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Vie quotidienne à Tahiti

Je pars faire quelques courses ce vendredi matin. Je longe le boulevard Pomare.
« Mama ! » Je me retourne, une autre mama marche vers moi et me rejoint. Une ‘mama’ est aux îles une ‘femme d’un certain âge’.
Je dis : « – Ia ora na, mama. Tu me connais ? » ‘ia ora na’ signifie ‘que tu vives’ et sert ici de salut.
« – Aita ! (ça veut dire ‘non’). Ils sont tous fous à Papeete, ils respectent rien. Je suis venue voir mes enfants. Il m’en reste un seul à Rangui(roa), il travaille dans une ferme perlière. J’ai vécu 40 ans ici ; quand j’ai pris ma retraite, je suis partie vivre sur l’atoll, on a une meilleure vie qu’ici. Oia ! (ça veut dire ‘ah, oui’) C’est plus calme, là-bas ! »
Ia ora na par ci, ia ora na par là, ia ora na, ia ora na, la mama salue toutes les personnes que nous croisons.
« – Nana, mama, je te quitte, je vais à la poste (‘nana’ est l’abréviation de ia ora na…)
– nana, mama. »

chapeau tahiti

Après la poste, je suis allée au marché pour acheter mon bouquet hebdomadaire. Je tourne, je vire : celui-ci ? Non, celui-là ? Je me décide enfin. La vendeuse, une petite fille vient vers moi :
« Ia ora na, tu prends celui-ci ?
– E, mauruuru (ça veut dire ‘merci’). Tu n’es pas à l’école, ce matin ?
– Non ! C’est pédagogique !
– Ah bon ! Après les barrages, c’est le pédagogique ! (la grève générale a bloquée Papeete). Tu es en quelle classe ?
– (Entre ses dents) CM 1
– Cela te plaît, tout ce que tu apprends en classe ? » (Pour réponse, un froncement de nez, ça veut dire non.)

boy et mama

Je me dirige vers la discothèque de prêt de la Maison de la Culture. Je vois une personne et son fils qui semblent chercher, puis la mère me demande :
« Ia ora na, mamie,
– ia ora na, ma fille.
– tu sais où il y a de la musique, ici ?
– tu veux quoi, emprunter des disques de musique ? Ou bien des DVD de films pour les emmener à la maison ?
– oui, mamie, c’est lui ! (Elle me désigne un jeune homme, sans doute son fils)
– entre avec moi dans cette salle, tu pourras te renseigner et voir comment emprunter ce que tu cherches.
– mauruuru, mamie. »

Je pars faire quelques achats au supermarché, à côté de mon studio.
« Mama ! C’est où l’hôpital ? »
Celle qui m’interpelle est une mère avec un adolescent en short qui marche à trois mètres derrière elle.
« – l’hôpital Mamao est à l’autre bout de Papeete !
– Mama, ils ont dit ‘c’est tout de suite à gauche’.
– d’abord, tu es sur la droite car tu sors de la clinique Paofai ?
– ia, mama (ça veut dire ‘oui’)
– pas de panique, tu dois faire des analyses ? C’est la clinique Paofai qui t’envoie ?
– ia, mama.
– je te montre. Tu vas jusqu’au bout de cette rue. Tu ne traverses pas. A ta gauche – à ta « main » gauche – tu trouveras l’Institut Mallardé. C’est certainement là que tes analyses doivent se faire.
– mauruuru, mamie ! C’est ça ! »

Le jeune homme s’approche et dit aussi « mauruuru, mamie ». Ils se retournent plusieurs fois pour voir si je les suis du regard. Puis, un geste de la main pour répéter « mauruuru »… On se demande qui cherche quoi, et pour qui : le garçon est-il trop timide pour demander où traiter ce qui le démange ?

En revanche, les Polynésiens ne disent jamais « merci » quand on leur fait un cadeau. Si tu offres quelque chose, c’est que tu veux, moi je ne t’ai rien demandé. Cela peut se comprendre : philosophie maorie ! Mais si vous partez dans une autre île ou un autre pays, il vous réclame de lui rapporter telle ou telle chose. Il est donc cette fois le demandeur. Eh bien, non seulement il ne vous demande pas combien il vous doit, mais en plus, il ne vous dit pas merci ! » Égoïsme moderne ?

Hiata de Tahiti

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Violences et insécurité urbaines


Le phénomène des violences urbaines est plus complexe que le débat politicien ne le dit. A qui voudrait s’en faire une bonne idée, en 127 pages, je lui conseille le Que sais-je ? Les spécialistes que sont Alain Bauer, conseil en sécurité urbaine et Xavier Raufer, directeur des études au Centre universitaire de recherche sur les menaces criminelles de Paris 2 font un point utile. Christophe Soullez, criminologue et chef du département de l’observatoire de la délinquance à l’Inhes s’est rajouté lors de la dernière édition. Publié en 1998, l’ouvrage fait l’objet de remises à jour régulières, signe de l’intérêt du public. Les n° de page cités ci-après font référence à l’édition 2005.

Trois parties pour cet exposé : le constat, les comparaisons, les éléments d’une politique.

Le constat est éclairant : « il a fallu dix ans à la sphère médiatico-politique pour cesser de concevoir l’insécurité urbaine comme un fantasme ; près de quinze pour qu’elle se persuade de la gravité de la situation puis entreprenne d’informer et de réagir. » p.3 La gauche porte la responsabilité d’un laxisme libertaire qui n’est plus de saison, son déni « politique » a été reconnu par Lionel Jospin. Je cite les auteurs : « aveuglement idéologique », « pieuses intentions », « bon cœur poussant à morigéner plutôt qu’à sanctionner », « respect marqué des bienséances du moment » et « la foi en une exception française dont l’aspect illusoire est souvent démontré ». Or, de plus en plus, ce déni lénifiant « a fini par provoquer une insurrection silencieuse des résidents des quartiers ravagés par la violence sociale » p.6 Les sondages réguliers l’ont montré ; l’irruption au second tour de la Présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2002 aussi.

Il faut donc comprendre et agir ; pour cela, d’abord étudier.

Quoi ? Les violences urbaines forment bien une catégorie homogène : « une criminalité primitive souvent brutale et pas toujours organisée », « simple activité prédatrice », « succession de bouffées de violence, de crises entrecoupées de périodes de passivité, voire d’abattement » p.9

Qui ? « Le plus souvent des êtres frustres, déscolarisés, inactifs, hypernerveux, violents, plus portés sur les gadgets que sur le high-tech, attirés par les rapines faciles et s’agrégeant en bandes peu structurées. » p.10

Où ? Surtout en Ile-de-France, 26% de l’ensemble des infractions (en 2003), et principalement la grande couronne. Dans les quartiers d’habitat social selon un rapport 2002 de Didier Peyrat, magistrat et hostile à Nicolas Sarkozy. Il montre que la plupart des infractions sont commises par un petit nombre hyperactif ; que cette insécurité inquiète surtout les jeunes de 15 à 24 ans ; et que les plus démunis sont les plus volés. Les territoires sont aussi le RER et l’école. Quelques gangs des ghettos, armés via les stocks de l’ex-Yougoslavie, se sont mis à braquer hôpitaux, bureaux de poste et fast-food.

Connaît-on l’ampleur réelle des violences urbaines ? Non, car les seules agressions recensées sont celles donnant lieu à dépôt de plainte – soit, selon les enquêtes de victimisation, 1 sur 2.1 pour les vols à la roulotte, 1 sur 2.3 pour les coups et blessures volontaires, 1 sur 2.5 pour les cambriolages, 1 sur 6 pour les dégradations de véhicules, 1 à 66 pour menaces et chantage et 1 à 115 pour les atteintes à la dignité de la personne ! La peur des représailles, l’impression de s’en être tiré à bon compte et le sentiment d’inaction de la police et de la justice expliquent cet écart (enquête IFOP octobre 2003). Des plaintes reçues, seules 10% ont fait l’objet de jugements, selon l’Union Syndicale des Magistrats (Livre blanc d’avril 2002). Et le ministère de la Justice confirme (Libération 10 avril 2002) que « 32% des peines de prison ne sont pas purgées ». Les mesures « alternatives » ne sont pas suivies de moyens : il y a 270 « clients » par éducateur…

La « politique de la ville » existe, près de 40 milliards d’euros y ont été consacré de 1989 à 2001 (prolongée ensuite) « mais tout cela s’est fait sans grande cohérence, les dotations et subventions se chevauchant ou s’empilant de façon inextricable » p.51, selon la Cour des Comptes (Rapport 2002).

Le succès de New-York doit être observé. Il montre que l’origine :

  • n’est pas démographique : le crime s’est effondré alors que les garçons de 15 à 19 ans augmentaient fortement ;
  • n’est pas la pauvreté : la plus forte baisse s’est produite dans les quartiers défavorisés ;
  • n’est pas la plus forte présence policière : le nombre des policiers diminue alors que le crime s’effondre.

« Saturer les rues de policiers n’est à long terme utile que si, en même temps, l’on applique concrètement une politique ferme de lutte contre le crime et d’interdiction des activités délictueuses gênant ou effrayant la population. » p.62 On peut se demander si la gauche, tout à sa « haine » envers l’ex-ministre de l’Intérieur devenu président Sarkozy, sera un jour capable de surmonter le déni (même une fois au pouvoir !) et d’avoir la volonté ferme et durable d’appliquer une politique. D’autant que la violence touche plus le populaire que les bourgeois. Selon les auteurs, « quand volonté politique de faire baisser le crime il y a – et que les moyens nécessaires à cette politique existent – le crime baisse » p.63. Or la France périurbaine n’est pas policée : en 1999, 1 policier pour 119 habitants à Paris, 1 pour 395 habitants en petite couronne, 1 pour 510 habitants en grande couronne.

Les éléments d’une politique ont consisté en un empilement de réponses d’État : loi du 21 janvier 1995, contrats locaux de sécurité en 1997, loi du 15 novembre 2001, Groupes d’Intervention Régionaux par circulaire du 24 mai 2002, la loi d’orientation du 29 août 2002 et la loi pour la sécurité intérieure du 18 mars 2003 (sans parler des suivantes). Les réponses locales tournent autour du pouvoir du maire (pas très clairs), et de la création de polices municipales (harmonisées et renforcées).

Mais tout cela ne fait pas « une politique ». Un rapport de mission interministérielle Lazerges & Balduyck pointe (en 1998 déjà !) le manque de moyens adéquats et surtout « l’existence d’une véritable chaîne de dysfonctionnements qui va de la justice aux parents en passant par la police et l’Éducation nationale (qui) produit par réaction en chaîne une relâchement préoccupant du lien social » p.93. La faute n’incombe pas au seul ministre de l’Intérieur sous Jospin ou sous Villepin (même si le dernier a fait du théâtre pour se distinguer et se placer dans la course à la présidentielle). Un ministre ne peut pas régler à lui tout seul la démission d’ensemble des corps constitués. On ne refait pas une éducation par quelques mesures. Or « il ne semble exister aujourd’hui en France aucun dispositif de corrélation des actions de prévention avec la réalité de la délinquance – encore moins de dispositifs d’évaluation des opérations engagées. » p.102 La France politicienne, droite et gauche confondue, a compilé anarchie des mesures et opérations velléitaires !

Les auteurs enfoncent le clou : « il faudrait donc assurer la cohérence des actions de présence et de proximité, grâce à une réflexion globale sur les actions, les zones géographiques et les horaires d’intervention des personnels concernés (agents d’ambiance, de citoyenneté, éducateurs sociaux, médiateurs…) » p.109

Il s’agirait de penser un « service public » global d’accueil, d’écoute et d’ambiance, plus que de se focaliser sur la seule « insécurité ». L’hagard du Nord n’a pas fini de hanter le populaire.

Alain Bauer & Xavier Raufer, Violences et insécurité urbaines, Que sais-je ? PUF 2010, 128 pages, €6.49 format Kindle

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Raisonner ou résonner ?

Hier la culture était comme la confiture de grand-mère, un assaisonnement maison de la tartine, une délicatesse de la personnalité. Aujourd’hui ? La culture est comme la confiture industrielle, la préférence pour le « light » et le « bio », l’irraison est élevée au rang des beaux arts.

C’est un professeur de philosophie qui le dit : « Une chose est de constater la présence d’erreurs de jugement, d’incompréhensions, de lacunes dans les connaissances. Ce qu’on observe aujourd’hui est d’une autre nature : il s’agit de l’incapacité des élèves à saisir le sens même du travail qui leur est demandé. (…) Il est devenu impossible de se référer à l’art de construire une problématique et une argumentation pour différencier les copies. » (Eric Deschavanne dans ‘Le Débat’ mai-août 2007). Bien que déjà mûrs – plus qu’avant – à 17 ou 18 ans, bien que possédant une ‘culture’ qui, si elle n’est pas celle des humanités passées, n’en est pas moins réelle, les jeunes gens paraissent dans leur majorité incapables d’exercer leur intelligence avec méthode.

Ils ne raisonnent pas, ils résonnent.

Ne comprenant pas le sujet, ils le réduisent au connu des lieux communs véhiculés par la culture de masse (le net, Facebook, la télé) ; ne connaissant que peu de choses et ne s’intéressant à ‘rien’ d’adulte (surtout ne pas être responsable trop tôt, ne pas s’installer, rester dans le cocon infantile), ils régurgitent le peu de savoir qu’ils ont acquis sans ordre, sans rapport avec le sujet.

Ils n’agissent pas, il réagissent.

Ils ne font pas l’effort d’apprendre, ils « posent des questions ». Leur cerveau frontal, peu sollicité par les images, la musique et les « ambiances » propres à la culture jeune, ne parvient pas à embrayer, laissant la place aux sentiments et aux « émotions ». Ils ont de grandes difficultés avec l’abstraction, l’imagination et la mémorisation, car ce ne sont pas les images animées ni les jeux de rôle, ni le rythme basique et le vocabulaire du rap qui encouragent tout cela… Tout organe non sollicité s’atrophie. On n’argumente pas, on « s’exprime ». On n’écoute pas ce que l’autre peut dire, on est « d’accord » ou « pas d’accord », en bloc et sans pourquoi.

collegien sac ado

Comment s’étonner que l’exercice démocratique d’une élection se réduise, pour le choix d’un candidat, à « pouvoir le sentir » ? Comment s’étonner que l’exercice pédagogique de la dissertation soit abandonné comme « trop dur », au profit de la paraphrase du « commentaire » ? Comment s’étonner que le bac devienne, pour notre époque, ce que fut le certificat d’études jadis, la sanction d’un niveau moyen d’une génération et absolument pas le premier grade des études supérieures ?

Et c’est là que l’on mesure que ce peut avoir d’hypocrite la moraline dégoulinante de bons sentiments des soi-disant progressistes français. Cette expression de Frédéric Nietzsche dans ‘Ecce Homo’ signifie la mièvrerie bien-pensante, l’optimisme béat des croyants en la bonté foncière, les « bons sentiments » qui pavent l’enfer depuis toujours.

Le collège unique pour tous ! La culture générale obligatoire jusqu’à 16 ans ! 80% d’une classe d’âge au bac ! Qu’est-ce que cela signifie réellement, sinon « l’effet de moyenne », cet autre nom de la médiocrité ? Car que croyez-vous qu’il se passe quand la notation des épreuves est réduite à se mettre au niveau des élèves ? Quand l’éducation ne consiste plus qu’à faire de l’animation dans les classes, pour avoir la paix ?

Eh bien, c’est tout simple : la véritable éducation à la vie adulte s’effectue ailleurs. Et c’est là où la « reproduction », chère à Bourdieu et Passeron, revient – et plus qu’avant.

Quels sont les parents qui limitent le Smartphone, la télé, les jeux vidéo et le tropisme facile de la culture de masse ? Pas ceux des banlieues ni les ménages moyens… mais ceux qui ont la capacité à voir plus loin, à financer des cours privés et à inscrire leurs enfants dans des quartiers où puisse jouer le mimétisme social du bon exemple. Mais oui, on tient encore des raisonnements logiques dans les khâgnes et les prépas ; on apprend encore dans les ‘grandes’ écoles, surtout à simuler des situations ; on ingurgite des connaissances lorsqu’il y a concours. Le « crétinisme égalitariste » de l’UNEF, que dénonçait Oliver Duhamel sur France Culture, laisse jouer à plein tous les atouts qui ne sont pas du système : les parents, leurs moyens financiers, leur quartier, leurs relations.

Le fossé se creuse donc entre une élite qui sait manier son intelligence, parce qu’elle a appris à le faire, et une masse de plus en plus amorphe, acculturée et manipulée – laissée par l’école à ses manques. Cette superficialité voulue à tous les niveaux scolaires de la maternelle à l’Université conduit à réduire l’effet ascenseur social qui régnait à l’école d’après-guerre.

Faut-il en incriminer « le capitalisme » ? Allons donc ! Quel bouc émissaire facile pour évacuer l’indigence de la pensée « démocratique » ! Ne trouvez-vous pas étrange que, malgré deux septennats de présidence de gauche, un quinquennat de gouvernement Jospin et un quasi quinquennat de présidence Hollande, malgré la vulgate anti-bourgeoise des intellectuels depuis 1968 – l’égalité des chances n’ait EN RIEN progressé depuis une génération ? Au contraire même.

L’élite d’il y a 1000 ans se maintenait par la force : l’épée, se tenir à cheval, la parentèle. L’élite du 21ème siècle se maintient par l’intelligence : savoir s’adapter, anticiper, trouver des exemples dans le passé et les interpréter pour aujourd’hui, la formation du caractère – et toujours la parentèle (étendue au réseau social).

Ne pas offrir d’exercer l’intelligence est une faute politique et une hypocrisie sociale. Elle réduit l’humain à résonner en chœur, pas à raisonner en adulte citoyen. Certains diront que c’est voulu ; je pense pour ma part qu’il s’agit de lâcheté politique.

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Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités

gilles kepel passion francaise les voix des cites
Gilles Kepel a voulu comprendre « l’intégration » de ces centaines de candidats issus de l’immigration qui se sont présentés aux élections législatives de 2012. Il livre ici un bien meilleur récit que n’importe quel article de « pseudo-journaliste », une bien meilleure analyse que celle de n’importe quel média pressé par l’audience, une bien meilleure réflexion qui décrit les contextes et cite verbatim afin que le lecteur puisse se faire lui-même sa propre opinion. Mieux, cette enquête sociologique de terrain en équipe, malgré tout l’appareil scientifique exigé, se lit comme un récit de voyage.

Le sujet est tabou à gauche et fait l’objet de réprobation morale dans la presse bobo. Ces professionnels du choqué, qui ont inclus dans leur vision du monde la Grande culpabilité dominatrice de l’Occident depuis mille ans (croisés, esclavagistes, colonialistes, missionnaires, fascistes, capitalistes…) dénient toute analyse de la réalité telle qu’elle est ; la poussière, ils la préfèrent sous le tapis. Ce n’est pas le cas de Gilles Kepel, docteur en sociologie et en science politique, professeur des universités et à Science Po, qui a été distingué par l’Institut universitaire de France. Il parle l’arabe couramment, littéraire et dialectal, et n’hésite pas à se déplacer pour rencontrer personnellement les acteurs du terrain en France et à l’étranger. Son discours est bien plus recevable qu’un reporter, forcément superficiel, esclave de l’instant et du spectaculaire, teinté du politiquement correct véhiculé par son media.

« La présente enquête a duré un an, de janvier 2013 à janvier 2014. Elle repose sur cent sept entretiens avec des candidats aux élections législatives de juin 2012, (…) les fidèles des mosquées aussi bien que les adeptes du Front national, (…) des défenseurs convaincus de la République et de la laïcité et d’autres qui s’étaient persuadés de leurs incohérences » p.18. Dans « les quartiers », les héros sont « le caïd et le salafiste » p.19, le trafiquant de drogue et le prosélyte religieux.

« La France sait que l’islam et la démocratie sont compatibles », déclare ingénument Hollande le 14 juillet 2013. Pétrie de bons sentiments de gauche bobo, cette phrase sonne « étrange » pour l’auteur dans la bouche d’un président : « La République laïque n’a rien à savoir sur l’islam et sa compatibilité ou non avec la démocratie – pas plus que sur celles du christianisme, du judaïsme, ou de l’hindouisme. (…) C’est comme si, confronté à la traduction sur la scène sociale et politique de revendications religieuses et identitaires, le chef de l’État avait voulu dire quelque chose qu’il n’est pas parvenu à exprimer » p.32.

Quelque chose qui flotte dans l’inconscient de gauche, depuis Sartre préfaçant Les damnés de la terre de Franz Fanon et déclarant : « il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups pour supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé » (cité p.35) – jusqu’à Mitterrand qui noie l’immigré dans le mélange : « Ce n’est qu’en 1982, avec la prise de contrôle de la Grande Mosquée de Paris par Alger, à l’instigation du premier ministre de l’Intérieur de François Mitterrand, Gaston Deferre, maire de Marseille, que les vannes de la naturalisation se sont ouvertes, rendues licites par des déclarations du nouveau recteur de la mosquée de Paris, Cheick Abbas » p.234. Multiculturalisme et métissage mondialisé sont dans le logiciel de gauche, au prétexte que les mâles occidentaux blancs seraient génétiquement coupables de domination…

marseille cannebiere

Gilles Kepel livre ses entretiens verbatim avec les acteurs politiques qui investissent désormais les institutions. Il les replace dans l’histoire récente française, tourmentée encore et toujours – seul pays européen à être dans ce cas – par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Il distingue trois âges de l’islam en France :

  1. 1962-1989 : âge des « darons » où la religion est vécue « en » France, importation du bled où l’on aspirait à retourner.
  2. 1989-2004 : âge des « Frères » et des blédards, étudiants arabophones venus du « bled » pour étudier à l’université française et qui créent l’UOIF. L’islam se veut désormais « de » France puisque les musulmans acquièrent la nationalité française ou naissent en majorité français. Il s’agit de forcer les pouvoir publics à ce que les croyants puissent suivre les injonctions de la charia (voile, cantine, hôpitaux, piscines, mosquées).
  3. 2004-aujourd’hui : âge de création d’un « espace identitaire en France géré par des opérateurs privés, celui du halal » (qui signifie licite en arabe) p.265. Ce communautarisme a « principalement pour fonction de souder l’appartenance (…) et d’en multiplier les marqueurs exclusifs ». Le modèle est celui des Juifs, la « cacheroute » visant à préserver l’identité du groupe de toute mixité. L’objectif est que le terme « islamophobe » soit condamné à l’égal du terme « antisémite » (p.274). La bourgeoisie beur, née et éduquée en France, a fait émerger « une élite religieuse qui voyait dans la gestion de l’islam une ressource de pouvoir et n’entendait pas la laisser entre les mains des blédards, tout en exigeant de s’émanciper de la tutelle d’un pays dont elle élisait les députés » p.266.

