Cinéma

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1

robyn young insurrection pocket

Auteur femme d’une série à succès sur les Templiers, Madame Robyn Young a des origines celtiques mêlées dans tout le Royaume-Uni : anglaise, écossaise, irlandaise et galloise. De quoi vouloir justifier par le mythe historique la geste d’Édouard 1er, le roi anglais qui voulut rassembler les quatre reliques des saints qui permettraient aux rois Bretons de régner. Ainsi la couronne d’Arthur au pays de Galles et la pierre du Destin de Scone en Écosse qu’il réunit en ce premier tome. La légende est née des Prophéties de Merlin, écrites par l’évêque historien du 12ème siècle Geoffroy de Monmouth, sous le règne de Henri 1er d’Angleterre.

Entreprenant une nouvelle série sur la geste écossaise, l’auteur s’appuie sur ce texte pour replacer Robert Bruce dans le contexte. Il ne s’agit pas d’histoire, mais de geste historique, romancée là où l’historien ne sait rien. C’est prenant, parfois épique, toujours agréable à lire. Et très érudit, même si les bagarres, batailles et autres combats ravissent plus les garçons que les filles, dit-on.

Il y a quatre Robert Bruce, tous prétendants au trône d’Écosse car descendant de David 1er (1124-1153). L’arrière-grand-père fut le fils aîné du comte de Huntingdon, le grand-père lord of Annandale, le père comte de Carrick, enfin le fils, « notre » Robert Bruce né en 1274, révolté contre le roi anglais Édouard, est le plus connu parce qu’il prendra la tête de l’Écosse sous le nom de Robert 1er. L’auteur le cueille en enfance, lorsqu’à 11 ans il s’efforce de bien se tenir à cheval. Son père ne l’aime pas, peut-être parce qu’il a été accouché par une rebouteuse un brin sorcière qui a « noué le destin » de la lignée par la malédiction de Malachie. Pas de royaume avant repentance… Ou peut-être aussi parce le grand-père du gamin l’aime plus que son propre fils. Toujours est-il que Bruce, l’aîné de trois frères et deux sœurs, doit répondre de tous les échecs de la famille, ce qui n’est pas rien.

gamin chateau ecosse

Robert Bruce enfant, adolescent, adulte, est un être complexe. Il n’a rien d’entier, comme son frère Édouard, mais sait changer d’avis, renverser ses alliances, louvoyer entre les maux. Il est guerrier et diplomate, hanté par la promesse faite à son grand-père, lord d’Annandale, de prétendre après lui au trône de l’Écosse que le roi anglais voudrait bien annexer et soumettre. Fragile parce que mal aimé, mais fort parce qu’il se croit un destin, l’homme se forge lentement dans ce premier tome, entre les landes essorées de l’Écosse, les fastes médiévaux des tournois de Londres et la campagne militaire grise et glacée au pays de Galles, où il suit le roi Édouard.

L’auteur invente le club fermé des Chevaliers du Dragon, qui réunit la fine fleur des jeunes nobles de la Cour, sorte d’antichambre de la Table ronde, remise en valeur par Édouard pour le bien servir. Bruce y connait les amitiés et les haines, le snobisme de caste et l’amour d’une belle. Ce sont ces nouveaux amis qui ne sont pas de son sang qu’il va trahir, après que le club ait enlevé (avec lui mais malgré lui) la pierre de Scone sur laquelle les rois d’Écosse furent tous couronnés. Cette forfaiture le ronge, et l’attitude (inventée par l’auteur) d’un très jeune garçon fils de noble écossais, vêtu en tout d’une courte tunique, sans armure ni bouclier, pointant tout seul son épée contre l’ost entier mené par Robert Bruce lui-même contre le château de son père, l’émeut. Elle le fait basculer dans la révolte pour mener la résistance aux armées anglaises venues envahir les territoires du nord.

chateau en ecosse

Il se range alors aux côtés du fils de chevalier William Wallace, géant musculeux meneur d’hommes, et de l’évêque de Glasgow Robert Wishart. L’Écosse n’a plus de roi depuis qu’Alexandre III fut assassiné, probablement sur ordre d’Édouard (l’auteur n’a aucun doute, les historiens, si). L’élection qui a suivi laisse en rivalité deux puissantes familles qui se combattent en fratricides, permettant au roi Édouard 1er de proposer son « arbitrage » intéressé.

Nous accompagnons les premières années de Robert de Brus (son vrai nom d’origine normande) depuis 1286 jusqu’au milieu de sa vingtaine. Il a été marié mais sa femme est morte en couches, laissant une petite fille. Révolté, il n’a plus aucun des domaines anglais par le roi jadis confiés, et la plupart de ses fiefs au sud de l’Écosse sont ravagés. Il ne sera élu roi qu’en 1306, à 32 ans, ce que conteront les tomes suivants de la saga.

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1, 2010, Pocket 2013, 826 pages, €9.80
Film DVD Bravehart de Mel Gibson sur William Wallace, où Robert Bruce apparaît sous les traits d’Angus Macfadyen, 2010, 20th Century Fox, €9.99

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Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn

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Huck est le copain sauvage de Tom Sawyer ; vagabond intégré (si l’on ose cet oxymore), il entre dans la bande de bandits que l’imagination de Tom crée au village. Mais si Tom est civilisé, fantasque mais bourgeois, farceur mais moral, Huckleberry reste un naturel du pays, étouffant dans les vêtements, aimant dormir dans les bois, pêcher le poisson-chat, faire griller du lard sur un feu de camp. Son adoption par la veuve Douglas l’a enfermé, rhabillé et contraint. S’il aime l’école parce qu’il est curieux de tout, il a un besoin physique de courir les bois, si possible la chemise ouverte et les pieds nus. « Les vêtements et moi, on s’apprécie pas trop », avoue-t-il au chapitre XIX.

Il fugue, puis est rattrapé par son père, un ivrogne incapable qui l’a laissé choir de puis plus année et qui ne revient qu’avec une idée fixe : s’emparer du magot gagné par le fiston, que le juge Thatcher gère pour lui. Huck fait mine de se soumettre. Élevé à la dure, le gamin accepte les taloches et les gnons que son jeune corps vigoureux sait encaisser, mais il tient à la vie. Il a une peur bleue de ces crises de delirium tremens qui saisissent son paternel dès qu’il a lampé quelques dollars de gnôle. Lorsque l’adulte le poursuit en hurlant dans la cabane de rondins, brandissant un couteau de boucher, c’en est trop et le gamin s’enfuit, tout en mettant en scène ingénieusement son propre meurtre à l’aide du sang d’un cochon et d’un gros sac de cailloux traîné jusqu’à la berge.

Il observera avec délectation le vapeur tourner dans l’eau en tirant des coups de canons destinés à faire remonter son corps noyé à la surface – en vain. C’est dans cette île déserte Jackson, où il établi son camp de robinson, dans le souvenir des jeux avec Tom et sa bande, qu’il a rencontré Jim, esclave de Miss Watson, la sœur de la veuve Douglas, qui compte le vendre pour une bonne somme.

huck finn elijah wood parmi les bourgeoises

Huck aime Jim, aussi sauvage que lui au fond malgré les apparences, car il aime autant que lui la liberté de penser et de se mouvoir. Jim est presque sans instruction, tout envoûté par les superstitions des Noirs, mais il n’est pas sans bon sens. Toucher une peau de serpent fait-il venir les ennuis ? Huck n’y croit qu’après que les ennuis soient venus, pragmatique.

Les aventures vont dès lors s’égrener avec, pour décor, le Père des eaux, ce grand fleuve Mississippi qui est tout un continent pour l’auteur. Femmes naïves de village, paysans rusés, mauvais garçons et escrocs, chasseurs de nègres et rudes bateliers, le garçon et son compagnon noir vont faire la route, celle qui initie à la vie par la liberté. Non sans peurs, sueurs froides, humour : « Il n’y avait personne au temple, sauf un porc ou deux car la porte n’avait pas de verrou et les porcs ils adorent les sols en grosses planches en été à cause de leur fraîcheur. La plupart des gens, si vous avez remarqué, ils vont au temple seulement quand ils sont obligés, mais les porcs c’est différent » XVIII.

huckleberry finn et jim sur le radeau

Non sans expériences sensuelles non plus. Huck est âgé de 14 ans selon les Carnets de l’auteur, il a la sensualité brute de cet âge : sur le fleuve, « on était toujours nus, le jour et la nuit, si les moustiques nous embêtaient pas » XIX, notamment nus sous l’orage, la peau en ravissement sous les trombes d’eau tiède, chapitre XX. Pressé par Jim de se renseigner pour savoir si le radeau a passé ou non Cairo, la ville cruciale pour atteindre les États abolitionnistes, Huck ôte tous ses vêtements et va nager jusqu’à un train de bois pour écouter les flotteurs parler de la navigation. Mais il sera découvert, un matelot « a posé sa main sur ma peau chaude, tendre et nue », raconte Huck avec délices (XVI). A poil, il est traîné devant les hommes qui le reluquent, l’interrogent et le menacent du fouet. Il s’en tirera avec sa langue bien pendue et pourra plonger pour rejoindre la berge. II l’a échappé belle mais a somme toute pris plaisir à cette aventure – sauf qu’il ne sait pas si Cairo est près ou loin.

huck finn elijah wood

Il perd Jim dans le brouillard, puis tombe à l’eau et se retrouve dans une famille sudiste où règne depuis 30 ans la pire des vendettas. Le père, les cousins, les fils, jusqu’au gamin de13 ans, sont tués à coups de fusil par l’autre famille, elle aussi amputée ; seule l’une des filles, amoureuse d’un garçon de l’autre bord, réussit à fuir l’absurdité humaine avec son promis. Huck retrouve Jim, recueille deux escrocs qui entubent les villageois crédules par des spectacles jugés si mauvais et une tentative de captation d’héritage – que le goudron et les plumes finiront par expulser les compères. « Il vaut mieux risquer la vérité, qui serait peut-être moins dangereuse qu’un mensonge », médite-t-il au chapitre XXVIII. Huck assiste aussi à l’imbécilité de foule, qui décide de lyncher un homme, « un vrai », qui a tué son insulteur chronique, mais que la lâcheté fait renoncer face à son attitude ferme.

Il découvre la vie, Huck, la bêtise humaine et l’absurdité sociale. Que reste-t-il de l’humanité ? Pas grand-chose : l’amour, l’amitié, l’honneur peut-être. Il a même pitié des crapules, par « conscience » – ce que l’auteur n’approuvait pas, peut-être censuré par sa femme à qui il faisait relire le manuscrit pour qu’il soit présentable à la vente.

Il aime le nègre Jim qui l’appelle son « poussin » ; lui qui n’a pas eu de père, il en fait une sorte de tuteur. Quand le bouffon « descendant des rois de France » pseudo « Lewis le dix-septième » vend Jim pour 40$, Huck découvre que, si sa conscience exige de rendre Jim à sa propriétaire, son cœur exige plutôt qu’il rende à l’esclave sa liberté (XXXI). Jim et lui ont vécu tant d’aventures et d’émotions ensemble que le jeune garçon refuse à « devenir meilleur » pour « devenir mauvais » selon la société, faisant le choix de la personne Jim plutôt que de « la morale » de la société. Le garçon devient lui-même en devenant adulte.

huck finn elijah wood et jim

D’où la fin incongrue, qui voit le retour de Tom Sawyer. Nous sommes au théâtre, Tom, probablement plus jeune d’un an, se fait auteur, réalisateur, interprète d’un beau rôle qui vise à faire évader le nègre Jim. Même s’il est déjà affranchi par sa maîtresse sur son lit de mort, Tom se garde bien de révéler ce détail, tout à son jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de rire, notamment au chapitre XXXIX « les rats », même si le changement de registre est patent. Hemingway n’aimait pas cette chute, qu’il trouvait déplacée et grand guignol. Peut-être est-ce pour comparer la maturité toute neuve de Huck avec un Tom encore en enfance, futur écrivain et histrion dont le rôle est de légender le réel ? Peut-être est-ce la leçon sociale que Huck a acquise sur le fleuve, après avoir rencontré tant de spécimens humains irrationnels ? « J’ai gardé ça pour moi sans rien laisser paraître, c’est ce qu’il y a de mieux pour éviter les disputes et les embêtements » XIX. Ainsi laisse-t-il Tom monter son jeu, du moment que l’objectif rencontre le sien : libérer Jim de l’esclavage. « Je ne me soucie pas de la manière de faire, tant que c’est fait » XXXVI.

Tom est la face Mark Twain dont le côté pile est Samuel Clemens peut-être plus proche de Huck. Le gamin débraillé est en effet un « naturel » du Mississippi, il jouit en naturiste et parle nature. Il est le bon sauvage du mythe, l’idéal chrétien des pionniers américains. L’auteur a écrit le livre de 1876 à 1885 comme une aventure, sans savoir où il veut aller et dans une langue orale, familière, voire crue. Il aime manifestement ce fils littéraire, c’est ce qui fait son charme toujours neuf car Huck est enfant passant progressivement à l’âge adulte, brute acquérant une civilité, les émotions en devenir, l’intelligence qui s’ouvre.

Courage, sensibilité, âme pure du fleuve, Huckleberry Finn est le parfait garçon d’Amérique dont le nom est celui de l’airelle nord-américaine, vu par un auteur humoriste de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est candide, donc neutre, capable de tout mais avec générosité, selon l’idée (passablement rousseauiste) qu’un cœur sain sait remettre sur le droit chemin une conscience déformée par la morale apprise de la société, trop souvent factice. Refus de la mentalité européenne de caste, refus du conformisme cul-bénit des vieilles filles, refus de toute autorité non légitime, l’adolescent Huck est un libertarien, le pionnier de la Frontière par essence. Il grandira, mais demeurera cet homme libre que l’enfance a révélé et béni.

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition intégrale Garnier-Flammarion 2014, 352 pages, €8.50
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition « jeunesse » (expurgée ?) Folio junior illustré par Nathaële Vogel, 2010, 392 pages, €8.20
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, avec illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

DVD Les aventures de Huckleberry Finn, 2003, Stephen Sommers, avec Elijah Wood, Walt Disney France, €13.00
DVD Les aventures de Huckleberry Finn, de Peter Hunt avec Patrick Day, Rimini édition 2014, €11.78 ou Omnitem communication, €14.99
J’ai vu en 1968 la belle série TV Les Aventures de Tom Sawyer, de Wolfgang Liebeneiner, avec les gamins Roland Demongeot et Marc Di Napoli – mais elle est introuvable.

Les œuvres de Mark Twain chroniquées sur ce blog

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Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer

mark twain oeuvres pleiade
Une belle aventure de gamins dans la première moitié du XIXe siècle au bord du Mississippi. L’auteur, père fondateur de la littérature populaire américaine, né en 1833 sixième de sept enfants, a passé sa jeunesse de 4 à 18 ans dans le village d’Hannibal au bord du grand fleuve. Il en a fait St Petersburg pour Tom Sawyer. Le village, c’est la famille, même pour Huck Finn qui n’en a pas ; le fleuve, c’est l’aventure, le grand large, le rêve d’être pirate ou brigand. Ainsi l’enfance est-elle constamment tiraillée entre confort et audace, tendresse et courage, discipline imposée et démon de ne pas tenir en place.

Les jeunes personnages des garçons Tom et Huck, des filles Becky et Amy, sont vrais; ils sont tirés de la réalité et du talent de conteur. Si Tom saute la palissade plutôt que de sortir par la porte ouverte, les garçons d’aujourd’hui en font autant, j’en ai un sous les yeux, 11 ans, qui ne manque jamais d’escalader la grille plutôt que de tourner la poignée. Il a besoin d’exercer ses muscles, de dépenser son énergie prépubère, jouant volontiers en tee-shirt à col bayant par douze degrés dehors. Tom, dont la tante a cousu le col de chemise à sa veste pour qu’il ne se débraille pas, le découd en sortant de chez lui : comme tous les jeunes garçons en croissance constante, son corps supporte mal les contraintes vestimentaires.

tom sawyer fait boire le chat

Samuel Clemens s’est fait appeler Mark Twain à 20 ans avant de passer son brevet de pilote de bateaux à vapeur sur le Mississippi en 1859. La « marque deux » signifie qu’il reste deux brasses sous la quille, juste de quoi passer les hauts fonds qui ne cessent de bouger sur le fleuve. Tom et Huck tous les deux sont l’auteur, les deux faces qui le tiraillent depuis l’enfance – les deux faces du peuple américain depuis les origines : le conformisme moral et la vie sans entraves, la Bible et l’existence de pionnier.

Tom est orphelin, vaniteux, malicieux, qui aime qu’on s’intéresse à lui, mais il se montre aussi courageux et généreux ; Huck est fils d’ivrogne, en guenilles, discret et naïf, plus hédoniste que rebelle, heureux de sa complète liberté au jour le jour. Les gamins aiment aller sans contraintes, pieds nus dès le printemps, se frottant aux épines et aux pierres en escaladant les murets, s’éraflant la peau comme les habits et aimant ça, étouffant sous les vêtements qu’ils débraillent, déchirent et salissent sans souci, n’hésitant pas à s’en dépouiller pour se baigner dix fois par jour ou jouer nus aux Indiens, ornés de bandes de boue sur le torse. « Ces fichus habits qui m’étouffent », dit Huck à Tom, « on dirait qu’il n’y a pas d’air qui peut passer à travers ».

kuck finn et tom sawyer film Selznick 1938

Cette liberté fait vivre Huck le gavroche dans un tonneau, comme Diogène, se nourrissant de ce que les gens lui laissent par gentillesse ou en échange de services rendus. Tom, lui, est flanqué d’une tante sévère au cœur d’or, d’un petit demi-frère Sid, enfant modèle et cafteur, et d’une cousine adorable qui est un peu sa grande sœur. Il est amoureux d’Amy, puis de Becky (fille de juge), pour laquelle il se fera fouetter avant que le couple ne se perde lors d’une fête dans une grotte, trois jours durant. Le garçon révélera sa noblesse et sa vaillance en persévérant, protecteur, pour trouver la sortie malgré la fatigue et la faim. Mais il n’aura pas hésité, avant cet exploit, à fuguer près d’une semaine sur une île du fleuve avec ses deux compères Huck et Joe, vivant à l’aise comme des pirates, nus tout le jour et dormant à la belle, même sous un orage formidable qui les trempe comme une soupe.

tom sawyer statue

Ils seront aussi témoin d’un meurtre dans le cimetière à minuit, Tom témoignant in extremis pour sauver l’accusé innocent, Huck prévenant juste à temps les voisins d’un crime prêt de se commettre. Joe l’Indien (le coupable) représente tout ce que la sauvagerie peut avoir de fascinant et d’angoissant dans ce pays encore neuf. Ils trouveront un trésor, le magot amassé par l’Indien plus celui d’une bande trouvé dans une cachette. Mais si Tom finit par épouser la civilisation avec la fortune, la fille et son adoption par le juge, Huck reste ce pré-soixantuitard qui préfère l’ici et maintenant à l’accumulation pour l’avenir. Cigale plutôt que fourmi, libertarien plutôt que capitaliste, naturel (volontiers naturiste) plutôt que citadin. Il s’épanouira dans un second tome.

tom sawyer joue nu aux indiens

Les enfants pensent à la mort, se demandent si l’on tient à eux, sont soucieux du regard des autres – en bref, ils pensent à l’amour. Tom surtout cherche à se mettre en scène, à composer les scénarios des aventures qu’il fait jouer à la bande de garnements dont il est évidemment le chef, et à faire de beaux discours pour les raconter ensuite en enjolivant son rôle. Il est l’auteur du livre, il est le bon vendeur américain, il est le gamin éternel. Ce trait de personnalité n’est pas pour rien dans l’attachement que l’on a pour lui.

L’éditeur anglais a prédit que le livre plaira aux jeunes garçons mais aussi aux philosophes et aux poètes. Il est devenu un classique même si Aventures d’Huckleberry Finn, qui suivra, est mieux réussi, et si l’hypocrisie du politiquement correct censure impitoyablement le mot « nègre » qui apparaît plusieurs fois. Comme s’il suffisait de bannir un mot pour que la chose disparaisse… Les relations de la police américaine avec les Noirs de nos jours prouvent qu’il n’en est rien, même si on les appelle Afro-Américains, ils n’en restent pas moins affreux Américains dans la (bonne) conscience collective.

Nous sommes avec Tom dans le paradis de l’enfance, toujours à la lisière du dressage social et de la liberté sauvage du corps et des pulsions. Cette tension fait tout le sel de la vie rêvée des jeunes garçons. Mark Twain écrit pour les petits Américains ce que Robert-Louis Stevenson écrivit pour les petits Anglais : son île au trésor.

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, illustrations originales de True W. Williams, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00
Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Garnier-Flammarion 2014, 288 pages, €5.40
Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer suivi de Les Aventures de Huck Finn, format Kindle, Amazon media, 1655 Kb, €1.94

DVD Tom Sawyer, 1973, réalisation Don Taylor avec Jodie Foster et Johnny Whitaker
DVD The Adventures of Tom Sawyer, 2002, réalisation George Cukor, avec Tommy Kelly et Ann Gillis, Prism, €4.78

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Patrice Gilly, Le cinéma – une douce thérapie

patrice gilly le cinema une douce therapie
Le cinéma vous présente des images toutes faites qui évitent l’effort d’imaginer. Au pire, « on » vous pense : gavés d’affects, vous ne créez plus, vous consommez. Cet aspect sombre du cinéma existe, mais Patrice Gilly préfère explorer sa face lumineuse, celle qui montre l’exemple : « le cinéma m’émeut et me meut », déclare-t-il dès la page 9.

Ce petit livre se présente comme une expérience personnelle, transformée en thérapie de groupe ouverte à tous. Il s’agit de « sortir du retrait pour aller vers l’inédit » p.8. Beau programme, bien mené, qui donne envie. Plusieurs dizaines de films récents sont racontés et leur situation objective mise en cause par l’expérience subjective de l’auteur. Il sait attacher son lecteur par son évocation, au travers des films, de la déchirure que fut le divorce de ses parents à 12 ans, de son manque de figure paternelle qui explique son attachement à la famille et sa constante envie d’être reconnu. Quelques propositions d’exercices ponctuent les chapitres pour inciter le lecteur à se saisir de la méthode. Et peut-être découvrir lui aussi ses failles propres.

