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Arabie saoudite et djihad intégriste jusque dans nos villes

La vision sectaire de l’islam ne vient pas de nulle part. Elle est la rencontre historique du féodalisme bédouin et de l’argent du pétrole, encouragé longtemps par les États-Unis, pays respectueux jusqu’à l’imbécilité envers toutes les croyances religieuses. Mais la situation semble remise en cause.

  • 1744, le sabre de Mohammed ben Saoud se croise avec le goupillon de Mohammed ben Abdelwahhab : en témoigne le drapeau du royaume, un verset coranique au-dessus d’un cimeterre. Abd el-Aziz III ibn Séoud (1880-1953) prend, avec l’aide des britanniques à partir de 1915, le contrôle de la péninsule arabique en investissant La Mecque en 1924, Djeddah et Médine en 1925 ; il se fait proclamer roi en 1932 : l’Arabie saoudite est née.
  • 1945, ibn Séoud conclut avec le président américain Roosevelt sur le croiseur USS Quincy un pacte de défense, pétrole contre protection, renouvelé en 2005 pour 60 autres années par George W. Bush : le royaume wahhabite n’a qu’une vingtaine de millions d’habitants dans une région qui compte des mastodontes démographiques musulmans menaçants sa mainmise sur les lieux saints.
  • 2013, l’Arabie saoudite est vexée par l’absence d’intervention militaire américaine en Syrie, ennemie du royaume, et par le rapprochement avec l’Iran après l’élection d’Hassan Rohani à la présidence. Dans le même temps, l’exploitation qui monte en puissance du pétrole de schiste défait la dépendance des États-Unis vis-à-vis du pétrole saoudien. C’est l’une des raisons de la politique de non-intervention sur le prix du baril en 2014, la chute des cours devant forcer les producteurs américains à revenir acheter du pétrole moins cher dans le Golfe.

arabie saoudite drapeau

État théocratique qui ne subsiste que par le pétrole et la religion, que l’un ou l’autre fléchisse et s’en est fait du pays. Mais la religion a peu à peu asservi l’État. La formation idéologique permanente des mosquées et des écoles coraniques a une emprise plus forte sur les âmes faibles que le prestige militaire ou tribal de la famille régnante. Aujourd’hui, l’État a besoin de la religion et finance son expansion dans le monde entier. Djihad pacifique par les imams envoyés prêcher et enseigner mais aussi – et de plus en plus – djihad violent pour aider les mouvements islamistes sur tous les points chauds de la planète. Au risque d’un retour de flammes de la part des activistes musulmans comme des alliés occidentaux. Pour l’Arabie saoudite, nous sommes probablement à un tournant.

arabie saoudite en sursis

La concurrente directe et active des chiites iraniens depuis la révolution cléricale de Khomeiny en 1979 a incité Arabie saoudite et émirats satellites à donner toujours plus d’argent pour défendre – non la vraie foi – mais la vision étriquée wahhabite, appelée aussi salafiste, de salaf as-salih ou compagnons du Prophète aux origines. Il s’agit d’en revenir à la lettre du texte sacré, avant tout commentaire.

Mais, une fois sur le terrain, les moudjahidines saoudiens n’ont plus de contraintes, ils peuvent enfin donner libre cours au wahhabisme pur qu’on leur a seriné depuis tout petit (14 h de cours par semaine sur 35 dans les écoles saoudiennes) mais que leur propre pays les empêche d’appliquer intégralement : prendre femme avec une pubère de 9 ans comme le Prophète, se « marier » ici ou là en prononçant juste une formule pour forniquer légalement, torturer les impies, amputer les voleurs, flageller les fornicateurs, pendre les homosexuels, crucifier et massacrer tous les non-musulmans et tous les musulmans non wahhabites, glorifier la kalachnikov et le couteau comme instruments de Dieu, commettre les pires exactions possibles – du moment que c’est au nom d’Allah.

C’est ainsi que les femmes sont considérées par nature inférieures aux hommes, manquant d’intelligence et de religion car elles abandonnent prière et jeûne durant menstrues et accouchements. Le Coran indique clairement qu’il faut le témoignage de deux femmes pour contrer celui d’un seul homme. « Chaque fois qu’un homme s’entretient avec une femme, Satan est présent », traduit aussi le Prophète – donc c’est vrai. Ce pourquoi les femmes ne sauraient enseigner aux garçons car « dès 10 ans » l’adolescence qui commence est attirée par la femme… Le troisième calife Othman (gendre de Mahomet, qui a régné de 644 à 656) fit procéder à la rédaction officielle du texte coranique, ordonnant en même temps la destruction de tous les documents fragmentaires contraires.

Le wahhabisme fait de l’islam une religion haïssant toutes les autres. Le recours à la force contre les hérétiques et les égarés est encouragé (versets 5 et surtout 29 de la sourate 9), l’esclavage permis sans limites. Il faut détruire tous les livres autres que « le Livre » (« Boko haram » – books interdits) et démolir les tombes des saints musulmans car elles créent un échelon entre Allah et ses serfs. Le Coran est la seule source de légitimité et détache de toute obéissance au pouvoir temporel. Tout y a été dit une fois pour toute, ce pourquoi la terre ne saurait être ronde et l’homme n’a jamais pu marcher sur la lune. Qu’on ne s’étonne pas des « théories du complot » qui fleurissent sur le net à ce sujet : c’est moins le sionisme ou la CIA qui sont mis en cause que l’impossibilité pour un musulman sectaire wahhabite de concevoir que tout ce qui arrive ne soit pas contenu dans le texte littéral du Coran.

2015 je suis mohamed

Ce tout-est-permis a rencontré le nihilisme des jeunes de banlieue européens du no future. Les armes fascinent parce qu’elles sont un substitut de sexe plus facile à utiliser que le vrai : pas besoin de séduire pour jouir. La mort fascine depuis les jeux violents, les conduites à risque, la drogue et la baston, les règlements de compte « barbecue » (exécution rôti dans le coffre d’une voiture, très courante à Marseille). Nos marginaux se sentent tout-puissants par la violence et se mettent en scène en vidéos narcissiques postées sur YouTube et Facebook. Ils se moquent bien du savoir : contrairement à Jésus, qui débattait à 12 ans avec les docteurs du Temple, Mahomet ne savait ni lire ni écrire et cela ne l’a pas empêché d’être pur aux yeux de Dieu. Mal appris et mal intégrés, ils sont indifférents aux valeurs de la république française mais ils n’ont pas pour ambition de bâtir l’État islamique ou de combattre pour la foi collective –  seule compte leur image virile dans le regard des autres et leur détermination personnelle aux yeux d’Allah : ils veulent être reconnus. La mort au bout, mais pas sans avoir joui comme jamais – avant les plaisirs promis au ciel (ou en enfer…). En rupture, les jeunes de troisième génération ou convertis de nos ghettos sont des suicidaires, manipulés par un acteur régional, le daechiste Baghdadi, qui ne représente que lui-même.

La présence de 30 millions de musulmans dans une Europe ouverte et tolérante pose un problème sans précédent s’ils sont gagnés par la propagande haineuse. Les intégristes nihilistes sont pour l’instant minoritaires, mais le trou noir syro-irakien crée un violent appel d’air. Une fois la barrière psychologique de tuer franchie, pas de retour en arrière : quiconque revient en Europe revient pour son djihad et pour se valoriser à ses propres yeux en massacrant sous prétexte d’Allah. La prise de conscience des intellos de gauche iréniques sur les dangers du cléricalisme armé semble avoir enfin eu lieu avec le choc Charlie.

Fanatisme saoudien

Il nous reste donc maintenant à faire plusieurs choses :

Assurer le droit français et européen, sans surenchère mais surtout sans faiblesse : les lois existent, elles doivent être appliquées sans « polémiques ». Et contrairement aux affirmations gratuites, il existe bel et bien en France des lois « contre le blasphème » : par la loi Gayssot, on ne peut tout affirmer sur la Shoah ni rire des victimes en prônant le négationnisme.

Après le « Charlie du souvenir » éviter de multiplier les insultes bêtes et méchantes qui mettent en danger toute une société pour amuser la galerie ; on peut rire de tout, mais pas de tout le monde, et pas de la même façon brute. Dénoncer par l’ironie le cléricalisme oui, injurier gratuitement et de façon répétée Allah, le Prophète et les croyants n’a aucune utilité durable – au contraire. Je ne dis pas « se taire », je dis « mesurer ses propos » à ce qu’on veut dire comme notre civilisation a su longtemps le faire : voir la note Quand l’Europe parlait français.

Inciter les musulmans non intégristes à assumer leur propre critique des dérives de l’islam et promouvoir mieux encore les œuvres de Mahmoud Hussein, Abdelwahab Meddeb, Hamadi Redissi et d’autres. Non seulement leur donner la parole (comme cela commence à se pratiquer ici ou là) mais aussi monter des colloques sur les différents courants de pensée historiques en islam, soutenir les musulmans non salafistes au lieu de se taire, lorsqu’ils sont attaqués par les réactionnaires d’Arabie saoudite ou d’ailleurs sur des points de conduite. Comme par exemple ces « mille coups de fouet » pour un blog ! Ou l’emprisonnement des militants anti-esclavage en Mauritanie (car La Mauritanie pratique encore l’esclavage, bien qu’officiellement illégal).

Prendre de vraies initiatives diplomatiques pour faire pression sur les États qui financent, directement ou par l’impôt islamique privé, le djihad armé et les prêches intégristes. L’Arabie saoudite et les Émirats, mais aussi le Yémen, l’Égypte, le Pakistan, l’Algérie, la Turquie doivent faire l’objet de vigilance. Les desperados convertis ne sont pas vraiment religieux, mais le prétexte religieux, le financement, les armes et les encouragements viennent de sectes financées plus ou moins en sous-main par ces États. Ce pourquoi « demander des imams en Algérie ou en Turquie » (comme je l’ai entendu d’un fonctionnaire de l’Intérieur) me paraît une idée d’enfer… pavé de bonnes intentions culcul. De même, laisser financer le club de foot Paris Saint-Germain par le Qatar ou participer aux coupes du monde dans les pays cléricaux du Golfe, est une ineptie. C’est laisser croire que l’argent peut tout acheter, y compris l’âme républicaine. Faire preuve de lâcheté, est-ce vraiment ce qu’on veut ?

Et ne plus suivre des États-Unis aussi naïfs que courte-vue dans les interventions contre tous les pays arabes. Nos intérêts ne coïncident pas avec les leurs.

Géopolitique de l’Arabie saoudite

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Alexander Kent, Un seul vainqueur

alexander kent un seul vainqueur

L’histoire continue d’avancer jour après jour, la grande et la petite. Richard Bolitho, marin depuis l’âge de douze ans, poursuit son existence tout en la mettant au service de Sa Majesté.

Il aime sur terre, entre deux missions vitales sur mer, cette Catherine qu’il a sauvée des griffes d’un mari pédéraste qui non seulement ne l’aime pas, mais a dilapidé la fortune de son épouse au jeu. L’épouse officielle du vice-amiral sir Bolitho, lady Belinda, reste à Londres dans la « bonne » société, éprise de conventions et de paraître. Malgré leur petite fille en commun, elle ne l’aime plus, et c’est réciproque.

L’Angleterre défend toujours son empire et la liberté de son commerce contre l’Ogre corse, ce Napoléon qui veut dominer l’Europe et force au blocus continental. Les autres nations maritimes, l’Espagne, la Hollande et le Danemark, sont trop faibles pour résister ; la première est alliée, la seconde voudrait rester neutre malgré les pressions, la troisième craint pour sa flotte enserrée dans les détroits scandinaves.

Ce pourquoi cette année 1806 qui suit la victoire de Trafalgar est importante. Napoléon poursuit ses victoires sur le continent mais sa flotte a été réduite par les destructions et les prises. Dommage que les terroristes de 1793 aient coupé tant de têtes expérimentées d’officiers mariniers : si les bateaux français sont solides et bien construits, ils sont trop souvent mal commandés et trop peu exercés au tir à boulets.

Bolitho est envoyé rejoindre une escadre anglaise au Cap de Bonne espérance, point névralgique de la route vers l’Asie : le canal de Suez ne sera construit qu’à la fin du siècle et la route du Cap Horn est trop dangereuse aux navires à voiles, la proximité des glaces antarctiques y lève de constantes et violentes tempêtes. La ville du Cap est tenue par les Hollandais Boers, alliés plus ou moins à Napoléon qui les a délivrés du royaume espagnol. Bolitho va devoir détruire des bateaux qui risqueraient de contrer l’occupation anglaise du lieu.

Il est ensuite envoyé dans le nord, au Danemark, pour éloigner le scandale de sa liaison avec Catherine, afin d’accompagner une mission diplomatique destinée à convaincre le royaume de ne pas livrer sa flotte à Napoléon. Péripéties qui montrent combien les conseilleurs d’ambassade ne sont pas les payeurs, trop souvent ignorants des réalités du terrain malgré leur intelligence globale. Car le « secret » diplomatique n’en est jamais un, le temps passé à « négocier » étant mis à profit par une escadre française pour tenter de couler le bateau où se trouve cet autre Nelson qu’est l’amiral Bolitho à son retour – et affaiblir ainsi la flotte anglaise.

navire trois ponts france 18e

Ces aventures sont entrelardées de moments d’amour et même de sexe brûlant entre les amants, de relations d’amitié avec les anciens collaborateurs, de retrouvailles affectueuses avec le neveu Adam, 26 ans et capitaine de frégate. À bord, Bolitho reste attentif aux hommes, ce qui est sa gloire et sa force au combat. Il s’efforce de connaître chacun, de retenir les noms des plus marquants, de parler sans superbe au plus humble aspirant, pilote ou matelot. Ce pourquoi ils l’aiment, ce pourquoi ses ordres sont obéis lorsque vient le temps de l’action. Le lecteur en apprend beaucoup sur la psychologie du commandement dans les unités de combat en lisant Alexander Kent, lui-même engagé dès 16 ans dans la Navy en 1940 sous son vrai nom de Douglas Freeman.

Il montre la force des liens humains, entre hommes qui se battent, entre adultes et jeunes pour apprendre le métier, entre hommes et femmes lors des périodes à terre. Cette spécialité rend ses romans maritimes vivants et parfois poignants. Il raconte peu ou prou la même histoire, mais jamais au même endroit, ni avec les mêmes protagonistes, ni au même moment. Cette familiarité décalée est l’un des secrets des « sagas », ces romans qui se succèdent où l’on voit vivre, grandir et évoluer les personnages. Où l’on s’y attache comme s’ils étaient de sa propre famille.

Quelques nouveaux apparaissent, comme cet aspirant Seagrave, 16 ans en début du roman, qui vient d’un bâtiment amiral où il a été battu au sang, « bizuté » comme on dit aujourd’hui. Au point de se croire lâche, sans cesse sous le regard des autres qui jugent, alors qu’il est courageux, comme son réflexe l’a montré un instant. Bolitho le reconnaît, après son capitaine et après l’homme qu’il a sauvé. Bienveillant, l’amiral permet la résilience…

Dès les premières pages, vous êtes pris dans l’histoire, le monde alentour ne compte plus ; vous voilà au XIXe siècle. Et tant pis si les bateaux français n’ont pas souvent le dessus et si Napoléon (ce héros français) est vu de l’autre côté de la Manche comme un dictateur impérialiste. C’est l’autre face, aussi vraie que la nôtre, du même personnage – et il est bon de s’en rendre compte. Le « bonapartisme » politique continue d’être la plaie de la politique française, bien peu démocratique malgré les grands mots des politiciens.

Le charme d’Alexander Kent est qu’il ne prend pas au sérieux ces combats idéologiques. Ce qui compte est de bien faire son métier et d’aimer ceux qui vous entourent. Un bien beau programme, plus honnête que celui des professeurs de vertu !

Alexander Kent, Un seul vainqueur (The Only Victor), 1990, Phébus Libretto 2013, 494 pages, €12.80
Les romans d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Jean-Christophe Grangé, L’Empire des loups

jean christophe grange l empire des loups
Un bon thriller français, écrit à l’américaine, cela existe : Jean-Christophe Grangé en écrit. L’empire des Loups est remarquable, cet empire est celui des nationalistes turcs. Le roman débute dans les beaux quartiers parisiens, parmi la haute hiérarchie policière et la technocratie militaire. Il se termine sur les plateaux arides d’Anatolie, en passant par le quartier des esclaves turcs en plein Paris du 21ème siècle.

Une fois le décor planté, l’intrigue se révèle sophistiquée, digne des thrillers politico-militaires d’outre-Atlantique, mais elle se passe en France. L’écriture est très efficace, en phrases courtes, jetées comme des dépêches d’agence. Les chapitres alternent les points de vue des protagonistes. L’atmosphère intrigue, puis se fait pesante, énigmatique, avant d’exploser au chapitre 9 pour ne plus cesser de courir. Il y a de la réflexion et de l’adrénaline, le sexe n’est présent qu’accolé à la violence et à la drogue ; il s’agit pour l’auteur de chevaucher le tigre. Là où les Américains excellent, il réussit plutôt bien. Avec cette French touch un peu intellectuelle qui sophistique l’intrigue et daigne expliquer. Là où l’Américain moyen décroche au bout de deux paragraphes et de trois mots compliqués, le Français veut comprendre. Cela ralentit l’action mais fait monter la jouissance.

Je n’en dirai pas plus sur ce roman maîtrisé jusqu’au bout et digne de devenir un classique du genre. Disons que le lecteur ressortira de sa lecture avec cet effet secondaire qu’il n’aura plus aucune envie « d’intégrer » la Turquie à l’Union Européenne. Les mœurs et les traditions se révèlent tellement différentes. Les liens étroits entre mafia, État et nationalisme (page 418) s’avèrent si ancrés, si entremêlés, qu’il faudrait être suicidaire pour laisser entrer les loups (gris) dans la bergerie… Sans préjudice du peuple turc, qui n’en peut mais. Et en encourageant le Conseil de l’Europe (où la Turquie est présente) et sa Cour Européenne des Droits de l’homme, destinée à « civiliser » les mœurs par le droit et à faire converger les conceptions et pratiques. Si la religion islamique, version de plus en plus intégriste, le permet… Pas simple, comme on le comprend.

Quant à nos élites politiques et policières françaises, disons qu’en ce thriller, elles n’en ressortent pas grandies. Ce roman peut rendre hommage à leur volonté d’efficacité dans la lutte contre le terrorisme, il met en tout cas en lumière l’absence de contrôle des hommes et la paranoïa du pouvoir, bien révélateurs de notre monarchie républicaine. Non, dans ce roman comme dans le vrai, nous ne sommes pas aux États-Unis où de puissants contrepouvoirs existent…

Jean-Christophe Grangé, L’empire des loups, 2003, Livre de Poche 2005, 573 pages, €7.90

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Jeux de plage

C’est alors qu’il fait bien froid, sombre, humide, que les kids rêvent de plage. Il n’y a pas de mots adéquats en français pour désigner le prime adolescent des deux sexes. L’été ils vont au soleil, presque nus, libres de tout et surtout de l’école.

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Les ados surtout, garçons et filles. Ils sont tout hormones, prêtant à leur apparence une importance qu’elle n’aura jamais plus.

torses nus ado

Ils jouent, flirtent, se frôlent, osant à peine les caresses, les déguisant en bourrades viriles pour les gars et en moqueries sur les autres pour les filles.

filles ados

Mais ils ne se quittent pas, ils ne sont bien qu’en bande, attentifs jusqu’à l’obsession aux jugements des pairs.

Trio gamins

Heureux de se dépenser, d’offrir leur corps à l’eau, au soleil, au vent.

poirier plage

Amoureux du sport, de l’exercice, les muscles jouant sous la chair souple.

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Pas toujours beaux, parfois un peu gras, bourrelées pour les filles, mais vivants.

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L’âge entre 12 et 16 ans est émouvant à suivre pour ceux qu’on aime, captivant à observer pour les autres. Cet âge est sans pitié mais aussi poète, une seule fois dans leur vie.

torse nu blond sur les rochers

On ne peut que les aimer malgré tout puisqu’ils sont l’avenir, la vie même dans ce qu’elle a d’énergie. C’était il y a quelques jours, Noël, la fête de la Naissance. Celle du soleil pour les païens, de l’Enfant-Dieu pour les Chrétiens, de l’enfance même pour les laïcs. Souvenons-nous des jeux de plage.

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Jordan Belfort, Le loup de Wall Street

jordan belfort le loup de wall street
La « vie et les mœurs des riches détraqués », comme le dit l’auteur, est décrite comme le roman de sa jeunesse, dans ces années 1990 rugissantes. Les Roaring Ninetees ont été célébrées par Joseph Stiglitz dans un livre traduit de façon imbécile en français par Quand le capitalisme perd la tête : tout était possible, le meilleur (l’essor des technologies de l’information et de la communication) et le pire, les arnaques en série des jeunes loups dépravés de la finance. Jordan, « Juif de bas étage » comme il se décrit, « élevé dans un trois pièces du Queens », est l’un de ceux-là. Il a commencé à 20 ans comme « connecteur » pour les vendeurs de titres dans une société de courtage nommée L.F. Rothschild. Un connecteur est une sorte de standardiste, celui qui téléphone 300 fois dans la journée pour décrocher 10 liaisons avec le client de son vendeur, passant en cela le barrage des secrétaires. S’il est obéissant et efficace, il peut monter en grade après ce bizutage : il peut devenir vendeur junior, puis vendeur à son tour.