L’idée sous-jacente de l’auteur, proche du terrain par de nombreuses enquêtes sur des années (Quatre-vingt treize, Banlieues de l’islam : naissance d’une religion en France, Banlieue de la République : Société, politique et religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, A l’ouest d’Allah), est que les musulmans sont « en voie de banalisation dans le système politique français, à l’instar des chrétiens, juifs ou incroyants élus dans les diverses assemblées de la nation, attentifs au respect de leurs valeurs » p.266.

marseille femme voilee

D’où le paradoxe d’un Front national qui, d’un côté attise les peurs d’un grand renversement de population et d’un colonialisme à l’envers qui imposerait les normes islamiques à tous dans certains lieux – et de l’autre associe volontiers des candidats issus de l’immigration à ses listes électorales, tant l’appartenance aux classes populaires et l’aversion pour les élites les rapprochent.

Ce que révèlent les entretiens, et que l’auteur n’ignore pas, est que les salafistes « quiétistes », paisibles et spirituels, « suivent aveuglément les avis des oulémas qu’ils révèrent et dont les fatwas qui leur proviennent désormais par Internet depuis l’Arabie saoudite ont force de loi intangible » p.270. Ils peuvent donc devenir des salafistes « djihadistes » pour aller combattre au nom d’Allah. La distinction spécieuse entre islam par essence pacifique et islam guerrier n’est pas aussi exclusive que les bobos veulent le croire.

Mais il reste que, pour l’instant, « la majorité des électeurs qui se considèrent musulmans de France se déterminent dans les urnes à partir d’appartenances sociales, et non communautaires, et ce sont celles-ci qui les ont amené à voter plus significativement à gauche que l’ensemble de leurs compatriotes » p.279, électorat que les « viandards » érigés en associations subventionnées par le Conseil général socialiste en PACA amènent massivement aux urnes (p.117).

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Dans ce livre, l’auteur privilégie deux ville emblématiques : Roubaix, 95 000 habitants et 6 mosquées, qui connait 31% de chômeurs ; Marseille, première ville arabe d’une France qui est le premier pays arabe européen, qui voit l’islam comme un régulateur, fonction que ni l’école ni le sport n’assurent plus : « quand vous avez 99% de Noirs, d’Arabes, de Gitans ensemble, ce n’est plus une école, c’est une garderie ! » déclare à l’auteur Samia Ghali p.63 – « jeune élue de gauche issue de l’immigration algérienne et née au cœur des quartiers nord dans un bidonville » p.59.

Autre exemple, le parcours d’Omar Djellil, « demande d’amour à la patrie, perpétuellement insatisfaite » p.94. Il est passé du centrisme à SOS-racisme, puis au salafisme, avant d’être candidat du Front national. Ce qu’il veut, c’est être reconnu : « Pour que j’aime la France, il faudrait que la France me fasse sentir qu’elle m’aime ! » p.95. Ce sentiment d’appartenance, il le trouve au Front national… A l’effondrement industriel et de l’emploi, au délitement du système de valeurs méritocratique, syndical ou communiste, « se substituent aujourd’hui le Front national et le salafisme, deux disciplines de vie analogiques, dont chacune est portée par l’adhésion à un mythe fondateur : la nation française pour le premier, l’oumma islamique pour le second » p.105.

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Un livre d’actualité passionnant, qui se lit avec aisance, et fourmille d’exemples et de cas concrets sur l’imbrication progressive de l’islam dans la république, mélange « d’amour et de ressentiment » p.252 unique en Europe. Un livre qui va en profondeur, bien au-delà des clichés faciles du Merah ou du Coulibaly – terroristes qui restent des exceptions tout autant qu’Action directe jadis.

Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités, 2014, Gallimard collection Témoins, 284 pages, €18.90
CV de Gilles Kepel

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Arsène Lupin, Le dernier des romains BD

arsene lupin les origines le dernier des romains
Le Robin-des-bois Belle-Époque a eu une enfance et une adolescence. Ces trois tomes en bande dessinée s’y attachent. Dans le tome 2, nous sommes en 1893 et Arsène a 17 ans. Il se fait nommer Arsène de La Marche et est flanqué de deux amis, Arès del Sarto et Bérenger de La Motte. Tous trois étudient à l’école chic de la Croix des Whals, après s’être juré une amitié éternelle au sommet d’une montagne, puis de s’être jetés nus dans l’eau glacée d’un lac depuis le haut d’une falaise. En bref tout ce que font les ados pour se montrer entre eux les plus forts.

Hélas, ce beau serment fraternel ne résistera pas aux avances d’une belle jeune fille. Arsène et Béranger vont s’affronter lors des épreuves de l’école pour remporter le prix : la femme. Ce qui est un peu macho – mais d’époque – bien que soigneusement traduit à la sauce correcte de notre époque : la fille choisit et l’épreuve et le garçon.

Arsène est montré double-face : un côté aristocrate de par ses origines, un côté plèbe de par son existence familiale mouvementée. Il représente cette nouvelle élite française des esprits à la fin XIXe, un méritocrate dont l’honneur ne le cède en rien aux ex-Grands (raccourcis à la Révolution), mais qui le justifie par son honneur populaire (la décence commune) et son savoir-faire. La noblesse ne réside plus dans le sang bleu mais dans l’attitude chevaleresque, non plus du fait de la naissance et de la génétique, mais par le courage et l’astuce réellement manifestés.

arsene lupin les origines les disparus

Mais comme l’histoire personnelle ne saurait se détacher des malheurs de famille ni des complots de l’argent, l’album est découpé en séquences successives comme un film : les ados en bande, d’ex-forçats baleiniers de retour à Marseille, le château d’Ô en Normandie. Ce n’est pas forcément aisé à suivre mais alimente le suspense et prend tout son sens dans la durée des trois albums. Car nul ne sait ce qui va arriver dans le tome 3 et dernier…

Le dessin, un peu à la serpe pour les personnages (toujours le plus difficile en BD…), est bien servi par la coloriste Marie Galopin. Ses couleurs bistre et violentes arrangent une atmosphère sombre dès qu’il le faut, en contraste avec l’éclatant paysage montagnard du début. La jeunesse montre sa vigueur entre les pages, ce qui laisse présager des aventures palpitantes pour la suite !

Arsène Lupin – les origines tome 2, Le dernier des romains, scénario Abtey et Deschodt, dessin Gaultier, 2015, éditions Rue de Sèvres, 96 pages, €13.50,
format Kindle €5.99
Arsène Lupin – les origines tome 1, Les disparus, €13.99
format Kindle €5.99
Un tome 3 est en préparation.
Le vrai roman : Maurice Leblanc, Arsène Lupin gentlemen cambrioleur, 1907, Livre de poche 1973, €4.10

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École et écoliers à Cuba

La pluie reprend vite et il faut remballer. Nous partons par un autre chemin qu’à l’aller pour regagner la route où le bus nous attend. Sous un auvent de bois couvert de palmes, trois petits garçons attendent leur maître d’école pour la classe de l’après-midi. Les deux aînés ont ôté leurs tee-shirts pour ne pas les salir et parce qu’ils aiment que la pluie leur agace la peau dans la moiteur du jour. Françoise et le pékinois se précipitent pour les voir de près, le pékinois – je l’ai dit – est consultante marketing, d’idées communistes mais habitant le 8ème arrondissement parisien réputé pour son entre-soi bien bourgeois. Restés torse nu sans gêne devant les garçons du groupe, les petits se rhabillent quand arrivent les filles étrangères. J’aime cette fierté de petits mâles, cette pudeur qui vient de la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes plutôt que de la contrainte morale.

ecoliers torse nu cuba

écolier noirs cubaLe maître survient et nous nous approchons pour parler un peu. L’aîné des trois a « 8 ans, non, 9 », me dit le garçon lui-même, le cadet 7 et le dernier 6. Je n’ai pas retenu le prénom de l’aîné, peu courant, mais le benjamin a un prénom russe, Ivan, et le cadet est prénommé Elie. Il est plus foncé que les deux autres, cheveux et longs cils noirs. « Il est très intelligent, celui-là », nous dit le maître d’école. Le pékinois parle couramment l’espagnol, en bouffant ses mots pour faire dans le vent. J’ai plus de difficultés à trouver mes phrases qu’à comprendre, faute de pratique. Le maître a une classe de huit élèves, de 6 à 10 ans, surtout des garçons. Il reçoit chaque semaine une cassette vidéo du ministère de l’éducation, qu’il passe à ses élèves sur le magnétoscope chinois de l’école, et qu’il commente. C’est le support du cours.

L’école comprend deux pièces ouvertes sur l’extérieur par des baies aux stores à la vénitienne faits de lamelles de bois, comme la plupart des maisons d’ici en ont. Deux rangées de tables font une dizaine de places devant le tableau et la table du maître. L’autre pièce est non meublée, comprenant seulement un écran, le magnétoscope et un terminal d’ordinateur. Tout cela est sous housse contre la poussière ou l’humidité. Les élèves s’assoient par terre, pieds nus, comme chez eux. S’il fait frais, ils gardent leurs chemises, sinon ils restent seulement en short. « L’important n’est pas là », nous dit le maître. Il y a peu, Fidel a décidé d’équiper chaque école d’un ordinateur. L’éveil de la pensée est entrepris très tôt, ce qui est la première liberté après manger à sa faim et être soigné. Mais pourquoi, adulte, limiter l’ouverture au monde extérieur ? La faculté de penser est-elle si faible ou si dangereuse qu’il faille à tout prix que l’État interdise ?

elian gonzales cuba

Nous quittons le maître et ses trois élèves. L’aîné est fin et blond, le visage aussi lumineux que le petit Elian Gonzalez qui a défrayé la chronique cubano-américaine au début des années 2000 après avoir été recueilli mourant le 25 novembre 1999 sur un radeau par des pêcheurs au large de la Floride. Sa mère et les autres fuyards étaient morts, Elian, cinq ans, a survécu. Il a été confié à un oncle exilé à Miami. Mais son père, à Cuba, l’a réclamé sept mois plus tard et il a fallu plusieurs décisions de justice, aux États-Unis, pour que l’enfant soit rendu à sa plus proche famille. Le métissage caraïbe entre Espagnols, Français, Noirs et Indiens, comme la vie de plein air en ce climat d’éden, forment de vigoureux garçons. Nous en rencontrons quelques spécimens un peu plus loin, se rendant à l’école pieds nus dans la boue et chemise ôtée sur l’épaule, d’autres occupés à charger un char à bœufs de papyrus frais coupés. Le jeune homme de 18 ans qui porte la machette a un torse d’athlète, bourrelé de muscles. Le culte de la virilité n’a pas pris une ride, à Cuba, ni en Russie ex-soviétique, d’ailleurs. Être révolutionnaire, c’est assumer sa condition de prolétaire, donc la carrure qui va avec. J’ai échangé quelques mots avec le paysan le plus vieux. Peut-être ne pleuvra-t-il plus demain.

jeune male cubain

Les écoliers portent uniforme : les primaires ont le short aubergine et la chemisette blanche, un foulard vermillon ou bleu roi au cou ; les secondaires portent le pantalon moutarde, la chemisette blanche mais pas de foulard ; les supérieurs portent le pantalon bleu roi. Les filles portent jupette au lieu de culottes, mais le même haut que les garçons. J’aime ces uniformes qui dégagent les originalités physiques. Les familles peuvent acheter un uniforme aux garçons tous les deux mois, nous dit Sergio (une seule fois par an pour les filles, réputées « plus soigneuses »). Le premier uniforme est subventionné, les autres vendus, mais volontairement en-dessous du prix de revient. En revanche, qui veut acheter un jean doit le payer dans les magasins en US dollars au prix d’une chaîne hifi chinoise : 350$. Les jeans ne viennent pas des USA mais d’Amérique du sud, Venezuela ou Brésil.

classe dehors cuba

Les moins de 14 ans représentent 21% de la population, à Cuba à la date de ce voyage. La population croît peu, 1,6 enfants par femme en 2001 selon les estimations du site Internet de la CIA, toujours intéressant. La mortalité est faible, 7,3 pour mille, et les gens vivent assez vieux dans ce climat égal : 74 ans pour les hommes et 79 ans pour les femmes (espérance de vie statistique à la naissance, compte-tenu de tous les aléas de l’existence comme la mortalité infantile, faible ici, de 7,4 pour mille). 95,7% de la population au-dessus de 15 ans sait lire et écrire, ce qui est une réussite et l’âge du premier vote est à 16 ans, bon moyen de responsabiliser les adolescents à leur rôle civique. On peut s’engager dans l’armée dès 17 ans. Mais 1,36 personne sur mille émigre hors de Cuba.

La langue russe était la seconde langue obligatoire dans le secondaire jusqu’à la chute du soviétisme. Aujourd’hui, elle est remplacée par l’anglais en raison du tourisme. Les écoles portent toutes des noms de martyrs de la révolution : José Marti (poète jacobin socialiste de la seconde guerre d’indépendance contre l’Espagne en 1898), Cienfuegos (compagnon de Fidel Castro), Che Guevara.

ecolier primaire cuba

Nous entreprenons une conversation au sujet de l’école, le pékinois et moi, en marchant après la rencontre des élèves et de leur maître. Je lui expose l’interrogation que j’ai sur la grande attention portée aux premiers âges de la conscience – ce qui est louable à mon avis – et, à l’inverse, la restriction apportée à la conscience adulte privée de liberté d’expression, de possibilité de voyages, d’Internet. Ayant exposé cela, se fait un silence. Elle conclut simplement, sans autre commentaire : « on n’a pas les mêmes croyances. »

fidel castro pret a tout

Je ne vois pas ce que ce raccourci signifie et je trouve cette réplique particulièrement pauvre si elle se rapporte au sujet. Encore faudrait-il en parler, au lieu d’opposer des « convictions » qui ne font pas avancer le débat. Je méprise ceux qui ont l’impression d’avoir raison seuls contre tous et que n’importe quelle explication est inutile. « Croire, obéir, combattre », n’était-ce pas justement la religion fasciste, étudiée par le philosophe italien Giovanni Gentile ? Il s’agissait – comme aujourd’hui – de construire une communauté totalitaire de croyants encadrés par les membres « éclairés » du parti. Laissons donc ce pékinois dans sa litière, il y a mieux à faire que de raisonner la gauche caviar, ces bobos sectaires guidés seulement par la mode et la bonne conscience émotionnelle – sans rien changer à leur mode de vie de nantis. La vie est trop courte pour perdre son temps avec des cons.

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Convalescence économique après la grippe Hollande ?

La France a attrapé la grippe avec le virus socialiste, en témoignent les courbes statistiques depuis l’élection de François Hollande. De 2012 à 2014, la croissance n’a jamais dépassé 0.4% par an alors qu’elle a été supérieure à 2% sous Sarkozy, en 2006 et 2007, 2010 et 2011 – sauf le trou 2009 dû à la crise, mais moindre qu’en Allemagne et au Royaume-Uni. L’indice PMI (Purchasing Management Index) qui enquête chaque mois auprès des directeurs d’achat des entreprises (industries et services), montre que la confiance s’est écroulée dès l’arrivée – en fanfare idéologique – du gouvernement Hollande vers la mi-2012, et qu’elle ne s’est toujours pas relevée.

2014 2005 croissance en france insee ravages ideologie hollande

Les moulinets petit bras en faveur de la compétitivité des entreprises (CICE) et d’un « pacte » de responsabilité et solidarité sont arrivés laborieusement et bien tard pour compenser les rodomontades de campagne électorale (taxer les revenus à 75%, mettre au pas les « patrons », augmenter massivement les impôts, inventer de nouvelles taxes, multiplier les normes écologiques et foncières…). Le constat est là : la France depuis mai 2012 stagne, maladive, perdant de la demande par les impôts sur les ménages et de la compétitivité par les entraves idéologiques à l’entreprise et au travail. Notons que c’est plus « le discours » que « le socialisme » qui est responsable de la méfiance de chacun à investir, entreprendre ou embaucher : Lionel Jospin avait su redonner de la confiance, pas Jean-Marc Ayrault ni surtout François Hollande.

L’année 2014 s’est terminée en stagnation (+0.4%) et à inflation zéro, signe que la demande est en panne et que l’investissement ne repart pas.

  1. Les impôts sur les ménages et surtout le chômage pèsent sur le pouvoir d’achat, donc sur la consommation comme sur l’investissement privé dont la composante principale est le logement, effondré en raison de la désastreuse politique Duflot ;
  2. les entreprises n’ont pas les marges suffisantes pour investir et être assez compétitives à l’exportation, en raison des taxes, de la rigidité de l’emploi et de la pression idéologique « contre » les profits ;
  3. le déficit public et la dérive des embauches de fonctionnaires en collectivités locales pèsent sur l’investissement public.

Globalement, l’investissement est en recul de 1.6% sur 2014, dont -5.8% pour les ménages et +0.2% pour les entreprises.

2008 2015 indice pmi composite credit agricole

L’année 2015 pourrait voir une petite embellie, avec une croissance anticipée entre +0.9% et +1.2%. La raison ? Une conjoncture exceptionnelle de baisse du prix du pétrole, de baisse de l’euro et de baisse des taux d’intérêts. Rare conjoncture, attendue comme le Messie par tout ce que la galaxie médiatique compte d’économistes « de gauche » ou « atterrés ». Elle va montrer combien tout le reste va avoir comme effet réel : la politique Hollande, la confiance que son gouvernement est capable de susciter, les frasques du parti socialiste, des frondeurs et autres syriza sur le gâteau. Il est rare de pouvoir expérimenter une potion économique « toutes choses égales par ailleurs ». Or le pétrole, la devise et le coût d’emprunt sont au plus bas : les immenses bienfaits de la politique socialiste menée devraient donc éclater aux yeux de tous… si c’est la bonne.

Malheureusement, la France part avec quelques handicaps :

  • Le chômage est à un niveau suffisamment élevé, et depuis suffisamment longtemps, pour que l’employabilité des écartés de l’emploi soit compromise ; il ne devrait se résorber, en cas de croissance retrouvée, que lentement et difficilement. 2017 est trop près pour que François Hollande et le parti socialiste en profitent politiquement.
  • Le déficit public ne se résorbe que sous la menace des sanctions européennes, nos politiciens comme à l’école attendent de voir gronder la maitresse pour cesser de chahuter et se mettre au travail avec sérieux (ce pourquoi Macron est populaire, plus que l’histrion Mélenchon ou le matamore Montebourg). Or un déficit persistant signifie des impôts élevés persistants, qui pèseront longtemps sur la demande et sur l’investissement.
  • Les entreprises le savent, qui n’embauchent en France que le minimum indispensable, n’investissent qu’à peine en raison des coûts élevés de production (pas seulement des salaires) et préfèrent, lorsqu’elles ont les moyens, soit investir à l’étranger (les entreprises du CAC40 investissent plus dans le monde qu’en France même), soit distribuer des dividendes à leurs actionnaires – faute de rentabilité de l’investissement en France même.
  • L’incapacité aux réformes d’un gouvernement sans cap long terme et sans majorité pour les faire. Le psychodrame de la « loi Macron », catalogue de bonnes intentions présenté comme « crucial », a montré combien les conservatismes à gauche étaient criants (surtout ne rien changer !) et combien l’UMP restait sectaire (surtout ne pas voter une loi qui va dans le bon sens !). L’opinion, qui soutenait massivement cette loi selon les sondages, ne peut que vomir ces petits corporatismes, ces poses théâtrales de congrès, cette immaturité parlementaire. Elle est de plus en plus persuadée que seul un Matamore maniant la trique (un Le Pen plus qu’un Valls avec le 49-3 ?) peut transgresser les tabous de vierges effarouchées et les sectarismes gauchistes ou notariaux. Dramatiser pour une réformette n’encourage pas non plus l’Europe à faire confiance à cette France légère qui ne sait pas décider, pas changer, pas jouer le jeu collectif européen…

La reprise américaine, même lente, a déjà un effet sur la parité devises (le dollar monte au détriment de l’euro) qui anticipe un effet sur les taux d’intérêts. La France emprunte publiquement autour de 0.50% l’an mais, lorsque l’État américain empruntera à taux plus élevé, en raison de l’inflation qui reprend avec la croissance, notre pays ne pourra plus offrir des rémunérations aussi dérisoires aux investisseurs internationaux. Il se verra obligé soit d’emprunter moins (et de faire des économies budgétaires forcées à court terme), soit de rémunérer plus (et d’augmenter la charge de la dette, aujourd’hui de 45 milliards d’€ par an).

francois hollande hilare

Alors que les réformes structurelles sont indispensables, elles deviennent urgentes. François Hollande a trop attendu, trop hésité, trop peu politique pour aller (comme un De Gaulle, un Mitterrand et même un Giscard) contre sa majorité. Ses technocrates sont restés dans un système scolaire où seuls les mauvais points et les retenues forcent à étudier et à fixer son attention. L’Europe joue ce maître que le président est incapable d’être. Or nous ne réformons pas pour les autres mais pour nous-mêmes, pour échapper au chômage et aux égoïsmes corporatistes qui minent le « pacte républicain » et incitent de plus en plus d’électeurs, écœurés de ces grandes gueules à petits bras, à se replier sur les acquis et à vouloir les réserver aux seuls nationaux.

