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Alecos Papadatos, Démocratie, BD

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Nous sommes en 490 avant notre ère, à la veille de LA bataille. Dans la nuit de Marathon, sur les hauteurs qui dominent la plage où campent les Perses, hulule la chouette, symbole d’Athéna. Deux jeunes hommes qui ne peuvent pas dormir se racontent leur existence, peut-être avant de mourir demain. Ils sont bientôt entourés de leurs compagnons tant l’existence de l’un se confond avec ce pourquoi ils sont là : la naissance de la démocratie, pour la première fois dans le monde.

Le premier jeune homme est Thersippe, qui sera le coureur de Marathon selon certains historiens (d’autres lui donnent un nom différent) ; il périra dans son effort pour annoncer la victoire aux Athéniens le lendemain, après 42 km et 195 m – performance que l’on reproduit aujourd’hui à chaque épreuve olympique. Le second, le narrateur, est Léandre, personnage inventé.

Léandre remonte cette nuit-là à l’été de ses 16 ans, beau gaillard gracile perpétuellement torse nu, féru de dessin et de peinture. Après avoir enfreint les ordres de son père qui ne lui a permis de peindre qu’un seul des murs de la salle alors qu’il a peint les quatre, emporté par son enthousiasme, il est envoyé se colleter à la dure réalité : celle de négocier un bon prix pour l’huile d’olive du domaine auprès d’un marchand de Thrace. Porter les ballots d’olives et les jarres d’huile lui exercera les muscles tandis que le négoce lui assainira la tête, pense son père qui veut en faire un homme.

Lorsqu’il est de retour à Athènes après avoir réussi, c’est le jour de la procession des Panathénées. Tout le peuple est autour de la citadelle pour voir le spectacle. Dans cette presse, deux tyrannoctones ont prévu d’abattre le tyran Hipparque, qui gouverne avec son frère Hippias en manipulant la masse et en s’en mettant plein les poches. Aristogiton et son jeune amant Harmodios, dont on dit que le tyran les avait insultés, poignardent Hipparque avant d’être pour l’un, le plus jeune, abattu par la garde et pour l’autre arrêté, torturé puis exécuté après avoir donné le nom de ses complices aristocrates. Dans la répression qui suit l’acte, le père de Léandre est tué par la police scythe.

harmodios et aristogiton

Son géniteur mort, sa maison incendiée, ses biens confisqués (par un ex-ami de son père…), Léandre s’exile, toujours en pagne, jusqu’à Delphes où une connaissance de son père le fait travailler à inventorier les offrandes dans le Trésor. L’adolescent retrouve Hero, la jeune nièce du commerçant à qui il a négocié ses olives il y a peu ; elle est pythie apprentie.

Peu à peu, le garçon se rend compte que l’oracle délivre des messages qui sont filtrés par des prêtres de Delphes appelés « saints », éminemment corruptibles. Malgré l’oracle sibyllin, l’interprétation penche vers qui paie le plus. Mais qu’importe : ce qui compte est d’y croire. La foi insuffle une volonté bien plus forte que la seule raison. La force d’un oracle tient à l’histoire racontée qui donne sens. Qui croit est doué d’un pouvoir de convaincre et de vaincre.

C’est ce qu’apprend au candide Léandre un mystérieux Athénien, Clisthène, venu solliciter de l’oracle l’appui de Sparte pour renverser le tyran survivant Hippias. Clisthène l’Athénien sera considéré comme le père de la démocratie. Il instaurera un système de votes où les citoyens ne sont plus regroupés en tribus clientélistes, mais en circonscriptions où les diverses classes sont mélangées. Chacun verra donc plus l’intérêt général que celui de son clan – et ce sera bien le peuple qui décidera à la fin et non pas quelques aristocrates.

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Ce roman dessiné historique conte donc une double quête : celle de l’adolescent Léandre de 16 à 32 ans – et celle de la démocratie athénienne qui émerge avant Marathon. Devenir adulte et devenir citoyen s’apprend, s’entretient et se conforte, car l’état d’homme libre et responsable est toujours précaire, dans un combat sans fin.

Athéna, qui parle au garçon dans ses rêves, représente la transition entre le monde ancien des dieux (les forces obscures qui meuvent l’humain) et le monde nouveau des hommes (ce rationnel scientifique et démocratique sans cesse à consolider). Les deux totems de la déesse sont le serpent et la chouette, alliant la force de qui sort de la terre à la clairvoyance de qui voit dans la nuit – le désir et la raison. Athéna se situe entre ses frères : Apollon garant de l’ordre, de la beauté et de l’intelligence, et Dionysos en état de perpétuelle ébriété hormonale et de joie, insufflateur du désir et de la volonté. Si Dionysos est sorti de la cuisse de Zeus, Pallas Athéna est sorti du même par la tête. Déesse emblématique d’Athènes, elle se veut l’équilibre du bon sens, état fragile toujours à rectifier, paix armée sans cesse sur le qui-vive. La cité ne sera grande que lorsqu’elle incarnera cette double vertu de puissance et de discipline – notamment face aux Perses à Marathon.

  • Ainsi le corps du citoyen est-il celui d’un athlète, pareil aux dieux représentés sur les vases que Léandre aime peindre et par les statues. Il est soldat plus que travailleur – et le lecteur pourra comparer les anatomies respectives de Léandre (fils de négociant libre) et de Givrion (fils d’esclave, son ami).
  • Ainsi l’esprit du citoyen est-il entre la logique volontiers sophiste et manipulatrice des philosophes, et la passion collective de la foule – le lecteur pourra comparer les personnages de Pisistrate et de Solon.

Le dessin, plutôt sommaire et volontiers pressé, fait souvent surgir la grâce du mouvement et de l’expression, inspiré des lutteurs minoens d’Akrotiri à Santorin. Léandre et Hero sont beaux en leur jeunesse, ils irradient la lumière du désir et courbent leurs formes en élans gracieux. Ils se détachent comme l’avenir sur un passé plus grossier – comme la démocratie qui naît sur l’asservissement coutumier.

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Papadatos fait passer la leçon de l’histoire – les valeurs de notre civilisation – par le dessin. L’aventure et l’amour sont complétés par des annexes d’historiens pour mieux comprendre. Le lecteur percevra plus clairement cette ligne arbitraire qui passe entre moutons et citoyens, mais aussi mieux que sur une carte cette frontière impalpable entre la Grèce et la Turquie (hier la Perse) – ce pourquoi ce pays n’a rien à faire dans l’Union européenne (sauf à ne vouloir qu’un marché de libre-échange sans aucune âme).

« Toute fin nous ramène aux intrigues », dit le Léandre de 32 ans à ses compagnons d’insomnie. Il parle de la démocratie, sans cesse menacée par les clans et par les castes, sans cesse à refonder. « Au temps où nous pensions qu’on était les bons, et tous les autres les mauvais (…) cette façon de penser met toujours en avant ceux qui agissent par eux-mêmes, pour eux-mêmes, les ‘grands’ noms, les ‘chefs’, les tyrans, et ceux qui nous sauvent des tyrans » p.197.

Une leçon que les partis politiques d’aujourd’hui devraient méditer, au parti Socialiste comme chez les Républicains, politiciens qui se croient volontiers investis de la mission de commander aux autres. « Cette façon de penser nous ramène à la peur et à la folie, au visage de la Gorgone. Et la force de la Gorgone peut se retourner vers nous à tout moment. Nous pouvons être notre pire ennemi ». Ce ne sont pas les élections régionales de décembre 2015, faisant surgir brutalement un Front national menaçant, qui vont démentir cette antique leçon de politique.

Pour vivre ensemble et faire cité, il ne faut pas diviser mais unir – donc adhérer à une histoire commune. Seule une histoire donne un sens à la vie (p.198) – donc une histoire particulière, patriotique, à construire et à transmettre. Avis au ministre Belkacem et aux pédagogos du mammouth ! Dompter la sauvagerie de l’homme pour rendre l’existence plus douce à tous est la voie d’Athènes, dit le Poète (Eschyle, lui aussi présent à la bataille de Marathon). Une grave leçon de notre culture – il y a déjà 25 siècles ! Leçon que l’inculture de nos politiciens est en train de nous faire perdre.

Alecos Papadatos et al., Démocratie (Democracy), 2015, bande dessinée Vuibert, traduit de l’américain, 237 pages, €21.00

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Morale et politique

Qui s’intéresse à la politique connait bien sûr les deux éthiques du sociologue allemand Max Weber : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. La première s’en tient aux Grands principes, la seconde examine les conséquences de ses décisions. La conviction est donc une position plus confortable, puisqu’elle dispense de penser et de prévoir ; elle affirme : c’est comme ça !

Notons que l’éthique (traduction française de l’allemand) est plutôt ce qui devrait être, tandis que la morale serait ce qui se pratique en termes de normes. Conviction et responsabilité vont donc plus « ce vers quoi l’on doit tendre » qu’elles ne sont des positions tranchées en noir et blanc – celles que les petits esprits (et surtout les médias) croient voir s’affronter, ayant ainsi l’illusion de vivre l’Histoire.

Weber les 2 ethiques

Lorsqu’on ne veut pas débattre d’un sujet, le recours aujourd’hui à la Morale est comme hier le recours à Dieu : vous n’avez qu’à croire, il n’y a rien à discuter !

Morale et politique sont donc antinomiques, tout comme la religion et la démocratie : qui est sûr et certain de détenir la Vérité unique ne voit pas l’intérêt d’en débattre ni de négocier les commandements. Ses opposants doivent se soumettre, tout simplement – puisque Dieu l’a dit. Si la religion a été reléguée dans l’ordre du privé, l’ordre du politique n’admet que la neutralité. Il n’y a que l’islam, religion suivie par des croyants venus de pays autoritaires, ayant peu investi dans l’éducation et emplis de ressentiment envers l’ex-colonisateur occidental, qui refuse encore la neutralité de l’espace public – du moins dans ses franges littérales, wahhabite ou salafiste.

Mais il n’y a pas que la croyance en Dieu qui conduit à ce genre de confusion entre privé et public : la croyance progressiste ou les tenants de l’Histoire en marche ont la même conviction d’avoir raison contre tous. Il y a donc une morale religieuse et une morale laïque aussi bornée l’une que l’autre quand elles confondent les ordres. La seule expression permise est pour elles le slogan du Credo ou « l’indignation » morââle. Brailler n’a jamais fait avancer les choses, c’est seulement affirmer le droit du plus fort – vous savez, comme les singes qui se défient en braillant et en se tapant les pectoraux.

priere selon mathieu ricard

Chacun peut mettre ce qu’il veut dans « l’identité nationale », j’en ai parlé déjà, mais le concept en lui-même n’est pas à rejeter comme « immoral » ou « fasciste » – d’autant que 82% des Français se déclarent « fiers » de leur identité nationale (sondage Cevipof, p.63). Il s’agit des valeurs communes et des mœurs admises qui permettent de vivre ensemble en bonne intelligence : en France la liberté d’aller, de créer et de s’exprimer, une certaine égalité fondée sur le mérite, la solidarité sociale – et la laïcité envers toutes les croyances (elles sont libres d’expression – dans la limite de la liberté des autres et de la vie collective). Cette « identité » est donc légitime et respectable ; le populaire, qui s’en revendique avec des mots peut-être frustes pour les intellos de gauche – et avec l’outrance propre à ceux qui ne sont pas entendus depuis une génération – ne peuvent pas être méprisés au nom de la Morale par l’élite autoproclamée. Qui t’a fait roi ?

Opposer la Morale à la crainte, dans le cas d’immigration massive de groupes entiers, ce n’est pas faire de la politique, c’est asséner un devoir – sans en discuter. Qu’il vienne en quelques mois plusieurs centaines de milliers de musulmans en France, est-ce vraiment négligeable ?

Doit-on faire preuve de compassion ou de bon sens ? Un peu des deux, serait-on tenté de dire, pragmatique. Mais la compassion est de mise pour les individus, est-elle de mise pour les groupes entiers ? Est-ce du même ordre d’accueillir un malheureux chez soi, ou d’accueillir tout son quartier ?

La vraie question, cependant, est celle du possible – donc des conséquences de ses décisions : la France a-t-elle les capacités et les moyens d’accueillir toute la misère du monde ? (même si elle en prend sa part – ajoutait Rocard). La cohésion nationale, déjà chancelante, en sera-telle renforcée ou un peu plus minée ?

censure mediavores

Jusqu’à nouvel avis, la France est composée de Français. D’origines diverses peut-être, mais qui ont en commun un certain nombre de choses qui forment cette « identité » que les bobos nomades mondialisés ne veulent pas voir. Ne faut-il pas leur demander, aux Français, ce qu’ils en pensent – au lieu de leur asséner des vérités toutes faites au nom de la Morale édictée par les seuls intellos ?

  1. Aux politiques d’expliquer en quoi ces musulmans-là fuient justement l’intégrisme et ne devraient pas reproduire chez nous ce qu’ils ont subi chez eux.
  2. Aux politiques d’expliquer en quoi la guerre de Bush en Irak et en Afghanistan a été une stupidité, en quoi la guerre de BHL et Sarkozy en Libye a été une imbécilité, en quoi l’inertie Obama face à Assad en Syrie, le laisser-faire OTAN au double-jeu turc et le refus de participer à l’action russe aide en quoi que ce soit à résoudre l’expansion de l’état islamique et la guerre civile – qui produisent toute cette immigration. Et pourquoi ces gens viennent en Europe et pas dans les pays musulmans alentour, leurs « frères » – si l’on a compris vaguement ce qu’est une « religion ».
  3. Aux politiques d’expliquer en quoi le multiculturalisme est une richesse ou un mélange indifférencié, en quoi il produit des étincelles de nouveauté ou des explosions d’incompatibilité.
  4. Aux politiques d’expliquer en quoi cette masse de nouveaux arrivants ne va pas ponctionner l’aide sociale des citoyens qui payent déjà beaucoup d’impôts mais participer aux cotisations et taxes en travaillant (s’ils sont autorisés à travailler…).
  5. Aux politiques d’expliquer pourquoi, malgré le chômage massif français, ces travailleurs prêts à accepter n’importe quel boulot à n’importe quel prix pour s’en sortir, ne vont pas prendre les emplois disponibles et éjecter ou paupériser les natifs, mais créer de nouveaux besoins, donc de nouvelles activités de production et d ‘échange.

C’est difficile ? Mais pourquoi la politique – avec ses privilèges et ses prébendes – serait-elle un métier facile ?

Qui revendique les votes de ses concitoyens doit au moins se préoccuper de ce qu’ils pensent.

Allez, politiciens, au boulot ! Ayez – pour une fois ! – la force de conviction de votre soi-disant éthique.

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Capitalisme et socialisme

Le régime économique capable de produire le mieux de la richesse est l’économie de marché. Malgré le développement inévitable d’inégalités. Le rôle du politique n’est pas de régenter l’économie mais, justement, de se préoccuper des inégalités produites pour les compenser.

  • L’économie a pour fonction de produire des biens et des services avec des ressources rares en matières premières, énergie, capitaux et compétences humaines.
  • Les institutions représentatives de citoyens ont pour fonction de régler la société, de réguler l’économie et la finance, et de redistribuer une part de la richesse produite selon le consensus démocratique. Chacun son rôle…

Le capitalisme n’est pas un système qui organise une société, mais une technique d’efficacité économique, fondée sur la rareté du capital et sur le risque d’entreprise. Le siècle marxiste a opposé de façon artificielle capitalisme et socialisme, comme si tous deux étaient des systèmes complets qui organisaient la société de façon totale – de part en part. Rien n’est plus inexact.

Le socialisme « scientifique » marxiste est bel et bien un système, sorti tout armé du cerveau d’un philosophe, avec la tentation hégélienne d’intégrer la totalité des actions humaines dans une Histoire implacable comme un destin mécanique. Avec l’utopie « morale » issue des religions du Livre de rendre les hommes tous égaux devant le destin laïque et scientifique. L’utopie marxiste a pris la suite naturelle de l’au-delà promis par le Dieu révélé. Dans cette croyance, tout serait politique et l’utopie vise l’égalité radicale. N’importe quelle initiative créant une inégalité de fait devrait donc être, en socialisme, surveillée, contrainte et sanctionnée par un collectif puissant. Dans un tel contexte, la technique capitaliste disparaît car elle ne peut plus opérer, sauf au niveau de l’artisan tout seul dans son atelier. Dès qu’il y a entreprise, il y a salariat, donc captation de la plus-value selon Marx, donc exploitation de l’homme par l’homme. L’idéal de Karl Marx est ce village du néolithique ou des communautés villageoises décrites par Emmanuel Leroy Ladurie dans Montaillou et Jean-Pierre Le Goff dans La fin du village.

Dans la société industrielle de son temps, Marx n’a pas été appliqué. Lénine a vu dans son corpus idéologique la croyance nécessaire à impulser sa politique : il a pratiqué l’État centralisé, jacobin et théocratique, Dieu étant remplacé par la doctrine « scientifique » marxiste. Il y a dès lors Plan d’État, répartition d’État, pouvoir d’État tenu par un petit nombre de technocrates qui se baptisent « avant-garde » pour se rehausser et conserver le monopole du pouvoir. Il n’y a plus économie mais administration des choses et des hommes. Dans le concret réalisé, cela s’est traduit par la captation du pouvoir par quelques-uns, autoproclamés détenteurs de la seule vérité ‘scientifique’, une redistribution de la pénurie pour la masse, des gaspillages productifs importants faute d’organisation et la destruction massive de l’environnement (mer d’Aral, Tchernobyl, rendements agricoles décroissants, malfaçons industrielles…).

communistes

Le capitalisme a pour effet une économie non d’administration, mais de marché, où les offres des uns s’ajustent aux demandes de tous. C’est une économie d’échanges généralisés, donc de contrats libres entre acheteurs et vendeurs. Elle n’est sortie d’aucun cerveau en particulier mais de la sophistication des échanges. Ce n’est pas une économie spontanée : l’historien Fernand Braudel a montré combien, dans l’histoire réelle, la technique capitaliste avait besoin d’États puissants pour prospérer (l’exemple du Royaume-uni hier, des États-Unis aujourd’hui le montrent…). Seuls en effet les États, qui ont le monopole de la puissance légitime, peuvent imposer le débat commun et les règles communes à tous, avec les moyens de les faire respecter. C’est ainsi que l’on passe de Hobbes à Montesquieu, de l’état de nature à l’état libéral :

• Il faut des représentants élus selon des procédures transparentes acceptées par tous pour débattre de la Loi.
• Il faut des tribunaux établis qui jugent en équité selon le droit connu de tous, limitent par des règles les monopoles, et une police à même d’amener des contrevenants devant la justice.
• Il faut des infrastructures publiques décidées, construites et entretenues par les collectivités territoriales (routes, ponts, ports, réseaux d’énergie et de communication), pour favoriser les échanges.
• Il faut une éducation qui élève chacun autant qu’il le peut et favorise l’égalité des chances.
• Il faut des filets sociaux de sécurité pour faire face aux aléas personnels de la vie comme aux cycles ou aux catastrophes mondiales.
• Il faut un système de crédit organisé, surveillé et garanti qui permette la confiance des échanges.

Le socialisme ne fait pas de la liberté une donnée mais un problème. Partant de l’idée moralisatrice que liberté égale égoïsme, il considère que seul l’État collectif peut dépasser l’individualisme avaricieux. Le contrat libre doit s’effacer devant la politique comme volonté. Pour cela, il faut commencer par interdire. Toute une catégorie de biens est soustraite autoritairement à l’échange :

• Certains peuvent se comprendre, y compris en libéralisme, car liberté n’est pas anarchie : ce sont les fonctions régaliennes de l’armée, la justice, la police, la fiscalité.
• D’autres ont pour objet un consensus social fort et, nous l’avons vu, sont indispensables pour l’épanouissement du capitalisme : éducation, santé, infrastructures, système du crédit.
• Certaines sont débattues : transports, énergie, communications, distribution du crédit.

Le socialisme est un système daté, né avec son théoricien Karl Marx ; pas le capitalisme, issu d’une pratique en émergence progressive avec l’extension des échanges (des cités italiennes aux Grandes Découvertes) et le progrès des connaissances (la statistique, la comptabilité en partie double, l’informatique). L’émergence de l’État dès le moyen-âge (en opposition à l’anarchie féodale) a servi de catalyseur à l’efficacité capitaliste en créant des structures et préservant un climat favorable à l’épargne, à l’investissement et à la libre consommation.

La motivation vient de l’échange de tous avec tous, pas d’un Plan décidé d’en haut par une élite restreinte et cooptée. Un marché est une démocratie de chaque instant où chaque citoyen arbitre en permanence des biens et des services selon ses choix. La preuve en a été apportée par les deux Allemagne, parties sur la même ligne en 1945, arrivées avec un niveau de vie de cinq fois plus élevé à l’ouest qu’à l’est lors de la réunification, moins d’un demi-siècle plus tard.

Une fois définies ces deux formes pures de gestion de l’économie, la capitaliste et la socialiste, force est de nuancer le propos selon les formes concrètement incarnées dans l’histoire. Le capitalisme comme le socialisme sont deux mots-valises dans lesquels chacun enfourne tous ses fantasmes, en faisant le diable ou le bon dieu selon ses convictions morales. Il y a diverses formes d’incarnation de la technique capitaliste ; de même qu’il y a plusieurs acceptions du terme socialisme. Le socialisme à prétention « scientifique », issu directement de Marx et imposé trois générations durant par l’Union Soviétique, n’est plus un système dont l’application est réclamée telle quelle (sauf par de rares nostalgiques). Le capitalisme sous sa forme la plus répandue – américaine – a montré en 2007-2008 ses effets pervers sans ambiguïté.

Reste le mouvement : la préférence pour la liberté d’un côté ; la préférence pour l’égalité de l’autre. Ces deux conceptions morales sont irréductibles, les moyens employés pour réaliser leur utopie ne sont que des outils. Une troisième conception émerge hors Occident, en Asie, axée plus sur le collectif.

fernand braudel la dynamique du capitalisme

Selon l’adage populaire, un mauvais ouvrier n’a que de mauvais outils. Ce n’est pas l’instrument qui est à mettre en cause mais celui qui l’utilise. En ce sens, ceux qui se réclament du socialisme aujourd’hui en France font peu honneur à l’outil politique. De même que ceux qui ont dévié l’outil capitalisme vers des fins d’avidité et de court terme ou de monopole. Chaque société suscite sa propre forme d’économie. L’économie de marché a montré son efficacité dans la production de richesses et l’élévation du niveau de vie. Ce n’est pas par hasard si la Chine communiste ou le Brésil, peuples mêlés du tiers-monde et ex-colonies, ont résolument pris partie pour la liberté des échanges. A condition de lutter sans cesse contre la tendance au monopole, inévitable en système d’efficacité – c’est là le rôle de la puissance publique, surveillée et attisée par des groupements de citoyens pour éviter la corruption des politiciens par les lobbies.

Le socialisme en tant que système visant à éradiquer tout capitalisme n’est plus réaliste, même si certains le croient d’actualité. Si le terme subsiste, c’est en tant qu’utopie morale en faveur de l’égalité la plus grande, comme nous l’avons vu. Mais puisque l’on accepte l’économie de marché (dans le monde entier, elle est sans conteste la plus efficace), la question est de l’aménager pour lui faire servir des fins sociales et humanistes.

L’observateur peut trouver aujourd’hui trois formes types prises par l’outil capitalisme : l’anglo-saxon, le rhénan et l’asiatique.
Le capitalisme anglo-saxon est obsédé par la finance, avec pour objectif la rentabilité et pour héros l’entrepreneur-actionnaire.
Le capitalisme rhénan est obsédé par l’industrie, avec pour amour la technique et le travail bien fait, et pour héros l’ingénieur.
Le capitalisme asiatique est obsédé par le service, avec pour fin le client et pour héros le commercial.

Chacune de ces formes a ses sous-ensembles, ses traductions dans chaque société particulière. Certaines sont qualifiées de « communiste » ou de « social-démocrate » sans que le capitalisme soit hors la loi. C’est ainsi que dans le capitalisme asiatique, la Chine a des entreprises plus familiales et plus claniques que le Japon ; que la Corée du sud imbrique plus étroitement les technocrates d’État aux entreprises privées qu’ailleurs. La Suède, modèle rhénan, a fortement adapté ses entreprises à l’univers anglo-saxon, tout en préservant par consensus social fort un État social très redistributeur (mais désormais sans fonctionnaires à vie).

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La France connait historiquement la forme rhénane du capitalisme (avec sa logique de l’honneur, la noblesse du métier et le goût du travail bien fait) – mais diffère de l’Allemagne par la prédominance de son État centralisé où ses technocrates pantouflent volontiers dans le privé, au contraire de la présence allemande dans les conseils de surveillance d’entreprise des länders et des syndicats de travailleurs. Une social-démocratie à l’allemande ou à la suédoise n’est pas réaliste en France : les syndicats sont trop dispersés, trop faibles et trop fonction publique, pour prétendre incarner la base des travailleurs. Ni un travaillisme à l’anglaise ou à l’islandaise : trop de présidentialisme, de scrutin uninominal, de mœurs petits chefs.

La finalité capital serait-elle pour la liberté d’abord ? la finalité technique pour l’égalité de tous ? la finalité client pour la solidarité ? C’est en effet une question que l’on peut se poser : les pays anglo-saxons ne sont-ils pas les plus individualistes, les pays rhénans les plus égalitaristes et les pays asiatiques les plus collectifs ?

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Pour 2017 : gauche menteuse et droite écartelée

François Hollande ne cesse de répéter que la reprise est là, que le chômage va baisser… depuis trois ans. Messires ânes ne voient rien venir – or ils sont électeurs et en ont marre des supermenteurs. A la journée des dupes, les gouvernants ne sont pas les maîtres – puisque l’on reste en république, avec droit de vote égal pour tous.

Mais si tous sont mécontents, nul ne voit d’alternative.

L’indignation se suffit à elle-même, bobo contente de soi, elle rentre chez elle pour jouir de son petit confort et de son cercle étroits d’amis – sa morale est sauve. La politique ? Bof… 16% des Français déclarent faire confiance à François Hollande, ils s’en foot, préférant sport+ au grand journal+, les passes sur le terrain aux passe-droits des passe-partout politicards. Pire ! La présidentielle 2017 ne verrait-elle pas revenir le duo de bras cassés que l’on a assez vu, les Laurel et Hardy gauche et droite ? « Ras l’bol », dit vulgairement Martine Aubry d’un ministre : que ne peut-on dire alors d’un ex-président et d’un futur ex-président ! C’est toute l’offre politique qui est refusée en bloc, les malgré-nous refusant le déjà-vu du Sarkozy-Hollande 2012, 85% des Français ayant le sentiment que les hommes politiques ne se préoccupent pas d’eux (enquête Cevipof p.21).

Hollande échoue déjà, même s’il lui reste un an et demi et nul adversaire dans son camp ; Sarkozy ne réussit pas, parce qu’il est revenu trop tôt, dans un parti écartelé par les querelles de bac à sable des Coppé-Fillon. Hollande garde son allure bonhomme qui ne dit pas ce qu’il pense et agit sans le dire tant il a peine à décider quelque chose de clair ; Sarkozy accentue ses défauts personnels comme ses écarts politiciens. Tous deux veulent tout et son contraire, autrement dit rien : le rassemblement dans la désunion. 59% des Français n’ont confiance ni dans la droite ni dans la gauche de gouvernement pour gouverner le pays (sondage Cevipof p.40)

  • A gauche, le choix de l’Europe a été fait par Mitterrand 1983, ce qui n’a jamais été remis en cause. Avec pour conséquence de coller à la politique européenne – largement libérale – sans pouvoir peser autrement qu’en Grands principes (dont tout le monde se fout dans toute l’Europe – même les Grecs qui préfèrent du concret – sauf le cercle étroitement germanopratin « de gauche »). Or le libéralisme, c’est la régulation, pas le laisser-faire du plus fort. Faut-il être borné pour ne pas même « observer » ce qui se fait concrètement chez nos voisins « libéraux » ?
  • A droite, le choix de récupérer les déçus qui lorgnent vers le Front national ne permet pas d’allier centristes et droitistes faute de clarifications – largement mal vues de la caste médiatique – sur l’économie, le travail et l’immigration, ni sans pouvoir peser autrement qu’en Grandes déclarations d’intention (dont tout le monde se fout tant l’original est toujours préférable à la copie, à l’extrême droite comme à l’extrême centre). Alain Juppé ? Ce serait sans la droite de la droite ; et a-t-il la volonté de tuer, ce catholique de l’autre joue, pour gagner contre un Sarkozy sans pitié ?

Est-ce à dire que les extrêmes vont en profiter ? Faute de Podemos ou de Syriza (les Indignés se contentent de blabla), les partis à gauche de la gauche de gauche (en perpétuelle surenchère de toujours plus à gauche) et à droite de la droite (sans surenchère ici) devraient théoriquement voir leurs scores augmenter. Sauf que…

A gauche, les Mélenchon et Duflot ne font pas recette, grandes gueules sans alternative crédible, politiciens déjà vus jusqu’à la nausée, amateurs de com’ en pire que les autres, la surenchère valant chez eux argument. Surtout qu’ils honnissent les « frontières » et appellent au grand mélange de tous contre tous dans l’internationale prolo-écolo du genre (humain ?). Rien que le vendredi 13 et la COP des copains montrent combien les Grands mots sont de grands maux – et que la vraie politique se fait au ras de terre des négociations entre intérêts divergents.

melenchon a l index

Reste la droite, fermement campée par une femme, une blonde, une avocate. Le Front national est un parti atypique parce qu’il occupe certaines fonctions électives (locales) mais ne participe pas – ni n’a participé – à « la chienlit » parlementaire ni gouvernementale que les râleurs vilipendent. Il est donc dedans et dehors, légitime à gouverner mais soigneusement abstinent. S’il attire, c’est qu’il paraît neuf.

  • Les vrais votants FN convaincus de préférence nationale et de repli sur soi « frontières-cocorico-race blanche » sont probablement minoritaires – et plutôt encartés militants ;
  • les tentés d’essayer autre chose contre « la dépossession européenne, le guichet ouvert des aides aux non-citoyens et la répugnante repentance à répétition des bobos pusillanimes » sont probablement majoritaires – sympathisants non encartés et votant.

Mais le FN n’attire pas outre mesure, tant le saut dans l’inconnu fait peur au grand nombre. Gageons qu’une série de députés Front national ou Rassemblement bleu Marine, et pourquoi pas ministres un jour, feraient retomber dans la bonne vieille politique de la négociation et du compromis l’aura de pureté et de volonté actuelle du parti – mais en attendant la menace est là.

Les attentats aussi : ils ont fait passer la poussière sous le tapis au-dessus.

Ils ont pointé le déni réitéré de la gauche et de François Hollande dans sa campagne 2012 ; ils ont pointé la faible efficacité des mesures Sarkozy, pourtant annoncées à son de trompe avant 2012. Que peut-on contre la bureaucratie d’État et l’empilement des niveaux hiérarchiques où chacun, dans la police comme dans les services, est jaloux de son petit pouvoir ? Sans volonté présidentielle lisible et affirmée, pas de coopération – mais le petit traintrain du c’est-pas-moi-c’est-l’autre, du qui-manipule-qui, et cela dans le cadre inamovible des trente-cinq-heures et du budget-en-baisse-constante.