Cela fait chic d’appeler les vendeurs de titres des « traders », mais ce dernier terme est réservé depuis longtemps à la caste des spéculateurs à la Jérôme Kerviel, ceux qui prennent des risques par l’achat et la vente pour compte propre – le leur ou celui de leur employeur. Pas grand-chose à voir avec le jeune Jordan Belfort quand il fourgue des actions par paquets aux gogos, comme d’autres des aspirateurs… Parti de « sous-merde » à 20 ans, il devient six ans plus tard « patron » – à 26 ans – en créant en 1987 sa propre société de courtage, Stratton Oakmont. Ce qui lui permet de gagner directement les commissions de placement, mais aussi d’opérer diverses transactions aux limites (ou carrément en marge) de la loi : portage fictif, manipulation de cours, délit d’initié, blanchiment… Il devient richissime, « maître de l’univers » comme c’était la mode de se croire à l’époque. Il méprise les fonctionnaires de la SEC (l’autorité américaine des marchés financiers), car ils gagnent 50 000 $ par an, soit seulement 1% de ce que lui gagne dans l’année…

Jordan fait partie de ces « Juifs féroces » (ainsi dit-il) à l’avidité sans borne et à l’ambition en délire. Raisonneur mais pas intelligent, il ne pense qu’au calcul pour entuber, entourlouper, arnaquer, tromper – à la fois sa femme, les fonctionnaires, les lois et les WASP, ces White Anglo-Saxons Protestants qui ont la culture et l’ancienneté que lui n’aura jamais. La richesse, contrairement à ce que son micro cerveau pense, n’est pas une masse d’argent à disposition, c’est une éducation. La vulgarité est de confondre le beau avec le cher. Or tout ce qui compte, pour Jordan Belfort, n’est ni le plaisir des objets et bijoux, ni le confort des vêtements, voitures et maisons, mais ce qu’il a payé. Le fric comme supplément de bite, pour faire des enfants dans le dos des clients afin d’asperger des obligés reconnaissants tant que la manne dure.

Une telle existence revancharde, tout entière mue par le ressentiment de classe et de race (la seconde submergeant la première très souvent aux États-Unis), est tristement vouée à l’impuissance : qu’a-t-il donc créé, Jordan Belfort, après ces quelques années d’excès en tous genres ? Rien. Que deux enfants qui vivent avec sa seconde ex-femme, et à qui il destine – dans un langage de charretier – ces lignes de « mémoires» (d’ailleurs très sélective…). Sa société a disparu, ses amis l’ont quitté dès qu’il n’a plus eu les moyens de les shooter, sa femme s’est lassée de ses délires dues aux drogues, aux putes et aux salles des marchés. Le FBI l’a coincé et il purge une peine de prison – où il a enfin le temps de revenir sur cette adolescence très attardée brûlée par tous les bouts.

La « passion toujours ardente pour le rugissement de Wall Street » (p.80) n’est que l’instant. Le jeu, l’arnaque, la brutalité égoïste sont peut-être les « valeurs » de l’Amérique des westerns, que les jeunes hyènes de la finance rejouent en costumes cravate. Mais on ne fonde pas une société adulte sur l’évanescence des plaisirs par le fric. Malgré l’attrait du « délire » que les ados adorent : « De quelle autre façon un homme pouvait-il mesurer son succès – dit cet immature – si ce n’était en réalisant tous ses fantasmes d’adolescent, aussi bizarres qu’ils pussent être ? » p.157. Pauvre Jordan… « Je suis un ado dans le corps d’un adulte », finit-il par avouer p.248. Non sans avoir arnaqué et spolié des milliers de clients, ce dont il se fout comme de sa première capote même dans ces « mémoires » d’excuse. Mémoires probablement téléguidées par son pool d’avocats pour montrer sa rémission et obtenir un allègement de peine pour bonne conduite…

Ce bouseux yankee élevé sur les marchés s’étonne de la richesse ancienne des grands hôtels de Genève ; il leur préfère le neuf et le cliquant. Ce qu’il aime par-dessus tout à chaque jour qui passe, est se défoncer au Mandrax avant la cocaïne, discourir devant ses vendeurs pour les motiver à « téléphoner et sourire », puis se faire une pétasse ou deux à 5000 $ (qu’il appelle les Blue-chips, comme les principales actions de la cote), avant de rentrer à la maison défoncé, en hélicoptère privé, retrouver ceux qu’il appelle de façon quelque peu méprisante « la ménagerie » : ses quelques 22 employés de maison. Il a un chauffeur noir, deux gardes de sécurité italiens, une nounou jamaïcaine, un couple de cuisiniers portugais, sans compter deux biologistes pour l’équilibre écologique de son étang fantaisie, une infirmière diplômée, un pilote d’hélicoptère attitré, un capitaine de yacht et deux matelots à demeure, plus d’autres figurants. Son épouse, « la Duchesse », claque à n’en plus finir l’argent selon ses lubies : 2 millions de dollars pour refaire le salon, 1 million pour paysager le jardin, 400 000 $ pour deux nuits d’hôtel (suite présidentielle). C’en est écœurant de frivole vantardise. Moins on a de cervelle, plus on étale son fric : en Amérique, ceci remplace cela.

Jordan a beau tenter, par ce livre, d’effectuer un bilan pour l’édification des jeunes après s’être laissé aller aux drogues, putes et tromperies diverses, il apparaît définitivement comme un raté de la vie. L’époque voulait ça, mais il n’a pas résisté. J’ai vécu la même époque – certes à Paris mais les mœurs financières n’étaient guère plus belles – et je sais que l’on pouvait résister. Nul être intelligent n’est obligé de réduire sa raison à n’obéir qu’aux seuls bas instincts. Lui, si. Il est ridiculement fier de son « équipe magnifique, explosant de vanité » où « la tension sexuelle était si forte qu’on pouvait littéralement la palper » (p.81). Pipes par les stagiaires mâles ou femelles (du moment qu’ils sont très jeunes), enfilages répétés par tous les trous, drogues diverses pour se motiver, lancer de nain ou rasage de fille en salle des marchés pour motiver les troupes par « le délire » tellement ado d’humilier les autres pour se rehausser : ce ne sont que jeux de collégiens prolongés, immatures et obsédés de sexe. Les vendeurs, tous de moins de 30 ans, s’envoient en l’air constamment « sous les bureaux, dans les toilettes, les penderies, le parking souterrain et, bien sûr, dans l’ascenseur de verre » p.81.

martin scorsese le loup de wall street film

Tous sont pourris par le fric, la fille du standard était embauchée à 80 000 $ par an, le vendeur débutant à 250 000 $, le vendeur confirmé se faisait 3 millions – et le patron ? Oh, juste 1 million par semaine… « Il est facile de les contrôler s’ils sont fauchés », avoue Jordan Belfort. Ils veulent imiter sa « Belle vie » de nouveau riche et s’endettent pour se payer des fringues et des Ferrari – tout comme les racailles de banlieues. Fric et frime, pas besoin d’avoir fait des études, il suffit de décrocher son téléphone et de savoir vendre n’importe quoi. Pour la boite, il suffit « d’émettre de nouvelles actions en-dessous du prix du marché, afin [de] les vendre en réalisant un énorme profit, grâce au pouvoir de ma salle des marchés » p.109. Le même processus est à l’œuvre chez Merrill Lynch, Morgan Stanley, Lehman Brothers et autres. Voilà comment s’expliquent les bulles suivies de krachs initiées par la bourse américaine : 1929, 1987, 1991, 1997, 1998, 2000, 2002, 2007…

« Jusqu’à quel point ma dépendance aux drogues avait-elle entraîné ma vie du mauvais côté ? Sans elles, aurais-je couché avec toutes ces prostituées ? Aurais-je détourné illégalement autant d’argent en Suisse ? N’aurais-je jamais laissé dériver à ce point les méthodes de vente de Stratton ? Bien sûr, il était trop facile de tout mettre sur le dos des drogues : j’étais toujours resté responsable de mes actes » p.568. L’acte de repentance est tellement dans la mode américaine ! Suffit-il de dire « je regrette » pour être pardonné ? D’exposer ses erreurs pour être blanchi ? De dire publiquement mea culpa pour être réhabilité ? Car le fric mal acquis, il le garde… Ce n’est pas lui qui va faire un don à une fondation !

Le lecteur, s’il n’a pas comme l’auteur le QI d’un boutonneux infantile, va être écœuré de tant de cynisme prétentieux, de tant d’égoïsme faussement penaud. Il sera choqué au-delà de toute mesure par ce langage terre à terre, non seulement cru (Rabelais et Céline l’ont fait avec talent), mais d’une vulgarité sans rémission, tout entière tournée autour du sexe. C’est non seulement abject, mais montre combien l’intelligence américaine s’est dégradée dans les années 1990, combien la cupidité et la stupidité ont été les mamelles du succès reconnu, combien les exemples offerts à la jeunesse ont été pourris de l’intérieur. Comment s’étonner d’un Bush, ivrogne « repenti », actionnant le Bien et le Mal en Irak, mentant effrontément à la face du peuple américain ? Comment s’étonner des délires de la finance en 2007, aboutissant au krach le plus grave depuis 1929 ? Comment mesurer l’assurance outrancière des lois extraterritoriales qui mettent à l’amende aussi bien BNP qu’UBS pour des faits qui se produisent hors des États-Unis ? Sinon par ce matérialisme terre à terre, avide et égoïste, d’un peuple qui a la Bible à la bouche mais un petit pois derrière – et une queue qui commande – la cervelle mitée par les drogues les plus diverses ?

Ça le capitalisme ? Vous voulez rire ! Le capitalisme, système d’efficacité économique, exige la concurrence, donc une instance d’État pour la faire respecter. Le capitalisme, même dans sa structure financière la plus évoluée, n’est pas la loi de la jungle, type « loup de Wall Street » : les Américains eux-mêmes s’en sont rendu compte, réglementant à tour de bras depuis l’an 2000 (Dodd-Franck Act, Loi Sarbanes-Oxley, FIN 46…)

Ce que montre Jordan Belfort, dans ce livre édifiant, est combien la bêtise est proche de l’intelligence – et combien une société malade peut encourager des comportements antisociaux. Du livre a été tiré un film, avec Leonardo di Caprio dans le rôle du loup immature. Les images sont probablement meilleures que le texte, car le vocabulaire de chiotte employé par l’auteur n’arrange vraiment rien !

Jordan Belfort, Le loup de Wall Street (The Wolf of Wall Street), 2007, Livre de poche 2014, 765 pages, €8.10
Martin Scorsese, Le loup de Wall Street, DVD de 3 h, Metropolitan video 2014, €22.99 blu-ray

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Regrets de plage

ado muscle torse nu

C’était le bon temps, la plage ! Enfants et adolescents de tous les sexes s’y exhibaient libres. Ils faisaient ce qu’ils voulaient, en général jouer avant de déjeuner, puis jouer avant de goûter, et jouer avant de dîner. Et encore après.

fille beach volley

Voir comment sont les autres était un attrait : poitrine et arrière-train des filles, épaules et abdominaux des garçons. Mais pas à tout âge, petits garçons et petites filles plongent de concert sans se demander de quel sexe est l’autre.

fille et garcon torse nu

Se promener presque nu était un grand plaisir. En slip dans la ville, après le bain, était admis. Parfois un sein nu sur deux pour les belles filles…

gamin muscle en slip

sein nu pas l autre

Les fratries se retrouvaient sur le sable à se mesurer au ballon. La coupe du monde venait d’expirer et chaque bande de gamins rejouait les matchs.

gamins torse nu

Mais ce bon temps est fini. L’automne est là qui rend floue la silhouette, engoncée sous les vêtements. On ne joue plus, on est sérieux, l’école et la famille l’exigent.

Jusqu’au prochain été.

torse nu

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Alexander Kent, Flamme au vent

alexander kent flamme au vent
Douglas Reeman (le vrai nom de l’auteur) aime la mer ; il y est tombé tout petit avant de s’engager adolescent (à 16 ans) dans la Royal Navy contre les Allemands. Il connait bien l’univers des bateaux et le monde hiérarchique mâle, des mousses aux amiraux, en passant par les aspirants. Son héros, Richard Bolitho, a été anobli par le roi et les autres l’appellent désormais « sir » Richard. Lui s’en moque un peu, préférant les gens aux titres et oripeaux dont ils s’affublent.

Nous sommes fin 1803 et la paix d’Amiens, conclue entre Napoléon et l’Angleterre, vient de voler en éclat. A la tête d’une escadre de sept navires, dont quatre soixante-quatorze (canons), l’amiral Bolitho est chargé de protéger les convois anglais de Méditerranée. Surtout trois vaisseaux qui apportent de l’or turc, tribut du sultan au Royaume-Uni. L’amiral français Jobert, vaincu une première fois par Bolitho qui lui a ravi son navire, cet Argonaute qu’il occupe actuellement, n’aura de cesse de ruser pour s’emparer du trésor.

Voilà pour la bataille et l’univers des hommes. Le neveu aimé, Adam Bolitho, lieutenant de vaisseau à 23 ans sur une frégate, y fera bonne figure, tandis que le majordome attitré de l’amiral, Allday, découvrira un fils pas tout à fait comme il l’aurait souhaité. Les rapports filiaux restent très présents dans les romans d’Alexander Kent, et cette empathie des hommes entre eux est ce qui fait le sel de ses romans maritimes. L’amiral se préoccupe des tout jeunes aspirants, rarement reconnus, « ni hommes, ni officiers encore », comme des canonniers et des pilotes, du chirurgien et des matelots.

Mais l’univers serait mutilé s’il n’existait aussi les femmes. Elles n’ont pas leur place à bord des navires militaires mais restent présentes dans les cœurs et les fantasmes. L’amiral écrit à son épouse Belinda, restée à Falmouth avec leur petite fille ; Allday recueille un fils inconnu d’une fille d’auberge avec qui il a connu de bons moments vingt ans auparavant, entre deux missions à la mer. Mais c’est Valentine Keen, le capitaine de pavillon et ami de Bolitho, qui va découvrir l’amour.

Un capitaine de pavillon est celui qui commande le bateau sur lequel se trouve un amiral, lequel commande, lui, toute l’escadre. En secourant un bateau de commerce désemparé, convoyant des condamnés vers l’Australie, Val Keen est révolté de voir une jeune femme fouettée comme un vulgaire gibier de potence. Il interrompt le supplice, ramène à bord la victime pour la faire soigner, supputant de la débarquer à Gibraltar. Mais une épidémie de fièvre empêche tout échange, le Rocher est en quarantaine ; il lui faut donc garder la belle sur le vaisseau. Reconnaissante, et expliquant pourquoi elle a été injustement condamnée, Zénobia suscite l’amour du capitaine. Scandale en haut lieu ! Rapt, désobéissance au code, assouvissement de besoins personnels – on en a dégradé pour moins que ça ! Un conseil de guerre est réuni pour juger les impétrants à Malte… mais la guerre n’attend pas : les Français sont signalés au nord. L’amiral et son capitaine rejoignent leur bord sans être jugés, en attendant les suites ; la belle est mise en partance pour l’Angleterre sur un paquebot civil.

marine femme a voile

Sous cette histoire montée en épingle se tapit la vile vengeance d’un autre amiral, jaloux du succès de Richard Bolitho et vindicatif contre son traître de frère pourtant décédé. Le fils de cet amiral haineux est d’ailleurs aspirant sur le navire de Bolitho. Mais la victoire contre Jobert balaiera toutes les intrigues, l’honneur vaut mieux que le sexe.

L’auteur varie un peu les épisodes convenus, les ordres, les exercices et les ruses, il ajoute un soupçon de féminité dans les esprits des marins, mais le lecteur reconnaît avec confort l’univers empathique de la marine à voile vue par Alexander Kent. Une image de marque qui fait le succès de ses nombreux livres, pas moins de 25 tomes pour les aventures de Richard Bolitho, commencées comme tout jeune aspirant de 15 ans avant de finir amiral, et dont Flamme au vent est le 17ème opus !

Alexander Kent, Flamme au vent (Colours Aloft), 1986, Phébus Libretto 2012, 389 pages, €10.80
Les romans d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Martin Amis, La veuve enceinte

martin amis la veuve enceinte
Aucune veuve dans ce roman qui raconte au contraire la jeunesse des années 1970. Mais la révolution sexuelle, le basculement du monde ancien au monde nouveau – à inventer dans les balbutiements et les névroses. « Ce qui est terrible, c’est que le monde qui s’en va ne laisse pas derrière lui un héritier, mais une veuve enceinte. Entre la mort de l’un et la naissance de l’autre, beaucoup d’eau coulera sous les ponts, une longue nuit de chaos et de désolation passera ». Cette citation d’Alexandre Herzen, mise en exergue, donne la clé du livre.

Keith Nearing est ce garçon né d’une veuve enceinte, son père s’étant tué bourré en accident de voiture. Puis sa mère est morte d’un cancer, il a été adopté. Comme l’auteur, il a un frère aîné dominateur mais dont il est très proche, et une petite sœur bien plus jeune qui va mal finir à la quarantaine (nymphomane, violée, décédée d’overdose). Keith se remémore à 50 ans sa jeunesse 1970 : il avait 20 ans et étudiait la littérature anglaise. Dans un château italien, avec ses amis du même âge et de quelques années plus âgés, les vacances permettaient l’expérience de la communauté. Vivre entre soi, entre jeunes, comme une race à part qui n’a rien à attendre du vieux monde et qui doit tout inventer.

Le résumé de ce qui s’y passe est donné par Keith à son frère Nicholas, à l’issue de l’été : « les aperçus de Shéhérazade en T-shirt et en robe de bal, et Lily qui lui donnait des culottes cool, et Dracula, et la fois où il avait apparemment tout bousillé en chiant sur Dieu (…) avec des détails sur Kenrik et le Chien, et sur le Chien et Adriano, et, oh oui, sur la raison pour laquelle on ne doit pas baiser le chien » p.486. Lily est sa copine, Shéhérazade son fantasme, mais c’est Gloria qui va l’exciter, agissant comme un garçon. Pourquoi ne pas baiser le Chien ? Parce que la fille à qui est attribué ce surnom tortille de la croupe et baise comme un garçon : la bête à un dos et pas à deux, les doigts dans le cul du garçon quand c’est face à face. Ce qui rappelle au garçon ses années de lycée avec le capitaine de l’équipe de cricket, fait dire l’auteur à la fille.

Car les garçons sont entre deux, entre eux durant les années d’interdit puis timides et ignorants une fois lâchés par la libération des mœurs. « En tant qu’élève, pendant de nombreuses années, d’un pensionnat anglais, Nicholas avait eu sa période gay. Mais il y avait une volonté politique chez Nicholas, désormais » p.79. Le militantisme comme diversion à la baise ; en rajouter sur l’idéologie faute de savoir-faire au lit. Martin Amis reste acide avec sa génération et sa société. C’est ce qui fait le charme du livre, écrit de façon primesautière, regard aigu et tendresse pour la jeunesse. « A mesure que le moi devient postmoderne, le paraître deviendra aussi important que l’être. Les essences sont des cœurs, les surfaces des sensations » p.293. D’où le narcissisme (pas de la vanité mais le reflet de sa mort), la pornographie (industrialisation du sexe sans sentiment) et l’éphémère (tout tout de suite, dans la cabine de bain ou dans les toilettes), et la recherche de l’éternelle jeunesse au fil du vieillissement. On ne construit plus une famille, on baise ici ou là et les enfants de hasard se recomposent, laissés à eux-mêmes pour le pire souvent, pour le meilleur rarement.

piscine

Telle est la génération qui a eu 20 ans en 1970. Écartelée entre l’amour et le sexe, sans opérer la synthèse adulte. Keith va tester Lily, Shéhérazade et Gloria ; il va se marier avec Gloria des années plus tard pour le sexe mais divorcer assez vite car elle est plus âgée que lui et que son expérience ne satisfait plus les années de maturité ; puis va épouser Lily pour l’amour, mais divorcer assez vite parce que le fusionnel d’une fille de son âge est un étouffement. Ce n’est qu’à l’âge mûr qu’il va épouser une plus jeune qu’il a connue fillette, Conchita, avec qui réaliser la synthèse d’amour et de sexe, de protection et de complément. Dur d’être un garçon quand beaucoup de filles « sont des bites », agissant tout comme les garçons, la liberté d’enfanter en plus. « On ne se marie pas avec une bite » (sauf depuis 2014 en France). Amen, le copain pédé arabe musulman de l’anglais Whittaker, beau comme un éphèbe avec sa peau dorée et ses muscles fins entretenus de 18 ans qui lui font comme une armure, « brave les nichons de Shéhérazade – pour le cul de Gloria ». La première a une exagération du haut, la seconde du bas : il est choqué par les seins nus dans le vent de la première à la piscine mais, de la seconde, « il dit que jamais il ne trouvera un type avec un cul pareil » p.437. Il continue d’exiger sa sœur voilée jusqu’aux yeux. Est-ce le début d’un ordre nouveau ? Le retour à une rigueur machiste à motif d’interdits religieux ? La venue d’une époque réactionnaire ?