Car « le cinéma implique le spectateur dans un processus de participation affective et psychologique » p.39. Il donne du sens à l’existence et permet de construire sa propre histoire. Du moins pour ceux qui ne se contentent pas de rester béats devant les images sans (surtout !) rien en penser… Comme toute thérapie, la ciné-thérapie exige un investissement personnel, le cinéma n’étant qu’un support commode à faire accoucher l’expression des nœuds de l’inconscient. Le film touche l’intime, tout en étant presque réel ; il permet de voir les autres vivre des situations tout en restant à distance : même les timides peuvent participer.

Jouent alors les mouvements psychiques classiques : l’empathie, l’idéalisation, les fantasmes, les désirs, le transfert, l’identification – voire la catharsis.

La ciné-thérapie emprunte à la Gestalt-thérapie comme aux thérapies narratives. Cette psychologie pratique, à l’américaine, a pour ambition de soigner par la relation. Elle est appliquée par le cinéma depuis 2004, élaborée au contact des réalités aborigènes d’Australie et de Nouvelle-Zélande. Elle doit permettre la prise de conscience de la forme que prend l’ajustement de chaque individu à ce (et ceux) qui l’environne(nt). Pour cela, la parole est privilégiée avec l’expression des émotions, le rêve, l’imaginaire, la créativité – mais aussi le mouvement et le corps, dont les images filmées donnent une forme mimétique. Développer la conscience de l’instant rejoint en effet le cinéma, qui n’est qu’instant : « Le temps chronologique s’efface au bénéfice de la profondeur de l’instant vécu » p.34.

patrice gilly photo

La fluidité des images et des histoires accompagne cette thérapie du processus, dans laquelle les causes sont moins importantes que l’adaptation ici et maintenant. « Le film image l’inconscient », est-il résumé joliment p.29. Il est une sorte de songe éveillé en salle obscure, lové dans un fauteuil fœtal. Opium du peuple pour faire oublier, le temps d’une séance, le reste terne de l’existence – il est aussi opium qui lève les blocages et ouvre une porte sur les profondeurs de soi. La narration, les personnages et les émotions formatent une manière d’être et de percevoir le monde, en résonance ou en conflit avec la nôtre.

Mais « le cinéma perd ses vertus thérapeutiques si la vision du film n’est pas suivie d’une parole exprimant le trouble vécu dans l’intimité » p.32. C’est l’essence de la psychanalyse que de faire mettre des mots sur les maux afin de les apprivoiser par la conscience. Il faut donc en parler, pour soi seul dans son journal intime désormais sur blog ou réseaux sociaux, avec ses copains ou copines autour d’un pot après séance, en famille avec son conjoint et ses ados, avec son psy – ou lors de stages collectifs de thérapies douces ouvertes sur le lien social ont l’auteur présente quelques exemples.

Voici donc une démarche originale, peu usitée par tous les fans qui se gavent de films. Pour ma part, j’ai toujours préféré la lecture, qui offre depuis l’enfance un champ plus ouvert à mon imagination – mais c’est une question de génération et d’habitus. Certains – comme Eddy Mitchell – sont restés marqués à jamais par « La dernière séance ».

Je me pose cependant la question de savoir si la génération Y, née avec l’iPod sur les deux oreilles, les fils en Y à demeure sur la gorge et le regard rivé aux très petits écrans des jeux vidéo et des Smartphones depuis l’enfance, peut faire autrement que de « consommer » le cinéma. Pressés d’être comme les autres, les jeunes ne connaissent le plus souvent des films cultes que de courtes séquences aimées de tous, visionnées sur YouTube. Nomades, ils ont du mal à se poser seuls devant un grand écran ou dans une salle obscure, mais préfèrent regarder des nuits durant en groupe des séries haletantes dont la richesse psychologique n’égale pas celle des films d’auteurs.

Patrice Gilly, Le cinéma – une douce thérapie, 2015, éditions Chronique sociale – Lyon, 144 pages, €14.00
Cinémoithèque, le blog cinéma de l’auteur

L’organisme formateur

Avec cette note, j’inaugure une catégorie « cinéma » sur ce blog

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Claude Simon, Triptyque

claude simon triptyque
Je ne vous dirai rien de La Bataille de Pharsale, publié en 1969, qui est à mes yeux illisible. Triptyque l’est un peu plus, mêlant trois histoires afin de « déconstruire » le concept même d’histoire, de récit cohérent avec un début et une fin. Cette affectation de rébellion, tellement à la mode chez les auteurs du « nouveau » roman des années 1960, est une impasse littéraire. J’aimerais être contredit, mais qui lit aujourd’hui Robbe-Grillet ou Claude Simon ? Chez ce dernier, certains lecteurs peuvent être envoûtés par certains textes. Pour ma part, Triptyque fait partie de ceux-là.

Car le lien entre ces histoires disparates est l’érotisme. Que resterait-il du roman sans cette fièvre érotique qui mène quasiment tous les personnages ? La scène commence par une gravure, qui deviendra puzzle à la fin, où deux garçons observent sur un pont les truites nageant dans le courant, dont le mouvement ondulant est analogue au membre viril dans la vulve de femme. Alentour, un paysage champêtre où un gamin aux cheveux filasse ramène ses vaches, une vieille paysanne qui écorche un lapin, dont l’agonie produit les mêmes soubresauts qu’un orgasme de femme.

Les deux garçons, qu’on imagine avoir 13 et 14 ans puisque l’un est « plus jeune », prennent prétexte de la pêche pour se baigner et aller nus observer une fille qui se déshabille. Ils frissonnent du bain récent autant que d’excitation, lorsqu’ils manquent d’être surpris par un gros en marcel et sa moitié de retour de pêche en un meilleur endroit. Fuite dans les maïs, pieds nus croulant les mottes, traversée de la rivière, de l’eau au ras des mamelons, rhabillage rapide sans slip, trop mouillé, enfin, l’air de rien, pêche là où rien ne vient. La nature dans ce roman engloutit l’humain dans un découpage cinématographique volontaire.

Passe une jeune domestique tenant à la main une fillette. Ils ont surpris auparavant son regard vers un beau motard viril, chasseur dont la chemise ouverte laisse entrevoir la poitrine velue. Lorsqu’elle leur demande de garder l’enfant pendant qu’elle s’éloigne un peu, ils comprennent : les deux vont baiser dans la grange. Ils laissent la gamine à trois petites filles qui passent le long des berges (laissée une fois de plus, il est à peine évoqué que la gamine va se noyer). Eux vont mater le couple effréné aux coïts multiples par un trou de la grange. Ils ne ratent rien de la vulve touffue comme un buisson ni du pénis dur comme un marteau. La chair même, chez Simon, est nature.

Une affiche sur la grange évoque un film, prétexte au second paysage, intercalé sans mise à la ligne ; les deux garçons sortent en effet de la poche poitrine de leur chemise des bouts de pellicule, images sur lesquelles ils se caressent sous la culotte : dans un palace méditerranéen, une mère s’efforce d’aider son fils impliqué dans un trafic de drogue, elle est femme nue sur un lit, un homme mûr assis qui regarde, un adolescent bouclé en blue-jean qui claque la porte, convulsé de fureur. Un troisième paysage s’intercale encore, prétexte à fantasmes : dans une banlieue industrielle où l’on boit le genièvre, une noce tourne mal et le beau jeune marié saute la serveuse à hauts talons dans une ruelle en face de l’estaminet. Des scènes de clown s’associent à tout cela en version grotesque. L’ensemble repose sur les descriptions maniaques des décors, des personnages et des choses – l’histoire n’est plaquée qu’ensuite, pour tenter de lier le tout bout à bout.

Peut-on en inférer, selon la sociologie de Marx, que Simon produit une littérature qui émane tout droit de la société bureaucratique des années 50 et 60 ? Littérature descriptive, moralement neutre, quasi comptable. Heureusement que le sperme sert de liant à ce procédé qui autrement serait chiant ! Les peintres Paul Delvaux, Jean Dubuffet et Francis Bacon ont servi de support pictural au montage cinéma des différents paysages.

Il n’y a que matière et mouvement, aucun jugement édifiant, c’est ce qui fait la modernité de l’œuvre – et sa lisibilité malgré les obstacles. Pas de bons sentiments, ni de leçon de morale, les faits bruts, décrits minutieusement comme un peintre, montés en kaléidoscope comme un cinéaste. Ce n’est pas réaliste mais est en même temps hyperréaliste : aucun enchaînement logique ou psychologique, mais des états successifs de fantasmes et de sensualité bien réels, supports libres à l’imaginaire de chacun.

Plus de phrases interminables ni d’incidentes entre parenthèses, le texte se lit facilement, même s’il saute du coq à l’âne sans arrêt. Un peu difficile à lire pour qui a perdu l’habitude des livres, mais un fabuleux efficace.

Claude Simon, Triptyque, 1973, éditions de Minuit 1973, 225 pages, €19.25
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
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CubaDisney

Le matin, après le petit déjeuner, nous voit aller « randonner » sur un sentier tout aussi aménagé que ceux d’hier. Nous sommes dans le parc Guanayara, dans le Tope de Collantes, comme l’indique une pancarte en bois pyrogravé à la scoute près de l’auberge. Le parcours est comme chez Disney, soigneusement aménagé en « faux sauvage ». Un panneau sur le sentier nous indique tous les oiseaux du coin qu’il « faut » voir : trogon, perruche, todier, pic vert. L’un des oiseaux est « national » parce qu’affublé des trois couleurs, bleu, blanc et rouge. Nous croisons « l’arbre-hôtel » jugaro, appelé ainsi car il héberge de multiples hôtes, des orchidées, des fougères, des anti-cactus. Ces derniers sont le contraire complet des cactus : ils ne poussent pas à terre mais pendent, ils aiment par-dessus tout l’humidité, et leur tige n’est pas compacte mais ramifiée comme un fouet.

parc guanayara cuba pancarte

Nous poursuivons l’exploration de ce Cuba-Disney par le sentier balisé, raboté, aménagé. Dans un bassin, un troupeau d’Allemandes blanchâtres et grasses s’ébat en poussant de petits cris de goret. Leur guide, brun et robuste, arbore ses pectoraux et se mouille le short pour les émoustiller. Plus loin tombe une cascade, de très haut, des filets d’eau comme une chevelure de femme. Des adolescents cubains viennent de s’y doucher par plaisir, leurs corps secs comme des triques sont vite piquetés de froid. L’un des garçons a gardé son débardeur par pudeur devant les étrangères et il grelotte plus que ceux qui n’ont rien sur la peau. Il me dit que l’eau qui tombe de si haut fait mal à la nuque et aux épaules, comme si une gigantesque main vous claquait.

C’est le moment que choisit Yubran pour lancer une blague machiste : « comment appelle-t-on une femme qui a perdu 90% de son intelligence ? » La réponse est « une veuve », mais je ne la connaîtrais qu’à mon oreille car les filles du groupe se récrient, dans un féminisme à la mode qui veut imposer le politiquement correct. Et, sur le chemin, Françoise (jamais en mal de contradictions) se dit qu’il est en fait de plus en plus difficile d’être un homme aujourd’hui. Ce n’est pas faux, je crois que les hommes ont besoin d’être plus autonomes qu’auparavant, ce à quoi leur éducation ne les a pas tellement habitués. L’ascension sociale a privilégié les enfants peu nombreux, dont les mères nées dans les années 50 et 60 se sont plus occupés que les précédents, travaillant moins, valorisant les études. D’où l’immaturité affective de nombreux hommes, leur égoïsme d’enfant gâté. Mais, revers de la médaille, l’autonomie des hommes, lorsqu’elle existe, rend les femmes un peu jalouses. Elles voudraient jouer les mamans avec des garçons qui n’en n’ont plus besoin ! Le monde ne sera jamais parfait, que voulez-vous, il restera éternellement en demi-teinte, chaque bienfait ayant son mal fait. Il n’y a que dans l’utopie que tout va pour le mieux mais seule l’immaturité croit en son avènement ; être adulte, c’est justement savoir faire « la part des choses ».

expo infantile collective cuba

Nous revenons par un bassin au soleil, encombré quelques minutes d’un car de touristes braillards. Ils partent heureusement très vite, dégageant le terrain pour celles et ceux qui veulent se baigner. Malgré les moustiques, il y en a. L’eau est froide, à l’ombre depuis le matin, mais certains se laissent tenter, plus de garçons que de filles, d’ailleurs (la température, hélas, n’est pas féministe). Flotte dans le sous-bois des odeurs de plantes et de fermentation, un parfum moite, chaud, vibrant comme dans une serre.

parc guanayara cuba

En revenant vers l’auberge commence le sempiternel échange cinéma entre filles – à chaque randonnée c’est la même chose. Ce genre de conversation est neutre, elle permet de donner ses préférences sans se livrer et surtout de zapper d’un film à l’autre sans jamais approfondir une quelconque réflexion. Cet échange – traditionnel depuis quelques années entre gens qui ne se connaissent pas – touche bien plus les femmes que les hommes et m’apparaît analogue à ce qui fait le succès des magazines pour coiffeurs : des quarts de page pour ne pas lasser, une seule idée par paragraphe, de préférence en émotion directe, en valorisant les valeurs les plus courantes et les plus conventionnelles.

cinema

Nous achevons la boucle à l’auberge Gallega où un nouveau groupe de touristes nous a déjà remplacés. Orestino a repris le chemin de l’école en ce lundi. Il ne nous reste plus qu’à grimper dans la benne du camion pour rejoindre la route, puis un restaurant à touristes au sommet d’un piton. Les terrasses piaillent de jeunesse française communiste en villégiature, mêlées de cyclistes américains venant de l’Oregon. Les femmes paraissent de vieilles pies prêtes à médire de leurs voisins et les hommes se sont façonné un look d’anciens marines, tronche rasée impassible. Ces gens-là ne savent plus rire. Le service nous bourre de chou cru tomates et de bœuf bouilli aux patates. Pas de dessert mais des musiciens amateurs de dollars. Nous quittons Yubran – prénom inventé par sa mère et qui ne veut rien dire, selon l’intéressé – pour remonter dans le bus.

Sergio reprend aussitôt le micro, dont il a été sevré depuis deux jours pleins maintenant. Il nous dit que la région que nous quittons a été la dernière à résister à Castro, aidée « par la CIA » (le bouc émissaire facile de tous les malheurs de Cuba) et les exilés cubains de Miami (ce qui est probablement plus près de la vérité). La résistance a duré jusqu’en 1966. Il conclut sobrement : « ceux qui ont été pris les armes à la main ont été fusillés ».

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Mary Shelley, Frankenstein

frankenstein et autres romans gothiques pleiade 2014
Tout dépend peut-être des traductions, mais le roman se lit d’un trait, écrit d’une plume fluide et romanesque. Évidemment, ce n’est pas proféré avec les 400 mots des banlieues ni avec le laisser-aller de mise à l’Éducation nationale : nous sommes au XIXe siècle, où la télé n’existait pas, et où les gens cultivés savaient se servir de leur plume, imparfait du subjonctif inclus ! J’ai lu la traduction d’Alain Morvan en Pléiade, elle est sans accroc.

Issu d’un concours entre auteurs célèbres – lord Byron, le poète Shelley, le médecin Polidori, et Mary – réunis un soir de pluie battante dans les environs grandioses de Genève, ce roman gothique a été conçu dans la fièvre et l’insomnie, l’auteur s’effrayant elle-même de sa création osée. Elle manie avec vigueur les grands mythes du temps, le savant faustien qui veut égaler l’œuvre de Dieu, la Chute par orgueil, l’innocence des simples à la Rousseau, le Mal engendré par le désamour, et même le Juif errant condamné à arpenter la terre jusqu’à ce qu’il expie son crime d’avoir nié Jésus sauveur…

En ce siècle optimiste de foi en la science (qui donnera Jules Verne), la chimie était la discipline reine, en plein essor. Recréer la vie en éprouvette était un rêve presque alchimique, que la découverte des propriétés galvaniques de l’électricité mettait à portée d’imagination. Le jeune Victor Frankenstein est donc le créateur enfiévré d’une « créature » qui ne porte aucun nom. Car Frankenstein n’est pas « le monstre » – mais son auteur. Garçon au début de sa vingtaine, empli d’enthousiasme et d’obstinée volonté comme sont souvent les Suisses de cet âge, il a été élevé dans la nature, flanqué d’une sœur de lait d’un an moins âgée et belle comme le jour qui est vouée à l’épouser dès l’âge propice, et de deux petits frères vigoureux et aimants. Parti à l’université allemande d’Ingolschadt, Victor va faire sa découverte décisive et, avec les meilleures intentions du monde, donner vie à un être vivant doué de raison et d’une force physique peu commune, haut de « huit pieds », soit 2 m 44 pour être précis.

frankenstein monstre pleiade

Mais sa créature est une machine qui n’a pas l’étincelle humaine : ses yeux sont froids, jaunes et délavés, son visage sans émotions, et son attitude effraye au-delà de tout entendement. Son « père » le rejette dès ses premières manifestations de vie et le monstre doit se débrouiller tout seul. Il apprend à parler, apprend à lire, apprend à connaître les hommes et à s’orienter dans le pays par lui-même – ce qui est peu vraisemblable, mais tient au mythe. Solitaire, rejeté par la société humaine, sans amour ni reconnaissance, il « devient » méchant, vieille antienne rousseauiste selon laquelle on nait « page blanche » et où la société y inscrit le bien et le mal à mesure. Victor est coupable d’avoir donné naissance tout seul à un monstre et de l’avoir rejeté sans vergogne. Faux père, niant la sexualité et n’assumant pas ses actes, le lecteur d’aujourd’hui ne peut compatir à ses malheurs. Malgré ses attraits « romantiques » (beau, bien fait, agréable, aimant…) il a sciemment appelé le malheur non seulement sur sa tête, mais aussi sur celle des autres.

mary shelley frankenstein gf

Car ce sont les innocents qui (comme toujours) vont payer : son jeune frère William (prénom du fils des Shelley), adorable petit suisse sportif de dix ans, étranglé dans un parc par le monstre qui l’a tant malmené que sa poitrine découverte révèle le médaillon de sa mère qui a été volé. Il va se retrouver dans la poche d’une jeune servante dévouée de la famille et elle sera condamnée à mort par le machiavélisme du monstre. C’est ensuite Henry, l’ami intime de Victor depuis son enfance, qui va payer de sa vie le ressentiment de la créature, après que Victor ait refusé de lui créer une compagne. Enfin Élisabeth, sa cousine à peine épousée, étranglée à grands cris dans la chambre nuptiale lors d’une absence du mari (pourquoi l’a-t-il laissée, pourtant prévenu par le monstre qu’il se vengerait justement « la nuit de noces » ?).

Son vieux père meurt, seul Ernest, 19 ans semble épargné. Victor, réduit à lui-même, se lance dans la traque du monstre qui le mène dans une course démoniaque vers les étendues glacées du pôle. La créature, comme l’homme de Neandertal (qui ne sera découvert qu’en 1856), survit sans peine mais son « père » ne peut connaître que la souffrance dans ce climat inhospitalier. Victor est recueilli par le navire du jeune Anglais Walton, explorant le passage du nord-ouest et le secret de l’attraction magnétique. Il mourra d’épuisement avant sa créature mais celle-ci promet, dans un assaut d’éloquence diabolique, de s’immoler sur un bûcher sur la banquise (on se demande où il va trouver le bois…).

mary shelley frankenstein livre de poche

Malgré ce tissu d’invraisemblances, les récits emboités de l’explorateur à sa sœur, de Victor à l’explorateur, du monstre à Victor, sont enlevés par la jeunesse énergique (quasi électrique) des protagonistes. L’histoire avance au galop, pleine de bruit et de fureur – et de rebondissements. Le totalitarisme, ici, n’est pas l’Église mais le scientisme, cette croyance en la toute-puissance humaine sur les choses, la monomanie personnelle délirante du savant solitaire en son laboratoire, cet orgueil à la Prométhée (sous-titre du roman) pour voler le feu vital aux dieux, tel Satan défiant son Créateur.

Ce n’est pas la connaissance (raisonnable) mais la passion (déréglée) que Mary Shelley dénonce avec une force peu commune ; non pas la recherche en équipes pour l’utilité humaine, mais l’ambition personnelle de trouver tout seul la nouvelle pierre philosophale. Les Lumières s’éteignent, feu à feu, par la Révolution française et sa foule déchaînée, par l’obsession scientiste à manipuler la vie, par la colonisation pour imposer la Morale unique – avant que surgissent les dictatures féroces du XXe siècle et les délires « scientifiques » du Dr Folamour, du clonage génétique et des algorithmes automatiques du trading de haute fréquence, jusqu’aux « retours » aux vampires, œil de Sauron et autres puissances maléfiques.

C’est dire combien le mythe créé par Mary Shelley résonne encore, et combien sa postérité a de beaux jours à venir !

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818, Livre de poche 2009, 345 pages, €4.10
Mary Shelley, Frankenstein, Garnier-Flammarion 1993, 371 pages, €5.40
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Films DVD :
Frankenstein de Mae Clarke avec Colin Clive et Boris Karloff, Universal pictures 2010, €11.70
Frankenstein de Kenneth Branagh avec Robert de Niro, Sony pictures 2010, €11.49
Coffret Frankenstein (contient Frankenstein, La Fiancée de Frankenstein, Le Fils de Frankenstein, Le Fantôme de Frankenstein, La Maison de Frankenstein) des réalisateurs Mae Clarke, John Boles, Boris Karloff, Colin Clive, Valerie Hobson, Universal pictures 2004, €99.00

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Stendhal, La politique dans Le Rouge et le noir

stendhal pleiade 1
Julien rêve au souffle d’air frais qu’apporta Bonaparte. La franchise de l’épée poussée par une énergie personnelle contraste tant avec l’hypocrisie sociale, où l’on ne serpente que par intrigues. Pour arriver, il faut plaire, donc plier et suivre.

C’est ce que les prêtres du séminaire catholique lui apprennent : « à leurs yeux, il était convaincu de ce vide énorme, il pensait, il jugeait par lui-même, au lieu de suivre aveuglément l’autorité et l’exemple » 1XXVI. La conversation bourgeoise, c’est « trop de sérieux, de positif (…) trop de choses comme importantes » 2VIII. Le « cul de plomb » que dénoncera Nietzsche un demi-siècle plus tard. Est-ce mieux dans l’aristocratie parisienne ? Oh, que non ! « Et qu’est-ce que je trouve ici ? De la vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l’amour-propre et rien de plus » 2X. Une régression sur soi, un « petit » égoïsme, plus rien de cette générosité aristocratique que les nantis 1830 s’efforcent pourtant de singer. « Une civilisation où la vanité est devenue sinon la passion, du moins le sentiment de tous les instants » (Projet d’article sur Le Rouge et le noir).

