumées en cartons.

Jonathan Coe, La pluie avant qu’elle tombe (The Rain Before it Falls), 2007, Folio, 2010, 268 pages, €6.46

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mario Vargas Llosa, Lituma dans les Andes

Le gendarme Lituma de ‘Qui a tué Palomino Molero’ est devenu brigadier et a été muté à Naccos, un campement minier qui ouvre une route dans les Andes. Cette partie du Pérou est inhospitalière, dangereuse car froide, escarpée et sujette aux avalanches. Elle est peuplée d’Indiens tristes et, dans les années 1980, est le repaire des maoïstes du Sentier lumineux.

Leur menace est omniprésente et opère comme l’orage qui gronde toujours sur les sommets. Parfois la tempête crève et ce sont alors une douzaine ou une cinquantaine de miliciens armés, murés dans leur idéologie rudimentaire, qui viennent demander des comptes au peuple du nom du Peuple. Ils n’écoutent rien, accomplissant seulement le rituel des manuels : question, jugement, exécution. Ils sont hors du monde, dans une croisade des enfants dont ils ont la foi candide et la simplicité d’esprit. Les meneurs (ou les meneuses) leur disent où il faut aller et ce qu’il faut faire. Ils se laissent embrigader avec bonheur dans le groupe fusionnel, aveugles à toute humanité (et même aux animaux), au nom d’une Révolution dont ils n’ont qu’une très vague idée.

C’est l’occasion, pour l’auteur, d’explorer un peu plus ce Pérou dont il s’est fait le chantre. Il y a ces villages perdus dans la montagne, subsistant de maigres cultures arrachées aux cailloux (patate, quinoa et maïs), d’élevage (vigognes et cochons d’inde). Il y a ces notables qui sont les cadres de la société : curé, notaire, juge, policier, instituteur, maire. Il y a ces marchands ambulants qui achètent le Pisco (un alcool fort) sur la côte et l’échangent dans la montagne pour du maïs ou de l’artisanat. Il y a ces ouvriers, encadrés par des contremaîtres et guidés par des ingénieurs, qui creusent des mines, refont les routes. Outre le curé, définitivement fermé aux ouailles, le bistrotier et le policier local, à ras de terre, sont les observateurs et les confesseurs des paysans.

Lituma et Tomás sont policiers, seuls dans une cabane qui fait office de poste. L’aîné fait raconter au plus jeune ses amours et les fantasmes permettent de passer le temps. La vie serait fade ou la tentation de se venger sur les autres cruelle, si les rêves ne venaient pas interférer. Tomás a été amoureux d’une Mercedes (une femme, pas une voiture). Elle était un peu pute mais très indépendante, il l’a délivrée d’un caïd qui la battait (et la payait). Elle n’aime personne et a quitté bien vite le jeune homme, mais… qui sait, le destin réserve bien des surprises.

Vargas Llosa aime à conter ces tours du destin.

Côté sombre, on croit avoir bonne conscience et faire ce qu’il faut mais voilà que des paysans illettrés, illuminés de marxisme mystique, décident de vous massacrer à coup de pierres (les balles sont trop précieuses pour les gaspiller). C’est ce qui arrive à un couple de trentenaires français – évidemment de gauche, évidemment profs – qui croyaient naïvement que leur idéal révolutionnaire et leurs bonnes intentions pour la cause les protégeraient des maoïstes péruviens. Ils le payent de leur vie.

Côté clair, on croit avoir perdu à jamais le grand amour de sa vie (et quatre mille dollars avec) et puis… arrive ce qui doit arriver. Je ne vous le dit pas mais ça fait chaud, et pas seulement au cœur.

A la palette des personnages, il faut ajouter ces Andes emplies d’apus, divinités des lieux qui sont sur les sommets, dans les trous et les sources. La montagne est un personnage à part entière, une sorte de dieu intangible, qui ne reste pas immobile. Elle réclame sa part de chair humaine et déclenche ses colères quand elle veut. Ou bien se laisse contempler dans sa beauté glacée : « il remarqua le splendide croissant de lune et les étoiles qui éclairaient toujours aussi nettement, dans un ciel sans nuage, le front déchiqueté des Andes ». C’est la phrase qui termine le livre et donne la clé. L’humain est bien petit dans l’énormité naturelle.

L’histoire, car il y a une histoire, est celle de trois disparitions : celle d’un albinos, d’un muet et d’un traître. Nul n’échappe aux forces supérieures : elles sont ici les malformations génétiques, la persécution des hommes et l’origine de classe. Seuls Lituma le brigadier humaniste, son adjoint plein de rêve et le couple étrange des bistrotiers, parviennent à chevaucher en partie le destin. Parce qu’ils ne sont pas impliqués comme les autres dans la société : ils ne possèdent rien, délivrent la justice ou donnent de la joie.

Ce n’est pas un hasard si le patron du troquet, ex baladin, se nomme Dionisio et sa femme Adriana. Le Dionysos de la mythologie, fils adultérin de Zeus, a épousé Ariane à Naxos et protège le théâtre tout en suscitant de grandes fêtes où le vin fait délirer les bacchantes. Dans les Andes, Dionisio et Adriana enivrent et font danser les hommes pour qu’ils se lâchent. Vivre, c’est quitter un moment le sérieux de l’existence, le travail, les patrons, l’absence de femmes, les tueurs illuminés et les avalanches de la montagne. Faire délirer est la soupape qui permet aux gens de survivre. Parfois au prix de sacrifices aux divinités et de boucs émissaires, mais c’est une autre histoire. Lituma, homme de la côte, la découvrira peu à peu.