L’auteur laisse la question ouverte, mais il compte les plaies de la révolution sexuelle : « L’ancien ordre a laissé place au nouveau – pas aisément, toutefois ; la révolution était une révolution de velours, mais pas sans effusion de sang ; certains s’en sortirent, certains s’en sortirent plus ou moins, et certains coulèrent. (…) Il y avait trois ordres, semblait-il, comme Foireux, Possible, Vision » p.495. Mais tous ont été embarqués dans l’époque, la veuve enceinte…

Une belle réflexion, toute en nuances et labyrinthes, qui dit la jeunesse et le vieillissement, le mal être des corps jamais parfaits, ou l’inadéquation des sentiments avec ce qu’on est, l’identité mâle désorientée par la neuve égalité des genres, les tâtonnements de la fin du XXe siècle en Occident pour trouver des rapports justes entre les sexes.

Martin Amis, La veuve enceinte (The Pregnant Widow), 2010, Folio 2013, 589 pages, €8.40

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William Faulkner, Absalon, Absalon !

william faulkner absalon absalon
Tout commence par une scène primitive : un « nègre-singe » d’une grande plantation de Virginie renvoie un gamin anglo-écossais de 14 ans, vêtu en tout et pout tout d’une salopette de coton bleu recoupée à sa taille et rapiécée, à la porte de derrière pour qu’il porte sa commission. Le gamin, devenu brusquement homme par cette injustice biblique (un fils de Cham rabrouant un fils de Japhet !), est Thomas Sutpen ; il décide de prendre désormais son destin en main, tout seul, puisque Dieu et son père ont failli.

Il quitte donc la cabane où végète son paternel ivrogne et ses sœurs mères sans mari, pour aller tenter fortune ailleurs. Aux îles occidentales il réussit, jusqu’à épouser la fille d’un planteur après une révolte d’esclaves où il a fait montre de sa bravoure. Mais la fille a une tare dissimulée : elle est un peu nègre. Il négocie alors la séparation et laisse la propriété et le fils issu de cette union pour n’emporter avec lui dans l’état du Mississippi qu’une vingtaine d’esclaves nègres qui travaillent nus. Il fait sensation lorsqu’il débarque dans la petite ville endormie du sud où il va s’établir, négociant cent milles carrés de terre aux Indiens pour y établir une plantation de coton. Il va choisir soigneusement une épouse, fille de pasteur méthodiste, en avoir deux enfants, un garçon Henry et une fille Judith, et engrosser accessoirement une négresse puis la fille de 15 ans d’un pauvre Blanc paludéen. Il a désormais réussi à bâtir sa vie – sa maison, son industrie et sa descendance – de ses propres mains, sans l’aide ni d’un Dieu injuste ni de sa famille incapable.

Cet orgueil, proprement démoniaque, va le perdre. « Il habitait cette solitude de mépris et de méfiance qu’apporte le succès à celui qui l’a conquis parce qu’il était fort au lieu d’être simplement chanceux » chap.4. Sutpen lâche la proie (la vie éternelle) pour l’ombre (le pouvoir ici-bas où prestige et loisir appartiennent à la caste des planteurs). Macho, paternaliste, pater familias tout-puissant, Sutpen supplante Dieu : « l’autre sexe est divisé en trois catégories distinctes séparées (pour deux d’entre elles) par un abîme que l’on ne peut franchir qu’une seule fois et dans une seule direction – les dames, les femmes et les femelles » chap.4. William Faulkner, né en 1897 dans l’État du Mississippi, appartient à ce genre de vieille famille aristocratique qui sera ruinée par la guerre de Sécession. Et c’est en effet la guerre, mais pas seulement, qui va miner le château de sable bâti par Sutpen par sa seule force morale. Car l’homme n’est pas tout seul, Satan le fait croire mais dérange l’ordre divin, ange déchu défiant le Dieu unique. Tout dépend de Jéhovah ou du Destin, selon que l’on croit ou non, en tout cas de forces qui dépassent la maîtrise humaine. L’intelligence est de faire avec et de naviguer par tous les temps, pas de passer en force. En 1910, lorsqu’est raconté l’histoire, les grands-pères sont vaincus et les fils de Cham libérés, les plantations remplacées par l’industrie et l’égalité du nord a submergé l’aristocratie du sud.

torse nu salopette

Pire, le nord et sa mentalité ont gagné : « les principes d’honneur, de bienséance et de savoir-vivre appliqués à l’instinct humain parfaitement normal que vous autres Anglo-Saxons vous obstinez à nommer concupiscence (…) la perte de ce que vous appelez la grâce entourée d’une nuée obscure de paroles blasphématoires d’atténuation et d’explication, le retour à la grâce proclamé par les hurlements expiatoires d’un rassasiement d’humilité et de flagellation, dans ni l’un ni l’autre desquels – le blasphème ou l’expiation – le ciel ne peut trouver d’intérêt ni même, après les deux ou trois premières fois, de divertissement » chap.4. Le puritanisme, voilà l’ennemi ! « Il croyait au malheur à cause de cette éducation rigoriste, ardue et poussiéreuse d’eunuque qui enseignait que l’homme doit abandonner sa chance et ses joies à Dieu » chap.8.

Absalom (dont on ne prononce pas le m, d’où l’écriture en -on), est dans l’Ancien testament le troisième fils de David. Audacieux mais gâté par l’ambition, il tue son demi-frère Amnon, épris de la sœur d’Absalom Tamar qu’il a violée. Entrainé par l’orgueil de ce premier succès, il complote contre le roi son père mais est vaincu. Dans sa fuite, son opulente chevelure dont il est si fier (signe de virilité dans la Bible), se prend aux branches d’un térébinthe sauvage ; il est rattrapé et tué, malgré les ordres de David. Dieu a puni l’orgueil, malgré le père, son héros préféré. Absalom a eu des filles mais pas de fils, au grand dam de sa virilité irrésistible. Faulkner reprend ce schéma implacable du Dieu vengeur, jaloux paranoïaque, pour interpréter la situation faite au sud sécessionniste.

Car il y a pour lui une malédiction du sud, une punition jéhovesque par les élus puritains du nord sortis du Mayflower par la décadence due au péché originel de l’esclavage, importé des mœurs françaises aristocratiques. « Elle avait vu tout presque tout ce qu’elle avait appris à considérer comme stable se disperser comme des brins de paille dans une tempête » chap.6. Sécession ratée, plantations ruinées, nègres émancipés et – le pire – mélange ethnique insupportable du à la concupiscence sexuelle, dégénérescence raciale qui fait régresser auprès de Dieu, lui qui a clairement distingué dans la descendance de Noé ses fils Sem, Cham et Japhet. Le second, s’étant moqué de son père qui montrait à nu son sexe dans son ivresse, s’est vu maudit par lui et rendu esclave de ses frères, Sem le sémite élu du Dieu jaloux et Japhet dont sont issus les autres Blancs, domine Cham, l’ancêtre des Noirs.

Au-delà du suicide de la société sécessionniste, l’un des thèmes du roman est donc le racisme de la société du sud. Sutpen en est exempt, qui travaille nu avec ses nègres et ne les bat jamais, sauf à la loyale, ce qui révulse et fait vomir son fils quand il le voit, à 14 ans. En cause, l’intégrisme mortifère de l’Ancien testament, l’interprétation puritaine de la Bible qui oublie les Évangiles. Mais un autre thème en est l’orgueil comptable, lui aussi ancré dans la mentalité américaine comme en témoigne le récent krach des subprimes.

Sutpen a voulu se faire tout seul, il croit que l’humain se calcule et que cette comptabilité doit livrer son bénéfice si les efforts ont été suffisants, niant la liberté humaine. Il a répudié sa première femme non pour sa part nègre mais parce que le statut social inférieur que lui confère ce mensonge plus ou moins su ne sert pas ses desseins calculateurs d’ambition sociale ; celle-ci s’est vengée en lançant leur fils Charles à l’assaut de sa demi-sœur Judith, pour la séduire et commettre l’inceste ; Charles le nonchalant n’aime pas cette fille et attend surtout que son père biologique Thomas le reconnaisse ; mais il n’en est rien, Sutpen laisse faire, et la séduction que Charles exerce sur son demi-frère Henry signe sa perte car il n’est rien de pire qu’un amour déçu. « Peut-être, dans son fatalisme, était-ce Henry qu’il aimait le plus des deux, ne voyant peut-être dans la sœur que le double, le vase féminin au moyen de quoi consommer l’amour dont le jeune homme était le véritable objet » chap.4. Caïn va se venger d’Abel dans l’absence du Père, vouant Judith à la stérilité et poussant Sutpen à vouloir un autre fils avec la fille de 15 ans de son métayer – qui va le tuer. Ne restera de toute cette descendance stérile qu’un nègre idiot, engendré par Sutpen avec une esclave. Ô dérision… « Alors c’est le mélange de races, ce n’est pas l’inceste que tu ne peux tolérer » dit Charles à Henry chap.8. Métis, quarterons, octavons et même seizièmes sont insupportables à la « pureté » puritaine, à cette croyance d’être « élu » par Dieu après la déchéance des fils de Sem, élus de l’Ancien, qui ont crucifié Dieu en la personne du Christ. Sutpen s’est battu non seulement contre Dieu mais aussi contre la société, faisant des êtres ses pions. C’est de tout cela qu’il pâtit.

Comme trop souvent chez Faulkner, le roman commence trépidant avant de se perdre en marécages, puis de retrouver un rythme sur la fin. Absalon n’y échappe pas, signe d’un processus d’écriture difficile avec narrateurs-relais. Le trop lourd chapitre 5 aligne de façon incantatoire des phrases à la Proust emplies d’incises subordonnées ou entre parenthèses. Page après page – éditées en cet italique très pénible à lire – s’étend le bavardage inconséquent et logomachique de Rosa la vieille fille, logorrhée incontinente comme un radotage d’auteur un peu fêlé – une limite de cette littérature dont la démesure rappelle l’ambition de Sutpen. Mais la construction en suspenses et retours en arrière, ne livrant à chaque fois que des bribes d’informations au lecteur, tient en haleine et donne du souffle à mon avis bien mieux que les maniaqueries de composition, télescopages de mots et absence de ponctuation. Contrairement à ce qu’affirment les progressistes, toujours en mal de « transgression » de tout et de n’importe quoi – comme si seule la transgression faisait « moderne ».

William Faulkner, Absalon, Absalon ! (Absalom, Absalom !), 1936, Gallimard L’Imaginaire 2000, 434 pages, €13.50
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1479 pages, €58.90

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Genre, était-ce mieux avant ?

J’ai publié sur ce blog il y a quelque temps une note raillant le « c’était mieux avant » entonné par tous les nostalgiques d’un âge d’or qui n’a jamais existé. Il était le temps de leur jeunesse, l’époque qu’ils comprennent enfin trente ans plus tard et dont ils ne retiennent que le côté positif, un monde en apparence plus stable, aux mœurs engluées encore dans « la tradition » (qu’ils ne cessaient de secouer). Mais le monde évolue sans cesse, probablement pas plus le nôtre que celui d’avant. Le désir d’arrêter le temps, de stopper le mouvement des choses, est aussi vain que ridicule, Bouddha l’avait déjà montré il y a 3000 ans.

Ce désir d’éternel ici-bas manifeste une peur panique de ne plus être dans le courant, plus à la hauteur, perdu dans ce qui arrive, de quitter la jeunesse pleine de santé et de désirs neufs. Cet état d’esprit « réactionnaire », au sens premier de réaction à ce qui arrive, pourrait être une tempérance de la raison qui examine les changements pour choisir lesquels suivre et lesquels mesurer. Mais c’est pire : un refus pur et simple d’accepter que le monde bouge, que l’histoire aille son chemin, que les mœurs évoluent – un refus pur et simple de s’adapter, voire de grandir…

ados cuir amis paris

On en voit tant de faux ados de 35 ans, de faux révolutionnaires de 60 ans, des vieux-jeunes habillés comme à 16 ans qui roulent des épaules ou se maquillent comme à l’âge bête. Ils veulent figer la vie, tout comme certains écolos veulent revenir avant le néolithique, cette période où l’homme a cultivé la nature plutôt que d’y prélever. Tout comme les syndicalistes veulent « garder leur emploi » et leurs zacquis, tant pis si les Chinois, les Brésiliens ou les Allemands produisent plus vite, de meilleure qualité et moins cher et si leur entreprise fait faillite faute de se remettre en cause. Tout comme les moral-socialistes veulent imposer un monde des idées sans aucune idée des forces réelles ni des conséquences infernales de leurs « bonnes intentions ». Tout comme les intégristes de toutes religions (la juive, la chrétienne, la musulmane, la communiste, l’écologique) veulent revenir au monde d’hier, figé, intact, créé une fois pour toutes par Jéhovah, Dieu, Allah, l’Histoire « scientifique », ou Gaia la Mère.

Que la femme aspire à être traitée en égale de l’homme, quelle horreur pour ces croisés du retour où les mâles étaient les maîtres et mesuraient leurs richesses à leur horde de femelles et à leurs troupeaux de bêtes et d’enfants ! Mais quel est ce monde merveilleux « d’avant » auquel ils aspirent ? Pour les islamistes, rien de plus simple : tout est écrit dans le Coran. Même si le Coran n’a jamais été « écrit » par Mahomet – qui ne savait ni lire ni écrire – mais issu de multiples disciples qui prenaient note des prêches du Prophète inspiré par l’archange Djibril, des docteurs de la foi ultérieurs qui ont simplifié, raccordé, corrigé, mis en forme, des politiquement correct de chaque époque où s’est composé le Livre définitif. Mais pour les chrétiens intégristes ? Pour les catholiques de Civitas inspirés des protestants évangéliques américains ? Est-ce au monde la Bible auquel ils aspirent ? A celui du Christ en son exemple vécu ? A celui revu et corrigé par le misogyne Paul de Tarse ? Ou simplement au monde bourgeois leurs grands-parents ?

Femme robe seins nus emilio pucci

Justement, ce monde des grands-parents est évoqué par un écrivain autrichien né en 1881 et mort volontairement en 1942. Stefan Zweig avait 19 ans en 1900, il décrit les mœurs de l’empire austro-hongrois aux trois-quarts catholique :

« Qu’un homme eût des pulsions et qu’on lui permît de les ressentir était quelque chose que la convention était bien obligée d’accepter en silence. Mais qu’une femme pût être soumise à des pulsions identiques, que la Création, pour ses desseins éternels, eût aussi besoin d’un pôle féminin, l’admettre sincèrement eût été une entorse à la notion de ‘sainteté de la femme’. A cette époque préfreudienne, on se mit donc d’accord pour imposer cet axiome qu’une créature de sexe féminin n’éprouve aucune sorte de désir physique autre que celui éveillé par l’homme, ce qui, bien entendu, ne pouvait être officiellement autorisé que dans le mariage. Mais comme même à cette époque morale l’air était saturé d’agents érotiques infectieux, fort dangereux, spécialement à Vienne, une jeune fille de bonne famille, de la naissance jusqu’au jour où elle quittait l’autel au bras de son époux, était tenue de vivre dans une atmosphère absolument stérile. Pour mettre les jeunes filles à l’abri, on ne les laissait pas une minute seules. On leur donnait une gouvernante chargée de faire en sorte que pour rien au monde elles ne fissent un pas hors de leur maison sans être surveillées, on les accompagnait à l’école, à leur cours de danse, à leur cours de musique, et on revenait les chercher. On contrôlait tout livre qu’elles lisaient, et surtout on occupait les jeunes filles pour les distraire de toute pensée potentiellement dangereuse. Elles devaient pratiquer le piano, apprendre le chant, et le dessin, et des langues étrangères, et l’histoire de l’art, et l’histoire de la littérature : on les cultivait et on les surcultivait. Mais tandis qu’on s’efforçait de leur donner la meilleure culture et la meilleure éducation mondaine qu’on pût imaginer, en même temps, on veillait soucieusement à les maintenir dans une ignorance de toutes les choses naturelles qui est aujourd’hui [1941] inconcevable pour nous. Une jeune fille de bonne famille ne devait pas avoir la moindre idée de l’anatomie d’un corps masculin, ni savoir comment les enfants viennent au monde, puisque l’ange devait évidemment entrer dans le mariage le corps immaculé, mais également l’âme absolument ‘pure’. Chez la jeune fille, être ‘bien éduquée’ revenait purement et simplement à ‘s’aliéner la vie’, et cette aliénation a été souvent celle d’une vie entière pour les femmes de cette époque » p.929.

Que tous les réactionnaires, ceux qui se réfugient dans la religion à la lettre pour ne surtout plus décider de rien, les tentés par le vote extrémiste à droite, voire les simples conservateurs, méditent ces lignes. Le monde d’hier était un monde étouffant, contraignant, aliénant. Ce n’est pas parce que vous avez peur de la liberté – peur de ne pas être à la hauteur des choix à faire – que vous devez vous réfugier dans la tyrannie d’une caste de prêtres, d’imams ou de politiciens qui promettent tous l’au-delà ou le lendemain, mais jamais ce qui compte : l’ici et le maintenant.

Stefan Zweig, Le monde d’hier – souvenirs d’un Européen, 1942, traduction Dominique Tassel, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, €61.75

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Martin Amis, Réussir

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Il n’avait pas 30 ans, l’écrivain, lorsqu’il a réussi ce roman. Il évoque certes ces années 1970 disparues où alcool, drogue et sexe étaient les plaisirs à la mode – avec le rock’n roll. Mais « la crise » était déjà établie (montrant que ce n’était pas une crise mais un changement de monde). Londres en était déjà aux restructurations, aux « nègres » et aux quartiers de plus en plus mal famés. Dans ce décor, deux frères cohabitent, Gregory Riding et Terence Service, nés à un jour près, l’un dans une famille de la haute, l’autre chez les ouvriers. Terry a été élevé avec Gregory dès l’âge de 9 ans, après que son père ait tué sa mère, puis sa sœur ; Gregory n’a jamais admis de n’être plus le fils unique, beau et choyé.

Tout commence donc par le vilain petit canard dans la portée Riding. Gregory élancé, musclé, élégant dès l’âge de dix ans déjà – et l’autre, Terry, tassé, laid, mal fagoté depuis toujours. Tout réussit à Gregory, il câline sa sœur Ursula durant l’enfance, s’amusant tout nu dans une île du lac et dans le lit le soir – à caresser et sucer mais pas baiser. Il ne fait pas d’études, tout lui étant dû, sa prestance attirant les femmes aussi bien que les hommes. Il travaille dans une galerie d’art où les propriétaires, d’âge très mûr, voudraient bien baiser avec lui tous les deux. Tout foire avec Terry, il a du mal à baiser les filles, aucune ne lui redemande, il travaille comme vendeur sans qualifications dans une société commerciale qui envisage de licencier.

Chacun se raconte à tour de rôle, en chapitres alternés, avec le langage de tous les jours. Le lecteur est vite captivé par le lumineux Gregory, pris de pitié pour le looser Terry. Et puis, par petites touches, le maquillage fond, la façade se lézarde, la vérité se fait jour. Gregory n’est plus si jeune, ni assuré de son avenir ; sa sœur déprime, ne baise plus, choisit Terry ; son boulot est insipide, ses partenaires sexuels de plus en plus vulgaires, violents, rassis. Terry se voit au contraire valorisé, une Jan secrétaire envisage de frayer avec lui, le syndicat s’intéresse à son poste dans l’entreprise, l’argent rentre, Ursula trouve auprès de lui une épaule secourable. C’est que Gregory est imbu de lui-même et égoïste, trop gâté durant l’enfance ; et que Terry a appris à encaisser, tout en restant humain. Pas le genre à subir « qui vous prend votre argent, votre corps, votre temps, mais qui ne vous prend jamais en compte, vous » p.33. Gregory baise mécanique, avec Miranda ou Adrian, il n’aime pas. Même sa sœur, amie et amante d’enfance, n’est plus pour lui qu’un amusement.