Le problème, c’est l’islam. Certes pas dans sa version classique de religion du Livre comme les autres, mais dans sa version intégriste complaisamment financée par des « alliés » du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête. Qui dénonce l’isme de l’islamisme ? Quel intello de gauche ? Quel politicien de gauche ? Et pourtant, 56% des Français pensent (avant les attentats du vendredi 13) que l’islam est une menace pour la République française (sondage Cevipof p.49). Hollande est dans le « c’est pas bien » de père la morale, Valls est dans le « vous serez puni » de maître d’école – mais les causes ? L’école, l’enseignement de l’histoire, la repentance, le respect de la loi, la nationalité accordée sans cérémonie, le déni des statistiques et des « incivilités » – du moment qu’elles sont politiquement incorrectes – qui en parle ? Qui les traite ? Belkacem et son programme de naufrage ? Qui distingue ce qui est réaliste de faire et ce qui ne dépend pas de la politique ?

L’impensable doit être pensé, AVANT de devoir panser les plaies de ceux qui l’avaient bien dit et se sentent insécurisés. Pourquoi parle-t-on désormais plus de « république » que de « démocratie » depuis quelques années ?

  • Parce que la gauche a failli, dans le socialisme réel des « démocraties » populaires d’hier bien sûr, mais aussi parce qu’elle n’a pas su renouveler aujourd’hui la participation politique. Malgré ses défauts criants, Ségolène Royal avait au moins écouté la leçon de Pierre Rosanvallon sur la démocratie participative – Hollande s’est assis dessus.
  • Parce que la droite a vu le danger Front national, qui se revendique haut et fort « républicain », et a donc fait de la com’ en changeant le nom d’UMP en « Les Républicains ». Mais les électeurs voient-ils quoi que ce soit de différent dans les idées ou le programme ? Quand les mots ne recouvrent pas les choses, les mots sont dévalués – et alors les poings parlent, chez les électeurs les bulletins de vote.

Inutile d’en appeler à la Morale, les gens savent bien ce qu’ils veulent : des hommes nouveaux et des idées nouvelles, pour régler les problèmes nouveaux et les questions nouvelles que le monde fait surgir sans cesse jusque chez nous. L’islam et ses conversions, l’immigration musulmane (qui, curieusement, ne va pas dans les pays musulmans), la préférence pour le chômage des privilégiés « inclus » (syndicats en tête, beaucoup trop fonction publique), l’Union européenne technocratique et trop étendue, le millefeuille administratif et le poids des absentéistes chez les fonctionnaires, les règlementations empilées qui font carcan, l’imbécilité de l’Administration qui punit l’artisan boulanger parce qu’il travaille sept jours sur sept – volontairement…

Tous ces vieux textes obsolètes, ces services inutiles, ces règles inadaptées, cette morale d’un autre temps : qui va les faire bouger ? Qui va distinguer le meilleur du pire ?

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Français terroristes : que faire ?

Les massacreurs du Bataclan et des cafés bobos, les terroristes qui se sont fait sauter au stade de France et à Saint-Denis (plus celui qui est encore en vie pour n’avoir pas osé) étaient Français. D’origine immigrée arabe, mais nés et élevés en France, « sous la mère » si l’on ose accoler cette mention de qualité bio.

Ils ont connu ségrégation sociale, difficultés scolaires, petite délinquance, radicalisation religieuse de quartier et dans les prisons, emprise du financement saoudien et qatari donc de la version littérale salafiste de l’islam, rigidification laïque sur le voile, le halal, la piscine, les prières dans la rue, les minarets des mosquées, la question palestinienne et les conflits en Afghanistan, en Irak, en Syrie, la chienlit des printemps arabes « démocratiques ». Cela n’excuse rien ; cela permet d’analyser leur cheminement.

Comme le dit depuis des décennies Marcel Gauchet, toute religion se fond peu à peu dans la modernité, les réactions intégristes étant justement le symptôme qu’elles se diluent. Cependant, comme le monde est désormais global, Internet livrant opinions, slogans et vidéos de tout, en temps réel, ce qui demeurait friction culturelle ou adaptation malaisée devient aujourd’hui conflit identitaire, voire choc moral des civilisations. Ce pourquoi cette troisième ou quatrième génération issue d’immigrés s’intègre moins bien que les précédentes. Tout est plus dur pour la jeunesse, mais encore plus pour la leur, car leur visage et leur patronyme sont connotés.

musulmans exclus

Mais leur violence ne peut plus être vue seulement comme conséquence des discriminations sociales ainsi que le logiciel de gauche tend à le mouliner en boucle :

  • il y a violence du monde et de ses conflits au Moyen-Orient
  • il y a la violence de l’islam des premiers temps, réavivée par la lecture littérale du Coran
  • il y a la violence mimétique de l’adolescence et des fratries qui se monte volontiers la tête et se pose par la posture virile vengeresse pour exister dans une société qui valorise plutôt le savoir et l’intelligence.

Dans la sous-culture des banlieues françaises, les désaffiliés sont parfois victimes (ce n’est pas la majorité) – mais s’enferment dans la haine. Ces « exclus » ne sont pas de nouveaux Christs rédempteurs du genre humain, pas plus que des néo « prolétaires » dont la classe serait porteuse d’avenir radieux. Ils sont plutôt solitaires, dépressifs, recherchant la gloire et la fraternité comme compensation. Le pèlerinage en Syrie a fonction de voyage initiatique, dont ils reviennent soit hantés parce qu’ils étaient partis pour apporter de l’aide et qu’ils n’ont trouvé que les horreurs de la guerre – soit décérébrés, enveloppant de « sacré » leur violence ultime, tout esprit annihilé par le suicide programmé au nom d’Allah par d’habiles manipulateurs d’ex-services secrets de Saddam Hussein.

se faire sauter en slip

Être un héros n’est pas facile, et la religion semble offrir une voie rapide :

  • Elle permet d’assimiler un savoir déjà écrit et contenu tout entier dans le Coran – plutôt que des années scolaires prolongées aux perspectives sans cesse repoussées.
  • Elle permet de se voir assigner une place, garçon ou fille, avec des rites de discipline et une communauté d’entraide.
  • Elle permet d’inverser les rôles, d’insignifiants rasant les murs à juges impérieux de cette société qui les a oubliés, méprisés ou rejetés – société qualifiée facilement « d’impie » ou d’hérétique. Faites la guerre, pas l’amour : la kalachnikov est plus facile à manier pour tisser des relations de domination avec les autres que la bite pour se faire accepter des filles ; se faire sauter une seule fois pour toutes assouvit la frustration de ne pas être autorisée à se faire sauter maintes fois – c’est parfois aussi trivial que ça.

Le rêve de toute-puissance permet de se voir comme Exécuteur de Dieu, bras armé du divin. Ce pourquoi on se met en images, contrairement aux préceptes de l’islam mais selon le narcissisme de la jeunesse moderne.

se faire sauter ados

Dans l’ordre inverse de cet engrenage individuel, social et culturel, il serait donc nécessaire de :

  1. Désendoctriner les néo-convertis, plus royalistes que le roi dans leur ignorance des textes et de l’histoire
  2. Ventiler les prisons, pour que les radicaux ne subvertissent pas les tièdes
  3. Soigner la délinquance par d’autres mesures que la prison
  4. Offrir d’autres perspectives que le trafic, le racket ou le vol à la jeunesse des banlieues
  5. Former des imams français en France et contrôler étroitement les contreparties exigées des financements étrangers
  6. Réformer l’école (éducation au statut de citoyen libre) en n’y envoyant pas les profs débutants, mal formés et laissés pour compte par la sacro-sainte Administration (dont le seul but est de s’en laver les mains)
  7. Réhabiliter l’esprit français, universaliste mais ancré dans l’histoire (finie la repentance), les grands exemples des classiques (finie la démagogie des chansons de rap en cours de littérature), l’usage du grec ancien remettant tout le monde à égalité et décentrant la culture (alphabet à réapprendre pour tous, période hors des conflits actuels, matrice de la civilisation occidentale mais surtout de la laïcité et de la démocratie universelle)
  8. Faire montre de plus de tolérance (une fois l’identité de culture réaffirmée comme ci-dessus), croire en Allah ne faisant pas de vous ipso facto un terroriste en puissance, être religieux ne voulant pas dire rejeter la république ni la vie en commun. Liberté de croire, égalité de toutes les croyances pour l’espace public, fraternité de la vie commune par la tolérance mutuelle : la notion de « blasphème » est abandonnée depuis 1789. Pas de différentialisme à la Terra Nova ou à la Wievorka, pas de laïcité soupçonneuse et interventionniste à la jacobin-socialiste aimant tout régenter – mais une laïcité libérale : celle de ne pas intervenir dans la sphère privée.

Il y a un long travail à accomplir pour changer les mentalités…

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André Glucksmann, De Gaulle où es-tu ?

andre glucksmann de gaulle ou es tu
Le décès d’André Glucksmann le 9 novembre se télescope avec les attentats islamiques à Paris du 13. Il est intéressant de relire un essai géopolitique du philosophe qui invoque, 25 ans après sa disparition, les mânes du général président De Gaulle. Glucksmann, élève de Raymond Aron et farouche partisan un temps de la Révolution culturelle maoïste, s’est intéressé à la guerre avant d’opérer un virage moral qui le conduira à critiquer le totalitarisme d’État et à soutenir les dissidents soviétiques dès 1975, puis les Vietnamiens boat-people et les Tibétains. Mais il est vacciné contre les illusions du pacifisme, rejoignant en cela le réalisme d’Hubert Védrine.

Charles de Gaulle, général à titre provisoire qui incarnait la France, croyait fermement que « l’épée est l’axe du monde ». Malgré les illusions idéalistes, il semble qu’il ait constamment raison… La « der des der » n’existe pas. Pire : si la guerre opposait autrefois exclusivement des armées, elle est peu à peu devenue totale, impliquant les civils. C’est désormais toute une société qui se bat.

La guerre secrète donc sa propre philosophie. Elle ne peut plus respecter, faute de non-combattants, d’autre loi que la pure violence qui l’habite. Peu importe dès lors le prétexte idéologique à la guerre, son organisation impose sa mécanique, conduisant au totalitarisme. On l’a vu en URSS, dans la Chine de Mo, au Vietnam communiste. Qui se veut combattant, pour une religion ou pour une idéologie, transforme peu à peu son esprit en mécanique, son âme en force brute. Donc son pays en instrument de domination (et d’abomination – mot devenu à la mode).

C’est contre cela qu’il faut lutter, plaide André Glucksmann. En tant que Français historiquement porteur d’un désir de liberté ; en tant que général qui voit loin, en tant que stratège qui sait prévoir et préparer les prochains conflits – et qui sait faire la guerre sans l’aimer pour elle-même – le général de Gaulle laisse ce message après sa mort.

Aujourd’hui, des entités nouvelles non-étatiques (courants religieux, mafias, milices ethniques) relativisent la dissuasion nucléaire et introduisent des modes guerriers inédits : terrorisme, prise d’otage, banditisme. La réalité n’est donc plus uniquement lisible en stratégie : le monde devient chaos, imprévisible. Ceux qui font la guerre ne veulent plus forcément dominer le monde mais seulement une partie. Ils veulent parfois simplement exister, se faire reconnaître en détruisant, en enlevant, en violant et en tuant. On en revient au moyen-âge, où les féodaux se taillaient par la violence des domaines, en laissant les soudards à leur solde assouvir leurs instincts.

Était-ce la division en deux blocs puissants, sûrs de leurs valeurs morales respectives ? Nous avions oublié les leçons des siècles. Comme Thucydide, il faut croire que le fait premier est le mouvement et que le repos n’est qu’une pause ; que la base fondamentale est la barbarie et la norme la guerre – enfin que la civilisation et la paix ne sont que de miraculeuses et provisoires exceptions.

Varlam Chalamov, du fond des camps staliniens, redécouvre le socle qu’est la partie sombre de l’humain. Il énonce froidement les lois asociales des criminels : faire le mal est plus attrayant que faire le bien ; « baiser le cave » et s’en vanter est un titre de gloire parmi les truands. Il s’agit d’un univers structuré – un contre-univers à la normalité – avec sa discipline de fer, ses plaisirs éminents (jeu, drogue, chair), ses corruptions archétypales (vol, viol, force, fric), et ses hiérarchies. Ce monde-là n’est pas amendable : c’est LUI ou VOUS.

Le romantisme de la pègre, des Jean Valjean de l’idéalisme et des chourineurs du réalisme social, doit être dénoncé. Tout comme celui des idéalistes terroristes, anarchistes, communistes, fascistes ou religieux. Chalamov constate que cet idéalisme n’est qu’une chimère fantasmée. Et Glucksmann de conclure : « tandis que les intellectuels font sauter les tabous traditionnels », sous des prétextes idéologiques ou religieux, « la brutalité des bas-fonds, jusque-là endiguée, se donne libre cours » p.177. De Gaulle disait plus généralement : « L’action de guerre totale ne commet pas ses crimes par accident, mais par principe. Loin des innocentes ‘bavures’, les meurtres sont parties et rouages de la stratégie de Berchtesgaden, dont c’est l’art de faire alliance avec la bassesse humaine » (cité p.103).

Dernier exemple, les Français arabes shootés à Allah du vendredi 13 : « le totalitarisme ne fait pas la guerre au nom et par amour des idées, il idéologise au nom et par amour de la guerre », expliquait Glucksmann p.179. Enrober ses exactions de sacré permet de les justifier, aux yeux de Dieu, du monde et pour sa bonne conscience.

La question des refugies du Sud Est asiatique : Jean Paul Sartre accompagne de Andre Glucksman au palais de l'Elysee avec Raymond Aron le 26 juin 1979 Neg:CX11753 --- Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979 *** Local Caption *** Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979

La question des refugies du Sud Est asiatique : Jean Paul Sartre accompagne de Andre Glucksman au palais de l’Elysee avec Raymond Aron le 26 juin 1979 Neg:CX11753 — Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979 *** Local Caption *** Jean Paul Sartre with Andre Glucksman and Raymond Aron at Elysee palace in Paris to speak about question of refugees from south west of Asia june 26, 1979

On assiste alors à la dissolution des communautés anciennes sous les coups de la fonction guerrière, libérée de tout frein. Cette Deuxième fonction ideal-typique de Georges Dumézil, forte des nouveaux moyens techniques (miniaturisation des armes, informatisation du tir, prolifération des équipements lourds, accès facilité aux armes de destruction massive comme le nucléaire, le chimique et le bactériologique), occupe le champ laissé trop libre par la Première fonction – démissionnaire – de sagesse et de régulation. Là où le droit ne règne plus, domine la guerre de tous contre tous.

Alors, « seule une lutte pour la civilisation, contre le chaos, peut tenter de maîtriser le néant anéantisseur de forces dévastatrices et sans attaches » p.192. Dans le monde post-soviétique de 1995, date où cet essai fut écrit, l’équilibre des forces était déjà devenu un vain mot. « La capacité d’exterminer, qui se démocratise à grande allure oblige, en fin de guerre froide, à passer de la dissuasion restreinte (nucléaire et bipolaire) à une dissuasion généralisée (planétaire et humanitaire) » p.194. Cela n’a fait qu’empirer depuis. Partout, il faut écraser l’infâme.

Mais les démocraties doivent pour cela être sûres de leurs valeurs et de leur modèle. Il faut que le droit et le politique remette au pas le chacun pour soi destructeur d’un libéralisme sans frein, accentué par la dérive individualiste hédoniste issue de 1968. Glucksmann n’en parle pas, et c’est dommage. Il n’a pas approfondi les rapports entre Première et Deuxième fonction, la régulation et son bras armé, bien qu’il ait eu l’intuition que nous étions en phase de prolifération cancéreuse d’une fonction guerrière progressivement hors contrôle. La suite des années, jusqu’à aujourd’hui, a montré combien le chaos était amené à se développer…

Les solutions ? Là encore il n’en propose pas, se bornant à la critique et au constat. Il évoque un vague « droit d’ingérence » humanitaire, sous l’égide l’ONU, comme en Somalie – où la fonction des casques bleus n’a pas été de rétablir un ordre d’avenir pour le pays mais d’empêcher seulement à court terme la mort par la faim de milliers de civils. Est-ce vraiment le seul remède ? Glucksmann se souvient-il seulement ce que De Gaulle disait du « Machin » ?

S’il s’agit de préserver non une civilisation particulière mais le principe même de toute civilisation, il faut aller jusqu’au bout du raisonnement : détruire ce qui détruit. Comme le prônait Voltaire, il faut bel et bien « écraser l’infâme » – et ne pas simplement le contenir. Mais il faut pour cela être lucide, bien au fait de sa morale et avoir le soutien de son opinion, avant d’imposer le droit par les moyens appropriés – qui ne sont pas seulement militaires. Notre morale humanitaire dût-elle en souffrir, l’idéalisme naïf de certains dût-il être entamé.

André Glucksmann, De Gaulle où es-tu ?, 1995, Livre de poche Pluriel 1996, occasion €3.08

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Capitalisme

Le capitalisme, par-delà le fatras idéologique ajouté, est un système d’efficacité économique. Tel est son universel, qui fait qu’il peut être pratiqué aussi bien par la république impériale américaine que par le libéralisme parlementaire anglais, l’étatisme jacobin français, l’oligarchie communiste chinoise ou la dictature organique russe.

  • Les classes sociales ou les castes dominantes utilisent la puissance du système capitaliste pour acquérir et conserver le pouvoir, mais le capitalisme est une technique en soi.
  • L’efficacité de ce système est de tendre à produire le plus avec le moins, et de prendre des risques pour proposer un produit ou un service.

Mais le système n’est véritablement efficace que lorsqu’il est en équilibre entre sa tendance au monopole et sa tendance à l’initiative.

  • Le monopole est une emprise de force, qui veut imposer un pouvoir collectif sur la demande comme sur l’offre.
  • L’initiative est à l’inverse un processus d’individualisation qui éparpille les entreprises pour faire émerger les idées et les talents, et renforce la liberté individuelle pour entretenir la faculté de choisir.

Offre et demande se rencontrent idéalement sur un marché libre, mais dans les faits ni l’offre, ni la demande, ne sont entièrement libres.

  • L’offre se heurte à la puissance de l’image de marque des entreprises qui ont le mieux réussi à imposer leurs produits – donc les prix. Éliminer autant que faire se peut la concurrence pour rendre captif un marché et tenir les prix est de bonne guerre ; cela se fait soit par l’absorption d’entreprises concurrentes ou complémentaires, soit par le rachat de brevets pour améliorer la production ou pour tout simplement les geler, soit par l’instauration d’un monopole d’État ami ou d’une mentalité nationale (« achetez français », « Texan first », « Das auto »). L’offre veut créer les besoins, même lorsqu’ils ne s’imposent pas, c’est tout l’effort du « nouveau », du « pratique », ou même du « bio ». L’offre émule aussi la compétition sociale en agissant sur les désirs de puissance (auto, moto), de luxe (vêtements, bijoux, parfums, accessoires, mécanique de précision), d’élitisme (la rareté des lieux, le prix d’entrée, les prestations d’exception). L’offre joue sur le mimétisme via la mode, les réseaux sociaux, la pseudo-rébellion adolescente ou la senior-attitude, les micro-tribus.
  • La demande n’est pas non plus entièrement libre. Les besoins de base ne suffisent pas, d’autres besoins plus sociaux se manifestent, qui poussent à acheter, dépenser, consommer. Compétition sociale et mimétisme jouent à plein, tout comme le temps de cerveau disponible est accaparé par la télévision ou les pubs Internet, et les offres sont ciblées par le Big Data des moteurs de recherche. Publicité, marketing, études visent à faire acheter même à qui n’y pense pas ou ne le souhaite pas vraiment.

Capitalisme de la séduction

Quand cent initiatives s’épanouissent il faut les rentabiliser, donc susciter la demande. Ce pourquoi le système capitaliste génère une course en avant. De l’innovation donc de la recherche scientifique, de l’initiative donc du goût d’entreprendre, du choix donc de la démocratie.

Car le capitalisme, né des franchises féodales et de la comptabilité, exige la liberté pour s’épanouir à loisir. Or seule la démocratie, plus ou moins mâtinée d’oligarchie (comme l’élitisme français, la classe sociale britannique, ou la fortune américaine), permet l’espace nécessaire à innover, entreprendre et choisir. Seule la démocratie permet un État suffisamment consensuel pour imposer des règles et les faire respecter.

Or le capitalisme a besoin de règles pour que sa tendance au monopole n’étouffe pas son besoin de libertés.

Responsability and freedom meter

D’où l’intérêt de chercher sans relâche à maintenir cet équilibre – toujours remis en cause par l’attrait financier de la position privilégiée – de la concurrence la plus libre et la moins faussée possible.

free market best system by country

Pour Fernand Braudel, l’histoire montre que l’entreprise est une étape, le commerce de ce qu’on ne produit pas une autre étape, plus efficace, notamment lorsque le produit est rare, cher et lointain (les Merchants Aventurers ou la course du thé), enfin que le prêt de capitaux est une troisième étape encore plus rentable et plus efficace, car fondée sur la liquidité, la rapidité et le risque majeur. C’est à cet étage de hauts spéculateurs que se trouvent les vrais requins de la prédation, ceux qui ne s’enrichissent que pour le temps de leur bref monopole. Là est le meilleur et le pire, le plus efficace économiquement et le moins utile socialement.

Comme tout en ce bas monde, le capitalisme est la meilleure et la pire des choses, mais nul ne peut éliminer sa face sombre sans l’éliminer tout à fait – au risque de systèmes moins opérants et plus injustes – car fondés sur le monopole politique de quelques-uns plutôt que sur le choix relatif laissé à tous.

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Démocratie et grands principes

La démocratie est l’exercice concret du pouvoir par les citoyens, directement (référendum) ou par représentation (élections). Les grands principes sont ces devoirs de la morale qui viennent soit des coutumes généralement admises (common decency), soit de catégories philosophiques (considérées comme « universelles »), soit de commandements religieux.

Il peut y avoir écart théorique entre l’exercice du pouvoir dans la cité et les grands principes moraux ; mais comme la cité est dans l’histoire et obligée de la vivre, les grands principes ne peuvent parfois être appliqués en même temps.

Dans le cas individuel, nous avons ce qui compose une tragédie. Ainsi Antigone, écartelée entre la fidélité à la cité et à son oncle, et la fidélité aux devoirs religieux et à son frère. Ainsi Albert Camus, plus proche de nous, qui déclarait « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » (Maison des étudiants de Stockholm, le 12 décembre 1957).

Dans le cas moral, la hiérarchie des principes est légitimée par l’universel : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ; une norme est objectivement valable si elle est valable pour tout être raisonnable (Kant), ou si elle est acceptable par les autres (Rawls, Habermas). Par exemple, Camus considère la révolte comme légitime jusqu’à ce que la liberté totale de se révolter rencontre sa limite : celle de tuer. Car donner la mort est incompatible avec les raisons mêmes de se révolter, qui sont l’exigence de justice pour tous les hommes. Ainsi s’explique la réponse de Camus sur la justice : si c’est là VOTRE justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette injonction totalitaire qui utilise le terrorisme pour imposer sa pseudo-justice.

Dans le cas collectif, c’est le choix des priorités. Le gouvernement de la cité ne peut autoriser à la fois la plus grande liberté et exiger que quiconque respecte la loi, condamner la peine de mort de façon absolue et faire la guerre, respecter à la fois la cohésion sociale et pratiquer l’hospitalité maximum envers les étrangers. En politique, il s’agit non d’absolus mais de hiérarchie ou d’alternance : la liberté existe – jusqu’à ce que la loi ou la liberté du voisin la contraigne ; la peine de mort n’est pas admise – mais légitimée en cas de légitime défense, de résistance armée aux forces de l’ordre, et en cas de guerre ; l’asile politique est légitime mais l’immigration économique est contrainte – et peut-être des quotas doivent-ils être institués afin que la population arrivante ne se concentre pas en ghetto mais s’assimile progressivement ; l’égalité de tous est revendiquée, mais les aides aux moins chanceux ou moins lotis est instaurée.

En démocratie, les principes les plus légitimes ne peuvent pas cohabiter dans le même temps. Ils ne peuvent surtout pas faire l’objet d’un compromis ou d’une « synthèse ». Il n’y a pas de « juste milieu » entre la liberté d’expression et le blasphème. Il y a soit l’un, soit l’autre. « En matière de presse, il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades… qui cherchent les moyens de faire coexister à la fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes contraires » Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 3.

sale afiste

Ces « malades » qui braillent « pas d’amalgame » devraient se demander pourquoi les terroristes naissent dans les idéologies totalitaires, avant-hier le communisme et le nazisme, hier le gauchisme italien, allemand ou français, il y a peu les Palestiniens et aujourd’hui même la religion musulmane dans sa lecture intégriste. Oui, il y a bien du marxisme dans Marx, même si Marx n’eut probablement pas été « marxiste » au sens où les années 1960 l’ont déformé. De même y a-t-il de l’islam dans l’islamisme, comme du christianisme dans l’Église de l’Inquisition.

Ceux qui accusent « les autres » (jamais eux-mêmes) de « jeter de l’huile sur le feu » sont des lâches qui refusent de voir, d’analyser et de comprendre. Ils préfèrent le déni, « surtout ne rien faire qui pourrait…» remettre en cause leur petit confort intellectuel, fonctionnaire ou bourgeois. Le problème n’est pas l’huile, mais le feu : qui met le feu ? Ces indécis le cul entre deux chaises sont les soumis de Houellebecq, des irresponsables qui refusent d’assumer leur position intellectuelle ou politique. Ils font de nécessité vertu en parant leur lâcheté du beau mot de « prudence » – en bons adeptes du « principe de précaution » des nations malades, des pays vieillis et des âmes faibles.

Ce n’est pas insulter l’islam que de caricaturer les imams et le Prophète, démontrait Raphaël Enthoven : c’est au contraire intégrer l’islam dans la république, en France où l’ironie et l’esprit critique sont des traits nationaux. Appliquer sans tabous à toutes les religions les mêmes principes, c’est élever l’islam au rang des autres. Refuser qu’on le « critique » ou qu’on s’en « moque » serait au contraire une preuve de mépris. Pire même, n’est-ce pas insulter « Dieu » que de croire qu’il est incapable de se défendre, lui l’Omniscient Tout-Puissant ? A-t-il besoin de vermisseaux ignares, qui ne savent pas lire le texte qu’il a livré et qui croient aveuglément – plus que Dieu lui-même ! – n’importe quel autoproclamé savant ? Charlie avait sur ce point raison, il est vraiment « dur d’être aimé par des cons ».

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Sans la confiance rien n’est possible

Imaginez la méfiance généralisée : aucun échange n’est réalisable, ni désiré. Ni échanges affectifs, ni échanges d’idées, ni échanges de marchandises. Cette analyse est valable dans de nombreux domaines :

  • en psychologie, pour les enfants comme pour les adultes : pourquoi aller vers les autres si « personne ne m’aime » ? Pourquoi rester en couple ? Élever des enfants ? Pourquoi écouter ce que disent mes collègues si personne ne m’écoute, moi aussi ? Pourquoi donner aux autres si on ne me donne jamais rien ?
  • en économie : pourquoi investir si la demande n’est pas là ? Pourquoi dépenser si le chômage menace et la retraite remise en cause ? Pourquoi sortir et voyager si l’on craint des attentats ou l’insécurité ?
  • en culture : pourquoi « se prendre la tête » avec des idées puisque personne n’écoute personne et que chacun est persuadé qu’il a tout seul raison ? Pourquoi lire, pourquoi payer la musique et les films, pourquoi réfléchir puisque le « moi-je » règne en maître ? Pourquoi ne pas tout simplement préférer le divertissement « commercial » (on n’est pas obligé d’acheter) au classique « culturel » ?
  • en science : les « nouveautés » (manipulations génétiques, robots, OGM, additifs alimentaires, nanotechnologies) inquiètent, on en revient à la tradition : conservatisme, moralité, souci du bilan de la recherche, principe « de précaution » ;
  • en diplomatie : pourquoi faire confiance à des inspections si l’on croit son adversaire rusé et menteur ? Pourquoi être aimable avec ses alliés si les opinions publiques et les « petites phrases » des dirigeants sont autant de critiques ? Pourquoi chercher « la paix » quand les activistes ne veulent qu’en découdre ?
  • à l’international : peut-on faire confiance au « Machin » – description de l’ONU par le général de Gaulle – quand il fait la preuve régulière de son inefficacité ? Peut-on se fier au « contrôle » de l’atome civil par une agence internationale quand on constate la prolifération des Bombes un peu partout ? Peut-on « faire la guerre en dentelles » contre des réseaux fanatiques largement financés et pouvant disposer d’armes de destruction massive ? Peut-on travailler efficacement avec ses « alliés » lorsque ceux-ci sont pris la main dans le sac des écoutes de tous les dirigeants ?

La défiance n’incite pas à bâtir pour l’avenir mais à se replier sur soi. Pourquoi ? Parce que l’homme est un être mimétique, comme l’a montré René Girard. L’enfant, comme l’adulte imite les autres. C’est un principe bien connu du bouddhisme, comme des séminaires de vente ou de sécurité, que votre propre attitude influence celle de votre interlocuteur. Selon les leçons de l’économie expérimentale, sanctionnées par (ce qu’il est convenu d’appeler) le Prix Nobel, les boursiers eux-mêmes ne déterminent pas leurs choix d’investissement à partir d’une estimation « fondamentale » (calculable, rationnelle) mais en fonction… de ce que font les autres. A tout moment, le prix ne fait qu’exprimer la manière dont les agents se représentent l’opinion du marché et ses évolutions futures. Ce qui explique à la fois les bulles spéculatives et les atonies durables : convention et mimétisme engendrent une rationalité « autoréférentielle ».

trois gamins

Tout système humain a pour base la confiance, le système libéral plus qu’un autre puisqu’il laisse les individus relativement autonomes par rapport à la religion, à l’État, aux mœurs, aux produits de consommation. Ce pourquoi monte l’individualisme avec la démocratie, et la nudité avec l’individualisme : rien à cacher, transparence totale. L’originalité du capitalisme est de monétiser tout échange et de rendre ainsi très fluide la circulation des biens et services. La monnaie est une mesure abstraite extrêmement liquide qui permet d’acquérir ou de céder sur un marché nombre de choses, y compris des parts d’entreprises. Monnaie et actions ne sont pas des biens réels mais des substituts symboliques : il faut y croire pour avoir confiance dans ce qu’ils représentent. C’est pourquoi inflation et dévaluation font fuir la monnaie, scandales et krachs font fuir les actions.