Pour qui est allé errer sur les pentes ardues des Andes, aspirant l’air raréfié et subissant les ardeurs du soleil le jour et celles du froid glacial la nuit, rencontrant ces Indiens fermés que rien ne vient jamais dérider et ces gens des plaines perdus là pour un travail qui permet à peine de survivre, ce roman de Vargas Llosa parlera. Pour les autres, il dira la beauté et la brutalité d’un coin de cette terre, dans la queue de l’Amérique. Et si la littérature est de raconter une histoire en faisant vivre des personnages auxquels on croit, alors en voici de la grande.

Mario Vargas Llosa, Lituma dans les Andes (Lituma en los Andes), 1993, Folio, 1998, 358 pages, 6.93€

Tout Vargas Llosa chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Mario Vargas Llosa, Pérou-Bolivie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens

Les chiots de la nouvelle éponyme sont devenus les chiens. Ils ont grandi dans le Lima péruvien des années 1950. Nous sommes en Amérique latine, continent machiste, catholique, hiérarchique et autoritaire – tout ce qu’adorent les Français, même à gauche. Aussi bien les touristes sur les sites des sacrifices humains au Mexique que la révolution guévariste à Cuba. L’Amérique latine a les mœurs de la France, en plus archaïque, ce qui fait qu’on se sent les maîtres bienveillants… Castro a symbolisé ce que Mélenchon rêve de devenir, et Allende ce que Martine Aubry aurait rêvé d’être – sans parler du très gaulliste Perón. Passons.

A 14 ans, les gamins sont happés par les collèges, soit curés, soit militaires. L’idée reçue dans la bonne société est qu’il faut les dresser. Ces mômes qui abordent la vie sont obsédés par les idées de faire comme les grands : bite, bière et baston. Il y a trop de tentations dans la ville, entre les lieux obligés : l’école, la plage, la salle obscure et la maison. Rien de tel qu’une bonne pension pour les mater, ces bouillonnants. Les parents le disent eux-mêmes : le collège militaire, c’est pour éviter la maison de redressement ou pour empêcher qu’ils soient pédés. Dans une société où le ‘virilisme’ est poussé au paroxysme d’une Méditerranée portée aux rives d’un océan, faire des hommes vaut mieux que frère des hommes.

Alberto est donc envoyé au collège militaire Leoncio Prado de Lima. Il entre l’année de ses 14 ans en troisième année, il devient donc un « chien ». Il doit être dressé, tenu en laisse par ses aînés et faire le beau sur ordre de ses supérieurs. Mais la vie de caserne, à l’âge tendre, n’est pas des plus drôles. Comme en meute, il faut établir sa place, se battre, mordre et se palper pour être accepté. Très vite naît le surnom, celui qui qualifie votre originalité. On ne sait pas son vrai nom mais il y a « le Jaguar », parce qu’il est aussi souple, vif et insaisissable que le félin lorsqu’il se bat. Alberto – l’auteur – est vite appelé « le Poète » parce qu’il sait écrire des lettres d’amour pour les filles des autres, et de petits romans porno qu’il vend à ses copains pour acheter des cigarettes. Il y a aussi « Boa » parce qu’à poil dans les douches on peut voir pendre son long sexe ; il se fait d’ailleurs une poule (une vraie, à plumes !) devant ses copains sur les arrières du collège. « Le Frisé » l’est en raison de ses cheveux nègres en poil de couilles. Et puis « l’Esclave », parce qu’il répugne à se battre et qu’il se laisse faire.

Tous se soudent lors des premiers jours d’entrée au collège où le bizutage des grands est humiliant et prolongé. Il s’agit comme toujours de coups, d’alcool et de sexe – tout ce qui « fait un homme » ma bonne dame, selon les mœurs machistes du temps et de la culture catho-latine. Le Jaguar, parce qu’il n’a pas peur, devient chef de la bande, il est le plus rusé. Il fait se venger les chiens juste entrés, organise les vols pour compenser les affaires perdues ou pour connaître à l’avance les sujets d’examens, ment avec aplomb lorsque son intérêt le commande. Mais il n’aime pas les mouchards. Sa force repose sur l’emprise qu’il a sur les autres. La dénonciation, par morale ou devoir, casse ce pouvoir personnel. Ce pourquoi le drame va se nouer.

Poussé par le Jaguar, Cava va voler un soir les sujets d’une composition de chimie. Nerveux, il casse un carreau et l’effraction est découverte. Tout le monde est consigné. L’Esclave devait sortir pour voir la copine Teresa dont il est amoureux ; il ne peut pas. Rejeté par les autres qui lui pissent dessus quand il dort, lui collent des morpions dans les poils pubiens, le frottent sexuellement et le traitent de petite femme, il n’a rien à perdre et tout à gagner. Il négocie donc sa sortie contre la dénonciation du coupable.

