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Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle

frederic devaux un pas puis d autres vers compostelle
Faut-il être croyant pour être pèlerin ? faut-il être fou pour quitter le confort de la civilisation ? faut-il avoir envie de compétition pour marcher durant deux mois de Vézelay à Santiago ? Rien de tout cela, nous apprend Frédéric Devaux, la quarantaine, père de trois enfants – « et Steven » – responsable de maintenance ferroviaire dans le civil.

Partir, c’est « faire le premier pas pour créer l’aventure, créer les conditions pour être heureux » p.180.

Ce ne fut pas simple pour lui, qui se sentait vieillir, introspectif un brin hypocondriaque, volontiers « stressé » d’un peu tout et angoissé de quitter sa famille pour se retrouver seul, face à lui-même. Non croyant, ayant quitté le catholicisme d’église, puis le christianisme de la vie éternelle même, il a voulu accomplir le Chemin par « envie de relever le défi », pour « connaître la privation », mais aussi par « orgueil ».

Il en reviendra avec de meilleures raisons : connaître « la véritable liberté de changer son programme » p.49 ; faire de multiples rencontres, « parties intégrantes du pèlerinage » p.60, d’autant plus riches qu’éphémères tels Hakim, Jean, Loïc, Fabio, Gwen, Marty, Jean-Paul, Steffie, Jelle ; « une chance de pouvoir évoquer des choses que l’on garde en soi et qui doivent s’exprimer » p.89 ; acquérir une « sensation d’équilibre, d’harmonie » p.43 ; jouir de la nature en elle-même, « se lever en forêt est mon plus grand plaisir » p.48, la vision au loin des Pyrénées comme « plus belle émotion » p.85 ou ces rapaces qui planent, souverains, comme des dieux p.94 et 111 ; la fête un samedi soir à Pampelune p.114.

« Le pèlerin part sur la route comme on décide de ranger son grenier pour connaître ce qui s’y trouve » p.66. Ce pourquoi il s’allège progressivement : de son matériel doudou largement inutile, de ses soucis illusoires et fausses responsabilités, de ses angoisses pour un futur qui n’est pas là ou pour des chimères nées de son imagination. Il faut dire que Frédéric est parti chargé comme un baudet, flanqué d’un chariot où mettre toutes ses affaires « indispensables » (peut-être parce qu’il a eu le dos bousillé par le judo ?) : une tente, deux tapis de sol, un oreiller gonflable, un bâton, une bombe anti-agression (contre les chiens), une tablette GPS en plus du téléphone portable et de son chargeur solaire, un harmonica et un baladeur chargé de musiques, deux gourdes en plus de la flasque à tétine… Il rencontre sur le chemin d’autres qui n’ont qu’un sac à dos avec un seul change – bien plus sages dans le choix de ce qui est vraiment nécessaire.

La résistance est dans le moral, pas dans le physique : le corps avance pas à pas, à son rythme, selon ce qui vient ; le mental seul travaille, rumine, s’emballe. Le spirituel peut recadrer le but, mais quand on n’est pas croyant, il se résume à l’essentiel : les amours terrestres, l’épouse et les enfants, l’ouverture aux autres. C’est plus humble que la foi, mais mieux ancré dans l’humanité réelle : combien de croyants mystiques préfèrent trop souvent leur méprisante solitude éthérée aux gens qu’ils ont véritablement devant eux ?

Mais l’angoissé a du mal à quitter sa famille, même pour quelques semaines ; ou est-ce la famille qui a du mal à le laisser trouver sa liberté durant ces vacances choisies ? Ce qui est dur est de quitter, pas de marcher. Le départ de Vézelay le 5 avril à midi juste s’effectue avec femme et marmaille, ainsi deux jours durant. Puis il les retrouve une dizaine de jours plus tard pour deux semaines encore ensemble ! Le pèlerinage n’est-il pas à l’inverse un chemin vers soi ? Le sentiment paternel en lui le fera marcher avec chacun de ses enfants tour à tour, pour l’intensité des liens personnels réciproques. « Mon rêve serait que mon expérience leur donne envie de forcer le destin, de prendre leur vie en main pour en tirer le meilleur » p.60. Mais, en contrepartie, « à notre retour, il sera impératif que le changement qui s’opère en nous apparaisse positivement aux yeux de ceux que l’on aime » p.135.

D’ailleurs, « les enfants sont à l’opposé des chiens : pas un qui ne me souhaite une bonne journée, ne me questionne sur ma route ou l’utilité de mon bâton » p.64. Le récit des détails de la voie, des ennuis de matériel, de la fatigue et de la faim, prennent place dans cet ensemble qu’est le Chemin, mais à leur juste place, racontés avec humour parfois, sensualité d’autres fois, pieds nus dans l’herbe, poitrine offerte au soleil couchant, attablé dans un restaurant gastronomique ou partageant le soir une bouteille de vin. Le souvenir de films ou de chansons contemporaines surgissent à propos – mais aucune référence littéraire.

Car l’auteur écrit fluide, mais trop souvent avec ces clichés de la mode que sont « mon ressenti » p.7, « mon sac est finalisé » p.11, « je m’éclate sur ce sentier » p.39, « nous échangeons sur » p.44, « ils matérialisent mes conditions » p60, « cette problématique s’affirme » p.62, sans parler des superlatifs dont on a perdu le sens : « magique », « fabuleux »… Tout un jargon très peu français dans le flou des mots-valises entendus à la télé. L’auteur entreprend pourtant une réflexion poussée sur « le sens des mots » p.98 – il aurait pu se relire.

Mais ces défauts bénins (qui ne surgissent qu’à l’œil exercé du critique) ne compromettent pas le sens du livre. Il est de livrer une expérience et reste en cela authentique.

Le récit de ces deux mois est bien raconté, plaisant à lire, sans se perdre dans les cartes, plans et autres balisages. Les relations humaines sont premières, l’approfondissement de soi aussi, au point de fondre en larmes devant Santiago cathédrale – et de poursuivre ensuite jusqu’à la mer, à Fisterra (fin de terre).

« Le pèlerin revient de son périple avec une force en lui, une capacité à affronter certaines épreuves, à prendre des décisions qui peuvent demander un peu d’audace ou de courage » p.180. Lorsqu’on est allé jusqu’au bout – « ultreia » ! – tout devient possible sans que la précaution par principe ne vienne entraver l’audace. Le livre est un témoignage qui dure, plus que les souvenirs. Il a été écrit pour le public, mais aussi pour les trois enfants – « et Steven » (mais qui est donc bébé Steven ?).

Quiconque voudra se lancer dans cette grande aventure, ou aura seulement la curiosité d’apprendre pourquoi des milliers de pèlerins venus du monde entier font le Chemin de Saint-Jacques, lira ce livre avec bonheur. Je vous le conseille !

Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle, 2015, éditions Vérone, 183 pages, €18.00
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80 ans pour le Dalaï-lama

Dalai lama mon autobiographie spirituelleTenzin Gyatso, 14ème Dalaï-lama, fête son 80ème anniversaire aujourd’hui. Réfugié à Dharamsala au nord de l’Inde depuis l’invasion du Tibet par la Chine en 1959, ce chef spirituel du Tibet lutte pacifiquement pour la reconnaissance de la culture tibétaine et le respect des coutumes par les Han éradicateurs au nom du Maoïsme, cette dictature avide de créer un homme « nouveau ». Prix Nobel de la Paix en 1989 ; le Dalaï-lama est qualifié par les politiciens idéologues chinois de « loup en robe de moine ». Ce pourquoi, après avoir réduits les monastères au canon, envoyés les jeunes en camps, colonisés le pays tout entier – pour exploiter les métaux rares, l’uranium et l’eau – ils « rééduquent » moines, nonnes et déviants par « l’éducation populaire », cette forme mentale socialiste du gavage des oies visant à penser autrement qu’on pense par soi-même.

Dalaï est un terme mongol conféré en 1578 par l’Altan Khan à l’abbé gelugpa de Drepung ; il signifie « océan ». Le premier dalaï-lama est numéroté troisième car, par modestie, il a attribué rétrospectivement le titre à ses deux prédécesseurs. Les Tibétains croient que, lorsque survient la mort physique, la conscience d’un être contient l’empreinte (ou karma) de toutes ses expériences et impressions passées, dans cette vie et dans les vies antérieures. Conscience et karma renaissent dans un nouveau corps, animal, humain ou divin. S’efforcer d’élever sa conscience dans chaque vie permet de se réincarner dans un être plus conscient encore, jusqu’à la Libération du cycle des vies. Le dalaï-lama est la manifestation d’Avalokiteshvara, le bodhisattva de compassion, porteur du lotus blanc.

Dalai Lama L'art du bonheur

Mais les Chinois n’en ont cure : pour eux, marxistes matérialiste nationalistes, il n’existe « qu’une seule Chine » et la reconnaissance juridique d’un tel état de fait, légitimé par la force en 1959 alors que les traditions historiques sont plus floues, doit être le préalable obligatoire à toute négociation. La terre d’abord, l’esprit ensuite. Pour cela, le Dalaï-lama est incité s’occuper de la Voie et à laisser les choses terrestres à des représentants sous allégeance de Pékin. L’autonomie culturelle serait alors possible, le national communisme han reconnaissant aux minorités le droit d’exister tant qu’elles ne font aucun ombre à l’avenir radieux. L’Occident répugne à accepter ce coup de force mais ne prend aucune mesure qui pourrait fâcher le géant : le commercial affairiste prime les droits de l’homme, dont les pays occidentaux ne se drapent que lorsqu’ils y ont intérêt..

Pourquoi aller visiter le Tibet ? Parce que les paysages du toit du monde, les temples refaits pour le tourisme après les saccages rouges, les cérémonies hautes en couleurs où les costumes comptent autant que les gestes, les moines rieurs ou sérieux mais toujours préoccupés de la voie droite, tout est spectacle mais tout aussi est vie intérieure. Sous la vitalité des corps élevés dans l’air raréfié perce la force de l’esprit, ouvert sur les énergies. En regard, quelle est notre force, à nous, Occidentaux ?

Je suis allé deux fois durant plusieurs semaines au Tibet, marchant à pied dans les montagnes ou en vélo tout terrain sur les pistes de cols en villages. Les habitants du cru, bien que simples, rudes et peu lavés, sont directs, malins et pittoresques. Leurs superstitions mettent un peu d’étrange dans notre matérialisme. Le Tibet nous rappelle peut-être qu’on ne vit pas que de confort et de gadgets, mais aussi de rêve et de fraternité.

Le bouddhisme, très ancien au Tibet, ne cherche pas à convertir à l’adoration d’un dieu jaloux et souverain, mais à éveiller la conscience de chacun, à son rythme et à son niveau, par une série d’étapes graduelles. Du plus superstitieux au plus spirituel. Le renoncement à l’anarchie des désirs permet de maîtriser instincts, passions et pensées afin d’atteindre calme intérieur et vue pénétrante. La compassion, étape ultérieure, permet de dépasser le jeu des apparences, la notion d’ego ou d’entités objectives pour s’éveiller à la nature ultime des choses qui est jeu infini de relations transitoires.

Ce qui permet de comprendre que la souffrance est due à l’ignorance parce que l’homme croit que tout est fixé éternellement alors que tout change sans cesse. La vision pure propre au Vajrayana, adoptée au Tibet, effectue la synthèse des étapes précédentes qui sont celles du Petit puis du Grand véhicule, pour reconnaître en tout être la nature de bouddha et en tout phénomène la pureté originelle.

Dalai-lama signature

La transmission du savoir, de maîtres à disciples, a ce côté humain et efficient que les Grecs avaient déjà adopté comme le meilleur. La formation dispensée par un gourou n’est pas un savoir de secte ou un programme de simples connaissances : c’est un éveil. Elle consiste à faire prendre conscience au disciple de sa propre réalité intérieure, ce qui détermine son développement et le cours de sa vie. Un gourou ne peut donner que ce qu’il a lui-même réalisé, il est un exemple vivant et un guide. Il ne borne pas la transmission de son savoir au seul domaine intellectuel ou scolaire mais va aux sources profondes du pouvoir spirituel grâce à ses lectures des textes anciens et à la pratique de méditation.

Cette introspection très ancienne sur les forces profondes de l’esprit en l’homme n’aboutit pas au désespoir mais, à l’inverse, au goût de vivre le plus vif. L’existence est une discipline pour se connaître et connaître l’unité du monde. Et la boucle est bouclée dans ce cycle sans fin que chaque existence recommence. Rien n’est acquis jamais car l’être humain est éducable et que sa formation ne s’achève pas avec sa vie, mais dure dans ses vies futures tant qu’il n’a pas atteint l’Éveil – qui est l’union avec le Tout.

bouddhisme Tintin au Tibet 1960

Le Christianisme considère l’homme créé par Dieu avec pouvoir sur le monde pour qu’il en soit le maître – ce qui faisait rire Montaigne qui traitait l’humain de « mignon de Nature ». Le Bouddhisme considère que la vie humaine est une part de la vie de l’univers dans son entier, d’où l’amour spontané pour les bêtes et les plantes, le respect des paysages et de la nature, la compassion pour les êtres. Ce pourquoi l’actuel Dalaï-lama, chef spirituel du Tibet, se prononce résolument en faveur de l’écologie et du contrôle des naissances.

Les trois vertus du Christianisme sont la foi, l’espérance et la charité. Dans le Bouddhisme, elles seraient plutôt la lucidité, la volonté et la compassion. Il y a une différence de degré qui me fait considérer que le Bouddhisme mène à une conscience humaine plus haute, en l’absence d’un Dieu transcendant. L’homme ne remet pas son destin entre les mains d’un « Père » (la foi), il accepte le destin tel qu’il vient, lucidement – et chacun est son propre « sauveur », s’il le veut. L’homme ne s’illusionne pas sur le monde (déni) ou sur l’avenir (l’espérance), il agit au présent afin d’acquérir une conscience plus forte et une liberté plus grande. Il ne se contente pas d’« aimer son prochain » sur commandement (la charité), ni de le traiter avec bienfaisance « comme soi-même » (qu’est-ce donc que le « soi » ?) – mais il « compatit » parce qu’il est touché par les maux d’autrui.

Il les ressent et comprend la souffrance humaine dans chaque situation parce qu’il a franchi les étapes de la voie et qu’il peut aider les autres hommes. Cette compassion n’est alors pas la charité pour se faire mousser mais ouverture à l’autre, à sa détresse ; l’homme compatissant devient « bodhisattva », sage ou saint. Le Christianisme part à l’inverse, il « faut aimer » parce que les humains sont tous « frères du même Père » et ce sentimentalisme qui commande les actes se fait d’en haut, pas depuis l’intime.

dalai lama sur le tibet

Le Tibet nous apprend ainsi qu’il est une vertu bien plus haute que le « devoir moral » cher aux nantis coupables : la sagesse personnelle, acquise par discipline durant toute sa vie et avant, qui permet seule de vraiment comprendre le monde et les hommes.

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Victor Segalen, Essai sur l’exotisme

victor segalen essai sur l exotisme
Victor Segalen, mort en 1919 à 41 ans, était médecin de marine et a beaucoup voyagé. Mais ce qui l’intéressait dans « l’exotisme », n’étaient ni les impressions ni les images colorées, « cocotiers et ciels torrides ». Le lointain est comme le passé, une expérience du Divers. Il s’agit donc de sortir de soi. Cet Essai n’a été publié que bien après la mort de l’auteur, trop prématurée. Il est resté à l’état de notes, avec un plan clairement formulé. Mais le lecteur tirera profit de cet inachèvement, lisant mieux le squelette sans sa chair.

Nous sommes loin des récits de voyageurs où les choses vues sont un moyen de juger d’après sa propre culture et d’exprimer les sensations sur soi du paysage et des gens. Eux sont les touristes, « les proxénètes de la sensation du Divers » 46.

Être « exote », c’est avoir le sens de la nature « ex-humaine », la connaissance de ces forces indifférentes à l’humain, des lois immuables et sans dessein humanisé. « L’Exotisme n’est donc pas une adaptation ; n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perspective aiguë et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle ».

L’exotisme se ressent dans les paysages, mais pas seulement. Dans les êtres également. « La jeune fille est distante de nous à l’extrême, donc précieuse incomparablement à tous les fervents du divers » 62. Surtout la fille de Tahiti, belle, libre et puissante telle que Gauguin l’a peinte et aimée. Un exotisme non pas d’égalité mais de complément, une impossible fusion du même – qui fait tout l’attrait de la découverte, de l’exploration et de l’amour de l’autre.

Comme l’a montré Tocqueville, le régime démocratique pousse la société à vouloir de plus en plus d’égalité entre tous les membres de la société. Égalité qui va jusqu’à prendre des formes absurdes, comme le déni des sexes donnés par la nature (« on ne nait pas femme, on le devient » pousse à revendiquer le clitoris comme pénis), le déni des différences de degré dans la culture (le tag grafouillé vaut autant que la peinture de Léonard ou de Matisse), le déni de l’effort personnel et du travail (plus vous œuvrez, plus on vous impose pour donner à ceux qui ne font rien, victimes, forcément victimes).

Segalen était à l’opposé de cette tendance, dans laquelle il voyait le principe physique d’entropie envahir la société humaine. « L’Entropie : c’est la somme de toutes les forces internes, non différenciées, toutes les forces statiques, toutes les forces basses de l’énergie » 65. Autrement dit le magma informe où tout le monde est pareil, tout le monde rabaissé au plus petit commun dénominateur, tout le monde normalisé, « l’Entropie comme un plus terrible monstre que le néant » 65.

« Si je place l’Exotisme au centre de ma vision du monde, (… c’est) comme la Loi fondamentale de l’Intensité et de la Sensation, de l’exaltation du Sentir ; donc de vivre » 77. C’est par la différence que s’exalte l’existence, on se façonne en sortant de soi, de ses paresses, de ses habitudes. Le goût – personnel – est une création qui devient au contact du divers.

vahine seins nus offerte

Être femme aussi est un devenir – mais avec le sexe biologique pour base, ce que les féministes extrémistes, aussi agressives qu’incultes n’ont pas compris. Il est vrai que les États-Unis, où ce féminisme-là est né, sont ce pays où 54% croient que c’est Dieu qui a créé l’homme, où un tiers croit que la Bible a raison plus que la science sur l’évolution, où un quart croit encore que la terre tourne autour du soleil – pays où le diplôme universitaire tient plus aux performances sportives qu’aux réalisations intellectuelles.

« Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre… » 79. Comme Gauguin contre l’évêque Martin aux Marquises, contre le vêtement victorien inadapté au climat, contre l’enseignement catéchiste contraire aux légendes et à la culture polynésienne, contre les interdits moraux qui visaient plus à la domination coloniale qu’au bien-être spirituel des populations.

L’universel catholique ou républicain, les missionnaires religieux ou laïcs, les clercs ou les fonctionnaires qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut – sont une expression de l’impérialisme occidental qui fait de sa puissance technique une preuve d’élection divine. Il y a un siècle, au temps du machinisme triomphant et de l’expansion maximale de l’esprit colonial, Victor Segalen retrouvait l’autre voie de la culture d’Occident, celle de Thucydide et de Montaigne, où le Divers n’est pas à dominer mais à accueillir. Non pas pour s’y convertir mais pour s’enrichir des différences – surtout pas les nier !

Victor Segalen, Essai sur l’exotisme – suivi de textes sur Gauguin et l’Océanie, 1904-1919, Livre de poche biblio 1999, 165 pages, €5.10

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Patrick Rambaud, Le Maître

patrick rambaud le maitre
« C’était il y a vingt-cinq siècles au pays de Song, entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï » – dès la première phrase, le ton est donné. Patrick Rambaud sait introduire une histoire, il écrit direct, avec des phrases qui tapent dans le mille. Le Maître est ce philosophe chinois antique qui n’a justement pas voulu être un maître. Il a lu Confucius mais son existence durant les Royaumes combattants l’a fait se dégager bien vite de cette sagesse de maître d’école, souple aux puissants et rigide aux faibles – tout comme Montaigne au temps des guerres de religion.

D’un ton léger mais incisif, l’auteur conte au galop la vie imaginée de Tchouang Tcheou dont le nom peut être inconnu des lecteurs, mais probablement pas son interrogation favorite : « Était-ce Tchouang Tcheou qui se rêvait en papillon ou un papillon rêvant qu’il était Tchouang Tcheou ? » p.229. Il faut dire que l’orthographe française hésite sans cesse entre la francisation et la pression anglo-saxonne ; le personnage est donc écrit aussi Tchouang-tseu ou Zhuāng Zhōu.

Son existence constamment mêlée de réflexion distille une sagesse primesautière et volontiers anarchiste, au fil des événements. On connait peu sa vie réelle, seulement qu’il fut fonctionnaire et qu’il a refusé un poste de Premier ministre. Le talent de Patrick Rambaud tisse une trame plausible pour une vie qui n’a peut-être jamais existé mais qui apparaît exemplaire de la sagesse millénaire.

La base : « A dix ans, Tchouang avait saisi les fondements de la pensée chinoise, laquelle reposait sur des principes simples. Oui et non n’existaient pas à l’état naturel. Il n’y avait pas de contraires mais des contrastes ; le monde était une somme d’impressions. Les forces se combinaient, se succédaient, permutaient, s’alliaient, s’harmonisaient, se remplaçaient comme le yin et le yang, la nuit et le jour, l’ombre et la lumière, la femme et l’homme. La vie évoluait à chaque instant, rien n’était définitif » p.23. Nous ne sommes pas dans l’univers des religions du Livre, où « Dieu » a révélé aux vermisseaux humains tout ce qu’ils ont à savoir, avec interdiction de chercher ailleurs. Peut-être pourrions-nous nous inspirer aujourd’hui de la pensée chinoise ?

