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Route cubaine historique

Au petit village de Nagreta, tout au bord de la mer, le chauffeur engage le bus dans un chemin sableux « pour chercher un copain ». Il ne manque pas de s’enliser des quatre roues en tentant un demi-tour. Les femmes, les gosses, les hommes, sont là et palabrent. Chacun donne son avis, c’est la démocratie révolutionnaire en pleine action. Enfin, un vieux plus avisé que les autres prend seul l’initiative de faire creuser à la pelle le sable mou sous les roues, puis engager des pierres et une planche pour fabriquer un chemin de roulement solide. Il a dû faire l’armée. Les roues du bus retrouvent leur adhérence. Les gosses sont à la fête, aidant à pousser de leurs minuscules forces. Ils sont tous demi-nus, cuivrés de soleil, mais certains sont plus pâles de peau, les traits moins écrasés. L’un d’eux s’est fait une plaie profonde à la hanche droite. La plaie n’a pas été emballée mais désinfectée et séchée au permanganate. Cela lui trace une peinture de guerre. Il en est fier, et la montre à tout le monde. Cela suscite l’intérêt : « qu’est-ce que tu t’es fait ? – je suis tombé ». Nous n’en saurons pas plus.

garçon cuba

Il est 17h et le soleil descend déjà. Nous reprenons la route. Les montagnes se font plus escarpées ; l’asphalte serpente dans ses plis. Sergio nous apprends que nous empruntons la fameuse route au travers de la Farro, qui rejoint la partie nord de l’île. C’est une fierté cubaine, les grands travaux socialistes de génie civil pour désenclaver – et contrôler – la région, entrepris en 1964 après l’échec de l’invasion de la baie des Cochons. Certaines portions de la route sont carrément suspendues sur pilotis à flanc de montagne. Sergio est enthousiaste quand il en parle, on le sent vibrer.

famille de pecheurs cuba

La société de tourisme qui l’emploie est une émanation de l’armée. Comme en Chine, au Pakistan, en Égypte, l’armée a ses entreprises pour soulager le budget et – peut-être – préparer comme là-bas un avenir économique civil à certains hauts gradés dans l’après-castrisme. Pour le moment – comme au Pakistan – c’est une brigade militaire qui est chargée de l’entretien de cette route. On voit bien qu’elle est « stratégique » et pas uniquement à vertu de développement. Aux abords, des jeunes vendent du cocorocho, une pâte de noix de coco écrasée avec du miel, des bananes séchées ou tout autre fruit. La pâte est contenue dans des cornets de feuilles séchées. Nous en goûtons : c’est très sucré et cela tient au corps.

Partout au bord de la route, sur les rochers, sur les murs des maisons, sur les parapets des ponts, sont peints des slogans. Ce sont de grands mots vides qui clament dans le désert : « les paysans sont des combattants », « vive le socialisme et la révolution », « la patrie ou la mort », « combattons pour la justice sociale »… Philippe pense que ce pays est un conservatoire des années 60. Le temps s’est arrêté à cette époque et les dirigeants d’aujourd’hui revivent sans arrêt leur jeunesse. Si cela est vrai, seule l’usure biologique renouvellera la classe dirigeante, donc les façons de penser, comme dans l’URSS de Brejnev. La génération des 80 ans y a brusquement cédé la place à la génération des 50 ans parce que la mort est intervenue pour remplacer la démocratie défaillante.

Che guevara noir et blanc

Pour voir cette route « historique », véritable « monument national », à la « gloire de la révolution », nous nous sentons obligés de grimper sur un promontoire où un belvédère branlant a été installé, 420 mètres au-dessus de la mer. Le tenancier du bar volant au bord de la route nous demande 50 centavos (convertibles) par personne pour y accéder. On ne sait de tel droit. Est-ce lui qui a bâti ce mirador ? Touche-t-il ce droit pour le reverser aux œuvres révolutionnaires ? Le met-il tout simplement dans sa poche ? Comme il ne délivre aucun ticket, c’est sans doute la dernière hypothèse qui est la bonne. Tout est bon pour « faire du dollar ». D’en haut, on voit la végétation changer d’un versant à l’autre. Le climat du nord est moins sec, les bananiers et les mandariniers sont garnis de fruits. Des fougères commencent à peupler les talus. Les planches pour monter au belvédère se détachent partiellement et le gaz, en dessous, est impressionnant. Françoise en perd ses piles d’appareil photo (on se demande toujours comment elle réussit de tels exploits !) et Philippe se sent obligé de faire de l’acrobatie au-dessus du vide pour aller les récupérer là où elles sont tombées. « C’est comme pour attraper un edelweiss », dit-il, « toujours un peu plus loin ».

carte cuba baracoa

En bas, sous un slogan toujours aussi vide, « nous faisons avancer l’histoire en combattant pour le 26 », la curiosité a attiré deux filles, un jeune homme et un petit garçon. Ils se sont alignés pour regarder les touristes. Les filles sont un peu épaisses, moulées dans leurs débardeurs et bermudas. Le jeune homme peut avoir seize ans. Il est en pantalon, torse nu, une médaille brille sur sa poitrine au bout d’une longue chaîne. Il est baraqué, fier de son corps et agréable à voir. C’est un fauve au repos qui déplie ses muscles, saute avec agilité sur ses jambes et disparaît dans le sentier pentu, les omoplates dansant un moment entre les buissons. Il rejoint la route en contrebas où roule un chevichana, petit chariot local bâti de broc, fait de planches et de roues dont les roulements à billes sont récupérés. Les locaux utilisent ces chariots pour transporter l’eau par les sentiers raides, de la rivière en bas aux maisons du bord de route. On les garnit d’un bidon de pétrole vide, récupéré lui aussi.

jeune homme muscle de cuba

La nuit tombe, brusquement, comme toujours sous les tropiques. Le chauffeur ralentit. Les derniers 27 km sont très longs ; nous mettons plus d’une heure pour les franchir. Les phares éclairent rapidement les silhouettes en palabre au bord des maisons, ou en marche le long de la route. L’air est tiède, moite, la nuit détend les corps. Nous arrivons à la ville.

Baracoa était une ville « autrefois » isolée, avant le percement de la route. Elle a été fondée par les Français venus d’Haïti au 18ème siècle avec leurs esclaves noirs, fuyant la révolte. Restée enclavée, Baracoa est demeurée originale, nous dit-on. Elle nous attend. Pour l’instant, nous n’aspirons qu’à la chambre.

torse nu cuba

L’hôtel Porto Santo (le premier nom de la ville), en bord de mer, nous accueille avec artifice. Poignée de main du patron, cocktail de bienvenue, discours commercial pour vanter son spectacle à 21h… Nous n’en avons cure, après tant d’heures de voyage, nous préférons dormir. Les chambres sont spacieuses et bien achalandées. Le dîner est correct mais l’animation imposée saoule vite les atteints du décalage horaire. Trois musiciens viennent gratter de la guitare, agiter des maracas ou taper sur des tambours au ras de nos oreilles, tout en chantant Hasta siempre, Che Guevara. La révolution devenue une scie commerciale, on aura tout vu. Mais les Français aiment ça ; ex du Parti ou anciens révolutionnaires en chambre, ils ont « la nostalgie ». Pire encore : le patron fait défiler ses danseuses et ses danseurs, à peine vêtus, comme des bêtes de foire. Il en vante la viande, sans pudeur, comme un maquignon. Les petites sont toutes fières de se faire admirer la taille et les nichons. Elles sont fines et souples, les garçons fort minets, tous Noirs – car plus sensibles aux rythmes ? Cet étalage putassier me déplaît.

Nous dînons d’une soupe aux pâtes et au poisson, de bœuf en ragoût au riz et aux frites de plantains. Le biscuit au blanc d’œuf du final ne me séduit pas. L’animation vespérale annoncée attire les autres un quart d’heure au bord de la piscine. Les jeunes acteurs se trémoussent en rythme et ouvrent la bouche en play-back. Il ne s’agit que d’admirer les corps – peut-être peut-on les acheter pour une heure ? Fort heureusement, cette animation s’arrête à 22h car les chambres ne sont pas insonorisées. Nous avons du sommeil à rattraper et nous ne tardons pas à nous coucher après avoir défait nos affaires pour la première fois depuis Paris. Nous devons rester trois jours dans cet hôtel.

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François Jullien, Le nu impossible

francois jullien le nu impossible
Pourquoi le nu est-il si courant dans la peinture occidentale et absent dans la peinture chinoise ? Cet étonnement philosophique est le point de départ de la réflexion du sinologue philosophe François Jullien. Il va chercher la condition d’impossibilité du nu en Chine, dans le même temps qu’il va s’interroger sur ses conditions de possibilités en Europe.

Il ne s’agit ni de pudeur, ni de honte, car le nu n’est pas un portrait mais une essence. Il nie l’individu représenté au profit de la Beauté en soi, faisant remonter le sensible à l’abstrait dans la meilleure raison platonicienne. Ce pourquoi il est indifférent que Filippo Lippi ait trouvé ses modèles de Madones dans les bordels de Florence ou Michel-Ange son David chez un jeune marbrier de Carrare. Rien de tel en Chine, où l’abstraction n’a pas de sens. La forme est délaissée au profit du trait, l’essence au profit du mouvement, l’enfermement fixiste au profit de l’ouverture sans finitude.

Il existe des corps humains déshabillés dans la peinture chinoise, mais ils ne constituent pas des « nus ». Leurs formes ne sont pas dessinées, structurées en proportions mathématiques, mais laissées informes, traversées de courants et d’énergies. Les corps ne sont pas posés, offerts immobiles comme une leçon d’anatomie ou un exemple de concept, mais en mouvement dans un paysage. La figuration humaine perd de son importance dans l’histoire de la peinture chinoise. Si le nu européen isole, abstrait, éternise – les êtres humains chinois sont insérés dans leur milieu, leur condition sociale, leur époque. Nulle éternité glorieuse mais un moment qui passe. « Tandis que le nu isole le corps dans sa forme et son volume, la peinture chinoise s’attache à peindre ses personnages en intime relation avec le monde ambiant : car tout le paysage, de même que le corps humain, est parcouru de souffles qui le font vibrer » p.36. Les vêtements drapés et ondulants, les arbres et rochers alentour, manifestent cet échange constant d’énergie.

su dongpo rocher etrange

Corps en soi ou sur le vif ? Tel qu’en lui-même l’éternité le pense ou bien ici et maintenant ? « Tandis que la pensée grecque valorise le formé et le distinct, d’où son culte de la Forme définitive qu’exemplifie le Nu, la Chine pense – figure – le transitionnel et l’indiciel (sous les modes du ‘subtil’ et du ‘fin’, de ‘l’indistinct’) » p.54. Le rapport du sujet à l’objet n’intéresse pas les Chinois ; ils le jugent infécond. « Le ‘paysage’ n’est pas séparé de ‘l’émotion’, mais l’un est dans l’autre – l’un révèle l’autre » p.61. L’intériorité révèle le monde et le monde n’existe que vu par une intériorité. Plutôt que d’illustrer la mathématique immuable de la nature, le peintre chinois cherche l’harmonie du point de vue, la transition de la forme, en tension dans le temps.

michel-ange david nu

Le nu européen est un pur objet. « C’est pourquoi je ne me sens pas plus tenté par le désir de sa chair que je n’éprouve de compassion pour la violation faite à sa pudeur. Telle est la force, isolante (insolente), de la fonction esthétique que magnifie le nu et qui sépare d’emblée celui-ci de tout commerce ordinaire » p.88. A l’inverse, « les traités insistent sur ce point, voire en font leur précepte initial : quoi qu’il peigne, le bambou ou le rocher, le peintre chinois commence par ‘communier en esprit’ avec lui (notion de shenhui) ; il se livre à travers lui » p.91. Fermeture occidentale sur la forme ; ouverture chinoise sur l’interaction du peintre et de son paysage (humain compris). Le geste de peindre est ‘naturel’ parce qu’il émane de lui-même, sans intention première ni construction préalable. Un corps est comme un paysage : un état d’âme, « un penser du pinceau qui se déploie spontanément en tous sens… », disait Zang Yanyuan, cité p.114.

Un bien beau court traité qui laisse à penser.

François Jullien, Le nu impossible, 2000 révisé 2005, Points Seuil essais 2005, 140 pages, €8.10
Les livres de François Jullien chroniqués sur ce blog

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Michel Leiris, Fourbis – La Règle du jeu 2

michel leiris fourbis la regle du jeu 2
La règle du jeu est celle de l’existence particulière : Michel Leiris se demande ce qui a bien pu déterminer ce qu’il est devenu. Dans un premier volume, touffu et brouillon, il a beaucoup biffé, s’est quelquefois trompé, a voulu trop embrasser. Dans ce second tome de sa recherche des temps enfuis, il inverse les syllabes : Biffures devient Fourbis. Il approfondit certains thèmes, les principaux à ses yeux, et les organise. Ce sont, dans l’ordre la mort (qu’il écrit Mors en latin, par crainte superstitieuse) qu’il s’agit d’apprivoiser, l’agir authentique sous couvert des Tablettes sportives, et l’élan vers les autres (souvent bafoué, parfois impuissant) qu’il intitule bibliquement Vois ! déjà l’ange…

La première partie a les défauts du premier volume, accentués : dérives, associations, incidentes, ressassement… Petite fourbi qui va en portant son fardeau au nid commun pour nourrir la reine, Leiris ne sait pas dire, il ne sait qu’ajouter des mots aux mots pour entourer le message qui reste parfois flou, parfois ambigu : « une trame que j’ignore ou dont je n’entrevois jamais que des brimborions au hasard d’une image ou d’une réminiscence » p.302 édition Pléiade. Nous sommes entraînés du coup de vieux de l’auteur lorsqu’il écrit autour de la cinquantaine aux peurs enfantines du crépuscule, aux hantises des grottes et gouffres, à l’angoisse des grandes catastrophes telles celle de Saint-Pierre de Martinique engloutie par la lave en 1902 ou de cette petite ville américaine dévastée par la rupture d’un barrage, aux zombies de Haïti rencontrés lors d’un séjour, aux personnages figés d’un musée de cire ou à une momie desséchée, aux robots et autres êtres mécaniques jusqu’au théâtre et à la corrida, avant les cadavres, pour terminer par son refus obstiné de procréer – de transmettre la vie.

Ce style, qui ressurgit tout au long du volume mais souvent heureusement s’efface, plaît aux intellos critiques qui lui ont donné un prix à l’époque, tant ce qui est incompréhensible dans les milieux littéraires fait partie de la Distinction au sens de Bourdieu. Mais il plaît moins au lecteur d’aujourd’hui, qui n’aime pas être enfumé et préférerait un peu plus d’authentique : l’obscurité du discours ne laisse-t-elle pas penser que l’auteur qui dit se livrer tout nu a quelque chose à cacher ? Que penser par exemple de cette phrase sur la fin : « il y avait quelque chose d’ambigu et de presque agréable dans ma crainte directement physique d’être pris pour cible : conscience corporelle portée au maximum, ainsi qu’il en est dans le désir par quoi se révèle parallèlement à l’existence superlative d’un autre corps notre propre nature d’organisme actuellement debout (ou placé peu importe comment) dans un vide meublé par rien autre que lui et que cet autre corps, dont il me semble possible de hausser d’un degré encore l’enivrante réalité qui nous fait nous sentir plus réel qu’en le mettant à nu en même temps que le nôtre » p.433. On dirait du Sartre contaminé dans ses pires moments par la philosophie allemande…

C’est dans les deux autres parties que se déchirent un peu ces voiles. Mieux écrites et avec plus de maturité, le lecteur est emmené par elles dans les anecdotes d’enfance sur le sport, puis dans celles de la jeunesse avec les putes.