Mais dans ce monde étroit tout finit par se deviner, sinon par se savoir. La vengeance sera terrible. Cet excès même va retourner Alberto, qui a brimé l’Esclave comme ses copains. Il a grandi, mûri, est lui-même amoureux. Il s’interroge sur les limites : tout est-il permis au nom de la solidarité de clan ? N’y a-t-il pas des principes supérieurs concernant la vie humaine ? Est-ce courageux de se taire alors qu’une chose très grave a été commise ? Dénoncer le mal, est-ce trahir ?

Ce long roman, le premier de l’auteur, écrit à 23 ans, se déroule par chapitres captivants qui vous laissent en haleine. De fréquents retours en arrière, changement de plans et de personnages qui disent « je » avant d’être repoussés au « ils », composent une trame baroque, accordée à la mentalité du Pérou années 50. La sensualité affleure aux chemises déboutonnées, aux baisers des petites amies ou aux actes gratuits des putes envers les moins de treize ans. Le milieu des garçons entre eux est carrément planté, avec ses défis permanents, son exaspération sexuelle, sa hiérarchie des compétences, ses rêves naïfs et sa camaraderie de panier : les chiots entre eux s’aiment, non d’affection mais de promiscuité. Voir un semblable « à poil » des mois durant crée un sentiment, ainsi qu’il est dit dans le roman.

Les filles, c’est l’extérieur, la ville, un terrain vierge où se répandre en conquérant. Jusqu’aux statues érigées des généraux, héros nationaux, qui indiquent la voie de leur sabre brandi. Il s’agit d’ériger le sexe mâle dans toute sa splendeur sociale, le sabre n’étant que le prolongement viril de la chose. Ces statues balisent le collège et les places de la ville, symboles du pouvoir mâle dominateur que les chiens doivent adopter pour devenir des hommes (des vrais).

D’ailleurs le Poète deviendra ingénieur et le Jaguar banquier.

Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens (La ciudad y los perros), 1962, Folio, 530 pages, 7.98€

Tout Vargas Llosa chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Mario Vargas Llosa, Pérou-Bolivie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Haruki Murakami, Danse, danse, danse

Danse3 est la suite de La course au mouton sauvage’,  avec le même personnage principal et son mystérieux homme-mouton. C’est qu’une existence conforme n’est banale que parce qu’on le veut bien. Le Japon de la fin des années 1980 est en plein boom économique et les sacrifices de la génération d’après-guerre payent enfin : belles voitures, appartements confortables, standing, musique et bars branchés. Nombre de gens sont pris par le système, bons élèves, bons professionnels, bon époux. Ainsi Gotanda, élève dans la même classe au lycée, devenu acteur célèbre : « jeune, beau et compréhensif. Il était grand, mince et doué en sport, et toutes les filles de mon lycée étaient amoureuses de lui au point de s’évanouir en entendant son nom » p.104.

C’était sa « tendance ». « Même si tu recommençais ta vie à zéro, tu referais sans doute exactement la même chose. C’est ça, les tendances. Et une fois passé un certain point, elles deviennent irréversibles. » Alors que faire ? « Danser (…) Continuer à danser tant que tu entendras la musique. (…) Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. (…) Même si tout te paraît stupide, insensé, ne t’en soucie pas. Tu dois continuer à danser en marquant les pas. (…) Et danser du mieux qu’on peut. » p.133 Nous sommes en plein existentialisme : le refus nietzschéen de toutes les croyances consolatrices, le Sisyphe de Camus qui roule éternellement son rocher en métaphore de l’existence, la définition de soi par sa seule action selon Sartre. Danser, c’est suivre le mouvement de la vie en soi-même, être ici et maintenant selon le zen. Haruki Murakami adhère pleinement à cette conception du monde. Même lorsqu’il fait la cuisine, « je la fais avec amour et soigneusement. (…) Si on s’efforce d’aimer ce qu’on fait, on finit par y arriver dans une certaine mesure » p.371.

Le narrateur a 34 ans et est en marge. Il a toujours été à côté du système, depuis l’école caserne jusqu’à la société commerçante. Il est considéré comme « bizarre » parce qu’il ne pense pas comme tout le monde au Japon, parce qu’il n’a pas les réactions attendues de cette société très codifiée. Son ami l’acteur l’envie : « Tu avais l’air de toujours faire ce que tu voulais, tout seul, sans te soucier de ce que les autres pouvaient penser, de leur jugement, tu avais l’air de toujours faire avec facilité uniquement ce que toi-même avais envie de faire » p.210. Il va jusqu’à échanger un temps sa Maserati sans âme pour la banale Subaru des années 80 du narrateur, sans chic mais fonctionnelle et intime. S’il connaît une activité sexuelle régulière, aucune fille n’a envie de faire sa vie avec un être aussi différent. S’il travaille comme un pro, très organisé et ponctuel, il met mal à l’aise son associé ou ses clients. Il est ici et ailleurs, socialisé mais pas impliqué. Ses références sont Kafka et Nabokov, l’absurde du Procès et le décalage de Lolita. Car, s’il est en marge, le narrateur n’est pas marginal. Il y a bien pire que lui !

Notamment cette femme très belle qui « oublie » sa fille de 13 ans dans un hôtel de Sapporo et file à Katmandou pour faire des photos d’art. La fille s’appelle Yuki – Neige en japonais – et le narrateur l’a remarquée au bar de l’hôtel. Comme il retourne à Tokyo, une hôtesse lui confie l’adolescente pour le voyage en avion. Il n’y a rien de sexuel dans cette attirance, ni une paternité en germe. Ces deux êtres, séparés de vingt ans, ont en commun leur sensibilité, heurtée par la société affairiste et matérialiste du Japon des années 80.