La méfiance engendre la radicalisation idéologique, on l’a amplement vu dans les années 1930, à la suite des rancœurs de la guerre de 14 et de la crise économique et financière de 29. Dans chaque pays, la tentation est grande d’en revenir à la tradition et à la bonne conscience identitaire :

  • En 2001, les Américains ne se sont plus sentis « leaders du monde libre » mais se sont enfermés dans la revanche contre les fous de Dieu ; en 2011, ils sont sortis d’Irak – mais au prix du chaos civil et du chancre Daesh.
  • Les pays d’Europe en cours d’unification ne veulent plus s’impliquer dans des relations mondiales autres que juridiques. Le pacifisme, l’écologie, les formels droits de l’homme passant par l’ONU sont la traduction de cet isolationnisme qui a changé de camp. L’aimable universalisme affiché aujourd’hui par les Européens apparaît comme un provincialisme de privilégiés, de retraités de l’histoire, où les « bons sentiments » médiatiques tiennent lieu de politique. La pression des migrants en Méditerranée le montre à l’envi.
  • Les pays arabes forcés d’évoluer par la rue craignent la transition et deviennent plus conservateurs que jamais : Syrie, Égypte, Arabie Saoudite, Algérie, Iran.
  • La Chine joue son rôle de future grande puissance selon sa philosophie : plutôt que de débattre avec son adversaire pour tenter de le réfuter, sa tactique est de tourner cet adversaire contre un autre. En s’opposant, les deux laissent voir par l’un ce qui manque à l’autre et viennent d’eux-mêmes à la position « juste » – ce qui est utile aux intérêts chinois à long terme. Comment comprendre autrement « l’encouragement » chinois à la Corée du nord au moment où les États-Unis sont allés en Irak ? Ou l’échange subreptice en novembre 2002 d’uranium pakistanais contre des missiles coréens ? Ou encore le virus Saphyr parti… justement de Hongkong la veille de la remise du rapport des inspecteurs à l’ONU à la même époque ?

C’est le rôle éminent de la politique de rendre la confiance à un peuple. Rendre confiance signifie « vouloir », proposer des solutions aux questions qui se posent, organiser l’action pour l’avenir.

Rendre confiance conforte l’économie – et ce n’est PAS l’économie qui « fait » la politique, comme une vulgate marxiste mal digérée l’a laissée croire. Seule la confiance en l’avenir permet l’investissement, l’innovation et l’embauche (ce que Lionel Jospin avait réussi entre 1997 et 2000 avant de se laisser aller à la démagogie social-dépensière, ce mal socialiste).

Rendre confiance conforte le soi français dans un monde qui se globalise : quels sont nos atouts, notre rayonnement, nos apports concrets à la marche du monde. La politique, après tout, n’est-elle pas l’art d’entraîner les hommes ?

Rendre confiance conforte chacun, dans l’image de soi qu’il se forme – lui permettant l’action plutôt que le paraître, l’invention, l’innovation, la création plutôt que le miroir narcissique et le culte du moi.

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Culture, inculture, multiculture

Le débat existe dans l’élite française entre les bobos postmodernes, nomades sans attaches, qui se croient de gauche alors qu’ils adoptent sans réfléchir l’idéologie américaine de l’homme sans qualités – et les autres, attachés aux Lumières mais ancrés dans une culture ouverte : celle de l’Europe.

• Les cultures existent, elles sont diverses – c’est un fait anthropologique.
• Elles ne sont ni isolées, ni figées, mais en interactions entre elles et en devenir – c’est un fait historique.
• Elles fondent les appartenances et font société par la transmission des façons de voir et de sentir, de parler et de se comporter, de cuisiner et de croire – c’est un fait sociologique.

Mais les bobos de gauche ne croient pas aux faits ; ils préfèrent leurs illusions confortables de Bisounours roses pour lesquelles tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et si le monde entier se donnait la main… La niaiserie du christianisme de vieilles filles laïcisé sous forme « d’idéal » humanitaire.

Je crois pour ma part que les croyances ne doivent pas tenir contre l’analyse des faits. Ce pourquoi je ne peux « être » de gauche, puisque les bobos de gauche, qui refusent tout naturalisme et toute essence, font de cette croyance en l’utopie que tout le monde il est beau une « essence » qui prouverait la gauche. Je ne peux que « suivre » la gauche en quelques actions, mais pas en croyance.

Contrairement aux communautaires, pour qui la culture enferme dans le clan et assigne aux traditions et à la religion, les sociétaires croient en l’Homme abstrait platonicien, d’essence universelle. Or si j’ai croisé nombre d’humains, je n’ai jamais rencontré l’Homme en soi : il faut faire avec. Je ne crois donc ni l’une ni l’autre des positions tranchées entre communauté ou société. Chaque être humain est dans une dépendance, mais relative, à son milieu ; il dispose d’une autonomie – qui croit avec son niveau d’éducation, son intelligence et ses moyens d’existence. Encore faut-il vouloir acquérir tout cela, au lieu de récriminer être discriminé. La multiculture serait-elle une façon de nier la culture par inculture ?

torse plastique

Il suffit de quitter la France pour se sentir français, l’Europe pour se constater européen et – nous ont dit les astronautes d’Apollo 13 – de quitter la planète pour se sentir vraiment terriens. Il y a donc bien un universel humain, mais dans lequel les appartenances emboitées ont chacune leur place sans qu’aucune n’exclue l’autre. Dans les faits, nous parlons des langues différentes, vivons sous des climats différents, avec des cultures (agricoles) et des habitudes culinaires différentes, un rapport à l’État et à la société différent. Il faut tout le narcissisme des bobos égoïstes dans leurs « créations » artistes (et jalousement gardiens des « droits » d’auteur sur leurs œuvres), pour ne pas vouloir même le savoir. Il faut toute la bêtise de masse de la classe aisée politiquement correcte, qui s’auto-congratule entre soi dans les médias connivents, pour ignorer qu’on peut être de tel village et disons Normand et Français, Français et Européen, et se sentir appartenir à la planète pour prendre soin d’elle. Ignorer : est-ce faire preuve de culture ?

La culture est naturelle, mais elle n’est pas de nature. Les multiculturalistes confondent allègrement, avec cette courte vue qui est de leur génération, la multiplicité des cultures (qui est une bonne chose en termes d’environnement) et la multiculture (qui est un magma sans queue ni tête). Mais le bobo cultureux adore faire ce qu’il veut, quand il veut, sans se soucier des autres et encore moins de la cité. « J’ai l’droit » est son slogan, sans cesse réaffirmé sur la route en voiture, en contresens en vélo à Paris, en skate sur les trottoirs (à 30 ans passés). Il adore papillonner, le bobo sans passé, goûter un peu de ci, et puis un peu de ça, guidé par les « j’aime » ou « j’aime pas » dont il assaisonne ses « commentaires » emplis de vide sur les réseaux sociaux. Sans voir que ce papillonnage participe de l’abrutissement commercial du système économique (que pour autant il pourfend… en paroles seulement). Le marketing fait son miel des micro-tribus qui cherchent à se « distinguer » pour se hausser du col, montrer combien ils sont « plus » beaux et gentils que les autres, voire combien ils sont « trop ».

Ils sont contre les cultures car « la » culture demande un passé, qu’ils récusent (bien qu’ils se repentent sans cesse et commémorent à longueur d’année), et que « la » culture demande un effort dont ils sont incapables, bien trop accros aux derniers gadgets de la technique (dont ils vilipendent l’intrusion et l’esclavage à longueur d’éditoriaux indignés). Nier toute différence permet leur liberté négative, celle de faire ce qu’ils veulent quand ils veulent et comme ils veulent, degré dernier de l’individualisme narcissique qui est la licence – cette perversion démocratique analysée par Tocqueville.

Rien de plus intolérants que ceux qui ont répudié la Raison au nom de la Tolérance. Car ce qu’ils affichent n’est jamais pratiqué, mais imposé comme mantra et slogan. Le « respect » pour tout et tous n’est qu’ignorance de tout et tous. Une vaste flemme qui répugne à aller vers l’Autre, l’Étrange ou l’Ailleurs parce qu’on préfère cocooner dans son nid douillet, entre soi. De cette paresse on fait vertu, « stigmatisant » ceux qui évoquent les particularités des gens autres que les nôtres, grimpant immédiatement aux rideaux du « racisme » et de la « Shoah » – mot magique, tu-dois impérieux qui arrête toute discussion. Là où il n’y a rien à débattre, il n’y a pas d’attention à l’autre (qui pense différemment de vous), ni de démocratie possible. Il y a seulement l’égoïsme borné de qui croit détenir la Vérité tout entière, troupeau qui voudrait imposer par la force du politiquement correct le silence à tous ceux qui osent être (eux aussi, quel scandale !) des individus pensants.

Nier les autres, leurs particularités, leur culture propre, c’est faire du monde un endroit « neutre » et des gens un genre : l’« homo » standard réduit aux actes, sans attache – ni humanité. Acte de consommer : homo oeconomicus ; acte de produire : homo faber ; acte de gloser : homo delirans. Il est bien beau, le bobo, dans son inculture de bande, de mépriser l’homo oeconomicus (évidemment « libéral », alors qu’il ne sait même pas ce que le mot « libéral » veut dire). Il est qui, lui, l’homme sans qualités ?

poubelles de l histoire

La gauche postmoderne avec sa multiculture négociée, métissée, fluctuante, est un toxique dangereux.

  • L’État islamique ne se fait pas faute de lui enfoncer dans la gorge à coup de coutelas ou de balles de 9 mm que « sa » culture n’est pas la leur.
  • Le Juif orthodoxe qui brûle des bébés et poignarde allègrement les pédés en Gay pride piétine les héros de la grande cause victimaire bobo.
  • Le Catho intégriste qui brûle des cinémas, pisse sur les œuvres narcissiques ou profane des tombes de victimes, nie les « œuvres » pour lui de non-culture.

Tous disent leur haine de la multiculture, du mélange à la carte et du métissage. Faudrait-il, au nom du tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil – au nom du multiculturel – accepter ces manifestations tellement « originales » ?

Au contraire, il faut « stigmatiser » les haineux, les meurtriers, les intolérants. Et, pour cela, assigner les multicultureux à leur inanité. « Les » cultures existent ; elles ne se font pas la guerre – sauf si on les nie. Ce sont les bobos réfutant les différences qui suscitent la haine et la guerre, pas la loi républicaine qui reste neutre et laïque pour tous. On ne peut faire société en climat de guerre civile, or les bobos clament qu’il « faut » faire société. Ils étalent en cela leur inculture pétrie de contradictions dont ils ne veulent même pas débattre : ils sont bien trop contents d’eux.

Seul le déni de ce qui existe alimente le fantasme et fait monter la peur – jamais la réalité toute crue.

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Effet 11 janvier

Après les attentats commis il y a tout juste neuf mois par deux minables contre l’esprit soixantuitard moqueur de Charlie Hebdo, des Français ont manifesté en masse dans la rue. Ils étaient certes invités à le faire par un gouvernement un brin démagogique, tout prêt à récupérer « l’indignation » pour redorer son image, mais l’ampleur des manifestations à Paris comme en province a largement submergé cet effet. D’autant que « l’islamophobie » chère à certains intello-gauchistes en mal de victimes à découvrir pour alimenter leur sens de l’Histoire a été absente, les partis extrêmes à droite ayant refusé de s’associer.

Certains, comme Pierre Nora (Le Débat n°185, mai-août 2015), ont pu parler de « communion urbaine » analogue aux funérailles de Victor Hugo – ou à celles de Jean-Paul Sartre, mais communion pour quel message ? Hugo, c’était la grande voix anti-impériale, la république universelle, la compassion d’écrivain célèbre pour les petits et les condamnés ; Sartre, c’était l’intellectuel analysant la politique et le réel, certes fourvoyé dans les années 50 dans le communisme totalitaire, certes cacochyme et délirant dans les années ultimes sous l’influence de Benny Lévy (ex-Pierre Victor), mais un intellectuel engagé dans le réel. Le 11 janvier, quoi ?

Probablement la découverte de « l’ennemi ».

Non pas la finance, comme l’hypocrite candidat Hollande l’avait un peu trop légèrement proclamé – sans surtout ne rien faire contre. Mais l’islam radical en tant que religion intolérante, en tant que cléricalisme prescripteur d’une morale archaïque qu’on croyait terrassée par 1905 et 1968. Non pas l’islam mais le salafisme, non pas la croyance en Allah dernier avatar des religions du Livre, mais le rigorisme puritain des premiers temps bédouins, complètement inadapté aux sociétés occidentales modernes.

Il existe un socle républicain qui est comme un inconscient politique, révélé brusquement le 11 janvier.

C’est moins le « droit » au blasphème que la liberté de s’exprimer, inhérente à tout débat public – donc à l’exercice même de la démocratie. L’étranger ne s’y est pas trompé, qui a fait de cet événement très français un moment planétaire jusqu’en Afrique, en Inde et au Japon. Même les États-Unis ont attribué le prix du Pen Club aux journalistes de Charlie Hebdo. Les Américains sont pourtant habitués à une liberté d’expression sans aucune entrave, contrairement à la nôtre – bardée de lois Pleven, Gayssot, Taubira et autres Halde politiquement correct sur le genre, la sexualité, le handicap et le harcèlement. S’il n’y a pas choc « des civilisations », il y a bel et bien choc de la liberté contre la religion.

Lorsque celle-ci veut s’imposer partout dans l’existence, de la chambre à coucher au gouvernement du pays et aux relations internationales, il ne s’agit pas de croyance mais de force, pas d’opinion mais de totalitarisme. Les faux-culs du « pas d’amalgame » et du déni ont tenté de se raccrocher aux branches d’une manifestation populaire d’ampleur rare, mais ils n’ont rien compris s’ils ne tiennent pas compte de cet attachement viscéral à la liberté égalitaire de croire et de dire, de s’exprimer sans opprimer.

Oui, ils y a des musulmans intolérants, lorsqu’ils sont intégristes ; oui, il y a des Arabes racistes, lorsqu’ils manifestent leur haine des Juifs, des « Gaulois » et tous les kéfirs ; oui, il y a des victimes sociales qui deviennent bourreaux, comme les Merah, les Kouachi et les Coulibaly… Ce n’est ni raciste, ni islamophobe de le dire – c’est énoncer des faits.

Coran dit

Et oui, il y a des gens de gauche qui flirtent dangereusement avec l’amalgame et la haine, lorsqu’ils assimilent les Palestiniens aux nouveaux prolétaires de l’Histoire, donc les Israéliens aux impérialistes américains, capitalistes à abattre. Le crétinisme d’un Todd, qui fait du 11 janvier une grande manifestation « d’islamophobie », appartient à ce genre de raisonnement tordu où, puisque l’on récuse les massacreurs, on rejette forcément leur race et leur religion – donc tout leur groupe.

Les revendications des religions sont légitimes comme les autres, dans le débat démocratique. Mais elles ne peuvent dépasser un niveau « raisonnable » – qui est celui où leur liberté rencontre celle des autres. L’objectif de l’islam intégriste est de convertir ou de dominer, par le djihad plus militaire (interprétation sunnite) que spirituel (interprétation chiite). Si chaque religion a ce même objectif d’imposer sa foi, la vie en commun est impossible, la seule voie est la guerre de religion des communautés dressées les unes contre les autres comme hier en France sous Louis XIV et sous l’Occupation, aujourd’hui au Liban en Syrie, en Irak…

Or « les sociétés islamiques sont des sociétés d’Ancien régime », démontre Henry Laurens, professeur d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France (Le Débat, n° cité), « elles s’effondrent d’elles-mêmes avec cette entrée de la modernité ». Plus la société se modernise et plus l’islam sert d’identité, un islam individuel bien loin de la théocratie des origines – donc un islam idéalisé, rendu à la mythique pureté des « premiers temps », hors de l’histoire – littéral. Mais c’est un islam des ignorants, qui tient pour rien les siècles de commentaires des philosophes musulmans : avec l’école primaire désormais répandue, « des tas de gens vont pouvoir lire les textes religieux, voire les connaître par cœur, en tout cas le Coran, et vouloir les appliquer de façon littérale sans les vingt-cinq ans d’études religieuses indispensables pour rédiger un bon commentaire ».

enfant soldat syrie los angeles times

Devant cette « pathologie de la transition moderne » (Marcel Gauchet, Le Débat n° cité), il faut donc « imposer » chez nous sans état d’âme la loi républicaine aux intégristes – de quelque croyance qu’ils viennent, islamistes rétrogrades, intégristes chrétiens, fondamentalistes juifs, communistes révolutionnaires, néo-nazis totalitaires, écologistes de contrainte, féministes du genre. Nous avons le droit de décider par la majorité comment vivre sur notre sol, malgré la démagogie électoraliste et la lâcheté politique dont font preuve trop souvent les « zélus ».

Pas d’excès de liberté aux ennemis de la liberté !

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Laurence Rees, Adolf Hitler la séduction du diable

laurence rees adolf hitler la seduction du diable
Monsieur Laurence Rees (les Anglais ont pour curieuse habitude de porter des prénoms français de fille) est producteur à la BBC après des études à Oxford ; il a créé une série documentaire qui porte le nom de ce livre, qu’il publie en complément, tant les témoignages directs qu’il a recueillis méritent d’être diffusés.

Son approche historique est originale : il traque le charisme de Hitler, qui expliquerait (en partie) pourquoi il a pu devenir le monstre qu’il est devenu. Selon le sociologue allemand Max Weber, la domination charismatique est moins une qualité personnelle magnétique qu’un type d’exercice du pouvoir. Le chef doit posséder un sens missionnaire qui en fait une sorte de prophète pour ceux qui le soutiennent : « il est plus proche d’une figure quasi religieuse que d’un homme d’État démocratique ordinaire » p.14. Les électeurs veulent plus que du pain et des jeux matériels, ils recherchent une sorte de rédemption et de salut. Ce sont les circonstances qui favorisent ou nom le message, donc mettent en avant le charisme de tel ou tel. L’histoire n’est pas absente de ce type d’analyse, mais l’histoire ne s’accomplit que par des vecteurs humains qu’il est intéressant d’observer.

Quels sont les qualités nécessaires à l’homme charismatique pour entraîner son peuple ?

La rhétorique

Un discours de Hitler était « une sorte de voyage : il partait d’un sentiment de désespoir, décrivant les terribles problèmes auxquels le pays était confronté ; puis il passait par la constatation qu’aucun de ceux qui se trouvaient là dans l’auditoire n’était responsable des soucis actuels ; enfin, il terminait sur la vision d’un monde meilleur, sans classes, où cet état de fait aurait été corrigé, sous la direction d’un chef fort qui aurait surgi du peuple allemand et se serait montré capable de conquérir le pouvoir à la tête d’une révolution nationale » p.50. L’échec clair et net de la démocratie à résoudre la crise économique ont été la condition préalable et nécessaire à la popularité de Hitler en 1933.

Il n’est pas inintéressant de constater que les discours de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon reprennent ce même plan type : 1/ ça va pas, 2/ cépanou célafôta, 3/ je sais ce qu’il faut faire, suivez-moi. Peut-être est-ce le schéma du bouc émissaire propre à tous les populistes ?

Il n’est pas inintéressant non plus d’observer que les 25 points du programme du NSDAP en 1920 sont déjà proches de ceux des Le Pen : abroger les traités (hier Versailles et Saint-Germain, aujourd’hui Maastricht et Schengen), retirer aux allogènes la nationalité (hier les Juifs, aujourd’hui les Arabes et Noirs délinquants), interdire l’immigration à tous les étrangers, réserver la vraie citoyenneté au droit du sang, prendre des mesures contre le capitalisme et la finance cosmopolite au profit du petit commerce et des petites entreprises.

La conviction absolue d’avoir raison

Jamais Hitler n’admit s’être trompé ; au contraire, il a plusieurs fois forcé le destin contre tous les avis. Le Triomphe de la volonté (titre du film de propagande sur Hitler tourné par Leni Riefenstahl, citée p.184) était la méthode du dictateur – notons qu’elle ne fonctionne qu’avec l’enchaînement des succès : dès qu’un échec imprévu survient, la confiance se fissure et le charisme baisse d’intensité. Le revers de la conviction est l’obstination, avoir raison seul conduit à un excès de confiance en soi proche de l’orgueil, l’hubris des Grecs toujours puni par les dieux…

Les généraux réticents ont été conquis par les accords de Munich, après la récupération sans coup de fusil de la Ruhr, l’Anschluss avec l’Autriche et l’annexion des Sudètes : ils eurent dès lors « foi » dans le jugement personnel et solitaire de Hitler, qualifié d’intransigeance héroïque (p.76). Même chose pour l’invasion de la Pologne et la guerre éclair contre la France ! L’armée allemande était moins équipée en blindés, avec moins de divisions, mais la ruse dans les Ardennes et l’initiative fonceuse de Rommel arrachèrent la victoire… en 4 jours !

A l’inverse, l’invasion de l’URSS du nord au sud, la tergiversation de Hitler à foncer sur Moscou, son déni de l’étirement des lignes et du ravitaillement, son obstination stupide à occuper Stalingrad au lieu de la contourner, son refus de tout repli sur des positions plus tenables, sa déclaration de guerre aux USA – toutes ces décisions unilatérales sorties du cerveau enfiévré de Hitler ont conduit à l’échec. Autant la volonté d’un seul est puissante pour surmonter tous les obstacles lorsque les circonstances s’y prêtent, autant elle devient un poison dans une structure d’échec.

L’émotion interpersonnelle

« Dans son discours, ses yeux brillaient avec passion, tandis qu’il repoussait ses cheveux en arrière avec sa main droite. (…) Tout venait du cœur, il touchait la corde sensible chez chacun de nous », déclare Hans Frank, cité p.52. Son « magnétisme » personnel, qui ne touchait pas tout le monde, était pétri d’émotion, ses yeux bleus fixant intensément l’interlocuteur pour faire passer le sentiment très fort qu’il vous voyait personnellement et qu’il fallait être d’accord avec lui.

Système émotionnel qui participe plus largement de l’éducation. « On disait que si tu répètes tous les jours à un jeune ‘Tu es quelqu’un de spécial’, à la fin il le croira », témoigne Erna Kranz, alors écolière à Munich, citée p.201. « Les gens perdent le sens commun s’ils ont le sentiment d’aller plus loin que n’importe qui avant eux, qu’ils sont en train de faire l’histoire… » p.420.

Sans oublier l’attrait de la radicalité sur tous, qui fit trop souvent augmenter les cadences par souci de se montrer toujours plus volontariste, toujours plus près des objectifs du Führer. La volonté devait remplacer l’analyse, « l’intendance suivra », disait aussi De Gaulle. « En réalité, Hitler ne savait rien de ses ennemis et refusait même les informations qui étaient à sa disposition », écrit Albert Speer cité p.316. Pour Hitler, sa capacité à prendre des risques était un signe de la supériorité de son pouvoir, valoriser l’inattendu, bousculer et surprendre – comme dans les Ardennes en 40 et lors de l’invasion de l’URSS en 41.

La communauté de foi

L’individu n’est rien, le peuple est tout. Si chacun peut parfois être médiocre et mener une petite vie sans relief, c’est en se dévouant au bien de sa communauté (raciale pour Hitler, religieuse pour l’état islamique, prolétaire pour Mélenchon, petit peuple de France pour Le Pen) que l’on peut sublimer son existence et lui donner un sens.

Appartenir au groupe, viser les buts communs du groupe pour l’avenir, permet aussi de dédouaner chacun de sa responsabilité personnelle et de toute forme individuelle de décence commune : la fin justifie tous les moyens. « Hitler exprimait de façon extrémiste des croyances qui existaient chez bien des Allemands sous une forme plus modérée » p.96. On doit pouvoir croire en une cause, martelait Hitler en 1927, « soyez-en sûrs, nous plaçons la foi au premier rang et non la connaissance ! » p.103.

Cette foi repose sur les traditions immuables, sur les vertus éternelles, notamment sur celles – immémoriales – des paysans avant l’urbanisation et la modernité. Ce qui n’exclut ni la technique ni la science, mais les remet à leurs places d’outils au service de la volonté communautaire – qui est de survivre et de vaincre pour s’étendre.

« Hitler apprit aussi à apprécier la valeur d’une haine concentrée sur un unique ennemi » p.202. L’art de suggérer que les ennemis les plus différents appartiennent à la même catégorie est utilisé sans vergogne par tous les populistes, de Mélenchon aux Le Pen : il s’agit toujours « du » capitalisme, donc de la finance, donc des Juifs (pour les Le Pen) ou des riches (pour les Mélenchon) ou des riches Européens (pour les Syriza, qui préfèrent taper sur la riche Allemagne de Merkel plutôt que sur les armateurs ou l’Église grecque, tous deux aussi très riches… mais Grecs). De la rancœur contre le traité de Versailles à la croisade contre les judéo-bolchéviques le combat de Hitler, qui n’excluait pas la guerre, « offrait à tout Allemand l’occasion de donner un sens à sa vie » p.187. Hitler était « un envoyé de Dieu », « un prophète touché par la grâce divine » p.191.

La rhétorique, la conviction absolue d’avoir raison, l’émotion interpersonnelle et la communauté de foi sont les éléments combinés qui fondent le totalitarisme. L’intelligence est submergée par le sentiment d’appartenance, la rancœur contre les coupables extérieurs et la volonté de s’en sortir en commun. Cela justifie tout : au nom de Dieu, au nom de la race, au nom du peuple. L’état islamique, les extrêmes-droites nationales, les populismes gauchistes – sont les mêmes facettes d’une même emprise : au détriment de la raison, du droit moral et de l’individu. La communauté contre la civilisation.

Ce livre anglais est bienvenu pour nous guider aujourd’hui, lisible du grand public bien qu’érudit. Il est fondé sur des documents auxquels aucun Français ne peut semble-t-il avoir accès dans sa langue : nombre de citations sont notées comme « omises dans les éditions françaises », comme si les éditeurs hexagonaux avaient censuré volontairement la réalité nazie au nom d’on ne sait quelle idéologie politiquement correcte ! L’art du déni nourrit aussi le populisme…

Laurence Rees, Adolf Hitler la séduction du diable, 2012, Livre de poche 2014, 570 pages, €7.90

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Tout dire en 2005 à Montcuq

lundi, 22 août 2005

Voici le texte de mon intervention lors du Premier Séminaire des blogs du Monde :

Le « blog », rappelons-le, est l’abréviation de l’anglais « weblog », mot lui-même réduit de l’expression « log in web » qui signifie « se connecter sur la toile ». Le blog est donc une connexion. Ce branchement devient une présence, soit passive (la lecture et consultation des sites), soit active (l’écriture de notes ou de commentaires sur les autres notes). Bloguer, c’est se relier en existant individuellement.

Le blog est le dernier outil de l’individualisme en marche, un instrument pratique de liberté supplémentaire pour l’épanouissement de la personne – ce qui est à première vue l’objectif de toutes les philosophies politiques. Le mouvement de la société occidentale va vers la liberté individuelle. La démocratie est née en Grèce de la pensée qui se réfléchit par le débat public, en opposition à la « doxa », l’opinion commune.

montcuq jean marie

L’économie de marché est née entre Gênes et Anvers du souci de bien compter, de risquer et d’échanger contre de dus bénéfices, en opposition à la rente acquise et aux monopoles de force.

La science expérimentale est née de la curiosité et de la logique du discours, elle s’est épanouie contre les dogmes sacrés et contre les évidences du commun.

La littérature et la philosophie deviennent témoignage de soi depuis saint Augustin et Abélard. Hommes politiques, entrepreneurs, savants et écrivains sont des individus qui convainquent et entraînent.

Le blog permet de parler de soi, des autres, de ce qu’on a vu ou ressenti, de proposer une autre politique, de se poser des questions, de critiquer la presse ou le discours dominant, d’appeler au débat. Produit de l’individualisme le plus fort (chacun est seul devant son écran et dit ou montre ce qu’il veut), il contribue à la démocratie et au savoir (formant une encyclopédie ou un forum vivant, sans cesse renouvelés).

montcuq terrasse cafe de france

D’où notre choix du 18 août comme date symbolique du séminaire.

Le 18 août 1966, le président Mao lançait en effet la Révolution culturelle en Chine. Laissons de côté la tactique partisane d’un instituteur promu désireux d’écraser ses rivaux politiques en les accusant de « vieilleries » et manipulant la jeunesse pour assurer son pouvoir absolu. Cette décision assurera des dizaines de millions de morts et le retour à l’ignorance d’une génération entière. Nous ne tenterons pas une telle expérience humaine car, dans la lignée de Montaigne, l’homme est ce qui compte en notre conception du monde. Gardons seulement le symbole : contre le monde ancien, rigide, la jeunesse en marche, souple et vigoureuse. La France d’aujourd’hui, l’Europe, en ont besoin.

Le 18 août est la fête des Hélène. Ce beau prénom vient de « hêlé », éclat de soleil. Il a été porté par la mère de l’empereur byzantin Constantin, plus tard appelé « le Grand ». Hélène a été découvreur de la « Vraie Croix » par des fouilles qu’elle a fait faire à Jérusalem. Les blogueurs vont-ils découvrir une « vraie croix » nouvelle ?

Le 18 août rappelle aussi la fin de mondes devenus trop vieux : la société décrite par Balzac, mort le 18 août 1850 ; la vieille Chine, éradiquée avec fureur par Gengis Khan né Temudjin, adolescent orphelin en fuite avant de conquérir un empire des steppes et de pénétrer Pékin en 1215, mort le 18 août 1227.

Il n’est pas anodin que deux de ces 18 août nous viennent de Chine. Ce pays immense de 1,3 milliards d’habitants s’éveille. Sa masse menace les équilibres acquis du monde. Désormais près de 250 millions de Chinois ont notre niveau de vie – la moitié des Européens ! – le pays est un trou noir pour les matières premières et l’énergie, il commence à produire, il commence à savoir, et nous devrons désormais compter avec sa politique. D’où l’urgence de notre réveil. Les blogs sont l’expression d’une opinion qui doit pousser les politiciens et contrer les politicards.

montcuq oscar a la fontaine

Comment se faire lire au mieux ?

Le choix d’un hébergeur n’est pas anodin pour être lu. Le patronage du Monde est un atout [avant de devenir, 5 ans plus tard, un handicap technique et de censure bien-pensante]. L’activité au sein des blogs en est un autre. Comme dans la société, il faut connaître et se faire connaître. Créer son blog, l’alimenter régulièrement, faire une liste de favoris, aller commenter les autres, tisser des relations sont indispensables.

Reste le style, et le style, c’est l’homme même. La lecture sur écran demande phrases brèves, thèmes chocs et aérations imagées. Photos (1 à 6), textes courts (½ à 1page Word), un seul thème pour chaque note. Il faut

  • « accrocher » comme dans la presse,
  • captiver comme dans la littérature,
  • nourrir l’esprit comme dans les essais…

Vaste programme ! Allons-y.

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Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie

pierre rosanvallon la contre democratie
Dans cet ouvrage « écrit en 2005 », le professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon, ancien conseiller économique de la CFDT pour l’autogestion de 1969 à 1973, veut « sortir de cette impasse » qu’ont représenté Jean-Paul Sartre, « chantre de l’utopie coupable du siècle » et Raymond Aron, « modèle de lucidité mélancolique ». Ni « engagement aveugle », ni « raison glacée » – telle se veut l’analyse de « la politique à l’âge de la défiance » (sous-titre du livre).