Le rôle social de l’intello : « Tu gardes un air sombre, tu plisses le front, tu trousse à l’occasion des sentences obscures, tu joues au passeur inspiré. Tu seras d’autant mieux inspiré que personne ne te comprendra, mais chacun cherchera un sens profond à tes paroles pourvu qu’elles soient floues : voilà ce qui compte » p.56. Il suffit d’ouvrir une chaîne de télé pour voir que ce qui compte reste ce Grand sérieux inspiré – outre gonflée de vent le plus souvent car, dès que l’on creuse un peu, la baudruche médiatique éclate.

La sagesse personnelle est de se couler dans les forces naturelles, comme un nageur se joue de l’eau. Pour être heureux, goûter les dons de la nature et pour cela s’ouvrir, faire taire sa raison bavarde qui cherche à tout théoriser. « Faire le vide. Il fallait quitter ses intentions, interrompre ses mouvements, et puis s’écouter respirer, écouter le souffle qui s’apaise, ralentit, devient imperceptible » p.150. Une fois calme, s’ouvrir à ce qui est, car le vide n’est pas le rien, mais la disponibilité. Le poète est le berger de l’être, disait il y a peu Heidegger.

Afin d’être sage et heureux, surtout fuir les spécialistes, les prophètes, les clercs, les vertueux ! Pour cela, dompter ses peurs, devenir adulte, libre et responsable. Car « de la peur naît un besoin de réconfort, du besoin de réconfort naissent les croyances, des croyances naît la vanité et de la vanité naît la haine » p.199. Hier comme aujourd’hui. Tchouang Tcheou dénonce les bonnes âmes, les soi-disant purs, les professeurs de vertu : « Tes charitables, ils guettent la souffrance des autres pour compatir en public et se donner un rôle » p.215. Parfait portrait des bobos.

« Tchouang expliqua qu’il y avait plusieurs niveaux de conscience, que la réalité était une métamorphose permanente, qu’il fallait l’épouser telle qu’elle était, sans préjugés, sans constructions savantes, et s’oublier soi-même comme cet enfant dès qu’il saurait avancer sur ses jambes » p.227. Le sage est un enfant qui joue, dira Nietzsche plus tard…

Voici la philosophie telle qu’elle était jadis et telle qu’elle devrait être de nos jours, facile à lire et à comprendre, des exemples concrets devenues fables, le style aérien qui domine son sujet et sait le faire passer dans la vie même.

Tout le monde ne tournera pas contemplatif ni oisif comme Tchouang Tcheou mais, contrairement à lui, aimera ses enfants et les élever, participera à la vie de la société voire à la chose publique. Mais la leçon de Rambaud, distillée sous couvert du Chinois, est que prendre au sérieux tout cela empêche de réussir chaque cela : la politique rend avide, la vie sociale vaniteux, l’éducation n’est ni élevage ni domptage mais élévation par discipline, l’oisiveté sans personnalité n’est que vie futile, la contemplation sans réflexion n’est que nihilisme. Il faut de tout un peu, équilibrer les contraires, nager dans l’eau selon les vagues et les courants.

Ce qui déplaît aux critiques médiatiques français qui préfèrent trop souvent être guidés par un maître vers la Vérité suprême. Or il n’y a pas de vérité, montre Tchouang Tcheou, la voie du Tao est personnelle, pas collectiviste, chemin bien plus digne d’attirer le lecteur lassé des politiciens et du sectarisme que le panurgisme médiatique. Ces lecteurs, à en croire la presse décidément indigente, sont-ils devenus si rares ?

Rambaud, le pasticheur de Roland Barthes et de Marguerite Duras (gendegôch qui se prenaient tellement au sérieux…) mais aussi de Charles de Gaulle et de Malraux (gendedroit qui s’élevaient volontiers des statues de leur vivant), a erré un temps dans le roman politique contre Nicolas Sarkozy (dont les tomes seront vite oubliés, comme le personnage). Il réussit mieux dans le roman historique, sur la Grande armée ou sur Tchouang Tcheou. Langue souple et acérée, conte léger qui vise profond, récit enlevé qui jamais n’ennuie, voici un bon roman qui se lit comme il vient et qui laisse à penser.

Patrick Rambaud, Le Maître, 2015, Grasset, 237 pages, €19.00

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Camagüey de Cuba

Et nous voici déjà à Camagüey, une ville aux façades coloniales colorées, troisième cité du pays avec 300 000 habitants, fondée en 1514. Ces couleurs donnent un air gai aux fenêtres à grilles austères. Les édifices publics s’ouvrent sur la rue par de grands vantaux faits pour les chevaux. On aperçoit par ces gouffres d’ombre les gardes ou la réceptionniste, assis dans la pénombre que l’on sent fraîche et recueillie. Nous verrons ainsi l’Assemblée du peuple, le Tribunal de justice, la Bibliothèque municipale. Toutes s’ouvrent sur le trottoir, jouant le contraste du dedans et du dehors : tous ce qui est administratif et culturel est caché, réservés aux endives du parti ; tout ce qui est social et politique est ouvert, pour le peuple bon-enfant. Cul-de-sac, ruelles sinueuses, Camagüey est différente des villes coloniales classiques aux rues rectilignes qui se coupent à angles droits. C’était fait exprès : il fallait décourager les assauts des pirates qui n’hésitaient pas à la mettre à sac en raison de son fructueux commerce de contrebande. Ainsi Henry Morgan l’a pillée en 1668 et François Granmont en 1679.

camaguey facades

Nous déjeunons dans un restaurant qui est le classique du tourisme, peut-être le seul de la ville. Il s’ouvre Plaza San Juan de Dios et se nomme « La campana de Toledo » – à la cloche de Tolède. Sa façade saumon et œuf jette une lumière crue sur la place. Deux autres groupes y déjeunent au même moment, dont le Nouvelles Frontières déjà côtoyé hier. Les Tours sont les mêmes pour tous les tour-operators. Le restaurant est installé dans une cour intérieure fort agréable, ombrée de grands arbres centenaires qui ont la curieuse idée de laisser choir leurs brindilles dans les assiettes. Mais le soleil y est tamisé, la couleur est locale et des coqs chantent dans le voisinage. De grandes jarres d’argile restent de l’époque coloniale. Elles servaient à conserver l’eau au frais. Des ateliers artisanaux sont installés dans le patio, du côté opposé à la façade. Le menu est standard : salade de légumes et de cresson, bœuf bouilli purée et riz, et un mélange chimique pour dessert. Le café n’est pas trop mauvais et nous prépare à la tournée des rues et aux 300 autres kilomètres qui nous restent à faire en bus jusqu’à ce soir.

restaurant campana_de_toledo cuba

Quand nous sortons du déjeuner sur la place de la petite église, des gosses du primaire se préparent à l’exercice. Les petites filles devisent sagement, assises sur les marches en attendant l’institutrice, tandis que les petits gars ont déjà pour la plupart ôté leurs chemises et se disputent les bâtons d’exercice en plastique.

cienfuegos ecolier torse nu a l exercice

Ils ont la musculature plus molle que les petits des campagnes mais répondent complaisamment à mes questions sur ce qu’ils préparent. Tous, filles comme garçons, se laissent prendre en photo avec des sourires. Ils sont heureux de vivre et de voir du monde, tout simplement. Au sifflet, les enfants s’alignent sur la place. La gymnastique va commencer.

gamins de cuba mains liées

Nous les laissons pour une demi-heure de promenade dans la ville. Les filles que nous croisons ont le teint moins noir, les plantations étaient surtout dans le sud de l’île. Elles dardent les yeux comme les nichons, leurs mollets cambrés dégagent un popotin en croupe de percheron, qui se balance… « La fille » cubaine se pavane sur les trottoirs et sur le pas des portes, tous ses attraits en valeur. Il n’est pas rare que le mâle qui passe en vélo s’arrête et lui fasse un bout de conversation. La fille excite ; elle est pour les grands gabarits, les bien-montés des plantations, les gros Cubes. Mais, si vous émettez le parfum du dollar, ses yeux s’allument aussi. Entre homme et femme, l’apparence compte ; il faut paraître au-dehors mieux que ce que l’on est dedans – vieille recette espagnole. Et qu’importe d’où vient l’enfant si la mise au four s’est faite chaude, à bonne température. Cuba n’est pas prude ni, pour cela, conventionnel. Les tropiques sont la fête des sens.

fille à velo cuba

Hors de la capitale, le pays est resté rural, afro-païen et proche de la nature. Cela nous séduit, nous, citadins des vieux pays judéo-chrétiens où tout ce qui est sens et chair détourne de Dieu. Ce refus du corps, ancré dans notre culture trop vieille, nous rend moins présent au monde que ces filles jeunes ou ces mâles en fleur. Le contact physique est ressenti par notre société comme une agression, la caresse comme un « viol », la requête comme un « harcèlement ». L’odeur grasse du diesel masque chez nous celle des plantes ou de la terre ; les grondements de moteurs, les sonneries des mobiles ou l’autisme des baladeurs sur les oreilles couvrent le chant des oiseaux, l’écoulement de la Seine ou le glissement de la brise dans les feuilles. Chez nous, le Lambda préfère le monde virtuel, aseptisé, qu’il peut accueillir quand il veut et de loin, dans sa bulle. C’est pourquoi le voyage est pour moi une reprise de contact avec le monde, les autres humains et la nature. La fille d’attente du socialisme cubain est un attrait.

fille d attente cuba

Une jeune femme porte son bébé sur les bras. Elle lui a laissé la poitrine nue mais lui a passé un pantalon pour bien montrer à tout le monde qu’il s’agit d’un garçon ! Les enfants ont choyés ici. Passent les filles cambrées à la bouche pulpeuse, portant haut et court vêtues. Elles ont le regard direct, sexuellement révolutionnaire. Ici, se plaire n’est pas toute une affaire. Un tout jeune adolescent s’est vêtu à la mode qu’il perçoit : tout en noir, casquette vissée à l’envers sur le crâne, polo ouvert et chaussures montantes pour imiter les Doc Martins. Il donne le bras à sa mère, guère plus grande à trente-cinq ans que lui à douze, avant de s’asseoir, nonchalant, sur les marches pour admirer et se faire admirer.

ado minet cuba

Sur la place où nous attend le bus, sont garées de vieilles Américaines. Les mécaniques ont pour nom Buick, Ford, Dodge et Chevrolet ; les carrosseries ont de larges sourires chromés et des ailes au derrière comme des voiles de stars. Ce style de véhicules, dans ces rues coloniales, fait partie du charme typique de Cuba. Il est appelé à disparaître lorsque l’histoire rattrapera ce pays, dans quelques années d’ici. Mais il faut avouer que cet anachronisme d’aujourd’hui est plaisant à nos yeux.

cuba vieille américaine

Devant l’église décrépite, un arbre sec montre que la foi ici s’est tarie. Passe un jeune homme poussant un VTT et, justement, une grande croix d’or branle au bout d’une chaîne sur sa poitrine. Il se tient droit, les épaules rejetées en arrière. Il porte les cheveux longs, tenus par une queue de cheval. Ses traits sont indiens et il en joue, pour se différencier. Il a de la prestance, manifeste son identité préhispanique, son opposition au régime athée. La moue de ses lèvres semble provoquer le monde entier et murmurer : moi je suis le descendant des peuples d’origine, les Indiens de l’Amérique qui avaient conquis Cuba bien avant ces rustres européens.

ados delures cuba

Un peu après, un gamin déluré veut nous vendre pour un dollar un billet de un peso où figure la tête du Che. Cette mise à prix a quelque chose de dérisoire. Surtout que le gosse veut échanger un Washington pour un Guevara !

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Sur les routes intérieures de Cuba

Ce matin au petit déjeuner les filles révisent leurs carnets de bal, évoquant leur « beau joueur de mombo » d’hier soir ou leur « danseur de salsa ». Elles ne peuvent écouter de la musique locale sans se faire inviter à danser par les locaux. Et c’est cela qu’elles aiment, plus que la musique même, ces attentions les émoustillent. Anne et Françoise sont en pointe dans ce jeu de séduction. À l’inverse, la Havraise s’ennuie, elle « tempère cet enthousiasme » et « trouve la musique d’hier monotone, le rhum infect et, pour la danse, il faut saisir » – j’ai pris note – « seuls les gens sont gentils, c’est vrai ». Le buffet offre du jus de corossol, une espèce d’anone de l’Amérique tropicale qui a le goût de fraise en un peu plus acidulé et moins parfumé, proche peut-être du goût de l’orgeat.

cuba instruments musique

Nous quittons Santiago. Le bus dépasse une bétaillère – un vieux GMC – qui sert de bus local. En sortent quelques adultes mais surtout une quarantaine d’adolescents en débardeurs trop grands et en shorts trop courts. Ce sont des écoliers mais ils ne sont pas en uniforme aujourd’hui. Sergio nous explique que, comme tous les écoliers de Cuba, ils « doivent » trois demi-journées par semaine de travail dans les plantations. Ordre du Grand Inspirateur, Roi Philosophe et Despote ; il imite les découvertes du Grand Timonier jaune. Zoé Valdès a écrit un curieux roman sur ce sujet, grandiose et sensuel, Rabelais à Cuba : « Cher premier amour » (1999, traduit chez Actes Sud).

escuela al campo cuba

Les macheteros des années soixante, après la révolution, avaient introduit le tracteur. Ils les achetaient aux pays socialistes. Mais, depuis la chute lamentable du soviétisme au début des années 90, que Sergio appelle pudiquement selon le politiquement correct local « la crise économique », les Cubains « en reviennent à la traction animale », principalement les chars à bœuf. Vive la révolution, vecteur du Progrès humain !

Le même plan de canne donne huit récoltes, à condition de laisser à chaque coupe un morceau de la tige pour qu’elle repousse. Dans les zones vallonnées, la coupe est humaine, à l’aide de la machette ; en plaine on utilise « des machines combinées ». Mais comme plus aucune pièce de rechange ne vient d’URSS (et que les Cubains n’ont même pas eu l’idée de fabriquer ces machines vitales pour l’industrie sous licence), une certaine Association des Innovateurs est chargée de pallier la bêtise bureaucratique du régime en imaginant l’usinage des pièces ou des solutions de remplacement.

tracteur de cuba

En 1986, à la mort du vieux Brejnev, 86% des échanges de Cuba se faisaient avec les pays de l’Est. Aucune prévision n’avait été faite en cas de chute du régime soviétique qui donnait pourtant des signes d’usure évidents, ne serait-ce que biologique ! Et pourtant, aujourd’hui encore, 43% des exportations sont le sucre et les dérivés de canne – mais aussi du pétrole « réexporté » du Venezuela en « aide économique » ! La Russie ne représente quasiment plus rien pour les exportations, le Canada arrivant en tête avec 16%, la Chine est montée à 15%, le Venezuela (« pays frère » en socialisme bureaucratique et despotique…) à 14% et l’Espagne reste à 8%. Les importations (le double des exportations) concernent surtout le pétrole, l’alimentaire (eh oui ! le socialisme reste incapable de nourrir correctement sa population), les machines et la chimie. Rien d’étonnant à ce qu’elles proviennent surtout du Venezuela pour 38%, de la Chine pour 12%, de l’Espagne pour 9%, du Brésil pour 5% et un peu du Canada  à 4%. La dette extérieure représente 25 milliards de dollars à fin 2014… Et la balance commerciale reste obstinément déficitaire de 1 milliard de dollars par an.

Nous croisons des HLM à la campagne, laides barres collectivistes en pleins champs. Ce sont des habitations qui regroupent les paysans des coopératives. D’autres sont logés dans des cabanes en béton, deux pièces en rez-de-chaussée perdues au milieu de nulle part, pour être près des plantations. Le travail prime sur tout, encore plus lorsque la bureaucratie n’a rien à faire de la productivité. Aux travailleurs, alors de trimer encore plus pour compenser l’incurie. C’est cela le progrès socialiste, toujours, la fausse « réconciliation de l’homme avec sa nature » dans la pauvreté. Les enfants qui ne sont pas à l’école jouent presque nus autour de ces baraques, n’ayant pour tous copains que leurs pairs alentour. Ils ont le corps vif et souple comme les cannes, la peau dorée comme le rhum vu dans le soleil. Je souhaite à ces petits une vie meilleure que celle que la castration castriste leur a pour l’instant préparée. Des magasins « de stimulation » permettent aux travailleurs « méritants » d’acheter en pesos des produits vendus habituellement dans les magasins en dollars. La caste partisane distribue ainsi des bons points comme chez nous les maîtres d’école du passé.

gamin foot cuba

Sur le bord de la route, des paysannes tentent d’arrêter notre bus pour qu’il les transporte un bout de chemin. Elles font cela avec le bras tendu. Mais « la responsabilité du transporteur officiel serait engagée », selon Sergio, et « ce n’est pas possible ». Le chauffeur fait alors un geste de refus de la main, paume vers le haut et doigts serrés, comme on signifie chez nous que l’on a « les boules ».

Nous passons Santa Rita et son marbre qui s’exporte partout en Europe et au Canada. Nous entrons dans la province de Granma, du nom du yacht à moteur de Fidel Castro, lorsqu’il a envahi son île depuis le Mexique. Passe un bus orange au gros museau marqué « écoliers » en français. C’est un don du Québec aux transports cubains. La révolution, quarante ans plus tard, vit encore de la charité du monde.

santa rita

Un troupeau de vaches traverse la route. Encore une information instructive de Sergio : à Cuba, on a voulu avoir le beurre et la viande en même temps (je traduis : faire du productivisme révolutionnaire – que la volonté soit et la nature suivra !). On a donc importé à grands frais des croisements de vaches Holstein. Las ! Ces bêtes merveilleuses nécessitent une nourriture adaptée que Cuba ne saurait posséder. Il faut donc importer des tourteaux spéciaux pour bétail d’Europe de l’Est. Quand « l’événement » est intervenu (restons dans l’hypocrisie « correcte) les Holstein n’avaient plus rien à ruminer ! Il a fallu abattre une partie du cheptel pour en revenir aux bonnes vieilles vaches adaptées au pays – donc rationner la viande pour le peuple : une demi-livre par personne et par mois, payable en pesos. Les privilégiés ont accès au bœuf en dollar, mais aux prix mondiaux, 6$ le kilo, un demi-mois de salaire moyen en équivalent pesos convertible. Les peines pour abattage clandestin ont augmenté dès 1996, toujours aux dires de Sergio, de 15 à 25 ans de prison aujourd’hui. Toujours la stupidité idéologique qui fait fi de la nature au profit de la « volonté », la conviction marxiste que « la technique permet de dominer la nature » (lettre de Che Guevara à ses enfants). Et toujours la volonté de contrôle politique sur toute économie, qui aboutit à l’inévitable incurie bureaucratique qui fabrique des usines à gaz clientélistes pour la production.

Et le peuple, en bout de chaîne, qui subit tout cela au nom des Principes !

paysan cuba

Il est vrai que, depuis 1959 au pouvoir, jamais une seule fois élu directement (mais par l’élite d’une assemblée à sa botte, à 100% communiste, où il toujours des suffrages à 100% !), Fidel Castro apparaît pire que Brejnev et Mao dans sa collection de pouvoirs : président de la République, président du Conseil d’État, président du Conseil des ministres, premier Secrétaire du Parti communiste et Commandant en chef des armées, il cumule tout. Il confond entre ses vastes pognes tous les pouvoirs législatifs, exécutifs, judiciaires et idéologiques ! Sans parler de son népotisme familial et de sa réputation de Macho en chef. Il se veut Père de la religion – laïque de gauche. Il est tourné vers l’Esprit Saint José Marti et a pour Fils Che Guevara, guérillero christique, assassiné par les Philistins. Tout cela transpirait du musée de la Moncada, où le conformisme pontifiant se doit d’édifier les foules. Depuis sa « maladie », il a laissé les rênes – mais à son frère Raul, à la fois Président, général et chef du gouvernement – lui aussi « élu » avec 100% des voix en 2013. Le fameux vote obligatoire cher à Bartolone montre à Cuba son vra visage socialiste : contrôler qui donne sa voix à qui.

fidel castro che guevara

Sur des panneaux le long de la voie est indiqué par endroit : « l’alcool tue » et le dessin figure une bouteille de rhum couchée, lâchant son bouchon comme une balle. La vitesse est officiellement limitée sur la route à 100 km/h et en ville à 50. Des guérites fixes de la police, le long de la route, contrôlent le trafic et le respect de la vitesse – sans doute à l’estime car les radars sont un luxe. Mais seules les voitures neuves, importées (donc réservées aux pontes du régime, privilégiés qui ne sauraient payer d’amendes) peuvent atteindre ces vitesses… L’interdiction est donc encore pour la seule façade « morale ».

Sergio nous raconte la vie quotidienne sous le socialisme. Depuis 1994, le marché a fait irruption à Cuba, tout comme un bigorneau perfore la coquille d’une huître pour la gober. Le bouleversement est déchirant. L’austérité révolutionnaire est remise en cause par les frottements permanents du tourisme, l’ouverture vers l’ailleurs, l’attrait du fric, l’apprentissage du service et du commerce. Il faut réinventer par exemple le taxi en tant que travailleur indépendant, faute de pièces pour entretenir à prix raisonnable la vieille flotte de bus hongrois. C’est pourquoi nous voyons tant de travailleurs faire du stop au bord de la route en agitant des billets pour appâter les chauffeurs.