Personne ne s’occupe de Yuki, ni sa mère déjantée, ni son père divorcé, ex-écrivain célèbre (et double parodique de Murakami puisqu’il l’appelle de son anagramme : Hiraku Makimura). Elle ne va plus à l’école parce que brimée d’être trop belle, trop riche, trop sensible – inadaptée. Elle n’a aucun ami. Ce pourquoi le narrateur lui fait du bien, rêveur comme elle, prenant la vie comme elle vient. Sa philosophie est résumée ainsi à la mère de la gamine : « Si vous restez attentive, si vous lui montrez que vous êtes liée à elle dans sa vie (…) si vous manifestez votre estime pour elle, (…) elle saura faire son chemin toute seule » p.408. Ainsi faut-il être avec les êtres, notamment avec les enfants. Cela les aide à grandir, sans leur imposer un modèle. Il faut simplement « être juste, et sincère si on peut » p.459.

Mais il y a l’homme-mouton, le passeur de l’entremonde, qui fait le lien entre le narrateur et la réalité parallèle. Qui n’a jamais rêvé d’un tel décalage, où tout pourrait être subtilement différent ? Murakami offre carrément des passerelles : il suffit de passer certains murs, à certaines périodes et en certains lieux, pour disparaître du monde réel. Ainsi de Kiki, ex-copine du précédent roman, retrouvée en pute dans un film avec Gotanda, rencontrée un soir par une organisation de call girls… et disparue depuis sans nom ni adresse. Ainsi de May, retrouvée assassinée nue dans un hôtel, on ne sait pas par qui. Ainsi de June, commandée par téléphone (attention du père de Yuki au narrateur pour qu’il assouvisse ses éventuelles pulsions en-dehors de sa fille…), venue de nulle part et retournée au néant. Il n’y aura pas de July…

Murakami critique impitoyablement la société moderne, occidentalisée et purement affairiste. Celle qui confère aux élites certains privilèges exorbitants… Ceux-ci ne se résument pas à la richesse, bien qu’elle en fasse partie. Être privilégié, c’est appartenir au club restreint de ceux qui sont en connivence au plus haut niveau du pouvoir : politiciens, hommes d’affaires, acteurs, grands artistes. Ceux-là commandent à la police, persuadent des hôteliers antiques de céder leur terrain, vont dans des restaurants chics et conduisent des Maserati parce que cela entre dans « les frais », louent des putes à Hawaï par téléphone depuis Tokyo, sautent dans un avion pour faire quelques photos.

Quant à la masse, elle suit la mode, manipulée par le marketing. Elle encense les chanteurs derniers cris alors que « si tu écoutes la radio une heure entière, tu en entends à peine un de bon » p.170. Elle va uniquement dans les restaurants dont parlent les magazines branchés. Déformée par l’école obligatoire, « un endroit affreux. Des types infects qui prennent de grands airs. Des profs ennuyeux à mourir qui font les arrogants. Pour te dire franchement, je pense que 80% des profs sont des sadiques ou des incapables. (…) Il y a trop de règles absurdes à respecter. C’est un système destiné à écraser l’individu, et ceux qui ont les meilleures notes ne sont que des idiots sans la moindre parcelle d’imagination » p.284.

Il parle du Japon, mais il parle aussi de nous, Murakami. De la difficulté de vivre, de l’imagination, du formatage social. De la nécessité de faire soi-même son existence pour être autre chose qu’un robot.

Haruki Murakami, Danse, danse, danse, 1988, traduit par Corinne Atlan, Points Seuil 2004, 575 pages, €7.60

Les autres romans de Murakami chroniqués sur ce blog.

Catégories : Haruki Murakami, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alice Ferney, Grâce et dénuement

Après La conversation amoureuse’, ‘Grâce et dénuement’ fait l’objet des commentaires les plus fournis sur Amazon. J’ai beaucoup aimé le premier, j’aime bien le second. Contrairement à ce qui est écrit en quatrième de couverture, le personnage principal n’est pas « une libraire » mais une infirmière (encore un stagiaire marketing qui n’a pas lu le livre avant de blablater…). Elle dit être mariée (mais nul ne connaît son mari) et avoir trois fils (qu’elle n’associe jamais à ses escapades) ; en outre, elle vient le mercredi, jour des enfants, délaissant ainsi les siens… s’ils existent.

