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Agnostique en Grèce antique

Les Grecs étaient très religieux, ils voyaient des dieux partout et leurs mains dans toutes choses. Relisez l’Iliade, ce ne sont qu’interventions divines à chaque coup d’épée. Mais s’ils « croyaient » aux dieux, ils n’en connaissaient rien. La faute aux dieux qui aiment à tromper les mortels ? La faute aux capacités humaines limitées ? La réflexion était grande dans le monde grec. Nous n’avons pas progressé depuis sur le sujet.

L’inconnaissance des mortels à propos des dieux vient que ces derniers préfèrent rester résolument inconnaissables. Cela ne signifie pas qu’ils n’existent pas, simplement qu’on n’en peut connaître, étant mortel. Protagoras aurait dit, selon Euripide, « des dieux, je ne puis rien savoir, s’ils sont ou s’ils ne sont pas, ni quelle forme est la leur ; bien des éléments m’empêchent de le savoir, ainsi l’obscurité de la question et la brièveté de la vie humaine. » Cela est impiété pour la cité (et Protagoras sera exilé), mais aussi vérité (trop dure à entendre pour le commun des mortels).

Mais ce constat réaliste n’est pas de l’athéisme, qui nie l’existence même des dieux. Protagoras ne prétend pas vivre sans dieux, et ne nie pas leur existence. Il déclare simplement qu’en tant que mortel, il ne peut rien savoir sur eux. Xénophon dira la même chose – et Pascal à peu près aussi : pour lui, la foi est un « pari ». Selon Jacqueline de Romilly, Protagoras utiliserait les mots dieu et divin de façon floue pour désigner ce qu’il y a de meilleur et de plus respectable dans la vie humaine. Les mortels se distingueraient ainsi des bêtes par la piété, le langage et toutes les inventions de la civilisation. D’où l’importance de croire aux dieux pour se civiliser : ils sont la matrice du monde tel qu’il doit être, les modèles à suivre pour les héros et héroïnes, les donneurs de lois et de leçons, le rappel de la Norme et de l’Harmonie. Longtemps, le christianisme bourgeois s’est résumé à cette « morale », la foi n’étant considérée que comme une exaltation de l’âme.

Cette exaltation est aujourd’hui valorisée chez les jeunes chrétiens, d’où le regain de foi, par imitation des croyants juifs et musulmans qui l’affirment dans la rue. Quant à la morale religieuse, elle est récupérée par les partis ultra-conservateurs, aux États-Unis comme en Europe, tout comme par le pouvoir russe ou celui d’Erdogan. Il est jusqu’à Xi Jinping, athée car communiste, qui récupère Confucius, le penseur de la morale de l’ordre.

Diogène donne cette réponse réaliste : à propos de ce qui se passe dans les cieux, « je n’y suis jamais monté ». De même pour « notre » Dieu juif-chrétien-musulman : il se serait « révélé » à Moïse sur la montagne, à Jérusalem sur la Croix, dans la grotte de Mahomet. Ces événements ont peu de preuves historiques, et nous en sommes réduits à les « croire » – pas à le savoir. Diogène se demande si les dieux existent et l’ignorent, mais il sait qu’ils sont utiles. La croyance en eux inspire la crainte et la justice, seule façon d’instaurer une vie policée au sein de la cité. Le Dieu tonnant, Chef des Juifs, « Père » des chrétiens et absolu Maître des musulmans, n’a pas d’autre rôle dans les sociétés humaines depuis deux mille ans.

Les hommes ne savent rien sur les dieux, mais ils ne savent pas non plus qu’ils n’existent pas, pas plus que nous ne savons si « Dieu » tout court existe ou non. Être agnostique est en ce sens le constat d’une incapacité humaine. D’où vient-elle ? Est-ce que les dieux en ont ainsi décidé, ou les humains sont-ils bornés par leur condition mortelle ? Nous avons tendance aujourd’hui à retenir ce dernier argument. Mais, si les humains sont bornés, le sont-ils selon la volonté des dieux immortels ou selon l’ordre de leur nature mortelle ?

Au fond, ce ne sont pas les dieux qui sont en question, mais l’obscurité du sujet. Aucune donnée sensible ne permet de trancher en faveur de l’existence des dieux ou non. Si l’homme est la mesure de toute chose, pourquoi ne serait-il pas aussi mesure de l’existence des dieux ? Est-ce une injonction des dieux ou est-ce parce que l’homme souhaite que ceux-ci existent ? Selon Freud, « Dieu » est une projection fantasmatique de l’esprit humain. Les « dieux » seraient des supermen, des êtres de condition supérieure imaginés à partir des critères humains. Sauf que Dieu et les dieux sont immortels « par nature », ce qui empêche tout humain, « mortel » par sa nature, de les imaginer entièrement, tels qu’ils sont.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Tout est nombre, rappelle Alain

Pythagore l’avait dit avant lui, il y a 2500 ans déjà. Et cela reste vrai. « Les hommes se taisent encore aujourd’hui dès qu’ils viennent à penser à cette puissance des nombres. Pourquoi de nouvelles planètes comme les nombres l’exigeaient ? Pourquoi la conservation de l’énergie ? Pourquoi des formules en toute chose et des formules qui prédisent ? (…) Tout est nombre, tout est selon les nombres ! »

Tout est nombre, mais tout est-il calculable ? Non pas. Les seuls calculs possibles sur le futur sont par exemple des probabilités – non des certitudes. De même ceux sur l’émotion, le tempérament, la psychologie humaine ; ce sont des « sciences » (dans le sens de savoirs) mais « humaines » (dans le sens où non pleinement mathématiques).

Quiconque a tâté de la bourse connaît bien ce dilemme : si tout est calculable, alors des algorithmes judicieusement choisis devraient gérer comme des dieux. Sauf que non : ce qui vrai aujourd’hui ne l’est plus demain, les formules sont vides dès que les données changent. Or elles changent avec les émotions des investisseurs, la psychologie de marché, les aléas de la géopolitique, faits d’egos de dirigeants en même temps que de contraintes nouvelles. Les délires de la finance ont montré, en 1637 lors du krach des tulipes, en 1929 comme en 2008, combien le soi-disant calculable n’a rien d’absolu, les fameuses « queues de distribution » dans les probabilités calculées sur le futur étant d’incertitude.

Tout est nombre, ce pourquoi nous existons. Mais si les individus sont souvent imprévisibles, les espèces obéissent à des lois aussi régulières que la course des astres. La démographie de demain est inscrite dans celle d’aujourd’hui, et chacun sait qu’il mourra un jour, même s’il ne sait pas quand. Est-ce pour cela que « tout est écrit » ? Certains le croient, les niais, alors que l’expérience même nous démontre que non. Tout est nécessité, mais tout est aussi hasard ; le programme génétique calcule tout, sauf l’épigénétique qui survient et infléchit, puis le milieu qui nourrit et éduque, puis l’époque qui impose ou libère. A chacun d’exercer sa liberté relative, à l’intérieur des contraintes qui lui sont imposées. A noter que les sociétés démocratiques sont moins contraignantes que les sociétés autoritaires, permettant donc plus d’innovation, de création, de production, d’échanges – de libertés de penser, de dire et de faire.

Les mathématiques sont au fondement des choses, leurs rapports et leur harmonie sont déterminés par des lois dans notre univers (pour d’autres univers, on peut tout imaginer, mais on ne sait pas). De là à penser à la dictature de l’IA et des algorithmes, il n’y a qu’un pas. Que je m’empresse de ne pas franchir : si la plupart des humains sont des moutons qui se laissent aller où on leur dit d’aller, que ce soit à la télé, sur les réseaux ou dans leur couple, il y en a qui résistent et résisteront encore et toujours à l’envahisseur. Les robots peuvent dérailler, et le réseau X de Musk a récemment livré la pensée profonde de son fondateur – sans le vouloir – lorsqu’il a ôté les filtres… Le réel échappe parfois à la raison.

Le rationnel, oui, le rationalisme, non. Les ingénieurs du chaos l’ont tenté, ils n’ont pas vraiment réussi.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain fait parler Dieu

Rien de tel qu’une petite fille pour invoquer Dieu. « Voyant qu’une promenade, qui lui plaisait assez, allait lui faire manquer son bain, auquel elle tenait beaucoup, [elle] dit naïvement : on pourrait demander à Dieu d’avancer l’heure de la marée. » Rien que ça  ! Et Alain de philosopher.

Est-il sage de bouleverser l’ordre du monde pour un caprice ? Est-ce la volonté d’un seul qui prévaut sur la volonté du tout ? Dieu a ordonné le monde et tout est lié. « Tout tient à tout. » La marée vient de loin, elle suit le soleil et la lune, et épouse le renflement de la terre. « Si j’y change la moindre chose, les planètes seront folles », dit Dieu par la bouche d’Alain.

Donc, pas question. La sagesse est d’obéir aux règles auxquelles on ne peut rien. Ainsi celles qui régissent l’univers. « Et toi aussi, ma fille, tu suivras l’ordre ». C’est ainsi que l’enfant devient adulte. Les désirs tout cru ne font pas la loi, ils doivent composer avec ce qui est possible. L’anarchiste ou le libertarien ont beau dire, ils n’évoluent que dans des cadres contre lesquels ils ne peuvent rien.

Nous ne sommes libres que dans les contraintes qui nous sont imposées. Celles des hommes peuvent se modifier, se négocier, à condition que les autres y consentent ; pas celles de la nature. Les lois physiques sont immuables, autant les connaître avant de désirer n’importe quoi.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Qui a été tôt contraint devient anarchiste, dit Alain

Le philosophe prend l’exemple des pensionnaires qui ont passé l’essentiel de leur adolescence en collège fermé. Rien que cette odeur particulière de réfectoire leur fait se remémorer la prison. Car ils ont bien été « prisonniers de l’ordre et ennemi des lois ». Quand l’ordre vous contraint trop, vous ne pensez qu’à le transgresser, c’est humain.

L’enfant libéré est alors pareil au chien qui a rongé sa corde. Il se méfie, il se hérisse, il ne cède pas devant la plus appétissante pâtée. Toujours, il préfère la liberté à toute contrainte. Le Propos date de la rentrée scolaire de 1907, en octobre, mais s’applique encore aujourd’hui. Prenons Elon Musk. Cet immigré aux États-Unis né en Afrique du sud de parents Afrikaners, bien blancs et très conservateurs, a vécu toute son enfance et son adolescence en régime d’apartheid. Son père était brutal et impérieux, il le battait jusqu’à l’envoyer à l’hôpital. Ses copains d’école lui jetaient des pierres et son franc-parler sans aucun filtre (qu’il a gardé aujourd’hui) le faisait mal voir. Les grandes brutes de rugbymen tabassaient volontiers ce chétif, rebelle à la bande. Elon Musk semble en avoir gardé des séquelles : il ne supporte plus aucune entrave à sa propre liberté individuelle.

« Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle, dit Alain ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ». Ainsi est Musk, brut de décoffrage et impolis, malgré les livres qu’il a lus, brutal comme son maître Trump qui énonce n’importe quoi du moment qu’il l’affirme, imbu de lui-même jusqu’à pousser son ego à la démesure. Certes, en transgressant les règles et habitudes, Musk a construit une galaxie d’entreprises technologiques qui osent – une réussite jusqu’à présent. Mais il se mêle de politique, et d’imposer aux autres ses propres lois.

Où est la « liberté d’expression » dans le trolling, désormais autorisé sur tous les réseaux sociaux yankees, parce que cela coûte moins cher que la modération, et que distinguer le vrai du faux, les fake news des faits réels est une entrave à la liberté de dire n’importe quoi ? Où est la liberté du citoyen européen de choisir ses propres dirigeants, si un Ego musqué lui dit quoi penser et quoi voter en soutenant l’AfD en Allemagne et Nigel Farage en Grande-Bretagne ? Bientôt la France ?

Le propre du libertarien, adepte de la liberté absolue, est d’établir la loi du plus fort. Celle que les gamins ont imposé au petit Elon jadis. Il se venge. Devenu riche, devenu proche du plus puissant, il s’impose sans retenue. Lui est la Loi, qui établit de nouvelles règles. Mais « jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle », rappelle Alain de ceux qui ont subi un jour la loi du plus fort et la prison de l’État illibéral.

Tout se joue entre deux conceptions de la démocratie : ceux qui pensent que la majorité simple, guidée par des leaders démagogues, impose sa loi à tous – et ceux qui pensent qu’au-dessus de toute majorité existent des règles de droit, qui assurent un garde-fou aux démagogues et aux engouements de circonstance. Ainsi sont les Constitutions, les Principes du droit, les Droits de l’Homme. Musk les piétine, piétinons Musk. Il flotte autour de lui un relent de réfectoire.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Il n’y a pas de justice, dit Montaigne

Le chapitre XIII du Livre III des Essais, est l’ultime chapitre de tous les Essais. Il est long, Montaigne semblant y fourrer tout ce qu’il n’a pas encore dit. Ce pourquoi, par exception, j’en ferai deux notes avant d’abandonner notre philosophe, ayant lu tous ses livres et m’en ayant fait miel.

Au début, Montaigne dit que « l’expérience » (titre de son chapitre) montre que « la justice » n’a rien de juste, mais beaucoup d’humaine bêtise. « Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité ; elle n’en n’ont point d’autre. Qui bien leur sert. Elles sont souvent faites par des sots, plus souvent par des gens qui, en haine d’équalité, ont faute d’équité, mais toujours par des hommes, auteurs vains et irrésolus» Les lois sont faites par des ignorants, imbus de leur personne, et s’imposent par l’autorité qu’elles ont par elles-même. Ces gens haïssent l’égalité (équalité, dit Montaigne directement du latin), probablement par élitisme et goût du pouvoir, et ne sauraient servir l’équité. Rappelons que l’égalité est la même chose pour tous alors que l’équité adapte la chose à chacun.

Déjà la bureaucratie et le commandement pointaient leur nez en France. Nous ne sommes qu’au XVIe siècle, mais déjà la prolifération des lois, règlements et papiers d’autorité visent à régenter les gens. Montaigne s’en aperçoit, lui qui est juriste : « Car nous avons en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble, et plus qu’il n’en faudrait à régler tous les mondes d’Épicure (…) ; et si, avons tant laissé à opiner et décider à nos juges, qu’il ne fut jamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gagné nos législateurs à choisir cent mille espèces et faits particuliers, et y attacher cent mille lois ? Ce nombre n’a aucune proportion avec l’infinie diversité des actions humaines. » Epicure défendait la thèse de l’infinité des mondes. Non seulement les législateurs sont des sots, dit notre philosophe, mais en plus ils ne savent pas ce qu’ils font. A vouloir tout embrasser, ils étreignent mal. Créez un bureau, et il fera des règles ; laissez créer des règles, et elles feront des contentieux ; ces litiges exigeront des juges et des greffiers ; leurs jugements prendront du temps et s’imposeront malgré les faits (on parle non de vérité réelle, mais de « vérité judiciaire ») – c’est ainsi que la bureaucratie paralyse un pays, inhibe toute initiative, met des obstacles à toute entreprise. La France a choisi cette tendance, dit Montaigne. Nous en subissons encore le poids aujourd’hui.

Laissons être les choses et ne les corrigeons qu’à la marge, soutient Montaigne, en bon libéral de tempérament. L’homme est bien sot de croire qu’il va commander aux choses, mieux vaut s’y adapter et ne faire que des lois générales. « Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpétuelle mutation, avec les lois fixes et immobiles. Les plus désirables, ce sont les plus rares, plus simples et générales ; et encore crois-je qu’il vaudrait mieux n’en avoir point du tout que de les avoir en tel nombre que nous avons. Nature les donne toujours plus heureuses que ne sont celles que nous nous donnons. »

D’autant que la sottise et la vanité des législateurs transforment le vocabulaire de tous les jours en jargon ésotérique, incompréhensible sauf aux initiés. Ils le font exprès pour mettre une illusion de profondeur aux banalités qu’ils profèrent. Ainsi Apollon, qui inspirait la sibylle : restez obscurs, vous serez admiré ; soyez clair, vous serez attaqué. « Pourquoi est-ce que notre langage commun, si aisé à tout autre usage, devient obscur et non intelligible en contrat et testament, et que celui qui s’exprime si clairement, quoi qu’il dise et écrive, ne trouve en cela aucune manière de se déclarer qui ne tombe en doute et contradiction ? Si ce n’est que les princes de cet art, s’appliquant d’une pécuniaire attention à trier des mots solemnes [solennels, ronflants] et former des clauses artistes, ont tant pesé chaque syllabe, épluché si primement chaque espèce de couture, que les voilà enfin enfrasqués [embringués] et embrouillés en l’infinité des figures et si menues partitions, qu’elles ne peuvent plus tomber sous aucun règlement et prescription ni aucune certaine intelligence. » Notez le « pécuniaire » : traduire le jargon mérite salaire – ainsi font les avocats… Dans cette confusion, les juges sont rois : ils disent ce qu’ils veulent, tordant les bouts de lois à leur manière. Le langage, c’est le pouvoir ; le jargon, c’est le pouvoir des technocrates ; l’interprétation des lois, c’est le pouvoir des juges. Le roi et le parlement se sont opposés dès l’origine – et ce dernier a vaincu, en 1789. Nos députés qui font les lois ne sont guère meilleurs que les législateurs d’Ancien régime : une bande de singes braillards peut-elle énoncer ce qui est juste à l’intérêt général ? L’invective et la posture peuvent-elle susciter l’intelligence ? En quoi Montaigne est toujours actuel… « Qui ne dirait que les gloses augmentent les doutes et l’ignorance » ?

Non, décidément, il n’y a pas de justice dit Montaigne. « Considérez la forme de cette justice qui nous régit  : c’est un vrai témoignage de l’humaine imbécilité, tant il y a de contradictions et d’erreurs. » Et de citer ces paysans qui viennent l’avertir qu’ils ont trouvé un homme mourant dans la forêt, mais n’ont pas osé le secourir de peur d’encourir les foudres de la justice, d’être accusés de l’avoir blessé, ou dépouillé. Est-ce cela « la justice » ? Ou encore d’un condamné pour homicide, innocent mais jugé tel, qu’avant sa pendaison on trouve le vrai coupable, mais que les juges ne veulent pas se dédire : ce qui est jugé est vérité. Point à la ligne. Et voilà l’innocent comme le coupable condamnés tous deux à mort par l’imbécilité des juges et l’inanité de « la justice ».

C’est que les gens préfèrent leur rôle et leur uniforme à leur personnalité. Leur intelligence ne leur sert qu’à conserver le pouvoir dans leur caste, pas à exercer « la justice ». Au contraire de Montaigne, qui prône la conscience de soi, le penser par soi-même. « D’apprendre qu’on a dit ou fait une sottise, ce n’est rien que cela ; il faut apprendre qu’on n’est qu’un sot, instruction bien plus ample et importante. (…) Si chacun épiait de près les effets et circonstances des passions qui le régentent, comme j’ai fait de celles à qui j’étais tombé en partage, il les verrait venir, et ralentirait un peu leur impétuosité et leur course. »

D’où la suite du chapitre, sur l’importance de se connaître soi-même.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Henri Bosco, Le mas Théotime

Henri Bosco, mort en 1976, chantait la terre et la Provence, ce Lourmarin qu’il a habité à la fin de sa vie et où il est enterré. Lui qui a voyagé comme interprète et prof durant des années en Grèce, en Italie, en Serbie, au Maroc, il se sent de sa terre. Le Mas Théotime en est un hommage. La piété de l’errant à l’enraciné.

Pascal était un jeune garçon sauvage, fils unique comme l’auteur (ses quatre frères aînés étaient morts en bas âge). Il était de Sancergues, pays où cohabitaient les deux familles de sa mère et de son père, les Dérivat et les Métidieu. Il avait comme voisine Geneviève, une fillette à peu près de son âge, avec laquelle il jouait en ayant percé un trou dans la haie mitoyenne. Et puis, à 8 ans, lui avait pris un ton de sauvagerie qui l’avait fait s’éloigner. Il craignait d’aimer d’amour Geneviève, qui faisait la coquette et l’aimait bien aussi. Pourquoi ce refus d’aimer ? Cette rébellion de l’âme et du corps ? C’est un peu une énigme.

Pascal ne voulait pas être attaché à la vie médiocre de la reproduction familiale, se marier avec sa cousine, exploiter en commun sa terre, rester au ras du sol. Lui aspirait à la culture, à la connaissance des plantes, à quitter le giron familial et le village ancestral. « Théotime, que j’aime, s‘est attaché à moi, qui l’ai relevé de son sommeil. En dix ans de coexistence nous nous sommes mêlés tellement l’un à l’autre que quelquefois je me demande si j’ai vraiment une maison et une terre ou si, plus vraisemblablement, tout cela n’est pas le pays et le toit familier de ma vie secrète. Ainsi en moi c’est naturellement Théotime qui pense, qui aime, qui veut ; et je n’entreprends rien sans que ses lois imposent, peu ou prou, à ma volonté, leurs raisons, qui sont fortes et nobles, j’en conviens, mais dont s’accommode parfois difficilement la violence de mes désirs » p.234. Il a hérité le mas et les terres près de Puyloubier (à 20 km d’Aix-en-Provence) d’un grand-oncle qui portait ce nom.

Geneviève n’a pas cette placidité de tempérament. Elle a toujours été vivace, dansante à donner le tournis. Elle a donc fait la folle. Il l’a giflée à un mariage, à 12 ans ; l’a revue par hasard au pensionnat, à 15 ans. Elle s’est mariée, a divorcé, s’est remise avec un homme marié et père de famille, l’a épousé sur ses instances, puis l’a quitté, lassée. Brusquement, elle débarque au Mas Théotime, la terre qu’occupe Pascal tout seul, avec les Alibert ses métayers logés à quatre cents mètres. Elle vient se cacher de son ex, se ressourcer, elle est toujours amoureuse de son cousin Pascal. Qui l’est aussi mais résiste. Comme s’il ne pouvait accepter d’aimer à la fois une femme et la terre. Or il aime la terre, celle dont il a hérité, celle sur laquelle il vit, celle qu’il cultive et amende. « J’aime Théotime  ; mais Théotime tiens déjà à la montagne, par les racines, par les eaux, par la pierre dont on a bâti ses murailles. Théotime est un poste avancé des collines, et le lieu de rencontre où s’équilibre à leur sauvagerie l’aménité des premiers jardins et la forme des premiers blés. Son génie est aussi pastoral que l’agricole » p.415.

Il a de tout, Pascal, en véritable seigneur paysan, autarcique : des moutons pour la laine et le fromage, quelques vaches pour le lait et le beurre, un poulailler ; il cultive le blé et le maïs, fait pousser la vigne pour faire son vin, des oliviers pour l’huile pure, un verger pour les fruits, un potager… Ne manquent que les cochons – mais il y a les sangliers sauvages qu’il suffit de chasser. « Nous sommes les gens de ce lieu, les possesseurs héréditaires du quartier. Il est à moi, je suis à lui ; le sol et l’homme ne font qu’un, et le sang et la sève (…) Ils savaient simplement, de père en fils, que ces grands actes agricoles sont réglés par le passage des saisons ; et que les saisons relèvent de Dieu. En respectant leur majesté, ils se sont accordés à la pensée du monde, et ainsi ils ont été justes, religieux » p.423. Un rêve d’écolo, sans intrants, sans machines, avec seulement la force des bras et de la volonté, quelques chiens pour les bêtes et chevaux pour les labours et le foin. Sa philosophie n’est pas métaphysique mais terrienne : « Je tiens à ces variations du ciel, des eaux et de la terre par des liens mystérieux. Les mouvements qui les transforment me transforment aussi. Au ralentissement de mon sang alourdi par les fatigues de l’été, qui active ses fièvres, je pense que déjà s’accorde une langueur dans la sève des bois encore chauds. Ainsi tout se tient en ce petit monde des campagnes ; et c’est avec mon cœur que bat le cœur de la terre, suivant les hauts et les bas de l’année, le point saisonnier du soleil quand il se lève sur les crêtes, et la position des astres nocturnes » p.400.

Seule la médisance de la campagne peut lui faire de l’ombre. En particulier un lointain cousin Clodius, vieux solitaire qui occupe les terres voisines et voudrait le chasser. Une paix armée règne entre eux, faite de petits incidents ; ils s’observent.

Jusqu’à ce que déboule Geneviève, comme une folle dans un jeu de quilles. Elle est curieuse de tout, soucieuse d’aller là où l’on ne veut pas qu’elle aille. Pascal l’a avertie, mais elle y va quand même. Et Clodius l’attrape sur ses terres, l’emmène chez lui, et la menace. Pascal intervient et la délivre mais, dès lors, la paix précaire est rompue. Clodius croyait pouvoir user de Geneviève pour faire déguerpir Pascal, il en est pour ses frais. Le jeune homme (la trentaine) préfère la terre à la femme. D’autant que Geneviève est liée par le mariage.

D’ailleurs son mari second, qu’elle a quitté alors que lui a tout quitté pour elle, la cherche. Il survient lui aussi au Mas Théotime une nuit d’orage où il fait noir comme dans un four. Clodius qui se méfie de tous, lui tire dessus au fusil et le blesse ; comme l’homme est armé, il riposte au pistolet. Une seule balle, en plein cœur. Clodius est mort. Pascal, sans le savoir, l’accueille comme un colporteur égaré et le loge pour un jour ou deux au grenier. Il ignore tout de l’homme.

Les gendarmes enquêtent, le juge expédie les interrogatoires, le notaire ouvre le testament de Clodius : il donne tout à Pascal parce qu’il lui reconnaît le même amour de la terre que lui. Peu à peu, Pascal découvre la vérité, fait partir l’homme et laisse le choix à Geneviève, qui le suit. Il sera arrêté un peu plus tard mais s’évadera et partira outremer. Quant à Geneviève, elle se réfugie dans la religion, comme la tante Madeleine chez les Trinitaires de Marseille, avant de partir en Orient.

Pascal redevient solitaire sur sa terre. Mais Jean, le fils du métayer, se marie ; sa sœur Françoise se marierait bien aussi, elle aime Pascal. Pourquoi pas ?

Un roman paysan qui met en rapport l’homme avec la terre, à une époque où ils étaient encore proches – avant l’industrie. Nostalgiques ou précurseurs peuvent se retrouver dans ce roman ancien d’un humaniste du sud.

Prix Renaudot 1945

Henri Bosco, Le mas Théotime, 1945, Folio 1972, 448 pages, €9,90, e-book Kindle €9,49

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Alain Bauer, Les lois, décrets et arrêtés les plus cons de l’histoire

Les députés bavassent, ils n’agissent pas. Quand ils font des lois pour dicter les règles, c’est comme si c’était fait. Ils ne se préoccupent jamais de suivre leurs édits, de vérifier qu’ils sont bien respectés, qu’ils sont encore valables. C’est ainsi que pas moins de 320 458 articles de valeur réglementaires ont été répertoriés par Légifrance en 2018 : êtes-vous bien sûr de les connaître, de les respecter ? A quoi sert une règle si elle se trouve enfouie dans la jungle ? A quoi sert de continuer à légiférer tant et plus si c’est pour ajouter de la confusion ?