Il ne faut pas croire que la tactique Hollande pour 2017 est particulièrement subtile ; FH n’est pas FM et ce que réussit hier Mitterrand pourrait ne pas réussir demain à Hollande. Tabler sur un duel au second tour Hollande/Le Pen pour l’emporter « haut la main » est de moins en moins crédible avec les mois qui passent, le chômage et le daechisme qui croissent, chacun faisant l’objet d’incantations rituelles d’une gauche impuissante faute de lucidité sur les faits. Sur deux ans, nous avons vu les électeurs UMP passer à 40% en faveur du Front national ; encore deux ans jusqu’en 2017 et, avec un Sarkozy qui réapparaît comme sa caricature, ce seront peut-être 20% de plus qui basculeront. Les citoyens exaspérés par la gauche (révolutionnaire en blabla et molle en action) comme de la droite (réduite à faire radoter des candidats déjà usés), voudront peut-être tenter l’expérience anti-système.

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Jirô Taniguchi, Elle s’appelait Tomoji

taniguchi elle s appelait tomoji
Un jeune homme de Tokyo vient photographier une grand-mère à la campagne ; il est le petit-fils de sa sœur. Une jeune fille vit avec la grand-mère dans cette campagne. Lui, Fumiaki, à 19 ans ; elle, Tomoji, 13. Nous sommes en 1925, dans cette période d’entre-deux qui sépare l’ère Meiji qui a ouvert le Japon sur le monde et l’ère militariste qui va le renfermer. Un moment de grâce où le Japon rural subsiste tandis que le Japon industriel prend son essor.

Avec minutie, le dessinateur recrée le bucolique, ces champs tracés au cordeau sous la protection paisible des monts Yatsugatake et Fuji, tels des grands frères qui veillent. Maisons de bois surélevées, pièces à tout faire garnies de nattes en paille de riz (les tatamis), boutique où s’entassent les marchandises. Dans un dessin sensible mais assez corseté, Taniguchi décrit la paisible vie de famille. Jusqu’aux drames : le père meurt d’appendicite aiguë et la mère doit partir travailler à l’usine, laissant ses deux petites filles et son beau-fils à la charge de la grand-mère.

Tomoji grandit dans la nature, entourée de ce reste de famille qui l’encourage. Elle va à l’école, aide à la boutique, aux champs ; est travailleuse, serviable, contemplative. Fumiaki, de son côté, devient ingénieur en aéronautique ; lors du grand tremblement de terre de Tokyo en 1923, il prend conscience de la précarité de l’existence et du terrible de la nature. Cette convergence des vues va rapprocher la fille et le garçon, par l’entremise des marieuses de la famille.

Fumiaki et Tomoji vont s’épouser et, à leur tour, reproduire une famille pour perpétuer le Japon de tradition. Le scénario est tiré d’une histoire vraie, celle de la fondatrice d’un temple bouddhiste qui s’appelait Tomoji.

Mais l’auteur s’attache à montrer comment une enfant de la campagne devient une adulte équilibrée, de l’ère rurale à l’ère industrielle, sans déroger. Une vie archétypale, dessinée et racontée avec le réalisme doux-amer propre aux littérateurs japonais. Peu de sensualité, un brin de nostalgie mais surtout le goût d’être précis et d’accepter ce qui vient – toujours.

Cette attitude devant la vie est proprement religieuse ; elle est la marque du bouddhisme japonais, à la fois ascétique et bienveillant, sensible à tous les êtres et aux grandeurs de la nature.

taniguchi photo

Jirô Taniguchi est peut-être le plus connu des auteurs de bandes dessinée japonaise en France. Il sera présent – comme son éditeur Rue de Sèvres – au 42ème festival international de la bande dessinée d’Angoulême qui se tiendra du 29 janvier au 1er février 2015.

Jirô Taniguchi, Elle s’appelait Tomoji, 2014, éditions Rue de Sèvres 2015, 174 pages, €17.00

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Tuer le rire ?

L’un des tueurs voulait massacrer du juif ; les deux autres faire rentrer le rire dans la gorge. Car pour ces raccourcis du cerveau, on ne peut rire de tout. Si le rire est le propre de l’homme (Rabelais), Dieu l’interdit – ou plutôt « leur » Dieu sectaire, passablement fouettard, Dieu impitoyable d’Ancien Testament ou de Coran, plus proche de Sheitan et de Satan. Ange comme l’islam, mais déchu comme l’intégrisme.

Comme le Prophète ne savait ni lire ni écrire, il a conté ; ceux qui savaient écrire ont plus ou moins transcrit, et parfois de bouche à oreille ; les siècles ont ajoutés leurs erreurs et leurs commentaires – ce qui fait que la parole d’Allah, susurrée par l’archange Djibril au Prophète qui n’a pas tout retenu, transcrite et retranscrite par les disciples durant des années, puis déformée par les politiques des temps, n’est pas une Parole à prendre au pied de la lettre. Le raisonnable serait de conserver le Message et de relativiser les mots ; mais la bêtise n’est pas raisonnable, elle préfère ânonner les mots par cœur que saisir le sens du Message.

rire de mahomet

La bêtise est croyante, l’intelligence est spirituelle. Les obéissants n’ont aucune autonomie, ils ne savent pas réfléchir par eux-mêmes, ils ont peur de la liberté car ce serait être responsable de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Ils préfèrent « croire » sans se poser de questions et « obéir » sans état d’âme. Islam veut-il dire soumission ? Un philosophe musulman canadien interpelle ses coreligionnaires : « une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? »

Il ne faut pas rejeter la faute sur les autres mais s’interroger sur sa propre religion, distinguer sa pratique de la foi.

Mahomet s’est marié avec Aisha lorsqu’’elle avait 6 ans (et lui au-delà de la cinquantaine) ; il a attendu quand même qu’elle ait 9 ans pour user de ses droits d’époux : c’était l’usage du temps mais faut-il répéter cet usage aujourd’hui ? L’ayatollah Khomeiny a abaissé à 9 ans l’âge légal du mariage en Iran lorsqu’il est arrivé au pouvoir… Les plus malins manipulent aisément les crédules, ils leurs permettent d’assouvir leurs pulsions égoïstes, meurtrières ou pédophiles, en se servant d’Allah pour assurer ici-bas leur petit pouvoir : Khomeiny, Daech, mêmes ressorts. Trop d’intermédiaires ont passés entre les Mots divins et le texte imprimé pour qu’il soit à prendre tel quel. Croyons-nous par exemple que Jésus ait vraiment « marché sur les eaux » ?

voies du seigneur

Il ne faut pas croire que le Coran soit la Parole brute d’Allah. Que font les intellectuels de l’islam pour le dire à la multitude ?

Toute religion a une tendance totalitaire : n’est-elle pas par essence LA Vérité révélée ? Même le communisme avait ce tropisme : « peut-on contester le soleil qui se lève ? » disait à peu près Staline pour convaincre que les lois de l’Histoire sont « scientifiques ». Qui récuse la vérité est non seulement dans l’erreur, mais dans l’obscurantisme, préférant rester dans le Mal plutôt que se vouer au Bien. Il est donc « inférieur », stupide, malade ; on peut l’emprisonner, en faire son esclave, le tuer. Ce n’est qu’une sorte de bête qui n’a pas l’intelligence divine pour comprendre. Toutes les religions, toutes les idéologies, ont cette tendance implacable – y compris les socialistes français qui se disent démocrates (ne parlons pas des marinistes qui récusent même la démocratie…). Les incroyants, les apostats, les hérétiques, on peut les « éradiquer ». Démocratiquement lorsqu’on est civil, par les armes lorsqu’on est fruste.

kamikaze se fait sauter

Le croyant étant « bête » parce qu’il croit aveuglément, comme poussé par un programme génétique analogue à celui de la fourmi, ne supporte pas qu’on prenne ses idoles à la légère. Toutes les croyances ne peuvent accepter qu’on se moque de leurs simagrées ou de leurs totems : la chose est trop sérieuse pour que le pouvoir fétiche soit ainsi sapé. C’est ainsi que Moïse va seul au sommet de la montagne et que nul ne peut entrevoir l’Arche d’alliance ou le saint des saints du temple, que Mahomet est-il le seul à entendre la Parole transmise par l’ange et que nul infidèle ne peut voir la Kaaba. Dans Le nom de la rose, dont Jean-Jacques Annaud a tiré un grand film, Umberto Ecco croque le portrait d’un moine fanatique, Jorge, qui tue quiconque voudrait simplement « lire » le traité du Rire qu’aurait écrit Aristote. Ce serait saper la religion catholique et le « sérieux » qu’on doit à Dieu… Les geôles de l’Inquisition maniaient le grand guignol avec leurs tentures noires, leurs juges masqués, leurs bourreaux cagoulés devant des feux rougeoyants. Pas question de rire ! Même devant Louis XIV (sire de « l’État c’est moi »), Molière devait être inventif pour montrer le ridicule des médecins, des précieuses ou des bourgeois, sans offusquer les Grands ni Sa Majesté elle-même.

Il ne faut pas croire que le rire soit le propre de l’homme ; ce serait plutôt le sérieux de la bêtise. Que font nos intellectuels tous les jours ?

rire beachboy

C’est cependant « le rire » qui libère. Il permet la légèreté de la pensée, le doute salutaire, l’œil critique. Rire déstresse, rend joyeux autour de soi, éradique peurs et angoisses – ce pourquoi toute croyance hait le rire car son pouvoir ne tient que par la crainte. Se moquer n’est pas forcément mépriser, c’est montrer l’autre en miroir pour qu’il ne se prenne pas trop au sérieux. C’est ce qu’a voulu la Révolution française, en même temps que l’américaine, libérer les humains des contraintes de race, de religion, de caste, de famille et d’opinions. Promotion de l’individu, droits de chaque humain, libertés de penser, de dire, de faire, d’entreprendre. Dès qu’un pouvoir tend à s’imposer, il restreint ces libertés-là.

rire de tout

Est-ce que l’on tue pour cela ? Sans doute quand on n’a pas les mots pour le dire, ni les convictions suffisamment solides pour opposer des arguments. Petite bite a toujours un gros flingue, en substitution. Surtout lorsque l’on a été abreuvé de jeux vidéos et de décapitations sans contraintes sur Internet : tout cela devient normal, « naturel ». C’est à l’école que revient de dire ce qui se fait et ce qui ne se fait en société : nous ne sommes pas dans la jungle, il existe des règles – y compris pour la diffamation et le blasphème. Il est effarant d’entendre certains collégiens (et collégiennes) dire simplement « c’est de leur faute ». Donc on les tue, comme ça ? C’est normal de tuer parce qu’un autre vous a « traité » ? Est-ce ainsi que cela se passe dans les cours de récré ? Si oui, c’est très grave…

rire de tout france

L’écartèlement entre les cultures, celle de la France qui les a partiellement rejetés, celle de l’Algérie qu’ils n’ont connue que par les parents et cousins, ont rendu les frères Kouachi incertains d’eux-mêmes, fragiles, prêts à tout pour être enfin quelqu’un, reconnus par un groupe, assurés d’une conviction. La secte est l’armure externe des mollusques sans squelette interne. Ils se sont créé des personnages de héros-martyrs faute d’êtres eux-mêmes des personnes.

Il ne faut pas croire que la multiculture enrichit forcément. Que font les politiciens pour établir les valeurs du vivre-ensemble sans les fermer sur l’extérieur ; pour faire respecter les lois de la République sans faiblesse ni « synthèse » ?

Comment faire pour « déradicaliser » les individus ? Une piste de réflexion intérieure, européenne et géopolitique. Lire surtout la seconde partie.

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Des enfants aux citoyens

Ce texte est déjà paru dans un précédent blog en 2006, sous Chirac. Sarkozy et Hollande sont passés – et RIEN n’a changé. De quoi mieux comprendre pourquoi le PS perd systématiquement toutes les élections et que l’abstention monte à un niveau record, faisant le lit de l’extrémisme de droite.

Élever des enfants consiste à leur assurer protection, à entretenir leur santé, puis à les instruire. Dans cet ordre sans doute, puisque la faim n’est plus, dans nos sociétés, le mal le plus urgent. Avoir régulièrement cette tâche oblige à réfléchir. Ce qui est routine le plus souvent, s’avère « vital » lorsque des circonstances surgissent, qui bouleversent l’existence. Les fondamentaux de la famille et de la société prennent alors tout leur sens.

Rassurer et encadrer l’existence de l’enfant, vous l’aurez noté, est du domaine de l’affectif, de l’émotion, des passions.

Nourrir et exercer est du domaine du ventre, des jambes, des tripes.
Instruire, ouvrir l’esprit aux logiques à l’œuvre dans l’univers, mais aussi l’âme à la nature, aux bêtes, aux plantes et aux gens, appartient au domaine du rationnel et du spirituel.

Rien ne réussit sans être au calme, dans la paix intérieure qui permet l’exploration extérieure sans danger. La quiétude d’esprit qui naît de se savoir reconnu, entouré, est la condition nécessaire pour sortir du cocon, donc de soi, afin de se tester, de se découvrir et de devenir soi-même.

La faim et l’envie de bouger sont « naturelles », elles n’ont besoin d’aucun effort, dans les jeunes années, pour s’assouvir et s’exercer. Il faut voir dévorer les petits au goûter, ou les adolescents au dîner, pour prendre plaisir à leur cuisiner ce qu’ils aiment, tout en variant les menus et la palette des goûts pour l’équilibre alimentaire. Il suffit d’ouvrir la porte et de lâcher la bride pour qu’ils courent tout seul, luttent entre eux et se dépensent derrière une raquette ou un ballon, sur la pelouse, le court ou dans la boue.

Une fois tout ceci accompli, mais peut-être pas avant, l’être jeune est disponible pour le reste. Il est curieux des choses, savoir comment ça marche, comprendre d’où ça vient ; il est soucieux des gens, pourquoi ils font ceci, dans quel but ils disent cela ; il se prend d’engouement pour sa bande, une équipe, son pays. Il veut qu’on lui explique, il analyse les gestes, repasse la stratégie. Il veut comprendre. Il est mûr pour apprendre.

grimaces frere et soeur

Dépensé, rassasié, il faut lui imposer le calme des devoirs, sans les sollicitations de la télé, des jeux vidéo ou des messageries chats. Il a besoin qu’on le contraigne. C’est le signe qu’on s’intéresse à lui, à son futur proche (le DST*) comme à sa destinée (son « plus tard »). Ne le libérer qu’à certains moments est le signe qu’on l’aime. La liberté, comme tout ce qui est humain, s’apprend. Elle n’est pas laisser-faire spontané mais une maîtrise qui s’apprivoise.

Le spirituel viendra en sus, et sans qu’on le convoque. L’être humain est religieux de nature, allant par raison vers les causes dernières, par passion vers ce qui le dépasse ou par ses tripes vers ceux qui lui sont proches. Même les parents qui ne pratiquent rien ont cette dimension spirituelle ; elle peut se manifester devant la lune qui se lève dans le ciel, devant les images insoutenables des orphelins du tsunami à la télé ou devant « la fête » d’une coupe du monde presque gagnée. La religiosité est avant toute religion ; elle est ce qui relie, surtout communion.

Et quand vous aurez saisi tout cela, qui concerne les enfants, vous comprendrez la politique un peu mieux, qui concerne les citoyens. Vous vous direz qu’on ne peut rien entreprendre sans sécurité civile, sans liberté d’aller et venir sans danger dans la rue, le quartier ou les transports. Et qu’être rassuré prime sur tout le reste dans nos sociétés où la faim n’est plus le premier des maux. Mais, au-delà de la nourriture de base, vous aurez besoin de savoir manger équilibré, de trouver des produits sains et d’avoir quelques moyens et loisirs pour les cuisiner à plaisir.

Mere et fille

Vous ne pourrez que vous intéresser à l’économie, cette nourriture des nations, aux mécanismes qui produisent des biens que chacun consomme, et pourquoi nous sommes trop chers ou plus habiles, pourquoi il est nécessaire de vendre ce que nous savons faire pour acheter ce qui nous manque, pourquoi sans liberté d’entreprendre on ne peut que subir. Et vous aurez compris très vite la raison qui pousse à s’intéresser au travail, à l’industrie, aux services, avant (bien avant) de se préoccuper de la guerre au loin ou du « prestige » diplomatique. Un Président qui n’agit qu’à l’extérieur est comme un père qui court les cafés ou les réunions, délaissant ses enfants.

Vous aurez alors souci d’éducation et de savoir, vous récriminerez contre les criminels qui, au prétexte de « pédagogie », tentent d’imposer leur idéologie de classe, nivelant tout pour apparaître comme « spécialistes » et prendre ainsi le pouvoir.

Vous n’aurez que mépris pour ces faux savants qui écrivent des manuels abscons où, en trois chapitres, vous n’aurez toujours rien compris vous, adulte, à la fécondation et au patrimoine génétique – alors qu’une série de définitions de base auraient largement suffi pour saisir.

Vous trouverez inepte qu’on oblige les gamins à user de linguistique universitaire en cours de français pour décortiquer un texte, sans aucun souci de la beauté des mots en phrases judicieusement assemblées.
Vous regarderez, ébahis, les exercices de math où l’élève doit trouver « la largeur d’un ruisseau » alors que la réponse juste est au-delà de 50 mètres – soit en bon français « un fleuve » ! Le cloisonnement des disciplines, l’illettrisme des rédacteurs, l’indigence des méthodes pédagogo, tout cela vous sautera aux yeux – pour peu que vous vous intéressiez à ce que font vos enfants.

Vous aurez l’intuition du pourquoi les crédits de recherche sont si faibles et le train de vie de l’Élysée si dispendieux, pourquoi les chars et les avions apparaissent prioritaires pour aller frimer au Liban, en Bosnie, en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, au Tchad, au Gabon, au Congo, Bosnie, en Syrie et dans toutes ces contrées bien loin, où rien n’est contrôlable par le citoyen, et alors qu’existent des organismes internationaux comme l’ONU ou des forces locales aptes à remplir les missions sans que les « missiés » s’en mêlent.

Et vous comprendrez alors mieux la politique : l’école « à la française » ressemble à la politique « à la française » – élitiste, hiérarchique, clanique.

  • S’asseyant sur toute tradition s’il s’agit de capter le pouvoir.
  • Déclarant n’importe quoi pourvu que ce soit médiatique.
  • Se moquant surtout du monde : des enfants, des gens, de vous.

La famille n’est pas la société, mais élever des petits d’hommes vous rend plus « politique » que ceux dont c’est l’avide métier.

* Un DST est un devoir sur table dans le jargon enfeignant

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Jeux de plage

C’est alors qu’il fait bien froid, sombre, humide, que les kids rêvent de plage. Il n’y a pas de mots adéquats en français pour désigner le prime adolescent des deux sexes. L’été ils vont au soleil, presque nus, libres de tout et surtout de l’école.

fille et garcon bikini

Les ados surtout, garçons et filles. Ils sont tout hormones, prêtant à leur apparence une importance qu’elle n’aura jamais plus.

torses nus ado

Ils jouent, flirtent, se frôlent, osant à peine les caresses, les déguisant en bourrades viriles pour les gars et en moqueries sur les autres pour les filles.

filles ados

Mais ils ne se quittent pas, ils ne sont bien qu’en bande, attentifs jusqu’à l’obsession aux jugements des pairs.

Trio gamins

Heureux de se dépenser, d’offrir leur corps à l’eau, au soleil, au vent.

poirier plage

Amoureux du sport, de l’exercice, les muscles jouant sous la chair souple.

kayak de mer torse nu

Pas toujours beaux, parfois un peu gras, bourrelées pour les filles, mais vivants.

freres torse nu plage

L’âge entre 12 et 16 ans est émouvant à suivre pour ceux qu’on aime, captivant à observer pour les autres. Cet âge est sans pitié mais aussi poète, une seule fois dans leur vie.

torse nu blond sur les rochers

On ne peut que les aimer malgré tout puisqu’ils sont l’avenir, la vie même dans ce qu’elle a d’énergie. C’était il y a quelques jours, Noël, la fête de la Naissance. Celle du soleil pour les païens, de l’Enfant-Dieu pour les Chrétiens, de l’enfance même pour les laïcs. Souvenons-nous des jeux de plage.

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A l’eau, Tahiti ?

Le conseil municipal est à l’œuvre à Mahina aussi car les habitants, comme ailleurs, veulent de l’eau, de l’eau propre voire de l’eau potable ! Alors, en faisant moult opérations, on devrait demander deux subventions à l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema) pour 125,4 millions de XPF. L’Onema est un établissement public national relevant du service public de l’environnement.
La commune de Teva I Uta réfléchit à une nouvelle fiscalité, un projet de taxe sur la mise en bouteille d’eau de source. Pour le moment il y a une société à Papeari qui met de l’eau en bouteilles, la société Vaimato. Une nouvelle entreprise va s’installer également à Papeari, la société Vainoa et devrait fonctionner en 2015 (donc bientôt) à partir d’un forage à 55 mètres de profondeur. Vai veut dire eau mais est peu usité ; Mato = falaise ; Noa = juste, seul.