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Yasuhi Inoué, Le faussaire

yasushi inoue le faussaire

Le faussaire est la première et la plus longue des trois nouvelles du recueil. L’auteur doit écrire la biographie d’un peintre célèbre, mais il peine à s’y mettre. Comme il s’agit d’une commande de la famille, il se résigne et fait une découverte : un ami d’enfance du peintre célèbre l’a suivi comme son ombre – mais il est devenu faussaire, son double inversé. Plus doué que lui à l’adolescence, il s’est retrouvé moins habile et moins connu. Jaloux, son heure étant passée, il a tenté de s’accrocher en peignant des imitations, chaque fois se faisant prendre au bout de quelque temps. Il est mort oublié, dans la misère, après avoir tenté de se reconvertir en artificier. Mais, là encore, il a cherché vainement à recréer dans ses pétards le violet-bleu de la campanule… Ce qu’il peignait pour lui était pourtant de qualité, même si les paysans à qui ses dessins furent donnés ne savaient pas l’apprécier. Croiser le destin d’un génie étouffe votre génie, le hasard règne en maître. A moins que chaque bon génie ait toujours son jumeau maléfique, son miroir humain. Allez savoir, avec Inoué !.

Obasuté est le nom d’une montagne où, jadis, on abandonnait les vieux devenus un fardeau. Mais était-ce vraiment pour raisons économiques ? Par des discussions avec sa propre mère, le narrateur se prend à en douter. Les vieux veulent se défaire des liens sociaux aliénants qu’ils ont subis durant des décennies au service de la société, de la famille et des enfants ; avant de mourir, ils veulent être libres. Peut-être est-ce la vraie raison de cet « abandon » : non pas une raison négative mais une raison positive, se retirer dans la solitude d’un ermitage pour y finir paisiblement ses jours… Rien n’est clair dans les raisons des hommes. Ainsi dit Inoué.

Pleine lune conte la succession quasi automatique des dirigeants de grandes entreprises, dans le Japon à l’école américaine d’après-guerre. Chacun d’eux est maître absolu durant son règne, faisant monter ses disciples et combinant son clan. Jusqu’à ce qu’un plus fort s’impose, ralliant à lui les arrivistes et les plus jeunes. Chacun est en partie responsable de son propre échec. C’est la pleine lune, par son éclairage impersonnel, qui révèle l’usure. La fête de la pleine lune en entreprise est l’occasion de mesurer qui va devenir patron ; lorsque la silhouette apparaît comme un spectre, le remplacement n’est pas loin. Chez Inoué, la nature – indifférente – révèle les travers humains : celui de se croire important, celui de se croire aimé, celui de se croire éternel.

Rien de pathétique, mais un constat froid : les choses sont telles qu’elles sont (et non comme elles devraient être) ; chacun est tel qu’il est, avec sa grandeur et ses faiblesses (et non un héros idéal). Qu’est-ce que le destin, au fond, sinon la rencontre des qualités humaines plus ou moins développées avec l’environnement et l’histoire ? Quitter la vie, quand on est ambitieux, peut se faire en s’accrochant à tout prix ou en laissant la place. Quelle est la voie la plus sage ?

Chacun est seul et le ratage peut être un succès parce que l’on colle à son double ; parce que l’on est conscient de l’ambivalence des choses. Contempler la pleine lune, une fois abandonné, n’est-il pas la parfaite vision du vide ? Contes noirs, contes réalistes, contes très humains. Inoué n’arrête pas de nous surprendre.

Yasuhi Inoué, Le faussaire, 1951-1958, Stock la Cosmopolite, 2004, 150 pages, €7.65

Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Mario Tobino, L’ange du Liponard

mario tobino l ange du liponard
Neufs nouvelles sur la mer et les marins, par un auteur italien devenu médecin psychiatre mais qui a toujours gardé la nostalgie de son enfance en bord de mer, à Viareggio, près de Pise. Très populaire en Italie parce qu’il écrit sans façon, dans le style réaliste qui plaît aux années d’après-guerre, il a reçu en 1962 le prix Strega, l’équivalent du Goncourt français.

L’auteur, né en 1910, a connu ces gamins de douze ans qui devenaient mousses sur les navires encore majoritairement à voiles sur la Méditerranée. Il a connu ces jeunes hommes, capitaines de trente ans dans les années trente. Il raconte ces histoires simples et rudes de marins, réduites aux bases de l’humanité : la femme, la peur, l’autorité, la jalousie, la vieillesse.

La nouvelle qui donne son titre au recueil garde l’unité de temps, l’unité de lieu et l’unité d’action du théâtre classique. Le temps, quelques jours de bonace, qui encalminent inexorablement un navire à voiles ; le lieu, l’étroite goélette, où tout le monde se côtoie, où tout se voit, les corps nus des marins et surtout le bain féminin à l’eau de mer qui plaque le maillot sur les formes juvéniles ; l’action, tous les événements sont liés et nécessaires, comme pour une tragédie : le jeune capitaine qui emmène à bord sa femme tout juste épousée, la bonace qui désœuvre et fait travailler l’imagination, le côtoiement social qui égalise les conditions et suscite le jeu, lequel tourne en drame. La catharsis survient lorsque meurt le capitaine, pour s’être emmêlé les mains en haut d’une corde lors d’une course en tête de mât : le champ est libre désormais pour les hommes. Sauf le Second, en responsabilités, et le mousse, trop jeune pour désirer, tous les marins passent sur la Femme, à tour de rôle, jusqu’au port. C’est la nature, c’est le destin. Qui est l’ange ? La goélette, bien-sûr, mais peut-être aussi la seule femme du bateau – ou bien encore le mousse, le seul à rester libre.

femme de viareggio

Un autre mousse fera naufrage, sans le savoir, dans un bateau voilé qui s’éventre sur un rocher. Enfermé par le prévenant capitaine dans sa cabine, il se retrouve tout seul, mais à trente mètres de la terre. Un vieux berger viendra le délivrer. Travail, sensualité, côtoiement des hommes, terreur d’être englouti – et expérience unique d’avoir fait naufrage et de s’en être sorti.

Les matelots adultes sont en proie à d’étranges lubies : untel croit que sa femme le trompe, bien qu’elle lui ait donné deux gamins. Sur les insinuations d’un serpent sur un autre bord, jaloux de sa joie de vivre, il revient en catastrophe au village côtier, pour trouver sa femme… en bonne mère et bonne ménagère. Un autre, un meccano, ne peut supporter de se faire engueuler par un patron avare qui le houspille un peu fort, alors qu’il s’est levé très tôt pour remettre en état un moteur usé jusqu’aux coussins. Deux marins en bordée se baladent en ville et suivent une femme qui les séduit ; c’est une professionnelle, mais ils n’ont pas les mots pour l’aborder, ni peut-être la paye – ils ne font que rêver. Un vieux se souvient de la mer et se délecte une dernière fois du poisson qu’il a lui-même pêché, accommodé à l’huile et au citron.

viareggio goelette eolo

Un village sur un rocher, avec l’église dans les embruns, est le théâtre de la dernière des neufs nouvelles. La tante de l’auteur vient de mourir, lien charnel et maternel dernier avec l’endroit qui l’a vu naître et où il tant joué, enfant.

Ces histoires simples et vraies, un peu surannées, laissent un charme à l’esprit comme un vin long en bouche. Lues facilement, il ne faut pas se laisser prendre à leur apparente spontanéité car elles font travailler l’imaginaire longtemps encore après avoir été dévorées.

Mario Tobino, L’ange du Liponard et autres récits de mer (L’Angelo del Liponard), 2007, éditions La Découvrance 2015, 133 pages,
Éditions La Découvrance, La Rochelle – attachée de presse Guilaine Depis – 06.84.36.31.85 guilaine_depis@yahoo.com

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Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle

roger taylor mingming au rythme de la houle

Wow, I love this book ! Je m’y reconnais dans la façon de voir le monde, je me sens bien avec le tempérament de son auteur. En deux voyages de 67 et 65 jours en solitaire vers le grand nord des mers libres, Roger Taylor, 64 ans, par ailleurs homme d’affaires parlant plusieurs langues, expérimente avec délices the tonic of wilderness, la salubrité des étendues sauvages – vierges. Il me rappelle Bernard Moitessier, le hippie contemplatif de La Longue route, mais en moins immature et de solide qualité anglaise.

Solitaire mais pas introverti, seul sur la mer mais attentif à toute vie, il médite sur les origines et sur les fins, se disant par exemple que les éléments sont complètement indifférents au vivant, que la nature poursuit obstinément son processus sans dessein et, qu’au fond, les terres sont une anomalie et l’océan la norme – à l’échelle géologique.

Le premier périple, intitulé Tempêtes, sillonne presque la route des Vikings, ralliant Plymouth à la Terre de Baffin, qu’il ne parviendra pas à joindre. En effet, à 165 milles du Cap Desolation au sud-ouest du Groenland, au bout de 34 jours de mer sur son bateau de 6m50 sans moteur, gréé de voiles à panneaux comme les jonques afin de pouvoir le manœuvrer seul et simplement sans beaucoup sortir, l’auteur se casse une côte dans un coup de mer et décide de virer de bord pour rentrer à bon port.

roger taylor carte voyage mingming 2006 2011

Ce n’est pas sans avoir vécu intensément les mouvements et le chatoiement des vagues, écouté la plainte du vent et, plus rarement, le chant des baleines, observé les milliers d’oiseaux qui cherchent leur pitance et se jouent des masses d’air, joui des lumières sans cesse changeantes du ciel et de la mer. C’est ce récit d’observations méditatives qui fait le sel de ce livre – un grand livre de marin. Tout ce qui occupe en général les récits de voyage, ces détails minutieux de la préparation, des réparations et des opérations, est ici réduit à sa plus simple expression. En revanche, l’auteur est ouvert à tout ce qui survient, pétrel cul blanc ou albatros à sourcils noirs (rarissime à ces latitudes), requins, dauphins, rorquals, ondes concentriques des gouttes de pluie sur une mer d’huile ou crêtes échevelées d’embruns aussi aigus que des dents. « Plus on regarde, plus on voit » (p.42), dit ce marin à l’opposé des hommes pressés que la civilisation produit.

Il est sensible à cette force qui va, sans autre but qu’elle-même, de la vague et du vent, des masses d’eau emportées de courants, des masses d’airs perturbées de pressions. « Cette bourrasque (…) est arrivée sans retenue, toute neuve et gonflée d’une splendide joie de vivre » p.98 – les derniers mots en français dans le texte. Il va jusqu’à noter sur une portée musicale, dans son carnet de bord p.134, la tonalité de son murmure incessant. « La mer était formée de vagues qui se développaient sur des vagues qui s’étaient elles-mêmes développées sur des vagues », dit-il encore p.101. Et à attraper l’œil du peintre : « Les innombrables jeux de lumière, créés par la diffraction et par l’agitation liquide, se diffusaient dans une infinité de bulles minuscules, de mousse et d’air momentanément emprisonné, et ils rendaient la mer d’un vert presque blanc, d’un vert émeraude et parfois, c’était le plus beau, d’un vert glacé translucide » p.123.

4100 milles plus tard, il boucle la boucle, de retour à Plymouth. De quoi passer l’hiver à réparer, améliorer et songer à un nouveau voyage.

roger taylor bateau mingming

C’est le propos de Montagnes de nous emporter vers le Spitzberg depuis le nord de l’Écosse, via l’île Jan Mayen. Le lecteur peut se croire chez Jules Verne, grand marin lui aussi, amoureux de la liberté du grand large en son siècle conquis par la machine. Roger Taylor vise les 80° de latitude Nord, aux confins d’un doigt étiré que le Gulf Stream parvient à enfoncer dans les glaces polaires envahissantes. « La fin de l’eau libre au bout de la terre », traduit-il p.153. Il retrouve avec bonheur « la délicieuse solitude du navigateur solitaire, une solitude ouverte, accueillante, qui devient en elle-même la meilleure des compagnes » p.185. D’autant qu’il n’est pas seul : toute une bande de dauphins pilotes fonceurs, un troupeau placide de baleines à bosse, un puissant rorqual boréal, puis le ballet des sternes arctiques, labbes pomarin charnus, mouettes tridactyles, guillemots de Brünnich – et même une bergeronnette égarée qui va mourir – peuplent de vie l’univers pélagique.

La liberté est une libération. « Ce changement commence par l’effacement progressif du personnage terrien : non pas la perte de soi, mais de la partie de soi qui est construite par besoin social et par besoin d’image (…) largement artificielle » p.219. Roger Taylor retrouve la poésie en chacun, ce sentiment océanique d’être une partie du Tout, en phase avec le mouvement du monde. « Le poète est le berger de l’Être », disait opportunément le Philosophe, que les happy few reconnaîtront.

roger taylor photo montagnes au sud de l ile jan mayen

Les 80° N sont atteints après 31 jours et 19 heures. C’est le retour qui prendra plus de temps, jusqu’à la frayeur ultime, au moment de rentrer au port. Un bateau sans moteur est sous la dépendance des vents, et viser l’étroite passe quand le vent est contraire et souffle en tempête, c’est risquer sa vie autant que dans une voiture de course lancée sur un circuit sous la pluie. Intuition ? Décision ? Chance ? L’auteur arrive à bon port deux heures avant que ne se déclenche le vrai gros mauvais temps !

Lors d’une nuit arctique illuminée du soleil de minuit, alors qu’à l’horizon arrière s’effacent les derniers pics du Spitzberg, l’auteur a éprouvé comme une extase : « Oui, pendant ces quelques heures d’immobilité, j’ai vu la planète, ce qui occupe sa surface et le grand espace de l’espace, nettoyés à blanc : la mer, l’air, la roche et l’animal, immaculés et élémentaires, éclatants et terribles » p.257. Lisez l’expérience de « l’homme qui a vu la planète », cela vaut tous les traités plus ou moins filandreux d’écologie !

Roger Taylor, Mingming au rythme de la houle (Mingming and the tonic of wildness), 2012, éditions La Découvrance 2015, 308 pages, €21.00

roger taylor avec guilaine depis paris

Roger Taylor est aussi l’auteur précédent de Voyage d’un simple marin (La Découvrance 2013) et de Mingming et la navigation minimaliste (La Découvrance 2013)

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Comment traiter la délinquance ?

Sujet d’actualité, puisque l’on parle des enfants perdus de nos banlieues dans l’islam ; sujet politique, puisque l’on parle de la délinquance et de notre incapacité à la traiter ; sujet idéologique, puisque les gouvernements français successifs de droite et de gauche s’obstinent à traiter la question selon les Grands Principes Universels plutôt qu’avec l’efficacité du pragmatisme.

La délinquance est l’écart à la loi – mais qui définit la loi, et pour qui ?

La loi est faite par des politiciens professionnels, en majorité issu des corps de fonctionnaires – qui ont donc perdu le contact avec la réalité de terrain (s’ils l’ont jamais eue), et ne se sont jamais préoccupés de chômage, de santé ni de retraite – ces questions cruciales pour les classes populaires. Quant aux organismes de sondage du social, ils se gardent bien de poser les questions qui fâchent – chaussant volontairement des lunettes roses. Les ghettos ethniques des banlieues, même s’ils servent souvent de sas d’intégration, ne peuvent fonctionner entièrement selon « la loi » et doivent leur intégration sociale comme leur survie de jeune adulte à des comportements délinquants. Cela permet aux plus intelligents une « accumulation primitive du capital » (comme aurait pronostiqué Marx) qui leur fait sauter les étapes de l’école et de l’administration pour créer leur affaire – légale, cette fois : bistrot, commerce, artisanat.

C’est la défaillance des services publics de l’État dans ces zones, faute de volonté et de moyens mais surtout faute d’une véritable politique de l’immigration, qui crée ces ghettos. Manuel Valls s’est récemment élevé contre eux, mais en pur communiquant, sans dire comment les résorber. École, animation, formation adulte, aide à l’emploi, aide à la création d’entreprise, aides sociales ciblées, police de proximité et tolérance zéro pourraient gérer le stock de délinquants potentiels ; une politique plus volontariste aux frontières et avec l’Europe pourrait réguler le flux d’immigration, tandis que des quotas ethniques et sociaux dans les logements pourraient la gérer. Or c’est tabou pour la gauche archéo et ignoré pour la droite sécuritaire, les yakas remplaçant aux extrêmes toute idée lucide sur le sujet (yaka les « foutre dehors » à l’extrême-droite, yaka laisser ouvertes les frontières à l’extrême-gauche). Beau déni de démocratie !

ligote fouette en ville

Deux politiques de sécurité sont possibles : redresser les individus délinquants, ou viser les facteurs déterminants des infractions. Historiquement, toutes les sociétés occidentales développées ont commencé par la première ; seule la France, parmi les grands pays, la poursuit – les autres sont passés à la seconde politique, désormais plus efficace.

  1. Dans les sociétés occidentales homogènes d’après-guerre, était appliqué le redressement des individus qui fautaient. La socialisation se faisait aisément dès l’école, renchérie par la famille, disciplinaire au travail, la société étant portée par l’optimisme du baby-boom, les besoins en main d’œuvre de la reconstruction et l’avenir alléchant de la consommation (machine à laver, auto, télé, vacances…). Églises, syndicats et partis encadraient la société, tandis que des rites d’initiation inséraient progressivement le jeune parmi les adultes (communion, certificat d’études, BEPC ou bac, service militaire, mariage).
  2. Après 1968, la guerre du Vietnam a remis en cause la morale factice d’État, les chocs pétroliers ont cassé l’essor économique, et la saturation en biens de consommation a détruit le bonheur de dépenser. Le relâchement des corps au travail grâce à l’informatisation a permis l’autonomie des individus, mais en même temps les affres de leur responsabilité (trouver un nouveau travail, faire un enfant ou pas, se lier en couple pour la vie ou divorcer, s’expatrier ou faire de nouvelles études…). Le modèle de socialisation traditionnel s’est fissuré au profit de modèles alternatifs plus communautaires (hippies, agriculteurs bio) ou plus individualistes (bobos des villes), moins consommateurs et plus proches de la nature – allant jusqu’au naturisme, spontanéisme et autre libération sexuelle selon Wilhelm Reich.
  3. Vers les années 2000 s’efface tout modèle de socialisation unique. Internet permet à chacun de savoir tout sur tous, et surtout d’aller faire allégeance ailleurs partout dans le monde, induisant le repli identitaire des mal-intégrés allogènes comme des déclassés endogènes. Des groupes sociaux divergents coexistent désormais dans le même pays et la même commune, chacun avec leurs normes différentes qui entrent parfois en conflit (« les odeurs » de Chirac, les restrictions aux libertés des filles, les trafics). Des comportements opportunistes de fuite des Français de souche ou d’éviction des « kafirs » se mettent en place. Ils créent ces ghettos qui font peut-être tache pour les partisans du tous-pareils et des Grands principes, mais ne sont au fond que des réponses réalistes à l’impossibilité de vivre ensemble avec des normes trop différentes ou des valeurs à l’opposé (voile intégral vs transparence démocratique).

A cette sociologie due à l’histoire récente, comment réagir ?

Réaffirmer les Grands principes comme une incantation impuissante ? Faire de constants rappels à la loi sans aucune conséquence pratique ? Remettre la morale à l’école et le service militaire pour les jeunes ? Tout ceci est très français mais apparaît comme plutôt régressif : revenir à un passé définitivement révolu comme si de rien n’était, et comme si « tout était mieux avant ». Redresser les individus délinquants est un véritable tonneau des danaïdes. Dans le n°183 de janvier 2015 de la revue Le Débat, Jean de Maillard, magistrat, livre quelques chiffres édifiants pour la France en 2012 : pour 1000 infractions déclarées, 250 plaintes, 61 suites judiciaires et… 3 condamnations effectives. Autrement dit, 997 infractions sur 1000 ne font l’objet d’aucune sanction, pas même d’un rappel à l’ordre ! On sait les prisons engorgées, les flics mal équipés et surexploités, les juges croulant sous les dossiers – mais force est de constater que l’appareil policier et judiciaire est nettement improductif. Cela au nom des Grands principes et de l’universalité des peines. En France, si l’on ne fait pas tous pareils, on n’est pas « démocratique » ! Le bris de vitrine doit-il être traité avec autant de moyens que le crime de sang ?

A cette foutaise répondent les sociétés plus pragmatiques. Parties comme la France du même traitement personnel de tous les délinquants pareils durant les décennies de société homogène, elles en sont venues à modifier leur politique pénale inefficace au nom de la démocratie même : comment éviter le mieux la délinquance. On sait qu’environ 5% des auteurs commettent environ 50% des infractions, dès lors, pourquoi poursuivre « tout le monde pareil » avec les mêmes moyens ? Se focaliser sur ces multirécidivistes permet au contraire de réduire nettement la délinquance pour un même budget.

ado lave vitres en slip

L’idée de fond est que le délit n’est pas d’abord une déviance individuelle mais un dysfonctionnement social : il existe des incitations à « mal » faire dans certains milieux où règnent certaines normes ; ce qu’il faut, est réduire ces incitations – par l’éducation, l’offre de travail, la possibilité alternative de réussite dans la société. C’est le désordre social ambiant qui conduit à une régression collective des comportements vers l’antisocial. Le mal est donc moins dans l’individu que dans son environnement. Il ne s’agit pas d’excuser les comportements individuels mais d’agir sur le milieu social et économique. Il ne s’agit pas de morale (issue du péché personnel chrétien) mais de pragmatisme politique pour faire baisser la délinquance globale.