Avec une certaine malice, Alain Bauer, criminologue, dresse le portrait des règles « les plus cons » toujours en vigueur… Cela n’étonnera personne qu’il y en ait le plus aux États-Unis, pays fondé sur le droit mais qui s’assoit volontiers dessus, tant chaque ville établit ses propres règles, chaque État sa loi, et la fédération en plus. Mais il en reste en France, bien trop, de ces lois imbéciles, de ces règlements ineptes, de ces édits obsolètes.

Par exemple p.22, 15 000 € d’amende si l’on est « vu » nu. Il suffit que « le lieu soit potentiellement accessible au regard du public » (art.222-32 du Code pénal). Autrement dit, si un voyeur vicieux braque son téléobjectif sur votre chambre, à 50 m de tout voisinage, et vous voit sortir à poil de la douche, il peut être « choqué » et porter « plainte ». On ne condamnera pas le voyeur, ce Tartuffe hypocrite – mais vous.

Pas d’alcool sur les lieux de travail selon le Code du travail dans son art.R4228-20… sauf « le vin, la bière, le cidre et le poiré » (p.24). Une absurdité aujourd’hui, qui date du temps des paysans.

Une ordonnance du 7 novembre 1800, jamais officiellement abrogée, interdit « le travestissement des femmes ». « Toute femme désirant s’habiller en homme [doit] se présenter à la préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ». Sauf, depuis 1892 et 1909, « si la femme tient par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval ». Le Sénat l’a évoqué en séance publique du 30 juillet 2013, mais qu’attend donc le Parlement pour abolir cette imbécillité ? p.31. Ou la police pour faire respecter la loi – puisqu’elle existe ?

Un arrêté municipal de Châteauneuf-du-Pape du 25 octobre 1954, dans le Vaucluse, interdit « le survol, l’atterrissage et le décollage d’aéronefs dits soucoupes volantes ou cigare volant sur le territoire de la commune sous peine de mise en fourrière immédiate » p.38. Sûr que les extraterrestres ou les Russes ex-soviétiques testant des engins d’espionnage, vont s’en préoccuper ! Encore du temps passé et du papier gâché inutiles.

A Challans en Vendée, le maire a pris un arrêté aussi stupide le 14 février 2018, il n’y a pas si longtemps : Il a interdit la pluie sauf « trois nuits par semaine » p.46. Ce serait amusant si ce n’était jouer avec le droit. Édicter une règle absurde est le meilleur moyen d’inciter à n’en respecter aucune.

Aussi « con » le maire de Cugnaux en Haute-Garonne, qui a interdit en 2007 « à toute personne ne disposant pas de caveau de décéder sur le territoire de la commune » sous peine de « sanctions sévères » p.49. Lesquelles ? La profanation publique de cadavre par les officiels en écharpe tricolore ?

Aux États-Unis, le délire juridique est une conséquence de la psychose yankee. Ainsi, au Texas, parler à quelqu’un dans l’espoir de trouver un emploi constitue un délit selon le Code §38.12(a) alinéa 2 (p.59). Seuls les sourds et les muets peuvent légalement trouver du travail.

Les cannibalisme est strictement interdit et passible de 14 ans de prison… depuis 1990 (p.73). Avant, c’était donc permis ? Une exception quand même, au cas où : le cannibalisme est autorisé « en tant que seul moyen apparent de survie » Idaho Statutes, title 8, chap.50, 18-5003. Il faut dire que l’État est situé en pleine cambrousse, au nord-ouest de Salt Lake City, où la vie est encore sauvage…

Jusqu’en 1969, il était interdit dans l’Illinois de parler anglais car la seule langue officielle était « l’américain » 5 ILCS, 460/20 p.85. On se demande quelle est cette langue, non répertoriée. En Arkansas, les personnes athées ne peuvent occuper de position administrative ni témoigner devant une cour de justice (Arkansas Constitution art.19, sec.1. Dans cet État du sud, la discrimination est ici clairement négative et assumée. Mais il suffit de « se dire » chrétien ou musulman ou juif pour que tout redevienne possible. Hypocrisie américaine.

Le code municipal de Boulder dans le Colorado indique qu’il est autorisé d’insulter, de se moquer ou de défier un flic SAUF s’il dit d’arrêter p.94. On devrait adopter ça dans nos banlieues. De même en Utah, il est interdit de « lancer un missile » sur un bus ou une gare routière, sauf pour les « officiers de la paix » et le personnel de sécurité (Utah Code, title 76, chap.10, part.15, §76-10-1505. Il y en a qui ont du temps à perdre dans ces arguties juridiques… p.116.

En Caroline du nord, « un homme âgé de plus de 16 ans » qui séduit « une femme célibataire dans cet État » est coupable d’un délit – sauf si la femme n’était pas vierge au moment de l’infraction (South Carolina Code Title 16, chap.15, art.1 sec.16-15-50). Donc, à vous les moins de 16 ans !

Les technocrates européens sont réputés pour leur vocabulaire abscons, voire con tout court. Il faut dire qu’ils ont été élevés à l’ENA ou équivalent, où bavasser techno pour noyer le poisson est une règle de l’art. « Faites chiant », disait Balladur à ses fonctionnaires. Bruxelles l’applique. En témoigne cette Directive 2009/67/CE citée p.130 : « Les feux indicateurs de direction automobiles doivent être situés à l’extérieur des plans verticaux longitudinaux tangents aux bords extérieurs de la plage éclairante du ou des » feux de route. Comprenne qui pourra, surtout traduit en 27 langues, y compris le belge.

Alain Bauer, Les lois, décrets et arrêtés les plus cons de l’histoire, 2024, First éditions, 216 pages, €12,95, e-book Kindle €8,99

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Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée

Emmanuelle Seigner est chanteuse rock et comédienne, petite-fille, nièce et sœur de comédiens, fille de photographe et journaliste. Née en 1966, elle est mannequin de mode dès 14 ans et connaît bien ce milieu où son mari, de 33 ans plus vieux qu’elle, s’est fait épingler en 1977. Ce mari est Roman Polanski, qu’elle épouse en 1989, à 23 ans, et avec qui elle a deux enfants : Morgane et Elvis. Le récit qu’elle livre ici commence en 2009, le 26 septembre. Il s’agit de l’arrestation en Suisse pour extradition vers les États-Unis de Roman Polanski pour une affaire datant de 1977, 32 ans auparavant, pour laquelle il a été condamné et a déjà purgé sa peine. Il s’agit de relations « illicites » du cinéaste, alors photographe de mode, avec une mannequin de 13 ans et demi, Samantha.

Elle a tenu à livrer son témoignage, pierre blanche de notre aujourd’hui que l’on retiendra sans doute dans les livres d’histoire de la société.

Premier choc : celui des époques. Ce que l’on admettait comme la norme dans certains milieux artistes à l’époque est honni aujourd’hui.

L’adolescente pubère et initiée était consentante et désireuse, il ne s’était rien passé que de doux, « un érotisme mutuel » disent les experts psychiatres commis au procès (p.57) mais, lorsqu’elle l’avait raconté avec enthousiasme à sa sœur, la mère avait porté plainte. « Je savais que Samantha allait avoir 14 ans, qu’elle avait déjà un petit ami de 17 ans , qu’elle était très libérée, avait une vie sexuelle et rêvait de devenir une star de cinéma. Je savais que sa mère – une comédienne de 34 ans – l’avait présentée à Roman pour poser dans reportage photo commandé par le magazine Vogue Homme qui voulait comparer les jeunes filles françaises aux américaines. Moi-même, j’ai été mannequin à 14 ans, en 1980. Plein de filles, dans ce milieu de la mode, couchaient avec les photographes. Ainsi jouait l’époque. On célébrait les lolitas au cinéma, dans les livres et les magazines. Je ne dis pas que c’est bien ni souhaitable, sûrement pas. Mais c’était l’air du temps. Et on entendait personne le déplorer publiquement. Personne » p.23.

Second choc : celui de la disparité des lois des États sous une même fédération des États-Unis.

« Nous sommes en mars 1977. La loi californienne réprime les relations avec les filles de moins de 18 ans, un interdit qui varie selon les États. En Géorgie, par exemple, il ne concerne que les moins de 12 ans »p.54. D’un kilomètre à l’autre, la morale judiciaire change, sans que la société soit différente. Ce pour quoi, malgré « la loi », les peines étaient rarement requises, surtout lorsque tout c’était passé dans le bonheur. « La même année, dans ce district, plus de 40 personnes avaient été mises en cause pour ce délit. Aucune n’effectuera un seul jour de prison » p.55.

Troisième choc : celui du mensonge du juge américain, soucieux d’être bien vu pour être réélu.

« Le 16 septembre très soucieux d’être bien vu des médias, Laurence J. Rittenband déclare infliger à Roman la peine de diagnostic évaluation qui ne permet pas à l’accusé de faire appel et l’envoie en prison pour un maximum de 90 jours. (…) Rittenband précise que ce séjour en centre de détention fera office de peine et qu’il n’y aura pas d’incarcération ultérieure ». Polanski effectue sa condamnation à la prison sans rechigner.

Mais, coup de théâtre : « A leur stupeur, les avocats découvrent que Laurence Rittenband a changé d’avis sous la pression du feu médiatique. Aux États-Unis, les juges sont élus. Ils tiennent à polir leur image : ‘ il va falloir que je lui colle une peine d’une durée indéterminée !’ lance-t-il pendant cette réunion houleuse » p.57. Avec ce juge, plus soucieux de son image dans l’opinion que de la justice, le mensonge fait office de stratégie. « Roman n’a jamais cherché à fuir à la justice américaine, ni avant son inculpation, ni lors de son emprisonnement. Il a assumé. Mais cette fois, face à ce magistrat qui n’a pas de parole, il fiche le camp » p.58.

Quatrième choc : personne n’écoute la victime.

« Rien n’oblige Samantha Geimer à soutenir Polanski. Et pourtant, à plusieurs reprises, elle a demandé à la justice californienne de classer le dossier arguant que l’incroyable entêtement du tribunal lui est aussi pénible qu’à Roman. Agirait-elle ainsi avec lui s’il avait fait preuve, 30 ans plus tôt, d’une violence insoutenable ? » p.79. La sacro-sainte « victime », devant laquelle on est en général à genoux, est ici évacuée comme gêneuse de la Morale en marche, que la vertueuse Justice sous la pression des indispensables Réseaux de chiennes de garde est en charge de faire respecter, au mépris des droits, des procédures et du changement des mœurs.

Cinquième choc : l’hystérie de lynchage des réseaux sociaux qui n’ont que faire de la morale et de la justice s’ils connaissent leur petit quart d’heure de gloire personnel en tirant (c’est le plus facile) sur une ambulance.

« Polanski est un nom qui déclenche des fantasmes si intenses, fiévreux, irrationnels » p.103, écrit sa femme, catastrophée par sa vie de famille brisée par l’emprisonnement durant dix mois de son mari retenu en Suisse, cinéaste empêché de travailler et père qui ne peut suivre ses enfants. Morgane a 16 ans et doit passer le bac ; Elvis a 11 ans et commence sa sixième – deux années cruciales dans le système scolaire français.

Mais Polanski est célèbre – et juif : deux défauts qui suscitent l’envie et la haine des cerveaux rétrécis, surtout dans l’anonymat du net. Le Juif est toujours, chez les chrétiens puritains yankees, soupçonné d’être un bouc, donc lubrique, avant d’être un bouc émissaire commode pour se débarrasser sur son bon dos des péchés que l’on a soi-même commis ou rêvé de commettre. Ainsi va la foule, forte en meute contre les faibles, vile devant les forts qui l’enjôlent et la domptent. Polanski est voué au « gaz » mais Trump est loué pour sa force. Mais qui a violé, dans la réalité ?

Évidemment, une pétasse profite du show médiatique autour de l’extradition de Polanski pour se croire « violée » à son tour (Moi aussi ! Moi aussi !). Charlotte Lewis (dénonçons aussi les truies) était une débutante amoureuse de Polanski, évincée par Emmanuelle qui est devenue sa femme ; elle a voulu se venger, comme la Springora avec Matzneff. « Dans le journal britannique [News of the World] elle raconte aussi qu’elle a commencé à avoir des relations sexuelles tarifées avec des hommes plus âgés dès ses 14 ans. ‘Je ne sais plus avec combien d’hommes j’ai couché à l’époque pour de l’argent. J’étais naïve. On me disait d’être gentil avec untel’ (…) Bref, on peut se demander pourquoi elle a jugé bon d’aller accuser Roman 26 ans après. Toute cette malveillance me paraît choquante » p.136. On le serait à moins…

Sixième choc : le « deal » à l’américaine les évadés fiscaux américains de la banque suisse UBS contre l’extradition de Polanski.

Rien n’est plus cynique qu’un État, « le plus monstrueux des monstres froids », dit Nietzsche. Qu’importent les personnes qu’il broie s’il peut faire avancer ses intérêts (p.90 et p.144). Utiliser une affaire vieille de plus de trente ans, et réglée selon la loi américaine, pour forcer la main du paradis fiscal, n’est qu’une anecdote. Seul le résultat compte et, en effet, les États-Unis auront les noms de 4500 fraudeurs, tandis que la Suisse pourra alors rejeter dédaigneusement la demande d’extradition, mal fondée en faits et comprenant un élément de preuve dissimulé, le témoignage du procureur contre le juge.

Ce n’est pas une personne, mais toute une famille, que l’hystérie d’un « maccarthysme néo-féministe » (p.174) condamne à l’enfer sur la terre même. « Pour mes enfants, pour Emmanuelle, c’est épouvantable . C’est pour eux que je parle (…) Ils souffrent énormément. Ils reçoivent des insultes, des menaces sur les réseaux sociaux » p.175.

C’est aussi certains politiciens ou artistes qui apparaissent veules, bien moins intelligents qu’on le croyait (p.174) : Marlène Schiappa, Roselyne Bachelot, Franck Riester, Adèle Haenel… A l’inverse, d’autres se révèlent : Nicolas Sarkozy qui soutient Polanski au titre du droit, Bernard Tapie et Bernard-Henry Lévy qui envisagent des actions radicales pour le faire évader, Catherine Deneuve, Yasmina Reza, évidemment Samantha Geimer la soi-disant victime, et tant d’autres.

Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée, 2022, éditions de l’Observatoire, 183 pages, €18.00 e-book Kindle €12,99

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Libéral, libertin, libertaire, ultra-libéral, libertarien – Partie 2

Suite de notre note précédente, aujourd’hui Libertaire, ultra-libéral, libertarien.

LIBERTAIRE

L’État maintenu à distance. L’idéal se veut entre les petites communautés affectives et sexuelles à la Fourier et les soviets à la Bakounine. Mais la terre, c’est dur et les chèvres n’ont eu qu’un temps. Le plus gros des soixante-huitards a intégré le fonctionnariat « social », la poste ou l’enseignement. Ceux qui voulaient conserver leur jeunesse sont allés chez les « Verts ». Les autres ont goûté du trotskisme, gardant l’idéal sans le carcan. Certains, enfin, se sont intégrés à la société bourgeoise tout en affectant de la critiquer. Mariés, déclarés catholiques, vivant bien de leur plume et régentant le monde de l’édition, ils ont pris du libertaire la partie qui les intéresse le plus, ils sont « libertins ». Le sexe est toujours subversif, Gabriel Matzneff comme Philippe Sollers en ont été les plus représentatifs.

L’idéal libertaire subsiste en politique grâce à quelques philosophes qui restent dans leur tour d’ivoire sans jamais se mouiller dans un quelconque parti, comme Michel Onfray qui se dit volontiers disciple de Proudhon en économie, et girondin en organisation de l’État. Le jacobinisme (avec ses variantes bonapartiste, pétainiste, gaulliste, mitterrandienne, etc.) est pour lui l’Ancien régime d’aujourd’hui.

Tout pouvoir a tendance à l’hégémonie s’il n’est pas flanqué de contre-pouvoirs, Montesquieu l’a admirablement montré. Car l’État, même démocratique, « ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840). Tout comme le chat, le citoyen a le devoir d’esquiver cette contrainte d’autant plus dangereuse qu’elle est parfois « douce ». Qui ne voudrait être caressé dans le sens du poil ? Être materné sans avoir à chasser ?

ULTRA-LIBÉRAL

Quant au libéralisme « ultra », il est une invention polémique de la gauche française dans la suite du stalinisme triomphant des années 1950 et 60. Il s’agissait alors d’être absolument anti-américain et de dénigrer systématiquement tout ce qui pouvait être une valeur revendiquée par l’Amérique. Dont la liberté, surtout économique : la liberté de faire, d’entreprendre, de réussir. Seuls les États-Unis le permettent à plein, ce pourquoi tant d’immigrants se pressent à ses frontières – bien plus qu’à celles de la gauche redistributrice d’assistanat sans compter.

L’« ultra » libéralisme désigne aujourd’hui la loi de la jungle des pétroliers texans (Halliburton raflant les contrats de reconstruction de l’Irak), la politique républicaine de Georges W. Bush à Donald Trump (discours religieux fondamentaliste, politique en faveur de l’armée, diminution des impôts et des aides sociales, protection des grands groupes d’affaires, anti-immigration affirmée à cause de leur « sang » qui viendrait contaminer les « bons » Américains) et le nationalisme yankee appliqué à la planète hier sous le nom de globalisation, aujourd’hui sous le nom d’impérialisme (vous faites ce que je dis ou je vous coupe les crédits et je ne vous protège plus). Au fond, l’ultra-libéralisme est le libéralisme de l’« hyper » puissance, sauce républicaine yankee, pas le nôtre. Mais la gauche adore exagérer les termes pour en faire des caricatures, donc des boucs émissaires facile à épingler, ça fait bien dans les meetings.

LIBERTARIEN

Cet « ultra » libéralisme ressort plus du libertarianisme. Il s’agit de la mentalité du Pionnier, mythe agissant en Amérique comme le soldat de Valmy chez nous. Le Pionnier est seul et ne veut compter que sur lui-même. En cow-boy solitaire il n’a que sa bite, son Colt et sa Bible – autrement dit ses instincts de survie, ses armes actives et sa croyance morale. Le libertarien limite l’intrusion des autres à cette bulle. L’État est un ennemi, la société une gêne quand elle ne suit pas, les autres des rivaux à vaincre.

Ce courant vient de l’état de nature chez Hobbes, pour qui « l’homme est un loup pour l’homme », et qui ne consent à coopérer que par crainte de la mort et lorsqu’il y trouve son intérêt, sans que cela aille jamais plus loin. Le droit naturel est irréductible. Tout ce qui n’est pas interdit par la loi est permis, c’est le le « silence de la loi ». Mais les lois humaines sont limitées par le « droit naturel », c’est-à-dire par la liberté ou puissance de chacun. Alors chacun a le droit de désobéir et de résister par la force : c’est ce qui a motivé Trump et ses partisans lors de l’assaut contre le Capitole.

Aussi récuse-t-il toute assistance, gaspillage selon lui, affirme le droit de porter des armes et de dire tout ce qu’il pense sans aucune censure. Elon Musk et son réseau X sont dans ce cas, Donald Trump en est le représentant le plus égotiste, un individualisme radical et armé que défend la droite dure aux États-Unis – « ultra » droite dit la gauche. Le libertarien Tim Moen, candidat aux législatives canadiennes de 2014, avait un slogan qui résume tout : «Je veux que les couples gays mariés puissent défendre leurs plants de marijuana avec leurs fusils.»

Économiquement, il s’agit d’un anarcho-capitalisme où la concurrence est reine dans un libre-marché, le « deal » son arme, et le droit du plus fort sa valeur phare. Ron Paul, sous Reagan, a influencé le président. Javier Milei en Argentine, éduqué à la dure par un père violent, en est un partisan, brandissant sa tronçonneuse pour couper toutes les dépenses inutiles de l’État. Le désir individuel est tout-puissant, présenté comme un progrès pour tous, dans une indifférence absolue des gouvernements et des acquis sociaux collectifs. Car rien de ce qui est collectif n’est bon pour le libertarien. Esprit start-up, uberisation, autoentreprise, hunger games (combats à mort télévisés où des adolescents s’entretuent pour de divertir les dirigeants)  : voilà ce qui est préféré. Et que le meilleur gagne, tant pis pour les losers.

C’est un libéralisme de tout-puissant, plus mythifié que réalisé, tant les États-Unis se sentent en déclin et contestés de toutes parts (par la Chine, la Russie, les pays arabes, l’Afrique…). Rien d’étonnant à ce qu’ils se replient sur eux-mêmes et exacerbent leurs « valeurs » traditionnelles du « gros bâton » : celles du Pionnier libertarien.

Issu des travaux de Ludwig von Mises et Friedrich Hayek en économie, le libertarianisme est théorisé politiquement par Robert Nozick dans Anarchie, État et utopie, où il prône un État minimaliste. En France, Gaspard Koenig frôle cette approche en vilipendant les normes abusives, mais sans exclusive.

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Immigration, un très vieux débat

Les politiciens et le monde médiatique, dont la tête de linotte est d’évidence la marque, feignent de découvrir le « problème » de l’immigration. Ce n’est pas faute d’en avoir parlé ! Valéry Giscard d’Estaing avait pris en 1980 par la loi Stoleru-Bonnet, après le second choc pétrolier de 1979 dû aux ayatollah iraniens, des mesures fortes… que la gauche irénique, aveuglée par ses tabous gauchistes, s’est empressée de rapporter aussitôt au pouvoir en 1981. Les vannes étaient grande ouvertes avec régularisations massives et regroupement familial facilité – au détriment du petit peuple qui côtoyait les nouveaux immigrés. Car l’absorption d’arrivants différents est tout à fait possible, à condition qu’elle se fasse au rythme nécessaire à sa digestion. Pas en force.

Or la gauche abêtie, et les intellos suivistes qui ont peur de rater le train du « progressisme » (sans savoir ce que c’est), sont immédiatement grimpés aux rideaux comme des félins en chaleur dès que « le peuple » a commencé à regimber, à dire qu’il ne se sentait plus chez lui, qu’on lui imposait des coutumes étrangères sans lui demander son avis. Le grand mot de « racisme » a été prononcé, l’accusation diabolique « d’extrême-droite » a été proférée, le malaise populaire a été dénié. La poussière ainsi mise sous le tapis a fermenté ; la pression est montée et – ô surprise ! – le bien brave socialiste Jospin, qui se croyait fort de son bilan économique et social réussi, s’est vu reléguer en troisième position à la présidentielle de 2002, derrière Jean-Marie Le Pen ! Ben vrai…

Mais Chirac n’a rien foutu, comme d’habitude, sur l’immigration. La droite LR qui pousse aujourd’hui les hauts cris, n’a rien foutu elle non plus, que des réformettes gentillettes pour surtout « ne pas fâcher » les progressistes, les chrétiens-démocrates, les intellos, les droit-de-l’hommistes, le Conseil d’État, l’Europe, le pape, l’ONU, les Juifs toujours sensibles au sujet des éléments allogènes de la nation. Ils sont bien niais de brailler aujourd’hui, Les Républicains, eux qui ont été au pouvoir avant Hollande et qui n’ont quasiment rien fait ! Ils se sont contentés de détricoter partiellement à chaque fois ce que la gauche en alternance avait rétabli.

Ce n’est pas faute d’analyses dans leurs rangs. En témoigne cet essai de 1992 (il y a déjà TRENTE ans !), du ministre gaulliste Alain Peyrefitte, académicien, écrivain décédé d’un cancer en 1999 : La France en désarroi. Il notait de multiples malaises dans la société, les institutions, le territoire, la justice, l’enseignement, l’information, l’Europe, le nouvel ordre mondial (post-URSS) – et le malaise de l’immigration.

Il ne disait rien que par bon sens – mais chacun sait que c’est la chose du monde la moins bien partagée, submergée par les croyances, inhibée par les névroses, effarée par le qu’en-dira-t-on et le ce-qui-doit-se-penser. Que disait-il ? Le rejet de l’autre existe « dès qu’est franchi un seuil de tolérance, variable selon les habitudes culturelles de la population accueillante, mais aussi de la population accueillie. On assimile aisément un individu ou un petit groupe. On assimile vite qui veut être assimilé. On n’assimile pas des masses soudées en communauté. Surtout si leur culture est trop différente et si elles entendent y rester fidèles » p.222. Ce rejet populaire est comparable à un estomac qui a trop mangé, il a besoin d’évacuer.

Pas de racisme en ce cas. Le mot est trop facile, qui mélange le suprématisme d’une « race » (qui biologiquement n’existe pas) et les habitudes culturelles et de mœurs (qui, elles, existent). Le racisme qui fait accuser de nazisme, par réflexe pavlovien, ceux qui osent évoquer les différences. Or il ne faut pas confondre nature et culture, la génétique avec les façons d’être. « Depuis le 10 mai 1981, on a souhaité rompre avec la politique de l’incitation au retour ; on a voulu accueillir à bras ouverts de nouveaux immigrés, y compris ceux qui étaient en situation irrégulière ; y compris ceux qui avaient déjà reçu le pécule de départ ; y compris ceux qui avaient été expulsés comme délinquants. Le socialisme a choisi la la voie du laisser-faire  : laisser grandir en notre sein des communautés qui nous restent étrangères, et cultivent farouchement leur caractère étranger » p.229.

Les exemples sont nombreux, depuis « le voile » (décliné en burkini, djellaba, burqa, abaya… l’imagination des militants islamistes est féconde), les attentats, les émeutes des banlieues, les recours de délinquants contre les expulsions, les imams prêcheurs de haine, les réseaux vers la Syrie pour Daech, les trafics de drogue et d’armes, les règlements de compte à l’arme de guerre. Qui fait communauté se sépare de la nation. Rompt le « contrat social » (terme progressiste qui fait de la citoyenneté un choix et une volonté).

« Intégrer ceux qui vivent sur notre sol, c’est les convaincre, surtout s’ils souhaitent devenir français – qu’il ne peuvent y être polygames, ni y procéder à des mutilations rituelles, ni y ménager des mariages de convenance pour leur fille mineure. C‘est les convaincre de se vêtir en Français, sans burnous, djellaba, hidjab ni tchador. C‘est les convaincre qu’ils doivent en France d’apprendre et parler le français, et demander à leurs enfants de se comporter au dehors comme des enfants français – même si chez eux ils conservent leurs usages. C’est les convaincre, quand ils pratiquent leur religion – étrangère à notre tradition judéo-chrétienne – de renoncer à ses manifestations publiques. On doit admettre la construction de lieux de culte pour les communautés étrangères  ; à condition qu’ils ne deviennent pas des foyers d’agitation » p.230. Comment mieux dire – il y a 30 ans ? Pourquoi la droite au pouvoir, qui gueule aujourd’hui, n’a-t-elle rien fait pour appliquer ces principes de bons sens ?

