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Volastra, Manarola, Riomaggiore

Nous nous arrêtons sur l’esplanade de Nostra Signora de la Salute dont le culte date du 16ème siècle, sur les hauteurs de Volastra, pour y prendre notre pique-nique. L’église était précédemment dédiée à San Lorenzo depuis le 13ème siècle. Volastra viendrait du latin vicus oleaster, qui signifie village des oliviers.

volastra nostra signora de la salute

L’intérieur du lieu saint est en pierres brutes, cette serpentine du pays très dure et un brin verte. Des anges nus tiennent malicieusement la table d’autel, mélange de sensualité et de piété à l’italienne.

volastra ange nu nostra signora de la salute

Cette fois Eva nous compose une salade caprese aux tomates, mozzarella, olives noires écrasées à l’huile d’olive. Cette préparation d’olives fait tout le goût du plat, ainsi que les tomates gorgées de soleil ; quiconque voudrait la reproduire dans des pays plus septentrionaux s’exposerait à une fadeur surprise. Un énorme saucisson de marque Felinese, 7 cm de diamètre pour 30 cm de long, fournit la portion protéines du repas, accompagné de pain cuit au feu de bois à Corniglia et de raisins de table du pays.

Nous allons pendre le café rituel au petit bar à l’orée du village, juste sous la fontaine, où je rencontre un couple de Français du Var. Ils sont retraités et possèdent un bateau à voile avec lequel ils sont venus jusqu’à Gênes. Les Cinque Terre étant un parc national protégé, la navigation est restreinte et les anneaux de port hors de prix. Ils m’apprennent que les Cinque Terre sont particulièrement à la mode cette année en raison d’un blog d’une voyageuse qui a publié des photos donnant envie, ainsi que du cimetière de Gênes que personne ne connait.

caprese

Le sentier descend raide jusqu’à Manarola, serré sur la mer. Les rues sont étroites, les maisons colorées, et un tunnel conduit à la gare ferroviaire construite en bord de mer. Sur l’esplanade qui domine la rue principale, des mosaïques représentent les poissons du cru, daurades, rougets et autres rascasses. Il fait une chaleur de four à pizza et j’aspire vivement à l’ombre de la rue ! Des baigneurs reviennent du port au bout de la rue, tandis que les pêcheurs locaux ont remonté leurs bateaux à rames jusque devant leur maison.

manarola baigneurs

La via dei Bambini fait le tour de la falaise abrupte de rocher noir pour aboutir à une anse bétonnée qui permet de se baigner. Les jeunes du coin (lesdits « bambini ») sont là, s’interpellant à voix forte pour affirmer leur territoire. Ils plongent et nagent avant de se dorer un au soleil, garçons et filles mêlés, ressemblant de plus en plus à des moricauds à mesure que la saison avance.

manarola port

Nous quittons ce petit port rafraîchissant, les muscles un peu cassés du bain en pleine journée, pour prendre le train – une station – jusqu’à Riomaggiore, fondé au 7ème siècle par les habitants qui craignaient moins les Sarrasins parce qu’entrés en 1239 dans la république de Gênes. La via Dell’Amore, sentier fondé en 1920 qui relie Manarola à Riomaggiore, s’est effondré avec les pluies de l’automne 2011 et n’a pas été réaménagé encore (!) : nous ne pouvons l’emprunter. Riomaggiore apparaît comme un port rocheux mais plus gros, spécialisé dans la plongée sous-marine.

riomaggiore port

Kids et ados en reviennent demi-nus, sirotant une boisson sucrée pour se remettre de l’effort. Ils ont le corps brun et luisant d’animaux marins durcis à l’eau salée.

riomaggiore kid

Une fois suivie la rue qui part du port pour monter un peu, apparaît l’église saint Jean-Baptiste. Elle a été fondée le 8 novembre 1340 sur la volonté de l’évêque de Luni Antonio Fieschi, selon un panneau explicatif du Parc national. Je n’avais jamais fait le rapprochement entre le prénom Jean et la jeunesse, mais la langue italienne est révélatrice : Giovanni, le jeune ou junior, est le disciple préféré du Christ en raison de son éphébie – Jésus était protecteur. L’église a été agrandie en 1870 après que la façade se fut écroulée. Elle est à trois nefs d’égales proportions et la façade, refaite en 1903, est bichrome, pierre noire et grès pour les décors, dont la fameuse rosace. À l’intérieur, je suis étonné de voir, en marbre sur la chaire, saint Martin partageant son manteau, pourtant originaire de Tour.

riomaggiore eglise st jean baptiste

Sur le promontoire au-dessus de la mer, qui sépare le rio Maggiore du rio Finale, s’élevait une fortification antique du 12ème siècle pour protéger l’approche de la marina. Le château qui reste est de forme quadrangulaire avec une tour circulaire et pouvait protéger toute la population du village en bas. Deux canons assuraient protection au 15ème siècle.

riomaggiore fortification 12eme

Au 18ème, l’ensemble devient un cimetière et n’est restauré que depuis quelques décennies.

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Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels

bernard moitessier la longue route j ai lu
Presqu’un demi-siècle après son tour du monde en solitaire, je ne suis pas prêt d’oublier Bernard Moitessier. Les navigateurs d’aujourd’hui sont de bons ouvriers de la mer, efficaces petits soldats du système sponsors-medias-industrie. Moitessier, vaguement hippie et écologiste avant les idéologues, en dédaignant le système fit rêver toute une génération. Heureux qui, comme Ulysse, vécut une Odyssée moderne ! Il a chanté l’homme libre, livré à lui-même, en harmonie avec les matériaux, les éléments et les bêtes. Le Vendée Globe est une compétition technique ; le Golden Globe était une aventure humaine.

Avec la crise de civilisation que nous vivons, des attentats inouïs du 11-Septembre et du 7-janvier à l’escroquerie des subprimes et autres pyramides Madoff, de l’échec impérial US au réchauffement climatique, on ne peut que mesurer combien la Longue Route 1968 diffère des courses aux voiles d’aujourd’hui.

Bernard Moitessier était un hippie, élevé en Indochine et sensible aux bruits de la forêt comme aux mouvements de la mer, commerçant sur jonque avant de construire ses propres bateaux pour errer au gré du vent, marié avec une passionnée qui lui donne des enfants. Éternel nomade en quête de soi, Moitessier était l’homme de la Route, celle de Kérouac, celle de Katmandou, celle d’une génération déboussolée – déjà – par les contradictions anti-droits-de-l’homme des guerres coloniales ou impérialistes (Algérie, Vietnam, Hongrie, Tchécosclovaquie), par la robotisation de la modernité (le film ‘Mon oncle’ de Tati) et le maternage d’État-Providence technocratique (mai 68 venait d’avoir lieu). Cette génération cherchait la Voie, pas à gagner une coupe, ni une masse de fric, ni à parader dans l’imm-média. Elle cherchait une harmonie avec le monde, pas l’aliénation consumériste. Deux de mes amis les plus chers ont tenté leur Odyssée sur les traces de Moitessier avant de se ranger pour élever leurs enfants. Ils n’ont plus jamais été dupes de l’infantilisme politique ou marchand.

Moitessier La longue route Arthaud

The Sunday Times’ organisait alors un défi comme au 19ème siècle, sans enjeu médiatique ni industriel, juste pour le ‘beau geste’ (en français oublié dans le texte), avec une récompense symbolique. L’exploit consistait à tester les limites humaines comme dans leTour du monde en 80 jours de Jules Verne. Il s’agissait de partir d’un port quelconque d’Angleterre pour boucler un tour du monde en solitaire et sans escale, en passant par les trois caps. Il n’y avait alors ni liaison GPS, ni PC météo, ni vacations quotidiennes aux média, ni balise Argos, ni assurances tous risques obligatoires, ni matériel dûment estampillé Sécurité.

Moitessier embarque sans moteur, fait le point au sextant, consulte les Pilot charts et sent le vent en observant un vieux torchon raidi de sel qui s’amollit quand monte l’humidité d’une dépression ; il communique avec le monde en lançant des messages au lance-pierre sur le pont des cargos, par des bouteilles fixées sur des maquettes lancées à la mer ou en balançant ses pellicules photos dans un sac étanche à des pêcheurs qui passent.

Moitessier La longue route ketch 12m Joshua

Sur 9 partant, 1 seul reviendra au port, Robert Knox-Johnson, 1 disparaîtra corps et bien, tous les autres abandonneront pour avaries graves… et 1 seul – Bernard Moitessier – poursuivra un demi-tour du monde supplémentaire avant de débarquer à Tahiti. Il passera seul dix mois de mer, parcourra 37 455 milles marins sur ‘Joshua’, son ketch de 12 m à coque acier et quille automatique. Parti le 22 août 1968 de Plymouth, il ralliera Tahiti le 21 juin 1969, trop distant de la société marchande des années 60 pour revenir en Europe toucher ses 5000£, comme si de rien n’était.

Moitessier La longue route carte tour du monde et demi

« Le destin bat les cartes, mais c’est nous qui jouons » (p.63) dit volontiers ce hippie marin. Pas question de se laisser aller à un mol engourdissement à l’Herbe, pour cause de mal-être. Mieux vaut vivre intensément le moment présent : voir p.87.

Égoïsme ? Que nenni ! Cette génération voulait se sentir en harmonie avec le monde, donc avec les autres, matériaux, plantes, bêtes et humains. « Tu es seul, pourtant tu n’es pas seul, les autres ont besoin de toi et tu as besoin d’eux. Sans eux, tu n’arriverais nulle part et rien ne serait vrai » p.66. Ses propres enfants sont des êtres particuliers, non sa propriété : « Les photos de mes enfants sur la cloison de la couchette sont floues devant mes yeux, Dieu sait pourtant que je les aime. Mais tous les enfants du monde sont devenus mes enfants, c’est tellement merveilleux que je voudrais qu’ils puissent le sentir comme je le sens » p.216. C’était l’époque où l’on vivait nu (sans que cela ait des connotations sexuelles, contrairement aux yeux sales des puritains d’aujourd’hui). C’était pour mieux sentir le soleil, l’air, l’eau, les bêtes, les autres, leurs caresses par toute la peau – réveiller le sens du toucher, frileusement atrophié et englué de morale insane du Livre chez nos contemporains.

Mousses a l orphie

La vie en mer n’est jamais monotone, elle a « cette dimension particulière, faite de contemplations et de reliefs très simples. Mer, vents, calmes, soleil, nuages, oiseaux, dauphins. Paix et joie de vivre en harmonie avec l’univers » p.99. Il lit des livres : Romain Gary, John Steinbeck, Jean Dorst – naturaliste et président de la Société des explorateurs – il est un vrai écologiste avant les politicards. Il pratique le yoga, observe en solitaire mais ouvert, écrit un journal de bord littéraire.

Deux des plus beaux passages évoquent cette harmonie simple avec les bêtes, cet accord profond de l’être avec ce qui l’entoure.

Une nuit de pleine lune par calme plat, avec ces oiseaux qu’il appelle les corneilles du Cap, à qui il a lancé auparavant des morceaux de dorade, puis de fromage : « Je me suis approché de l’arrière et leur ai parlé, comme ça, tout doucement. Alors elles sont venues tout contre le bord. (…) Et elles levaient la tête vers moi, la tournant sur le côté, de droite et de gauche, avec de temps en temps un tout petit cri, à peine audible, pour me répondre, comme si elles essayaient elles aussi de me dire qu’elles m’aimaient bien. Peut-être ajoutaient-elles qu’elles aimaient le fromage, mais je pouvais sentir, d’une manière presque charnelle, qu’il y avait autre chose que des histoires de nourriture dans cette conversation à mi-voix, quelque chose de très émouvant : l’amitié qu’elles me rendaient. (…) Je me suis allongé sur le pont pour qu’elles puissent prendre le fromage dans ma main. Elles le prenaient, sans se disputer. Et j’avais l’impression, une impression presque charnelle encore, que ma main les attirait plus que le fromage » p.120.

Moitessier La longue route oiseaux

Quelques semaines plus tard : « Une ligne serrée de 25 dauphins nageant de front passe de l’arrière à l’avant du bateau, sur tribord, en trois respirations, puis tout le groupe vire sur la droite et fonce à 90°, toutes les dorsales coupant l’eau ensemble dans une même respiration à la volée. Plus de dix fois ils répètent la même chose. (…) Ils obéissent à un commandement précis, c’est sûr. (…) Ils ont l’air nerveux. Je ne comprends pas. (…) Quelque chose me tire, quelque chose me pousse, je regarde le compas… ‘Joshua’ court vent arrière à 7 nœuds, en plein sur l’île Stewart cachée dans les stratus. Le vent d’ouest, bien établi, a tourné au sud sans que je m’en sois rendu compte » p.148. Moitessier, averti par les dauphins qu’il court au naufrage, rectifie la direction puis descend enfiler son ciré. Lorsqu’il remonte sur le pont, les dauphins « sont aussi nombreux que tout à l’heure. Mais maintenant ils jouent avec ‘Joshua’, en éventail sur l’avant, en file sur les côtés, avec les mouvements très souples et très gais que j’ai toujours connus aux dauphins. Et c’est là que je connaîtrai la chose fantastique : un grand dauphin noir et blanc bondit à 3 ou 4 m de hauteur dans un formidable saut périlleux, avec deux tonneaux complets. Et il retombe à plat, la queue avers l’avant. Trois fois de suite il répète son double tonneau, dans lequel éclate une joie énorme » p.149

Toute la bande reste deux heures près du bateau, pour être sûre que tout va bien ; deux dauphins resteront trois heures de plus après le départ des autres, pour parer tout changement de route… Je l’avoue, lorsque j’ai lu la première fois le livre, à 16 ans, j’ai pleuré à ce passage. Tant de beauté, de communion avec la nature, une sorte d’état de grâce.

Il y aura encore cette merveille d’aurore australe qui drape le ciel de faisceaux magnétiques « rose et bleu au sommet » p.178 ; ces phoques qui dorment sur dos, pattes croisées (p.139) ; le surf magique sur les lames, à la limite du « trop » (p.186) dont j’ai vécu plus tard une version légère ; les goélettes blanches aux yeux immenses (p.238).

À côté de ces moments de la Route, comment l’exploit technique des sympathiques marins techniques de nos jours, leurs clips radio matérialistes de 40 secondes d’un ton convenu de copain, leur mini-vidéos pour poster vite, leurs Tweets clins d’œil, pourraient-il nous faire rêver ? « Qu’est-ce que le tour du monde puisque l’horizon est éternel. Le tour du monde va plus loin que le bout du monde, aussi loin que la vie, plus loin encore, peut-être » p.211. Les marins à voile d’aujourd’hui font bien leur boulot ; Bernard était un nouvel Ulysse – c’est là la différence, que l’inculture ambiante risque de ne jamais comprendre…

Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels, 1971, J’ai lu 2012, 440 pages, €7.60
Édition originale 1971 avec 3 photos de l’auteur, occasion €10.00

La pagination citée dans la note se réfère à l’édition originale 1971.

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Santiago de Cuba

« J’irai à Santiago ! » chantait Lorca la garce dans son Chant Nègre. Eh bien nous y sommes. « Ceinture chaude et goutte de bois », la ville est la deuxième de Cuba avec près de 450 000 habitants, fondée en 1514 toujours par le même Diego Velasquez. Mais son emplacement actuel ne date « que » de 1522, nuance ! Les guides se délectent de ces petits détails dont au fond tout le monde se fout. Par contre, ils ne disent rien de ce qui importe à l’histoire.

La colonisation française depuis Haïti avait introduit les idées des Lumières ; les Catalans venus à Santiago avaient introduits leurs habitudes maçonniques. C’est ainsi que débute une révolution, la première, celle qui libérera de l’Espagne fin 19ème. La ville entend l’appel de Carlos Manuel de Cespedès en 1868 ; la « petite guerre » débute à Santiago le 25 août 1879 ; et c’est encore dans la baie de Santiago que l’amiral espagnol Pascual Cervera est battu par l’escadre américaine le 3 juillet 1898. Fidel Castro tiendra à entrer dans Santiago libérée – avant d’aller à La Havane comme on va au bordel. Il tenait la capitale pour la maison de tolérance des Amériques et préférait le charme conservateur et « l’authentique populaire » de la vie de province.

Fidel Castro

Bref, nous débarquons au Parque Cespédès, la place centrale de Santiago, ancienne Place d’Armes. Sergio nous montre du doigt la cathédrale de Notre Dame de l’Ascension, en face l’Hôtel de Ville construit en 1855, sur la droite la Casa Velasquez demeure de Diego, premier gouverneur de Cuba, lui faisant face l’hôtel Casa Granda, évoqué dans le roman de Graham Greene, Notre agent à La Havane (1958).

parque cespedes santiago

La façade de la Casa Velasquez a un balcon de bois et des jalousies de bois ajouré. La demeure, construite dès 1516, est désormais un musée où l’on a regroupé du mobilier de diverses époques mis en scène dans des « ambiances ». Nous parcourons ainsi au frais (l’air passe entre le bois ajouré sur la rue et le patio ouvert de l’intérieur) des chambres, des salons, des bureaux, des salles à manger, des boudoirs… Les rues sont bruyantes, plus qu’à l’époque coloniale sans doute, à cause des klaxons et des pétarades des deux roues. Les jalousies, héritées des mauresques, permettent de voir sans être vu, de tamiser le soleil et de faire circuler la brise.

Côté patio, des moucharabiehs aux larges alvéoles de cèdre laissent passer air et lumière tombant du puits. Les plafonds sont décorés de bois précieux découpé. Y pendent des lustres à breloques de style français. Les lourds meubles espagnols de bois sombre comprennent des tiroirs « secrets » encastrés dans les moulures. L’estrado, un large socle de bois, servait de lit la nuit et de table le jour. La vaisselle est de la poterie d’Espagne, bien décorée mais plutôt épaisse, quelques biscuits louisquatorziens délicats, le tout voisinant avec des vases en verre fragile de Venise. Le musée est intéressant et beau à voir, même s’il est éclectique.

Dommage que l’on ne puisse effectuer la visite seul, errer dans les salles aux fantômes encore présents entre les meubles. La guide a un français médiocre et nous sommes surveillés par trois ou quatre matrones, gardiennes de salles comme elles auraient pu être gardiennes de camps. Elles sont le même corps massif et le même menton obtus. Le pourboire est obligatoire, façon de créer des emplois sans les payer en pays « socialiste » -qui se fait pourtant gloire de sa « morale » politique.

caserne de la moncada santiago

Le bus nous conduit ensuite au rythme de la circulation et des encombrements dans divers quartiers de la ville. Ils sont plus ou moins commerçants, plus ou moins pauvres. Mais le but du périple est de nous conduire à la fameuse « caserne Moncada ». Le bâtiment date des années 30 dans le style militaire. Il n’aurait aucun intérêt si Fidel Castro et ses partisans n’avaient tenté de s’emparer d’armes dans la deuxième garnison de Cuba, en plein carnaval, le 26 juillet 1953. Ce fut un échec, certains parlent même d’un désastre : huit tués sur une centaine d’hommes, cinquante-cinq faits prisonniers, torturés puis exécutés, Castro en fuite pris une semaine plus tard, jugé et exilé à l’île de la Jeunesse. Les armes convoitées avaient été déplacée dans un autre bâtiment en raison du carnaval. L’assaut de la Moncada a la même insignifiance stratégique mais le même impact symbolique que la prise de la Bastille en 1789. Dans le bâtiment où l’assaut a été donné est installé un musée « révolutionnaire ». Les trous de balle sur le béton de la façade peinte en jaune criard ont été soigneusement laissés tels quels.