FELURS DU PUA

L’ancienne mairesse lance une pétition et un recours contre la vente d’alcool à Teva i Uta. J’avais déjà évoqué ce problème il y a quelque temps, la mairesse n’avait pas été réélue… elle avait pris un arrêté d’interdiction de vente de l’alcool peu avant les élections. Le tribunal avait donné raison aux plaignants à savoir le gérant du magasin d’alimentation et la Brasserie de Tahiti. Mais que faut-il boire à Teva i Uta, nous n’avons pas d’eau qui coule au robinet, nous sommes privés d’alcool, que laisser glisser dans notre gosier alors ?

À Taiarapu-ouest, pas de route. Alors les enfants qui habitent le Fenua Aihere (le fond de la presqu’île de Tahiti) prennent une navette maritime pour aller à l’école, au lycée, matin et soir. Ce ramassage scolaire est organisé par la mairie de Taiarapu-Ouest. Les enfants doivent se réveiller à 4h30, la navette quitte la marina à 5h15, le ramassage des élèves commence à 5h30, ils arrivent à 6h20, puis sont acheminés en bus vers leurs établissements respectifs. Pendant la traversée, un petit déjeuner est servi à bord.

teahupoo surfeur 14 ans

Vous avez entendu parler de la Billabong Pro, championnat de surf professionnel qui se déroule tous les ans à Teahupo’o ? Oui certainement, alors sachez que la route se termine là, mais que des habitations sont situées de l’autre côté de la rivière, qu’il n’y a plus de route et pas de pont, seule une passerelle pour piétons. Des familles habitent là, dans le Fenua Aihere.

Teahupoo spot de surf

Deux mots sur Teahupo’o. La vague est mondialement connue, elle est surnommée la Mâchoire, spot de surf jamais vu. Il y a quelques jours on annonçait un mur d’eau de 6 mètres de hauteur. Trop pour moi ! Les explications de la mécanique de Teahupo’o trouvées dans la Dépêche de Tahiti en passionneront certains je l’espère !

Hiata de Tahiti

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Regrets de plage

ado muscle torse nu

C’était le bon temps, la plage ! Enfants et adolescents de tous les sexes s’y exhibaient libres. Ils faisaient ce qu’ils voulaient, en général jouer avant de déjeuner, puis jouer avant de goûter, et jouer avant de dîner. Et encore après.

fille beach volley

Voir comment sont les autres était un attrait : poitrine et arrière-train des filles, épaules et abdominaux des garçons. Mais pas à tout âge, petits garçons et petites filles plongent de concert sans se demander de quel sexe est l’autre.

fille et garcon torse nu

Se promener presque nu était un grand plaisir. En slip dans la ville, après le bain, était admis. Parfois un sein nu sur deux pour les belles filles…

gamin muscle en slip

sein nu pas l autre

Les fratries se retrouvaient sur le sable à se mesurer au ballon. La coupe du monde venait d’expirer et chaque bande de gamins rejouait les matchs.

gamins torse nu

Mais ce bon temps est fini. L’automne est là qui rend floue la silhouette, engoncée sous les vêtements. On ne joue plus, on est sérieux, l’école et la famille l’exigent.

Jusqu’au prochain été.

torse nu

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Marche dans les rizières cinghalaises

Nous nous levons plus tôt que nécessaire dans le silence de la campagne où seuls s’élèvent les chants d’oiseaux. Même la route proche se tait ou se contente de ronronner dans le virage, de temps à autre. Petit-déjeuner d’ananas, banane, papaye. Les œufs frits sont appétissants, mais l’huile de coco employée leur donne un goût de mauvaise haleine.

petit dejeuner cinghalais

La promenade commence dès le matin, elle sera mi-route mi-chemin, et même sur des murets de rizière.

riziere sri lanka

Inoj adore montrer les arbres et donner leur nom français ou latin. Il désigne ainsi le « Grusillia » (?), de la famille de l’acacia, dont les fleurs blanc-mauve sont un poison bio pour les rats : « les rats ils mangent et ils sont morts » – dit-il. Je crois, moi, que les rats connaissent les poisons endémiques de leur contrée et que, s’ils ne connaissent pas, ils testent avec un seul d’entre eux avant de manger comme lui s’il n’est pas mort.

hibiscus sri lanka

Nous rencontrons aussi les lourdes gourdes fripées du jacquier, le gros durian puant, le bananier aux larges feuilles, le palmier à coco quand nous baissons en altitude et quelques-unes des 15 autres espèces, le dhoum bien plus haut qu’en Égypte, le tek, et le bambou, là (mais qui n’est pas noir comme au Japon). Il y a l’hibiscus aux pistils offerts dans sa corolle ouverte et l’hibiscus-piment à la fleur fermée comme une gousse, des bougainvillées violets, des daturas pâles et odorants, des magnolias et des tulipiers ; les poinsettias poussent leur fleur-feuille rouge verte, les lantanas éclairent de jaune, orange et mauve le bord des chemins.

magnolia sri lanka

Des frangipaniers ont la fleur blanche odorante aux pétales tournant vers la gauche, en roue solaire, dont on fait offrande à Bouddha dans les temples. C’est une véritable orgie végétale, tout prolifère et pousse à profusion entre le soleil et la pluie de mousson.

fleur de frangipanier sri lanka

Les arbres ont l’air de bondir, de danser, délirant de sève et de lumière : cet enthousiasme adolescent est celui que je ressens, comme Francis de Croisset, décrivant la forêt cinghalaise : « Des bambous métalliques partent comme des fusées ; des cocotiers font éclater en plein ciel leurs gerbes pluvieuses; des péronias dressent comme des baldaquins d’énormes plumes pourpres, — d’énormes plumes qui sont des fleurs. Des taliputs hissent à trente mètres des candélabres de muguets. Des palmes gonflées d’azur suspendent des parachutes. Des canéficiers érigent des fleurs en or, et d’autres des bouquets de fruits bleus. D’autres encore portent à la fois leurs fruits avec leurs fleurs, chargés comme d’immenses sapins de Noël. Des rhododendrons ont douze mètres et des pommiers-roses en ont vingt ; et des arbres inconnus, inouïs, montent et flambent comme des incendies. »

gamin medaille de shiva sri lanka

Il fait soleil et il pleut, parfois les deux en même temps. Fleurs immobiles, oiseaux de paradis mobiles, écureuil se filant de long des branches ou, d’un saut, d’une branche à l’autre, quelques singes du genre « cynique » (siniques), pas de singes noirs ici, et des chiens évidemment. Bien plus que de chats et bien moins discrets, mais pas de gamins car c’est jour d’école. Nous descendons dans les rizières où le seul chemin passe sur les murets larges de 10 cm qui les bordent. Chaussures en équilibre, appareil photo d’une main et parapluie de l’autre, nous tentons de coordonner tout ça pour avancer, admirer, clicher et ne pas tomber. Le comble, la pluie a fait sortir les sangsues et tout passage dans les herbes entraîne sa horde avide à l’assaut des chaussures. Nouveaux cris hystériques de celles qui croyaient en avoir à tout jamais fini avec ces mini pénis vampires.

curry paysan sri lanka

A l’abri chez l’habitant, nous déjeunons de divers curries pas trop épicés tandis que la pluie continue de tomber. La noix de coco râpée, légèrement humidifiée à l’eau, est souveraine pour calmer les brûlures du piment ; elle est une fin de repas fort agréable avant le thé chaud. Une petite chatte couleur poussière, qui ne quémande rien qu’un peu de compagnie, adopte les chaussures qu’elle flaire et s’endort en boule dessus. C. a beaucoup de mal à récupérer son bien et le garçon, rentré de l’école vient saisir son animal dans les bras.

cascade Bambarakanda de 263 m sri lanka

Nous sommes près du parc Hortons Plains, mais en contrebas, dans cet enfer de fin du monde que nous n’avions pas vu dans les nuages l’autre jour. Après déjeuner, il pleut toujours, mais nous montons dans les bois qui dégouttent voir la cascade Bambarakanda de 263 m qui tombe du rocher noir, la plus haute du Sri Lanka, à 1155 m d’altitude. Le jeu est de se baigner dans la vasque creusée par les siècles, mais seul un quart du groupe y va. L’eau est assez froide et l’atmosphère extérieure mouillée. Nous retournons par les bois puis par la route de ce matin, dans l’autre sens, avant de couper par des marches abruptes établies par les habitants entre les virages de la route. L’école est finie et les Hellos (nous) croisent les One pen (gosses) en échangeant toujours les mêmes propos et les mêmes gestes (sourires-photos). Même sous la pluie, ce pays est riant ; même dans l’orage, il est bien vivant. Le sol est mouillé, l’air moite, les arbres suintent, les nuages plombent le ciel dans une atmosphère d’aquarium, mais de jolis effets de brume montent sur les sapins.

brume de mousson sri lanka

Nous avons deux heures de bus pour rejoindre la réserve d’animaux où nous irons demain à l’aube. Le minibus a ses pneus avant lisses, je l’ai vu aujourd’hui. Voilà pourquoi ils crient parfois dans les virages. Le chauffeur est prudent, mais il doit négocier les chiens couchés sur la route, les vaches qui n’en font qu’à leur tête et à qui personne n’ose rien dire pour cause de sacré, les vélos non éclairés, les touk-touk aux allures d’escargot, les motos qui déboulent directement sans regarder, les bus qui doublent en forçant le passage… Je ne conduirais pas au Sri Lanka. La route est un déversoir de tout ce qui travaille, se promène et veut se rendre d’un endroit à un autre. Les chiens, habitués tout petit aux bruits et fureurs des camions et bus qui leurs passent sous la truffe ne se dérangent qu’à peine aux passages – au risque de se faire écraser une patte, voire choquer l’arrière-train. Des gosses presque nus courent librement après l’école et avant le coucher ; leur peau sombre ne se distingue pas de la route au crépuscule et leurs pieds sans chaussures ne font aucun bruit. La conduite du chauffeur est adaptée : il double les touk-touk qui n’avancent pas en double file, forçant ceux qui viennent en face à se ranger – sauf s’ils sont trop gros. Quand il double juste avant un virage, il est parfois obligé de se rabattre vite et c’est le plus petit qui cède.

gamin demi nu sri lanka

Nous avons vu deux Peugeot 504, voitures qui font chic mais d’un design désuet devant les japonaises omniprésentes. Sont-elles bien entretenues ou produites localement ? Arrêtées en 1983 en France, les berlines ont été produites au Nigeria jusqu’en 2005. L’intérêt de la 504 (j’en ai eu une durant dix ans) est qu’elle ne comprend aucune électronique et qu’elle se répare facilement. Les seules autres voitures européennes sont les Volkswagen Coccinelles, dont on voit quelques épaves routardes échouées dans les garages ouverts sur la route.

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Dambatenne parmi les jardins de thé

La richesse de Ceylan consistait jadis dans la culture du café mais un insecte, l’hemileia vastatrix, parvint à tout ravager en détruisant les feuilles dès l’année 1869. Le caféier a donc été remplacé par le thé à l’initiative des Anglais en 1876. Le climat sur les collines de l’intérieur permet une récolte très fructueuse à Ceylan. Sir Thomas Lipton, né en 1850 et mort en 1931, est écossais. Épicier, il achète des plantations de thé à 180 km de Colombo, dans les collines de Poonagala. Autodidacte, il fait fortune avec ses sachets, encore étiquetés « thé Lipton », mais il s’est plus intéressé à la Coupe de l’America et aux régates de yachting qu’à Ceylan. C’est cependant sous son nom qu’est encore établie la plantation Sherwood, à Haputale. Le domaine est devenu entreprise locale dès l’indépendance, son thé est vendu en gros sous le nom de Larkin.

plantation sherwood haputale sri lanka

Nous débutons la journée par un peu de bus, qui nous conduit jusqu’à l’orée de la plantation. Chose curieuse, il fait beau. Nous montons par la route qui serpente parmi les jardins de thé et les hameaux tamouls sur les pentes des collines. Les seuls endroits plats sont cultivés de légumes et construits de maisons. Il y a un temple hindou en bas, une mosquée plus haut, et encore plus haut une chapelle chrétienne à la Vierge. Comme sur les murs de l’école que nous longeons, toutes les religions du pays sont représentées. La façade scolaire représente aussi un écolier du primaire effectuant les mouvements yoguiques du Salut au soleil.

village tamoul haputale sri lanka

Tous les gens que nous croisons nous lancent des hello ! à quelques exceptions près, musulmanes (pourquoi ai-je envie d’ajouter : « évidemment » ?). Les gamins sont particulièrement avenants, curieux de la modernité et du reste du monde. Ils parlent très peu anglais mais n’hésitent jamais (contrairement aux nôtres…) à utiliser leurs maigres connaissances pour parler. Un treize ans pieds nus, chaîne d’or au cou, me demande d’où je viens ; son copain, plus jeune et plus terreux, ne sait dire que « what’s your name » et « give a pen ». Deux autres, assis sur un muret, nous offrent des goyaves vertes qu’ils viennent de cueillir directement à l’arbre. Les femmes sourient, les petites filles se laissent prendre en photo mais ne parlent pas un mot d’anglais, entre pudeur et ignorance.

13 ans et son copain haputale sri lanka

Les parcelles plantées de théiers sont numérotées. Chaque plaque indique la superficie de l’exploitation, le Ph et la teneur en carbonate du sol, enfin la date de la dernière taille des arbustes. Chaque parcelle correspond à une exposition, donc à une qualité de cru. Selon les résultats sur quatre ou cinq ans, le propriétaire va planter un arbre ou deux de plus pour ombrager ou, au contraire, en couper. Des panneaux indiquent qu’il est interdit sur le domaine de chasser, de sectionner les arbres et de jeter des ordures.

jardin de the plantation sherwood haputale sri lanka

Des maximes politiquement correctes en anglais ponctuent la route à chaque virage, là où l’on doit ralentir pour négocier la courbe. Elles portent sur l’environnement dans un mélange de mystique écolo, de libéralisme anglais et de bouddhisme syncrétique. Par exemple : « le fameux équilibre de la nature est le plus extraordinaire de tous les systèmes cybernétiques. Laissé à lui-même, il est toujours autorégulé ». Ou encore : « Ceux qui espèrent apprivoiser et materner des jeunes animaux sauvages les « aiment ». Mais ceux qui respectent leur nature et espèrent les laisser vivre normalement les aiment plus encore. » Et encore : « Une personne qui écrit la nuit peut éteindre la lampe, mais les mots qu’elle a écrits restent. C’est la même chose avec le destin que nous nous créons dans le monde ».

maxime ecolo plantation sherwood haputale sri lanka

Elles ponctuent la montée au Lipton Seat, point de vue culminant où sir Thomas, dit-on aimait à monter le soir pour contempler son œuvre, sinon la beauté calme du paysage.

lipton seat plantation sherwood haputale sri lanka

Nous y prenons un thé, bien entendu, dans une petite boutique installée tout près. Dommage que le choix des qualités ne soit pas développé et que nous devions boire le thé générique, infusé dans l’eau chauffée au feu de bois qui s’est imprégnée du goût de fumée. Les nuages se sont assez levés pour dissiper la brume sur le paysage au-dessous.

the au lipton seat plantation sherwood haputale sri lanka

Nous redescendons par les escaliers sommaires qui servent à drainer les pluies et à accéder à la cueillette avant de visiter la Dambatenne Tea Factory.

farique de the sherwood haputale sri lanka

Le secret de « fabrication » est si bien gardé qu’il est interdit de prendre aucune photo – l’indépendance rend susceptible et tend à garder jalousement des procédés – acquis du colonisateur.

kids tamouls haputale sri lanka

La fabrique travaille au ralenti le dimanche, mais le contremaître nous montre cependant l’usine, contre paiement de 250 roupies chacun. Il nous explique en anglais le processus qui mène de la feuille au sachet. Après cueillette, le séchage sous de gros ventilateurs d’air chaud, puis le roulage en machine, la fermentation quelques heures pas plus, puis trois coupes successives des feuilles avant tamisage et tri par taille, de la poussière (jetée) aux résidus (jetés au compost) – les tailles intermédiaires réparties par qualité. Il y a le BODF (Broken Orange Pekoe Fine), le BOP (Broken Orange Pekoe), le BP (Broken Pekoe), le BPS (Broken Pekoe Souchong) très grossier de basse qualité, enfin le Broken tea, très médiocre. La fabrique ne produit pas de « tips », ces feuilles en bourgeon encore presque blanches, qui sont du goût le plus subtil. Pekoe signifie en chinois duvet blanc et désigne les jeunes feuilles, encore enroulées. Les grades sont alors le TGBOP (Tippy Golden Broken Orange Pekoe), le GFBOP (Golden Flowery Broken Orange Pekoe), le GBOP (Golden Broken Orange Pekoe), le FBOP (Flowery Broken Orange Pekoe), enfin le BOP1 (Broken Orange Pekoe).

femmes tamoul haputale sri lanka

« Pourquoi Orange ? » Eh bien, il semble que ce soit un hommage rendu par les premiers importateurs de thé hollandais à leur famille royale : les Orange Nassau. Le nom, originaire d’un domaine du Vaucluse, a été porté par les princes des Pays-Bas, notamment Guillaume 1er qui combattit les Espagnols de Philippe II, et Guillaume III, qui devint roi d’Angleterre et d’Écosse sous Louis XIV.

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Écoliers et éléphants du Sri Lanka

Nous commençons la matinée par croiser sur la route, à l’heure de l’école, des primaires en chemisette ocre et short ou jupette bordeaux, des collégiens en chemisette nylon blanche à col ouvert et short bleu, robe blanche à cravate bleue pour les filles, enfin des lycéens en chemise coton blanche à col ouvert et pantalon blanc, robe blanche à cravate noire pour les filles. Le premier âge se voit affublé du moins salissant, l’âge ingrat de tissu qui se lave bien et sèche vite ; il faut attendre 15 ans pour que le vêtement adulte soit de rigueur chez les garçons.

ecoliers primaires sous la pluie sri lanka

Comme au Népal, il n’est pas rare de voir un collégien fermer sa chemise par une épingle à nourrice, les boutons arrachés jusqu’au ventre par les bagarres. A l’aller pour 8h, ou à la sortie après 14h, collégiens et lycéens des deux sexes sortent en grappes et marchent en groupes séparés. Ils attendent les bus, s’y entassent jusque sur les marchepieds, tiennent dans un geste enfantin leur meilleur copain enlacés aux épaules, la copine pour les filles.

ecoliers torse nu sri lanka

La pudeur est grande parmi la population ; on ne voit pas de torse nu adolescent en public, seuls parfois des enfants dans le jardin de leur maison ou des adultes devant leur boutique ; on ne voit pas non plus de flirts entre garçons et filles en public avant 20 ans et plus.

collégiens main sur epaule sri lanka

Sur les 21,6 millions d’habitants recensés au Sri Lanka (estimation 2013), les enfants de 0 à 14 ans comptent pour 24.8% et les 15 à 24 ans pour 15.1%. Il y a 16.64 naissances pour mille et le taux de fécondité est de 2.15 enfants par femme, ce qui est le ratio d’un pays ayant achevé sa transition démographique. Seulement 14% de la population habitent les villes car 32% des emplois sont encore dans l’agriculture. Les dépenses d’éducation ne sont que de 2% du PIB, qui représente 6100 $ par habitant. 91.2% de la population au-dessus de 15 ans sait lire et écrire, un peu plus les garçons, à 92.6%.

fresque sur ecole sri lanka

On y apprend l’anglais car les échanges commerciaux se font surtout à l’exportation vers les États-Unis (19.8%), le Royaume-Uni (9.2%), l’Inde (6.5%) – tandis que les importations proviennent surtout de l’Inde (25.6%), la Chine (15.9%), Singapour (7.1%), l’Iran (6.2%) et le Japon (5%), tous pays parlant anglais. Dans la population totale, seulement 10% parlent anglais correctement, ce qui doit être à peu près la même chose qu’en France car, entre apprendre et pratiquer, il y a un fossé.

collégiens sri lanka

L’école obligatoire, comme chez nous, commence à 6 ans. L’école primaire se compte à l’anglaise, de la 1ère à la 5ème année, le secondaire de la 6ème à la 10ème année. Après l’âge de 16 ans commence (à l’inverse de nous) le « collège » qui dure 3 ans. L’université dure maximum 5 ans, selon le système anglo-saxon que nous avons adopté récemment : licence, master, doctorat. Au Sri Lanka 65% des gens sont éduqués. L’école commence à 8h et termine avant 15h de janvier à mars, puis de mai à juillet et de septembre à novembre. La classe s’effectue jusqu’au collège à la façon traditionnelle, déjà décrite en 1889 par le voyageur Cotteau : « c’est un simple hangar, ouvert sur toutes ses faces, édifié sur une plateforme élevée de quelques mètres au-dessus du sol. » Cela n’a pas changé. Les mois intermédiaires d’avril, août et décembre pour cause d’examens, sont suivis d’un mois de congé. Les professeurs ont le droit de châtier physiquement les élèves, comme dans les classes anglaises avant 1945.

elephant plateforme sri kanka

Nous regardons aussi des cabanes bâties dans les arbres. Ce ne sont pas des rêves de gamins mais « pour observer les animaux prédateurs qui viellent fouiller dans les champs cultivés », nous dit le guide. Notamment des éléphants lors des périodes de sécheresse ; ils viennent chercher à manger près des maisons car il leur faut autour de 150 kg de végétaux à se mettre sous la trompe chaque jour. Comme ils ne peuvent se baigner deux fois par jour, ils deviennent agressifs et il faut les chasser à coups de pétard, voire de fusil. Chaque année, 250 éléphants sauvages meurent par accidents, notamment sur la route ; environ 50 humains aussi – à cause des éléphants.