Les gens du peuple deviennent intolérants parce qu’on a dépassé le seuil de tolérance. Les chiffres officiels des « étrangers » masquent la réalité sociale car, sur les quelques 10 à 12 % d’étrangers chaque année, un certain nombre deviennent « français » par naturalisation ou mariage, sortant ainsi des statistiques. Ils n’en demeurent pas moins « d’origine » étrangère quand ils préfèrent leur communauté à la nation – dont ils n’ont pris la citoyenneté que par commodité administrative. Les intellos et les gens aisés ne côtoient guère les immigrés et les exploitent le plus souvent (nounous, ménage, aide à la personne, poubelles) ; ils trouvent malséant d’en parler.

Quant au « patronat », ce qui compte seul est le profit : avoir une armée de réserve de travailleurs non qualifiés et précaires, voire clandestins, permet de les payer peu et de les faire travailler beaucoup. Ce pourquoi l’appel de l’industrie à 3,9 millions d’immigrés en France d’ici 2050 pour « ses besoins » est une sinistre farce. C’est un confort économique pour ne pas innover en robotisation, ne pas verser de salaires décents, ne pas aménager les conditions de travail. Ce n’est pas une nécessité, c’est plutôt une honte. Mais la droite LR se garde bien d’en parler ! Tout comme la Meloni en Italie, qui régularise massivement sous la pression du patronat (et de la Mafia). Or on intègre avec succès des individus, qui se fondent dans la nation – pas des masses, qui restent en communautés d’origine, fermées et intolérantes.

Ce pourquoi Emmanuel Macron, président, a eu raison de s’atteler au problème. Même s’il reste « négocié » (donc insuffisant) pour rallier les indécis, effrayés par trop d’audace et par la peur de se faire « accuser de faire le jeu » de l’extrême-droite ou des racistes. Mais le jeu va bien sans « le faire », il se poursuit en sous-main. Car les tabous de la moraline de gauche ne passent plus dans « le peuple » – ce pourquoi Mélenchon, qui l’a compris, dragué éhontément les immigrés devenus français des banlieues, croyant y retrouver un « prolétariat » populiste qu’il pourrait manipuler en caudillo.

L’idée de l’équilibre entre répression et accueil était une bonne idée. Malheureusement, elle passe mal politiquement dès lors que les gens se radicalisent. La politique est désormais au tout ou rien, ce qui n’arrange ni le bon sens, ni la mesure, ni la démocratie d’ailleurs. Où sont les débats sereins ? Les compromis nécessaires ? Le simple bon sens ?

Le peuple jugera, en la personne de ses citoyens qui voteront régulièrement, en France, en Europe et ailleurs. Nous pourrions, dès avant 2030, nous retrouver avec Marine Le Pen présidente, un Parlement européen plus clairement de droite dure, Donald Trump aux États-Unis, Xi Jinping encore en Chine – et toujours l’inamovible Poutine en Russie, le modèle de la force cynique sûre d’elle-même, accrochée à ses intérêts par une mafia de corruption, capable de faire peur et de déstabiliser les egos fragiles fascinés par la brutalité (comme Zemmour) et les pays trop faibles…

Tout cela pour avoir nié le réel.

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Le modèle de l’Islande viking

La tendance au Xe siècle, en Scandinavie, était à l’autorité centralisée d’un roi et à la hiérarchie des barons – tout comme en pays franc. Seule l’Islande a échappé au mouvement social, préfigurant la démocratie des pionniers et l’utopie « anarchiste » du XIXe avant de devenir, aujourd’hui, écologique. Pierre Bauduin, dans sa récente Histoire des Vikings offre des éléments de réflexion sur ce modèle (chapitre 22, p.443).

Il tient en Islande tient à trois conditions particulières :

  1. L’isolement : une île est plus facile à défendre et moins sollicitée par les contaminations voisines. Chacun peut noter que toutes les îles ont des régimes particuliers, différents des pays du continent : l’Angleterre, le Japon, Taiwan, Jersey, les Cayman, la Corse…
  2. L’absence de périls extérieurs : trop au nord et conservant de bonnes relations avec son puissant voisin norvégien, l’Islande n’a pas eu besoin de développer une aristocratie militaire ni de se doter d’un Etat fort apte à la défense du pays.
  3. L’anthropologie : les Islandais sont issus de Scandinaves mâtinés de celtes. Peuple homogène, ils ont la culture du fermier, « sire de soi » sur ses terres comme on dit en Normandie. Leur société était fondée sur la famille nucléaire, parfois élargie ; mais chaque fils désirait son propre domaine. Les fermiers libres avaient donc tous voix au chapitre.

Les seules institutions étaient les assembles de justice pour arbitrer les différends : les thing (th anglais).

Une coutume s’est établie pour qu’une réunion de vingt fermiers s’associe en commune afin de coopérer et de s’entraider localement. Cette commune gérait les pâturages estivaux mais procurait surtout aux fermiers une assurance en cas d’incendie ou de perte de bétail par une dîme versée par chacun (lorsque l’impôt ecclésiastique sera établi, cette dîme restera aux communes et n’ira pas aux clercs).

La propriété et l’exploitation des ressources ont exigé la tenue d’un parlement de l’île : l’Althing, assemblée chargée d’approuver les nouvelles lois et d’arbitrer en cour suprême. Les chefs s’y assemblaient pour interpréter les lois ou en proposer de nouvelles, conseillés chacun par deux hommes.

Il est à noter qu’aucun pouvoir exécutif n’existait. L’application de la loi ou des arbitrages dépendait donc de chaque famille, le fermier et son réseau d’alliance. La partie qui avait gagné le procès devait assurer elle-même l’application du jugement.

La société en était-elle plus violente si chacun pouvait ainsi se faire justice soi-même ? Non, car le jugement était collectif, seule son exécution était laissée à l’appréciation du gagnant. Il fallait donc soupeser les rapports de force, ce qui encourageait la négociation et l’arbitrage au lieu de s’en remettre « à la justice », en s’en lavant les mains (« que fait le gouvernement ? »). Nous en connaissons de nos jours la dérive procédurière venue des Etats-Unis.

L’Islande n’était pas pour cela une « société d’égaux » comme l’utopie anarcho-gauchiste le prône. Les fermiers les plus aisés, mais surtout ceux qui possédaient le plus grand réseau d’alliances, formaient une élite de godar (36 sur 20 000 personnes, estime-t-on). Les fermiers plus modestes se plaçaient sous la protection d’un godi en échange de leur soutien au thing. Cette proto-féodalité non militaire accroissait la responsabilité de chacun : le godi devait savoir gérer les disputes, se poser en arbitre et être capable de gagner un procès ; il devait redistribuer richesses et biens de luxe à ses affidés. Son prestige social était à ce prix. La dépendance était donc mutuelle, assez loin de celle du seigneur et des paysans médiévaux au royaume franc.

Ce modèle anthropologique nordique est utile à notre futur. Il montre comment une société d’Occidentaux libres instaure ses propres institutions légères, en l’absence de contraintes extérieures et de peur vitale.

Mais il faut bien avoir en tête les conditions minimales d’un tel régime : tant qu’une menace existe, un Etat centralisé est nécessaire. Aux démocrates de le flanquer de contrepouvoirs de contrôles suffisants pour éviter de basculer dans la tyrannie, tout en assurant à l’Exécutif les moyens de réagir vite sans obstacles juridiques ou administratifs. Ce fut tout le débat entre la IVe et la Ve République en France, entre l’Etat nazi et le fédéralisme des länders en Allemagne.

La pandémie Covid-19 montre combien « les institutions » ne sont jamais bien adaptées aux crises brutales. La décentralisation des moyens est cruciale – tout comme la centralisation des décisions. Un équilibre nécessaire, mais dur à trouver.

Pierre Bauduin, Histoire des vikings, 2019, Tallandier, 666 pages, €27.90 e-book Kindle €19.99

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Lire Matzneff quand même ?

Devant l’hystérie médiatique du très petit quartier élitiste parisien de Saint-Germain-des-Prés qui conchie en horde ce qu’il a tant adoré et vanté durant des décennies, je reprends dès demain un billet écrit en 2009, paru sur un ancien blog du mondéfer et toujours lisible parce que repris alors sur AgoraVox « le média citoyen ».

Citoyen, il faut l’être plus que jamais devant les hordes. Ces humanités-là, des deux ou multiples sexes revendiqués (LGBTQ2S… et + si affinités) ne pensent pas avec leur tête mais avec leur queue : ils se frottent dans le nid social bien douillet à la chaleur fusionnelle du « je suis d’accord » et abolissent toute individualité pour conspuer le trop commode Bouc émissaire.

Matzneff en archange aux pieds fourchus : comme c’est pratique ! Cela permet de se dédouaner à bon compte de ses turpitudes passées et de se blanchir la bonne conscience en se rengorgeant d’être plus vertueux que les autres. D’autant plus que cet auteur n’est pas « de gauche » comme la horde l’exige quand on se veut de la Culture. Les adeptes de la loi de Lynch (attitude ultralibérale des Etats-Unis honnis) sont aidés en cela par l’ineffable hypocrisie chrétienne, catholique de gauche pour Gallimard, qui « retire » de la vente » toutes les œuvres publiées de l’auteur tandis que le ministre « et de droite et de gauche » croit « devoir » donner son grain de sel démagogique en faisant examiner pour retrait (c’est pas moi, c’est la commission) l’allocation vieillesse d’un pauvre des lettres bien décati désormais à 83 ans. Fustiger la pédosexualité, c’est un concert de braillements quand c’est Matzneff – mais un silence assourdissant et gêné quand c’est le curé ! Tirer sur les ambulances c’est mal quand c’est Daech, c’est le Bien suprême quand c’est Springora, Angot, Weil et consorts, dont le talent littéraire ne résistera pas aux décennies qui viennent, au contraire de celui qu’ils, elles (et les autres) fustigent à longueur de clavier (ils ont enfin quelque chose à dire dans les médias ! une CAD – cause à défendre).

Je reprécise une énième fois que je ne suis pas pour le viol des « enfants », et que même la puberté qui en fait des « adolescents » (avec consentement dès 13 ans en Espagne par exemple, pays pourtant très catholique) n’est pas licence de les pénétrer ni de les dominer sexuellement (autant dire les choses comme elles sont : violer n’est pas violenter mais pénétrer). Cet âge immature est fragile, d’autant plus que notre société maternante et surprotectrice ne l’aide en rien à « se construire » comme disent les psys, les laissant d’une naïveté confondante dans la vie et sur le net. Notre adolescence post-68 était nettement plus « mature » comme on dit aussi pour singer la modernité anglo-saxonne – ce pourquoi nymphette Vanessa se trouvait bien moins candide oie blanche à 13 ans qu’elle peut le laisser entendre à 40 ans. Matzneff note fort justement dans ses Carnets noirs « cette maladie spécifiquement féminine qu’est la réécriture, la réduction du passé » (17 mai 2008). Marcel Proust avait déjà montré combien le « travail de mémoire » était reconstruction enjolivée du passé, voire fantasmée lorsqu’il s’agit de sexe (Albertine, c’était Albert et la madeleine dans le thé du vulgaire pain grillé dans le café…).

Gabriel Matzneff s’est construit volontairement l’image d’un ogre transgressiste, dans la lignée à la mode après mai 68 où il était devenu « interdit d’interdire ». Et où la lecture de Wilhelm Reich (à nouveau oublié aujourd’hui) faisait du sexe la seule activité humaine qui vaille, du berceau à la tombe – l’a-t-on déjà oublié chez les plus de 30 ans ? Mais le « journal » de Matzneff, s’il était probablement peu censuré par son auteur avant publication pour ses premiers tomes (sortis bien après les faits) l’est devenu progressivement, réduisant les relations à des actes répétitifs amplifiés et déformés, d’une tristesse qui suscite le malaise. Plus sur le vide d’exister qu’ils révèlent et sur le narcissisme effréné qui vient en compensation que sur les âges des partenaires en transgression des lois. Matzneff s’en est aperçu probablement, ce pourquoi les Carnets noirs 2007-2008 s’élèvent un peu au-delà des draps pour évoquer la culture et la littérature, où il excelle.

Matzneff demeure intéressant. C’est la première raison.

La seconde est que je n’aime pas qu’on interdise un livre, surtout une fois édité. Or « retirer de la vente » est l’euphémisme qui désigne aujourd’hui la censure, tout comme un balayeur est devenu « technicien de surface » ou un éditeur une « pompe à fric ». Je n’ai pas lu les derniers tomes du « Journal » et j’avoue qu’ils m’intéressent peu. Gabriel Matzneff était d’une époque et celle-ci est bel et bien révolue. Mais je note qu’on ne les trouve désormais qu’à des prix prohibitifs d’occasion, la rareté programmée faisant monter les enchères. Seuls les friqués peuvent se procurer les tomes « interdits ». Gallimard participe donc à accentuer le fossé entre riches et pauvres, entre élite à pèse et petits intellos réduits à mendier auprès des mafias des occasions la possibilité de lire. C’est un procédé honteux.

Si les propos écrits dans les tomes du Journal de Matzneff étaient répréhensibles, pourquoi les avoir édités ? Une fois parus, ils ne sont plus la propriété exclusive de l’éditeur mais du public. Chacun a droit à l’information. Je ne doute donc pas que, comme pour Mein Kampf (dont les élucubrations méritent d’être lues justement pour crever la baudruche du mythe) et pour les pamphlets antisémites de Céline (pour la même raison, le style en plus), les œuvres censurées de Matzneff ne paraissent bientôt sous forme numérique sous le manteau. Ce serait de salubrité démocratique : chacun a le droit de se faire son propre jugement tant qu’aucune interdiction judiciaire n’est édictée, fondée en droit et en raison.

Demain donc je republie mon billet 2009 sur les Carnets noirs de Gabriel Matzneff. Un billet écrit bien avant l’hystérie actuelle : vous pourrez vous faire votre opinion personnelle dégagée des enfumages médiatiques d’aujourd’hui.

Cela dit, je ne force personne à s’informer ou à penser tout seul. Ceux qui le veulent liront ; pour les autres, le blog est vaste et couvre de multiples sujets.

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Huysmans, Un dilemme

Dans ce petit roman ou grosse nouvelle balzacienne, avec une ironie à la Flaubert, Huysmans vilipende le bourgeois – de province. Il illustre son « inaltérable saleté », selon une lettre à Zola.

Un notaire de la Marne, Maître Le Ponsart, a bien réussi en affaires et se pique de mode parisienne. Son petit-fils Jules vient de mourir de fièvre typhoïde à la capitale ; il n’était pas marié mais une « bonne » faisait son ménage et l’a soigné jusqu’à la fin. Pauvre jeune homme faible, il n’a laissé aucun legs ni testament, rien que de bonnes paroles à la fille – qui se retrouve quand même enceinte. Tout l’art du notaire sera d’éviter que la fille-mère puisse invoquer un quelconque droit, suivant le Code civil qui ne reconnait pas à l’époque la recherche de paternité.

L’héritage – car tel est l’objet des convoitises – reste aux ascendants des deux côtés en l’absence de descendant reconnu. Me Le Ponsart, confit en bonne chère, bonne conscience et importance, va donc débarquer à Paris pour liquider le bail et faire emporter les meubles, donnant ses huit jours à la « bonne » pour 33.75 francs comptés juste.

Ce qui révolte la grosse commère du quartier Mme Champagne, papetière experte en cancans et entremises. Mais ni sa grande gueule ni ses appels aux sentiments ne feront quoi que ce soit. La loi est la loi et l’héritage ira où il doit, sans même un dédommagement pour enfant. D’ailleurs, engendré juste au début de sa maladie, qui prouve qu’il soit du décédé ? Le dilemme qui donne son titre au roman est le suivant : « ou vous êtes la bonne de Jules, auquel cas vous avez droit à une somme de trente-trois francs soixante-quinze centimes ; ou vous êtes sa maitresse, auquel cas vous n’avez droit à rien du tout ».

Où l’auteur prouve que l’homme rationnel du libéralisme théorique n’est pas l’homme complet de l’humanisme qui l’a engendré.

Le bourgeois n’est pas humain mais machine à calculer. Un message brut mais pas si faux en cette fin XIXe où les « classes dangereuses » avaient montré leurs capacités de nuisance. Encore que l’expérience du notaire avec la pute parisienne qui lui a fait cracher ses louis pour peu de plaisir le soir précédent montre que la raison est bien mal partagée et pas toujours constante. L’homo economicus ne résiste pas longtemps aux instincts de paillardise. La province se méfie de Paris – la Haute-Marne de Mme Champagne (trait d’humour) ; le bourgeois de la populacière ; l’homme de la femme.

Le droit n’est peut-être pas l’acmé de la civilisation (il reflète la société en son temps), mais la méthode démocratique pour avancer. Ce sera tout le progrès des décennies qui suivront. « On voit bien que les lois sont fabriquées par les hommes ; tout pour eux, rien pour nous », s’écrie la Champagne. Les femmes n’auront le droit de vote en France qu’en 1945… mais Huysmans n’aurait probablement pas voté pour.

Joris-Karl Huysmans, Un dilemme, 1884, in Nouvelles : Sac au dos ; A vau-l’eau, Un dilemme, La Retraite de Monsieur Bougran, GF Flammarion 2007, 272 pages, €6.40 e-book Kindle €0.99

Huysmans, Romans et Nouvelles, Gallimard Pléiade 2019, 1856 pages, €73.00

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Mille milliards de dollars par Henri Verneuil

Paul Kerjean (Patrick Dewaere) est grand reporter à l’hebdomadaire La Tribune (rien à voir avec le quotidien économique qui portera ce nom plus tard). Un informateur rejoue la Gorge profonde du Watergate en 1974 (récent à l’époque) en convoquant le journaliste dans un parking tout en restant dans l’ombre. Il veut lui faire une révélation : le PDG de L’Electronique de France, l’ancien résistant et homme politique Jacques Benoit-Lambert, aurait touché un pot de vin d’1,75 milliard de francs via la société immobilière de son beau-frère en quasi faillite. Elle a promu deux immeubles de bureaux qui ne trouvent pas preneur en raison de la crise économique due à la hausse vertigineuse du pétrole (prix multipliés par 3 à cause de Khomeiny en 1979 après avoir été multipliés par 4 en représailles à la guerre du Kippour en 1973). Kerjean enquête, confirme et publie.

Le lendemain de la Une, on retrouve Jacques Benoit-Lambert mort d’une balle en plein front, le pistolet à la main, dans sa voiture. Pour la police comme pour le public, c’est l’évidence, il n’a pas supporté le scandale et s’est suicidé ; sa maitresse se demande pourquoi, tant il avait l’air gai le soir même. Le journaliste vautour en est tenu pour responsable, avatar de la théorie du Complot qui sera édictée et répétée par Mitterrand lui-même lors du suicide de Pierre Bérégovoy en 1993. Car la gauche adore le Complot : cela lui permet de se donner le beau rôle moral de Résistant et à ses membres de jouer aux agents secrets comme des scouts frustrés de sexe qui cherchent des semblables pour une fraternité interdite.

Les années 1950 à 1980 voient les esprits français colonisés par le marxisme, version simplifiée du Lénine de L’Impérialisme stade suprême du capitalisme (théorie jamais vérifiée depuis un siècle entier !), et la théorie du Complot fait des ravages à gauche – de quoi mieux comprendre pourquoi elle sévit autant chez les anarco-gauchistes d’aujourd’hui. La grande hantise n’est pas l’Etat centralisé tentaculaire style 1984 d’Orwell (côté socialiste), mais « les multinationales » (côté capitaliste).

Ces puissances économiques privées réalisent un chiffre d’affaires qui donne le tournis lorsqu’on le met (artificiellement) en regard de la production intérieure brute de certains pays. C’est ainsi qu’en 1981, lors du tournage du film, les 30 premières entreprises mondiales font, à elles seules, un chiffre d’affaires annuel de mille milliards de dollars – soit une fois et demi celui de la France. De quoi inquiéter la gauche paranoïaque qui parvient au pouvoir cette année-là.

Remarquons ironiquement que paranoïa n’est pas raison et que, malgré le temps qui a passé, aucune « multinationale » n’a pris le contrôle politique d’un Etat, ni a dicté sa conduite aux Etats – sauf peut-être au Chili, Etat faible sous la coupe des Etats-Unis, en 1973. C’est qu’aucune multinationale n’a obtenu le monopole de la violence légitime comme les Etats et qu’elle est obligée de faire avec les lois. Même Google, la pieuvre tentaculaire contemporaine, sert les intérêts militaires de la NSA par ses cookies et autres captations de données. Et les Etats peuvent résister : en témoignent la Chine, la Russie, et ceux qui coupent de temps à autre le net pour contrer les manifestations comme en Egypte, en Algérie et ailleurs. La « multinationale » est la sorcière Disney qui fait peur aux enfants gauchistes en leur proposant une belle pomme rouge pour mieux les rendre esclaves – mais ce mythe permet de masquer ce qui se passe vraiment en sous-main.

Par exemple les paradis fiscaux, dont la multinationale américaine GTI, dans le film, use et abuse pour faire des bénéfices sans avoir encore vendu le tissu commandé – les paradis fiscaux n’existeraient pas si les Etats (notamment les Etats-Unis) n’avaient pas intérêt à disposer de finances opaques pour leur politique internationale. Ou l’augmentation du chiffre d’affaires, signe de puissance, qui incite à vendre à tous les belligérants d’un conflit sans autre morale que son propre intérêt de firme, comme GTI le montre en germanisant son usine nazie et offrant tous les brevets américains sur la détection des sous-marins à l’ennemi de l’Amérique – mais l’Etat patriote peut l’empêcher, comme en témoignent les Etats-Unis aujourd’hui qui interdisent Android à Huawei . Ou encore l’absorption de concurrents pour faire monter les prix ou vendre, via un pays tiers, des produits à un Etat ennemi interdit par la loi américaine – sauf que la loi américaine a été étendue arbitrairement par l’Etat américain au monde entier pour contrer l’Iran, la Chine, la Russie. Quand GTI veut prendre le contrôle de L’Electronique française, entreprise fictive nationale qui fait commerce avec l’est et probablement l’URSS (non citée pour raisons diplomatiques), c’est par secrète bénévolence de son gouvernement ou en violation flagrante de ses lois – ce n’est pas une situation stable qui la mènerait à la puissance en solitaire : elle continue de dépendre de son Etat. D’autant qu’aucune entreprise n’est éternelle – contrairement aux Etats, ancrés sur un territoire défini : ITT a disparu, IBM s’est transformé en société de services, les multinationales des années 1980 ont été remplacées par d’autres, surgies de la technologie et qu’une nouvelle technologie va pousser à la poubelle.

Paul Kerjean ne croit pas au suicide de Jacques Benoit-Lambert, il pense qu’il a été assassiné. C’est qu’il a connu GTI l’année d’avant lors d’une convention de la firme à Bruxelles, tenue à 4 h du matin pour éviter le décalage horaire à son PDG charismatique (Mel Ferrer). Celui-ci apparaît au journaliste plein de bon sens franchouillard comme « un mystique de la bourse » : il veut faire graver sur sa tombe en lettres d’or le cours de l’action GTI le jour de sa mort et forcer par testament tous les nouveaux PDG à venir se recueillir devant, une fois l’an, afin de comparer leur cours de bourse au sien. C’est bien la manière de signifier que seul l’intérêt de l’entreprise compte, aucune autre considération morale ni patriotique. Les agents incapables de remplir les objectifs sont virés, les Etats qui interdisent ou qui taxent sont évités. Les critiques 1982 ont pensé à ITT et à IBM, qui ont fait des affaires avec les nazis malgré la guerre mondiale.

Contre cet hubris – qui va rencontrer un os dans la France où règne le mythe du village gaulois à l’ère Astérix – le valeureux héros n’est pas un politicien courageux, ni un intellectuel de gauche, évidemment de gauche, mais un journaliste de la presse écrite, dite d’investigation. C’est ce combat que reprendra Edwy Plenel à Médiapart après Le Monde, autre mythe du chevalier blanc destiné à sauver le peuple, quitte à inventer des complots ou à forcer le trait des affaires. Patrick Dewaere a le visage suffisamment naïf et la démarche morale suffisamment simpliste pour être comprise comme un réflexe de bon sens plutôt qu’un combat mythique. C’est ce qui fait du film un bon thriller plus qu’un vaseux message militant. Le côté « force tranquille » qui était le slogan de Mitterrand pour la présidentielle, sur fond de village campagnard avec clocher, est renforcé par le recours au Courrier de Vesons, une feuille de chou locale dans laquelle le journaliste-parti-de-rien-dans-sa-province a débuté avant de « monter » à Paris, tel Rastignac, et se frotter à l’international.

Le film, tiré du roman de Robert Lattès et Max Dordives, Mille milliards de dollars : le monde économique de demain, paru en 1969, est fort bien monté, alternant les scènes de suspense et celles d’explications dialoguées, entrecoupant l’action par du familial, femme en instance de divorce (Caroline Cellier) et petit garçon mignon vêtu de jaune canari (Rachid Ferrache). Un film pour replacer les hantises contemporaines dans l’histoire culturelle.

DVD Mille milliards de dollars, Henri Verneuil, 1982, avec Patrick Dewaere, Jean-Pierre Kalfon, Jeanne Moreau, Mel Ferrer, Caroline Cellier, Fernand Ledoux, Charles Denner, Michel Auclair, Anny Duperey, Rachid Ferrache, Pathé 2017, 2h06, €7.65

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Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque

C’est un petit bijou de synthèse et de clarté commandé par Georges Dumézil que nous a laissé l’historien anthropologue de la Grèce antique Jean-Pierre Vernant, premier à l’agrégation de philo 1937, accessoirement colonel Berthier dans la Résistance avant d’être nommé professeur au Collège de France. En trois parties, il part de l’histoire pour aborder l’univers de la cité et l’organisation du cosmos humain. La pensée grecque était l’émanation d’une culture originale, une façon de voir le monde.

Lors de l’invasion achéenne entre 2000 et 1900 avant notre ère, des indo-européens importent un nouveau style de mobilier et de sépulture, donc un autre mode de vie ; ils s’étendent dans tout le Proche-Orient du XIVe au XIIe siècle avant. La vie sociale est centrée autour du palais dont le rôle est religieux, politique, militaire et administratif, économique. Tous les pouvoirs sont concentrés en la personne du roi (anax) qui contrôle un territoire étendu, soumis à la comptabilité et aux archives des scribes, une caste fermée qui fixe la langue écrite. Le roi s’appuie sur une aristocratie guerrière liée par une fidélité personnelle d’allégeance. Ce n’est ni une royauté bureaucratique comme à Sumer, ni une monarchie féodale comme au Moyen Âge, mais un service du roi. Les dignitaires du palais manifestent, partout où la confiance du roi les a placés, le pouvoir absolu de commandement qui s’incarne dans le fief non héréditaire.

L’invasion dorienne du XIIe siècle avant détruit le système palatial achéen et l’écriture dite Linéaire B. L’anax disparaît, la distance entre les hommes et les dieux devient incommensurable et deux forces sociales sont laissées en présence : les communautés villageoises et l’aristocratie guerrière. Cet état de fait n’est pas sans nous rappeler certains états sociaux contemporains.