L’ensemble des bâtiments abrite aujourd’hui des écoles. Sur l’immense stade à l’herbe pelée, ancien champ de manœuvre des militaires, une tripotée de garçons d’une dizaine d’année s’essaient au ballon. Comme je descends le premier du bus, une dizaine d’entre eux viennent me serrer la main et poser pour la photo en prenant des attitudes machos qui mettent en valeur leurs muscles naissants. Le culte de la virilité est enseigné dès l’école révolutionnaire : nos féministes gauchistes en sont-elles conscientes ? Je les trouve pleins de vitalité et touchants, ces gamins. Un jeune Noir de dix ans, bien bâti déjà, veut me serrer la main en premier ; suit un teint clair coiffé au bol, mignon à sa maman ; puis un autre au joli sourire. Cette jeunesse fraîche et joyeuse est le produit réussi de Cuba plus que de la révolution.

gamin de cuba

Car c’est l’inverse que veut nous enseigner le musée, tout à la gloire de la volonté idéologique plus qu’à la valeur militaire ou à l’efficacité productrice. On a eu beau accumuler les fusils et les mitrailleuses en vitrine, pour impressionner les naïfs, le visiteur voit bien que les convictions et le marketing égalitaire l’ont emporté sur l’initiative et la force des armes.

Nous sommes accompagnés d’un guide local qui nous explique en espagnol tout ce qu’il est politiquement correct d’avoir vu, avec des résumés pédagogiques que nous sommes sommés d’apprendre, s’il vous plaît. Sergio traduit et édulcore un peu. Mais je comprends l’intégralité du discours du jeune homme, manifestement militant zélé. Il aurait aimé en être, de cette attaque de la Moncada ! Hélas, il n’était même pas né. Il en rajoute donc pour édifier le peuple, l’œil brillant, le corps tendu, presque au garde à vous quand Sergio traduit la geste immortelle. Un tel enthousiasme durera-t-il ?

che guevara sur un mur

Pour faire horreur en poussant l’adversaire vers l’animalité barbare, ou pour glorifier son propre combat en exaltant christiquement ses martyrs, une salle entière détaille avec complaisance les diverses tortures imaginées par « la réaction ». Comme tout cela est édifiant ! Le plus niais réside peut-être dans les photos de propagande des dernières salles. Le trait en est lourd, appuyé, comme si la compréhension devait pénétrer le crâne obtus de paysans indécrottables : un enfant noir brandit une pancarte où il a inscrit « merci de m’avoir appris à lire » ; un bébé nu regarde une colombe à ses pieds sur fond de drapeau cubain. Puis nous avons la série édifiante : Fidel cause aux paysans ; Fidel cause avec les grands de ce monde ; Fidel à la plage ; Fidel père du peuple… Et pourtant, le Fidel haïssait la famille, lui le bâtard – et ses propres enfants en savent quelque chose. Seules deux photos présentent le beau visage lumineux d’Elian Gonzales, le gamin de 6 ans qui voulait retrouver son père après le naufrage du bateau qui l’emmenait en Floride avec sa mère, dont l’une à sa descente de l’avion « impérialiste » de retour à Cuba.

fidel castro pre ado 1940 santiago

Symbole ? Lorsque nous ressortons, sous le soleil fort, le stade a été déserté par tous les enfants. Le bus nous fait passer par la place Tien An Men locale, cette place immense où 150 000 cubains peuvent entendre un discours mobilisateur. Il s’agit – bien sûr – de la Place « de la Révolution », déserte à cette heure. Seul Antonio Maceo veille depuis son cheval de bronze cabré du monument, une machette à la ceinture.

antonio maceo statue

Les 23 tiges d’acier de huit mètres de haut qui se dressent vers le ciel autour de lui comme un défi à un quelconque débarquement extraterrestre font « référence » (?) à la protestation de Baragua initiée le 23 mars 1878 contre le pacte signé avec l’Espagne. Selon Sergio elles figureraient des lames de machettes, l’arme par excellence du macho, armes de la révolte – des esclaves au castrisme.

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François Jullien, Le nu impossible

francois jullien le nu impossible
Pourquoi le nu est-il si courant dans la peinture occidentale et absent dans la peinture chinoise ? Cet étonnement philosophique est le point de départ de la réflexion du sinologue philosophe François Jullien. Il va chercher la condition d’impossibilité du nu en Chine, dans le même temps qu’il va s’interroger sur ses conditions de possibilités en Europe.

Il ne s’agit ni de pudeur, ni de honte, car le nu n’est pas un portrait mais une essence. Il nie l’individu représenté au profit de la Beauté en soi, faisant remonter le sensible à l’abstrait dans la meilleure raison platonicienne. Ce pourquoi il est indifférent que Filippo Lippi ait trouvé ses modèles de Madones dans les bordels de Florence ou Michel-Ange son David chez un jeune marbrier de Carrare. Rien de tel en Chine, où l’abstraction n’a pas de sens. La forme est délaissée au profit du trait, l’essence au profit du mouvement, l’enfermement fixiste au profit de l’ouverture sans finitude.

Il existe des corps humains déshabillés dans la peinture chinoise, mais ils ne constituent pas des « nus ». Leurs formes ne sont pas dessinées, structurées en proportions mathématiques, mais laissées informes, traversées de courants et d’énergies. Les corps ne sont pas posés, offerts immobiles comme une leçon d’anatomie ou un exemple de concept, mais en mouvement dans un paysage. La figuration humaine perd de son importance dans l’histoire de la peinture chinoise. Si le nu européen isole, abstrait, éternise – les êtres humains chinois sont insérés dans leur milieu, leur condition sociale, leur époque. Nulle éternité glorieuse mais un moment qui passe. « Tandis que le nu isole le corps dans sa forme et son volume, la peinture chinoise s’attache à peindre ses personnages en intime relation avec le monde ambiant : car tout le paysage, de même que le corps humain, est parcouru de souffles qui le font vibrer » p.36. Les vêtements drapés et ondulants, les arbres et rochers alentour, manifestent cet échange constant d’énergie.

su dongpo rocher etrange

Corps en soi ou sur le vif ? Tel qu’en lui-même l’éternité le pense ou bien ici et maintenant ? « Tandis que la pensée grecque valorise le formé et le distinct, d’où son culte de la Forme définitive qu’exemplifie le Nu, la Chine pense – figure – le transitionnel et l’indiciel (sous les modes du ‘subtil’ et du ‘fin’, de ‘l’indistinct’) » p.54. Le rapport du sujet à l’objet n’intéresse pas les Chinois ; ils le jugent infécond. « Le ‘paysage’ n’est pas séparé de ‘l’émotion’, mais l’un est dans l’autre – l’un révèle l’autre » p.61. L’intériorité révèle le monde et le monde n’existe que vu par une intériorité. Plutôt que d’illustrer la mathématique immuable de la nature, le peintre chinois cherche l’harmonie du point de vue, la transition de la forme, en tension dans le temps.

michel-ange david nu

Le nu européen est un pur objet. « C’est pourquoi je ne me sens pas plus tenté par le désir de sa chair que je n’éprouve de compassion pour la violation faite à sa pudeur. Telle est la force, isolante (insolente), de la fonction esthétique que magnifie le nu et qui sépare d’emblée celui-ci de tout commerce ordinaire » p.88. A l’inverse, « les traités insistent sur ce point, voire en font leur précepte initial : quoi qu’il peigne, le bambou ou le rocher, le peintre chinois commence par ‘communier en esprit’ avec lui (notion de shenhui) ; il se livre à travers lui » p.91. Fermeture occidentale sur la forme ; ouverture chinoise sur l’interaction du peintre et de son paysage (humain compris). Le geste de peindre est ‘naturel’ parce qu’il émane de lui-même, sans intention première ni construction préalable. Un corps est comme un paysage : un état d’âme, « un penser du pinceau qui se déploie spontanément en tous sens… », disait Zang Yanyuan, cité p.114.

Un bien beau court traité qui laisse à penser.

François Jullien, Le nu impossible, 2000 révisé 2005, Points Seuil essais 2005, 140 pages, €8.10
Les livres de François Jullien chroniqués sur ce blog

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Dominique Venner, Un samouraï d’Occident

dominique venner un samourai d occident
J’ai trouvé par hasard en librairie ce guide de survie spirituelle d’un homme qui, jeune, s’est battu avec l’armée française pour défendre la grandeur du pays et qui a découvert, à peine adulte et après s’y être essayé des années, que la politique ne servait à rien d’autre qu’à la petite gloire des médiocres. Dominique Venner s’est alors plongé dans les études historiques et a fondé la NRH (Nouvelle Revue d’Histoire) en même temps qu’il publiait ses réflexions sur le temps long en divers livres. Un samouraï d’Occident apparaît comme un ouvrage longtemps médité, soigneusement rédigé, qui change des torchons à la mode vite jetés sur le papier et vite publiés avant d’être aussi vite oubliés…

Dominique Venner n’est pas dans le « mainstream », comme aime à le dire un Frédéric Martel qui n’a rien à voir (à ma connaissance) avec un quelconque ancêtre prénommé Charles. Venner n’aime pas le capitalisme marchand, ni le progressisme béat qui vise l’illimité en tout, ni les suites du christianisme souffrant et coupable déclinées en communisme, socialisme et autres gauchismes aussi vains que fondés sur l’illusion. Éternelle imposture de Platon qu’un Clément Rosset (que l’auteur ne cite pas) a dénoncée.

Avant de choisir la mort volontaire en samouraï le 21 mai 2013, accompagné d’un témoin plus jeune dans le chœur de Notre-Dame de Paris (édifié au-dessus des piliers des nautes, très ancien sanctuaire celte), Dominique Venner a vécu 78 années de vie intense, laissé cinq enfants et une cinquantaine d’ouvrages, dont certains remarqués : Histoire de l’Armée rouge (prix Broquette-Gonin de l’Académie française) en 1981, Dictionnaire amoureux de la chasse en 2000. Il avait rompu définitivement avec la politique en 1967 pour devenir « historien méditatif ».

Ce n’est pas son positionnement à droite qui m’intéresse, d’autant qu’il s’est beaucoup trompé (De Gaulle avait raison de rendre l’Algérie aux Algériens, ce peuple fier et musulman) ; ce ne sont pas non plus les pudeurs de vierge effarouchée des moralistes « de gauche » dont la position de Commandeur (juger avant d’analyser) est aussi vaniteuse que courte.

Ce qui m’intéresse est l’exemplarité d’un homme, le message spirituel qu’il porte, son élan positif.

Dominique Venner aimait la vie, mais surtout la vie belle, celle que les stoïciens recommandaient de chercher en cette vie même, sans se laisser enfumer par les illusions d’un lendemain chanteur ou d’un au-delà consolateur. Il considérait que le beau créait le bon, et non l’inverse, que ce n’étaient pas les « bonnes intentions » qui donnaient l’exemple mais les actes réels accomplis avec tenue. Il avait de la hauteur – non celle du mépris (il cite en femme exemplaire la concierge de l’Élégance du hérisson) – mais celle du temps long et du socle des valeurs. Nous, Occidentaux, ne sommes pas la planète (ni leaders des valeurs, ni missionnaires « plus avancés », ni maîtres élus par commandement divin) : nous ne sommes pas « universels ». Nous ne sommes que nous-mêmes, issus d’une longue culture qui a produit parfois de la civilisation, parfois de la barbarie, mais aussi légitime que les autres cultures – sans devoir se « fondre » obligatoirement en elles.

male domine institut d art a paris

Qui trop embrasse mal étreint, dit la sagesse populaire ; c’est pourtant ce que le christianisme en premier a promu, que la révolution des Lumières a exigé, que l’essor de la technique a permis, que le système socio-capitaliste a réalisé. Dans un chapitre intitulé La métaphysique de l’illimité, l’auteur montre que, dès la Genèse, Iahvé ordonne que les hommes (à son image…) « dominent les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, toutes les bêtes sauvages et celles qui rampent sur la terre ». A Noé, sauvé des eaux, Dieu répète encore « multipliez sur la terre et dominez-la ». Les Lumières ont sécularisé cette injonction d’orgueil religieux au travers de l’Universel et de l’imposition des Droits de l’Homme au monde entier – droits identiques, homme abstrait (ce que contestent les musulmans, mais aussi les Chinois athées, les Brésiliens catholiques et les Japonais zen – entre autres).

La technique a envahi les industries (orientées « nouveauté »), domptée la recherche scientifique (qui ne recherche plus que ce qui est « utile » à vendre), commandé aux politiques (en leur offrant les gaz de combat, le char mécanisé, la bombe atomique et le F16 ou le Rafale – outils diplomatiques ou militaires) ; elle a permis au système économique d’efficacité maximale qu’est « le capitalisme » de faire renaître sans cesse le désir d’acheter d’autres biens plus puissants, plus petits, plus innovants, plus à la mode. Au détriment de la mesure en toutes choses, de l’harmonie avec la nature, de la sagesse humaine, des ressources planétaires limitées et des ravages de la pollution sur le climat et sur la santé de tous les êtres vivants.

L’Europe après la décolonisation semble sortir de l’histoire, hédoniste, obèse, gavée de gadgets et d’additifs alimentaires américains, bienveillante aux provocations idéologiques et cléricales d’où qu’elles viennent, sans ressort. Contre ce monde uniforme de vaches multicolores (Nietzsche) s’est élevé Dominique Venner ; il a protesté en samouraï en mettant fin à ses jours avec arme. Je ne partage pas ce pessimisme, ni nombre de ses analyses du temps présent (moins « décadent » qu’il ne le voyait), mais reconnais la grandeur du geste. Ce pourquoi ce livre-testament mérite considération.

Un demi-millénaire avant sa publication, Dürer gravait le Chevalier, la mort et le diable. Cette figure impassible de preux armé et armuré, indifférent à la fin dernière comme aux tentations maléfiques ici-bas, est l’un des modèles de Venner. L’autre est la figure – non-européenne – du samouraï : discipliné, entraîné, fidèle à son clan et à sa façon de vivre. Lui Dominique, est resté insoumis aux tentations faciles de notre temps, qu’on songe aux frasques sexuelles DSK ou Houellebecq, aux petits arrangements entre amis de la galaxie Hollande ou Sarkozy, à l’indulgence des juges dans les « petits » délits de banlieue, au déni des intellos bobos qui ne sont jamais sortis hors du quadrilatère de l’entre-soi luxe New York-Saint-Germain-Avoriaz-Saint-Tropez.

arbres au cordeau

En six chapitres rythmés en thèmes courts, Dominique Venner nous parle de la culture européenne qui vient de loin, de l’assemblée des guerriers de l’Iliade au Thing viking jusqu’à la Table Ronde issue de la culture celte. Elle est notre matrice de civilisation, qui a donné des hommes libres parce qu’ils étaient à la fois guerriers et propriétaires du sol. Le citoyen de 1789 renouvellera ce pacte volontaire des adultes responsables qui ont la volonté de faire société en commun et de défendre la patrie en danger. Contrairement au machisme hiérarchique introduit par l’Église chrétienne à la suite de saint Paul, la femme n’est pas dévalorisée dans cette civilisation : Pénélope et Hélène, déjà, sont maitresses d’elles-mêmes et exemples de vertu.

Notre Talmud, Bible ou Coran sont pour Venner ces deux « testaments » que sont l’Iliade et l’Odyssée. Le modèle de vie qui surgit est une triade : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon » p.220. La nature telle qu’elle est ici et maintenant, immuable et changeante, force de vie et perpétuel renouvellement par la mort, ineffable grandeur et catastrophes. En découvrir les ressorts par la curiosité scientifique, méditer sur les fins humaines par l’intelligence et l’astuce, en admirer les merveilles minérales, végétales, animales, humaines, sidérales. Vouloir être beau comme la beauté reconnue, plus sain de corps, plus fort de volonté, plus intelligent – tel est le destin humain, une aspiration à devenir proche des dieux. Comme (je l’ajoute, Venner n’en parle pas) Thorgal dans la bande dessinée. Épuiser le champ du possible est réaliste ; chercher une vie éternelle est illusion. Mais éviter l’hubris – la démesure condamnée par la pensée grecque – qui est propre à notre civilisation technicienne depuis la Renaissance, cette volonté d’illimité consommateur, pollueur, gaspilleur, spéculateur, militaire, génétique… qui commence à nous perdre. « Je m’insurge contre ce qui me nie », dit Dominique Venner p.291.

interrogation owe zerg peintre suedois

Ce pourquoi il nous incite à vivre en philosophe par le contrôle des désirs, passions et ratiocinations. C’est par le stoïcisme, dernier feu de la pensée antique avant le christianisme, que l’auteur se tourne pour trouver cette « vie bonne » dont Montaigne sera un éminent relais. Ce qui compte n’est pas de philosopher en érudit livresque, mais de donner l’exemple par sa vie même. Il s’agit d’un « exercice sur soi, une transformation spirituelle et une modification du comportement dont les effets sur l’âme sont analogues à ceux que produit l’entraînement sur le corps d’un athlète » p.239. Épictète, esclave, ou Marc-Aurèle, empereur, peuvent tous les deux suivre cette ascèse. Mathieu Ricard, bouddhiste tibétain, ne dit pas autre chose… même si l’auteur ne le cite pas, trop enfermé sur son univers très classique.

Bien qu’on le voit borné en références, obsédé par la volonté de montrer que tout est déjà pour les Européens en Europe, ce testament bien écrit, sainement rythmé, serein dans ses idées longues, offre une vue rafraîchissante sur nos interrogations historiques et sur notre destin. Le tous-pareils sur toute la planète est-il souhaitable ? Ou ne prépare-t-il pas la domination paisible et insidieuse du Big Brother consumériste (demain religieux ?) surveillant tous les désirs, toutes les déviances, forçant le consensus pour consommer, voter, bien penser ?

Paris luxembourg marchand de masques

En perles sur ce bracelet bien trempé, sept conseils pratiques à appliquer soi-même :

1/ construire sa citadelle intérieure en tenant un carnet de réflexions et d’observations sur le monde et les êtres,
2/ chaque jour se mettre en retrait pour lire un peu,
3/ pratiquer un sport de plein air ou de combat (selon l’âge et les dispositions) pour vivifier « l’énergie, le courage ou le souci d’excellence » p.302,
4/ marcher dans la nature pour garder le contact avec les éléments, le végétal et les bêtes (désormais « êtres sensibles » selon la loi),
5/ redécouvrir les hauts lieux de notre civilisation, Delphes, Brocéliande, Alésia, le Mont Saint-Michel, Sils-Maria…,
6/ cultiver la beauté pour soi-même, nuages, nuit étoilée, statue, tableau,
7/ retrouver les rites de saison et leur fondement dans le cycle de la nature, créer son almanach familial comme hier les livres de raison.

Dominique Venner, Un samouraï d’Occident – le bréviaire des insoumis, 2013, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 317 pages, €23.00
Un article honnête sur Dominique Venner dans L’Express
Une analyse politique conventionnelle du monde.fr

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Michel Leiris, L’Afrique fantôme

michel leiris l afrique fantome
Ethnographie contre esthétisme, Michel Leiris mal dans sa peau, « pas fini » à 28 ans, quitte le Surréalisme qui lui paraît stérile, entame une psychanalyse pour difficultés à vivre en couple, puis cède aux sirènes du voyage initiatique lorsque Marcel Griaule lui demande de participer à l’expédition Dakar-Djibouti comme secrétaire-archiviste. Leiris n’a aucune compétence en ethnographie, ni en prise de vues, ni en dessin, ni en langues africaines, ni comme naturaliste, mais il accepte.

Il veut vivre ailleurs que dans le cocon intello-parisien, hors du système capitaliste en crise, ailleurs que dans son milieu bourgeois étriqué. Déjà publié, mais sans succès, l’écrivain pense que la discipline de l’écriture scientifique lui ouvrira un style. De fait, ce gros livre de voyage devient une expérience intérieure. De l’Afrique fantasmée à l’Afrique éveilleuse de fantômes personnels, jusqu’au témoignage sur une Afrique coloniale disparue, c’est une mise à l’épreuve, celle du danger, celle du vécu. Les êtres du continent noir remettent en question la rationalité occidentale et leurs mœurs plus libres bousculent la fameuse morale bourgeoise. Voyage thérapeutique donc, mission scientifique et initiation littéraire. « C’est la grande guerre au pittoresque, le rire au nez de l’exotisme. Tout le premier, je suis possédé par ce démon glacial d’information » 15 août 1931. Sans oublier la critique des mœurs coloniales, exploitation des hommes, commerce sexuel des femmes, méthodes parfois brutales de prédation d’œuvres ethnographiques, l’argent tenant lieu de relations humaines.