Avant le déjeuner, en supplément, la promenade des éléphants. Je ne suis jamais monté dessus, voici une occasion. Qui l’a fait une fois ne voit pas l’intérêt de le refaire, surtout pour 3000 roupies par personne pour trois-quarts d’heure. Nous grimpons sur une plateforme aménagée dans un arbre pour accéder au carré qui surmonte l’éléphant.

elephant quetant une banane sri kanka

Le nôtre s’appelle Moutou. C’est un gros pachyderme placide qui aime beaucoup les bananes : il tend sa trompe vers l’arrière, à l’endroit du chemin où – pour un supplément de prix – un homme tend des bananes. Être sur un éléphant est un peu être sur un bateau, sauf que la houle est régulière. Vous subissez le roulis des hanches, parfois le tangage d’une pente. De courts poils en brosse poussent dru sur le crâne de l’animal et ses oreilles courtes d’éléphant d’Asie ventilent les mouches.

elephant promenade sri kanka

La bête est menée sur un chemin qui longe un lac, puis se baigne jusqu’au ventre, heureuse. Pas le nôtre, mais un facétieux, n’hésite pas à doucher ses passagers d’un coup de trompe. Heureusement, il fait chaud et l’eau fétide sèche vite. Sur les bords du lac aux eaux mortes, nénuphars, cormorans, ibis, poules d’eau ; sur le chemin, des caméléons, de gros varans déguisés en tronc d’arbre avec du lichen dessus.

Le déjeuner a lieu dans un lodge retiré au bout de plusieurs rues étroites à angle droit, au bord d’un champ.

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Stefan Zweig et l’école

Dans Le monde d’hier, Stefan Zweig à la fin de sa vie (le manuscrit est terminé juste avant son suicide en 1942) jette un regard rétrospectif sur son passé. Il n’aime pas et n’a jamais aimé l’école – comme tous les êtres devenus célèbres (Rabelais, Flaubert, Rimbaud et tant d’autres). L’école formate et sélectionne – elle n’est donc pas faite pour les déviants, qu’ils soient plus doués que la grosse moyenne ou plus rétifs au formatage. Jamais un « bon élève » n’a été un génie : Einstein a eu beaucoup de mal à passer le bac.

A l’inverse, tous les bons élèves, trop bien adaptés au monde scolaire, soumis, bûcheurs et obéissants, ne font que des fonctionnaires zélés et sans imagination dont nos écoles dites « grandes » sont pleines. On mesure combien un énarque, formaté Éducation nationale depuis tout petit, fait un mauvais entrepreneur (Haberer, Messier, Bouton), voire un médiocre gestionnaire d’entreprise (Bompard, Richard).

collegien torse nu devoirs

L’école devrait former, elle déforme ; l’école devrait émanciper, elle enferme ; l’école devrait exciter l’imagination et stimuler l’intelligence, elle réduit l’esprit et éteint l’élan. L’école devrait surtout rendre adulte et libre, elle formate et sélectionne selon des critères sociaux étroits de reproduction des élites. Ni cœur, ni esprit, dit Stefan Zweig, tout ce qui est rendu scolaire devient sans intérêt…

« Car, pour être honnête, toute ma période scolaire ne suscita chez moi qu’un ennui et un dégoût permanents, exaspérés d’année en année par l’impatience d’échapper enfin à cette galère. Je ne me rappelle pas avoir été jamais ‘joyeux’ ou ‘heureux’ dans cette machine scolaire au fonctionnement monotone, sans cœur et sans esprit, qui nous a complètement empoisonné l’époque la plus belle et la plus libre de notre existence (…)

« Nous, à peine franchi le seuil de l’établissement détesté, nous devions en quelque sorte nous recroqueviller en nous-mêmes pour ne pas nous cogner le front contre le joug invisible. L’école était pour nous une contrainte, un désert, un ennui, un endroit où l’on devait ingurgiter en portions exactement découpées la ‘science de ce qui ne mérite pas d’être su’, matières scolaires ou rendues scolaires dont nous sentions qu’elles ne pouvaient avoir le moindre rapport avec le réel ou nos centres d’intérêt personnels. Ce que nous enseignait la vieille pédagogie, c’était un enseignement aride et morne, se désintéressant de la vie et ne s’intéressant qu’à lui-même. Le seul moment de bonheur et de véritable allégresse dont je suis redevable à l’école fut le jour où je claquais pour toujours sa porte derrière moi. »

Est-ce que l’école a vraiment changé ?

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Richard Sartène, Une enfance entre guerre et paix

richard sartene une enfance entre guerre et paix
Né en France juif d’origine polonaise en 1938, l’auteur nous conte à 76 ans son enfance à la campagne et son adolescence à Paris. Dans la tragédie de la guerre, amplifiée par ses déportations ethniques, comme dans le Paris resté archaïque d’après-guerre, l’auteur reste souriant, sociable et bon élève. C’est avec une certaine nostalgie qu’il ravive ses souvenirs, Juif par hasard, marqué par destin, mais dont il n’a pas particulièrement eu à pâtir. C’est surtout son nom aux dix consonnes, qui lui a occasionné moqueries et gêne ! Comment prononcer en effet Szwarcsztejn lorsqu’on ne connaît pas le polonais ?

« La naturalisation de mon père fut acquise par décret le 19 juillet 1948, et il fut autorisé à porter dorénavant le nom de Sartène. Bien entendu, ses enfants aussi » p.103. Richard avait dix ans, et sa vie d’écolier avait été bien longue sous le nom imprononçable. Son frère aîné André avait trois ans de plus et son frère cadet Daniel quatre ans de moins.

Ses parents, plus avisés que d’autres Juifs, avaient pris leurs précautions et, par relations, confié les deux aînés en nourrice à Conquereuil en Bretagne sud, à 58 km de Nantes. La mère enceinte se cache en Touraine et le père part pour Sète, puis pour l’Espagne, avant de s’engager dans l’armée du général Leclerc. Tout le monde se retrouve après guerre, mais les parents divorcent, trop différents de caractère.

L’auteur passe une moitié du livre à évoquer des scènes de son enfance à la campagne, dans la joie sensuelle de la terre et des foins, l’attente de la Noël et les pompes catholiques (son frère et lui sont baptisés sur place par précaution), le premier jour d’école avec l’encrier de porcelaine contenant l’encre violette, la veillée des morts et la personnalité des villageois.

L’autre moitié est consacrée à Paris, le quartier de la Gaîté qu’il nomme « la rue de la joie » ou « le Broadway parisien ». Il habite au-dessus du théâtre de la Gaîté-Montparnasse, il a un ciné à sa porte, va au lycée à pied, et encense comme les autres gamins les idoles du foot (le Racing club), de la boxe (Marcel Cerdan) et du Tour de France.

Il habitait non loin de Monsieur Lustiger qui vendait des vêtements, père de Jean-Marie, archevêque de Paris, converti confirmé au catholicisme au grand dam de sa famille. Qu’est-ce donc qu’être Juif avant qu’existe un État d’Israël ? « Nos parents (…) n’étaient ni pratiquants, ni croyants mais respectueux de leurs racines et de leur passé dans le shtetl » p.109. Par tradition, la mère parle yiddish et cuisine la carpe farcie à la juive. Richard, baptisé, avait appris le catéchisme en quelques jours d’angine et même servi la messe catholique en aube blanche. « J’étais tenté par Dieu et le cérémonial s’y attachant » p.110. C’est une cousine Annette, violoniste primée de Varsovie et rescapée des camps, qui lui apprend que la judéité est une marque ineffaçable : « On t’aurait demandé de baisser ta culotte et de montrer ta quéquette, et là, on aurait bien vu que tu étais juif ! » p.111.

L’enfant prend cette preuve comme un trait génétique – alors qu’il s’agit d’une coutume que rien n’empêche de changer : un Juif non circoncis est-il juif ? Il y a une curieuse façon de faire du « respect des racines » une race à part, comme si l’ablation du prépuce était un trait transmis par les chromosomes juif. Ne s’agit-il pas plutôt d’un trait culturel, modifiable si on le veut ? La judéité est un choix, pas une obligation.

Écrire est-il une psychanalyse sans le charlatanisme des gourous ? Ni Proust ni Pagnol, cette enfance campagnarde et cette prime adolescence citadine font un texte heureux, agréable à lire, que l’auteur destine à ses petits-enfants pour qu’ils gardent la mémoire.

Richard Sartène, Une enfance entre guerre et paix, 2014, Les éditions du Net, 173 pages, €13.00

Attachée de presse Guilaine Depis http://www.guilaine-depis.com/richard-sartene/

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Éducation, était-ce mieux avant ?

Curieux comme la France garde un retard constant de presque une génération sur les autres pays. Les révolutionnaires de 1789 étaient en avance mais, après le rasoir républicain et la Terreur de Robespierre, après les massacres du va-t-en guerre promu empereur par un coup de force, la France se replie, s’anémie, régresse. Elle accumule et fait moins de gosses pour ne pas partager l’héritage. La défaite honteuse de 1870 face à une Prusse qu’on ne voulait pas voir puissante, par un autre va-t-en guerre empli de faux-héroïsme, a fait prendre des leçons de germanisme. Les instituteurs de la IIIe République ont eu cette mission, acceptée avec enthousiasme, de « hussards noirs de la République », sur le modèle du dressage prussien.

Curieusement, c’est dans le même temps que l’autrichien Stefan Zweig, né en 1881, vit sa jeunesse et use ses culottes sur les bancs de l’école germanique du vieil empire. Lui ne trouve pas la « mission » de l’école si enthousiasmante que cela – au contraire. Il trouve qu’elle étouffe la jeunesse, la rabaisse, qu’elle la dresse à l’obéissance plutôt qu’à l’initiative. Le « sérieux » bourgeois n’est que la mainmise d’une caste de vieillards sur une jeunesse qui monte.

« Tout ce qui nous paraît aujourd’hui un trait enviable de la jeunesse : fraîcheur, fierté, audace, curiosité et joie de vivre, était jugé suspect par cette époque qui ne jurait que par le ‘sérieux’.

« Seul cet état d’esprit étrange permet d’expliquer le fait que l’État sauvegardait l’école comme moyen de sauvegarder son autorité. L’éducation que nous recevions était tout d’abord destinée à nous faire respecter l’ordre existant, puisqu’il était réputé parfait, l’avis du professeur, puisqu’il était réputé infaillible, la parole du père, puisqu’elle ne pouvait être contredite, les institutions de l’État, puisque leur validité était réputée absolue et donc éternelle. Un second principe cardinal de cette pédagogie, qu’on appliquait aussi au sein de la famille, était que les jeunes gens ne doivent pas avoir la vie trop facile. Avant de se voir accorder le moindre droit, ils devaient apprendre qu’ils avaient des devoirs et en premier lieu celui de se montrer absolument dociles. A nous qui n’avions encore rien fait dans la vie et ne possédions aucune expérience, il fallait donc inculquer depuis le début que nous devions simplement nous montrer reconnaissants pour tout ce qu’on nous accordait, sans pouvoir prétendre demander ou revendiquer quoi que ce fût. A mon époque, la méthode appliquée dès la plus tendre enfance était une absurde intimidation. Des bonnes et des mères stupides menaçaient déjà les enfants de trois et quatre ans d’aller chercher le ‘gendarme’, s’ils n’arrêtaient pas immédiatement d’être méchants. Et même au lycée, quand nous rapportions à la maison une mauvaise note dans une quelconque matière secondaire, on nous menaçait de nous retirer de l’école et de nous faire apprendre un métier manuel – la pire des menaces qui fût dans la société bourgeoise, celle de retomber dans le prolétariat – et quand des jeunes gens sincèrement désireux de se former et de se cultiver cherchaient des éclaircissements sur d’importants problèmes d’actualité, les adultes les rabrouaient avec arrogance : « Tu ne peux pas encore comprendre ». Cette technique se pratiquait partout, à la maison, à l’école et dans l’État. (…) C’est en vertu du même principe qu’à l’école aussi ce pauvre diable de professeur, siégeant là-haut sur sa chaise, devait rester une potiche sacrée inaccessible et concentrer notre sensibilités et nos aspirations exclusivement sur le ‘programme’. Que nous nous sentions bien ou non à l’école était accessoire. Dans l’esprit du temps, sa vraie mission n’était pas tant de nous faire progresser que de nous retenir, pas tant de nous former de l’intérieur que de nous conforter à l’ordre établi en provoquant le moins de résistance possible, pas tant d’accroître notre énergie que de la discipliner et de la niveler » p.891.

collegien devoirs torse nu

Zweig parlait de ses 15 à 18 ans, entre 1896 et 1899, période de puberté à l’époque (elle commençait chez les garçons plus vers 16 ans, à l’en croire, qu’à 12 ans aujourd’hui, question d’alimentation, de sport et de mœurs semble-t-il). Mais ces traits de la génération de nos arrière grands-parents n’ont-ils pas duré en France jusque vers la fin des années 1960 ? Quiconque a plus de 50 ans aujourd’hui ne s’est-il jamais entendu dire la même chose qu’à Stefan Zweig : la menace du ‘gendarme’ ou du père Fouettard tout petit, celle du métier manuel en cas de mauvaise note, la révérence envers le père « qui a toujours raison », les professeurs « infaillibles », l’État qui sait tout mieux que nous, l’ordre existant le meilleur possible et le « tu ne peux pas comprendre » répété encore et encore ?

Comment analyser autrement que la France ait d’excellents mathématiciens (matière où la discipline et l’obéissance aux lois établies comptent avant tout) mais si peu de commerciaux et d’entrepreneurs (qui exigent initiative et travail d’équipe), sinon par cette mission de l’école qui, comme dans l’Autriche-Hongrie de Stefan Zweig, « n’était pas tant de nous faire progresser que de nous retenir » ? Les Français sont formatés, éduqués nationalement, à préférer les généralités théoriques aux faits concrets, les idées aux réalisations, les épures aux gens. « Combien de ‘complexes d’infériorité’ cette pédagogie absurde a pu développer », s’écrie Zweig ! Le complexe est aujourd’hui national : la France se sent politiquement rapetissée, économiquement concurrencée, culturellement rabaissée. Quoi d’étonnant à ce que sa mentalité suscite autant de « réactionnaires », à gauche comme à droite, qui voudraient « conserver les zacquis », revenir aux Trente glorieuses, au « bon temps » des pensions non mixtes et du « respect » pour le curé, l’instituteur et le gendarme ?

« Personnellement, ajoute Zweig, c’est à cette pression que je dois la manifestation précoce du désir passionné d’être libre, à un degré de véhémence que la jeunesse d’aujourd’hui [1941] ne connaît plus, à quoi s’ajoute la haine de tout ce qui est autoritaire, de tout discours venu ‘d’en haut’, qui m’a accompagné toute ma vie. Pendant des années et des années, cette aversion contre les affirmations catégoriques et le dogmatisme fut chez moi instinctive » p.892. Cette pression imbécile et archaïque d’un État français resté militaire depuis la guerre de 14 et la défaite de 1940, a été remise en cause par l’explosion hormonale de 1968. Mais ce ne fut que l’irruption pubertaire d’une classe d’âge brusquement nombreuse du baby boom d’après guerre. Le fond culturel français reste pétainiste (même à gauche, avec gardarem lou Larzac et le retour à la terre), chrétiennement coupable d’avoir péché dans les années folles et d’expier l’hédonisme face à une Allemagne travailleuse (le complexe demeure…), ou d’avoir été du mauvais côté politique avec les rafles de Juifs, le colonialisme et plus anciennement l’esclavage (d’où la sempiternelle repentance – surtout à gauche).

Alors, « c’était mieux avant » l’éducation ? Pas pour moi !

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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Victor Kathémo, L’air du monde

victor kathemo l air du monde
Quatrième roman d’un auteur français né en Afrique, près des Grands lacs. Il y a incontestablement un style, manque une histoire. Quelques fautes d’orthographe restent comme de vilaines scories, telles « vodou » pour vaudou, none pour « nonne », peau « mâte » pour mate, et d’autres encore qui sautent brutalement aux yeux et gâchent le ton.

L’air du monde respire l’actualité pour la régurgiter au ras de conscience, dans la solitude d’un divorce mal jugé. Passent fugitivement le Rwanda, le 11-Septembre, les bombardements de Gaza, les attentats islamistes… à chaque fois prétexte à digresser sur le monde plutôt qu’à raconter une histoire. Ces nombreuses incidentes pour « ne pas dire » agacent un brin le lecteur qui ne voit que vers la page 75 (sur 185) pourquoi le narrateur s’adresse au juge.

Une moitié du livre est ainsi composée de contes raboutés venus du Mexique, d’Ouessant, du Congo – sans que l’on sache où l’on va. D’ailleurs, le fond de l’histoire est très ténu : un chômeur divorcé qui n’a pas la garde de son bébé aime observer les enfants dans une cour d’école sous ses fenêtres ; il leur envoie des ballons gonflés, des papiers découpés, de petits messages d’amitié. Il est vite pris par les adultes vigilants pour ce qu’il n’est pas, un pervers prédateur. Alors qu’il n’est qu’un solitaire qui aime à observer le vivant, ce qui ne se fait pas en société bourgeoise catholique française coincée (de Bordeaux). Les flics débarquent en force pour perquisitionner. Il sera libéré faute de preuves, mais les excuses tardives du juge n’empêchent nullement la dépression due au rejet et à l’accusation injuste.

De cette aventure réaliste, dans la société de méfiance dans laquelle nous vivons, l’auteur aurait pu tirer un conte ou un roman quasi policier. Il préfère avancer au fil de la plume, un rien bavard, délayant les fins de chapitre sous prétexte d’aller manger ou se coucher. Il n’a pas grand-chose à raconter, c’est dommage car il le fait bien.

Il savoure la langue, croque les mots, un rien précieux mais amoureux. C’est quand même la saveur qui reste à la lecture de ce livre. Exemple : « …le quai Richelieu où, depuis son aménagement en parterres raffinés et colorés, composé de centaines d’espèces de plantes vivaces et graminées, les âmes enclines à la promenade bucolique viennent se départir de leurs tintouins quotidiens, pique-niquer et folâtrer quand l’occasion se présente au bénéfice d’un ensoleillement radieux et de la douceur de la brise vespérale » p.43. Cette écriture a son charme. Vous pourrez y être sensible car ce roman captive avant tout par sa langue.

Victor Kathémo, L’air du monde, 2014, éditions Myriapode, 185 pages, €17.10

Attachée de presse Guilaine Depis, guilaine_depis@yahoo.com / son site officiel

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Hollande au milieu du gué

Il lui reste deux ans pour convaincre les électeurs de le reconduire avant que commence la campagne pour les primaires, puis la présidentielle ; il lui reste deux ans pour montrer que son tempérament débonnaire, hésitant et porté à valoriser les contradictions dans une improbable synthèse permettra à la France de retrouver le chemin de la croissance, de l’emploi et de la simplification des règles et taxes. Pas sûr qu’il y arrive, porté qu’il est par son tempérament à « laisser du temps au temps », comme disait son mentor en politique qui – lui – avait sept ans de règne devant lui et pas cinq.

francois hollande 2012
Les électeurs se sont fait clairement comprendre, ceux qui se sont abstenus comme ceux qui se sont exprimés : le vieux socialisme des copains à la française, le « socialisme municipal », a explosé. On le voit clairement à Grenoble où un Vert balaye un socialiste en réduisant les prébendes des élus et en affichant la transparence, comme à Marseille où le candidat du socialisme usé jusqu’à la corde n’a pas su même arriver à la cheville du vieux clientéliste UMP, maire depuis des décennies. Le parti Socialiste n’a rien vu, rien compris, rien appris. Laissé dix ans à l’écart du pouvoir depuis la chute de Jospin en 2002, il est resté sans idées, dans l’entre-soi confortable de l’auto-intoxication, des yakas théoriques en économie et des boucs émissaires.

Laurent Joffrin le susurre ironiquement dans l’hebdo des bobos, le « Nouvel » observateur : « Rappelons tout de même (…) qu’au Danemark, patrie des traîtres au vrai socialisme, le niveau de vie est l’un des plus élevés au monde et le chômage deux fois inférieur à ce qu’il est en France ». La faillite idéologique du socialisme est très claire : on n’oppose pas de façon aussi caricaturale la consommation à l’offre, la hausse des impôts à la baisse des dépenses publiques, le rôle de l’État à celui des entreprises. La théologie socialiste reste dans l’abstrait, accusant tous les autres quand elle échoue (l’héritage, la droite, l’Europe, la BCE, Merkel, les Américains, les Chinois…). Malgré la dépense publique bien plus grosse qu’ailleurs (57% du PIB), la France n’a toujours pas modernisé son école de l’échec et de la ségrégation sociale, ni clarifié ou simplifié le marché du travail qui fabrique les chômeurs et refuse de les former au profit du monopole syndical des copains, ni donné aux entreprises de l’air pour investir, innover et produire.

La mauvaise farce de « l’inversion de la courbe du chômage » a laissé une trace durable dans l’opinion. Elle hésite à qualifier le président de super-menteur (rôle populaire de Chirac jadis) ou de gros naïf (rôle que Hollande a préféré endosser depuis 23 mois). La politique menée a été incohérente (taxer les entreprises puis leur demander de ne pas licencier et d’embaucher, faire fuir les investisseurs étrangers par la taxe à 75% et les rodomontades de Montebourg malgré les infrastructures reconnues), croire bêtement que l’imposition accrue des classes moyennes et populaires, assaisonnée de niches et de subventions, allait être neutre sur la consommation, chiffrer les efforts de réduction du déficit à Bruxelles et refuser de trancher dans la dépense publique. Non seulement le hollandisme a échoué comme méthode, mais que voit-on après « la leçon » des Municipales ?