Disons-le tout net, cette étude, très riche, fait penser. Même en vacances.

Elle ouvre des perspectives sur l’exercice de la démocratie, la représentation et le malaise contemporain. Elle incite à abandonner l’idée de modèle (qui bloque le débat français par la crispation sur les zacquis) au profit de celle d’expérience (qui propose d’aller voir ailleurs et de revenir sur les projets abandonnés dans l’histoire). Elle se situe dans la suite d’une œuvre dense d’historien pour la France de la souveraineté (La démocratie inachevée), du suffrage universel (Le sacre du citoyen) et de la représentation démocratique (Le peuple introuvable) – tous réédités en poche.

Évacuons tout d’abord quelques agacements. Souvent l’auteur évoque « le libéralisme », en son sens politique. Malheureusement, il ne le définit jamais et en use comme d’un mot-valise, d’un mot-fourre tout, voire une injure. Il reste en cela dans la parfaite « croyance », cette doxa de gauche franco-française pour initiés, pas au niveau d’une recherche à vocation internationale. Le « libéralisme » rosanvallonien est évoqué soit comme une « défiance » ontologique envers la tentation du pouvoir (qu’il trouve chez Montesquieu), soit comme un « équilibre institutionnel » figé de poids et balances (le régime américain), soit dans la méfiance envers le peuple irrationnel (avec les doubles assemblées ou la saisine de constitutionnalité), soit chez les « sages » qui paraissent un peu vieillis (Condorcet, Benjamin Constant et Alain), voire même « le monde chinois » p.41.

Il oppose à ce brouillard « le projet démocratique », guère plus défini, sinon qu’il est le sien, dans la lignée de Rousseau, Marat et de l’autogestion des années 70. Pénétrant un peu plus loin dans le livre, on s’aperçoit très vite que Rosanvallon monte en épingle une sorte de tropisme français qu’il tente d’analyser dans son devenir, en opposition quelque peu artificielle aux régimes anglais et américain. Ces derniers, à le lire, fonctionnent très bien sans avoir à être réformés tous les 20 ou 50 ans ; en revanche, le régime français ne cesse de se dégrader et de se retester… Si la France peut être dite « plus » démocratique, c’est que rien n’y est jamais achevé, toujours à reprendre sur l’ouvrage – pas plus intelligente que les autres, mais nettement moins souple.

Autre agacement, « le populisme » : Rosanvallon lui consacre tout un chapitre, mais les « perversions » qu’il y voit sont toujours à droite ; celles de gauche sont évacuées en une ligne, comme si elles n’existaient pas ou avaient peu d’importance !

Dernier agacement, le concret : dès qu’il est réclamé par le raisonnement, l’auteur l’évacue d’une pirouette jargonnante. Cette tactique propre aux syndicalistes fait bien dans les conseils de surveillance (j’y ai assisté). Elle permet au représentant de « la base » de se poser comme égal au « patronat » par le vocabulaire, en impressionnant les « camarades » par le théâtre des mots compliqués qui donnent l’impression d’avoir dit beaucoup de choses. Las ! elle est peu efficace dans un ouvrage de réflexion sur la chose politique. Un exemple, dans le chapitre de conclusion : « Il faut reprendre aujourd’hui cette idée (médiévale) de constitution mixte, mais dans un sens différent : c’est la démocratie elle-même qui doit être comprise sur ce mode, non pas en tant qu’elle résulterait d’un compromis entre principes concurrents, d’égalité et de liberté par exemple, mais en tant qu’elle est composée de l’addition de ces trois dimensions qui peuvent se compléter et se conforter pour permettre de progresser vers un auto-gouvernement des hommes » p.319. Comprenne qui pourra – notamment le politicien (même de gauche) qui voudra en tirer une application pratique.

Pour le reste, La contre-démocratie est une utile analyse. Contre-démocratie ne signifie pas « anti-démocratie » mais plutôt contreforts à la démocratie. Comme ces piliers qui soutiennent les murs des églises, les pratiques contre-démocratiques font elles aussi partie de ce tout qu’est une démocratie. Elles en sont même la face moderne émergente, selon l’auteur.

Quelles sont ces pratiques ? Elles sont toutes celles qui surveillent, empêchent et jugent. Par elles, la société en son entier fait pression sur les gouvernants, soit pour les accompagner par sa vigilance, soit pour les corriger lorsqu’ils dérapent. Le citoyen moderne est donc loin d’être passif. S’il boude les pratiques institutionnelles comme l’élection ou la loi parlementaire, il participe par ses opinions, associations, expertises, manifestations, études, dénonciations, lobbies. La légitimité (acquise par un vote impartial) n’est pas la confiance (qui se mérite par les actes et avec le temps). Les « pouvoirs indirects disséminés dans le corps social » organisent surtout « la défiance » face au pouvoir élu.

Notre société moderne est celle du risque, d’Hiroshima au SIDA ; de plus, elle vieillit : rien d’étonnant à ce qu’elle soit de plus en plus méfiante. D’autant que les « grands projets » radicaux (communisme, monde libre, tiers-mondisme), soutenus par des partis de masse structurés, se sont effondrés dans les années 80. « Le gouvernement démocratique n’est plus seulement défini par une procédure d’autorisation et de légitimation. Il devient essentiellement structuré par la confrontation permanente à différentes catégories de veto provenant de groupes sociaux, de forces politiques ou économiques » p.22. Il est plus facile de coaliser « contre » que « pour » car le projet retiré rassemble des blocages divers et son succès se manifeste réellement par le retrait ; le « pour » est plus nébuleux dans les aspirations, plus long et plus incertain dans sa réalisation.

Pas d’apathie politique mais une nouvelle « démocratie d’expression » par la prise de parole, « démocratie d’implication » par les moyens de se concerter – dont Internet – et « démocratie d’intervention » par les formes d’action collective (p.26). Si la « démocratie d’élection » s’est érodée, les autres sont bien vivantes.

C’est l’objet de ce livre de les étudier en détail, y compris par leurs dérives : le populisme et « l’impolitique » (la dissolution de l’appartenance au monde commun). Quand le suffrage universel n’était pas réalisé, il était utile qu’un écrivain de renom parle au nom des sans-voix. Aujourd’hui, c’est ridicule : il n’y a pas de déficit de prise de parole dans notre société, mais plutôt un déficit de compréhension, faute de méthode !

Les Intellectuels se voient toujours comme des « résistants » dont le devoir est d’alerter. Or, leur véritable travail est celui d’analyse pour comprendre le réel. Ce n’est pas du théâtre mais de la recherche ! Rendons hommage à Pierre Rosanvallon d’y participer plutôt que de monter brailler sur un tonneau.

Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie – la politique à l’âge de la défiance, 2006, Points essais 344 pages, €9.50

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Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités

gilles kepel passion francaise les voix des cites
Gilles Kepel a voulu comprendre « l’intégration » de ces centaines de candidats issus de l’immigration qui se sont présentés aux élections législatives de 2012. Il livre ici un bien meilleur récit que n’importe quel article de « pseudo-journaliste », une bien meilleure analyse que celle de n’importe quel média pressé par l’audience, une bien meilleure réflexion qui décrit les contextes et cite verbatim afin que le lecteur puisse se faire lui-même sa propre opinion. Mieux, cette enquête sociologique de terrain en équipe, malgré tout l’appareil scientifique exigé, se lit comme un récit de voyage.

Le sujet est tabou à gauche et fait l’objet de réprobation morale dans la presse bobo. Ces professionnels du choqué, qui ont inclus dans leur vision du monde la Grande culpabilité dominatrice de l’Occident depuis mille ans (croisés, esclavagistes, colonialistes, missionnaires, fascistes, capitalistes…) dénient toute analyse de la réalité telle qu’elle est ; la poussière, ils la préfèrent sous le tapis. Ce n’est pas le cas de Gilles Kepel, docteur en sociologie et en science politique, professeur des universités et à Science Po, qui a été distingué par l’Institut universitaire de France. Il parle l’arabe couramment, littéraire et dialectal, et n’hésite pas à se déplacer pour rencontrer personnellement les acteurs du terrain en France et à l’étranger. Son discours est bien plus recevable qu’un reporter, forcément superficiel, esclave de l’instant et du spectaculaire, teinté du politiquement correct véhiculé par son media.

« La présente enquête a duré un an, de janvier 2013 à janvier 2014. Elle repose sur cent sept entretiens avec des candidats aux élections législatives de juin 2012, (…) les fidèles des mosquées aussi bien que les adeptes du Front national, (…) des défenseurs convaincus de la République et de la laïcité et d’autres qui s’étaient persuadés de leurs incohérences » p.18. Dans « les quartiers », les héros sont « le caïd et le salafiste » p.19, le trafiquant de drogue et le prosélyte religieux.

« La France sait que l’islam et la démocratie sont compatibles », déclare ingénument Hollande le 14 juillet 2013. Pétrie de bons sentiments de gauche bobo, cette phrase sonne « étrange » pour l’auteur dans la bouche d’un président : « La République laïque n’a rien à savoir sur l’islam et sa compatibilité ou non avec la démocratie – pas plus que sur celles du christianisme, du judaïsme, ou de l’hindouisme. (…) C’est comme si, confronté à la traduction sur la scène sociale et politique de revendications religieuses et identitaires, le chef de l’État avait voulu dire quelque chose qu’il n’est pas parvenu à exprimer » p.32.

Quelque chose qui flotte dans l’inconscient de gauche, depuis Sartre préfaçant Les damnés de la terre de Franz Fanon et déclarant : « il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups pour supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé » (cité p.35) – jusqu’à Mitterrand qui noie l’immigré dans le mélange : « Ce n’est qu’en 1982, avec la prise de contrôle de la Grande Mosquée de Paris par Alger, à l’instigation du premier ministre de l’Intérieur de François Mitterrand, Gaston Deferre, maire de Marseille, que les vannes de la naturalisation se sont ouvertes, rendues licites par des déclarations du nouveau recteur de la mosquée de Paris, Cheick Abbas » p.234. Multiculturalisme et métissage mondialisé sont dans le logiciel de gauche, au prétexte que les mâles occidentaux blancs seraient génétiquement coupables de domination…

marseille cannebiere

Gilles Kepel livre ses entretiens verbatim avec les acteurs politiques qui investissent désormais les institutions. Il les replace dans l’histoire récente française, tourmentée encore et toujours – seul pays européen à être dans ce cas – par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Il distingue trois âges de l’islam en France :

  1. 1962-1989 : âge des « darons » où la religion est vécue « en » France, importation du bled où l’on aspirait à retourner.
  2. 1989-2004 : âge des « Frères » et des blédards, étudiants arabophones venus du « bled » pour étudier à l’université française et qui créent l’UOIF. L’islam se veut désormais « de » France puisque les musulmans acquièrent la nationalité française ou naissent en majorité français. Il s’agit de forcer les pouvoir publics à ce que les croyants puissent suivre les injonctions de la charia (voile, cantine, hôpitaux, piscines, mosquées).
  3. 2004-aujourd’hui : âge de création d’un « espace identitaire en France géré par des opérateurs privés, celui du halal » (qui signifie licite en arabe) p.265. Ce communautarisme a « principalement pour fonction de souder l’appartenance (…) et d’en multiplier les marqueurs exclusifs ». Le modèle est celui des Juifs, la « cacheroute » visant à préserver l’identité du groupe de toute mixité. L’objectif est que le terme « islamophobe » soit condamné à l’égal du terme « antisémite » (p.274). La bourgeoisie beur, née et éduquée en France, a fait émerger « une élite religieuse qui voyait dans la gestion de l’islam une ressource de pouvoir et n’entendait pas la laisser entre les mains des blédards, tout en exigeant de s’émanciper de la tutelle d’un pays dont elle élisait les députés » p.266.

L’idée sous-jacente de l’auteur, proche du terrain par de nombreuses enquêtes sur des années (Quatre-vingt treize, Banlieues de l’islam : naissance d’une religion en France, Banlieue de la République : Société, politique et religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, A l’ouest d’Allah), est que les musulmans sont « en voie de banalisation dans le système politique français, à l’instar des chrétiens, juifs ou incroyants élus dans les diverses assemblées de la nation, attentifs au respect de leurs valeurs » p.266.

marseille femme voilee

D’où le paradoxe d’un Front national qui, d’un côté attise les peurs d’un grand renversement de population et d’un colonialisme à l’envers qui imposerait les normes islamiques à tous dans certains lieux – et de l’autre associe volontiers des candidats issus de l’immigration à ses listes électorales, tant l’appartenance aux classes populaires et l’aversion pour les élites les rapprochent.

Ce que révèlent les entretiens, et que l’auteur n’ignore pas, est que les salafistes « quiétistes », paisibles et spirituels, « suivent aveuglément les avis des oulémas qu’ils révèrent et dont les fatwas qui leur proviennent désormais par Internet depuis l’Arabie saoudite ont force de loi intangible » p.270. Ils peuvent donc devenir des salafistes « djihadistes » pour aller combattre au nom d’Allah. La distinction spécieuse entre islam par essence pacifique et islam guerrier n’est pas aussi exclusive que les bobos veulent le croire.

Mais il reste que, pour l’instant, « la majorité des électeurs qui se considèrent musulmans de France se déterminent dans les urnes à partir d’appartenances sociales, et non communautaires, et ce sont celles-ci qui les ont amené à voter plus significativement à gauche que l’ensemble de leurs compatriotes » p.279, électorat que les « viandards » érigés en associations subventionnées par le Conseil général socialiste en PACA amènent massivement aux urnes (p.117).

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Dans ce livre, l’auteur privilégie deux ville emblématiques : Roubaix, 95 000 habitants et 6 mosquées, qui connait 31% de chômeurs ; Marseille, première ville arabe d’une France qui est le premier pays arabe européen, qui voit l’islam comme un régulateur, fonction que ni l’école ni le sport n’assurent plus : « quand vous avez 99% de Noirs, d’Arabes, de Gitans ensemble, ce n’est plus une école, c’est une garderie ! » déclare à l’auteur Samia Ghali p.63 – « jeune élue de gauche issue de l’immigration algérienne et née au cœur des quartiers nord dans un bidonville » p.59.

Autre exemple, le parcours d’Omar Djellil, « demande d’amour à la patrie, perpétuellement insatisfaite » p.94. Il est passé du centrisme à SOS-racisme, puis au salafisme, avant d’être candidat du Front national. Ce qu’il veut, c’est être reconnu : « Pour que j’aime la France, il faudrait que la France me fasse sentir qu’elle m’aime ! » p.95. Ce sentiment d’appartenance, il le trouve au Front national… A l’effondrement industriel et de l’emploi, au délitement du système de valeurs méritocratique, syndical ou communiste, « se substituent aujourd’hui le Front national et le salafisme, deux disciplines de vie analogiques, dont chacune est portée par l’adhésion à un mythe fondateur : la nation française pour le premier, l’oumma islamique pour le second » p.105.

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Un livre d’actualité passionnant, qui se lit avec aisance, et fourmille d’exemples et de cas concrets sur l’imbrication progressive de l’islam dans la république, mélange « d’amour et de ressentiment » p.252 unique en Europe. Un livre qui va en profondeur, bien au-delà des clichés faciles du Merah ou du Coulibaly – terroristes qui restent des exceptions tout autant qu’Action directe jadis.

Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités, 2014, Gallimard collection Témoins, 284 pages, €18.90
CV de Gilles Kepel

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Gagner en bourse

Bernard Madoff avait tout compris de la bourse lorsqu’il a monté son escroquerie de… 50 milliards de $. La technique est classique : rembourser les sortants par les capitaux des entrants. Mais la technique n’est rien sans l’entregent. Or, (presque) tout en bourse est de la poudre aux yeux : des annonces d’entreprises aux chiffres du bilan, des supputations des analystes aux engouements de marché, des déclarations de traders à la presse aux spéculations. Tout (ou presque) ressort du mimétisme, du m’as-tu-vu, du concours de beauté. Ce que Madoff, ex-maître nageur des plages chics, avait acquis à la perfection.

Pour les (vrais) gérants – qui sont long terme – c’est le « presque » qui importe. Pas l’esbroufe des gourous de la finance, ni les émotions médiatiques soigneusement calculées. Le « presque », c’est ce que considère Warren Buffet de l’entreprise qu’il achète : quoi ? où ? comment ? S’il ne comprend pas le métier c’est que le métier n’est pas indispensable au grand public. Si l’usine de production est située loin des centres nerveux de communication, d’accès à l’énergie, et des consommateurs visés, cela coûtera trop cher de produire. Si les dirigeants ne pensent qu’à leur cours de bourse, à leurs stock-options et à leur voiture de fonction, l’entreprise ira dans le mur.

Longtemps nous avons gérés en suiveurs, il est temps de reprendre de la hauteur. Les gérants valeur (value) peuvent rebâtir un processus qui tienne sur le long terme.

vals market paris rue st jacques

Il est dommage de constater que nous ne sommes pas du tout dans une société qui favorise le long terme. Plutôt que le texte qui induit réflexion, elle favorise l’image qui provoque l’émotion. Plutôt que laisser mûrir les débats, les technologies, les enfants, elle précipite toute le monde dans le tout-tout-de-suite. Plutôt que de fixer des règles longuement négociées, contrôlées par des contrepouvoirs, elle s’agite et centralise.

Le scandale Madoff devrait faire réfléchir ceux qui croient mordicus que, hors du contrôle d’État, point de salut. C’est oublier un peu vite la faillite récurrente des administrations dès qu’il s’agit d’anticiper : le nuage de Tchernobyl qui s’arrête miraculeusement sur la ligne bleue des Vosges, la vache folle qu’une armée de techniciens contrôleurs n’a pas su empêcher d’arriver sur les étals, la banque nationalisée du Crédit Lyonnais (gérée par un énarque) qui a perdu l’argent des contribuables durant des années dans des fantasmes d’Hollywood, les déboires à répétition de Natixis, l’aveuglement de la SEC (l’Autorité des Marchés Financiers américaine) sur le fonds LTCM en 1998, sur la société de gestion Madoff en 2008, sur les fraudes de Lehman Brothers, sur le Libor, l’aveuglement complice des frasques du trader Kerviel dans une Société générale impérieuse et sûre d’elle-même…

Mais une société qui vieillit a besoin de long terme. Qui va payer les retraites et comment ? Qui va financer et développer le système de santé indispensable ? Qui va assurer les conditions d’une croissance durable ? Ce n’est ni la démagogie, ni l’émotion médiatique, ni l’enflure de la législation…

Ce sont des entrepreneurs motivés, œuvrant sur le long terme, et soutenus par des banques avisées et des règles (notamment fiscales) qui ne changent pas tous les matins. Ce sont des media qui offrent autre chose que la dilution des dépêches d’agence ou le conditionnel des supputations vaines. Ce sont des parlementaires qui arrêtent de jouer à leurs petits jeux politiciens, refusant le plan de crise pour faire gagner un Républicain aux États-Unis, refusant la loi Macron de simplification en France, obstruant les débats et ridiculisant la démocratie en ajoutant amendement sur amendement, sans aucun rapport avec le sujet débattu.

La crise, c’est grave. Le chômage est la première préoccupation des Français – pas le mariage « pour tous » ni les hochets symboliques agités par le pouvoir. La démocratie s’est écroulée presque partout dans les années 30 : jouer avec est irresponsable.

Et ce n’est pas « le libéralisme » qui est responsable, du moins pas l’espèce de poupée vaudou fabriquée par les impuissants du politique comme bouc émissaire commode de leurs échecs à répétition.

L’une des rares banques à avoir échappé à la séduction Madoff est la banque privée Bordier en Suisse. Et comment ? Simplement parce qu’elle a installé des règles, négociées par tous en interne, et des contrepouvoirs pour les faire respecter. Très exactement ce que prônait Montesquieu, l’un des premiers libéraux français. A se réjouir de piquer une poupée imaginaire, on en vient vite à quitter la réalité pour le doudou…

La bourse vit d’anticipations. Qui sont réalisées sur le court terme moins par étude ou réflexion personnelle que calquées sur les émotions des autres. Pour gagner en bourse, il est nécessaire de quitter le court terme, les émotions médiatiques et les manipulations à la seconde des traders ou des algorithmes automatiques. Investissez long terme sur un raisonnement de fond !

Retenez la leçon de Madoff, maître ès nage : ne brassez plus, faites la planche !

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Allons-nous penser Internet ?

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) se développent rapidement ; en moins de 20 ans, elles ont bouleversé les mœurs apparentes : ordinateur portable, téléphone mobile, liaisons Internet, réseaux sociaux, smartphone, montre connectée, objets intelligents… Mais vivons-nous une « révolution » ? Ne s’agit-il pas plutôt d’outils nouveaux utilisés par les populations traditionnelles, dont les façons de vivre et de penser ont une lente inertie ?

Certes, des changements dans les comportements ont lieu : les natifs digitaux lisent moins à cause des écrans multiples qui sollicitent en permanence l’attention et empêchent de se concentrer, écrivent plus mal en raison des textos et des twit qui exigent une extrême concision, réagissent plus aux images animées émotionnelles qu’aux mots trop rationnels, ont des réflexes mieux aiguisés grâce aux jeux vidéo, ont un réseau de relations plus étendu par Facebook, Twitter, Tumblr et autres Skype. On a parlé de « génération Y » (à cause des fils d’écouteurs toujours sur la gorge – photo ci-dessous) et de « pensée PowerPoint » – mais ne s’agit-il pas de mode plus que d’une nouvelle façon de voir le monde ?

ado generation y

Croire que les innovations techniques ne peuvent qu’améliorer l’existence de chacun et la vie collective parce qu’elles émiettent les comportements en segments captables et calculables n’est-il pas un mythe ? Additionner les données sur chacun dans de gigantesques bases dont on croit pouvoir tirer des conduites prévisibles (en termes de santé, de commerce ou de risques) est-ce rationnel ? Est-ce un progrès social ? Les situations sociales complexes se réduiraient-elles vraiment à de simples problèmes dont on peut calculer les solutions, ou à des processus dont on peut optimiser la formule ? Je l’aime, elle me quitte, je crois que je vais tout foutre en l’air – est-ce soluble par algorithme ?

Pour cette croyance – typiquement américaine – efficacité, communication et transparence sont les maîtres mots. Pensée d’ingénieur orientée vers la solution pratique, raisonnable, politiquement correcte, sans aucun souci des sentiments, des traditions ou de la politique. Dans cette mentalité scientiste, l’Internet serait une révolution sociale, un modèle missionnaire pour repenser l’ensemble de la vie collective selon la morale « évidente », naturelle (en fait socialement consensuelle). Vérité, décentralisation, ouverture, innovation constante, seraient des vertus applicables partout, à la science comme à la culture, aux comportements individuels comme à la morale sociale, à l’église comme à la politique.

engrenage technique

Est-ce que l’imprimerie ou le télégraphe ont engendré des révolutions ? Platon se lamentait déjà sur la perte de l’éloquence, plus efficace que l’écrit froid, croyait-il, pour faire passer la pensée. Or la pensée s’est multipliée pour chacun avec le document imprimé, puis avec le télégraphe et la radio. Ces révolutions techniques n’ont été au fond que des outils pour penser plus vite, avec plus d’espace, et pour communiquer mieux. Internet et le mobile ne font que prolonger la même tendance. Ce n’est pas la technologie qui façonne la société mais tout un ensemble de civilisation, dont la technique permet des outils parmi d’autres. Aucune technologie n’est fixe, anhistorique, elle ne cesse d’évoluer avec les gens et les mentalités. Chacun sait bien que c’est l’ouvrier qui fait l’efficacité du marteau et pas le marteau qui façonne la façon de penser de l’ouvrier.

Les vertus prêtées à la technique de l’Internet sont-elles propres à l’outil ou à la société dominante, américaine ?

La transparence est utile mais elle n’a (hélas ! comme toute vertu sur cette terre) pas que des bons côtés : elle favorise le cynisme, la caricature, le zapping, la mise sur le même plan de toutes les opinions, la dépolitisation. En démocratie, la transparence publique est nécessaire, mais la transparence privée prépare plutôt une société totalitaire.

Les collectifs horizontaux sont utiles, mais à leur place : ce ne sont pas eux qui peuvent trancher pour tous lorsqu’il s’agit de choisir, de prendre une décision pour la cité. L’intelligence collective ne s’applique pas en politique : oui pour préparer, non pour décider. Car l’ordre politique est différent de l’ordre scientifique, la collecte du calculable diffère de l’intuition pour accomplir. Savoir et agir ne mettent pas en question les mêmes vertus, la volonté ne peut être remplacée par le processus…

Les solutions technologiques ou technocratiques (soi-disant neutres) permettent surtout de noyer le poisson et d’éviter les débats proprement politiques. Remplacer la parole par un process à la manière des techniciens est un vieux mythe scientiste qui n’a jamais eu la moindre efficacité en science sociale. Les gens ont besoin d’exprimer leurs émotions, de se battre pour leurs passions, d’échanger des arguments rationnels – de changer d’avis. La raison seule ne suffit pas à la société, le mythe est nécessaire à toute politique : il s’agit de faire rêver. Les divergences d’opinions ne sont pas uniquement « des asymétries d’accès à l’information ».

Certains croient qu’accumuler les données sur tous permettra de mieux « gérer » chacun, de sa naissance à son décès, en passant par sa santé et son éducation, et ses éventuelles dérives nuisibles pour la société. Et pourquoi pas ses idées ? Si tout le monde sait tout sur tout le monde, le monde en est-il meilleur ? Savoir qui a couché avec qui, qui a trompé qui avec qui, est-ce une façon d’améliorer les relations humaines ? Les expériences des communautés hippies, entre autres, montrent qu’il n’en est rien… Lorsque la morale et le devoir civique sont remplacés par une contrainte technologique, où est le « progrès » humain pour l’individu, où est la volonté de vivre ensemble ? Lorsque tout est calculé à tout moment, que deviennent l’imagination et la créativité ?

C’est réduire la pensée à la seule logique, la raison au raisonnement et le possible au calculable. Est-ce bien raisonnable ? Ne retrouve-t-on pas dans la pensée Internet cet homo oeconomicus des économistes desséchés, que l’on voue par ailleurs (dans les mêmes milieux geeks libertaires), aux gémonies ?

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La pensée Internet est bien une pensée américaine, sans histoire ni pâte humaine, obsédée d’efficacité programmable et de consensus social « cool », tout entière au présent. Ni collectif, ni psychologie, ni histoire… La page blanche d’un continent neuf, où réaliser l’éternelle Cité de Dieu, comme le voulaient les pèlerins du Mayflower, puritains hantés par le fantasme de pureté ici-bas et tourmentés d’obéissance religieuse. La technique apparaît neutre car le calcul est le même pour tous ; obéir à la machine revient à obéir aux lois immuables, donc à Dieu, suivre la conformité du Dessein intelligent qui nous dépasse tous. Ce n’est pas par hasard que cette théorie archaïque du Dessein intelligent revient aussi fort aux États-Unis… Comme hier les marxistes croyaient aux lois de l’Histoire et en son progrès mécanique. Comme aujourd’hui l’Éducation nationale ne croit qu’aux notes chiffrées et sélectionne par les maths, moins socialement « connotées », croit-elle.

Ne pas confondre efficacité du système avec capacité de réflexion, ni mesurable avec « vérité ».

Le déterminisme technologique est un moyen d’évacuer tout débat citoyen et de sortir de l’histoire. Or l’histoire existe même si l’on ne veut pas d’elle, le 11-septembre le prouve à l’envi aux Américains qui se croyaient immunisés, le 7-Janvier le prouve à l’envi à la gauche française tout entière dans le déni que l’islam puisse aussi générer du mauvais… Les fantasmes technocratiques d’apporter « scientifiquement » la démocratie en Irak et en Afghanistan, les fantasmes philosophiques des « belles âmes » de forcer la Libye à la démocratie, ont échoué.

La pensée Internet apparaît comme un nouveau mythe, un réductionnisme de la pensée, pour mieux faire passer le contrôle social et commercial, voire militaire… américain. Un nouvel impérialisme intellectuel ?

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Claude Berger, Itinéraire d’un Juif du siècle

claude berger itineraire d un juif du siecle
Né français en 36, originaire de juifs roumains, enfant-caché entre 7 et 9 ans sous Pétain, devenu dentiste, pied-rouge médical un temps dans l’Algérie indépendante, féru d’alpinisme et combattant le salariat par lequel il voit toute société sombrer, Claude Berger tente en ce livre un essai partiellement autobiographique. Essai parce qu’il reste en chantier, partiellement autobiographique car, hormis l’enfance terrorisée, le reste de sa vie est présentée en mosaïque bien décousue. Il a du mal avec le fil conducteur : c’est ainsi qu’aux deux-tiers du livre, on découvre à l’auteur un fils de 16 ans. Et seulement vers la fin qu’il a ressenti une « vibration » au mur des Lamentations « avec son plus jeune fils ».

Mais là où l’auteur est passionnant, c’est lorsqu’il déroule son itinéraire intellectuel, le cheminement qui l’a conduit de la religion hébraïque et de la « fierté de porter l’étoile jaune » comme les grands – à 6 ans – à la conception humaniste hébraïque, livrée page 173 seulement mais qui résume tout : « La pensée de Jérusalem était bien née d’un double rejet, celui de toutes formes d’idolâtrie et celui de toutes formes d’esclavage ». C’est la même chose, selon moi, pour la pensée d’Athènes où l’on était citoyen sans se revendiquer d’être du peuple élu. Notons que l’esclavage était aussi répandu dans l’Ancien testament juif que dans le monde antique.

Claude Berger est un « révolté libre », enfant qui relativise les passions humaines parce que traqué, parcours africain qui le rapproche des humbles, un temps « dans les ordres » du parti communiste « pour en déceler le vice caché » – l’obéissance hiérarchique stalinienne aux gens de pouvoir – avant d’expérimenter Lip, le Larzac, la révolution portugaise des œillets, la résistance parisienne à l’expulsion de l’ilôt 16 dans le Marais. Il développe en quelques lignes une philosophie dentiste, la bouche étant le « lieu le plus relationnel de tout individu » p.109. Il pose son hypothèse selon laquelle l’antisémitisme vient de l’idolâtrie de la Vierge mère et du rejet du père – le juif Joseph, impur parce que voué à enfanter dans le sperme. Il aura connu et fréquenté Jacques Lanzmann, Georges Perec, Kateb Yacine, Serge July.

Ce qui réjouit le libéral politique que je suis est le sens critique aiguisé par l’humour de cet homme entre deux siècles, qui a vécu une grande part du pire. « On peut être sensible à l’art des cathédrales comme à celui des pyramides sans être dupe. Ressentir l’émotion sans dissoudre la critique » p.67. Et l’auteur ne s’en prive pas !