« Qu’est-ce qui t’a changé ? » se demande Terry de Gregory. « Il s’est passé quelque chose. Quelque chose qui t’a volé ta sensibilité, ta tendresse, ton cœur, et qui t’a transformé en ce pauvre petit paquet de mépris, d’arrogance et de préjugés pour lequel tu te fais désormais passer » p.151. « Te voilà donc, Terence : je comprends ton passé, tes drames, tes craintes. Mais ce passé ne t’est plus d’aucun secours, ni à toi ni à quiconque : ce n’est rien qu’un obstacle (…) C’est pour cela que tu n’as pas d’amis ni personne pour te protéger ; c’est pour cela que tu ne réussiras jamais dans ton travail ni dans tout ce que tu pourras entreprendre » p.167. Mais chacun voit-il l’autre en vérité ? L’enfance lumineuse prépare-t-elle la responsabilité libre de l’adulte ? Les drames enfantins préparent-ils à l’inverse la névrose et la déchéance adulte ?

torse nu 12 ans

Non pas, démontre avec brio l’auteur. Trop gâté, Gregory reste immature ; abîmé, Terry est résilient. « Hautain, vaniteux, précieux, méprisant, arrogant, superficiel, corrompu, prétentieux, pédé – et insensible, par-dessus tout insensible », s’avoue Gregory p.286. Mais Terry sait s’adapter : « Les voyous sont en train de gagner. Et Terence, naturellement, se débrouille bien » p.317. Être beau et génétiquement aristocrate ne suffit plus dans l’ex-empire britannique : il faut savoir se débrouiller. Et Gregory ne sait pas, puisque tout lui a toujours été dû. Il est tonto – idiot en espagnol – mot à la mode à l’époque, que l’auteur répète à satiété tout au long du roman. Martin Amis contraste a l’envi ses personnages pour se moquer de la société de son époque, où les classes sociales sont encore opérantes dans l’imaginaire – mais de moins en moins dans la réalité. Mieux vaut être « cadre moyen issu des couches inférieures et muni d’un diplôme supérieur » qu’issu des couches supérieures sans aucun diplôme efficace.

La construction en duel alterné des personnages, chacun défendant sa vision de l’autre, de leur vie commune et de leur société, est puissante. Le lecteur s’y laisser attraper comme dans une toile. Surtout qu’après le maquillage, chacun se dévoile un peu plus, moins réussi dans le vrai qu’il ne le dit en premier. Tout comme aujourd’hui sur Facebook, les posteurs ont tendance à embellir ce qui leur arrive – au détriment de la réalité. Terry a perdu sa sœur puis son père durant l’enfance ; Gregory va perdre sa sœur, puis son père, à l’âge adulte. Des deux faux frères, l’un a mal commencé et bien fini ; l’autre accomplit le chemin inverse.

J’ai beaucoup aimé ce livre, plus philosophique qu’il en a l’air. La vanité de la forme et l’inanité de la baise – typiques des années post-68 – ne rendent pas heureux. Cette fausse « libération » est une contrainte de groupe sur les comportements individuels : il « faut » apparaître toujours en forme, jeune et frais ; il « faut » baiser avec tous et à tout moment selon le désir. Mais la vanité de la classe sociale supérieure et l’inanité de la génétique – typique des années avant 68 – ne fonctionnent plus. Être « né » ne suffit plus à assurer son avenir, encore faut-il acquérir des compétences autres que sociales, un vrai métier autre que de relations, un savoir-être autre que la superficialité mondaine.

Depuis 1978, date de parution du livre, le monde n’a cessé de changer – pour le pire. Terry y est plus adapté que Gregory, et pourtant, le lecteur ne peut s’empêcher d’avoir un faible pour Gregory – comme probablement l’auteur. Le monde adulte est laid, mais combien belle était l’enfance… La réussite n’est-elle vraiment que sociale ?

Martin Amis, Réussir (Success), 1978, Folio 2003, 387 pages, €7.51

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William Faulkner, Lumière d’août

william faulkner lumiere d aout
Son septième roman, le plus long, est aussi l’un des plus puissants. Le lecteur est pris par cette symphonie aux multiples personnages, envouté par une histoire qui pousse à la manière d’un arbre, allant explorer d’un chapitre à l’autre chacune des branches. Le fil conducteur est la fatalité terrible du péché originel. Qui veut comprendre un peu les États-Unis d’aujourd’hui doit se pencher sur cette histoire faulknérienne du sud, où sexisme et racisme sourdent du puritanisme. Même la musique, « comme toute musique protestante, garde toujours quelque chose de sévère et d’implacable, de prémédité et de froid » p.273. L’Amérique n’a pas fondamentalement changé : égalitaire mais libertaire, elle coagule les communautés en excluant les étrangers au lieu. Putains de puritains.

C’est le cas de deux routards entre Alabama et Tennessee, une femme blanche et un homme au quart noir : étrangers apporteurs d’étrange, ils sont traités comme des parias. La première, Lena Grove, s’est fait engrosser sans être mariée et cherche son homme qui lui a promis de l’installer – mais qui fuit sans cesse les responsabilités. Le second, Joe Christmas, a été abandonné dès sa naissance à l’orphelinat par son grand-père fanatique, parce que sa mère avait fauté avec un « Mexicain » soupçonné d’être à demi-nègre (en fait, nul ne sait) ; il sera adopté par un couple de pasteur tout aussi fanatique, fermier fouettard hanté de chair et obsédé du travail. Autour d’eux, des personnages secondaires étayent l’histoire : Byron Bunch pas encore marié à 35 ans, Joanna Burden en Yankee négrophile, Gail Hightower le pasteur ostracisé, Lucas Burch veule et fuyard, McEachern père fouettard Ancien testament, Doc Hines vieillard paranoïaque.

Le lien commun est la pureté. A divers degrés, en positif ou négatif, mais la hantise de la souillure. Lena veut être légitimée comme mère en recherchant « obstinément » (p.6 édition Pléiade) le père de son enfant ; Christmas se cherche, n’étant ni blanc ni noir, pas même sûr d’être quarteron, ayant la nausée de la baise et finissant par tuer toute ses « mères » nourricières, la sienne l’ayant abandonné ; Doc Hines qui l’a volontairement livré à l’orphelinat est un fou calme (p.95), un paranoïaque focalisé sur la souillure du sang par la faute femelle, l’envie irrépressible de baiser des filles venant pour lui du diable ; McEachern qui élèvera le garçon, est obsédé par la perte, celle de la semence et celle du travail, avare d’accumuler du mérite en obéissant au Seigneur et sublimant les pulsions par le fouet ; tous les personnages ont le dégoût du sexe, du frottement des chairs, des menstrues, des grossesses, de la ménopause. Cette quête éperdue de pureté, analogue à celle du salafisme, incite à la brutalité, à sublimer le sexe par la guerre et les désirs sexuels par les pratiques sadomasochistes. « Plaisir, extase, ils semblent incapables de supporter cela. Pour s’en évader, ils ne connaissent que la violence, l’ivresse, les batailles, la prière. (…) Et, dans ces conditions, pourquoi leur religion ne les pousserait-elle pas à se crucifier eux-mêmes, à se crucifier mutuellement ? » p.273.

La violence éradique, le fouet désinfecte, le meurtre blanchit – la barbarie fait le vide. D’où la guerre des sexes, la guerre des classes, la guerre des races, particulièrement virulentes dans les petites villes du sud des États-Unis : « les gens sont partout pareils, mais il semble que c’est dans les petites villes que le mal est le plus difficile à commettre, où il est plus difficile de s’isoler, que les gens arrivent à inventer le plus d’histoires les uns sur les autres » p.53.

Quoi de plus implacable, comme destin, que de croire en la prédestination ? La folie du Doc Hines, qui livre le bébé à l’abandon après avoir tué le père et laissé mourir la mère – sa propre fille – apparaît comme une « volonté » de Dieu. « Je l’ai marqué déjà », fait-il dire à Dieu (qui n’en peut mais) p.276. D’où cette « passivité tranquille » de Christmas (p.120) et de Lena, la « lente indécision » (p.8) des paysans « pour qui le temps ne compte pas » (et qui rappelle furieusement celle de François Hollande). Si tout est écrit, si tout doit arriver, pourquoi s’en faire ? Le destin s’accomplira comme une volonté de Dieu, il suffit de « laisser du temps au temps » comme l’affectionnait Mitterrand. Quand on a l’identité coupable, la punition vient inéluctablement. Joe Christmas comme Joanna Burden se persécutent comme des frères ennemis, la Femme et le Nègre représentent l’altérité radicale, en ce pays, à cette époque.

negre lynche au texas 1910

L’ordre social exige le dressage de ces enfants du diable et le refoulement des pulsions qu’ils suscitent. Trois femmes et un nègre vont mourir dans le roman, pour assurer cet ordre que le jeune Percy, « fana mili » comme on dit aujourd’hui, parfait fils d’Amérique dans la Garde nationale, accomplira en tuant puis châtrant Christmas pour avoir égorgé la femme blanche. Les sociétés closes sont effrayées du mélange, hantées par l’impur. Nègre blanc est la pire condition, bouc émissaire facile pour les anges exterminateurs, leaders de leur communauté. Il faut écouter Percy dans son idéal : « foi sublime et implicite dans le courage physique et l’obéissance aveugle ; conviction que la race blanche est supérieure à toutes les autres races, et que la race américaine est supérieure à toutes les autres races blanches, et que l’uniforme américain est supérieur à tous les hommes, et que sa propre vie serait le seul paiement qu’on lui demanderait jamais en échange de cette conviction, de ce privilège » p.335.

Écrit en 1932 alors que l’Europe se fascisait à toute allure après la crise de 1929, William Faulkner montre combien ce qu’on reproche aux autres est aussi en soi : le fanatisme, la xénophobie, le racisme. Nazisme, communisme, salafisme, sont quelques-unes de ces convictions dogmatiques éprises de pureté absolue qui considèrent tous les non-membres comme des sous-hommes – et sont hantées par la souillure.

Faulkner montre au contraire que la vraie vie n’est pas puritaine. Obéir à l’Ancien testament n’est pas une œuvre pie mais une névrose collective du surveiller et punir. « Chiennerie et abomination », éructe le vieillard Hines, poussé par une pulsion de mort au point de tout liquider autour de lui, son gendre, sa fille, sa femme, et à tourmenter son petit-fils jusqu’à la fin de ses jours. Est-ce cela, la vie ? L’inverse de la vitalité ancestrale des femmes qui mettent au monde : « Il se rappelle le jeune corps vigoureux qui, même en travail, révélait quelque chose de tranquille et de brave » p.302. L’inverse de la vitalité primitive : « champs fertiles, la vie riche et luxuriante des nègres sur la plantation, les voix chaudes, la présence de femmes fécondes, la prolifique marmaille grouillante, nue, devant les portes, et la grande maison bruyante, retentissante des cris de trois générations » p.302. William Faulkner partage peut-être certains préjugés de son temps, mais pas le racisme sûr de lui-même et dominateur des peuples qui se croient « élus ».

Faulkner se révèle ici nietzschéen dans sa critique impitoyable du fanatisme religieux, du puritanisme de mœurs, du sentiment de se sentir supérieur par obéissance à quelques simagrées prêchées en chaire. Il accuse les poètes à la Tennyson de mensonge en idéalisant la vie hors sol, pour éviter des vapeurs aux bourgeoises. « Bientôt, le joli langage galopant, la langueur anémique pleine d’arbres sans sève et de concupiscences déshydratées, commence à flotter, douce, rapide et paisible. Cela vaut mieux que la prière, et l’on n’a pas à se préoccuper de penser tout haut » p.237.

Un très grand roman des lettres américaines – celui qui vous fait voir l’actualité aux États-Unis telle qu’elle est : Abou Graïb, French bashing, Tea party, amende BNP…

William Faulkner, Lumière d’août (Light in August), 1932, Folio 1974, 640 pages, €8.93
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1479 pages, €58.90

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Michel Houellebecq, La possibilité d’une île

michel houellebecq la possibilite d une ile

Ce roman est – et c’est naturel dans notre société superficielle qui se contente d’agiter des images et de scander des slogans – tout à fait différent de l’impression qu’a pu en laisser « la critique ». C’est un vrai roman avec une histoire, un conte philosophique qui fait penser et, mieux, qui laisse « libre » de penser (ce qui est plutôt rare en ces temps de militantisme affirmé).

Car le narrateur est et n’est pas Michel Houellebecq. Il est son double, mais un double construit, probablement plus simple que l’original. L’époque pousse à la caricature tant, en ces temps d’incertitudes, l’opinion est avide d’ancrages. Daniel1 est plus complexe que Daniel25, son clone des temps futurs imaginé par l’auteur. Mais l’auteur est plus complexe que son sujet. Le roman se lit de façon fluide, il captive, et ses remarques anodines sur l’époque visent à renverser ce conformisme si confortable, si larmoyant, si « de gôche, ma chère ». Et c’est bien, car tout divorce avec la réalité, qu’il soit naïveté ou illusion, finit par s’y heurter en retour, quels que soient les bons sentiments. La révolte des banlieues l’a montre à l’envi en 2005, comme la révolte antifiscale fin 2013.

Le héros de Houellebecq n’est pas un « modèle », comme la doxa aime tant à en créer de toutes pièces pour se rassurer. Daniel, comme l’auteur, est un être qui se cherche, dans le désespoir du vide si bien philosophé par Schopenhauer. Seuls les ignorants ont pu parler de Nietzsche à propos de ce livre ; c’est avoir une vue plate et scolaire du Surhomme et ignorer toute la joie nietzschéenne de la danse du corps et des scintillements de l’intelligence. Schopenhauer, plus laborieux, est mieux en phase avec le nihilisme houellebecquien.

Mai 68 avait chanté la « libération » des corps source de désaliénation des esprits. Michel Houellebecq montre ce qu’il en est : un prodigieux égoïsme narcissique qui commence dès 12 ans (les « pétasses »), un corps objet qui se livre au plaisir comme un petit animal (Esther), l’impossibilité des relations durables (Isabelle), la dictature de la jeunesse sur l’ensemble de la société, depuis la consommation jusqu’à l’idéologie. Les « vieux » deviennent des déchets dont il faut se débarrasser (bienveillante canicule !). Et Daniel, antihéros contemporain, évolue en ce monde comme un zombie, ne vivant et ne réussissant partiellement sa vie qu’entre 13 et 35 ans en gros, l’avant étant bave, merde et braillardise, l’après étant déchéance désespérante d’un corps qui lâche et d’une solitude qui monte. Pour Houellebecq, « solidarité » n’est qu’un slogan de bonne conscience, « amour » qu’une rencontre de sexe à patte avec chatte au vent (ah, ces jupettes qui couvrent à peine des fesses sans culottes, si révolutionnaires !). Daniel rêve d’un amour qui soit fusionnel, retour vers…

fille jupette et pedales

Ce pour quoi lui, l’a-religieux, découvre un certain bonheur de la secte. Non pas celui des filles superbes à disposition des mâles dominants (il a des phrases sarcastiques sur le sujet), mais celui d’une espérance, celle que donne toute religion, au fond. Il n’y « croit » pas mais l’être humain est ainsi fait qu’il a besoin d’ailleurs. Pour le commun des mortels, ce sont les enfants, parfois Dieu, quel que soit le nom qu’il porte, ou bien le sort des autres. Michel Houellebecq, dans la vraie vie, a un fils, Etienne, né lors de l’avènement Mitterrandien. Son personnage, Daniel, n’a pas l’air attaché au sien, je ne sais ce qu’il en est de l’auteur. En tout cas, l’espérance houellebecquienne ne réside pas dans les enfants, mais dans l’espèce elle-même que la Raison scientifique et technicienne devrait pouvoir modeler dans le futur pour éliminer ce nihilisme profond qui vient du sexe, du seul sexe, de l’impossible libération de l’avidité sexuelle.

Houellebecq n’est pas Raëlien comme on l’a dit précipitamment, il projette les tendances du présent dans un futur possible. Ne voit-on pas, aux États-Unis, pays de la modernité la plus avancée, des nantis se protéger dans des enclaves fermées ? Ne voit-on pas l’explosion des sectes avides de croire en autre chose qu’en la réalité vide ? N’espère-t-on pas dans le clonage et dans la génétique ? Mêlez tout cela et vous avez le conte philosophique, La possibilité d’une île. Qui est terriblement de notre époque. C’est moins sage que Jardin ou Weyergans, mais cela ouvre plus de portes. Il y a du Diogène le Cynique chez Houellebecq.

De la claire et volontaire provocation aussi, dans la lignée des grands prédécesseurs de Mai 68. Le symbole de la secte élohimiste n’est-elle pas une étoile de David gammée, « à six branches, aux pointes recourbées » ? Son prophète n’est-il pas ignare, manipulateur et grand baiseur ? Le héros, humoriste, n’a-t-il pas un spectacle de « partouzeuses palestiniennes » ? La référence internet notée « kdm.fr.st » existe réellement, elle renvoie à The Hacking Academy, forum de hackeurs.

Il est certain que vous apprécierez mieux La possibilité d’une île si vous êtes mâle, Blanc et avec une certaine aisance. Tel est, disons, le « cœur de cible » du lectorat. Mais ce n’est pas si mal vu, la société n’aime pas se voir critiquée ainsi et c’est dommage, le signe que sa jeunesse d’esprit s’en va, qu’elle se sclérose. La possibilité d’une île est à prendre au seconde degré, comme la jouvence de l’abbé Houellebecq.

ado ventre nu dans la boue

L’attrait de l’auteur, ce sont aussi les sentences, ciselées à la Flaubert. Elles font souvent mouche. Florilège :

« Il restait si peu de choses à observer dans la réalité contemporaine : nous avions tant simplifié, tant élagué, tant brisé de barrières, de tabous, d’espérances erronées, d’aspirations fausses ; il restait si peu, vraiment. » p.21

« Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste et, plus généralement, de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité. » p.23

« La vie commence à 50 ans, c’est vrai ; à ceci près qu’elle se termine à 40. » p.25

« Lorsque je gagnais mon premier million d’euros (je veux dire lorsque je l’eus vraiment gagné, impôts déduits, et mis à l’abri dans un placement sûr), je compris que je n’étais pas un personnage balzacien. Un personnage balzacien venant de gagner son premier million d’euros songerait dans la plupart des cas aux moyens de s’approcher du second. » p.30

« Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer c’est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. » p.37

«  Sa méthode de gestion du personnel : ne dire du mal de personne, en aucune circonstance, jamais ; toujours au contraire couvrir les autres d’éloges, aussi immérités soient-ils – sans évidemment s’interdire de les virer le moment venu. » p.40

« La reconnaissance artistique, qui permettait à la fois l’accès aux derniers financements publics et une couverture correcte dans les medias de référence, allait en priorité, dans le film comme dans les autres domaines culturels, à des productions faisant l’apologie du mal – ou du moins remettant gravement en cause les valeurs morales qualifiées de ‘traditionnelles’ par convention de langage. » p.51

« Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me faisais guère d’illusions. Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. » p.74

« L’Espagne se rapprochait des normes européennes, et particulièrement anglaises. L’homosexualité était de plus en plus courante et admise ; la nourriture végétarienne se répandait, ainsi que les babioles New Age ; et les animaux domestiques, ici joliment dénommés ‘mascotas’, remplaçaient peu à peu les enfants dans les familles. » p.75

Pascal : « on sentait à le lire que les tentations de la chair ne lui étaient pas étrangères, que le libertinage était quelque chose qu’il aurait pu ressentir ; et que s’il choisissait le Christ plutôt que la fornication ou l’écarté ce n’était pas par distraction ni par incompétence, mais parce que le Christ lui paraissait définitivement plus ‘high dope’ ; en résumé, c’était un auteur sérieux. » p.82

« On ne peut pas dire que le communisme ait spécialement développé la sentimentalité dans les rapports humains : c’est plutôt la brutalité, dans l’ensemble, qui prédomine chez les ex-communistes – en comparaison, la société balzacienne, issue de la décomposition de la royauté, semble un miracle de charité et de douceur. » p.105

« Il habitait un pavillon à Chevilly-Larue, au milieu d’une zone en pleine phase de ‘destruction créatrice’ comme aurait dit Schumpeter : des terrains vagues boueux, à perte de vue, hérissés de grues et de palissades ; quelques carcasses d’immeubles, à des stades d’achèvement variés. » p.149

« La plupart des gens naissent, vieillissent et meurent sans avoir connu l’amour (comme des étiquettes sur la viande bovine) ‘né et élevé en France. Abattu en France’. Une vie simple, en effet. » p.174

« La différence d’âge était le dernier tabou, l’ultime limite, d’autant plus forte qu’elle restait la dernière, et qu’elle avait remplacé toutes les autres. Dans le monde moderne on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux. » p.213

« Tout le monde s’était habitué à ce que les personnalités s’expriment dans les medias sur les sujets les plus variés, pour tenir des propos en général prévisibles, et plus personne n’y prêtait une réelle attention, en somme le système spectaculaire, contraint de produire un consensus écœurant, s’était depuis longtemps effondré sous le poids de sa propre insignifiance. » p.274

« Mes années de carrière dans le show-business avaient quelque peu atténué mon sens moral. » p.296

« L’élohimisme marchait en quelque sorte à la suite du capitalisme de consommation qui, faisant le la jeunesse la valeur suprêmement désirable, avait peu à peu détruit le respect de la tradition et le culte des ancêtres – dans la mesure où il promettait la conservation indéfinie de cette même jeunesse, et des plaisirs qui lui étaient associés. » p.356

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, 2005, Prix Interallié, Livre de poche 2007, 474 pages, €5.75

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Les corps chantent à la plage

L’été venu, la pluie éloignée, les plages se peuplent. Mais la foule est communautaire, il s’agit de se retrouver « entre soi » dans un songe primitif.

1 plage encombrée
Ce pourquoi tout ado, plus sensible qu’enfants et adultes, joue au sauvage, nu entre le ciel et l’eau.