La recherche d’un équilibre entre ces deux forces antagonistes fait naître, au début du VIIe siècle avant, une « sagesse » fondée en ce monde-ci.

Pour la guerre, le char a disparu avec la centralisation politique et administrative qu’il exigeait pour le payer et l’utiliser. En religion, chaque clan familial (genos) s’affirme possesseur de rites et de récits secrets qui leur confère du pouvoir. En politique, la joute oratoire devient une méthode publique d’échange d’arguments. La ville se bâtit autour de l’agora et non plus autour de la forteresse du roi ; la citadelle est remplacée par le temple de la cité. L’Exécutif se scinde en fonctions spécialisées : le basileus (roi) voué aux fonctions religieuses, le polémarque chef des armées, l’archontat qui exerce la magistrature élu pour dix ans, puis chaque année.

Dans l’univers de la polis règne la parole (divinisée en Peitho, force de persuasion). Ce n’est plus énoncer des mots rituels mais débattre, ne plus formuler un verbe définitif mais soumettre des arguments rationnels dans un double mouvement de démocratisation et de divulgation. Le savoir n’est plus secret, réservé à une caste, mais répandu par l’écriture et les controverses : les plus anciennes inscriptions en alphabet grec remontent au VIIIe siècle avant. La rédaction des lois (diké) est soustraite à l’autorité du roi pour être publique, objective et annoncée ; il s’agit d’établir une règle commune à tous, pleinement humaine et non plus divine, mais supérieure à tous par sa force rationnelle. La loi reste soumise à discussion et est modifiable par décrets.

Les anciens sacerdoces sont confisqués par la polis qui en fait des cultes officiels dans des temples ouverts et publics, sans plus de salles secrètes réservées à des initiés. Les vieilles idoles perdent leurs mystères et n’ont plus d’autre réalité que leur apparence. La lumière grecque – que mon prof de philo disait être à l’initiative de la clarté philosophique – chassait l’obscurité, l’obscurantisme et les obscurs complots. Les associations purement religieuses fondées sur le secret et dont le but est de faire son salut personnel prennent le relai, mais en marge, indépendamment de l’ordre social. Les philosophes ont alors un rôle ambigu, entre l’élitisme de n’enseigner qu’à quelques disciples choisis et aimés, et les débats publics qui sont la seule façon de se qualifier pour diriger la cité. Apollon ou Dionysos ?

Les citoyens se conçoivent abstraitement comme interchangeables dans un système où la loi est l’équilibre et la norme l’égalité (isonomia). A noter que les esclaves et les métèques sont exclus du statut de citoyen, sauf à le devenir par leurs mérites pour la cité. Le hoplite ne connaît plus le combat singulier et la gloire personnelle (eris) mais la bataille en rang et la discipline dans le groupe (philia). Les grands guerriers nus gaulois n’ont pas connu cet enrôlement collectif, ni la société celtique l’objectivation des règles par l’écriture – ce pourquoi ils n’ont pas survécu à la puissance romaine organisée. L’idéal de comportement grec devient la réserve et la retenue qui effacent les différences de mœurs et de conditions entre les citoyens dans le but de les unir comme une seule famille.

Le cosmos humain s’organise autrement qu’avant. La cité entre en crise en raison de la poussée démographique qui fait rechercher par mer de nouvelles terres, du métal, et qui ouvre vers l’Orient dont le luxe séduit l’aristocratie. Naît alors une opposition entre les propriétaires fonciers qui concentrent la richesse et les paysans périphériques qui s’appauvrissent. L’argent remplace l’honneur, mais il ne comporte aucune limite et pousse à la démesure (hubris). C’est alors que, par contraste, nait l’idéal de juste milieu (sophrosyne), un équilibre social de classe moyenne incarné par le législateur Solon. La justice lui apparaît comme un ordre naturel se réglant de lui-même, dont le désordre n’est dû qu’à l’hubris personnel. L’idéal libéral en est la continuation historique, les vices humains devant être disciplinés et les écarts corrigés par la loi, l’Etat arbitre définissant les règles communes. Les affects (humos) se doivent, en Grèce ancienne, d’être disciplinés par la raison.

L’égalité géométrique de proportions (isotes) conduit à une cité harmonieuse si chacun est à sa place et a le pouvoir que lui confère sa vertu : le mérite est ici moral et pas uniquement intellectuel. L’homme grec est total, incluant volonté, courage et caractère en plus des capacités cérébrales – l’intelligence est la logique mais aussi la ruse (metis). Vers 680 avant notre ère apparaît la monnaie d’Etat, substituant à l’ancienne image affective l’abstraction de la nomisma, un étalon social de valeur pour égaliser les échanges.

Au VIe siècle avant naît un mode de réflexion neuf avec Thalès, Anaximandre, Anaximène : le divin et le monde font partie d’une même nature (physis) ; l’origine et l’ordre du monde ne sont plus la souveraineté d’une puissance magique mais une question explicitement posée, susceptible de quête scientifique et de débat public. Les religions du Livre reviendront sur cette avancée de la pensée. Pour les Grecs, il existe une profonde analogie de structure entre l’espace institutionnel humain et l’espace physique naturel. Platon avait fait graver au fronton de son académie cette maxime : « que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». L’univers est connaissable car il est mathématique et l’intelligence peut appréhender sa logique, même si elle reste limitée face à l’incommensurable de l’univers. Et si homo sapiens est homo politicus (zoon politicon en grec), c’est que la raison est d’essence politique : elle n’est pas purement individuelle et ne progresse que par le débat ouvert ; elle ne se soumet en tout cas pas au diktat d’un prétendu divin que ses interprètes autolégitimés captent pour assurer leur pouvoir !

Ces origines grecques nous font mesurer aujourd’hui combien le balancement est éternel entre le fusionnel et le rationnel, l’autorité d’un seul par la bouche duquel parlent les dieux et l’autorité collective construite par l’approbation de la majorité aux règles communes après débat public et transparent. Nous n’en sommes pas sortis : les forces tirent aujourd’hui sur le repli, l’abandon au plus fort, la protection royale ; elles rejettent la curiosité et l’exploration, la discipline et la construction de soi, la participation démocratique. Communauté ou société ? L’éternel combat des Doriens modernes contre l’ancien régime achéen.

Relire ce petit livre d’anthropologie historique est un bonheur pour penser l’essentiel.

Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, 1962, PUF 2013, 156 pages, €10.00

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Troisième sexe

Caroline de Haas affirme avec autant de légèreté que de force que « un homme sur deux ou trois est un agresseur » de femmes. C’est un peu comme si un homme déclarait que deux femmes sur trois aguichent comme des putes, ouvrant les cuisses avant d’ouvrir la bouche pour dénoncer et « balancer ». C’est aussi con… Haas a pourtant été élevée sous Mitterrand et quatorze années consécutives de « la gauche au pouvoir » qui devait – bien évidemment – libérer les humains de toute leurs exploitations (Catherine a été « jeune socialiste » puis encartée au PS jusqu’ à 34 ans). Bilan : ce ne fut pas le cas – au contraire ! La génération 68, encouragée par toute la gauche, a fait du sexe l’alpha et l’oméga d’une existence réussie (si t’as pas baisé mille femmes à 50 ans c’est qu’t’as raté ta vie). Et la psychologie freudienne mal assimilée a fait du blocage un consentement déguisé (non ! non ! voulait toujours dire oh, oui !). D’ailleurs, il était interdit d’interdire et tous les désirs devaient s’assouvir afin de ne pas être frustré, donc névrosé, donc malade et malheureux…

Dès lors que le désir non contrôlé devient un danger pour la société et que règne le plus fort (mâle le plus souvent), il existe deux solutions.

La première ? Ramener les mœurs en arrière pour rétablir la morale d’avant-68 : écoles séparées pour les garçons et les filles, métiers assignés pour chacun des sexes, interdiction des femmes dans la police ou l’armée, répression féroce envers tout écart (à l’américaine : surtout ne pas monter dans un ascenseur seul avec une ou plusieurs représentant du sexe opposé, ne pas rester seul au bureau, ne jamais inviter une relation chez soi sans témoin, etc.). Aux Etats-Unis, cela passe par la religion puritaine et le moralement correct qui fait « honte » du sexe (mais pas des armes, bénis substituts de pénis). En Europe, cela passe par le renforcement du « droit » avec un empilement de lois donnant de plus en plus de détails sur ce qui est autorisé ou interdit pour coucher, attoucher ou simplement déclarer, avec recul de toute prescription pour que chacun soit bien figé dans son « essence » et condamné pour « être » définitivement agresseur. Cette façon de voir, analogue au racisme qui fige les gens dans leur biologie, est d’essence réactionnaire.

Notez bien que ce rigorisme est non seulement tout à fait compatible avec l’islam militant, mais réclamé par lui comme par les intégristes catholiques et juifs. Faut-il donc faire « soumission » (le titre d’un roman prophétique de Michel Houellebecq) et appliquer la charia pour être désormais (et paradoxalement) fémininement correct ? La contrepartie serait bien évidemment de voiler les femmes et de les reléguer au harem. Comme au Pakistan, « pays des purs » : aucune femme dans la rue, ou bien sous voiles et dûment accompagnée d’un mâle au moins de plus de 13 ans.

La seconde solution ? Elle est de considérer Haas pour ce qu’elle est : une provocatrice dans l’outrance – donc insignifiante –  et d’aller voir ailleurs un remède. Or il existe : la société (occidentale) y vient doucement, malgré trumpisme et poutinisme qui en rajoutent des tonnes dans le viril – comme ces entraîneurs de foot qui enflent la voix et prennent un accent mâle pour fouetter l’orgueil des gamins de 10 ou 12 ans en les traitant de fiottes. Le remède à ces bouffonneries est dans le « troisième sexe ».

Biologiquement, le « troisième sexe » n’existe pas, bien que les hermaphrodites puissent y être assimilés – mais ils ne se reproduisent pas.

Il faut quitter la pure physique biologique pour parler de « troisième sexe ». Il y a belle lurette que l’on sait que tout ce qui est humain n’est pas réductible à la génétique ni à l’épigénétique. L’être humain est un animal, certes, mais sa très longue enfance en fait un être particulièrement marqué par son environnement, notamment par ses relations avec les autres. Le sexe est largement une donnée psychologique, donc sociale. C’est ainsi que, même pubère bien plus tôt, les relations sexuelles ne sont « autorisées » par la loi qu’à partir de l’âge de 15 ans ; bien que biologiquement sans obstacle, l’inceste est prohibé (les chats, par exemple, s’en moquent) ; qu’une pression très forte de la famille, des amis, du divertissement, est en faveur des relations hétérosexuelles aux fins de reproduction.

Nos sociétés changent, les rapports sexués aussi. Depuis que sévit la mode du jeunisme, de l’adolescentrisme, du féminisme, de l’éternel vingt ans, nos sociétés deviennent androgynes. Ce « troisième sexe » – ni macho ni virago – est une construction sociale, accentuée par l’éducation, surtout à l’école où les femmes sont plus que majoritaires. Elle a existé chez certains peuples dans l’histoire, elle se développe aujourd’hui chez les individus à qui l’on reconnait des talents de médiateurs ou qui apparaissent tout simplement « sympathiques ».

La pression sociale encourage désormais à atténuer les valeurs dites masculines de compétition, d’affirmation, de violence, pour privilégier les valeurs dites féminines de conciliation, de douceur et de convivialité. Les métiers jusqu’alors masculins comme la police ou l’armée sont moins tranchants. Sont-ils pour cela moins efficaces ? Peut-être face aux caïds des banlieues qui ne connaissent que les rapports de force, mais pas sûr pour tout le reste : la proximité et le dialogue dans la police valent mieux à long terme que l’usage de la force et l’humiliation ; la stratégie et les actions indirectes à l’armée sont souvent plus fructueuses que l’affrontement brutal (les Yankees en Irak l’ont bien appris, tout comme les Soviétiques en Afghanistan et les Israéliens en Palestine…).

Quoi de mieux qu’un idéal de « troisième sexe » pour éviter les travers agressifs (trop reprochés aux mâles) et les travers maternants (trop reprochés aux femelles) ? Le « troisième sexe » serait la reconnaissance de la part féminine en l’homme comme de la part masculine en la femme, une sorte de milieu juste où les deux pourraient être en relation d’égalité, copains et compagnons plutôt que forcément accouplés.

Dans l’histoire justement, l’éducation, le rang dans la famille, la position sociale, ont placé certains individus dans une situation intermédiaire où ils incarnaient un potentiel de relations non connotées – ni trop « viriles », ni trop « féminines ».

Les Eskimos Inuit avaient pour usage de travestir certains de leurs enfants pour les élever comme s’ils appartenaient au sexe biologique opposé. A la puberté, la physiologie reprenait ses droits et ces enfants changeaient symboliquement de sexe, adoptant les vêtements et les tâches conformes à leur statut de nature. Mais leur polyvalence, cette capacité qu’ils avaient acquise de prendre des points de vue opposés, d’une sphère symbolique à l’autre de la société, leur donnait une souplesse de relations et une ouverture d’esprit qui était très valorisée. Les Eskimos allaient jusqu’à leur prêter un pouvoir particulier de médiateur, non seulement dans la société mais aussi entre le monde des vivants et celui des esprits. En un sens, c’est un peu ainsi que les catholiques ont vu leurs prêtres, si l’on y réfléchit : ni homme investi de responsabilités familiales, ni femme ayant à élever des enfants, le curé était à la fois le père pour tous et celui qui n’exerce pas d’action ici-bas. Le curé-copain de l’après-68 a peut-être aidé des ados en manque de repères, mais sûrement pas leurs ouailles adultes qui avaient besoin d’autre chose que de plate compassion.

C’est une même capacité à franchir les frontières qui caractérisait les « berdaches » amérindiens. Ils n’étaient pas tous homosexuels, bien que travestis. La culture française, au contraire de l’anglo-saxonne, adore trancher dans l’absolu les catégories et étiqueter de façon définitive les comportements, or la réalité est souvent bien plus complexe. L’anthropologue Margaret Mead a étudié la division sexuée du travail en Océanie. Elle montré dès les années 1930 que la répartition des tâches entre genres était plus culturelle que naturelle. Les ethnologues français, trop marqués par Freud ou contaminés par Engels, aimaient à confondre sexe social et sexualité génitale. Ils rajoutaient une couche de plus sur la morale ambiante, catholique et bourgeoise, avec ce travers caporaliste envahissant qui assimilait allègrement pratiques sexuelles et rôle social. Pour eux, les berdaches étaient homos, donc moralement répugnants, point à la ligne. Mauss ne voyait par exemple chez les Inuits qu’un ‘communisme primitif’ où chacun s’envoyait en l’air avec quiconque durant les mois d’hiver. Alors que les études des années 1960 ont montré qu’il s’agissait de toute une cosmologie où des ancêtres et des amis disparus reviennent dans les âmes de certains enfants nouveau-nés, qui sont élevés comme eux – mêmes s’ils sont de sexe biologique différent. Ou bien, lorsque l’équilibre de la famille entre garçons et filles était trop accentué, certains enfants étaient élevés comme s’ils étaient de l’autre sexe pour le partage des tâches.

Chez les Sioux, quelques hommes étaient travestis depuis leur adolescence à la suite d’une expérience initiatique ou parfois d’un rêve. En Polynésie, la confrérie des Arioï, réunissait des mâles qui visaient à capter et à contrôler les pouvoirs surnaturels féminins en étant éduqués comme des filles ; ils jouaient les rôles de conteur, de danseur et de bouffon, et avaient des relations sexuelles avec les adolescents mâles consentants, ce qui était valorisé. Les Arioï pouvaient se frotter le ventre avec qui ils voulaient mais n’avaient pas le droit d´enfanter. Ce chevauchement de la frontière des sexes, génitalement pratiqué ou seulement symbolique, devenait une composante de la personnalité adulte, rendant les individus autonomes et polyvalents. Ils devenaient alors chamanes, personnages d’androgynes métaphoriques. A Tahiti et dans les îles du troisième sexe, les mahu (dites mahou) sont souvent aujourd’hui d’excellents animateurs, cuisiniers, graveurs, artistes ou baby-sitters.

Dans nos sociétés occidentales, ce sont les médiateurs. Comme les chamanes, ils gèrent les crises et les rapports sociaux comme ils ont dû gérer leurs propres conflits intérieurs et leurs déséquilibres personnels symboliques. Jules Verne dans Deux ans de vacances où tout un groupe d’enfants se retrouvent naufragés sur une île, sans aucun adulte et livrés à eux-mêmes, met en scène un beau caractère de médiateur en la personne du jeune Briant. Christian Blanc, Raymond Soubie, Carlos Ghosn, Barack Obama et peut-être Emmanuel Macron étant donné son expérience amoureuse hors des normes, sont par exemple des hommes élevés autrement des autres, ayant connus des univers culturels différents. Michel Serres appelle « tiers instruit » ces chevaucheurs de frontières, gauchers contrariés, voyageurs, polyglottes, psychologiquement androgynes…

Je traduis pour les primates, victimes de la maléducation nationale : il ne s’agit pas bien évidemment de sexe biologique mais de rôle social et culturel. Chacun reste homme ou femme (ou bi s’il ne sait pas choisir), mais atténue les disproportions mâles ou femelles – surjouées depuis l’essor de la bourgeoisie industrielle et coloniale – pour devenir « vivable ». Ces gens sont des passeurs, des intermédiaires, en bref des diplomates. Le troisième sexe existe, à condition de ne pas le réduire à la bite ou au cul.

La solution numéro deux me paraît plus positive à long terme que la régression numéro un, d’essence carrément réactionnaire, n’en déplaise à la Haas.

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Montesquieu ou Rousseau

L’Angleterre et la France ont fondé l’Etat parlementaire moderne. La féodalité y fut plus forte qu’ailleurs et la théorie de la souveraineté y a été élaborée par les juristes pour asseoir le pouvoir du roi. C’est contre cet absolutisme que sont nées les revendications libérales : liberté de penser, d’aller et venir, de s’exprimer, de posséder la terre, de commercer.

La tentative absolutiste de Charles 1er d’Angleterre, catholique, lève une opposition armée parlementaire qui exécute le roi (30 janvier 1649), dissout la monarchie (7 février), fonde le Commonwealth (république) en mai et élimine les Niveleurs (partisans du peuple souverain, adeptes baptistes de la cité de Dieu ici-bas). Un roi ne reviendra qu’en 1660 avec Charles II. John Locke (1632-1704) et Montesquieu (1689-1755) vont penser cette révolution pour accoucher de la réflexion politique moderne.

Locke est l’anti-Descartes : il ne s’isole pas pour rentrer en lui-même afin de découvrir la Vérité. Il se veut immergé dans son temps et utile aux hommes en société. Ainsi écrit-il des réflexions diverses sur la tolérance, la valeur de la monnaie et l’art de soigner. Montesquieu est de même un penseur de la complexité, écrivant sur le climat et sur les mœurs avant de théoriser les régimes politiques et d’établir l’esprit des lois.

montesquieu de l esprit des lois anthologie

La France est héritière de Montesquieu ; mais elle s’est laissé tenter par Rousseau le Genevois orphelin (1712-1778), sa mystique paranoïaque de la fraternité, son absolutisme populaire, son abstraction universelle. Elle oscille depuis entre Robespierre et Napoléon – héritiers dialectiques de Rousseau – et la IIIe République, acmé de l’équilibre des pouvoirs.

Notre République Ve n’est qu’un compromis bâtard entre Rousseau et Montesquieu. Il n’évite ni le caporalisme jacobin ou extrémiste, ni la tentation du centre. La France reste écartelée entre l’équilibre des pouvoirs (qui laisse la société vivre par elle-même) et l’interventionnisme étatique ou partisan (qui veut imposer une ligne « unanimiste »).

Montesquieu considère les mœurs plus efficaces que les lois. Quant aux institutions, « il faut que le pouvoir arrête le pouvoir ». La loi incarne la raison, mais c’est la vertu qui anime tout régime. Grandeur de la loi, infirmité du législateur : Montesquieu est sceptique sur l’humanité. Ce pourquoi la religion est utile : beau décor et frein social. L’égalité absolue est un rêve mais l’État « doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé. » La séparation des pouvoirs assure l’harmonie de trois forces sociales : le roi, le peuple, l’aristocratie – en trois pouvoirs qui se balancent : l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire.

Montesquieu distingue trois régimes-type qu’il appelle par convention :

  1. République : elle peut être soit démocratique (le peuple en corps, animé d’une vertu civique à l’antique), soit aristocratique (comme à Venise où la vertu est la modération).
  2. Monarchie : le gouvernement d’un seul, sa vertu sociale est l’honneur (ou esprit de corps), mais les lois fondamentales sont indépendantes du monarque et exercées par des pouvoirs intermédiaires. Ce type a la faveur de Montesquieu.
  3. Despotisme’ : le gouvernement d’un seul mais lui seul fait les lois. Sa ‘vertu’ est la crainte.

Que reste-t-il aujourd’hui de Montesquieu ?

Incontestablement les institutions américaines, qui fonctionnent comme ‘république aristocratique’, de même que la fédération allemande créée en 1946. La Ve République tient nettement du type ‘monarchique’, tout comme le régime chinois « communiste » actuel. Le type despotique a donné lieu hélas à d’innombrables exemples : Napoléon 1er, Staline, Hitler, Fidel Castro, Hugo Chavez… Le régime russe sous Poutine balance entre type monarchique et type despotique. Le régime de type démocratique est probablement le mieux représenté par les institutions anglaises : élections simples et directes, la reine restant symbole du pays et de sa ‘vertu’ traditionnelle.

rousseau du contrat social

Rousseau considère la société (concrète) comme injuste et la nature (abstraite) comme bonne.

Cet affect lui vient de son enfance orpheline (abandonné par son père, mère morte en couches), autodidacte et campagnarde. Par ressentiment personnel et empreinte chrétienne profonde, il croit l’homme « naturellement » bon, aliéné seulement par la société. Pour lui, société naît de propriété, qui est sauvegarde égoïste des intérêts. De là viendrait le malheur. Il surgit de la quête d’intérêt personnel, d’amour de la propriété, d’avidité à accumuler de l’argent et de se croire plus que les autres en le dépensant.

Du Contrat social est inspiré par la passion de l’unité. Rousseau veut imposer la subordination des intérêts particuliers à la « volonté générale », souveraine et absolue comme sous les rois. « Chaque membre est partie indivisible du tout ». Cette abstraction fonde l’égalité théorique, donc la « liberté », puisque Rousseau définit ladite liberté comme l’obéissance aux lois de sa propre communauté…

La souveraineté, ainsi rêvée, se doit d’être :

  • inaliénable (pas de gouvernement représentatif),
  • indivisible (ni séparation des pouvoirs, ni corps intermédiaires, ni partis ou factions),
  • infaillible (la souveraineté est vérité d’elle-même),
  • absolue (mais pas « arbitraire » car la « volonté générale » ne serait plus souveraine).

Cette souveraineté unanimiste est le rêve de Mélenchon, tout comme celui – toutes proportions gardées – de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan. Mélenchon veut la révolution permanente, la fin de la politique comme métier, les citoyens mobilisés ; Le Pen rêve du peuple comme la vache rêve du taureau, le bon sens près de chez vous, la terre ne ment pas, le sens de la race infaillible; Dupont-Aignan reprend le gaullisme historique pour en faire un intégrisme souverainiste.

Pour Rousseau (et probablement pour la réalité), la démocratie « ne convient qu’à un peuple de dieux ». Les humains étant ce qu’ils sont, le régime aristocratique leur va mieux. Il est l’aptitude des meilleurs, éduqués pour servir et surveillés par les citoyens. Mais le gouvernement est secondaire selon Rousseau, car il a tendance à dégénérer et trahir. Ce qui compte est la souveraineté. D’où l’importance de former des citoyens qui soient conscients de leur pouvoir en corps. Rousseau prône l’éducation (« Émile »), la religion civile et (comme Tocqueville) la vertu à l’antique.

Que reste-t-il aujourd’hui de Rousseau ?

Le caporalisme de la ‘volonté générale’, la mobilisation spartiate des citoyens au nom de l’universel, le mythe du « naturel » qui va de l’écologie mystique à l’éducation libertaire, la haine de la société (assimilée à la Cour, la mode, le médiatique, l’industriel, l’argent, le capitalisme…), la méfiance de tous contre tous, le surveiller et punir, l’intolérance pour les factions et partis, la tentation technocrate, l’illusion fusionnelle.

Connaître les racines de nos inspirations politiques doit nous rendre conscients de ce qu’il est bon de garder – et de ce qui serait nécessaire de faire évoluer. Cela en-dehors des ego surdimensionnés et sans intérêt du personnel politique.

Montesquieu, De l’esprit des lois (anthologie), Garnier-Flammarion 2013, 395 pages, €5.90 

e-book format Kindle, €2.49

Montesquieu, Œuvres complètes tome 1, Gallimard Pléiade 1949, 1665 pages, €59.50

Montesquieu, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade 1951, 1800 pages, €60.00

Rousseau, Du contrat social, Garnier-Flammarion 2011, 255 pages, €3.90

e-book format Kindle, €2.99

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Régression fondamentaliste

Réchauffement du climat, manger bio comme « avant », se soigner par les plantes de grand-mère, des tests ADN pour savoir qui descend de qui, principe de précaution sanctuarisé dans la Constitution, théories du Complot florissantes, retour aux valeurs « morales », renaissance du religieux, islamisme conquérant du VIIe siècle, quête de l’authentique, repli sur la famille, mariage « pour tous » (c’est la nature ?) – il me semble que, dans l’air du temps, tout cela soit apparenté. J’appellerai ce mouvement la recherche du fondamental. Le socle fantasmé comme un refuge, une plaque solide dans ces sables mouvants du global qui va trop vite. J’y vois en réalité une régression due à la peur, l’enfermement dans l’entre-soi, le cocon fœtal.

Tout se passe comme si, sur une mer qui se creuse, les passagers préféraient s’arrimer au bateau plutôt qu’utiliser leur savoir-faire marin pour tenir la barre, sentir le vent et régler les voiles. Ils restent passifs, ancrés dans leur identité mythique et leurs façons de faire ancestrales au lieu d’être actifs, de prendre leur destin en main avec ce qu’ils sont et ce qu’ils savent, les outils d’aujourd’hui. L’époque est au repli, à la méfiance, aux repentirs. Aux retours à…

Les sociétés jeunes sont emplies d’énergie, elles vivent le présent avec indulgence et regardent l’avenir avec optimisme ; le passé n’est pour elles qu’un acquis sur lequel bâtir du neuf, la transmission est tout : aux jeunes d’adapter le passé. A l’inverse, les sociétés vieilles sont fatiguées, elles subissent le présent avec aigreur et tout changement comme une agression, regardant l’avenir avec noirceur ; le passé est pour elles un asile, un « âge d’or » regretté (et fantasmé). Si les années post-68 ont eu leur lot d’infantilisme et de dérives anarchiques, elles avaient au moins le mérite d’un optimisme à tout crin, même pendant l’horrible guerre du Vietnam, même après les deux crises du pétrole. Qu’est-ce qui a cassé ?

hokusai la vague

Probablement l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 qui a cassé le rêve avec la rigueur dès 1982, le SIDA qui a douché les ardeurs polysexuelles dès 1984, plus largement le vieillissement démographique et, depuis 2005 environ, le réveil agressif des sectes de l’islam. N’évacuons pas quand même la politique : quand les politiciens sont incolores et abouliques, les citoyens ne se sentent plus gouvernés (Chirac, Hollande…).