Tout le contraire des traditionnelles qualités françaises que la Restauration commerçante et industrielle a perdu : l’esprit, la bonne humeur, la frivolité, le goût des bons mots, le plaisir de la conversation, la gaieté d’être soi parmi un aréopage cultivé. Tout ce que Stendhal retrouve en Italie, où règne convivialité et bonne humeur, malgré l’Église. Tout ce que l’Angleterre n’a pas, malgré sa discipline et sa ténacité : « l’esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en débarquant en Angleterre » 2VII.

Stendhal, libéral, considère la politique comme nécessairement « sale » et violente. Mais il apprécie le « savoir oser », l’énergie, cette force qui suscite la volonté de faire. Il justifie ainsi la Terreur, réponse de sang – mais à tous les « abus atroces » des privilégiés durant des siècles (Mémoires d’un touriste, Voyage en France). Les vols, la violence, l’immoralité des grands hommes ne le choquent point – au contraire de nos mœurs d’aujourd’hui, plus soucieuses du droit après près de deux siècles de progressive démocratie. Ces écarts à la vertu sont pour lui accessoires car ce qui compte sont les forces qui vont, ces hommes qui courbent le cours des choses pour le faire servir l’intérêt général. Stendhal réprouve la modération des Girondins qui n’ont pas « osé » ; il voit en eux des idéalistes, des « bavards » qui répugnent à avoir les mains sales. La révolution n’est-elle pas avant tout l’œuvre des hommes ? Nous ne sommes plus à son époque ; nous nous piquons d’être plus « civilisés » – mais toujours, en politique, ce qui compte est d’oser.

Calculateur rationnel, formé aux mathématiques, Stendhal est utilitariste en politique – la volonté en plus, sans laquelle rien de se peut. Le gauchiste italien modèle 1820 ou le ‘carbonaro’ comploteur révolutionnaire sont, pour lui, « rien de plus poétique et de plus absurde » (Souvenirs d’égotisme, 7). Quant à la “poupée Croisenois”, son rival auprès de Mathilde de La Mole, « il ne sera toute sa vie qu’un duc à demi ultra, à demi libéral, un être indécis toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second partout » 2XI. Cela ne vous dit-il rien sur notre présent ?

La Révolution a brisé les ordres, les traditions, les corporations ; elle a promu l’individu libre et égal en droit aux autres. Elle a donc rendu cruciale la responsabilité individuelle : à chacun de choisir sa vie, sa carrière et – pourquoi pas ? – son niveau social : il suffit de vouloir. La naissance n’est désormais plus un avantage – ni une excuse. Cette liberté fait peur aux faibles, à ceux qui manquent d’énergie intérieure. Ceux-là se réfugient dans le conventionnel, imitent servilement ceux qui réussissent, se hissent à force de bassesses, ambitionnent un statut protégé et confortable – prêtres hier, fonctionnaires aujourd’hui. Nul ne les en blâmerait si leur jalouse envie ne les faisait, parfois, projeter sur les autres, ceux qui réussissent, des revendications égalitaristes qu’il ne tenait qu’à eux-mêmes de réaliser s’ils les eussent désirées.

Cette sécheresse de style, qui ne s’embarrasse guère de circonlocutions mais va droit au but pour dire ce qu’il a à dire, est résolument moderne. Elle passe bien mieux aujourd’hui que les longueurs rythmées de son contemporain Chateaubriand, même si l’on peut en goûter les périodes. Stendhal est un positif, un analyste, un stratège des passions. Ses héroïnes sont deux, une mère de famille de province et une jeune fille de haute noblesse à Paris ; son anti-héros est unique, chétif mais beau, imaginatif mais méprisé, ambitieux mais de modeste origine. Car tout a changé avec le paradigme révolutionnaire. Mathilde ne découvre-t-elle pas de M. de Croisenois, descendant de Croisé : « Il n’a que de la naissance et de la bravoure, et ces qualités toutes seules, qui faisaient un homme accompli en 1729, sont un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des prétentions » 2XXXIX.

Point de meilleur résumé de l’histoire que ce paragraphe de la lettre de Louise de Rênal au marquis de La Mole, imposée par son confesseur jésuite : « Pauvre et avide, c’est à l’aide de l’hypocrisie la plus consommée, et par la séduction d’une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherché à se faire un état et à devenir quelque chose » 2XXXV. En quelques mots, tout est dit de l’intrigue. Julien, « fils de charpentier » comme Jésus, porte le nom de l’empereur romain dit l’Apostat pour avoir rejeté le christianisme et être redevenu païen (331-363).

Est-ce cela, le « rouge » opposé au « noir » ? On a fort glosé sur cette opposition de couleurs que Stendhal n’a jamais élucidée, laissant les échos se répondre. Est-ce l’état militaire (Bonaparte) opposé à l’état religieux (la Congrégation) ? La révolution plébéienne, jacobine (le parti Libéral) opposée au retour de l’Ancien Régime voulu par Louis XVIII et soutenu par l’Église (le parti Ultra) ?

J’y vois pour ma part la volonté de puissance individuelle, la passion personnelle (le rouge) mise au défi par la société conforme de la « civilisation », domptée par la religion du Dieu vengeur (le noir). Danton contre Hobbes, la vérité qui tranche ou la cage sociale où l’homme est un loup pour l’homme. L’énergie passionnée opposée à « la société » qui dévirilise sous les convenances. Les images opposées du Livre 1, la chapelle ardente aux reliques de saint « Clément » (en fait saint Julien martyr, qui eut la tête tranchée) et la grotte naturelle qui domine la plaine (que Julien a aimé comme Rousseau, et se remémore à son dernier jour), sont des propositions que l’existence lui fait tour à tour. Il choisit la société et ses entrelacs le rattrapent. Mais il s’agit bien d’énergie individuelle contre la collective hypocrisie sociale. Il y a de nombreux signes dans l’œuvre pour supporter cette thèse.

stendhal timbre

À commencer par les deux livres d’éducation de notre jeune Julien : Les Confessions de Rousseau et le Mémorial de Sainte-Hélène. Le premier oppose l’énergie du bon sauvage provincial à la société policée et émasculée des « Grands » ; le second rappelle l’épopée d’un petit caporal devenu grand général, puis empereur, entraînant à sa suite toute une nation en armes vers la puissance et la gloire. Le seul reproche que Stendhal fit à Napoléon fut le Concordat avec le Pape et la réintroduction des hochets de noblesse, titres et terres. De Julien, son créateur Stendhal ne dit-il pas : « comme, dans sa famille, il est l’objet, le but constant des coups de poing et des plaisanteries, cette âme profondément sensible et sans cesse outragée devient méfiante, colère, envieuse même pour tous les bonheurs dont elle se voit barbarement privée, fière surtout » ? Stendhal voit la société comme Hobbes : le terrain sauvage de la lutte des loups entre eux pour la suprématie.

L’énergie manque dans la haute société et c’est ce qui séduit Mathilde, promise à devenir duchesse, en ce petit séminariste devenu secrétaire de son père : Julien. Le courage, l’instinct belliqueux, la force de vouloir ne sont plus l’apanage des « poupées » de cour ; ils restent pour Stendhal les vertus des « primitifs » : provinciaux ambitieux, pays retardataires du sud (Calabre, Corse, Espagne), des rebelles à toute éducation (Mathilde l’orgueilleuse, le peuple mu par l’avidité, les brigands par le besoin, les galériens en rupture de ban – tels ceux avec qui Julien partage le champagne du condamné aux derniers chapitres).

Si Stendhal valorise ainsi les réprouvés comme le fait le romantisme, il n’est pas romantique : point de mièvrerie, de mélancolie ni d’idéalisme en lui, mais l’analyse au scalpel, les rouages de la psychologie, l’énergie qui pousse. Point de Gavroche-page-blanche pour émouvoir la sensiblerie, mais des adultes en réduction – Stendhal n’a que faire des enfants puisque ces êtres ne sont « pas finis ».

Le choc de cette énergie neuve du populaire avec les statuts et les positions établies est tout le « mouvement social » de 1830 : « Cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure, et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société – voilà mon crime, messieurs », déclare Julien aux jurés qui le condamnent (2XLI). Ne décrit-il pas ce qui est devenu de nos jours la lutte des « petits juges » contre l’establishment ? Celle des non-énarques pour se pousser en société ? Celle de certains candidats à la présidentielle contre le mépris social ? Celle des banlieues contre les « ghettos » bobos ?

Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Livre de poche 1997, 576 pages, €4.60
Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Garnier-Flammarion 2013 avec commentaires de Marie Parmentier, spécialiste de la littérature du XIXe siècle, de l’université Paris III, 640 pages, €4.60
Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 1, Gallimard Pléiade 2005, 1248 pages, €52.50
DVD Le Rouge et le Noir, films de Claude Autant-Lara 1954 avec Gérard Philipe et Danielle Darrieux, Gaumont 2010, 194 mn, €21.70

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Matthew Gregory Lewis, Le moine

Lewis Le Moine babel
Écrit par un attaché d’ambassade anglais à La Haye d’à peine 19 ans, ‘Le moine : un roman’ a fait irruption dans une Europe secouée par la tourmente révolutionnaire et marquée par les massacres de septembre durant la Terreur. Il dénonce résolument l’Église catholique et la compromission de la religion avec les pouvoirs, véritable tyrannie dans la tyrannie avec ses lois d’exception appliquées dans ses couvents et cachots. Il dénonce dans le même mouvement la foule imbécile, prête à suivre toutes les superstitions, puis à se retourner contre ses dominants sans distinction, lynchant tout ce qui porte soutane. Foule dont les intellectuels parisiens de la « bonne » société imitent les mœurs creuses, malgré leur naissance : « je découvris que ceux parmi lesquels je vivais, et dont l’apparence était si policée et séduisante, étaient au fond frivoles, indifférents et dénués de sincérité » p.286 Pléiade. En bref – ce qui est très anglais – ‘Le moine’ dénonce l’absolutisme, celui venu de Rome comme celui issu de la Révolution.

Mais ce fil conducteur n’est une leçon qu’au final, l’essentiel est l’action qui ne cesse pas, entre coups d’éclat et rebondissements. Une histoire de soutane et d’épée qui met en avant le père Ambrosio, moine d’à peine trente ans qui n’est jamais sorti des griffes de l’Église et se trouve donc fort dépourvu devant la vanité, la femme et les désirs de la chair. « On lui apprit à voir dans la compassion qu’on ressent pour les erreurs des autres un crime de la pire espèce. Il troqua la noble franchise de son caractère contre une servile humilité. Et, afin de le guérir du courage qui lui était naturel, les moines terrifièrent son jeune esprit en lui représentant toutes les horreurs qui la superstition leur pouvait inspirer » p.401. En cause les paradoxes et les sophismes, qui déforment la droite Raison, dont le moine use et abuse pour couvrir de hautes justifications ses bas instincts. La nature est distordue par l’institution, l’Église catholique ne faisant que préfigurer le socialisme réel sous Staline puis Mao. Le premier chapitre montre le père Ambrosio en majesté, prêchant dans la cathédrale de Madrid, sa voix mâle et vigoureuse remuant les rombières et faisant se pâmer les jeunes filles. Il est de la dernière mode d’avoir pour confesseur ce vertueux avéré.

Lewis Le Moine magie seins nus

Deux gentilshommes espagnols forts titrés surprennent un échange de lettres lors de la procession des sœurs du couvent, et l’un d’eux est le frère de la jeune fille ainsi vouée à Dieu. En remontant le fil, une série d’histoires imbriquées à la manière du cinéma (à venir) va emporter le lecteur dans une auberge alsacienne où l’on égorge les voyageurs, en un château de Bavière où erre à minuit tous les cinq ans une Nonne sanglante, dans une maison modeste d’un faubourg de Madrid où se languissent une femme déchue et sa fille. L’amour et la mort, l’érotisme et la cruauté, se côtoient sans cesse ; l’un est attisé par l’autre, exaspéré jusqu’au pire. Et il faut l’ingénuité d’un Théodore, valet de 13 puis 14 ans, pour passer entre les gouttes du Mal qui ronge les adultes, comme un elfe messager au bon cœur naturel.

Nous sommes plongés dans le roman gothique de la plus belle eau, les forces de vie tourmentées des carcans imposés par l’immobilisme d’Ancien régime. Quand pouvoir temporel et spirituel sont unis, leur tyrannie s’abat sur tous les déviants aux normes sociales, jeune fille amoureuse d’un autre que le fiancé arrangé, novice ayant prononcé ses vœux un peu trop tôt, fauteuse prête d’accoucher… C’est en retournant les situations que l’auteur montre l’horreur cléricale, le vice du pouvoir et du stupre paré de la vertu des anges. Ambrosio se prend d’affection pour le novice Rosario – qui se révèle la fille Matilda, nymphomane éperdument attirée par lui pour le tenter et qu’il va violer et revioler à satiété avant de s’en lasser. Mais il est pris au sexe et à la menace du scandale : il va devoir suivre sa pente, désirer puis violer Antonia, étouffer sa mère Elvira qui s’oppose, puis poignarder la fille qui se sauve. Ce qu’il devient au final relève du grand guignol aujourd’hui, mais impressionnait vivement les foules d’époque, puisque Satan en personne intervient pour le châtier.

Lewis Le Moine sein nu

Le moine a son alter ego femelle en la personne de la prieure du couvent de Sainte-Claire à côté, sadique qui remet en vigueur les lois implacables du passé en ce qui concerne les sœurs ayant fauté : mourir lentement de faim au cachot, nourri d’un pain par semaine et d’un pichet d’eau par jour, à moitié nue dans la vermine. Elle infligera cette punition à Agnès, sœur du comte Lorenzo. Ses crimes étant dévoilés au grand jour, la dame du couvent sera écharpée par la foule ivre de vengeance en plein Madrid. L’érotisme sadien est partout présent dans les excès des instincts mal domptés par la fausse vertu religieuse. Ambrosio s’enfièvre à la vue d’Antonia nue sous son linceul : « Comment pourrais-je renoncer à ces membres si blancs, si tendres, si délicats ? A ces seins gonflés, rebondis, fermes et élastiques ! A ces lèvres, pleines d’une douceur aussi inépuisable ? » p.521. La prieure se repaît d’infliger des souffrances au corps d’Agnès, enceinte : « Elle était à moitié nue ; ses longs cheveux dépeignés lui tombaient en désordre sur le visage, qu’ils cachaient presque entièrement. Un bras décharné pendait inerte sur une couverture couvrant ses membres tremblants et agités de mouvements compulsifs » p.510. Ramener l’être humain au rang de bête dans la fange est un plaisir délicat des pires tortionnaires.

La sœur qu’on avait crue morte n’était qu’endormie, la fiancée enlevée tuée in extremis – permettant à son amoureux trop titré pour elle d’épouser mieux. Car, si Lewis conteste l’absolutisme, il ne conteste pas l’inégalité des rangs. Chacun doit épanouir ses vertus, mais à sa place. Il n’est guère que l’adolescent Théodore qui échappe à cette injonction, tel le Chérubin de Beaumarchais dans Le mariage de Figaro, joué pour la première fois à la Comédie française en 1784. Il est la nature en actes, jeune mâle en liberté qui révèle ses talents par l’exemple de ses protecteurs titrés. Le page Théodore lit beaucoup et compose des poèmes, chante admirablement en pinçant son luth, et prend des initiatives pour régler les affaires de son maître qui, en retour, lui prodigue son affection.

Il existe du Moine une édition réécrite par Antonin Arthaud, mais nous avons préféré l’édition originale, non expurgée. Il existe aussi un film de 2011 avec Vincent Cassel, mais c’est une autre œuvre, orientée vers le spectaculaire de la tentation, qui n’a pas la saveur lente distillée par la lecture.

Matthew Gregory Lewis, Le moine, 1796, Actes sud 2011 collection de poche Babel, 512 pages, €10.70
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Film DVD Le moine, Dominik Moll avec Vincent Cassel, Deborah François, 2011, Diaphana, 100 mn, €8.79

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Nick Hornby, A propos d’un gamin

nick hornby a propos d un gamin 10 18
Autobiographique ? Le jeune Nicholas Hornby, lorsqu’il avait 11 ans, a vu ses parents divorcer. Hornby a écrit aussi sur le foot, la pop, la dépression, les relations humaines, notamment sur les adolescents. Il s’est marié deux fois et n’a eu que des fils ; il n’en avait encore qu’un seul – autiste – lorsqu’il écrit en 1998 About a Boy.

Nous sommes au début des années 1990 et Will est un solitaire rentier de 36 ans. Il s’est créé une bulle et des occupations routinières comme aller au pub, lire des revues branchées et regarder des films en vidéos. Pour mettre un peu de sel dans ses rencontres, il s’inscrit à une association de parents divorcés et s’invente un fils de deux ans. C’est dans ces circonstances compliquées qu’il fait la connaissance de Markus, 12 ans, cet âge où l’enfance se perd avant que n’explose l’adolescence. Markus n’est pas rebelle, ni geignard ; il observe, logique, et se demande quoi faire lorsque les adultes censés s’occuper de lui défaillent.

Les deux se cherchent, inaccomplis, solitaires. Markus est mal attifé, mal coiffé, mal intégré dans sa nouvelle école de Londres. On le prend pour un looser puisqu’il n’aime ni le foot ni les chanteurs à la mode des autres gamins. Des tortionnaires se font les muscles sur sa personne, piquent ses lunettes, se moquent de lui – façon d’exister et de s’affirmer.

Un jour, Will est en pique-nique avec les parents divorcés et doit broder sur l’absence de non fils inventé. Markus, le gamin d’une adhérente, lance des morceaux de baguette aux canards. Brusquement, il en tue un. On ne sait pourquoi, la bête coule – humour anglais de l’absurde. Le gardien croit que Markus est le fils de Will. Au soir de ce Jour du canard mort, la mère de Markus fait une tentative de suicide et Will assiste le gamin avec l’amie de sa mère. Ce coup double en un seul jour, est-ce le déclic ? Will considère autrement le gosse et Markus crée un lien avec l’adulte.

Obstiné, il va rompre la glace de solitude confortable de l’homme pour, chaque fin d’après-midi, aller le titiller à l’heure du thé qui coïncide – miracle anglais quotidien – avec la sortie de l’école. La conversation a du mal au début, puis s’engage ; Markus découvre qu’il existe d’autres adultes plus normaux que sa déjantée de mère, ex-hippie végétarienne qui enseigne la thérapie musicale… et que son père geignard qui l’a largué sans remord pour rester exilé à Cambridge où sa principale occupation est de tomber du rebord d’une fenêtre.

Le roman a du mal à démarrer car chacun est dans sa bulle d’individualisme tellement années 80 (notre génération Mitterrand). Puis les liens se tissent, sans en avoir l’air, jusqu’à former « une pyramide » de contacts mutuels et d’entraide, juste pour ne plus jamais être seuls. « Tu n’as pas tout inventé à propos de Markus. Tu es concerné, tu fais attention à lui, tu le comprends, tu t’inquiètes pour lui… », dit à Will sa nouvelle petite amie Rachel (p.241). Car Will n’est pas pédophile – précaution de l’auteur contre les préjugés du temps. Est-ce de l’amour filial ? Ou le début d’un lien plus vaste et moins fort, quelque chose comme la bienveillance envers un proche et les proches de ce proche ? « Il avait organisé toute sa vie de façon à ce que les problèmes de personne ne deviennent les siens, et à présent les problèmes de chacun devenaient les siens, et il n’avait de solution pour aucun » p.277.

hugh grant pour un garcon dvd

Pas grave. Le simple fait d’exister avec les autres et pour eux, en interactions, suffit pour que chacun trouve sa place en ce monde et dans cette société. Markus, 12 ans, devient ami avec Ellie, 15 ans, folle de Kurt Cobain ; Will devient ami avec Rachel et avec Fiona, la mère de Markus qui, lui, devient plus ou moins ami avec Alistair – dit Ali – le fils de Rachel… Ils se tiennent chaud, ils s’épaulent et n’ont pas besoin de ces grands sentiments gênants pour un Anglais moyen encore englué profond dans le puritanisme victorien.

Le véritable héros de l’histoire est Markus, ni enfant ni ado, qui va mûrir de trois ans en quelques mois, et entraîner avec lui la kyrielle d’adultes immatures chargé par les conventions sociales de veiller sur lui. « C’était un gamin compliqué et bizarre et tout ça, mais il avait ce truc pour créer des ponts où qu’il aille, et très peu d’adultes étaient capables de parvenir à ça » p.295. Les monomaniaques sortent de leur coquille, les familles déglinguées retrouvent un semblant de communauté. C’est drôle, émouvant, profond. Une réflexion existentielle sur le passage à l’adolescence, sur la paternité, sur le fardeau des mères, sur la société soi-disant « libérée » des années post-68, mais enserrée dans tout un tas de préjugés, manies et hystéries.

Hugh Grant a créé un beau rôle en endossant la défroque de Will, dans le film sorti en 2002. J’avais lu le roman avant d’aller voir le film ; puis j’ai relu le livre. Les deux se complètent sans fusionner. L’écrit est plus grave que l’imagier, mais l’acteur en beau spécimen de mâle anglais hétéro montre sa vulnérabilité touchante. Pour un gamin.

Nick Hornby, A propos d’un gamin (About a Boy), 1998, 10-18 2010, 317 pages, €7.50
Film DVD Pour un garçon, réalisation et acteur principal Hugh Grant, 2003, Studiocanal, €11.70

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Jordan Belfort, Le loup de Wall Street

jordan belfort le loup de wall street
La « vie et les mœurs des riches détraqués », comme le dit l’auteur, est décrite comme le roman de sa jeunesse, dans ces années 1990 rugissantes. Les Roaring Ninetees ont été célébrées par Joseph Stiglitz dans un livre traduit de façon imbécile en français par Quand le capitalisme perd la tête : tout était possible, le meilleur (l’essor des technologies de l’information et de la communication) et le pire, les arnaques en série des jeunes loups dépravés de la finance. Jordan, « Juif de bas étage » comme il se décrit, « élevé dans un trois pièces du Queens », est l’un de ceux-là. Il a commencé à 20 ans comme « connecteur » pour les vendeurs de titres dans une société de courtage nommée L.F. Rothschild. Un connecteur est une sorte de standardiste, celui qui téléphone 300 fois dans la journée pour décrocher 10 liaisons avec le client de son vendeur, passant en cela le barrage des secrétaires. S’il est obéissant et efficace, il peut monter en grade après ce bizutage : il peut devenir vendeur junior, puis vendeur à son tour.