La mission Dakar-Djibouti se déroule de mai 1931 à février 1933, à travers les colonies françaises et anglaises d’ouest en est, avant d’entrer en Éthiopie indépendante, membre de la SDN depuis 1923. Durant ces mois, Michel Leiris va s’astreindre à consigner tout ce qui arrive, autour de lui et en lui. En s’initiant à l’enquête de terrain, il quitte l’attitude de touriste pour tenter l’empathie avec les autres. Sortir de soi n’est pas facile, d’autant plus qu’on est bourré de complexes. « Une grande partie de ma névrose tient à l’habitude que j’ai de coïts incomplets, inachevés, à cause d’un malthusianisme exacerbé. (…) Faute de pouvoir – pour des raisons morales liées à mon pessimisme – renoncer à ce malthusianisme, faut de pouvoir au moins l’exercer bravement, sans reculer devant les moyens médicaux, je ne me sens pas un homme ; je suis comme châtré » 18 juillet 1932. Il ne baisera personne durant deux ans.

Ce pourquoi il va observer les autres, les sauvages, l’exubérance nue. Ainsi le mariage bobo (qui n’a rien à voir avec les bourgeois bohèmes, pas encore inventés à Paris) : il « s’accomplit de la manière suivante : devant le tamtam, quand tout le monde est bien excité, le jeune homme qui brigue la main d’une jeune fille se jette sur elle, devant tout le monde. S’il ne la pénètre pas d’un seul coup, il est considéré comme inapte et le mariage n’a pas lieu » 24 juillet 1931. De quoi lever bien des inhibitions… Les Peuls dès la puberté, « garçons et filles pas encore ou depuis peu coupés », se réunissent en association galante, le goumbé ; l’on y danse, bâfre, chante, et « certains font l’amour sous leurs petites tables » 11 août 1931.

michel leiris l afrique fantome photo

Le dérèglement systématique de tous les sens est pour lui proprement religieux : il relie aux forces obscures du vital. « Noblesse extrême de la débauche, de la magie et du charlatanisme » 13 septembre 1931. Jusqu’à la barbarie aussi, mais après la guerre de 14 et l’injonction de Lénine, la barbarie n’est plus ce qu’elle était ; le chaos mental n’est-il pas nécessaire à faire naître une nouvelle civilisation ? « D’une voix gentille et dans un français parfait, l’enfant raconte le rite pégou qui consiste en l’enterrement debout, dans le trou creusé par les jeunes gens, d’un volontaire (?) vivant – homme, femme ou enfant – auquel on plante un clou dans le crâne et au-dessus duquel on élève une terrasse qu’on entoure d’arbres. Sur cette terrasse sont ensuite sacrifiés périodiquement des animaux, et l’abondance règne au village. Sinistre chose qu’être un Européen » 28 septembre 1931.

« Chronique personnelle », dit-il de son œuvre dans un brouillon d’avant-propos esquissé le 4 avril 1932. Le voyage le dépouille, mais jusqu’à sa peau d’Européen seulement ; il reste au fond de lui tenu par le langage, toutes ses impressions passent par les mots, ses sensations par le discours sur elles. Rien de vrai, tout authentique ; l’existence est épiée, digérée, reconstituée en œuvre de littérature.

Si la première partie africaine coloniale est agréable à lire et enlevée, l’auteur n’ayant presque pas le temps de tout dire, la seconde est empesée, engoncée dans quelque marécage mental. Après d’interminables palabres avec les douanes d’Abyssinie, l’équipe se fixe à Gondar et commence son enquête approfondie sur les démons et les rites de possession par les zar (sortes de démons qui prennent possession de vous). Leiris se vautre dans la vie sauvage, allant jusqu’à désirer une négresse aux personnalités multiples, roublarde paysanne qui n’oublie jamais de quémander argent, sucre et parfum. Il se complaît dans le sauvage, allant jusqu’à participer à un sacrifice où il se retrouve coiffé d’un poulet éventré vivant… Jusqu’où doit-on aller pour se fuir ? Jusqu’à quelle abjection doit-on se soumettre pour grandir ? « La vraie religion ne commence qu’avec le sang… » 27 octobre 1932.

La lassitude vient avec l’expérience. « J’étais de moins en moins capable de voir des mages et des Atrides dans ces paysans tout simplement d’une avarice sordide » 30 octobre 1932. L’âge d’homme arriverait-il enfin ? « Jamais la science, ni aucun art, non plus qu’aucun travail humains n’atteindront au prestige de l’amour et ne pourront combler une vie si le manque d’amour l’anéantit » 27 décembre 1932. Ni l’ethnographie, ni le journal, ne donnent d’amour; l’épouse restée à Paris, si. La mission s’achève en février de l’année suivante – et Michel Leiris en revient avec un gros livre, celui qui se lancera en littérature.

J’ai bien aimé les trois-quarts du périple ; on peut le prendre et le laisser dans rien perdre des saveurs. Mais l’entrée puis le séjour statique en Abyssinie (l’Éthiopie actuelle où je suis allé un jour) est pesante, parfois agrémentée de description formelles répétées d’une longueur factuelle quasi « scientifique ». Malgré ce défaut, le livre se lit encore avec bonheur près d’un siècle plus tard. Il dit beaucoup sur l’éternité des qualités et des travers humains. Michel Leiris est mort en 1990 dans l’Essonne.

Michel Leiris, L’Afrique fantôme, 1934, Gallimard Tel 1988, 655 pages, €18.90

Michel Leiris, L’âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme, 1934, Gallimard Pléiade 2014, édition Denis Hollier, 1389 pages, €68.00

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Matthew Gregory Lewis, Le moine

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Écrit par un attaché d’ambassade anglais à La Haye d’à peine 19 ans, ‘Le moine : un roman’ a fait irruption dans une Europe secouée par la tourmente révolutionnaire et marquée par les massacres de septembre durant la Terreur. Il dénonce résolument l’Église catholique et la compromission de la religion avec les pouvoirs, véritable tyrannie dans la tyrannie avec ses lois d’exception appliquées dans ses couvents et cachots. Il dénonce dans le même mouvement la foule imbécile, prête à suivre toutes les superstitions, puis à se retourner contre ses dominants sans distinction, lynchant tout ce qui porte soutane. Foule dont les intellectuels parisiens de la « bonne » société imitent les mœurs creuses, malgré leur naissance : « je découvris que ceux parmi lesquels je vivais, et dont l’apparence était si policée et séduisante, étaient au fond frivoles, indifférents et dénués de sincérité » p.286 Pléiade. En bref – ce qui est très anglais – ‘Le moine’ dénonce l’absolutisme, celui venu de Rome comme celui issu de la Révolution.

Mais ce fil conducteur n’est une leçon qu’au final, l’essentiel est l’action qui ne cesse pas, entre coups d’éclat et rebondissements. Une histoire de soutane et d’épée qui met en avant le père Ambrosio, moine d’à peine trente ans qui n’est jamais sorti des griffes de l’Église et se trouve donc fort dépourvu devant la vanité, la femme et les désirs de la chair. « On lui apprit à voir dans la compassion qu’on ressent pour les erreurs des autres un crime de la pire espèce. Il troqua la noble franchise de son caractère contre une servile humilité. Et, afin de le guérir du courage qui lui était naturel, les moines terrifièrent son jeune esprit en lui représentant toutes les horreurs qui la superstition leur pouvait inspirer » p.401. En cause les paradoxes et les sophismes, qui déforment la droite Raison, dont le moine use et abuse pour couvrir de hautes justifications ses bas instincts. La nature est distordue par l’institution, l’Église catholique ne faisant que préfigurer le socialisme réel sous Staline puis Mao. Le premier chapitre montre le père Ambrosio en majesté, prêchant dans la cathédrale de Madrid, sa voix mâle et vigoureuse remuant les rombières et faisant se pâmer les jeunes filles. Il est de la dernière mode d’avoir pour confesseur ce vertueux avéré.

Lewis Le Moine magie seins nus

Deux gentilshommes espagnols forts titrés surprennent un échange de lettres lors de la procession des sœurs du couvent, et l’un d’eux est le frère de la jeune fille ainsi vouée à Dieu. En remontant le fil, une série d’histoires imbriquées à la manière du cinéma (à venir) va emporter le lecteur dans une auberge alsacienne où l’on égorge les voyageurs, en un château de Bavière où erre à minuit tous les cinq ans une Nonne sanglante, dans une maison modeste d’un faubourg de Madrid où se languissent une femme déchue et sa fille. L’amour et la mort, l’érotisme et la cruauté, se côtoient sans cesse ; l’un est attisé par l’autre, exaspéré jusqu’au pire. Et il faut l’ingénuité d’un Théodore, valet de 13 puis 14 ans, pour passer entre les gouttes du Mal qui ronge les adultes, comme un elfe messager au bon cœur naturel.

Nous sommes plongés dans le roman gothique de la plus belle eau, les forces de vie tourmentées des carcans imposés par l’immobilisme d’Ancien régime. Quand pouvoir temporel et spirituel sont unis, leur tyrannie s’abat sur tous les déviants aux normes sociales, jeune fille amoureuse d’un autre que le fiancé arrangé, novice ayant prononcé ses vœux un peu trop tôt, fauteuse prête d’accoucher… C’est en retournant les situations que l’auteur montre l’horreur cléricale, le vice du pouvoir et du stupre paré de la vertu des anges. Ambrosio se prend d’affection pour le novice Rosario – qui se révèle la fille Matilda, nymphomane éperdument attirée par lui pour le tenter et qu’il va violer et revioler à satiété avant de s’en lasser. Mais il est pris au sexe et à la menace du scandale : il va devoir suivre sa pente, désirer puis violer Antonia, étouffer sa mère Elvira qui s’oppose, puis poignarder la fille qui se sauve. Ce qu’il devient au final relève du grand guignol aujourd’hui, mais impressionnait vivement les foules d’époque, puisque Satan en personne intervient pour le châtier.

Lewis Le Moine sein nu

Le moine a son alter ego femelle en la personne de la prieure du couvent de Sainte-Claire à côté, sadique qui remet en vigueur les lois implacables du passé en ce qui concerne les sœurs ayant fauté : mourir lentement de faim au cachot, nourri d’un pain par semaine et d’un pichet d’eau par jour, à moitié nue dans la vermine. Elle infligera cette punition à Agnès, sœur du comte Lorenzo. Ses crimes étant dévoilés au grand jour, la dame du couvent sera écharpée par la foule ivre de vengeance en plein Madrid. L’érotisme sadien est partout présent dans les excès des instincts mal domptés par la fausse vertu religieuse. Ambrosio s’enfièvre à la vue d’Antonia nue sous son linceul : « Comment pourrais-je renoncer à ces membres si blancs, si tendres, si délicats ? A ces seins gonflés, rebondis, fermes et élastiques ! A ces lèvres, pleines d’une douceur aussi inépuisable ? » p.521. La prieure se repaît d’infliger des souffrances au corps d’Agnès, enceinte : « Elle était à moitié nue ; ses longs cheveux dépeignés lui tombaient en désordre sur le visage, qu’ils cachaient presque entièrement. Un bras décharné pendait inerte sur une couverture couvrant ses membres tremblants et agités de mouvements compulsifs » p.510. Ramener l’être humain au rang de bête dans la fange est un plaisir délicat des pires tortionnaires.

La sœur qu’on avait crue morte n’était qu’endormie, la fiancée enlevée tuée in extremis – permettant à son amoureux trop titré pour elle d’épouser mieux. Car, si Lewis conteste l’absolutisme, il ne conteste pas l’inégalité des rangs. Chacun doit épanouir ses vertus, mais à sa place. Il n’est guère que l’adolescent Théodore qui échappe à cette injonction, tel le Chérubin de Beaumarchais dans Le mariage de Figaro, joué pour la première fois à la Comédie française en 1784. Il est la nature en actes, jeune mâle en liberté qui révèle ses talents par l’exemple de ses protecteurs titrés. Le page Théodore lit beaucoup et compose des poèmes, chante admirablement en pinçant son luth, et prend des initiatives pour régler les affaires de son maître qui, en retour, lui prodigue son affection.

Il existe du Moine une édition réécrite par Antonin Arthaud, mais nous avons préféré l’édition originale, non expurgée. Il existe aussi un film de 2011 avec Vincent Cassel, mais c’est une autre œuvre, orientée vers le spectaculaire de la tentation, qui n’a pas la saveur lente distillée par la lecture.

Matthew Gregory Lewis, Le moine, 1796, Actes sud 2011 collection de poche Babel, 512 pages, €10.70
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Film DVD Le moine, Dominik Moll avec Vincent Cassel, Deborah François, 2011, Diaphana, 100 mn, €8.79

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Regrets de plage

ado muscle torse nu

C’était le bon temps, la plage ! Enfants et adolescents de tous les sexes s’y exhibaient libres. Ils faisaient ce qu’ils voulaient, en général jouer avant de déjeuner, puis jouer avant de goûter, et jouer avant de dîner. Et encore après.

fille beach volley

Voir comment sont les autres était un attrait : poitrine et arrière-train des filles, épaules et abdominaux des garçons. Mais pas à tout âge, petits garçons et petites filles plongent de concert sans se demander de quel sexe est l’autre.

fille et garcon torse nu

Se promener presque nu était un grand plaisir. En slip dans la ville, après le bain, était admis. Parfois un sein nu sur deux pour les belles filles…

gamin muscle en slip

sein nu pas l autre

Les fratries se retrouvaient sur le sable à se mesurer au ballon. La coupe du monde venait d’expirer et chaque bande de gamins rejouait les matchs.

gamins torse nu

Mais ce bon temps est fini. L’automne est là qui rend floue la silhouette, engoncée sous les vêtements. On ne joue plus, on est sérieux, l’école et la famille l’exigent.

Jusqu’au prochain été.

torse nu

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Thorgal 34, Kah-Aniel

Thorgal 34 Kah Aniel couv
Un cru meilleur que le précédent, l’histoire s’accélère un peu (pas trop) et la magie renaît (plutôt conventionnelle).

Mais pourquoi ces couleurs verdâtres et marronnasses, même dans les instants les plus lumineux de l’amour, de la ville ou du désert ? La gueule du héros en couverture elle-même est alourdie du bas comme s’il devenait moins avisé et plus prognathe, affublé d’une barbe de notable socialiste.

Rosinski est-il en pleine déprime pour atténuer l’éclat de l’orient par ces ombres lourdingues ? Où est passé le dessinateur des albums de la maturité ?

Exit Jolan pour l’instant, Thorgal poursuit sa route et Aniel grandit. On apprend de qui il est le descendant, bien que Thorgal l’ait engendré.

Mais nous quittons le nord et les étoiles pour le politiquement correct arabisant. Le grand métissage des gènes et des cultures… Tout le monde il est beau et puissant, le jeune chamelier basané est amoureux de la nordique Lehla tandis que Thorgal abandonne sa passion d’Aaricia pour une voilée, fille de concubine à sultan !

Thorgal 34 thorgal et salouma voilee

Des pages entières ne contiennent que des cases sans un mot, signe que le scénariste n’a pas grand-chose à dire. Pas plus que le dessin, qui baisse, le scénario n’est à la hauteur. Il sombre lui aussi dans le verdâtre et le marronnasse du politiquement correct onusien.

Thorgal 34 amour verdatre

Le fils des étoiles passe de la fonction d’homme debout à celle d’homme de boue.

Thorgal 34 lehla nue au bain

Les complots de harem remplacent les bagarres viriles, les passes magiciennes l’intervention des dieux. Asgard est bien oublié au profit des coutumes islamiques où « si les jeunes filles se promènent en tenu affriolante, c’est qu’elles sont à prendre » (p.29) et où le poison et la ruse sont préférés à l’arc et l’épée.

Thorgal 34 moeurs arabes pour la femme

Le personnage de Thorgal en est trahi, l’amour serein méprisé, les valeurs vikings ignorées. Au profit d’un salmigondis à la mode, vendable à la multiculture. Le jeune lecteur, en pleine construction d’identité, a besoin d’autre chose que ce Machin où tout vaut tout, où l’on baise qui est là malgré les serments, où l’on somme la vierge de s’initier aux godemichés et où le fils aîné est oublié tandis que le cadet n’est plus un fils.

Thorgal 34 aniel nu

Aniel renaît, nu, en jeune homme voué à une destinée, prélude peut-être à une bifurcation de héros par Sente.

Thorgal 34 aniel jeune homme nu

Le néo-scénariste n’aime pas le monde viking qu’il connait mal (un gamin de 5 ans qui ne sait pas nager chez les Vikings est une stupidité). Il n’aime pas plus Thorgal ni Aaricia, ça se voit depuis ‘Moi, Jolan’ ; il n’a de cesse de bifurquer pour faire exister les personnages secondaires, bien à lui, mais affadis depuis Van Hamme. N’en étant pas le père, Sente adopte avec peine une famille de héros recomposée – pour le grand dam de la série !

Souhaitons que le cru 2014 de la série quitte un peu ces bas-fonds culturels et ces illustrations fadasses pour un peu de sain héroïsme et de magie positive !

Rosinsski & Sente, Thorgal 34, Kah-Aniel, 2013, 48 pages, €12.00

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A poil

Les interrogations des moteurs de recherche qui atterrissent sur ce blog ne laissent jamais de m’étonner. Il y a bien sûr les sérieuses, les documentaires, celles qui cherchent à connaître : zone euro, argoul, pont des amoureux paris, marine le pen, génocide arménien… Et puis il y a tous les « nu », comme il est de mode d’ajouter, paraît-il à tous les noms (au cas où…) : fille nue, seins nus, tahitienne nue, vahiné nue, ado nu… Marine Le Pen voisine avec vahiné nue.

requetes blog depuis origine

Jusque là, c’est du gros, de l’interrogation de masse. Mais il y a aussi les interrogations particulières, évidemment plus rares, parfois poétiques, parfois ouvertement sexuelles avec des redondances : coureuses nues, seins à l’air maghrébines photoshoot, garçon le plus sexi de 10 ans nu (!), jeune fillette nue à la plage… J’ai même trouvé la recherche « gamin gai de 4 ans » ! Comme si l’on pouvait « être » gai, avoir une quelconque orientation sexuelle à 4 ans. Il est vrai que les Yankees croient ça génétique.

requetes blog

Le plus beau est quand même « un jeune mec arabe à poil à la campagne » que vous pouvez lire sur le tableau des interrogations récentes. Pourquoi arabe ? Frustration musulmane ? Érotisme des banlieues ? Imaginez, l’adolescent dans sa campagne maghrébine, quelque part dans les collines semées de buissons où pousse une herbe rare. Il est tout seul, sensuel, il se met à poil – comme ça. Personne pour le voir, sauf les chèvres. Peut-être lui prend-t-il l’envie de s’en faire une, comme on dit que cela arrive ? Il n’est pas bien vieux s’il est dans la campagne, à garder les chèvres, tout juste pubère sans doute. Vous voyez le fantasme ?

Désolé, mais j’ai peu à offrir à ce genre d’imaginaire sur ce blog. La vue la plus approchante que j’ai pu trouver est ici – mais vous allez être déçu : c’était en noir et blanc, il y a près de 40 ans, et de très loin. La campagne était peuplée à l’époque, et les campagnards assez libres, mais entre eux – et jamais tout seul à la campagne.

jeunes mecs arabes a poil dans la campagne

Une autre interrogation porte sur « chatte toute nue ». J’ai trouvé cela mignon. Afin de ne pas décevoir, j’ai demandé à une copine de 14 ans de mes ados de me montrer sa chatte. Pas de problème ! J’ai pu même la caresser à poil, c’est doux et lustré, tout chaud sous la main. Elle ne porte jamais rien sur elle, la chatte, tout comme Marylyn Monroe. L’adolescente m’a même autorisé à prendre sa chatte toute nue en photo. Vous avez le résultat ci-après. N’est-ce pas tentant ?

chatte toute nue

L’été excite l’imaginaire, la réalité des plages est moins riante. Mais avouez qu’il y a de quoi s’amuser à la lecture des interrogations naïves des blogs.