A propos du Monde : « Le quotidien illustrait le roman de la victoire obligée de la révolution [algérienne]. Il taisait qu’elle serait peut-être soviétique ou musulmane au vu de ses actes et minimisait les signes d’une autre issue possible. Il invoquait l’objectivité et nous buvions cette prose comme parole scientifique et sacrée qui faisait passer Camus pour un ‘traître’ » p.75. L’aveuglement bien-pensant du Monde n’a jamais cessé, la dernière polémique à propos des sponsors du festival de Cannes le montre encore… « J’apprends à lire la presse, celle qui se targuait de servir la bonne cause, celle qui, assise dans son fauteuil, avait idéalisé le ‘révolution algérienne’ et tu des vérités essentielles. A ce titre, elle me semblait détenir une responsabilité dans les intransigeances partisanes et les refus d’une recherche en identité apte à fonder une nation » p.140. Depuis cette époque, les journalistes sont, avec les hommes politiques, ceux qui sont le moins crédibles par l’opinion.

Sur le tiers-mondisme de bon ton dans les années 60 : « Dans l’imagerie ‘anticolonialiste’ ordinaire de l’époque, il était de mode » d’ignorer « l’autre violence, celle que portaient en leur sein les sociétés tribales et fétichistes » p.105. Avec les indépendances, les dictateurs noirs ont remplacé les colons blancs – mais les peuples restent toujours asservis. Le Front de « libération » nationale en Algérie n’a libéré que les avides de pouvoir – et massacré les vrais maquisards. « Pendant la guerre, le référent de l’insurrection en majorité, ce n’était pas la démocratie ou le socialisme, c’était la culture musulmane, l’alcool et le tabac interdits sous peine de mutilation ! » p.139.

Non, « les victimes » ne sont pas toujours bonnes ni n’ont toujours raison. Intuition d’époque mais toujours actuelle : la gauche niaise en reste à ces tabous aujourd’hui encore à propos de ces « pauvres » tueurs islamistes à la religion « persécutée » – si l’on en croit l’outrancier Todd. J’espère pour ma part qu’il reste une gauche intelligente, elle se fait assez rare ces temps-ci, mais Claude Berger lui appartient sans conteste.

Bien plus que les philosophes en chambre. « Ils produisaient des gloses sophistiquées dont la seule fonction était d’empêcher le questionnement sur la dictature communiste et d’ériger un mur contre les curieux » p.144. La pratique d’un cabinet médical associatif en banlieue rouge l’a conduit à être exclu du PC ! « Si la réalité ne convenait pas au ‘Parti’, il lui suffisait de la travestir, de la rigidifier dans la langue de ciment des apparatchiks et d’en trafiquer les photographies » p.150. La gauche, même socialiste, même écologiste, a parfois du mal à se dépêtrer de ces pratiques bien staliniennes de nos jours. « Suivez le Guide : il est mort !… » écrivait pourtant Claude Berger à la disparition de l’idole des jeunes, Mao Tsé-toung, dans Libération (p.172).

Étatisme, jacobinisme, parti unique, crise économique… tout est lié : « J’avais compris cette maladie de la social-démocratie, communiste ou socialiste qui, pétrie de dogmes, avait fourvoyé depuis longtemps les espoirs d’une société associative qui ne serait pas fondée sur l’exploitation des esclaves salariés, donc sur le salariat lui-même, fût-il d’État » p.154. Comme plus tard Michel Onfray, Claude Berger enfourche son grand dada : le proudhonisme plutôt que le marxisme, l’association libre contre le parti militaire de Lénine. Telle est « l’erreur de la pensée de gauche » selon l’auteur, p.162 – et j’y souscris pleinement. Mieux que l’autogestion, qui se contente de démocratiser l’existant, l’association est « une communauté d’existence dominant les unités de production comme dans les kibboutzim » p.178.

Claude Berger veut répandre les associations sur le type du kibboutz pour créer une « société de la gratuité et de la solidarité » p.222. Il écrit plusieurs livres pour exposer ses idées : Marx, l’association, l’anti-Lénine (Payot 1974), Pour l’abolition du salariat (Spartacus 1975), En finir avec le salariat (éditions de Paris Max Chaleil, 2014). Ses thèses mériteraient un développement séparé, je me contente hélas de constater que les seules communautés qui aient duré dans l’histoire ont été celles qui étaient tenues par un ordre supérieur : domus romaine avec esclaves, religion des monastères, expériences sociales sexuelles hippies, développement militaire israélien. Toutes les autres ont fini par échouer dans l’intolérance (sectes) ou le dépérissement (hippies reconvertis dans l’éducation nationale la quarantaine venue et les bourses asséchées) ; même les phalanstères du père Fourier, cités idéales associatives, se sont émiettées rapidement sous la force centrifuge de l’individu…

En revanche, le libéralisme politique a réussi la démocratisation progressive via les corps intermédiaires. Les associations en font partie, tout comme les syndicats et les collectivités territoriales. Reste à leur faire une place, comme en Suisse, donc à démanteler ce jacobinisme centralisateur français qui n’est vraiment plus d’actualité.

Malgré ses manques, un itinéraire intellectuel qui vaut à mon avis d’être lu et médité.

Claude Berger, Itinéraire d’un Juif du siècle, 2014, éditions de Paris Max Chaleil – avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, 237 pages, €20.00

Blog de Claude Berger
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Alain de Benoist, Mémoire vive

alain de benoist memoire vive

Mon attachée de presse favorite m’a prêté le livre d’un « sulfureux » intelligent. Connaissant la propension à l’anathème des idéologues aussi sectaires qu’envieux qui dominent trop souvent les médias en France, je me suis dit qu’il serait intéressant de savoir ce qu’un intellectuel qui n’est pas « de gauche » (espèce devenue rare) pouvait avoir à dire sur le monde d’aujourd’hui.

L’itinéraire qui va de nationaliste révolutionnaire à 16 ans au fédéralisme écologique à 70 ans mérite qu’on s’y arrête.

S’il a été dans le « mauvais » camp (comme disent ceux qui détiennent la Vérité), il a largement évolué. Autrement que ces Maos qui voulaient dynamiter le système bourgeois… et qui se retrouvent aujourd’hui bons bourgeois repus et nantis, occupant des positions de pouvoir un peu partout dans les médias, la politique et les universités, voire à l’Académie.

Ni droite ni gauche, ni révolutionnaire ni conservateur – mais conservateur révolutionnaire : tel se veut le militant de la Nouvelle droite et Alain de Benoist est son prophète. Près de 70 ans après être né, 40 ans après son mariage qui lui a donné deux garçons, un bilan paraissait nécessaire. Qu’en a-t-il été de cette vie consacrée aux idées ? vouée à la militance intellectuelle ? appelée à prêcher dans le désert ?

Il a manqué à Benoist la discipline de la thèse et l’exigence universitaire pour accoucher d’une œuvre.

Certes, il a beaucoup écrit, mais que reste-t-il au fond ? Des messages d’intellectuel engagé, pas une philosophie originale, ni même une politique. Sa cohérence sur la durée existe, mais où est-elle exposée ? Vu de droite – Anthologie critique des idées contemporaines en 1977, recueil d’articles (déjà) relus et augmentés, était une étape qui n’a pas connu de véritable suite. Alain de Benoist est comme Gabriel Matzneff (l’un de ses amis) incapable semble-t-il d’une œuvre construite, trop dispersé dans l’actualité, trop soucieux de tout avoir lu, de tout englober pour « prendre position ». Sa façon d’écrire, par paperolles découpées ajustées bout à bout, me rappelle la façon empirique dont j’ai composé mon premier livre à 17 ans (jamais publié) ; j’ai bien évolué pour les suivants (publiés).

Il est symptomatique que ces mémoires ne soient pas « un livre » mais une suite d’entretiens. Ils auraient pu être publiés en vidéo ou en CD. La table des matières découpe en cinq périodes l’existence : l’enfance, la jeunesse, la Nouvelle droite, un chemin de pensée, un battement d’aile. Le tout suivi d’un index des noms propres de 12 pages ! Il y a de l’encyclopédie, donc du fouillis, dans cette Voie dont le questionneur tente – un peu vainement – une cohérence. Elle est chronologique, ce qui correspond à une constante de Benoist : la généalogie, l’accès aux sources, le jugement à la racine.

alain de benoist

D’où l’importance de l’enfance et de la jeunesse pour comprendre le personnage qu’il s’est composé, puisque sa méthode même nous y incite.

Fils unique de fils unique, Alain est né à Tours en 1943 ; il en garde peu de souvenirs, monté à Paris à 6 ans, rue de Verneuil. Il a des origines nobles et populaires, un ancêtre paternel italien vers 880 devenu écuyer du comte de Flandres, dont les descendants naîtront et prospéreront en Flandre française. Par sa mère, il vient de paysans et artisans bretons et normands. « Aucun bourgeois », note-t-il, bien que sa propre existence parisienne dans les beaux quartiers ne soit en rien différente des petits de bourgeois qu’il fréquente, ni la profession de son père (commercial pour Guerlain) plus aristocratique que celle des autres. Lecteur invétéré depuis tout jeune, collectionneur effréné de tout, cinéphile passionné, exécrant tout sport mais adorant les animaux lors de ses vacances au château grand-maternel d’Aventon (près de Poitiers), il est solitaire « mais jamais seul », a « beaucoup de copains » mais aucun ami car il se dit timide et hypersensible. Il a été louveteau mais jamais scout, reculant au moment de la puberté.

Ses goûts (peut-être reconstruits) sont déjà orientés : il aime bien les livres de la collection Signe de piste mais avec les illustrations de Pierre Joubert, Alix en bande dessinée mais pas Batman, Hector Malot mais pas Bob Morane ; il préfère l’Iliade à l’Odyssée, les contes & légendes aux romans, il aime Sherlock Holmes et la science-fiction. Il peint dès 14 ans mais, là encore, ses goûts sont « idéologiques » : à l’impressionnisme il préfère l’expressionnisme, à l’abstrait le surréalisme… S’il aime le jazz, il déteste le rock ; s’il apprécie la chanson française, c’est uniquement du classique : Brassens, Brel, Ferré, puis Moustaki et Ferrat. Comme Céline, il déteste la saleté étant enfant. En psychologie, il préférera évidemment Jung à Freud.

Il fréquente le lycée Montaigne en section A-littéraire, puis Louis-le-Grand. L’époque était très politisée et, à 16 ans, il s’engage en politique auprès de la FEN (Fédération des étudiants nationalistes) moins par conviction qu’attiré par la bande de jeunes qu’il fréquente le week-end à Dreux, dans la résidence secondaire de ses parents. Par sa fille de 14 ans, il y fait la connaissance d’Henri Coston, antisémite notoire et ex-membre du PPF de Doriot chargé des services de renseignements ! Le jeune Alain est fasciné par ce personnage tonitruant, adepte de la fiche et qui vit de ses publications. Lui vient de découvrir la « philosophie comme grille d’interprétation du monde » p.53 et rêve de vivre de sa plume et de ses idées, comme Montherlant dont il admire le beau style et le masque aristocratique (le masque est peut-être une clé d’Alain de Benoist).

Coston le présentera à François d’Orcival, chef de la Fédération des étudiants nationalistes, et il suivra le mouvement contre la marxisation de l’université et pour l’Algérie française (lui-même n’avait aucune opinion sur l’Algérie, officiellement « département français » et pas « colonie »). La révolte des pied-noir pouvait être le détonateur d’une révolution métropolitaine attendue, tant la IVe République apparaissait comme « la chienlit ». Il devient secrétaire des Cahiers universitaires où il publie ses premiers écrits, puis rédacteur exclusif d’un bulletin interne. Il participe aux camps-école et se veut soldat-politique : « tu dois tout au mouvement, le mouvement ne te dois rien » p.65. Cheveux courts, idées courtes – auxquelles je n’ai jamais pu me faire, à droite comme à gauche.

S’il poursuit une licence en droit et une licence de philo en Sorbonne, s’il passe même un an à Science Po, il ne se présente pas aux examens car ce serait accepter « le système ». Où l’on voit que l’extrême-droite était aussi bornée que l’extrême-gauche en ces années « engagées ». Attaché par tempérament à Drieu La Rochelle, il prend comme pseudonyme évident Fabrice (le Del Dongo de Stendhal) Laroche (Drieu La Rochelle). Il rencontre ceux qui deviendront ses plus vieux amis, Dominique Venner et Jean Mabire dont le fils Halvard gagnera des courses à la voile. Le militantisme était une « école de discipline et de tenue, d’exaltation et d’enthousiasme, une école du don de soi » p.83.

nouvelle ecole oswald spenglerEn 1968, avant les événements de mai, il est embauché comme journaliste et, journaliste, il le restera.

D’abord à l’Écho de la presse et de la publicité, puis au Courrier de Paul Dehème, lettre confidentielle par abonnement. Avec quelques dissidents de la FEN qui ne veulent pas poursuivre l’activisme politique, il fonde en février 1968 la revue Nouvelle école, en référence au syndicaliste révolutionnaire français Georges Sorel, puis, les 4 et 5 mai, le GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) qui donnera ses fondements doctrinaux à ce que les journalistes appelleront « la Nouvelle droite ». Commence alors une « période de flottements » et de « scories droitières » (dit-il) jusqu’à la fin de l’expérience Figaro-Magazine sous Louis Pauwels, au début des années 80. Il publie sur les traditions d’Europe, visite avec quelques « amis » (on disait « camarades » à gauche au même moment) les hauts-lieux européens. Il préfère naturellement l’Allemagne, l’Italie et la Scandinavie au reste. Le journalisme à Valeurs actuelles et le Spectacle du monde le firent voyager dans le reste du monde, dont il ne connaissait, hors d’Europe, que les États-Unis.

Une campagne d’intellos cathos de gauche bobo au Monde et au Nouvel observateur a été déclenchée à l’été 1979 par crainte du succès populaire du Figaro-Magazine et pour raviver « le fascisme », bouc émissaire facile de tous les manques à gauche. Classique bataille pour « les places » dans le système, pour cette génération tout juste issue de 68 et qui avait les dents longues. La publicité faite autour de la polémique a évidemment l’effet inverse à celui recherché : Alain de Benoist devient célèbre et la Nouvelle droite est considérée tant par les radios et les télévisions que par les hommes politiques, les universitaires et même à l’étranger. Alain de Benoist reçoit le Grand prix de l’essai de l’Académie française pour Vu de droite, participe jusqu’en 1992 à l’émission Panorama sur France-Culture et planche même devant les Services, appelé par Alexandre de Marenches, patron du SDECE. A cette date, le libéralisme consumériste et financier américain devient pour lui « l’ennemi principal » p.140.

Commence le chapitre 4 sur les idées, malheureusement pas aussi clair qu’on l’aurait souhaité, indigeste, souvent filandreux, parfois jargonnant.

Les questions introduisent une suite de fiches sur un Alain de Benoist « idéologiquement structuré ». Le naming, cette manie américaine, est l’une des plaies de l’auteur : il ne peut exposer une idée sans la barder de citations. Peut-être pour se rassurer, ou pour mouiller idéologiquement les auteurs, ou encore montrer combien il se rattache au mouvement des idées. Mais pourquoi a-t-il accentué cette écriture mosaïque par rapport à ses premiers écrits ?

Selon moi, deux axes donnent sens à tout le reste :

  1. il n’y a pas d’autre monde que ce monde-ci (donc pas de Vérité révélée ni de Commandement moral mais une histoire à construire et un ethnos à façonner) ;
  2. le Multiple est valorisé (donc pas d’universalisme, de centralisme jacobin, de capitalisme financier globalisé, d’égalitarisme dévoyé au Même uniforme, mais la tolérance et le refus du « ou » au profit du « et » – autre posture favorite de Montherlant, qui préservait ainsi sa liberté personnelle).

Ce qui veut dire que chacun est, sur son sol, dans sa « patrie charnelle », « en pleine conscience du mouvement historique dans lequel il vit », amené à développer sa bonne fortune – sans désirer l’imposer aux allogènes (diversité des cultures, pas de repentance) ni au monde entier (ni colonialisme d’hier, ni impérialisme étasunien d’aujourd’hui, ni universalisme occidental). L’auteur cite le russe Alexandre Douguine, pour qui l’espace est un destin, le lieu portant en lui-même l’essence de ce qui s’y développe. Tout changement d’habitus collectif altère l’ethnos et son destin – ce qui signifie en clair que l’immigration hors contrôle peut changer la civilisation même d’une aire.

krisisL’Europe est pour Benoist une réalité géopolitique et continentale opposée aux « puissances liquides » que sont les îles anglo-saxonnes, États-Unis en tête, dont le but est de nos jours « d’encercler, déstabiliser et balkaniser » l’Eurasie (Moyen-Orient compris) pour mieux contrôler les ressources. Les valeurs terriennes des trois fonctions hiérarchisées mises au jour par Georges Dumézil dans la civilisation indo-européenne (sagesse, politique, richesse) doivent primer sur les valeurs liquides (les flux, le commerce, les liquidités, le négociable) – toutes ancrées dans la troisième fonction. Même si les Indo-européens n’ont jamais existé en tant que tels (personne ne le prouve), le mythe de l’origine, critiqué récemment par l’un de mes anciens professeurs d’archéologie Jean-Paul Demoule, n’est pas plus à condamner que le mythe biblique du Peuple élu ou le mythe de la sagesse de Confucius. La vérité scientifique est une chose, la légende civilisatrice une autre. De toute façon, pour Alain de Benoist « la démocratie » est le régime préférable – lorsqu’elle fait « participer » le plus grand nombre. Mais il n’est pas de politique sans mystique et le mythe indo-européen en est une.

Alain de Benoist aime à concilier les contraires dans l’alternance, sur son modèle Henry de Montherlant. Ce pourquoi il se sent en affinité avec la Konservative Revolution allemande d’entre-deux guerres dont « les anticonformistes français des années 30 » sont pour lui proches, à la suite de Proudhon, Sorel et Péguy. Il s’agit de se fonder sur « ce qui a de la valeur » pour orienter l’avenir. Selon Heidegger, philosophe qu’il préfère désormais à Nietzsche, « l’Être devient » (ce qui me laisse sceptique), la technique désacralise le monde (là, je suis) et produit la Machinerie : une entreprise humaine nihiliste (je suis moins pessimiste).

C’est « l’ascension et l’épanouissement d’une classe bourgeoise qui a progressivement marginalisé aussi bien la décence populaire [la common decency de George Orwell ] que la distinction aristocratique » p.237. Ce pourquoi Alain de Benoist est idéologiquement écologiste, « du côté de la diversité (…) aussi du côté du localisme et de la démocratie de base » p.249. Il y a coappartenance de l’homme, des êtres vivants et de la nature. Selon « un vieil adage scandinave », « le divin dort dans la pierre, respire dans la plante, rêve chez l’animal et s’éveille dans l’homme » p.249. C’est un joli mot mais d’idée passablement chrétienne à la Teilhard de Chardin, voire évoquant un Dessein intelligent…

Arrive enfin la dernière partie du bilan, mais qui n’en finit pas de finir.

L’auteur n’a pas eu le temps de faire court… « J’ai voulu définir et proposer une conception du monde alternative à celle qui domine actuellement, et qui soit en même temps adaptée au mouvement historique que vous vivons » p.225. Ce serait mieux réussi si le message était plus clair. L’Action française, le mouvement auquel Alain de Benoist compare volontiers le sien, était plus lisible dans le paysage intellectuel. Mais lui se veut Janus, son emblème étant un labyrinthe. Le lecteur pourra lui rétorquer ce qu’il reproche à Raymond Aron : « vaut en effet surtout par la subtilité de ses commentaires et de ses analyses, moins par sa pensée personnelle » p.227. Pour Aron, c’est faire bon marché de Paix et guerre entre les nations, et des mémoires, d’une qualité dont on cherche vainement l’équivalent chez Alain de Benoist.

« Je suis un moderne antimoderne », dit l’auteur p.285. Il ne croit pas si bien dire. Son monde apparaît comme celui, avant 1789, de la société organique, de la nature encore création divine, du chacun sa place où l’éthique de l’honneur fait que bon chien chasse de race, où règnent une foi, une loi, un roi (un peuple homogène). Il est, sans surprise, contre les enseignements de genre et affirme que l’homosexualité est majoritairement génétique (p.252), sans considérer que l’éducation répressive des sociétés autoritaires (des sociétés militaires à l’église catholique et aux sociétés islamiques) fait probablement plus pour les mœurs que les gènes (il suffit de comparer les prêtres aux pasteurs). Il déplore aussi que l’écrit décline au profit de l’image, tout comme Platon déplorait en son temps le déclin de la parole au profit de l’écrit…

Le lecteur l’aura compris, la pensée d’Alain de Benoist est en constant devenir. Il n’a pas de dogme, seulement des « convictions ». Même si lui-même veut rester au-delà et ailleurs, comment sa pensée pourrait-elle se traduire concrètement aujourd’hui ? Est-ce sur l’exemple de Poutine en Russie ? Est-ce sur l’exemple de la Fédération des cantons suisses avec les votations qui ont fait renoncer au nucléaire et ouvrir des salles de shoot ? Est-ce comme les « Vrais Finlandais »qui se disent « conservateurs sur les questions morales, mais de centre gauche sur les questions sociales » ? Est-ce Aube dorée ou Vlaams Belang ? Je comprends que, par tactique politique, Alain de Benoist veuille avancer masqué, que l’on considère les idées plutôt que les positionnements, mais la multiplication des masques en politique dilue le message au point de le faire disparaître. La politique exige l’épée qui tranche entre ami et ennemi. Seule la littérature – comme le fit Montherlant – permet l’ambiguïté, le masque étant le procédé commode de dire sans être, de montrer sans le vivre. Alain de Benoist, que je sache, n’est pas Henry de Montherlant. Peut-être, comme lui, eût-il mieux fait de choisir la littérature ?

« Non pas chercher à revenir au passé, mais rechercher les conditions d’un nouveau commencement », dit Benoist p.312. Peut-être, mais nous aurions aimé moins de simple critique du présent et une vision plus claire sur les propositions concrètes d’avenir.

Alain de Benoist, Mémoire vive – entretiens avec François Bousquet, 2012, éditions de Fallois, 331 pages, €22.00

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Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français

christian rol le roman vrai d un fasciste francais

Qui a vécu sa jeunesse entre 1967 et 1987 lira avec passion ce livre. Il retrace la vie parisienne, idéologique et activiste de ces années-là. L’éditeur est spécialiste des vies exemplaires et a déjà publié la vie l’Al Capone, le testament de Lucky Luciano, les confidences de J.E. Hoover, les histoires d’espions ou de P.J. de Charles Pellegrini, les rires de Spaggiari et les braqueurs des cités de Rédoine Faïd – entre autres. Il s’intéresse ce mois-ci à René Resciniti de Says, flambeur déclassé, barbouze élégant et possible tueur de Pierre Goldman (demi-frère aîné de Jean-Jacques, l’idole des années 80 et enfoiré de première pour les Restau du cœur) – tueur possible aussi d’Henri Curiel (fils de banquier juif égyptien, communiste et anticolonialiste), plus quelques inconnus nécessaires.

Possible, car rien n’est sûr malgré le titre accrocheur, même si les présomptions sont fortes, encore que le brouillage des pistes soit la spécialité des « services » parallèles, notamment sous de Gaulle (avec Foccart), Giscard (avec Debizet) et Mitterrand (avec Grossouvre). Pourquoi Goldman ? (dont j’ai parlé ici) – Parce qu’il représentait aux yeux de la droite au pouvoir tout ce que le gauchisme post-68 avait de repoussant : l’arrogance d’un juif polonais délinquant, la pression jamais vue des intellos de gauche sur la justice, l’impunité d’un braqueur qui aurait tué deux pharmaciennes et blessé un policier. Pourquoi Curiel ? Parce que cet internationaliste marxiste, il y a peu traître à la patrie en portant des valises pour le FLN algérien, était devenu le centre d’une nébuleuse d’aide aux terroristes gauchistes, dont Carlos a été la figure la plus meurtrière. René de Says a tué sans état d’âme ni passion ; il n’était pas un tueur psychopathe mais un activiste politique, convaincu d’agir pour le bien de la France.

René, dit Néné, baisait bien avant sa majorité les sœur Nichons, devant ses copains ébahis. A 15 ans, en 1967, il avait la virilité précoce et la prestance de l’adolescent affranchi, étreignant déjà et régulièrement les filles du Lido près de chez lui, et couchant un mois entier avec sa marraine à la trentaine épanouie. Il avait dû commencer à 12 ou 13 ans et les collégiens et collégiennes de son âge, dans la famille de l’auteur, en étaient fascinés. Néné n’avait pas attendu mai 68 pour jeter l’austérité puritaine aux orties et bafouer l’autoritarisme suranné des dernières années de Gaulle. Ce pourquoi il n’a jamais été sensible aux sirènes sexuelles du gauchisme, dont on se demande s’il aurait eu tant de succès s’il n’avait pas encouragé la baise entre tous et toutes, selon les multiples combinaisons de Wilhelm Reich… D’ailleurs le marxisme du Parti communiste est devenu brutalement ringard en quelques mois, alors que les cents fleurs du maoïsme et la prestance christique de Che Guevara enflammaient les passions. Baisons rimait avec révolution alors que votons était piège à cons. C’était l’époque – bien décrite aussi côté mœurs par Claude Arnaud.

Mais nous sommes avec René dans l’aventure. Ce « garçon de bonne famille à la réputation de voyou » (p.25) est aussi à l’aise au Ritz qu’au bordel. Il aime les putes et les fringues, avant l’alcool et l’adrénaline. Il n’a pas froid aux yeux ni la morale en bandoulière : ce qu’il ne peut s’offrir, il le vole – habilement – ou monte une arnaque pour l’obtenir. A demi-italien, il a le sens du théâtre ; même sans le sou, il a celui de la prestance. Son bagout et sa culture font le reste. Abandonné par un père volage qui n’a jamais travaillé mais qui descend d’un neveu du comte Sforza, célèbre antifasciste, il fait le désespoir de sa mère mais revient toujours à elle. En bon déclassé, habitant un minable deux-pièces – mais sur les Champs-Élysées – il est séduit par le baroque désuet de l’Action française, malgré le titre racoleur et faux du livre qui en fait un « fasciste ».

Christian Rol, petit frère d’amies de Néné et journaliste aujourd’hui à Atlantico, n’hésite pas à en rajouter pour faire monter la sauce, poussant la coquetterie jusqu’à déguiser nombre de témoins par des pseudonymes « pour protéger ses sources » – tout en lâchant un vrai nom page 308, sous couvert d’un article cité d’un obscur canard que personne n’aurait jamais cherché. Que valent des « témoignages » qui doivent rester anonymes ? Ce pourquoi le dernier tiers du livre est assez mal ficelé, redondant, citant de trop longs passages d’un journal intime insignifiant ou un dithyrambe nécrologique de peu d’intérêt. Christian Rol, c’est clair, est un conteur d’histoire au style action, un brin hussard, mais pas un journaliste d’investigation.

Et c’est dommage, car les 200 premières pages sont captivantes, replaçant bien les personnages dans le contexte d’époque, les jeux de guerre froide, le terrorisme à prétexte palestinien, la trahison des clercs qui, par lâcheté, hurlent avec les loups, l’explication universelle par un marxisme dogmatique revu et simplifié par Trotski et Mao, la haine de classe des petit-bourgeois qui veulent devenir de grands bourgeois à la place des grands bourgeois (ce qu’ils feront sous Mitterrand), la haine de génération envers les vieux cons, encouragée par Sartre de plus en plus sénile à mesure des années 1970. L’extrémisme de gauche a secrété de lui-même un extrémisme de droite, moins dogmatique et plus romantique, habité de la fureur de vivre des enfants du baby-boom, trop nombreux et avides d’exister dans une société coincée par la petite vertu des années de guerre mondiale et de reconstruction. L’auteur note de René « sa bohème et sa nature profondément libertaire » p.62.

Gauchiste, ne te casse pas la tête, on s’en charge ! était le slogan minoritaire de ces années de guerre civile en faculté. L’engeance du progressisme bourgeois, qui allait donner le bobo dans sa crédule bêtise et son narcissisme de nanti, était la mode à combattre. Sans avoir été de ce bord, je le comprends dans son époque. La pression médiatique des quotidiens contaminés tels l’ImMonde, le Nouveau snObs, l’Aberration, le Mâtin des paris et autres LèchePress (titres parodiques inventés ces années-là) était telle qu’elle suscitait son antidote, par simple santé mentale. Dès qu’on voulait penser par soi-même, il fallait quitter la horde, lire autre chose que le Petit livre rouge ou Das Kapital, analyser autrement que par les structures marxistes faites de rapports schématiques de domination.

Néné et ses copains ne s’embarrassaient pas d’intellectualisme ni de théorie ; ils aimaient la France, vieux pays du sacre de Reims, et n’aimaient pas ces idées immigrées de la philosophie allemande. Ils baisaient comme les gauchistes – mais surtout les filles, pas les garçons comme leurs adversaires, encore moins les enfants ; ils faisaient le coup de poing comme eux – mais avec plus de conviction et trop souvent à deux contre dix ; ils étaient surtout moins lourdement « sérieux », nettement plus potaches. Au point d’aller fesser JJSS (Jean-Jacques Servan-Schreiber lui-même !) en pleine conférence devant les bons bourgeois d’Angers.

Faute de vouloir se caser avec emploi, épouse et gosses, nombre de ces rebelles sans cause se sont engagés. Pour René, ce fut dans les parachutistes, au 9ème RCP où il deviendra caporal-chef. Mais toute hiérarchie lui pèse, les putes lui manquent et les fringues militaires ne valent pas les costumes sur mesure de son tailleur Cohen, ni les pompes Weston sans lesquelles il se sent en tongs. Après les paras, ce sera l’engagement au Liban, côté phalanges chrétiennes contre les « islamo-progressistes » financés par l’URSS, puis au Bénin avec Bob Denard pour un putsch manqué à cause du manque d’envergure stratégique dudit Denard – qui laisse sur le tarmac une caisse emplie d’archives, contenant les noms et photos des papiers d’identité de tout le commando ! Le portrait du mercenaire, page 167, vaut son pesant de francs 1980.

Ce n’est que page 179 qu’on assassine Henri Curiel, et page 185 Pierre Goldman. Sur ordre du Service d’action civique (SAC) mais pour le compte d’autres commanditaires : Poniatowski ? le SDECE ? les services secrets sud-africains ? Gladio ou la CIA ? On mourrait sec dans la France giscardienne : Jean de Broglie, Robert Boulin, Jean-Antoine Tramoni… Curiel et Goldman ont été pris dans cette mixture inextricable de paranoïa barbouzarde et de liaisons internationalistes-progressistes manipulées par les grands de la guerre froide. Rien de personnel, rien que le nettoyage d’agents de la subversion. Est-ce réalité, est-ce vantardise ? peu importe, au fond. Ce qui compte est le roman d’aventure de ces années, l’amoralité de cette génération qui a explosé en 68, la vie accomplie avant trente ans, comme Achille, Alexandre ou Jésus…

René de Says a encore arnaqué des Chinois des Triades, fait la bringue avec l’ex-Waffen SS Christian de La Mazière, témoigné dans Le chagrin et la pitié de Max Ophüls, mais le cœur n’y était plus. Difficile de rester un flambeur marginal épris de la patrie et des filles, une fois passée la vigueur exceptionnelle de la jeunesse. René l’aristo à demi italien reste un clochard céleste qui a vécu mille vies, mais a toujours été hanté par le néant. Sa fin, à 61 ans, est dérisoire : Néné le Camelot est mort d’une tranche de gigot, en fausse-route à Fontenay.