2 ado nu plage
Les filles se vêtent plus, malgré les années 70 la mode des seins nus ne prend plus, à cause des intégristes coincés cathos, juifs et musulmans qui craignent leurs désirs et adorent interdire aux autres ce qu’ils seraient avides de faire eux-mêmes. Intégristes contre intégral.

3 adolescente seins pomme
Seuls les garçons sont plus libres, dans les religions du Livre.

4 adolescents torse nu
Les filles restent entre elles, en bikini quand même.

5 filles bikinis
Les rencontres entre sexes sont datées, c’est dommage, le baiser seins nus était parfaitement érotique.

6 baiser seins nus plage
Aujourd’hui, les garçons prennent le pas sur les filles. « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte » disait il y a 20 ans le sociologue Jean-Didier Urbain.

7 garcon nu contre fille
Hors la plage, on peut se mettre nu, entre soi, comme sur un bateau où les mousses s’ébattent libres au soleil.

8 mousses nus aux homards
Sur la plage, on cache sa nudité intégrale dans le sol, pour faire corps avec la terre, là où s’y mêle la mer.

9 nu dans le sable
L’on se vêt de sable, d’eau ou seulement de lumière.

10 garmins jouant torse nu
Les filles défilent en maillots de bain colorés pour attirer et serrer, chaleur qui se met en valeur.

11 seduire hot
De quoi faire rêver l’ado ému par les hormones.

12 reve nu ado
Ou les ado filles au vu des formes athlétiques sous les habits mouillés.

13 jeunesse mouillee
Mais on ne voit plus guère les seins nu rissolant au soleil, comme les parfaits œufs au plat en petit-déjeuner…

14 seins nus plage

Je vous offre donc aujourd’hui un peu de rêve – même si les photos ne sont pas toutes de moi.

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Ian McEwan, Sous les draps

ian mcewan sous les draps

Difficile de rendre compte d’un recueil de treize nouvelles, d’autant que celui-ci en incorpore deux en un. Disons que le thème général est l’amour, plus vaste que la sexualité mais qui le contient. Le sexe doit conduire à l’amour, pas l’inverse – tel est le mantra des années 1970, après l’explosion coïtale de mai 68 un peu partout dans le monde développé.

Désirs, pulsions, explorations, expériences, fantasmes, frustrations, masochisme, délire : tout ce fatras daté post-68 vient de la psychanalyse, fort à la mode en ces années de faillite du socialisme réalisé. Les bobos d’époque délaissent le marxisme des années 50 pour le retour du refoulé à la Wilhelm Reich et autres incitateurs du primal. Il s’agit de se satisfaire, toujours déçu du grand amour – le fusionnel à la Scarlett O’Hara.

Le premier jet de l’auteur est frais, tragique et humain. Géométrie dans l’espace voit un mari agacé de sa moitié la faire tout simplement disparaître grâce à une nouvelle dimension de la physique, redécouverte dans un manuscrit du grand-père. Économie familiale met en scène un ado – 14 ans – initié au sexe par son ami looser Raymond dès 12 ans, et qui veut expérimenter la baise ; il ne trouve rien de mieux que de jouer au papa avec sa petite sœur ravie de jouer maman. Le dernier jour de l’été est peut-être la plus belle des nouvelles du recueil, elle dit la solitude de l’orphelin, de la grosse fille délaissée, du bébé lâché par sa jeune mère coureuse, et du tragique qui en résulte. Bande à part est drôle, la nouvelle se moque, comme McEwan adore le faire, de ces bobos qui jouissent de mettre en scène le sexe avec des couples tout nus, les font mimer le coït en rythme, et qui s’aperçoivent – misère de l’art brut – que le duo le mieux rythmé, le plus agréable à regarder dans la bande, est en train… de vraiment baiser ; une fois la chose achevée, les deux sont virés, mais la « pièce » des théâtreux apparaît pour ce qu’elle est : un show de société du spectacle, rien de vivant ni de durable… en bref de « l’art contemporain » narcissique et égoïste.

fille sein nu entrevu

La suite des nouvelles est plus sombre. Papillons fait le récit d’un viol pédophile d’un solitaire tourmenté avec une fillette pakistanaise insistante. Conversation avec un homme-armoire dit l’enfermement dans le fantasme du ventre maternel. Premier amour derniers rites conte l’expérience d’un très jeune couple ouvrier (« 17 ou 18 ans ») qui baise comme on fait la vaisselle – jusqu’à découvrir le drame d’une rate pleine qui gratte le mur au point de devoir la tuer ; finalement, la vie est autre chose que la baise, non ? Masques dit la perversité d’une vieille actrice, tante qui prend en main le fils orphelin de sa sœur, 10 ans, et le fait se déguiser en soldat puis en fille, adorant le caresser ; jusqu’à ce qu’une invitation mette le quiproquo au centre avec l’irruption d’une copine du gamin qui lui ressemble beaucoup. Pornographie conte l’obsession égoïste de la baise par un jeune homme pas futé et atteint de chaude-pisse ; les deux infirmières qu’il baise tour à tour se vengent au scalpel. Réflexions d’un singe captif raconte une vraie vie de singe, l’indifférence de sa maîtresse, le désir qu’il en a. Morte jouissance est le fantasme d’un divorcé trois fois avec un nouveau mannequin qu’il choisit en vitrine, habille de fourrure, raconte sa journée, baise à satiété – et qui est toujours d’accord… jusqu’à ce que le chauffeur soit soupçonné de séduction ! Sous les draps montre un père divorcé revoir sa fille tout juste pubère et son amie naine ; de fil en aiguille, d’agaceries en peurs nocturnes, le trio finira sous les draps. Psychopolis s’exporte à Los Angeles, où un Anglais frustré a du mal a s’acclimater aux permutations de couples homo, hétéro, pédo, et aux jalousies et drames d’un milieu fermé sur lui-même.

Tout est donc sexe, mais l’acte est un prétexte à évoquer l’amour. Celui, au fond, qui hante tous les désirs ; le seul qui puisse épanouir l’acte sexuel et ses auteurs en même temps. Une leçon de philosophie pour la génération bobo qui croyait se « libérer » en s’enchaînant aux lits, en dominant les femmes ou les enfants, en mimant en public le coït, en vivant jusqu’au bout ses fantasmes égoïstes – sans aucun égard pour les autres, jamais.

Ian McEwan, Sous les draps et autres nouvelles (First Love Last Rites, In Between the Sheets), 1975-1991, Folio 1999, 403 pages, €7.79

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Sexe insolite à Paris

Choc des cultures : la voilée et les torses nus au jardin des Tuileries. Quand le sexe est offert aux regards concupiscents, comment résister ? Cachez ce sein (musclé) que je ne saurais voir !

la voilee et les torses nus paris tuileries

D’ailleurs, réflexion des les vitrines : l’âme a-t-elle un sexe ? Ou les femmes voilées ont-elles une âme ? ça se discute, comme on dit à la télé. Mais pas pour la bien-pensance bobo, toujours dans le déni envers ce qui la gêne.

l ame a t elle un sexe

Pas de pudeur pour les Chinois : Hong Biao Shen exhibe son sexe mâle en gros plan près du Panthéon, offert aux yeux de tous les passants, même mineurs. C’est de l’Hâârt, Môssieur ! Bien fait pour les multicultures qui ne le supportent pas. Le bobo n’est jamais à une contradiction près.

a poil a paris hong biao shen

Tout petit déjà… les adonaissantes s’offrent à leurs adonaissants sur les margelles des fontaines. Comme ci-dessous place Saint-Sulpice, ce haut lieu de la bourgeoisie catholique austère et conservatrice.

adonaissante offerte a son adonaissant

Plus sages, les jeunes adultes se vautrent en étreintes sur les pelouses (autorisées) des sénateurs, en leur jardin du Luxembourg.

amoureux square Vert Galant

Ce sont les mêmes jeunes mâles mignotant leur belle qui se font un peu de blé en allant « masser » qui le veut, en français ou en anglais international, chez vous ou à l’hôtel. Comme le massage est « tantrique », on peut imaginer le service complet : « finir » une cliente ou un client, c’est payer de sa personne… pour un service relaxant. En tout cas, vous avez le téléphone.

massage sexuel par jeune homme

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Emmanuel Steiner, Nouvelles bartlebyennes

emmanuel steiner nouvelles bartlebyennes

Onze nouvelles épuisantes, illustrant la figure de l’épuisé selon Deleuze, un jargon intello pour dire « exclu ». L’auteur, ayant étudié la philo, cisèle de courts textes sans majuscules aux paragraphes numérotés pour dire le retrait de l’existence, la pulsion de suicide, le méphitisme du métro, le renoncement au sexe, la castration du pénis, l’effacement de l’auteur – en bref la pulsion de mort qui serait induite par l’époque contemporaine occidentale (blanche, nantie, sans transcendance).

Il y a un certain charme de froid intellect à égrener cette écriture sèche, directe, sur le ton du constat.

Mais quelque agacement des clichés à la mode : l’absurde, la solitude, la déconstruction, le minimalisme, l’anonymat, le SDF dont il déplore la disparition alors qu’il ne lui a jamais adressé un mot. Et cette façon anglo-saxonne d’écrire samurai (en français prononcé SAMU-raie) plutôt que samouraï (qui se prononce samou-rail). Est-ce une façon d’appeler au secours ? Ou un snobisme littéraire de very Happy few ?

Surnagent quelques réflexions intéressantes comme à la page 42 : « Il n’a plus envie d’exister en tant qu’être singulier, il s’agirait là, lui semble-t-il, du dernier mensonge de cette société, alors pourquoi ne pas retirer aux individus jusqu’à leur identité, pourquoi conserver ce dernier ‘particularisme’ ? » En effet, si elle cherche déjà à éradiquer la différence des sexes et si parler d’identité est gros mot chez les bobos de gauche, la passion égalitaire n’a pas encore éradiqué les noms ni les personnalités. A quand l’interchangeable du numéro ?

Ou encore sur les vertus du masque, de la fausse identité, qui permet de se « dissoudre » tout en continuant à vivre : « il ne veut plus d’existence propre et n’a d’autre solution, pour continuer, que d’entretenir cette absence d’identité » p.78. Les réseaux sociaux sont remplis de cette fausse apparence, qui déguise la faiblesse ou occulte la force dans le pseudo anonyme, bien commode pour tout dire sans en avoir l’air.

Mais il manque à ce genre de littérature un élan qui induise le lecteur à désirer poursuivre et à penser plus loin. L’impasse de la dissolution apparaît comme un appel au suicide, une négation de littérature. L’auteur mortifère préfère la fermeture, il peut ensorceler un moment, à condition pour le lecteur d’être en compagnie, au soleil brillant à travers la vitre, et de faire ensuite tout autre chose. Mais c’est à déprimer un soir de pluie, dans la solitude de la campagne. Quelle œuvre bâtit donc Steiner, né en 1974 ?

On le dit féru de japonisme, mais a-t-il compris l’excès de vie du samouraï ? Que le suicide est un accomplissement et non un renoncement ? L’honneur de sa lignée, la fidélité à son allégeance, le respect de l’ordre supposé du monde. Le vide n’est pas le rien mais au contraire le tout. L’auteur place volontairement ses nouvelles sous l’apanage d’Herman Melville, où le personnage Bartleby préférerait ne pas (« I would prefer not to »). Mais cette expression de la culture anglaise (bien différente de la nôtre en noir et blanc) démontre un robuste quant à soi qui se réserve, plus qu’un tout ou rien (je veux ou je ne veux pas). Le pragmatisme anglo-saxon ne limite pas les possibles ; Steiner en ses textes conduit toujours à l’impasse. Ni vrai samouraï ni décent Bartleby, il est un filet d’eau qui se perd dans le sable.

Emmanuel Steiner, Nouvelles bartlebyennes, 2013, éditions Chroniques du ça et là, 93 pages, €4.60

Attachée de Presse Guilaine Depis http://www.guilaine-depis.com/

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Stéphane Béguinot, Bonnie Highland Laddie

Stephane Beguinot Les aventures des MacClyde 2
Voici la suite de la saga écossaise d’heroic fantasy dont le premier volume en 572 pages, paru en 2010, s’intitulait Le clan du Grey Watch. Celui-ci est à peine moins gros, à la mesure de l’appétit de grand air et d’action des lecteurs. Car, après un début un peu poussif où toute la jeunesse s’échauffe aux jeux entre clans, ce qui intéresse moyennement, puis par un enchaînement curieux où toute la même jeunesse se met derechef à pouliner – enfin l’action débute avec éclat. L’ennemi Grey Watch se révèle en plein essor, toutes flèches dehors. Dès lors, le souffle épique porte l’histoire et tient en haleine jusqu’au bout.

L’auteur a su se départir du ton un peu gentillet du premier tome. Il y a encore des BA (beaucoup moins), du sexe (un peu), de la cruauté (amplement), et de l’aventure (en veux-tu, en voilà). Pour les tortures et raffinements de cruauté, que la jeune génération adore, je vous laisse découvrir, elles sont plutôt raffinées. Mais pour le sexe, en voici un court échantillon : « Imaginez-là, revenant d’un abordage victorieux, parfumée de poudre et de sang, les vêtements en lambeaux, dévoilant son anatomie. Insatiable et excitée, elle en redemande et exige un corps à corps amoureux avec vous… Je vous laisse imaginer la suite » p.234. Avouons que nous aussi !

Un peu déshabitué de tous ces noms barbares, Eimhir, Angus, Uilleam, Caitriona, Eithne, Cowan (qui s’écrit autrement), le lecteur va être désorienté quelque temps, ne sachant plus trop qui est qui. Manque indéniablement un récapitulatif des personnages comme dans les romans anglais.

Il y a aussi des scories, des fautes d’orthographe laissées de côté : je paris (pour je parie) vers la p.25, tir (tire) au flanc p.36, d’une mort (sans e) p.172, sans fard (avec un d) p.367, taches vertes (et pas tâches !) p.368, un curieux « contre sur » p.245. Et cet usage à contresens du mot ‘infime’ (sans doute pris pour infini ?) dans l’expression « infime honneur » p.374 : infime – qui signifie tout petit – n’a rien du grand honneur que le sens semble exiger… Restent quelques erreurs d’accords au subjonctif, mais l’Éducation nationale n’a rien foutu depuis deux générations pour respecter la langue – et qui le sait encore ? Il y a surtout un usage immodéré du jargon branché : problématique, échanger (tout seul, en l’air, sans dire quoi), écoute, bruiter, challenge, stress, angoisser, culpabiliser, gérer, investiguer, attentiste, impactant…

Mais vous retrouverez, outre les héros (dont la très irritante Eimhir qui fonce toujours sans réfléchir et met en danger tout le monde), les bons vieux fantômes (qui se régénèrent dans le whisky), les kiltômes, kiltishs, twinômes et même des fantômelles. Outre les crossigeons et une dragonne (qui se porte en lac et pas au poignet) née des amours d’une eau chargée en minéraux et d’un ricochet multiple en virtuose. Si Steafan (le père de toute cette marmaille écossaise et de ces personnages) se fait disparaître, empalé lors d’un raid, c’est peut-être pour garder l’imagination plus libre et laisser la place à ses enfants.

On dit aussi que l’auteur, ayant atteint désormais l’âge respectable de 50 ans, a instillé quelques amis dans les personnages secondaires. Il en brosse un portrait parfois énigmatique. Ses célèbres jeux de mot ne sont pas le meilleur de son style (« Devrait-on pour autant jeter la pierre à ceux restés de marbre ? » p.364), mais maintiennent un ton alerte, au final réjouissant. S’amuser à écrire est le premier pas pour bien conter. Et tout le tome est dédié à Bonnie Highland Laddie, le « beau jeune homme des hautes terres » (nous dit-on p.379) ; il se révèle… fils de fantôme ! Un beau pied de nez à notre quotidien trop rationnel.

Vous en reprendrez bien une dose ?

Stéphane Béguinot, Bonnie Highland Laddie – Les aventures des MacClyde 2, 2013, éditions Carmichael, 395 pages, €23.00
Le site
Le premier volume, chroniqué sur ce blog

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Auguste, mort en 14, au Grand Palais

auguste tete bronzer paris expo grand palais

Il y a 2000 ans mourait l’empereur romain Auguste. Car il n’y a pas que la guerre à « célébrer » en cette année 14. Outre 1914 et 1944 (tiens, on a « oublié » 1954 en France ?), la première année 14 de notre ère était l’apogée de l’empire romain.

Jésus n’était qu’un petit garçon quand Auguste régnait sur le monde connu – la lex Titia lui ayant conféré depuis -43 l’impérium triumviral pour 5 ans renouvelables. Prénommé Octave, adopté par César sans être de son sang, il a pris le nom d’Auguste qui signifie le vénérable.

Rome, dont nous nous faisons gloire de descendre culturellement, avait des habitudes juridiques bien loin de l’assistanat surveillé de notre État-providence : familles recomposées, adoptions rapides et changements de noms – sans évoquer les mignons et les amis de sexe, socialement bien mieux acceptés.

oreste et pylade copie romaine paris expo grand palais

Moi, Auguste, empereur de Rome (jusqu’au 13 juillet) est une exposition bien faite, aérée et cohérente, qui va contre les idées reçues : la liberté, à Rome sous l’empire, apparaît bien plus grande qu’en France sous la démocratie… Il est vrai qu’il n’y avait pas la télé, et que les histrions étaient cantonnés aux intermèdes des jeux du cirque, ce lieu vraiment « collectif » où « le peuple » communiait dans la grandeur nationale. Pas comme maintenant, où nous avons les mots sans les choses, où le collectif est une incantation et le peuple un fantasme. L’héritage de César était un État fort, des provinces réorganisées et romanisées (« civilisées »), les ordines voués au service public. Auguste a ajouté à cette potestas (ce pouvoir institutionnel) l’auctoritas (l’autorité charismatique).

auguste imperator paris expo grand palais

Comment ne pas faire le parallèle avec notre époque, où le pouvoir ne confère manifestement pas l’autorité (François Hollande en est le triste exemple), où l’État se délite dans l’indécision et la synthèse du tout le monde il est beau et gentil, où le millefeuille des collectivités perd les actions publiques de la commune à l’UE (en passant par les groupements de communes, les cantons, les métropoles, les départements, les régions, la nation), où la « civilisation » recule dans les banlieues décomposées où prolifèrent les religions sectaires, où les tenants du « service public » prennent l’outil de travail national pour leur propriété, les accords des partenaires sociaux pour quantité négligeable et le vote du Parlement pour rien… Où est aujourd’hui la puissance morale d’un De Gaulle, d’un Mitterrand, d’un Giscard, voire même d’un Sarkozy ? Octave Auguste l’avait, François Hollande non. Être un chef ne s’apprend pas à l’ENA, ni surtout au parti Socialiste.

auguste jeune homme paris expo grand palais

Mais la com’ existait déjà, avec ces statues et portraits de l’empereur et de sa famille, ornant les places publiques, les autels aux dieux et les lieux officiels. Imagine-t-on François Hollande statufié sur 2m50 de haut devant l’Arc de triomphe et son autel à l’intérieur de Notre-Dame ? Auguste a longuement préparé sa succession, mais il n’avait pas de fils. Son neveu Marcellus, pressenti, mourut avant d’être adopté. La fille d’Auguste, Julie, mariée avec Agrippa, eut deux fils, Caius et Julius César, dont les frais visages enfantins sont présentés comme des têtes coupées par quelques révolutionnaires, mais ils sont morts avant d’avoir été majeurs. C’est donc son beau-fils Tibère qui fut adopté par Auguste, avec l’obligation d’adopter lui-même Germanicus, son petit-neveu.

torse apollon paris expo grand palais

Dans l’exposition, vous ne verrez pas que des statues. Des reliefs sculptés comme ce délicat torse d’Apollon ornaient les autels publics tels l’Ara pacis, l’autel de la Paix, et les urnes funéraires. Car, autre différence avec nous, les Romains se faisaient surtout incinérer. Des fresques et peintures, aux coloris gais, illuminaient les murs des maisons austères, une villa des pentes du Vésuve est reconstituée, donnant une idée du quotidien romain rendant plus vivants la lecture d’Alix ou d’Astérix. Une colombe en verre bleu contenait de la poudre à fard ; comme les ampoules de médicament aujourd’hui, on devait casser sa queue effilée pour faire sortir l’ingrédient. Des gobelets en argent montraient en bas-relief des scènes de la mythologie grecque.

bain athlete gobelet argent romain

Il y avait peu de monde, le matin où je suis allé voir cette exposition. La faute peut-être à cette grève des cheminots qui s’éternise, sans raisons autres que de vagues craintes futures sur un statut privilégié, accaparant le bien public comme s’il était aux syndiqués et non à tous les citoyens. Les sorties scolaires se répandaient plus volontiers au musée de l’Armée, les canons, fusils et uniformes parlant plus, probablement, aux profs accompagnateurs que l’époque romaine connotée « bourgeoise ». C’est dommage car l’époque d’Auguste a beaucoup à nous apprendre sur aujourd’hui : un empire aussi composite que l’Union européenne, des religions aussi variées et aussi sectaires, des factions politiques aussi virulentes, une lutte des classes pour les biens… Sauf que l’État était fort, que la vertu régnait dans l’administration et que l’autorité de celui qui fut porté puis maintenu au pouvoir était incontestable.