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Les corps chantent à la plage

L’été venu, la pluie éloignée, les plages se peuplent. Mais la foule est communautaire, il s’agit de se retrouver « entre soi » dans un songe primitif.

1 plage encombrée
Ce pourquoi tout ado, plus sensible qu’enfants et adultes, joue au sauvage, nu entre le ciel et l’eau.

2 ado nu plage
Les filles se vêtent plus, malgré les années 70 la mode des seins nus ne prend plus, à cause des intégristes coincés cathos, juifs et musulmans qui craignent leurs désirs et adorent interdire aux autres ce qu’ils seraient avides de faire eux-mêmes. Intégristes contre intégral.

3 adolescente seins pomme
Seuls les garçons sont plus libres, dans les religions du Livre.

4 adolescents torse nu
Les filles restent entre elles, en bikini quand même.

5 filles bikinis
Les rencontres entre sexes sont datées, c’est dommage, le baiser seins nus était parfaitement érotique.

6 baiser seins nus plage
Aujourd’hui, les garçons prennent le pas sur les filles. « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte » disait il y a 20 ans le sociologue Jean-Didier Urbain.

7 garcon nu contre fille
Hors la plage, on peut se mettre nu, entre soi, comme sur un bateau où les mousses s’ébattent libres au soleil.

8 mousses nus aux homards
Sur la plage, on cache sa nudité intégrale dans le sol, pour faire corps avec la terre, là où s’y mêle la mer.

9 nu dans le sable
L’on se vêt de sable, d’eau ou seulement de lumière.

10 garmins jouant torse nu
Les filles défilent en maillots de bain colorés pour attirer et serrer, chaleur qui se met en valeur.

11 seduire hot
De quoi faire rêver l’ado ému par les hormones.

12 reve nu ado
Ou les ado filles au vu des formes athlétiques sous les habits mouillés.

13 jeunesse mouillee
Mais on ne voit plus guère les seins nu rissolant au soleil, comme les parfaits œufs au plat en petit-déjeuner…

14 seins nus plage

Je vous offre donc aujourd’hui un peu de rêve – même si les photos ne sont pas toutes de moi.

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Martin Amis, Poupées crevées

marin amis poupees crevees

Second roman de l’auteur, paru il y a presque 40 ans, Dead Babies révèle déjà le style inimitable de cet Anglais de la haute, torturé familial et englué dans son époque. So British est cet humour qui pousse à l’absurde des situations éphémères, so British ce sadisme comique qui va rarement jusqu’au bout, sauf à la fin, so British cette méfiance désinvolte d’aristocrate qui prend toute réalité avec les pincettes de son éducation.

Souvenirs de sa propre jeunesse, amplifiés et déformés, observés avec le recul en projetant les dates, l’auteur met en scène dix personnages et un auteur, tel le savant qui examine une colonie de singes dans la même cage. Il situe la scène dix ans plus tard, avec la volonté de présenter un futur probable qui accentue les travers du présent. Il reprendra ce procédé, pas très heureux, dans London Fields. C’est que la frénésie sexuelle décrite dans Poupées crevées reste celle des années 1970, après l’explosion 1968 qui a fait craquer toutes les gaines du vieux monde. Le titre Dead Babies signifie d’ailleurs « vieilles lunes », « tigres en papier » ou « baudruches », ces conventions sociales et jalousies qui ne devraient désormais plus être de mises. Dès 1984, le sida mettra un terme à ces mœurs débridées, prouvant que la réalité n’est pas la fiction et que tout n’est pas possible sans conséquences. Six garçons et quatre filles à peine dans la vingtaine se réunissent un week-end au presbytère d’Appleseed dans la campagne, la résidence secondaire de l’un d’eux. Ils ont pour objectif de « s’éclater » par tous les orifices, ingérant diverses drogues, divers alcools et diverses bites dans toutes les compositions qui leurs viennent à l’esprit.

Quentin est l’Anglais type, grand, blond, musclé, la voix chaude, le charme hypnotique, le maintien aristocratique ; Celia est sa femme, qui l’a draguée et est bien avec lui. Andy est l’ami contrasté de Quentin, brun, vigoureux, presque toujours torse nu, d’une vitalité animale, une sorte de sauvage du temps, jean coupé et moto ; Diana est sa compagne du moment, mais il ne veut pas s’engager. Giles est très riche, un placard entier d’alcools dans sa chambre, mais a de mauvaises dents, comme l’auteur, il est névrosé par sa mère et hésite à franchir le pas de la baise. Keith est un nain obèse et frustré, tellement ridicule qu’il repousse toute sexualité possible, sauf aux déjantés. C’est le rôle des trois Américains invités de servir d’aiguillons. Marvel est docteur et expert en chimie, sa valisette de drogues permet de donner à chacun ce qu’il souhaite – en théorie. Skip est son jeune compagnon, pédé jusqu’au trognon, élevé dans la violence et le viol. Roxeanne est l’Américaine type, vue d’un œil anglais, sorte de pute sans pudeur mais généreusement gratuite, qui accomplit la baise comme une gymnastique professionnelle. « A l’intérieur de son body transparent, ses seins grouillaient et clapotaient » p.240.

Elle est la candide qui dit tout haut que le roi est nu et que « personne, ici, ne sait baiser » – pique de l’auteur à ses compatriotes, qui se croient « libérés » en 1975 alors qu’ils ne font que transgresser les tabous et principes inculqués que pour mieux y retomber. Par exemple : « Pour Diana, le sexe n’était pas une préoccupation charnelle ; c’était un cadran de contrôle, comme dans une machinerie, qui entretenait la considération qu’elle avait d’elle-même, un hommage à son sens de l’élégance, une salve d’applaudissements pour tous ses exercices de gymnastique, un coup de chapeau à son régime, le compliment requis à son coiffeur, le moyen de se mesurer socialement aux autres » p.137. A l’inverse, la sexualité américaine se veut scientifique, loin des tabous sociaux de la vieille Europe (dont le socialisme voudrait faire table rase). Marvell : « Les mômes, là-bas, ils baisent à l’école primaire. Nous, on se croyait malins quand on se faisait dépuceler à douze ans. Là-bas, les mouflets se font des pipes dans leurs parcs » p.236.

ados en chaleur

Mais il n’y a ni page blanche ni an 01 : chacun a sa propre histoire qui l’a façonné, tordu plus ou moins. Le sexe n’est pas libre mais conditionné. Le nain peut-il baiser comme un grand ? Celui qui s’est construit une apparence et s’est vêtu d’une armure d’aristocrate est-il à l’abri d’un retour du refoulé, d’autant plus violent qu’imprévu ? « J’ai toujours pensé que baiser librement était une aubaine pour nous, les vieux, et une calamité pour les jeunes qui en ont eu l’idée les premiers. (…) Notre nature sexuelle était déjà formée, donc la pire des choses pour nous, c’était l’ennui. (…) Mais pour vous (…) les libérés (…) vous n’êtes pas libres du tout » p.303. Le risque est de rester immatures une fois adultes. Quentin : « Quand donc ces enfants élevés dans la promiscuité prendront-ils le temps de grandir ? Quand donc leurs émotions sexuelles auront-elles le temps de se développer ? Quand donc leur nature trouvera-t-elle le temps d’absorber la frustration, le désir, la joie, la surprise… ? » p.236. C’est ce que l’on reconnait aujourd’hui, ce pourquoi la pédophilie (vaguement admise hier) est à proscrire : les jeunes doivent découvrir, sans tabous mais entre eux, ce qui fait le désir et le respect de l’autre ; ce n’est que lorsque la maturation est avancée, 15 ans dit la loi, que des relations presque adultes peuvent naître sans dommage, dans le consentement et l’attention.

Ce ne serait pas drôle selon Martin Amis si tout ne finissait pas mal, et l’auteur pousse le bouchon très loin. Il a le regard féroce sur sa propre société, satirisant ses ridicules et revalorisant les sentiments, cette aversion des Anglais. Car si la raison pure est criminelle (tels ces « conceptualistes » qui font des « gestes » meurtriers pour frapper les spectateurs), les instincts bruts aussi (la baise à outrance depuis tout jeune lasse très vite et rend impuissant) : seules les émotions donnent couleur à l’existence et aux relations humaines. La scène révélatrice est celle où un baiseur frénétique depuis « à peine l’âge de 13 ans » (Andy) bande le plus fort est lors d’une vidéo érotique où les caresses habillées n’ont aucune conclusion – ni nu, ni baise.

Rien de ce qui avait été promis ne se passe comme prévu, ni l’effet des drogues concoctées pour chacun, ni le spectacle underground à la ville voisine, ni les vidéos importées des États-Unis mettant en scène diverses combinaisons dont un goret enfilant une fille ou un gamin copulant avec des singes, ni la baise absolue rêvée par Andy et Roxeanne… Un curieux tricker, Johnny, s’invite parmi les dix et nul ne sait qui il est. Il écrit des lettres enflammées, instille la haine entre eux, donne des envies de suicide. Qui est Johnny ? Comme dans les Dix petits nègres de tante Agatha, nul ne sait mais tous sont touchés à mesure.

Le lecteur ne s’ennuie pas à la lecture du livre. Il replonge dans l’ambiance génésique des années 1970 qui a pris aujourd’hui une teinte bistre, comme si elle datait de l’autre siècle et de la génération d’avant. Les drogues ne sont plus aussi tétées dans un souci de se fondre dans un grand tout, le sexe s’est apaisé, plus fluide, les jeunes passant d’un partenaire à l’autre en diverses « expériences », pour connaître les êtres plus que pour s’anéantir en « petites morts ». L’exemple de l’acteur Ezra Miller montre combien ces nouvelles sexualités expérimentées dans les années 1970 sont entrées dans les mœurs, mais sans l’excès des premiers temps.

Martin Amis, Poupées crevées (Dead Babies), 1975, Folio 2006, 395 pages, €7.51
Les romans de Martin Amis chroniqués sur ce blog

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Auguste, mort en 14, au Grand Palais

auguste tete bronzer paris expo grand palais

Il y a 2000 ans mourait l’empereur romain Auguste. Car il n’y a pas que la guerre à « célébrer » en cette année 14. Outre 1914 et 1944 (tiens, on a « oublié » 1954 en France ?), la première année 14 de notre ère était l’apogée de l’empire romain.

Jésus n’était qu’un petit garçon quand Auguste régnait sur le monde connu – la lex Titia lui ayant conféré depuis -43 l’impérium triumviral pour 5 ans renouvelables. Prénommé Octave, adopté par César sans être de son sang, il a pris le nom d’Auguste qui signifie le vénérable.

Rome, dont nous nous faisons gloire de descendre culturellement, avait des habitudes juridiques bien loin de l’assistanat surveillé de notre État-providence : familles recomposées, adoptions rapides et changements de noms – sans évoquer les mignons et les amis de sexe, socialement bien mieux acceptés.

oreste et pylade copie romaine paris expo grand palais

Moi, Auguste, empereur de Rome (jusqu’au 13 juillet) est une exposition bien faite, aérée et cohérente, qui va contre les idées reçues : la liberté, à Rome sous l’empire, apparaît bien plus grande qu’en France sous la démocratie… Il est vrai qu’il n’y avait pas la télé, et que les histrions étaient cantonnés aux intermèdes des jeux du cirque, ce lieu vraiment « collectif » où « le peuple » communiait dans la grandeur nationale. Pas comme maintenant, où nous avons les mots sans les choses, où le collectif est une incantation et le peuple un fantasme. L’héritage de César était un État fort, des provinces réorganisées et romanisées (« civilisées »), les ordines voués au service public. Auguste a ajouté à cette potestas (ce pouvoir institutionnel) l’auctoritas (l’autorité charismatique).

auguste imperator paris expo grand palais

Comment ne pas faire le parallèle avec notre époque, où le pouvoir ne confère manifestement pas l’autorité (François Hollande en est le triste exemple), où l’État se délite dans l’indécision et la synthèse du tout le monde il est beau et gentil, où le millefeuille des collectivités perd les actions publiques de la commune à l’UE (en passant par les groupements de communes, les cantons, les métropoles, les départements, les régions, la nation), où la « civilisation » recule dans les banlieues décomposées où prolifèrent les religions sectaires, où les tenants du « service public » prennent l’outil de travail national pour leur propriété, les accords des partenaires sociaux pour quantité négligeable et le vote du Parlement pour rien… Où est aujourd’hui la puissance morale d’un De Gaulle, d’un Mitterrand, d’un Giscard, voire même d’un Sarkozy ? Octave Auguste l’avait, François Hollande non. Être un chef ne s’apprend pas à l’ENA, ni surtout au parti Socialiste.

auguste jeune homme paris expo grand palais

Mais la com’ existait déjà, avec ces statues et portraits de l’empereur et de sa famille, ornant les places publiques, les autels aux dieux et les lieux officiels. Imagine-t-on François Hollande statufié sur 2m50 de haut devant l’Arc de triomphe et son autel à l’intérieur de Notre-Dame ? Auguste a longuement préparé sa succession, mais il n’avait pas de fils. Son neveu Marcellus, pressenti, mourut avant d’être adopté. La fille d’Auguste, Julie, mariée avec Agrippa, eut deux fils, Caius et Julius César, dont les frais visages enfantins sont présentés comme des têtes coupées par quelques révolutionnaires, mais ils sont morts avant d’avoir été majeurs. C’est donc son beau-fils Tibère qui fut adopté par Auguste, avec l’obligation d’adopter lui-même Germanicus, son petit-neveu.

torse apollon paris expo grand palais

Dans l’exposition, vous ne verrez pas que des statues. Des reliefs sculptés comme ce délicat torse d’Apollon ornaient les autels publics tels l’Ara pacis, l’autel de la Paix, et les urnes funéraires. Car, autre différence avec nous, les Romains se faisaient surtout incinérer. Des fresques et peintures, aux coloris gais, illuminaient les murs des maisons austères, une villa des pentes du Vésuve est reconstituée, donnant une idée du quotidien romain rendant plus vivants la lecture d’Alix ou d’Astérix. Une colombe en verre bleu contenait de la poudre à fard ; comme les ampoules de médicament aujourd’hui, on devait casser sa queue effilée pour faire sortir l’ingrédient. Des gobelets en argent montraient en bas-relief des scènes de la mythologie grecque.

bain athlete gobelet argent romain

Il y avait peu de monde, le matin où je suis allé voir cette exposition. La faute peut-être à cette grève des cheminots qui s’éternise, sans raisons autres que de vagues craintes futures sur un statut privilégié, accaparant le bien public comme s’il était aux syndiqués et non à tous les citoyens. Les sorties scolaires se répandaient plus volontiers au musée de l’Armée, les canons, fusils et uniformes parlant plus, probablement, aux profs accompagnateurs que l’époque romaine connotée « bourgeoise ». C’est dommage car l’époque d’Auguste a beaucoup à nous apprendre sur aujourd’hui : un empire aussi composite que l’Union européenne, des religions aussi variées et aussi sectaires, des factions politiques aussi virulentes, une lutte des classes pour les biens… Sauf que l’État était fort, que la vertu régnait dans l’administration et que l’autorité de celui qui fut porté puis maintenu au pouvoir était incontestable.

Du 19 Mars 2014 au 13 Juillet 2014, tous les jours de 10h à 20h, nocturne jusqu’à 22h le mercredi, fermeture hebdomadaire le mardi.
Le site officiel
La Rome d’Auguste en trois minutes (pour les zappeurs nuls) 

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Anatole France, La vie en fleur

Le titre est bien joli pour les souvenirs d’adolescence de Pierre Nozière, le double romancé d’Anatole France. Le livre commence en classe de cinquième, où le préado laisse place lentement à l’ado. Oh, très lentement ! France reste dans une France qui a peut-être fait trois révolutions (1789, 1830 et 1848) mais élu tout aussitôt un Napoléon bis autoritaire, hiérarchique et paternaliste de droit divin, le Peuple comme abstraction s’étant substitué à Dieu, tout aussi abstrait. C’est dire combien l’adolescence ne saurait exister, ni comme biologie ni comme classe d’âge, dans une société qui impose les pouvoirs d’en haut, infantilise les mineurs et réprime toute velléité de désobéissance avant la majorité (21 ans depuis 1792). La société bourgeoise a repris les mœurs d’Ancien régime, qui ne voulait rien savoir de la liberté personnelle avant 25 ans, un métier, une épouse, etc.

marylyn monroe nue

Autant dire que l’adolescence du petit Pierre s’est développée sous serre chaude, dans un Paris à peine éventré par le baron Haussmann dont on sort très peu, dans un quartier central en face du Louvre, et dans un appartement familial décent et posé. Les hormones poussent les sens, mais ceux-ci ne trouvent d’expressions que dans les passions pour les camarades proches, et d’exutoires que dans l’imagination, volontiers enflammée par les femmes au théâtre. C’était le tropisme bourgeois que d’enfermer les garçons entre eux pour leur faire nouer des relations sociales à vie par les amitiés particulières de collège : une sorte de réseau social sans les photos. De la sexualité, on ne saura rien, l’auteur, à 78 ans, réduisant encore les évocations sensuelles qu’il avait pu lâcher dans Le livre de mon ami, paru quand l’auteur désirait encore, à 41 ans

La biographie révèle cependant l’amour pour Élisa, devenue nonne, déguisée ici en rieuse fille du père Gonse à Granville. Elle révèle aussi combien l’adolescent Anatole a aimé platoniquement la comédienne Élise, à 17 ans, masquée ici en Isabelle, fille de coiffeur. Tout l’intime est exclu au profit de la légèreté du conte. Rien de moins romantique que France. Le connais-toi est source de tourment et, l’exemple de Montaigne est pour lui ambigu : écrivit-il pour se connaître ou pour s’amuser ? Sa propre histoire est matière à fantasme, support pour l’envol de l’imagination, pourquoi ne pas se nourrir de son miel ?

Il préfère donc décrire le rusé Fontanet, copain d’études ; Mouron surnommé « pour les petits oiseaux » qui le touche par sa solitude ; le rustique Chazal dont les muscles tiennent à bras tendus une chaise pendant une minute – et Desrais doté du joli prénom de Tristan et de « cheveux châtains légèrement ondés et dorés par endroit, ses longs cils (…) Sa sveltesse et sa taille déliée dissimulaient des muscles robustes. » Anatole France, plutôt chétif et pas bien beau, ne peut qu’avoir une admiration mimétique allant jusqu’à un vague désir pour de tels êtres qu’il voudrait avoir pour amis proches, à défaut d’être comme eux. Ce qu’il dit de Tristan le montre sans ambigüité : « Tous ses mouvements étaient empreints d’une élégance que ma précoce habitude de la statuaire antique me faisait sentir » p.1077. « Un jour, je lus dans je ne sais quel traité de la poésie grecque l’épigramme funéraire d’Amyntor, fils de Philippe, qui mourut jeune dans un combat, en couvrant un ami de son bouclier. Je tressaillis et me sentis transporté du désir de mourir pour Desrais » p.1080. Vexé de n’être pas choisi en retour par ce camarade trop admiré, il ne se réconcilie avec lui qu’après le bac, à 16 ans, lorsqu’il le voit lutter avec le bon robuste Chazal : « Ils se mirent tous deux nus jusqu’à la ceinture et se prirent à bras le corps. Chazal, osseux et noir, taillé à la serpe, présentait un contraste parfait avec Desrais, fait comme un athlète de Myrrhon, ou comme un fellow de Cambridge ou d’Eton » p.1091. Joli understatement pour dire l’appétit à être comme lui, d’être lui, de fusionner en amitié particulière avec lui.

lutte torse nu ado

Toute son ire va à l’enseignement français. Professeurs médiocres, bâtiments lépreux, mépris de l’institution pour les gamins à dompter et dresser pour l’obéissance bourgeoise – Anatole France n’est pas tendre pour l’éducation nationale et ses profiteurs pontifiants. « L’éducation en commun, telle qu’elle est donnée encore aujourd’hui [1922], non seulement ne prépare pas l’élève à la vie pour laquelle il est fait, mais l’y rend inapte si peu qu’il ait l’esprit obéissant et docile. La même discipline qu’on impose aux petits grimauds d’école devient pénible et humiliante quand des jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans y sont soumis. L’uniformité des exercices les rend insipides. L’esprit en est abêti. (…) Aussi, en quittant le collège, éprouve-t-on un embarras d’agir et une peur de la liberté » p.1094. Est-ce croyable de constater que presque rien n’a changé, sinon la démission professorale face à l’orthographe, aux règles de plan et à l’expression orale ?