Si ce livre n’est ni « une bombe », ni la révélation « de l’homme qui tua Pierre Goldman et Henri Curiel », il est surtout le roman politique d’une époque, de l’autre côté de la mode. Ce qui est rare, d’autant plus passionnant.

Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français, avril 2015, éditions La manufacture de livres, 314 pages, €19.90

Éditions La manufacture de livres – attachée de presse Guilaine Depis – 06.84.36.31.85 guilaine_depis@yahoo.com

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Vote obligatoire et socialisme autoritaire

On connaissait le socialisme des imbéciles, on sait l’échec du socialisme « réel », on croyait arrivé le normal-socialisme, on déplorait la moraline socialiste, on se moquait facilement de la gauche bobo, on savait pourtant que la gauche avait lâché le peuple, on comparait la régression socialiste en Chine et en France, on remettait en perspective dans l’histoire le social-individualisme, on pointait clairement l’ignorance socialiste du droit, on remarquait que la gauche morale se raccrochait aux branches – mais on avait oublié le socialisme autoritaire !

Car le socialisme à la française déteste la liberté.

Laisser aux gens le droit ou – pire ! – la « possibilité » de faire comme bon leur semble est inadmissible pour les missionnaires de la Vérité révélée du Progrès en marche vers l’Égalité pure et parfaite de l’Avenir radieux. Ne riez pas, telle est la croyance des socialistes, une véritable religion si vous creusez un peu.

Ainsi à la Mairie de Paris où l’ineffable Christophe Girard sous la houlette Hidalgo force les noms de rues politiquement corrects – par seule croyance idéologique – dans l’ignorance de la réalité des gens et de l’histoire.

Ainsi chez Renault : l’État entreprend de monter sa participation pour « forcer » (démocratiquement…) les actionnaires à consentir au droit de vote double pour ceux qui restent 2 ans. Y aurait-il en socialisme de « plus égaux » que les autres ?

Ainsi avec la loi sur le Renseignement où, sous prétexte de « terrorisme » (sur lequel tout le monde est d’accord), on va offrir la possibilité aux fonctionnaires de capter les informations de tout le monde, en tous lieux, pour toutes raisons de soupçons – et cela sans le contrôle du pouvoir judiciaire. Seuls des fonctionnaires « contrôleront » les fonctionnaires ! La dérive en « police politique » sera aisée – même si (pour l’instant) nous ne créditons pas ce gouvernement d’y viser. Mais est-ce prudent de laisser une grenade dégoupillée dans les mains de n’importe qui ? Surtout dans le futur.

Mais ne voilà-t-il pas surtout que, sur ordre de l’Olympe socialiste (qui vit aux Champs-Élysées pour ceux qui connaissent encore un peu ce grec que Belkacem veut éradiquer), Claude Bartolone vient de pondre un rapport (vite sorti et pensé légèrement) pour forcer les Français à aller voter à chaque élection ?

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Votez sous peine d’amende !

Le « vote obligatoire » serait-il la panacée aux inepties de doctrine, au ministères du discours opposés aux ministères de gouvernement, aux lâchetés politiques, aux démissions de l’Éducation nationale confite en syndicats « réactionnaires » de gauche pour qui il ne faut surtout RIEN changer, aux mensonges les yeux dans les yeux des électeurs, à la médiocrité des candidats aux élections… On croit rêver : la fraternité socialiste « réalisée » serait décrétée d’État par l’usage d’un « droit » dont on ferait une obligation légale par la contrainte de la force publique. Comme sous feu le maréchal Staline.

En démocratie, la liberté prime l’État. Si c’est l’inverse, nous sommes dans un État totalitaire, absolument pas en démocratie, se décrétât-elle « populaire ». Le rêve du socialisme est le vieux rêve léniniste (qui n’était pas marxiste, l’ayant tordu à sa sauce activiste) : que tout fonctionne « à la manière de la Poste », du haut en bas, jugulaire-jugulaire. Un vrai fantasme administratif de fils d’ouvrier agricole autoritaire, formé aux épures matheuses niveau basique.

La Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789, grand mythe fondateur de la gauche croit-on, proclame pourtant clairement en son article 2 : « Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. » Ou encore, en son article 5 : « La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. » Conçoit-on que « le vote » soit une nuisance à la Société s’il n’est pas exercé ? Il n’est pas écrit que tous les citoyens ont l’obligation, ni même le devoir, mais que « Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants » (article 6). Vous avez bien lu « droit » ! Rien de plus. Rien de l’obligation soviétique d’aller voter, par exemple…

C’était l’exigence des Lumières de convaincre les gens par la Raison. Ce devoir est bien mal rempli par un parti qui se proclame « de gauche » sans le prouver, qui promet monts et merveilles mais gouverne comme la droite précédente, qui se veut « normal » c’est-à-dire aussi mou et paresseux que sous Chirac, le charme personnel en moins mais le mensonge sur les « promesses » en pire. Le socialisme ne parvient pas à convaincre ? Changez de socialisme ! Les autres peuples européens l’ont fait et s’en portent très bien.

Non, en France on veut plutôt changer le peuple. Le socialiste ne se remet jamais en question, vieux tropisme catholique-romain mâtiné de machisme latin qui veut que le plus sage et le plus avisé soit le plus vieux et le plus puissant – comme si nous étions encore dans un groupe de singes. Or « la démocratie » implique la participation. Et l’on ne fait pas « participer » le peuple simplement en lui demandant d’approuver, ni en le forçant à élire les candidats socialistes.

Mais ni la religion d’État (ce laïcard-socialisme issu tout droit du catholicisme social), ni l’éducation « nationale » du tous-pareils notés sur vingt, ne préparent le peuple à participer, faute de savoir s’exprimer autrement qu’en gueulant avec 300 mots ou en cassant lors des manifs et, pour les plus évolués, en boudant lors de « grèves » aussi interminables que floues. Quand on n’apprend pas à développer cet élément de base des droits de l’Homme qu’est « l’expression » (sans laquelle le « droit d’expression » se résume à des coups, des borborygmes ou des balles de kalachnikov), comment oser exiger des citoyens qu’ils viennent « participer » ?

Plutôt que de rendre le vote obligatoire, proposez de rendre l’expression orale et écrite obligatoire dans les écoles, Monsieur le président de l’Assemblée nationale !

Ouvrez les débats citoyens, les référendums d’initiative populaire, abaissez le droit de vote à 16 ans avec éducation au droit à l’école, forcez au non-cumul des mandats pour que les élus soient vraiment au service des électeurs, développez le contrôle des élus par les citoyens.

C’est ce que demandaient Los Indignados en Espagne : « Ce que nous réclamons, c’est que le Gouvernement établisse des mécanismes pour que les gens puissent contrôler ce que font les hommes politiques. Actuellement, en dehors du vote, il n’y a pas de moyen de le faire et les élus ont carte blanche toute la durée de leur mandat. »

C’est aussi, plus simplement, ce que préconise Pierre Rosanvallon dans un livre de 2008 déjà, ancien syndicaliste de gauche proche du socialisme. Mais c’est probablement trop fort pour Monsieur Bartolone, qui n’a peut-être jamais eu le temps de le lire, ni de le penser par lui-même.

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Certes, des arguments sensés existent, et le vote obligatoire est pratiqué sous des régimes tels que la Belgique, la Grèce, le Costa Rica, le Brésil et la Turquie… mais constate-t-on que la politique se porte mieux dans ces pays ?… Au contraire, l’Australie et les Pays-Bas sont revenus sur une telle obligation : cela ne voudrait-il rien dire ? Un socialiste français se croit-il plus intelligent ou plus avisé que les autres ? Ou se défausse-t-il de ses carences sur le commode bouc émissaire de l’abstention – sans s’interroger sur son pourquoi ?

Disons-le tout net : le vote obligatoire n’est pas démocratique. C’est la subversion d’un droit en contrainte. C’est le recul de la liberté au profit de quelques-uns, ceux qui se croient investis d’une mission de sauver les électeurs malgré eux, les considérant comme des immatures, ouvriers, infantiles. Ce sont en effet parmi ces catégories que l’on trouve le plus d’abstention, dit-on.

Il s’agit donc bien d’éducation et de formation, d’intérêt pour les candidats, de conviction que son vote peut influer sur le cours des choses : pas de paresse ni de refus d’être un citoyen. D’ailleurs, l’abstention est-elle grande aux élections présidentielles ou au municipales ? Non, bien sûr, parce que les électeurs voient directement leur intérêt personnel direct dans de telles élections. À l’inverse des dernières « départementales » où personne ne savait plus à quoi va servir un département, censé disparaître en 2021 selon Valls – quand même Premier ministre. Il s’agit donc de séduire, pas de punir ! Et de proposer des urnes désirables – où les promesses se réalisent ou ne sont pas proférées à la légère.

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Si la proposition de loi est votée par une Assemblée à la botte, l’inévitable va se produire :

  • la « résistance » d’une grande partie de la population qui préférera payer l’amende (à condition qu’il y ait assez de flics pour les y forcer) – se défaussant par l’argent du devoir civique (bel exemple de « socialisme » !)
  • le « tant pis pour vous ! » d’une autre partie de la population qui fera exprès de voter populiste ou extrémiste – ou qui systématiquement va sortir les sortants
  • la manifestation plus grande qu’auparavant du vote blanc (enveloppe vide ou papier vierge) ou du vote nul (injures gribouillées sur le bulletin du candidat) – en ce cas : pourra-t-on encore « ignorer » le vote blanc ?

Il faudrait la voir la tête du Bartolone lorsqu’il se verra « élu » par seulement 13 ou 15% des électeurs inscrits… Son « mandat » sera-t-il légitime ? Pourra-t-il toujours prétendre agir pour le bien de tous, si ces tous se réduisent à presque rien ? Il y a décidément de vraies têtes de linotte dans le socialisme à la française. Et un vieux tropisme autoritaire qui ferait bien préférer l’original à la copie.

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Purification ethnique ?

L’incitation vient d’un commentaire sur ma note à propos des bobos de gauche et du Comité de vigilance anti-daeshiste qu’ils n’ont toujours pas fondé… Faut-il « purifier » l’Europe de tous ceux qui sont « allogènes » et non-assimilables ? Mon commentateur déclarait : « la seule solution possible est l’épuration ethnique. Je rappelle pour les amnésiques que les musulmans sont des experts en le domaine d’abord en Égypte dès 1947 où l’administration du roi Farouk faisait en sorte que les Égyptiens n’ayant pas un patronyme musulman soient dans l’impossibilité de trouver un travail ou d’acheter un bien immobilier, ce qui a amené progressivement mais assez vite à l’éradication du sol de l’Égypte des égyptiens d’origine grecque et italienne par exemple. Voir aujourd’hui ce qu’est Alexandrie par rapport à l’Alexandrie de Durrel… Est-il besoin de rappeler le célèbre « la valise ou le cercueil » à Alger en 1962 ? » Il s’agirait donc d’appliquer aux musulmans ce qu’ils pratiquent eux-mêmes : la purification de la société.

Mais nos valeurs « républicaines » de Liberté-Egalite-Fraternité et notre aspiration à l’universel représentent-elles l’équivalent d’une « religion » ? Notre neutralité laïque est-elle un instrument de combat intolérant à toutes les croyances ? Refermer ce qui a fait notre histoire, la libération progressive de toutes les contraintes pseudo « naturelles » qui déterminent chacun, est-elle la solution ? Certains le prônent : fermer les frontières, renationaliser l’économie, établir un État fort et inquisiteur. Je ne crois pas que cela améliorerait les choses. Réaffirmer tranquillement le droit – et le faire appliquer sans faiblesse malgré les zassociations et les bêlements outrés des bobos angéliquement « de gôch » – OUI. Chercher dans ce qui nous arrive une sorte de péché originel à confesser pour faire amende honorable – NON. Pas de « révolution nationale » – on a vu ce que cela avait donné : une démission collective dans la lâcheté.

Il convient de parler de tout pour réactualiser sans cesse la « liberté d’expression », mais selon la raison, afin de bien comprendre ce que recouvrent de fantasmes sous-jacents les slogans affichés. Ce démontage raisonné permet d’être mieux être à même de les évaluer s’ils envahissent le paysage politique

Je ne crois pas pour ma part à l’intérêt pratique d’un transfert de masse de populations reconnaissables à leur faciès, ni ne souscris aux fantasmes de pureté qu’il recouvre. Le mythe de la « race » pure ou de la religion des origines, le mythe d’un l’âge d’or à retrouver, l’an 01 des bases « saines » ne sont que des illusions consolatrices. Tous les millénarismes ont joué de cette corde sensible pour rameuter les foules ; tous les totalitarismes se sont imposés sur ces fantasmes régressifs pour assurer leur pouvoir. Sans résultat : nous sommes ici et aujourd’hui, pas dans le passé imaginaire, sur une planète où tout réagit sur tout (à commencer par le climat et les ressources), dans une ère de communication instantanée qui ne fait que prendre son essor. C’est au présent qu’il nous faut agir – sans se réfugier dans le jadis.

La purification ethnique, ce n’est pas nouveau, ce n’est pas la solution. Sans remonter trop loin (expulsion des Maures d’Espagne en 1492, révocation et exil des Protestants sous Louis XIV, lois discriminatoires de Vichy), prenons trois exemples emblématiques de purifications ethniques réalisées : la turque, la nazie, la salafiste. À chaque fois ce sont les mêmes fantasmes manipulés, à chaque fois les mêmes ressorts politiques, à chaque fois les mêmes conséquences antihumaines – tant pour les victimes que pour les bourreaux.

armeniens nus genocide turc 1915

En 1908 accèdent au pouvoir les Jeunes Turcs qui veulent refonder le pays en État-nation après la fin de l’empire. Les défaites des guerres balkaniques 1912-13 et la perte des territoires européens entraînent en 1912, à initiative des autorités, le boycott des chrétiens Grecs et Arméniens de Turquie. La volonté du nouvel État est : islamisation, turquification, restauration conservatrice. Il s’agit de purifier le pays afin d’homogénéiser la population et de favoriser son assimilation. L’idée de départ est de vider le territoire turc de tous les Grecs, Syriaques et Arméniens, pour y importer des musulmans migrants depuis le reste des Balkans. C’est la guerre de 14 qui rend propice l’éradication physique des Arméniens, les puissances ayant leur attention détournée. Héritage des massacres sous le sultan Abdullamid II en 1894-96, les Arméniens sont considérés comme des ennemis de l’intérieur et n’ont pas d’État protecteur (la Russie se méfie d’eux tandis qu’elle a protégé les Bulgares, et les Occidentaux les Grecs). La décision d’extermination est prise entre 20 et 25 mars 1915 et confiée de façon non-officielle à des groupes paramilitaires. Il y aura près de 2 millions de morts, les Grecs seront expulsés en masse dans les années 1920. La Turquie n’a pas encore fini, en 2015, de payer ce crime contre l’humanité. Son entrée dans l’Union européenne tarde (et n’est pas souhaitable) car elle reste un pays archaïque et sa réislamisation l’éloigne des valeurs du reste de l’Union ; son appartenance à l’OTAN pourrait être remise en cause, tant elle aide les daeshistes en leur achetant en contrebande leur pétrole et en laissant ses frontières ouvertes aux combattants internationaux et aux blessés salafistes.

Qu’est-ce que le massacre ethnique a apporté à la Turquie ? Un appauvrissement en compétences durant tout le reste du XXe siècle, une population toujours en majorité soumise à la superstition et peu éduquée, une suspicion de ses alliés occidentaux. Le nationalisme ethnique ne permet pas d’être plus fort, mais plus faible…

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La purification ethnique nazie est d’une ampleur inouïe, mais n’a pas mieux réussi à redresser le pays. C’est au contraire la défaite – totale et humiliante – de l’Allemagne en 1945 qui a permis l’essor économique, la stabilité politique et la réintégration de ce grand peuple à l’histoire du monde. Tout commence avec l’antijudaïsme chrétien : peuple déicide et communauté à part qui refuse de s’assimiler car persuadée d’être le peuple élu, le Juif est écarté de la propriété féodale et des corporations, il n’exerce que des métiers méprisés comme le commerce, l’usure, le prêt sur gage. L’essor industriel et le déracinement capitaliste aggravent les tensions économiques, culturelles et sociales. Les Juifs ont l’habitude de manier l’’argent et de faire du commerce, ils participent bien plus que d’autres à la prospérité économique sous Bismarck ; ils font donc des envieux. Nombre d’intellectuels rêvent du retour à la nature, de la santé à la campagne (si possible tout nu au soleil), ils critiquent la modernité aliénante de la ville et de l’usine pour rêver d’un âge d’or tout imbibé de romantisme. Des liens se nouent entre nationalisme pangermanique, doctrine raciale, antisémitisme et darwinisme social. La République de Weimar, née de la défaite de 1918, promeut tous les citoyens à égalité, donc les Juifs : c’est insupportable pour les pangermanistes qui les voient comme des traîtres. Les révolutionnaires de gauche sont souvent juifs (Karl Marx, Rosa Luxembourg). Les Juifs sont les boucs émissaires commodes de toutes les injustices commises en Allemagne et contre elle. La crise mondiale des années 30 et l’hyperinflation s’ajoutent à l’amertume de la défaite et la perte de territoires. Le peuple traumatisé entre en régression émotionnelle et cherche refuge sous la poigne d’un homme fort. Hitler fait du Juif le principe cosmique du Mal, l’acteur même du complot politique mondial, le bacille infectieux de tout ce qui affaiblit : internationalisme, démocratie, marxisme, pacifisme, capitalisme apatride, marchandisation. Dans son discours au Reichstag le 30 janvier 1939, Hitler éructe qu’il va exterminer tous les Juifs d’Europe. Dès 1938, l’Allemagne encourage l’émigration juive, puis choisit l’expulsion des Juifs allemands jusqu’en 1941. La défaite française ouvre Madagascar (proposé fin 1938 à Ribbentrop par le ministre français des Affaires étrangères Georges Bonnet), mais la résistance de l’Angleterre empêche le plan. Suivent la déportation en Pologne puis la concentration en camps d’extermination industrielle : tous les Juifs doivent disparaître de l’espace vital de la race allemande – mais aussi comme diaspora menaçante et complotiste hors de cet espace vital (conférence de Wannsee en janvier 1942). Car la guerre qui se retourne en URSS et l’entrée des USA poussent à la « solution finale ».

Qui ne finit rien du tout et ne ramène nul âge d’or – malgré les quelques 6 millions de Juifs exterminés… L’Allemagne a perdu des cerveaux inestimables tels que les physiciens Albert Einstein et Max Born, le biologiste Otto Fritz Meyerhofle, les compositeurs Arnold Schönberg, Kurt Weill et Paul Hindemith, le chef d’orchestre Otto Klemperer, les philosophes Theodor Adorno, Hannah Arendt, Ernst Bloch et Walter Benjamin, les écrivains Alfred Döblin et Lion Feuchtwanger, les architectes Erich Mendelsohn et Marcel Breuer, le sociologue Norbert Elias, les cinéastes Fritz Lang, Max Ophuls, Billy Wilder, Peter Lorre et Friedrich Hollandern, l’actrice Marlène Dietrich…

arabe muscle

Aujourd’hui Daesh, sur ce territoire laissé vide entre Irak et Syrie, instaure le Califat pour éliminer de sa population tous les éléments “impurs“. Il œuvre à éradiquer à la fois Chiites, Chrétiens, Yézidis, Zoroastriens – et les Juifs, s’il en reste ! Il rejette la conception occidentale de l’État-nation (construction d’un vouloir-vivre en commun forgé par une population hétérogène) au profit de la Communauté (oumma) des « seuls » croyants en l’islam dans sa version salafiste djihadiste, régie par la « seule » loi divine intangible (charia). Tous les individus sont niés au profit du collectif – ceux qui résistent sont éliminés. Leur retour de l’âge d’or est celui des premiers temps (salaf = compagnon du Prophète) et leur avenir est la fin des temps (qu’ils croient toute proche). Il faut donc se purifier et éliminer les impies par la violence. Ce culte de la force mâle à qui tout est permis au nom de Dieu attire les déclassés du monde entier qui peuvent assouvir leurs bas instincts sans connaître grand-chose de l’islam. Décapiter est la pratique rituelle envers les animaux : elle vise à faire sortir les victimes de l’humanité, tout en leur ôtant l’âme éternelle (qui siège dans la tête). Établir la Cité de Dieu sur la terre entière permet de faire rêver, les sites Internet et surtout les vidéos de propagande attisent la soif d’action et le ressentiment. Le nazisme avait déjà séduit une partie des dirigeants arabes dans les années 30 (Nasser, le grand mufti de Jérusalem…). Daesh partage avec l’Arabie Saoudite la même vision salafiste de l’islam, la glorification du djihad, les mêmes adversaires chiites. Mais les Saoud ont instrumentalisé la religion pour imposer leur légitimité politique sur les Lieux saints et contre le nationalisme arabe alentour. Ben Laden avait dénoncé l’hypocrisie de la monarchie qui ne respecte pas les principes salafistes (en autorisant par exemple des soldats impies – et même des femmes soldates dépoitraillées ! – sur le sol béni en 1991).

Quel avenir a ce millénarisme ? Probablement aucun, tant il coalise contre lui les États de la région, les grandes puissances mais aussi les opinions un peu partout sur la planète, outrées de voir de petites Shoah fleurir un peu partout selon le bon plaisir des sectaires. Quant à l’islam majoritaire… il se tait, fait profil bas devant la violence des Frères. Lâchement.

daesh crucifie les chretiens

Mais les États jouent chacun leur petit jeu diplomatique, sans guère se préoccuper de la menace pour l’humanité que sont ces crimes quotidiens. Barak Obama, qui ne cesse de décevoir depuis sa première élection, ignore l’Europe, ne veut pas fâcher la Russie ni mécontenter l’Iran, avec qui il négocie sur la prolifération nucléaire. Il joue l’inertie et son opinion manifestement s’en fout, puisqu’il n’y a pas d’Américains ni de Juifs crucifiés (comme les chrétiens d’Irak), décapités (comme les journalistes japonais ou les coptes d’Égypte), ni grillés vifs (comme un pilote jordanien). L’Europe est impuissante, nain politique, les seules puissances militaires (Royaume-Uni, France) gardant la culpabilité du colonialisme et des budgets exsangues. Quant à la Turquie, elle joue le même rôle ambigu avec les daeshistes que le Pakistan avec les talibans et le Qatar avec les Frères musulmans : une complicité objective.

Ce que veulent les quelques 2 à 3000 salafistes sectaires en France, c’est aller « faire le djihad » puis, auréolés d’une gloire factice auprès des « petites frères » des banlieues laissées pour compte par l’indifférence de la droite (yaka mettre des flics) et l’angélisme de la gauche (yaka mettre des moyens), tenter de déstabiliser la société mécréante par des attentats, du prosélytisme, des réactions violentes. Dès lors, la « purification ethnique » est ce qu’ils veulent : que la société des « sous-chiens » chasse les « arabes » afin qu’ils n’aient plus qu’à se soumettre aux « bons » salafistes qui vont les accueillir (à condition d’obéir). En bref quelque chose analogue au scénario juif (qu’ils envient), la terre promise après les camps…

Ce noir-et-blanc peut-il régler définitivement les problèmes de démocratie en France, d’inanité scolaire, de pauvreté, d’étatisme forcené ? J’en doute. Expulser les délinquants récidivistes et les priver de leur nationalité française imméritée (s’ils en ont une autre…), est possible. Mais ce sont les banlieusards nés et élevés en France – donc Français – qui ont sombré dans le salafisme sectaire après être passés par la case voyou. Tout comme les gauchistes idéologues d’Action directe il y a peu contre « le système ». Faudrait-il réviser – comme sous Vichy – les naturalisations sur trois générations ? Ou faire des « tests ADN » (autre nom du compas nazi à mesurer les crânes) pour décréter qui est digne d’être Français ou pas ? Nous serions aussi ridicules que la Corée du nord et sûrement pas suivis par les pays de notre Europe… C’est pourtant le parti des Le Pen qui laisse prôner ce « grand remplacement » à l’envers. L’histoire montre ce que cela a donné. Vous me pourrez pas dire que vous avez voté sans savoir !

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L’islam est-il soluble dans la démocratie ?

Tenter de répondre à cette question exige que l’on précise deux choses : ce qu’on entend par démocratie et ce qu’on perçoit de l’islam. Que l’on examine ensuite si le second est soluble dans la première.

1/ Démocratie :

Trois questions : notre modèle est-il “universel” ? est-il “idéal” ? est-il “avancé” ?

Universel ? La « démocratie » peut être entendue de plusieurs manières : elle a été « inventée » dans un endroit précis du monde (la Grèce antique) sous la forme qui s’est historiquement perpétuée comme idéale de nos jours. Mais elle peut être considérée aussi comme un modèle de rapports politiques entre les hommes. Sortie alors du contexte pur occidental, elle a existé ailleurs. Les tribus bédouines à l’origine de l’islam étaient composées de guerriers où chacun avait sa voix. Était-ce si différent de la cité athénienne où seuls les hommes étaient citoyens et seuls en droit de porter les armes ? L’occidentalocentrisme doit être systématiquement remis en cause : non pas pour le condamner – il compose ce que nous sommes – mais pour savoir que d’autres mondes sont « possibles » à côté du nôtre, sans qu’ils soient forcément inférieurs ou archaïques. – L’argument de « notre modèle » comme universel n’est donc pas recevable.

Idéal ? Entendons cependant « la démocratie » comme cet ensemble d’institutions modernes dont le principe est « un homme, une voix » et dont les élections de représentants constituent la pratique. Faisons même le pari que ce type d’organisation égalitaire et organisé est désiré par tous les êtres humains. Remarquons alors « qu’un homme, une voix » a longtemps été restreint à un impôt payé, à un niveau d’instruction ou au fait d’être mâle. Le suffrage est dit aujourd’hui « universel »… pour préciser de suite qu’il ne l’est pas ! Il faut en effet être majeur (18 ans) et de pleine capacité (ni fou, ni interdit par jugement) pour faire partie de cet « universel ». La radicalité ne vaut pas vérité : chaque peuple adapte les institutions à ses mœurs culturelles et historiques. – L’argument de la démocratie « idéale » n’est donc pas opposable aux pays musulmans tels qu’ils sont, pas plus qu’il ne l’est chez nous.

Avancé ? Le processus démocratique a pris du temps pour aboutir en Occident à ce qu’il est aujourd’hui. A supposer que cet exemple occidental puisse être un idéal pour tous (ce que je crois possible), la démocratie sophistiquée d’une société moderne ne se décrète pas d’un coup de baguette magique. Les femmes de France ont dû attendre 1790 pour avoir le droit d’hériter comme les hommes, 1863 pour accéder aux cours secondaires, 1881 pour ouvrir un livret de Caisse d’épargne sans l’autorisation de leur époux, 1907 pour le droit de disposer de leur salaire (mais pas de gérer les autres biens), 1924 pour que l’enseignement secondaire soit le même que pour les garçons, 1938 pour obtenir une “capacité juridique” restreinte (”ester en justice”, témoigner, etc.), 1945 pour avoir le droit de voter… et 1965 – sous De Gaulle – pour avoir le droit enfin de gérer leurs biens, ouvrir un compte en banque, et exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ! Les restrictions faites aux femmes en Arabie Saoudite et en Iran aujourd’hui sont-elles si différentes (même si condamnables selon nos propres critères) que ce qui se passait dans un pays catholique développé comme la France il y a une génération seulement ? – L’argument du « modèle avancé » – le nôtre – vers lequel le monde entier devrait tendre n’est qu’une construction intellectuelle, à prétention impériale. C’est ce que disent les Chinois et ils n’ont probablement pas tort.

islam expansion carte

2/ Islam :

Évoquons maintenant la religion musulmane. Pas plus que le christianisme elle n’est unique. Déjà entre sunnites et chiites, l’importance donnée à l’interprétation des textes sacrés n’est pas la même, sans parler des variantes marocaines, égyptiennes, turques…

De plus l’islam n’est pas l’islamisme et le Coran s’interprète car il est la Parole de Dieu soufflée par l’archange Djibril (Gabriel) à l’oreille d’un prophète illettré qui n’a rien écrit, mais transmis oralement à plusieurs disciples – avant que le calife Othman (vers 650) convie des lettrés à ordonner tout ce qui se disait, en éliminant tout ce qui ne semblait pas cohérent. Le Message a pu être ainsi de nombreuses fois déformé, tronqué, dévié.

Ce sont les salafistes du courant djihadiste qui considèrent la démocratie comme un « péché » et veulent revenir aux mœurs et comportements des compagnons du Prophète (salaf). Le fait nouveau est que le wahhabisme, issu d’une Arabie saoudite riche des revenus du pétrole, a envahi la planète islam en se posant comme seul détenteur de la vraie religion. Phénomène classique de pouvoir, afin de s’imposer géopolitiquement dans la région sunnite (et contre l’Iran chiite tout proche et bien plus puissant) lorsqu’on est un très petit pays face aux masses musulmanes alentour.

C’est Ben Laden à la suite de Sayed Qotb (un Frère musulman égyptien) qui fait du djihad un devoir paranoïaque, individuel, obligatoire et permanent – pas « l’islam » en soi. Dans l’islam classique, un groupe peut choisir ses représentants. Le salafisme (issu du wahhabisme en plus sectaire) veut imposer sa loi à tous en menaçant tous les musulmans réformistes ou modernistes dont la parole est muselée. Comme les SA sous Herr Hitler, les braillards les plus frustes font du chantage aux nuancés et aux modérés. Comme le révèle Henry Laurens, professeur d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France dans le numéro de janvier 2015 de la revue Le Débat, « quant aux djihadistes venant d’Europe et des États-Unis, leur niveau de connaissance de l’islam, c’est ‘l’islam pour les nuls’. Ils n’y connaissent strictement rien ! »

islam religion et democratie

En politique, les croyants vont être attentifs à ce que leur régime politique soit compatible ou promeuve les valeurs islamiques. Cela comme tous les croyants du monde, y compris les marxistes ou les socialistes pour leur propre Vérité. Mais pas plus que ce que les catholiques réclamaient au 19ème siècle – ou réclament aujourd’hui sur l’avortement, le mariage gai ou la procréation pour autrui. ‘Démocratie’ et ‘laïcité’ sont deux mots différents et l’on peut parfaitement concevoir une société homogène de croyants adeptes d’une démocratie ‘mécanique’ selon nos critères occidentaux : que chacun ait une voix égale et le droit de vote ne remet nullement en cause la croyance qu’il n’est de Dieu que Dieu. C’est par exemple le cas en Angleterre où la Reine est chef de l’État et chef de l’Église – qui prétendra que l’Angleterre n’est pas une démocratie ? Pour les Musulmans classiques, ce n’est que durant la prière que le corps d’une femme ne doit pas pouvoir détourner les hommes de Dieu, pas durant l’exercice politique, qui est profane.

charia condamne

Qu’il y ait tentation de théocratie dans certains États musulmans (Arabie Saoudite, Maroc, Iran, Afghanistan des Talibans) n’est pas aberrant en soi : c’est le cas sous toutes les croyances qui se veulent totales (exemple feue l’URSS, ou encore la Chine cléricale du parti communiste aujourd’hui…). La théocratie est parfois la seule façon de faire l’unité de pays écartelés entre rivalités tribales (aujourd’hui Arabie saoudite et Jordanie, hier Iran et Afghanistan).