Cela fait chic d’appeler les vendeurs de titres des « traders », mais ce dernier terme est réservé depuis longtemps à la caste des spéculateurs à la Jérôme Kerviel, ceux qui prennent des risques par l’achat et la vente pour compte propre – le leur ou celui de leur employeur. Pas grand-chose à voir avec le jeune Jordan Belfort quand il fourgue des actions par paquets aux gogos, comme d’autres des aspirateurs… Parti de « sous-merde » à 20 ans, il devient six ans plus tard « patron » – à 26 ans – en créant en 1987 sa propre société de courtage, Stratton Oakmont. Ce qui lui permet de gagner directement les commissions de placement, mais aussi d’opérer diverses transactions aux limites (ou carrément en marge) de la loi : portage fictif, manipulation de cours, délit d’initié, blanchiment… Il devient richissime, « maître de l’univers » comme c’était la mode de se croire à l’époque. Il méprise les fonctionnaires de la SEC (l’autorité américaine des marchés financiers), car ils gagnent 50 000 $ par an, soit seulement 1% de ce que lui gagne dans l’année…

Jordan fait partie de ces « Juifs féroces » (ainsi dit-il) à l’avidité sans borne et à l’ambition en délire. Raisonneur mais pas intelligent, il ne pense qu’au calcul pour entuber, entourlouper, arnaquer, tromper – à la fois sa femme, les fonctionnaires, les lois et les WASP, ces White Anglo-Saxons Protestants qui ont la culture et l’ancienneté que lui n’aura jamais. La richesse, contrairement à ce que son micro cerveau pense, n’est pas une masse d’argent à disposition, c’est une éducation. La vulgarité est de confondre le beau avec le cher. Or tout ce qui compte, pour Jordan Belfort, n’est ni le plaisir des objets et bijoux, ni le confort des vêtements, voitures et maisons, mais ce qu’il a payé. Le fric comme supplément de bite, pour faire des enfants dans le dos des clients afin d’asperger des obligés reconnaissants tant que la manne dure.

Une telle existence revancharde, tout entière mue par le ressentiment de classe et de race (la seconde submergeant la première très souvent aux États-Unis), est tristement vouée à l’impuissance : qu’a-t-il donc créé, Jordan Belfort, après ces quelques années d’excès en tous genres ? Rien. Que deux enfants qui vivent avec sa seconde ex-femme, et à qui il destine – dans un langage de charretier – ces lignes de « mémoires» (d’ailleurs très sélective…). Sa société a disparu, ses amis l’ont quitté dès qu’il n’a plus eu les moyens de les shooter, sa femme s’est lassée de ses délires dues aux drogues, aux putes et aux salles des marchés. Le FBI l’a coincé et il purge une peine de prison – où il a enfin le temps de revenir sur cette adolescence très attardée brûlée par tous les bouts.

La « passion toujours ardente pour le rugissement de Wall Street » (p.80) n’est que l’instant. Le jeu, l’arnaque, la brutalité égoïste sont peut-être les « valeurs » de l’Amérique des westerns, que les jeunes hyènes de la finance rejouent en costumes cravate. Mais on ne fonde pas une société adulte sur l’évanescence des plaisirs par le fric. Malgré l’attrait du « délire » que les ados adorent : « De quelle autre façon un homme pouvait-il mesurer son succès – dit cet immature – si ce n’était en réalisant tous ses fantasmes d’adolescent, aussi bizarres qu’ils pussent être ? » p.157. Pauvre Jordan… « Je suis un ado dans le corps d’un adulte », finit-il par avouer p.248. Non sans avoir arnaqué et spolié des milliers de clients, ce dont il se fout comme de sa première capote même dans ces « mémoires » d’excuse. Mémoires probablement téléguidées par son pool d’avocats pour montrer sa rémission et obtenir un allègement de peine pour bonne conduite…

Ce bouseux yankee élevé sur les marchés s’étonne de la richesse ancienne des grands hôtels de Genève ; il leur préfère le neuf et le cliquant. Ce qu’il aime par-dessus tout à chaque jour qui passe, est se défoncer au Mandrax avant la cocaïne, discourir devant ses vendeurs pour les motiver à « téléphoner et sourire », puis se faire une pétasse ou deux à 5000 $ (qu’il appelle les Blue-chips, comme les principales actions de la cote), avant de rentrer à la maison défoncé, en hélicoptère privé, retrouver ceux qu’il appelle de façon quelque peu méprisante « la ménagerie » : ses quelques 22 employés de maison. Il a un chauffeur noir, deux gardes de sécurité italiens, une nounou jamaïcaine, un couple de cuisiniers portugais, sans compter deux biologistes pour l’équilibre écologique de son étang fantaisie, une infirmière diplômée, un pilote d’hélicoptère attitré, un capitaine de yacht et deux matelots à demeure, plus d’autres figurants. Son épouse, « la Duchesse », claque à n’en plus finir l’argent selon ses lubies : 2 millions de dollars pour refaire le salon, 1 million pour paysager le jardin, 400 000 $ pour deux nuits d’hôtel (suite présidentielle). C’en est écœurant de frivole vantardise. Moins on a de cervelle, plus on étale son fric : en Amérique, ceci remplace cela.

Jordan a beau tenter, par ce livre, d’effectuer un bilan pour l’édification des jeunes après s’être laissé aller aux drogues, putes et tromperies diverses, il apparaît définitivement comme un raté de la vie. L’époque voulait ça, mais il n’a pas résisté. J’ai vécu la même époque – certes à Paris mais les mœurs financières n’étaient guère plus belles – et je sais que l’on pouvait résister. Nul être intelligent n’est obligé de réduire sa raison à n’obéir qu’aux seuls bas instincts. Lui, si. Il est ridiculement fier de son « équipe magnifique, explosant de vanité » où « la tension sexuelle était si forte qu’on pouvait littéralement la palper » (p.81). Pipes par les stagiaires mâles ou femelles (du moment qu’ils sont très jeunes), enfilages répétés par tous les trous, drogues diverses pour se motiver, lancer de nain ou rasage de fille en salle des marchés pour motiver les troupes par « le délire » tellement ado d’humilier les autres pour se rehausser : ce ne sont que jeux de collégiens prolongés, immatures et obsédés de sexe. Les vendeurs, tous de moins de 30 ans, s’envoient en l’air constamment « sous les bureaux, dans les toilettes, les penderies, le parking souterrain et, bien sûr, dans l’ascenseur de verre » p.81.

martin scorsese le loup de wall street film

Tous sont pourris par le fric, la fille du standard était embauchée à 80 000 $ par an, le vendeur débutant à 250 000 $, le vendeur confirmé se faisait 3 millions – et le patron ? Oh, juste 1 million par semaine… « Il est facile de les contrôler s’ils sont fauchés », avoue Jordan Belfort. Ils veulent imiter sa « Belle vie » de nouveau riche et s’endettent pour se payer des fringues et des Ferrari – tout comme les racailles de banlieues. Fric et frime, pas besoin d’avoir fait des études, il suffit de décrocher son téléphone et de savoir vendre n’importe quoi. Pour la boite, il suffit « d’émettre de nouvelles actions en-dessous du prix du marché, afin [de] les vendre en réalisant un énorme profit, grâce au pouvoir de ma salle des marchés » p.109. Le même processus est à l’œuvre chez Merrill Lynch, Morgan Stanley, Lehman Brothers et autres. Voilà comment s’expliquent les bulles suivies de krachs initiées par la bourse américaine : 1929, 1987, 1991, 1997, 1998, 2000, 2002, 2007…

« Jusqu’à quel point ma dépendance aux drogues avait-elle entraîné ma vie du mauvais côté ? Sans elles, aurais-je couché avec toutes ces prostituées ? Aurais-je détourné illégalement autant d’argent en Suisse ? N’aurais-je jamais laissé dériver à ce point les méthodes de vente de Stratton ? Bien sûr, il était trop facile de tout mettre sur le dos des drogues : j’étais toujours resté responsable de mes actes » p.568. L’acte de repentance est tellement dans la mode américaine ! Suffit-il de dire « je regrette » pour être pardonné ? D’exposer ses erreurs pour être blanchi ? De dire publiquement mea culpa pour être réhabilité ? Car le fric mal acquis, il le garde… Ce n’est pas lui qui va faire un don à une fondation !

Le lecteur, s’il n’a pas comme l’auteur le QI d’un boutonneux infantile, va être écœuré de tant de cynisme prétentieux, de tant d’égoïsme faussement penaud. Il sera choqué au-delà de toute mesure par ce langage terre à terre, non seulement cru (Rabelais et Céline l’ont fait avec talent), mais d’une vulgarité sans rémission, tout entière tournée autour du sexe. C’est non seulement abject, mais montre combien l’intelligence américaine s’est dégradée dans les années 1990, combien la cupidité et la stupidité ont été les mamelles du succès reconnu, combien les exemples offerts à la jeunesse ont été pourris de l’intérieur. Comment s’étonner d’un Bush, ivrogne « repenti », actionnant le Bien et le Mal en Irak, mentant effrontément à la face du peuple américain ? Comment s’étonner des délires de la finance en 2007, aboutissant au krach le plus grave depuis 1929 ? Comment mesurer l’assurance outrancière des lois extraterritoriales qui mettent à l’amende aussi bien BNP qu’UBS pour des faits qui se produisent hors des États-Unis ? Sinon par ce matérialisme terre à terre, avide et égoïste, d’un peuple qui a la Bible à la bouche mais un petit pois derrière – et une queue qui commande – la cervelle mitée par les drogues les plus diverses ?

Ça le capitalisme ? Vous voulez rire ! Le capitalisme, système d’efficacité économique, exige la concurrence, donc une instance d’État pour la faire respecter. Le capitalisme, même dans sa structure financière la plus évoluée, n’est pas la loi de la jungle, type « loup de Wall Street » : les Américains eux-mêmes s’en sont rendu compte, réglementant à tour de bras depuis l’an 2000 (Dodd-Franck Act, Loi Sarbanes-Oxley, FIN 46…)

Ce que montre Jordan Belfort, dans ce livre édifiant, est combien la bêtise est proche de l’intelligence – et combien une société malade peut encourager des comportements antisociaux. Du livre a été tiré un film, avec Leonardo di Caprio dans le rôle du loup immature. Les images sont probablement meilleures que le texte, car le vocabulaire de chiotte employé par l’auteur n’arrange vraiment rien !

Jordan Belfort, Le loup de Wall Street (The Wolf of Wall Street), 2007, Livre de poche 2014, 765 pages, €8.10
Martin Scorsese, Le loup de Wall Street, DVD de 3 h, Metropolitan video 2014, €22.99 blu-ray

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Clément Rosset, L’objet singulier

clement rosset l objet singulier
Représenter le réel c’est le doubler, non seulement le répliquer en lui donnant un sens, mais le fausser en le dépassant, le rendant indésirable, has been. André Breton et les Surréalistes : « Rien de ce qu’ils voient n’étant unique, rien n’est non plus réel ; d’où il s’ensuit que tout ce qu’ils voient est spectacle et pur spectacle, sans garantie aucune de la part du réel censé s’y produire » p.14.

Dans ce petit live, Clément Rosset analyse comment le réel est dévié jusqu’à être nié et comment il ressurgit, improbable, dans les objets singuliers que sont le rire, la peur, le désir, le cinéma et la musique. Notre société qui nie le réel depuis Platon jusqu’à Heidegger en passant par la Bible, Hegel, Marx et Freud, se voit et agit comme une société du spectacle. Le réel se doit d’être reconstruit pour avoir un sens – mais chacun sait que ce sens n’est au fond qu’illusion.

Un développement sur la notion d’identité est particulièrement d’actualité. L’identité est à la fois ce qui est sans égal (non identique donc bien réel) et ce qui est égal à autre chose (identifiable par une représentation). « Ainsi s’explique (…) l’éternelle souffrance quant à l’identité dont témoignent au fil des jours telle revendication individuelle, régionale ou nationale : ignorant que toute identité est par définition en souffrance – en attente d’être pensée -, l’individu ou le groupe attribue son manque d’identité à une pression extérieure (…) par une demande de ‘prise en considération’ qui ne saurait pourtant jamais être plus qu’un succédané de la visibilité réelle et immédiate à laquelle il aspire » p.21. Voilà qui est profond : à nier le réel, on encourage l’image ; et cette image, toujours à construire, frustre l’individu ou le groupe par son flou, engendrant un ressentiment envers les autres, boucs émissaires commodes de l’absence de lucidité…

Plus un objet est réel moins il est « identifiable », mais plus aussi le « sentiment » du réel est intense. « L’objet réel est en effet invisible, ou plus exactement inconnaissable et inappréciable, précisément dans la mesure où il est ‘singulier’, c’est-à-dire tel qu’aucune représentation ne peut en suggérer de connaissance ou d’appréciation par le biais de la ‘réplique’ » p.15. Ce qu’on appelle destin ou fatalité n’est que le caractère existant du réel, au hasard et sans raison. Seule l’allégresse, cette approbation sans condition du réel ici et maintenant, absence de manque indifférente au futur, permet de supporter le savoir, l’irruption du réel sans fard qui est insupportable.

Parmi les objets singuliers, le comique où le réel dément sa représentation, la peur qui est danger imaginé et sans appel (à l’inverse de la crainte pour un danger réel), le désir qui n’est pas pour un objet réel (contrairement à l’appétit) mais pour sa représentation, son statut, le prestige qu’il confère : « Sancho copie Don Quichotte, mais Don Quichotte copie Amadis, et ainsi de suite à l’infini » p.46, mais quand même indice de la richesse inépuisable du réel dont on voudrait jouir en entier, le cinéma en ses styles fantastique ou réaliste, enfin la musique.

Rosset consacre 64 pages sur 111 à la musique. L’objet musical n’imite rien, elle est une forme libre, le musicien « apporte son réel avec lui » p.61, il crée du « réel à l’état sauvage » p.63. « Toutes les créations humaines fonctionnent sur le modèle de la duplication, de la mise en représentation d’un déjà existant, c’est-à-dire du double. Sauf la musique, qui est incapable de se mettre en image, étant à elle-même son propre modèle » p.63. Et qui a un effet reposant puisqu’elle « réduit au silence toute autre réalité », et jubilatoire puisqu’elle révèle « que tout y est prodigieux en tant simplement qu’il existe » p.87. La musique est art de démiurge, créer matériellement sa propre réalité.

Si le matérialisme intégral selon Lucrèce est « rien d’autre que des atomes et du vide », il ne peut exister ni événement, ni histoire (reconstructions a posteriori), ni sens, ni raison – rien que matière. « Raison pour laquelle l’expression de ‘matérialisme historique’ est une contradictio in terminis, et Marx non un matérialiste mais un hégélien, c’est-à-dire un idéaliste » p.95. Nous n’en doutions pas, au vu de l’écart expérimenté entre les mots de la théorie marxiste et les choses de la pratique communiste durant un siècle. Le matérialisme admet la simplicité du monde, sans instance extérieure au monde pour lui donner un quelconque sens. Au grand dam des pauvres humains qui voudraient bien, par désir, retarder ce qui leur déplait ou fait mal, comme ces catastrophes (irruption brutale du réel) ou la mort (qui termine toute existence).

Admettre le réel, quelques philosophes le font, Leibniz par la félicité, Spinoza par laetitia (joie), Nietzsche par l’ivresse dionysiaque et Rosset par l’allégresse : « soit une approbation de l’existence qui consiste à estimer, sinon contre du moins indépendamment de toute raison ou bien-fondé, que le réel est ‘suffisant’ – c’est-à-dire se suffisant à lui-même et suffisant en outre à combler toute attente concevable du bonheur » p.98. Savoir tragique mais pas seulement, amour de la vie, du monde et de soi mais pas seulement. « Car le secret du monde, c’est justement le monde : la somme de toutes les explications désirées ne sauraient mieux faire que, dans l’hypothèse optimale, coïncider avec le réel qu’elles prétendent expliquer » p.109.

L’écriture de Clément Rosset, probablement influencée par le style de Heidegger qu’il cite souvent, est plus lourde que dans ses livres précédents. S’il ne jargonne pas, n’usant pas de termes abscons pour initiés, la tournure des phrases n’a pas cette courte simplicité qui fait son habituel charme. Il reste que cette œuvre est une étape importante dans l’exploration de l’ontologie du réel (tout ce qu’il y a et aura jamais de réel existant), opposée à l’ontologie classique (différenciant être et exister). Ce qui est un véritable air frais dans le fatras philosophique du siècle qui vient de s’écouler.

Clément Rosset, L’objet singulier, 1979 augmentée 1985, éditions de Minuit, 111 pages, €14.00

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Claude Delay, Marilyn Monroe – la cicatrice

claude delay marilyn monroe la cicatrice
La blonde Marilyn Monroe n’était pas blonde mais brune et ne s’appelait ni Marilyn ni Monroe mais Norma Jeane Baker ; elle n’adoptera son nom de scène qu’à 30 ans. Son existence tout entière était fabriquée – par elle-même pour compenser son rejet par son père dès avant sa naissance et la folie de sa mère, puis les faillites successives de ses nourrices jusqu’à se retrouver abandonnée à l’orphelinat.

Le sex-symbol de l’Amérique, la pin-up nue des calendriers 1952 (ce qui lui a rapporté 50$), est pathétique et agaçante, emplie de chaos et pétrie de contradictions. C’est le mérite de Claude Delay de mettre en littérature cet éclatement, en 58 chapitres allant d’une demi-page à plusieurs, chacun centré sur un événement-clé de cette existence évanouie à 36 ans. Juste avant de se flétrir, comme si le destin avait réservé à Marilyn en fille celui d’Achille garçon : une vie brève mais glorieuse plutôt qu’une vie longue et terne.

Elle aurait 88 ans aujourd’hui si elle ne s’était pas bourrée de pilules (demerol, phénorbital, amytal, pentothal, nous dit-on p.247) et de champagne, si elle n’avait pas avalé des milliers de bites par la bouche et le vagin, si elle n’avait pas avorté au moins 13 fois ni fait quatre ou cinq fausses couches. Elle, l’orpheline, rêvait d’une vie popote, dans une maison à elle et entourée d’enfants, à cuisiner des spaghettis ou des carpes à la juive. Car elle était pleine de bonne volonté, l’orpheline délaissée : elle voulait qu’on l’aime. Elle lisait donc des livres pour s’instruire et plaire aux écrivains du cinéma, elle apprenait la cuisine de ses multiples maris, l’irlandais Jim Dougherty, le sicilien Joe DiMaggio ou le juif Arthur Miller. Sans parler de ses nombreuses liaisons avec quiconque se montrait viril et protecteur – idéal de ce père qui lui a manqué : Yves Montand, John et Robert Kennedy… Elle aurait bien aimé Clark Gable mais celui-ci l’a ignorée courtoisement. Deux pages, Jimmy et Colin, l’un américain et l’autre anglais, tous deux à peine 18 ans, l’auraient bien aimée, mais elle préférait les brutes viriles.

marilyn monroe ventilee

La bombe platine qui reçoit sans dessus ni dessous, vit nue chez elle dans un désordre dantesque, ne porte jamais de sous-vêtements et montre son sexe (teint en blond et brossé) au-dessus de la grille d’un métro où est installé (pour la photo) un gros ventilateur. Elle est pute pour séduire, pour qu’on l’aime, elle a faim de reconnaissance, de caresses, d’amour. John Huston : « Comme les vraies putes, les bonnes, tu ne fais pas semblant. Tu paies de ta personne, de ton corps, de ton âme » p.254. Elle joua dans quelques 33 films et enregistra quelques 33 chansons ; d’innombrables photos furent faites d’elle, plus ou moins déshabillée, elle barrait de feutre rouge indélébile les négatifs qui ne lui plaisaient pas.

« En vérité, le manque d’équilibre intérieur est ce qui interroge le plus dans l’alchimie si particulière de Marilyn : une sexualité dans laquelle elle se complaît, ruse et s’épanouit et l’attendrissement qu’elle provoque. Une sorte de candeur baigne la jeune femme de nostalgie. Comme si le nid, le nostos, faisait toujours défaut » p.230. Elle est toujours en retard, non pour se faire désirer mais pour muter de Norma en Marilyn : « La fabrication est longue et dure de cinq à neuf heures » p.270. Elle ne peut être elle-même puisqu’elle n’existe pas, n’ayant jamais été désirée ni aimée enfant. Ses mensurations, « 94-53-89 » (p.297) ont été un cadeau de la nature qui l’ont transformée dès l’âge de 13 ans ; les garçons de son âge sifflaient déjà lorsqu’elle passait en pull moulant, les seins hauts, et déjà sans aucun dessous. A l’américaine, elle est devenue quelqu’un à la force des poignets, self-made woman qui ondule de la croupe, provoque des seins et invite de la bouche.

marilyn monroe bouche

L’auteur choisit la fin qui lui convient, sans livrer les doutes et les hypothèses. Pour elle, c’est son dernier psychiatre Greenson qui est responsable des « valises » de pilules qu’elle avalait ; pour elle, c’est le clan Kennedy qui est responsable de sa mort par surdose (ou par produits incompatibles), alors qu’elle notait tout dans un petit carnet pour éviter le reproche de ne jamais rien retenir de ce qu’on lui disait. Trop de secrets d’État ? Une vengeance de la Mafia ? Et la fin n’arrête pas de finir : plusieurs chapitres encore après la mort de Marilyn.

Mais ces petites imperfections n’enlèvent pas la vision d’écrivain, ni l’empathie de Claude Delay pour son personnage. Elle tire le fil de son histoire via la double cicatrice de son abandon parental initial et de son opération vaginale à la fin de sa brève existence. 52 ans après avoir disparue corps et biens, Marilyn résiste – idole, symbole, people.

Claude Delay, Marilyn Monroe – la cicatrice, 2013, Fayard, 335 pages, €20.90
Marilyn Monroe vue par les wikipedes
Le dossier officiel du FBI

Attachée de presse Guilaine Depis

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Tomboy film de Céline Sciamma

Tomboy film de Céline Sciamma

Un tomboy est un garçon manqué. Tom veut dire « n’importe qui », « le premier venu » : tomcat le chat mâle errant, tomboy le type garçonnier. Tomboy est aussi une fillette de 10 ans qui joue au garçon. Laure se fait appeler Michael lorsqu’elle surgit un été dans une banlieue nouvelle, après un déménagement.