Michel Leiris n’a jamais été sportif. S’il s’est passionné pour les jockeys qui couraient à Auteuil, c’était parce qu’ils sévissaient près de chez lui et que son frère Pierre en était épris, tous deux impressionnés par leur rectitude. La gymnastique où il est envoyé autour de la puberté pour faire de lui un homme est pour partie une torture : s’il aime courir et sauter, il déteste monter à la corde, évoluer à quatre mètres du sol sur des passerelles terminées par un toboggan ou, pire, être pendu par les bras en arrière aux échelles, en « supplice chinois ».

mouille voile

Mettre en mouvement tout son corps pour ses passions ou ses idées est cependant la seule façon d’être authentique – vertu première de ce demi-siècle qui commence avec Sartre. Il s’agit de ne pas jouer un personnage après l’autre (comme jouer au soldat avec sa panoplie, p.422) mais de s’investir dans son choix, le rôle s’effaçant devant l’être en acte. Sauf que Michel Leiris est peu combatif : « Un certain besoin de me sentir protégé, de me mettre sous l’égide, est vraisemblablement l’un de mes traits les plus constants » avoue-t-il p.373. Peut-on être authentique en restant toujours en retrait reste la grave question que l’auteur ne saura jamais résoudre. Il gardera « cette allure réservée qu’il a et dont il joue volontiers (cherchant à maquiller en élégance son effective timidité) traduit directement sa crainte de se voir mis à nu et révélé pour ce qu’il est au vrai, en même temps qu’elle aiguille vers un simple défaut de confiance qui serait sans fondement et ne ferait que témoigner d’une exigence trop rigoureuse à l’égard de soi-même » p.403.

Les filles, idéalisée et jamais touchées durant l’enfance, deviennent des supports à fantasmes à l’adolescence, puis des corps à caresser, embrasser et plus si affinités dès les 17 ans atteints. Jusqu’à cet acmé avant les quarante ans, avec la putain arabe Khadidja, au bordel de Beni-Ounif, où l’auteur passe la drôle de guerre comme chimiste artilleur en bordure du désert. Reste une image forte à la mémoire : la nudité révélée sous le maillot de bain rendu transparent par l’eau d’une fillette d’une douzaine d’années – âge de l’auteur – sur une plage de Ramsgate ou de Biarritz (p.388).

A l’issue de cette lecture, nous en savons un peu plus sur Michel, assez peu sur Leiris encore. Deux autres tomes nous attendent.

Michel Leiris, Fourbis – La Règle du jeu 2, 1955, Gallimard L’imaginaire 1991, 252 pages, €8.00
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Dominique Venner, Un samouraï d’Occident

dominique venner un samourai d occident
J’ai trouvé par hasard en librairie ce guide de survie spirituelle d’un homme qui, jeune, s’est battu avec l’armée française pour défendre la grandeur du pays et qui a découvert, à peine adulte et après s’y être essayé des années, que la politique ne servait à rien d’autre qu’à la petite gloire des médiocres. Dominique Venner s’est alors plongé dans les études historiques et a fondé la NRH (Nouvelle Revue d’Histoire) en même temps qu’il publiait ses réflexions sur le temps long en divers livres. Un samouraï d’Occident apparaît comme un ouvrage longtemps médité, soigneusement rédigé, qui change des torchons à la mode vite jetés sur le papier et vite publiés avant d’être aussi vite oubliés…

Dominique Venner n’est pas dans le « mainstream », comme aime à le dire un Frédéric Martel qui n’a rien à voir (à ma connaissance) avec un quelconque ancêtre prénommé Charles. Venner n’aime pas le capitalisme marchand, ni le progressisme béat qui vise l’illimité en tout, ni les suites du christianisme souffrant et coupable déclinées en communisme, socialisme et autres gauchismes aussi vains que fondés sur l’illusion. Éternelle imposture de Platon qu’un Clément Rosset (que l’auteur ne cite pas) a dénoncée.

Avant de choisir la mort volontaire en samouraï le 21 mai 2013, accompagné d’un témoin plus jeune dans le chœur de Notre-Dame de Paris (édifié au-dessus des piliers des nautes, très ancien sanctuaire celte), Dominique Venner a vécu 78 années de vie intense, laissé cinq enfants et une cinquantaine d’ouvrages, dont certains remarqués : Histoire de l’Armée rouge (prix Broquette-Gonin de l’Académie française) en 1981, Dictionnaire amoureux de la chasse en 2000. Il avait rompu définitivement avec la politique en 1967 pour devenir « historien méditatif ».

Ce n’est pas son positionnement à droite qui m’intéresse, d’autant qu’il s’est beaucoup trompé (De Gaulle avait raison de rendre l’Algérie aux Algériens, ce peuple fier et musulman) ; ce ne sont pas non plus les pudeurs de vierge effarouchée des moralistes « de gauche » dont la position de Commandeur (juger avant d’analyser) est aussi vaniteuse que courte.

Ce qui m’intéresse est l’exemplarité d’un homme, le message spirituel qu’il porte, son élan positif.

Dominique Venner aimait la vie, mais surtout la vie belle, celle que les stoïciens recommandaient de chercher en cette vie même, sans se laisser enfumer par les illusions d’un lendemain chanteur ou d’un au-delà consolateur. Il considérait que le beau créait le bon, et non l’inverse, que ce n’étaient pas les « bonnes intentions » qui donnaient l’exemple mais les actes réels accomplis avec tenue. Il avait de la hauteur – non celle du mépris (il cite en femme exemplaire la concierge de l’Élégance du hérisson) – mais celle du temps long et du socle des valeurs. Nous, Occidentaux, ne sommes pas la planète (ni leaders des valeurs, ni missionnaires « plus avancés », ni maîtres élus par commandement divin) : nous ne sommes pas « universels ». Nous ne sommes que nous-mêmes, issus d’une longue culture qui a produit parfois de la civilisation, parfois de la barbarie, mais aussi légitime que les autres cultures – sans devoir se « fondre » obligatoirement en elles.

male domine institut d art a paris

Qui trop embrasse mal étreint, dit la sagesse populaire ; c’est pourtant ce que le christianisme en premier a promu, que la révolution des Lumières a exigé, que l’essor de la technique a permis, que le système socio-capitaliste a réalisé. Dans un chapitre intitulé La métaphysique de l’illimité, l’auteur montre que, dès la Genèse, Iahvé ordonne que les hommes (à son image…) « dominent les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, toutes les bêtes sauvages et celles qui rampent sur la terre ». A Noé, sauvé des eaux, Dieu répète encore « multipliez sur la terre et dominez-la ». Les Lumières ont sécularisé cette injonction d’orgueil religieux au travers de l’Universel et de l’imposition des Droits de l’Homme au monde entier – droits identiques, homme abstrait (ce que contestent les musulmans, mais aussi les Chinois athées, les Brésiliens catholiques et les Japonais zen – entre autres).

La technique a envahi les industries (orientées « nouveauté »), domptée la recherche scientifique (qui ne recherche plus que ce qui est « utile » à vendre), commandé aux politiques (en leur offrant les gaz de combat, le char mécanisé, la bombe atomique et le F16 ou le Rafale – outils diplomatiques ou militaires) ; elle a permis au système économique d’efficacité maximale qu’est « le capitalisme » de faire renaître sans cesse le désir d’acheter d’autres biens plus puissants, plus petits, plus innovants, plus à la mode. Au détriment de la mesure en toutes choses, de l’harmonie avec la nature, de la sagesse humaine, des ressources planétaires limitées et des ravages de la pollution sur le climat et sur la santé de tous les êtres vivants.

L’Europe après la décolonisation semble sortir de l’histoire, hédoniste, obèse, gavée de gadgets et d’additifs alimentaires américains, bienveillante aux provocations idéologiques et cléricales d’où qu’elles viennent, sans ressort. Contre ce monde uniforme de vaches multicolores (Nietzsche) s’est élevé Dominique Venner ; il a protesté en samouraï en mettant fin à ses jours avec arme. Je ne partage pas ce pessimisme, ni nombre de ses analyses du temps présent (moins « décadent » qu’il ne le voyait), mais reconnais la grandeur du geste. Ce pourquoi ce livre-testament mérite considération.

Un demi-millénaire avant sa publication, Dürer gravait le Chevalier, la mort et le diable. Cette figure impassible de preux armé et armuré, indifférent à la fin dernière comme aux tentations maléfiques ici-bas, est l’un des modèles de Venner. L’autre est la figure – non-européenne – du samouraï : discipliné, entraîné, fidèle à son clan et à sa façon de vivre. Lui Dominique, est resté insoumis aux tentations faciles de notre temps, qu’on songe aux frasques sexuelles DSK ou Houellebecq, aux petits arrangements entre amis de la galaxie Hollande ou Sarkozy, à l’indulgence des juges dans les « petits » délits de banlieue, au déni des intellos bobos qui ne sont jamais sortis hors du quadrilatère de l’entre-soi luxe New York-Saint-Germain-Avoriaz-Saint-Tropez.

arbres au cordeau

En six chapitres rythmés en thèmes courts, Dominique Venner nous parle de la culture européenne qui vient de loin, de l’assemblée des guerriers de l’Iliade au Thing viking jusqu’à la Table Ronde issue de la culture celte. Elle est notre matrice de civilisation, qui a donné des hommes libres parce qu’ils étaient à la fois guerriers et propriétaires du sol. Le citoyen de 1789 renouvellera ce pacte volontaire des adultes responsables qui ont la volonté de faire société en commun et de défendre la patrie en danger. Contrairement au machisme hiérarchique introduit par l’Église chrétienne à la suite de saint Paul, la femme n’est pas dévalorisée dans cette civilisation : Pénélope et Hélène, déjà, sont maitresses d’elles-mêmes et exemples de vertu.

Notre Talmud, Bible ou Coran sont pour Venner ces deux « testaments » que sont l’Iliade et l’Odyssée. Le modèle de vie qui surgit est une triade : « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon » p.220. La nature telle qu’elle est ici et maintenant, immuable et changeante, force de vie et perpétuel renouvellement par la mort, ineffable grandeur et catastrophes. En découvrir les ressorts par la curiosité scientifique, méditer sur les fins humaines par l’intelligence et l’astuce, en admirer les merveilles minérales, végétales, animales, humaines, sidérales. Vouloir être beau comme la beauté reconnue, plus sain de corps, plus fort de volonté, plus intelligent – tel est le destin humain, une aspiration à devenir proche des dieux. Comme (je l’ajoute, Venner n’en parle pas) Thorgal dans la bande dessinée. Épuiser le champ du possible est réaliste ; chercher une vie éternelle est illusion. Mais éviter l’hubris – la démesure condamnée par la pensée grecque – qui est propre à notre civilisation technicienne depuis la Renaissance, cette volonté d’illimité consommateur, pollueur, gaspilleur, spéculateur, militaire, génétique… qui commence à nous perdre. « Je m’insurge contre ce qui me nie », dit Dominique Venner p.291.

interrogation owe zerg peintre suedois

Ce pourquoi il nous incite à vivre en philosophe par le contrôle des désirs, passions et ratiocinations. C’est par le stoïcisme, dernier feu de la pensée antique avant le christianisme, que l’auteur se tourne pour trouver cette « vie bonne » dont Montaigne sera un éminent relais. Ce qui compte n’est pas de philosopher en érudit livresque, mais de donner l’exemple par sa vie même. Il s’agit d’un « exercice sur soi, une transformation spirituelle et une modification du comportement dont les effets sur l’âme sont analogues à ceux que produit l’entraînement sur le corps d’un athlète » p.239. Épictète, esclave, ou Marc-Aurèle, empereur, peuvent tous les deux suivre cette ascèse. Mathieu Ricard, bouddhiste tibétain, ne dit pas autre chose… même si l’auteur ne le cite pas, trop enfermé sur son univers très classique.

Bien qu’on le voit borné en références, obsédé par la volonté de montrer que tout est déjà pour les Européens en Europe, ce testament bien écrit, sainement rythmé, serein dans ses idées longues, offre une vue rafraîchissante sur nos interrogations historiques et sur notre destin. Le tous-pareils sur toute la planète est-il souhaitable ? Ou ne prépare-t-il pas la domination paisible et insidieuse du Big Brother consumériste (demain religieux ?) surveillant tous les désirs, toutes les déviances, forçant le consensus pour consommer, voter, bien penser ?

Paris luxembourg marchand de masques

En perles sur ce bracelet bien trempé, sept conseils pratiques à appliquer soi-même :

1/ construire sa citadelle intérieure en tenant un carnet de réflexions et d’observations sur le monde et les êtres,
2/ chaque jour se mettre en retrait pour lire un peu,
3/ pratiquer un sport de plein air ou de combat (selon l’âge et les dispositions) pour vivifier « l’énergie, le courage ou le souci d’excellence » p.302,
4/ marcher dans la nature pour garder le contact avec les éléments, le végétal et les bêtes (désormais « êtres sensibles » selon la loi),
5/ redécouvrir les hauts lieux de notre civilisation, Delphes, Brocéliande, Alésia, le Mont Saint-Michel, Sils-Maria…,
6/ cultiver la beauté pour soi-même, nuages, nuit étoilée, statue, tableau,
7/ retrouver les rites de saison et leur fondement dans le cycle de la nature, créer son almanach familial comme hier les livres de raison.

Dominique Venner, Un samouraï d’Occident – le bréviaire des insoumis, 2013, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 317 pages, €23.00
Un article honnête sur Dominique Venner dans L’Express
Une analyse politique conventionnelle du monde.fr

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Costume de deuilleur polynésien

EXPOSITION NACRE

Il y a quelques temps j’avais visité l’exposition « La grande épopée de la nacre polynésienne » au Musée des Iles à Punaauia. Je voudrais écrire quelques lignes sur le costume du deuilleur.

Le costume de deuilleur était porté exclusivement lors des rites funéraires pratiqués à l’occasion du deuil d’un chef aux îles de la Société.

Le deuilleur avait un rôle crucial, il était le seul autorisé à toucher le corps d’un défunt et dirigeait les cérémonies accompagnant le décès d’un chef. A ces occasions il portait le heva tupapa’u, un costume somptueux et précieux.

Les éléments du costume : nacres dont celles du masque parae, plumes, pectoral en bois en forme de croissant pa’utu, étaient reliés entre eux par des liens en bourre de coco.

La tête du deuilleur était couverte d’une cagoule en tapa ou en fine natte entourée de nombreuses cordelettes. Deux grosses nacres lui recouvraient le visage mais un petit trou lui permettait de voir.

Sous le pa’utu, un ‘ahu parau, plastron constitué d’un millier de petites lamelles de nacre perforées des deux côtés d’un seul trou.

Ce costume était complété par un tiputa, poncho, en tapa ou en pae’ore tressé .

Ce vêtement était parfois serré à la taille par une ceinture en tapa blanc torsadé. La partie arrière du costume était constituée par une cape en plumes.

AHU PARAU PLASTRON DE DEUILLEUR SOCIETE XVIII S

Le deuilleur, lors de la procession percutait des tete, castagnettes formées de deux valves de nacre pour prévenir la population de sa venue. Son autre main tenait une lance armée de dents de requin.

Il était accompagné de jeunes membres de la famille extrêmement agités, appelés neva neva, qui exprimait leur douleur en frappant tous ceux qui se trouvaient sur leur chemin.

Hiata de Tahiti

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David Le Breton, Anthropologie du corps et de la modernité

david le breton atnthropologie du corps et de la modernite
David Le Breton nous offre, dans cette étude de 1990, une étude de l’homme via son corps. Ce fil conducteur est un miroir de la société car toute existence est corporelle. Le corps est une construction symbolique bien avant d’être une réalité en soi.

Avant l’ère moderne, le corps n’était qu’une part du grand tout ; dans les sociétés traditionnelles, le corps ne se distingue pas de la personne. Chez les Canaques, le corps humain est une excroissance du végétal dont il est frère. Dans nos campagnes, les « sorts » ou les pratiques des « guérisseurs » sont du même ordre : le corps n’est qu’une partie d’une communauté humaine. Cette dernière agit sur lui et lui-même est influencé par les forces impersonnelles du cosmos.