Du 19 Mars 2014 au 13 Juillet 2014, tous les jours de 10h à 20h, nocturne jusqu’à 22h le mercredi, fermeture hebdomadaire le mardi.
Le site officiel
La Rome d’Auguste en trois minutes (pour les zappeurs nuls) 

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Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

stefan zweig 24 heures de la vie d une femme

Récit dans le récit, une anglaise de 67 ans raconte à l’auteur ce qui lui est arrivé vers ses 40 ans, alors que l’épouse d’un bon bourgeois de Lyon vient de s’enfuir de l’hôtel de la Riviera avec un jeune Français. Stefan Zweig aime ces chausse-pieds dans les chaussures et les chaussures dans les boites. Le lecteur – bourgeois, viennois, début de siècle – adore ouvrir ce genre de cadeau littéraire, enveloppé et noué sept fois avant de se découvrir. C’est que « la pudeur » est l’essence de la bourgeoisie où rien ne doit être réel ni matériel, tout doit flotter dans l’idéal et le non-dit.

Seuls les Anglais ont le courage d’être vulgaires, c’est-à-dire pragmatique, réalistes et matérialistes – Nietzsche, empli de nombre de préjugés allemands, l’avait écrit. C’est donc une Anglaise qui raconte son histoire, les seules 24 h de bonheur inouï qu’elle a connu dans une existence plutôt morne. Épouse fidèle, mère exemplaire, elle se trouve bien seule la quarantaine venue, lorsque ses fils sont mariés et son mari décédé. Elle voyage. A Monte-Carlo, elle observe les joueurs du casino, dans lequel son mari la menait parfois. Elle ne joue pas, préférant s’absorber dans le jeu des mains.

Il y en a de toutes sortes et certaines font un jeu de vilain. C’est ainsi qu’elle découvre un jeune homme « dans les 24 ans », tout enfiévré de passion du jeu. Elle, condamnée par la société à ne plus jouir de rien, est surprise, emportée, ravie par cette jeunesse et par cette emprise grave de la roulette. Le jeune homme – dont on ne saura jamais le nom – perd tout ce qu’il a. Il sort désespéré, toutes ses émotions se lisent à livre ouvert sur sa figure. Maternelle, la femme le suit, désirant avant tout l’empêcher d’attenter à sa vie.

Orage, pluie battante, mer déchaînée, la nature complote pour entrechoquer les éléments comme bouleverser les âmes. Vieux reste de romantisme, pas le meilleur de Zweig. Inflexible, se donnant une mission, l’Anglaise entraîne le jeune homme dans un hôtel pour qu’il puisse passer une bonne nuit. Le lendemain, tout sera plus clair. L’adolescent lui enserre le bras et elle ne peut s’échapper, comme elle aurait rationnellement voulu. Ils passent la nuit ensemble dans les pleurs et le sexe. C’est à peine effleuré, mais le jeune homme « demi nu » qu’elle découvre dans le lit à son côté au matin est édifiant. Il a le visage apaisé et splendide dans le sommeil. Elle le fait jurer de renoncer au jeu à tout jamais et, lors d’une promenade l’après-midi, il fait un vœu ardent dans une église pour que Dieu le tienne éloigné de toute fièvre addictive. Il est Polonais de Lvov (aujourd’hui en Ukraine), d’une excellente famille, et vient juste de découvrir le jeu ; elle est sa Vierge Marie venue le sauver.

La dame anglaise lui donne de quoi rentrer chez lui et promet de venir lui dire adieu à la gare. Puis elle fantasme toute seule et décide de quitter son statut pour partir avec lui. Elle aussi est saisie d’une fièvre passionnée, mais c’est d’amour qu’il s’agit. L’auteur joue avec art de la gamme des sentiments, commençant par apprivoiser lecteur ou lectrice par l’émotion de la mission salvatrice puis, après avoir succombé, à toute l’horreur sociale de la situation – avant, face au visage radieux du jeune homme endormi, de toucher la fibre maternelle (ou paternelle) et d’avouer enfin la « réjouissance » de voir cette jeune beauté préservée. Rien de tel que de dire au bourgeois qu’on est bien d’accord avec lui pour condamner l’immoralité, avant d’insinuer que, pas à pas, ce n’est pas si immoral que ça… Je ne vous en dis pas plus, sinon que ce court roman ne se termine pas comme on croit. Il s’achève selon le déterminisme de Zweig, qui fait un peu procédé pour qui lit ses nouvelles et romans, mais qui comblera le lecteur de hasard.

Sigmund Freud aimait beaucoup Stefan Zweig, observateur aigu, selon lui, de la société humaine. Zweig qui écrit : « Rejeter ainsi le fait, pourtant évident, qu’une femme à certaines heures de sa vie est livrée à des puissances mystérieuses qui dépassent sa volonté et sa connaissance, ne revenait jamais qu’à s’effaroucher de son propre instinct, du caractère démoniaque de notre nature, et certaines personnes semblaient justement prendre plaisir à se sentir plus fortes, plus morales et plus propres que les proies faciles. » Pareil pour la psychanalyse : le refoulement se traduit souvent par du moralisme, on condamne d’autant plus vigoureusement l’acte des autres lorsqu’on l’envie d’y avoir succombé.

Freud voit dans cette histoire, inspirée d’un roman de la princesse de Salm un siècle plus tôt, la figure maternelle qui arrache le fils à l’attraction onaniste en s’offrant aux rapports sexuels. Le jeu, via les mains, étant la métaphore du plaisir solitaire. Chacun pensera ce qu’il veut de ce tropisme maniaque du psy pour qui toute conduite n’est que sexuelle – mais il reste la belle histoire d’un sauvetage tenté à l’aide d’une passion contraire. Jeu d’adulte contre jeu d’enfant, sexe contre casino.

Nous sommes loin de James Bond, où le casino et ses jeux d’argent n’est que prélude au sexe torride dans la soie. L’époque était prude jusqu’à la folie. Le refoulement faisait plus de mal que la sexualité débridée post-68. Proposer l’exercice sexuel comme hygiène médicale pour soigner l’addiction au jeu était osé. Mais c’est une bien belle histoire.

Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, 1925, Livre de poche, 128 pages, €4.09

Stefan Zweig, Romans nouvelles et récits, Gallimard Pléiade tome 1, 2013, 1552 pages, €61.75

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Pierre Lévêque, Les grenouilles dans l’Antiquité

pierre leveque les grenouilles dans l antiquite

L’helléniste archéologue, longtemps fouilleur grec de l’École française d’Athènes, étudie en ce petit livre érudit et joyeux l’animal le plus humble mais présent partout : la grenouille. Pourquoi s’intéresser à ce pullulant bavard ? Parce qu’il est présent partout, pas seulement en Europe, et ceci depuis des millénaires !

La déesse Artémis elle-même est parfois qualifiée de Grenouille la Juste. Plutarque, Aristophane et d’autres évoquent ces démons des eaux abondants et croassants, des monnaies la représentent, tandis que le petit peuple offre en ex-voto des grenouilles aux temples et dans les tombes. La grenouille est attestée en Grèce au Ve siècle avant au moins. Elle est toujours associée aux déesses mères (Léto, Héra) ou aux divinités de la jeunesse féconde (Artémis, Apollon, Dionysos).

Les Égyptiens, dès 4500 ans avant notre ère, célébraient déjà les grenouilles à l’origine de la création du monde et Héquet, la déesse-grenouille des naissances. « Terre bénie des batraciens » en raison des marais du Nil, l’animal est le symbole de ce qui naît du limon et renaît sans cesse, il gouverne l’éternité des morts. « Les frétillantes et pétulantes bêtes cernent de toutes parts l’univers mental : genèse du monde, génération spontanée, crue vivifiante, fécondité des femmes et des femelles, espoirs d’éternité, elles sont partout présentes » p.59.

En Mésopotamie elles sont amulettes, en Chine associées aux rites de l’eau – un fonctionnaire est même chargé de l’expulsion des grenouilles à chaque nouvelle année -, en Inde elles font l’objet d’un hymne du Rig Veda et sont citées dans l’Atharva Veda, elles sont maîtresses de la pluie et donneuses de nourriture chez les Aztèques et associées à la fertilité chez les Amérindiens. Au Japon et en Grèce, la grenouille fait rire les déesses Amaterasu et Déméter, ce qui apaise leur colère. La Bible les cite peu, pour s’en méfier, comme Seconde plaie d’Égypte dans l’Ancien testament et comme sortant de la bouche du dragon de l’Apocalypse. La grenouille réapparaît devant la Vierge Marie et dans la légende orthodoxe de saint Tryphon.

C’est que la grenouille est célébrée depuis le néolithique en Europe, associée à la déesse de la fécondité dès le 7ème millénaire avant, peut-être par identification à l’embryon dans un ventre. Associée à l’eau, à la pluie, à la lune, à la reproduction, au sexe féminin (son apparence est celle d’une vulve), à la joie exubérante et pullulante, elle est indispensable à l’ordre primordial du temps qui passe et à la nature vivante qui se renouvelle. « Ces coasseuses [… sont] des démons familiers, expression la plus pure de la musique de l’univers » p.92. Le monde est construit de petites forces distinctes et de pulsions intimes : c’est ce que les grenouilles représentent dans la mythologie humaine depuis le Néolithique ancien.

Insolite, plaisant, éclairant, cette étude anthropologique de la grenouille mérite l’attention.

Pierre Lévêque, Les grenouilles dans l’Antiquité – cultes et mythes de grenouilles en Grèce et ailleurs, 1999, éditions de Fallois, 139 pages, €17.38

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Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel

blaise cendrars le lotissement du ciel

« Après Bourlinguer, le voyage continue mais sur les voies du monde intérieur » (Prière d’insérer).

Curieux livre, bourgeonnant, polymère, cancéreux. Il est fait de tout comme une âme. Du meilleur et du pire, du conte et du récit, de l’interminable inventaire de sornettes à la poésie sidérale. Il est long, touffu, bordélique – comme son auteur. Il plie la langue à l’action comme à la contemplation, avec des mots choisis, parfois peu usités tels eubage, aduste. « Les gamins adustes » du Brésil, joli mot pour dire leur corps sec, brûlé par le soleil, émacié, leur cœur tout calciné de passion, l’œil halluciné.

Et nous passons de saint Joseph de Cupertino, lévitant à reculons maintes fois devant témoin, à l’idole nègre aux seins en poire et au sexe en pilon du tome Afrique de la Géographie universelle d’Élisée Reclus que l’auteur ouvrait en cachette dans la bibliothèque de son père avant de savoir lire encore, pour se faire peur. Il en dormait tout nu de cauchemar, entortillé dans ses draps, tout au fond du lit, avant même de connaître les émois sexuels. C’est du moins ce qu’il dit, fabulant volontiers comme en tout. Il passe des étoiles du ciel tropical aux gemmes du coffre-fort pétersbourgeois, des multiples colibris aux sept couleurs à l’unique star, la dernière idole étant, pour un obscur fazendeiro brésilien (inventé) et travaillé de printemps, la « divine » Sarah Bernhardt.

Ce n’est pas un roman, ni un récit, mais un légendaire décousu, rabouté comme un patchwork. Avec des longueurs qui ne passent plus comme cette interminable liste des saints lévitant, du moyen âge à nos jours, une lecture pesante d’érudit en mal d’inspiration sur près de 120 pages ! Sautez allègrement ce pensum, je vous le conseille. Tel est ce que l’auteur appelle son « mode d’écriture polymère ou polymorphe (…) pour tracer le portrait d’un somnambule » Pléiade 2 p.664. Son objectif incertain : trouver en soi l’origine du don de poésie. Est-ce dans les impressions d’enfance ? Dans la tumultueuse adolescence russe ? A scruter la nuit dans les créneaux blindés des tranchées ? Sous le ciel constellé de l’hémisphère sud ?

De quoi ce fragment autobiographique est-il venu ? De l’ennui d’Aix, sous l’Occupation. Soupçonné par la Gestapo d’être juif, Blaise Cendrars, qui s’en défend, entreprend des recherches érudites pour prouver son métier d’écrivain à la bibliothèque municipale de la ville ; il tombe sur le saint innocent illettré Joseph de Cupertino qui guérit les malades et entre, ravi, en lévitation. C’est sa compagne Raymonde qui le lui avait fait connaître avant guerre, lectrice des brochures édifiantes des Orphelins apprentis d’Auteuil. Catholicisme, ésotérisme et poésie : voilà ce qu’il lui faut pour conjurer l’accusation nazie ! Même si Cendrars a admiré Pétain-le-Vainqueur-de-Verdun et son conservatisme catholique (clair dans ses lettres mais gommé dans ses publications – voir note 37 p.1025 Pléiade 2). Et de nous bourrer le mou à nous, lecteurs vaguement positivistes, de Jugement dernier, miracle du vol arrière, saint patron de l’aviation, tour Eiffel sidérale, Banzo brésilien et autre plafond à ciel ouvert.

Il faute dire qu’il publiait en 1949, année de la bêtise de gauche triomphante, de « ce snobisme, l’Existentialisme, au théâtre et en philosophie, Sartre et tous ces jeunes littérateurs littératurant qui se trémoussent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés, qui se situent à la pointe de l’extrême avant-garde de l’exégèse poétique et qui plongent à rebours et font carrière dans le conformisme, qui ne peuvent vivre qu’en groupe, en bande, à la queue d’un chef d’école car le bifteck prime… « A nous la liberté ! ». » p.679. Après tout, saint Joseph de Cupertino vaut mieux que saint Joseph Staline, il a fait moins de morts et ravi plus de peuple dans l’extase opiomaniaque.

Lorsque l’on a connu la « Grande » guerre, la guerre imbécile des patriotards 14-18, vantée imbécilement par certains politicards 2013 en mal de popularité, comment prendre au sérieux « la gauche » et ses petits marquis ? « La condition humaine en général que je voyais foulée aux pieds, pilonnée, asphyxiée, saignée, offerte en holocauste sur l’autel féroce et vorace des patries, le pavillon couvrant l’ignoble marchandise offerte à l’encan, sacrifiée pour rien, jetée à la vidange, les tranchées refaisant le plein. Quel gâchis ! » p.596.

Les idéologies, droite et gauche, sont pour les cons, les faiblards qui préfèrent se réfugier dans la fusion rassurante du groupe, sans penser, au chaud dans le nid de la bêtise collective. A l’inverse, pour Cendrars, « Il n’y a pas d’autre choix possible. Vivre… » (Prière d’insérer). Enfin du réel, que les bobos envolés dans les brumes de l’idéologie, de la fumette, du fric ou du contentement de soi (tout cela selon leur maturation progressive), auraient grand besoin de méditer.

Blaise Cendrars, Le lotissement du ciel, 1949, Folio 1996, 592 pages, €9.41

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 2, Gallimard Pléiade 2013, édition Claude Leroy, 1184 pages, €57.00

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Yukio Mishima, La musique

yukio mishima la musiqueMishima s’amuse, il mène le lecteur en bateau, il joue l’acteur d’un ton sérieux, mimant le psychanalyste. Ce roman étrange de sa dernière période, 1965, est en décalage avec tous ceux jusqu’ici traduits en français. Mais l’auteur était caméléon, capable d’écrire à toute vitesse des romans à l’eau de rose. Celui-ci est une satire, d’un ton badin, de cette invention juive européenne qui connaît dans les années 1960 un grand engouement aux États-Unis et aborde le Japon où elle est considérée avec intérêt par les intellectuels snobs : la psychanalyse.

Une jeune femme, Reiko, vient se faire analyser au cabinet du docteur Shiomi, elle est atteinte d’hystérie. En fait, elle est frigide et le lecteur, après des récits embrouillés où le mensonge, la manipulation et les impasses pullulent, comprend qu’un inceste a eu lieu avec son frère et que le désir du pénis comme le complexe de castration ont poussé la jeune fille à ne plus entendre « la musique ». Cette musique est la métaphore de la jouissance sexuelle.

Il y a, comme dans tous les romans de Mishima, le beau jeune homme vigoureux (Ryûichi amoureux de Reiko), l’adolescent transi qui poursuit des idées de suicide par impuissance sexuelle (Hanai), le frère vieux beau tombé entre les griffes des yakuzas – et des maitresses femmes : Reiko en premier, manipulatrice et fabulatrice, Akemi en second, assistante du docteur, qui le mène par son intuition.

Mais, à l’inverse des autres romans classiques de Mishima, la nature est fort peu présente et le style volontairement neutre, en apparence objectif, tourné vers la dérision. La « science » occidentale est surtout un discours ; le psychanalyste enfile les mots-clés d’une abstraction et croit avoir sondé les reins et les cœurs. Reiko la femelle, sinueuse comme une renarde, déjoue tous les pièges. Et, vers le milieu du livre, Mishima avoue : « la psychanalyse, c’est la destruction de la culture japonaise traditionnelle » p.172. Certes, cette charge est faite sous le couvert d’une carte anonyme écrite par le rageur Hanai sur le ton de l’extrême-droite nationaliste pour se venger du docteur de Reiko. Mais il y a un cri du cœur que l’auteur reprendra avec ampleur dans sa tétralogie de La mer de la fertilité.

Il tourne ses obsessions intimes en ressentiment contre la psychanalyse occidentale : « la névrose obsessionnelle observée chez les hommes [dont lui, Kimitake Hiraoka, dit Yukio Mishima] a pour principal symptôme les souffrances mentales. C’est donc – et l’on remarquera l’aspect éminemment ironique d’une telle situation – grâce à la névrose que les jeunes d’aujourd’hui, dans ce monde où personne ne lit plus, et eux moins que quiconque, sont amenés à connaître directement les tourments de ces souffrances » p.179. Le sexe, intellectualisé, donne ces tordus névrosés dont les romans de Mishima sont remplis – et dont les victimes se font romanciers.

Ce n’est pas le meilleur roman de l’auteur et l’on comprend qu’il ait fallu attendre l’an 2000 pour qu’il soit enfin traduit en France – et directement du japonais cette fois, sans passer par l’anglais. Mais le ton de raillerie, l’enquête quasi policière, les fabulations d’une hystérique attachante rappellent en moins fort et en très japonais la Lisbeth de Stig Larsson.

Yukio Mishima, La musique, 1965, traduit du japonais par Dominique Palmé, Folio 2012, 320 pages, €7.03

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Serguei Bolmat, Les enfants de Saint-Pétersbourg

serguei bolmat les enfants de saint petersbourg

Peintre et décorateur de films né en 1960 à Saint-Pétersbourg, Sergueï Bolmat s’est mis à écrire, des scénarios d’abord et puis deux romans. Les enfants de Saint-Pétersbourg est son deuxième, paru en l’an 2000. Il parle de la Russie d’aujourd’hui, de sa jeunesse à lui dans ce nouveau siècle – il avait dix ans à la chute de l’URSS.

Et nous voici découvrant les Russes qui découvrent l’underground, le style Ginsberg années 60 revu Charlie Hebdo années 70. La jeunesse aurait-elle été conservée sous naphtaline par les caciques embaumés de feue l’URSS ? Aurait-elle une génération de retard ? Sans aucun doute dans le style de ce roman déjanté. Le décor, lui est authentiquement contemporain, montrant Saint-Pétersbourg 2000, la ville la plus européenne de l’ex-empire livrée, comme le reste de l’Union, au démantèlement de tous les monopoles, à la chute de tout droit, à l’aversion envers tout ordre et toute autorité. C’est le Far West sans la naïveté, Mai 68 plus la féodalité, l’imitation du pire de cet Occident rêvé : fric et force.

L’auteur vous plante deux vieux ex-apparatchiks de la cinquantaine, reconvertis dans « les affaires ». Ils se retrouvent en butte à l’inévitable racket dès que l’entreprise marche un tant soit peu : la mafia a remplacé le fisc, aussi gourmande mais moins facile à gruger. Selon la loi du plus fort en vogue dans le Saint-Pé 2000, aucun scrupule : il faut tuer les tueurs avant que ceux-ci ne vous tuent. Pour cela, rien de plus facile, certains numéros de mobiles circulent, sous le manteau, qui se porte long et longtemps durant les hivers russes. Las ! Le tueur pressenti est tué par ses commanditaires tueurs, après une tuerie pour eux réussie. Vous suivez ? Ce n’est rien encore : son téléphone mobile, parce qu’il est « japonais dernier cri », résiste au looping du cadavre et est « récupéré » parce qu’il peut servir (vieux réflexe soviétique).

L’appel qui suit, pour une nouvelle mission, aboutit donc aux oreilles d’une bande de jeunes à eux tout seuls. Ils n’existent que pour eux-mêmes, le reste du monde n’étant créé que pour leur satisfaction (vieil héritage 68 décliné en moi-je-personnellement des ex-jeunes, bobos arrivés, dans nos médias). Marina, enceinte de son Tioma, ne sait si elle l’aime mais elle ne peut ni le lui dire ni se passer de lui. Le Tioma en question ne sait pas trop ce que veut dire d’être bientôt père et noie ses échecs divers dans les drogues et les autres filles qui se présentent à lui. Deux comparses complètent la bande, Coréenne Kho qui tient la chandelle et Anton, hacker friqué qui obtient tout sur les claviers.