Que l’on prend les mêmes et que l’on recommence. Certes, Ayrault a été remplacé par Valls, le social-démocrate mou par un bonapartiste de gauche… mais enserré dans tant de filets qu’il restera impuissant, réduit à la « com » et aux mouvements de menton. Le socialisme reste celui de la parole, pas des actes – de l’incantation, pas de la volonté. Le nouveau gouvernement est pur socialiste. Exit les Verts, Dufflot et son inepte politique du logement (effondrement des mises en chantier en 2013) et Canfin qui déclare « avoir posé un acte » comme le toutou dépose sa crotte. Bonjour les éléphants, le socialisme de toujours avec ses vieilles recettes, l’immobilisme de la parité et des équilibres entre courants – comme si l’on était en régime parlementaire et pas en Ve République. Plus aucun ministre responsable de l’Europe, comme si cela n’avait aucune importance. Un « gouvernement de combat » cette équipe de binômes en guéguerre perpétuelle et sans chef pour dire holà ? Parce que ce n’est pas Valls qui va jouer le chef, il n’en a pas les moyens – il ferait de l’ombre au locataire de l’Élysée ; parce que ce n’est pas Hollande qui va jouer le chef, il n’en a pas le tempérament – il se mettrait à dos les courants du PS et le reste de la gauche.

D’où la révolte des 100 députés qui, tels les 100 familles du Front populaire, veulent mettre leur grain de sel : finie la Ve République quand l’Exécutif est faible, retour au vieux parlementarisme IVe République qui faisait et défaisait les gouvernements en quelques semaines par simple déplacement de « courants ». Est-ce cela « la politique » ? Jacques Attali dans l’Express n’hésite pas à dire aux électeurs « débrouillez-vous ! ». Lui qui a empilé les rapports, les avertissements, les livres, les émissions pour dire ce qu’il conviendrait de faire pour adapter la France au monde nouveau sans être suivi d’effet – en a assez. Il n’attend plus rien du « socialisme », ni des politiciens de gauche, ni même de « l’État ».

Incapable ou inapte, le président ? Les électeurs ont provisoirement choisi. Pas sûr que le gouvernement Valls au travail ou les élections programmées dans les mois qui viennent ne remettent en cause ce jugement…

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Forteresse de Kamianetz Podolskiy

Le train a 15 wagons tirés par une locomotive antique mais électrique. Nous ne sommes pas plutôt montés dans notre train couchettes que des éclairs sillonnent le ciel. Comme chaque nuit, il pleut. Qu’importe, le thé de la maîtresse du wagon déssoiffe et le rythme des boggies sur les rails ne tarde pas à nous faire trouver le sommeil entre nos deux draps frais.

ukraine train electrique

Dans le bus à l’arrivée, défilent les kilomètres. L’heure du déjeuner approchant, étant même dépassée, nous pouvons observer depuis le bus des familles qui, comme dans les années soixante en France, pique-niquent au bord de la route. Toute la famille en marcel blanc, ou plus à l’aise pour les enfants, installe la nappe par terre et sort les victuailles du panier. Ils regardent passer les voitures tout en se donnant en spectacle, celui d’une famille qui a réussi à accéder au confort. Une Moskvitch, succédané de la Fiat 1200 des années 70, transporte sur sa galerie un haut de chapelle tout équipé, en fer blanc embouti, un oiseau au faîte. Sur le bord de la route, des familles vendent les tomates, les pastèques, les pommes et les oignons de leurs jardins. Les étals sont surveillés par de vieilles femmes qui gardent leurs petits-enfants bébés ou par de jeunes garçons. Les adultes en âge de travailler sont au boulot en ce vendredi. Nous traversons le Dnieser.

ukraine crepe pate de pavot

A Kamnianetz Podolskiy, nous prenons le déjeuner dans un restaurant qui surplombe le fleuve, dans une tour fortifiée. Nous sommes seuls dans l’édifice monumental qui rappelle les châteaux des dignitaires nazis. Les salades traditionnelles de chou blanchi et de betterave rouge râpée à la crème aigre sont présentées dans des coupelles de cristal. La viande est sur assiette, une escalope fine roulée aux champignons et oignons, accompagnée de blinis de pommes de terre malheureusement un peu grasses. Trois sauces vont avec la viande, un ketchup ciboulette, de la crème épaisse et une mayonnaise aux herbes. Le dessert est triple lui aussi, trois sortes de crêpes au fromage blanc, aux cerises et à la pâte de pavot.

Les toilettes de ce restaurant de luxe ne sont pas au niveau : un ado arrache le robinet dès qu’il le touche, prenant une douche et déclenchant une inondation dans les toilettes, rapidement condamnées par un panneau comminatoire. Il faut dire qu’il y a dix centimètres d’eau sur le sol…

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy

Le site a été occupé depuis le Paléolithique comme en témoignent les fouilles. La plus ancienne datation, 30 000 ans, a été relevée en Ukraine à Luki-Vroublevetski, près de là. La première mention de la cité de Kamianetz, dans les Chroniques Arméniennes, date de 1060-62. En 1196, les anciennes chroniques russes signalent que la cité faisait partie de la principauté de Galicie-Volinienne. Elle fut un centre de transit important pour les marchandises entre Kiev et les Balkans.

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy cour

Nous allons visiter la forteresse qui fait l’attraction touristique de la ville. Protégée de trois côtés par un méandre de la rivière Smotrich, elle fut élevée en 1062 et n’a été prise que deux fois, l’une en raison d’un conflit interne, l’autre quand les Turco-Mongols de Batou l’ont assiégés en 1240, soixante fois plus nombreux que les défenseurs. La légende veut qu’à la question « qui t’as construit ? », la réponse fut « – Dieu lui-même ». Entraînant la suite : « alors que Dieu la prenne ! ».

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy canon autotracte allemand

La forteresse elle-même est en rénovation. Ses murs abritent une exposition sur la seconde guerre mondiale – vue du côté russe. Le style en est « patriotique internationaliste », populaire et grandiloquent. Les jeunes garçons sont moins fascinés par les mots ronflants des affiches que par des canons autotractés et par les armes allemandes sous vitrine. Les uniformes les font se raidir d’envie, leur corps se redresse de façon visible. La propagande antinazie semble leur passer par-dessus la tête : ils en ont été abreuvés depuis la petite enfance par l’école officielle, les vaccinant à vie contre les trémolos idéologiques d’un autre âge. A chaque génération de réapprendre la civilisation et le poids des valeurs. Les enfants ne sont pas des oies qu’on gave sans vergogne de propagande ; c’est même contreproductif comme en témoigne chez nous les décennies d’exposés et autres manifestations « contre le racisme ».

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy passage

Dans les souterrains des remparts, une scénographie met en scène une attaque turque dans le style du musée Grévin. Un attaquant se fait éventrer à la baïonnette avec un cri étranglé que la machinerie reproduit, tout comme le mouvement en avant du tueur, à intervalle régulier. Plus loin, c’est un blessé sur la paille, puis une rangée de cercueils. Ce réalisme national et pourtant socialiste, dans cette pénombre souterraine, fait frissonner.

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy turc eventre

Mais nous pouvons revenir à la lumière en allant explorer les tours aux meurtrières ouvertes sur la ville et la campagne, au toit à charpente savante, ou bien les remparts dont la galerie court côté fleuve. Une petite fille en robe blanche de communiante voit le vent capricieux faire voleter sa jupette. Les maltchiki sont plus bruts de décoffrage, version prolo en culotte épaisse et poitrine nue, ou version in en short de foot et polo arachnéen. Deux d’entre eux me font un salut ironique.

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy fillette jupette

Sur la route, un panneau indique une forte pente à « 66% ». C’est assez curieux lorsque l’on regarde un rapporteur. L’unité de mesure ne semble pas la même que chez nous. Brusquement, un pschitt ! et une vague embardée : c’est le pneu arrière gauche du minibus qui a crevé. Le chauffeur sort la roue de secours mais se rend compte qu’il n’a pas le cric adapté (sempiternelle incurie soviétique). Il se voit obligé d’arrêter d’autres minibus Mercedes analogue au sien pour tenter d’emprunter un cric. Il y parvient, mais ce dernier glisse ; je lui conseille de le poser sur une planche, ce qui lui donnera une assise plus large au sol. Il fait très chaud, l’asphalte brûle, l’effort fait couler la sueur sur le visage du chauffeur, prénommé Rouslan. Il passe une bonne demi-heure à s’enduire de cambouis et de poussière avant de parvenir à réparer.

ukraine forteresse de kamianetz podolskiy fillette rose

Nous atteignons Kamelnitskiy au crépuscule. C’est une grande ville de 254 000 habitants. Nous allons y dîner, dans un café à la serveuse accorte. Ce ne sont que salades, escalopes, galettes de pomme de terre… Ceux qui dînent en ont à satiété. La serveuse me sourit, je lui demande si je peux la photographier, elle en est ravie.

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Yalta le palais Livadia

La babouchka qui nous héberge chez elle est perdue dans une banlieue « libre » sur les hauteurs des falaises qui dominent Yalta. Ce lotissement « sauvage » a été toléré lorsque les Tatars de Crimée, déportés par Staline après guerre, ont revendiqués de revenir dans la péninsule après la chute de l’URSS. La maison dans laquelle nous gitons est un bricolage de béton aux pièces mal fichues, la cuisine réduite à un couloir entre escalier et palier. Le jardin, en revanche, regorge de plantes. Le légumier ou fruitier utile (une treille, des tomates, des concombres, des figuiers) voisine avec des fleurs plantées pour leur beauté. Les odeurs et le calcaire gris des falaises me rappellent le paysage de Cassis en Provence. La babouchka tatare soigne un gros chat roux qui dort en rond sur son frigo. Comme toutes les grands-mères qui ont connu les restrictions, elle ne pense qu’à nous nourrir de gras et de roboratif. La table est déjà mise, remplie à ras bord de divers mets consistants.

yalta filles russes

Vers 11h, après avoir pris une douche dans les cabanes du jardin, nous allons à Yalta, à quelques 30 km de là.

yalta palais livadia

Nous visitons le palais Livadia qui fut le siège de la Conférence de Yalta, fameuse dans les manuels d’histoire. Le palais, construit en 1914 par le tsar Nicolas II, a servi de résidence de vacances à la famille impériale. L’architecte Krasnov (1834-1939) lui a donné un style Renaissance. Le tsar, passionné de photos, en a laissé bon nombre qui se retrouvent aujourd’hui encadrées dans les pièces de ce qui est devenu un musée. L’on y voit le tsarévitch Alexis, pauvre gamin hémophile fusillé à 13 ans, puis canonisé pour son anniversaire le 14 août 2000. Il est ici exposé à différents âges, en costume marin, au milieu de ses parents, priant à genoux. Des dessins de lui, à la gouache, sont exposés : un soldat de la garde, un autre en uniforme vert chamarré, un blason de ville maritime.

yalta tsarevitch alexis

La foule, disciplinée, fait la queue pour acheter un billet, puis une autre queue pour leur contrôle. Dans la mentalité soviétique, dont l’inertie subsiste avec la génération aujourd’hui adulte, tout fonctionne sur le mode binaire droit/pas droit. Si vous avez droit, vous y allez directement, fort de votre « bon droit » ; sinon, vous resquillez, mais au risque de vous voir opposer l’autorité de n’importe quel citoyen « sûr de son droit », à défaut de cerbère. Nous rentrons, dûment munis de billets. La visite est pour nous libre, mais des groupes à guides se succèdent selon un rythme soutenu.

yalta palais des conferences

Ce qui est pratique est que la foule, disciplinée, suit son conducator comme de petits toutous si bien qu’entre deux groupes, vous avez une salle vide pour quelques minutes. Et pour les photos, rien de tel ! Les gens sont avides de savoir, ils écoutent religieusement les guides, lisent les étiquettes, regardent où on leur dit de regarder. Pas d’initiative, ils sont comme à l’école. Rançon du socialisme…

yalta palais livadia table de la conference

La grande salle de la Conférence montre une table aux trois drapeaux, où fut préparé le texte du 4 au 11 février 1945.  On discuta avant tout des conditions de la campagne militaire contre l’Allemagne, de sa capitulation qui devait être sans condition et qui serait occupée par quatre puissances (dont la France, sur la partie américaine). L’URSS s’engagea à déclarer la guerre au Japon deux ou trois mois après la défaite de l’Allemagne, contre des compensations territoriales (sud de l’île Sakhaline, îles Kouriles).

yalta gamine russe

Staline ne prit que de vagues engagements sur la formation de gouvernements démocratiques en Pologne et en Yougoslavie, alors qu’est proclamé le droit, pour les peuples libérés, d’établir les institutions démocratiques de leur choix. Mais la question du démembrement de l’Allemagne et celle des réparations ont été confiés à des commissions spécialisées. Churchill a insisté pour que la France fût associée à l’occupation militaire de l’Allemagne. Il s’est par ailleurs opposé à la restitution de Hongkong à la Chine. C’est à Yalta que fut décidée la création de l’ONU, et Staline accepta la conception américaine de cette organisation, mais ce fut lui qui imposa la création d’un Conseil de sécurité avec droit de veto, dévolu aux seules puissances victorieuses de la guerre.

yalta churchill roosevelt staline

Rien ne fait mention d’un partage du monde, ni même de la répartition de zones d’influences après guerre. La Déclaration sur l’Europe libérée prévoyait même une représentation tripartie à l’administration de tous les États ennemis, réaffirmant « un des principes de la Charte de l’Atlantique que tous les peuples ont le droit de choisir la forme de gouvernement sous laquelle ils entendent vivre et que les droits souverains et l’autonomie, dont ils ont été dépossédés de force par les pays agresseurs, doivent leur être restitués. »

yalta palais livadia couloir socialiste

Et pourtant, Yalta est restée, dans la mémoire des Français, synonyme de partage territorial, de découpage douloureux de l’Europe en zone d’influences. C’est dire si la doxa politicarde préfère le mythe au réel. L’histoire sert d’instrument idéologique aux jacobins parisiens, de droite ou de gauche. Les historiens ont pourtant montré depuis longtemps le contraire : le mythe de Yalta vient de l’interprétation tendancieuse du général de Gaulle, dépité que la France n’y ait pas été conviée et inquiet de l’influence future de la France en Europe. Depuis, n’importe quel « héritier » perroquette sans vergogne, comme si cette instrumentation polémique conjoncturelle était vérité d’histoire…

yalta palais livadia salle

Ces accords de Yalta furent signés dans un bureau plus petit, où trône aujourd’hui la photo noir et blanc archi-célèbre de Churchill, Roosevelt et Staline, assis et souriants. De Gaulle et Tchang Kai-chek n’avaient pas été invités. La division en deux blocs de l’Europe ne résulte PAS des accords de Yalta mais de la guerre froide initiée par Staline dans l’est de l’Europe, dès qu’il fit appliquer aux partis à sa botte la bien connue tactique du salami. Elle consistait à grignoter tranche après tranche les libertés, au profit de l’étatisation, de la réglementation et de l’intimidation des autres par le parti le plus puissant : le communiste. Les socialistes français, restés autoritaires, jacobins et se croyant investis d’une Mission de sauver le monde font-ils autrement, en plus hypocrite ?

yalta palais livadia tsar

Dans le jardin à la française autour du palais s’ébattent des vendeurs de souvenirs et de cartes postales, comme des loueurs d’habits de cour.

yalta palais livadia costumes tsaristes

Fille ou gamin, vous pouvez vous revêtir d’un costume de page ou de suivante de la tsarine, puis vous faire prendre en photo, assis devant la fontaine ou dans les bosquets. Les touristes slaves sont très bon public, l’habitude du socialisme rend très scolaire. D’ailleurs, les Russes de Crimée viennent de voter leur rattachement à la metropolia comme un seul homme : Poutine.

yalta fillette russe deguisee temps du tsar

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Genre rétro

Un « grand débat de société » amuse la galerie ces temps-ci en France. Comme les politiciens sont impuissants à conforter l’économie et que leurs outils sont obsolètes, comme l’éducation dite « nationale » et la formation dite « permanente » ne préparent en rien à faire confiance, à travailler avec les autres, à entreprendre ou créer, comme la seule issue d’un gouvernement aux abois est de taxer encore et toujours sans jamais réduire la dépense – une diversion existe : l’idéologie.

Elle fait appel aux croyances et surtout pas aux faits ; elle agite les mythes rassembleurs et clive les appartenances ; elle ne met pas la raison en tête mais le cul en premier. Car qu’est-ce que cette rationalité tant vantée chez les socialistes de gouvernement comme chez les chrétiens activistes de Civitas – puisqu’ils s’assoient dessus ? Leur discours cul par-dessus tête affirme « la » théorie du genre. Or elle n’existe pas : seules « des » études de genre existent dans les universités américaines (Gender studies). Même si des députés socialistes affirment le contraire, dans leur inculture crasse formatée éducation nationale ; même si la porte-parole d’un gouvernement de Bisounours le répète, dans son féminisme hargneux de minorité visible.

baigneur garcon

Écoutons Sylviane Agacinski, philosophe rationnelle accessoirement épouse de Lionel Jospin : « Dans la mesure où le genre désigne le statut et le rôle des hommes et des femmes dans une société, c’est en effet une construction historique et culturelle. Ce qu’il faut défaire, c’est la vieille hiérarchie entre hommes et femmes : c’est ce qu’ont voulu les féministes. En revanche, cette déconstruction n’abolit pas la différence sexuelle… » Voilà qui est dit, et bien dit. Que je sache, ce ne sont pas les hommes qui portent à ce jour les enfants dans leur ventre. En revanche, les hommes comme les femmes sont capables au même titre d’élever les enfants. Françoise Héritier, anthropologue, ne dit pas autre chose : la différence biologique existe, mais l’être humain n’est pas que biologique, il n’est pas conditionné par ses programmations instinctives, comme les fourmis. Il est un être social qui, sitôt né tout armé de gènes, est plongé dans le milieu physique, familial, social, national et culturel pour se développer et construire sa personnalité.

La vieille querelle de l’inné et de l’acquis ne concerne que les croyants des religions du Livre. Ils ont cette foi que Jéhovah/Dieu/Allah a tout créé en sept jours, tout dit lors de la Chute du paradis terrestre en vouant les humains à travailler et enfanter dans la douleur pour avoir osé être curieux de connaissance. Les dérivés laïcs de ces croyances (rousseauisme, socialisme, positivisme, gauchismes et écologismes divers) gardent la foi qu’un Dessein intelligent existe (la Nature, l’Histoire, le Progrès) et que découvrir ses lois permettra la naissance d’un Homme nouveau – beau, intelligent, épanoui, en bonne santé…

Dès lors, surgissent comme partout les activistes et les conservateurs.

Ceux qui veulent conserver souhaitent que rien ne bouge, car tout est bien. Créé une fois pour toutes, dans la perfection de l’Esprit omniscient et tout-puissant, il « suffit » de découvrir le Sens pour être enfin apaisé, fondu dans le grand Tout divin.

  • Découvrir le sens littéral du Texte tonné sur la montagne ou susurré tel quel par l’ange messager Gabriel/Djibril dans l’oreille du prophète.
  • Découvrir le sens du progrès historique par les lois marxistes « scientifiques » de l’économie, donc de la sociologie, donc de la politique, donc du mouvement historique.
  • Découvrir les équilibres non-prédateurs de l’humain dans son milieu planétaire, donc renoncer au néolithique, cette appropriation de la terre pour la cultiver, engendrant la propriété privée et la thésaurisation des récoltes, donc les États et la guerre, donc le machisme, l’esclavage, le colonialisme, l’exploitation de l’homme par l’homme jusque dans les usines et les bureaux.

Pour les conservateurs croyants, il suffit d’attendre que la Vérité émerge, que la Voie se dégage – et l’avenir sera radieux, forcément radieux.

Pour les activistes de ces mêmes croyances, la destinée écrite de tous temps a besoin d’un coup de pouce, d’un coup de main ou d’un coup de force – selon leur radicalité. La société nouvelle doit accoucher dans la douleur. D’où cette fascination pour les révolutions, qu’elles soient françaises passées (on ne parle jamais de l’anglaise, pourtant plus ancienne et bien plus efficace !), marxiste-léniniste, maoïste, castriste, arabes, ukrainienne, vénézuélienne, notre-dame-des-landaise…

Les conservateurs mettent en avant le temps, qui fera naître inéluctablement le progrès ; les activistes mettent en avant la volonté politique, qui fera accoucher au forceps ce même progrès. D’un côté Civitas (et tous les religieux intégristes), de l’autre le parti Socialiste (et tous ses avatars plus ou moins radicaux). C’est ainsi qu’il faut commencer à la racine : dès l’enfance, dès l’école.

Le gène serait une contrainte qui conduit à la famille, donc à l’inertie conservatrice. Nier le gène au profit de la construction revient à changer l’homme dont on a déjà écrit les Droits sur une table de la Loi. « On ne naît pas femme, on le devient », disait Simone de Beauvoir, masculinisée en Castor (Le deuxième sexe). Son compagnon Jean-Paul Sartre lui-même, disait la même chose des Juifs, on ne l’est que par le regard des autres : « C’est l’antisémite qui fait le Juif » (Réflexions sur la question juive). Demandez aux Juifs (ou aux Corses, Arméniens, Bretons et autres) s’ils sont d’accord…

collegiens torse nu au vestiaire

Le biologique est donné, le social est construit. Ce qui fonctionne sur l’appartenance ethnique et culturelle fonctionne pour le sexe. La propension majoritaire hétérosexuelle est autant le résultat de la société et de l’éducation que la propension minoritaire homosexuelle. Il n’y a aucune « raison » à penser que la répression de l’homosexualité suffit à l’éradiquer – ni que l’encourager suffit à éviter l’attirance pour l’autre sexe. Les Grecs antiques comme les Anglais victoriens aimaient pour partie les beaux éphèbes et pour partie les femmes : ces deux sociétés n’ont en rien disparues faute de descendance ! Leur sensualité était surtout indifférente à la distinction des genres…

C’est la symbolique politico-religieuse qui fonde une société, pas la biologie, montre Maurice Godelier. Or les humains ne font société que par le symbole : « déconstruire » est scientifique, mais construire est une exigence si l’on veut faire société. Une société ne fonctionne pas sur le seul rationalisme scientifique, trop réducteur pour embrasser l’humain. Le désir n’a pas de « sens social », seule la reproduction en a un, d’où l’encadrement de la sexualité par la religion, la morale et la loi dans tout groupe humain partout dans le monde et dans l’histoire des primates (eh oui, les singes aussi sont « sociaux »). Les sociétés humaines ne se sont donc pas fondées sur le ‘meurtre du père’ selon Freud, mais sur un refoulement sublimé, ou canalisé par les rites, du désir forcément asocial (anarchique).