Durant le Carnaval, les corps se mêlent en un tout sans tabou, portant la communauté charnelle à l’incandescence ; « tout est permis », impossible de se tenir à l’écart de la ferveur populaire dont on est. La mêlée confuse se moque de tout, des usages, des préceptes et de la religion. Le corps rabelaisien est de ce type « populaire », prémoderne : grotesque, débordant de vitalité, toujours prêt à se mêler à la foule, buvant, bouffant, rotant, pétant, riant (« le rire est le propre de l’homme »). Ce corps-là est indiscernable de ses semblables, ouvert, en contact avec la terre et avec les étoiles, transgressant toutes limites. Ce corps populaire vante tout ce qui ouvre vers l’univers, les orifices où il pénètre, les protubérances qui le frottent : bouche bée, vit raide, seins dressés, gros ventre, nez allumé… Le corps déborde, vit dans la plénitude accouplement, grossesse, bien-manger, besoins naturels. Tout cet inverse qui fait « honte » à la société bourgeoise dont la discipline est le maître-mot.

bacchus rabelaisien

Pour les Chrétiens, l’âme s’en détachait déjà, mais le corps devait renaître intact au Jugement Dernier. D’où le long tabou qui a jeté l’anathème sur toute dissection. L’ère moderne a commencé avec l’anatomie et l’historien du moyen-âge Jacques Le Goff souligne combien les professions « de sang », barbiers, bouchers, bourreaux, sont méprisés. La dissection transgressait le tabou religieux mais faisait avancer la médecine comme le savoir. Le médecin se gardait bien d’ailleurs de toucher au sang, laissant cette impure besogne au barbier. Il gardait la plus grande distance possible entre le corps malade et le savoir médecin (voir Molière).

jambes des filles

La philosophie individualiste, retrouvée des Grecs à la Renaissance et poussée par les marchands qui voyageaient hors des étroites communautés, a « inventé » le visage, miroir de l’âme, signature individuelle, délaissant la bouche, organe avide du contact avec les autres par la parole, le manger, le baiser. Les yeux (re)deviennent les organes du savoir, du détachement, de la distance. Dès le 15ème siècle le portrait, détaché de toute référence religieuse, prend son essor dans la peinture. Le visage est la partie du corps la plus individuelle, la signature de la personne, qui reste d’ailleurs sur notre moderne carte d’identité.

Le corps-curiosité est devenu peu à peu corps-machine, mis en pièce par la dissection de Vésale, mécanique selon Descartes, « animal-machine » que l’âme (distincte) investit pour un temps. Le corps sur le modèle mécanique est désiré par l’industrie naissante comme par les dictatures « démocratiques » qui ont renversé les rois. Usines, écoles, casernes, hôpitaux, prisons, analysés par Michel Foucault, jalonnent l’emprise d’État sur les corps – particulièrement forte en France – « terre de commandement » – et qui demeure dans les esprits (yaka obliger, yaka taxer, yaka sévir). Une anatomie politique est née, d’où nous sommes issus, la structure individualiste fait du corps un ‘sujet’, objet privilégié d’un façonnement et d’une volonté de maîtrise. Le corps moderne implique la coupure avec les autres, avec le cosmos et avec soi-même : on « a » un corps plus qu’on « est » son corps.

torse nu 13 ans

La médecine aujourd’hui tend à considérer le corps comme une tuyauterie susceptible de dysfonctionnements ; le médecin d’hôpital agit comme un garagiste, diagnostiquant la panne et réparant seulement l’organe endommagé. Il vise à soigner la maladie, pas le malade. L’absence d’humain dans cette conception des choses fait que nombre de « patients » se veulent considérés en leur tout et ont recours, pour ce faire, aux « médecines » parallèles, fort peu scientifiques mais nettement plus efficaces en termes psychologiques. C’est pourquoi peuvent cohabiter encore la science la plus avancée et les pratiques chamaniques les plus archaïques.

bonne soeur et seins nus

Le corps réenvahit la vie quotidienne dans les médias, les cours de récréation, les sports extrêmes, les bruits et les odeurs. Le bien-être, le bien-paraître, la passion de l’effort et du risque – mais aussi le narcissisme, le culte de la performance, l’obsession du paraître – sont des soucis modernes. Ce corps imaginé devient un faire-valoir. Il nous faut être en forme, bodybuildé et mangeant bio, soucieux de diététique, nourri aux soins cosmétiques et pratiquant la course ou la glisse, l’escalade ou l’aventure. Plus que jamais, l’individu « paraît » son corps (d’autant plus qu’il « est » moins à l’intérieur).

orgie mode pour jeans

Et pourtant, l’effacement ritualisé subsiste. Je l’ai noté souvent sur les continents étrangers, la répugnance occidentale au « contact » physique est particulière, extrême sur toute la planète. Le handicap physique est angoissant, donc repoussé du regard, ignoré. Exposé plus qu’avant aux regards, le corps « libéré » est aussi escamoté, car seul le corps idéal est offert en pâture ; le corps réel demeure caché, vêtu, honteux. Notamment le corps qui vieillit, qui ne répond plus parfaitement aux nouveaux canons de la mode « jeune » véhiculée par la publicité.

fille seins nus 70s

Il n’y aura véritable « libération » des corps que lorsque le fantasme du corps jeune, beau, lisse, puissant et physiquement sans défauts aura disparu. Nous ne sommes pas tous des Léonardo di Caprio mignons avec la sexualité de Rocco Siffredi, les muscles du gouverneur Schwarzenegger, l’intelligence subtile d’Hannibal Lecter et le cœur humaniste de Philippe Noiret… Mes lectrices remplaceront les noms selon leurs fantasmes ; il paraît d’ailleurs que Brad Pitt remporte la palme, peut-être parce qu’il a des muscles de camionneur et un sourire de gamin.

would you kiss me

Ce pourquoi une vague aspiration pousse la médecine à pallier le réel. Avortement thérapeutique, procréation assistée, clonage, choix des gènes – sont des manipulations du corps qui hantent les fantasmes de perfection et de reproduction narcissique de soi. La peur de la mort encourage les prothèses, les greffes, fait rêver de bionique. Le corps reste présent même en pièces détachées, lorsqu’il doit être « réparé » par des greffes ou mis au monde sans femme.

Écrit aisément, lisible sans être aucunement spécialiste, cultivé et au fait des questions contemporaines sur la médecine, l’hôpital, l’imagerie médicale et l’acharnement thérapeutique, la psychanalyse et les « alternatifs », voici un ouvrage court qui fait penser. Où l’on voit que ce livre d’étude de l’homme, loin d’être réservé aux spécialistes ou cantonné à son univers folklorique, parle de ce qui est le plus actuel : nous-mêmes.

David Le Breton, Anthropologie du corps et de la modernité, 1990, PUF Quadrige 2013, 335 pages, €15.00

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Madeline Miller, Le chant d’Achille

madeline miller le chant d achille
Le roman historique est une gageure, d’autant plus qu’il est loin dans le temps. La seule œuvre qui donne une idée des mœurs et des coutumes de l’âge du bronze achéen est l’Iliade, récit hanté de divinités qui se battent autour des hommes, assurant leur gloire ou leur chute en même temps que leur destin. Si chaque héros se veut supermâle, chaque individualité est sujette à caution puisque ce sont les puissances invisibles qui les guident.

Ce pourquoi cette « biographie » romancée d’Achille est un portrait en creux. Le personnage principal est Patrocle, bien plus sensible, plus humain, laissé à sa vile condition et qui n’aime pas se battre. Il a plutôt la curiosité élargie d’un médecin, bienveillant à tous et préférant réparer que pourfendre. Madeline Miller enseigne aux États-Unis le grec ancien et Shakespeare, ce qui lui donne la profondeur épique et la nuance vocale des mots antiques. Elle prend des libertés avec les traditions littéraires sur Achille et n’évite pas certains anachronismes : « cette porte se referma derrière lui avec un petit clic » p.166. Est-on sûr que dans ces âges farouches les portes aient eues des « serrures » susceptibles de cliquer ? Des loquets de bois, à la limite de bronze, seraient plus réalistes à l’époque mycénienne… Elle évoque un « puma » alors qu’on parle de « lion » à Némée (qui serait plus probablement un lynx), et même de la ponte des tortues d’eau… en Grèce. Question de traduction ? Lorsqu’Achille caresse le corps de Patrocle, sa main glisse de la joue avant de descendre par le V de la gorge jusqu’à « toucher son pouls » – ne serait-ce pas plutôt son cœur, qui bat sous le sein ?

Ce qui n’est pas dû à la traduction en revanche est qu’avant les interdits des religions du Livre les garçons assouvissent leurs désirs dès la puberté, entre eux ou avec les filles à disposition. Or l’auteur choisit de ne laisser jouir Achille et Patrocle l’un de l’autre qu’à l’âge de 16 ans. Est-ce pruderie puritaine ou respect dévoyé des lois contemporaines aux États-Unis au détriment de la réalité ?

Malgré ces préjugés lourdement yankees, son roman reste une réussite.

L’auteur prend le ton égal des chroniqueurs pour faire conter à Patrocle sa propre histoire. Lui, enfant malingre et pas bien beau, à la mère demeurée et au père déçu, castrateur. Il a atteint la gloire immortelle qu’il n’a jamais cherchée en étant l’ami du plus beau et du plus illustres des Grecs, ravi avant ses 30 ans au combat, selon la prophétie. A dix ans, Patrocle tue sans le vouloir un gros de son âge avide de lui piquer ses osselets : en le repoussant, son crâne va s’ouvrir sur une roche. Fils de prince, il n’est pas mis à mort mais exilé, renié par son père qui le confie avec une forte somme au roi Pélée en Thessalie pour qu’il le serve. C’est dans ce palais important que, parmi les dizaines d’autres garçons réunis comme lui en vassaux, il va se faire remarquer par le fils du roi, Achille à la chevelure éclatante et à l’agilité légendaire. Pourquoi ?

Par étapes qui sont autant de gradations à l’amour :

  • Le sentiment qui unit les deux garçons commence dès l’âge de 5 ans par l’admiration de Patrocle pour la course légère d’Achille, qui gagne aux jeux la couronne de laurier ; Patrocle est né la même année que lui mais quelques mois plus tard, choisit l’auteur (les textes sont contradictoires).
  • L’attachement se confirme par leur reconnaissance réciproque : il est « surprenant », dit Achille à son père ; « tu n’es pas comme les autres », dit Patrocle à son ami.
  • L’affection se creuse avec la vie en commun, les jeux, les bagarres, la protection mutuelle : la force et le prestige d’Achille, la gratitude en miroir de Patrocle.
  • La tendresse nait et l’auteur décrit avec sensibilité le Patrocle de 11 ans : « Et durant toutes ces activités [en commun seul avec Achille], un sentiment s’imposait à moi. Sa façon d’enfler dans ma poitrine d’un coup évoquait presque la peur, et il arrivait très vite, un peu comme les larmes. Pourtant, ce n’était ni l’un ni l’autre, car il appelait gaieté et lumière… » p.59.
  • La passion se confirme avec l’exil d’Achille, à 13 ans, auprès du centaure Chiron : Patrocle s’enfuit du palais pour le rejoindre, et cela touche Achille autant que cela le flatte : sa gloire grandit à ses propres yeux lorsqu’il la voit dans l’admiration sans condition de son ami.
  • Il s’approfondit par la sensualité des exercices à deux, dans la solitude de la montagne, la nudité sur les fougères, les jeux érotiques dans l’eau fraîche, les étreintes tendres sur la couche de roseaux – jusqu’au plaisir sexuel découvert en commun et à égalité à l’aube des 16 ans. Dès lors, le compagnonnage est pour la vie. Après le premier plaisir conjoint, nus sur la couche : « Il me regardait résolument de ses iris verts pailletés d’or. Une certitude s’épanouit en moi et vint se loger dans la gorge. Je ne le quitterai jamais. Je serai à lui pour toujours, autant qu’il voudra de moi » p.112.

Achilles chez Lycomedes sarcophage athenien v240 Louvre

Thétis, déesse néréide mère d’Achille, a beau mépriser le vermisseau humain qui accapare la gloire et la substance de son fils, elle a beau comploter pour l’arracher de ses bras et le forcer à engrosser Deidamie, fille de Lycomède roi de Skyros, elle ne peut empêcher le destin de s’accomplir : Achille aime Patrocle, Patrocle aime Achille, bien au-delà du sexe, sans que l’un soit actif et l’autre passif mais comme deux frères jumeaux attachés l’un à l’autre. Ce que le film de Wolfgang Petersen a mal rendu, gêné par l’omnisexualité imposée en Occident par la psychologie de Freud.

L’amour était plus vaste et plus naturel que l’obsession « homo » sexuelle du militantisme gai. Dans un monde mâle de guerriers mycéniens, l’attachement de deux garçons dès leur enfance produisait une fraternité pour la vie, sans que les femmes en soient forcément exclues. L’égalité par l’adresse, la culture et les passions était le fait des hommes parce que la société était martiale, centrée sur la force. Ce qui n’empêchait pas l’amour d’un homme pour une femme, mais d’un ordre différent.

achille et patrocle amourmadeline miller the song of achilles new york times bestsellers

A 17 ans, forcé par une ruse d’Ulysse de sortir de la cachette où sa mère l’avait placé (déguisé en fille) pour dévier la prophétie, « Achille avait choisi de devenir une légende » p.195. Il sera Aristos Achaion – le meilleur des Grecs – devant Troie.

Il y laissera la vie avant d’avoir trente ans, par la vanité autoritaire d’Agamemnon, par la Passion de Patrocle et par son propre orgueil de demi-dieu, entretenu par sa glaçante néréide de mère. Patrocle suivra son destin, refusant gentiment et avec émotion que la captive Briséis ait un enfant de lui, alors qu’Achille en a un de Déidamie, Néoptolème. L’auteur en donne une scène très délicate au chapitre 24.

Le fils d’Achille, 12 ans, viendra à Troie car, dit la prophétie, sans lui la ville ne pourra être prise : impitoyable, il tuera Priam, cassera la tête d’Astyanax et violera Andromaque, sans amour pour quiconque ni amitié pour personne, façonné par sa seule grand-mère, froide comme un poisson. En creux, Achille est plus humain, réchauffé à l’amour de Patrocle.

Les dernières pages sont d’une émouvante beauté. La néréide impitoyable qui pardonne… Reste chrétien de l’auteur peut-être, mais qui atteint ici à la grandeur. J’en ai été saisi et, dans les dernières phrases, emporté.

Madeline Miller, Le chant d’Achille, 2012, traduit de l’américain par Christine Auché, édition Rue Fromentin 2014, 388 pages, €23.00 Format Kindle €9.99

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Sens de l’écologie

Commençons cette année toute neuve par un regard plus élevé que celui que nous gardons d’habitude sur l’actualité. Le lever des Pléiades dans la nuit du ciel fin novembre, est fêté dans les îles de Polynésie par Matarii. Cet instant de communion cosmique rappelle que les humains font partie du grand cycle de la vie. Les sept étoiles de la constellation, visibles à l’œil nu, font frissonner les gens, pris d’une ferveur religieuse devant l’incommensurable infini qui s’emboite comme des poupées russes. L’harmonie de l’homme et de la nature est particulièrement importante dans ces univers fermés que sont les îles. Telle est peut-être la véritable « écologie », ce savoir (logos) des interactions avec sa propre maison (oikos).

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L’ethnologue Maurice Leenhardt a montré chez les Canaques que le corps n’est pas le siège autonome d’un ego comme le vit la modernité occidentale (‘Do Kamo’, Gallimard 1947). Le corps individuel n’est pas autonome mais une parcelle de l’univers dans lequel il reste immergé. Son existence est tout entière entrelacée aux arbres, aux fruits, aux plantes ; ses pulsations sont celles du végétal, joyeux quand vient la pluie, la chair caressée ou hérissée par le vent, poussé d’amour par les hormones à la saison d’abondance. Les mêmes mots sont utilisés pour l’écorce et pour la peau, pour la pulpe des fruits et pour les muscles de l’homme, pour l’aubier de l’arbre et pour les os du squelette. Le corps est une forme végétale originale, sans frontière véritable entre les deux domaines du végétal et de l’humain, de la chair et de l’esprit. La genèse polynésienne fait d’ailleurs naître l’arbre à pain d’un homme : le tronc est son corps, les branches représentant ses membres, les feuilles ses mains agitées, les fruits symbolisent la tête et le cœur du fruit, la pulpe même, est la langue.

Cette écologie extrême est réellement « pré-moderne ». Point de ‘cogito ergo sum’ cartésien, point de ‘maître et possesseur de la nature’ chez l’humain. Nul ne pense tout seul parce qu’il n’y a pas de « je ». Le corps n’est pas le réceptacle d’une étincelle divine mais perçu comme un fruit de la nature, une excroissance bourgeonnante du vivant. L’enfant est une jeune pousse tendre aux bras « comme de l’eau », avant d’acquérir substance et force par l’assimilation des végétaux, pour devenir « ligneux et dur » comme le bois à la fin de l’adolescence. La chair est l’intime du monde, aucune frontière symbolique entre elle et lui. Chaque Canaque sait de quel arbre de l’ensemble est issu chacun de ses ancêtres. L’arbre dans sa forêt symbolise l’appartenance de l’homme au groupe, enraciné dans la terre de ses aïeux, avec sa place propre au soleil, parmi ses frères. Chaque enfant qui naît voit se planter un arbre, nourri du cordon ombilical enfoui sous la pousse. La plante s’affirme et grandit tout comme le rejeton d’homme.