Les pays d’Europe du nord, le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada, appliquent depuis des années cette nouvelle politique, mieux adaptée aux sociétés hétérogènes d’immigration que ces pays sont devenus. Contrairement aux Français, ils ne nient pas le problème, ils s’y attellent ; ils ne nient pas l’immigration et ses maux, ils créent des incitations positives adaptées.

Avec Sarkozy puis Taubira, nous sommes loin de les suivre, malgré notre Budget restreint et l’exaspération sociale croissante envers les délinquants, l’immigration et la mise de tout cela dans le même sac. Comme si n’existaient pas d’autres délinquances aussi inacceptables, fraude fiscale, arnaque aux subprimes, favoritisme politique, siphonnage de trésorerie… Le tabou des politiciens de gouvernement sur les Grands principes au détriment de l’efficacité démocratique, le déni de gauche sur les diagnostics lucides pour traiter des vraies questions sociales, l’ignorance des technocrates et élus fonctionnaires sur le terrain réel – préparent des lendemains extrêmes. Ce ne sera pas faute de l’avoir annoncé !

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Clément Rosset, Principes de sagesse et de folie

clement rosset principes de sagesse et de folie
Voici un philosophe du réel, qui se méfie de l’illusion. Il croit avec Parménide que « ce qui existe existe, et ce qui n’existe pas n’existe pas ».

L’être humain est condamné à la seule réalité : être, c’est ne rien être d’autre, exister ici et maintenant. Il ne peut changer les choses, faire que ce qui est advenu n’ait pas eu lieu. « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? » se lamente Géronte, dans Les Fourberies de Scapin.

Le tragique est de s’apercevoir de l’enchaînement des conséquences – mais trop tard – et de l’accepter, puisqu’on ne peut pas faire autrement. Le sentiment de l’existence est « un coup de foudre », le « sentiment fulgurant d’une présence ».

Clément Rosset analyse trois modes d’appréhension affective de l’existence : la nausée, la jubilation, la surprise.

Le sentiment de nausée est illustré par le mal de mer : il est intolérable et impossible à faire cesser à brève échéance. Cet aspect fâcheux de l’existence conduit à condamner l’existence entière, à désirer ne jamais être né et que le monde même ne fut point advenu. Présomption vaniteuse qui fut celle de Sartre ; elle n’est pas celle de l’auteur – ni la mienne.

Le sentiment jubilatoire consiste à se sentir pleinement exister, dans les bons comme les mauvais moments, et à sentir exister les êtres et les choses autour de soi. Cela constitue un plaisir pur, une « dégustation d’existence » (quel joli terme !). La jubilation ne convoite ni l’ailleurs, ni un autre temps mais le seul ici et le maintenant. Aristophane, Rabelais, sont dans ce cas. C’est le sentiment de l’auteur, avec qui je le partage tant il me semble être celui de la sagesse.

Le sentiment de surprise est de découvrir l’insolite dans l’existence. L’insolite se définit par une étrangeté radicale, l’appartenance à un monde parallèle qui tranche et jure avec le monde dans lequel la chose insolite est plongée. L’existence est ainsi une stupeur d’exister. Étranger et émerveillé, le sujet développe l’humour, qualité qui n’est pas native. Rares sont les tempéraments portés à l’humour, et combien précieux pour jeter un regard neuf, comme d’enfant, sur le monde.

Le miracle grec, pour Clément Rosset, a consisté en ce moment privilégié où le réel était accepté et suffisant : « l’adéquation de soi à soi, la reconnaissance lucide et approbative de l’existence humaine. » Vertu qu’il repère aussi chez Nietzsche qui, pour cela, n’était pas « Allemand », c’est-à-dire pétri de cet idéalisme romantique nostalgique d’un paradis irrémédiablement perdu. Âge d’or mythique que le nazisme voudra retrouver dans la race, paradis où l’homme était en rapport direct et immédiat avec la nature, le cosmos, le grand tout.

Nietzsche jubilait d’exister, assumait son condition éphémère et incertaine. Cette force joyeuse, il l’appelle « dionysiaque » et en fait la source de « l’élan vital » de la « volonté de puissance ». Cette force qui vient du dedans n’est fondé sur rien d’autre que sur son propre mouvement, un « premier mouvement, un oui à la vie ». Hic et nunc.

En ce sens, je me sens profondément grec.

Clément Rosset, Principes de sagesse et de folie, 1991, éditions de Minuit, 122 pages, €8.58 broché
ou €9.49 format Kindle
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Salon Destination nature 2015

Il vient de s’ouvrir Porte de Versailles à Paris, et dure du jeudi 19 au dimanche 22 mars. Il est couplé avec le Salon du tourisme (accès gratuit depuis le Destination nature).

salon destinations nature 2015 1 entree

Le salon Destinations nature est très fourni et le plan distribué, écrit minuscule, n’est pas simple pour se repérer. Erreur classique de marketing : on nous présente le public « d’âge moyen » autour de 54 ans (âge où monte la presbytie) – mais on édite un plan écrit pour des yeux de 20 ans ! L’ensemble est tout de même regroupé en « villages » thématiques : insolite, montagne, tours-operators nature, écotrail de Paris, bio-vivez nature.

Parmi les insolites, vous avez le Diverti’parc novaction, Ecolodge, Inax aventure, le zoo de La Flèche.

salon destinations nature 2015 4 jeep aventure

Sur la « montagne » vous trouvez les grandes régions touristiques de France : Hautes-Vosges, Grande Plagne, tour du Ventoux, Provence, Beaufortin, Contamines, Névache, Pyrénées catalanes. Mais aussi le trail (qui cache une course nature sous ce mot barbare branché), et le Club alpin.

Les voyagistes (tours-operators comme on dit dans le jargon marketing) comprennent, Allibert, Cap France, Chemins du sud, la Compagnie des sentiers maritimes, Jura randonnées, la Balaguère, Phileas frog (au joli nom), le parc régional de Corse, Vagabondages et quelques autres. Dont la Fédération française de randonnées pédestres (et ses fameux topoguides), celle du cyclotourisme (avec veloenfrance.fr, le portail de la rando en vélo) et l’IGN. Vous pouvez faire faire votre carte à la carte.

L’Ecotrail de Paris associe le Rire médecin, Au vieux campeur, la base de loisirs de Saint-Quentin en Yvelines, le Raid 28, New Balance, l’Ultramarin raid du golfe du Morbihan et ainsi de suite.

salon destinations nature 2015 2 moutons

Le bio et Vivez nature aligne une liste de boutiques, associations, activités et productions qui vont du lait de jument (bio) aux pâtes, orties, thés et tisanes, miels, chocolat aux oméga, fromages et saucissons. Vous pouvez apprendre à vous soigner par les plantes, vous exercer au yoga, devenir artiste nature, naturiste, ou adhérer à l’association Débrouille. Greenpeace et les anti-OGM sont évidemment présents. Les éditions Trédaniel proposent toute une gamme de livres pratiques sur le bien-être, la santé et l‘art de s’en sortir tout seul.

Des animations sont régulièrement programmées, exposés pratiques sur la photo ou la nature, les conseils rhumatismes du père Jean, les bienfaits de l’ortie, comment faire son chocolat cru et (la dernière mode !) les bienfaits de la spiruline, cette algue bleue…

Chacun trouvera l’activité qui le tente, du farniente en camping-car aménagé aux acrobaties dans les arbres, en passant par les marches courtes, moyennes ou longues, sur le plat ou le dénivelé, dans les provinces françaises ou dans les pays sympathiques. Seul, en couple, en famille avec enfants ou ados, accompagné ou en liberté.

ado rando

Le stand Tunisie ne fait pas recette avec le massacre sectaire qui vient d’arriver, Andorre, la Guadeloupe ou Madagascar sont plus tentateurs. Comme le Japon, qui tient un joli stand printanier.

salon destinations nature 2015 3 stand japon

Vous pouvez gagner un séjour dans une cabane en l’air et un weekend avec Azureva. Des réductions sont offertes à ceux qui s’inscrivent au Salon. Et des panneaux de « bonnes affaires » sont proposés.

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Yasushi Inoué, Le maître de thé

yasushi inoue le maitre de the
Écrire tout un livre où il ne se passe presque rien sur un maître célèbre dont on ne sait presque rien, tel est le pari du romancier historique Inoué, éminemment japonais. Dommage que la traduction un peu archaïque (« Monsieur Rikyû ») et parfois maladroite en français (« sain et simple » moins euphonique que « simple et sain ») desserve le propos.

« Le » maître de thé est non pas l’inventeur de la voie, mais celui qui, sous le Taikô Hideyoshi, l’a portée à son incandescence. Rikyû, 1522-1590, a fait de la simple pause pour boire du thé une voie zen équivalente à celle du guerrier. La cérémonie du thé est une discipline pour se réaliser grâce à une expérience intérieure. Entre deux batailles sauvages, les samouraïs venaient s’isoler en maison de thé, à quelques-uns, comme pour prier. Ils dégustaient le thé selon les rites, appréciaient chaque moment d’harmonie, se mettaient en phase avec la nature, avec les autres et avec eux-mêmes.

Honkakubô est un moine zen disciple du maître dont l’auteur présente le « journal » de quête. Maître Rikyû a choisi la mort volontaire par éventrement pour avoir déplu au seigneur suprême du Japon, le Taikô Hideyoshi, aussi irascible que séducteur. Et Honkakubô s’interroge, il questionne les amis du maître, tente de se souvenir des moments qui l’ont marqués. C’est le Taikô qui avait fait de Rikyû un maître de thé ; ce qu’il a donné, il l’a repris, tel est la roue de la fortune, concept bouddhiste qui est l’essence du zen. Peut-être est-ce la libération par la voie du thé qui a conduit Rikyû à mourir, plus que l’ordre (d’ailleurs annulé) du seigneur ? Si Maître Rikyû a trouvé la voie, il l’a suivie sans plus se préoccuper des prééminences terrestres ; il a accompli son destin. « Le néant n’anéantit rien ; c’est la mort qui abolit tout ».

bouilloire et bols a the

« On appelle ‘homme de thé’ l’expert en ustensiles qui dirige bien la cérémonie et gagne sa vie avec. On appelle ‘amateur éclairé’ celui qui ne possède rien, mais ne cesse de réfléchir à la création d’un style original. On appelle ‘Maître’ celui qui non seulement répond aux critères de l’homme de thé mais est aussi un bon collectionneur d’ustensiles chinois anciens ». Comme tout métier lorsqu’il est bien fait, préparer et servir le thé est un long apprentissage, comme une ascèse : « De quinze à trente ans, suivre aveuglément toutes les instructions du Maître. De trente à quarante ans, en revanche, il convient de réfléchir et d’arriver soi-même aux bonnes décisions. De quarante à cinquante ans, il faut prendre le contrepied du Maître, afin de trouver son propre style et d’être digne d’être appelé Maître à son tour : ‘renouveler la Voie du Thé’ ! De cinquante à soixante ans, refaire en tout point ce que le Maître faisait (…) Prendre exemple sur tous les Maîtres. À soixante-dix ans, tenter d’atteindre à la maîtrise de la cérémonie… »

Car le thé dépend non seulement de la qualité des feuilles, broyées en macha pour le thé vert ou infusées après séchage pour le thé doux, non seulement de la qualité de l’eau, de sa bonne température et du degré exact d’infusion requis – mais aussi du décor, des ustensiles, du rituel. Le brasero, la jarre à eau pure, la bouilloire de fonte, les réceptacles à thé, la spatule pour le prendre ou le fouet pour l’émulsionner, sont aussi importants pour l’œil et pour l’esprit que le bol qui ira de la main de l’hôte à celle de l’invité. Ce bol doit tenir parfaitement dans la paume, plaire au regard et au toucher, arrêter l’attention par sa couleur et ses irrégularités. L’univers entier se contient dans un bol à thé.

bol a the raku noir osaka

Cette voie particulière du zen qui peut sembler futile est l’art japonais par excellence, un rituel gratuit qui ne sert en apparence à rien – sinon à créer l’harmonie des êtres, entre eux, avec leur environnement et avec l’univers même. La voie du thé rejoint la voie du guerrier par un égal respect de la puissance supérieure (ici celle de l’objet tel qu’il est, de la plante jamais identique, de la nature alentour sans cesse changeante), par la pureté du maître faite de rigueur et de simplicité pour atteindre à une efficacité maximum des gestes, et par la sérénité qui imprègne cette cérémonie quasi-religieuse.

La légère imperfection des choses, par exemple le grain du bol ou les couleurs variables à la cuisson, ont autant d’importance que la qualité du breuvage, jamais la même suivant les auteurs et les moments. Ces légers défauts qui mettent un voile sur les choses brutes les évoquent avec plus de puissance, tout comme la lune sous de légers nuages rend le moment plus intense que la lune comme un sabre lorsqu’elle est seule au ciel. Le sfumato est un procédé occidental de peintre ; il est une philosophie au Japon. Pas de noir et blanc, pas d’approche directe, pas d’esprit grossier bulldozer : tout dans la nuance, l’approche oblique, la ruse de l’intelligence. Anti-platoniciens, les Japonais rejettent la forme parfaite, abstraite, idéale, au profit des formes réelles, imparfaites, naturelles.

Le Maître de thé est le contrepoint, sur la même époque, au Château de Yodo, autre roman historique d’Inoue : d’un côté l’art de sagesse, de l’autre le fracas des batailles pour le pouvoir. Les deux se complètent et, si le second est rempli du bruit et de la fureur shakespearienne, le premier est d’un calme religieux, au-dessus des mêlées, en harmonie avec la nature et avec les êtres. Au prix de la mort s’il le faut, puisque la mort n’est au fond que l’accomplissement de l’être singulier dans le grand tout universel.

Yasushi Inoué, Le maître de thé, 1991, Livre de poche 2000, 157 pages, €5.10
Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Dominique Venner, Un samouraï d’Occident

dominique venner un samourai d occident
J’ai trouvé par hasard en librairie ce guide de survie spirituelle d’un homme qui, jeune, s’est battu avec l’armée française pour défendre la grandeur du pays et qui a découvert, à peine adulte et après s’y être essayé des années, que la politique ne servait à rien d’autre qu’à la petite gloire des médiocres. Dominique Venner s’est alors plongé dans les études historiques et a fondé la NRH (Nouvelle Revue d’Histoire) en même temps qu’il publiait ses réflexions sur le temps long en divers livres. Un samouraï d’Occident apparaît comme un ouvrage longtemps médité, soigneusement rédigé, qui change des torchons à la mode vite jetés sur le papier et vite publiés avant d’être aussi vite oubliés…

Dominique Venner n’est pas dans le « mainstream », comme aime à le dire un Frédéric Martel qui n’a rien à voir (à ma connaissance) avec un quelconque ancêtre prénommé Charles. Venner n’aime pas le capitalisme marchand, ni le progressisme béat qui vise l’illimité en tout, ni les suites du christianisme souffrant et coupable déclinées en communisme, socialisme et autres gauchismes aussi vains que fondés sur l’illusion. Éternelle imposture de Platon qu’un Clément Rosset (que l’auteur ne cite pas) a dénoncée.

Avant de choisir la mort volontaire en samouraï le 21 mai 2013, accompagné d’un témoin plus jeune dans le chœur de Notre-Dame de Paris (édifié au-dessus des piliers des nautes, très ancien sanctuaire celte), Dominique Venner a vécu 78 années de vie intense, laissé cinq enfants et une cinquantaine d’ouvrages, dont certains remarqués : Histoire de l’Armée rouge (prix Broquette-Gonin de l’Académie française) en 1981, Dictionnaire amoureux de la chasse en 2000. Il avait rompu définitivement avec la politique en 1967 pour devenir « historien méditatif ».

Ce n’est pas son positionnement à droite qui m’intéresse, d’autant qu’il s’est beaucoup trompé (De Gaulle avait raison de rendre l’Algérie aux Algériens, ce peuple fier et musulman) ; ce ne sont pas non plus les pudeurs de vierge effarouchée des moralistes « de gauche » dont la position de Commandeur (juger avant d’analyser) est aussi vaniteuse que courte.

Ce qui m’intéresse est l’exemplarité d’un homme, le message spirituel qu’il porte, son élan positif.

Dominique Venner aimait la vie, mais surtout la vie belle, celle que les stoïciens recommandaient de chercher en cette vie même, sans se laisser enfumer par les illusions d’un lendemain chanteur ou d’un au-delà consolateur. Il considérait que le beau créait le bon, et non l’inverse, que ce n’étaient pas les « bonnes intentions » qui donnaient l’exemple mais les actes réels accomplis avec tenue. Il avait de la hauteur – non celle du mépris (il cite en femme exemplaire la concierge de l’Élégance du hérisson) – mais celle du temps long et du socle des valeurs. Nous, Occidentaux, ne sommes pas la planète (ni leaders des valeurs, ni missionnaires « plus avancés », ni maîtres élus par commandement divin) : nous ne sommes pas « universels ». Nous ne sommes que nous-mêmes, issus d’une longue culture qui a produit parfois de la civilisation, parfois de la barbarie, mais aussi légitime que les autres cultures – sans devoir se « fondre » obligatoirement en elles.

male domine institut d art a paris

Qui trop embrasse mal étreint, dit la sagesse populaire ; c’est pourtant ce que le christianisme en premier a promu, que la révolution des Lumières a exigé, que l’essor de la technique a permis, que le système socio-capitaliste a réalisé. Dans un chapitre intitulé La métaphysique de l’illimité, l’auteur montre que, dès la Genèse, Iahvé ordonne que les hommes (à son image…) « dominent les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, toutes les bêtes sauvages et celles qui rampent sur la terre ». A Noé, sauvé des eaux, Dieu répète encore « multipliez sur la terre et dominez-la ». Les Lumières ont sécularisé cette injonction d’orgueil religieux au travers de l’Universel et de l’imposition des Droits de l’Homme au monde entier – droits identiques, homme abstrait (ce que contestent les musulmans, mais aussi les Chinois athées, les Brésiliens catholiques et les Japonais zen – entre autres).

La technique a envahi les industries (orientées « nouveauté »), domptée la recherche scientifique (qui ne recherche plus que ce qui est « utile » à vendre), commandé aux politiques (en leur offrant les gaz de combat, le char mécanisé, la bombe atomique et le F16 ou le Rafale – outils diplomatiques ou militaires) ; elle a permis au système économique d’efficacité maximale qu’est « le capitalisme » de faire renaître sans cesse le désir d’acheter d’autres biens plus puissants, plus petits, plus innovants, plus à la mode. Au détriment de la mesure en toutes choses, de l’harmonie avec la nature, de la sagesse humaine, des ressources planétaires limitées et des ravages de la pollution sur le climat et sur la santé de tous les êtres vivants.

L’Europe après la décolonisation semble sortir de l’histoire, hédoniste, obèse, gavée de gadgets et d’additifs alimentaires américains, bienveillante aux provocations idéologiques et cléricales d’où qu’elles viennent, sans ressort. Contre ce monde uniforme de vaches multicolores (Nietzsche) s’est élevé Dominique Venner ; il a protesté en samouraï en mettant fin à ses jours avec arme. Je ne partage pas ce pessimisme, ni nombre de ses analyses du temps présent (moins « décadent » qu’il ne le voyait), mais reconnais la grandeur du geste. Ce pourquoi ce livre-testament mérite considération.

Un demi-millénaire avant sa publication, Dürer gravait le Chevalier, la mort et le diable. Cette figure impassible de preux armé et armuré, indifférent à la fin dernière comme aux tentations maléfiques ici-bas, est l’un des modèles de Venner. L’autre est la figure – non-européenne – du samouraï : discipliné, entraîné, fidèle à son clan et à sa façon de vivre. Lui Dominique, est resté insoumis aux tentations faciles de notre temps, qu’on songe aux frasques sexuelles DSK ou Houellebecq, aux petits arrangements entre amis de la galaxie Hollande ou Sarkozy, à l’indulgence des juges dans les « petits » délits de banlieue, au déni des intellos bobos qui ne sont jamais sortis hors du quadrilatère de l’entre-soi luxe New York-Saint-Germain-Avoriaz-Saint-Tropez.

arbres au cordeau

En six chapitres rythmés en thèmes courts, Dominique Venner nous parle de la culture européenne qui vient de loin, de l’assemblée des guerriers de l’Iliade au Thing viking jusqu’à la Table Ronde issue de la culture celte. Elle est notre matrice de civilisation, qui a donné des hommes libres parce qu’ils étaient à la fois guerriers et propriétaires du sol. Le citoyen de 1789 renouvellera ce pacte volontaire des adultes responsables qui ont la volonté de faire société en commun et de défendre la patrie en danger. Contrairement au machisme hiérarchique introduit par l’Église chrétienne à la suite de saint Paul, la femme n’est pas dévalorisée dans cette civilisation : Pénélope et Hélène, déjà, sont maitresses d’elles-mêmes et exemples de vertu.