Elle s’habille en garçon (bermuda et débardeur), se coiffe en garçon (cheveux courts), refuse de porter un collier (même fait en nouilles par sa sœur). Elle ne s’intéresse pas à l’intérieur mais rêve sur le balcon de sortir ; elle n’a pas le désir de jouer à la poupée, ni en mignotant sa petite sœur, ni en caressant le bébé nouveau-né. Ne portant pas de jupe et chaussant des tennis comme tout un chacun, elle court droit comme les garçons et pas les jambes dans tous les sens comme les filles. Elle veut jouer au foot comme les gars pour ne pas rester sur la touche comme sa copine Lisa du même âge. Elle veut s’intégrer à la bande plutôt que de rester entre soi, entre filles. Pour cela, elle observe les comportements de garçon : ils jouent torse nu, crachent par terre, n’hésitent pas à se battre. Laure-Michael fait pareil.

Pourquoi serait-il difficile à une fillette de 10 ans de faire comme les garçons de 10 ans ? Nous sommes avant la puberté qui va sexuer les corps, avant même la préadolescence, qui débute à peine. Le torse d’une fillette vaut celui d’un garçonnet, quoiqu’un peu plus maigre et moins musclé, avec de petits mamelons qui commencent à gonfler. Mais cela ne se voit pas et les yeux gamins ne sont pas centrés sur l’anatomie. Ce qui compte est la camaraderie entre pairs : marquer des buts au foot, lutter à égal avec les autres, faire comme eux. La seule chose qu’elle ne peut pas, c’est pisser debout et se présenter à la baignade sans rien dans le slip. D’où la séquence drôle et touchante où elle se modèle un pénis avec de la pâte à modeler pour que son slip soit aussi rempli que celui des autres…

Tout se passe bien derrière un ballon, à la baignade, lors des affrontements demi-nu pour mesurer ses muscles. Le problème surgit du côté des filles. La petite sœur de 6 ans est futée, elle comprend vite et entre dans le jeu, ce qu’elle désire est d’accompagner son aîné(e) dans ses sorties et découvrir des copines dans ce nouvel univers. Il est doux aussi de rêver avoir un « grand frère », image protectrice et initiatrice. Mais la copine Lisa, du même âge, a déjà commencé sa préadolescence, ses seins commencent à se former, elle porte un maillot deux pièces. Elle est attirée par Michael : « tu n’es pas comme les autres ». Elle va même lui demander de fermer les yeux jusqu’à l’embrasser sur la bouche. C’est Lisa qui va être la plus atteinte par cette transgression d’identité.

tomboy slip torse nu

Car tout finit par se savoir, d’autant que la rentrée des classes approche et que les prénoms sont révélateurs des identités sexuées. Laure ne peut pas passer pour un prénom de garçon, et la mention du sexe biologique est portée sur les listes scolaires (pour l’usage des toilettes et des vestiaires de sport entre autres). Après une bagarre (où elle a eu le dessus), Laure voit la mère du gamin qui avait rabroué sa petite sœur sonner à l’appartement. On accuse « Michael » – or il n’y a pas de Michael ni de fils…

« Cela ne me dérange pas que tu t’habilles en garçon ni que tu joues en garçon », dit à peu près la mère scandalisée ; ce qu’elle n’accepte pas est le mensonge. Pour la rentrée des classes, « tu as une solution ? » demande-t-elle. Il n’y en a pas d’autre que d’avouer et de tenter de se faire pardonner. Les garçons jugent en tribunal unanime : ils veulent « vérifier » pour classer. Lisa défend Laure-Michael par solidarité féminine, mais surtout parce qu’elle éprouve un sentiment pour la personne avant l’appartenance à la bande. Après l’avoir dans un premier temps fuie, elle l’attend sous son balcon, prête à l’amitié puisque l’amour est (socialement) impossible.

Et l’on reprend au début : « comment tu t’appelles ? ». Cette phrase initiale (et initiatique) est celle que se disent habituellement deux enfants qui se rencontrent pour la première fois. Elle vise à savoir « qui » est là (garçon ou fille ?), donc « comment » se comporter. Les rôles sociaux sont codés et les enfants sont éduqués à respecter les codes de leur milieu.

Mais il s’agit moins de « genre » au sens sexuel du terme, que de comportements. Laure « joue » au garçon, elle ne désire pas « être » un garçon. Ce qui lui manque est le jeu avec la bande, les nouveaux copains, pouvoir enfin sortir de l’enfermement familial (cocon affectueux mais tournant en rond – le sempiternel « jeu des familles », le silence autour du canapé le soir…). Au fond, c’est la curiosité pour le monde et pour les autres plus qu’un problème d’identité qui taraude Laure lorsqu’elle prend le rôle de Michael. Du théâtre plutôt que du genre. Ce sont les adultes qui posent problème, projetant leurs fantasmes sur le sujet, pas le film.

Car sa justesse est d’observer les comportements sans juger. Les parents sont protecteurs et aimants, un peu coupables de déménager si souvent pour cause de métier (l’informatique), mais soucieux de garder la transparence nécessaire aux bonnes relations sociales. Les enfants s’expriment comme des enfants et pas comme des acteurs dont le rôle est appris. La petite sœur est ainsi particulièrement naturelle, mais aussi Lisa, et le leader des garçons, exubérant et souvent torse nu.

Tomboy signifie rustre, sauvage et impolie (celle qui n’est pas « polie » par la civilisation), une fille qui agit comme un garçon fougueux (années 1590). Vers la même époque en anglais, le mot a pris le sens de catin, femme audacieuse ou impudique. To tomcat en référence aux matous signifie depuis 1927 poursuivre les femmes en vue de gratifications sexuelles (faire du tom-catting). D’où l’ambigüité du mot anglais lorsqu’il est repris en français. Il introduit le sexe alors qu’il ne saurait y en avoir à 10 ans, et il véhicule surtout l’idée que les instincts se manifestent bruts, sans être maîtrisés par l’éducation ou les mœurs.

Dès lors, est-on en présence du « bon sauvage » ou du « barbare » ? Selon que l’on est naïvement optimiste sur la nature humaine, ou cyniquement pessimiste sur le dressage des instincts, le spectateur du film choisira l’un ou l’autre. Évidemment, aucune de ces deux attitudes extrémistes n’est vraie : qui veut faire l’ange fait la bête – et qui ne voit que la bête ignore l’humanité. Les catholiques intégristes de Civitas rejoignent les salafistes de l’islam littéral pour condamner cette transgression des genres et ce comportement « dépravé ». Au nom d’une Morale dictée directement par Dieu/Allah il y a plus de mille ans et qui ne peut être changée. Pour ces croyants, tout est dit de tous temps et la société doit rester immobile, les mœurs immuables, fixées une fois pour toutes.

Pour les laïcs, pas question d’accepter un tel diktat. L’homme est un être doué de raison, qui peut apprendre et qui relativise. Il n’y a ni Bien ni Mal en soi, fixé dans le ciel des Idées pures, hors du monde terrestre, mais du bon et du mauvais, relatif à chaque fois aux êtres et aux circonstances. Dans le cas de Laure en Michael, il s’agit d’un comportement égoïste, naïf et sans malice, mais qui peut induire en erreur les autres. La fille se veut garçon, donc Lisa tombe sans le savoir amoureuse d’un mensonge. C’est là où les relations deviennent malsaines : non qu’il soit mal d’aimer une personne du même genre à cet âge présexuel – « l’amour » restant plus un sentiment qu’un désir physique – mais il est mal de tromper l’autre en mentant sur soi.

  • Plus qu’un problème de Morale, il s’agit d’un problème de comportement inadapté aux relations sociales saines.
  • Plus qu’un problème de « genre », il s’agit d’une question de jeu : offrir aux filles les activités qu’elles ont les capacités et le désir de faire, y compris celles des garçons.
  • Plus qu’un problème d’identité, il s’agit d’une interrogation sur la transparence : être soi et que les autres le sachent.

Nous sommes donc bien loin des discussions métaphysiques, qui masquent des réactions politiques conservatrices en discutant du sexe des anges. Que de chemin mental parcouru en régression depuis le film Ma vie en rose, paru en 1997, où un Ludovic se veut carrément fille et porte des robes devant tout le monde ! Là, il était question de « genre » – pas dans Tomboy.

Tomboy film de Céline Sciamma avec Zoé Héran et Malonn Lévana, 2011, DVD Pyramide vidéo, 80 mn, €14.99

En replay 1 semaine sur Arte-TV
Entretien avec Céline Sciamma qui louche sur « la théorie » du genre (qui n’existe pas hors de la secte restreinte des écolo-féministes radicales américaines qui refusent jusqu’au néolithique – mais qui est à la mode, donc ce que le journaliste veut entendre)

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Enfumage ou vapotage

Le tribunal de commerce de Toulouse a ordonné hier lundi 9 décembre 2013 à un vendeur spécialisé de cesser de vendre des cigarettes électroniques en jugeant qu’il faisait une concurrence déloyale à un buraliste de l’agglomération et qu’il « (violait) le monopole d’État sur la vente du tabac ». Il y a des viols plus traumatisants ! Notamment celui de la tabagie passive de mise durant les cours universitaires dans les années 1970 sans que personne ne dise rien.

J’ai rencontré cet été un fumeur repenti qui utilisait ces gadgets et nous en avons parlé.

fumer ado torse nu

Avantages :

  • la e-cigarette n’est pas une cigarette mais un tube à vapeur
  • elle n’émet ni CO2, ni goudrons, ni l’une des quelques 4 000 substances nocives issues de la combustion du tabac
  • après 14 ou 16 bouffées (l’équivalent d’une cigarette), le vapoteur doit patienter au moins 30 minutes avant de pouvoir l’utiliser de nouveau, ce qui l’oblige à réduire sa consommation
  • la vapeur peut ou non contenir de la nicotine, chacun peut la doser selon ses besoins ou l’éliminer complètement
  • d’autant que ce n’est pas « la nicotine » qui rend dépendant, mais les fumées dégagées par l’ensemble de la cigarette, dont le sucre ajouté par les fabricants pour rendre dépendant (Dossier de La Recherche, spécial Addictions, octobre 2013, p.56) – fabricants qui ont donc INTERET à faire interdire ou réglementer le vapotage tout en encourageant le tabac
  • aucune fumée ne s’en dégage, très peu de parfum alentour, et RIEN ne reste sur les vêtements ou les murs (j’ai testé la cohabitation) ; l’argument du « tabagisme passif » dans le cas du vapotage est donc une fumisterie poussé par la mentalité surveiller et punir au cœur de tout Français envieux qui possède une moindre parcelle de pouvoir : personne n’est incommodé par le vapoteur, au contraire de la cigarette !
  • le Parlement européen vient de décider que la cigarette électronique ne devait pas être considérée comme un médicament
  • l’achat de doses est nettement moins cher que l’achat de paquets de cigarettes !
  • le gros fumeur ou l’addict peut se désengager progressivement de son vice sans plus gêner personne

Inconvénients :

  • les substances parfumées vendues en dose n’ont pas d’étiquetage contrôlé et pourraient contenir des éléments nocifs – mais il suffit de les contrôler comme des aliments ou de la parapharmacie
  • on peut s’en prémunir en achetant des doses « bio », fabriquées en France, mais c’est plus cher (moins que la cigarette traditionnelle)
  • aucune étude médicale ne peut exister sur les effets long terme de ces substances aspirées, car le vapotage n’existe que depuis moins de dix ans
  • l’État, qui se fout de notre santé quand cela ne lui coûte qu’au-delà des prochaines élections, perd une manne immédiate de taxes juteuses sur le tabac
  • une étude pipeautée de 60 Millions de consommateurs (au nom de quel intérêt particulier ?) a été démontée  « Ce qui semble étrange, c’est qu’entre chaque bouffée, ils « aspiraient » l’air du laboratoire (au lieu de simplement désactiver le mécanisme d’aspiration). Nous n’avons de plus aucune information sur les modèles testés. »
  • les marchands de tabac voient le monopole de l’addiction nicotinique leur échapper – un petit privilège en moins…
  • au nom du « principe de précaution » cher à l’ex-président Chirac (qui l’a sanctuarisé dans la Constitution !), l’interdiction de les utiliser dans les endroits accessibles aux enfants (comme cela est fait pour le tabac) est légitime au nom de l’exemplarité, estime le rapport des experts réunis par l’Office français de prévention du tabagisme, sur l’exemple de la Belgique, le Luxembourg et Malte. On peut l’accepter, tout comme la ministre de la Santé Marisol Touraine qui souhaite proscrire la cigarette électronique sur les lieux de travail (on proscrit bien de picoler).
  • de mauvaises habitudes « de fumeurs » pourraient être prises par ceux qui n’ont jamais fumé. Mais l’étude américaine 2013 parue dans le bulletin hebdomadaire du Centre de prévention et de contrôle des maladies (CDC) montre que si, entre 2011 et 2012, collégiens et lycéens ont bien vapoté plus en passant de 4.7 à 10%, 76.6% d’entre eux avaient DEJA fumé des cigarettes ! Le vapotage étant moins nocif pour eux que la clope, c’est quand même un progrès sanitaire, non ? Quand aux un sur cinq qui commencent par l’e-cigarette, c’est préférable pour leur santé et ne les rend pas addicts.

Mais ce dernier argument des « habitudes » est spécieux : les fumeurs ont commencé ado « pour faire comme tout le monde », pas pour se rendre dépendants. Si leurs pairs se mettent au vapoteur, ils feront comme eux ; s’ils gardent le gros tabac puant, ils auront parfois le snobisme de vapoter juste pour se distinguer ; ou de ne rien fumer (comme moi) aussi pour se distinguer des adeptes du biberon infantile.

A noter qu’à 5 et 6 ans, j’ai imité mon grand-père en roulant des « cigarettes » en papier journal que je faisais semblant d’allumer avec un briquet-tempête (sans essence, juste avec la pierre à étincelles) – mais cette habitude née de l’imitation ne m’a JAMAIS incité à fumer. Si j’ai grillé quelques cigarettes vers 14 ans pour faire comme les autres et par curiosité, je n’ai pas continué. Ce n’est donc pas « le geste » mais le mimétisme de bande qui inciterait les non-fumeurs à devenir fumeurs !

Fumer défense de dessin

Il vaudrait mieux interdire aux « zartistes » de faire cloper toutes les trois minutes leurs personnages quand ils ne savent plus quoi dire dans les films. C’est so chic ! n’est-ce pas, de prendre des poses et de grimacer avec application en tirant sur le bout fumeux en attendant la réplique. Beaucoup plus que la pub, ce sont les séries télé et le cinéma qui rendent addictifs. Il faut faire comme les dieux.

Mais quand donc les politiques – surtout de gauche – vont-ils surveiller et punir les zartistes de la Culte-culture ? Tout ce débat apparaît plus comme un enfumage de première que comme un exposé transparent sur ce qui est meilleur pour la santé. Bien sûr qu’il vaudrait mieux NE PAS fumer, mais quitte à être obligé de faire comme tout le monde pour ne pas être exclu, autant que ce soit avec une moindre nocivité. Même si cela remet en cause les zacquis des buralistes et les gros impôts de l’État dépensier !

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Solotareff et Fromental, Loulou l’incroyable secret

Solotareff et Fromental Loulou l incroyable secret

La BD du film qui sort au cinéma le 18 décembre 2013 – qu’on se le dise !

Loulou est un loup et fait les quatre-cents coups avec Tom son copain, le lapin si malin. Pourquoi Croc et Longues oreilles sont-ils amis, mystère ! Mais c’est dit dans les albums avant.

Les deux ados dorment l’un sur l’autre dans une barque de pêche immobile sur l’étang du pays des lapins quand une vieille corneille croasse mélodieusement. C’est pour mieux attirer Loulou, somnambule ensorcelé, dans les rets d’une bohémienne qui projette ses manipulations derrière la boule de cristal. Lui qui se croyait orphelin, voilà qu’il voit sa mère vivante !

Loulou le croit et les quatre pattes se carapatent au pays des Carpathes. C’est le repaire des loups (garou) où les Sancros sont mal vus. Wolfenberg, le château des loups, est une forteresse prédatrice au-dessus des forêts alentour. La population est un brin xénophobe envers qui ne chasse pas de race et ne va pas chercher la pitance avec les dents. Se tient justement le festival de Carne, et ce n’est pas du cinéma. Il s’agit de chasser la biche changeante, vraie femelle-star qui permet de dominer la forêt (on se croirait au cinéma des adultes où qui tient la femme bien roulée tient les financements).

Il y a de la traîtrise et de la manipulation, de la vantardise et de l’orgueil, de l’ego et de la bande. La violence fait loi mais le croc est bien souvent plus bête que les oreilles (qui contiennent quelque chose entre deux).

Il y a aussi de l’amitié indéfectible et de l’amour inconditionnel, de l’honneur et quelque raison parfois. Loulou bêta, lapin malin, il y aura heureuse fin. Mais pas sans suspense ni rebonds.

Loulou l incroyable secret le film

Un dessin très coloré pour des animaux caricaturés, cela plaît aux gamins jusque vers 8 ou 10 ans ; l’histoire parle du monde de la cour de récré. Mais les adultes, qui lisent parfois avec eux, s’amuseront des jeux de mots et allusions à notre jungle globalisée. De quoi contenter petits et grands !

Grégoire Solotareff (dessin) et Jean-Luc Fromental (scénario), Loulou l’incroyable secret, 2013, la BD du film France3 cinéma, éditions Rue de Sèvres, 62 pages, €11.88

Le film sort le 18 décembre 

le site officiel du film
www.louloulincroyablesecret-lefilm.com
Site officiel qui propose un contenu documentaire sur le film, des mini-jeux, des goodies, des ressources presse et pédagogiques, etc.
Le carrefour pour l’accès à tous les contenus numériques spécialement créés pour la sortie du film, via des espaces dédiés à la presse, aux enseignants, aux parents et aux enfants.

le livre numérique sur le film
www.loulousite.com/descriptions
Loulou l’incroyable secret [A propos du film] Ouvrage numérique enrichi qui propose, pour la première fois en France, une présentation complète et approfondie de toutes les étapes de la fabrication du film au travers de nombreux extraits audiovisuels, dessins de recherches et de production, interviews, musiques… Disponible gratuitement jusqu’à Noël sur l’iBookStore pour iPad et (prochainement) sur Google Play pour tablettes Androïd

l’application-jeux pour tablettes
www.loulousite.com/descriptions
Loulou l’incroyable secret pour apprendre et s’amuser avec les personnages du film; elle contient la bande-annonce, des goodies, des mini-jeux ludo-pédagogiques, les coulisses du film…Disponible gratuitement sur l’App Store pour iPad/iPhone et Google Play pour tablettes Androïd

les dernières nouvelles

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la bande originale
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toutes les musiques composées par Laurent Perez Del Mar pour le film
bientôt disponibles sur les plates-formes numériques (iTunes, Deezer, Spotify…)

la mini-expo
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une mini-exposition éditée en 17 planches disponible à la commande

Une exposition Grégoire Solotareff à Angers dans le cadre du Festival Premiers Plans du 17 au 26 janvier 2014
www.premiersplans.org

Une grande exposition Grégoire Solotareff à l’Abbaye de Fontevraud
du 20 mars 2014 jusqu’à l’été 2014
www.abbayedefontevraud.com/

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Thomas Berger, Mémoires d’un visage pâle (Little Big Man)

thomas berger memoires d un visage pale little big man

Le film, sorti en 1970 avec un Dustin Hoffman jeune qui joue tous les rôles, du prime adolescent au vieillard, reste dans toutes les mémoires. Le livre de Thomas Berger qui l’a provoqué est beaucoup moins connu et c’est dommage, car c’est un chef d’œuvre d’humour à l’américaine. Tout y est exagéré, sentimental et roublard comme il se doit. Les mythes sont déconstruits, celui de l’Indien bon sauvage en phase avec la nature, celui du pionnier parti ensemencer et évangéliser des terres nouvelles, celui du cow-boy rude et chevaleresque, celui de la cavalerie et du général Custer…

Jack Crabb a plus de 120 ans quand un « journaliste » le trouve dans sa maison de retraite. Il n’a pas la langue dans sa poche et son expression est crue et imagée. Père prédicateur qui ne savait pas lire mais qui offre de l’eau de feu aux Indiens par ignorance des conséquences, frère qui fuit le massacre de la caravane sans jamais signaler la position des siens en danger au fort, emmené par sa sœur Caroline avide de se faire violer dans la tente de Cheyennes qui ne demandaient rien, il est abandonné là à 10 ans avec les petits sauvages par une famille décidément tarée. La première chose qu’il fait en bon gamin de 10 ans, après avoir mangé et dormi, est de se déguiser comme eux, à poil, en seul pagne et mocassins ; il se fait des amis en distribuant ses vêtements. Il y passe son adolescence, ce qui pouvait lui arriver de mieux sous l’égide de l’ancêtre Vieille-Cabane ; il y apprend l’amitié, la guerre, la survie, l’ennemi, l’amour.

Il fait retour aux Blancs lors d’une « grande » bataille indienne, car se retrouver quasi nu montant à cru un poney, armé seulement d’un arc et d’un couteau face aux Winchesters et aux sabres de l’armée chargeant sur ses grands chevaux, il y a de quoi tourner casaque. Adopté par un pasteur et sa jeune femme qu’il ne touche jamais et qui va se faire caresser ailleurs, il s’enfuit. D’ailleurs le pasteur a des conceptions – certes bien convenables – mais hors de la nature : sa liste de péchés « tout bonnement copiée sur Saint Paul », « ça faisait une description parfaite du caractère des Indiens » : « toutes les œuvres de chair, c’est-à-dire la fornication, l’adultère, la malpropreté, la lubricité, l’idolâtrie, la sorcellerie, la haine (…) la colère, la gourmandise, les hérésies, l’avarice, la rébellion, le crime, l’ivrognerie, la bouffonnerie et toutes choses de ce genre ».