Point de « personne » en Mélanésie traditionnelle, le corps n’est qu’un pont transitoire lié à l’univers végétal et maillon entre les vivants et les morts. Pas de survie d’une « âme » individuelle, mais l’accès à une autre forme d’existence recyclée dans le grand tout : dans la cosmologie, le défunt peut prendre la place d’un arbre, d’un animal, d’un esprit. De son vivant, chaque humain n’existe que dans ses relations aux autres, aux arbres, aux plantes, aux bêtes, aux autres humains ; seul, il dépérit et meurt car s’il « est », il n’« existe » pas.

D’où l’importance du cosmos et des saisons, des rituels de récolte et de préparation de la nourriture, l’aspect toujours communautaire des actions vitales, la révérence religieuse envers le cosmos. Le pré-moderne s’ancre dans la Tradition.

couple nu dans les vagues

Peut-être est-ce cela qui nous manque, en Occident machinisé ? Peut-être est-ce pour cela que la jeunesse se détourne des biens matériels et du sexe étalés comme marchandise, entre frime et fric, dans les médias complaisants ? Peut-être est-ce pour cela que certains vont faire leur djihad solitaire au prix du reniement de leur humanité quand ils égorgent leurs semblables – tandis que d’autres, écœurés des fariboles politiciennes et les privilèges des blablateurs, s’apprêtent en cohorte massive à voter pour la Blonde autoritaire, celle qui régresse en Tradition reconstruite, mais qui donne un vague sens à ce monde qui va sans but ?

Les maladresses gauchisto-hippies des écolos français, coincés entre fonctionnariat confortable et retour au moyen-âge, ne font pas rêver : le lever des Pléiades, si.

L’avenir proposé par les Verts est trop proche de celui du SDF (consommer très peu, uniquement du local, sans jamais se chauffer ni créer d’empreinte carbone) pour que l’écologie décolle jamais. La véritable écologie est la conscience que l’on a d’être un maillon d’une chaîne et non pas maître – cette vanité si française de dire aux autres ce qu’ils doivent faire sous prétexte de détenir une fois pour toutes la Vérité.

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Jeux de plage

C’est alors qu’il fait bien froid, sombre, humide, que les kids rêvent de plage. Il n’y a pas de mots adéquats en français pour désigner le prime adolescent des deux sexes. L’été ils vont au soleil, presque nus, libres de tout et surtout de l’école.

fille et garcon bikini

Les ados surtout, garçons et filles. Ils sont tout hormones, prêtant à leur apparence une importance qu’elle n’aura jamais plus.

torses nus ado

Ils jouent, flirtent, se frôlent, osant à peine les caresses, les déguisant en bourrades viriles pour les gars et en moqueries sur les autres pour les filles.

filles ados

Mais ils ne se quittent pas, ils ne sont bien qu’en bande, attentifs jusqu’à l’obsession aux jugements des pairs.

Trio gamins

Heureux de se dépenser, d’offrir leur corps à l’eau, au soleil, au vent.

poirier plage

Amoureux du sport, de l’exercice, les muscles jouant sous la chair souple.

kayak de mer torse nu

Pas toujours beaux, parfois un peu gras, bourrelées pour les filles, mais vivants.

freres torse nu plage

L’âge entre 12 et 16 ans est émouvant à suivre pour ceux qu’on aime, captivant à observer pour les autres. Cet âge est sans pitié mais aussi poète, une seule fois dans leur vie.

torse nu blond sur les rochers

On ne peut que les aimer malgré tout puisqu’ils sont l’avenir, la vie même dans ce qu’elle a d’énergie. C’était il y a quelques jours, Noël, la fête de la Naissance. Celle du soleil pour les païens, de l’Enfant-Dieu pour les Chrétiens, de l’enfance même pour les laïcs. Souvenons-nous des jeux de plage.

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Yasushi Inoué, Le fusil de chasse

yasushi inoue le fusil de chasse
Concis, sobre, percutant – tel est Inoué, peut-être parce qu’il a pratiqué assidument le judo – et c’est par ce livre que l’on peut aborder son œuvre. Le fusil de chasse l’a fait connaître et apprécier jusqu’à lui valoir le prix Akutagawa en 1950, à 43 ans.

Prenant prétexte d’un poème demandé par un ex-copain d’école qui dirige une revue de chasse, l’auteur reçoit un étrange dossier fait de quatre lettres : celle du chasseur (qui n’a jamais lu un poème avant celui-ci), et celles de trois femmes qui furent sa femme, sa maitresse et la fille de celle-ci. Nous sommes dans les poupées russes des sentiments et des passions, construction apte à révéler toute la complexité humaine.

Le chasseur solitaire a touché le poète, car le marcheur au fusil à deux canons luisants porté sur les épaules est une métaphore du dragueur qui, en son existence, chasse les femmes avec son engin. Ce qui compte est moins le coup que le chemin, ce pourquoi le chasseur tue rarement. Dans l’amour, chacun est seul, isolé comme un chasseur dans la montagne japonaise. Voire jaloux et perfide envers ses proies, car chaque être recèle en lui un serpent.

Mais, tandis que la majorité désire fébrilement être aimé(e), rares sont les meilleurs : ceux ou celles qui désirent aimer – prenant plus de joie à donner plutôt que recevoir. Car l’amour animal est simple, question de peau, tandis que l’amour humain est compliqué, chatoyant mais sous le regard social. L’épouse Midori fantasme ainsi sur un jeune homme nu et parfait, trouvé dans le désert de Syrie où il partageait la vie des antilopes. Mais elle sait – d’expérience – qu’« une nuque charmeuse et soignée, un corps jeune et robuste comme celui d’une antilope… peu d’hommes satisfont à ces deux simples conditions ». L’amour n’est donc pas seulement attirance.

Ceux qui donnent sont rares mais précieux. Tel est le cas de Josuke Misugi, l’auteur du dossier envoyé à l’auteur. Tel est le cas de sa maitresse Saiko, comme de sa femme Midori. Reste la fille de la maitresse, Shoko, trop jeune encore pour avoir connu l’amour, et qui souffre des treize années de secret entre les amants. Mais elle entrevoit un paradis dont elle est un peu jalouse ; à elle de faire sa vie et sa lettre en ouverture des deux autres (après celle du chasseur en présentation) donne un redéploiement à cette histoire qui se ferme.

Car la maitresse déjà divorcée meurt, l’épouse divorce à son tour et le chasseur se retrouve solitaire ; même la fille de sa maitresse ne veut plus le revoir. Tragédie ? Probablement, mais à la japonaise : rien n’est jamais définitif puisque tout renaît sans cesse. Il s’agit d’observer et d’en tirer leçon pour les vies futures.

Ce court roman laisse une forte impression. Le réalisme du japonais et l’aptitude des littérateurs nippons à pénétrer le labyrinthe des âmes est dense et nutritif.

Yasushi Inoue, Le fusil de chasse (Ryoju), 1949, Livre de poche 1992, 87 pages, €4.10

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Plage des pêcheurs à Mirissa

Nous partons pour quelques kilomètres de bus jusqu’à la plage des pêcheurs où les bateaux traditionnels alignés, colorés, semblent n’attendre que la photo. L’heure n’est pas à la pêche, peut-être ne servent-ils plus que de décor ? Construits en bois, très effilés, ils sont équilibrés par un grand balancier d’un seul côté et dirigés par une godille.

mirissa bateau a balancier sri lanka

Au large, sont à l’ancre des bateaux plus gros et plus professionnels, avec de longues perches pour tendre les filets en haute mer.

mirissa bateau sri lanka

Des adolescents du coin viennent sur la plage jouer au cricket, sport très populaire en Inde (qui n’est qu’à 31 km au-delà du détroit de Palk), puis se roulent dans les vagues en se chamaillant, la plupart tout habillés. Ne sont torse nu que ceux qui sont fiers de leur corps. Même les petits garçons gardent souvent un tee-shirt.

cricket mirissa plage sri lanka

Une voilée attend à la lisière du sable, avec la plus jeune de ses filles, que son époux, son fils et sa plus grande fille terminent de s’amuser dans le ressac, tout au bord. Il ne s’agit pas de nager mais de se tremper ; ces enfants savent-ils nager, d’ailleurs ? Pour une fois torse nu, le garçonnet musulman d’une huitaine d’années prend beaucoup de plaisir à se rouler dans l’eau mêlée de sable, comme en témoignent ses gloussements et ses cris. Déjà replet, presque obèse, il est l’enfant gâté parce que le seul fils. Abus de sucreries et de Coca, favoritisme de mâle.

nager mirissa plage sri lanka

Le Seafood restaurant est un ancien bateau posé sur le bord de la plage. Du pont, on domine les baigneurs, les surfeurs et les joueurs de cricket. Un peu plus loin sont en effet proposées des leçons de surf et il y a deux élèves, une fille de 20 ans et un adolescent de 14 qui s’y essaient sous la direction d’un professeur à chignon. Les vagues sont ici propices à apprendre, ni trop hautes, ni trop puissantes. Douché, submergé, épuisé, le kid rejoindra sa mère, tout mouillé, en seul bermuda mais des étoiles dans les yeux. Ils s’installeront en bas sur les tables de la plage pour boire un Coca.

mirissa plage sri lanka

L’assiette de thon grillé, de riz et de salade est copieuse, je ne la finis pas. Le poisson est trop sec, frit trop longtemps. Il est bon mais dur à mastiquer, malgré la tentative culinaire de le cuisinier sauce ail et oignon. Il est vite 14 h, le temps passe.

seafood restaurant mirissa plage sri lanka

Nous sommes à la pleine lune et c’est la fête de Poya, comme chaque mois, durant laquelle on commémore la naissance, l’illumination et la mort du Bouddha. Durant cette fête mensuelle, des lampes sont allumées autour de l’arbre de la bodhi, le banyan de l’Illumination, et de la dagoba qui est un reliquaire ; on fait une offrande de fleurs à la statue du Bouddha ; des versets des écritures en pâli sont récités ; les fidèles se prosternent devant le moine et invoquent les trois figures du Bouddha, de la Dharma (son enseignement) et de la Sanghà (communauté des adeptes) ; ils citent les cinq préceptes du bouddhisme et écoutent un sermon sur le Bouddha et ses vies antérieures.

mirissa filets sri lanka

Inoj nous rappelle les cinq préceptes communs à tous, laïcs et moines :
1. ne pas nuire aux êtres vivants ni prendre la vie (non-violence),
2. ne pas prendre ce qui n’est pas donné,
3. ne pas avoir une conduite sexuelle incorrecte ─ plus généralement garder la maîtrise des sens,
4. ne pas user de paroles fausses ou mensongères,
5. s’abstenir d’alcool et de tous les intoxicants.

L’alcool est donc prohibé durant cette fête – mais nous Occidentaux sommes exemptés de cette contrainte à condition de nous cacher : bière dans un sac ou cocktail dans les chambres. Comme il n’y a que des Occidentaux dans l’hôtel, le bar fait une exception, les jus de fruit déguisant l’alcool qu’il y a dedans. Mais toutes les bouteilles habituellement étalées au comptoir ont été ôtées. Le jour étant férié, nous n’avons pas vu de bus rouges, service d’État ; seuls les bus privés circulaient, conduits par des non-bouddhistes.

Le dernier dîner du séjour est morne, à la nuit tombée, dans la cuisine internationale. Demain, le réveil a été fixé très tôt car les trentenaires sont avides de meubler leurs intérieurs de « souvenirs » pour quand ils seront vieux. Il y a longtemps que je me suis détaché des babioles qu’on rapporte et qui ne servent qu’à encombrer.

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Les corps chantent à la plage

L’été venu, la pluie éloignée, les plages se peuplent. Mais la foule est communautaire, il s’agit de se retrouver « entre soi » dans un songe primitif.

1 plage encombrée
Ce pourquoi tout ado, plus sensible qu’enfants et adultes, joue au sauvage, nu entre le ciel et l’eau.

2 ado nu plage
Les filles se vêtent plus, malgré les années 70 la mode des seins nus ne prend plus, à cause des intégristes coincés cathos, juifs et musulmans qui craignent leurs désirs et adorent interdire aux autres ce qu’ils seraient avides de faire eux-mêmes. Intégristes contre intégral.

3 adolescente seins pomme
Seuls les garçons sont plus libres, dans les religions du Livre.

4 adolescents torse nu
Les filles restent entre elles, en bikini quand même.

5 filles bikinis
Les rencontres entre sexes sont datées, c’est dommage, le baiser seins nus était parfaitement érotique.

6 baiser seins nus plage
Aujourd’hui, les garçons prennent le pas sur les filles. « Sur la plage, la société s’exhibe, se regarde, s’entre-regarde et se met en scène pour elle-même, hors de tout contexte » disait il y a 20 ans le sociologue Jean-Didier Urbain.

7 garcon nu contre fille
Hors la plage, on peut se mettre nu, entre soi, comme sur un bateau où les mousses s’ébattent libres au soleil.

8 mousses nus aux homards
Sur la plage, on cache sa nudité intégrale dans le sol, pour faire corps avec la terre, là où s’y mêle la mer.

9 nu dans le sable
L’on se vêt de sable, d’eau ou seulement de lumière.

10 garmins jouant torse nu
Les filles défilent en maillots de bain colorés pour attirer et serrer, chaleur qui se met en valeur.

11 seduire hot
De quoi faire rêver l’ado ému par les hormones.

12 reve nu ado
Ou les ado filles au vu des formes athlétiques sous les habits mouillés.

13 jeunesse mouillee
Mais on ne voit plus guère les seins nu rissolant au soleil, comme les parfaits œufs au plat en petit-déjeuner…

14 seins nus plage

Je vous offre donc aujourd’hui un peu de rêve – même si les photos ne sont pas toutes de moi.

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Stefan Zweig, Nietzsche

Le Nietzsche de Stefan Zweig, essai paru en 1930, a plusieurs qualités : il est court, vivement mené, et insiste sur les points essentiels. Comme la plupart des géants, Nietzsche ne peut faire parler de lui qu’en plusieurs volumes très détaillés et précis, ou qu’en essais brillants écrits au galop. Zweig a choisi la seconde option et a réussi à dire beaucoup en expressions incisives et bien frappées. Solitude de l’âme, corps débile mais cœur passionné et volontaire, tel est Friedrich Nietzsche pour Zweig.

friedrich nietzsche

Premier trait : sa solitude. Nietzsche, vieux et rassis à 25 ans, adolescent destructeur à 35 ans, n’est pas au diapason de ses amis. Il les perd tous, peu à peu, déchiré mais décidé. Il reste seul ; personne à qui parler, ni avec qui polémiquer, le silence autour de son œuvre. Nietzsche alors élève la voix pour se faire entendre, se hausse jusqu’à l’imprécation afin de provoquer, puis prophétise comme tous ceux qui prêchent au désert. Il est trop conscient, trop génial, trop différent des Allemands bismarckiens, ses compatriotes. Il se résigne par une sublimation philosophique : l’amor fati. Son destin est d’être seul et malade ; il faut aimer cette nécessité. Pas de pose en cela, rien de théâtral (pour impressionner qui ?), mais le constat d’une solitude et son acceptation puisqu’il faut bien vivre. Victor Hugo est une enflure dramatique ; Friedrich Nietzsche est un humble tragique.

Second trait : le corps. Il est selon Zweig « le plus vital de tous les penseurs ». En quelques pages étonnantes, il nous donne un portrait de Nietzsche frileux, routinier, inquiet, préoccupé d’insomnies, de migraines et de maux d’estomac. Un corps sain mais des nerfs malades, « trop délicats pour la violence de ses sensations ». La météo a des effets sur son corps, donc sur son humeur, donc sur sa pensée. Nietzsche vit une relation intime de son physique avec le climat, le paysage lui est un tempérament et l’atmosphère un état d’âme. Il est le dernier des romantiques, au fond, partie de la nature et qui vibre avec elle. Les cimes de l’Engadine l’exaltent et lui font voir loin, l’air sec et la lumière de Nice et de l’Italie le mettent en joie, simplifient sa pensée. Le corps joint l’esprit via les passions. L’exigence de propreté devient rigueur éthique et exigence spirituelle de pureté. Clair, vif, aérien, tel est le tempérament philosophique inspiré de la Haute-Engadine qui saisit Nietzsche et emporte son œuvre. Cela pour les affinités. Mais le corps malade a aussi ses exigences. Il chasse Nietzsche de toute fonction où il aurait pu s’installer, gagné par la paresse qui alourdit peu à peu les habitudes et la pensée. Il a fait découvrir au malade la saveur de la vie, cet élan malgré toutes les douleurs, cet éblouissement des rares mieux suivant les nombreux maux.