Notre Talmud, Bible ou Coran sont pour Venner ces deux « testaments » que sont l’Iliade et l’Odyssée. Le modèle de vie qui surgit est une triade : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon » p.220. La nature telle qu’elle est ici et maintenant, immuable et changeante, force de vie et perpétuel renouvellement par la mort, ineffable grandeur et catastrophes. En découvrir les ressorts par la curiosité scientifique, méditer sur les fins humaines par l’intelligence et l’astuce, en admirer les merveilles minérales, végétales, animales, humaines, sidérales. Vouloir être beau comme la beauté reconnue, plus sain de corps, plus fort de volonté, plus intelligent – tel est le destin humain, une aspiration à devenir proche des dieux. Comme (je l’ajoute, Venner n’en parle pas) Thorgal dans la bande dessinée. Épuiser le champ du possible est réaliste ; chercher une vie éternelle est illusion. Mais éviter l’hubris – la démesure condamnée par la pensée grecque – qui est propre à notre civilisation technicienne depuis la Renaissance, cette volonté d’illimité consommateur, pollueur, gaspilleur, spéculateur, militaire, génétique… qui commence à nous perdre. « Je m’insurge contre ce qui me nie », dit Dominique Venner p.291.

interrogation owe zerg peintre suedois

Ce pourquoi il nous incite à vivre en philosophe par le contrôle des désirs, passions et ratiocinations. C’est par le stoïcisme, dernier feu de la pensée antique avant le christianisme, que l’auteur se tourne pour trouver cette « vie bonne » dont Montaigne sera un éminent relais. Ce qui compte n’est pas de philosopher en érudit livresque, mais de donner l’exemple par sa vie même. Il s’agit d’un « exercice sur soi, une transformation spirituelle et une modification du comportement dont les effets sur l’âme sont analogues à ceux que produit l’entraînement sur le corps d’un athlète » p.239. Épictète, esclave, ou Marc-Aurèle, empereur, peuvent tous les deux suivre cette ascèse. Mathieu Ricard, bouddhiste tibétain, ne dit pas autre chose… même si l’auteur ne le cite pas, trop enfermé sur son univers très classique.

Bien qu’on le voit borné en références, obsédé par la volonté de montrer que tout est déjà pour les Européens en Europe, ce testament bien écrit, sainement rythmé, serein dans ses idées longues, offre une vue rafraîchissante sur nos interrogations historiques et sur notre destin. Le tous-pareils sur toute la planète est-il souhaitable ? Ou ne prépare-t-il pas la domination paisible et insidieuse du Big Brother consumériste (demain religieux ?) surveillant tous les désirs, toutes les déviances, forçant le consensus pour consommer, voter, bien penser ?

Paris luxembourg marchand de masques

En perles sur ce bracelet bien trempé, sept conseils pratiques à appliquer soi-même :

1/ construire sa citadelle intérieure en tenant un carnet de réflexions et d’observations sur le monde et les êtres,
2/ chaque jour se mettre en retrait pour lire un peu,
3/ pratiquer un sport de plein air ou de combat (selon l’âge et les dispositions) pour vivifier « l’énergie, le courage ou le souci d’excellence » p.302,
4/ marcher dans la nature pour garder le contact avec les éléments, le végétal et les bêtes (désormais « êtres sensibles » selon la loi),
5/ redécouvrir les hauts lieux de notre civilisation, Delphes, Brocéliande, Alésia, le Mont Saint-Michel, Sils-Maria…,
6/ cultiver la beauté pour soi-même, nuages, nuit étoilée, statue, tableau,
7/ retrouver les rites de saison et leur fondement dans le cycle de la nature, créer son almanach familial comme hier les livres de raison.

Dominique Venner, Un samouraï d’Occident – le bréviaire des insoumis, 2013, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 317 pages, €23.00
Un article honnête sur Dominique Venner dans L’Express
Une analyse politique conventionnelle du monde.fr

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Mary Shelley, Frankenstein

frankenstein et autres romans gothiques pleiade 2014
Tout dépend peut-être des traductions, mais le roman se lit d’un trait, écrit d’une plume fluide et romanesque. Évidemment, ce n’est pas proféré avec les 400 mots des banlieues ni avec le laisser-aller de mise à l’Éducation nationale : nous sommes au XIXe siècle, où la télé n’existait pas, et où les gens cultivés savaient se servir de leur plume, imparfait du subjonctif inclus ! J’ai lu la traduction d’Alain Morvan en Pléiade, elle est sans accroc.

Issu d’un concours entre auteurs célèbres – lord Byron, le poète Shelley, le médecin Polidori, et Mary – réunis un soir de pluie battante dans les environs grandioses de Genève, ce roman gothique a été conçu dans la fièvre et l’insomnie, l’auteur s’effrayant elle-même de sa création osée. Elle manie avec vigueur les grands mythes du temps, le savant faustien qui veut égaler l’œuvre de Dieu, la Chute par orgueil, l’innocence des simples à la Rousseau, le Mal engendré par le désamour, et même le Juif errant condamné à arpenter la terre jusqu’à ce qu’il expie son crime d’avoir nié Jésus sauveur…

En ce siècle optimiste de foi en la science (qui donnera Jules Verne), la chimie était la discipline reine, en plein essor. Recréer la vie en éprouvette était un rêve presque alchimique, que la découverte des propriétés galvaniques de l’électricité mettait à portée d’imagination. Le jeune Victor Frankenstein est donc le créateur enfiévré d’une « créature » qui ne porte aucun nom. Car Frankenstein n’est pas « le monstre » – mais son auteur. Garçon au début de sa vingtaine, empli d’enthousiasme et d’obstinée volonté comme sont souvent les Suisses de cet âge, il a été élevé dans la nature, flanqué d’une sœur de lait d’un an moins âgée et belle comme le jour qui est vouée à l’épouser dès l’âge propice, et de deux petits frères vigoureux et aimants. Parti à l’université allemande d’Ingolschadt, Victor va faire sa découverte décisive et, avec les meilleures intentions du monde, donner vie à un être vivant doué de raison et d’une force physique peu commune, haut de « huit pieds », soit 2 m 44 pour être précis.

frankenstein monstre pleiade

Mais sa créature est une machine qui n’a pas l’étincelle humaine : ses yeux sont froids, jaunes et délavés, son visage sans émotions, et son attitude effraye au-delà de tout entendement. Son « père » le rejette dès ses premières manifestations de vie et le monstre doit se débrouiller tout seul. Il apprend à parler, apprend à lire, apprend à connaître les hommes et à s’orienter dans le pays par lui-même – ce qui est peu vraisemblable, mais tient au mythe. Solitaire, rejeté par la société humaine, sans amour ni reconnaissance, il « devient » méchant, vieille antienne rousseauiste selon laquelle on nait « page blanche » et où la société y inscrit le bien et le mal à mesure. Victor est coupable d’avoir donné naissance tout seul à un monstre et de l’avoir rejeté sans vergogne. Faux père, niant la sexualité et n’assumant pas ses actes, le lecteur d’aujourd’hui ne peut compatir à ses malheurs. Malgré ses attraits « romantiques » (beau, bien fait, agréable, aimant…) il a sciemment appelé le malheur non seulement sur sa tête, mais aussi sur celle des autres.

mary shelley frankenstein gf

Car ce sont les innocents qui (comme toujours) vont payer : son jeune frère William (prénom du fils des Shelley), adorable petit suisse sportif de dix ans, étranglé dans un parc par le monstre qui l’a tant malmené que sa poitrine découverte révèle le médaillon de sa mère qui a été volé. Il va se retrouver dans la poche d’une jeune servante dévouée de la famille et elle sera condamnée à mort par le machiavélisme du monstre. C’est ensuite Henry, l’ami intime de Victor depuis son enfance, qui va payer de sa vie le ressentiment de la créature, après que Victor ait refusé de lui créer une compagne. Enfin Élisabeth, sa cousine à peine épousée, étranglée à grands cris dans la chambre nuptiale lors d’une absence du mari (pourquoi l’a-t-il laissée, pourtant prévenu par le monstre qu’il se vengerait justement « la nuit de noces » ?).

Son vieux père meurt, seul Ernest, 19 ans semble épargné. Victor, réduit à lui-même, se lance dans la traque du monstre qui le mène dans une course démoniaque vers les étendues glacées du pôle. La créature, comme l’homme de Neandertal (qui ne sera découvert qu’en 1856), survit sans peine mais son « père » ne peut connaître que la souffrance dans ce climat inhospitalier. Victor est recueilli par le navire du jeune Anglais Walton, explorant le passage du nord-ouest et le secret de l’attraction magnétique. Il mourra d’épuisement avant sa créature mais celle-ci promet, dans un assaut d’éloquence diabolique, de s’immoler sur un bûcher sur la banquise (on se demande où il va trouver le bois…).

mary shelley frankenstein livre de poche

Malgré ce tissu d’invraisemblances, les récits emboités de l’explorateur à sa sœur, de Victor à l’explorateur, du monstre à Victor, sont enlevés par la jeunesse énergique (quasi électrique) des protagonistes. L’histoire avance au galop, pleine de bruit et de fureur – et de rebondissements. Le totalitarisme, ici, n’est pas l’Église mais le scientisme, cette croyance en la toute-puissance humaine sur les choses, la monomanie personnelle délirante du savant solitaire en son laboratoire, cet orgueil à la Prométhée (sous-titre du roman) pour voler le feu vital aux dieux, tel Satan défiant son Créateur.

Ce n’est pas la connaissance (raisonnable) mais la passion (déréglée) que Mary Shelley dénonce avec une force peu commune ; non pas la recherche en équipes pour l’utilité humaine, mais l’ambition personnelle de trouver tout seul la nouvelle pierre philosophale. Les Lumières s’éteignent, feu à feu, par la Révolution française et sa foule déchaînée, par l’obsession scientiste à manipuler la vie, par la colonisation pour imposer la Morale unique – avant que surgissent les dictatures féroces du XXe siècle et les délires « scientifiques » du Dr Folamour, du clonage génétique et des algorithmes automatiques du trading de haute fréquence, jusqu’aux « retours » aux vampires, œil de Sauron et autres puissances maléfiques.

C’est dire combien le mythe créé par Mary Shelley résonne encore, et combien sa postérité a de beaux jours à venir !

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818, Livre de poche 2009, 345 pages, €4.10
Mary Shelley, Frankenstein, Garnier-Flammarion 1993, 371 pages, €5.40
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Films DVD :
Frankenstein de Mae Clarke avec Colin Clive et Boris Karloff, Universal pictures 2010, €11.70
Frankenstein de Kenneth Branagh avec Robert de Niro, Sony pictures 2010, €11.49
Coffret Frankenstein (contient Frankenstein, La Fiancée de Frankenstein, Le Fils de Frankenstein, Le Fantôme de Frankenstein, La Maison de Frankenstein) des réalisateurs Mae Clarke, John Boles, Boris Karloff, Colin Clive, Valerie Hobson, Universal pictures 2004, €99.00

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Matthew Gregory Lewis, Le moine

Lewis Le Moine babel
Écrit par un attaché d’ambassade anglais à La Haye d’à peine 19 ans, ‘Le moine : un roman’ a fait irruption dans une Europe secouée par la tourmente révolutionnaire et marquée par les massacres de septembre durant la Terreur. Il dénonce résolument l’Église catholique et la compromission de la religion avec les pouvoirs, véritable tyrannie dans la tyrannie avec ses lois d’exception appliquées dans ses couvents et cachots. Il dénonce dans le même mouvement la foule imbécile, prête à suivre toutes les superstitions, puis à se retourner contre ses dominants sans distinction, lynchant tout ce qui porte soutane. Foule dont les intellectuels parisiens de la « bonne » société imitent les mœurs creuses, malgré leur naissance : « je découvris que ceux parmi lesquels je vivais, et dont l’apparence était si policée et séduisante, étaient au fond frivoles, indifférents et dénués de sincérité » p.286 Pléiade. En bref – ce qui est très anglais – ‘Le moine’ dénonce l’absolutisme, celui venu de Rome comme celui issu de la Révolution.

Mais ce fil conducteur n’est une leçon qu’au final, l’essentiel est l’action qui ne cesse pas, entre coups d’éclat et rebondissements. Une histoire de soutane et d’épée qui met en avant le père Ambrosio, moine d’à peine trente ans qui n’est jamais sorti des griffes de l’Église et se trouve donc fort dépourvu devant la vanité, la femme et les désirs de la chair. « On lui apprit à voir dans la compassion qu’on ressent pour les erreurs des autres un crime de la pire espèce. Il troqua la noble franchise de son caractère contre une servile humilité. Et, afin de le guérir du courage qui lui était naturel, les moines terrifièrent son jeune esprit en lui représentant toutes les horreurs qui la superstition leur pouvait inspirer » p.401. En cause les paradoxes et les sophismes, qui déforment la droite Raison, dont le moine use et abuse pour couvrir de hautes justifications ses bas instincts. La nature est distordue par l’institution, l’Église catholique ne faisant que préfigurer le socialisme réel sous Staline puis Mao. Le premier chapitre montre le père Ambrosio en majesté, prêchant dans la cathédrale de Madrid, sa voix mâle et vigoureuse remuant les rombières et faisant se pâmer les jeunes filles. Il est de la dernière mode d’avoir pour confesseur ce vertueux avéré.

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Deux gentilshommes espagnols forts titrés surprennent un échange de lettres lors de la procession des sœurs du couvent, et l’un d’eux est le frère de la jeune fille ainsi vouée à Dieu. En remontant le fil, une série d’histoires imbriquées à la manière du cinéma (à venir) va emporter le lecteur dans une auberge alsacienne où l’on égorge les voyageurs, en un château de Bavière où erre à minuit tous les cinq ans une Nonne sanglante, dans une maison modeste d’un faubourg de Madrid où se languissent une femme déchue et sa fille. L’amour et la mort, l’érotisme et la cruauté, se côtoient sans cesse ; l’un est attisé par l’autre, exaspéré jusqu’au pire. Et il faut l’ingénuité d’un Théodore, valet de 13 puis 14 ans, pour passer entre les gouttes du Mal qui ronge les adultes, comme un elfe messager au bon cœur naturel.

Nous sommes plongés dans le roman gothique de la plus belle eau, les forces de vie tourmentées des carcans imposés par l’immobilisme d’Ancien régime. Quand pouvoir temporel et spirituel sont unis, leur tyrannie s’abat sur tous les déviants aux normes sociales, jeune fille amoureuse d’un autre que le fiancé arrangé, novice ayant prononcé ses vœux un peu trop tôt, fauteuse prête d’accoucher… C’est en retournant les situations que l’auteur montre l’horreur cléricale, le vice du pouvoir et du stupre paré de la vertu des anges. Ambrosio se prend d’affection pour le novice Rosario – qui se révèle la fille Matilda, nymphomane éperdument attirée par lui pour le tenter et qu’il va violer et revioler à satiété avant de s’en lasser. Mais il est pris au sexe et à la menace du scandale : il va devoir suivre sa pente, désirer puis violer Antonia, étouffer sa mère Elvira qui s’oppose, puis poignarder la fille qui se sauve. Ce qu’il devient au final relève du grand guignol aujourd’hui, mais impressionnait vivement les foules d’époque, puisque Satan en personne intervient pour le châtier.

Lewis Le Moine sein nu

Le moine a son alter ego femelle en la personne de la prieure du couvent de Sainte-Claire à côté, sadique qui remet en vigueur les lois implacables du passé en ce qui concerne les sœurs ayant fauté : mourir lentement de faim au cachot, nourri d’un pain par semaine et d’un pichet d’eau par jour, à moitié nue dans la vermine. Elle infligera cette punition à Agnès, sœur du comte Lorenzo. Ses crimes étant dévoilés au grand jour, la dame du couvent sera écharpée par la foule ivre de vengeance en plein Madrid. L’érotisme sadien est partout présent dans les excès des instincts mal domptés par la fausse vertu religieuse. Ambrosio s’enfièvre à la vue d’Antonia nue sous son linceul : « Comment pourrais-je renoncer à ces membres si blancs, si tendres, si délicats ? A ces seins gonflés, rebondis, fermes et élastiques ! A ces lèvres, pleines d’une douceur aussi inépuisable ? » p.521. La prieure se repaît d’infliger des souffrances au corps d’Agnès, enceinte : « Elle était à moitié nue ; ses longs cheveux dépeignés lui tombaient en désordre sur le visage, qu’ils cachaient presque entièrement. Un bras décharné pendait inerte sur une couverture couvrant ses membres tremblants et agités de mouvements compulsifs » p.510. Ramener l’être humain au rang de bête dans la fange est un plaisir délicat des pires tortionnaires.

La sœur qu’on avait crue morte n’était qu’endormie, la fiancée enlevée tuée in extremis – permettant à son amoureux trop titré pour elle d’épouser mieux. Car, si Lewis conteste l’absolutisme, il ne conteste pas l’inégalité des rangs. Chacun doit épanouir ses vertus, mais à sa place. Il n’est guère que l’adolescent Théodore qui échappe à cette injonction, tel le Chérubin de Beaumarchais dans Le mariage de Figaro, joué pour la première fois à la Comédie française en 1784. Il est la nature en actes, jeune mâle en liberté qui révèle ses talents par l’exemple de ses protecteurs titrés. Le page Théodore lit beaucoup et compose des poèmes, chante admirablement en pinçant son luth, et prend des initiatives pour régler les affaires de son maître qui, en retour, lui prodigue son affection.

Il existe du Moine une édition réécrite par Antonin Arthaud, mais nous avons préféré l’édition originale, non expurgée. Il existe aussi un film de 2011 avec Vincent Cassel, mais c’est une autre œuvre, orientée vers le spectaculaire de la tentation, qui n’a pas la saveur lente distillée par la lecture.

Matthew Gregory Lewis, Le moine, 1796, Actes sud 2011 collection de poche Babel, 512 pages, €10.70
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Film DVD Le moine, Dominik Moll avec Vincent Cassel, Deborah François, 2011, Diaphana, 100 mn, €8.79

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Sens de l’écologie

Commençons cette année toute neuve par un regard plus élevé que celui que nous gardons d’habitude sur l’actualité. Le lever des Pléiades dans la nuit du ciel fin novembre, est fêté dans les îles de Polynésie par Matarii. Cet instant de communion cosmique rappelle que les humains font partie du grand cycle de la vie. Les sept étoiles de la constellation, visibles à l’œil nu, font frissonner les gens, pris d’une ferveur religieuse devant l’incommensurable infini qui s’emboite comme des poupées russes. L’harmonie de l’homme et de la nature est particulièrement importante dans ces univers fermés que sont les îles. Telle est peut-être la véritable « écologie », ce savoir (logos) des interactions avec sa propre maison (oikos).

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L’ethnologue Maurice Leenhardt a montré chez les Canaques que le corps n’est pas le siège autonome d’un ego comme le vit la modernité occidentale (‘Do Kamo’, Gallimard 1947). Le corps individuel n’est pas autonome mais une parcelle de l’univers dans lequel il reste immergé. Son existence est tout entière entrelacée aux arbres, aux fruits, aux plantes ; ses pulsations sont celles du végétal, joyeux quand vient la pluie, la chair caressée ou hérissée par le vent, poussé d’amour par les hormones à la saison d’abondance. Les mêmes mots sont utilisés pour l’écorce et pour la peau, pour la pulpe des fruits et pour les muscles de l’homme, pour l’aubier de l’arbre et pour les os du squelette. Le corps est une forme végétale originale, sans frontière véritable entre les deux domaines du végétal et de l’humain, de la chair et de l’esprit. La genèse polynésienne fait d’ailleurs naître l’arbre à pain d’un homme : le tronc est son corps, les branches représentant ses membres, les feuilles ses mains agitées, les fruits symbolisent la tête et le cœur du fruit, la pulpe même, est la langue.

Cette écologie extrême est réellement « pré-moderne ». Point de ‘cogito ergo sum’ cartésien, point de ‘maître et possesseur de la nature’ chez l’humain. Nul ne pense tout seul parce qu’il n’y a pas de « je ». Le corps n’est pas le réceptacle d’une étincelle divine mais perçu comme un fruit de la nature, une excroissance bourgeonnante du vivant. L’enfant est une jeune pousse tendre aux bras « comme de l’eau », avant d’acquérir substance et force par l’assimilation des végétaux, pour devenir « ligneux et dur » comme le bois à la fin de l’adolescence. La chair est l’intime du monde, aucune frontière symbolique entre elle et lui. Chaque Canaque sait de quel arbre de l’ensemble est issu chacun de ses ancêtres. L’arbre dans sa forêt symbolise l’appartenance de l’homme au groupe, enraciné dans la terre de ses aïeux, avec sa place propre au soleil, parmi ses frères. Chaque enfant qui naît voit se planter un arbre, nourri du cordon ombilical enfoui sous la pousse. La plante s’affirme et grandit tout comme le rejeton d’homme.

Point de « personne » en Mélanésie traditionnelle, le corps n’est qu’un pont transitoire lié à l’univers végétal et maillon entre les vivants et les morts. Pas de survie d’une « âme » individuelle, mais l’accès à une autre forme d’existence recyclée dans le grand tout : dans la cosmologie, le défunt peut prendre la place d’un arbre, d’un animal, d’un esprit. De son vivant, chaque humain n’existe que dans ses relations aux autres, aux arbres, aux plantes, aux bêtes, aux autres humains ; seul, il dépérit et meurt car s’il « est », il n’« existe » pas.