Si le mouvement de moindre optimisme est général dans les sociétés occidentales, plus que les autres la France est touchée. Certes, l’ouverture du monde après la chute du mur de Berlin, la conversion chinoise au capitalisme et la réémergence des États-Unis comme puissance mondiale, ont relativisé la place d’un pays moyen comme la France. Puissance militaire faible faute de crédits, en croissance molle faute de réformes, au budget en déficit systématique pour cause de vieillissement, avec un État de plus en plus impuissant par inertie bureaucratique et empilement de petits pouvoirs, la France a été touchée en pire.

Les Français ne se font pas confiance entre eux comme le montrent Yann Algan en économie, Pierre Rosanvallon en politique, Anne Chanon pour les partenaires sociaux, Michela Marziano pour la société et Capet-Delavallade pour l’information (voir références en fin de note). Ils n’ont pas confiance en leurs hommes politiques, ni en leurs journalistes, ni en leur justice ; ils n’ont confiance ni dans l’économie, ni dans la pharmacie, ni même en la science. « On » leur cache des choses, « on » veut les arnaquer, les dominer, les empoisonner. Ont-ils confiance en eux-mêmes ? Même pas, montrent les sondages. Donc ils régressent. Ils se réfugient dans les bras de maman au passé, les remèdes de grand-mère, l’autorité du grand-père, le souvenir (glorieux ?) de la guerre de 14 ou de l’indignation de 40 (malgré le TRÈS faible nombre de résistants…)

De quand date ce divorce croissant entre les citoyens et l’État, les salariés et les patrons, le secteur privé et les fonctionnaires ? Des années 1980 selon Yann Algan, mais déjà après 1945, précise-t-il. Il y voit la trace de la lâcheté des élites en 1940 et des dénonciations de clochers durant l’Occupation – où l’égoïsme s’appelait « marché noir ». Mais l’après 1945 voit aussi cette socialisation corporatiste de la société française qui dresse « ayant droits » contre « exclus » pour un peu tout : sécurité sociale, chômage, accès syndical à certains métiers (ex. le Livre, les dockers), niches fiscales, statuts protégés, privilèges. La France « classes contre classes » est le pays occidental où la fraude est considérée comme moins « immorale » qu’ailleurs – où le gauchisme, « cette maladie infantile », fait le plus recette, où l’écologie politique est la plus immature, la plus courte-vue, la plus arriviste. Le Français est celui qui se méfie le plus des autres.

Dans une société de défiance, le pays est une jungle et l’homme un loup pour l’homme. D’où ces comportements de clans, cette société de cour autour des « célèbres » (qu’ils soient politiciens, footeux, histrions de média ou acteurs-chanteurs-fêtards) ; d’où surtout ce repli sur la cellule familiale et ces ‘Tanguy’ attardés. La crainte envers tout ce qui change, tout ce qui vient d’ailleurs, tout ce qui est dit par un quelconque pouvoir, tout ce qui n’est pas reconnaissable, engendre angoisse et comportement de fuite. On réclame des lois, du flic, du contrôle.

On exige que le maïs soit racialement pur et pas manipulé et que le porc soit bio (mais en gardant les prix les plus bas), que les sans-papiers soient analysés ADN parce que les faux-papiers circulent trop facilement (mais en glorifiant les Droits de l’homme), que les radicalisés soient exclus de la nationalité et fusillés en Syrie  et en Libye par les forces spéciales (mais qu’on « respecte » les différences), que l’économie soit contrôlée parce qu’elle va « dans le mur » ou « de crise en crise » (mais sans toucher au SMIC, ni aux 35h, ni à l’âge de la retraite, et sans baisse des salaires ni impôts en plus)… Comme si l’avenir n’était jamais autre chose qu’un « pari », comme si tout pari n’exigeait pas un minimum de confiance en soi, donc d’oser être responsable. Après tout, mettre au monde un enfant, accueillir un hôte, planter de quoi se nourrir, investir des capitaux : qu’est-ce donc d’autre qu’un défi à l’avenir ? Il faut avoir la foi en sa propre énergie pour supporter de voir croître et s’épanouir un être, une plante, une idée.

liberte fenetre ouverte

Il semble que les Français n’aient plus cette foi en eux-mêmes, plus de ressort. Leur énergie vitale disparaît, leurs comportements sont ceux de vieux, avec ces remugles des années 30 qui remontent même à gauche : chez Bové l’antimoderne, adepte de la pureté génétique des maïs ; chez Le Foll et les lefollistes qui crient aux chambres à gaz quand on prononce le mot « détail » ; chez les agités de l’extrême Mélenchon qui font de Che Guevara le néo-Christ pur et sans tache d’une révolution sans cesse à venir – alors qu’elle est bel et bien venue cette révolution à Cuba, et qu’on voit très bien ce qu’elle a donné ; chez les sectaires religieux pour qui il faut revenir à la Lettre et se garder de tout, réfugiés en ghettos haineux poussés à la violence ou au suicide camouflé en « martyre » ; chez les parents déboussolés qui en reviennent aux bonnes vieilles méthodes et réclament le b-a ba pour la lecture et la pension disciplinaire pour les ados. A quand le retour du fouet ? de la peine de mort ? des frontières sûres et surveillées ? du petit franc manipulable à merci ? des gazogènes ? de la miss France 1960 dépucelée à l’arrière d’une Dauphine ?

miss france 1960 en 2014

Repentez-vous d’avoir colonisé il y a trois générations ; repentez-vous d’appartenir à une civilisation qui valorise la liberté et l’égalité des sexes alors que d’autres ont « le droit » d’être différents (et de nous l’imposer) ; repentez-vous d’avoir « exploité la nature » depuis le néolithique ; repentez-vous d’être vous – Français minables intoxiqués d’État – dans un monde qui valorise l’initiative, l’originalité, l’individu ! Dans la confusion ambiante, les fondamentalismes de tous bords semblent avoir de beaux jours devant eux : le religieux, l’idéologique, l’écologique.

Alors que l’identité n’est pas honteuse, elle doit « servir » plutôt qu’être un ghetto. Rejeter l’identité, c’est se rejeter soi, se haïr au profit du vide que n’importe quoi pourra remplir. La défiance envers les semblables ne serait-il pas manque de confiance en soi ? Le repentir une fin de vie ?

Les syndicats ne sont pas représentatifs, les partis ne reflètent que les ego surdimensionnés de leur leader, les élus promettent tout ce qu’ils n’ont aucune intention de tenir, l’Union européenne avance sans que nul ne la contrôle, l’islamisme convertit à tour de bras les faiblards tandis que les Juifs sont laissés à « leurs responsabilités » et les Chrétiens moqués comme ringards. On ne peut faire confiance ni à l’idéalisme de gauche, ni aux intérêts trop bien compris de droite, ni même à “la pensée gros bras” des agriculteurs-taxis-zadistes écolos-No Borders.

La base est la confiance, or qui sont les politiciens aptes à donner confiance ? Sans confiance, impossible de décorporatiser la société française, ni de faire la pédagogie de nos atout réels dans la globalisation.

Tout fondamentalisme est un obscurantisme, une attitude réactionnaire qui vise à revenir à la lettre, aux origines, au fondamental, à l’essence. Le contraire absolu de l’émancipation des Lumières qui vise à libérer l’individu de ses déterminismes biologiques, familiaux, sociaux, claniques, raciaux, religieux et j’en passe. Chacun dans sa case, décrète le fondamentaliste, convertissez-vous ou l’on vous anéantit ! A la religion, au socialisme, à l’ultra-libéralisme, à la vision allemande de la dette, aux zones humides et autres paradis à bestioles. Autisme agressif, refus d’écouter l’autre, la force comme seule valeur.

TOUS les idéologues agissent de même, les frondeurs, la gauche morale, la droite vertueuse, le retour de l’ex-président, les gestatrices pour autrui, les casseurs anti-droit, les sans-frontières, les élèves qui refusent l’histoire, les niqab qui refusent le visage, « la direction » d’Air-France et les « salariés en colère » – tous sont aussi bornés, aussi abêtis par leur « bon-droit » ou leur « mission ». Toute critique à leur encontre est assimilée à une maladie mentale ou à un complot.

Comment voulez-vous avancer dans ce cas ? Analyser, négocier, proposer ? Si le dilemme est le tout ou rien, le résultat est le plus souvent rien.

Faute de confiance, faute de culture, faute de raison.

Yann Algan, La société de défiance, Livre de poche 2013, €5.60
Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance, e-book format Kindle, €14.99
Anne Chanon, L’entreprise à l’ère de la défiance : de l’intérêt du dialogue sociétal, 2012, L’Harmattan, 372 pages, €38.00
Michela Marzano, Le contrat de défiance, 2010 Grasset, 320 pages, €19.30
Philippe Capet et Thomas Delavallade, L’évaluation de l’information : confiance et défiance, 2013, Hermès Science Publication, €79.00

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André Glucksmann, De Gaulle où es-tu ?

andre glucksmann de gaulle ou es tu
Le décès d’André Glucksmann le 9 novembre se télescope avec les attentats islamiques à Paris du 13. Il est intéressant de relire un essai géopolitique du philosophe qui invoque, 25 ans après sa disparition, les mânes du général président De Gaulle. Glucksmann, élève de Raymond Aron et farouche partisan un temps de la Révolution culturelle maoïste, s’est intéressé à la guerre avant d’opérer un virage moral qui le conduira à critiquer le totalitarisme d’État et à soutenir les dissidents soviétiques dès 1975, puis les Vietnamiens boat-people et les Tibétains. Mais il est vacciné contre les illusions du pacifisme, rejoignant en cela le réalisme d’Hubert Védrine.

Charles de Gaulle, général à titre provisoire qui incarnait la France, croyait fermement que « l’épée est l’axe du monde ». Malgré les illusions idéalistes, il semble qu’il ait constamment raison… La « der des der » n’existe pas. Pire : si la guerre opposait autrefois exclusivement des armées, elle est peu à peu devenue totale, impliquant les civils. C’est désormais toute une société qui se bat.

La guerre secrète donc sa propre philosophie. Elle ne peut plus respecter, faute de non-combattants, d’autre loi que la pure violence qui l’habite. Peu importe dès lors le prétexte idéologique à la guerre, son organisation impose sa mécanique, conduisant au totalitarisme. On l’a vu en URSS, dans la Chine de Mo, au Vietnam communiste. Qui se veut combattant, pour une religion ou pour une idéologie, transforme peu à peu son esprit en mécanique, son âme en force brute. Donc son pays en instrument de domination (et d’abomination – mot devenu à la mode).

C’est contre cela qu’il faut lutter, plaide André Glucksmann. En tant que Français historiquement porteur d’un désir de liberté ; en tant que général qui voit loin, en tant que stratège qui sait prévoir et préparer les prochains conflits – et qui sait faire la guerre sans l’aimer pour elle-même – le général de Gaulle laisse ce message après sa mort.

Aujourd’hui, des entités nouvelles non-étatiques (courants religieux, mafias, milices ethniques) relativisent la dissuasion nucléaire et introduisent des modes guerriers inédits : terrorisme, prise d’otage, banditisme. La réalité n’est donc plus uniquement lisible en stratégie : le monde devient chaos, imprévisible. Ceux qui font la guerre ne veulent plus forcément dominer le monde mais seulement une partie. Ils veulent parfois simplement exister, se faire reconnaître en détruisant, en enlevant, en violant et en tuant. On en revient au moyen-âge, où les féodaux se taillaient par la violence des domaines, en laissant les soudards à leur solde assouvir leurs instincts.

Était-ce la division en deux blocs puissants, sûrs de leurs valeurs morales respectives ? Nous avions oublié les leçons des siècles. Comme Thucydide, il faut croire que le fait premier est le mouvement et que le repos n’est qu’une pause ; que la base fondamentale est la barbarie et la norme la guerre – enfin que la civilisation et la paix ne sont que de miraculeuses et provisoires exceptions.

Varlam Chalamov, du fond des camps staliniens, redécouvre le socle qu’est la partie sombre de l’humain. Il énonce froidement les lois asociales des criminels : faire le mal est plus attrayant que faire le bien ; « baiser le cave » et s’en vanter est un titre de gloire parmi les truands. Il s’agit d’un univers structuré – un contre-univers à la normalité – avec sa discipline de fer, ses plaisirs éminents (jeu, drogue, chair), ses corruptions archétypales (vol, viol, force, fric), et ses hiérarchies. Ce monde-là n’est pas amendable : c’est LUI ou VOUS.

Le romantisme de la pègre, des Jean Valjean de l’idéalisme et des chourineurs du réalisme social, doit être dénoncé. Tout comme celui des idéalistes terroristes, anarchistes, communistes, fascistes ou religieux. Chalamov constate que cet idéalisme n’est qu’une chimère fantasmée. Et Glucksmann de conclure : « tandis que les intellectuels font sauter les tabous traditionnels », sous des prétextes idéologiques ou religieux, « la brutalité des bas-fonds, jusque-là endiguée, se donne libre cours » p.177. De Gaulle disait plus généralement : « L’action de guerre totale ne commet pas ses crimes par accident, mais par principe. Loin des innocentes ‘bavures’, les meurtres sont parties et rouages de la stratégie de Berchtesgaden, dont c’est l’art de faire alliance avec la bassesse humaine » (cité p.103).

Dernier exemple, les Français arabes shootés à Allah du vendredi 13 : « le totalitarisme ne fait pas la guerre au nom et par amour des idées, il idéologise au nom et par amour de la guerre », expliquait Glucksmann p.179. Enrober ses exactions de sacré permet de les justifier, aux yeux de Dieu, du monde et pour sa bonne conscience.

La question des refugies du Sud Est asiatique : Jean Paul Sartre accompagne de Andre Glucksman au palais de l'Elysee avec Raymond Aron le 26 juin 1979 Neg:CX11753 --- Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979 *** Local Caption *** Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979

La question des refugies du Sud Est asiatique : Jean Paul Sartre accompagne de Andre Glucksman au palais de l’Elysee avec Raymond Aron le 26 juin 1979 Neg:CX11753 — Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979 *** Local Caption *** Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979

On assiste alors à la dissolution des communautés anciennes sous les coups de la fonction guerrière, libérée de tout frein. Cette Deuxième fonction ideal-typique de Georges Dumézil, forte des nouveaux moyens techniques (miniaturisation des armes, informatisation du tir, prolifération des équipements lourds, accès facilité aux armes de destruction massive comme le nucléaire, le chimique et le bactériologique), occupe le champ laissé trop libre par la Première fonction – démissionnaire – de sagesse et de régulation. Là où le droit ne règne plus, domine la guerre de tous contre tous.

Alors, « seule une lutte pour la civilisation, contre le chaos, peut tenter de maîtriser le néant anéantisseur de forces dévastatrices et sans attaches » p.192. Dans le monde post-soviétique de 1995, date où cet essai fut écrit, l’équilibre des forces était déjà devenu un vain mot. « La capacité d’exterminer, qui se démocratise à grande allure oblige, en fin de guerre froide, à passer de la dissuasion restreinte (nucléaire et bipolaire) à une dissuasion généralisée (planétaire et humanitaire) » p.194. Cela n’a fait qu’empirer depuis. Partout, il faut écraser l’infâme.

Mais les démocraties doivent pour cela être sûres de leurs valeurs et de leur modèle. Il faut que le droit et le politique remette au pas le chacun pour soi destructeur d’un libéralisme sans frein, accentué par la dérive individualiste hédoniste issue de 1968. Glucksmann n’en parle pas, et c’est dommage. Il n’a pas approfondi les rapports entre Première et Deuxième fonction, la régulation et son bras armé, bien qu’il ait eu l’intuition que nous étions en phase de prolifération cancéreuse d’une fonction guerrière progressivement hors contrôle. La suite des années, jusqu’à aujourd’hui, a montré combien le chaos était amené à se développer…

Les solutions ? Là encore il n’en propose pas, se bornant à la critique et au constat. Il évoque un vague « droit d’ingérence » humanitaire, sous l’égide l’ONU, comme en Somalie – où la fonction des casques bleus n’a pas été de rétablir un ordre d’avenir pour le pays mais d’empêcher seulement à court terme la mort par la faim de milliers de civils. Est-ce vraiment le seul remède ? Glucksmann se souvient-il seulement ce que De Gaulle disait du « Machin » ?

S’il s’agit de préserver non une civilisation particulière mais le principe même de toute civilisation, il faut aller jusqu’au bout du raisonnement : détruire ce qui détruit. Comme le prônait Voltaire, il faut bel et bien « écraser l’infâme » – et ne pas simplement le contenir. Mais il faut pour cela être lucide, bien au fait de sa morale et avoir le soutien de son opinion, avant d’imposer le droit par les moyens appropriés – qui ne sont pas seulement militaires. Notre morale humanitaire dût-elle en souffrir, l’idéalisme naïf de certains dût-il être entamé.

André Glucksmann, De Gaulle où es-tu ?, 1995, Livre de poche Pluriel 1996, occasion €3.08

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Nul n’est rationnel

Le savoir scientifique a ceci de puissant qu’il ne cesse d’aller de l’avant, remettant cent fois sur le métier son ouvrage. Le calcul s’est développé jusqu’aux complexités inconnues des savants lettrés, les hypothèses sont testées, vérifiées. Les erreurs finissent par être corrigées, les fraudes par être détectées, les mythes idéologiques battus en brèche. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un Lyssenko pourrait affirmer que la génétique est fausse puisque issu de savants « réactionnaires » d’une classe bourgeoise aux abois…

La science avance sur une méthode. Elle est faite d’observations aussi rigoureuses que possible et de tests reproduisant des invariants qui deviennent des « lois », sans que jamais observations ni tests ne s’arrêtent. Les « lois » ne sont ainsi jamais définitives mais corrigées, complétées ou infirmées. Le calcul ne serait rien sans l’intuition des hypothèses, ni sans la faculté de synthèse des observations. C’est ainsi que l’esprit de finesse est aussi utile à la science que l’esprit de géométrie.

prof de chimie

L’économie se veut depuis toujours une « science ». Elle aspire aux observations neutres et aux tests dont les invariants produiraient des « lois ». Elle a même créé cet être abstrait ni n’a jamais existé : l’homo oeconomicus rationnel, sensé fonctionner comme un calculateur sur le modèle des abeilles cher à Mandeville. Las ! L’humain est difficilement calculable, même avec les machines les plus puissantes ; il est mû par autre chose que par la pure logique… Et les êtres justement les plus froids et les plus calculateurs se révèlnt des monstres d’égoïsme ou des tueurs en série.

Ces dernières années, le libéralisme en acte aux États-Unis ou en Angleterre délaisse les théories abstraites pour le bel et bon pragmatisme, le concret de ce qui fonctionne. Ces peuples collent au terrain, ce pourquoi ils inventent l’Internet et pas le Minitel, le Boeing 737 et pas le Concorde, le skate et pas la patinette, Amazon et pas la loi de protection du prix du livre, ou encore Google et pas le site centralisé gouv.fr. Ils ne s’accrochent pas aux vieilles lunes comme si leur statut de pouvoir, social ou universitaire en dépendait. Leur monde bouge, pas le nôtre ; leurs jeunes sont en mouvement et inventent, pas les nôtres.

skate 13 ans

Le mathématicien Von Neumann et l’économiste Morgenstern ont inventé en 1944 la théorie des jeux : dans leurs interactions, les acteurs sont tous théoriquement logiques. Depuis 25 ans les neurosciences prouvent le contraire en pratique : chaque individu ne prend une décision qu’en fonction des autres. Les choix raisonnés l’emportent sur les choix rationnels…

C’est que la raison n’est pas la logique. La différence entre ces deux termes tient au poids de l’humain :

  • La logique est ce qui est conforme aux règles, elle est une cohérence, une nécessité.
  • La raison est cette faculté humaine qui permet de connaître, de juger et d’agir ; elle va du bons sens à la sagesse, en passant par l’acceptable. On reconnaît là les trois étages imbriqués de l’homme : les instincts et les sens (bon sens), les affects de l’émotion (l’acceptable) et l’intelligence de l’esprit (la sagesse).

L’humain n’est pas une machine à calculer, ce pourquoi un ordinateur assez puissant parvient à le battre aux échecs. L’humain va parfois droit au but, dans ce que nous appelons l’intuition ; l’humain court-circuite le calcul pour inventer du neuf, qu’il ne vérifie qu’après coup ; l’humain n’est pas insensible à l’entour ni aux autres, il interagit – ce pourquoi il a survécu depuis des centaines de milliers d’années.

Dans la théorie des jeux, le premier joueur doit proposer une règle maximisant ses gains. Le second joueur a tout intérêt à accepter même très peu plutôt que rien, en logique c’est toujours ça de gagné. Sauf que les acteurs réels ne sont pas « logiques », ils sont « raisonnables » : les expériences menées sur ce sujet montrent que le deuxième joueur rejette presque toujours les offres qu’il trouve inéquitables, celles qui s’éloignent trop du ‘tout pour lui’ et ‘rien pour moi’. Le devinant par avance, le premier joueur se garde bien, le plus souvent, de proposer une telle part du lion ; il se rapproche du négociable. Ce qui est amusant est que les rejets sont plus fréquents si le premier joueur est un humain et pas un ordinateur !

Pascal Picq France metaphysique

L’examen des aires cérébrales, durant l’exercice, montre que celles impliquées dans l’émotion sont fortement activées lorsque les propositions sont faites par un autre individu et pas par une machine. Une offre négociée devenue acceptable active plus fortement le cortex préfrontal, engagé dans les processus de raison, et moins l’insula inférieure, liée aux émotions. C’est l’inverse lorsque le partage est inéquitable.

La confiance, de même, s’apprend par interactions. Chaque échange est particulier, lié aux individus tels qu’ils sont et non aux principes abstraits de morale. D’où l’importance de l’émotion, du sentiment, de la psychologie. Les uns s’habituent aux autres et anticipent leurs comportements et réactions ; ils s’y adaptent. C’est ce qu’on appelle l’empathie. Se mettre à la place des autres n’est pas une vertu héroïque, c’est un processus automatique chez les êtres humains qui n’existent qu’en société depuis toujours.

Est-ce à dire que l’émotion l’emporte, comme dans le romantisme à la Rousseau ? Non plus, là encore ! Les trois dimensions de l’humain sont indissociables à l’équilibre : sens, cœur et cerveau. Les choix économiques font l’objet d’un raisonnement réflexif, dans un dispositif affectif, dominé par les interactions sociales.

Mais au fond, les vrais libéraux le savaient, d’Adam Smith à John Maynard Keynes. C’est Adam Smith lui-même qui expliquait, dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), que les actions des hommes sont largement déterminées par l’idée qu’ils se font de ce qu’en pensent les autres… Et Keynes notait dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie que le choix des actions en bourse ressortait plus d’un « concours de beauté » que de savants calculs d’analystes financiers.

C’est à ce moment que l’on mesure le handicap mental des Français : toute leur éducation formatée au pur rationnel, sélectionnée par les seuls maths, aspire à l’immobilité de la « loi » définitive en science, égale pour tous en économie, répandue partout dans un monde où chacun serait rationnel. Sauf que d’autres savent exploiter nos inventions, produire de meilleure qualité, imposer leurs règles de négociation.

Nous avons beaucoup plus de mal que les autres à équilibrer instincts, émotions et raison, parce que nous croyons – à tort – que la seule raison nous fait humains (élus ? missionnaires ?). Au lieu de se lamenter à longueurs de commémorations sur les valeurs si vivantes « avant », ou à longueur de programmes scolaires sur les horreurs si condamnables « avant », ne serait-il pas temps d’encourager une éducation moins logique et plus raisonnable ?

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Tuer le rire ?

L’un des tueurs voulait massacrer du juif ; les deux autres faire rentrer le rire dans la gorge. Car pour ces raccourcis du cerveau, on ne peut rire de tout. Si le rire est le propre de l’homme (Rabelais), Dieu l’interdit – ou plutôt « leur » Dieu sectaire, passablement fouettard, Dieu impitoyable d’Ancien Testament ou de Coran, plus proche de Sheitan et de Satan. Ange comme l’islam, mais déchu comme l’intégrisme.

Comme le Prophète ne savait ni lire ni écrire, il a conté ; ceux qui savaient écrire ont plus ou moins transcrit, et parfois de bouche à oreille ; les siècles ont ajoutés leurs erreurs et leurs commentaires – ce qui fait que la parole d’Allah, susurrée par l’archange Djibril au Prophète qui n’a pas tout retenu, transcrite et retranscrite par les disciples durant des années, puis déformée par les politiques des temps, n’est pas une Parole à prendre au pied de la lettre. Le raisonnable serait de conserver le Message et de relativiser les mots ; mais la bêtise n’est pas raisonnable, elle préfère ânonner les mots par cœur que saisir le sens du Message.

rire de mahomet

La bêtise est croyante, l’intelligence est spirituelle. Les obéissants n’ont aucune autonomie, ils ne savent pas réfléchir par eux-mêmes, ils ont peur de la liberté car ce serait être responsable de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Ils préfèrent « croire » sans se poser de questions et « obéir » sans état d’âme. Islam veut-il dire soumission ? Un philosophe musulman canadien interpelle ses coreligionnaires : « une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? »

Il ne faut pas rejeter la faute sur les autres mais s’interroger sur sa propre religion, distinguer sa pratique de la foi.

Mahomet s’est marié avec Aisha lorsqu’’elle avait 6 ans (et lui au-delà de la cinquantaine) ; il a attendu quand même qu’elle ait 9 ans pour user de ses droits d’époux : c’était l’usage du temps mais faut-il répéter cet usage aujourd’hui ? L’ayatollah Khomeiny a abaissé à 9 ans l’âge légal du mariage en Iran lorsqu’il est arrivé au pouvoir… Les plus malins manipulent aisément les crédules, ils leurs permettent d’assouvir leurs pulsions égoïstes, meurtrières ou pédophiles, en se servant d’Allah pour assurer ici-bas leur petit pouvoir : Khomeiny, Daech, mêmes ressorts. Trop d’intermédiaires ont passés entre les Mots divins et le texte imprimé pour qu’il soit à prendre tel quel. Croyons-nous par exemple que Jésus ait vraiment « marché sur les eaux » ?

voies du seigneur

Il ne faut pas croire que le Coran soit la Parole brute d’Allah. Que font les intellectuels de l’islam pour le dire à la multitude ?