Troisième trait : la passion. Nietzsche ne veut pas bâtir un système où trouver la sécurité domestique chère aux philosophes allemands comme Hegel ou Kant. Il est au contraire mu par une passion qui le dévore et le pousse sans cesse en avant. La vérité, la limpidité, la rigueur, sont pour lui des qualités vitales. Son esprit, son cœur comme son corps, en ont un besoin exigeant. Pas de doctrine, pas de finalité, seulement la passion de vérité qui jouit d’elle-même, l’ardeur à découvrir la généalogie des positions morales, l’arrière-plan instinctif des idées élevées, le texte sous le prétexte. Ce qu’on appelle un style – et qui est, plus que les idées elles-mêmes, le meilleur d’un penseur. Nietzsche ne s’attache pas à une opinion durablement, même émise par lui à un moment. Sa vie spirituelle se renouvelle par mues successives ; elles sont autant de tremblements de terre où l’édifice de ses convictions s’effondre. Toujours, il doit rebâtir, faire du neuf, aller de l’avant. A ce degré, un esprit confine à la folie. Ce qui arriva : « une carbonisation de l’esprit par sa propre flamme » selon Stefan Zweig.

Comme personnalités proches, Zweig cite Stendhal, Dostoïevski et Van Gogh ; comme antithèse, Goethe. Tout est là. Un essai enlevé et brillant, intuitif, reliant l’homme et l’œuvre via la psychologie, la quête de la liberté au moi.

Stefan Zweig, Nietzsche, 1930, Stock collection La cosmopolite 2004, 152 pages, €7.79

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Elena Arseneva, La nuit des ondines

elena arseneva la nuit des ondines

Un roman policier historique dans la Russie kiévienne de l’an 1073 ! Fondé par les Vikings Varègues, influencé par les Grecs de Byzance, la principauté de Vladimir Monomaque ne cessait de se battre contre les nomades turcophones de la steppe, Petchenègues et Koumans. Nous sommes à Tchernigov, sa capitale à quelques 130 km au nord de Kiev, alors que Vladimir est au loin et a laissé sa reine Guita. Un meurtre est commis sur une femme pieuse de la bonne société, puis un autre sur l’épouse d’un riche marchand de la ville, et un troisième sur la plus belle fille unanimement désignée comme vainqueur des danses de la Saint-Jean, une rousse de moins de vingt ans au corps parfait.

Le boyard Artem, guerrier du roi laissé à la garde de la capitale pour une blessure au genou, va enquêter. Il est aidé en cela par son fils adoptif Philippos, adolescent de 14 ans et demi intelligent, courageux et déluré. Le garçon est amoureux de la même fille que son ami Iann, le scribe blond élancé de 17 ans, une Anne aux yeux verts et à la chevelure brune. Mais ne voilà-t-il pas que le trésor de pièces d’or, donné par une reine étrangère, tante de Guita, s’est volatilisé ?

Les personnages sont attachants car loin d’être parfaits, l’action est bien menée, rebondissant de chapitre en chapitre. Le décor de l’été dans ce qui deviendra l’Ukraine est opulent et sensuel. L’intelligence et la sagacité sont autant sollicitées que l’adresse physique. Et le meurtrier, confondu à la fin, est inattendu tant les fausses pistes ont pullulé.

adolescente haut de bain

Le lecteur est emporté par ce roman de bonne facture, facile à suivre et lisible par tous les âges. La personnalité de l’adolescent de 14 ans n’y est pas pour rien, même si le père adoptif se montre un peu trop affectueux pour les mœurs du temps. Il n’est pas toujours facile à l’auteur, femme, de se mettre dans la peau d’un guerrier russe du XIe siècle. Mais elle rend compte du paganisme ambiant, très charnel, dans cette Russie de l’aube chrétienne. Les ondines sont justement ces femelles ambivalentes, appelées à féconder la terre et les ventres, mais aussi tentatrices des mâles et goules qui absorbent la substance vitale. Tout le ressort de l’intrigue est là, replaçant l’Ukraine d’aujourd’hui dans la profondeur historique.

Elena Arseneva, La nuit des ondines, 1999, 10-18, 253 pages, €9.99

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Kiev

A près de mille kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg, abritant 3 millions d’habitants, la vieille ville capitale est bâtie sur une colline qui domine le Dniepr.

kiev metro
Natacha nous emmène au centre-ville par le métro. Les lignes sont enfouies profondément sous terre, peut-être par souci de créer ces abris antiatomiques dont les années 50 étaient friandes. Pas de tickets, mais des jetons en plastique qui remplacent les anciennes pièces de monnaie. On les achète aux guichets, je ne vois pas quel est le progrès. Le métro est très animé, bondé sur la ligne qui va au centre. Banlieusards, familles, jeunes à quelques-uns, filles en couples, gamins solitaires, empruntent la ligne où presque tout le monde est debout, les rares banquettes étant disposés le long des parois. C’est très « collectif ».

kiev jeunes
On se côtoie, on se frotte, on se bouscule. Rien, ici, de cette phobie parisienne de « se toucher ». L’idéologie « prolétaire » et la longue pratique du collectivisme ont façonné des comportements plus directs, moins portés au quant à soi. Nul n’hésite à exhiber son corps par des décolletés plongeants, des chemises ouvertes ou des débardeurs filet. Même les tout jeunes adolescents, si honteux chez nous d’exposer leur poitrine fluette alors que leur groupe d’âge rêve de ressembler à ces supermen des films américains, n’hésitent pas, en Ukraine, à montrer leur jeunesse sous une vague mousseline. Les filles n’hésitent pas à promouvoir une image de « vamp ». Je me souviens d’une jeune femme, blonde décolorée, en mini short de jean, vraiment très mini, « californien », sous un haut blanc à bretelles moulant, vraiment très moulant pour mettre en valeur son opulente poitrine. Ses lunettes noires en amande cachaient volontairement une partie de son visage pour attirer les regards là où elle voulait, sur ses meilleurs attraits : une paire de jambes interminables montées sur sandales, fuselées, s’arrêtant au jean tout à fait en haut des cuisses…

kiev police
L’artère principale, Khreschatyk, est vide de voitures et envahie par les piétons les samedis et dimanches après-midi. Plus écologique que Delanoë, le maire de Kiev a osé rendre le centre ville « sans voitures » un jour et demi par semaine. L’origine légendaire de la ville veut qu’elle fût fondée par trois frères, Kii, Schtchek et Khoriv, et leur soeur Lybed. Elle existait déjà dès le Vème siècle, et payait le tribut aux Khazares turkmènes. Elle est vite devenue le chef-lieu d’un pays indépendant en relations avec Byzance. Oleg s’en empara pour en faire la capitale de toute la Russie en 882. Sviatoslav son petit-fils et Vladimir-le-Saint ayant soumis les peuples voisins slaves, ont donné à Kiev la prépondérance politique et militaire. Ce fut Vladimir 1er, son troisième petit-fils qui introduisit officiellement le christianisme à Kiev en faisant baptiser tout le monde dans un affluent du Dniepr en 988. La religion y avait pénétré depuis un certain temps déjà de Constantinople mais Vladimir est devenu « saint » orthodoxe pour ce bain collectif et royal.

kiev maidan
Notre hôtel, le Kozatskiy, ouvre sur la place principale de l’Indépendance. Nous allons y déposer nos bagages. Ce Maidan Nezalezhnosti est la grand-place de la ville. Une colonne droite de marbre blanc supporte une statue ailée, représentation allégorique de l’Ukraine, inaugurée lors du 10ème anniversaire de l’indépendance le 22 août 2001. Tout le quartier est neuf, les décombres des immeubles fumaient, le 6 novembre 1943, lorsque Kiev fut libérée des nazis après 200 000 morts et 100 000 déportés. Mais il a été refait par les architectes populaires staliniens dans le style traditionnel – pas comme Le Havre, rebâti par un architecte lui aussi stalinien qui se contentait d’imaginer « le peuple » au futur.

kiev monastere saint michel
Nous montons aussitôt la rue Mikhaïlivska, bordée de façades viennoises, jusqu’au monastère Saint-Michel du nom du protecteur de Kiev. Brillent au-dessus des immeubles les bulbes dorés de sa cathédrale. A l’extérieur, les mariages se prennent en photo et déambulent. Nous, qui avons laissé ce cérémonial dans les années 60, retrouvons un parfum d’enfance dans ce qui se déroule sous nos yeux. Une demoiselle d’honneur à peine adulte passe en hauts talons rose bonbon, assortis à son bandeau de tête et à son discret rose à lèvre. Sa robe, très déshabillée, fanfreluche autour des cuisses, à la mode « ciseaux ». Une délicieuse adolescente de moins de quinze ans, s’est emballée en confiserie dans une longue robe mousseline rose pâle, serrée à la taille, laissant la gorge novice découverte et bouffant aux épaules. De petites roses sont cousues sur le devant, ici et là, n’attendant que d’être cueillies par son petit copain adonaissant, très sage comme il se doit en ce pays où les mœurs sont restées conservées dans le traditionnel, « vertu » communiste oblige.

kiev fille adonaissante
La cathédrale abritée en son centre est, dit-on, l’une des plus belles de l’Ukraine. Elle aussi a été entièrement reconstruite – fin 1999, après la chute du communisme – sur le modèle du bâtiment des XIIe et XIIIe siècles détruit en 1934 sous Staline. Elle brille désormais de tous ses feux, bleu pastel, blanc et or, faisant la fierté du néonationalisme ukrainien. Les anciennes fresques et mosaïques conservées au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ont été en partie restituées.

kiev mariage
Sous le porche d’entrée nous accueille un saint Michel archange, saluant de la main droite, tenant de la gauche une brassée de lys. Ses lèvres adressent au visiteur un sourire sibyllin tandis que son regard, lointain, semble vous passer au travers pour sonder votre âme particulière au tréfonds. Le monastère Saint-Michel est tout frais redoré et repeint. A l’intérieur, un public nombreux fait le tour des icônes avec bougie et prière à chacune. Il est sensé abriter les reliques de sainte Barbe. Alentour, alignés le long des façades ou entassés dans le kiosque du parc, des mariages endimanchés se font photographier pour la postérité. Un couple de sept ans, garçon et fille d’honneur qui se font isolément tirer le portrait, sont frais et emballés à croquer.

kiev mariage photo
Qui serait venu à Kiev il y a 20 ans encore n’y reconnaîtrait aujourd’hui pas grand-chose : la place Kalinine est devenue la place de l’Indépendance, la place des Komsomols léninistes place Evropeiska. Les magasins se sont multipliés, les devantures brillent de verre transparent et les vitrines attirent, les gens ne sont plus vêtus comme des sacs. Une nouvelle jeunesse souffle indéniablement sur le pays malgré les ratés démocratiques : il est dur de vivre sa liberté lorsqu’on a toujours été élevé dans la hiérarchie et l’obéissance.

Au centre de la place du monastère Saint-Michel, un ensemble architectural représente Sainte-Olga, première grande-duchesse baptisée de la Rous kiévienne, les moines Cyril et Méthode, inventeurs de l’alphabet cyrillique, et Saint-André qui avait prédit le futur développement de Kiev. Les statues ont cet air rigide et sévère typique de la sculpture stalinienne où il s’agissait d’être « sérieux », concentré, tendu vers la construction de l’avenir – très « petit-bourgeois » selon Roland Barthes, en somme.

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Jacqueline Merville, Jusqu’à ma petite

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L’auteur est femme et ne compte pas en sortir ; contrairement à Beauvoir, elle ne l’est pas « devenue », cela lui est tombé dessus comme un destin. Mais elle a pu choisir d’être ou non conforme à la représentation sociale de son enfance – les années 60. Elle a donc refusé d’être copine, enseignante, mère. Elle aspire au contraire à se libérer des carcans culturels et sociaux, du « ce qui se fait » comme être vertueuse, obéissante, passer un concours, avoir la sécurité, le métier, le foyer, les enfants… Cette régression de la libido sur le moi, Freud l’appelle une « psychose ». Lacan ajoute la forclusion symbolique du Nom-du-Père. Tous des psy mâles, qui utilisent « la science » pour justifier leurs a priori. Mais cette science là n’est qu' »humaine », pas « exacte ». Exister, c’est donc se déclarer contre elle, au moins en-dehors d’elle.

Si Jacqueline Merville évoque l’autre sexe, c’est pour le déplorer : père macho qui ne pense qu’à la chasse, amis machos du père qui ne pensent qu’à la drague « cochonne », collégiens du même âge qui méprisent les filles ou voient en elles des choses inconnues qui font peur, jeune amant fragile mais qui veut absolument un enfant, psychiatre voyeur… Les hommes sont des purges qu’il faudrait ignorer, sauf dans un monde meilleur peut-être. Symptomatique est ce jeune frère dont on ne connait pas le nom, dont on ne sait s’il imite le père par mimétisme en grandissant, ou s’il aime se faire câliner par ses sœurs. Les mâles sont anonymes, poussés par leurs pulsions égoïstes, anti-féminins.

Hantée par la mémoire inscrite dans le corps, jusqu’au délire parfois, jusqu’à l’invalidité administrative en tout cas, le roman (est-ce un roman ?) remonte vers l’enfance. Ou plutôt vers la prime adolescence où le déclic s’est produit. Un collégien tout juste rapatrié d’Afrique du nord, où son père s’était fait égorger dans sa ferme par les fellaghas, écrit à l’encre bleue sur page de cahier d’écolier une lettre à la narratrice. Elle a 13 ans ; lui doit en avoir 14 puisqu’il monte une mobylette. Il lui propose de le rejoindre un samedi à 17h. Pour quoi faire ? Quoi lui dire ? On ne sait pas. La petite prend peur, elle découvre un monde hors de la maison familiale, une culture au-delà de « la vallée » près du Rhône, que d’autres mâles existent que le père, ses copains et son petit frère. Comment faire face avec l’éducation donnée ? « Je viens de la masse, cette forme endormie qui sursaute parfois, comme prise d’un souffle réprobateur et réclamant son dû, sa vie, sa beauté ou se glissant comme un seul corps dans la brutalité. (…) Ce n’est ni la foule, ni une communauté » p.15.

Le collégien disparaît après ce rendez-vous manqué et elle en est hantée. Jusqu’à reproduire onze ans plus tard en 4L avec un jeune amant le « voyage » qui aurait pu avoir lieu, les caresses des corps, l’exil en Algérie jusqu’au bord du désert. « Ma gosse » va devenir « ma folle » et brutalement s’effondrer « comme un tas de nouilles » un jour d’octobre dans le couloir de l’école où elle enseigne aux primaires. Elle devient vite « un dossier » avant d’être une définitive étiquette : « invalide, radiée du corps enseignant ». Son corps physique a refusé le corps social, malgré la bonne volonté du concours. Elle n’est bien qu’ailleurs, durant ses voyages, y compris par l’écriture et le dessin, qui sont des voyages aussi mais intérieurs. Malgré le manque de tout au Maroc, « moi je n’y voyais que la haute vie, une escale pour combler un vilain fossé m’appartenant, une douleur, un manque de nature céleste et terrestre. (…) Un manque de nantie » p.184.

Une exilée essentielle, comme Rimbaud, mais qui ne s’est pas convertie comme lui au réel des affaires, préférant rester en poésie.

Ce livre autobiographique, qui n’est intitulé ni roman ni récit, est écrit de façon incantatoire, venu du profond de soi. Ce qui ne va pas sans particularismes de langue, comme cette « ma petite » qui fait le titre du livre. Parler de soi ou de ses interlocuteurs à la troisième personne est plus latin que français, ce qui désoriente.

Ce huitième « roman » de Jacqueline Merville (classement d’éditeur) est aussi un discret hommage à « la Grande Dame » éditrice à Paris, Antoinette Fouque qui vient de disparaître. « Elle m’avait reçue dans son bureau, elle souriait » p.198. Le début d’une longue rédemption qui s’affine avec ce livre. Retrouver soi-même passe par la mémoire.