Le décor est planté, aussi improbable que la vie à New-York avant la reprise en main. La tuerie va-t-elle se boucler ? Le scénario est aussi psychédélique que les descriptions de couchers de soleil : « Encore éclatant, scintillant de son feu inconstant et insistant qui transparaissait à travers son propre contour oscillant, séparé du reste de l’espace pourtant proche par la barrière noire d’un nuage, Hélios s’accroupit sur l’horizon, entouré de toute une végétation céleste incandescente dont les clairières laissaient entrevoir des amas de menues pierres précieuses, dessinées avec une précision scientifique, qui tombaient en pluie vers le néant. Une large arabesque… (etc., etc.) » p. 222. Vous voyez le style.

ado muscle nu

Mais ne vous arrêtez pas à lui, le roman est ironique, déjanté, rempli des tics obligatoires du « moderne » vu par un Russe moyen : muscles, joints, fringues, sexe, alcool, portable et pistolet. Sans ces accessoires, l’homme comme la femme est tout nu dans la jungle soviéto-urbaine revue Poutine. Les jeunes femmes ne songent qu’à coucher et les jeunes hommes qu’à tuer, pour arriver. Les seules « affaires » qui marchent sont celles que l’on pique à d’autres, l’imbécile restant bien sûr celui qui travaille pour de vrai. Le labeur a été tellement glorifié par l’ex-URSS que les jeunes Russes le rejettent en bloc, idéologie et principal.

L’attachant est la jeunesse : paumée mais pragmatique, immorale mais bien vivante. Voici la Russie 2000, sans droit hors celui du plus fort. Mais rassurez-vous, l’auteur n’est pas yankee et le vieux sentimentalisme russe ressurgit de lui-même sous sa plume, pour le happy end de rigueur dans les pays élevés au lait du socialisme… Même imitant les imitations, la Russie reste la Russie.

Sergueï Bolmat, Les enfants de Saint-Pétersbourg, Robert Laffont Pavillons 2003, 302 pages, €20.43

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Jacqueline Merville, Jusqu’à ma petite

jacqueline merville jusqu a ma petite
L’auteur est femme et ne compte pas en sortir ; contrairement à Beauvoir, elle ne l’est pas « devenue », cela lui est tombé dessus comme un destin. Mais elle a pu choisir d’être ou non conforme à la représentation sociale de son enfance – les années 60. Elle a donc refusé d’être copine, enseignante, mère. Elle aspire au contraire à se libérer des carcans culturels et sociaux, du « ce qui se fait » comme être vertueuse, obéissante, passer un concours, avoir la sécurité, le métier, le foyer, les enfants… Cette régression de la libido sur le moi, Freud l’appelle une « psychose ». Lacan ajoute la forclusion symbolique du Nom-du-Père. Tous des psy mâles, qui utilisent « la science » pour justifier leurs a priori. Mais cette science là n’est qu' »humaine », pas « exacte ». Exister, c’est donc se déclarer contre elle, au moins en-dehors d’elle.

Si Jacqueline Merville évoque l’autre sexe, c’est pour le déplorer : père macho qui ne pense qu’à la chasse, amis machos du père qui ne pensent qu’à la drague « cochonne », collégiens du même âge qui méprisent les filles ou voient en elles des choses inconnues qui font peur, jeune amant fragile mais qui veut absolument un enfant, psychiatre voyeur… Les hommes sont des purges qu’il faudrait ignorer, sauf dans un monde meilleur peut-être. Symptomatique est ce jeune frère dont on ne connait pas le nom, dont on ne sait s’il imite le père par mimétisme en grandissant, ou s’il aime se faire câliner par ses sœurs. Les mâles sont anonymes, poussés par leurs pulsions égoïstes, anti-féminins.

Hantée par la mémoire inscrite dans le corps, jusqu’au délire parfois, jusqu’à l’invalidité administrative en tout cas, le roman (est-ce un roman ?) remonte vers l’enfance. Ou plutôt vers la prime adolescence où le déclic s’est produit. Un collégien tout juste rapatrié d’Afrique du nord, où son père s’était fait égorger dans sa ferme par les fellaghas, écrit à l’encre bleue sur page de cahier d’écolier une lettre à la narratrice. Elle a 13 ans ; lui doit en avoir 14 puisqu’il monte une mobylette. Il lui propose de le rejoindre un samedi à 17h. Pour quoi faire ? Quoi lui dire ? On ne sait pas. La petite prend peur, elle découvre un monde hors de la maison familiale, une culture au-delà de « la vallée » près du Rhône, que d’autres mâles existent que le père, ses copains et son petit frère. Comment faire face avec l’éducation donnée ? « Je viens de la masse, cette forme endormie qui sursaute parfois, comme prise d’un souffle réprobateur et réclamant son dû, sa vie, sa beauté ou se glissant comme un seul corps dans la brutalité. (…) Ce n’est ni la foule, ni une communauté » p.15.

Le collégien disparaît après ce rendez-vous manqué et elle en est hantée. Jusqu’à reproduire onze ans plus tard en 4L avec un jeune amant le « voyage » qui aurait pu avoir lieu, les caresses des corps, l’exil en Algérie jusqu’au bord du désert. « Ma gosse » va devenir « ma folle » et brutalement s’effondrer « comme un tas de nouilles » un jour d’octobre dans le couloir de l’école où elle enseigne aux primaires. Elle devient vite « un dossier » avant d’être une définitive étiquette : « invalide, radiée du corps enseignant ». Son corps physique a refusé le corps social, malgré la bonne volonté du concours. Elle n’est bien qu’ailleurs, durant ses voyages, y compris par l’écriture et le dessin, qui sont des voyages aussi mais intérieurs. Malgré le manque de tout au Maroc, « moi je n’y voyais que la haute vie, une escale pour combler un vilain fossé m’appartenant, une douleur, un manque de nature céleste et terrestre. (…) Un manque de nantie » p.184.

Une exilée essentielle, comme Rimbaud, mais qui ne s’est pas convertie comme lui au réel des affaires, préférant rester en poésie.

Ce livre autobiographique, qui n’est intitulé ni roman ni récit, est écrit de façon incantatoire, venu du profond de soi. Ce qui ne va pas sans particularismes de langue, comme cette « ma petite » qui fait le titre du livre. Parler de soi ou de ses interlocuteurs à la troisième personne est plus latin que français, ce qui désoriente.

Ce huitième « roman » de Jacqueline Merville (classement d’éditeur) est aussi un discret hommage à « la Grande Dame » éditrice à Paris, Antoinette Fouque qui vient de disparaître. « Elle m’avait reçue dans son bureau, elle souriait » p.198. Le début d’une longue rédemption qui s’affine avec ce livre. Retrouver soi-même passe par la mémoire.

Jacqueline Merville, Jusqu’à ma petite, mars 2014, éditions des Femmes, 207 pages, €13.30

Autres œuvres de Jacqueline Merville sur ce blog

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Odessa et l’escalier Potemkine

Nous prenons un train de nuit à Simferopol pour quitter la péninsule de Crimée. Une fois montés, nous installons les couchettes avec les draps propres fournis par la préposée du wagon. Au bar, dont les fenêtres sont garnies de rideaux, des filles épaisses suçotent leurs bières par bandes de quatre, des adultes commencent à se bourrer à la vodka dès 18h tout en jouant aux cartes. Ils accompagnent l’alcool de jus de raisin et de tranches de pain pour faire passer. L’un d’eux, à proximité, me demande je ne sais quoi qu’intuitivement (ou vague réminiscence de russe ?) je traduis par « de quel pays êtes-vous ? » Ma réponse le satisfait, signe que j’avais bien compris. Un autre de la tablée « l’avait bien dit », il avait reconnu des Français à la langue. Pas de chichi, des relations directes.

Odessa GoogleEarth

La ville apparaît, au sortir de la gare, dans un léger brouillard, mais le ciel bleu est visible au-dessus. « Odessa est un gros port », nous annonce Natacha alors que nous ne songeons encore qu’au petit-déjeuner. D’où un quiproquo initial sur le sens de « port »…

mosquee odessa

Le village grec antique Odersos est devenu une ville industrielle de 1,7 million d’habitants, créée par Catherine II lorsque la région fut libérée des Turcs en 1794. Natacha a bien dit « libérée », pas « conquise » – tout un symbole. Les blonds orthodoxes ukrainiens se devaient d’être rendus libres du joug musulman imposé par les Turcs basanés, telle est la signification. Pour accroître sa zone d’influence, Catherine II voulait un accès à la mer Noire. C’est un plan en damier de ville nouvelle, de larges artères plantées d’acacias ou de platanes, une architecture à l’européenne. Une ville libre surtout pour peupler ce lieu inculte et désolé. Tous les parias furent accueillis, serfs en fuite, juifs interdits de Moscou et de Saint-Pétersbourg, aristocrates voulant échapper à la révolution, négociants en quête de fortune. Chacun s’est vu proposer un terrain gratuit à condition qu’il construise en respectant le plan d’urbanisme. Balzac fit rêver le père Goriot, sur son lit de mort, d’aller y fabriquer des pâtes.

port odessa

La ville d’aujourd’hui abrite le plus grand port de commerce de la mer Noire et le plus célèbre Institut Polytechnique ukrainien qui forme les ingénieurs. De même, c’est à Odessa que prospère le fameux hôpital qui procède aux opérations des yeux. Y règnent la construction navale, le raffinage, la chimie, la métallurgie et l’agroalimentaire. Le climat est relativement doux avec une moyenne de -2° en hiver et de +22° en juillet. De 1819 à 1858, Odessa fut un port franc. Durant la période soviétique, c’était une base navale. Depuis le 1er janvier 2000, le port d’Odessa est déclaré port franc et zone franche pour 25 ans. Odessa est sans grande valeur militaire stratégique car la Turquie maîtrise de fait les Dardanelles et le Bosphore, autorisant l’OTAN à contrôler le trafic maritime vers la Méditerranée. Le port de commerce, l’important terminal pétrolier dans la banlieue et l’autre port d’Illitchivsk au sud-ouest (ville d’Illitch – le prénom de Lénine…) forment un nœud de communication ferroviaire. Les industries pétrolières et chimiques d’Odessa sont connectées par des oléoducs stratégiques à la Russie et à l’Union européenne.

clochard odessa

Nous arpentons quelques rues de la ville pour quitter la gare. En ce petit matin, les habitants sont encore très peu réveillés et les avenues, larges, bordées de hauts platanes, présentent des façades défraîchies et vieillottes.

atlantes odessa

Des atlantes musculeux soutiennent les balcons des premiers étages, comme à Vienne en Autriche, ou flanquent les porches d’entrée. Deux jeunes spécimens, aux muscles encore très souples, soutiennent un globe bleuté qui supporte lui-même un balcon de fer forgé en rotonde sur un coin d’immeuble. C’est très chic bourgeois. Les seules façades à connaître le maquillage sont les entrées pimpantes de banques ; elles ne manquent pas dans ce centre du commerce. Tout le reste a besoin, comme à Florence ou à Venise, d’être sérieusement restauré. Son architecture apparaît plus méditerranéenne que russe, influencée par les styles français et italien. Odessa a, dit-on, toujours possédé un esprit de liberté et d’ironie en vertu de sa situation géographique d’ouverture aux étrangers.

adolescent odessa

Nous voulions entrer dans une église, dépendance d’un monastère sis près de la gare, vers 6h du matin. Le jour était levé, le soleil dardait déjà derrière la brume. Certes, entrer dans l’église pour des non-orthodoxes reste possible, mais le marguillier a mis tant de restrictions dans son « autorisation » que nous avons renoncé. « Pas de tête découverte pour les femmes, pas de short pour quiconque » – jusque là, rien que de très normal. Mais il a rajouté, devant notre groupe, des détails montrant sa répugnance à nous laisser entrer. Il s’est révélé un bureaucrate de Dieu plus qu’un croyant. Une religion qui préfère ainsi les règlements administratifs du culte à la prière n’est pas digne d’être honorée par le visiteur. « A la russe » une fois encore, il s’agit d’imposer l’arbitraire du clergé plus que de permettre de rendre grâce à Dieu.

cafe odessa

Nous prenons le petit déjeuner dans une salle de jeu clinquante, vide aux petites heures du matin, dont la particularité est de rester ouverte 24 h sur 24. D’épais cerbères vêtus de sombre et aux regards fouineurs gardent l’unique entrée. Comme partout dans le monde, casinos et salles de jeux sont plus ou moins contrôlés par une mafia. Mais le café est à volonté et le petit-déjeuner forfaitaire comprend jus d’orange, œufs et toasts, ce qui est bien agréable. Nous sommes assis à l’étage, devant la grande vitre qui donne sur l’avenue, de laquelle nous pouvons voir sortir peu à peu la population.

Potemkine escalier Odessa

Nos pas nous mènent ensuite vers le fameux escalier Potemkine dont les multiples marches ont été rendues célèbres par le film d’Eisenstein. Il était âgé de 27 ans en 1925 lorsqu’il a tourné Le cuirassé Potemkine. Toutes les années 1970 ont vu et revu ce film réalisé en six semaines qui commémore la révolution de 1905. Nous gardons à l’esprit la séquence 4, appelée par les critiques « les escaliers d’Odessa ». Une voiture d’enfant, échappée des mains d’une mère tuée par la troupe, dévale lentement l’escalier dans toute sa longueur, marche après marche, poussée initialement dans sa chute par la maman que la balle a rendue cadavre. La voiture va, très probablement, plonger dans les eaux du port tout en bas, mais ce n’est que suggéré.

Potemkine escalier Odessa enfant

Selon la théorie du Proletkult, il n’y a pas d’individus, il n’y a que des masses des deux côtés des fusils, le destin individuel n’étant que la résultante des engrenages sociaux. Le bébé dévalant l’escalier n’est donc pas une personne mais un simple « dommage collatéral », une synecdoque symbolique de la répression tsariste. Où l’on voit que la modernité, qu’elle fut soviétique ou qu’elle soit aujourd’hui américaine, peut faire de l’être humain quantité négligeable. Fils et fille des Lumières, le marxisme soviétique et la démocratie américaine en illustrent parfois les dérives.

duc de richelieu odessa

Au sommet de cet escalier trône en majesté la statue de Richelieu. Oh, certes ! Il ne s’agit pas de notre cardinal mais d’un arrière-petit-neveu à lui, qui fut le premier gouverneur d’Odessa de 1803 à 1814. Armand du Plessis, duc de Richelieu, ayant fui la Révolution française, servit dans l’armée russe contre les Ottomans. On lui attribue le tracé actuel de la ville. Il est considéré comme l’un des pères fondateurs. Vêtu d’une toge romaine, la statue fut conçue par le sculpteur russe Ivan Petrovich Martos (1754-1835) et coulée en bronze par Yefimov. Inaugurée en 1826, elle constitue le premier monument érigé dans la ville. Vue d’un certain angle, la malice populaire donne un gros sexe sorti à la statue d’un personnage si digne, et il est vrai qu’à une certaine distance on le croirait bien ! Dans un hôtel d’angle, fort chic vu son emplacement, une limousine américaine peinte en parme attend d’aller véhiculer le VIP.

limousine parme odessa

Un gros chat tigré se dore sur la pierre chaude tout en haut des marches du fameux escalier ; il ronronne quand je le caresse sur la tête. Une petite fille au haut vert pomme attaché par un nœud de chaussure sur une seule épaule, et à la jupe noire à pois blancs, prend des poses sur les marches, en vue de la photo que cadre et recadre son papa, perfectionniste ou maladroit.

chat escalier potemkine odessa

Une jeune femme téléphone sur son mobile, assise une cuisse en l’air sur le parapet, jambes dorées longilignes dévoilées par la minijupe. Un adolescent sérieux passe en sandales, blond coiffé court, le polo échancré mais le jean à la mode trop chaud pour la saison.

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Stefan Zweig, Printemps au Prater suivi de La Scarlatine

stefan zweig printemps au prater

Publié en 1900, Printemps au Prater a pour héros ce parc de verdure au cœur de Vienne où toute la société se retrouve le dimanche. Certes, chacun garde son quant à soi et son costume de classe, mais ce lieu de rencontre démocratique et festif permet à l’humanité de se sentir une, lors des courses de derby ou du corso. Une haute bourgeoise en son boudoir est saisie de l’envie de sortir avec le printemps qui rayonne. Las ! Sa couturière n’a pas livrée sa dernière robe. Dépitée, elle se rencogne, avant de se décider à sortir quand même mais incognito, dans une vieille robe toute simple.

Nul ne la reconnaît car, dans la société bourgeoise qui mime l’aristocratie fin de siècle (le XIXe), c’est le plumage et non pas le ramage qui fait la personne. Vous affichez votre statut social ou bien vous n’êtes rien. C’est en rien que se promène la grande dame (ex-cocotte, on l’apprendra plus tard), et elle rencontre un étudiant jeune et gentil dans lequel on peut reconnaître l’auteur (il écrit la nouvelle à 19 ans). On sympathise, on rentre bras dessus, bras dessous, on couche dans sa chambrette. Et voilà.

La vie reprend ses droits, le temps d’un printemps, avant de retourner aux devoirs. Boudoir/Prater, bourgeoisie prétentieuse/vitalisme primaire, hiver social/printemps des sens, robe à chichis/robe toute simple : ces oppositions sont efficaces pour célébrer le siècle moderne, le XXe qui naît. Le corsetage social bourgeois donne envie de faire craquer ses gaines !

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La Scarlatine (ou Fièvre écarlate) est de même eau, en plus tragique. Un étudiant sortant à peine du lycée s’exile dans la grande ville pour y faire médecine. Il est fluet, imberbe, porté à la poésie, timide – pas fait pour l’exil, ni pour la ville ni pour la vie. Il est seul et l’ami qu’il tente de se faire lui montre par contraste tout ce qui lui manque pour être un homme fait : le rire, la virilité poilue, le muscle, l’alcool, le duel, le sexe. On se moque, il est encore enfant ; il se renferme et se souvient qu’on l’habillait parfois en fille.

Ce n’est qu’une toute jeune personne qu’il n’avait même pas remarquée, la fille de sa logeuse, qui le révèle à lui-même. Elle tombe malade et, investi d’une mission médicale qu’il se donne à lui-même, il se dévoue et la sauve. Il se sent enfin destiné à quelque chose dans cette société indifférente dont les mœurs lui répugnent. Mais il n’y aurait pas reste de romantisme littéraire sans un bon drame à la fin : atteint lui-même de la scarlatine – par un baiser de la petite – il n’a pas la résilience pour s’en sortir… Les enfants l’ont, mais lui n’est plus enfant – même si les autres ne le voient pas.

Récit d’initiation, de passage de l’adolescence à l’âge adulte, critique de cette éducation bourgeoise catholique en couveuse qui ne prépare pas les jeunes hommes à la vraie vie, on comprend que Freud ait été très intéressé par cette nouvelle, parue en 1908.

Stefan Zweig, Printemps au Prater suivi de La Scarlatine, Livre de poche 2010, 120 pages, €2.95

Stefan Zweig, Romans et Nouvelles tome 1, Gallimard Pléiade 2013, 35 romans et nouvelles en traduction révisée, 1552 pages, €61.75

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Stefan Zweig, L‘amour d‘Erika Ewald et autres nouvelles

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Littérateur de gare, disait-on, un brin méprisant, de Stefan Zweig. Il est vrai que le romancier essayiste était prolifique. Qu’il écrivait court et simple, un brin lyrique. Il s’en moque un  peu lui-même dès ses 25 ans dans Petite nouvelle d’été, en 1906 : « Voilà sans doute une manière polie et prudente de me faire comprendre que je raconte comme vos nouvellistes allemands, c’est-à-dire de façon lyrique, outrée, bavarde, sentimentale, ennuyeuse. Bon, je vais être plus bref ! ». Mais l’intuitif érotomane Zweig, immergé dans cette Vienne de la fin d’empire austro-hongrois qui vivait l’apocalypse joyeuse sous l’inventivité artistique et psychologique, sait séduire. J’aime son style fluide et fleuri, en transition entre le romantisme et le réalisme. Il saisit d’une scène les élans et les travers de la société comme pas un.

Erika Ewald est de ces papillons attrapés par le romancier et épinglés à tout jamais dans la littérature. Cette pianiste trop chaste ne sait rien de la vie ; elle tombe amoureuse sans savoir comment l’amour se passe. Trop coincée, elle fait fuir le violoniste virtuose qu’elle accompagne et dont elle s’est éprise jusqu’à l’exaltation, alors que lui n’a qu’une idée en tête, tirer un coup, et une seule maîtresse : l’Art. L’œuvre est-elle compatible avec la vie conjugale ? L’amour avec le plaisir ? Le sexe avec les devoirs sociaux ? Erika Ewald songe alors, pour se venger de la vie, à se donner au premier venu, châtiant son « amour » idéal par la chair matérielle. Mais elle renonce, trouvant dans cet abandon volontaire du plaisir une discipline quasi religieuse. L’art est-il une religion ?