Toute religion a une tendance totalitaire : n’est-elle pas par essence LA Vérité révélée ? Même le communisme avait ce tropisme : « peut-on contester le soleil qui se lève ? » disait à peu près Staline pour convaincre que les lois de l’Histoire sont « scientifiques ». Qui récuse la vérité est non seulement dans l’erreur, mais dans l’obscurantisme, préférant rester dans le Mal plutôt que se vouer au Bien. Il est donc « inférieur », stupide, malade ; on peut l’emprisonner, en faire son esclave, le tuer. Ce n’est qu’une sorte de bête qui n’a pas l’intelligence divine pour comprendre. Toutes les religions, toutes les idéologies, ont cette tendance implacable – y compris les socialistes français qui se disent démocrates (ne parlons pas des marinistes qui récusent même la démocratie…). Les incroyants, les apostats, les hérétiques, on peut les « éradiquer ». Démocratiquement lorsqu’on est civil, par les armes lorsqu’on est fruste.

kamikaze se fait sauter

Le croyant étant « bête » parce qu’il croit aveuglément, comme poussé par un programme génétique analogue à celui de la fourmi, ne supporte pas qu’on prenne ses idoles à la légère. Toutes les croyances ne peuvent accepter qu’on se moque de leurs simagrées ou de leurs totems : la chose est trop sérieuse pour que le pouvoir fétiche soit ainsi sapé. C’est ainsi que Moïse va seul au sommet de la montagne et que nul ne peut entrevoir l’Arche d’alliance ou le saint des saints du temple, que Mahomet est-il le seul à entendre la Parole transmise par l’ange et que nul infidèle ne peut voir la Kaaba. Dans Le nom de la rose, dont Jean-Jacques Annaud a tiré un grand film, Umberto Ecco croque le portrait d’un moine fanatique, Jorge, qui tue quiconque voudrait simplement « lire » le traité du Rire qu’aurait écrit Aristote. Ce serait saper la religion catholique et le « sérieux » qu’on doit à Dieu… Les geôles de l’Inquisition maniaient le grand guignol avec leurs tentures noires, leurs juges masqués, leurs bourreaux cagoulés devant des feux rougeoyants. Pas question de rire ! Même devant Louis XIV (sire de « l’État c’est moi »), Molière devait être inventif pour montrer le ridicule des médecins, des précieuses ou des bourgeois, sans offusquer les Grands ni Sa Majesté elle-même.

Il ne faut pas croire que le rire soit le propre de l’homme ; ce serait plutôt le sérieux de la bêtise. Que font nos intellectuels tous les jours ?

rire beachboy

C’est cependant « le rire » qui libère. Il permet la légèreté de la pensée, le doute salutaire, l’œil critique. Rire déstresse, rend joyeux autour de soi, éradique peurs et angoisses – ce pourquoi toute croyance hait le rire car son pouvoir ne tient que par la crainte. Se moquer n’est pas forcément mépriser, c’est montrer l’autre en miroir pour qu’il ne se prenne pas trop au sérieux. C’est ce qu’a voulu la Révolution française, en même temps que l’américaine, libérer les humains des contraintes de race, de religion, de caste, de famille et d’opinions. Promotion de l’individu, droits de chaque humain, libertés de penser, de dire, de faire, d’entreprendre. Dès qu’un pouvoir tend à s’imposer, il restreint ces libertés-là.

rire de tout

Est-ce que l’on tue pour cela ? Sans doute quand on n’a pas les mots pour le dire, ni les convictions suffisamment solides pour opposer des arguments. Petite bite a toujours un gros flingue, en substitution. Surtout lorsque l’on a été abreuvé de jeux vidéos et de décapitations sans contraintes sur Internet : tout cela devient normal, « naturel ». C’est à l’école que revient de dire ce qui se fait et ce qui ne se fait en société : nous ne sommes pas dans la jungle, il existe des règles – y compris pour la diffamation et le blasphème. Il est effarant d’entendre certains collégiens (et collégiennes) dire simplement « c’est de leur faute ». Donc on les tue, comme ça ? C’est normal de tuer parce qu’un autre vous a « traité » ? Est-ce ainsi que cela se passe dans les cours de récré ? Si oui, c’est très grave…

rire de tout france

L’écartèlement entre les cultures, celle de la France qui les a partiellement rejetés, celle de l’Algérie qu’ils n’ont connue que par les parents et cousins, ont rendu les frères Kouachi incertains d’eux-mêmes, fragiles, prêts à tout pour être enfin quelqu’un, reconnus par un groupe, assurés d’une conviction. La secte est l’armure externe des mollusques sans squelette interne. Ils se sont créé des personnages de héros-martyrs faute d’êtres eux-mêmes des personnes.

Il ne faut pas croire que la multiculture enrichit forcément. Que font les politiciens pour établir les valeurs du vivre-ensemble sans les fermer sur l’extérieur ; pour faire respecter les lois de la République sans faiblesse ni « synthèse » ?

Comment faire pour « déradicaliser » les individus ? Une piste de réflexion intérieure, européenne et géopolitique. Lire surtout la seconde partie.

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Sur la gauche bobo

La gauche libertaire est l’une des 4 gauches définies avec brio par Jacques Julliard mais c’est la plus visible – et c’est contre elle que je m’élève parce qu’elle qui occupe les médias en boucle (intellos, experts autoproclamés, universitaires qui ont fait 68, etc.) Il ne s’agit pas de Manuel Valls, de Pierre Joxe ni de certains autres, mais de la constellation des « conseillers » et autres intellos « de gauche » bobo, ultra-parisiens (rapport Tuot sur « la société inclusive », préconisations Terra Nova sur les nouvelles majorités électorales, etc.).

Les dessinateurs de Charlie (et l’économiste) étaient de la génération d’avant, antiautoritaires (antigaullistes et antisoviétiques) dans la lignée de la Commune de Paris, sans être vraiment anarchistes (ils se déclaraient pour le droit).

Ce qui m’agace dans les assauts « d’émotion » et de « vertu républicaine » de la gauche intello-médiatique impériale à la télé, à la radio, dans les journaux est cette posture « d’indignation »… sans aucune conséquence pratique. « Ah non, pas interdire le voile ! Ah non, pas publier de statistiques ethniques ! Ah non, pas de classes de niveaux, tous pareils ! Ah non, il ne s’agit pas de guerre ! Ah non, l’islam n’est pas une religion à dérive totalitaire ! »

« Islam violent ? You dare ! » : IMAGE CENSUREE en juin 2019 A LA DEMANDE DES AUTORITES PAKISTANAISES

C’est la même posture du déni que la gauche sous Jospin à propos de la délinquance et du « sentiment » d’insécurité. On a vu ce que les électeurs de base en ont pensé le 21 avril 2002

Les spécialistes de l’islam savent bien expliquer la distinction entre foi et politique, entre islam et dérives wahhabite puis intégriste, puis terroriste. Mais les intellos ne le font pas, soucieux avant tout d’éviter « l’amalgame », la « stigmatisation » et autres dénis de réalité : ils parlent sans savoir, comme d’habitude, se précipitant pour occuper la première place à l’audimat de l’indignation.

caricatures mahomet

Pourquoi ne constituent-ils pas CONCRETEMENT un Comité de vigilance des intellectuels comme la gauche en 1934 après les émeutes nationalistes du 6 février contre les parlementaires ? C’est ce sur quoi je m’interrogeais dans ma note d’avant-hier. Ce serait un laboratoire de réflexion, une force de propositions trans-partisane, traduisant dans les faits cette « unité » qu’ils revendiquent – tout en restant jusqu’ici dans leur fauteuil confortable.

Il s’agirait de réfléchir aux failles de la société française :

  1. l’immigration fantasmée : or elle est « incontrôlée légalement » (90% de ceux qui entrent chaque année le font parce qu’ils en ont le DROIT par mariage, regroupement familial, asile politique accordé ; 100% des minorités visibles nées en France SONT français, qu’on le veuille ou non) – doit-on changer le droit ? dénoncer les traités internationaux signés ? les renégocier ? invoquer une exception ? – ou les accepter tels quels, mais sans alors accuser sans nuances « l’immigration » ;
  2. la faillite scolaire : l’enseignement resté figé aux années 60, pédagogo, élitiste, matheux, méprisant, inadapté aux nouvelles populations (tous jeunes confondus) et aux nouvelles communications. « J’ai voulu, au travers de mon parcours, raconter que la fermeté à l’égard de ces jeunes est une marque de respect ; la complaisance une forme de mépris » écrit par exemple Zohra Bitan, banlieusarde d’origine et ex-PS. Distinguer la foi de la mauvaise Foi, apprendre à penser soi-même, à travailler avec les autres, à s’exprimer avec des mots (et pas en manipulant des items linguistiques !), apprendre les règles de la vie en société…
  3. la faillite du « vivre ensemble » : violé à la fois par les partis extrémistes de droite ET de gauche (à qui on laisse dire à peu près n’importe quoi) et par le gouvernement socialiste bobo (qui braque les sentiments des gens moyens et des croyants par « le mariage » gai ou le vote « des étrangers », toutes revendications communautaristes bien loin de l’Unité nationale hypocritement revendiquée). Les intellos ne cessent de critiquer, saper et déconstruire la culture occidentale, les associations communautaristes ne cessent de culpabiliser la France entière en rappelant sans cesse les croisades, la colonisation, la Shoah… alors que c’est aujourd’hui qui compte le plus : les pouvoirs autoritaires en Arabie Saoudite, en Syrie, en Algérie, etc., la corruption et le clanisme des élites politiques des pays émergents notamment africains et proche-orientaux, l’attitude d’Israël au mépris de l’ONU depuis des décennies, les petites Shoah en Bosnie, au Rwanda, au Soudan, en Palestine, en Irak qu’on laisse faire comme si de rien n’était. Comment se sentir « français » dans cette culture du mépris et de la honte permanente ? Françoise Sironi, psychanalyste et psychologue du Magazine de la rédaction de France-Culture hier, a pointé la « fragilité personnelle » des terroristes, leur « métissage » entre deux cultures, leur absence de certitudes sur ce qu’ils sont ou ceux qui peuvent les reconnaître. Le multicuturel ne fonctionne QUE lorsqu’on possède déjà une culture; on peut alors s’ouvrir aux autres cultures. Mais lorsque l’on n’est pas sûr de soi, reconnu nulle part, sans modèle de construction pour sa personnalité, le multiple en soi fait se perdre ; la tentation rigoriste des « sectes » ou des religions totalitaires est alors une tentation de facilité : « on » vous dit ce qu’il faut penser et comment il faut vivre. Le communisme a été l’une de ces « religions », il y a deux générations; c’est aujourd’hui l’islamisme radical. La liberté fait peur, il faut être armé pour être libre. Quand on ne l’est pas en soi-même et qu’on se sent impuissant, on utilise un substitut : une kalachnikov.
  4. la faillite de l’emploi : la lutte « contre le chômage » (qui touche particulièrement les jeunes et particulièrement les banlieues) invoquée comme une « priorité » alors que François Hollande pratique l’exact INVERSE : hausse générale des impôts, taxe à 75% symbolique, injures aux entrepreneurs et aux « riches », menaces (verbales) aux étrangers investissant en France (surtout pas d’amendes comme les États-Unis le font !). Comment le chômage pourrait-il reculer, étouffé par les réglementations, les taxes en cascade, l’état d’esprit anti-croissance (écolo), anti-entreprises (gauche du PS), anti-richesse (PDG Mélenchon), anti-réusssite (vieille austérité catho reprise par les jansénistes socialistes à la Martine Aubry) ? Pour la gauche, la seule « réussite » sociale ne passe que par le service d’État (la polémique anti-Macron sur les milliardaires en est l’exemple plus récent) : serait-ce « déroger » d’être entrepreneur, comme sous l’Ancien régime ?
  5. la faillite républicaine enfin : qui bâtit des lois mal ficelées, inapplicables (sur le voile…), qui fait du tortillage de cul lorsqu’il s’agit de l’appliquer (le survol « interdit » des drones au-dessus des centrales nucléaires : pourquoi ne pas les détruire sans sommation ? Il n’y a personne dedans et c’est clairement dit et répété : c’est interdit – haram en arabe) ; qui gère la délinquance par le seul répressif, tout le monde pareil, au risque de radicaliser les jeunes en prison – sans leur donner un modèle alternatif ; qui émet des incantations à « l’union nationale » tout en s’empressant aussitôt d’exclure tel ou tel (fatwa Hidalgo et consorts) sous prétexte qu’ils ne seraient pas « républicains » : c’est quoi être républicain en république ? Obéir aux lois et respecter les institutions ? Alors tous les partis légalement autorisés SONT républicains – ou alors le mot ne veut plus rien dire : la gauche intello adore « déconstruire » et embrouiller le sens commun afin de se poser en seule interprète du Bien… Faillite républicaine manifeste chez François Hollande, qui invoque l’unité dans un discours essoufflé dont il a le secret – tout en laissant son parti dire le contraire et appeler à manifester chacun sous sa pancarte : PS, PDG, écolosLV, CGT, etc. L’identité, ce serait mal à droite mais « vertueux » à gauche ? On mesure combien un Hollande n’arrive pas à la cheville d’un de Gaulle, d’un Mitterrand, ni même d’un Chirac (Allah sait combien je le considère peu, pourtant). Lui-Président apparaît comme président-croupion, technocrate à langue de bois toujours dans la synthèse horizontale sans rien de la hauteur d’arbitre au-dessus des partis requise par la fonction – encore moins l’incarnation de « la France ».

ecole islamiste

Ce sont ces faillites qui fragmentent la France en autant d’égoïsmes communautaires, chacun replié sur ses petits « droits ». Dans ces interstices, les daechistes veulent frapper comme les fascistes hier, pour accentuer les fractures et monter les communautés les unes contre les autres. Ils sont aidés en cela par les suiveurs du « pas de vagues », « mieux vaut la paix », « ils ont été trop loin » et autre état d’esprit de collaboration pétainiste à l’œuvre dans toutes la société française. Et dont Houellebecq a rendu la texture dans une fiction récente – dont je reparlerai.

islamiste et gamin

Cela dans une tendance mondiale au national-quelque chose : national-islamisme daechiste, pakistanais ou turc, national-judaïsme de la droite israélienne, national-‘socialisme’ de l’extrême gauche française, national-étatisme de l’extrême droite française, du pouvoir algérien et du Poutine russe, national-jacobinisme de la majorité socialiste, national-affairisme américain, national-communisme chinois, et ainsi de suite. Qu’y a-t-il dans l’islam qui facilite la tentation totalitaire ? Est-ce différent des autres religions ? L’exigence théocratique réclame-t-elle un  État appelé califat pour les croyants de l’Oumma ? L’histoire est-elle autre ? Est-ce un simple « retard » de développement (théorie un peu ancienne et passablement condescendante) ?

Le danger radical est donc l’épuration ethnique. Je me souviens d’avoir été interloqué lorsque mon directeur de thèse, alors professeur associé à Paris 1, ministre plénipotentiaire et conseiller spécial du ministre des Affaires étrangères Claude Cheysson à l’époque (donc de gauche socialiste bon teint), m’avait dit que « finalement, la meilleure solution en ex-Yougoslavie serait la partition ethnique, comme les Turcs l’ont faits aux Grecs en 1920 »… Avait-il tort ? Pas sûr, rien n’est jamais tout blanc ni tout noir, ce serait trop simple.

ignorance et mauvaise foi islamiste

Le chacun chez soi ne conduit pas forcément à la guerre, mais limite l’épanouissement. Désolé d’être brutal, mais rester entre soi rend con. Chacun peut le constater dans les milieux très bourgeois (pour faire plaisir à la gauche) ou chez les islamistes sectaires (pour faire plaisir à la droite). C’est la même chose pour les nations : est-ce par hasard si les nations les plus ouvertes sur le monde, dans l’histoire, ont été les plus grandes et les plus prospères ? Rome, Venise, Amsterdam, Londres, New York – aujourd’hui Singapour ou Rio.

En cas de guerre ouverte (Turquie des années 20, Allemagne des années 30, ex-Yougoslavie des années 90, Russie et Syrie 2014), l’exil des « allogènes » est peut-être la solution d’urgence. Mais certes pas une solution à long terme.

Car, à long terme, le nomadisme est historique – depuis les premiers hominidés sortis d’Afrique, avant nos ancêtres directs partis du Proche-Orient vers 200 000 ans. Le mélange fortifie – à condition qu’il soit dosé. Comme le poison ou l’ingrédient de cocktail, tout est question de posologie : trop d’eau dans le whisky (ou de lait dans le thé) rend le breuvage insipide ou écœurant ; un peu d’eau ou de lait avive les saveurs, enrichit les arômes, permet d’explorer de nouvelles sensations. L’immigration est donc à la fois une chance et un danger.

Ce que je reproche à la gauche est de nier les problèmes posés par l’accueil « sans frontières » ; ce que je reproche à la droite est de nier la réalité des traités signés (souvent par des gouvernements de droite) sur le « droit » à immigrer. Il faudrait donc en débattre, mettre des chiffres fiables sur la table, sérier les problèmes posés, mieux répartir les lieux d’accueil, avoir enfin une véritable politique du logement (et pas à la Duflot !), réaffirmer clairement les droits et les devoirs, à commencer par la neutralité laïque (ce qui veut dire aussi, surtout à gauche, faire taire les ayatollahs de la laïcité militante).

paisible islamisme

Quant à « déchoir de nationalité française » les retours de Syrie, d’Irak ou autres lieux djihadistes, c’est irréaliste : un slogan populiste qui ne tient aucun compte du droit actuel. Car si vous êtes « né » français, vous ne pouvez être déchu ; seuls les doubles-nationaux peuvent l’être s’ils se comportent comme les nationaux du pays étranger dont ils sont AUSSI ressortissant. On ne peut devenir arbitrairement apatride. Ou bien l’on change le droit (et les traités internationaux que la France a volontairement signés), ou bien il s’agit de proposer des solutions applicables, comme le rétablissement de l’autorisation de sortie de territoire pour les mineurs, l’obligation de visa pour se rendre en Turquie ou la consultation par les services antiterroristes des listes de passagers d’avion dans l’UE (refusé jusqu’ici parce que portant atteinte aux libertés publiques).

poutine flingue

Nous sommes un régime démocratique (et pas poutinien), nous devons donc suivre les règles démocratiques. Ce qui n’exclut pas la force : inutile de « rétablir la peine de mort » par exemple, autre slogan simpliste (aux effets secondaires jamais évoqués…) : nous sommes en guerre parce que les daechistes déclarent la guerre et portent des armes de guerre ; la police ou les services spécialisés doivent avoir contre eux un comportement d’état de guerre, ce qui signifie tuer s’ils sont directement menacés – ou plus généralement « neutraliser » si déférer à la justice est possible. Ce qui est socialement plus pédagogique.

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William Faulkner, L’intrus dans la poussière

william faulkner l intrus
Après six ans affairé à autre chose l’auteur, à la veille de recevoir son prix Nobel de littérature, approfondit sa chronique du comté imaginaire de Yoknapatawpha près de Jefferson, dans l’État du Mississippi. Un Noir est accusé du meurtre d’un Blanc, par derrière et d’une balle dans la tête. Il est retrouvé près du cadavre, son pistolet sur lui, auquel manque une balle tirée récemment. Emprisonné d’abord dans la salle à manger du constable, le temps que le shérif se remue, puis dans la prison de briques du comté, il va probablement être lynché par la foule avant le dimanche soir.

Ce Noir est Lucas, que le lecteur a déjà rencontré, métis du même grand-père que le Blanc Edmonds, fermier indépendant comme le sont les Gowrie dont le fils vient d’être tué. Ces derniers sont les petits Blancs venus comme une invasion de sauterelles exploiter le Sud après la guerre de Sécession et la libération de l’esclavage ; ils sont en rivalité avec les Noirs mais plus entreprenants et plus indépendants, se défiant de l’État fédéral autant que des bourgeois des villes et des aristocrates déchus des grandes plantations. Ils se moquent donc du droit et ne respectent que la force – plus la Bible dans sa version redoutable d’Ancien testament. « Tu ne tueras point » est le sixième Commandement, mais n’est-il pas pire encore de tuer son propre frère ?

Lucas le Noir qui a la soixantaine n’a pas tué – mais comment le dire à une foule blanche, anonyme et en colère ? Nulle raison ne peut convaincre une bande menée par la passion : « non pas même une masse, ni même une mosaïque de visages, mais un Visage : pas même vorace, ni insatiable, simplement en mouvement, stupide, vide de pensée ou même de passion : une Expression sans aucun sens ni passé » p.154. Même l’avocat qui le connait bien, Gavin, héritier de grand domaine et oncle du narrateur, ne croit pas Lucas ; il l’empêche de parler en l’assommant de conseils tout fait pour lui éviter la pendaison. La vérité, qui s’en soucie ? Ni Lucas qui préfère la fierté, ni le shérif qui préfère l’ordre public, ni Gavin préoccupé de vraisemblance et de preuves, ni le meurtrier qui cherche à brouiller les pistes, ni la foule qui exige un bouc émissaire.

La vérité ne peut sortir que de la bouche des mineurs : Chick, diminutif de Charles pour le différencier de son Charley de père, et Miss Habersham, une veuve de 70 ans. Nous ne sommes pas chez Miss Marple, mais pas loin : ‘L’intrus’ est un roman policier autant qu’un roman d’apprentissage. « Si vous avez jamais besoin de faire faire quelque chose qui sorte de la règle commune et qui ne peut attendre, ne perdez pas votre temps avec les hommes ; ils agissent d’après ce que votre oncle appelle les lois et les règlements. Allez chercher les femmes et les enfants : eux, ils agissent d’après les circonstances » p.96. Tout comme ce sont les femmes et les enfants qui ont résisté à l’invasion yankee alors que les hommes jouaient aux soldats confédérés. Naturellement, obstinément, aveuglément. « Laisser sa marque sur son époque, en tant qu’homme, mais cela seulement, pas plus que cela, une empreinte sur sa parcelle de terre, mais humblement, n’attendant, ne voulant, même avec humilité, n’espérant, même pas en réalité, rien (c’est-à-dire, bien entendu, tout), que sa chance unique et anonyme d’accomplir quelque chose d’émouvant, de beau, de noble, pas seulement pour marquer, mais pour s’intégrer à la durable chronique de l’humanité, digne d’y prendre place… » p.164.

Ce type de phrase interminable, alambiquée, rend compte du fil de la pensée dans la tête du jeune homme ; elle est un procédé littéraire bien connu de Faulkner, pas toujours facile à suivre pour les lecteurs impatient d’aujourd’hui, vite zappeurs, mais qui rend par son envoûtement même tous les tâtonnements de réflexion, toutes les pistes émotives et raisonnables d’une jeune tête de 16 ans. Le présent immédiat, y compris à l’intérieur de soi, tel est le fil de cette littérature, tout événement passé n’étant lisible qu’à la lumière du présent, comme la chute dans le ruisseau glacé et la nudité sous la couverture qui sent le nègre, devant le feu de Lucas, répond au présent en caleçon devant l’oncle, le matin d’après avoir déterré le cercueil. Il y a, à chaque fois, épreuve et renaissance : la première de l’enfance à l’adolescence, quand le gamin de 12 ans remet en cause les principes naturels de sa société blanche envers les nègres ; la seconde de l’adolescence à l’âge d’homme, quand l’adolescent de 16 ans découvre « qu’il y a des choses qu’il faut qu’[il] soit toujours incapable de supporter (…) L’injustice, le scandale, le déshonneur et la honte » p.175.

Le jeune Chick écoute donc malgré lui le vieux Noir et va déterrer la victime pour montrer qu’elle n’a pas été tuée par derrière, ni par l’antique pistolet calibre 41 bien reconnaissable de l’accusé. Il est aidé en cela par son comparse noir Aleck, de quelques mois plus âgé avec qui il a été élevé, et de la veuve Habersham, femme pratique et décidée qui ne badine pas avec la morale. Chick a une dette envers Lucas depuis qu’à 12 ans il l’a aidé à se tirer du ruisseau gelé dans lequel il avait chu en allant chasser le lapin avec Aleck. Pour sa honte, le jeune garçon avait voulu payer le Noir de l’avoir séché et nourri dans sa maison, et celui-ci avait tout simplement refusé : il voulait être traité à l’égal d’un Blanc, lui qui l’était au quart, et sans les conventions du Sud qui sont « le nègre agissant comme un nègre et les Blancs comme les Blancs, et sans rancune ni d’un côté ni de l’autre » p.41. Cette faute originelle de Chick est rachetée par le chemin de croix qui consiste, durant une nuit et un jour entier, à ouvrir une tombe, regarder ce qu’il y a dedans, reboucher, prévenir l’oncle et le shérif, assurer la sécurité de Lucas, rouvrir la tombe devant les Gowrie, rechercher la piste du cadavre qui aurait dû y être et qui n’y était plus, attendre que la foule se disperse et que tout rentre dans l’ordre. A l’issue, le garçon est devenu un homme.

Mais c’est aussi un roman sur l’Amérique et sur le Sud. L’oncle, humaniste et juriste, auquel le garçon « voue un aveugle et total attachement (…) sur lequel il n’avait jamais essayé de raisonner » p.18, distingue les Gowrie, petits fermiers farouchement indépendants des collines (on dit aujourd’hui libertariens), les Littlejohn, fermiers et industriels prospères des plaines (aujourd’hui Républicains), enfin les Sambo, Noirs émancipés ignorants mais très petit-bourgeois (à majorité Démocrates). Mais tous ont la mentalité anglo-saxonne, contraire à celle de la vieille Europe continentale où les gens « ont une peur intense de la liberté individuelle, et la regardent avec méfiance ». L’Européen « avec un ensemble concordant et immédiat, met de force sa liberté entre les mains du premier démagogue qui lui tombe sous les yeux ; faute de quoi il la détruit et la fait disparaître lui-même de sa vue, de son esprit et même de sa mémoire, avec l’unanimité forcenée des voisins qui piétinent un feu de prairie » p.127. Après le nazisme, le stalinisme et la tentation prosoviétique des intellos français (Sartre en tête), Faulkner n’est pas tendre avec les Européens qui se croient plus civilisés. Quant au Sud, il est particulier en Amérique même : « nous défendons (…) notre homogénéité, contre un gouvernement fédéral auquel dans un simple geste de désespoir le reste de ce pays a dû livrer volontairement de plus en plus de sa liberté personnelle et privée afin de continuer à faire partie des États-Unis » p.131.

C’est un roman très riche où la mentalité américaine, le particularisme du Sud, l’essor de la société de consommation, l’attention à la jeunesse et le passage à l’âge d’homme se tissent dans une intrigue policière racontée comme une œuvre littéraire.

William Faulkner, L’intrus (The Intruder in the Dust), 1948, Folio 1973, 320 pages, €7.90
William Faulkner, Œuvres romanesques IV, Gallimard Pléiade, 2007, 1429 pages, €78.50
Les romans de William Faulkner chroniqués sur ce blog

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Essai sur la psychologie de François Hollande

Gouverner, c’est choisir : grosse angoisse pour François Hollande.