Pourquoi une telle persistance de la stupidité nationale dans l’éducation ? Est-ce pour abêtir la masse alors que l’élite bourgeoise s’en sortira toujours via ses établissements réservés et ses séjours à l’étranger ? Comment se fait-il que des syndicats (qui se proclament « de gauche ») persistent à tolérer ce mépris de la culture et de la langue au profit d’un spontanéisme dont on voit depuis trente ans les ravages ? L’étranger social-démocrate, dont les élèves ont de meilleurs scores aux tests identiques et une vie scolaire plus apaisée, est-il un exemple à surtout ne pas suivre, tant la profitude syndicale nationale se croit plus belle de toutes en son miroir ? Il y a là pour moi un mystère, que la lecture de tous les grands classiques ne cesse de réitérer : l’enseignement en France a toujours été néfaste aux grands hommes ; les élèves qui ont le mieux réussi dans le système scolaire ont toujours formé ces vaniteux abstraits, forts de leurs certitudes matheuses et débiles en relations humaines qui hantent nos ministère comme nos industries, les précipitant dans le déclin.

Anatole France, La vie en fleur, 1922, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, La vie en fleur, 1922, format Kindle gratuit, broché €21.04

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Anatole France, La révolte des anges

anatole france la revolte des anges

Il y en a qui aiment, pas moi. Certes, ce roman est paru durant la Première guerre mondiale, époque de stupidité sans nom du patriarcat hiérarchique catholique et napoléonien qui agita le nationalisme et l’animalisation du boche pour mieux encadrer et envoyer au casse-pipe des millions d’illettrés paysans. Certes, Anatole France s’y montre quasiment libertaire, incitant à la révolte des anges contre Iahvé, qui aurait usurpé le rôle de démiurge dans la création du monde. Incitant lesdits anges rebelles à fomenter la révolution anarchiste en posant des bombes un peu partout dans Paris. Incitant aussi à la révolte de la vie passionnelle contre la raison morte des bibliothèques, nouveaux temples du savoir bourgeois. Mais quel ennui…

Ces pages sans nombre qui répètent une fois de plus toute la geste humaine depuis les cavernes jusqu’à Dreyfus ; ces pages qui racolent la cocotte dans les garçonnières bourgeoises ; ces pages qui étalent l’érudition jusqu’au pédantisme… Que de fois ai-je passé des pages entières de ce livre décidément bien vieilli ! Qui va s’intéresser encore, après 1968, aux hiérarchies célestes ? Aux états d’âmes des jeunes riches forts marris de voir leur ange gardien les quitter ? Aux convenances des putains de salon devant un jeune homme tout nu qui les regarde baiser – fût-il un ange tombé du ciel ?

Anatole France écrit une langue admirable, souple et riche. Mais quand il n’a rien à dire, quel délayage ! Après les pingouins, les anges, pour dire tout le mal qu’il pense de ses contemporains ! Les seules pages encore lisibles sont celles d’action : le ravage dans la bibliothèque, le désordre amoureux maté par l’impalpable bien visible, le combat de l’ange contre deux mitrons « torse nu » le soir dans une ruelle ; l’anarchie de Léon, 7 ans, qui poursuit la bonne pour lui mettre la main à la culotte, tandis que sa sœur, un peu plus âgée, écrit des lettres anonymes de dénonciation sexuelle à sa mère… C’est trop rare pour captiver.

Et plus la Banquart, éditrice Pléiade de la grande œuvre du Maître, écrit de pages pour dire combien c’est beau, utile, historique, et inciter à lire (92 pages écrites tout petit dans l’édition), plus je fuis !

caresse nu

Retenez un Satan hédoniste, rédempteur de la chair et de la vie bonne comme il était dans la Grèce antique ; un ange déchu égal du roi du Ciel, qui quitte la forteresse cachée du Dieu tonnant pour donner le feu et le savoir aux humains ; un ange-chef parmi des millions qui ont chu sur la terre et se sont déguisés en humains pauvres et philosophes. Des sortes de Diogène qui distillent la sagesse hédoniste et matérialiste, tels un Michel Onfray attisant le populo pour mieux se venger de la vie hautement sociale qu’il n’a pas pu avoir. Et vous aurez ce pensum – que certains aiment. Pas moi.

Anatole France, La révolte des anges, 1914, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, La révolte des anges, 1914, Rivages poche 2010, 299 pages, €8.22

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Sam Millar, Poussière tu seras

sam millar poussiere tu seras

Nous sommes plongés au cœur de l’hiver, dans la noirceur de l’Irlande. L’auteur n’a jamais pardonné à la société de l’avoir emprisonné 20 ans pour braquage, commis au nom de l’IRA. C’est dire s’il en a vu, de vraies horreurs, et qu’il ne peut avoir qu’une piètre opinion de l’humanité. Ses personnages sont glauques, lâches, menés par leurs appétits. Mais c’est qu’ils ont été battus, enrégimentés, livrés corps et âme à l’Autorité durant l’enfance, cet âge vulnérable.

Sam en veut à l’Irlande de son catholicisme hiérarchique, où toute soutane peut faire ce qu’elle veut, tout directeur d’internat violer à tout va et la « bonne » société payer pour le spectacle. C’est dire aussi que Jack, son héros détective, ex-flic « le plus décoré du pays », viré pour avoir descendu un dealer de drogue à la jeunesse, ne croit pas en Dieu. L’auteur non plus sans doute, ce qui lui donne le regard aigu des non-conventionnels sur les agissements des bien-pensants.

Adrian, 14 ans, guidé par un corbeau, découvre un os qui dépasse de la neige. Ainsi qu’il l’apprend dans les atlas de la bibliothèque, c’est un os humain. Mais parce qu’il rôde autour de l’endroit de sa découverte, il ne tarde pas à se faire kidnapper. Il vient de se disputer avec son ex-flic de père, qu’il a trouvé chez lui baisant une fille qui n’est pas sa mère, morte dans un accident de voiture dû à un chauffard alcoolisé. D’autant que le chauffard ivre en question est son père, qui vient de lui avouer, empli de confusion.

De quoi fuguer loin et longtemps, jusqu’à ce que le destin s’empare de lui… Il se retrouvera tout nu sous une vieille couverture, dans un appentis sordide où une plantureuse femme s’occupe de lui avec un certain sadisme et non sans sexe. La cruauté, la sauvagerie, la brutalité – la perversion même – sont la rançon d’une éducation rigide, du colonialisme anglais peut-être, de la révérence à l’obéissance papale sans doute. La société se moque des petits, des enfants, des faibles. Le lecteur découvrira les frasques d’internat et les silences coupables d’une petite ville banale de province.

Chapitres courts, écrits secs, portraits à la serpe, Sam Millar fait fort. Il a été sélectionné par les lecteurs du Point pour le prix du meilleur polar 2013. A vous de juger.

Sam Millar, Poussière tu seras (The Darkness of the Bone), 2006, Points policier mars 2013, 250 pages, €6.27

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Dan Brown, Inferno

dan brown inferno 2013

Inferno, l’Enfer, première partie de la Divine comédie de Dante, est le fil du thriller. Dan Brown mélange complot, rébus, messages à décoder, jeux de piste, sens caché, écologie. Agitez bien en shaker atelier d’écriture et vous obtenez un produit fabriqué standard, prêt-à-lire comme on le dit du prêt-à-porter. Ce n’est pas mauvais, mais insignifiant.

On se laisse prendre, mais à condition d’en rester à l’épidermique-émotionnel-superficiel de la tranche d’âge 15-18 ans, dont l’auteur dit lui-même être « le cœur de cible d’Hollywood » (donc le sien). Pas de sexe, pas d’agitation des petites cellules grises (ça prend la tête comme les sédatifs dont tout le monde se bourre dans le roman), mais de l’action et de la « culture-pour-les-nuls » avec usage intensif de Wikipédia (pour les paidés, les enfants en grec ancien). Avec les erreurs-et-approximations de rigueur chez les pas-finis comme cette affirmation inepte p.372 : Venise « conquise peu après [la peste] par les Ottomans » ! C’est évidemment faux, malgré les 62 documentalistes et relecteurs « remerciés » en fin du livre.

Très ado aussi est cette remarque sexuelle sur le ton de la dérision des années lycée : « En comptant Hercule et Cacus – deux autres colosses nus – et les satyres accompagnant le dieu des Océans, ce n’était pas moins de douze pénis géants qui s’offrent au regard du badaud » p.183. Vous aurez reconnu, je n’en doute pas, la piazza della Signoria à Florence – et c’est bien sûr tout ce qu’elle offre en termes d’art aux visiteurs…

Dans un autre passage est décrite « la prise de Diomède », où le vaincu tient Hercule « par les couilles ». Très ado, je vous dis – émoustillé par les muscles mais interdit de sexe par le puritanisme américain des années 2000, ce pourquoi les femelles du roman ne sont pas femmes mais autoritaire stérile (la directrice de l’OMS), surdouée psychotique (Sienna), ou enceinte jusqu’aux yeux (Maria Alvarez). Aucune romance ne doit venir troubler la cryptologie qui permet de sauver le monde.

Nous retrouvons le Robert Langdon du Da Vinci Code en prof d’histoire de l’art spécialisé dans la symbolique médiévale. Il se réveille à l’hôpital amnésique, autre « truc » piqué au thriller américain La mémoire dans la peau. Sauf que ce n’est pas dans la peau mais dans le col de sa veste « Harris Tweed » que Langdon retrouve un cylindre à serrure biométrique contenant un rébus futuriste. Il est aidé en cela par une vigoureuse blonde « au QI de 208 » (dont l’auteur a du mal à donner sa pleine mesure, sans doute lui-même plus limité que sa créature).

  • Intelligent, le Langdon ? Non pas, mais pourvu d’une « mémoire eidétique » (à vos wiki !).
  • Forte, la Sienna au QI de 208 ? Non pas, mais caméléon sachant jouer tous les rôles.
  • Puissante, la directrice de l’OMS ? Non pas, bien qu’elle se déplace habituellement en C130, mais bornée et politiquement correcte jusqu’à ce qu’on lui mette le nez dedans…

Vous avez l’habituelle brochette d’érudits italiens qui s’empressent d’étaler leur savoir, les nervis obtus et musculeux qui ne pensent qu’à tirer dans le tas, les touristes évidemment idiots qui retardent l’avancée et qui béent devant tout insolite, sans parler des Maîtres du monde ou qui se croient tels, président de société, richissime biochimiste, VIP en visites privées dans les plus beaux lieux du monde. Le lecteur (de 15-18 ans) se sent flatté d’être invité aux musts dans le sillage de leur prof Langdon.

botticelli la carte de l enfer

Le thriller est bien construit, Dan Brown a de la technique ; chaque fin de chapitre est un moment de suspense qui vous fait aller de l’avant, les péripéties se cumulent et s’enchaînent, les coups de théâtre ne sont pas absents. Mais la psychologie des personnages reste très sommaire – adaptée probablement aux cerveaux bornés des 15-18 ans vus par Hollywood. Langdon a cette fâcheuse propension à bavarder et à se creuser la tête sans bouger juste lorsqu’il est urgent d’agir, et c’est sa blonde qui doit le traîner dans la bonne direction (voilà pour conforter les filles). Mais il découvre toujours un lapin dans son chapeau d’érudit pour faire rebondir le nombre de pages (voilà pour faire jouir les garçons). Et le lecteur de 15-18 ans ne sera pas surpris (plus âgé, si) s’il court comme un lièvre dès sa sortie d’hôpital où il se trouvait soi-disant « dans le coma ».

Nous avons les oppositions binaires à la portée des ados : drones contre passages secrets, génétique XXIème siècle contre Florence Renaissance, eugénisme (évidemment « nazi ») contre sentimentalité des médecins du monde (évidemment politiquement correcte). L’orgueil « transhumaniste » pousse à se prendre pour Dieu et à s’adorer en Narcisse, donc à être plutôt homo (pouah ! selon la morale de l’auteur) plutôt qu’hétéro (le Bien issu de la Bible)…

Avec cette interrogation tendance (aujourd’hui de droite aux États-Unis) : « Les endroits les plus sombres de l’enfer sont réservés aux indécis qui restent neutres en temps de crise morale ». Est-ce tiré de Dante ? C’est en tout cas la leçon aux ados que Dan Brown veut faire passer.

Vous l’avez compris, mélangez tout et vous avez un thriller prêt-à-lire pour 15-18 ans. Ça se lit puis ça s’oublie, mais vous passez un moment plutôt agréable, captivé juste ce qu’il faut sans laisser aucune trace. Car le virus Brown laisse stérile une partie de la population lisante – vous comprendrez cette énigme quand vous aurez fini le livre.

Dan Brown, Inferno, traduction française Dominique Defert et Carole Delporte, mai 2013, Jean-Claude Lattès, 567 pages, €21.76

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Plage familles

Les familles à la plage transportent la maison sur la grève.

gamine creuse le sable

Parasol, matelas, tente coupe-vent, matériel à fouir le sable ou à pêcher la crevette, glacière parfois, tout rappelle le home. Avec le sable en guise de pelouse.

enfants plage

Il s’agit d’occuper un territoire, ni trop proche des autres, ni trop loin, afin de pouvoir socialiser.

gamin en slip cherche coquillages

Ce sont souvent les enfants sortis des vagissements qui engagent la conversation.

eternuer torse nu

Un ballon tombé trop près d’un dormeur encrémé, des excuses pour le sable qu’on déplace et qu’un vent vicieux envoie sur l’allongée aux lunettes noires, et voilà le voisinage conquis. Papotages et ragotages sont un plaisir partagé.

imiter son copain torse nu

Sauf à être snob et à se juger meilleur. Auquel cas la famille est comme un château fort. Aucun regard sur les voisins, ils sont priés d’admirer. L’organisation de la mère de famille envers les petits, l’autorité du père de famille sur les moyens, la prestance des filles et les muscles des ados, l’engouement de tous pour aller dans l’eau, nager en virtuose, s’ébrouer d’un coup, puis se ranger sur les nattes, toute peau dehors pour bronzer.

tahiti en bretagne

Certaines plages sont faites pour se montrer, d’autres pour s’isoler. Certaines pour jouer, d’autres pour pêcher. Tout l’art est de s’organiser et de le montrer. Le déshabillage sur la plage est tout un style qui révèle son statut.

fille se deshabille plage

Pâleur gamine et gros seins maternels dénoncent la mère poule.

seins de plage

Surf ou bateau prouvent que, même dans le farniente d’été, être actif est un art de vivre.

gamin surf

bateau plage

Se mouiller les pieds ou les fesses ne dit pas la même chose des gamins observés.

gamin en slip dans un trou d eau

Certains font le mort presque nus, d’autres jouent presque tout habillés.

gamin mort jeu de plage

Question de style…

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La plage de la baleine

Lever 7 h, départ 8 h, c’est le seul horaire de taxi disponible, d’autres groupes ayant réservé aussi pour la matinée. Il nous conduit au-delà de Moskenes, jusqu’à Fredvång. Nous partons alors à pied dans les tourbières. Le temps est brumeux, il est affiché 10° au thermomètre de la voiture. La mer, plus froide que le lac, fait s’élever la brume juste dans l’échancrure de la côte. Nous marchons dans l’herbe, la tourbe, sur des rochers. Au col, le vent souffle, il nous faut descendre un peu pour ne pas geler dans notre sueur.

plage de la baleine Lofoten

La plage de la baleine s’étend sous nos yeux. Nommé Kvalvika, cet endroit impressionne par son isolement. Le visiteur ne voit que les parois, et le large depuis la plage de sable. La plage n’est accessible que par la sente qui nous a amenée ici, et par la mer. Des falaises de granit noir l’entourent, qui me rappellent la plage fossile dans ‘Voyage au centre de la terre’. L’endroit fut pourtant habité jusqu’au 19ème siècle par une famille de pêcheurs. Ce petit coin de terre isolé, face à l’ouest, donnait l’impression d’être seul au monde. La brume se dissipe ici à cause des falaises, mais l’horizon est bouché par une barre de nuages, comme si le simoun, le vent de sable du désert, se levait au loin. L’eau est bleue des mers du nord, de cet indigo profond que sait lui donner l’azur vide. Nuances de nacre entre la flaque, le lac, le flot, le ciel.

plage de la baleine Lofoten (2)

Trois huîtriers-pies viennent prendre un ver en piquant dans la vase du lac d’eau douce juste avant le flot.

plage de la baleine Lofoten moutons

Des moutons broutent les prés salés puis se reposent dans le sable, plus confortable que la tourbe mouillée ou l’herbe pentue. Ils se regroupent à trois ou quatre avec des mamours laineux.

plage de la baleine 3 Lofoten abri de recuperation

Nous longeons la falaise pour accéder à l’autre partie de la plage. Deux étudiants en films d’Oslo ont bâti juste au-dessus du plus haut flot un abri sous motte avec uniquement des matériaux de récupération trouvés sur la plage. Des plats en pyrex font hublot, des planches de bois flotté la couchette, un poêle est fait d’un vieux bidon de pétrole… Voilà de l’écologie appliquée sympathique ! Une ode à Robinson.

plage de la baleine 4 Lofoten abri de recuperation

Au loin sur le sable, un homme nu dans un groupe : il se baigne. Nous pique-niquons sur les rochers face au large, dans ce décor à la Jules Verne. Un groupe de Vikings descend du col, précédé d’un jeune garçon bouclé, dodu, en tee-shirt noir. Un adulte crâne rasé suit, barbu à longue tresse tombant sur le ventre, pantalon militaire. Trois walkyries viennent, dont l’une armée d’un Nikon. Aucun ne porte de chaussures de marche. Quand le soleil descend derrière la crête, la plage se trouve peu à peu dans l’ombre. Il fait frais.

plage de la baleine 6 Lofoten

Nous avons donc encore un petit col à atteindre par une forte pente qui, heureusement, ne dure pas. Le plus gras d’entre nous est déjà largué, restant très en arrière à souffler comme un phoque. Le sentier est inévitablement tourbeux, puisque les sources nées près du lac d’altitude cherchent à rejoindre la mer.

plage de la baleine 7 Lofoten

Alors que nous faisons une pause au col, un Norvégien monte à grandes enjambées, torse nu, les muscles roulant sous sa peau bronzée. Silence respectueux des filles mûres… Au sommet, au-delà du lac, nous revoyons la mer – mais de nuages. Les crêtes forment comme des îles de granit déchiquetées sous le ciel.

plage de la baleine 8 Lofoten

Nous poursuivons notre marche pour atteindre le refuge Strandbø, rouge et bleu. Il est fermé. Il domine les fjords ennuagés. Nous entrons un moment dans les nuages. Tout devient fantomatique, celui qui traîne derrière, en retard, surgit devant nous comme un troll pataud et dandinant. D’un peu plus bas, à la limite de la brume, nous apercevons le fjord.

La descente est assez douce par rapport aux autres, elle se fait dans l’herbe et la tourbe parsemée de rocs arrondis plutôt que dans le pierrier. Dans la plaine, s’étalent les maisons, la route. Le taxi nous y attend. Le brouillard dure encore tout le long du fjord, il fait 12.5°. Une fois sur l’E10, le fjord laissé derrière et dès avant Reine, le soleil règne comme si de rien n’était. Des poissons frétillent en taches agitées sur les flots. Des touristes à sac à dos suivent la route depuis le ferry pour rejoindre un rorbu. Quelques kids blonds et carrés, font du vélo en débardeur, peut-être les deux vus dans le port hier soir. Il n’y a pas tant de gosses que cela dans le coin.