D’où l’importance du cosmos et des saisons, des rituels de récolte et de préparation de la nourriture, l’aspect toujours communautaire des actions vitales, la révérence religieuse envers le cosmos. Le pré-moderne s’ancre dans la Tradition.

couple nu dans les vagues

Peut-être est-ce cela qui nous manque, en Occident machinisé ? Peut-être est-ce pour cela que la jeunesse se détourne des biens matériels et du sexe étalés comme marchandise, entre frime et fric, dans les médias complaisants ? Peut-être est-ce pour cela que certains vont faire leur djihad solitaire au prix du reniement de leur humanité quand ils égorgent leurs semblables – tandis que d’autres, écœurés des fariboles politiciennes et les privilèges des blablateurs, s’apprêtent en cohorte massive à voter pour la Blonde autoritaire, celle qui régresse en Tradition reconstruite, mais qui donne un vague sens à ce monde qui va sans but ?

Les maladresses gauchisto-hippies des écolos français, coincés entre fonctionnariat confortable et retour au moyen-âge, ne font pas rêver : le lever des Pléiades, si.

L’avenir proposé par les Verts est trop proche de celui du SDF (consommer très peu, uniquement du local, sans jamais se chauffer ni créer d’empreinte carbone) pour que l’écologie décolle jamais. La véritable écologie est la conscience que l’on a d’être un maillon d’une chaîne et non pas maître – cette vanité si française de dire aux autres ce qu’ils doivent faire sous prétexte de détenir une fois pour toutes la Vérité.

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Horace Walpole, Le château d’Otrante

horace walpole le chateau d otrante
Jamais publié en poche en France, ce premier « roman gothique » déborde d’action et de coups de théâtre, dans un décor fermé, oppressant. Les éditions de la Pléiade en offrent pour Noël une édition soignée, flanquée de quatre autres opus de la même veine.
Nous sommes au XIIe siècle dans le Royaume de Sicile ; la principauté d’Otrante est sous la férule d’un seigneur qui a usurpé par ruse le titre depuis trois générations. Manfred est un tyran, mais obsédé de transmettre ; son fils Conrad est un adolescent malingre et souffreteux que son père se presse de marier afin d’assurer sa descendance. Mais le destin s’en mêle sous la forme d’un heaume de casque gigantesque qui écrase dans la cour du château, le jour même de ses noces, le malheureux enfant.

Manfred, désespéré, regrette moins son fils que le mariage perdu et propose aussitôt à la belle Isabella de l’épouser en lieu et place de Conrad – une fois qu’il aura fait annuler son propre mariage avec son épouse qui a peine à enfanter, la princesse Hippolita. Ce scandale aux yeux du monde et de l’Église va précipiter sa perte ; bien qu’il se batte bec et ongles contre la prophétie annoncée, il ne pourra rien – et sa descendance par les mâles s’arrêtera. C’est qu’il oublie sa fille, Matilda, qui peut se marier elle aussi et avoir des enfants. Mais le tyran seigneurial est aussi largement patriarcal et ces œillères l’empêchent de vivre normalement. Au point de la faire périr elle aussi, la prenant pour une autre…

main de spectre Le Chateau d Otrante

Horace Walpole, comte d’Orford, se bat dans la vie réelle contre l’absolutisme catholique, jacobite et clérical. En tant qu’auteur, il met en scène le fanatisme pervers de l’Église, qui veut régenter toutes les âmes, comme le plaisir pervers du seigneur et maître de la principauté. Ces deux dominations ont pour seule volonté de forcer les êtres humains, quel que soit leurs mérites, leurs vertus ou leur rang social, à plier et obéir. Cette « raison » d’État ou de foi est déraisonnable – et seule la « déraison » sous la forme de spectres et de rage des éléments, peut instiller la peur et le doute chez les dominants sûrs d’eux-mêmes. Seule la déraison peut permettre, par la révolte et la reconquête d’une certaine liberté, à la vie de continuer. Telle est la clé du style « gothique ».

horace walpole the castle of otranto

Le roman est construit comme une pièce de théâtre en cinq chapitres comme autant d’actes, avec unité de temps, de lieu et d’action. Tout se passe au château, décor grandiose et un brin effrayant, où les créneaux chantent avec le vent et où les souterrains obscurs et humides sont propices aux terreurs de l’inconscient. Ses pièces nombreuses, en enfilade et superposées, sont hantées d’apparitions gigantesques qui terrifient les serviteurs ; mais leur désordre est aussi favorable à écouter les conversations. Le château semble vivant et ses hôtes humains des parasites, qu’il secoue dans le tonnerre et la tempête lorsqu’ils faillent à leur destin.

La seule protection contre le château semble être l’armure, château sur soi, lorsqu’on est habilité à la porter, tel Théodore, jeune paysan d’apparence, autorisé par Matilda, la fille du seigneur Manfred. Théodore va annoncer la réalisation de la prophétie à Manfred, s’opposer à lui, aider la fuite d’Isabella, blesser Frédéric en combat singulier, enfin épouser Isabella après la mort de Matilda et le renoncement de Manfred. Il est le deus ex machina de la pièce, le jeune héros médiéval porté par son énergie intime comme par le destin. Théodore veut dire « don de Dieu » : jeune, beau, vigoureux et hardi, il est l’auteur idéalisé et le lecteur mâle s’identifie à sa noble quête.

Les personnages sont des « caractères », plus caricaturaux que fouillés, mais pétris de contradictions qui les humanisent un peu. Manfred le tyran est flanqué d’Hippolita son épouse soumise – mais Manfred est sensible et se laisse fléchir, et Hippolita pas une oie blanche sans personnalité. Matilda, la fille du couple, est virginale et conventionnelle, mais sa servante Bianca est toute ruse féminine et sensualité, comme une conscience inversée de sa maitresse qui se raidit de peur d’aimer. Théodore, candide bon sauvage, esclave des barbaresques arabes de 5 à 18 ans, paraît intact dans sa vertu « de race », tel plus tard un David Copperfield ou un Oliver Twist. Il s’oppose à Frédéric, croisé en Terre sainte mais hanté de libido. Nul n’est parfait mais chacun joue son rôle. Le destin va vaincre l’arbitraire, loi de nature contre volonté trop orgueilleuse des hommes. Le moine Jérôme – mais néanmoins père – ne peut imposer « sa » volonté (qu’il cache derrière celle de l’Église), pas plus que le prince Manfred – père à demi – ne peut imposer son désir à épouser la fille destinée à son fils. Transgression, inceste, usurpation ne sauraient gagner contre le « bon » droit, celui de la nature. Tout comme la vérité « naturelle » des êtres se révèle lors des crises, le destin va rectifier les errements humains.

Nous sommes au siècle de Rousseau, où l’homme secoue l’absolutisme social au nom des « lois naturelles ». Horace Walpole y ajoute l’ingrédient médiéval pour épicer l’action d’un décor à la Walter Scott et situer les passions dans l’intemporel.

Horace Walpole, Le château d’Otrante – histoire gothique, 1764, José Corti 1989, 155 pages, €22.99
Frankenstein et autres romans gothiques, édition Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60

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Jirô Taniguchi, Elle s’appelait Tomoji

taniguchi elle s appelait tomoji
Un jeune homme de Tokyo vient photographier une grand-mère à la campagne ; il est le petit-fils de sa sœur. Une jeune fille vit avec la grand-mère dans cette campagne. Lui, Fumiaki, à 19 ans ; elle, Tomoji, 13. Nous sommes en 1925, dans cette période d’entre-deux qui sépare l’ère Meiji qui a ouvert le Japon sur le monde et l’ère militariste qui va le renfermer. Un moment de grâce où le Japon rural subsiste tandis que le Japon industriel prend son essor.

Avec minutie, le dessinateur recrée le bucolique, ces champs tracés au cordeau sous la protection paisible des monts Yatsugatake et Fuji, tels des grands frères qui veillent. Maisons de bois surélevées, pièces à tout faire garnies de nattes en paille de riz (les tatamis), boutique où s’entassent les marchandises. Dans un dessin sensible mais assez corseté, Taniguchi décrit la paisible vie de famille. Jusqu’aux drames : le père meurt d’appendicite aiguë et la mère doit partir travailler à l’usine, laissant ses deux petites filles et son beau-fils à la charge de la grand-mère.

Tomoji grandit dans la nature, entourée de ce reste de famille qui l’encourage. Elle va à l’école, aide à la boutique, aux champs ; est travailleuse, serviable, contemplative. Fumiaki, de son côté, devient ingénieur en aéronautique ; lors du grand tremblement de terre de Tokyo en 1923, il prend conscience de la précarité de l’existence et du terrible de la nature. Cette convergence des vues va rapprocher la fille et le garçon, par l’entremise des marieuses de la famille.

Fumiaki et Tomoji vont s’épouser et, à leur tour, reproduire une famille pour perpétuer le Japon de tradition. Le scénario est tiré d’une histoire vraie, celle de la fondatrice d’un temple bouddhiste qui s’appelait Tomoji.

Mais l’auteur s’attache à montrer comment une enfant de la campagne devient une adulte équilibrée, de l’ère rurale à l’ère industrielle, sans déroger. Une vie archétypale, dessinée et racontée avec le réalisme doux-amer propre aux littérateurs japonais. Peu de sensualité, un brin de nostalgie mais surtout le goût d’être précis et d’accepter ce qui vient – toujours.

Cette attitude devant la vie est proprement religieuse ; elle est la marque du bouddhisme japonais, à la fois ascétique et bienveillant, sensible à tous les êtres et aux grandeurs de la nature.

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Jirô Taniguchi est peut-être le plus connu des auteurs de bandes dessinée japonaise en France. Il sera présent – comme son éditeur Rue de Sèvres – au 42ème festival international de la bande dessinée d’Angoulême qui se tiendra du 29 janvier au 1er février 2015.

Jirô Taniguchi, Elle s’appelait Tomoji, 2014, éditions Rue de Sèvres 2015, 174 pages, €17.00

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Des enfants aux citoyens

Ce texte est déjà paru dans un précédent blog en 2006, sous Chirac. Sarkozy et Hollande sont passés – et RIEN n’a changé. De quoi mieux comprendre pourquoi le PS perd systématiquement toutes les élections et que l’abstention monte à un niveau record, faisant le lit de l’extrémisme de droite.

Élever des enfants consiste à leur assurer protection, à entretenir leur santé, puis à les instruire. Dans cet ordre sans doute, puisque la faim n’est plus, dans nos sociétés, le mal le plus urgent. Avoir régulièrement cette tâche oblige à réfléchir. Ce qui est routine le plus souvent, s’avère « vital » lorsque des circonstances surgissent, qui bouleversent l’existence. Les fondamentaux de la famille et de la société prennent alors tout leur sens.

Rassurer et encadrer l’existence de l’enfant, vous l’aurez noté, est du domaine de l’affectif, de l’émotion, des passions.

Nourrir et exercer est du domaine du ventre, des jambes, des tripes.
Instruire, ouvrir l’esprit aux logiques à l’œuvre dans l’univers, mais aussi l’âme à la nature, aux bêtes, aux plantes et aux gens, appartient au domaine du rationnel et du spirituel.

Rien ne réussit sans être au calme, dans la paix intérieure qui permet l’exploration extérieure sans danger. La quiétude d’esprit qui naît de se savoir reconnu, entouré, est la condition nécessaire pour sortir du cocon, donc de soi, afin de se tester, de se découvrir et de devenir soi-même.

La faim et l’envie de bouger sont « naturelles », elles n’ont besoin d’aucun effort, dans les jeunes années, pour s’assouvir et s’exercer. Il faut voir dévorer les petits au goûter, ou les adolescents au dîner, pour prendre plaisir à leur cuisiner ce qu’ils aiment, tout en variant les menus et la palette des goûts pour l’équilibre alimentaire. Il suffit d’ouvrir la porte et de lâcher la bride pour qu’ils courent tout seul, luttent entre eux et se dépensent derrière une raquette ou un ballon, sur la pelouse, le court ou dans la boue.

Une fois tout ceci accompli, mais peut-être pas avant, l’être jeune est disponible pour le reste. Il est curieux des choses, savoir comment ça marche, comprendre d’où ça vient ; il est soucieux des gens, pourquoi ils font ceci, dans quel but ils disent cela ; il se prend d’engouement pour sa bande, une équipe, son pays. Il veut qu’on lui explique, il analyse les gestes, repasse la stratégie. Il veut comprendre. Il est mûr pour apprendre.

grimaces frere et soeur

Dépensé, rassasié, il faut lui imposer le calme des devoirs, sans les sollicitations de la télé, des jeux vidéo ou des messageries chats. Il a besoin qu’on le contraigne. C’est le signe qu’on s’intéresse à lui, à son futur proche (le DST*) comme à sa destinée (son « plus tard »). Ne le libérer qu’à certains moments est le signe qu’on l’aime. La liberté, comme tout ce qui est humain, s’apprend. Elle n’est pas laisser-faire spontané mais une maîtrise qui s’apprivoise.

Le spirituel viendra en sus, et sans qu’on le convoque. L’être humain est religieux de nature, allant par raison vers les causes dernières, par passion vers ce qui le dépasse ou par ses tripes vers ceux qui lui sont proches. Même les parents qui ne pratiquent rien ont cette dimension spirituelle ; elle peut se manifester devant la lune qui se lève dans le ciel, devant les images insoutenables des orphelins du tsunami à la télé ou devant « la fête » d’une coupe du monde presque gagnée. La religiosité est avant toute religion ; elle est ce qui relie, surtout communion.

Et quand vous aurez saisi tout cela, qui concerne les enfants, vous comprendrez la politique un peu mieux, qui concerne les citoyens. Vous vous direz qu’on ne peut rien entreprendre sans sécurité civile, sans liberté d’aller et venir sans danger dans la rue, le quartier ou les transports. Et qu’être rassuré prime sur tout le reste dans nos sociétés où la faim n’est plus le premier des maux. Mais, au-delà de la nourriture de base, vous aurez besoin de savoir manger équilibré, de trouver des produits sains et d’avoir quelques moyens et loisirs pour les cuisiner à plaisir.

Mere et fille

Vous ne pourrez que vous intéresser à l’économie, cette nourriture des nations, aux mécanismes qui produisent des biens que chacun consomme, et pourquoi nous sommes trop chers ou plus habiles, pourquoi il est nécessaire de vendre ce que nous savons faire pour acheter ce qui nous manque, pourquoi sans liberté d’entreprendre on ne peut que subir. Et vous aurez compris très vite la raison qui pousse à s’intéresser au travail, à l’industrie, aux services, avant (bien avant) de se préoccuper de la guerre au loin ou du « prestige » diplomatique. Un Président qui n’agit qu’à l’extérieur est comme un père qui court les cafés ou les réunions, délaissant ses enfants.

Vous aurez alors souci d’éducation et de savoir, vous récriminerez contre les criminels qui, au prétexte de « pédagogie », tentent d’imposer leur idéologie de classe, nivelant tout pour apparaître comme « spécialistes » et prendre ainsi le pouvoir.

Vous n’aurez que mépris pour ces faux savants qui écrivent des manuels abscons où, en trois chapitres, vous n’aurez toujours rien compris vous, adulte, à la fécondation et au patrimoine génétique – alors qu’une série de définitions de base auraient largement suffi pour saisir.

Vous trouverez inepte qu’on oblige les gamins à user de linguistique universitaire en cours de français pour décortiquer un texte, sans aucun souci de la beauté des mots en phrases judicieusement assemblées.
Vous regarderez, ébahis, les exercices de math où l’élève doit trouver « la largeur d’un ruisseau » alors que la réponse juste est au-delà de 50 mètres – soit en bon français « un fleuve » ! Le cloisonnement des disciplines, l’illettrisme des rédacteurs, l’indigence des méthodes pédagogo, tout cela vous sautera aux yeux – pour peu que vous vous intéressiez à ce que font vos enfants.

Vous aurez l’intuition du pourquoi les crédits de recherche sont si faibles et le train de vie de l’Élysée si dispendieux, pourquoi les chars et les avions apparaissent prioritaires pour aller frimer au Liban, en Bosnie, en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, au Tchad, au Gabon, au Congo, Bosnie, en Syrie et dans toutes ces contrées bien loin, où rien n’est contrôlable par le citoyen, et alors qu’existent des organismes internationaux comme l’ONU ou des forces locales aptes à remplir les missions sans que les « missiés » s’en mêlent.

Et vous comprendrez alors mieux la politique : l’école « à la française » ressemble à la politique « à la française » – élitiste, hiérarchique, clanique.

  • S’asseyant sur toute tradition s’il s’agit de capter le pouvoir.
  • Déclarant n’importe quoi pourvu que ce soit médiatique.
  • Se moquant surtout du monde : des enfants, des gens, de vous.

La famille n’est pas la société, mais élever des petits d’hommes vous rend plus « politique » que ceux dont c’est l’avide métier.

* Un DST est un devoir sur table dans le jargon enfeignant

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Edgar Allan Poe, Histoires grotesques et sérieuses

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Histoires plus tardives, plus raisonnées, moins séduisantes que les précédents recueils réunis par Baudelaire en Histoires et Nouvelles histoires extraordinaires, ces « grotesques et sérieuses » poussent la logique à l’absurde. Car, n’hésite pas à écrire le poète français dans une note sur la vie de Poe (disponible dans l’édition Pléiade), « il y avait une immense masse de cervelle devant et derrière, et une quantité médiocre au milieu » – autrement dit « une énorme puissance animale et intellectuelle, et un manque à l’endroit de la vénérabilité et des qualités affectives » p.1015. Poe était peu croyant et peu amoureux des gens. Il faut dire que ses parents sont morts durant sa prime enfance et qu’il a été adopté par les Allan, riches marchands de tabac.

Le mystère de Marie Roget poursuit le Double attentat de la rue Morgue et l’agitation forcenée des petites cellules grises ; le crime est considéré de façon objective comme un problème d’échecs, sans aucune considération sur son horreur ou sur les sentiments.

Le joueur d’échecs de Maezel démonte une épate d’automate, démontrant en 17 points numérotés que ne sont pas les rouages mais un homme à l’intérieur qui joue les parties.

Eleonora est une histoire d’amour, mais abstraite et non charnelle. Deux enfants, cousins de sexe opposé, sont élevés seuls avec la mère de l’un d’eux dans une vallée écartée. La nature riante les enchante, peut-être colorée par leur cœur naïf qui voit tout en rose. Mais la fille meurt ; le garçon, désespéré, finit par quitter la vallée en ayant juré un amour éternel (et platonique) à la défunte. Mais il tombe amoureux d’une autre et les anges lui pardonnent « car l’Esprit d’amour est le souverain qui gouverne et qui juge ».

L’ange du bizarre est un méchant gnome dont les bras en forme de bouteille délivrent du kirsch. L’être grotesque et sérieux veut absolument que l’auteur croie en lui. Il faut dire que, bourré à ne plus savoir où il est, son imagination galope.

Une échappée vers l’asile est une bonne blague qui préfigure Alice au pays des merveilles. Dans Le système du docteur Goudron et du professeur Plume, la logique va jusqu’à l’absurde, les fous devenant les gardiens des infirmiers, qui eux-mêmes hurlent à la mort pour sortir. La naïveté du narrateur, jeune homme en voyage dans le sud de la France, ajoute au risible. Mais c’est un rire grinçant car l’humanité ainsi décrite apparaît sensée… bien que folle à lier. Poe n’aimait pas ses contemporains, sauf quelques femmes élues mais de manière éthérée. Il est vrai que trop d’alcool ou de drogue rend impuissant.

Le domaine d’Arnheim et Le cottage Landor sont deux escapades rousseauistes dans des paysages aménagés par l’homme mais dont l’homme est quasi absent. Le narrateur ne se préoccupe par de qui a élaboré et occupe ces domaines, mais simplement de décrire ce qu’il voit. En rêvant de vaste nature et de solitude au milieu des plantes, peut-être s’évade-t-il ainsi de son existence morne, empâtée par l’alcool, dans les bouges enfumés ?

La genèse d’un poème démonte les rouages de la création littéraire – la sienne. Ce n’est pas l’histoire la plus passionnante à lire, sauf pour les spécialistes de la littérature qui aiment à savoir comment elle est faite, faute de savoir eux-mêmes bien écrire, le plus souvent.

Edgar Allan Poe, Histoires grotesques et sérieuses (1836-1847), traduction française de Charles Baudelaire 1864, Folio 1978, 352 pages, €7.90
Edgar Allan Poe, Œuvres en proses traduites par Charles Baudelaire, Gallimard Pléiade 1951, 1165 pages, €46.70
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Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires

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Si le titre français est du traducteur français, le poète Charles Baudelaire, l’édition américaine de 1845 s’intitule simplement ‘Tales’ (Histoires) ; elle regroupe des contes parus entre 1836 et 1845 dans les revues.

Le choix de Baudelaire n’est pas anodin : en effet, après un premier volume « extraordinaire » d’histoires tirées de l’optimisme scientifique du siècle XIX commençant, le choix du second volume est plus noir et plus « gothique ». L’auteur, qui sombre peu à peu dans l’alcoolisme (ce qui a fasciné Baudelaire), voit le monde en noir et la vie humaine comme une impasse.

L’amour n’est jamais heureux sur cette terre, pas plus celui des femmes que celui des amis ou celui des… chats. Le chat noir conte cette belle histoire d’êtres faits l’un pour l’autre, l’animal et l’humain, avant que l’humain – de nature compliquée – gâche tout par son ivrognerie. Il devient violent, jaloux, irascible. Il étrangle et pend son chat. Repentant il en apprivoise un autre, du plus beau noir luisant. Mais celui-ci est un avatar revenu des ombres pour se venger…

chat noir

La célèbre Chute de la maison Usher n’est pas en reste. Un ami, hypersensible et cadavérique, invite l’auteur à passer quelques jours avec lui, en proie à la solitude et à ses démons intérieurs. La psychanalyse n’est pas encore inventée mais la sœur jumelle de ce jeune homme meurt de phtisie et les compères entreposent le cercueil dans une crypte sous la maison en attendant l’enterrement. L’infortunée n’était qu’en catalepsie et se réveille en pleine bière ! Ce coup d’état contre l’humain ne peut que susciter l’ire des éléments déchaînés et la disparition en marécage de ladite maison Usher, avec ses derniers descendants.