Jacqueline Merville, Jusqu’à ma petite, mars 2014, éditions des Femmes, 207 pages, €13.30

Autres œuvres de Jacqueline Merville sur ce blog

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Bruckner et Finkielkraut, Le nouveau désordre amoureux

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Pas encore trente ans (à l’époque) et les deux nouveaux philosophes dissertent sur l’amour. Ils pourfendent (selon l’époque) le permis et le défendu pour prôner (à la mode de l’époque) la déconstruction de la norme et la valorisation des écarts. Cet ouvrage est donc daté. A la fin des années 1970 – ces années post-68 – il fallait être absolument antibourgeois gauchiste, avant la reconversion de tout ce beau monde – l’âge venant – en bourgeois de gauche. Le recentrage est en marche au profit de la norme, donc des nouvelles limites du défendu. Ainsi va le monde, par cycles… ou la pensée, par dialectique : thèse la génitalité macho, antithèse la révolution sexuelle du tous sur tous, synthèse la nouvelle liberté du jouir.

L’amour bourgeois, façonné par la religion du Livre et par le droit sur l’héritage, exige le dégoût de la chair et le choix de l’esprit. L’amour est donc réduit aux acquêts : la progéniture. Le plaisir est absent, la position du missionnaire requise, la chose expédiée de nuit, dans le silence intime. Mai 68 arrive et avec lui la mise au rebut des slips, maillots de corps, soutien-gorge et gaines : on montre son corps à tous, de jour, et le plaisir est requis. Ce serait égoïste de ne pas le faire partager. Médicastres et psycho-machins s’en mêlent, montrant « scientifiquement » (cette nouvelle croyance) que retenir l’énergie sexuelle est néfaste à la santé. Mais ce retour de balancier, disent les auteurs, est aussi contraignant que l’autre. Où est le plaisir dans ces obligations ?

Ils y voient le mépris des femmes, du corps sensible et du jouir féminin non focalisé sur le génital, en bref le machisme recyclé en envie du pénis, caresse du pénis, fellation du pénis, pénétration du pénis « en con, en cul, en bouche » pour parler comme Matzneff. Or l’amour est bien autre chose que le seul sentiment, mais bien autre chose aussi que la seule pénétration pénienne. L’amour est caresses, sensibilité de la peau, zones érogènes, fantasmes et imagination. Le sexe s’apprend, s’explore, se teste. La procréation n’est plus le seul but, ni l’orgasme obligatoire. Est donc qualifiée par la mode et par le tu-dois social de « subversive, malséante, régressive, bestiale, la moindre autonomie accordée, par exemple, aux érotismes prégénitaux » p.282.

A l’inverse, « il y a une utopie de l’étreinte amoureuse qui nous permet de penser ce sacrilège : que chacun de nous – homme, femme, enfant – est un ensemble ouvert de pluralités corporelles animales, végétales, aquatiques, gustatives, vocales, minérales, une infinité de profils que l’excitation voluptueuse porte à la lumière et déploie exactement comme la chaleur du soleil déploie l’efflorescence des plantes. Les amants peuplent d’aventures leurs chairs les plus inertes » p.286. Aimer, c’est honorer le corps, le faire jouir par tous les pores. L’époque était au « tout politique » que les auteurs tendent à traduire par le « tout érotique ». Comme Robbe-Grillet le laissait entendre dans le Nouveau roman, caresser une poignée de porte sur cinq pages est déjà faire l’amour…

Mais ils mettent au jour une vérité bonne à dire : l’amour ne se réduit ni à la procréation, ni à se vider (comme disent les ados), à « étancher sa soif » (écrivent les auteurs). Le désir permet de vivre son corps avec le corps de l’autre. Le génital est bon mais isole du reste de l’anatomie, l’érotisme au contraire valorise tous les creux et toutes les aspérités. La libido n’est pas orientée, elle veut se décharger, et la liberté de chacun commande le respect de tout partenaire pour faire monter, aiguillonner et orienter le désir vers le plaisir partagé. Ni coït paranoïaque, ni fusion névrosée, mais l’amour – cette « exquise urbanité du corps érotique » (p.295). Sans refouler les sexualités antérieures de l’adulte : « fœtale, enfantine, adolescente, mais aussi végétale, cosmique, animale ». Ce nouveau désordre amoureux qui se fait jour désoriente l’ordre bourgeois religieux qui régnait depuis la Révolution.

C’est contre lui que s’érigent aujourd’hui – en 2014 – les nouvelles barricades des intégristes, catholiques, islamistes, puritains, moraux-socialistes et autres contempteurs du « tous à poil » ou de la prostitution tarifée au profit du voile, de la censure, du non-dit et de la répression de tout comportement inadéquat.

bruckner finkielkraut

Il faut libérer l’éros pour libérer le plaisir et déconstruire les interdits bourgeois, religieux, capitalistes, étatistes – et mêmes médicaux. Car l’amour contemporain « est en passe de devenir, par l’action conjuguée de la psychanalyse et de la sexologie, une indiscrétion savante qui tient à la fois de la table d’écoute, de l’atelier d’usine et du gymnase ; bref, un calque hédonique de la rentabilité industrielle, un processus à la fois technologique et disciplinaire qui, en privatisant les jouissances, uniformise les comportements, pénalise les déviances et rend la sexualité anxieuse d’elle-même » p.304. Avec la standardisation du film et de la télé, le standard mannequin, c’est la laideur qui devient pornographique. Le nu est accepté s’il est esthétique, refusé comme obscène s’il ne l’est pas. C’était 20 ans avant l’Internet, mais la tendance s’est accentuée, d’où les selfies anxieux à demi nu que publient inlassablement les ados en mal d’être reconnus.

La société résiste, désorientée sur la place de l’Occident dans le monde, des Français dans l’Union européenne, de la majorité blanche provisoire dans le multiculturel galopant, de la virilité sous les assauts du féminisme, des valeurs sur le relativisme du tout vaut tout. Les auteurs montrent « les nouveaux libertinages en perspective : l’indéniable alliance d’une phallicité déclinante, d’un féminin prépondérant puis au-delà, grâce au brouillage des codes et rôles opéré par le mouvement des femmes, un transsexualisme qui n’est nullement la non-différenciation du désir mais au contraire sa division à l’infini, sa manière de distribuer, de couper, d’accroître les particularismes, de propager la divagation de tous les flux sexuels » p.278. Cela ne tue pas l’ordre mais « permet seulement que ses ultimatums cessent de légiférer et que son emprise diminue » p.372. Les différences ne sont plus vécues comme dissidences mais comme expériences.

Les auteurs se sont manifestement amusés, alternant style lourdingue hérité de la khâgne et humour des encadrés. Entre Marx et Ulla, une dialectique de la libération qui peut encore se lire.

Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut, Le nouveau désordre amoureux, 1977, Points Seuil 2010, 379 pages, €7.22

La vue 2002 de Pascal Bruckner

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Yalta bord de mer

Le minibus nous reprend pour descendre des hauteurs du palais Livadia et gagner la ville, sise en bord de mer.

yalta gamin debardeur a trous

Le restaurant, à l’écart de la promenade chic, est trop copieux pour un midi chaud, mais l’abondance est la rançon des deux générations de privations socialistes dans l’URSS d’hier. J’en retiens une salade de carottes râpées, marinées à l’ail et aux graines de coriandre pilées, puis du riz pilaf à sa viande de mouton vapeur. Un déjeuner moins russe que tatar.

yalta promenade bord de mer

Nous allons ensuite nous plonger dans la foule qui arpente la promenade du bord de mer. Elle est pleine de monde, de plagistes plastiques et de nanas exagérées. La beauté des corps libres venus du nord russe est renforcée par la nage, teinte par le soleil et revigorée d’air marin. Nous sommes ici en présence d’une belle portion d’humanité, une Californie russe bodybuildée.

La société russe, sur les bords de la mer Noire, apparaît homogène malgré les mélanges culturels entre russes, biélorusses, ukrainiens, cosaques, tatars… Seul l’islam menace l’unité par son intransigeance métaphysique, mais la société, même sans Poutine, ne tolère pas les déviances. L’islam soumet l’État à la religion, tout comme l’URSS soumettait l’appareil administratif à la foi communiste et au clergé du Parti : même si la Russie de Poutine est plus aujourd’hui une oligarchie autoritaire qu’une démocratie libérale, les citoyens ne veulent plus de théocratie. Ils veulent penser librement et vivre selon leurs traditions, pas sous la botte d’une religion.

La loi est la loi, établie par les progressistes, pas question d’y déroger. Contrairement à l’hypocrisie soi-disant « démocratique » en Europe, le communautarisme n’est admis ici que dans le folklore, mais ni dans l’administration, ni dans la vie courante. L’élite ne divorce pas du peuple comme chez nous, sur ces sujets, elle n’impose pas le « laisser-faire » malgré le vote démocratique. D’où son rejet social de l’immigration venue des pays musulmans, malgré la Turquie proche, les liens géopolitiques avec la Syrie et l’Iran, l’implication dans les républiques du Caucase. Sauf en Chine peut-être, à l’écrasante majorité de Han, il est rare de visiter une société aussi homogène que la société russe. C’est assez reposant.

yalta jeunes russes

L’église Alexandre Nevski est miraculeusement ouverte lorsque nous nous y rendons. Elle présente l’aspect extérieur d’une pièce montée en meringue et beurre coloré, surmontée de boules dorées triomphantes. Rien n’est assez brillant (même concept que « beau » en russe) pour rendre gloire à Dieu. Nous avons la chance qu’un mariage s’y termine, ce qui nous permet d’entrer. Toute l’organisation des accessoires rituels est faite par une énorme et laide matrone à fichu.

yalta eglise alexandre nevski

C’est que, pour un mariage orthodoxe, il en faut des foulards, des couronnes de fleurs, puis un tapis qu’on déroule et enroule, et ainsi de suite ! La grosse dame veut mériter de Dieu puisqu’elle ne peut plus mériter des hommes. Je soupçonne qu’elle trouve aussi certains avantages matériels à grenouiller dans le béni, les noceurs étant probablement plus généreux que l’État pour compléter sa pension. Elle sortira un peu plus tard de l’église, par la porte de derrière, avec une grosse miche de pain (béni) et plusieurs fruits d’offrande dans son cabas en plastique.

yalta lenine hier consommation aujourd hui

La promenade du bord de mer mène à l’inévitable statue de Lénine, debout en manteau, le front obtus et la bouche sévère. Il n’a pas été déboulonné ici, mais la foule alentour se moque de ses prétentions politiques en déambulant à ses pieds vêtue à l’opposé ; presque nue et le sourire aux lèvres – libre, hédoniste, insouciante. Bien loin de la morale socialiste qui se croit la mission de sauver le monde par le peuple (en parlant à sa place).

yalta grosse dame reve de chic

Sur les quais, les touristes se font photographier en situation. Ils louent des robes à froufrou et grimpent comme des tsars sur des trônes énormes décorés d’or qu’on croirait sortis des réserves Disney.

Ou bien revêtent leur poitrine nue de lourdes vestes de cuir clouté ornées de chaînes, pour se jucher sur de lourdes motos Harley-Davidson et jouer aux punks du « no future ». Je ne peux qu’être empli d’admiration pour cette jeunesse en short qui enfile un cuir épais trop grand pour elle, par pur plaisir de se sentir autre, de « faire croire » un instant être dans le vent de la modernité (américaine) et d’immortaliser ce rêve en photo. Cette jeunesse là ne vit pas dans l’instant, sans cesse sollicitée par le nouveau et le consommable, fébrile de zapping par peur de manquer quelque chose. Il lui reste encore la capacité de rêve, l’imagination trop longtemps contrainte et brutalement libérée, il y a si peu d’années, quand le mur de la honte est tombé.

yalta plagistes torse nu en ville

Sur le bord de mer, alors que le soleil ne l’éclaire plus, caché par la falaise, il fait moins chaud. Les gens se promènent, déambulent ou s’exhibent après le bain. La foule est disponible ; toute proposition la tente, des stands de nourriture aux déguisements pour quelques hryvnias, des bateleurs aux montreurs d’ours. J’observe un avaleur de sabre, un saltimbanque au singe attaché à une chaîne qui propose la photo avec la bête sur l’épaule, un autre avec un paon qui, sur le banc, fait la roue pour la prise de vue, un écureuil fureteur pour les bras, etc. Les maltchiki du lieu occupent le terrain, tous sens en éveil, lorgnant les filles plus âgées qui acceptent cet hommage pré-viril l’air de rien.

yalta gamins blonds russes

Le patriotisme soviétique, suivi du nationalisme ukrainien, puis de la régression identitaire en cours dans le monde globalisé des dernières années, rendent curieuses à nos yeux les relations des Slaves avec les Noirs. Nous n’avons rencontré jusqu’ici aucun Noir, aucun Arabe et très peu d’Asiatiques en Ukraine. Justement, deux Noirs s’exposent sur le paseo d’Odessa. Ce sont des bateleurs, une marginalité « normale » qui est peut-être la seule façon de se faire à peu près accepter. Ils sont évidemment torse nu, en pagne de feuilles de raphia pour se poser en « sauvages », et proposent des poses photographiques « coloniales ». L’impétrant peut choisir son thème : il y a « le cannibalisme » où les deux Noirs roulent des yeux gourmands et ouvrent large leurs mâchoires aux canines blanches luisantes sur le petit blanc ou la gaminette blonde à croquer qu’ils maîtrisent de leurs poignes en serres ; il y a « le rapt » où ils enlèvent à coups de biceps proéminents la femme blanche qu’ils tiennent ensuite solidement tout contre leurs muscles d’ébène noueux ; ou encore « la savane » où ils mènent en palanquin le ou la bwana alanguie… Le reste de la famille, émoustillé, prend force photos pour une poignée de hrivnias.

yalta noirs et russes

Cela nous semble, très archaïque et très folklorique à la fois, un remugle de préjugés des plus grossiers en même temps qu’une façon de jouer avec les stéréotypes venus d’ailleurs. Car, souvenons-nous en, aucun Ukrainien ni Russe n’est allé coloniser l’Afrique. Il s’agit donc de second degré, d’une caricature de nos propres caricatures. C’est ce décalage en miroir qui rend pour nous cette scène étrange, gênante et bon enfant à la fois. Non sans rire sous cape des « polémiques » et autres « scandales » que susciteraient inévitablement chez nous les profs de vertu autoproclamés des sectes puritaines antiracistes, anti-antisémites, pro-arabes, pro sans-papiers, sans-logis, sans domicile fixe, sans instruction et sans un sou. Les Russes miment notre ridicule en leur miroir…

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Yukio Mishima, Le soleil et l’acier

yukio mishima le soleil et l acier folio

L’écrivain japonais écrit ici ses Mots (1964), sur l’exemple de Sartre dont la mère n’avait pas de droits sur lui et dont le grand-père était autoritaire. Comme Sartre, Mishima a vécu enfant la mémoire des mots avant celle de la chair. Élevé en couveuse par une grand-mère despotique et irascible, il lui était formellement défendu d’aller jouer au soleil et de se colleter demi-nu avec les autres garçons – comme  le font tous les enfants normaux. Il s’est mis à nier la réalité par l’imagination, remplaçant les sensations par les mots, construisant une réalité imaginaire par les livres.

La rééducation de Mishima, une fois sa grand-mère décédée et sa majorité obtenue, a été celle du corps : il lui a fallu réapprendre à « parler » en remplaçant les mots par le jeu des muscles et les concepts abstraits par les actes concrets. « C’est en 1952 [à 27 ans], sur le pont du navire où j’accomplis mon premier voyage à l’étranger, que j’échangeais avec le soleil la poignée de main la réconciliation » p.28. Il valorise Icare, rêve de liberté, d’élévation, de gloire dans la mort – comme les phalènes se brûlent à la flamme. Le soleil est le père absolu, symbole de l’empereur au Japon, grand Tout de l’énergie bouddhiste dans lequel toutes les créatures s’immolent. Le soleil caresse et bronze, l’acier muscle et tranche (celui des haltères et celui du sabre) ; les deux lui ont appris la réalité de la vie, dont l’ultime est la mort.