Son existence, dès lors, croise tout ce que l’Ouest a à proposer dans ces années 1860-1880 : le commerce de mules vers les villes-champignons de la Frontière, la ruée vers l’or, les escarmouches avec les Indiens, la fanfaronnade avec ses Colts, les virées whisky et putes, la chasse aux millions de bisons (qui vont disparaître en dix ans). Il retrouve son frère Bill imbibé de whisky frelaté, sa sœur Caroline qui se prend pour Calamity Jane, une vague information sur sa seconde sœur tournée mormone. Il se marie avec une Suédoise et a un fils tout blond, Gus ; les deux sont enlevés par les Indiens. Il les retrouvera puis les perdra à nouveau, ensemençant entre temps une Indienne pour avoir un fils – qu’il perdra de vue dans une échauffourée avec l’armée. Il se lie d’amitié avec le bon tireur futur marshall Wild Bill Hickok, rencontre Wyatt Earp et le général Custer. Sauvé de deux grandes batailles dont la déculottée administrée à la cavalerie US par les Sioux à Little Bighorn, son récit s’arrête vers 34 ans. Il a parcouru la presque intégralité de la très courte Histoire du peuple américain à lui tout seul.

indien guerrier adolescent torse nu

Mais ce roman éneaurme (comme aurait dit Flaubert), écrit au galop d’un langage cru et direct, est passionnant. Sauf la préface et l’épilogue, qui font faiseur et ont bien vieilli. Mais le corps du texte est parfois grave, parfois à mourir de rire. Comme cette réflexion de gamin de 14 ans qui a tué son premier ennemi Crow : « Ainsi moi, Jack Crabb, voilà que j’étais un guerrier cheyenne ! Voilà que j’avais abattu mon bonhomme avec un arc et des flèches. J’avais été à moitié scalpé et guéri avec de l’abracadabra. J’avais comme vieux un sauvage qui causait pas un mot de chrétien, et comme maman une grosse bonne femme marron foncé, et comme frère un type dont je ne voyais presque jamais la figure vu qu’elle était tout le temps barbouillée d’argile ou de peinture. J’habitais sous une tente en peaux de bêtes et je mangeais du clébard. Bon Dieu, mais c’était quand même marrant ! »

Le livre est parfaitement complémentaire du film, tant il recèle de détails véridiques sur les coutumes indiennes, l’entraînement au duel de Colts, la destinée des putains et l’ignorance crasse du populo prêt à croire n’importe quel prédicateur, charlatan ou prometteur d’or à la pelle – comme par hasard sous les territoires occupés par les Indiens. Le lecteur français y découvrira l’optimisme américain, le cynisme matérialiste pour faire du dollar par tous les trafics et le messianisme civilisateur, pas toujours très chrétien, sans lequel les Blancs venus du monde entier n’auraient pas conquis le territoire en éradiquant Indiens, bisons et forêts…

Thomas Berger, Mémoires d’un visage pâle (Little Big Man), 1964, traduit de l’américain par Marie France Watkins, Livre de poche 1974, réédition du Rocher 1991, 450 pages, €15.00

Little Big Man, film d’Arthur Penn avec Dustin Hoffman, 1970, DVD CBS 2004, €9.99

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Crin-blanc, film d’Albert Lamorisse, 1953

Soixantième anniversaire du film culte des années 50. Crin-blanc est un bel étalon sauvage que les hommes veulent capturer et dresser. Falco est un pêcheur de 10 ans qui vit en Peau-rouge en Camargue, région isolée et désertique en cet après-guerre. Ces deux indomptés vont se rencontrer et l’amitié naître. L’histoire est minimaliste (et ne dure que 40 mn), le noir et blanc donne du contraste et les deux héros, le cheval et le garçon, sont vigoureux et entiers. De quoi faire une belle histoire qui, 60 ans plus tard, n’a rien perdu de sa force.

alain emery 11 ans sur crin blanc

Lors du tournage en 1951, nous sommes six ans après la fin de la guerre mondiale et Staline va disparaître deux ans plus tard. C’est dire combien les autoritarismes d’État (fascisme, nazisme, communisme, et même capitalisme industriel américain) font l’objet d’un rejet violent dans l’imaginaire de l’époque. La liberté, la vie hors civilisation, les grands espaces et la rude nature donnent un nouvel élan à la génération du baby-boom, née dès 1945. Crin-blanc arrive à ce moment privilégié.

11 ans torse nu alain emery et crin blanc

Falco est pareil à l’Indien, vivant en osmose avec ce milieu mêlé de Camargue où se rencontrent la terre et l’eau, le fleuve et la mer. Le jeune garçon vit à moitié nu, sans chaussures et les vêtements déchirés, la peau cuivrée par le soleil, les cheveux blondis par le sel et le corps sculpté par la course. Il pêche dans la lagune, il rapporte une tortue à son petit frère, il chasse le lapin pour le faire griller aussitôt sur un feu de brindilles, il monte à cru l’étalon sauvage. Les gardians de la manade Cacharel sont à l’inverse fort vêtus de gilets sur leur chemise, enchapeautés et armés de lassos, ils montent lourdement en selle. Ils sont les cow-boys civilisés contre le gamin en Indien sauvage. Il refuse le dressage et l’autorité machiste, rétif comme le cheval farouche.

Notez qu’il n’y a que des mâles dans ce film noir et blanc, même le bébé bouclé blond aux cheveux de fille est un petit garçon, le propre fils Pascal du réalisateur ; les deux enfants vivent avec leur grand-père, chenu à longue barbe. L’apogée du récit est le combat entre étalons pour la possession des femelles, sous le regard des gardians. Nous sommes dans un monde dur, où l’âpreté du paysage de confins exige des hommes la lutte continuelle. L’amitié entre l’étalon et le gamin est virile, bien loin de la sentimentalité qui sera celle de Mehdi avec les chevaux dans les années 60, dans Sébastien parmi les hommes.

alain emery 11 ans galopant sur crin blanc

Peu de dialogues d’ailleurs, surtout du mouvement : de longues chevauchées, des fuites, des passages en barques, une chasse au lapin, un rodéo en corral. Le gamin n’est pas épargné, jeté à terre, traîné dans la boue de lagune, désarçonné plusieurs fois. Maladresse d’habilleuse, le spectateur peut le voir, durant le même galop, chemise fermée jusqu’à la gorge puis ouverte jusqu’au ventre, à nouveau refermée le plan suivant, ou encore, après avoir été traîné plusieurs minutes au bout de la longe par l’étalon en pleine force, se relever sans qu’aucun bouton n’ait sauté ni que le tissu en soit plus déchiré…

Malgré la référence à l’Ouest américain, nous sommes bien sur les bords de la Méditerranée où le happy end ne saurait exister. Ce monde est celui de la tragédie grecque, de la corrida espagnole, de l’omerta sicilienne. Le pater familias est le maître absolu, tout doit plier devant sa volonté, animal comme être humain. Ce pourquoi le grand Tout est le seul refuge contre la tyrannie, le seul lieu mythique à l’horizon où le ciel et l’eau se confondent, où cheval comme enfant puissent se rejoindre sans les contraintes impérieuses des mâles blancs occidentaux.

DVD Crin_blanc et le ballon_rouge

C’était un autre monde, celui encore de la France des années 1950, qui sera balayé d’un coup en mai 1968. Alain Emery, 11  ans, élevé dans les quartiers nord de Marseille, a été sélectionné sur près de 200 garçons de 10 à 12 ans par une annonce parue dans Le Provençal, sur l’incitation d’une amie de sa mère. Son visage aux traits droits, son air grave, son teint sombre, donnent à son personnage une incarnation fière et violente qui a contribué sans aucun doute à la durée du film.

Alain Emery n’est pas « acteur », il ne sait pas « jouer » – il ne sait qu’être vrai. Ce pourquoi le tyrannique Albert Lamorisse l’a qualifié « d’enfant qui ne sait pas sourire ». Mais vit-on une tragédie en rigolant ? Il n’y a pas que des pagnolades dans le cinéma du sud. Et c’est probablement toute la présence de ce gamin résolu et hardi qui donne encore son sens au film.

Crin-blanc, film d’Albert Lamorisse, 1953, Grand prix Cannes 1953 et prix Jean Vigo 1953, suivi du film Le ballon rouge, Palme d’or Cannes 1956, réédition Shellac sud 2008, + 2 bonus, €14.95

Alain Emery a incarné aussi à 25 ans Mato dans le feuilleton français de Pierre Viallet en 1965, Les Indiens

Alain Emery dans Le Midi libre, janvier 2012

Les critiques à côté de la plaque des wikipédés

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Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge

Yasunari Kawabata les servantes d auberge

Il y a dans ce recueil trois nouvelles et un scénario de film. Ce sont des œuvres du début, assez peu séduisantes aujourd’hui, sauf pour les spécialistes.

Le scénario d’Une page folle, par exemple, n’est pas lisible : autant voir le film (muet) réalisé par Tenosuke et présenté une fois à Beaubourg en 1967. On peut aussi le considérer comme une suite de twits (qui n’existaient évidemment pas à l’époque), mais qui ne sont que l’amplification de la séquence cinéma : « La nuit. Le toit d’un hôpital psychiatrique », « L’enfant répond. Il a l’air de s’ennuyer », et ainsi de suite.

Cette « expérience » d’écriture se voit, mais atténuée, dans les nouvelles. Des micro-scènes sont mises bout à bout pour former un vague récit sans histoire. Les servantes d’auberge sont ainsi décrites par Kawabata, qui passait du temps dans ce genre d’établissement thermal de la montagne. Il les observe, les écoute, et transcrit. C’est populaire mais automatique ; ni reportage, ni littérature, quelque chose comme une suite de notes pour étude. C’était original à l’époque, mais passe très mal les années. Ce qui reste est l’œuvre aboutie, qu’a-t-on à faire des gammes d’un artiste ?

Reste que les fantasmes de l’écrivain se révèlent à cru : fascination pour la femme, peur d’elle et de son corps, préférence pour la jeunesse immobile (endormie ou cadavre), tentations homosexuelles, un certain sadisme maniaque.

Illusions de cristal dit l’impossibilité d’avoir à la fois la connaissance scientifique et l’amour d’un être ; le mari n’apprécie sa femme que reflétée dans le miroir ; celle-ci est attirée par une jeunette qui vient faire saillir sa chienne.

Les servantes d’auberge décalent le regard puisqu’il n’y a dans cette nouvelle aucun personnage principal, pas même celui qui observe ; « on » s’offre selon les circonstances, pour diverses raisons ; ce qui compte est l’offre des corps jeunes dans la montagne.

Le pourvoyeur de cadavre ne se marie avec la fille qu’il admire dans le bus qu’à l’article de sa mort ; il paye l’enterrement de cette solitaire en vendant le cadavre à la morgue, n’en conservant qu’une image, la photo d’elle nue sur la table de dissection…

Toujours le regard, voyeurisme de l’écrivain, angoisse de l’acte. Il faut s’aimer pour se lancer; ce qui domine chez Kawabata est la peur de l’autre, la crainte du corps, l’angoisse du sentiment.

Yasunari Kawabata, Les servantes d’auberge (1926-1931), Livre de poche biblio 1993, 189 pages, €5.32

Tous les romans de Kawabata (prix Nobel 1968) chroniqués sur ce blog.

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Jean M. Auel, Le pays des grottes sacrées

L’auteur, née en 1936 à Chicago et mère de cinq enfants, a publié entre 1980 et 2011 une saga préhistorique en 6 tomes, Les enfants de la terre. L’histoire se passe il y a 30 000  ans en Europe, et met en scène une Cro-mignonne de 5 ans, Ayla, devenue orpheline à cause d’un tremblement de terre et recueillie par les Néandertaliens. La petite fille grandit mais elle est le vilain petit canard de la portée. Exclue du Clan, elle est suffisamment fine et intelligente pour avoir appris à chasser et à guérir ; elle apprivoise un lion, une jument, recueille un louveteau… puis rencontre le grand amour en la personne d’un jeune homme de sa race, grand, blond aux yeux bleus, Jondalar, un Homo doublement Sapiens comme elle (et pas Sapiens Neandertalensis). Elle part avec lui et ils explorent la contrée entre Caucase et Atlantique. Ils rencontrent les chasseurs de mammouths et autres peuplades proches mais différentes, chaque « caverne » se créant ailleurs quand il y a trop de monde.

jean m auel le pays des grottes sacrees 6

Nous sommes dans l’univers darwinien de Tarzan, revu par le féminisme gender américain des années 1980. Le grand mâle blanc est une femme, les Homo double Sapiens forment une société matriarcale dans laquelle seules les femmes sont chefs de famille, prêtresses et guérisseuses, parfois « Femmes qui commandent ».

Les mâles ne sont que des bites à offrir le Plaisir, et des muscles destinés à la chasse. Pour le reste… ils sont flemmards, insouciants – des enfants. Ils sont portés sur l’alcool, bagarreurs et frimeurs lorsqu’ils sont jeunes. Seule la Mère est la déesse adorée, Doni, semblable à la statuette de « Vénus » callipyge découverte sculptée en ivoire de mammouth (dont l’auteur semble avoir pris les formes plantureuses). Il n’y a aucun dieu masculin, pas même ces « sorciers » bandant ou ces bisons sexués, peints pourtant sur les parois des grottes. Ce féminisme militant a quelque chose d’agaçant, parce que systématique.

Dans le monde réel connu des ethnologues, depuis quelques siècles que l’observation ethnologique existe, aucune société n’est matriarcale ; il ne s’agit que d’une utopie véhiculée par Engels et les marxistes, sans aucun fondement attesté. La transmission matrilinéaire existe (héritage de la famille maternelle via l’oncle), mais pas le pouvoir aux femmes : les Amazones ne sont qu’un mythe.

jean m auel

C’est dire combien le féminisme affiché par l’auteur passe mal en Europe, moins candidement naïve que l’Amérique – pour qui tout ce qui est « nouveau » est forcément vrai et bon. La doxa dit que Jean M. Auel se documente toujours plus, lisant, reprenant des cours à l’université, participant en 1990 «  pendant quatre mois » à une campagne de fouilles en Périgord, écoutant le préhistorien Jean Clottes… Mais tous les indices des fouilles ou des peintures de grottes sont tordus par l’idéologie politiquement correcte de la femme de pouvoir.

Les Néandertaliens, appelés « têtes plates » dans le roman, sont considérés comme les Noirs aux États-Unis : pas très doués mais respectables, machos mais nantis de mémoire, sachant à peine parler mais ayant le sens du rythme, les mariages mixtes avec les Blancs aboutissant toujours à des traumatismes de sang-mêlé. On croirait la description d’une banlieue de Chicago…

jean m auel ayla et la tete plate

Le pays des grottes sacrées est le dernier des 6 tomes (en 2 volumes chez Pocket). Il a été publié 10 ans après le précédent. Le couple s’est sédentarisé, parent d’une petite fille au nom composé des deux leurs : Jonayla. Il est promis un fils à la fin du tome, mais un bébé intermédiaire a été « pris par la Mère », autrement dit avorté. Puisque Jean M. Auel s’est « documentée » auprès des sources scientifiques, porte ouverte par le succès des premiers tomes, elle nous convie à un American tour des grottes ornées du Périgord. Disparues Rouffignac, Castelmerle, Laugerie, Cap Blanc, Combarelles et Font de Gaume…

Foin de la chronologie, tout est prétexte à ramener ce qui existe au fantasme auélien : Ayla-First. La tarzanide Ayla a tout vu tout compris, tout créé à partir de rien. Le monde moderne commence avec elle, comme avec les États-Unis commence le monde contemporain : apprivoiser cheval et chien, répandre le propulseur à sagaies, guérir par les plantes inconnues, communiquer avec l’au-delà, ajouter une strophe au Credo religieux récité par tous, rééquilibrer les relations hommes-femmes… Superwoman en pagne (et souvent seins nus), manipule son mâle comme un rien (et pas seulement par la queue).

Je reste sceptique sur l’idée (biblique) que les hommes préhistoriques « croyaient » en l’esprit qui apportait les enfants, resucée de Gabriel archange.

Sceptique sur l’invention (biblique) que la Femme a forcé l’homme à la Connaissance du bien et du mal, autrement dit du sexe.

Sceptique sur l’inutilité (féministe) des mâles aux époques farouches. Tous les indices matériels vont dans l’autre sens…

Étaient-ils si niais, ces humains d’avant l’histoire ? Ils avaient pourtant les mêmes capacités intellectuelles que nous. Leurs peintures et dessins des grottes sont d’une précision aiguë. Leurs outils de silex montrent qu’ils étaient ingénieux. La façon qu’ils avaient d’enterrer leurs morts prouve leur sensibilité au mystère de la vie. Observateurs, habiles et sociaux, pourquoi auraient-ils laissé la naissance hors de leur réflexion ? Le tabou biblique, revu censure morale américaine, n’étaient pas leur premier souci !

jean m auel les enfants de la terre 9 volumes pocket

Ce tome 6 est un peu long, pas toujours intéressant, avec une fin abrupte. Mais reste un vrai talent de conteuse, malgré le tourisme obligé et la psychologie de série télé dans ce dernier volume. Quelques remarques de bon sens « humanisent » le temps lointain où, pourtant les êtres étaient double sapiens comme nous. « S’ils décidaient par exemple d’aller chasser, ils ne choisissaient pas forcément de suivre le meilleur chasseur mais plutôt celui qui dirigerait le groupe de façon qui garantirait une chasse fructueuse pour tous » p.48. Le tome 6 commence d’ailleurs par une chasse impromptue aux lions des cavernes…

Mais cela ne va pas sans quelques naïvetés spontanéistes : « Le monde l’âge glaciaire, avec ses glaciers étincelants, ses rivières aux eaux claires, ses cascades grondantes, ses troupeaux gigantesques, était d’une beauté spectaculaire mais terriblement dur, et les rares êtres humains qui y vivaient avaient conscience de la nécessité absolue de maintenir des liens puissants. Vous aidiez quelqu’un aujourd’hui parce que vous auriez probablement besoin d’aide demain » p.69. Ou la préhistoire revue par les yeux américains, l’expérience des pionniers du Nouveau monde…

Il y a des restes soixantuitards tirés du baiser sans entraves avec « l’initiation » des jeunes garçons dès la puberté (vers 12 ou 13 ans) aux relations sexuelles par des « femmes-donii » plus mûres (elles existent aujourd’hui sous le nom américain de femme-cougar). Mais seules les très jeunes filles de 11 à 12 ans se voient gratifiées d’une cérémonie des « Premiers rites » en bonne et due forme, initiées au sexe par des hommes plus âgés (chose aujourd’hui réprouvée par le politiquement correct américain). Ces étalons sont cependant choisis par les Femmes qui savent… En revanche, ni gai, ni lesbienne, ni bi ou trans, dans ce naturel humain : l’auteur choisit son politiquement correct !

jean m auel film ayla jeune

Ce sont les petits détails de la vie matérielle qui font le principal intérêt romanesque. Le lecteur entre en empathie avec l’humain livré à lui-même dans la nature foisonnante et dure à vivre. Ayla se harnache de tout un équipement avant d’aller voyager : « Elle passa son bâton à fouir sous la lanière en cuir qui lui ceignait la taille et accrocha l’étui de son couteau à droite. Sa fronde lui entourait la tête et elle portait les pierres qui lui servaient de projectiles dans un des sacs qui pendaient à sa ceinture. Un autre sac contenait un bol et une assiette, de quoi allumer un feu, un petit percuteur en pierre, un nécessaire de couture avec des fils de tailles diverses… » p.169. Nous nous retrouvons tel Robinson sur son île déserte ou comme un jeune scout (jeannette pour les filles) parti camper en pleine nature.

Si l’on veut quitter le quotidien et le contemporain pour rêver à l’humanité en ses aubes, rien de tel que ces gros livres. Ne pas croire qu’ils disent le vrai, ignorer leur côté vulgairement américain, laisser aux chiennes de garde le militantisme du « genre ». Se laisser emporter par les personnages, humains et animaux, et par les péripéties de l’histoire. Il est préférable de commencer par le tome 1 et de les lire dans l’ordre.

Jean m auel les enfants de la terre 7 volumes

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 1, Pocket 2003, 537 pages, €6.84

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 2, La vallée des chevaux,  Pocket 2003,   €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 3, Les chasseurs de mammouths,  Pocket 2008,  914 pages, €7.22 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 4-1, Le grand voyage, Pocket 2003, €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 4-2, Le retour d’Ayla, Pocket 2003, €6.84

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 5-1, Les Refuges de pierre, Pocket 2004, 510 pages, €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la terre – tome 5-2, Les Refuges de pierre, Pocket 2003, 510 pages, €6.84 

Jean M. Auel, Les Enfants de la Terre – tome 6-1 – Le pays des grottes sacrées, Pocket 2012, 606 pages,  €7,69

Jean M. Auel, Les Enfants de la Terre – tome 6-2 – Le pays des grottes sacrées, Pocket 2012, 568 pages,  €7,69 

Film en DVD : Le Clan de la caverne des ours, réalisé par Michael Chapman, avec Daryl Hannah et Pamela Reed, en français Metropolitan video 2009, 98 mn, €12.15 

Le site en français de Jean M. Auel avec interviews vidéo.

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Nuit de la montagne à Paris le lundi 25 mars

La Nuit de la Montagne aura lieu au au Grand Rex à Paris le lundi 25 Mars 2013 dès 19h30. Importée des Rencontre du cinéma de montagne de Grenoble, ce sera la première édition à la capitale.

nuit de la montagne

Films et présentation des athlètes et des réalisateurs :

  • I Believe I Can Fly de Sebastien Montaz-Rosset est le film culte de Seb Montaz qui nous emmène, de Chamonix aux Fjords Norvégiens, sur les traces des skyliners, ces funambules qui marchent sur des sangles à plus de 600m de haut.
  • Rockin’ Cuba de Vladimir Cellier et Julien Nadiras sera une immersion en musique dans la magie de Cuba, ses falaises et ses salsas.
  • Nat&Co de Nicolas Hairon et Olivier Alexandre sur Nathanaël Schaeffer met en scène Nathanaël qui a perdu l’usage de ses jambes mais pas son sens de la glisse. Ses amis le tractent pour skier un 4000 m.
  • Venezuela Jungle Jam de Sean Villanueva avec Nicolas Favresse, Stéphane Hanssens, Jean-Louis Wertz et Sean Villanueva, des belges hilarants affrontent l’une des parois les plus raides du monde armés de leurs fidèles instruments de musique.
  • Siguniang de Dimitri Messina avec Maël Baguet et Dimitri Messina dessine l’ouverture d’une ligne élégante et technique dans les 1 400 m de la face Nord du Siguniang en Chine par deux jeunes alpinistes français.

Avec des partenaires aussi connus que le Vieux campeur, Allibert trekking, le Club alpin français, Patagonia et la revue Montagne, entre autres, l’événement est conçu pour plaire aux amateurs de montagne.

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Ryû Murakami, Raffles Hotel

Article repris par NousLisons.fr

Le roman est tiré d’un film du même nom, ce qui est bizarre puisque d’habitude c’est l’inverse. Mais l’auteur a été fasciné par l’actrice principale. Il est parti de là, l’imagination stimulée. A l’arrivée, le roman n’a rien à voir avec le film, sinon la trame de l’histoire. Son personnage central reste une femme, mais différente disons-le tout net : à enfermer…

Ryu Murakami Raffles hotelMoeko joue constamment un rôle, même dans ses rêves. Elle est l’incarnation parfaite de « l’actrice », la robotisation perfectionnée du rôle. Elle fait de la vie une jungle où elle est parfois sangsue, parfois plante carnivore. En tout cas vénéneuse, incapable de partager une quelconque émotion. Son obsession est de se faire prendre (seulement en photo) par un milliardaire ex-journaliste durant la guerre du Vietnam. Mais elle n’est jamais contente du résultat, l’appareil ne pouvant combler ni satisfaire ce trou noir à l’intérieur d’elle-même.