Car l’histoire est à tiroirs. Esther, infirmière, passe le mercredi à lire des histoires à des enfants gitans, isolés en terrain vague d’une banlieue nord et non scolarisés. Personne ne connaît les Gitans. Ils sont français, contrairement aux Rom venus de Roumanie ou Bulgarie, mais ce sont des Français de seconde zone puisqu’ils ne peuvent indiquer de résidence. Aucune mairie de les reconnaît et, sans domicile fixe, aucune aide sociale ou scolaire n’est possible. Nous sommes en 1997 – sous Jospin – et dans une commune de banlieue nord – donc de gauche. A chacun son prolétaire, chaque politicien se crée ses pludémunis et la gôch adore se créer ses sous-prolétaires plutôt que de s’occuper des ouvriers et employés qui votent « mal »…

Mais le propos d’Alice Ferney n’est politique que par ricochet. Elle s’intéresse avant tout aux gens. Esther, dans sa petite Renault jaune, apporte des livres d’images parmi les classiques enfantins : Babar, la petite Sirène, les contes d’Andersen, Marlaguette, le chat botté, le loup et l’agneau, Pinocchio, le petit Prince… Magie des mots et des images, les enfants sauvages sont fascinés. Ils se tiennent sages, eux si turbulents ; ils ont de l’intuition, eux les incultes ; ils réclament « la morale » de l’histoire, eux laissés en friche. Le roman est un hymne à l’éducation via les livres, ce pourquoi il a reçu le prix ‘Culture et bibliothèques pour tous’ ; il reconnaît le rôle social des bibliobus et autres médiathèques. Il devrait plaire aux profs car il exalte la transmission des savoirs.

Talent de l’auteur : aucun misérabilisme, malgré le sujet. Les hommes ne travaillent pas parce qu’ils sont tentés de voler et ne veulent pas se rendre esclaves d’une organisation. Les femmes poulinent et subissent, leur seul bonheur étant les enfants (petits). Allaiter, caresser, talocher est leur rôle dans la vie, tout comme faire la cuisine et la lessive. Pour les gosses, ils vont sans chaussettes et débraillés, jamais peignés et rudes aux températures, lavés à grande eaux une fois tous les quinze jours. Sur le camp règne la matriarche, autre signe discrètement politique par ricochet. Les hommes sont des gamins, l’existence ne tient que grâce aux femmes. Angéline est une « vieille » de 57 ans, usée par les maternités et le climat, qui se laisse passer lorsque la commune veut expulser les Gitans après avoir racheté le terrain. La gadjé s’est fait accepter parce que les enfants l’adorent, que les hommes la désirent et que les épouses l’envient. Elle est modeste, ne demande rien, cherche à scolariser les petits après leur avoir donné le goût des histoires.

Qui est-elle donc ? Une bonne fée ? Une bonne âme ? Une bobo naïve, attentive à tous les « sans » ? Il y a de l’air du temps, de la mode un brin démagogique dans cet emblème héroïsé. Mais le roman a été écrit avant l’avalanche de bons sentiments qui a déferlé à gauche sous Sarkozy pour faire honte à une époque qui se replie. Reste un récit empli de grâce, d’une plume fluide et littéraire, sans jamais s’appesantir. Un vrai style d’auteur, attentif aux humains quels que soient leurs origines et statuts, une œuvre de belle personne. Je vous incite à le lire.

Alice Ferney, Grâce et dénuement, 1997, Babel poche 2007, 289 pages, €8.07

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jippensha Ikkû, A pied sur le Tôkaidô

Le terme japonais qui donne son titre au livre, hizakurige, en français traduit par ‘à pied’, signifie les genoux des chevaux alezans. Le livre regroupe plusieurs volumes, parus à l’époque d’Edo, de 1802 à 1822 – donc avant l’ouverture Meiji, forcée par l’Américain Perry en 1860. Le Japon est alors une île repliée sur elle-même qui a développé une culture originale. On connaît volontiers en Occident celle des lettrés, du zen, du kabuki, des geishas et l’art du thé ou du bouquet ; on connaît moins le Japon populaire, celui des pèlerinages, des auberges et des catins. C’est tout le propos de ce roman picaresque où Rabelais côtoie Diderot.

Qui a voyagé à pied au Japon de nos jours, comme votre serviteur, reconnaît avec ravissement les paysages, les personnages et les étapes du parcours. Comme tout pays îlien à forte tradition, le Japon n’a au fond guère changé. Il aime à deviser et à boire, il se préoccupe des menus d’auberge et de la qualité des recettes coutumières, il a soin de trouver des compagnons ou des compagnes. Le Japon d’hier était moins prude que l’Amérique et on allait volontiers ensemble faire l’amour pour une nuit. Les paysannes, occasionnellement servantes dans les auberges fréquentées des parcours pèlerins, arrondissaient leurs fin de mois avec les dons des clients satisfaits. Dans le peuple, cela n’avait rien d’immoral. On rencontrait aussi des garçons mineurs, parfois dès 12 ans, qui partaient à l’aventure avec pour objectif les dévotions dans un grand sanctuaire comme celui d’Ise. C’était permis, la route était sûre, la fugue des gamins n’étaient pas punie. Les samouraïs voyageaient avec leur suite, le système du bakufu les obligeant à venir faire leur cour à la capitale (à cette époque Kyoto) en laissant à la province leur famille en otage. Il y avait plus de 4 millions de pèlerins chaque année sur les routes du Japon à l’époque de l’auteur.

Nos deux compères venus d’Edo, Yajirobei et Kitahachi, feront en 20 ans 2300 km au long le la Mer de l’Est, de Tokyo jusque vers Hiroshima, en passant par l’île de Shikoku, avant de revenir. Ce sont des comiques universels à qui il arrive nombre de bourdes. Ils se croient malin et cherchent à prendre avantage ; leur stratagème se retourne souvent contre eux et rira bien qui rira le dernier ! Edoïtes comme on dit parisien, ils se gaussent des péquenots aux accents prononcés (bien rendus par le traducteur), mais se font rouler autant qu’ils ne cherchent à rouler par le bon sens paysan des Japonais moyens.