Ce que l’exercice physique révèle, c’est l’énergie, colletée pour de vrai avec le réel, et la fraternité de l’équipe, qui souffre de concert pour un même but. Après le sport, le corps épanoui donne un sentiment de puissance, le physique irradie l’intellect – tout comme Nietzsche philosophait en marchant. L’adversaire au kendo est une réalité, non une idée : « les idées ne regardent pas qui les regardent ; les choses, oui » p.50. La « conscience parfaite » (le satori des arts martiaux) est « le point de contact où la valeur absolue de l’état conscient et la valeur absolue du corps s’adaptaient exactement l’une à l’autre » p.51. Mais cette victoire d’un bref instant ne fait prendre conscience que d’une chose : la mort. L’être ayant atteint ce point n’y peut rester, l’humain n’est pas dieu ; il ne peut que retomber, avec cette déchéance qui vient avec l’âge. Il compense un temps avec « le sentiment radieux d’être semblable aux autres » p.118, corps d’énergie souffrant identique à ceux de l’équipe. Les mots sont personnels tant chacun y met sa définition précise ; les muscles sont universels car ils agissent mécaniquement pareils, effaçant les individualités.

mishima muscle

Les muscles « sont, à l’évidence, dépourvus de signification d’un point de vue pratique, et un beau corps musclé est, pour la plupart des esprits utilitaires, aussi superflu qu’une éducation classique » p.34. C’est vrai dans les années 1960 et 70, où Mishima écrit – aujourd’hui, le narcissisme adolescent et la quête à l’âge mûr de l’éternelle jeunesse, désirée sexuée polymorphe, fait adorer le corps musclé des hommes ou bien roulé des femmes, dans ces selfies projetés sur le fesses-book et autres miroirs des « réseaux sociaux ». Or, pour Mishima, l’œuvre d’art est conforme à l’idéal d’Apollon, dont une statue ornait son jardin : « la forme enveloppant la force, associée à l’idée que l’œuvre doit être organique, de toutes parts rayonnant la lumière » p.38. Mais l’œuvre la plus belle rappelle la mort – cette synthèse : « En prétendant capter la vie, le sculpteur [grec du conducteur de Delphes] ne l’a atteinte qu’en son instant suprême » p.57. Instant que répétera l’ultime, où se rejoignent voir et exister : « Le sang s’écoule, l’existence est détruite et les sens anéantis accréditent pour la première fois l’existence conçue comme un tout, comblant l’espace logique entre voir et exister… C’est cela, la mort » p.91. Mishima confesse sa dette à l’égard de la conception occidentale grecque plus qu’à l’égard de la philosophie bouddhiste. « C’est le sens mystérieux d’une mort à la fleur de l’âge que les Grecs enviaient comme le signe que l’on était aimé des dieux » p.96.

Où il retrouve son fantasme favori, saint Sébastien, éphèbe centurion criblé de flèches pour fidélité à sa tradition, sur lequel il a pour la première fois éjaculé quand il avait 12 ans (voir Confession d’un masque). Cette tension durant la vie est le but de l’écrivain : « Pour me garder contre l’imagination et sa servante, la sensibilité, j’employais l’arme du style. La tension de la vigile nocturne (…) voilà ce que je recherchais dans l’écriture » p.65. A l’image des Grecs antiques, « ressusciter le vieil idéal japonais, où se combinaient les lettres et les arts guerriers, l’art et l’action » p.66.

saint sebastien guido reni

Mais avec cette maniaquerie dont l’excès est typiquement japonais : « je menai une vie que d’autres récuseraient, certes, comme obsession délirante. Du gymnase à la salle d’escrime, de la salle au gymnase… » p.104. Névrose obsessionnelle, aurait diagnostiqué l’inventeur de la psychanalyse. Névrose collective, dirait le sociologue, car ce n’est que par « la souffrance partagée (…) en partageant la souffrance de l’équipe – que le corps pourrait s’élever à cette hauteur d’existence auquel l’individu seul ne pouvait jamais atteindre » p.119. Des 47 rônins aux kamikaze de 1945, Mishima n’a de cesse d’en appeler au tragique de l’existence, à la mort collective en beauté, ivre de jeunesse et d’énergie vitale. Ce néant qu’il propose in fine, ce nihilisme durant la vie, est probablement le reflet de sa névrose intime. Jamais il ne parle de cette grand-mère castratrice qui l’a tordu petit, l’empêchant d’être « normal », corps et esprit, sensation et sensualité, être en développement harmonieux qui fait l’expérience du monde dans la nature, avec les autres.

Le Soleil et l’acier est un peu filandreux, Mishima n’est pas intellectuel ; il est probablement doublé d’obscurité du fait de la traduction du japonais en anglais, puis d’anglais en français. Les seules pages lumineuses sont celles de l’expérience de vol en avion de chasse F104, ce « glaive du firmament » (p.132), ce « phallus d’argent effilé » (p.135), précédant un poème sur Icare. Jung a montré ce que les rêves de vol avaient de compensatoires mais, en ce qui concerne la réalité, Mishima n’hésite pas à écrire : « Bientôt, j’allais savoir ce que ressentait le spermatozoïde à l’instant de l’éjaculation » (p.135). Il a su : la gloire suivie instantanément du néant – très peu s’incarneront.

Pagination indiquée = celle de l’édition Gallimard collection Du monde entier, 1987, en 140 pages.

Yukio Mishima, Le soleil et l’acier, 1967, traduit de l’anglais par Tanguy Kenec’hdu, Gallimard Folio 1993, 120 pages, €5.89

Les œuvres de Yukio Mishima sur ce blog

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Yukio Mishima, Neige de printemps

yukio mishima neige de printemps folio

Premier volume d’une tétralogie romanesque en forme de testament, puisqu’au lendemain de l’envoi du dernier manuscrit à son éditeur Mishima se suicidait par seppuku rituel durant une création événementielle à visée politique. Neige de printemps est le temps de la jeunesse, celle du Japon moderne, celle de l’auteur. Le temps où la poudreuse est fine, vigoureuse, de toute beauté – mais fragile, sa blancheur se maculant vite et sa consistance se durcissant avec la glace ou fondant au soleil.

Nous sommes en 1912 et le Japon qui a vaincu la flotte russe en 1905 est au sommet de sa puissance. Il se développe, s’industrialise, continue de s’ouvrir au monde. Mais ses traditions disparaissent aussi, son élite s’affadit, son paysage s’urbanise et s’enlaidit. Ce sont ces contrastes que met en scène Mishima en ce premier volume. « Mais alors que les anciennes guerres ont pris fin, une espèce nouvelle de combats vient de commencer ; nous voici à l’époque de la guerre des passions » (chap.28). Ces passions partent à l’assaut de « l’impossibilité » (chap.38) – traduction franglaise de cet « impossible » (qui ne serait pas français) – le nouvel honneur du guerrier.

Kiyoaki Matsugae, fils de marquis anobli de la troisième génération, est Mishima jeune – et pourtant différent, né une génération avant lui. Il est d’une grande beauté ‘fin de race’ contrairement à Mishima, mais fluet et souffreteux comme lui. Il est d’une sensibilité à vif comme lui mais attiré par la femme, contrairement à lui. Il écrit ses rêves comme lui, mais aucun conte ni roman, contrairement à lui. Car il préfère vivre sa passion pour Satoko, jeune fille de deux ans plus âgée avec laquelle il a été élevé, avant d’être mis à 12 ans entre les mains d’Iinuma (iinuma), un précepteur de 17 ans, étudiant au pair destiné à le viriliser. Kiyo vit en fils unique avec ses parents ; pas Mishima, qui a une jeune sœur et un jeune frère mais a vécu jusqu’à 12 ans avec sa grand-mère autoritaire, avant de vouer ensuite un attachement à sa mère, contrairement à son héros. Kiyoaki est Mishima comme Madame Bovary était Flaubert : une projection fantasmée, une facette, un possible.

Son meilleur ami dans le roman, Shigekuni Honda, est son inverse : solide, normal, travailleur, positif. Il oppose la raison à la passion, la construction juridique aux élans romantiques, l’amitié tempérée à l’amour fou. Il est le Japonais contemporain, celui qui désacralise la tradition et s’adapte à la modernité, terne mais efficace, au contraire de Kiyoaki qui veut la vivre comme une passion christique. Ce pourquoi la neige est beauté, donc associée à la mort : elle embellit le paysage mais elle glace les êtres, les rend malades et les tue.

Kiyoaki aime Satoko, qui l’aime mais joue avec lui, enfant orgueilleux et regimbant. Kiyo se braque et repousse les avances de Satoko qui doit se marier ; elle se fiance donc dans la famille impériale et c’est alors que le jeune homme s’aperçoit de sa profonde passion. Il viole la fiancée de la famille impériale, bien que l’acte sexuel soit non seulement consenti mais requis par le père même de Satoko, qui veut se venger des intrigues du père de Kiyo. Le personnage retors de la vieille duègne Tadeshina est sorti tout droit du théâtre Nô en tant qu’entremetteuse.

Ce qui devait arriver arriva : Satoko, enceinte, porte l’enfant de Kiyoaki avant même ses fiançailles avec le prince de la famille impériale : y a-t-il pire scandale ? Comme pour la neige, comme pour la jeunesse et la beauté, Mishima n’aime rien tant que sacrifier le meilleur : cette fois-ci le respect à l’empereur, symbole du Japon et de la japonité ! « Jouissance dans le sacrilège », dit-il (chap.14). Car le sexe peut tout, ce pourquoi Mishima, bien que fasciné, s’en méfie. Les parents de chaque côté vont chercher à étouffer l’affaire et forcer Satoko à avorter en secret dans une clinique réputée, tout en allant l’air de rien rendre visite à sa tante abbesse d’un monastère bouddhiste. Mais la fille se rebiffe : elle ne se veut le jouet de personne : ni de son amant, ni de son fiancé, ni de ses parents, ni des conventions traditionnelles. Si Kiyo l’a repoussée, enclenchant les rouages du destin tragique, si elle-même s’est laissée aimer, passionnée en retour, elle ne peut faire comme si de rien n’était et se laisser conduire par « la société » là où elle ne veut pas. Elle renonce au mariage princier, coupe ses cheveux et se fait nonne.

Kiyoaki, désespéré, cherche en vain à lui rendre visite, mais l’abbesse refuse tout contact que la jeune novice ne veut pas. Le jeune homme, masochiste, grimpe et regrimpe le sentier qui mène au monastère dans le froid glacé et sous la neige de l’hiver, chemin de croix qui va lui être fatal. Il meurt à 20 ans de pleurésie, quelques mois après que son amante soit morte au monde au monastère.

La beauté ne peut rien contre les convenances ; l’amour ne peut rien contre la société ; l’énergie ne peut rien contre le système. C’est le destin des meilleurs d’être vaincus – mais pas sans laisser la trace brillante d’une comète, comme Achille. Ce ne sont pas les Kiyoaki qui bâtissent le monde mais les Honda bosseurs rationnels ou les Iinuma disciplinés et travailleurs. Hymne à la jeunesse, à la beauté, à la passion, ce premier tome dit tout le tragique du Japon qui perd son âme, et de l’auteur qui se sent de plus en plus étranger au monde actuel.

modele japonais

Les notations pleines de sensualité abondent dans ce texte, tout comme la sensibilité au paysage. Mishima est profondément japonais, shinto plus que bouddhiste, ancré à la terre, aux vagues, à la lumière du ciel comme aux arbres et aux fleurs. En ce sens il n’est pas romantique, malgré sa passion de l’énergie : il ne projette pas ses états d’âme sur la nature, il l’accepte en lui, il fait corps avec elle. Seul à 18 ans, il expose « son corps à la fraîcheur du clair de lune » : « La clarté (…) inondant le blanc lisse incomparable de son dos dont l’éclat accentuait le contour gracieux du corps, révélant les indices subtils et diffus d’une virilité affirmée » (chap.5). En groupe avec ses amis Honda et les princes siamois venus étudier au Japon : « L’arôme salé du flot montant et l’odeur du goémon jeté au rivage faisaient vibrer d’émotion leurs corps exposés à la fraîcheur nocturne. La brise de mer, lourde de l’odeur du sel, se lovait contre leur chair nue, sensation brûlante plutôt que frisson » (chap.33). En couple avec Satoko : « Elle éprouvait le contact des bouts de seins, menus et ferme, de Kiyoaki contre les siens, leur frôlement joyeux puis, à la fin, leur pesée pour plonger dans l’opulence de sa poitrine » (chap.34).

La femme est largement valorisée, malgré la préférence de Mishima pour les garçons, et le machisme japonais ambiant : la grand-mère paternelle, l’abbesse du monastère, Satoko et même sa gouvernante Tadeshina sont des maîtresses femmes. Mishima était adepte d’Otto Weininger (qu’il cite chap.35), juif autrichien dépressif qui s’est suicidé à 23 ans après avoir écrit Sexe et caractère où il montre que chacun est ambivalent, masculin/féminin, et doit se discipliner pour être créateur, les hommes comme les femmes.

Neige de printemps aura une suite et la comète Kiyo n’a pas tout à fait disparu… Malgré l’atmosphère un peu surannée du début, le lecteur se laisse prendre par le texte et emporter dans l’histoire. Les personnages sont convaincants, attachants et bien campés. Qui ne sera pas amoureux de Satoko et de Kiyo, une fois le livre refermé ? Livre qu’on peut lire indépendamment de la suite.

Yukio Mishima, Neige de printemps, 1969, Folio 1989, 449 pages, €8.46

Yukio Mishima, La mer de la fertilité (Neige de printemps – Chevaux échappés – Le temple de l’aube – L’ange en décomposition), Quarto Gallimard 2004, 1204 pages, €27.55

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Ryutei Kunisada, Le Livre des Amours Galantes

Ryutei Kunisada Le Livre des Amours Galantes

Le Japon nous offre l’image d’une culture où le désir amoureux n’est pas pollué d’une quelconque Morale venue des au-delà terrestres mais où il s’insère dans le rapport presque « maternel » à la nature qui est la base du shinto, revu par le bouddhisme zen.

La période d’Edo, au début du 19ème siècle, a fait éclore un libertinage raffiné dans ce Japon fermé au monde dès 1635 par le shogun Tokugawa Iemitsu, une génération avant que les cuirassés du Commodore Perry ne forcent le blocus du commerce en 1853 pour le plus grand bien des Japonais eux-mêmes. L’auteur du Livre des Amours Galantes fait partie de cette classe nouvelle de citadins enrichis par la prospérité économique et qui, lettrée, aimait jouir de la vie. Le roman, le théâtre, l’estampe, prennent leur essor avec un raffinement apprécié encore aujourd’hui. Un précurseur des mangas est le livre illustré, rassemblement de fascicules sous forme de feuilleton romanesque. Ryutei Tanehiko, né samouraï de rang moyen, publie en 1836 ce roman érotique illustré de gravures par Kunisada. Une seconde partie était annoncée ; elle ne vint jamais. Toute bourgeoisie, par définition ambitieuse et disciplinée pour accumuler prestige et richesse, ne peut qu’être austère, donc moraliste. Les culbutes derrière les paravents ou sur les barques amarrées aux rives ne peuvent que détourner l’énergie humaine de l’utile : la production et le commerce. Ailleurs il s’agit de révérer le Dieu machiste, exclusif et jaloux, et de faire des petits pour sa gloire ; au Japon dès 1842, il s’agit de travailler à la prospérité et la censure officielle empêche pour un temps la publication de ce genre d’ouvrage.

Mais les mœurs sont restées telles qu’elles sont décrites en ce livre, car elles ne dataient pas du moment. Tout ce qui est privé reste permis au Japon ; il est cependant nécessaire de présenter une façade officielle acceptable par les autorités. Les histoires contées ici sont situées par l’auteur à l’époque Muromachi, aux 14ème et 15ème siècles, période d’essor du rendement agricole, du commerce et de l’amélioration du niveau de vie. Il voulait montrer que le plaisir privé rendait heureux pour le travail en société. La culture populaire y naquit par les contes, les comédies et les rouleaux illustrés. Ce n’est pas par hasard si Tanehiko a reculé ses histoires galantes vers ce temps-là. Il était devenu mythique, ouvert sur l’extérieur et bouillonnant de créativité culturelle à l’intérieur avec la littérature, le zen, les fêtes et pèlerinages.

Ce livre court décrit des scènes érotiques entre homme et femme. Les deux sexes sont à égalité dans le désir, leur comportement diffère mais leur réalisation est complémentaire, ce qui compte est l’union qui permet le plaisir. C’est ce qui frappe en premier lieu le lecteur ou la lectrice d’aujourd’hui : cette nudité du désir, cette absence de censure morale sur le frémissement des corps, ce naturel de la relation. En second lieu, ce qui étonne aussi est cet accord entre homme et femme une fois nus qui ne reflétait pas celui, habillé, de la société dirigée par les hommes. Cette équivalence des appétits qui se rencontrent inévitablement, cette joie intime mais profonde qui naît des relations, font du sexe une gymnastique qui vient couronner tout un univers de vêture, de maquillage, de cérémonie, de paroles et de regards qui le préparent et le justifient. Une culture du naturel, des pulsions aux récits de l’intelligence, qui met en branle tous les étages de l’être humain. Nul n’est exclu en ce festin, ni la servante un peu fruste, ni la relation de passage, ni le commis tout juste adolescent. Le plaisir est codifié socialement, mais naturel et bon en soi.