Brice Couturier dans un Matin récent de France Culture, a fort justement insisté sur la différence entre égalité entre les sexes – objectif légitime et consensuel – et déconstruction des stéréotypes de genre qui relève d’une tout autre logique. Les stéréotypes sont partout : l’esprit critique et la raison consistent à les déconstruire – non pour les abandonner totalement avec horreur, mais pour comprendre comment ils fonctionnent – et accepter ceux qui sont nécessaires. Par exemple, Poutine comme nouveau Mussolini est un stéréotype actuel répandu : il est partiellement vrai ou, du moins, il trahit peu la vérité (qui est plus nuancée, dans son contexte et l’histoire d’aujourd’hui). Poutine vu comme nouveau Mussolini permet de comprendre comment il fonctionne, le stéréotype peut être ainsi un schéma pour l’action.

Mais les stéréotypes ne sont pas des modèles de comportement. Les enfants qui construisent leur personnalité ont besoin de modèles sociaux, ils n’ont besoin ni de foi (affaire personnelle) ni de préjugés (le nom vulgaire des stéréotypes). Les « mythes » en société existent, Roland Barthes a écrit un beau livre là-dessus ; on peut en jouer, aimer les belles histoires – sans pour cela les croire ni sacrifier à leurs incitations. Caroline Eliacheff : « stéréotypes. Ceux-ci ne sont pas immuables : on peut proscrire ceux qui introduisent une hiérarchie ou des comparaisons dévalorisantes; on peut ne porter aucun jugement sur les enfants qui ne s’y conforment pas : libre à eux de se dégager des stéréotypes mais pas de les ignorer. Ce n’est pas la même chose de « faire comme les garçons » et « d’être un garçon » ». Le film Tomboy est à cet égard éclairant !

Ce pourquoi il faut faire confiance à l’esprit critique et au libre examen – attitude intellectuelle qui n’est possible qu’en démocratie – et pas chez les croyants du Livre qui – eux – doivent obéir au Texte d’en haut. Critiquez Poutine en Russie et vous aurez cinq ans de camp. Comme le modèle de Marine Le Pen est celui de Mussolini actualisé en Vladimir Poutine, les votants français devraient savoir ce qui les attend…

La neutralité de la raison n’est

  • ni le relativisme généralisé (tout vaut tout – donc enseignons au même niveau que la terre est plate puisque c’est ce que disent les religions du Livre – et qu’elle est ronde puisque c’est bien ainsi qu’on la voit de l’espace)
  • ni le rationalisme qui est une dérive réductrice de la faculté de raison (les trois ordres de Pascal ou de Nietzsche).

L’esprit critique n’est pas le scientisme – mais la méthode scientifique (partielle, incomplète, évolutive) est la seule méthode efficace que nous ayons pour l’instant trouvée pour approcher le vrai. Reste que si l’esprit critique est utile en société (pour innover, avancer, proposer), ce n’est pas lui qui FAIT société, mais un ensemble de mythes et de rites arbitraires – symboliques.

  • Déconstruire les stéréotypes sociaux du genre : oui.
  • Nier de ce fait qu’il n’existe plus ni homme ni femme mais une gradation sexuée où transgenres, gais, lesbiens et bi sont fondés en biologie : non.

L’acceptation des différences est sociale, mais la vérité biologique est scientifique.

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C’était mieux avant ?

Ah, qu’il était doux le bon vieux temps des valeurs et de la morale, du machisme tranquille et des rôles sociaux fixés ! Madame torchait les mioches et faisait la vaisselle tandis que Monsieur travaillait au dehors, mettait les pieds sous la table ou bricolait au garage. Las, mai 68 est passé par là, mais aussi le développement de l’instruction, de la culture et des droits avec celui de l’économie. Désormais, Madame peut rester Mademoiselle sans offusquer personne ; elle peut choisir de ne pas avoir d’enfants ou un ou deux si elle veut, quand elle veut ; elle peut bricoler au garage et laisser Monsieur torcher les mioches, tous deux travaillant au-dehors. Les rôles sociaux en sont bouleversés. D’où les mariages tardifs, après longue cohabitation à l’essai – ou pas de mariage du tout ; d’où un enfant sur deux né bâtard, « hors mariage » dit-on par euphémisme aujourd’hui ; d’où les états d’âme masculins, partagés entre androgynie pour se fondre dans la masse ou survirilité pour se distinguer des filles à cheveux courts, en jean et qui font de la boxe ; d’où les interrogations inquiètes sur l’éducation donnée aux enfants, les parents dépossédés par Internet et par l’école, cette fabrique de crétins où des enfeignants font de l’animation idéologique.

roger peyrefitte les amities particulieres film

Ah, qu’il était doux le bon vieux temps des enfants de chœur et des collèges fermés où les garçons en pension et les filles au couvent étaient préservés de toutes les souillures du monde, gardant – croyait-on – l’âme pure des oies blanches ! Il suffit de lire les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir ou Les amitiés particulières de Roger Peyrefitte (parmi bien d’autres) pour se rendre compte que le bon vieux temps, cet âge d’or, n’est qu’un mythe. Dès 7 ans, les garçonnets allaient aux louveteaux et se faisaient tripoter par le curé lorsqu’ils servaient en enfants de chœur ; dès 11 ans, on les bizutait chez les scouts, avec mise à l’air, caresses brutales et pénétrations diverses ; au même âge, le curé passait aux sucettes (la sienne enduite de confiture), et les pensionnaires se faisaient fouetter, brûler à la cigarette, pénétrer devant et derrière, jusqu’à ce qu’une amitié particulière leur offre la protection virile d’un plus grand ; dès 14 ans, lorsqu’ils étaient au travail, ils se dépravaient comme des hommes, Céline le décrit bien dans Mort à crédit.  Ce n’était guère mieux chez les filles, La religieuse de Diderot n’étant pas encore passée de mode, ni les caresses brûlantes des couvents.

balancoire

Est-ce cela que réclame le lobby chrétien intégriste de Civitas, qui cherche « à se mobiliser avec détermination contre cet enseignement sournois de la perversion aux enfants, en participant notamment à toutes ces initiatives de bon sens qui s’opposent à ces folles velléités du pouvoir, de vouloir imposer cette idéologie contre-nature dans la société et son enseignement obligatoire à nos enfants dans le système scolaire » ? Mais non, ce ne sont pas contre les curés pédophiles (fort nombreux dans l’église catholique qui interdit le mariage des prêtres), ni contre les éducateurs des collèges de garçons (traquant le péché par des confessions sur listes d’émoustillantes turpitudes et profitant des troubles) – c’est contre l’école de la république, laïque et obligatoire. Ce qu’ils veulent, c’est une « reconquête politique et sociale visant à rechristianiser la France (…) dans le sens des valeurs chrétiennes et de l’ordre naturel ».

Un groupe de pression chrétien est parfaitement légitime, puisque  juifs, islamistes, communistes et écologistes en ont. Mais le citoyen peut garder l’esprit critique sur la mythologie de tous ces « croyants ». Que défend Civitas ?

  • Valeurs chrétiennes ? « Sa dépendance à l’égard du Créateur ».
  • Ordre naturel ? « La philosophie naturelle d’Aristote et les textes du magistère traditionnel de l’Église catholique, en particulier chez saint Thomas d’Aquin et dans les encycliques sociales ».
  • Rejet ? « L’individualisme et (le) libéralisme qui rejette toute idée de dépendance vis-à-vis de valeurs que l’homme n’aurait pas définies lui-même ».

Etait-il donc dans l’ordre divin que les enfants soient mis dans des conditions quasi carcérales, voués à ne pouvoir s’aimer qu’entre eux, Dieu planant loin au-dessus ? Ne serait-il en revanche pas dans l’ordre chrétien (« laissez venir à moi les petits enfants » dit Jésus), ni dans l’ordre naturel (« l’homme est un animal politique » dit Aristote), que l’école aide chacun des enfants à s’épanouir par lui-même (« à faire fructifier son talent », dit l’Évangile) ? Une bien étrange conception de l’homme, créé pourtant « à l’image de Dieu », et de la place qui lui est sur cette terre. Une « dépendance » qui ressemble fort à un esclavage…

genre theorie civitas

« Ce qui se joue, dit Virginie Despentes, c’est pouvoir affirmer : nos enfants nous appartiennent. Entièrement. S’ils sont différents de ce que nous attendions, nous avons le droit de les éliminer. C’est pourquoi les livres les inquiètent tant, car quand les enfants apprennent à lire ils échappent à leurs parents, ils peuvent aller chercher une vision du monde différente de celle qu’on leur sert à la maison, et l’école les inquiète aussi – ce moment où les enfants ne sont plus enfermés sous leur seul contrôle ».

Propriété, appartenance, enfermement, contrôle : le citoyen raisonnable a le droit de ne pas soutenir ce genre de mouvement.

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La stratégie Hollande

Comme Mitterrand, son modèle, Hollande a changé officiellement de cap politique 18 mois après avoir été élu sur le rejet de son prédécesseur ; la « rigueur » mitterrandienne est devenue « pacte » avec les entreprises. Comme Mitterrand rue Mazarine, Hollande a aussi fauté dans la discrétion rue du Cirque – souhaitons que le fruit éventuel de ces amours ne porte pas le prénom de la rue, bien qu’il existe un Saint-Cirq dans les communes de France (Lapopie si c’est une fille). Je ne sais s’il consulte les voyantes, comme Mitterrand, je sais cependant que le président a demandé à un aréopage de hauts fonctionnaires de plancher et le tournant ne devrait pas être une surprise.

En témoigne l’audition de M. Jean Pisani-Ferry, ingénieur Supélec social-libéral et Commissaire général à la stratégie et à la prospective le 15 octobre 2013 au Sénat (son site). Ajoutons aussi l’habileté tactique politicienne de reprendre des revendications de l’UMP, vidant de son contenu son programme (si tant est qu’il existe : Copé n’est que réactif, il ne propose RIEN et ne fait travailler personne sur l’avenir). Bill Clinton comme Tony Blair et Angela Merkel ont repris à leur compte nombre de propositions de leur opposition et s’en sont électoralement bien portés. Si les actes suivent les discours (ce dont nous ne pouvons que douter pour l’instant tant les intérêts acquis des électeurs socialistes sont remis en cause), François Hollande risque d’être le prochain président en 2017…

francois hollande yeux

Voici le constat que Jean Pisani-Ferry expose aux sénateurs :

« Chacun connaît notre atout démographique : les générations dont le niveau d’éducation n’est pas élevé vont progressivement sortir de la population active au cours des prochaines années. Notre population active sera donc beaucoup mieux formée, au moment même où, dans une large mesure, celle des pays émergents le sera moins bien, pour des raisons de stocks et de générations.

« Nous disposons d’autres atouts considérables.

« Premièrement, nos infrastructures sont excellentes. Elles occupent le quatrième rang mondial.

« Deuxièmement, les entreprises françaises se caractérisent par leur force. Parmi les cent premières entreprises mondiales, huit sont françaises, neuf sont allemandes et quatre sont italiennes. Si l’intérêt de ces entreprises ne se confond pas avec celui du pays, nous pouvons quand même miser sur cet atout.

« Troisièmement, notre système de santé est parmi les meilleurs du monde. Il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher sur les résultats des États-Unis, très médiocres au regard des montants dépensés.

« Cela dit, nous avons d’importants défis à relever.

« Nous devons d’abord identifier un défi relatif à ce que nous avons appelé « le modèle productif » – nous aurions aussi pu dire « la question de l’offre ». Ce défi tourne autour de la croissance, de l’emploi, de l’insertion dans la mondialisation. De longue date, la performance française en la matière n’est pas à la hauteur de nos capacités. Il suffit de regarder dans notre voisinage proche pour nous apercevoir qu’existe un risque d’asphyxie progressive de la croissance et du dynamisme. C’est ce qui s’est passé en Italie, avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer du point de vue économique et social : le revenu par habitant est retombé à son niveau de 1997. L’Italie n’est pourtant pas un pays exotique…

« Nous sommes les premiers à reconnaître que la croissance n’est pas une finalité en soi. Nous n’avons pas la religion de la croissance. Néanmoins, sans potentiel de croissance, beaucoup de choses deviennent impossibles. En réalité, la bonne question à se poser n’est pas celle de la croissance, de son existence, de son niveau. Nous devons nous interroger sur nos finalités et nous demander en quoi la croissance peut être un instrument à leur service. Nous devons nous demander quelles qualités donner à la croissance et de quelle manière la concilier avec d’autres objectifs, notamment la préservation de l’environnement et la soutenabilité.

« Cela dit, la capacité à produire des gains de productivité demeure essentielle. Ce sujet recouvre plusieurs dimensions. Il revêt tout d’abord une dimension macro-économique, avec, notamment, la question de la rentabilité des entreprises du secteur exposé à la concurrence internationale.

« Il nous semble que l’on a trop souvent réduit la compétitivité à une simple question de relations capital-travail et de coût du travail. D’autres dimensions doivent être considérées, notamment toutes celles qui touchent aux relations entre, d’une part, les secteurs, les entreprises et les salariés exposés à la concurrence internationale et, d’autre part, le reste de l’économie, dont la capacité à assurer sa propre profitabilité et, dans certains cas, à bénéficier de rentes pèse aussi sur le secteur exposé.

« Pour notre part, nous nous interrogeons sur la démographie des entreprises, sur l’écosystème d’innovation, sur la taille du secteur exposé à la concurrence internationale et sur la manière de le faire grandir.

« On dit souvent que l’on va créer des emplois qui ne sont pas délocalisables. C’est compréhensible : il s’agit de protéger les emplois. Mais, dans le même temps, c’est oublier que nous sommes précisément confrontés au problème du trop faible nombre d’emplois délocalisables, lesquels sont producteurs d’exportations – quels que soient, du reste, les produits dont il s’agit. Or, par définition, de tels emplois sont soumis à la concurrence internationale et sont donc délocalisables. Une économie qui n’aurait plus d’emplois délocalisables n’exporterait plus rien !

« Si nous voulons refaire surface dans les échanges internationaux – nous y avons perdu pied en termes de parts de marché à l’exportation, de solde et d’endettement extérieurs –, nous devons faire en sorte que ce secteur exposé à la concurrence internationale grossisse de nouveau. Comment procéder ? S’agit-il seulement de le réindustrialiser, ou s’agit-il également d’étendre le champ de ce qui s’échange ? Nous sommes obligés de nous le demander ! En raison de la technologie, un certain nombre de secteurs qui, traditionnellement, n’étaient pas exposés à la concurrence internationale le deviennent de plus en plus. La question est de savoir si nous voulons y reprendre pied.

« La deuxième dimension est sociale. Sur ce plan, le constat que nous dressons est brutal. Notre pays, plus que d’autres, est très attaché à l’égalité, et il ne semble pas qu’il y ait de volonté collective de renoncer à cet attachement. Notre capacité à limiter l’augmentation des inégalités de revenus est relativement satisfaisante. Elle ne l’est pas complètement, mais elle est meilleure que dans d’autres pays. En revanche, du point de vue des inégalités d’accès au savoir, au logement, à l’emploi, notre performance n’est pas bonne. L’école, en particulier, échoue à corriger les inégalités d’origine sociale. Dans les comparaisons internationales, la France est l’un des pays de l’OCDE qui réalisent les plus mauvaises performances en la matière. La capacité de notre école à corriger ces inégalités a même, hélas ! reculé. Or de telles inégalités se perpétuent bien évidemment ensuite tout au long de la vie active. Je me réfère ici aux indicateurs de l’OCDE, aux enquêtes PISA, réalisées dans beaucoup de pays. Ces enquêtes ont souvent servi de révélateur de l’état du système scolaire et de sa capacité à produire ou non de la qualité et de l’égalité. C’est ce qui s’est passé chez nous.

« Dans ces conditions, nous nous interrogeons sur les moyens et les instruments à utiliser. Au fur et à mesure des difficultés rencontrées, des mutations de la société, de l’apparition de situations sociales difficiles, nous avons empilé les dispositifs et, d’une certaine manière, nous avons construit, sur un État de service public, un État bismarckien, puis un État beveridgien et, maintenant, un État d’investissement social. Or tout cela a représenté un coût élevé et n’a pas abouti à des performances particulièrement remarquables. Dès lors, ne faut-il pas, d’ici à dix ans – cet horizon le permet –, réfléchir à une approche mettant davantage l’accent sur l’investissement social, sur le préventif plutôt que sur le curatif, et, dans le même temps, aux instruments – fiscalité, transferts, etc. – qui doivent être le plus mobilisés dans la redistribution de nos revenus ?

« La troisième dimension est celle de la soutenabilité. Cette notion, traditionnellement utilisée dans le domaine environnemental, s’est progressivement invitée dans le domaine financier, s’agissant notamment des dettes publiques. Nous avons choisi de réunir ces deux aspects. En effet, si nous voulons apprécier la qualité de notre croissance et de son évolution sur une décennie, ne convient-il pas de considérer la société comme créatrice, d’une part, d’actifs – par ses investissements dans l’éducation, dans les entreprises, dans les équipements collectifs – et, d’autre part, de passifs – par son endettement ou la dégradation de l’environnement qu’elle lèguera à la génération suivante ? »

senat france dans 10 ans

Notons à la lecture que :

Cet exposé suinte l’idéologie : quand le Commissaire compare le système de santé français à l’américain (qui n’a strictement RIEN à voir), il est polémique ; une comparaison avec l’Allemagne, la Suisse ou le Royaume-Uni – pays européens proches – aurait été plus réaliste.

Il est revêtu d’un biais nettement économique, même si l’économie est le nerf de la guerre politique, les dimensions citoyenne, européenne et globale comptent. La « soutenabilité » à 10 ans est peut-être avant tout économique (produire plus, mieux, et avec moins de gaspillages publics), mais l’avenir au-delà de 10 ans se prépare aujourd’hui, dans une autre façon d’envisager la croissance, probablement.

Le couplet rapide sur « les atouts » français est du politiquement correct sans intérêt pratique. La démographie ne restera plus dynamique qu’ailleurs que pour des raisons précises : lesquelles ? les allocations familiales ? quid en ce cas de la fiscalité en cours de revue ? les crèches ? sur quelles dépenses locales vont porter les réductions ?

Le diagnostic implacable sur l’empilement des dispositifs devrait déboucher sur des propositions concrètes rapides. C’est là en effet que se situe la paperasserie bureaucratique, la viscosité décisionnelle, les obstacles sans nombre mis à l’initiative – sans que « le contrôle » soit à la hauteur (voir le traitement inepte du chômage, le scandale du Médiator, le cheval roumain et autres je-m’en-foutismes administratifs dont « personne » n’est jamais responsable).

Si le président Hollande a du mal à prendre une décision (même pour affaires personnelles semble-t-il), il fait travailler – comme son modèle Mitterrand – de nombreux think tanks de hauts fonctionnaires. Qui sont à examiner pour qui veut comprendre où il pourrait aller… à condition que les décisions suivent.

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Racisme, injure à la mode – mais au-delà du mot ?

Nier scientifiquement les races n’est pas le problème, la dignité humaine est question de droit, pas de biologie. Se croire supérieur est remis en cause par l’histoire même. Seuls les échanges permettent d’avancer – à condition d’être ouvert, donc capable d’être soi, bien formé par le système scolaire et la société. Or l’idéologie antiraciste est devenue un politiquement correct qui conforte l’immobilisme et ne veut rien connaître du ressentiment des petits Blancs. Elle est la bonne excuse des gens de gauche pour surtout ne rien changer aux maux de la société. Pour vivre ensemble en bonne intelligence, il faut plutôt conforter transparence et démocratie : c’est de la politique, ni de la science, ni de la morale.

1/ Les races humaines n’existent pas pour la biologie moléculaire qui ne considère que les gènes ; pas plus pour la génétique des populations qui fait des « races » des fréquences statistiques en perpétuel changement. Mais les classifications faites par chacun pour parler des autres ne sauraient se réduire au réductionnisme moléculaire. La science peut nous dire comment est fait le monde ; elle ne nous dit rien sur la façon de nous conduire. Ce qui est en question dans la société n’est pas la différence entre minorités visibles, mais l’égalité des droits et devoirs en dignité et comme citoyens. Les rapports sociaux sont infiniment plus importants dans la vie de tous les jours que les classements en fonction des peaux, des sangs et des gènes. L’égalité des droits ne doit rien à la biologie ; la politique n’est pas, chez nous, une biopolitique. En démocratie, les assistés imbéciles ont les mêmes droits que les géniaux inventeurs et nul ne peut savoir si l’un est plus « utile » à la société que l’autre car ni le génie ni la bêtise ne se transmettent par les gènes, seulement par l’éducation, la culture et le milieu historique. Nul être humain ne se réduit à un ensemble de caractéristiques objectives, mesurables, scientifiques. Le sujet ne saurait être un objet.

Nous ne vivons pas chaque jour dans une population de gènes, nous vivons dans une population d’humains. Claude Lévi-Strauss le disait déjà dans Race et histoire (1951) : il ne faut pas confondre les caractéristiques biologiques et les productions sociales et culturelles. Certains médicaments, comme le vasodilatateur BiDil sont efficaces seulement chez les populations d’origine africaine – c’est un fait d’expérience. Mais reconnaître ce fait n’est pas de l’ethnocentrisme, qui consiste à rejeter tout ce qui ne correspond pas à notre norme. Ni de la xénophobie, qui consiste à faire de l’étranger (à la famille, au village, à la région, à la nation, à la race) un bouc émissaire de tout ce qui ne va pas dans notre société. Comme les Grecs disaient « barbares » tous les non-Grecs – forcément non-« civilisés ». Les ados aujourd’hui « niquent » ou tabassent tous ceux qui ne sont pas comme eux (photo) : où est la différence ?