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Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque

anatole france la rotisserie de la reine pedauque

Anatole France épanouit son conte philosophique à la Voltaire sous les traits d’un jeune candide, tiraillé entre le savoir de vieux érudits truculents et baroques et la sensualité de filles pleines d’appétits. C’est un tantinet bavard pour notre époque pressée, mais joliment grivois, en tout cas une bonne initiation à la vie.

Jacques Ménétrier, dit Tournebroche, est fils unique d’un couple de rôtisseurs sous le règne de Louis XV œuvrant rue Saint-Jacques. La rôtisserie parentale est à l’enseigne de la Reine Pédauque, et tous ces symboles de nom et de lieux ne sont pas là par hasard. Pédauque signifie pieds palmés comme les oies, ce qui veut dire être différent (voire « lépreux ») et savoir nager : tout ce qui est nécessaire pour faire son chemin dans la vie. Laquelle commence sur le chemin de l’aventure (rue Saint-Jacques), entre un cabaret (pour les instincts), une librairie (pour l’esprit) et une église aujourd’hui disparue (pour l’âme). Manquent les passions militaires, mais l’auteur s’en explique dans l’ouvrage suivant, Les opinions de M. Jérôme Coignard – il n’aime pas l’esprit militaire qui ramène l’être humain au rang de bête sauvage.

Jacques a 16 ans lorsqu’il quitte l’échoppe pour se lancer dans la vie. Formé dans son enfance au conformisme social et religieux par un Capucin superstitieux et débauché, il est enlevé intellectuellement dès 7 ans par un abbé lettré qui fut secrétaire d’évêque et lui enseigne le latin et le grec entre un bon morceau de dinde rôtie et une chopine. « On concevra toute l’obligation que je lui ai, quand j’aurais dit qu’il ne négligea rien pour former mon cœur et mon âme en même temps que mon esprit ». L’abbé Jérôme Coignard est bâti sur le modèle d’Ernest Renan, maître spirituel d’Anatole France qui vient de disparaître. Cet érudit élève la tempérance à l’antique au rang suprême, ce qui ne signifie pas la modération en tout mais l’élévation d’esprit qui relativise ce qui survient. Il faut garder l’esprit critique, sans pour cela négliger de vivre et de bien vivre. Il faut être de bon sens sans prôner pour tous la vertu.

Car il n’y a rien de pire que la vertu dans l’absolu : elle est la porte ouverte à toutes les tyrannies comme le montre à l’envi Robespierre, « homme d‘une haute intelligence et de mœurs intègres. Par malheur, il était optimiste et croyait à la vertu. Avec les meilleures intentions, les hommes d’État de ce tempérament font tout le mal possible. (…) Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous. Robespierre croyait à la vertu : il fit la Terreur. » Ces opinions sont développées dans ce recueil d’essais et d’anecdotes édifiantes qu’est Les opinions de M. Jérôme Coignard, moins drôle et plus rébarbatif à lire aujourd’hui mais qui donne de l’ampleur aux aventures de La rôtisserie.

L’attrait d’un grill ouvert sur la rue est que l’on y rencontre toutes sortes de gens et que l’on reste ouvert à tous les possibles. C’est ainsi qu’un beau jour surgit M. d’Astarac, seigneur gascon féru d’alchimie et conversant avec les Salamandres, créées avant les humains et très enclines à l’amour. Ce seigneur a reçu des manuscrits grecs anciens qu’il propose à l’abbé et à son disciple de venir traduire en son château près de Rueil. Un soir que le jeune homme se morfond de désirs, M. d’Astarac le convie à déboucher un flacon de « poudre solaire » pour attirer une Salamandre. Et c’est ce qui se produit, malgré le scepticisme philosophique inculqué à l’éphèbe. « Une merveilleuse créature était debout devant moi, en robe de satin noir, coiffée de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits fermes dans une chair jeune et pure… » Excité à l’amour, l’adolescent la caresse, l’embrasse et ne la prend pas moins de trois fois en quelques heures. La belle résiste un peu puis se laisse faire, touchée et attisée par la fougue juvénile. La leçon est que la croyance seule permet des audaces que la raison n’aurait jamais osées. La timidité d’un jeune garçon pour le sexe est emportée par la foi en l’apparition. L’auteur a de jolies formules pour dire la sensualité : « Quel baiser ! Je crus sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. » Et de se replonger dans l’abîme des délices.

L’amour est bon, l’amour physique est contentement des sens, apaisement des passions et élévation de l’âme. La « vertu » de continence, « comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. » Elle n’est que la moralisation d’un renoncement forcé, l’obligation faite à tous d’agir comme le plus laid ou celui qui a prononcé des vœux. Anatole France n’est pas tendre pour l’hypocrisie religieuse. Dieu n’a pas besoin de simagrées et la foi la plus robuste s’accommode du monde tel qu’il est, voulu par Lui. La vertu n’est pas la sainteté ; elle a trop d’orgueil dans sa lutte avec les sens pour s’ouvrir à la Création et à la Bonté infinie. Ce qu’explique fort bien l’abbé par sa propre expérience : « Car enfin, monsieur, un jeune ecclésiastique, une fille de cuisine, une échelle, une botte de foin ! quelle suite, quelle ordonnance ! quel concours d’harmonies préétablies ! quel enchaînement d’effets et de causes ! quelle preuve de l’existence de Dieu ! » Où l’on voit que l’humour est loin d’être absent de ses discours philosophiques.

leif baise nicolette 1980

Les travaux érudits vont être bouleversés par l’irruption des filles, l’ordonnancement de la vie raisonnable par les passions du sexe, du cœur et de la jalousie. Un soir que Jacques est invité à revoir Catherine, la belle dentellière facile aux hommes mais qui a un faible pour son extrême jeunesse, il rencontre son amant, avec qui elle cocufie son protecteur. Bagarre générale à coup de bouteilles et de lames ; Jacques, son maître et l’amant sont obligés de fuir. Mais la belle Salamandre du château d’Astarac, qui n’est autre que la nièce du vieux Juif kabbaliste traducteur d’anciens textes pour le même Astarac, s’enfuit avec eux, entichée de l’amant, au grand dam de Jacques qui la croyait à lui. Et l’abbé est rattrapé par son destin sur la route de Lyon.

Anatole France livre avec La rôtisserie de la reine Pédauque un bon roman philosophique, enlevé et souvent drôle, où tous les caractères sont sympathiques, même dans leurs difformités. Le vieil oncle juif a de la grandeur, tandis que sa nièce est fort appétissante. L’abbé Coignard est sage, mais surtout par alternance de bonne chère et de bonne chair avec les principes des Anciens. D’Astarac est fou, mais pris avec panache dans la recherche d’une impossible grandeur. Et Jacques brûle sa jeunesse avec enthousiasme, mais sans jamais quitter dans sa conduite la voie juste enseignée par son bon maître, l’anti-Jean-Jacques Rousseau par excellence. En revanche, seul le lecteur intéressé par le chemin du « doute heureux et du sourire léger » poussera jusqu’aux Opinions de M. Jérôme Coignard, moins aisé de lecture faute d’action.

Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque, 1893, Folio 1989, 320 pages, €7.89

Anatole France, Les opinions de M. Jérôme Coignard, 1893, Dodo Press 2008, 128 pages, €9.37

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Yasunari Kawabata, Chronique d’Asakusa

yasunari kawabata chronique d asakusa

Asakusa est le quartier de Tokyo où le touriste débarque en premier. Le temple bouddhiste Sensō-ji, pagode à cinq étages, impressionne d’autant qu’il abrite la déesse bodhisattva Kannon. Les commerces s’étalent le long de l’allée qui mène au temple, inoculant la fièvre acheteuse. Mais, il y a presqu’un siècle, avant la guerre et le grand incendie, Tokyo n’était pas le même, Asakusa était un quartier populaire où se réfugiaient les ados venus de la campagne en quête de petits boulots. Ces vagabonds, Kawabata les a observé dans les années 1920 pour le journal Asahi Shimbun, il en est tombé amoureux, il y a fait ses premiers pas d’écrivain.

Ce sont ces chroniques écrites pour le journal qui sont reprises en ébauche de roman. Le style n’est pas mûr, la construction hasardeuse, l’auteur intervient et revient en arrière… Mais la fraîcheur des premières impressions subsiste. Cette extrême jeunesse des filles et des garçons, apprenties geishas et petits commis ou malfrats, Yasunari en était encore proche à 25 ans, mais avec le recul d’une maturité tôt obtenue. Orphelin progressif, Kawabata n’a connu que le déchirement et la solitude : père mort quand il a 1 an, mère morte à ses 2 ans, grand-mère morte à ses 7 ans, sœur morte à ses 10 ans, grand-père mort à ses 15 ans, il cherche l’amitié et l’amour où il les trouve. Il ne peut qu’être remué, voire ému, des misères des jeunes, qui contrastent avec leur beauté androgyne. Il est passé par là.

Les années sont folles comme en Europe après la première Guerre mondiale, la croissance économique a explosé au Japon aussi et la crise de 1929 n’a pas commencée aux États-Unis. Cette mutation sociale bouleverse les mœurs et encourage l’avant-garde. « La Bande des ceintures rouges » est composée d’adolescents qui dansent et font du théâtre, livrent des paquets ou s’entremettent pour leurs copines de 15 ans tout en gardant une mystérieuse gaminerie. Le vagabondage a quelque chose à voir avec le rêve, la jeunesse et l’éphémère. Tout ce qui est profondément japonais et vigoureusement Kawabata.

Il aime la sensualité de la jeunesse, l’érotisme du corps entrevu ou du visage tendre. « Quand Yumiko [15 ans], par exemple, marche à côté du jeune acteur Utasaburô [13 ans], elle ressemble bien plus à un jeune garçon que cet adolescent aux lèvres d’une indicible beauté » p.101. Amoureux à 20 ans d’une serveuse de 15 ans qu’il ne touchera jamais, Kawabata retrouve cette première empreinte dans toutes les très jeunes filles qu’il croise, de Yumiko à Asakusa aux Belles endormies de l’auberge près de la mer et à la fille de Pays de neige.

L’une d’elle va empoisonner dans un baiser aux pilules d’arsenic son galant, une autre sera accusée d’être « de gauche » autrement dit mal famée, une troisième lance la mode des ceintures rouges de kimono en signe de ralliement aux hommes, d’autres dansent nues et s’affichent « Hit-girl, numéro fou de danse de nu des ballets Ero-Ero », des fillettes se parent comme des princesses, une vieille est devenue « la pocharde de la berge ». « Érotisme, absurdité, vitesse, humour de bande dessinée d’actualité, chansons de jazz et jambes de femmes… » p.42. L’auteur est dans son élément, pris dans le tourbillon.

« Asakusa l’universelle ! Il en sort toutes sortes d’objets vivants. On y voit, à nu, palpiter tous les désirs. C’est une immense marée où se trouvent mêlés divers types et classes d’hommes. A l’aube ou au crépuscule, c’est un flot insondable et ininterrompu. Asakusa vit… » p.41. Ce jaillissement vivace plaît infiniment à Kawabata, les corps palpitent, la nudité physique et morale s’expose, les cœurs s’ouvrent et se ferment, les âmes luisent comme des lucioles batifolant dans l’obscurité du monde.

Yasunari Kawabata, Chronique d’Asakusa, 1930, traduit du japonais par Suzanne Rosset, Livre de poche biblio, 1992, 220 pages, €6.27

Les romans de Kawabata chroniqués sur ce blog

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Anatole France, Le livre de mon ami

anatole france le livre de mon ami

Les mémoires sont un genre éternel qui intéressera toujours le lecteur, par sympathie. Les souvenirs d’enfance sont les plus beaux, embellis par les années, lyrisés par la maturité. Quoiqu’on écrive, c’est toujours pour soi-même, rien n’est plus subjectif que le souvenir. Proust le montrera quelques décennies plus tard, mais c’est déjà en germe dans les débats littéraires du temps d’Anatole France.

Les souvenirs d’enfance de l’auteur sont multiples. Les aventures de grand-mère Nozière pendant la Terreur font partie de l’Histoire, mais aussi de la famille et de l’imagination d’enfant qui les reçoit. Les contes de fées sont pour tous, nés de chaque civilisation même, mais ils sont aussi destinés à l’enfant particulier qui les écoute. Tout comme les gravures grotesques de Jacques Callot qui font faire des cauchemars, premier souvenir conscient de l’auteur.

Pierre, c’est Anatole, mais pas entièrement. Il ne dit pas « je » mais « mon ami », ce qui permet la distance, donc le choix des souvenirs. Mentir-vrai est littérature, ce livre-ci n’est pas un froid récit de mémoire mais une reconstruction imagée d’une enfance pas toujours drôle, mais protégée. Il est composé d’un agglomérat d’articles parus ici ou là, soigneusement rédigés. Nous trouvons le livre de Pierre et le livre de Suzanne (sa fille), chacun découpé en deux ou trois, premières conquêtes, nouvelles amours, Suzanne, les amis de Suzanne et la bibliothèque de Suzanne. L’auteur opère des sondages en lui-même, qu’il raboute pour tisser une vie, des plus jeunes années jusque vers l’adolescence. Le moi ne devient lui-même qu’au travers l’art qui le révèle et lui donne une sorte d’exemplarité éternelle.

Importance de la famille, du milieu et des lieux. « Il ne me paraît pas possible qu’on puisse avoir l’esprit tout à fait commun, si l’on fut élevé sur les quais de Paris, en face du Louvre et des Tuileries, près du palais Mazarin, devant la glorieuse rivière de Seine, qui coule entre les tours, les tourelles et les flèches du vieux Paris. Là, de la rue Guénégaud à la rue du Bac, les boutiques des libraires, des antiquaires et des marchands d’estampes étalent à profusion les plus belles formes de l’art et les plus curieux témoignages du passé. Chaque vitrine est, dans sa grâce bizarre et son pêle-mêle amusant, une séduction pour les yeux et pour l’esprit ». C’est toujours le cas aujourd’hui, même si Internet a bouleversé la donne. Anatole France a habité au 15 quai Malaquais avant le 9 quai Voltaire, mais c’est bien le même quartier aéré, au cœur de l’histoire.

Amoureux à quatre ans d’une « femme en blanc », il la retrouve adulte en « femme en noir » dans une réception : le temps a passé et la jeunesse a pris le deuil. Sa marraine, probablement inventée, est une fille fantasque, amie passionnée de sa mère ; elle a les yeux d’or et son premier geste est de regarder la couleur de ceux de l’enfant. Lorsque maman, avant qu’il sut lire, lui contait la Vie des saints, le fils imaginait le devenir. Il jetait ses sous et ses billes par la fenêtre, voulait être anachorète sur la fontaine de la cuisine (de laquelle la bonne l’a promptement délogé), puis a décidé de se retirer « au désert » dans un recoin du Jardin des plantes, vêtu de palmes et se nourrissant de racines. C’est dire si l’imagination s’enfièvre d’un rien quand on est confiné aux livres.

L’âge mûr venu, quand on est soi-même père, ce sont les souvenirs qui jouent le rôle des livres. D’où cette belle page, si parisienne : « Je vais vous dire ce que me rappellent, tous les ans, le ciel agité de l’automne, les premiers dîners à la lampe et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent ; je vais vous dire ce que je vois quand je traverse le Luxembourg dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais ; car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues. Ce que je vois alors dans ce jardin, c’est un petit bonhomme qui, les mains dans les poches et sa gibecière au dos, s’en va au collège en sautillant comme un moineau ». Cette « ombre du moi » est « un innocent que j’ai perdu ».

Le père, pour le socialiser avec ses pairs, l’inscrit en demi-pension à 8 ans. Il y découvre la poésie, puis quelques années plus tard la tragédie. Révélation que cet univers classique ! Il rêve d’Homère ou de Tite-Live grâce au professeur Chotard, enflammé de lyrisme, qui n’hésite pas à raconter l’histoire, du même ton qu’il punit ses élèves. Ce qui est fort cocasse, et bien émouvant. N’est-ce pas dans la vie même que l’on découvre l’actualité de l’antique ?

Protégé dans un appartement parisien, préservé du féminin par les classes entre garçons, nourri par l’imaginaire littéraire plus que par la réalité des choses, « vers dix-sept ans, je devins stupide ». Jusqu’à répondre « oui, Monsieur », à une belle femme qui l’a envoûté au piano… Son père, attentif, l’envoya au grand air, en Normandie près de la mer. « Le vague des eaux et des feuillages était en harmonie avec le vague de mon âme. Je courais à cheval dans la forêt ; je me roulais à demi nu sur la grève, plein du désir de quelque chose d’inconnu que je devinais partout et que je ne trouvais nulle part ». N’est-ce pas cet irréalisme de l’éducation bourgeoise en France, qui a donné ces littérateurs plein de vent et de fureur comme ces doctrinaires perdus dans l’abstraction ? L’écart avec l’éducation anglaise ou allemande à la même époque, plus tournées vers le sport, la vie en commun et la pratique, pourrait expliquer quelques égarements de la pensée française.

Reste un beau livre de souvenirs au parfum d’enfance. Le petit Anatole a toujours été sensible aux parfums. Pour qui connait Paris, ou veut pénétrer son mystère, lire Anatole France plonge au cœur de l’histoire qui nous fait toujours, des habitudes aux jugements sociaux.

Anatole France, Le livre de mon ami, 1885, Rivages poche 2013, 295 pages, €8.22

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Elliot Pattison, La prière du tueur

Connaissez-vous le Tibet ? Oui, mais le Tibet chinois ? Celui en butte à l’éradication jusqu’à la racine des traditions et coutumes « médiévales » ainsi qu’il en a été décidé au nom de la Science infuse marxiste par Pékin ? Eliot Pattison, juriste américain devenu économiste et expert des affaires chinoises écrit des romans policiers pour vous le faire connaître. L’Amérique a connu sa déculturation indienne, les pionniers venus d’Europe ne prenant pas de gants avec les superstitions et autres traditions. Mais elle regrette et a fondé des chaires d’enseignement des coutumes Navajo par exemple – pas la Chine.

Eliot Pattison La priere du tueur

Vous êtes pour que le Tibet vive selon sa propre culture ? N’oubliez pas naïvement que Pékin ne fait qu’appliquer ce que les jacobins parisiens ont appliqué, deux siècles durant, dans les provinces : interdit de parler breton ! saisie des biens du clergé ! laïcisation forcée des mœurs ! rationalisme à tous les étages ! Les Chinois passés par Mao – l’instituteur de nos intellos 1970, de type Philippe Sollers – sont certes plus frustes et plus brutaux que les instituteurs de la IIIème République mais l’objectif est le même : « libérer » les paysans de l’oppression du clergé et des croyances. « Libérer » signifie convertir à la croyance nouvelle… tout aussi croyance que l’ancienne.

Ce recentrage étant effectué, nous sommes donc à même de bien comprendre les deux parties en présence au Tibet : les Hans modernes et progressistes – et les Tibétains traditionnels et croyants. Ce sont ces forces qui s’affrontent dans les romans d’Eliot Pattison. Son héros est Han de Pékin, ancien inspecteur de la Sécurité proche des pontes du Parti. Pour avoir découvert une vérité gênante pour certains dirigeants, il a connu le goulag chinois au Tibet, sa femme a divorcé et son fils de 10 ans a tourné hooligan. Shan a rencontré au Tibet une nouvelle famille, des moines persécutés qui croient en la réincarnation et se préoccupent des divinités en cette vie.