Il faut passer des cols, quatre larges rivières, subir la pluie ou le soleil. La marche fatigue et le bain du soir est le bienvenu, avec le saké et les amuse-gueules. Des rabatteuses d’auberge incitent les voyageurs à descendre dans leurs établissements, vantant son menu, son confort et ses à-côtés (masseurs, catins). Le goupil guette les voyageurs dans les forêts profondes, réputé prendre toutes les formes. Il faut se méfier, jouer du bâton ou du sabre court (le long est réservé aux samouraïs). Fatigué, il faut louer des chevaux cul-léger, un palanquin porté par deux hommes ou traverser à gué sur les épaules d’un passeur. Les tarifs sont réglementés mais soumis aux aléas climatiques. Le pèlerin abattait facilement 40 km par jour et il trouvait toujours sur son chemin des maisons de thé où se désaltérer et des auberges où dormir.

Yagi est l’adulte mûr, Kita l’ex-giton exubérant. Sur ce couple improbable (tous deux aiment fort les filles, qu’ils appellent ‘chignon’,‘fendues’, ‘empileuses de riz’ ou ‘filles du pas de tir’) se greffent nombre de quiproquos, de coups de sang et d’anecdotes qui font pâmer de rire. Le traducteur se fend de notes détaillées pour expliquer les usages du temps et, si cela rompt la lecture, elles nous apprennent beaucoup sur le Japon en son quotidien. On rigole avec les Japonais sur le ‘passe-pet’, bande de tissu qui sert de slip entre les jambes ; sur l’expression ‘tout nu’ qui évoque certaines circonstances gênantes ; sur l’envie de pisser qui prend en plein milieu d’une barque ; sur le bambou percé qui sert d’exutoire ; sur un menu alléchant tel que « soupe de maquereau bâtard, konjak et grand radis séché ! Au plat du jour, nous avons de la cotriade de poulpe. » (p.273) Avec son bol de riz bien plein de rigueur et ses hors-d’œuvre de légumes macérés au vinaigre de riz, comme cela se fait encore de nos jours.

Les aventures picaresques et rabelaisiennes de nos deux compères sont entrecoupées de clins d’œil à la culture du temps, jeux de mots, jeux de rôle et convenances. Elles sont entrelardées d’épigrammes en vers singeant les poètes inspirés de la route, tel Basho, mais pour de plus triviales poursuites. Au total, qui connaît le Japon trouvera ici une truculence populaire qu’il soupçonne à peine lors des voyages aseptisés d’aujourd’hui ; qui ne le connaît pas aura envie de découvrir ce pays original autrement – à pied par exemple – ce qui est le meilleur moyen à mon avis !

Jippensha Ikkû, A pied sur le Tôkaidô, roman picaresque traduit du japonais par Jean-Armand Campignon, Picquier poche 2002, 393 pages, €9.97

Excellents voyages en partie à pied au Japon avec Terre d’Aventures, accompagnés par mon ami Gérard :

  • Traditions et modernité au pays du soleil levant
  • Chemins de pèlerinage de Shikoku
Catégories : Japon, Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sophie Chauveau, Le rêve Botticelli

Sophie Chauveau adore Florence. Elle a entrepris une trilogie romanesque qui commence avec ‘La passion Lippi’, se poursuit par ‘Le rêve Botticelli’ avant de culminer avec ‘L’obsession Vinci’. Ces trois peintres au tournant du 16e siècle recèlent en eux une vie inimitable, une vitalité jamais vue, un style inouï. Botticelli est arrivé à 13 ans dans l’atelier Lippi. Petit dernier d’une famille nombreuse dont quatre sœurs mortes en bas âge, il n’est pas aimé, délaissé par sa mère et par ses frères. Surdoué de la ligne, il n’est ni gros mangeur ni artisan comme eux. Sa vraie famille sera celle des Lippi, famille improbable composée d’un moine et d’une nonne. Le petit Jésus des peintures de Filippo Lippi, son fils Filippino – dit Pipo – s’attache à ce grand frère solitaire, dont son père reconnaît le talent. Dès la puberté, le gamin en fait son amant. Le livre commence par une scène d’amour à l’âge légal d’aujourd’hui.

Pipo Lippi =

Botticelli est incapable d’aimer une femme tant sa mère a été distante avec lui. D’ailleurs, regardez ses tableaux : les garçons y sont réalistes tandis que des femmes ont toujours des formes idéalisées. Sandro Botticelli adore son petit compagnon comme sa sœur, sa filleule Sandra, fille de son maître Filippo Lippi. Amoureuse de son parrain depuis toujours, elle deviendra – mais largement adulte – sa maîtresse. Jusqu’à lui donner un fils.

Botticelli est effondré : un fils ? Comment l’accepter, l’élever, transmettre ? Il en est incapable et ne le verra pas avant qu’il ait 13 ans.