Elle est dans la culture : quand Alexandre a vaincu les Perses, il a bien vu que la civilisation n’était pas seulement grecque. Et de cette fécondation croisée est née la grande bibliothèque d’Alexandrie – progrès – avant son incendie par les sectaires chrétiens, puis son éradication totale par l’islam intolérant.

torture ado torse nu

2/ L’évolutionnisme biologique formulé par Darwin est fondé sur l’observation des espèces, mais le « faux évolutionnisme », selon Lévi-Strauss, est fondé sur l’apparente continuité historique qui aurait fait se succéder les civilisations dans un Progrès linéaire. Or le progrès n’est jamais linéaire : mille ans avant Jésus, on croyait la terre ronde ; mille ans après, on la croyait plate… Les civilisations stables dans la durée n’en sont pas moins subtiles et en évolution, même si leur histoire – tout aussi longue que la nôtre – présente peu de changements apparents. Les civilisations à la même époque se juxtaposent et échangent des marchandises, des idées et des hommes ; elles se combattent ou s’allient. La Renaissance se caractérise par la rencontre des cultures grecque, romaine, arabe, orthodoxe avec la culture européenne ; le jazz, le blues, viennent du melting-pot américain par le rythme africain et les vieilles chansons de marche françaises. Seule la puissance fait qu’une civilisation s’impose provisoirement, mais la puissance est sans cesse remise en cause : le Royaume-Uni régnait sur le monde en 1914 ; il a cédé le pas aux États-Unis dans les années 1930 ; ceux-ci vont probablement céder le pas à la Chine d’ici la fin du siècle.

Pour Lévi-Strauss, les sociétés qui connaissent le plus d’échanges ont pu cumuler le plus les idées, les capitaux et les innovations. Ce que montrent aussi l’historien Fernand Braudel et les économistes Joseph Schumpeter, Nicolaï Kondratiev et Immanuel Wallerstein. Chaque grappe d’innovations engendre de nouveaux métiers qui rebattent les distinctions sociales. La globalisation, au lieu d’aboutir à une même culture, amène plus de diversité. Elle est le moteur du progrès qui, par ses innovations, produit à son tour une diversité de cultures. A condition d’être ouvert à la nouveauté, et bien formé pour la recevoir. C’est là qu’est le problème…

3/ Être ouvert, c’est avoir une personnalité forgée par le savoir scolaire, mais aussi par les disciplines comme le sport qui forment le caractère. Pour être ouvert aux autres, il faut d’abord être soi. Claude Lévi-Strauss, dans la conférence Race et Culture prononcée à l’UNESCO à Paris en 1971, déclare : « toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs pouvant aller jusqu’à leur refus et même leur négation ». Scandale pour les béni oui-oui du politiquement correct ! Ce n’est pourtant que ce que tous les sages disent à leurs disciples : « Deviens ce que tu es » (temple de Delphes), « trouve ta voie » (Bouddha), « des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants » (Nietzsche), « vaincre toutes les aliénations de l’homme « (Marx), « tuez le Père » (Freud). Pour être soi même, il faut quitter sa famille, se dresser contre la tradition paternelle, sortir de son milieu. C’est à ce titre seulement que l’on devient adulte et responsable, individu créateur et pas un pion formaté interchangeable. Dire que tout ne vaut pas tout, ce n’est pas être « raciste » ni ingrat, mais déclarer que certaines façons d’être ont à nos yeux plus de valeurs que d’autres. Est-ce que l’école et même la société forment des êtres de caractère et de culture ? La démission du système depuis 1968 et peut-être avant (1940 ?) n’est-elle pas une part du problème ?

Racisme anti blanc Monde 16mars20054/ Créée sous l’égide de l’UNESCO en 1950, l’idéologie antiraciste était destinée à lutter contre les séquelles du nazisme et à affronter l’apartheid qui régnait aussi bien en Afrique du sud qu’aux États-Unis. Mais le politiquement utile est devenu politiquement correct. L’association CRAN s’est créée  sur le critère de la « race » noire – ce qui disqualifie son combat même. L’apartheid a été éradiqué, sauf peut-être entre Israël et Palestine, mais n’empêche nullement des massacres « ethniques » en ex-Yougoslavie, les « génocides » au Rwanda et au Congo, ou autres répressions de « minorités » au Tibet, en Birmanie ou en Irak – sans que l’UNESCO s’en émeuve. Le retour des guerres de religion a remplacé ces derniers temps les guerres raciales. Mais le mécréant est situé par les croyants bien en-dessous de l’humain, comme s’il était d’une autre « race » : donc exploitable, vendable, corvéable à merci. Le lumpen proletariat d’Arabie Saoudite, les chrétiens enlevés et négociés par les sectes islamiques, les Coptes massacrés par les « musulmans en colère » sont autant d’exemples de sous-humanité traitée comme du bétail – dont les « antiracistes » ne disent pas un mot.

En nos pays développés, le tabou sur les minorités visibles, victimes – forcément victimes – fait que l’on ne peut critiquer leurs travers sans être accusé de la rage : le racisme. Pourquoi ne pas dire qu’il y a plus de délinquants d’origine maghrébine dans les prisons françaises que la moyenne ? Pourquoi ne pas dire aussi que de très nombreux étudiants aux noms maghrébins présentent des thèses en économie, finance, mathématique, médecine et autres domaines ? En quoi serait-il injurieux de dire les faits ? Au contraire, la transparence permet seule de remonter aux causes et de tenter des solutions. L’attitude du déni ne sert que l’immobilisme et le fantasme du Complot.

Progressisme de substitution, paravent commode à l’immobilisme du système social, l’idéologie antiraciste remplace la lutte des classes et fait religion pour les laïcs. Le « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » a été engendré la mondialisation et par l’essor des techniques, aboutissant à cette création médiatique : le consommateur aliéné. Nul ne peut plus blasphémer sans être aussitôt moralement condamné par la bonne conscience « de gauche » – forcément de gauche – confite dans le contentement de soi.

Les prolétaires sont d’autant plus racistes que leur privilège de Blancs est bien la seule chose qui les distingue de leurs collègues de couleur, tout aussi exploités et méprisés. Les homophobes sont d’autant plus attachés à leurs privilèges d’hétérosexuels que c’est bien un des seuls dont ils peuvent encore jouir en ces temps de féminisme. Comprendre cela, c’est saisir que « le racisme » n’est pas une conviction profonde mais une réaction d’humilié qui cherche à se distinguer socialement. C’est donc pouvoir agir sur les causes : le chômage, le déclassement, les ghettos périurbains, l’inadaptation scolaire… Tout ce à quoi échappent les bobos confortablement installés dans les CDI par copinage, le statut social par mariage, les centres-villes, les écoles privées. La gauche, par son « indignation » moraliste, se garde bien de concrètement agir. Surveiller et punir est plus paresseux que de se retrousser les manches sur l’emploi, la formation, le logement, les programmes scolaires et la formation des maîtres.

Que veut-on ? L’assimilation au nom du nivellement de toutes les différences ? Ou la juxtaposition en bonne intelligence de communautés fermées sur elles-mêmes ? Ni l’un ni l’autre, me direz-vous peut-être ?…

Donc acceptons les différences, acceptons que l’on parle des différences, acceptons les règles de la bonne intelligence – dont la première consiste à ne pas choquer les autres en public, en agitant des bananes ou en arborant un niqab.

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Pique-nique sur le motu Haka des Tuamotu

Nous commencerons le lendemain de notre arrivée par un pique-nique sur le motu Haka. Nous embarquons des glacières avec du poisson cru, du ipo ou plus exactement du Faraoa ‘Ipo fabriqué à partir de farine, d’eau, de sucre, de coco râpé, le tout bouilli. C’est qu’il y a peu ou pas de boulangeries sur les atolls alors les Paumotu (habitants des Tuamotu) se débrouillent pour fabriquer » leur pain » ! Comme plat principal du nylon, des hameçons et des appâts de petits poissons qui sont à notre disposition dans le bateau. Notre guide et pilote arrêtera le bateau près des patates de corail où se tapissent les poissons. A nous d’avoir la dextérité et la chance d’attraper notre repas si nous voulons déguster un poisson rôti sur la braise pour le déjeuner. Mon amie ramène une loche marbrée et notre pilote deux loches marbrées et un surmulet à nageoires jaunes. Ouf, nous aurons de quoi déjeuner.

TUAMOTU AHE

Moi, avec mes genoux en panne, je me contente de contempler et de photographier les prises et les pêcheurs en plein travail ! Arrivées à destination, il faut sauter à l’eau, l’eau est peu profonde, chaude à souhait, le sable est doré. Et transporter le matériel, visiter les lieux tandis que notre pilote troque sa casquette de capitaine pour celle de cuistot. Deux loches sont  grillées sur des palmes de cocotier puis mises dans l’eau de mer pour enlever cette peau noircie (tunupa’a). Cocotiers, cocotiers, encore des cocotiers, du pokea (pourpier) aux fleurs jaunes pour la salade, des miki miki (Pemphis acidula, arbuste aux branches argentés endémique aux atolls) des reliefs d’anciens piqueniques, des cocotiers à terre depuis la dernière tempête. Les photos ne seront pas extraordinaires. Alléchées par l’odeur du poisson, les mouches arrivent en escadrilles serrées, les petits poissons eux aussi se présentent et enfin arrivent les vaki (petits requins à pointes noires), les kaveka (sternes) s’assurent de quelques restes. Tout disparait, seuls flottent encore les petits morceaux de tomate du poisson cru, pas de végétariens parmi tout ce monde ?

TUAMOTU AHE

Nous rentrerons  par le chemin des écoliers en visitant le « nouveau » village de Tenukupara, avec son quai, sa rue, sa soixantaine de fare, ses quatre édifices religieux, sa mairie, son bureau de poste, son épicerie, son école primaire, son infirmerie (j’espère ne rien avoir oublié !). Les goélettes accèdent au quai en traversant le lagon balisé sur une dizaine de kilomètres. Un certain nombre d’enfants ne fréquentent pas l’école. Leurs parents doivent les amener tôt en kau (canot à moteur ou speed boat) en traversant le lagon par tous les temps.

TUAMOTU AHE

Le motu Poro Poro où s’était installé Bernard Moitissier en 1975 avec sa compagne Iléana et son fils de 4 ans est situé juste en face du village, séparé seulement par un hoa, que l’on peut franchir à  pied. Le navigateur vivait ici en autarcie totale recyclant tout ce qui lui servait ensuite comme compost. Il avait apporté de la terre de Tahiti sur son bateau et réussit à créer un potager, un verger alors que les habitants lui disaient que rien ne poussait sur ce sol corallien. Il planta une barrière anti-vent avec des aito (arbres de fer), posa des bagues en plastique sur les troncs des cocotiers afin que les rats ne puissent plus y grimper. Il importa des chats pour dévorer les rats mais les matous dévorèrent les oiseaux et les œufs ! Trop de routine, il quitta Poro Poro en 1978 et s’installa à Moorea. Sa maison de style local a été remplacée par une construction en parpaings, le jardin et le verger ont disparu, seuls certains habitants parlent encore des énormes pastèques de Bernard Moitessier.

Sur le chemin du retour à la pension, nous apercevons le Bethel II plutôt ce qu’il en reste sur la plage. Ce beau voilier, un Dynamique 58 baptisé Bethel II, avait fait naufrage à Ahe le 20 juin  2007. Partis du sud de la France, l’ancien pilote d’Air Polynésie et sa femme, après huit mois de navigation arrivent aux Tuamotu. Le voilier est au mouillage près de la passe, l’ancre est prise dans un pu’a (bloc de corail, patate), le vent se lève… les ancres cassent… Le rêve est fini. Le navire sera déclaré « épave » et cédé pour un franc symbolique à un jeune perliculteur qui pendant un mois préparera son opération de renflouage. Il ne disposait que de 60 fûts de 200 litres (drums), 300 m de corde, 200 m de chaîne, un moteur de hors-bord de 250 chevaux et 8 cocotiers. Elvis le Paumotu réussit son pari le 21 septembre 2007. Pendant 8 heures il tracta le voilier jusqu’à la plage devant son fare (maison). Elvis devra abandonner sa ferme perlière suite à la mévente des perles. Depuis lors le Bethel II est planté sur cette plage. Les intempéries l’outragent chaque jour un peu plus. Ce voilier acheté neuf dans les années 80 avait coûté la coquette somme de 300 millions de XPF ! (1 EUR = 119,33 XPF).

TUAMOTU AHE

Au retour de cette journée lagonaire, l’eau coule avec promptitude et abondance dans la salle de bains, rien à voir avec le filet asthmatique et nocturne de Papeari ! Nous profitons de moments libres pour poser des questions, affiner nos connaissances livresques sur Ahe auprès des tenanciers de la pension. Concernant les marae, toujours la même crainte même de prononcer ce nom tapu (tabou). Les vieux déconseillent de s’approcher des lieux. On nous raconte qu’un homme serait revenu fou après s’être trop approché d’un marae alors qu’il nettoyait sa cocoteraie. Nous avions pourtant trouvé une preuve écrite de l’existence de ces trois marae à Ahe. Eh bien, n’en parlons plus. L’épave du Saint-Xavier Maris Stella, première goélette du nom qui assurait la desserte des atolls des Tuamotu s’est échouée au sud de l’atoll d’Ahe lors d’une forte tempête. A ce jour, il ne reste plus que le moteur sur le platier et notre guide a omis de nous le signaler. L’atoll est ravitaillé par le Dory, le Mareva Nui et le St Xavier Maris Stella III. Après le diner, il est temps d’aller rêver à notre pêche et préparer la sortie du lendemain.

Hiata de Tahiti

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Jean-Marie Déguignet, Mémoires d’un paysan bas-breton

jean marie deguignet memoires d un paysan bas breton

Né fils de journalier agricole en 1834, dernier d’une famille nombreuse pauvre, obligé d’allier mendier son pain parce l’école n’était pas obligatoire, ce Quimpérois d’un hameau de l’Odet est l’exemple même de l’arriération bretonne comme de la méritocratie républicaine. Son témoignage est crucial sur le tournant du siècle et les débuts de la IIIe République.

Il a tout vécu, Jean-Marie : les rois, l’empereur, le général tenté par la dictature (Mac Mahon), la république. Il a été mendiant, vacher, domestique, soldat, sous-officier, cultivateur métayer, bistrot, courtier d’assurances, tenancier d’un bureau de tabac. Il a été en Crimée, à Jérusalem, en Italie, en Kabylie et au Mexique. Il ne s’est marié qu’à 34 ans, s’est toujours méfié (avec raison) des bonnes femmes, a eu cinq gosses qu’il a élevé comme il a pu, leur assurant au moins le pain et les hardes. Il est devenu veuf d’une femme abîmée dans la soûlerie, séparé d’une compagne pathologiquement jalouse, exclu de ses enfants devenus adolescents – donc productifs – par sa belle-famille, avant de finir à l’hospice.

Paranoïaque en diable (on le serait à moins), athée républicain bouffeur de curés, il se réfugie dans l’histoire de sa vie parce que son intelligence dépasse de loin le milieu dans lequel il vit, parce que sa curiosité n’est en rien celle des Bretons de son entourage, et qu’il pense par lui-même au lieu de suivre les autorités de naissance ou de religion. Il est petit (moins d’1m54), accroché à la vie, tenace ; il ne tient pas en place tant du corps que d’esprit, usant de toutes les occasions pour apprendre : la terre, la savate, l’italien, la philosophie… Il est sociable, il écoute, il teste – mais reste inébranlable sur ses convictions politiques (les emplumés et ensoutannés exploitent le peuple par leurs belles paroles) et religieuses (le fils de Madame Joseph était un noceur qui a renié ses frères).

Sa faiblesse ? Ne pas savoir refuser un service à qui en a besoin. Ce qui va l’entraîner à quitter l’armée sous-officier avant d’y revenir simple soldat, faute de travail en Bretagne et par jalousie des ‘cousins’, puis à se marier sans l’avoir voulu, puis à soigner ses enfants qui seront bien ingrats (sauf le garçon de 19 ans dont la mort lui arrache un cri de désespoir), enfin à confier ses cahiers à Anatole Le Braz, pape du régionalisme breton d’époque, qui attendra sept ans avant de réaliser sa promesse de l’éditer dans La Revue de Paris.

bretons paysans 19e

Il aura le bonheur de se voir survivre par l’écriture, avant de mourir quelques mois plus tard. Sa vie, en 24 cahiers de 2854 pages, est un roman d’aventure écrit d’une belle langue française, avec des mots bretons, italiens et espagnols glanés dans ses campagnes. Il écrit vrai, Déguignet, et remet à leur place les folkloristes et leur romantisme du ‘c’était mieux avant’. Non ! C’était pire avant : les enfants mouraient en bas âge, l’ignorance était entretenue par les curés et les nobliaux pour exploiter les métayers et les journaliers, la vanité se mesurait aux railleries bretonnantes, chaque canton avait sa langue et comprenait à peine les autres Bretons, encore moins le français, la routine régnait en maître jusque dans les familles, où les femmes étaient les pires conservatrices de ce qui se fait et doit se faire éternellement, où aucune réussite n’était possible sans sacrifier au clientélisme local et faire allégeance…

Sur la fin de sa vie, il tire ce bilan personnel : « Si j’avais été une brute complète, sans pensée et sans réflexion, je serais sans doute la plus heureuse des créatures, puisque j’ai du pain à manger et un trou pour me cacher. Mais je pense, je réfléchis et je raisonne sur les maux et les tourments de mes confrères, et sur les canailleries, les fourberies, les iniquités et les injustices dont ils sont victimes de la part des voleurs et des bandits qui ont l’impudence, le cynisme et l’effronterie de se dire les gouvernants, les représentants et les protecteurs du peuple, lorsqu’ils n’en sont que les seigneurs et les égorgeurs » p.414.

A lire pour se réjouir de la vitalité d’un Breton qui refuse la complaisance folklorique, un brin méprisante, des élites qui utilisent le régionalisme comme tremplin personnel. A lire pour ce grand bol d’air de l’aventure dans une société archaïque et coincée, qui paraît si loin alors qu’elle n’a qu’un siècle. Et qu’il en reste de nombreux traits aujourd’hui !

Jean-Marie Déguignet, Mémoires d’un paysan bas-breton, 1905, édition An Here 1998 établie par Bernez Rouz, ou Pocket 2001, 462 pages, €2.62 à 31.55 ou €3.94 en Kindle

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Boule et Bill

boule_et_billJean Roba, dessinateur belge de Spirou et inventeur en 1959 de la série « Boule et Bill » est parti à 76 ans au paradis des dessinateurs. Enfant, il n’aimait pas l’école, était nul en maths, mais dessinait déjà des bateaux à l’envers quand il avait 3 ans. Il entre donc dans la pub dès 16 ans, puis gagne à 27 ans le journal catholique pour enfants Spirou.

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Durant mes jeunes années, je n’étais pas particulièrement un lecteur de Spirou ; je lui préférais Tintin et surtout Pilote dès l’âge de 12 ans. Il faut dire que c’était la grande époque, toutes les futures stars de la BD étaient réunies dans Pilote, toutes les histoires qui allaient devenir célèbres après 68 : Astérix, Lucky Luke, le Grand Duduche, Achille Talon, les Chevaliers du ciel… Mais j’ai lu Boule et Bill à l’adolescence avec mes frères puis mes cousines plus jeunes, puis avec les petits dont je me suis occupé.

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J’ai retrouvé le garçonnet à tignasse et bretelles flanqué du cocker aux longues oreilles et truffe cirée une fois adulte, lors d’un voyage en Irlande. Dans le groupe de randonnée qui arpentait les chemins creux et pataugeait dans la tourbe des prés, Bernadette, chirurgienne de Belgique, a réussi à me surprendre au détour d’une conversation.

Elle a été dans les années 1950 à l’école primaire avec Bill, le petit garçon de la BD de Roba. Ils étaient voisins, habitant des pavillons mitoyens dans la banlieue maraîchère de Bruxelles. Le père dessinait son petit garçon et son cocker, qu’il avait adopté en 1955. Les deux jeunes innocents ont inventé nombre des gags désormais publiés. Les autres sont issus de la pure imagination adulte, bien sûr.

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Le quotidien de Boule et de Bill consiste, dans les dessins comme dans la vie, à faire des bêtises dans le jardin, à jouer puis encore à s’amuser, à rentrer et à faire d’autres bêtises dans le salon. L’existence est familiale, tranquille, cantonnée à la maison et à ses alentours. Nul n’est jamais malade, ni ne meurt, la gentillesse règne malgré parfois les colères. L’école n’est évoquée qu’en négatif, aucun instituteur ni maîtresse ne sont jamais croqués…

C’est probablement cette bulle préservée qui fait le pétillant des bulles dessinées. Nous ne sommes pas dans la vraie vie ou, du moins pas dans toute la palette variée de la vraie vie. Il s’agit d’un rêve de parents pour leurs petits : une vie entourée, protégée, indulgente pour les essais et erreurs des gamins. Un compagnon fidèle, un terrain d’aventure autour du cocon familial, qu’y a-t-il de mieux pour un début d’existence ?

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La BD Boule et Bill rejoint les contes de fée : tout n’est pas au mieux dans le meilleur des mondes possible – mais tout s’arrange à la fin. Une vie rêvée pour petit garçon ; une vie de chien aussi.

Roba, Boule et Bill, 34 tomes, Dargaud, €10.07 l’album

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