Hop-Frog est un nain dont le roi se moque, jusqu’à ce qu’un jour l’avorton se venge. La barrique d’Amontillado est elle aussi un plat qui se mange froid, à la suite d’insultes répétées. Le masque de la Mort rouge anticipe Ébola : qui veut s’isoler pour se prémunir voit s’infiltrer jusque chez lui la Justice immanente. Le diable dans le beffroi se moque de ces placides Flamands qui tirent sur leur pipe les yeux rivés à leur montre, tout à la répétition du temps paysan et à la jouissance de la vie immobile. Mais ne voilà-t-il pas que le démon (de la modernité ?) vient faire danser les cloches et affoler les horloges, précipitant toute cette humanité confite en traditions dans l’agitation sans cause ! Un curieux Dialogue avec une momie préfigure les Aventuriers de l’Arche perdue tandis qu’une Conversation entre Eiros et Charmion conte la fin de la vie terrestre sous le passage d’une comète. Le portrait ovale émet l’hypothèse Dorian Gray, le peintre aspirant la vie même dans sa toile à tel point que, possédé par son art, il vide sa bien-aimée de toute existence.

edgar allan poe portrait dessine

Edgar Allan Poe était un précurseur par l’imagination. Enfiévré par l’alcool, il amplifiait la sensibilité du temps. La révolution industrielle venait à peine de commencer qu’il en voyait tous les inconvénients. Finie la placidité de vivre et de prendre son temps ; consommée l’ignorance des astres et de leurs dangers ; terminée la foi naïve au profit des doutes et craintes maléfiques.

Le plus beau n’est-il pas cette profession de foi écologiste écrite en 1841 dans le Colloque entre Monos et Una ? Le conte peint la mort physique et mentale, la progressive extinction de toutes les facultés personnelles : « le sentiment de l’être avait à la longue entièrement disparu ». Mais la terre elle-même, n’est-elle pas menacée tout autant par l’homme en temps qu’espèce nuisible ? « Aussi bien, tandis qu’il se pavanait et faisait le Dieu, une imbécilité enfantine s’abattait sur lui. Comme on pouvait le prévoir depuis l’origine de la maladie, il fut bientôt infecté de systèmes et d’abstractions ; il s’empêtra dans des généralités. (…) Ce mal surgit nécessairement du mal premier : la Science. L’homme ne pouvait pas en même temps devenir savant et se soumettre. Cependant, d’innombrables cités s’élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante maladie. (…) Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde approchait. C’est ce que ne voyait pas la masse de l’humanité, ou ce que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas voir » (p.463 Pléiade).

Si les écolos d’aujourd’hui avaient ce style au lieu de leur véhément ressentiment de prédicateur, peut-être seraient-ils mieux entendus alors qu’août ressemble à octobre et qu’octobre reste un mois de juin, tandis que les tempêtes hivernales et les pluies de printemps opèrent leurs ravages ?

Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires (1836-1845, publiées par Charles Baudelaire en 1857), Garnier-Flammarion 2008, 314 pages, €3.80
Edgar Allan Poe, Œuvres en prose traduites par Charles Baudelaire, Gallimard Pléiade 1951, 1165 pages, €46.70

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Arnaldur Indridason, Étranges rivages

arnaldur indridason etranges rivages
Que fait un commissaire de police lorsqu’il est en vacances ? Il enquête… Il ne peut s’en empêcher. Il faut dire que le commissaire islandais Erlendur est d’un pays sauvage ou la nature est aussi belle que cruelle, incitant à la vérité nue. Sa quête est obsessionnelle parce qu’il se sent un brin coupable. Il veut savoir : lorsqu’il avait dix ans, son frère de huit ans sorti à cause de lui, l’aîné, a lâché sa main et a disparu dans une violente tempête de neige. Nul ne l’a jamais retrouvé.

Erlendur campe dans le salon de la vieille ferme familiale abandonnée. Le vent hurle alentour ou bien le froid s’insinue, créant des illusions. Ne voit-il pas l’ombre d’un personnage, rencontré enfant qui avait prédit que son frère Bergur, étant une « belle âme », ne serait peut-être pas conservé par ses parents ? Alors l’homme mûr creuse la réalité passée, il creuse son âme de gamin pour faire la lumière. Est-ce de sa « faute » ? Est-ce la jalousie que son frère (qu’il aimait) ait eu en cadeau une voiture miniature qu’il a violemment désirée ?

Il s’intéresse donc aux disparitions dans la neige et le froid, puisqu’il a appris que l’on peut survivre en se protégeant un minimum et que l’être humain est bien plus résistant qu’il n’apparaît. Des marins tombés à l’eau et déclarés morts, se sont mis à revivre des heures plus tard, dans un lieu plus chaud. Durant la guerre, une troupe de Britanniques a été ainsi partiellement sauvée d’une tempête semblable. Mais une femme, Matthildur, avait quand même disparu au même moment. Énigme : Erlendur interroge les derniers témoins, allant de l’un à l’autre pour mieux focaliser ses questions. « Par curiosité et à cause de son intérêt pour les disparitions, il avait fouillé bien plus profondément dans le passé de ces gens qu’il n’en avait eu l’intention au départ. Il n’avait absolument pas cherché à exhumer un crime. C’est le crime qui était venu à sa rencontre » p.255.

Islande nature sauvage

Car une étrange vérité se met progressivement au jour… Une histoire d’amour passionnée, la haine puissante qui va avec. Le cœur humain, dans la nature islandaise, ne peut que se mettre à l’unisson : été explosif et tempêtes hivernales déchaînées. Malgré les non-dits de ces taiseux du nord, dont le quant à soi est un tempérament, Erlendur va savoir. Il connaîtra pourquoi Matthildur a disparu, où son cadavre jamais retrouvé se trouve, pourquoi les faits se sont déroulés.

Il apprendra en même temps que les terriers de renards recèlent parfois des objets humains, conservés par le temps. Et que les bêtes ne dédaignent pas la viande morte, au point d’en rapporter les os les plus succulents à leurs petits, dans leur tanière. Il retrouvera, chez un chasseur devenu vieux, la petite voiture rouge qu’il avait convoitée, sur les pentes d’une montagne où son frère Bergur et lui étaient dans la tempête. Il saura enfin. Et ce deuil impossible des volumes précédents, ce chagrin obsessionnel, trouvera enfin son apaisement.

Ce roman noir, qu’on ose à peine qualifier de « policier » tant il se passe après toute prescription criminelle, est d’une beauté tragique, écrit sereinement, pas à pas. Il démarre comme un vieux diesel, lentement, puis trouve son rythme de croisière. Les chapitres se succèdent, courts, apportant chacun un élément nouveau. C’est très humain, empathique, le lecteur est ému. Un bel ouvrage.

Arnaldur Indridason, Étranges rivages, 2010, Points policier 2014, 356 pages, €7.60
Existe aussi en livre audio MP3, 675 Mo, €21.50

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Dambatenne parmi les jardins de thé

La richesse de Ceylan consistait jadis dans la culture du café mais un insecte, l’hemileia vastatrix, parvint à tout ravager en détruisant les feuilles dès l’année 1869. Le caféier a donc été remplacé par le thé à l’initiative des Anglais en 1876. Le climat sur les collines de l’intérieur permet une récolte très fructueuse à Ceylan. Sir Thomas Lipton, né en 1850 et mort en 1931, est écossais. Épicier, il achète des plantations de thé à 180 km de Colombo, dans les collines de Poonagala. Autodidacte, il fait fortune avec ses sachets, encore étiquetés « thé Lipton », mais il s’est plus intéressé à la Coupe de l’America et aux régates de yachting qu’à Ceylan. C’est cependant sous son nom qu’est encore établie la plantation Sherwood, à Haputale. Le domaine est devenu entreprise locale dès l’indépendance, son thé est vendu en gros sous le nom de Larkin.

plantation sherwood haputale sri lanka

Nous débutons la journée par un peu de bus, qui nous conduit jusqu’à l’orée de la plantation. Chose curieuse, il fait beau. Nous montons par la route qui serpente parmi les jardins de thé et les hameaux tamouls sur les pentes des collines. Les seuls endroits plats sont cultivés de légumes et construits de maisons. Il y a un temple hindou en bas, une mosquée plus haut, et encore plus haut une chapelle chrétienne à la Vierge. Comme sur les murs de l’école que nous longeons, toutes les religions du pays sont représentées. La façade scolaire représente aussi un écolier du primaire effectuant les mouvements yoguiques du Salut au soleil.

village tamoul haputale sri lanka

Tous les gens que nous croisons nous lancent des hello ! à quelques exceptions près, musulmanes (pourquoi ai-je envie d’ajouter : « évidemment » ?). Les gamins sont particulièrement avenants, curieux de la modernité et du reste du monde. Ils parlent très peu anglais mais n’hésitent jamais (contrairement aux nôtres…) à utiliser leurs maigres connaissances pour parler. Un treize ans pieds nus, chaîne d’or au cou, me demande d’où je viens ; son copain, plus jeune et plus terreux, ne sait dire que « what’s your name » et « give a pen ». Deux autres, assis sur un muret, nous offrent des goyaves vertes qu’ils viennent de cueillir directement à l’arbre. Les femmes sourient, les petites filles se laissent prendre en photo mais ne parlent pas un mot d’anglais, entre pudeur et ignorance.

13 ans et son copain haputale sri lanka

Les parcelles plantées de théiers sont numérotées. Chaque plaque indique la superficie de l’exploitation, le Ph et la teneur en carbonate du sol, enfin la date de la dernière taille des arbustes. Chaque parcelle correspond à une exposition, donc à une qualité de cru. Selon les résultats sur quatre ou cinq ans, le propriétaire va planter un arbre ou deux de plus pour ombrager ou, au contraire, en couper. Des panneaux indiquent qu’il est interdit sur le domaine de chasser, de sectionner les arbres et de jeter des ordures.

jardin de the plantation sherwood haputale sri lanka

Des maximes politiquement correctes en anglais ponctuent la route à chaque virage, là où l’on doit ralentir pour négocier la courbe. Elles portent sur l’environnement dans un mélange de mystique écolo, de libéralisme anglais et de bouddhisme syncrétique. Par exemple : « le fameux équilibre de la nature est le plus extraordinaire de tous les systèmes cybernétiques. Laissé à lui-même, il est toujours autorégulé ». Ou encore : « Ceux qui espèrent apprivoiser et materner des jeunes animaux sauvages les « aiment ». Mais ceux qui respectent leur nature et espèrent les laisser vivre normalement les aiment plus encore. » Et encore : « Une personne qui écrit la nuit peut éteindre la lampe, mais les mots qu’elle a écrits restent. C’est la même chose avec le destin que nous nous créons dans le monde ».

maxime ecolo plantation sherwood haputale sri lanka

Elles ponctuent la montée au Lipton Seat, point de vue culminant où sir Thomas, dit-on aimait à monter le soir pour contempler son œuvre, sinon la beauté calme du paysage.

lipton seat plantation sherwood haputale sri lanka

Nous y prenons un thé, bien entendu, dans une petite boutique installée tout près. Dommage que le choix des qualités ne soit pas développé et que nous devions boire le thé générique, infusé dans l’eau chauffée au feu de bois qui s’est imprégnée du goût de fumée. Les nuages se sont assez levés pour dissiper la brume sur le paysage au-dessous.

the au lipton seat plantation sherwood haputale sri lanka

Nous redescendons par les escaliers sommaires qui servent à drainer les pluies et à accéder à la cueillette avant de visiter la Dambatenne Tea Factory.

farique de the sherwood haputale sri lanka

Le secret de « fabrication » est si bien gardé qu’il est interdit de prendre aucune photo – l’indépendance rend susceptible et tend à garder jalousement des procédés – acquis du colonisateur.

kids tamouls haputale sri lanka

La fabrique travaille au ralenti le dimanche, mais le contremaître nous montre cependant l’usine, contre paiement de 250 roupies chacun. Il nous explique en anglais le processus qui mène de la feuille au sachet. Après cueillette, le séchage sous de gros ventilateurs d’air chaud, puis le roulage en machine, la fermentation quelques heures pas plus, puis trois coupes successives des feuilles avant tamisage et tri par taille, de la poussière (jetée) aux résidus (jetés au compost) – les tailles intermédiaires réparties par qualité. Il y a le BODF (Broken Orange Pekoe Fine), le BOP (Broken Orange Pekoe), le BP (Broken Pekoe), le BPS (Broken Pekoe Souchong) très grossier de basse qualité, enfin le Broken tea, très médiocre. La fabrique ne produit pas de « tips », ces feuilles en bourgeon encore presque blanches, qui sont du goût le plus subtil. Pekoe signifie en chinois duvet blanc et désigne les jeunes feuilles, encore enroulées. Les grades sont alors le TGBOP (Tippy Golden Broken Orange Pekoe), le GFBOP (Golden Flowery Broken Orange Pekoe), le GBOP (Golden Broken Orange Pekoe), le FBOP (Flowery Broken Orange Pekoe), enfin le BOP1 (Broken Orange Pekoe).

femmes tamoul haputale sri lanka

« Pourquoi Orange ? » Eh bien, il semble que ce soit un hommage rendu par les premiers importateurs de thé hollandais à leur famille royale : les Orange Nassau. Le nom, originaire d’un domaine du Vaucluse, a été porté par les princes des Pays-Bas, notamment Guillaume 1er qui combattit les Espagnols de Philippe II, et Guillaume III, qui devint roi d’Angleterre et d’Écosse sous Louis XIV.

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William Faulkner, Descends, Moïse

william faulkner descends moise
Formé (symboliquement ?) de sept récits qui traversent les années 1860-1940, c’est à une radiographie du Sud que se livre Faulkner. Il reprend et ressasse toutes ses œuvres et toutes ses généalogies pour composer un millefeuille de Blancs et de Noirs, en ligne directe et métissés, dont les existences se croisent et se heurtent. Le titre du livre est celui de la dernière nouvelle, également celui d’un negro spiritual qui assimile l’asservissement des Noirs à celui des Juifs sous Pharaon. La famille McCaslin transmet la honte et la culpabilité de génération en génération.

Honte d’avoir été aristocrate maître d’esclaves, culpabilité d’avoir ravi la terre aux Indiens et d’avoir détruit son équilibre pour planter le coton et élever des villes. Honte et culpabilité d’avoir fauté avec des négresses et d’avoir mêlé ce que Dieu avait séparé, jusqu’aux conséquences radicales du meurtre et de l’exécution. Blanc et Noir, civilisation et nature, s’entremêlent comme les eaux du delta.

Dans le premier récit, bien loin dans le temps, une chasse au renard se transforme en chasse à l’homme pour récupérer un esclave noir qui fugue régulièrement pour aller monter sa belle. Nous sommes dans le burlesque de la comédie, le bouffon seul à même de dire que le roi est nu. Le second récit met en scène Lucas, descendant mi-noir, mi-blanc, en rivalité avec son demi-frère blanc, et qui chasse le trésor imaginaire des confédérés avec une machine électrique venue de la ville. Le troisième récit quitte un instant la famille pour mettre en scène un Noir pur sang qui, ayant perdu sa femme, se révolte contre la condition humaine (et finit pendu) ; une vraie bête aux muscles puissants et aux instincts bruts, une sorte de rêve américain jusqu’à Rambo et XIII.

Mais c’est le quatrième récit qui est le plus beau, sauf sa section 4. Cette fois, c’est un vieil homme de 1940, Isaac dit Ike, qui raconte son enfance en forêt, durant les chasses annuelles des Blancs du comté. Il a dix ans, douze, ans, seize ans, et le vieux Sam, mélange d’Indien et de Noir, lui apprend à marcher sans bruit, à observer les traces, à s’orienter sous les arbres, à tirer ou à ne pas tirer selon les moments. A douze ans, le gamin tue son premier cerf et Sam le baptise du sang de la bête, cérémonie initiatique qui le met en communion avec la nature et avec la vie même. Ce sont les pages les plus belles de Faulkner, emplies d’émotion et de respect. « Sam Fathers ne l’avait-il pas déjà consacré, et délivré de la faiblesse et du remords ? – non pas de l’amour et de la pitié pour tout ce qui vivait et courait et, en une seconde, cessait de vivre en pleine splendeur et en pleine course, mais simplement de la faiblesse et du remords » Les Anciens, 2 p.789 Pléiade.

garcon chasseur

A seize ans, il rencontre un ours, le Vieux Ben rusé et inoxydable, que tous chassent depuis des années. Ce sera un autre qui le tuera, mais pas cette année-là. Il faudra dresser spécialement un chien, différent des autres, sans peur et sans reproche : Lion.

La section 4 de ce récit est en revanche une jérémiade illisible. Rupture de ton, phrases interminables, écriture expérimentale sans ponctuation – un vrai pensum qui dérive vers le prêche biblique. Faites comme moi, survolez ces pages chiantes, qui durent quand même un long moment. Tout ça pour se plaindre d’être Blanc, Américain, propriétaire, chasseur, mâle et ainsi de suite. Appel à la Bible, dissection des desseins de Dieu – en bref, réservé aux lecteurs purement américains avec de la patience ; je ne sais pas si beaucoup lisent encore ça aujourd’hui.

Le dernier récit est contemporain de l’écriture, 1940. La guerre menace en Europe ces bouffons de xénophobes tandis que les Américains racistes, ayant libéré les Noirs, ne peuvent envisager d’avoir des enfants avec eux. La vieille alliance (biblique ?) de l’homme et de la nature, durant la chasse, ne résiste pas à la ville et au regard social. Et cela se termine mal.

Un beau livre, sauf la centaine de pages de délire prêcheur. Il est peu connu mais fait pénétrer un peu plus l’Amérique, ses mythes et ses complexités sociales par un esprit européen du XXIe siècle.

William Faulkner, Descends, Moïse, 1940, Gallimard L’imaginaire 1991, 336 pages, €10.00
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 3, Gallimard Pléiade, 2000, 1212 pages, €66.00

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Lafcadio Hearn, Le mangeur de rêves

lafcadio hearn le mangeur de reves
Curieux Lafcadio au prénom grec choisi par sa mère, portant le nom de son père Hearn, chirurgien irlandais de la marine anglaise. Né en 1850, il fut très tôt abandonné par son père, puis par sa mère, avant d’être élevé au Pays de Galles par une tante jusqu’à 16 ans. Lâché dans la nature, il connaît la misère, émigre aux États-Unis à 21 ans, puis en Martinique avant sa trentaine. Mais c’est au Japon qu’il trouvera des racines et la paix. Il se convertit au bouddhisme, se marie et a des enfants à demi-japonais. C’est en hommage à son pays d’adoption que ce déraciné recueille les contes populaires, encore très vifs à la fin de l’ère Meiji.

Le lecteur occidental peut prendre conscience de l’envers du Japon, cette vitalité populaire masquée ensuite par le militarisme et la discipline. Cela malgré une traduction ancienne (1980) qui fait précéder tout nom du terme « honorable » et saute pudiquement les phrases trop crues sur la sexualité.

Ces histoires ont été publiées dans diverses revues ou recueils, et Francis Lacassin en a opéré un choix thématique en six parties : songes et mensonges, amours et retours, horreurs et malheurs, vertiges et prodiges, enchantements et désagréments, du fini à l’infini. Le shinto qui révère les sources, les arbres et les montagnes, le bouddhisme qui vante l’impermanence des choses et l’illusion des êtres, tout en enseignant le karma et la réincarnation, ne peuvent que prêter leur doctrine au magique et à l’apparent impossible.

Un aveugle fait pleurer les morts, ils continuent d’errer sur cette terre tant qu’ils ne sont pas apaisés par les cérémonies requises, ils reviennent sous forme de fantômes pour tenter les vivants ou se venger. Car les passions violentes, amour, haine ou fierté, survivent à la disparition des corps. Avant même la réincarnation en nouvel enfant dans une autre famille, ils désirent fermer le cercle de l’inaccompli, éviter le remariage de l’aimé ou consommer sa ruine, remettre les comptes en ordre. C’est ainsi que l’on peut épouser deux fois la même femme, ou naître à nouveau sans avoir rien oublié, ou parler par l’intermédiaire d’un vivant qui ne se souviendra de rien, ou encore être condamné à se repaitre des cadavres pour n’avoir pas officié comme attendu dans son existence précédente. A l’inverse, le samouraï vertueux et courageux se verra accorder le don de la force, le gamin qui dessinait des chats sauvera le village d’un monstre dévorant, l’amoureux d’un portrait fera s’incarner son aimée, la fille sauvée de la peste unira deux familles.

Le temps lui-même est illusion, tout change et tout revient éternellement, jamais le même et pourtant jamais vraiment autre. La leçon philosophique de ces contes populaires est très classique : vivre selon la Loi, se mettre dans le courant, agir avec équité dans sa fonction. Les femmes ont du pouvoir, les enfants sont chéris, les hommes sont courageux, et les éphèbes (chigo) sont très beaux et disciplinés.