=Botticelli autoportrait

Giaccomo, le fils =

L’enfant est élevé par un autre, sa mère mariée pour les convenances. Botticelli vivra au rythme de sa ville, créant un style, la morbidezza, cette tristesse vague qui préfigure la passion de Florence. Tour à tour débauchée et rigoriste, la ville passera du clan des Médicis à celui des Dominicains menés par Savonarole, un ayatollah formant des bandes de talibans, enfants à peine lettrés qui rançonnent les habitants et contrôlent leurs mœurs. « Ordre est donné de supprimer les beaux vêtements et les parures, les bijoux et les fêtes, l’alcool et les jeux, tous, même ceux des enfants… Le carnaval est remplacé par des processions dont le rythme s’accélère. Annuelles, mensuelles, hebdomadaires, quotidiennes… Le théâtre, la musique, la danse sont proscrits comme tout ce qui semble licencieux au moine. Si le plus grave crime pour l’Eglise était hier la simonie, la sodomie l’a remplacée. Cheval de bataille de Savonarole » p.354.

Mais, contrairement aux pays d’islam, le jeu ne durera que deux ans. Les Florentins sont prêts à faire pénitence pour la fin de siècle 1499, mais pas à aliéner durablement leurs libertés de mœurs et leur goût pour la beauté. Savonarole sera brûlé en place publique, sous les acclamations de la foule qui, un an auparavant, le portait aux nues.

= Simonetta

Sophie Chauveau a le talent de traduire ce bouillonnement de vie, ces mœurs extravagantes, ces amours jamais loin de l’art. Pipo, adolescent au corps déchaîné à 15 ans, se rangera à la quarantaine pour engendrer trois enfants. Qui l’aurait dit d’un pareil sodomite ? « Tout le monde l’aimait, il était universel. Gentil, joli, tendre, serviable, doué et drôle, moins intimidant que Léonard, plus rieur, plus simple que Botticelli, il était la plus pure image d’artiste de Florence » p.456. Sandra sa sœur, qui ne vivait que pour son parrain Botticelli, le violera à 27 ans pour lui faire un fils, Giaccomo, que le père biologique finira par accepter. Entre temps, Léonard de Vinci, intelligent et très beau gosse, aura piqué Pipo à Botticelli ; Lorenzo de Médicis, sauvé à 10 ans par le peintre lors du massacre des Pazzi et résolument amateur de femmes, souhaitera goûter des amours interdites avec le beau peintre…

Lorenzo de Medicis =

Ce dernier aimera à la folie les femmes… en peinture. Il inventera la naissance de Vénus, le Printemps dans son bourgeonnement naturel, l’innocence de la Calomnie, les Madones qu’il n’a jamais eues pour mère. Sans parler des chats.  

Botticelli adore les chats. Ils remplacent sa famille, il les nourrissait dans les terrains vagues lorsqu’il était enfant. Ces bêtes en bande ont un comportement moins infantiles que tout seuls. Ils sont très attachants, défendent leur maître, n’acceptent que ceux qu’ils sentent être ses amis. Ce roman est aussi un hymne aux félins. Les chats, ce sont un peu ces gamins de Florence, souples et rusés comme eux, plein d’intuition et de réserve, jolis, gracieux et affectueux comme des adolescents.

Luca, le beau neveu =

C’était toute une époque que cette fin de quinzième siècle florentin. Botticelli est un surnom, formé sur ‘botticello’ – le petit tonneau – qui qualifiait les membres de sa famille gros mangeuse. Pas lui Sandro, grand, sec, éthéré – refusant le lait maternel parce que sa mère l’a tout de suite rejeté. Faut-il être tordu par la vie pour faire un grand artiste ?

= Sandra, sa filleule mère de son fils

Le lecteur peut le penser, et pourtant : Botticelli a su s’entourer d’une famille d’adoption, d’animaux fidèles, d’amis fervents, de grands frères reconnaissants une fois adultes. Botticelli immortalisera Pipo en saint Sébastien, Sandra en Vénus naissante ou en victime de la Calomnie, Lorenzo de Médicis en Mars alangui, sa femme Simonetta – la plus belle de Florence – en Vénus mère, Luca son neveu en ange et Giaccomo, son fils, en ado calomnié… Jamais le terme de Renaissance ne s’est appliqué si bien à la peinture. Certains historiens d’art disent que Vénus est Simonetta Vespucci et que Mars serait Giuliano de Medicis plutôt que Lorenzo. Je n’en sais rien, j’en reste à ce que déclare l’auteur qui a dû vérifier aux sources qu’elle jugeait fiables. Ce qui compte est moins ces détails – qui n’intéressent que les spécialistes myopes – que l’ensemble. Il montre que le peintre peignait la vie autour de lui, sous prétexte de mythologie. Il puisait son art dans la réalité vivante qu’il adulait.

Voici un beau roman qui fait aimer Florence, la peinture et la vie. Nul ne s’ennuie à suivre les amours et les regards, le trait dessiné et l’exaltation de la nature. Car Botticelli, contrairement à son grand ami Léonard, est un adepte de la ligne claire. Pas de sfumato pour sa peinture mais la nette délimitation des traits. D’où l’audacieuse nudité de ses personnages, masculins comme féminins. Seul Michel-Ange, plus tard, osera faire mieux. Une saine et revigorante lecture !