Un village ignoré des autorités, au pied de la montagne du Dragon assoupi, vient chercher le trio pour résoudre une série de meurtres rituels. Nous voilà pénétrant dans le vrai Tibet, celui des immensités et de l’ivresse d’altitude. Il y fait très chaud quand le soleil donne et très froid lorsqu’il descend. La végétation est rase et l’herbe suffit à peine pour nourrir les troupeaux ; seules de rares plaines où coule un ruisseau sont propices à la culture de l’orge, nourriture de base des Tibétains. Ils font leur tsampa avec, la farine d’orge grillée mangée avec le thé au beurre de yack rance. Les ombres dures et les mystères de la montagne, où des masses ferreuses dans le sol attirent régulièrement la foudre, donnent un aspect fantastique à tout ce qui survient. La mort sur un antique chemin de pèlerins qui s’élève vers les sommets, par des vires secrètes et des grottes dérobées, a tout pour faire peur aux hommes.

Surtout que la montagne, semblant déserte, se révèle très passante. Nous sommes là au cœur du vrai Tibet. Qui a voyagé comme moi en ces apparentes solitudes sait bien qu’il suffit de s’arrêter quelque part pour que surgissent ici et là quelques têtes d’adolescents curieux, filant la laine (apanage des mâles au Tibet) ou des gamins crasseux et dépoitraillés à nu malgré le froid, qui « gardent » quelques brebis, aidés de molosses poilus plus gros qu’eux.

Pattison n’est pas nostalgique de l’ancien Tibet. Mais il en respecte profondément les croyances, venues de loin, qu’il apparie volontiers aux traditions Navajo. Ce sont tous deux des peuples proches de la nature, attentifs aux plantes et aux phénomènes, qui cherchent la voie spirituelle pour être en accord avec l’univers.

gamin dépenaille du tibet

Pattison introduit la Chine contemporaine dans la trame du récit. Ce village ignoré des autorités l’est par corruption, ce fléau si répandu du socialisme au pouvoir (l’égoïste est en socialisme celui qui ne pense pas à moi). L’or, hier lumière dont il fallait faire offrande aux dieux, est devenu avidité commerçante pour acheter de l’électronique. La science, tellement révérée par Pékin, emprisonne ses savants réputés pour garder leurs recherches secrètes. Et la jeunesse ne croit plus à rien, surtout pas au Parti.

Vous serez déroutés par les cent premières pages : c’est normal, le Tibet est déroutant. Mais accrochez-vous comme un randonneur sur sa montagne, vous accomplirez pas à pas le chemin. Progressivement, tout se mettra en place et l’intrigue – compliquée, pleine de rebondissements, comme tout au Tibet – vous séduira. Nous sommes vraiment au Tibet chinois, et bel et bien aujourd’hui ! Voilà un roman qui vous fera mieux comprendre ce pays.

Eliot Pattison, La prière du tueur (Prayer of the Dragon), 2009, 10/18 2009, 505 pages, 9.12€

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Bernard Roland Jacquet, Le petit mitron

bernard roland jacquet le petit mitron

Les parents morts incitent à se retourner sur la vie de famille avec eux, surtout lorsqu’on est enfant unique. En témoignage, pour transmettre, en hommage. Ces courts souvenirs d’enfance nostalgiques sont placés sous le double patronage de Peter Pan et du général Mac Arthur. « Tout ce qui nous arriver après l’âge de 12 ans n’a guère d’importance », et « la jeunesse est un état d’esprit ». Tout est frais, intensif, merveilleux. L’auteur, bébé douillet, est souffreteux des poumons et doit souvent séjourner en altitude.

Il se souvient de son enfance à la campagne, durant la dernière guerre. Il a nagé tout nu à 7 ans avec sa cousine Simone, de quelques années plus âgée. Elle aime le déshabiller, l’embrasser et jouer avec lui comme avec une poupée.

Né en 1936, il a 8 ans à l’armistice et doit quitter oies, lapins et bœufs pour s’installer en ville avec ses parents. C’est à Lyon que le père fait le pain et la mère tient la boulangerie. L’odeur beurrée des brioches lui met encore l’eau à la bouche des décennies plus tard ! Il fait même quelques commissions, livrant le pain chez le maire, Herriot. Ses parents l’appellent « le petit mitron » lorsqu’il enfile la blouse blanche pour aider son père au fournil.

bernard roland jacquet photo

Mais ses parents se séparent et il habite ailleurs, le quartier Saint-Georges, populaire et plutôt mal famé. Rien ne le touche, il est lisse et toujours « prudent » ; c’est du moins le souvenir qu’il fait passer. Il sait se faire des petits camarades, et même des plus grands, puisqu’un pêcheur sur la Saône lui apprend à titiller le gardon.

On ne sait rien de plus, ni ce qu’il est devenu après sa communion solennelle à 12 ans, ni le métier qu’il a exercé, ni s’il a des enfants et petits-enfants. Mais son récit se lit avec tendresse, sans prétention et avec une ponctuation malhabile, mais écrit simplement, comme on conte une belle histoire.

Bernard Roland Jacquet, Le petit mitron, 2012, éditions Baudelaire, 81 pages, €9.97

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Eliot Pattison, Le tueur du lac de pierre

Eliot Pattison Le tueur du lac de pierre

Shan, ex-inspecteur pékinois relégué en camp de travail pour enquête politiquement incorrecte sur la corruption d’un ponte du régime communiste, a été élargi lors des péripéties de sa première enquête au Tibet (voir ‘Dans la gorge du dragon’). Il approfondit la sagesse bouddhiste auprès de lamas, dans le secret des montagnes, lorsque des signes ordonnent à deux vénérés d’aller dans le nord, dans les monts Kunlun au bord du grand désert du Takla-Makan, pour motifs religieux.

Une enseignante a disparu, qui s’occupait des orphelins Kazakhs, Ouigours et Tibétains de la frontière. Le socialisme vise constamment à éradiquer les vieilleries en imposant aux nomades éleveurs de chevaux et de moutons de se couler en coopératives, organisées en blocs de béton. Les enfants ne sont plus élevés dans la nature, avec les bêtes, le vent et les étoiles, mais en classes fermées où l’enseignement politique prendra toute sa force. Les slogans à la gloire du Peuple et du Parti supplanteront les mantras ancestraux.

C’est dans ce contexte que de jeunes garçons disparaissent. Ils sont tués sauvagement, éventrés par un démon à forme de léopard qui leur arrache la chemise, lacère leur poitrine, les torture, les frappe à la tête et les poignarde plusieurs fois au ventre avant – lorsqu’il a le temps – de les achever d’une balle dans le front. Il emporte à chaque fois comme trophée une chaussure.

tibet gamins de lhassa

Shan est pris dans le tourbillon des affrontements d’époques, d’idéologies et d’avidités passionnelles. Flanqué de deux vieux lamas qui suivent leur but sans jamais se détourner, il fait la connaissance d’une fille des steppes, de Sophie de Bactriane, d’un ex-Russe blanc et d’un couple d’Américains qui étudient clandestinement les momies trouvées dans le désert des confins chinois parce que leurs découvertes ne sont pas politiquement correctes. Les morts momifiés ne sont en rien des Hans mais plutôt des Perses ou des Turcs – ce qui est interdit par l’orgueil communiste pékinois.

Comme toujours au Tibet, dont Eliot Pattison a su capter les vibrations intimes, les choses ne sont jamais droites. Les gens sont mêlés, les passions se composent, et l’esprit souffle où il veut. Les gosses massacrés protègent un secret antique. L’évasion d’un jeune couple hors du Tibet natal n’est au fond qu’un idéal de liberté impossible. L’amertume d’une procureur, ex-garde rouge ayant commis tous les excès politiques de la révolution « culturelle », se retournera de façon inattendue. Shan, père qui n’a pas vu son fils depuis qu’il a dix ans, est pris par ces meurtres implacables de jeunes garçons. Il compatit aux douleurs des pères qui perdent les leurs.

Il enquêtera, bien sûr, mais tout le dépasse tant le Tibet est vaste et mystérieux à la logique. La vertu de Shan est l’obstination. Comme l’eau, il use et lave sans jamais se décourager, creusant peu à peu son chemin vers la vérité. D’où le titre en anglais : Water Touching Stone. La croûte qui recouvre les pierres doit être dissoute pour révéler l’essence de leur beauté. Lui tente de faire de même parmi les hommes.

Dans ce volume second de la série, très réussi, la poésie des grands esprits se mêle à l’émotion poignante des relations humaines. Il y a des chevauchées, des découvertes de monastères secrets, une enquête classique qui consiste à rassembler des documents et à faire parler les suspects. Mais il y a avant tout ce cri d’amour pour le Tibet meurtri, pour ses enfants tués ou déculturés, que le lecteur n’est pas près d’oublier.

Un très beau livre.

Eliot Pattison, Le tueur du lac de pierre (Water Touching Stone), 2001, 10-18 200, 675 pages, 9.69€

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Élisabeth George, Mal d’enfant

Elisabeth George Mal d enfant

Née américaine, en 1949 dans l’Ohio, elle a passé son enfance en Californie du Nord et vit à côté de Los Angeles, mais elle est tombée à 16 ans amoureuse de l’Angleterre lors d’un voyage. Après une maîtrise de littérature anglaise et un mastère de psychopédagogie, elle enseigne l’anglais classique avant d’écrire des romans policiers. « Écris sur ce qui t’intéresse, écris sur ce que tu aimes, écris sur ce qui te donne de la joie, » conseille-t-elle souvent. Chacun de ces romans aborde un thème qui lui est cher. Celui-ci, publié en 1993, est sur le désir d’enfant.

Des enfants, il y en a partout dans cette histoire. Enfants qui grandissent, enfantômes de mort subite, enfants uniques, enfants nombreux, enfants désirés mais impossibles, enfants qui viennent tout seul… Il s’agit moins d’une réflexion sur le moral ou le juste (lecture trop « française » pour être vraie) que l’exploration pragmatique des différentes situations de ce « mal d’enfant ». Le titre en français traduit par Dominique Wattwiller est, pour une fois, mieux choisi que le titre américain. Ce sont surtout les filles qui désirent des enfants, le père est trop souvent comme le Joseph de l’Évangile, une pièce rapportée qui s’occupe d’éduquer plutôt que de faine naître.

Bien sûr il y a crime et enquête policière, mais ce roman n’est pas un thriller à l’américaine, ce qui déroute quelques lecteurs qui le trouvent « trop long ». Je ne suis pas de cet avis, je me suis délecté hier à sa lecture comme aujourd’hui à sa relecture. Car l’intrigue repose moins sur les indices matériels que sur les dispositions psychologiques des personnages. Comme dans la tragédie, chacun est fait d’une sorte et suit son destin, comme aveuglé. Et ce qui meut le destin des femmes est le plus souvent un désir d’enfant. Parfois les destins se croisent et nouent la trame d’une histoire singulière. Elle n’est ni juste ni morale, mais elle « est ». Il faut seulement en dénouer les fils.

Les inspecteurs fétiches d’Élisabeth George restent Thomas Linley, 8ème comte d’Asherton, son ami Saint-James, leurs fiancées respectives et, marginalement cette fois, l’inénarrable sergent Havers. Deborah Saint-James désire un enfant de son couple, pas un adopté, bien qu’elle fasse fausse couche sur fausse couche, par nervosité. Helen ne sait pas encore si elle désire vivre toute sa vie auprès de Thomas. Le constable local chargé de l’enquête a perdu une femme qu’il n’aimait pas, en désire follement une autre qui passe sa vie à déménager, tandis qu’une troisième l’aime à n’en plus finir mais n’est pas payée de retour. Il y a jusqu’au jeune avocat ambitieux qui se résigne socialement à épouser la mégère de fille de son patron, hobereau local, pour « arriver », mais désire une fille du peuple qu’il croise partout au village. Cela donne ce morceau d’anthologie du snobisme anglais que sont les pages consacrées au mariage, prévu à l’église de campagne, avec ce pasteur qui n’arrive pas. Et pour cause…

couple ado 1970s

Même les très jeunes s’y mettent. Maggie, fille sans père, 13 ans, cherche refuge auprès de son copain Nick, 15 ans, et « lui fait ce qu’il aime » Ce qui est délicieux et aboutit à ce que l’on devine. Trois fois au moins dans le roman, écrit dans cette période américaine optimiste du premier mandat de Bill Clinton… Il n’est peut-être pas « moral » vu par la société du village, mais il est « juste », cet amour adolescent entre un jeune mâle sympathique et plutôt mûr et une presqu’enfant qui désire stabiliser sa vie. Il est de fait, même si amour ne peut durer car jeunesse ne se fixe. Il existe plus en tout cas que celui de sa copine Pam, qui ne se fait peloter au pub que pour être vue, pas parce qu’elle aime Todd, ni en mal d’enfant. Et Josie la pipelette, fille d’aubergiste qui se demande si son père est son père, observe tout cela comme un Puck exubérant.

Oui, il y en a des personnages. Ils sont attachants même s’il y a maltraitance, viol et crime dans cette histoire. C’est beau, froidement réaliste et très humain. La description de l’esprit « services sociaux » anglais est un délice ! Voici une comédie sociale balzacienne revue par l’atelier d’écriture efficace américaine et situé dans le Lancashire anglais, paysan et hivernal. Attendez peut-être les froidures, une tasse de thé ou un fond de whisky à portée de main, l’esprit dégagé, mais je vous conseille de faire comme moi : de lire et de relire ce bon livre.

Élisabeth George, Mal d’enfant, 1993, Pocket 2004, 543 pages, €7.22

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Sexe et sensualité antique

Guilia Sissa Sexe et sensualite

Un titre séduisant pour un vaste programme qui parcourt un millénaire d’amours antiques. Ce qui est intéressant est que Giulia Sissa, tête chercheuse au CNRS soit aussi professeur de théorie politique et de civilisations de l’Antiquité à UCLA (University of California Los Angeles). Sans entrer dans la querelle de dictionnaire pour savoir qui est homo ou hétéro, sans entrer dans les chapelles de genre pour définir homme ou femme, elle revisite les discours « depuis la médecine jusqu’à la philosophie, la rhétorique, le théâtre, la poésie ou le roman » p.273 – et le droit comme les institutions.

Elle n’hésite pas à critiquer les hypothèses hasardeuses de Michel Foucault et son « discours anesthésique », en se fondant sur les textes. Il s’agit du penser, parler et vivre des Grecs et des Romains et les interrogations sont cinq : « il y a deux sexes et deux genres ; les corps sont sexués, les corps sont exemplaires ; le désir, par sa nature insatiable, est ce qui met la pensée éthique au défi ; le désir désire le désir de l’autre. C’est le jeu de la séduction qui aboutit au plaisir des sens ; c’est l’échec de la réciprocité qui fait l’amour tragique » p.275.

ados nus garcon fille

Nous sommes avant la haine du corps terrestre, hérité de saint Paul (1ère Épitre aux Corinthiens). Dans la cité antique, les corps sexués s’affichent partout, fièrement, corps féminins et masculins nus, rappel constant de la différence des sexes et de leur complémentarité. Car ni les Grecs ni les Romains ne sont « tous pédés », comme la vulgate voudrait le croire. Ils sont indifférents à ce genre de distinction mais emplis de la sensualité des corps dans leur vénusté. « Seins ronds, ventres légèrement bombés, gestes langoureux ou pudiques d’une part ; muscles définis, maintien fier et allure martiale, de l’autre » p.281. La nudité chante le corps joyeux, la virilité et la féminité officiels. L’éducation physique était une façon de souligner l’anatomie en amplifiant le dimorphisme sexuel.

jeunesse nue athenes et olymppie

On ne naît pas homme, on le devient : par le climat, l’éducation, l’éveil à la puberté. « Or, parce que la féminité infantile fait partie de la mémoire du corps, ce n’est pas une inversion ni une perversion, mais la prolongation artificielle d’un état qui, par nature, doit évoluer – de même qu’il faut que jeunesse se passe. Ce n’est pas un drame non plus » p.286. Un homme fait est légitime à désirer un éphèbe, il lui faut seulement faire attention, par morale exigeante, à ne pas le déformer et à l’élever au niveau viril exigé de la société. La consommation sexuelle n’est admise que pour les esclaves, pas pour les futurs citoyens.

Se donner aux autres hommes peut être faute politique, tolérée si elle reste discrète, mais refusée si l’efféminé prétend aux charges de la cité. Le discours d’Eschine contre Timarque est un exemple ici largement analysé. Si les aristocrates sont réputés vertueux par naissance et éducation, les démocrates ne sont jugés adultes responsables que par le regard de tous. Actes et mœurs sont les seuls critères pour leur faire confiance dans les affaires publiques. Platon contre Eschine, Le Banquet vs Contre Timarque, la convivialité cultivée contre l’agora des travailleurs pères de famille – c’est tout l’écart des mœurs entre l’aristocratie de l’esprit et de la fortune (portés aux jeunes garçons) et les Athéniens ordinaires (plutôt hétéros conservateurs).

ephebe nus cybele de corinthe

« Dans une relation pédérastique de qualité (…) l’homme qui, du fait de son âge et de son expérience, prend l’initiative d’une liaison doit vouloir du bien à son partenaire, et lui faire du bien. L’intérêt érotique pour une jeune personne, et non pas pour une chair fraîche, doit se prolonger longtemps, ce qui projette l’amour bien au-delà de l’adolescence (…) Se fixer sur des garçons pubescents parce qu’ils sont tendres et duveteux, pour enfin les quitter l’un après l’autre, dès que leur virilité se confirme : voici un comportement ignoble » p.123. Dans la culture populaire d’Athènes, la féminisation du garçon est une obsession et un cauchemar. Car la femme a la luxure gourmande, sans limites.

« Ce que j’espère avoir ajouté », dit l’auteur, « ce sont d’abord les arguments sur la priorité du désir, sur la transformation de la puberté, qui est à la fois transsexuelle et sensuelle, sur le jeu de miroirs entre discours différents, d’éloge ou de blâme, sur l’inexistence d’un rapport à sens unique entre pénétration et pouvoir et, surtout, sur la véritable absurdité de la dichotomie entre actif et passif, alors que les textes célèbrent, ou dénigrent les couples » p.293. Impact de la beauté, contagion du désir, durée dans l’attachement amoureux, c’est tout cela qui mène du mécanique (qui fascine nos contemporains) à la sensualité (réhabilitée des Antiques). « Je définis la sensualité comme tout ce qui exprime l’intensité intentionnelle de l’érotisme ; comme son irradiation esthétique, c’est-à-dire sensible d’un corps à l’autre » p.295. Quel que soit son genre, la sensualité est toujours un peu féminine. D’où la balance entre l’hommage à la virilité et la crainte de la mollesse, qui perd les cités (Sparte) et les empires (Rome).

seins nu et foot nu ado

Mais tout commence par le désir insatiable des femmes : on serait tellement bien, entre hommes, à converser agréablement lors d’un banquet – dit le philosophe – s’il ne fallait assurer enfants, richesses et attentions à l’épouse pour perpétuer la société… « Il y a une Antiquité fluide et femelle, toute à redécouvrir, dans ses accents propres qui n’ont rien à voir avec le pouvoir, indûment surestimé, d’une virilité violeuse et conquérante sur une féminité triste, inerte et chosifiée » p.18.

En Grèce, au commencement était Éros, l’entremetteur des contraires, capricieux et volage comme un petit garçon. Mais il faut distinguer les siècles : au VIIème (avant), dans le monde homérique, le désir est le passé du plaisir (désir-besoin, plaisir-soulagement) ; au Vème siècle des tragédies, l’amour est chimérique et désespéré d’absence, d’indifférence ou d’infidélité de l’être aimé ; au IVème siècle, chez les philosophes, le désir est insatiable, le plaisir dérisoire, mais le marchepied pour l’élévation de l’âme (et du disciple).

Rome est née de Vénus qui a fécondé Anchise, Romulus et Rémus sont nés d’une esclave qui s’est enfilée seule sur un phallus dressé dans l’âtre du roi Alba. Les rustres Romains ont dû enlever des Sabines pour les violer et assurer leur descendance. Tout l’art érotique de Rome sera de civiliser ces soldats-laboureurs. Ovide invente donc l’Art d’aimer, où toutes les femmes ne demandent qu’à être séduites, mais où l’homme doit ruser, amadouer, faire le siège avant de pousser la capitulation. C’est le jeu du désir, l’exacerbation de la sensualité plutôt que le sexe brut. Magnifier la femme (ou l’éphèbe) est mensonge, mais les deux finissent par y croire un peu. Magie de l’amour qui transfigure. Mais attention à la mollesse, elle prépare la décadence.