Karoya, le photographe, est désabusé et surtout usé. La guerre l’a vidé comme une sangsue. Il s’enfuit à Singapour pour échapper à la mante religieuse Moeko. Mais elle finit par le retrouver, après avoir usé l’inoxydable jeune homme de service, Takeo, intelligent et bien fait, qui sert une agence de voyages.

Le Raffles Hotel, à Singapour, sert de décor suranné à cette tempête psychologique entre les trois, tous éprouvant les limites de l’humain. Moeko ne serait-elle pas après tout une extraterrestre déguisée comme dans la série télé, tête de lézard sous visage masque ?

L’auteur a d’excellentes expressions telles que : « une voiture de collection, un coupé blanc du genre à faire mouiller la culotte de bonheur à une jeune merveille du monde du spectacle qui a eu son premier avortement à treize ans, s’est arrêtée devant moi dans un crissement de pneus » p.106. Premier avortement à 13 ans, ça vous dit quoi sur le premier rapport sexuel ? Le spectacle, c’est ça. Le happening comme on disait autrefois, l’événement, la provocation, le coup médiatique.

En 14 chapitres, Ryû Murakami entrelace les visions des personnages, chacun parlant à la première personne. Cela donne quelques répétitions, qui rendent bien le côté obsessionnel du caractère Moeko mais permettent des points de vue décalés, peut-être plus « objectifs », sur le sujet de la photo. Une réflexion en abyme sur les méandres féminins et l’aliénation de la société du spectacle, où quiconque n’est pas acteur n’est au final… rien.

Ryû Murakami, Raffles Hotel, 1989, traduit du japonais par Corinne Atlan, Picquier poche 2002, 207 pages, €6.27

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Claire Lescure, Johnny Hallyday

Le rockeur national, 70 ans l’an prochain, est un mythe français, le pendant masculin de Brigitte Bardot, paru juste avant dans la même collection. Les éditions Exclusif se sont spécialisées dans la biographie légère des people avec des titres tels que Liz Taylor, Annie Girardot, Jean-Paul Belmondo, Claude François, Brigitte Bardot et Steve Jobs. Johnny Hallyday, pseudo de Jean-Philippe Smet, ne dépare pas la brochette.

Le plan éditorial est simple et constant : la moitié en biographie écrite au galop, style Wikipedia augmenté, un cahier central de photos, un tiers en interviews reproduites pour donner la parole au personnage, puis des annexes composée d’une revue de presse, d’un florilège de ‘citations d’auteur’, chronologie, discographie, filmographie, bibliographie. L’ensemble se lit bien, écrit simple et enlevé. Qui aime Johnny en sortira comblé ; qui ne l’aime guère découvrira avec curiosité les dessous du mythe.

Qui savait que le petit Jean-Philippe n’a jamais eu de père ? qu’il n’a jamais fréquenté l’école ? Ce sont ses fêlures intimes qui le rendront incapable d’assurer une paternité sereine avant la soixantaine… Il a été élevé par sa tante, la sœur de son père, un clown belge qui a fui dès qu’il est né. Sa mère était mannequin de haute couture sans cesse absente et envolée. La tante, elle, avait les pieds sur terre et déjà deux filles, à demi-éthiopiennes, ce qui a donné un foyer au petit garçon. Mais la famille recomposée est tombée dans le spectacle tout petit et le gamin est embarqué avec ses cousines dans la danse. Car la mère et ses filles sont danseuses, ce qui leur permet d’être six mois à Paris, six mois à Londres, un mois à Naples, un autre à Rome…

Joli dès l’enfance avec ses boucles blondes, le petit Jean-Philippe tourne des publicités pour Jean Mineur, puis obtient son premier rôle au cinéma à 11 ans dans Les Diaboliques de Clouzot : il joue un élève. Sa seule réplique est coupée au montage, mais le cinéphile attentif peut l’apercevoir dans les vues de groupe. C’est à 14 ans, en 1957, qu’il commence à chanter Elvis, ayant appris la musique par le violon, puis à la guitare avec l’un de ses modèles masculins : Lee Ketchum dit Halliday (avec un ‘i’).

C’est une erreur de transcription du pseudo sur sa première pochette de disque qui fige Hallyday avec deux ‘y’. Car le garçon triomphe l’année de ses 16 ans avec ‘Laisse les filles’. L’un de ses parrains était Charles Aznavour, un autre Raymond Devos. Qui l’eût cru ? La star du jeu de mot bourgeois n’a pas hésité à croire en la jeunesse déjantée qui se roulait par terre en public avec sa guitare…

Quiconque ne l’a pas vécu ne peut plus comprendre la mentalité archaïque du temps. Dans les années 60 subsistaient quelque chose de villageois dans la presse parisienne, du commérage, de la jubilation de faire honte au non-conforme. Paris, ville lumière ? Bof… Entre les intellos des caves enfumées et les journalistes cul de plomb sur leur chaise dans les bureaux du ‘Monde’ ou de ‘La Croix’, l’ère était à l’intolérance, aux dénonciations, au rejet de l’âge tendre. Il faut lire la Revue de presse pour s’en faire une effarante idée :

Henri Rabine dans ‘La Croix’ : « Johnny Hallyday (…) afflige le public d’une exhibition baragouinante et hystérique, promise à brève échéance au cabanon »

Claude Sarraute dans ‘Le Monde’ : « J’avoue avoir pris aux soubresauts, aux convulsions, aux extases de ce grand flandrin rose et blond, le plaisir, fait d’intérêt et d’étonnement, que procure une visite aux chimpanzés du zoo de Vincennes ».

Même la Duras, Marguerite adulée des bobos de gauche (la rive, pas le portefeuille), écrit en 1964 : « Il ne peut pas le comprendre. La jeunesse, pour lui [Johnny] ne précède pas l’âge adulte. C’est un absolu, et il voudrait que les jeunes l’emploient comme lui l’a fait. » La féministe en Pléiade n’a évidemment rien compris à cette énergie brute de la génération 1960, ni intello, ni vaniteuse, ni fonctionnaire de l’idéologie…

Adolescent trop joli, Johnny se fait un look de mauvais garçon pour se viriliser, n’hésitant pas à se tailler les joues à coup de rasoir pour avoir l’air plus dur. Il aime les femmes, mais son métier d’idole ne lui permet pas de se poser. Il épousera Sylvie Vartan, Nathalie Baye, Babeth Etienne, Adeline Blondieau, Laetitia Boudou. Avec la première il a eu un fils à 22 ans : David ; avec la seconde une fille : Laura ; avec la dernière il a adopté deux petites vietnamiennes : Jade et Joy. Il a consommé les femmes comme la drogue et le spectacle : à cent à l’heure. Il a changé de style comme un caméléon, transformant la « chanson » en show d’acteur. Ce pourquoi il reste dans le vent avec un groupe de jeunes et moins jeunes régulièrement autour de 150 000 fans.

Mais Jean-Philippe Smet est moins tête de linotte que le mythe Johnny Hallyday ne le présente. « J’ai essayé toutes les drogues. Je sais de quoi je parle. A Londres, dans les années 70, ça circulait librement. Mais je n’ai jamais été accro. Je ne comprends pas cette notion. Si je dois arrêter quelque chose pour mon métier, ou parce que ça fait de la peine à ma famille, je le fais de suite. Je suis plus fort que ça. (…) La scène apporte du rêve, la drogue du désespoir. C’est de la merde ! » (interview au Matin à Gstaad par Didier Dana). Drogue, idéologie, convictions : Johnny chevauche tout cela avec une allégresse qui le fait préférer aux Duras et consorts, tous confits dans l’image pieuse de leur étroite religion, fût-elle « progressiste ». Il y a de la vie dans Johnny !

Une bio attachante sur un monstre de la société du spectacle.

Claire Lescure, Johnny Hallyday – Jusqu’au bout avec Johnny…, octobre 2012, éditions Exclusif collection Privée, 256 pages, €19.00

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Ainsi soient-ils ?

Le feuilleton catho sur Arte le jeudi soir qui vient de diffuser ses derniers épisodes, sponsorisé par Le Monde et Allociné, m’a laissé dubitatif. Certes, j’ai « fait une croix sur mes jeudis soirs », comme il est dit dans la pub. Mais la série commence bien et termine mal. Elle débute par la quête sympathique de cinq jeunes apprentis prêtres, réunis au séminaire parisien des Capucins ; elle s’achève par le chaos intégral, disons-le même, par la bouffonnerie. Le catholicisme n’est peut-être pas reluisant, mais une spiritualité existe. Force est de constater qu’elle est totalement absente de ce feuilleton.

Construit à la manière brouillonne d’aujourd’hui (on essaye « l’écriture » et on compose au montage), la série est mieux inventée et mieux créée que Plus belle la vie, mais en garde tous les défauts : le superficiel, le zapping permanent, l’absence de profondeur des acteurs, même mis dans des situations invraisemblables. L’acteur venu direct de FR3, Emmanuel (David Baiot), est d’ailleurs le plus inconsistant des cinq personnages. On se demande pourquoi il a choisi le catholicisme, alors qu’il est d’une famille adoptante « normale » ; on se demande pourquoi il est effaré de se découvrir pédé comme un phoque alors que c’est tellement tendance ; on se demande pourquoi il a choisi l’archéologie alors qu’il « désire » tant les autres (du même sexe). Son amant sans père, Guillaume (Clément Manuel), à la mère soixuitattardée, ne « choisit » la prêtrise que pour fuir les bonnes femmes et la vie normale de couple.

Le trio plus consistant offre une belle brochette de naïfs, séduits par l’aspect social dans les ors et les pompes, sans voir plus loin que le bout de leur nez. Il y a un millénaire et demi que l’Église catholique a choisi clairement la voie du pouvoir et de la politique, au détriment de l’entraide et de la spiritualité. Il suffit d’ouvrir un livre d’histoire… Yann (Julien Bouanich) émerge à peine de son village breton, sorte de lande archaïque si l’on en croit les scénaristes, où mère au foyer et père au conseil municipal font vivre un catholicisme de tradition coincée et sans histoire. Raphael (Clément Roussier) est dégoûté de son milieu haut-bourgeois, de la veulerie de son père dans la finance et des magouilles au nom du fric ; de plus, son meilleur copain lui a piqué la fille qu’il aimait – vous parlez de motivations pour devenir prêtre ! José (Samuel Jouy) a tué un homme dans la sordide banlieue de Toulouse (si connue depuis Merah…) et fait de la prison ; il veut expier au service des autres car il connaît la vraie misère – lui est probablement le plus véridique du lot.

Mais au final, il en reste trois. José se fait descendre (quoi que « même pas mort », si l’on en juge par les derniers soubresauts des dernières images…). Emmanuel retourne à l’archéologie, mais sans vouloir même renouer avec un ancien condisciple (comprenne qui pourra…). Raphael choisit l’église contre le monde, et l’on prévoit qu’il sera aussi arriviste que les évêques et cardinaux en place. Guillaume reste dans l’Église parce que son éducation l’a rendu moralement invertébré et qu’il a besoin d’un carcan pour se construire. Yann, déçu que son ex-copine scoute envisage de faire sa vie avec un autre (à qui la faute, hein ?…), sera prêtre par dépit, pour ne pas recommencer l’existence terne de ses parents conventionnels.

Où est donc l’Appel de la foi ? Cela existe-t-il encore ? Ou bien la brochette de scénaristes, metteurs en scène, monteurs et producteurs du générique dont beaucoup ne paraissent pas catholiques est-elle laïcarde, acharnée à gommer par idéologie toute trace d’élévation ? En guise d’appels, nous avons l’appel de la camomille, l’appel de la chatte et l’appel du chef. Ce sont les trois moments désopilants de l’ensemble des épisodes, on les croirait écrit par Audiard…

  • L’appel de la camomille est celui d’un pape sénile qui préfère les ordres maternants de sa nonne de service à une décision diplomatique avec la Chine.
  • L’appel de la chatte est celui de Yann, qui croit avoir « trouvé Dieu » dans une église fraîche, alors qu’il revient d’une marche scoute avec sa cheftaine Fabienne, qui prie avec lui. Yann : « C’est là que, soudain, j’ai entendu l’appel de Dieu. » La chanteuse droguée qui l’a dépucelé entre deux cours du séminaire : « Ça va, j’ai compris, c’est l’appel de la chatte, pas compliqué à comprendre ! Elle était à côté de toi, vous étiez heureux, elle était en short comme toi… »
  • L’appel du chef est résumé par Yann encore, le naïf sympathique du feuilleton avec son air de Tintin. Face à l’un des policiers appelés au séminaire pour déloger les sans-abris que José a accueilli par charité chrétienne, il lui lance « écoute ton cœur ! », puis il précise : « mais il a préféré écouter son chef et je m’en suis pris une ». L’appel du chef est aussi celui de Dom Bosco (Thierry Gimenez), le Dominique ébahi d’admiration devant son supérieur Fromanger (Jean-Luc Bideau), puis abasourdi de s’apercevoir qu’il bidouille la comptabilité, donc prêt à servir avec rigueur et discipline l’ordure de cardinal Roman (Michel Duchaussoy) qui le nomme calife à la place du calife.

Certes, les séminaristes sont dans le siècle, avec tentations de la chair, avortement, drogue, misère du monde et obstacles politiques. La scène à l’université, où une secte gauchiste « au nom de la liberté d’expression » veut empêcher ces étudiants catholiques affirmés d’avoir cours en même temps qu’eux est un moment d’anthologie sur l’intolérance de gauche, toute maquillée de grands mots humanistes. Mais l’Église apparaît confite dans la tradition millénaire, fonctionnant en cercle fermé, autoritaire et hiérarchique, mentalement archaïque, où les femmes sont considérées comme des nonnes à tout faire.

Seul Jean-Luc Bideau en charismatique supérieur du séminaire des Capucins s’élève au-dessus des élèves, des pères suiveurs comme des cardinaux. Il est venu à la calligraphie chinoise par la mystique, dit-il (tout à la fin…). Las ! Il détourne de l’argent, sans qu’on sache pourquoi. Peut-être est-ce pour le bien ? Par blocage de la bureaucratie d’église ? Pour pallier aux déficiences d’entretien des bâtiments ?

Il y a de beaux moments d’émotion dans les premiers épisodes, des confrontations aiguës avec la réalité, la mise en lumière exemplaire des faiblesses de chacun. Mais le dernier épisode clownesque gâche un peu l’ensemble. On dit qu’une Saison 2 est en préparation, souhaitons qu’elle tombe moins dans le « message » Grand-Guignol et qu’elle laisse un peu la place à la vérité des vrais catholiques eux-mêmes. Pourquoi les créateurs ne prendraient-ils pas conseil – non de l’institution Église – mais des pratiquants au ras du terrain ?

Ainsi soient-ils sur Arte TV

Ainsi soient-ils – Saison 1, DVD Arte Video, 24 octobre 2012, 8 épisodes de 55 mn, €27.99

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Venise vue par le commissaire Brunetti

Vous connaissez probablement Venise, ses palais mirant leurs façades dans les eaux du Grand Canal, ses musées emplis d’œuvres d’art, ses restaurants de pâtes et poisson. Vous ignorez sans doute comment vivent les Vénitiens. Je me souviens de mon philosophique « étonnement », à 20 ans, lorsque j’avais vu un employé en costume cravate parcourir les rues animées d’une fin août touristique, le porte-documents à la main. Il y avait donc des « habitants » à Venise ? Des gens qui vaquaient à leurs affaires comme dans toute ville moderne, habillés et non pas en short et polo de touriste ?

J’ai lu avec plaisir, dans les années 1990, la plupart des romans policiers qu’écrivit Donna Leon. Cette américaine vit à Venise depuis la fin des années 80. Elle enseigne la littérature dans une base OTAN de l’armée américaine. Son commissaire de police, Guido Brunetti, est particulièrement réussi. Brunetti sort du petit peuple vénitien, il a suivi des études d’histoire puis de droit grâce à la démocratie d’après-guerre avant d’entrer dans la police. Il a eu la chance d’épouser par amour la fille d’un comte, Paola, professeur de littérature anglaise à l’université, qui lui a donné deux enfants : Raffaele alias Raffi, 15 ans dans le premier volume, et Chiara, 12 ans. Très humainement, ces enfants grandissent de volume en volume, passant par les phases de l’adolescence révoltée, des études prenantes et des ami(e)s pour la vie. Paola l’universitaire, comme les enfants lycéens, sont un pôle de stabilité pour Brunetti : ils assoient concrètement son idée de la vérité, de la justice et du bon vivre social. Car, en bon Italien, Brunetti aime sa famille, les bons repas et la justice ; en bon vénitien, il se méfie des apparences, des produits pollués et de l’incompétence administrative. Donna Leon fait bien ressortir ce qu’il y a d’humaniste dans le métier de policier à Venise.

Chaque volume aborde un thème différent, typiquement vénitien, mais documenté à l’américaine. Mort à la Fenice (1992) se situe dans le monde de l’opéra, Mort en terre étrangère (1993) analyse les échanges mafieux entre industriels peu soucieux d’environnement et militaires américains de la base de Vicence, Un Vénitien anonyme (1994) aborde le milieu des travestis et du porno, Le prix de la chair (1995) s’intéresse à la prostitution venue de l’Est, Entre deux eaux (1996) trempe dans le monde de l’art et des faux, Péchés mortels (1997) parmi les institutions religieuses, Noblesse oblige (1998) dans l’aristocratie vénitienne, L’affaire Paola (1999) autour de la pédophilie, Des amis haut placés (2000) dans le monde des usuriers, Mortes-eaux (2001) chez les pêcheurs de la lagune. Il y aura encore Une question d’honneur (2002) sur le trafic d’œuvres d’art, Le meilleur de nos fils (2003) dans une académie militaire, Dissimulation de preuves (2004) et les filières d’immigration clandestines, De sang et d’ébène (2005) sur les vendeurs de rue africains, Requiem pour une cité de verre (2006) à propos de pollution industrielle, Le cantique des innocents (2007) et le trafic d’enfants, La petite fille de ses rêves (2008) à propos des Roms, La femme au masque de chair (2009) sur les ravages de la chirurgie esthétique, Les joyaux du paradis (2010) sur la corruption. Plus deux autres pas encore traduits en français. Des téléfilms ont été tirés des enquêtes, diffusés en Italie, en Allemagne et en France.

Venise, la ville et l’Etat italien en prennent pour leur grade, surtout vus d’Amérique. Mais l’auteur a un faible pour les Vénitiens particuliers, qui sont loin d’être « tous pourris », même si nombre d’entre eux sont ambitieux, hypocrites et cupides. N’est-ce pas le comte Falier, beau-père de Brunetti, qui déclare : « Nous sommes une nation d’égocentriques. C’est notre gloire mais ce sera aussi notre perte, car pas un seul de nous n’est capable de se vouer corps et âme au bien commun. Les meilleurs d’entre nous parviennent à se sentir responsables de leurs familles mais, en tant que nation, nous sommes incapables d’en faire davantage. » (Mort en terre étrangère, p.255)

Il faut dire que, lorsque l’Etat est faible, prolifère la bureaucratie. La France devrait s’en souvenir, la IVème République n’est pas si loin. Et quand je pense que certains à gauche souhaitent la proportionnelle et le retour au parlementarisme d’hier, devenu « italien » quand Rome l’a imité en 1946, je ne peux que leur conseiller de lire Donna Leon ! Le « pouvoir des bureaux », faute d’Exécutif ferme et durable, fait régresser la politique aux relations claniques et incitent les citoyens à ignorer la loi. La clé de la survie, dans ce genre d’Etat faiblard, est de « faire confiance » à des personnes réelles, pas au droit ni aux fonctionnaires : « telle était la réalité, malléable, docile : il suffisait de s’ouvrir un chemin à la force du poignet, de pousser un peu dans la bonne direction, pour rendre les choses conformes à la vision qu’on en avait. Ou alors, si la réalité se révélait intraitable, on sortait l’artillerie lourde des relations et de l’argent, et on ouvrait le feu. Rien de plus simple, rien de plus facile » (Des amis haut placés, p.185). « Combinazione » et « conoscienze » – les arrangements et le réseau -, ces outils du survivre en anomie, ont été inventés en Italie.

Les idéaux de 1968 qu’avaient Paola et Guido durant leur jeunesse ont fait naufrage sous les vagues des scandales politiques, de la corruption mafieuse et des mainmises d’intérêts économiques. Guido à la questure comme Paola à l’université sont confrontés à la prévarication, au favoritisme, à l’égoïsme de leurs contemporains : « toi, tu as affaire au déclin moral, déclare Paola. Moi, à celui de l’esprit » (Des amis haut placés, p.169). Venise badaude, la crédulité y est reine, tout comme le quant à soi. Un peuple sans esprit critique avale tout ce qu’il lit dans les feuilles à scandales, croit tout ce qu’on lui dit ; l’apparence se doit d’être sauve. Quant à la morale romaine des vieux livres de chevet, elle a sombré avec les siècles. Un dicton vénitien dit cependant : « tout s’écroule mais rien ne s’écroule ». Ce qui signifie : on se débrouille toujours et la vie va.

Car il reste Venise, l’architecture magnifique, son ‘ombra’ bu au comptoir, ses ‘vongole’ délicieux dans les spaghettis – et le printemps, qui est un ravissement. Les gens y sont beaux plus qu’ailleurs. Le sens de la relation humaine est porté à un art inégalé. Donna Leon a capté cette sensibilité quasi religieuse du peuple italien : Luciano, 16 ans, a plongé en simple jean coupé pour reconnaître un bateau coulé ; lorsqu’il ressort de l’eau, secouant la tête d’où des gouttes jaillissent, « le soleil émergeait des eaux de l’Adriatique. Ses premiers rayons, s’élevant au-dessus des digues de protection et de la langue de sable de la petite péninsule, tombèrent sur Luciano lorsqu’il s’immobilisa en haut de l’échelle, métamorphosant le fils du pêcheur en une apparition divine surgie des eaux, ruisselante. Il y eût un grand soupir collectif, comme en présence d’un prodige » (Mortes-eaux, p.20). La beauté de l’adolescent nu fait passer un frisson de sacré sur le peuple, comme il y a deux mille ans. Ou encore : Brunetti « se dit qu’il avait la chance de vivre dans un pays où les jolies filles abondaient et où les très belles femmes n’étaient rien d’exceptionnel » (Des amis haut placés, p.207). Le commissaire est constamment ému de voir ses enfants grandir, il aime le havre de paix du dîner où tout le monde est réuni, il apprécie le stimulant d’une conversation sérieuse avec sa femme. Il aime à lire Gibbons, Sénèque ou Xénophon et à rencontrer ses amis d’hier, Vénitiens comme lui, qui lui apportent des informations sur les rouages sociaux et les tempéraments. Il n’y a pas de secrets dans cette île-ville où tout le monde se connaît.