Sophie Chauveau, Le rêve Botticelli, 2005, Folio 2007, 482 pages, 7.41€

Catégories : Art, Chats, Italie, Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Patricia MacDonald, Un coupable trop parfait

Les romans policiers de Patricia Bourgeau, dite « MacDonald », me laissent un sentiment mitigé. J’admire le professionnalisme de l’intrigue, savamment amenée, conduite avec ce qu’il faut de suspense, sans temps mort. J’aime l’originalité des thèmes, qui change des autres. En revanche, je reste au bord du roman, sans vraiment entrer dans l’histoire. Je n’éprouve aucune empathie pour les personnages. Ils m’apparaissent comme des poupées mécaniques, de simples acteurs jouant un rôle social stéréotypé. Même les héroïnes ne sont pas sympathiques. « Un coupable trop parfait » représente pour cela un progrès : il est sans conteste le meilleur de la série !

Dans les histoires MacDonald, il s’agit habituellement d’une femme et mère qui se heurte à l’égoïsme et à la lâcheté des hommes. La femme est bête ; les hommes violents. Chacun joue son rôle : lui de macho qui a des comptes à régler avec sa mère ou son ex-femme ; elle de maman qui « par instinct » et par « convention sociale » défend bec et ongles ses petits, filles ou garçons. Pas trop grands, les garçons – sinon ils passent à l’ennemi ! En général, la femme-et-mère agit sans aucune rationalité, sans mesurer jamais les conséquences de ce qu’elle fait. Son ‘instinct » la propulse dans les ennuis et ce sont les autres qui l’en tirent. Comment voulez-vous trouver sympathiques de telles pétasses en folie ?

« Expiation » (1981) met en scène une ex-taularde (évidemment innocente !) qu’une société villageoise poursuit mystérieusement de sa vindicte.

« Un étranger dans la maison » (1983) narre la stupidité d’une mère qui laisse sans surveillance son bébé de 4 ans ; il est donc enlevé et retrouvé dix ans plus tard, son ravisseur étant bien sûr autre qu’on ne croit.

« Petite sœur » (1986) est le remord d’une grande sœur qui a fait sa vie hors de sa petite ville et de sa famille étriquée ; la mort du père la rapproche de sa sœur de 14 ans, dont le petit-ami de 21 ans (sic !) n’est pas très net.

« Sans retour » (1989) commence par le meurtre d’une adolescente modèle ; l’auteur donne alors toute la mesure de sa haine féministe en créant le personnage du « fils parfait », un éphèbe superbe de 16 ans dont tout le monde est amoureux ou au moins admire.

« La double mort de Linda » (1994) fait ressurgir une mère qui a abandonné sa fille et ce retour remue les turpitudes de la petite ville.

« Une femme sous surveillance » (1995) montre la femme-victime de la communauté, la veuve qui hérite, l’hystérique qui se remarie juste après le meurtre de son premier mari, celle qui vole le petit-fils.

« Personnes disparues » (1997) multiplie les coupables pour cet enlèvement d’un bébé et de sa baby-sitter adolescente ; les hommes seront malmenés, comme d’habitude, même si le coupable réel n’est pas celui qu’on croit.

« Dernier refuge » (2000) donne à voir la fille naïve qui croit trouver le grand amour à chaque mâle qui s’intéresse à elle ; et tout père qui se préoccupe beaucoup de ses enfants ne peut qu’être suspect pour la MacDonald – c’est le rôle de la « femme-mère », voyons, dans la culture américaine !

C’est ce parti-pris qui agace, au fond. Que chacun soit cantonné dans ses rôles par une société conventionnelle, au point de ne pas pouvoir en sortir autrement qu’en côtoyant la mort. Que chacun soit élevé de façon si étriquée qu’il finisse par confondre « ce qui se fait » avec « ce qui se doit », et les conduites éduquées avec des conduites « naturelles », « instinctives ».

« Un coupable trop parfait » (2002), renouvelle un peu le genre. Il s’agit toujours d’une épouse et mère, agissant « à l’instinct » – ou du moins selon les convenances qu’elle met sous ce nom. Comme d’habitude, elle ne se sent nullement en cause, elle n’a « pas de chance » : son premier mari se suicide sans rien laisser prévoir ; son second mari se noie dans sa propre piscine. A chaque fois, l’épouse-et-mère est absente, préoccupée de fanfreluches ou autres attraits superficiels de l’existence. Mais, cette fois, le héros du roman n’est pas la mère. C’est le fils, un petit garçon de huit ans d’abord traumatisé d’avoir découvert mort son père ; devenu adolescent de quatorze ans qui s’entend mal avec son beau-père et reste maladroit avec son bébé sœur.

Dylan est fragile… et plus fort qu’on ne croit. Il fait d’ailleurs un coupable tout désigné pour la vindicative procureur, ex-amoureuse du beau-père. Dylan remet en question le vernis de « bonne mère » et les hypocrisies adultes – notamment de tous ceux qui sont investis d’autorité : profs, flics et psychiatres. Dylan est sain, au fond : il rigole du féminisme imbécile qui court l’esprit américain ; il devient mâle en découvrant que ses père, beau-père et grand-père ne sont pas si nets que ça ; il choisit son troisième « père » sur la fin ; il prend les choses en mains, puisque sa mère est incapable.

Il y a du progrès dans la peinture des gens réels, Patricia, continuez ! Vous ferez moins de MacDo insipides et plus de vrais romans.

Patricia MacDonald, Un coupable trop parfait (Not Guilty), 2002, Albin Michel, 450 pages, €19.86 (et occasion €2.00)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,