Les études marketing des comportements montrent combien la liberté est une responsabilité que tous les individus ne sont pas prêts à prendre. Ce pourquoi François Hollande est socialiste : l’Histoire le guide selon ses Lois déterminées d’avance, que le prophète Karl Marx a révélé il y a un siècle et demi. Il est donc confortable d’attendre que l’Histoire avance.

Agir, c’est risquer de faire une erreur. Or perdre est « anormal » selon l’optimisme vital (pulsions), son estime de soi est entamée (raison), la remise en cause de ses habitudes répugne (passions), tout cela incite soit à risquer, soit à ne plus rien faire (volonté).

Prendre un risque n’est pas dans le tempérament tout en rondeurs de François Hollande. Ce pourquoi, s’il a fait HEC (l’école des Hautes études commerciales), il s’est bien gardé de se lancer dans le risque d’entreprendre en créant une société, ni même dans le risque de décider en simple gestionnaire d’entreprise : il a préféré être fonctionnaire…

hollande bras leve reuters

Ce qu’il aime manifestement est son bien-être, physique, pulsionnel, passionnel, mental. Pas de mariage car cela contraint ; des maitresses en enfilade car cela est bon sans lasser ; bien manger, son apparence le prouve ; laisser dire et laisser faire, la quiétude est à ce prix.

François Hollande semble soumis au « biais de statu quo ». Des études d’économie comportementale et de psychologie de l’investisseur ont montré que cette option par défaut était la stratégie refuge du frileux, celui qui a peur de s’engager car il ne supporterait pas de perdre.

Son bien-être minimal le pousse donc à la procrastination (repousser toute décision), notamment si les choix sont trop vastes ou l’offre trop grande.

Décider devient de plus en plus improbable avec le temps qui passe.
L’individu est enclin à suivre la solution médiane si la réalité l’oblige à décider (par exemple la Commission européenne ou les marchés financiers qui achètent les emprunts d’État français).

Ne rien faire est sa stratégie de référence, contre laquelle tout risque pris doit rapporter gros (Manuel Valls) ou, à l’inverse, l’immobilisme permet de ne pas concrétiser une déception (23 mois de Jean-Marc Ayrault).

Ces mêmes études de comportement nous apprennent que l’apprentissage, l’expérience et la mise en place d’un processus raisonné aident l’individu soumis au biais de statu quo à progressivement s’en sortir. Tout n’est donc pas perdu.

Sauf que le temps est compté, cinq ans sont bien courts. François Hollande montre qu’il a au fond peur de présider le pays, peur de ne pas être à la hauteur de son mentor Mitterrand, peur de décevoir les citoyens et les partisans socialistes.

regardez a gauche regardez a droite

Or gouverner, c’est choisir. Laissera-t-il son Premier ministre de tempérament plus fonceur opérer ces choix qu’il est incapable de prendre ? S’il réussit, il aura appris et il pourra se présenter à nouveaux aux électeurs avec une bonne estime de soi. S’il échoue, il pourra toujours dire « c’est pas moi, c’est l’autre » et accuser les circonstances, l’opposition, les patrons, l’euro, l’Europe, les Américains, les Chinois, les marchés, la finance… Comme savent si bien le faire les socialistes quand ils ne comprennent pas pourquoi diable la réalité ne veut vraiment pas coller avec leur idéologie.

En savoir plus (pp.97-102) : Mickaël Mangot, Psychologie de l’investisseur et des marchés financiers, 2008, Dunod, 292 pages, €33.73 

 

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Luciano Canfora, La démocratie comme violence

luciano canfora la democratie comme violence

L’historien philologue italien de l’université de Bari édite en ce petit opuscule la première critique antique, probablement la plus ancienne, de la démocratie. Le texte de cette Constitution des Athéniens est attribué à Xénophon, qui n’en est sans doute pas l’auteur. Écrite vers 429-424 avant notre ère par un oligarque athénien en exil qui avait fait de la politique sa vie, cette œuvre sous forme de dialogue entre lui et un démocrate orthodoxe, nous apprend beaucoup sur notre démocratie d’aujourd’hui.

Nous avons hérité de la tradition du droit établi, supérieur aux lois de circonstances votées par l’Assemblée. La Constitution, les Droits de l’homme, les Principes généraux du droit, les Chartes des libertés et les Conventions internationales protègent les individus de l’arbitraire. Même si « la loi » se veut souveraine, « les principes » peuvent s’opposer à elle pour garantir un minimum de libertés.

Rien de tel dans l’antiquité. Le demos ne voit que son propre intérêt et impose à tous ses décisions légales. Il s’agit bien de la suprématie d’une partie du corps social (même majoritaire) sur l’ensemble, et pas d’une égalité formelle de tous. Le droit des minoritaires est de se taire, comme le disait si bien Laignel, député socialiste en 1981 : « il a juridiquement tort car il est politiquement minoritaire ». Le droit c’est moi, dit la majorité jacobine, se prenant pour le tout. Mélenchon ne dit pas autre chose, Marine Le Pen probablement non plus.

Rien d’étonnant à ce que pour Aristote comme pour Platon, « la démocratie » en ce sens soit la tyrannie des médiocres. « Partout sur terre, les meilleurs sont les ennemis de la démocratie – dit le Pseudo-Xénophon – Car c’est chez les meilleurs qu’il y a le moins de licence et d’injustice et le plus d’inclination au bien ; mais c’est chez le peuple que l’on trouve le plus d’ignorance, de désordre, de méchanceté : la pauvreté les pousse à l’ignominie, ainsi que le manque d’éducation et l’ignorance qui, chez certains, naît de l’indigence » p.22. Le peuple n’est pas inconscient pour cela, la démocratie est cohérente, dit l’auteur. « Le ‘peuple athénien’ sait bien distinguer, parmi les citoyens, les honnêtes gens des méchants. Mais, tout en le sachant, il préfère ceux qui lui sont favorables et utiles, même si ce sont des méchants, et il hait les honnêtes gens, justement parce qu’ils sont honnêtes » p.35. Plutôt le grand Méchant con que l’austère équitable, « pas assez à gauche, ma chère » comme disent les bobos qui se croient peuple.

Ce système démocratique, totalitaire et jacobin, aboutit dans l’histoire à ce que l’on sait : la Terreur de 1793, le coup de force léniniste en 1917, l’appel au peuple mussolinien puis hitlérien (tous deux élus « démocratiquement »), la monopolisation du pouvoir des Castro, Mao, Pol Pot et autres tyranneaux. La démocratie comme violence de tous sur tous, menée par quelques-uns dans une guerre civile où les opposants sont des ennemis à abattre ou (plus gentiment) des malades à rééduquer. Athénagoras, chef des démocrates de Syracuse vers 415 avant JC, prônait de frapper d’avance les adversaires politiques, de les punir « déjà pour ce qu’ils veulent, sans en avoir encore les moyens » p.65. Délit d’intention, délit d’opinion, délit de pensée : la pente est rapide de la réprobation politique à la condamnation morale – et à l’interdiction juridique, appliquée par la force.

Je n’ai aucun goût pour les histrions comme Dieudonné, Noir anti-impérialiste qui accuse les Juifs d’être à la source de tous les maux, mais sa récente interdiction par le fait du Prince montre que le droit, en France, reste mal admis par une partie (un parti ?) de la société. Si le militant humoriste enfreint la loi, le condamner pour des faits établis et contrôler l’application de l’amende ou de la peine, aurait mieux valu que l’interdiction préalable. Jamais l’antisémitisme n’a été aussi fort qu’après ce coup de force – assimilant volontiers et sans nuance antisionisme (opposition à la politique d’Israël en tant qu’État envers les Palestiniens) et antisémitisme (condamnation de gens en raison de leur appartenance raciale ou religieuse).

Luciano Canfora – inscrit sur les listes du Parti communiste italien comme candidat européen – n’hésite pas à critiquer ce genre de démocratie (en 1982…) : « la prévention est souhaitée non seulement à l’encontre des délits d’opinion, mais encore assurément à l’encontre des simples opinions, en fonction du présupposé qu’il est difficile de surprendre un complot antidémocratique en acte et sous-entendu que, de toute façon, s’en apercevoir quand le complot existe déjà signifie intervenir trop tard » p.65. On aimerait que le ministre de l’Intérieur ait la même force pour interdire les sites juifs qui dénoncent nommément avec photos, téléphone et adresse à l’appui les démonstrateurs de « quenelles ». Je trouve choquante cette façon de « loi du talion » qui rappelle les dénonciations de Vichy et le lynchage sans jugement des Noirs par le Ku Klux Klan. Je connais la vraie quenelle, je ne sais d’où vient le mot dieudonnesque, mais ce geste potache antisystème s’apparente plus à un salut à l’arabe main sur le cœur qu’à un geste « nazi » anti-juif. Nul ne pourra-t-il plus « faire un geste » sans être aussitôt accusé d’arrière-pensées mauvaises ? Définies arbitrairement par une infime minorité paranoïaque qui y voit on ne sait quoi ? Ce sont les actes qu’il faut punir, pas les intentions. Est-ce la guerre civile que l’on veut ?

La justice doit passer en silence, mais implacablement – et la justice civile, pas la justice administrative qui est juge et partie. L’antisémitisme est un délit : que fait la ministre ? Où en est l’exécutoire des décisions jugées ? Pourquoi ne saisit-on pas les recettes des spectacles, comme le fisc sait si bien le faire sur les salaires lorsque les impôts ou amendes fiscales ne sont pas payées ? Doit-on toujours, en France, passer par l’autoritarisme et les mouvements de menton faute de décision des responsables à faire appliquer la loi qui existe et l’autorité de la chose jugée ?

L’étude de Luciano Canfora, il y a plus de vingt ans déjà, a le mérite de pointer d’où vient l’erreur : dans la démocratie comme tyrannie de masse. Et dans son antidote : édicter le droit, faire respecter le droit, appliquer le droit. Or le droit, chacun sait, est n’est pas en France un pouvoir indépendant : il reste à la botte.

Luciano Canfora La démocratie comme violence, 1982, traduit de l’italien par Denise Fourgous, éditions Desjonquères 1989, 79 pages, €9.03

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Leonarda et la secte morale qui pourrit la gauche

Ce n’est pas le premier exemple, mais le plus emblématique : une famille rom kosovare ayant épuisé tous les recours du droit, est expulsée selon les lois en vigueur. On peut certes contester le fait que la police fasse irruption dans un voyage scolaire pour emmener une jeune fille devant ses camarades, mais la loi est la loi. Pourquoi l’avoir votée ou soutenir le gouvernement de gauche qui l’applique en toute connaissance de cause, si c’est pour s’élever contre ? Pourquoi avoir abrogé une circulaire Sarkozy – par ce qu’elle émanait de Sarkozy – qui enjoignait aux préfets d’éviter ce genre d’arrestation ?

C’est alors la mise en branle des grosses caisses médiatiques des « lycéens et collégiens » en grève dans les beauxbos quartiers parisiens – quelques milliers seulement, notons-le – sur des centaines de milliers. Lycéens et collégiens que la gauche morale loue d’être quasi adultes en manifestant contre « le racisme » des expulsions d’immigrés illégaux – mais à qui elle applique le terme « d’enfants » quand il s’agit de Leonarda. Est-on vraiment « enfant » à 15 ans, âge de la jeune fille ? Peut-on célébrer la maturité des grévistes de 15 ans et refuser la maturité à des élèves de 15 ans face aux réalités légales d’une expulsion ? « Sanctuariser l’école » est quelque chose de ce déni. La gauche morale veut protéger les mineurs jusqu’à les infantiliser ; ne sait-on pas qu’en Autriche et dans quelques autres États, les mineurs de 16 ans ont le droit de vote citoyen ? Tollé en France contre cette idée. Pourtant le monde a changé – mais la gauche morale (comme les cathos tradis) refuse de l’accepter. Cachez ce sein que je ne saurais voir ! Qu’on applique la loi, mais loin des yeux et du cœur !

Doisneau 1978 Paris Rivoli les tabliers

Quelle hypocrisie… Les médias se frottent les antennes, jouissent de tous leurs canaux, ça fait du buzz, de l’info, coco ! Peu importe la loi, l’émotion suffit, la désinformation aussi : ne pas confondre Leonarda Dibrani (née soi-disant en Italie : mais où sont les preuves ?) avec Leonardo di Caprio, acteur glamour qui périt dans le naufrage d’une Europe à la technique trop sûre d’elle-même. La gauche morale en profite pour attiser ces divisions qui font le sel de la politique française et les désastres habituels des élections. Continuez, moralistes de gauche, vous aurez Le Pen en première ligne dans les votes en série de l’an prochain !

Mais après tout, cela vous conviendrait sans doute ? Enfin le Mal incarné, le Fascisme établi, vous pourriez vous draper dans la grande Morale pour faire la leçon à tout le monde, comme vous aimez si bien le faire. Car vos idées émotionnelles sont respectables, mais doivent être discutées : vous n’avez pas le monopole du Bien, ni celui du Juste. La démocratie est un forum où tout est sur la table, débattu en commun. Vous n’êtes ni plus dignes, ni meilleurs que les autres, même ceux qui votent Le Pen. Chacun a le droit de s’exprimer et les idées sont souvent le masque d’autres intérêts. N’est-ce pas votre idole préférée, Karl Marx, qui a mis ce phénomène au jour ?

Votre antiracisme, votre pitié pour les expulsés illégaux (et dans le cas Leonarda d’un père violent qui refusait tout travail), votre agenouillement devant les immigrés, nouveaux prolétaires de votre avenir radieux – tout cela est de l’idéologie. Le communisme s’étant effondré avec les réalités soviétiques, maoïstes, castristes et polpotienne, vous avez du trouver une nouvelle religion en urgence. Pourquoi pas l’antiracisme ? Ce terme vague accumule tout ce qui est impérialisme, colonialisme, exploitation, mépris… Bien sûr que nous sommes contre le racisme, tout comme vous – mais pas comme vous. Car il est votre illusion de faire de la politique, alors que vous ne faites RIEN. Cet opium du peuple de gauche permet d’enfumer les citoyens tandis que les VRAIS problèmes sont ailleurs : dans le chômage, la désorganisation de la dépense publique, l’empilement des bureaucraties parasites, l’excès d’impôts et de règlementations qui tuent l’initiative, la fuite des entreprises. Mais contre ces maux, vous ne vous indignez pas.

Agiter la morale sur l’expulsion d’une illégale de 15 ans, c’est médiatique, ça fait un « beau » sujet émotionnel – mais c’est politiquement superficiel et médiatiquement épidermique. Qui parlera encore de Leonarda après Noël ? La télé a besoin de sujets sans cesse nouveaux et de héros sans cesse plus sexy. Votre morale antiraciste masque votre absence de tout projet politique pour la cité. Vous vous contentez de crier votre indignation, mais que votez-vous de concret pour le bien-être de vos concitoyens ? Que proposez-vous pour intégrer les Roms, pour accueillir votre part de la misère du monde – mais pas toute ? Vous restez dans le show médiatique, votre antiracisme est un divertissement de la société du spectacle. Rappelons que, dans la société du spectacle, les citoyens ne sont plus acteurs mais spectateurs. Il leur faut alors des illusions d’agir pour le Bien alors qu’ils n’ont aucune prise concrète sur la réalité des rouages de pouvoir et des privilèges sociaux existants. L’industrie du show les amuse pour qu’ils laissent la paix aux vrais décideurs.

Le progrès moral aurait-il remplacé le progrès social ? Le profond désir de sécurité d’une génération soixantuitarde vieillissante, qui a raté sa révolution et s’en veut, engendre dans les faits une bureaucratisation d’État, l’exigence de garantie des statuts et de l’emploi, les corporatismes, la peur de tout changement. La moraline de gauche est l’impérialisme médiatique de l’indignation. C’est-à-dire, au fond, une impuissance masquée sous les grands mots, le masque idéologique de la réalité des privilèges jacobins, des zacquis menacés. Car la jeunesse se lève, moins grandiloquente et nettement plus pragmatique, nourrie des techniques de l’information et de la communication depuis tout petit, nageant dans la globalisation comme vous n’avez jamais su le faire, bobos confits dans votre génération gâtée.

Nous écoutons les gémissements de l’impuissance, et nous sommes effarés. Ces jobs perdus sur le fumier de la répugnance à s’adapter, ce refus de la productivité exigée d’un tiers-monde qui émerge, n’est-ce pas cela qui est à réformer plutôt que faire revenir tous les illégaux expulsés selon toutes les voies du droit ? Que vaut le droit s’il est sans cesse bafoué par les indignations partisanes ?

La gauche morale apparaît comme une secte nuisible à la gauche apte à gouverner. L’on s’étonne que le Président lui ait fait une concession cynique en autorisant « pour raison d’humanité » la seule Leonarda de 15 ans à revenir à l’école en France – mais pas sa famille. Quelle est cette nouvelle religion morale qui impose ainsi son émotion à la loi ? N’est-ce pas dévaloriser la citoyenneté que d’affirmer souverainement qu’il y a de grands mots émotionnels au-dessus des lois rationnelles ? Et si c’est le cas, pourquoi avoir vilipendé et méprisé ceux qui manifestaient contre le mariage gai ? Eux aussi se battaient pour que la loi reste inférieure aux convictions de leur religion – ce qui n’est pas notre idée. Ou pourquoi avoir défendu la loi contre le voile dans les lieux publics, puisque c’est par une conviction semblable au-dessus des lois humaines, que les filles se couvrent la tête ? « Écrasez l’infâme ! » disait Voltaire lors de toute intervention. Il visait les curés ; nous visons aujourd’hui la gauche morale, intolérante, sectaire, qui veut imposer sa conception du Bien à toute la société via les amuseurs à son écoute.

Nous sommes de ceux qui préfèrent les sociétés pour lesquelles l’opposition est un service public et non un crime moral. Car la moraline fait le lit de l’agacement, et l’agacement fait le vote extrémiste. A trop vouloir imposer son idéologie, le risque est de voir renverser la table.

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Angoisse de liberté

La grande aspiration révolutionnaire est la liberté, tant en 1789 en France, qu’en 1796 aux États-Unis, en 1848 en Europe, en 1871 à Paris, en 1968 dans le monde développé et en 2012 dans les pays arabes. Mais ce qui rend libre rend responsable, chacun devient (plus ou moins) maître de lui. D’où la grande angoisse du siècle : suis-je capable ? Si je ne réussis pas, ne dois-je pas ne m’en prendre qu’à moi-même ? En réponse (pensée éminemment conservatrice, réactionnaire »), est-ce vraiment, entièrement, « de ma faute » ? Fleurissent alors ces théories du Complot qui tentent d’exonérer chaque individu au profit de forces occultes et si puissantes qu’on ne peut rien contre elles…

Mais qu’est-ce que la liberté ?

C’est être propriétaire de soi, maître de son destin et de ses passions, apte à réaliser ses potentialités dans l’existence. Les philosophes coupent comme les cheveux la liberté en quatre, ce qui ajoute à la complexité, mais aussi à la précision du langage. Le concept général de « liberté » recouvre quatre acceptations : la liberté « naturelle » de l’homme doué d’un cerveau, la liberté « civique » du citoyen, la liberté « politique » du peuple, enfin les libertés « réelles » qui permettent l’épanouissement de soi.

  1. La liberté naturelle est celle de faire, par absence de contrainte (être emprisonné, forcé au travail, contraint à choisir telle voie ou à penser telle chose). Le 18ème siècle l’a théorisée en Droits de l’Homme. Individuellement, l’être « doué de raison » doit agir en pleine conscience et avec mesure : c’est ainsi qu’un enfant n’est pas entièrement libre puisque pas fini, qu’un aliéné est irresponsable, qu’un affamé ou un menacé dans sa sécurité a quelque « liberté » de contrevenir aux lois. Mais que l’esclave de ses passions (sexe, argent, pouvoir) ne saurait être au-dessus des lois.
  2. La liberté civique est celle de jouir de ses droits civils. Cette liberté s’arrête où commence celle d’autrui, car l’être humain vit en société : il peut (mais ne peut que) faire tout ce que les lois permettent. C’est le rôle des lobbies de forcer au changement de la loi, parfois pour des « droits » qui concernent d’infimes minorités ; c’est le rôle d’autres lobbies (culturels, religieux, économiques, écologiques) de manifester leur désaccord.
  3. La liberté politique permet à la vie collective d’être consentie par chacun – soit par « légitimité » de la force en régime féodal ou clanique (le faible se soumet volontairement au fort pour demander protection ou reconnaît les liens charnel qui l’obligent), soit par « croyance » en une légitimité divine (celui qui n’est pas « né » ou « oint du seigneur » reconnaît le droit divin de celui qui l’est à le commander), soit par « contrat social » en démocratie (où des élections périodiques permettent à chaque citoyen de « faire les lois » et de « consentir à l’impôt » en désignant ses représentants au Parlement ou son opinion directement par référendum). Être citoyen est sous conditions d’être adulte en pleine possession de ses moyens (en France pas avant 18 ans, sans perte des droits civiques par condamnation, capable, recensé comme national et inscrit valablement sur les listes électorales). L’idée venue du droit antique est celle du travailleur (qui contribue aux impôts), père de famille (qui contribue au renouvellement de la nation) et en âge d’être soldat (qui contribue à la défense de la patrie). Pour tout ce qui concerne le collectif politique, le refus habituel est de manifester, plus radicale est la « résistance » (jusqu’à la révolution parfois, ou le coup d’État) pour faire changer le régime ou l’idéologie, le refus ultime est l’exil (vivre sous d’autres lois).
  4. Les libertés réelles sont les conditions et les moyens qui permettent à chaque individu de se former physiquement, culturellement, professionnellement et civiquement pour devenir ce qu’il est, en pleine possession de tous ses moyens potentiels. Théorisées au 19ème siècle, elles se sont traduites par le concept d’État-providence sous Bismarck en Allemagne (1883-89), Roosevelt aux États-Unis (1933-35), puis Beveridge en Angleterre (1942-45), avant d’être assumées en France par le Programme du Conseil national de la Résistance en 1945-46. Le militantisme syndical, politique, associatif, forcent l’État à aller plus loin, mais l’économie contraint – sans argent supplémentaire, pas de nouveaux droits ; avec moins d’argent, remise en cause partielle des droits « acquis ».

avions 14 juillet

A la lecture de cette énumération, le lecteur comprend vite que LA liberté est une utopie. Elle est un but légitime de l’être humain, mais toujours en devenir, jamais réalisé complètement. En nature, on nait homme ou femme, « sain et normalement constitué » ou avec quelque malformation ; en éducation, on grandit avec ou sans famille, avec ou sans modèles, avec ou sans incitations et stimulations, avec ou sans « bons » professeurs, formateurs ou « maîtres » (au sens des arts martiaux) ; en civisme, les lois contraignent, d’autant plus que l’on n’est pas dans « la norme » sociale du moment ; en politique, le régime sous lequel on vit est plus ou moins démocratique, plus ou moins clanique, plus ou moins ouvert ; en moyens offerts, le Budget permet plus ou moins écoles, formations, assurances, soins, retraites…

Mais il ne faut pas confondre « les moyens » avec ce que les individus en font.

L’éternelle revendication syndicale est celle des « moyens », mais elles servent trop souvent d’excuses aux dérives des organisations (Éducation nationale) ou au gaspillage (formation professionnelle) !

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif – pourquoi faire étudier de force des matières abstraites à un ado qui préfère la pratique ? Faire à Pôle emploi du rendez-vous compassionnel ou du tutorat pour « remplir les papiers », est-ce cela qui va offrir les chances pratiques de retrouver du travail ? Même chose en politique : combien de citoyens ne sont pas inscrits sur les listes électorales ? Combien, inscrits, s’abstiennent ou votent blanc parce que l’offre politique ne correspond en rien à leurs convictions ? Pourquoi certains courants dépassant les 10% des voix ne sont-ils pas représentés au Parlement ? Pourquoi certaines manifestations sont-elles minimisées en nombre et plus réprimées que d’autres ? Pourquoi a-t-on l’impression que certains minoritaires sont « plus égaux » que d’autres ?

L’angoisse naît de la liberté

Elle oblige à se retourner contre soi pour mesurer ses capacités, elle oblige à se comparer aux autres en termes de « droits » et de « moyens », elle oblige à s’adapter à un environnement qui change – et plus vite aujourd’hui que jadis. L’emploi est plus instable, les critères de jugement plus péremptoires (stagiaire trop jeune jusqu’à 30 ans, sénior inemployable dès 45 ans), les compétences exigées plus floues et plus diverses, le couple est plus libre donc plus précaire, l’école plus sélectionneuse et excluante. Chacun doit désormais faire ses preuves tout le temps.

D’où les trois conduites d’adaptation :

  1. La norme avec le « bon élève », les « grandes » écoles et les mafias des réseaux de relations et de famille ;
  2. La révolte avec le contrepied systématique de la norme : jouissance du corps plus que culture de l’esprit, machisme contre le féminisme, violence contre l’exigence d’être « sage », ignorance personnelle revendiquée contre le savoir socialement valorisé, religion dogmatique contre le relativisme culturel et bobo, incivisme haineux contre les bourgeois-blancs-nantis-normaux, croyance aux Complots qui exonère de penser et d’agir…
  3. L’évitement avec le culte du « cool » : se poser socialement en décalé ou « alternatif », artiste maudit, écolo qui coupe les ponts au fond de sa province ; somatiser par la dépression, l’asexualité, la phobie scolaire ou le burn out au travail.

Plus de liberté égale plus de responsabilité. Cela fait peur, suscite l’angoisse, met les individus en face de leurs dons mais aussi de leurs carences. La liberté – comme tout en ce monde forcément imparfait – est la meilleure et la pire des choses. Une angoisse – mais aussi le prix à payer pour évoluer vers plus d’humain, plus d’être. Au fond, c’est par lâcheté et paresse que nombre de gens se livrent aux tyrannies sociales, médiatiques, politiques ou religieuses. Faut-il les plaindre ? Ou avouer qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent ?

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Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

Nietzsche Par dela le bien et le mal

Zarathoustra voulait séduire, Par-delà veut attaquer, il s’agit d’un livre de combat contre l’esprit moderne (à fin XIXème) : la morale kantienne, la politique hégélienne, l’esprit plébéien, la foi scientiste. Nietzsche y est excessif, il démontre au marteau. Il s’agissait d’ébranler les certitudes – et avec raison puisque nous vivons encore avec…

Or l’homme est pour Nietzsche un être en devenir. Va-t-il devenir animal de troupeau à droits égaux ou aristocrate créateur de valeurs ? La discipline force à aiguiser ses instincts et à sublimer ses passions qui naissent avec l’exubérance d’une plante tropicale. Il ne faut ni les réprimer ni les haïr, mais les faire servir : procréer, entreprendre, créer. Le livre s’étend en neuf parties, suite de causeries cycliques sur la vérité et l’esprit libre, le phénomène religieux et l’histoire naturelle de la morale, nous les savants et nos vertus, les peuples et l’esprit aristocratique.