L’autre façon est la dictature militaire (Égypte, Irak, Syrie, Pakistan un temps, Turquie parfois, Algérie évidemment). C’est peu compatible avec ce que nous entendons aujourd’hui par ‘démocratie’ selon notre modèle, mais cela ne stigmatise pas l’islam plus que les autres croyances totales : c’était l’idée du monastère de Cluny dans le monde catholique que de réaliser la Cité de Dieu sous la houlette de l’Église, et la constante idée des papes de domestiquer empereurs et rois jusqu’à Canossa. Ce fut la réalisation de Constantin et des empereurs chrétiens de Byzance contre les païens. C’était aussi l’idée des Jacobins sous Robespierre de décréter le fusionnel de ‘la patrie en danger’ – tous les opposants étant des ‘traîtres’. Plus près de nous, c’est l’athéisme marxiste, mais considéré avec autant de foi que s’il était Vérité révélée, qui a fait de l’URSS, de la Chine, de Cuba ou de la Corée du nord des ‘partitocraties’ où les commissaires politiques étaient, comme les imams ou les curés, seuls détenteurs de l’interprétation correcte de « la ligne ».

Dans ce type de régime évidemment ‘non-démocratique’, tous les « hérétiques » sont de facto considérés comme fous à rééduquer ou comme irrécupérables à éradiquer – voire à pendre ou crucifier en public pour l’édification des foules (les grands procès staliniens étaient de ce type, après la guillotine Robespierre). Daech n’a rien inventé : il ne fait que récupérer cette façon de faire de la propagande en impressionnant les foules.

charia supporters

Notons qu’en notre France républicaine et laïque, cette attitude mentale subsiste, atténuée mais réelle : ceux qui contestent « la ligne » (à supposer qu’il en reste une…) sont mal vus au parti Socialiste, les Attali, Besson, Bocquel, Kouchner et même Védrine ont pris une « odeur de souffre » lorsqu’ils ont dit que ce n’est pas « trahir » que de servir la République, même sous un Président de droite. Ce n’est guère différent, en moins intellectuel, à l’UMP où le parti est considéré comme « godillot » à l’Assemblée et où presque personne n’ose provoquer un débat contre ‘le chef’…

Non, la démocratie n’est pas donnée en naissant : elle est une lutte constante pour équilibrer les pouvoirs et rendre libre l’expression. La démocratie se gagne, et la facilité, le laisser-aller, l’hédonisme en politique sont les autres noms de la lâcheté. S’il y a viol des foules, elles sont souvent consentantes… Seule la raison – mixte d’intelligence et de courage critique – permet d’assurer les libertés par l’égalité en droits de tous. C’est pourquoi si l’islam n’est pas incompatible avec la démocratie, il doit se prendre en main pour l’assurer en son propre sein. Les catholiques ont bien réussi à repousser la tentation théocratique (la Fronde), la tentation hiérarchique conservatrice (1789) et la tentation moraliste (loi de 1905) : pourquoi les musulmans n’en feraient-ils pas autant, dans les pays qui leurs permettent cette liberté comme la France ?

charia veut quoi

Ce qui compte est moins l’emprise d’une croyance (religion ou idéologie) que l’équilibre des pouvoirs. Dans un régime politique, seule l’organisation de l’État peut permettre l’expression des diversités d’opinions et la canalisation vers la décision. En ce sens, le régime iranien, pour qui l’étudie au-delà des slogans médiatiques, apparaît comme un réseau serré de poids et contrepoids bien loin de l’absolutisme byzantin ou louisquatorzien…

Car la raison n’est pas méprisée dans l’islam. Pas comme elle a pu l’être à certaines périodes du christianisme (chez saint Martin notamment, ou chez saint Bernard contre Abélard). Philosophie, mathématiques, histoire, médecine, ont eu leurs savants musulmans. Que l’orthodoxie wahhabite ou salafiste soit rigide et méfiante n’incrimine pas l’islam tout entier, pas plus que les Mormons chrétiens ou les partisans du créationnisme n’incriminent le christianisme tout entier. C’est en revanche aux autres courants de l’islam de NE PAS accepter l’intolérance menaçante des salafistes et wahhabites.

islam et moralite

Les causes du déclin de la pensée musulmane sont à chercher dans les contingences historiques, pas dans la foi elle-même : l’arrêt de l’expansion militaire, la Reconquista catholique en Espagne, le reflux arabe lors des croisades, les défaites de Lépante (1571) et sous les murs de Vienne (1683), l’ouverture au monde et au savoir des chrétiens avec les grandes découvertes et la Renaissance, puis les comptoirs et l’expansion coloniale. Les sociétés musulmanes qui vivaient de commerce et partageaient le pouvoir entre les guerriers qui les défendaient, les théologiens qui les justifiaient et les marchands qui les finançaient, ont vu la route de la soie dévalorisée par la découverte de l’Amérique et par le franchissement du cap de Bonne-Espérance. Moins de commerce signifie moins de fonds et moins de contacts, donc moins de pouvoir et moins de prosélytisme.

musulmans en europe

Assimiler le fondamentalisme islamiste à un nouveau totalitarisme du 21ème siècle, comme le font les néoconservateurs américains et la ligne dure israélienne n’est pas faux, mais ne touche qu’une frange étroite des Musulmans : les daechistes sont des fascistes.

Mais cette vue de combat, si elle est appliquée sans distinction à tout l’islam, sert souvent de sophisme intellectuel pour justifier une politique de guerre aux États (Irak de Bush, Afghanistan et Yémen d’Obama, Syrie de Hollande). C’est se tromper de cible car on sait bien que c’est le déracinement ou l’exclusion sociale qui induit chez les intégristes la quête d’une communauté imaginaire. Hors États considérés comme conservateurs et corrompus, cette communauté islamiste se trempe dans le combat anti-mécréant. La ligne néo-Cons, qui assimile tout leader fondamentaliste à Hitler et tout accommodement à Munich, n’est pas une réflexion mais une image motrice qui fonctionne en circuit fermé. Les néoconservateurs américains ont beaucoup appris de Lénine et de son activisme – mais rien retenu de ses échecs…

C’est pourquoi les ‘printemps arabes’ ont ouvert une fenêtre : la société civile se prenait enfin en mains, contre les  théocrates et les militaires; les musulmans pouvaient être démocrates. Las ! La maturité ne se décrète pas : les masses arabes sont bien peu éduquées encore, et les femmes trop peu émancipées des codes machistes, pour adopter des mœurs adultes en politique. La peur du chaos et la crainte de la modernité choquant les traditions ont fait élire parfois massivement les partis islamistes, plus ou moins virulents.

Seule la Tunisie aujourd’hui, et partiellement la Turquie et le Pakistan, répondent aux critères du choix démocratique. La Libye est un chaos, comme l’Irak et le Yémen, bientôt l’Afghanistan, l’Algérie reste tenue par les militaires comme l’Égypte et surtout la Syrie.

terrorisme non justifie en islam

3/ Solubibilité :

Si démocratie il doit y avoir, elle ne se décrète pas d’un coup. C’est toute une culture qui va avec, des habitudes de pensée et d’agir. L’Occident a introduit peu à peu en politique une laïcité de fait, depuis les audaces savantes de la Renaissance. Mais la séparation de l’Église et de l’État fut longue… Les crimes d’impiété et d’hérésie n’ont été supprimés en France qu’en 1791. Sans avoir eu besoin de « révolution », les régimes monarchiques (Angleterre, Pays-Bas, Danemark, Espagne) séparent de même la religion de l’État, même si les mœurs restent chrétiennes (on le constate surtout en Suède et aux États-Unis).

Si la Révolution khomeyniste iranienne prône le retour au passé mythique des origines, des démocraties modernes et laïques ont émergé en terres d’islam, notamment avec Kemal Atatürk, fondateur de la République Turque. On peut citer aussi la Tunisie laïque, la théocratie modérée (« presque anglicane ») du Maroc et l’oligarchie militaire non théocratique du Pakistan dont l’État s’est pourtant fondé contre l’Inde sur la seule religion musulmane. Gardons-nous d’une bonne conscience arrogante, comme nous avons trop souvent tendance à le faire – surtout à gauche. Montesquieu le libéral l’avait déjà raillé : « mais comment peut-on être persan ? »

Une minorité de musulmans français seulement approuvent les attentats islamistes : 16% au printemps 2006 (pour prendre exprès des chiffres avant Charlie), selon le Pew Research Center ; 72% de musulmans français ne voient aucun « conflit naturel entre le fait de pratiquer l’islam et le fait de vivre dans une société moderne. » Le support au terrorisme a d’ailleurs de nombreuses causes non religieuses : la démographie, l’attitude envers les États-Unis, l’éducation des femmes, l’état de développement, le laxisme moral des démocraties occidentales, etc.

Nombre de musulmans éduqués se sont mis au business et considèrent la richesse comme signe de ‘baraka’, d’élection divine – tout comme les protestants. Ils rappellent que Mahomet était entrepreneur de La Mecque et riche de sa réussite en affaires. Cette existence n’est pas incompatible avec la foi si elle permet de réaliser des œuvres pies. Et… elle ressemble au conservatisme compassionnel de nombre de chrétiens américains.

L’enjeu « démocratique » est largement une histoire de développement économique et de répartition des richesses. Les dirigeants des pays musulmans ont porté une plus lourde responsabilité que la religion dans l’immobilisme des États qu’ils ont dirigés si longtemps depuis la fin de la colonisation. C’est en effet la libéralisation de la société civile permise par l’essor économique qui induit l’éducation démocratique. Le libéralisme n’est pas un vain mot – et la gauche-à-la-mode devrait faire attention à ses « haines » pavloviennes : les libertés d’opinion, d’expression et d’association sont le socle du libre-arbitre, donc du libre choix, tant politique qu’économique. Ce n’est pas la mécanique de la démocratie qui importe (les élections, la répartition égale des impôts) mais un régime de droit et une mentalité laïque, avec contre-pouvoirs et droit des minorités, séparés de l’emprise religieuse et du clientélisme redistributif. Ce que les oligarchies foncières, de parti, ou les pouvoirs militaires de nombreux États musulmans ont réticence à établir. Ils ne sont pas les seuls : regardez les Birmans ou les Chinois – ou encore les profiteurs sexuels (DSK), fiscaux (Cahuzac) ou clientélistes (la réserve parlementaire) du parti socialiste. Par exemple – puisqu’il est au pouvoir et peut tout changer, et qu’il adore donner des leçons de vertu à tous… en se gardant de purifier ses pratiques.

L’islam n’a donc rien d’incompatible avec « la » démocratie, les Musulmans établis dans les pays occidentaux eux-mêmes le disent. La religion musulmane n’est pas moins soluble dans la démocratie que le catholicisme ou l’orthodoxie. En revanche, le salafisme daechiste est une secte mortifère, à combattre par tous les moyens, jusqu’en nos banlieues. Il ne faut baisser culotte devant personne, ni devant les injonctions de croyants en folie, ni devant les États qui flirtent dangereusement avec les voyous (Arabie saoudite, Émirats, Irak, Yémen, Pakistan, Turquie…). Notre démocratie doit être défendue dans son équilibre entre droit des minorités et exigences de la majorité. C’est la définition même de ‘la laïcité’ que cette neutralité entre les croyances, toutes étant libres d’expression, aucune n’ayant l’hégémonie légale.

Créer l’unité dans la diversité n’est probablement pas ce que la France jacobine a su réussir, mais le Royaume-uni communautariste ou l’Allemagne multiculti non plus. Car c’est la dose qui fait le poison : trop d’intégristes d’une quelconque croyance et l’équilibre national est rompu. Lorsque les mœurs civiles de discrétion prosélyte et de bienveillance pour la différence ne suffisent plus, c’est à l’État, dans chaque pays, de faire respecter l’équilibre en imposant la loi égale pour tous. Ce n’est que par cette égalité formelle que la liberté réelle peut exister et se maintenir. C’est valable en politique (par exemple sur le voile provocateur qui cache le visage), comme en économie (où le libéralisme n’est pas le laisser-faire). L’État arbitre débat des règles avec un large panel d’opinion, puis les fait approuver par la procédure démocratique ; il doit ensuite les faire respecter sans laxisme – car c’est trop souvent les passe-droits ou les excuses qui empêchent la loi d’être respectée, donc le principe même de l’égalité légale pour tous.

Reste la minorité très croyante qui ne se sent pas bien dans un pays laïc ouvert à la diversité des expressions et au relatif des points de vue. L’on peut concevoir que le puriste puisse être choqué sans arrêt dans sa vie quotidienne lorsque sa foi et ses mœurs sont agressés par la liberté ambiante. A lui de créer des communautés fermées (comme les phalanstères début XXe ou les communautés hippies des années 70) ou de partir vivre dans les pays qui appliquent sa foi sans licence (comme hier certains choisissaient l’URSS ou Cuba). Si cette phrase vous choque, posez-vous la question : vous sentiriez-vous à l’aise de vivre le restant de votre vie renfermé sur votre étroite famille et vos amis, comme vous expatriés, dans un État strictement musulman qui prohibe tout loisir, voile les femmes et interdit même les garçons, rend haram musique, alcool, films – jusqu’aux cerfs-volants de Kaboul – où la police religieuse surveille tous vos faits et gestes, et où l’éducation publique est presqu’exclusivement consacrée au Livre saint ? Mais il semble que quitter la France ne soit le cas que d’une infime minorité de Musulmans en France : dans les 2000 sur environ 8 millions, n’est-ce pas ?

musulmans vus par europeens 2014

Pour aller plus loin :

Le Coran, traduction de D. Masson, Pléiade 1216 pages. Sur le jihad II 190-191, III 169, IX 29, IX 111
Mohammad-Ali Amir-Moezzi, Dictionnaire du Coran, Bouquins 2007
John Tolan, La guerre sainte, l’islam et la croisade, in Les Collections de l’Histoire n°38, janvier 2008, 10 pages
Olivier Roy, Enquête sur le nouveau jihad, in Les Collections de l’Histoire n°38, janvier 2008, 6 pages
Patrick Haenni, L’islam de marché, l’autre révolution conservatrice, Seuil, 2005, 110 pages
Gilles Kepel, Fitna, guerre au cœur de l’islam, 2004, Folio 2007
G. Martinez-Gros, Religion et politique, de Mahomet à Ben Laden, in L’Histoire n°281, novembre 2003, 8 pages
Bernard Lewis, L’Islam, l’Occident et la modernité, Gallimard Le Débat, 2002, 229 pages
Marc Ferro, Le choc de l’islam, Odile Jacob, 2002, 268 pages
Film de François Dupeyrron, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, avec Omar Sharif et le jeune Pierre Boulanger, TF1 Video 2004
Pew Research Center : The World’s Muslims: Religion, Politics and Society, April 2013
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Moraline socialiste

Balles tragiques à Charlie Hebdo, 12 morts. Les événements de janvier bouleversent les postures politiques, mais l’unanimisme en réaction à la barbarie fanatique ne fait que masquer les clivages. Puisque tout le monde – ou presque – se sent Charlie (sans décider entre « être » et « suivre » dans le slogan « je suis »), faisons vivre ce ton libertin qui, de Molière et Voltaire à Cabu et Wolinski – en passant par Flaubert, Daumier, Desproges et quelques autres – est un trait de la culture française. L’ironie plus que l’humour, la satire politique plus que la dérision : se moquer, c’est considérer l’autre, donc aimer s’affronter à lui civilement – pas le mépriser, encore moins le tuer ! Le véritable mépris se manifeste par la plus complète indifférence : on ne rit jamais de ce qui n’existe pas à nos yeux.

Le rire, disait Bergson, nait du mécanique plaqué sur le vivant. C’est pourquoi tous les sectaires, les croyants ânonnant, ont toujours été la cible privilégiée des humoristes – religion ou pas.

Les événements l’ont prouvé, s’il en était besoin, coexistent deux postures de gauche : celle qui veut agir (au gouvernement mais parfois en région), et celle qui préfère rester dans le confort de l’opposition (« frondeurs » ou intellos sans mission). J’ai déjà parlé des intellos de la gauche bobo ; je parle aujourd’hui des politiciens. Manuel Valls, Premier ministre, a été parfait durant la crise, le ton juste, les mesures choc, l’équilibre du droit. D’autres ministres ont été reconnus et les Français sondés le manifestent sans réticence. Mais d’autres politiciens de gauche, rencognés dans leurs fiefs et jalousant peut-être ce pouvoir auquel ils ne sont pas directement conviés, préfèrent le rappel à la Morale.

Les Grands Principes (évidemment figés une fois pour toutes quelque part entre 1789 et 1917) sont leur Bible et leur Coran. Lorsque j’évoque par exemple des mots tabous comme « épuration ethnique » (réponse à une question d’un blogueur) ou « lobby juif » (institution légitime aux États-Unis) – même si ma conclusion est nuancée – je me vois accusé aussitôt de « blasphème ». Quand vous avez un interlocuteur face à vous, son œil perd de son brillant, son discours devient monocorde, il dérape en pilotage automatique comme ces appareils où il suffit de mettre une pièce pour que sorte encore et toujours la même chanson. Les ténors de la Gauche bien-pensante édictent des fatwas dans les médias pour stigmatiser et déconsidérer ces loups démoniaques (de droite ou « ultra-libéraux » pas moins) qui osent souiller leur onde pure… Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

J’aime la gauche pour son élan et quand elle est en mouvement ; je n’aime pas la gauche morale, figée dans son catéchisme. Ma génération a assez subi les curés, les cocos, les maos et les trotskistes (par ordre d’apparition à l’histoire). Nous subissons aujourd’hui la triste moraline socialiste. Ce mot de Nietzsche décrit cette glu édifiante qui se croit obligée d’enrober tout discours pour qu’il soit « acceptable » aux adeptes. La réalité toute crue ne saurait passer sans cette sauce – analogue au ketchup pour les ados (qui en mettent partout parce qu’ils craignent le vrai goût des choses).

Soyons donc impertinent et osons moquer les travers de ces « vaches sacrées » qui aiment à prendre trop souvent la position du missionnaire et s’affichent en précieuses ridicules.

La fin d’année 2014 a vu les grandes orgues du socialisme tonner sous les voûtes. La Charte des Socialistes pour le Progrès Humain rappelle les élans romantiques louis-philippards des proto-socialistes étrillés ensuite par Marx en termes « scientifiques » et par Lénine en termes « politiques ». La Charte fait ronfler les grands mots, ceux qui ne veulent rien dire et qui servent de réceptacles bien démagogiques à toutes les aspirations et fantasmes : émancipation, démocratie, égalité « réelle », progrès, justice « sociale », primat du politique, collectif. On voit combien la vraie vie fait voler en éclat ces grands principes, lorsque le droit tombe sous les kalachnikovs et combien l’émancipation promise toujours n’arrive pas à avancer sous la pression du victimisme (les assassins seraient de pauvres victimes de la société, la désintégration scolaire n’aurait rien à voir avec l’immigration, le collectif est forcément plus fort que les communautarismes…).

Le romantisme politique (qui a culminé en 1848) est caractérisé par le sens du spectacle (drame, héroïsme, sacrifice), par la sentimentalité et l’éloquence (appel à l’idéal, Lamartine, Hugo), par une insistance misérabiliste (les pauvres, les opprimés, Gavroche, Cosette, Michelet, Eugène Sue), enfin par l’appel ”religieux” (une vision morale étendue à l’univers, des dénonciations au nom de l’Infini, la mystique pédagogique et le Progrès comme justification). Ces thèmes viennent du catholicisme et le socialisme les a récupérés sous Jaurès, Blum et Mitterrand. Ils continuent à courir sous la surface soi-disant « laïque » des socialistes au pouvoir.

En décembre, Martine Aubry dénonce – contre son propre gouvernement qui voudrait desserrer les carcans sur l’emploi – « la promenade du dimanche au centre commercial et l’accumulation de biens de grande consommation ». Elle moralise brutalement, du haut de son impérium moral-socialiste : « Je me suis toujours engagée pour un dimanche réservé à la vie : vie personnelle, vie collective. » C’est oublier que la « vie collective » exige aussi des gens qui travaillent le dimanche : les conducteurs de train pour ne pas prendre sa voiture non-écologique, les cinoches pour projeter des films « culturels », les musées et leurs gardiens asservis à travailler quand les autres se baladent, les boulangers qui font le pain du matin, les marchés où les « producteurs » viennent présenter leurs récoltes, les policiers pour suivre les délinquants et sécuriser les lieux publics…

La consommation moralement acceptable de Martine Aubry apparaît comme celle des bobos urbains. Les autres, les prolos, campagnards ou banlieusards, en sont réduits à l’achat en ligne sur Internet, le dimanche – puisqu’ils travaillent toute la semaine. L’interdit sur le travail du dimanche a-t-il mis depuis des siècles « la culture au cœur de la vie » ? Il y a mis la messe, oui – la culture, non. Cette Culture aubryste serait-elle la nouvelle messe sociale à laquelle tous sont sommés d’assister ? Mieux ne vaudrait-il pas réformer le mammouth du conservatisme scolaire, ou ne pas faire payer (comme dans le Paris Hidalgo-socialiste) les musées de la Ville aux chômeurs, que d’énoncer ce genre de jugement moralisateur sur les activités des gens ? Ils sont censés en socialisme être libres, « émancipés », « égaux », ils font ce qui leur semble bon : de quoi l’État devrait-il se mêler ? La bonne conscience morale de classe est insupportable, édictée par ceux-là mêmes qui se parent de vertu populaire.

selfie nue

Même chose, le même mois, en plus immature. L’insupportable ado de Troisième, Cécile Duflot, pose avec Virginie Lemoine « pour lutter contre l’homophobie ». Est-ce cet « acte » qui va changer les comportements ? Si oui, on attend d’elle un selfie nue devant un HLM contre le mal-logement. Cela ferait encore plus ado et encore plus progressiste, les seins nus étant la transgression des normes bourgeoises qui fait causer dans le poste – et la posture féministe cette révolte anti-mecs qui fait tant jouir les anémiques intellos de gauche. Il est vrai que le bilan-logement du ministère Duflot n’est pas très flatteur… Détourner l’attention par un coup d’éclat ne rehausse pas le niveau de cette politicienne trop avide de célébrité médiatique pour être honnête.

C’est enfin l’ineffable président, François Hollande, qui lors de son « inauguration » de la Cité de l’immigration, a réduit la République à « l’adhésion à un projet commun ». Sans plus. « Parce que depuis 150 ans, la République n’est pas liée aux origines, c’est l’adhésion à un projet commun. » N’avez-vous qu’à venir et adhérer – comme au parti socialiste – pour devenir « français » ou « européen » ? « Vivre en France, c’est une somme de devoirs et de droits » : c’est un peu court, politicien ! On l’a vu juste un peu plus tard… avec les lamentables Kouachi et Coulibaly, « français » de ressentiment qui haïssaient la république, la civilité, la culture, la liberté… On l’a vu plus largement hors Hexagone après le printemps arabe : sans nation, pas de corps politique ni d’État qui fonctionne, pas de régulation organisée des intérêts particuliers mais une simple association d’ayants droit ou de mafias trafiquantes ou cléricales.

Tocqueville l’a bien montré, que Hollande n’a manifestement jamais lu : plus la démocratie avance, plus l’égoïsme croit et plus la solidarité recule. Plus les droits particuliers se multiplient, plus chacun se replie sur ses acquis, au détriment du collectif. C’est bien « de gauche morale » que de vouloir tout et son contraire, afin d’attraper le maximum de gogos dans les filets ! L’incantation au collectif est contradictoire avec les droits pointilleux des ultraminoritaires, l’élan progressiste commun est contradictoire avec les petits narcissismes qui rendent indifférent. Se sent-on français avec la simple « adhésion » par la carte d’identité ? On « adhère » à quoi ? Au système de copains du Moi-président ?

Moi president Hollande exemplaire

Les « racines » sont certes à critiquer et à renouveler pour les garder vivantes, mais ce n’est pas un projet aussi vague à la sauce hollandaise qui va rendre fier d’être français ! Ni donner envie de participer à la démocratie collective. Ni encourager la solidarité ou l’ouverture à l’autre. Il y a une rare maladresse chez Guimauve le conquérant – comme l’appelait Fabius (…avant d’être ministre).

La leçon socialiste apparaît donc comme un catéchisme : obéissez aux commandements ! Or ni le Bien ni le Mal ne sont fixés pour l’éternité (sauf dans la Bible et le Coran), ils dépendent d’une construction historique – variable selon les sociétés. Si les amours entre adolescents du même sexe sont une éducation chez les Baruyas, cela « ne se fait pas » en Europe et est clairement « haram » dans le monde musulman (même si des accommodements avec la réalité sont clairement avérés). Il n’y a pas que l’écologie ou le salafisme à vouloir être « punitifs », le socialisme moral aussi qui condamne les comportements du peuple (consommer le dimanche autre chose que « la » culture reconnue par les bobos), ou les sentiments envers les comportements minoritaires (on peut accepter que deux lesbiennes vivent ensemble, mais pourquoi remettre en question « le mariage », s’interrogent les gens – pour ma part, cela m’est indifférent mais le choc populaire est une réalité).

Nietzsche l’a exposé largement, « la » morale du temps est toujours la morale des Maîtres, de ceux qui dominent. Martine Aubry, Cécile Duflot, François Hollande, édictent « ce qu’il faut penser » – aussi ridicule ou courte-vue que cela puisse paraître. Car il s’agit dans ces trois faits de nier la réalité (acheter le dimanche, le mariage comme sacralité, les conditions réelles pour se sentir français) au profit d’arguments d’autorité qui abêtissent le citoyen, l’électeur, les gens du peuple.

Et ceux qui les profèrent impunément…

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Bonne année 2015

Les millésimes 15 ne sont pas toujours fastes aux Français mais rappellent les constantes de l’histoire nationale…

  • En 1215, le IVe concile du Latran impose le port d’un vêtement particulier aux Juifs et aux Musulmans et leur interdit toutes charges publiques – comme certains partis aimeraient le rétablir de nos jours.
  • En 1315 – déjà le climat -, des inondations pourrissent les récoltes en France ; le grand argentier Enguerrand de Marigny est pendu sous la pression des nobles tandis que la reine adultère Marguerite de France meurt en prison (ô Cahuzac et Trierweiler !).
  • En 1415, Henri V d’Angleterre débarque et assiège Harfleur, l’armée de Charles VI est vaincue à Azincourt – comme Alstom est forcée de vendre sa filiale énergie aux Américains pour payer une amende colossale édictée par ces mêmes Américains.
  • Malgré 1515 et la victoire de François 1er à Marignan (contre les mercenaires suisses…), l’année 2015 voit la défaite de François IV Hollande face au chômage.
  • En 1615 sont fermés les États généraux… jusqu’en 1789 (tout comme les débats aux seins du PS et de l’UMP) ; les Juifs sont à nouveau expulsés ; Louis XIII épouse à 14 ans Anne d’Autriche – tandis que François Hollande se tape Julie Gayet, de 18 ans sa cadette.
  • En 1715, l’État croule (déjà !) sous la dette publique (3.5 milliards de livres) et Louis XIV meurt de la gangrène ; Philippe d’Orléans, régent, déclare aux Intendants des finances qu’il est préoccupé par le poids excessif des différentes taxes, il dit son intention d’établir un système d’imposition plus juste et plus égalitaire (Piketty a refusé la Légion pour moins que ça)…
  • En 1815, Louis XVIII est chassé en Belgique par le retour de Napoléon (tout comme Sarkozy revient en politique), mais la Septième coalition le défait à Waterloo et la France perd tous les territoires conquis depuis l’Ancien régime (adieu l’euro sous la prochaine Marine ?) ; le pays élit (au vote censitaire) une Chambre « introuvable » ultraroyaliste (mariniste ?).
  • En 1915, la guerre creuse le déficit (10% du PIB) tandis que le cours forcé du franc le dévalue fortement, provocant 20% d’inflation – ce que le programme Le Pen envisage (sur le modèle récent du repli russe à la Poutine).
  • En 2015, les Français naviguent à vue. Les idéologies des parents sont incompréhensibles aux jeunes ; ils leur préfèrent les croyances religieuses (« renouveau » charismatique, conversions à l’islam). Tandis que Hollande est « optimiste »…

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La génération des soixantenaires au pouvoir vit encore l’image enchantée du réel que renvoie « le socialisme » ou « la démocratie » – comme si ces systèmes tout prêts pour penser ne devaient pas être réactualisés constamment pour avoir prise sur la réalité.

Or le socialisme est mort, échoué hier sur l’échec soviétique et maoïste (qu’encensaient les soixantenaires de la génération Hollande lorsqu’ils avaient 20 ans), enfoncé par la mondialisation et l’émergence des pays neufs, contesté par le peuple qui se sent dépossédé du droit à la parole et à l’impôt au profit des castes technocratiques au pouvoir et des « ayant droits » immigrés.

La démocratie va mal, portée par l’idée d’égalité de tous en droits et en paroles, mais contrée par l’accaparement des places, le remplissage des poches, la complaisance morale aux copains, la censure au nom de la décence ou du blasphème, et la redistribution victimaire aux « sans » (sans-papiers, sans-logis et autres « sans-dents » ironisés par le président François).

Le projet européen, qui pouvait fournir un idéal après la reconstruction des Trente glorieuses, a dégénéré en cercles technocratiques où « la démocratie » n’est qu’une vaste blague. S’il existe un Parlement européen élu, il n’existe aucun parti européen qui propose un programme, en débatte comme tel, et puisse être élu le même jour selon les mêmes modalités dans chacun des 28 pays.

torse nu au desert

Reste donc le repli national comme substitut à l’absence d’incarnation européenne. L’Europe est un montage, pas un sentiment ; une bureaucratie, pas une nation : elle tolère une immigration massive et sans contrôle, tandis qu’elle s’étend à l’est et au sud sans frontières définies. Ni projet, ni limites – l’idée européenne se voit chaque année un peu plus rejetée au profit des ancrages territoriaux où les citoyens manifestent de plus en plus leur hostilité aux technocrates parisiens, à l’invasion du monde au nom du « droit universel », à la prise de pouvoir des castes politiques et financières sur leur vie quotidienne.

Car la démocratie ne va pas de soi, elle s’apprend et se donne en exemple. « Moi, président de la République » était un catalogue de bonnes intentions : ce n’est plus aujourd’hui qu’une suite de mots en l’air. L’exemplarité de la vie privée, la vertu fiscale, le souci de dire vrai, se sont fracassés sur les petits arrangements avec l’existence comme elle va et les proches tels qu’ils sont.