Ce remarquable recueil de contes qui se lit avec bonheur vous fera connaître le Japon autrement, découvrir la magie dans un jardin de temple, soupçonner l’âme d’un cerisier au printemps; il vous inspirera la crainte salutaire des étangs dormants et des bois épais la nuit, aux approches des villages. Pour saisir la substance de la culture japonaise, intimement mêlée à la nature, il vous faut sentir comme à « l’époque où l’enfance s’épanouit dans l’adolescence », dit Lafcadio Hearn : ce moment de transition où, tous les sens en éveil et l’émotion affleurante, la raison n’analyse qu’en second, poussée par la vitalité qui monte.

Une grande leçon nietzschéenne, bien plus ample et plus concrète que les pauvres chevrotements écolos des intellos rassis qui cherchent aujourd’hui leur boussole.

Lafcadio Hearn, Le mangeur de rêves, 1904, choix, préface et bibliographie de Francis Lacassin, traduction Marc Logé, 10-18 1993, 411 pages, €10.00 occasion

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William Faulkner, Sanctuaire

william faulkner sanctuaire
Encensé par Malraux, récupéré par Sartre, pour Camus un chef d’œuvre, ce livre est un roman policier noir qui se passe dans le sud, ce Mississippi cher à l’auteur. L’intrigue est simple : une étudiante se fait violer par un pervers de la pègre ; un avocat humaniste tente de sauver celui qui est accusé à tort mais rien ne fonctionne. La vie est une fatalité et chacun doit aller au bout de son destin.

Écrit sans les tentatives expérimentales du Bruit et de la fureur, Sanctuaire est l’application au XXe siècle des rigueurs de l’Ancien testament : Popeye le caïd est le serpent du mal pur, Temple l’étudiante de 17 ans est une oie blanche aussi niaise que travaillée de la vulve. Quand les deux se rencontrent, ça fait boum, le sanctuaire est violé et le paradis perdu ; tous les lecteurs de la Bible connaissent la suite…

Mais le viol est à plusieurs étages, ce qui complique l’affaire : Popeye est impuissant depuis l’enfance et c’est un épi de maïs qui fait office avant qu’un homme (un vrai), au nom de Red, soit choisi pour officier devant lui en servant d’étalon. « Tiens, t’as un nom de garçon ? » s’étonne devant Temple la tenancière d’un bordel dans lequel Popeye a mené sa conquête. Il est vrai que l’auteur adore donner des noms de garçon aux filles (ainsi Quentin dans Le bruit et la fureur) : pour mieux les traiter de garces ?

Car toute femelle ne pense qu’à « ça », même les oies blanches couvées en pensionnats séparés. « Dans leurs yeux à toutes, cette expression de froideur innocente et effrontée » (chapitre 19) ; elles aiment la bite, dira-t-on dans les années 1980 (Les Bronzés), mais il s’agit bien des mêmes. « Cette curieuse petite chair (…) en qui semblait fermenter peu à peu quelque chose de ce bouillonnement qui l’identifiait à la vigne en fleur » ch.19. Le lieu du mal est la chair, le temps du mal est le printemps, le prétexte du mal est l’alcool. L’oie blanche, malgré trois frères, ne connait rien à la vie, enfant trop gâtée, trop égoïste et hédoniste, déjà prototype de « conne américaine » que la littérature plus récente a consacrée : « Elle n’avait qu’à s’habiller et, quelques instants après, quelqu’un venait la chercher » ch.18.

Tout commence en avril, dans ce sud des États-Unis où le printemps explose en luxuriance, pour se terminer en automne dans le gris uniforme du Paris bourgeois. Entre temps, la nature aura fusé, la soupape aura été refermée, et la « bonne » société retrouvé sa morale, cette discipline étouffante qui est sa seule culture. Tout commence à la source, qui jaillit naturelle, et se termine au Luxembourg, devant un bassin maîtrisé.

Le roman ne cesse d’alterner exprès la fausse innocence féminine et la pseudo virilité, le hors la loi et l’homme de loi, la maison coloniale isolée et la maison de famille urbaine, le libertarisme campagnard détournant la Prohibition et la morale étriquée des « paroissiennes » en ville et de ceux qui ne veulent jamais d’ennuis – « tous d’excellents chrétiens » ch.20, le citoyen normal, professionnel et égalitaire, et celui qui veut péter plus haut que son cul. « Parce qu’ils ont un veston cintré et qu’ils ont accompli le merveilleux exploit de fréquenter l’Université de Virginie, ces gens-là parcourent la terre impunément… » ch.19. Le contraste de l’avocat humaniste et de l’avocat « juif » montre l’antisémitisme latent d’époque dans les romans de Faulkner, même s’il prête les propos à des personnages peu recommandables. Peut-être est-ce moins contre la « race » que contre la soi-disant « élite », le peuple travailleur contre les financiers enrichis, le Mississippi contre New York, les états du sud contre ceux du nord ?

Roman grinçant, pessimiste sur la nature humaine, imbibé de bible et d’horreur de la chair – une sorte d’envers de l’Amérique optimiste, braillarde et superficielle dont on garde l’image. Faulkner avoue, dans son introduction à l’édition de 1932 : « Je (…) spéculai sur ce que pourraient êtres les problèmes actuels pour un habitant du Mississippi. Je m’arrêtai à ce que j’estimai être la réponse correcte, et inventai l’histoire la plus effroyable qu’on puisse imaginer ». Temple sera violée, son violeur est impuissant et un autre est accusé à tort, qu’il laissera lyncher, avant que le destin du malfrat soit scellé par une condamnation à mort pour un crime qu’il n’avait pas commis… Vous avez là toute l’Amérique, balancée d’un coup, d’une plume de maître.

William Faulkner, Sanctuaire (Sanctuary), 1931, Folio 1972, 384 pages, €7.51
Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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Conséquences de la guerre de 14-18 sur la civilisation

Dans ses Mémoires d’un européen intitulé Le monde d’hier, paru après sa mort en 1942, Stefan Zweig mesure avec le recul combien la guerre imbécile des nationalismes balkaniques, qui a entraîné les patriotards européens, a été dommageable pour le processus même de civilisation. La guerre de 14 a renversé toutes les valeurs, dévalorisé toute autorité, à commencer par celle de l’État. La guerre de 14 – « commémorée » par des ignares qui se font mousser politiquement sur le dos des victimes – a rendu méfiant le citoyen, l’individu et même l’enfant.

stefan zweig

« Pour autant qu’il avait les yeux ouverts, le monde sut qu’on l’avait trompé. Trompées les mères qui avaient sacrifié leurs enfants, trompés, les soldats qui revenaient chez eux en mendiants, trompés tous ceux qui avaient souscrit à l’emprunt de guerre par patriotisme, trompé quiconque s’était fié aux promesses de l’État, trompés nous tous qui avions rêvé d’un monde nouveau, d’un ordre meilleur, et qui voyions à présent que le vieux jeu, dans lequel notre existence, notre bonheur, notre temps et nos biens servaient de mise, était recommencé par les mêmes ou par de nouveaux aventuriers. Comment s’étonner que toute une jeune génération jette un regard amer et méprisant sur ses pères, qui s’étaient fait d’abord voler la victoire et ensuite la paix ? Qui avaient tout faux, qui n’avaient rien vu venir et s’étaient toujours trompés dans leurs calculs ?

« N’était-il pas compréhensible que toute forme de respect disparût dans la jeune génération ? Toute une jeunesse nouvelle ne croyait plus ni les parents, ni les hommes politiques, ni les maîtres ; tout décret, toute proclamation de l’État étaient lus d’un œil critique. D’un coup, la génération d’après-guerre s’émancipait brutalement de tout ce qui avait prévalu jusque-là et tournait le dos à toute tradition, résolue à prendre elle-même son destin en main, se détournant des vieilleries du passé et sautant d’un seul élan dans l’avenir.

« C’était un monde absolument nouveau, un ordre absolument différent qui devait commencer avec elle ; et bien entendu, tout cela commença par de furieux excès. Tous ceux ou tout ce qui n’était pas du même âge passait pour périmé. Au lieu de partir comme avant avec leurs parents, on voyait des enfants de onze, douze ans organisés en groupes de Wandervögel, ayant reçu une éducation sexuelle exhaustive, sillonner le pays et aller même jusqu’en Italie ou à la mer du Nord. Dans les écoles, on mit en place, sur le modèle russe, des conseils d’élèves qui surveillaient les professeurs, le ‘programme’ fut aboli, car les enfants ne devaient et ne voulaient apprendre que ce qui leur plaisait. On se révoltait contre toute forme établie par pur plaisir de la révolte, y compris contre la volonté de la nature, contre l’éternelle polarité des sexes.

torse nu Pierre Joubert

« Les filles se faisaient couper les cheveux, et si courts qu’avec leur coiffure ‘à la garçonne’ on ne parvenait plus à les distinguer des vrais garçons, les jeunes gens, de leur côté, se faisaient raser la barbe pour paraître plus féminins, l’homosexualité et le lesbianisme devinrent la grande mode, non par penchant intime mais pour protester contre les formes traditionnelles, légales, normales de l’amour. Tout mode d’expression de l’existence s’efforçait de jouer la carte de l’extrémisme et de la révolution, l’art comme les autres, bien entendu. (…) Partout, on proscrivait l’intelligibilité, la mélodie en musique, la ressemblance dans le portrait, la clarté dans la langue. (…)

« Mais au milieu de ce carnaval effréné, rien ne m’offrit un spectacle plus tragi-comique que de voir tant d’intellectuels de l’ancienne génération pris d’une peur panique à l’idée d’être ‘dépassés’ et jugés inactuels, se maquiller en faux sauvages avec la rage du désespoir et tenter de suivre discrètement les égarements les plus manifestes d’un pas lourd et claudiquant. (…) Les anciens, égarés, couraient partout après la dernière mode ; on n’avait plus soudain, comme ambition que celle d’être ‘jeune’ et d’inventer promptement, après celle qui, hier encore, était actuelle, une tendance encore plus actuelle, encore plus radicale, encore jamais vue. »

Zweig continue sur les excès qui aboutiront aux tyrannies fascistes et communistes, tout en célébrant cependant l’« élan orgiastique » qui purifie l’air anémié de la tradition.

La lecture d’un texte d’il y a plus de 70 ans montre combien :

  • Rien de ce qui est humain n’est nouveau sous le soleil
  • La civilisation, que nous croyons bien établie, est fragile par-dessus la sauvagerie primitive
  • Toute contrainte qui échoue par rigidité engendre une révolution totale et totalitaire
  • Mai 68 en France n’a pas été « l’an 01 » mais un remake du déjà-vu des années folles
  • Les intellos, ces donneurs de leçons permanents, sont mus bien plus par le snobisme de leur statut que par leurs idées neuves.
  • Les grandes idées d’égalitarisme et de non-discrimination des sexes, des âges, des formes et des pensées sont en fait des prétextes à faire autrement qu’avant, pas des valeurs en soi – juste pour se distinguer, par narcissisme égoïste – bien loin de l’universalisme généreux affiché…

Un texte sans nul doute à méditer en nos temps de doutes…

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

stefan zweig 24 heures de la vie d une femme

Récit dans le récit, une anglaise de 67 ans raconte à l’auteur ce qui lui est arrivé vers ses 40 ans, alors que l’épouse d’un bon bourgeois de Lyon vient de s’enfuir de l’hôtel de la Riviera avec un jeune Français. Stefan Zweig aime ces chausse-pieds dans les chaussures et les chaussures dans les boites. Le lecteur – bourgeois, viennois, début de siècle – adore ouvrir ce genre de cadeau littéraire, enveloppé et noué sept fois avant de se découvrir. C’est que « la pudeur » est l’essence de la bourgeoisie où rien ne doit être réel ni matériel, tout doit flotter dans l’idéal et le non-dit.

Seuls les Anglais ont le courage d’être vulgaires, c’est-à-dire pragmatique, réalistes et matérialistes – Nietzsche, empli de nombre de préjugés allemands, l’avait écrit. C’est donc une Anglaise qui raconte son histoire, les seules 24 h de bonheur inouï qu’elle a connu dans une existence plutôt morne. Épouse fidèle, mère exemplaire, elle se trouve bien seule la quarantaine venue, lorsque ses fils sont mariés et son mari décédé. Elle voyage. A Monte-Carlo, elle observe les joueurs du casino, dans lequel son mari la menait parfois. Elle ne joue pas, préférant s’absorber dans le jeu des mains.

Il y en a de toutes sortes et certaines font un jeu de vilain. C’est ainsi qu’elle découvre un jeune homme « dans les 24 ans », tout enfiévré de passion du jeu. Elle, condamnée par la société à ne plus jouir de rien, est surprise, emportée, ravie par cette jeunesse et par cette emprise grave de la roulette. Le jeune homme – dont on ne saura jamais le nom – perd tout ce qu’il a. Il sort désespéré, toutes ses émotions se lisent à livre ouvert sur sa figure. Maternelle, la femme le suit, désirant avant tout l’empêcher d’attenter à sa vie.

Orage, pluie battante, mer déchaînée, la nature complote pour entrechoquer les éléments comme bouleverser les âmes. Vieux reste de romantisme, pas le meilleur de Zweig. Inflexible, se donnant une mission, l’Anglaise entraîne le jeune homme dans un hôtel pour qu’il puisse passer une bonne nuit. Le lendemain, tout sera plus clair. L’adolescent lui enserre le bras et elle ne peut s’échapper, comme elle aurait rationnellement voulu. Ils passent la nuit ensemble dans les pleurs et le sexe. C’est à peine effleuré, mais le jeune homme « demi nu » qu’elle découvre dans le lit à son côté au matin est édifiant. Il a le visage apaisé et splendide dans le sommeil. Elle le fait jurer de renoncer au jeu à tout jamais et, lors d’une promenade l’après-midi, il fait un vœu ardent dans une église pour que Dieu le tienne éloigné de toute fièvre addictive. Il est Polonais de Lvov (aujourd’hui en Ukraine), d’une excellente famille, et vient juste de découvrir le jeu ; elle est sa Vierge Marie venue le sauver.

La dame anglaise lui donne de quoi rentrer chez lui et promet de venir lui dire adieu à la gare. Puis elle fantasme toute seule et décide de quitter son statut pour partir avec lui. Elle aussi est saisie d’une fièvre passionnée, mais c’est d’amour qu’il s’agit. L’auteur joue avec art de la gamme des sentiments, commençant par apprivoiser lecteur ou lectrice par l’émotion de la mission salvatrice puis, après avoir succombé, à toute l’horreur sociale de la situation – avant, face au visage radieux du jeune homme endormi, de toucher la fibre maternelle (ou paternelle) et d’avouer enfin la « réjouissance » de voir cette jeune beauté préservée. Rien de tel que de dire au bourgeois qu’on est bien d’accord avec lui pour condamner l’immoralité, avant d’insinuer que, pas à pas, ce n’est pas si immoral que ça… Je ne vous en dis pas plus, sinon que ce court roman ne se termine pas comme on croit. Il s’achève selon le déterminisme de Zweig, qui fait un peu procédé pour qui lit ses nouvelles et romans, mais qui comblera le lecteur de hasard.

Sigmund Freud aimait beaucoup Stefan Zweig, observateur aigu, selon lui, de la société humaine. Zweig qui écrit : « Rejeter ainsi le fait, pourtant évident, qu’une femme à certaines heures de sa vie est livrée à des puissances mystérieuses qui dépassent sa volonté et sa connaissance, ne revenait jamais qu’à s’effaroucher de son propre instinct, du caractère démoniaque de notre nature, et certaines personnes semblaient justement prendre plaisir à se sentir plus fortes, plus morales et plus propres que les proies faciles. » Pareil pour la psychanalyse : le refoulement se traduit souvent par du moralisme, on condamne d’autant plus vigoureusement l’acte des autres lorsqu’on l’envie d’y avoir succombé.

Freud voit dans cette histoire, inspirée d’un roman de la princesse de Salm un siècle plus tôt, la figure maternelle qui arrache le fils à l’attraction onaniste en s’offrant aux rapports sexuels. Le jeu, via les mains, étant la métaphore du plaisir solitaire. Chacun pensera ce qu’il veut de ce tropisme maniaque du psy pour qui toute conduite n’est que sexuelle – mais il reste la belle histoire d’un sauvetage tenté à l’aide d’une passion contraire. Jeu d’adulte contre jeu d’enfant, sexe contre casino.

Nous sommes loin de James Bond, où le casino et ses jeux d’argent n’est que prélude au sexe torride dans la soie. L’époque était prude jusqu’à la folie. Le refoulement faisait plus de mal que la sexualité débridée post-68. Proposer l’exercice sexuel comme hygiène médicale pour soigner l’addiction au jeu était osé. Mais c’est une bien belle histoire.

Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, 1925, Livre de poche, 128 pages, €4.09

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

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Stefan Zweig, La peur et autres nouvelles

stefan zweig la peur

La Peur (ou Angoisses) est la montée progressive de ce monstre tapis au sein de la conscience d’une bourgeoise de Vienne qui s’est livrée, par désœuvrement et avancée de l’âge, à l’adultère. Il faut dire que le mari est avocat et l’amant pianiste : se désennuyer du droit par l’art était très viennois, surtout pour une femme de trente ans. Rien de pire dans une société confite en statuts sociaux où l’ordre bourgeois est tout entier centré sur les biens et les héritiers. Fauter, c’est engendrer le soupçon sur la transmission du patrimoine, dont la réputation familiale fait partie. D’où cette boule qui naît dans le ventre, puis enserre la gorge, lorsqu’une fille vous reconnaît sortant de chez votre amant, malgré la voilette.

Elle demande de l’argent. Que faire ? Ignorer superbement et se voir convoquer au tribunal conjugal ? Devoir peut-être quitter le confort de l’épouse installée pour la honte du retour flétri dans la famille ? Laisser les enfants ? Elle paye. Non seulement de l’argent, mais aussi du remord et de la constante menace de devoir encore une fois payer. Toujours plus. Autant le désir fait s’envoler dans les escaliers avant le septième ciel, autant la matérialité du chantage fait redescendre dans la réalité.

Je ne dévoilerai pas le reste, tant cette nouvelle est ciselée comme une nouvelle policière. La psychologie est au service de l’action, tout comme chez Hitchcock dans Psychose.

Révélation inattendue d’un métier (ou Découverte inopinée d’un vrai métier) révèle à l’écrivain qu’il est voleur à la tire, tout comme le pickpocket observé à Paris boulevard de Strasbourg. Écrire est un vrai métier tout en finesse, comme le vol en virtuose sur la personne même des bourgeois. L’écrivain dérobe aux gens leurs traits, fouille leur personnalité comme leurs poches, et s’enrichit grâce à ces larcins. La victime est troublée, fascinée, presque consentante…

Leporella est encore un une histoire de suicide, après une fouille psychologique minutieuse. Une servante dévouée à son maître, qui la surnomme selon un personnage de Mozart est tellement dévouée à son maître qu’elle favorise ses amours adultérins et va jusqu’à empoisonner au gaz et au véronal son épouse haïe. Mais voilà que cet acte engendre la méfiance dudit maître, qui la chasse. Telle la statue du Commandeur, elle lui jette sa propre mort à la face en se jetant dans la Danube. De la passivité à la liberté, nul ne sait ce que la passion peut révéler en chacun d’énergie insoupçonnée !

La Femme et le Paysage est l’histoire très romantique du narrateur, transporté par les éléments dans un rôle d’amant passager d’une très jeune fille. Nous sommes dans le Tyrol, c’est l’été, et il fait étouffant. La nature extérieure se confond avec la nature intérieure, le paysage est un état d’âme. L’orage menace, la terre aspire à la pluie. La jeune fille, de même, entre en transes la nuit venue ; elle aspire à être arrosée par le mâle. Mais le principe de plaisir se heurte aux convenances, cela « ne se fait pas » quand on a 15 ans et que l’on est avec ses parents. La nature jouit sans entraves et le fait savoir dans le vacarme de la foudre et les cataractes les nuages crevés. Comme somnambule, elle va dans la chambre du narrateur, se fait prendre sous l’orage. Le lendemain, elle a tout oublié.

Le Bouquiniste Mendel (ou Buchmendel) dit la mort de l’art à cause de la politique et de la guerre. Un vieux libraire très érudit ne lit pas les journaux, il ne vit que pour les livres. Ne sachant rien du déclenchement de la guerre, il continue d’écrire à l’étranger pour recevoir des catalogues. La police secrète s’intéresse à cet « espion » – qui se révèle étranger (juif russe). Il est interné en camp. A sa libération, son monde est détruit et sa passion morte. Il finit pauvre et vide. La guerre et la politique ont dévasté en l’homme tout humanisme.

La Collection invisible décrit les effets de l’inflation galopante qui suivit en Allemagne la première guerre mondiale. Un collectionneur compulsif, épargnant sous par sou pour augmenter sa collection de gravures célèbres, devient aveugle. Sa femme et sa fille se liguent pour vendre pièce à pièce la collection sans qu’il le sache, juste pour manger. Elles remplacent les gravures par des feuilles de papier de même texture et l’aveugle ne voit rien. Le passage d’un libraire de Berlin, qui raconte cette histoire à l’auteur, risque de révéler le pot aux roses. Zweig, qui était collectionneur farouche, dit ici sa peur d’être spolié par les événements à venir. Mais il reste une situation très humaine, déchirée entre le devoir et l’estomac, entre l’art et la nourriture.

Stefan Zweig, La peur, 1913, Livre de poche 2002, 250 pages, €5.43

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 2, 2013, 1584 pages, €61.75

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