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Dans la nouvelle suivante, L’Étoile au-dessus de la forêt, un certain François tombe amoureux. Il n’est ni pape ni président mais serveur de grand hôtel sur la Riviera, et la femme n’est pas Vierge Marie ni actrice de film mais comtesse. Ivre d’une admiration sans limites, il ne trouve sens à sa terne existence que par cette dévotion qui lui fait chaque soir ajuster les couverts sur la table et disposer les fleurs pour que tout soit parfait. Stylé, impeccable, son sens du devoir le fait garder en lui sa passion. Mais la saison n’a qu’un temps, la comtesse doit repartir. Désespéré de la laideur des jours qui désormais l’attendent et pitoyable de ce rêve impossible, François ne voit qu’une seule issue : quitter ce monde à l’acmé de son amour – et se jeter sous le train qui lui ravit sa bien-aimée. Il la rejoindra dans l’étoile solitaire au ciel, qui est sa dernière vision en ce monde. Le lecteur connaissait l’amour comme « petite mort » ; il apprend l’amour comme « grande mort ». C’est un brin romantique.

La Marche (ou Le Voyage) met en scène un jeune homme empli de foi et d’espérance en 30 de notre ère, la veille du shabbat. Il entreprend sa longue marche vers Jérusalem pour contempler la face du Messie qu’on lui a annoncé. Mort de soif, il se laisse circonvenir par une femme lascive et solitaire, épouse de centurion. Il passe la nuit avec elle, manquant la Crucifixion du Sauveur qu’il était venu rencontrer. Acte manqué d’un Juif qui retombe dans l’ancienne religion au lieu de sauter dans la nouvelle, blasphème de préférer l’amour humain à l’amour éternel, procrastination de ne pas aller jusqu’au bout de ses convictions… Le voyageur sera éternellement celui qui marche, sans cesse en quête, sans jamais aboutir.

Les Prodiges de la vie (ou Les miracles de la vie) sont cette foi qui bouleverse les humains. Une jeune juive de 15 ans au XVIe siècle, sauvée jadis du pogrom par un lansquenet, se sent exilée à Anvers dans la taverne de son père adoptif. Elle renaît peu à peu sous le pinceau d’un vieux peintre à qui l’on a commandé une Vierge à l’Enfant. Lui est chaste, elle à peine pubère. Elle va sentir se révéler sa féminité (refusée jusqu’ici par ressentiment envers le pogrom vécu en enfance) quand on lui pose un bébé tout nu dans les bras. D’abord révulsée par le tabou culturel de la nudité dans les religions du Livre, elle trouve du plaisir à caresser la chair fraîche, puis de la tendresse à observer les petites mains qui tentent de saisir les ombres, avant de s’approprier le bébé confiant comme s’il était « son » enfant. Mais les parents le reprennent et seul lui reste le tableau, exposé dans la cathédrale. Un mouvement populaire anticatholique va briser les représentations (comme plus tard les Bouddhas de Bamyan) et la vierge juive meurt devant la Vierge catholique, rejoignant son image dans l’éternité. Le peuple est dangereux, le peuple est manipulable, le peuple n’a aucune sensibilité artistique. Écrite en 1904, cette nouvelle œcuménique qui rassemblait juifs, catholiques et protestants dans une Anvers ouverte à tous les courants, sonne le glas de cet empire austro-hongrois qui n’est plus viable et qui va disparaître, dix ans plus tard.

Toutes ces nouvelles explorent l’amour. Élan vital générateur de souffrances secrètes, l’amour peut être conjugal et bourgeois ou, trop souvent, mortifère. Il accomplit ou purifie, c’est selon. L’art l’éternise.

Stefan Zweig, L‘amour d‘Erika Ewald – L’Étoile au-dessus de la forêt – La Marche – Les Prodiges de la vie, Livre de poche 1992, 179 pages, €4.85

Stefan Zweig, Romans et Nouvelles tome 1, Gallimard Pléiade 2013, 35 romans et nouvelles en traduction révisée, 1552 pages, €61.75

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Stefan Zweig, Brûlant secret et autres nouvelles

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Stefan Zweig est cet écrivain juif viennois facile à lire qui eu son heure de gloire immédiatement. Persécuté par les nazis, ses livres brûlés, exilé à Londres puis au Brésil, il se donna la mort avec sa compagne en 1945. Il a été redécouvert dans les années 1970 en France et c’est heureux. J’ai beaucoup aimé ces Histoires du pays d’enfance, rassemblées en un livre publié en 1913, dont Brûlant secret est la plus longue et la plus attachante.

Il faut être jeune et aimer les humains pour apprécier ce court roman ; ce n’est pas le cas de tout le monde, si l’on en croit les commentaires déposés ici ou là sur les librairies en ligne. Certains sont « choqués » que l’auteur évoque la sexualité d’un gamin de 12 ans, d’autres n’aiment pas le machisme d’époque qui faisait de la drague un sport analogue à la chasse, d’autres encore ont le mot « juif » en tabou. Je ne peux conseiller, à ces gens là, que d’éviter à tout prix de se dépayser en lisant d’autre chose que le miroir conforme de ce qu’ils sont et du milieu dans lequel ils vivent. Qu’ils restent dans leur bande, bien au chaud dans le confort du panier où les chiots se réconfortent en tétant le même lait de la même chienne. A l’inverse de ceux-là, lorsque j’ai lu cette nouvelle, dans ma jeunesse, j’en ai été captivé et ému.

Dans un hôtel bourgeois du Senmering, station de montagne réputée au sud de Vienne en Autriche, un baron fonctionnaire d’empire s’ennuie. Comme le solitaire de Mort à Venise, nouvelle publiée en 1913 (Zweig connaissait Thomas Mann), il observe la société de l’hôtel et passe son temps à choisir sa proie pour s’amuser un peu. Ce n’est pas le jeune garçon qui le retient, mais sa mère, « une belle juive encore très attirante », qui accompagne la convalescence de son fils. Le baron va utiliser le gamin pour aborder la femme, à l’inverse d’Aschenbach qui n’abordera jamais son amour platonique. Les deux auteurs parlent d’eux-mêmes en ces romances, Zweig est le baron dragueur et Mann l’artiste connu attiré par la jeunesse ; leurs personnages ont à peu près le même âge, Edgar 12 ans et Tadzio 11 ans (dans le livre). Mais Zweig est plus conventionnel, évoquant le sport favori des jeunes bourgeois de son époque : la conquête féminine. Si ce mouvement est le ressort de l’action, le thème en est différent. Ce sont les troubles du passage de l’enfance à l’adolescence que peint Stefan Zweig avec une sûre intuition.

gamin 12 ans

Il s’est inspiré de l’œuvre de Sigmund Freud, autre viennois qui appréciait ses œuvres. En littérateur, il s’est mis dans la peau d’un fils unique plein d’énergie et passionné, que les adultes tentent de maintenir en couveuse sans voir qu’il grandit. Solitaire, il s’enfièvre aux histoires de chasse indiennes du baron, il se croit son ami – enfin quelqu’un qui s’intéresse à lui. Il se rend vite compte qu’il se fait manipuler, la conversation « entre hommes » n’étant que manœuvre pour approcher sa mère. Les deux adultes se plaisent et mettent à l’écart l’enfant. Il en est jaloux. Moins des histoires de sexe, qu’il ne comprend pas, que de cette relégation hors du « secret ». Il va donc tout faire pour épier le couple, se mettre en travers de leurs tête à tête, jusqu’à attaquer le baron en plein hall d’hôtel et l’injuriant. Une explosion de passion frustrée qui « ne se fait pas » entre bourgeois aspirants au « beau monde ». Sa mère va le rabrouer, il va fuguer, le retour au bercail fera naître un autre secret entre sa mère et lui : le silence sur l’aventure devant son père et sa grand-mère.

Chacun aura reconnu Œdipe dans tout son complexe, mais aussi la virulente satire de l’éducation du temps, confite en conservatisme catholique et déni de la nature. L’empire austro-hongrois juste avant sa chute était une pièce montée, baroque et fragile, dont la meringue ne résistera pas à une bonne guerre tant bouillonnait en son sein, outre les nationalismes balkaniques, les intuitions sexuelles de Freud, la frustration de Hitler (peintre viennois raté), le mouvement Sécession avec Egon Schiele, Oskar Kokoschka, Koloman Moser, Gustav Klimt pour les peintres, Josef Olbricht et Otto Wagner pour les architectes, Josef Hoffmann pour les arts appliqués, la musique avec Gustav Mahler, Schönberg, Berg et Webern, l’explosion de la littérature avec Robert Musil, Artur Schnitzler, Rainer Maria Rilke, Hugo Von Hofmannsthal, Franz Werfel, Josef Roth – et Stefan Zweig lui-même.

Les nouvelles suivantes restent sur le thème de l’initiation au monde adulte, étendue à la sortie du romantisme en littérature. Les sentiments sont toujours là, en affinité avec la nature, mais décrits de façon réaliste, psychologique, scientifique, sans l’illusion lyrique ni l’idéalisme de cour romantique dégénéré en conventionnel bourgeois. Conte crépusculaire (Une histoire au crépuscule) est l’histoire d’un garçon de 15 ans, aristocrate écossais, qui se fait dépuceler à trois reprises par une mystérieuse jeune femme dans le parc du château de sa sœur. Il croit reconnaître une cousine et il en tombe amoureux, selon le schéma de la première empreinte psychologique, mais c’est une autre qui l’aime et l’a forcé. L’auteur décrit avec force détails les atermoiements et émotions contradictoires qui agitent un jeune cœur à la saison des amours.

La nuit fantastique met en scène un baron au Prater, ce théâtre de verdure viennois où toute la bonne société se retrouve le dimanche. Son existence est vide, la société est vide, son avenir n’a pas de futur. Il drague une femme mais le mari survient et, dans sa colère, laisse tomber des billets de loterie dont l’un est gagnant. Le sort a métamorphosé le baron, désormais en quête de neuf au lieu de ressasser les mêmes conduites conventionnelles. C’est la guerre, celle de 14, qui va mettre un terme à cette existence.

Les deux jumelles (Les deux sœurs) est un « conte drolatique » à la Balzac. Deux grandes tours en Aquitaine rappellent la naissance de jumelles sous Théodose. Trop belles et trop semblables, elles se sont détestées, jusqu’à ce que la pauvreté et le renoncement les fassent se retrouver. Identité et différence dans la rivalité mimétique.

Le tout se lit bien, en beau langage sans apprêt et enlevé, analysant longuement les affres et les étapes psychologique de chacun des personnages.

Stefan Zweig, Brûlant secret – Conte crépusculaire – La nuit fantastique – Les deux jumelles, 1913, Livre de poche 2002, 220 pages, €5.32

Existe aussi en Petite bibliothèque Payot, 176 pages, €7.27 et en format Kindle €6.99

Stefan Zweig, Romans et Nouvelles tome 1, Gallimard Pléiade 2013, 35 romans et nouvelles en traduction révisée, 1552 pages, €61.75

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Genre rétro

Un « grand débat de société » amuse la galerie ces temps-ci en France. Comme les politiciens sont impuissants à conforter l’économie et que leurs outils sont obsolètes, comme l’éducation dite « nationale » et la formation dite « permanente » ne préparent en rien à faire confiance, à travailler avec les autres, à entreprendre ou créer, comme la seule issue d’un gouvernement aux abois est de taxer encore et toujours sans jamais réduire la dépense – une diversion existe : l’idéologie.

Elle fait appel aux croyances et surtout pas aux faits ; elle agite les mythes rassembleurs et clive les appartenances ; elle ne met pas la raison en tête mais le cul en premier. Car qu’est-ce que cette rationalité tant vantée chez les socialistes de gouvernement comme chez les chrétiens activistes de Civitas – puisqu’ils s’assoient dessus ? Leur discours cul par-dessus tête affirme « la » théorie du genre. Or elle n’existe pas : seules « des » études de genre existent dans les universités américaines (Gender studies). Même si des députés socialistes affirment le contraire, dans leur inculture crasse formatée éducation nationale ; même si la porte-parole d’un gouvernement de Bisounours le répète, dans son féminisme hargneux de minorité visible.

baigneur garcon

Écoutons Sylviane Agacinski, philosophe rationnelle accessoirement épouse de Lionel Jospin : « Dans la mesure où le genre désigne le statut et le rôle des hommes et des femmes dans une société, c’est en effet une construction historique et culturelle. Ce qu’il faut défaire, c’est la vieille hiérarchie entre hommes et femmes : c’est ce qu’ont voulu les féministes. En revanche, cette déconstruction n’abolit pas la différence sexuelle… » Voilà qui est dit, et bien dit. Que je sache, ce ne sont pas les hommes qui portent à ce jour les enfants dans leur ventre. En revanche, les hommes comme les femmes sont capables au même titre d’élever les enfants. Françoise Héritier, anthropologue, ne dit pas autre chose : la différence biologique existe, mais l’être humain n’est pas que biologique, il n’est pas conditionné par ses programmations instinctives, comme les fourmis. Il est un être social qui, sitôt né tout armé de gènes, est plongé dans le milieu physique, familial, social, national et culturel pour se développer et construire sa personnalité.

La vieille querelle de l’inné et de l’acquis ne concerne que les croyants des religions du Livre. Ils ont cette foi que Jéhovah/Dieu/Allah a tout créé en sept jours, tout dit lors de la Chute du paradis terrestre en vouant les humains à travailler et enfanter dans la douleur pour avoir osé être curieux de connaissance. Les dérivés laïcs de ces croyances (rousseauisme, socialisme, positivisme, gauchismes et écologismes divers) gardent la foi qu’un Dessein intelligent existe (la Nature, l’Histoire, le Progrès) et que découvrir ses lois permettra la naissance d’un Homme nouveau – beau, intelligent, épanoui, en bonne santé…

Dès lors, surgissent comme partout les activistes et les conservateurs.

Ceux qui veulent conserver souhaitent que rien ne bouge, car tout est bien. Créé une fois pour toutes, dans la perfection de l’Esprit omniscient et tout-puissant, il « suffit » de découvrir le Sens pour être enfin apaisé, fondu dans le grand Tout divin.

  • Découvrir le sens littéral du Texte tonné sur la montagne ou susurré tel quel par l’ange messager Gabriel/Djibril dans l’oreille du prophète.
  • Découvrir le sens du progrès historique par les lois marxistes « scientifiques » de l’économie, donc de la sociologie, donc de la politique, donc du mouvement historique.
  • Découvrir les équilibres non-prédateurs de l’humain dans son milieu planétaire, donc renoncer au néolithique, cette appropriation de la terre pour la cultiver, engendrant la propriété privée et la thésaurisation des récoltes, donc les États et la guerre, donc le machisme, l’esclavage, le colonialisme, l’exploitation de l’homme par l’homme jusque dans les usines et les bureaux.

Pour les conservateurs croyants, il suffit d’attendre que la Vérité émerge, que la Voie se dégage – et l’avenir sera radieux, forcément radieux.

Pour les activistes de ces mêmes croyances, la destinée écrite de tous temps a besoin d’un coup de pouce, d’un coup de main ou d’un coup de force – selon leur radicalité. La société nouvelle doit accoucher dans la douleur. D’où cette fascination pour les révolutions, qu’elles soient françaises passées (on ne parle jamais de l’anglaise, pourtant plus ancienne et bien plus efficace !), marxiste-léniniste, maoïste, castriste, arabes, ukrainienne, vénézuélienne, notre-dame-des-landaise…

Les conservateurs mettent en avant le temps, qui fera naître inéluctablement le progrès ; les activistes mettent en avant la volonté politique, qui fera accoucher au forceps ce même progrès. D’un côté Civitas (et tous les religieux intégristes), de l’autre le parti Socialiste (et tous ses avatars plus ou moins radicaux). C’est ainsi qu’il faut commencer à la racine : dès l’enfance, dès l’école.

Le gène serait une contrainte qui conduit à la famille, donc à l’inertie conservatrice. Nier le gène au profit de la construction revient à changer l’homme dont on a déjà écrit les Droits sur une table de la Loi. « On ne naît pas femme, on le devient », disait Simone de Beauvoir, masculinisée en Castor (Le deuxième sexe). Son compagnon Jean-Paul Sartre lui-même, disait la même chose des Juifs, on ne l’est que par le regard des autres : « C’est l’antisémite qui fait le Juif » (Réflexions sur la question juive). Demandez aux Juifs (ou aux Corses, Arméniens, Bretons et autres) s’ils sont d’accord…

collegiens torse nu au vestiaire

Le biologique est donné, le social est construit. Ce qui fonctionne sur l’appartenance ethnique et culturelle fonctionne pour le sexe. La propension majoritaire hétérosexuelle est autant le résultat de la société et de l’éducation que la propension minoritaire homosexuelle. Il n’y a aucune « raison » à penser que la répression de l’homosexualité suffit à l’éradiquer – ni que l’encourager suffit à éviter l’attirance pour l’autre sexe. Les Grecs antiques comme les Anglais victoriens aimaient pour partie les beaux éphèbes et pour partie les femmes : ces deux sociétés n’ont en rien disparues faute de descendance ! Leur sensualité était surtout indifférente à la distinction des genres…

C’est la symbolique politico-religieuse qui fonde une société, pas la biologie, montre Maurice Godelier. Or les humains ne font société que par le symbole : « déconstruire » est scientifique, mais construire est une exigence si l’on veut faire société. Une société ne fonctionne pas sur le seul rationalisme scientifique, trop réducteur pour embrasser l’humain. Le désir n’a pas de « sens social », seule la reproduction en a un, d’où l’encadrement de la sexualité par la religion, la morale et la loi dans tout groupe humain partout dans le monde et dans l’histoire des primates (eh oui, les singes aussi sont « sociaux »). Les sociétés humaines ne se sont donc pas fondées sur le ‘meurtre du père’ selon Freud, mais sur un refoulement sublimé, ou canalisé par les rites, du désir forcément asocial (anarchique).

Brice Couturier dans un Matin récent de France Culture, a fort justement insisté sur la différence entre égalité entre les sexes – objectif légitime et consensuel – et déconstruction des stéréotypes de genre qui relève d’une tout autre logique. Les stéréotypes sont partout : l’esprit critique et la raison consistent à les déconstruire – non pour les abandonner totalement avec horreur, mais pour comprendre comment ils fonctionnent – et accepter ceux qui sont nécessaires. Par exemple, Poutine comme nouveau Mussolini est un stéréotype actuel répandu : il est partiellement vrai ou, du moins, il trahit peu la vérité (qui est plus nuancée, dans son contexte et l’histoire d’aujourd’hui). Poutine vu comme nouveau Mussolini permet de comprendre comment il fonctionne, le stéréotype peut être ainsi un schéma pour l’action.

Mais les stéréotypes ne sont pas des modèles de comportement. Les enfants qui construisent leur personnalité ont besoin de modèles sociaux, ils n’ont besoin ni de foi (affaire personnelle) ni de préjugés (le nom vulgaire des stéréotypes). Les « mythes » en société existent, Roland Barthes a écrit un beau livre là-dessus ; on peut en jouer, aimer les belles histoires – sans pour cela les croire ni sacrifier à leurs incitations. Caroline Eliacheff : « stéréotypes. Ceux-ci ne sont pas immuables : on peut proscrire ceux qui introduisent une hiérarchie ou des comparaisons dévalorisantes; on peut ne porter aucun jugement sur les enfants qui ne s’y conforment pas : libre à eux de se dégager des stéréotypes mais pas de les ignorer. Ce n’est pas la même chose de « faire comme les garçons » et « d’être un garçon » ». Le film Tomboy est à cet égard éclairant !

Ce pourquoi il faut faire confiance à l’esprit critique et au libre examen – attitude intellectuelle qui n’est possible qu’en démocratie – et pas chez les croyants du Livre qui – eux – doivent obéir au Texte d’en haut. Critiquez Poutine en Russie et vous aurez cinq ans de camp. Comme le modèle de Marine Le Pen est celui de Mussolini actualisé en Vladimir Poutine, les votants français devraient savoir ce qui les attend…

La neutralité de la raison n’est

  • ni le relativisme généralisé (tout vaut tout – donc enseignons au même niveau que la terre est plate puisque c’est ce que disent les religions du Livre – et qu’elle est ronde puisque c’est bien ainsi qu’on la voit de l’espace)
  • ni le rationalisme qui est une dérive réductrice de la faculté de raison (les trois ordres de Pascal ou de Nietzsche).

L’esprit critique n’est pas le scientisme – mais la méthode scientifique (partielle, incomplète, évolutive) est la seule méthode efficace que nous ayons pour l’instant trouvée pour approcher le vrai. Reste que si l’esprit critique est utile en société (pour innover, avancer, proposer), ce n’est pas lui qui FAIT société, mais un ensemble de mythes et de rites arbitraires – symboliques.

  • Déconstruire les stéréotypes sociaux du genre : oui.
  • Nier de ce fait qu’il n’existe plus ni homme ni femme mais une gradation sexuée où transgenres, gais, lesbiens et bi sont fondés en biologie : non.

L’acceptation des différences est sociale, mais la vérité biologique est scientifique.

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