La vérité n’existe pas, car « qu’est-ce en nous qui veut trouver la vérité ? » Les philosophes sont les penseurs de leurs préjugés : « Toute grande philosophie jusqu’à ce jour a été la confession de son auteur ». Un jugement peut être faux mais utile s’il permet la vie et améliore l’espèce. Exemple : « les fictions de la logique » qui « ramènent la réalité à la mesure (…), la notion de nombre ». La science physique n’est que l’adaptation à nous-mêmes, à nos capacités de compréhension ; elle n’est pas une explication mais une croyance sur les données des sens. Expérimenter, c’est voir et toucher, donc un sensualisme populaire, une technique démocratique – opposée à la pensée platonicienne conceptuelle, aristocratique. Certaines fonctions grammaticales d’une langue sont des « sortilèges » qui influencent la façon de voir le monde. Les langues ouralo-altaïques développent mal la notion de sujet ; la relation de cause et d’effet leur paraît absurde ; ils mélangent toujours interaction et dialectique. Nietzsche critique donc le ‘libre-arbitre’ des Lumières, tout comme le « serf-arbitre » des conditionnements. Cette « balourdise du mécanisme régnant, qui imagine la cause comme un piston qui pèse et pousse jusqu’au moment où l’effet est obtenu ». La nature n’est pas soumise à des lois mais à des forces. Et « toute force, à chaque instant, va jusqu’au bout de ses conséquences ».

L’esprit libre est celui qui « se cherche instinctivement une forteresse » Chez l’homme moyen, rencontrer le cynique est un bien. « Le cynisme est la seule force dans laquelle les âmes vulgaires touchent à la probité ». Il faut être tout oreille dès qu’on entend parler sans indignation, car « nul ne ment autant que l’homme indigné » (prenez-en leçon, lecteurs du pamphlet à la mode). Vertu de la légèreté, celle du monde antique : « l’élan, le souffle, l’ironie libératrice d’un grand vent salubre qui vivifie toutes choses en les faisant courir ». Exemple Aristophane et Pétrone. Plus près, Machiavel et Stendhal. « Pour être philosophe, dit ce plus récent des grands psychologues, il faut être clair, sec, sans illusion. Un banquier qui fait fortune a une partie des caractères requis pour faire des découvertes en philosophie, c’est-à-dire pour voir clair dans ce qui est. » De quoi remettre pas mal d’intellos sur les rails. Et pas mal de blogueurs aussi : « Il faut renoncer au mauvais goût de vouloir être d’accord avec le plus grand nombre. Ce qui est ‘bon’ pour moi n’est plus bon sur les lèvres du voisin. Et comment pourrait-il y avoir un ‘bien commun’ ? Le mot enferme une contradiction. Ce qui peut être mis en commun n’a jamais que peu de valeur. »

Le phénomène religieux est préférence pour la servitude : « ce qui a révolté les esclaves chez leurs maîtres et les a soulevé contre eux, ce n’a jamais été leur croyance, mais leur indifférence à toute croyance, leur insouciance mi-souriante mi-stoïque à l’égard du sérieux de la foi. » D’où le délire de pureté pour punir (et se punir) : « En quelque lieu de la terre qu’apparaisse la névrose religieuse, nous la trouvons liée à trois dangereuses prescriptions diététiques : solitude, jeûne et chasteté ». A l’inverse, « ce qui surprend dans la religiosité des anciens Grecs, c’est l’exubérante reconnaissance dont elle déborde ». Vertus de la religion :  « un moyen, pour les forts, de dominer ; pour les aristocrates de l’esprit, un moyen de se préserver du vacarme de l’action politique. Pour les moins forts, elle est une discipline, un guide pour dominer un jour, un ascétisme qui éduque. Pour le vulgaire, la religion les rend content de leur sort, ennoblit leur obéissance. Revers de la médaille, christianisme et bouddhisme conservent tous les souffrants, les ratés de la vie. » D’où une détérioration de l’espèce, « le christianisme a empoisonné Éros – il n’en est pas mort, mais il est devenu vicieux ».

exuberance irrationnelle ephebe

La morale est une cristallisation provisoire de sentiments et valeurs. ‘La’ morale passe pour donnée parmi les philosophes, alors qu’elle n’est le plus souvent que celle de leur milieu (Marx reprendra l’idée). « L’essentiel de toute morale, ce qui en fait la valeur inestimable, c’est qu’elle est une longue contrainte » – exemples : le langage en vers pour le poète ou la méthode pour le savant, l’étiquette de cour, les postulats d’Aristote, le long vouloir de l’esprit pour justifier jusque dans le moindre hasard le Dieu chrétien. « Tout cet effort violent, arbitraire, dur, terrible, déraisonnable, s’est avéré comme le moyen d’inculquer à l’esprit européen sa vigueur, sa curiosité sans frein, son agilité ; avouons que du même coup des trésors irremplaçables de force et d’esprit ont été irrémédiablement étouffés et détruits ; car la ‘nature’, ici comme partout, se montre telle qu’elle est, grandiose dans sa prodigalité et son indifférence qui nous révoltent, quelle qu’en soit la noblesse. » Ni bien ni mal, la contrainte est utile, mais dommageable… Aux vertueux de la faire servir.

« Qu’est-ce qu’un homme de science ? C’est d’abord une variété roturière de l’humanité, avec les qualités d’une race roturière, ni autoritaire, ni dominatrice, ni assurée de sa propre opinion ; il a l’assiduité au travail, la docilité de rester dans le rang, la régularité et la médiocrité des aptitudes et des besoins ; il flaire instinctivement ses pareils et sait de quoi ils ont besoin ». Attention à l’objectivité, l’esprit scientifique, l’art pour l’art : « tout cela n’est que paralysie du vouloir et scepticisme généralisé. C’est là, je l’affirme, mon diagnostic de la maladie européenne. » La science est un outil qui doit servir la civilisation humaine, la meilleure et la pire des choses, car RIEN n’est jamais bon ou mauvais ‘en soi’. « Le savant idéal chez qui l’instinct scientifique, après une multitude d’échecs totaux ou partiels, est enfin parvenu à croître et à fleurir, est certainement un des plus précieux instruments qui soient ; mais il faut qu’un plus puissant le manie. Il n’est qu’un instrument… » Car l’homme est un être qui doit évoluer vers un être supérieur : « Notre pitié (…) ne s’adresse pas à la ‘misère sociale’ (…) Notre pitié est d’essence plus haute et voit plus loin ; nous voyons l’homme rapetisser et nous voyons que c’est vous qui le rapetissez. (…) Le bien-être tel que vous l’entendez n’est pas pour nous une fin ; c’est la fin de tout, un état qui rend aussitôt l’homme ridicule et méprisable (…) Cette tension de l’âme dans le malheur, qui lui donne l’énergie, son sursaut devant le grand naufrage, son inventivité, son courage à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter et à l’utiliser, tout ce qui a jamais été donné à l’homme de profondeur, de mystère, de masque, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance, par la discipline de la grande douleur ? » Se contraindre pour s’affiner, mieux réussir, pas pour en jouir. Pas question d’être maso, mais de faire un effort pour arriver à quelque chose.

Nos vertus : « une haute intellectualité n’a de valeur que si elle (…) est une synthèse de toutes les qualités attribuées à l’homme ‘simplement moral’, (…) acquises une à une, au prix d’une longue discipline, d’un long exercice, peut-être au cours de chaînes entières de générations ; une haute intellectualité, ajouterai-je, n’est jamais que la forme quintessenciée de la justice et de cette sévérité bienveillante qui se sait chargée de maintenir la hiérarchie dans le monde, entre les choses et non seulement entre les hommes. » Tout ne vaut pas tout. « Si à l’hérédité et à l’éducation s’ajoutent des instincts puissants et intraitables, avec leur virtuosité propre et l’art subtil de se faire la guerre à soi-même, c’est-à-dire l’empire sur soi et l’art de s’abuser soi-même, alors naissent ces hommes prodigieux, insaisissables, insondables, ces hommes énigmatiques, prédestinés à vaincre et à séduire, dont les plus beaux exemples sont Alcibiade et César (j’y ajouterai volontiers Frédéric II de Hohenstaufen, (…) et parmi les artistes peut-être Léonard de Vinci). » Mais dès que la société est bien assise, les vertus utiles que sont « des instincts forts et dangereux comme l’esprit d’aventure », sont calomniés car on les craint.

Parmi les peuples et patries de son époque (1886), Nietzsche distingue deux sortes : « ceux auxquels est élu le lot féminin de la gestation et la tâche secrète de modeler, de mûrir, de parachever ; les Grecs étaient un peuple de cette espèce, pareillement les Français ; les autres qui se sentent appelés à engendrer, et à implanter dans la vie un ordre nouveau ; tels les Juifs, les Romains et, je pose la question en toute modestie, peut-être les Allemands. » La France garde : « au XVIe et au XVIIe siècle, sa force profonde et passionnée, sa noblesse inventive. Mais il nous faut tenir mordicus à cet équitable jugement historique (…) : toute la noblesse de l’Europe, celle du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse dans tous les sens élevés du mot, est l’œuvre et l’invention de la France ; la vulgarité européenne, la bassesse plébéienne des ‘idées modernes’ est l’œuvre de l’Angleterre. » Pourquoi les Français ? Grâce à « leur vieille et très riche culture de moralistes qui fait que l’on trouve en moyenne, même chez les petits romanciers des gazettes, et chez le premier venu des boulevardiers de Paris, une sensibilité et une curiosité psychologique (…) ; si l’on veut chercher l’expression la plus heureuse d’une curiosité et d’une ingéniosité bien française dans ce domaine de frissons délicats, on peut citer Henri Beyle [alias Stendhal], cet homme étonnant, si fort en avance sur son temps »

nietzsche moustaches

Qu’est-ce que l’aristocratie ? « L’ardent désir d’établir des distances à l’intérieur de l’âme même, afin de produire des états de plus en plus élevés, rares, lointains, amples, compréhensifs, en quoi consiste justement l’élévation du type humain, le continuel dépassement de l’homme par lui-même », une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. Quand on dit « élever » un enfant, cela n’a pas d’autre sens que d’en faire autre chose qu’un sauvageon. Pour l’aristocrate, il s’agit de « rester le maître de quatre vertus : courage, lucidité, compréhension et solitude. Car la solitude, chez nous, est une vertu, une sorte de penchant sublime et violent, un besoin de propreté ». Bon = noble tandis qu’ignoble = mauvais. A l’inverse, « l’esclave voit avec défaveur les vertus du puissant (…) Inversement, il met au premier plan et en pleine lumière les qualités qui servent à alléger aux souffrants le fardeau de l’existence ; (…) Une morale d’esclaves est essentiellement une morale de l’utilité. » Pour lui, bon = bête (un bonhomme, un bon coup, un bon coin…).

Notre époque est plébéienne en paroles mais aristocrate en fait. On appelle cela méritocratie, avec raison. Sauf que l’argent et le copinage viennent corrompre la reconnaissance des mérites. Ce qui règne ? « Une répugnante impuissance à se maîtriser, une jalousie sournoise, une lourde façon de se donner toujours raison – trois traits qui de tous temps ont caractérisé le type plébéien ». Et Nietzsche d’ajouter, prémonitoire des histrions qui peuplent nos télés, radios et journaux : « A notre époque très populaire, je veux dire très populacière, ‘éducation’ et ‘culture’ doivent très essentiellement [promouvoir] l’art de faire illusion, de dissimuler ». La pub, le marketing, le storytelling, l’esbroufe, le « bon » coup médiatique. Avec Nietzsche, plus que jamais actuel – résister…

Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, 1886, traduction Henri Albert révisée Jean Lacoste, édition Bouquins, Œuvres t.2, 1993, pp.549-741, €31.83

(citations ici tirées de la traduction Geneviève Bianquis, 10-18, 1970)

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Albert Camus, L’état de siège

 Albert Camus L etat de siege

L’état de siège’ est un spectacle théâtral en trois parties écrit par Albert Camus sur une mise en scène de Jean-Luis Barrault en 1948. Il reprend le thème de La Peste mais le situe à Cadix en Espagne, avec des personnages différents. La peste est l’allégorie de la mort vivante : bureaucratie, tyrannie, méchanceté. L’État installé, l’État qui siège, l’État qui vous assiège. « La vie vaut la mort », dit Nada, ivrogne cynique qui ressemble à Diogène et dont le nom signifie ‘Rien’. « L’homme est du bois dont on fait les bûchers. »

L’ordre n’est pas la vie ; la vie est liberté, donc mouvement. Révolte et non révolution, car la révolution détruit un ordre pour en construire un pire tandis que la révolte est état d’esprit et non état de siège. « Du moment que vous avez fait vos trois repas, travaillé vos huit heures et entretenu vos deux femmes, vous croyez que tout est dans l’ordre. Non, vous n’êtes pas dans l’ordre, vous êtes dans le rang. Bien alignés, la mine placide, vous voilà mûrs pour la calamité. » Pour Camus en effet, rien n’est pire que l’indifférence, cette aspiration au repos, ce pétainisme rampant. Il faut être énergique pour vouloir la liberté et vigilant pour vouloir la justice. Car c’est entre liberté et justice que se situe la condition humaine, entre passions personnelles (comme celle du jeune Diego pour sa Victoria) et exigences collectives (soigner, aider, bâtir en commun). La peste, symbole du temps des tyrannies, vient secouer les habitudes et les paresses, comme un destin. Diego témoigne pour Camus : « Je suis trop fier pour t’aimer sans m’estimer ».

Les personnages sont en effet la Peste elle-même, sa secrétaire objective qui tient le carnet des radiations de vie, Nada le cynique, Diego et Victoria les jeunes, le juge et sa femme les bourgeois, le gouverneur et les alcades au pouvoir, puis les femmes et les hommes de la cité, les gardes. Il s’agit, comme dans la tragédie grecque des origines, d’une tentative de spectacle total : un grand mythe est mis en œuvre pour le collectif avec la participation du public. Ariane Mnouchkine reprendra le genre, mais bien plus tard, lorsque le public bobo post-68 aura la disponibilité d’esprit et la culture pour comprendre. Le thème est celui de la révolte contre l’esclavage.

« Rien n’est bon de ce qui est nouveau ! » clament les alcades, répétant le gouverneur. « L’ironie est une vertu qui détruit. Un bon gouverneur lui préfère les vices qui construisent. » Ce mot s’applique à nos histrions caricaturant les politiques et les politiques qui font l’État spectacle. Les ivrognes : « Supprimez le mouvement, supprimez, supprimez ! Ne bougez pas, ne bougeons pas ! Laissons couler les heures, ce règne-ci sera sans histoire ! » La remarque vaut pour le règne de Mitterrand II englué dans l’observation cohabitante, puis pour le très long règne Chirac, trop heureux de cohabiter et roi fainéant s’il en fut. Il vaut encore pour le hollandisme, cet art de ne rien faire tout en disant le contraire, un « extrémisme modéré » en tranche-montagne… qui accouche d’une souris (les 75%, la retraite « à 60 ans », la fiscalité « juste » qui prend à tout le monde sans toucher à l’obésité d’État, la loi « contre » la finance – tout contre…).

Caractéristique de ce genre de règne : l’obscurantisme administratif. Camus n’y va pas avec le dos de la cuillère dans la critique du pédantisme de bureau. « C’est pour les habituer à un peu d’obscurité. Moins ils comprendront, mieux ils marcheront. » La tyrannie ne réside en effet pas seulement dans les proclamations de tribune ni dans les chars qui gardent les carrefours, mais dans ce fascisme de bureau où chaque question suscite une commission qui ne décide de rien, où chaque projet fait l’objet d’un rapport qui n’engage en rien, où chaque personne est transposée en « dossier » anonyme qu’on traite à la fourche dans les cases ad hoc avant de tout cramer au four.

Le Médiateur de la République Jean-Paul Delevoye dit exactement la même chose de l’Administration française d’aujourd’hui, si imbue du « Service Public » qu’elle en oublie de regarder hors du miroir et qu’elle confond son propre statut avec ledit service. La Peste : « Si je règne, c’est à ma manière et il serait plus juste de dire que je fonctionne. » Fonctionner comme fonctionnent les fonctionnaires…

D’où ces lois absconses, ces règlements incompréhensibles : « Barème numéro 108. L’arrêté de revalorisation des salaires interprofessionnels et subséquents porte suppression du salaire de base et libération inconditionnelle des échelons mobiles qui reçoivent ainsi licence de rejoindre un salaire maximum qui reste à prévoir. Les échelons, soustraction faite des majorations consenties fictivement par le barème numéro 107, continueront cependant d’être calculées, en dehors des modalités proprement dites de reclassement, sur le salaire de base précédemment supprimé ». La Loi, dit-on au Parlement français ces temps-ci, ressemble à s’y méprendre à cette charge de Camus datant de 1948…

L’administration n’oublie personne, elle réglemente et elle applique, logique de fonction, rouages sans âme ni projet : « Je vous apporte le silence, l’ordre et l’absolue justice» C’est contre cet absolu de justice, aveugle, égalitariste au point d’éradiquer toute différence (si chère à Mélenchon et au verbe hollandais), que Camus s’élève avec autant de force que contre l’absolue liberté de l’égoïsme personnel (d’une certaine droite). Contre la tentation du Bien, l’organisation collectiviste sur le modèle de la ruche, fasciste ou communiste. Contre l’égalitarisme socialiste, tendance 1793, pour qui aucune tête ne dépasse et qui excite le peuple en armes à surveiller, dénoncer et « faire justice » à toute liberté hors du collectif, à toute originalité qui viserait à s’écarter de la ligne. Contrôle social total. « Le grand principe de notre gouvernement est justement qu’on a toujours besoin d’un certificat », déclare la secrétaire. Plus de vie privée, la vie publique est la seule autorisée. Pas ‘publique’ au sens de transparent, mais publique au sens où seul l’État autorise et interdit. L’État n’étant en rien vous et moi, mais une masse anonyme et irresponsable de fonctionnants, obéissants à des directives et règlements non publiés, édictés par les hommes de l’ombre dans les bureaux du pouvoir.

Albert Camus L etat de siege debout

Et, ajoute Camus, « seuls les votes favorables au gouvernement seront considérés comme valablement exprimés» Ne voilà-t-il pas l’expression ramassée du socialisme, dans sa traduction « démocratie populaire » (ni démocratique, ni populaire) ? Tout comme dans sa traduction gauche mitterrandienne 1982 dans la bouche de l’ineffable Laignel, député : « vous avez juridiquement tort puisque vous êtes politiquement minoritaires. » Albert Camus est éternel dans la révolte contre l’absurde, cet autre nom de la maniaquerie mortifère, de « l’autre monde possible » plutôt que celui qui est ici et maintenant.

« Ah ! Vous ne tenez compte que des ensembles ! » dit le jeune Diego plein de fougue à la secrétaire fonctionnaire de la peste. « C’est une statistique et les statistiques sont muettes ! On en fait des courbes et des graphiques, hein ! On travaille sur les générations, c’est plus facile ! Et le travail peut se faire dans le silence dans l’odeur tranquille de l’encre. Mais je vous en préviens, un homme seul, c’est plus gênant, ça crie sa joie ou son agonie. Et moi vivant, je continuerai à déranger votre bel ordre par le hasard des cris. Je vous refuse, je vous refuse de tout mon être ». Nous sommes dans l’actualité : le chômage n’est pas une statistique mais des femmes et des hommes vivants, à quelque euros près en fin de mois… dans le grand silence indifférent de l’Administration qui se contente de fonctionner. Tout ce que constate Florence Aubenas dans Le quai de Ouistreham’.

Aveu de la secrétaire : « Du plus loin que je me souvienne, il a toujours suffi qu’un homme surmonte sa peur et se révolte pour que leur machine commence à grincer. » D’autant que l’homme n’est jamais seul.

Diego : « Si j’étais seul, tout serait facile. Mais de gré ou de force ils sont avec moi. »

La Peste : « Beau troupeau, en vérité, mais qui sent fort ! »

Diego : « Je sais qu’ils ne sont pas purs. Moi non plus. Et puis je suis né parmi eux. Je vis pour ma cité et pour mon temps. (…) Il est vrai qu’il leur arrive d’être lâches et cruels. C’est pourquoi ils n’ont pas plus que toi le droit à la puissance. Aucun homme n’a assez de vertu pour qu’on puisse lui consentir le pouvoir absolu. »

Albert Camus, socialisant, se découvre profondément libéral, du libéralisme tempéré des Lumières, celui de Montesquieu et de Voltaire, celui de Tocqueville. Le Chœur résume son aspiration politique : « Non, il n’y a pas de justice, mais il y a des limites. Et ceux-là qui prétendent ne rien régler, comme les autres qui entendaient donner une règle à tout, dépassent également les limites. » Ni égalitarisme intégral à la communiste où tout est réglementé ; ni libéralisme ultra qui laisse faire sans rien faire ; l’équilibre est dans la limite librement discutée. Au fond pas très différent de ce que disait Rousseau de la liberté : une contrainte négociée, librement consentie. Sauf que Rousseau a dérapé.

Bien oublié, ‘L’état de siège’ est un spectacle dérangeant et d’une étrange actualité !

Albert Camus, L’état de siège, 1948, Folio théâtre 1998, 221 pages, €7.69

Albert Camus, Œuvres complètes tome 2 – 1944-48, Pléiade Gallimard 2006, 1424 pages, €62.70.

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Habemus François !

Les catholiques ont désormais un nouveau pape qui a choisi le nom de François. Hollande est content et Mitterrand s’est retourné dans sa tombe – mais sait-on que les Anglo-saxons le traduisent par Francis ? Avec ce sens du maximum d’informations dans le minium de mots (que nos journalistes verbeux pourraient prendre en exemple),  Mgr Bergoglio est qualifié ainsi : « Argentine 76-year-old Jesuit intellectual ». Dans la même veine, nous pouvons dire aujourd’hui que nous avons « a French 58-year-old technocrat Socialist » à la tête de la curie hexagonale.

François Hollande vient en effet de lancer un ballon d’essai qui aurait du faire grand bruit s’il n’avait été éclipsé par les vacances scolaires parisiennes, la neige jamais prévue pour lesquels les Franciliens ne s’adaptent jamais, la mort de Chavez et de Robert Castel, enfin l’érection d’un nouveau François bien plus grand que les autres. Le président aurait, selon le dijonnais François Rebsamen, « pris conscience (…) de blocages importants dans notre société, de délais de prise de décision trop longs, des textes qui prennent énormément de temps de débat au Parlement (…) et donc il est indispensable de raccourcir ces délais pour plus d’efficacité ». François pape émettra des bulles, François président des ordonnances.

Il y a deux aspects à cette pratique : moral et politique.

Sur l’aspect moral, il ne sera pas le premier président de la Vème à le faire, mais il sera le premier président socialiste. François Mitterrand avait refusé avec hauteur de signer les ordonnances de privatisations prises par Chirac en 1986. « Moi président de la République, je ne serai pas le chef de la majorité », déclarait François Hollande dans une anaphore de 3 mn 21 à la télévision, devant tous les Français. Où l’on mesure brusquement toute la mauvaise foi de gauche, celle qui proclame la vertu tout en pratiquant le vice. La tartufferie consiste à déclarer diabolique tout ce qui vient de l’opposition et béni tout ce qui vient de son camp. Vieille pratique catholique, approfondie par les Jésuites, et utilisée à plein par les socialistes réels sous Staline selon le vieil adage : « qui n’est pas avec nous est contre nous ». Hollande va-t-il supplanter Chirac en Supermenteur ? « Le Peuple » par la voix de ses représentants, est censé être seul Souverain – mais les socialistes ont depuis longtemps l’impression d’incarner à eux seuls « le Peuple ».

institutions V eme republique

En politique, la droite gaulliste l’a voulu, et gouverner par ordonnance est permis par la Constitution de 1958 en son article 38 : « Le Gouvernement peut, pour l’exécution de son programme, demander au Parlement l’autorisation de prendre par ordonnances, pendant un délai limité, des mesures qui sont normalement du domaine de la loi.

Les ordonnances sont prises en conseil des ministres après avis du Conseil d’État. Elles entrent en vigueur dès leur publication mais deviennent caduques si le projet de loi de ratification n’est pas déposé devant le Parlement avant la date fixée par la loi d’habilitation. Elles ne peuvent être ratifiées que de manière expresse.

A l’expiration du délai mentionné au premier alinéa du présent article, les ordonnances ne peuvent plus être modifiées que par la loi dans les matières qui sont du domaine législatif. »

Certaines dispositions relatives à l’outre-mer peuvent faire l’objet d’ordonnances par l’article 74-1 et le gouvernement selon l’article 47 peut mettre en œuvre par ordonnance un projet de loi de finances ou un projet de loi de financement de la sécurité sociale si le Parlement ne s’est pas prononcé assez rapidement.

Comme les règlements (qui couvrent tout ce qui n’est pas expressément du domaine de la loi), les ordonnances sont préparées par le gouvernement qui peut seul les modifier (aucun amendement parlementaire), et entrent en vigueur dès leur publication. Elles sont contrôlées par le juge administratif (dont l’instance suprême est le Conseil d’État) tant qu’elles ne sont pas devenues « lois » par ratification en procédure parlementaire. Cette ratification peut prendre jusqu’à 4 ans ! Le Conseil constitutionnel contrôle la validité de la loi d’habilitation délivrée par le Parlement au gouvernement. Mais (c’est là l’important), les ordonnances tant qu’elles n’ont pas été ratifiées ne peuvent PAS faire l’objet d’une question prioritaire de constitutionnalité… puisqu’elles ne sont pas « lois ».

constitution lois et ordonnances

Cet acte de l’Exécutif dans le domaine du Législatif offre des facilités pour gouverner, surtout quand le Parlement est à majorité favorable. Le gouvernement peut supposer que la discipline de parti jouera en sa faveur lors de la ratification en bloc. Les justifications à ce court-circuit provisoire du Parlement sont donc :

  • encombrement de l’ordre du jour législatif
  • impopularité des décisions à prendre
  • désir d’efficacité
  • forçage d’habitude pour les administrations et les citoyens afin d’appliquer certaines dispositions SANS qu’on puisse invoquer durant le délai de ratification la question prioritaire de constitutionnalité.

On peut donc se demander si le recours aux ordonnances par le gouvernement Hollande n’a pas pour but :

  • d’éviter les blocages des partis de gauche non socialistes : Parti communiste, Verts (ex. sur les allocations familiales)
  • de faire accepter en bloc dans son propre camp des dispositions préparées par la technocratie, que les parlementaires PS pourront difficilement refuser de ratifier une fois celles-ci mises en œuvre durant des mois ou des années (ex. l’accord patronat-syndicats sur l’emploi)
  • d’habituer l’opposition à des décisions déjà appliquées qu’il sera difficile de faire changer ensuite (ex. le droit de vote des étrangers). Le Conseil constitutionnel serait ainsi entravé le temps nécessaire à habituer l’opinion… Voir les limites d’ordre juridique à son intervention.
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