Brunetti cherche à compenser ce que l’existence peut avoir d’injuste pour les uns ou pour les autres par l’application du droit. Il n’est pas un cow-boy comme certains détectives américains, il n’est pas la Justice en personne malgré les tentations qui lui viennent souvent devant l’impéritie officielle ou la bêtise de son supérieur, le servile et vaniteux Patta. Il veut rester digne du devoir moral qu’il s’est donné jeune et qui prolonge la tradition romaine. Il vise à protéger les faibles et les enfants, à empêcher vautours et prédateurs de nuire en toute impunité. Vaste travail, chaque jour recommencé, mais qui est déjà beaucoup. En lisant ces romans policiers, de psychologie plus que d’action, vous pourrez pénétrer, touristes, dans l’intimité vénitienne, dans l’état d’esprit du peuple vénitien, bien mieux que par les visites guidées de palais morts.

Donna Leon site officiel en français

Les romans de Donna Leon chroniqués sur ce blog

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Herman Melville, Billy Budd

Ce dernier roman de l’écrivain américain est demeuré inachevé. Melville ne cessait de le remanier, donnant de l’ampleur aux personnages et peaufinant le contexte historique. Mais, tel qu’il apparaît dans sa version ultime (publiée pour la première fois en 1924), il a la forme d’une tragédie. Il résume tout ce que Melville a connu et écrit : la mer, les relations entre mâles, la philosophie binaire de l’Ancien testament.

Billy Budd est un jeune marin de 21 ans beau, blond, athlétique et d’une heureuse nature. S’il ne sait pas lire, il chante admirablement. S’il est enfant trouvé, il est l’un des plus beaux spécimens d’humanité – un « Angle », Anglais parfait tel un ange. Enlevé par la force à la marine de commerce et enrôlé sur un navire de guerre qui lutte contre le désordre des régicides français en 1797, il aura le malheur de déplaire à un caporal de police et d’être accusé à tort de complot.

Convoqué devant le capitaine, il n’a pas de mots pour le dire. Son indignation l’étouffe, la haine de l’autre le laisse sans voix. Comme tout barbare réduit à 400 mots, la langue paralysée, il frappe. Et tue raide son contradicteur. Dès lors, son destin est scellé. Le Code maritime fait du capitaine l’exécuteur sans pitié ni discussion de la peine. Même si le capitaine penche vers la jeunesse, la bonté originelle et le Bien qu’irradie l’éphèbe. Mais en temps de guerre, la discipline ne peut se relâcher ; des mouvements dans la Flotte ont déjà eu lieu et pas question de paraître céder. Une cour martiale hâtivement convoquée ne peut qu’entériner tout ce que la hiérarchie sociale et la discipline militaire exige. Billy Budd, le Beau marin, sera exécuté par pendaison à la grande vergue, à l’aube d’un nouveau jour.

Malgré certaines digressions fumeuses un rien pédantes dans les premiers chapitres, lorsque Melville se laisse aller à son penchant pour le bavardage philosophique (à sa décharge, il n’a pas terminé l’ouvrage), l’action est directe, les personnages ont une grande épaisseur et la tragédie prend toute son ampleur. Belle fin que cette œuvre pour cet écrivain majeur qui n’a jamais fait fortune de son vivant avec ses livres !

Billy Budd est l’Homme même, Adam avant la Chute, modèle de Phidias pour Hercule, fils bâtard de noble anglais nous susurre-t-on. Mais tout ange suscite sa bête. L’être humain trop parfait encourt la jalousie. Le désir des hommes incline soit à la camaraderie, soit à la malveillance – et l’être humain trop beau, trop sociable et trop gentil ne peut laisser indifférent. Le lecteur lettré songe à l’albatros de Baudelaire, ce vaste oiseau des mers harponné par les marins jaloux et que ses ailes de géants empêchent de marcher.

Billy vit en hauteur sur la hune, son antagoniste Claggart surveille les profondeurs du navire. Budd (le bouton de fleur) est généreux, l’autre ranci et mesquin. Le premier est candide, le second retord. Symboliquement, le fils de Dieu est circonvenu par le Serpent qui siffle ses médisances. Dès lors le capitaine Vere (vir, l’homme en latin) ne peut qu’appliquer implacablement le règlement. Tout comme Abraham sacrifie Isaac son fils chéri sur ordre supérieur.

Dieu, ici, n’est pas absent, mais il n’est ni dans le code maritime, ni dans l’Eglise. La marine anglaise reproduit toutes les tares de l’aristocratie imbue d’elle-même et dominatrice. L’aumônier est cantonné à bénir l’exécution capitale, sans aucun pouvoir venu d’en haut. Dieu est ailleurs : dans la nature avec le soleil qui rosit le pendu en son dernier instant, dans le destin qui va faire périr sans gloire le capitaine trop rigide, dans la ballade sur Billy Budd que compose un marin par la suite.

Dans cette société exclusivement mâle, la force prime le droit, la hiérarchie emporte la justice, le désir interdit fait chuter le viril en vil. Car ce ne sont ni les vieux, ni les laids, ni les quelconques, que l’on persécute ou accuse : ce sont les beaux, les forts, les heureux. Il n’est pas indifférent que la Révolution coupeuse de têtes reste en filigrane de cette action située en 1797. L’égalitarisme revendiqué jalouse tout ce qui dépasse, rabaisse les remarquables, humilie les trop confiants. L’ordre « naturel » est subverti par tout ce qui est bas dans l’homme : l’envie, la haine, la cruauté.

Il n’est pas étonnant que cette œuvre ultime ait tant séduit à sa parution, 33 ans après avoir été créée. C’est que nous avons changé de siècle et que la guerre de 14 a vu l’effondrement des élites épuisées, de l’aristocratie méprisante et de la discipline absurde. Il n’est pas étonnant que Giorgio Federico Ghedini en 1949 et Benjamin Britten en 1951, en aient tiré chacun un opéra, après l’autre guerre, celle de 40. Ni que Peter Ustinov en ait fait un film en 1962, en pleine guerre froide et provocation krouchtchévienne.

C’est que la tragédie est de toutes les époques, elle parle aujourd’hui comme elle parlait hier sous d’autres mœurs, en d’autres sociétés. Parce que le Mal est dans l’homme comme le Bien, tous deux intimement constitutifs de sa nature. Parce que la chair est faible et l’âme basse la plupart du temps, chez l’homme moyen. Selon la Bible, cette hantise américaine.

Herman Melville, Billy Budd, 1891, Gallimard L’Imaginaire, 1987, 182 pages, €7.27 

Herman Melville, Billy Budd, Œuvre complète t.4, Pléiade Gallimard 2010 

DVD Billy Budd de Peter Ustinov avec Robert Ryan, Warner Bros €13.00

DVD Billy Budd de Michael Grandage avec Mark Elder, Arte €28.68

DVD opéra filmé Billy Budd de Benjamin Britten, Decca, €22.00

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog

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Oriane Oringer, Brigitte Bardot – A la rencontre de B.B.

Après Anne Sinclair, Claude François et Jean-Paul Belmondo, la journaliste people Oriane Oringer livre un dossier sur le sex-symbol de la France des années 60 : B.B. Prononcez bébé à la française ou bibi à l’anglo-saxonne. C’est une guerrière que cette femme issue d’un milieu petit-bourgeois et découverte à 15 ans par un cinéaste sur un quai de gare. « Libre, sensuelle, insolente, consacrée en Marianne, canonisée par Vadim, Gainsbourg, Godard, Clouzot… Elle est la star absolue » p.134. Les geeks internautes ont même inventé un pseudo en hommage pour leurs happenings : Frigide Barjot. C’est dire la célébrité de celle qui incarna la France des années de Gaulle, la France du baby-boom, la France des Trente glorieuses ! Celle que certains regrettent aujourd’hui…

On peut aimer ou non les idées de la star, lorgnant volontiers sur celles de Marine Le Pen. Elle est de droite, c’est sûr, mais préfère surtout les animaux aux hommes. Blessée dans sa sensibilité, abhorrant l’hypocrisie de la comédie humaine et le machisme de ses maris successifs, elle est absurdement condamnée pour ses propos « racistes ». Est-ce « raciste » de dire que les animaux égorgés souffrent encore pendant plusieurs minutes après l’opération rituelle et qu’il serait « humain » de les étourdir avant ? Qu’une religion demeure archaïque si elle garde des pratiques barbares ? Il y a dans l’antiracisme forcené, idéologique, d’une part des bien-pensants, branchés et bien au chaud dans leurs convictions d’être la Vérité en marche vers le Progrès, une sorte de « racisme » ordinaire, inconscient, qui exclut de fait tous ceux qui ne pensent pas comme eux.

C’est ainsi que l’on déplore le martelage des tombeaux de saints musulmans à Tombouctou – mais qu’on ne veut pas voir la statue de Voltaire voilée depuis fin 2005 dans la cour de la Pyramide au Louvre… Hypocrisie de droite sous Chirac comme de gauche sous Delanoë : Voltaire, auteur du ‘Mahomet’ qui fut un pamphlet contre les Jésuites et contre tous les fanatismes, est mis sous le tapis pour ne pas fâcher les intégristes musulmans. Ces derniers sont à l’islam ce que l’Inquisition est à la chrétienté, c’est-à-dire une dérive sectaire – absolument pas la majorité des Musulmans ! Mais le dire est mal vu. Les bobos qui ne veulent pas d’ennui ni de prise de tête, aiment à se lamenter sur ce qui se passe au loin, sans se rappeler que les révolutionnaires de 1793 ont profané la sépulture des rois de France et coupé la tête aux statues de Notre-Dame – exactement comme les maoïstes idolâtrés par la gauche intello des années 70 et, plus proches, les talibans afghans et les Ansardines maliens. Les bobos aiment à se fâcher dans leur fauteuil – surtout sans rien faire de concret – tandis que leur propre culture est martelée tout autant par les résultats dérisoires au bac (donné chaque année à 8 élèves sur 10 pour ne pas les stigmatiser) que par l’abandon de l’histoire en Terminale (qui n’a dit-on aucune « utilité ») et par l’abandon de l’épreuve de culture générale à Science Po (pour ne pas stigmatiser ceux qui parlent mal le français). Il y a décidément une « bêtise » d’époque, au sens de Flaubert…

Le dossier Oringer sur Brigitte Bardot comprend quatre parties, comme tous les ouvrages de la Collection Privée de l’éditeur (Steve Jobs a été chroniqué sur ce blog). La première est une biographie résumée mais qui se lit très bien, au galop. La suite est un dossier de presse reproduisant des interviews donnée par BB, son thème astrologique (!), enfin des annexes sous forme de phrases culte, d’opinions sur elle, filmographie, discographie, tableau d’honneurs, et bibliographie. Sans oublier un cahier central de photos. Un livre imprimé gros pour les yeux du troisième âge et qui se lira à la plage pour se remémorer cette folle époque.

Oriane Oringer, Brigitte Bardot – A la rencontre de B.B., éditions Exclusif, juin 2012, 255 pages, €19.00 

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Herman Melville, Moby Dick

Herman Melville fut Américain, romancier du 19ème, orphelin de père, puis marin – dans cet ordre.

  • Américain, il échappe au misérabilisme comme à l’exaltation, fort à la mode en Europe ;
  • romancier non romantique, il vit un siècle optimiste dans une nation optimiste, proche encore de la nature sauvage mais industrieuse ;
  • père disparu, mère exclusive, il s’évade en littérature avant que la psychanalyse existe, métamorphosant ses désirs et conflits par l’imagination ;
  • marin à 19 ans avant de tenter d’instruire les enfants anglais, il récidive sur un baleinier à 23 ans qu’il quitte avec un compagnon pour vivre quelque temps parmi les cannibales des Marquises avant de regagner, par divers bateaux, Boston.

Il se met à écrire, décrit un au-delà des apparences, il sublime la nature au point de rendre métaphysiques certains de ses êtres. Moby Dick le monstrueux cachalot blanc, est de ceux-là. Publié en 1851, sa réédition en Pléiade a lieu sous une nouvelle traduction agréable due à Philippe Jaworski.

Les Blancs du siècle industriel rêvaient de se rendre maîtres et possesseurs de la nature, d’en dompter les lois et les êtres vivants. Le monstre blanc des mers est la version inversée de cet optimisme, le Diable en personne qui se rit des prétentions des hommes. Les demi-sauvages comme le harponneur Quiqueg ne se posent pas de question : compagnon tatoué et chéri du bateau, il exerce son habileté ici et maintenant avec un fatalisme admirable. L’innocent Ismaël en réchappe parce qu’il ne « veut » rien et qu’il se laisse balloter par les événements, en observateur.

Les soi-disant civilisés comme Achab le capitaine ou Starbuck le second apparaissent comme déformés par leurs prétentions. Achab devient fou de ressentiment après avoir perdu sa jambe contre le cachalot. Monomaniaque, il perd toute raison (donc toute humanité) en poursuivant jusqu’à la mort son combat avec le condensé (démoniaque selon la Bible) des forces de la Nature. Ce combat est perdu d’avance puisque le Démon l’a conquis tout entier en le consumant de haine. Starbuck reste ce velléitaire, adepte du principe de précaution au point d’en devenir superstitieux, incapable de l’acte de volonté qui eût sauvé l’équipage, sa mission commerciale et le bateau. Trop civil (craignant tout conflit), trop bien-pensant (donc trop peu intelligent), trop tiède en sa foi (courageux seulement par fatalisme), il laisse faire et se trouve entraîné malgré lui dans le destin général.

Nourri aux mythes bibliques, tétés dès l’enfance auprès d’une mère calviniste d’origine hollandaise, Herman Melville voit le monde en noir et blanc. Ce « fanatisme » (qui subsiste quelque peu chez les Américains d’aujourd’hui, tout comme chez les reconvertis du communisme européen) se heurte à la bête réalité de la nature, sous la forme de la mer et du cachalot blanc. Ce surnom de Moby Dick, donné à la bête par les marins, est une autre référence biblique : si Dick est Richard, prénom royal souvent donné aux puissants et devenu l’argot pour la trique virile, Moby vient en anglais de « mob », la cohue, qui rappelle le tohu et bohu, le chaos primordial, la matière démoniaque animée sans la raison de Dieu. La tricarde cohue va donc malmener les hommes qui osent défier son pouvoir. Il y a quelque chose de sexuel – donc de sulfureux démoniaque – dans cette lutte pour planter le harpon mâle dans le flanc blanc de la baleine femelle.

Le récit fait directement référence à Jonas, avalé par la baleine parce qu’il a désobéi à Dieu. « Va à Ninive, demande Dieu à Jonas, et prêche la vérité qui est ta vocation. » Comme certains intellos de nos jours qui se plient à la bien-pensance et au « ne pas faire de vagues », Jonas « effrayé par l’hostilité qu’il allait soulever, trahit sa mission » (p.69) et court se cacher pour se faire oublier. Mais Dieu le poursuit jusqu’à ce que, abandonné de tous, Jonas finisse dans le ventre d’un Léviathan sorti des mers et y demeure trois jours. En cette geôle vivante, il revient sur lui-même, voit sa faute et implore Dieu. Le poisson le recrache sous astreinte du commandement de Dieu : « prêcher la Vérité à la face du Mensonge ! Voilà quel était cet ordre ! » (p.70) Avis aux intellos…

Les contradictions de l’esprit occidental engendrent de tragiques conflits qui ne se résorbent que dans la catastrophe. Rien d’étonnant à ce qu’après une longue quête, ne s’engage une lutte cosmique entre la Bête et les hommes. La quête est entrecoupée par l’auteur de digressions sur les baleines, leur description, leurs mœurs, leur pêche (toute cette Raison encyclopédique qui est la fierté et l’arrogance des mâles, blancs, prométhéens sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, particulièrement présents aux États-Unis). Elle se déroule en trois chapitres : trois jours comme les trois coups du destin ou trois mouvements comme le lancer du harpon. Orgueil et démesure : Achab veut défier Dieu, il rencontre le Démon qui l’emporte au fond des flots.

Seul reste, sur la mer apaisée, l’innocent Ismaël, dont le nom signifie « Dieu a entendu ma demande ». Tout un symbole ! Ismaël, fils chassé d’Abraham, est le double de l’auteur, observateur et témoin, accroché (ô dérision) au cercueil scellé que Quiqueg, cet ami prévoyant, s’était fait faire quelque temps auparavant lors d’une prophétique langueur. Et qui flotte sur les flots par une inversion de sa fonction terrestre qui est de maintenir dans les profondeurs.

Saint Melville a peut-être écrit là son Apocalypse.

Herman Melville, Moby Dick, Folio 741 pages, €9.45 

Herman Melville, Moby Dick, Œuvres tome 3, la Pléiade (avec ‘Pierre ou les ambigüités’), €57.95

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Alex Scarrow, La théorie des dominos

Avis aux âmes faibles et aux béquillards psychologiques ! Si vous entamez ce livre, vous ne pourrez plus le quitter et vous ferez des cauchemars la nuit. Construit comme un jeu vidéo, découpé comme une série TV, passionnant comme un thriller… ce livre parle d’un futur possible. Proche, très proche.

Imaginez, comme l’éditeur vous convie à le faire en quatrième de couverture :

  1. Lundi : série d’attentats sur les réserves pétrolières.
  2. Mardi : effondrement des marchés. Mise en quarantaine des transports.
  3. Mercredi : restriction de l’approvisionnement en vivres et en énergie.
  4. Jeudi : coupure de l’électricité, magasins pris d’assaut.
  5. Vendredi : La panique et le chaos s’emparent de la rue.
  6. Samedi… just imagine.

En une semaine, tout notre monde s’est écroulé, notre civilisation effondrée, notre culture a régressé aux âges farouches. Le chacun pour soi gagne, la débrouille supplante les diplômes et la capacité à cultiver des patates vaut mieux que l’étude approfondie du marketing. Nous sommes dans l’apocalypse, le complot, le chaos. Est-ce invraisemblable ?

Notre dépendance au pétrole est évidente. Notre civilisation le sait et gère la transition du pic pétrolier avec le temps : mais si le temps nous est compté ? Plus de transports, plus d’importations, plus d’alimentation, plus d’électricité ni d’eau potable dans les foyers. Police impossible, armée débordée, gouvernements impuissants. Il faut choisir qui préserver, instaurer la dictature, protéger des zones restreintes. Pour le reste, c’est la loi de la jungle, les bandes de jeunes qui bastonnent et violent, les racailles qui pillent, se saoulent et tuent. Avec ce plaisir primaire de l’espèce, ce fond de sado-masochisme à jouir de souffrir et faire souffrir.

Andy est un spécialiste de géostratégie. Juste avant la fin du siècle dernier, en 1999, un groupe mystérieux lui a commandé un rapport unique et confidentiel : que faudrait-il pour que la route du pétrole stoppe ? De fait, pas grand-chose : quelques nœuds de production et de transport immobilisés par explosions. La suite s’engendre d’elle-même, l’arrêt progressif de toutes les activités industrielles et technologiques, l’abandon social, la lutte pour la vie. De quoi imposer un régime fort rêvé par certains pour dominer à nouveau une planète régénérée…

Le scénario se déroule comme prévu : bombes à la Mecque, la Kaaba saute en tuant des centaines de pèlerins. Explosion des musulmans fanatiques partout dans le monde – voilà le principal. Faire sauter un tanker dans le golfe persique immobilise tous les pétroliers en attente. Faire sauter une raffinerie dans le Caucase, une au Nigeria et une au Venezuela empêche toute alternative au pétrole arabe. Et c’est plié : toute la société occidentale, très dépendante de l’énergie et de la chimie du pétrole, s’effondre. Scénario peu vraisemblable dans son enchaînement, mais puissant.

Andy est en mission d’études en Irak lorsque tout arrive. Mais il n’est pas seul. Sa femme veut divorcer et fait juste au mauvais moment un petit voyage en train à l’autre bout de l’Angleterre pour son entretien d’embauche. Lorsqu’elle veut repartir, plus de trains ni de bus, les autoroutes fermées ! Sa fille étudie dans une université près de Londres, les téléphones mobiles fonctionnent encore, à elle d’aller chercher le petit frère Jacob, 8 ans, dans son école privée pas trop loin de la maison. Mais un homme la traque : elle a vu il y a huit ans ce qu’elle n’aurait pas dû voir, le visage de trois des commanditaires mystérieux du rapport de son père. Elle ne doit ni passer dans sa chambre universitaire, ni rentrer à la maison, mais entraîner son petit copain parce qu’il a un véhicule…

Cet aspect familial très concret ajoute du piquant humain à ce scénario technique. Andy va-t-il rentrer auprès de sa famille ? La mère réussira-t-elle à rejoindre Londres ? La fille parviendra-t-elle à chercher son petit frère et à échapper au tueur ? Qu’arrivera-t-il ensuite ? Car le chaos ne s’arrête jamais du jour au lendemain.

L’auteur, né au Nigeria, vit au Royaume-Uni et écrit des livres de fiction et des scénarios de jeux informatiques. Son second roman, publié ici « à l’ancienne » est un livre (cékoi pianotent déjà les 15 ans sur leur fesses-book ?). Mais c’est aussi un bon support de jeu de stratégie. Après le film, voici que le monde du jeu s’introduit dans la littérature, que les frontières des genres s’effacent. Si vous êtes comme moi, préférez lire le livre, votre imagination travaillera bien plus que si l’écran vous livre ses images de synthèse ou que si vos doigts sont occupés aux manettes.

L’écologie, la vraie, loin des luttes technocratiques d’appareil, devrait vous inciter à réfléchir sur votre existence, sur vos savoirs utiles. Faire du vélo, savoir se défendre, cultiver son jardin… Bien loin des Duflot et autres histrions de l’apocalypse bobo.

Alex Scarrow, La théorie des dominos (Last Light), 2007, Livre de poche 2011, 572 pages, €7.22

DVD La théorie des dominos de Stanley Kramer avec Gene Hackman et Candice Bergen, Elephan films 2015, €17.59

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