Il reste trois attitudes aux électeurs en cette année 2015 : le renoncement à la politique (« ce bordel » disait un étudiant de 20 ans interrogé par France-Info), le ressentiment envers tous les politiciens, l’envie d’élire un chef capable de tout balayer. Autrement dit l’abstention massive, le systématique sortez-les-sortants ou le dangereux recours aux tyrans des extrêmes.

Bonne année 2015 !

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François Jullien, Un sage est sans idée

fancois jullien un sage est sans idee
François Jullien arpente la pensée chinoise depuis des décennies. En 1998, il lance un petit livre au titre provocateur pour les illettrés français. Un sage sans idée est peut-être aussi provocateur peut-être que le Christ lançant aux Juifs romanisés « heureux les pauvres en esprit ! » La pensée européenne, précise François Jullien, a sombré pour la plupart dans l’ontologie. Rares en sont les rescapés : les Stoïciens, Pyrrhon, Montaigne, Nietzsche… En Chine à l’inverse, la sagesse est la voie, pas la doctrine : il suffit de voir ce qui reste de dogme « communiste » au Parti dirigeant. Le sage est « sans idée » parce qu’il n’en a pas de préconçues. Il est sans parti pris, donc ouvert. L’intérêt d’aller voir en Chine est de mieux comprendre la raison européenne, ou son délire pathologique en écho dans les media.

Toutes les idées ne se valent pas, mais elles sont toutes possibles ; elles doivent être toutes accessibles pour établir le chemin de sagesse. Tout doit rester ouvert car tout demeure ensemble. « Le sage est effectivement sans « moi » puisque, comme il ne présume rien à titre d’idée avancée (1), ni ne projette rien à titre d’impératif à respecter (2), ni ne s’immobilise non plus dans aucune position donnée (3), il n’est rien, par conséquent, qui pourra particulariser sa personnalité » p.23. Cela signifie-t-il que « le sage » est l’idiot du village, l’ado zappeur qui saute d’un désir à l’autre au gré de son humeur, ou la candidate experte en « rien » ? Est-ce à dire que tout vaut tout ?

Non pas ! Au contraire, la sagesse est une voie d’expérience, pas la culture d’une ignorance. Elle est un chemin qui ne cesse jamais, pas un logiciel défaillant. Il faut donc des idées, mais être pénétré qu’elles ne sont jamais ni intangibles, ni absolues. Car « une idée est paradoxalement viciée des deux côtés : à la fois trop partielle et donc aussi partiale (« une » idée, « mon » idée) ; et trop abstraite (en tant qu’« idée ») ; à la fois trop restrictive (parce qu’elle privilégie) et trop extensive (en subsumant des cas trop divers). Tandis qu’en se conformant à la possibilité du moment, au point d’effacer tout moi personnel, Confucius réussit à maintenir une normativité, mais sans qu’elle soit plus exclusive et catégorique ; et c’est en variant ainsi d’un pôle à l’autre, d’un extrême à l’autre, qu’il peut réaliser le juste milieu continu de la régulation » p.27.

« Juste milieu » : ceux qui ne voient le monde qu’en polémique, ceux pour qui « tout est politique », voici un terme qu’ils ne sauraient comprendre ! Ils le haïssent donc, sans plus avant réfléchir et, pour eux, le juste milieu devient la demi-mesure. Les Chinois, à qui nul Occidental n’a rien à apprendre en politique, suivent plutôt Confucius quand il fait du milieu juste une pensée des extrêmes. Car cette pensée n’est pas rigide comme le « Souverain Bien » platonicien ou « le Mal » chrétien ; elle varie d’un pôle à l’autre et permet, par ce que les Américains appellent désormais les « stress tests », de déployer le réel dans toutes ses possibilités. Car ce qui « est » le réel, c’est le changement incessant : le présent n’est pas sitôt dit qu’il est déjà passé. Or, ce changement ne peut s’opérer que s’il y a deux pôles, deux champs de forces qui s’affrontent, non parce que l’un a plus « raison » que l’autre, mais parce que l’essence du changement pour la matière réside en cet équilibre sans cesse remis en cause : ainsi « la vie » résiste à « la mort » (l’entropie pour les intimes) parce qu’elle isole sa cellule avec de l’énergie.

Le « milieu » n’est donc pas l’immobilisme du ni trop ni trop peu, ni le conservatisme du tout est bien – mais de pouvoir passer d’une extrémité à l’autre sans s’enliser : de voir la réalité par les deux bouts. Pour Confucius, « une remarque n’a pas pour mission de dire la vérité comme on le sous-entend dans un énoncé ordinaire ; ni non plus d’induire ou d’illustrer (comme le ferait un exemple) – elle n’expose pas une idée (…) Mais elle souligne ce qui pourrait échapper, elle attire l’attention » p.48. Le « commentaire » a ainsi le souci du moment et des circonstances, pas une prétention à révéler un quelconque Plan divin. Contrairement à ce que voudrait faire croire l’orgueil occidental, les différentes civilisations sont autant de façons humaines d’appréhender le monde. Chaque pensée fait partie d’un ensemble historique particulier, mais considéré comme le monde vécu. Y compris le savoir « objectif » ou « scientifique », dont on sait bien qu’il dépend étroitement de son milieu de production comme d’utilisation pour opérer.

L’Occident tend à penser par concepts en fonction de « la vérité » à découvrir. Pour les Chinois, la polémique détourne de l’essentiel : en se fixant sur la vérité, on passe à côté de ce qui est à réaliser (c’est d’ailleurs le travers bien connu de la gauche française, intellectuels comme politiciens). La pensée chinoise ne fait pas une notion totalitaire du « vrai », elle ne s’immobilise jamais et reste itinérante, toujours en recherche. Car elle ne vise pas tant à faire connaître qu’à faire tout court ; elle ne vise pas à « prouver », mais à « élucider les cohérences » (p.96). Elle rejoint la critique nietzschéenne de la fixation sur « la » vérité, la seule vérité d’une Science idéalisée, réductrice, qui ignore « le gai savoir ». « Tandis que la philosophie pense sur le mode de l’exclusion (opinion/vérité, changeant/immobile, vrai/faux, être/non-être), tout son travail étant ensuite de dialectiser les termes de l’opposition, (…) la sagesse se pense sur le mode d’une égale admission (en tenant l’un et l’autre sur le même pied : non pas sur le mode du soit l’un, soit l’autre, mais de l’à la fois). Aussi, la sagesse (…) est sans progrès, mais c’est pour atteindre le stade de la sagesse qu’il faut auparavant progresser » p.100.

La cité grecque s’est construite sur un face à face des discours. La Chine n’a pas ignoré la controverse mais continue de préférer les discours insinuants, obliques et allusifs. Ils visent moins à convaincre l’adversaire par des arguments qu’à le fléchir en le manipulant. « La tactique est de tourner cet adversaire contre un autre adversaire, en reconfigurant leurs positions de façon telle que, en s’opposant, elles laissent voir par l’un ce qui manque à l’autre et réciproquement » p.114. Le contraire de la sagesse n’est donc pas le faux – mais le partial. Car tous ont raison – mais d’un certain point de vue, et en partie seulement. Tous sont réducteurs, non qu’ils prennent le faux pour le vrai, mais un « coin » pour le tout. A chaque fois, leur esprit se « borne » ; ils ne veulent voir qu’un seul aspect des choses. La « voie » de la sagesse tente en revanche d’aller jusqu’au bout de chaque aspect différent, de toutes les possibilités de variation du réel.

Est « sage » non pas qui a raison, mais qui voit le monde et la vie comme allant « de soi ». Il y a non-attachement, pas abandon ; le sage ne se laisse accaparer par aucune des thèses en présence, il veut évoluer librement entre elles. « Il n’y a pas promotion d’une vérité supérieure, mais affranchissement intérieur par absence de parti pris » p.139. Le réel n’est pas un immuable qu’il suffirait de connaître (comme le Bien abstrait de Platon) mais un ensemble de processus qu’il faut tenter de comprendre (comme l’encyclopédisme d’Aristote). Pas de relativisme – mais une harmonie ; pas un scepticisme – mais une compréhension des phénomènes ; pas une indifférence – mais une disponibilité. Montaigne est sans doute celui qui a le mieux traduit, en Occident, cette disposition de l’esprit humain qu’a développé particulièrement la sagesse chinoise. « Comprendre » le passage continu des choses, s’en faire le contemporain, c’est bel et bien vivre « à propos ».

Il ne s’agit certes pas de se renier, ni de se convertir à la pensée d’Asie. Notre raison vient des Grecs et a produit la politique dans la cité, c’est-à-dire la démocratie et l’essor des sciences expérimentales. On ne se refait pas. D’ailleurs, le sage chinois se veut « apolitique » puisqu’il reste toujours disponible ; il ne peut « prendre parti », se privant par là même de toute résistance aux pouvoirs. C’est d’ailleurs, selon François Jullien, « l’échec de la pensée chinoise » p.224. A l’inverse, toute philosophie à l’occidentale « se révèle révolutionnaire en son principe – par la rupture qu’elle opère sur le ‘naturel’ » p.225. La dépendance à la partialité, nécessaire pour argumenter et convaincre, est politiquement libératrice.

Mais il faut savoir où vous vous situez et à quel « moment » :

  • Chercheur, vous devrez rester humble devant le réel pour le « comprendre » ; il vous faut le « laisser être » afin de ne pas plaquer vos idées préconçues sur ce qui advient.
  • Politicien ou militant, vous devrez au contraire stratégiquement affirmer et tactiquement opposer vos opposants, sans vous soucier outre mesure du vrai.

Vous pouvez être l’un et l’autre, mais en des lieux et à des moments différents. A condition de chaque attitude soit « à propos », comme Max Weber l’a théorisé. L’homme d’action cherche l’efficacité et la puissance ; un chercheur se doit d’émettre toutes les hypothèses possibles selon ses convictions formées par les méthodes scientifiques et un littérateur dire en belles phrases ses sentiments pour l’humanité. L’éthique de responsabilité ne doit pas être confondue avec l’éthique de conviction. Un détour par l’ailleurs de la pensée chinoise ramène à la pensée de sa propre civilisation. Et c’est ainsi que la sagesse explore.

François Jullien, Un sage est sans idée, 1998, Points essais 2013, 241 pages, €8.00

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Inégalité et quelques mots pour mieux comprendre

Inégalité = est un sentiment social qui fonctionne au sens vertical entre inférieur, égal ou supérieur. Seule la position neutre (indifférente) est acceptable en démocratie, entre envie et vanité. Ce pourquoi les titres de noblesse ne sont pas reconnus par la République et que tout citoyen est égal en droits.

Différence = dérive immédiatement vers hiérarchie donc discriminations (désirs, pulsions), alors que la différence fait la richesse du complément. Mais la société infantile (qui a peur de la liberté faute de vouloir prendre une quelconque responsabilité), préfère le fusionnel au complémentaire. Ce serait devoir s’assumer, composer, reconnaître l’autre pour ce qu’il est. Alors qu’il est tellement plus confortable de rester passif, toujours d’accord, dans le vent, comme tout le monde, sans faire de vagues. Il y a des différences de nature, de degré et de choix. Homme ou femme, telle est le donné biologique (sur lequel il y a construction sociale) ; bébé, enfant, adolescent, adulte, mûr, vieux, tel sont les degrés inévitables d’une existence (malgré le jeunisme marketing qui exploite le fantasme d’éternité) ; hétéro, homo, asexuel (puis des sous-catégories telles que lesbienne, trans, spornosexuel, etc) sont des différences choisies (parfois sans le vouloir, mais la revendication est toujours du ressort de la volonté).

frere et soeurs sally mann

Injustice = pourquoi lui et pas moi ? Cri de l’égoïsme envieux qui voit surtout ce qui lui manque, pas le bien de l’autre. Est-il injuste d’être une femme ? D’avoir des désirs homos ? D’être blond aux yeux bleus ? Ou né bossu et handicapé ? L’injustice est un sentiment ; les situations réelles existent bien sûr, mais elles sont relatives aux jugements de valeur, elles ne vont pas de soi : le smicard français est un « riche » au Bangladesh.

torse nuInéquité = l’équité n’est pas l’égalité, ce que les Français malformés aux maths ne peuvent saisir… L’égalité c’est tous pareils, la même dose à chacun ; l’équité c’est à chacun selon ses besoins. Il y a donc pondération et pas division pure et simple.

Égalitarisme = perversion de l’égalité en revendication tous azimuts, « j’ai l’droit » étant le réflexe spontané devant tout droit des autres. L’égalitarisme parfait ne pouvant advenir de lui-même, en autorégulation (ce serait le droit du plus fort), l’appel à Dieu, à l’ONU, à l’État, à papa, reste indispensable. L’égalitarisme est une idéologie du désir sans limites ; il y a toujours quelque chose qu’un autre a et que je n’ai pas. Plutôt que l’État, mieux vaut le droit, il est plus neutre et vaut pour tous (y compris les maîtres de l’État) – ce que n’avaient manifestement pas compris les socialistes réels des pays communistes. Une tyrannie peut imposer l’égalité des conditions en nivelant au plus bas, quel que soit le mérite (hiérarchie en râteau) ; auquel cas, pourquoi se fouler ? Attendre les ordres d’en haut, obéir sans discuter, être parfaitement conforme – tel est le sujet de la société tyrannique (stalinienne, nazie, cubaine).

Identité = elle est soit donnée (et vise à l’homogénéité), soit elle se construit (et vise à l’uniformité). Elle est, au-delà de la génétique qui fonde certains nationalismes, le réflexe social qui fait appartenir (porter l’uniforme, véhiculer la pensée unique). Elle a pour limites le semblable, le même, et pour point moyen le conformisme. Elle permet le lien social, la reconnaissance par les autres – elle étouffe l’originalité et permet difficilement l’émergence d’idées nouvelles, d’entreprises nouvelles, d’innovations.

Égalité des chances = est la meilleure dialectique que la société démocratique ait trouvée pour reconnaître la réalité (les différences entre les gens) tout en permettant de construire une identité (un rôle social citoyen via l’éducation et la culture) ayant pour idéal l’égalité (la redistribution juste des fruits communs). Les chances est ce dont les politiques devaient discuter et définir, elles changent avec l’époque et la société mais le consensus sur elle est indispensable.

Équité = l’équivalence des possibilités offertes au départ (égalité des chances) est une forme d’équité, à condition que le départ ne se réduise pas au tous pareils. Comme l’impôt est progressif, l’éducation devrait l’être, adaptée à chacun en classes de niveau, des retardés aux surdoués, avec un socle minimal commun. Comme l’impôt est divers, l’éducation devrait être diverse, sans sélectionner uniquement sur les maths, ce qui formate des ingénieurs sans créativité et des technocrates sans âme.

Duras juge l amant en petite bourgeoise egoiste

Mérite = vertus et talents qui permettent aux individus de trouver leur épanouissement et leur rôle particulier dans une société issue de différences. Le mérite est ce qui permet de construire son identité (individuelle, parentale, sociale, citoyenne) par-delà les déterminismes (génétiques, familiaux, claniques et professionnels, nationaux). Favoriser le mérite devrait être l’objectif de toute société démocratique, si l’on admet que la démocratie a pour objectif l’épanouissement des capacités de chacun pour que chacun contribue au mieux à l’ensemble de la société.

Droits « de » (libertés) ne sont pas Droits « à » (créances). Les droits sociaux reposent sur l’équité puisque l’inégalité de leur distribution est la condition de la justice ; leur limite est la discrimination positive, qui pousse le curseur compensatoire assez loin pour susciter envie et revendications (car les critères ne sont jamais tranchés et toujours contestables). Débattre de l’équité (donc des chances) est bien le premier devoir des politiciens en démocratie.

Nous avons très peu de politiciens.

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Dan Brown, Deception Point

Dan Brown Deception Point

Entre Anges et Démons sur la papauté et le Da Vinci Code sur le Christianisme ésotérique, Dan Brown a un instant délaissé le médiéval pour se vouer à l’entière modernité. Il met en scène un autre monstre sacré, purement américain : la NASA. Ce mammouth scientifique, perpétuellement en pertes et trop souvent en échec, est ce qui reste de sacré pour le public positiviste des États-Unis où ce qui fait rêver reste l’espace. Il est aussi une formidable machine à faire travailler des spécialistes disparates et un gisement de découvertes sans nombre, à usage militaire aussi bien que civil.

La NASA est donc l’objet d’enjeux politiques, de préoccupations de sécurité nationale et de problèmes récurrents de financement. C’est dans ce labyrinthe d’intérêts et de rêves que se déploie le talent de Dan Brown. Il invente un Complot, fort intelligent ; il le démonte en un temps très court avec des gens motivés qui combattent le Pouvoir et l’Argent par la générosité et la démocratie.

Le bien, le mal, les valeurs, « US first », vous avez là un thriller tout à fait classique, parfaitement découpé et haletant, sans un temps mort. La psychologie des personnages est nette, l’histoire plausible, les détails vérifiés. C’est un excellent exercice de spécialiste et vous aurez grand plaisir à le lire. Il y a des sentiments et des moments d’humour, distillés avec une parfaite maîtrise. Le savoir compliqué est traduit en mots simples, à petite dose à la fois. Tous les acteurs sont d’ailleurs de vrais professionnels, du Président à ses conseillers, des savants aux journalistes, des commandos Delta aux secours en mer. C’est un bonheur de lire une histoire qui se passe entre gens parfaitement intelligents et si professionnels. De quoi vous donner envie de travailler comme eux.

Vous découvrirez même pourquoi l’Amérique reste l’Amérique : capable de mobiliser des milliards de dollars pour expérimenter, tester, aller toujours plus loin. Pourquoi l’Américain est fier de son pays neuf : capable de susciter les initiatives, de les fédérer et d’aboutir à conserver une large avance technologique. Un moustique robot existe, qui prend des photos compromettantes où il veut, ou peut injecter une dose mortelle d’un poison invisible quand il veut à qui il veut. Un avion militaire existe qui vole à mach 6, six fois la vitesse du son. Une arme automatique existe qui utilise comme munitions ce que son servant trouve alentour, neige ou sable. Un réseau d’écoutes existe qui permet de localiser tout téléphone portable allumé dans un rayon de 3 m. Tout lecteur de Dan Brown ne peut qu’être impressionné.

A se demander pourquoi le FBI a délivré un visa de séjour à l’un des terroristes du 11-Septembre trois mois après la chute des tours ; pourquoi Zarkaoui n’a été éliminé que par un bombardement du type de la Deuxième Guerre mondiale ; pourquoi la CIA a été incapable de savoir si oui ou non l’Irak possédait des armes de destruction massive ; pourquoi le renseignement militaire ignore si la Corée du Nord en a qui sont opérationnelles ; pourquoi le Département d’État ne sait dire si l’Iran est prêt ou non à en produire… Mais ce sont des questions trop réelles qui n’ont pas lieu d’être dans la magie fictionnelle.

Le thriller est ce conte de fées contemporain pour citoyens à qui il est nécessaire de raviver le patriotisme. Il est aussi l’analyse sociologique de base qui montre que l’intelligence et le savoir ne suffisent pas s’ils ne sont pas coiffés par une culture, donc par un sens moral. Pour comprendre la psychologie américaine, plus subtile que la caricature que les Français en ont, il est éminemment utile de lire ce genre de livre. D’ailleurs, il n’existe pas de thriller français où l’on puisse être aussi fier de son pays depuis les récits de la Résistance. Peut-être est-ce pour cela que la société française se délite en égoïsmes ?

Chapeau, l’Américain ! Un bon livre de train, d’escale d’aéroport ou de plage. Un livre découpé comme un film. On ne s’y ennuie jamais.

Dan Brown, Deception Point, 2001, Livre de poche 2008, 704 pages, €8.17

CD audio (en anglais – pour apprendre la langue), Simon & Schuster 2010, €21.23

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Auguste, mort en 14, au Grand Palais

auguste tete bronzer paris expo grand palais

Il y a 2000 ans mourait l’empereur romain Auguste. Car il n’y a pas que la guerre à « célébrer » en cette année 14. Outre 1914 et 1944 (tiens, on a « oublié » 1954 en France ?), la première année 14 de notre ère était l’apogée de l’empire romain.

Jésus n’était qu’un petit garçon quand Auguste régnait sur le monde connu – la lex Titia lui ayant conféré depuis -43 l’impérium triumviral pour 5 ans renouvelables. Prénommé Octave, adopté par César sans être de son sang, il a pris le nom d’Auguste qui signifie le vénérable.

Rome, dont nous nous faisons gloire de descendre culturellement, avait des habitudes juridiques bien loin de l’assistanat surveillé de notre État-providence : familles recomposées, adoptions rapides et changements de noms – sans évoquer les mignons et les amis de sexe, socialement bien mieux acceptés.

oreste et pylade copie romaine paris expo grand palais

Moi, Auguste, empereur de Rome (jusqu’au 13 juillet) est une exposition bien faite, aérée et cohérente, qui va contre les idées reçues : la liberté, à Rome sous l’empire, apparaît bien plus grande qu’en France sous la démocratie… Il est vrai qu’il n’y avait pas la télé, et que les histrions étaient cantonnés aux intermèdes des jeux du cirque, ce lieu vraiment « collectif » où « le peuple » communiait dans la grandeur nationale. Pas comme maintenant, où nous avons les mots sans les choses, où le collectif est une incantation et le peuple un fantasme. L’héritage de César était un État fort, des provinces réorganisées et romanisées (« civilisées »), les ordines voués au service public. Auguste a ajouté à cette potestas (ce pouvoir institutionnel) l’auctoritas (l’autorité charismatique).

auguste imperator paris expo grand palais

Comment ne pas faire le parallèle avec notre époque, où le pouvoir ne confère manifestement pas l’autorité (François Hollande en est le triste exemple), où l’État se délite dans l’indécision et la synthèse du tout le monde il est beau et gentil, où le millefeuille des collectivités perd les actions publiques de la commune à l’UE (en passant par les groupements de communes, les cantons, les métropoles, les départements, les régions, la nation), où la « civilisation » recule dans les banlieues décomposées où prolifèrent les religions sectaires, où les tenants du « service public » prennent l’outil de travail national pour leur propriété, les accords des partenaires sociaux pour quantité négligeable et le vote du Parlement pour rien… Où est aujourd’hui la puissance morale d’un De Gaulle, d’un Mitterrand, d’un Giscard, voire même d’un Sarkozy ? Octave Auguste l’avait, François Hollande non. Être un chef ne s’apprend pas à l’ENA, ni surtout au parti Socialiste.

auguste jeune homme paris expo grand palais

Mais la com’ existait déjà, avec ces statues et portraits de l’empereur et de sa famille, ornant les places publiques, les autels aux dieux et les lieux officiels. Imagine-t-on François Hollande statufié sur 2m50 de haut devant l’Arc de triomphe et son autel à l’intérieur de Notre-Dame ? Auguste a longuement préparé sa succession, mais il n’avait pas de fils. Son neveu Marcellus, pressenti, mourut avant d’être adopté. La fille d’Auguste, Julie, mariée avec Agrippa, eut deux fils, Caius et Julius César, dont les frais visages enfantins sont présentés comme des têtes coupées par quelques révolutionnaires, mais ils sont morts avant d’avoir été majeurs. C’est donc son beau-fils Tibère qui fut adopté par Auguste, avec l’obligation d’adopter lui-même Germanicus, son petit-neveu.

torse apollon paris expo grand palais

Dans l’exposition, vous ne verrez pas que des statues. Des reliefs sculptés comme ce délicat torse d’Apollon ornaient les autels publics tels l’Ara pacis, l’autel de la Paix, et les urnes funéraires. Car, autre différence avec nous, les Romains se faisaient surtout incinérer. Des fresques et peintures, aux coloris gais, illuminaient les murs des maisons austères, une villa des pentes du Vésuve est reconstituée, donnant une idée du quotidien romain rendant plus vivants la lecture d’Alix ou d’Astérix. Une colombe en verre bleu contenait de la poudre à fard ; comme les ampoules de médicament aujourd’hui, on devait casser sa queue effilée pour faire sortir l’ingrédient. Des gobelets en argent montraient en bas-relief des scènes de la mythologie grecque.

bain athlete gobelet argent romain

Il y avait peu de monde, le matin où je suis allé voir cette exposition. La faute peut-être à cette grève des cheminots qui s’éternise, sans raisons autres que de vagues craintes futures sur un statut privilégié, accaparant le bien public comme s’il était aux syndiqués et non à tous les citoyens. Les sorties scolaires se répandaient plus volontiers au musée de l’Armée, les canons, fusils et uniformes parlant plus, probablement, aux profs accompagnateurs que l’époque romaine connotée « bourgeoise ». C’est dommage car l’époque d’Auguste a beaucoup à nous apprendre sur aujourd’hui : un empire aussi composite que l’Union européenne, des religions aussi variées et aussi sectaires, des factions politiques aussi virulentes, une lutte des classes pour les biens… Sauf que l’État était fort, que la vertu régnait dans l’administration et que l’autorité de celui qui fut porté puis maintenu au pouvoir était incontestable.

Du 19 Mars 2014 au 13 Juillet 2014, tous les jours de 10h à 20h, nocturne jusqu’à 22h le mercredi, fermeture hebdomadaire le mardi.
Le site officiel
La Rome d’Auguste en trois minutes (pour les zappeurs nuls) 

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Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières

christian chavagneux une breve histoire des crises financieres
Un bon livre de bon journaliste qui sait rendre claires les notions financières. Avec les limites du journalisme qui sont de rester sur le mode du constat, sans donner une analyse économique des crises. Sont-elles inhérentes au système de marché ? Peuvent-elles être vraiment régulées ?

Ma réponse personnelle aux deux questions est que les excès sont inclus dans l’initiative individuelle, la psychologie tant personnelle que collective incitant au risque et à l’imitation – pour le meilleur comme pour le pire dans les deux cas. Le risque permet d’inventer, d’explorer, d’innover – mais aussi de spéculer et d’entraîner la course au gain dans un délire addictif au jeu lui-même (plus qu’à la cupidité, comme le pense un peu trop l’auteur, en moraliste). L’imitation incite à reproduire les pratiques qui fonctionnent, à entrer en concurrence pour faire mieux ou à travailler de concert – mais aussi à faire comme tout le monde sans réfléchir, à entrer en surenchère dans le délire spéculatif, et à ne surtout pas quitter le jeu le premier.

Christian Chavagneux est diplômé de la London School of Economics et docteur en économie, mais il n’a pas choisi la carrière d’entrepreneur ni de banquier. Il a préféré le journalisme en tant que rédacteur en chef de la revue L’Économie politique et rédacteur en chef adjoint d’Alternatives économiques, les missions publiques et l’enseignement à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’université Paris-Dauphine. Il est donc observateur – fin analyste – mais non praticien. Pour avoir exercé successivement la pratique puis l’analyse, je sais combien il est difficile de comprendre le fondement des actes et la psychologie des acteurs sans en avoir été un.

Peut-on avoir les bienfaits du libre marché, de la formidable inventivité des techniques et de la productivité sans les inconvénients qui vont avec : les excès en tous genres ? L’auteur croit que oui, je pense pour ma part que non, car nous ne sommes pas des dieux dans un monde pur et parfait du Bien en soi. Mais je rejoins l’auteur sur la régulation – à condition qu’elle s’adapte aux changements du monde, qu’elle mette les moyens suffisants en compétences et en techniques de contrôle des risques, qu’elle place chacun en face de ses responsabilités propres. C’est bien trop rarement le cas – et l’auteur ne cherche par d’explication à cet état de fait. Il est trop facile de rejeter « la faute » des crises sur les spéculateurs « cupides », les banques « avides » et les politiciens « corrompus » par les lobbies financiers. Or tout le monde a sa part de faute : les individus qui ne réfléchissent pas par eux-mêmes, le superficiel des idéologies complaisamment véhiculées par les universitaires qui sévissent dans les médias, les banquiers qui sont rarement inquiétés en cas de faillite, les autorités publiques trop souvent incestueuses avec les milieux économiques pour les avoir côtoyées dans les grandes écoles de l’élite.

1789 2014 Dow Jones Industrial Average

L’auteur a voulu ce livre de combat sur la crise financière dite « des subprimes », initiée en 2007 et qui dure toujours dans les actifs pourris du bilan des banques, l’excès de liquidités offert par les Banques centrales, le surendettement des États et les politiques d’austérité induites. Il tente d’expliquer « le bateau ivre » de la finance par un choix de crises emblématiques du passé : le krach des tulipes en 1637, l’aventure Grand siècle de John Law à la cour de Louis XV, la « panique » de 1907 et bien entendu « la crise de 1929 » – que les Américains appellent cependant du terme plus juste de « Grande dépression ».

Son chapitre 5 intitulé « Qu’est-ce qu’une crise financière » est probablement le meilleur du livre, décortiquant le schéma des crises pour en tenter une synthèse ambitieuse. Au départ « une simple perte d’équilibre » donne aux « innovations incontrôlées », dans le cadre d’une « déréglementation subie ou voulue », le pouvoir de créer une « bulle de crédits » qui, en raison d’une « mauvaise gouvernance des risques », permet « la fraude » et « l’aveuglement au désastre ». Certes, les inégalités croissent en ces périodes, les riches s’enrichissant bien plus que les autres par la spéculation.

Mais « l’inégalité » est-elle la variable explicative ? Elle apparaît plus comme un mantra moraliste que comme une hypothèse scientifique en économie. Certes, combattre les inégalités est du devoir des régimes démocratiques : pour que la démocratie puisse fonctionner, il faut que quelques-uns n’aient pas un pouvoir excessif sur tous. Mais le pouvoir n’est pas uniquement celui de l’argent. Le plus fort est celui de l’entre-soi en milieu fermé, des écoles exclusives, des mariages arrangés et de la sélection socialement construite (en France par les maths, aux États-Unis par les universités élitistes, au Royaume-Uni par la naissance et les collèges privés, en Italie par le clientélisme, en Allemagne par l’industrie…). L’auteur ne fait qu’effleurer ces comportements mimétiques de caste et d’attitude moutonnière. Il ne parle d’Alan Greenspan par exemple que pour lui reprocher la liquidité offerte en abondance, sans citer sa fameuse phrase, pourtant de 1996, sur « l’exubérance irrationnelle » des marchés. Analyser pourquoi ce dirigeant lucide de la Federal Réserve du pays le plus puissant du monde s’est laissé faire par le système après avoir mis en garde, aurait été du plus grand intérêt.

L’auteur préfère détailler en son chapitre 6 « le temps de la régulation », exposant les propositions et déplorant que toutes ne soient pas reprises dans les faits par les autorités publiques. Mais il ne dit rien d’une prochaine crise possible.

Il reste que cet ouvrage expose avec une grande clarté le mécanisme des produits toxiques et l’engrenage des crises du passé. Il est donc d’une lecture vitale pour mieux comprendre la finance, ses complexités et son rôle d’aiguillon économique – comme toujours pour le meilleur et pour le pire.

Christian Chavagneux, Une brève histoire des crises financières, 2011, La Découverte Poche 2013, 235 pages, €9.50

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