« Le phallus est une obsession romaine » p.250. L’idéal masculin est une fermeté du corps entier, érigé comme le pénis, image du caractère droit et de l’austérité ferme. A Rome, « il n’y a rien de mal pour un adulte à faire la cour à des garçons, dans la mesure où ces actes accomplis sur ces membres encore proches du féminin – et sexuellement malléables – n’en compromettent pas le développement naturel et la future masculinité » p.253. Dès 12 ans le garçon découvre les premières pulsions érotiques et commence à désirer ; il séduit et les poèmes de Catulle le célèbrent. Mais si le désir est spontané, l’amour s’apprend, y compris entre sexes opposés, c’est tout le message du roman Daphnis et Chloé.

Nous avons gardé du latin cette obsession de la virilité affichée, si nette dans les banlieues ou dans les engueulades entre automobilistes. Les Grecs étaient moins machos, autrement plus subtils. Les figures complexes d’Ulysse et Pénélope, d’Achille et Patrocle, d’Agamemnon-Iphigénie-Clytemnestre, d’Antigone, d’Agathon et de Phèdre nous parlent toujours.

Un beau livre fort instructif, facile à lire, d’une écriture un peu bavarde, mais disons lyrique et sensuelle, qui renouvelle le sujet avec érudition.

Giulia Sissa, Sexe et sensualité – la culture érotique des anciens, 2011, Odile Jacob, 329 pages, €23.99

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Lucette Blanchet, Là-haut

Il était comment, le monde d’avant ? C’était le monde paysan. Jusque dans les années 1960, les générations en Savoie restaient pour la plupart à la ferme, « emmontagnant » à la belle saison en chalets d’altitude. Le cheptel devait brouter l’herbe grasse sous les glaciers pour donner ce lait enrichi qui fait les bonnes tommes.

lucette blanchet la haut

Née en 1940, l’auteur a 5 ans lorsqu’elle est envoyée en vacances au pair chez une nounou fermière vaguement de la famille, à Miocé, hameau (inventé ?) de Bellecombe dans le Haut-Jura. Chez elle, ça barde : le père à la SNCF se pique la tronche tous les soirs et la mère, faible et peuple, ne veut pas divorcer. La sœur aînée part dès qu’elle peut travailler, vers 16 ans. Pour la petite, il faut quitter la ville, la honte, la déchéance, cette boule qui ankylose son sternum. A l’inverse, la montagne, son ciel pur, l’immensité du paysage, ses odeurs de nature, c’est la liberté.

Le livre est un roman et il est indiqué en exergue « toute ressemblance, etc… ». Mais il est dit dans l’exergue qui suit : « continument la réalité et la fiction s’imbriquent pour former un tout ». Donc les noms et les lieux sont imaginaires, mais les personnages et les situations sont vrais. Lucette est Nina. Elle se souvient. Comme pour le petit Marcel, la mémoire surgit par les narines. Pour Nina pas de madeleine au thé mais le purin, la suie, le café-chaussette, l’odeur crue de l’eau torrentueuse, l’herbe, le foin et la peau des êtres aimés. « C’était d’abord les odeurs, les senteurs qui l’assaillaient en premier. Et puis le glacier qui dépassait des nuages, les névés qui avaient bien grossi et ces vieilles pierres dallées devant le chalet s’ouvrant comme des clapets boueux par mauvais temps » p.341.

Gamine, elle découvre l’existence à ras de terre, les chardons qui piquent, la boue dans les chaussures, le fumier glissant, la source glacée. L’absence de confort de la nature, le feu sans cheminée qui enfume, la pluie qui s’infiltre entre les lauzes du toit, l’humidité du brouillard, la brûlure du soleil à midi. Elle vit la vie des bêtes, des vaches à mener au pâturage, du chien à caresser et ordonner, des lapins à dépiauter et cuisiner, des cochons qui bâfrent comme des porcs, des puces dans la paille des lits. Et puis il faut bosser, des aurores au crépuscule, sans arrêt : c’est ça la bonne vie écolo dont rêvent les bobos confortablement installés dans le salon de leur cottage rurbain, face à leur écran couleur. « Elle trayait, donnait à manger aux cochons, aux poules, allait chercher du bois, allumait le feu, épluchait les pommes de terre, faisait la vaisselle, lavait le linge, balayait, ramassait l’herbe aux lapins, préparait les repas, retrayait les vaches, portait du lait chez tante Armande, donnait à manger aux lapins, coupait du bois, allait en champ » p.83.

De 5 à 17 ans, Nina devient passionnée du lieu, écrin fermé quasi familial dans un décor de liberté grandiose. Il y a Fifine la nounou, Jean-Louis le gamin d’à côté d’un an plus âgé qu’elle, les niôlus – les nigauds jumeaux – débrouillards et musclés, con ce Tantin d’oncle, Félix le mari qu’on voit peu parce qu’il reste au village du bas, Bruno et Bianco les bergers d’altitude qui ont des choses à cacher, Édouard 13 ans venu se refaire une santé depuis Mulhouse, Mario l’aîné d’une platée d’enfants de l’autre côté de la frontière venu faire berger à 14 ans avant de devenir curé, Rose la tenancière d’auberge avide d’hommes et mère des niôlus, Léone, la Prévalée, Brigitte, Philibert…

Depuis tout petit, les gamins voient les chiens se monter et les taureaux enfiler la vache avec leur dard dressé d’au moins 30 cm. C’est la nature. Dès 12 ans, ils ressentent en eux les premiers émois mais se demandent : « C’est quand même pas comme les chiens ? » p.202. Les amis d’enfance s’aiment, mais le plus souvent d’amitié. Difficile de faire tonner le coup de foudre quand on se connait depuis toujours. Nina, à 13 ans, « aimait bien jeter le trouble entre elle et Jean-Louis. Quand il se releva, il était tout rouge ! Elle aussi d’ailleurs, une chaleur l’envahit. » Mais la nature est bien faite, elle décourage les unions entre personnes trop proches : il y a l’amitié profonde, mais pas l’amour passion ; il doit venir d’ailleurs. « Il faut dire que là-haut on vivait sous le règne de la pudeur. La pudeur était une bienséance au même titre que la politesse ou la probité » p.231. Poussé par sa mère, Jean-Louis choisira les biens plutôt que la fille, il agrandira ses terres par alliance avec une autre que Nina. Car le mariage est un contrat de biens quand on n’est pas bien gai (ni lesbien) mais paysan.

Nina tombera amoureuse à 18 ans d’un ouvrier typographe de la ville au « corps souple et bien campé ». Tout Miocé lui a appris la beauté et les manières de l’amour, sans qu’elle puisse devenir adulte dans ce cocon à la Rousseau. Mais elle a su jauger des hommes par ceux qu’elle avait côtoyés : « la beauté des Niôlus – crinières auburn sur des corps d’éphèbes… » p.432. Toujours à faire des bêtises, les jumeaux, mais serviables et unis comme la main, sensuels parce que deux contre les préjugés : « on met pas de pyjamas, on dort tout nu » p.131. Paul et Paulin sont différents, le second veut à toute force attirer l’attention : à 15 ans « il fit des roulades tout nu qu’il était » après un plongeon sous une cascade d’où il était ressorti gelé, au point que Paul son jumeau a du se déshabiller pour « le couvrir de son corps tout chaud » p.306. Mais « les jumeaux, c’est spécial ».

C’est ainsi qu’on apprend la vraie vie, en montagne. Nina est une gamine espiègle quand elle n’est pas sous la houlette soularde de son père. Jeune fille, elle est pleine de fantaisie. On rit, par équilibre avec le solide mais trop sérieux Jean-Louis. Même les vaches ont leur personnalité. Un délicat roman autobiographique émaillé de patois savoyard d’une femme auteur de probablement 73 ans aujourd’hui qui se souvient. Tendresse, humour, travail, dans une famille recomposée et sur une petite patrie montagnarde. J’aime bien ce roman-vérité, jamais misérable.

Lucette Blanchet, Là-haut, octobre 2012, éditions Baudelaire, 441 pages, €22.80

De très nombreuses corrections restent à faire… La faute systématique à balade (qui promène) écrite ballade (qui se chante) ! Des lettres inadéquates (mal lues sur manuscrit ?), des mots incompréhensibles (« parquet d’amour » p. 306 pour « paquet » ?), le systématique point d’interrogation après qui en plein milieu des phrases, et même un paragraphe entier redoublé p.250 ! Le lexique des mots patois aurait gagné à être complété et mis tout simplement par ordre alphabétique. Il semble que l’éditeur ne se charge en rien des corrections (trop cher ?) – c’est bien dommage.

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Saint Valentin

Valentin le valeureux (ce que signifie son prénom latin) choisit sa Valentine pour danser et finir la nuit sur une couche neuve. Chaque jour du 13 au 15 février en effet, les Romains célébraient les Lupercales, la mort et la résurrection de l’année. Fin d’un cycle, début d’un neuf, l’année romaine commençait le 1er mars. Dans la grotte sur le mont Palatin à Rome (monde souterrain des morts), était sacrifié un bouc (symbole de vigueur virile) au dieu Faunus (protecteur des troupeaux). Il était surnommé Lupercus, « contre les loups ». Vaillant, valeureux, vigoureux : le Valentin était réputé être bouc pour refaire les kids de l’année. L’anglais a conservé ce double sens de chevreau et de gosse (plutôt garçon) avec le mot kid.

Ce rite de purification et d’érection païenne a lieu dans l’antre de la louve qui allaita Romulus et Rémus, les jumeaux mythiques fondateurs de Rome. On dit qu’il s’agissait de la Lupa, une prostituée du coin… Les prêtres ayant sacrifié le bouc enduisaient des adolescents nobles du sang de l’animal. De quoi leur attribuer symboliquement une vigueur bestiale. Vêtus uniquement d’un pagne en peau de cette bête, ils couraient alors dans les rues de la ville en exhibant leur anatomie excitée. Ils prenaient plaisir à fustiger les femmes et les jeunes filles avec des lanières découpées dans la peau sanglante du bouc tué. Elles s’y soumettaient volontiers, cela fouettait leur désir et satisfaisait leur espoir de devenir enceintes et de mener à terme l’enfant de l’année. La journée s’achevait par un banquet – et les adolescents jouaient au sort leur compagne à tirer durant la nuit.

couple valentin

Le pape Gélase 1er a vu ces rites sexuels d’un mauvais œil. Le célibat des prêtres n’était pas encore exigé, mais déjà en germe. Il a envoyé une lettre Contre les Lupercales au sénateur Andromaque en opposant la morale chrétienne à ces comportements païens immoraux. A la place, il a aussitôt instauré une fête goûtée et approuvée par l’Église le même jour, 14 février : la Saint Valentin, patron des amoureux. Rien de tel que de construire sur un lieu pour le détruire à jamais ; rien de tel que de remplacer une manie par une autre pour s’en débarrasser (ainsi des pastilles à la nicotine contre les cigarettes). Même fête, sens détourné. Au lieu de sexe pour la satisfaction matérielle, l’Hâmour comme aurait Flaubert, cette niaiserie éthérée du lien dans le ciel.

Le Valentin recruté par les clercs du Vatican est un prêtre romain du règne de Claude II dit le Gothique. Il voulait empêcher les jeunes soldats de perdre leurs forces en se mariant. Mais en 268, le prêtre Valentin qui continuait de bénir les unions est mis en prison. Il y rencontre la fille du geôlier, Augustine, qui ne voit pas. Il fit un miracle, on ne sait pas de quelle doigt, et la sortit de son aveuglement. Avant d’être exécuté, il lui fit parvenir un message signé « ton Valentin ». D’où, selon la légende dorée, la coutume des petites cartes roses avec petits cœurs.

saint valentin carte rose

Mais la fête de la fécondité a la vie dure. Les 14 février, les jeunes gens du Moyen-âge tiraient au sort le nom de leur fille de fête et l’accrochaient à leur manche pendant une semaine. On a nommé Valentin le cavalier choisi pour accompagner une jeune fille le premier dimanche de Carême. Cette procession allait dans la campagne chasser à coup de brandons enflammés (substituts de sexes) les mulots, taupes et autres mauvaises herbes des champs pour assurer une bonne récolte. Charles d’Orléans, longtemps prisonnier en Angleterre a rapporté l’usage des messages d’amour qui s’était perdu dans la France illettrée.

saint valentin gaminDepuis, le commerce s’en est mêlé et l’amour est devenu vénal, décliné en cartes qu’on se sent obligé d’envoyer ou de chocolats à acheter. Alors qu’il s’agissait de célébrer le renouveau de l’année par l’érection de l’énergie vitale.

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Yasunari Kawabata, Pays de neige

Yasunari Kawabata Pays de neige 1982

Les Français ont oublié Kawabata, né en 1899, pourtant prix Nobel de littérature en 1968. Est-ce parce que « l’avant 68 » apparaît à la génération actuelle comme d’un autre siècle ? Parce qu’il fut l’un des très rares intellectuels au monde à protester contre la Révolution culturelle chinoise en 1967 ? Ou que l’auteur, comme son ami Mishima et comme Montherlant en France, est mort par suicide en 1972 ? Ces trois écrivains ne se sentaient plus en phase avec leur époque – la nôtre. L’oubli serait une sorte de punition sociale, comme la petitesse narcissique contemporaine adore en donner.

Or Kawabata est un grand écrivain universel. Il a été le premier Japonais à obtenir une reconnaissance littéraire internationale, ce n’est pas par hasard. La japonité est en effet criante dans son œuvre. Il suffit à l’Occidental de quitter les circuits balisés du tourisme de masse pour pénétrer ce Japon provincial, secret, traditionnel, qui subsiste à quelques minutes en train des grandes villes. Les gens du pays sont alors eux-mêmes, aucunement en représentation internationalement correcte. Yasunari Kawabata sait à merveille capturer ce regard matérialiste du paysan qui en a vu d’autres, cette présence à la nature qui englobe et excite, cette sensualité des êtres qui caresse l’œil, la peau, l’oreille et qui s’impose au lecteur dès les premières pages : « c’était  l’intensité même de son attention qui lui tenait l’œil fixe et mettait dans son regard cet éclat de dureté farouche, avec ces paupières qui ne battaient pas » p.19 ; « il n’y avait guère que cette main, la caresse des doigts de cette main, qui eussent conservé un souvenir sensible et vivace, la mémoire chaude et charnelle de la femme qu’il allait rejoindre » p.18 ; « cette voix qui s’en allait, haute et vibrante, rouler comme un écho sur la neige et dans la nuit » p.17.

Yasunari Kawabata 1932

Kawabata, né prématuré et de santé fragile, orphelin de ses deux parents dès l’âge de trois ans, a voulu dès ses 13 ans devenir écrivain. Il écrit en 1914 à 15 ans sa première œuvre, Journal de ma seizième année, qui ne sera publié qu’en 1925 puis repris dans L’adolescent. Cette sensibilité exacerbée depuis l’enfance le rend plus japonais que ses semblables, plus réceptif aux fondements de la culture nippone, à la conception zen de l’existence. Il sera aussi bien de son siècle, journaliste en Mandchourie pendant la guerre et toujours passionné de photographie et de film. Ce pourquoi il écrit direct, en séquences brèves, comme un scénario visuel.

J’ai découvert Pays de neige lorsque j’avais 15 ans. Le relisant ces jours derniers, j’ai retrouvé la fraîcheur d’impressions et la précision au scalpel du style qui m’avaient séduits adolescent. Le pays de la neige est celui où la nature s’impose – le contraire de la ville. C’est donc à la fois un retour aux origines et un désir de pureté, un cocon maternel et une énergie virile. La neige ensevelit, gèle et sépare. Les villageois durant la saison sont coupés du monde. Les passions brûlent alors dans les cœurs et les corps dès l’enfance. La neige excite : « à l’école, dans le bourg voisin sur la ligne, les gosses y plongent tout nus de leur dortoir, à l’étage, et ils se déplacent en dessous, invisibles dans l’épaisseur, comme s’ils nageaient sous l’eau » p.96.

neige torse nu

L’écrivain tokyoïte Shimamura est venu dans la station thermale du Pays de neige pour se reposer. Dès le voyage en train, il remarque Yôko, une jeune femme à la voix mélodieuse qui accompagne et soigne un jeune homme malade. A l’auberge, il rencontre Komako, une geisha occasionnelle qui gagne un peu d’argent à occuper les loisirs des touristes. Shimamura est marié et a des enfants restés à Tokyo, mais il revient plusieurs fois dans le village perdu des sources thermales, obsédé par le triangle féminin. Triangle du sexe, mais aussi du cœur et de l’âme. Ses trois femmes sont à ses sens complémentaires : la génitrice épouse, l’héroïne tragique Yôko et la danseuse sensuelle Komiko.

Peinture des sensations et musique des sens envahissent le roman, ce qui le rend si prenant. La neige à gros flocons dépose ses pivoines blanches, les roseaux kaya à l’automne ondulent d’argent les pentes de la montagne, le feu rouge sang dévore de ses flammes sveltes les constructions en bois du village mal faites pour la technique du film. Mais c’est surtout la voie lactée, voûte de lumière glacée si proche dans le ciel de nuit pure, qui prouve aux humains l’immensité de l’univers, l’indifférence de la nature et la fragilité de toute existence. Quoi de plus zen que cette impression ?

Mais le Japonais n’est pas contemplatif ; il a besoin d’agir, pragmatique et matérialiste. Komiko est une obsédée de l’ordre, à l’inverse de la famille nombreuse chez laquelle elle vit où les enfants dorment les uns sur les autres et où les objets sont sens dessus dessous. « Je ne fais que remettre les choses en place tout au long de la journée, je ramasse et je range, en sachant très bien que tout est à recommencer derrière mon dos. Mais quoi faire ? Je n’arrive pas à me changer. Il faut que tout soit propre et bien en ordre autour de moi, autant qu’il est possible. C’est comme un besoin, comprenez-vous ? » p.117. Où l’on retrouve cette névrose obsessionnelle japonaise qui frappe l’observateur. La neige, en ce sens, est une manifestation physique qui apaise ce fantasme de pureté, d’ordre parfait, de traditions figées en âge d’or, telles ces toiles de Chijimi, tissées l’hiver par des spécialistes dans les villages de montagne et blanchies sur la neige de longs mois (p.167). Elles font des kimonos qui résistent un demi-siècle… symbole du travail bien fait, de la maniaquerie perfectionniste japonaise.

neige japon

Mais cet excès adulte contraste avec la vie non encore disciplinée incarnée par les enfants, les pulsions immédiates non refoulées par la contrainte sociale : les garçons qui courent nus sous la neige fraîche, les filles qui jouent en vêtements colorés : « Vêtue du gros hakama de flanelle flambant neuf, d’un rouge orangé, une fillette jouait à la balle contre un mur blanc, dans l’ombre de l’avant-toit profond. Shimamura enregistra avec délices ce petit tableau, pure image de l’automne à ses yeux » p.123. La vie ici-bas est toute au présent en éclats d’énergie, l’enfance l’accomplit d’instinct ; la vie éternelle est dans l’indifférence de la matière, l’âge adulte a cru pouvoir la dompter – et l’on a vu, en 1945, ce qui en a été. Le mur de la fillette est borné mais vrai ; il s’oppose à l’immensité du ciel de nuit, attirant mais factice. La Voie lactée si proche dans l’air glacé au point de donner « l’impression d’y nager » (p.179) incite à se perdre, par orgueil et démesure ; elle s’oppose à la neige, immédiate et bien réelle, que brassent les gamins de toute leur peau ardente. D’un côté la vitalité, de l’autre l’immobilité ; la joie ou l’orgueil, deux sortes de voluptés. Entre les deux bat le cœur des hommes.

Yasunari Kawabata, Pays de neige (Yukiguni), 1948, traduit du japonais par Bunkichi Fujimori et Armel Guerne, Livre de poche, 190 pages, €5.32

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