Dans notre univers contemporain oscillant entre la pornographie la plus charcutière et le rigorisme le plus délirant, entre la culpabilité des interdits monothéistes et l’envie de tout jeter par-dessus les moulins, le Livre des Amours Galantes du Japonais Ryutei Tanehiko nous montre ce que saint Valentin veut dire dans une civilisation qui a su placer les choses à leur vraie place, fondées sur les relations humaines. Il retrouve le rythme et le ton du libertinage de notre 18ème siècle, avant que la Révolution des rues n’impose la chape du moralisme bourgeois à nos sociétés sevrées de Dieu – puis le retour des religions depuis l’Iran khomeyniste et les radicalismes induits des Sunnites, des Juifs, des Catholiques et des Puritains protestants qui nous pourrissent la vie. Sa lecture est une fête, ne vous en privez pas.

Bonne et heureuse saint Valentin à tous les amoureux, à ceux qui ne le sont pas encore, à ceux qui le furent et à ceux qui vont le devenir !

Ryutei Kunisada, Le livre des amours galantes, Philippe Picquier 2000, 109 pages, €5.32

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Approche des dieux égyptiens à Edfou

Sur les murs, de nombreuses figures sont piquetées. Je pense qu’il s’agit une fois de plus de la bêtise de tous ceux qui croient détenir une quelconque vérité, quels que soient les siècles et les croyances. Mais Dji a une autre théorie à ce sujet. Pour lui, un temple vit et ses cérémonies évoluent. Il est vrai que l’histoire égyptienne s’étend de 5500 ans BC (Before Christ) à 641 AC (After Christ) ! Les représentations qui ont une utilité à une certaine époque peuvent ne plus en avoir par la suite d’où leur piquetage.

pharaon et pharaonne seins nus edfou

A y bien regarder, on ne détruit pas n’importe comment : le piquetage est un travail méthodique sur certaines parties du corps, et non une suite de coups anarchiques un peu partout. On détruit en premier le nez – lieu du souffle, symbole de « l’âme vitale » – puis les yeux – qui ont un pouvoir, enfin (éventuellement) la tête et le reste du corps. Je ne sais pourquoi l’on a ainsi piqueté les figures, mais c’est dommage. Celles qui restent révèlent des silhouettes gracieuses au modelé doux. Des femmes on ne voit qu’un seul sein, dont le téton pointe, signe de vigueur et de désir. La robe tombe jusqu’aux pieds mais s’arrête juste en-dessous des seins, ce qui est un brin érotique à nos yeux d’aujourd’hui et ajoute au plaisir de la visite. Ces formes ciselées dans le mur m’évoquent le fragment poétique de l’époque d’Akhenaton, que j’ai lu récemment :

« Avec sa silhouette élancée et ses seins nacrés,
Ses fesses charnues et ses hanches étroites…
Sa noble allure,
Elle ravit mon cœur lorsqu’elle m’accueille. »

femme sein nu edfou

Les hommes sont en pagne, parfois translucide car on distingue les formes des jambes remontant sous la toile. Ils ont le torse harmonieux aux pectoraux galbés, aux flancs légèrement creusés, comme l’est aussi la dépression du nombril. Rien de rigide en ces sculptures pourtant conventionnelles. Elles ne sont pas bêtement réalistes car elles combinent plusieurs angles de vue : la face est de profil mais l’œil est de face, les deux épaules sont de face mais un seul sein est représenté, de profil.

horus faucon edfou

Le but de la représentation artistique dans l’Égypte antique n’était pas de « faire de l’art » comme le croient les bobos d’aujourd’hui, mais de conserver visages et silhouettes pour l’éternité. La sculpture était l’autre face de la momification : il fallait garder vivantes les formes essentielles des êtres. D’où cette régularité géométrique qui nous frappe tant et qui influence encore le dessin d’affiche ; d’où aussi cette observation aiguë de la nature en ses détails, comme la forme des feuilles ou le plumage des oiseaux. Reproduire en pierre, c’était conserver ; et conserver durablement, c’était maintenir les êtres en vie. L’objectif de la représentation artistique était magique plus qu’esthétique. Le meilleur artiste n’était sûrement pas le plus inventif ! Il était, à l’inverse, celui qui reproduit le mieux les êtres selon les règles de la tradition immuable. Ce sont les Grecs, impressionnés à l’aube de leur civilisation par l’art égyptien, qui vont secouer les formes pour les adapter à leur vision du monde : rendre les dieux comme des humains parfaits.

edfou anubis

On peut distinguer encore quelques traces de couleurs dans les chapelles protégées de la lumière. Scène charmante de simplicité : Isis, amoureuse d’Osiris, a passé le bras autour de son cou. La flottille d’Hathor vogue sur le grès, portant la déesse vers Horus pour son mariage annuel.

Dans ce temple, nous fera remarquer Dji plus tard, la ligne de découpe des blocs de pierre passe toujours sur l’œil des personnages. Nous sommes dans le temple d’Horus, faucon au regard perçant, et c’est bien le regard qu’il faut mettre en valeur. Je m’amuse à repérer le hiéroglyphe qui signifie « l’enfant » : c’est un bébé nu, assis, la mèche de cheveux de côté, un doigt dans la bouche. Sur un mur extérieur, ces graffitis sauvages : John Sheffet 1859, Jouve 1872 – des visiteurs…

edfou horus et pharaon

Il n’est pas aisé pour nous de pénétrer dans l’univers religieux égyptien. Il ressemble un peu au premier verset de la Bible. L’esprit absolu, Rê, était diffus dans le Chaos primordial. Il a pris conscience de lui-même en voyant sa propre image, Amon. La parole est une puissance qui crée, elle peut appeler son double et ainsi le créer. Les Tibétains imaginent de la même façon des êtres qui deviennent « réels » par autosuggestion. Se manifestent l’espace-air (Shou) et l’énergie-feu (Tefnout) qui engendrent terre (Geb) et ciel (Nout). Ce qui met fin au chaos en organisant l’univers équilibré et vivant que nous connaissons.

osiris insuffle la vie a pharaon edfou

Les forces créatrices de la vie spécifiquement terrestre sont Osiris, force fécondante, semence et arbre de la vie, eau qui donne l’aliment, et Isis, force génératrice et amour des créatures. Plus tard apparaîtront le couple des destructeurs, Seth et Nephtys, le mal nécessaire qui provoque le devenir par leur défi permanent. Maât, fille de Rê, est l’ordre du monde ; elle représente l’équilibre, la vérité, la justice, la communication entre les hommes. Hommes et dieux sont de même espèce, mais leur univers n’a pas la même dimension : aux hommes la terre, aux dieux l’univers. Tous deux possèdent une âme (Ba), une énergie qui permet le passage d’un monde à l’autre, et des éléments corporels (Ka), la force vitale. L’homme n’a qu’un seul Ka, les dieux plusieurs. Les hommes peuvent atteindre l’éternité : leur âme rejoint Osiris, la puissance vitale, et leur corps embaumé a la vie éternelle des cadavres impérissables. Le Ka du dieu est la statue qui le représente ; le prêtre fixe le Ka divin dans la statue par un geste rituel. Exposée au soleil, elle en reçoit le Ba et le dieu habite alors son temple comme un être vivant.

edfou scarabee et faucon

Des moineaux effrontés et peu sauvages volettent ici ou là, se perchant dans les trous des murs. En hiéroglyphe, le dessin du moineau signifie l’agitation et la destruction. Ce n’est pas pour rien que les moineaux symbolisent à Paris les gamins. Représenté devant les deux mamelons du désert, le dessin signifie « le mal », cette anarchie qui s’oppose à la gestion hiérarchique de la crue du Nil qui, seule, permet la vie quotidienne des hommes.

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Blaise Cendrars, L’homme foudroyé

blaise cendrars l homme foudroye

Blaise Cendrars, pseudonyme plumitif de Freddy Sauser, Suisse devenu français par la Légion étrangère durant la « grande » guerre patriotique imbécile 14-18 où il a perdu le bras droit, enfui de chez lui à 15 ans pour courir le monde, ne pouvait plus écrire depuis 1940. L’effondrement français l’avait déprimé au-delà de toute attente. L’apocalypse était pour demain, entre l’hystérie d’Hitler, la sénilité de Pétain, les bombardements anglo-américains et le nivellement totalitaire soviétique. Réfugié à Aix durant l’Occupation, il s’est aussi réfugié dans l’écriture, contant ses aventures – réelles et embellies – comme il savait le faire depuis tout petit. Cendrars est un conteur d’histoire.

Cendrars n’est pas Drieu : la fin du monde n’est pas la fin du sien. Il jouit des corps, des amitiés, de la bonne chère et du vin ; il jouit du paysage, des senteurs provençales et de la complicité du chien. Il se fait animal pour mieux être humain – puisque les humains sont devenus bêtes sous la Bête immonde. Animal, on est bien, l’inverse de la bluette sentimentale du temps de paix. Ce pourquoi ces « souvenirs » font fi de la chronologie et de l’espace. Ils montent comme des bulles de bonheur enclos dans un monde extérieur volontairement ignoré. La N10 se prolonge jusqu’au Brésil. Rien n’est plus beau que de prendre la route, rouler devant soi, à 160 à l’heure. Pas de limites, ni de vitesse, ni d’imaginaire ; le monde vous appartient.

« D’où me vient ce grand amour des simples, des humbles, des innocents, des fadas et des déclassés ? » Peut-être de la grande guerre patriotique imbécile, célébrée par notre temps ignorant. « Ça oui. La guerre, c’est la misère du peuple. Depuis, j’en suis… » (Pléiade p.464-465). La guerre qui foudroie, la guerre qui fait trouver foudre tout ce qui survient ensuite : l’amour coup de foudre, l’incendie déchaîné, la nuit d’écriture magique à Méréville, la loi gitane du talion… Tout est brutal, immense, immédiat. Le sommet de la guerre est la bombe atomique, foudre sans retour ; alors que la débâcle foudroyante de juin 40 peut entraîner la résilience. Blaise Cendrars doit désormais vivre entre deux coups de foudre.

L’auteur évoque Fernand Léger, Gustave Le Rouge, Édouard Peisson, André Gaillard. Il a connu les surréalistes à Paris, qu’il n’aime pas : « ces jeunes gens que je traitais d’affreux fils de famille à l’esprit bourgeois, donc arrivistes jusque dans leurs plus folles manifestations » p.277. Pas grand-chose n’a changé malgré le siècle qui a passé… Les petits intellos narcissiques continuent de se voir grands.

Cendrars revit dans la maison de l’Escarayol, au-dessus de la calanque de La Redonne près de Marseille. Il ne travaille pas, il assimile ; la nature travaille pour lui à accumuler les sensations avant d’en faire des mots. Et le lecteur d’aujourd’hui lira avec bonheur cette image bien ternie aujourd’hui des calanques désertes, réservées aux pêcheurs et aux rares initiés, ses auberges à poissons et au jeu de boules. Suivent quatre rhapsodies gitanes où l’exotisme aux portes de Paris se double de l’exotisme d’un peuple gitan hors du temps, éternel errant, dominé en tribu par une Mère, où les fils sont rois et où les filles baisent naturellement vers 12 ans. Une sorte de mythe du « bon » sauvage aux mœurs claniques et brutales, mais immuables. L’humain éternel, l’humain réel, l’auteur divague entre les deux, mêlant fortifs et pampa, France et Brésil, gitans de la zone et métis du Sertao.

« Écrire, c’est se consumer », écrit-il au début de l’œuvre (Pléiade p.171). Comme le Phénix : être foudroyé pour renaître neuf, tout entier. Ce « roman » tissé d’aventures personnelles, écrit durant l’occupation nazie d’une France débilitée, est un message de vie. La déprime ne dure jamais si vous laissez l’énergie vitale vous envahir, toute simple ; si vous laisser émerger ces joies sans cesse renouvelées des sensualités, des sentiments et du sublime en chaque jour.

Il est bon de relire Blaise Cendrars en ces temps de gris, parmi ces auteurs qui tournent en boucle dans leur abstraction, trop souvent secs de psychologie mal digérée, d’hégélianisme et autre pose intellectuelle rassise. Blaise Cendrars est vivant.

Blaise Cendrars, L’homme foudroyé, 1945, Folio 1973, 448 pages, €7.79

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes tome 1, sous la direction de Claude Leroy, Gallimard Pléiade 2013, 974 pages, €57.00 

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Yukio Mishima, Confession d’un masque

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Le masque est Mishima, mais aussi celui d’un fils du Japon dans la société machiste et disciplinée des années 1930 à 50, très conformiste, où se distinguer d’une quelconque façon est être rejeté. La confession est celle de la sexualité déviante de l’auteur, attiré depuis l’âge de 4 ans par ses semblables plutôt que par les modèles féminins que sont ses sœur, mère ou copines. Être élevé en enfant fragile par une grand-mère autoritaire et rigide prédispose-t-il à rejeter les femmes ? La vue du cuissard moulant d’un très jeune vidangeur lui a donné ses premiers émois avant même de savoir lire.

Ce furent ensuite les images, associées sans cesse au tragique et à la mort, qui enfiévrèrent son imagination. Amoureux d’un beau jeune homme en cuirasse, il le délaisse dès qu’on lui apprend qu’il s’agit de Jeanne d’Arc. Sa mauvaise santé d’enfant lui fait désirer vivre par procuration, être le héros qu’il ne pourra jamais devenir, le mâle qu’il aurait voulu être. L’odeur de sueur des soldats et des jeunes porteurs vigoureux à demi nus des fêtes locales lui rappellent la brise marine, tandis que leur déchaînement dionysiaque l’emplit d’admiration.

A 12 ans, il redessine les images des contes pour combler ses fantasmes d’éphèbes dénudés tordus de douleur, une balle dans la poitrine ou le crâne ouvert après une chute ; leur simple évocation le fait bander malgré lui. Le saint Sébastien de Guido Reni le ravit, fouaillé dans son corps par le spectacle des souffrances du supplicié : « Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance et de l’extase suprême » p.44. Il connaît à cette vue sa première éjaculation irrésistible.

A 14 ans, il tombe amoureux d’un condisciple, Omi, plus mûr et bien plus vigoureux que lui. « Dans ce premier amour que je rencontrais dans la vie, je semblais être un oisillon gardant caché sous son aile des désirs animaux vraiment innocents. J’étais tenté, non par le désir de la possession, mais simplement par la tentation toute pure » p.73. Mais au fond, rien que de très normal : à 14 ans il est encore comme tous les autres, « c’était l’admiration de la jeunesse, de la vie, de la suprématie. (…) C’était avant tout cette extravagante abondance de force vitale qui subjuguait les garçons » p.78.

Cet amour pour le sauvage, pour l’animalité vitale, que l’on retrouve un peu partout dans son œuvre romanesque, se mue avec les années en « amour pour le gracieux et le doux », pour les plus jeunes que lui. La lecture de Magnus Hirschfeld lui démontre qu’il a les sentiments des « éphébophiles, qui aiment les jeunes gens entre quatorze et vingt et un ans » p.121. Il avoue sa prédilection, dans la rue, « pour le corps souple d’un jeune homme tout simple, d’environ vingt ans, un corps pareil à celui d’un lionceau » p.170. Mais il est poussé, comme Gilles de Rais, à le torturer en pensées, le soir dans son lit, « tu te presses contre lui et tu chatouille la peau de sa poitrine tendue avec la pointe du couteau, légèrement, comme pour une caresse ». Le couteau se plante, pénètre le corps, le sang coule sur la peau blanche, la victime arque son corps gracieux, gémit, « la joie profonde d’un sauvage renaît dans ta poitrine », avoue Mishima p.171.

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Il ne passera jamais à l’acte, son Surmoi social étant trop puissant, mais ces atrocités donnent une idée de sa sincérité à se mettre à nu, bien plus que Gide, bien plus brutalement que Proust, bien plus directement que son aîné Kawabata. Les sociétés répressives, spartiate, aztèque, catholique, samouraï, victorienne, bismarckienne, favorisent-elles l’inversion ? Faut-il jouer la comédie sociale affublé d’un masque pour survivre « normal » aux yeux du grand nombre prompt à haïr qui n’est pas comme tout le monde ?

Mishima l’a longtemps jouée, cette comédie humaine ; il a sacrifié aux conventions, allant jusqu’à se marier, à avoir deux enfants. Il a cru tomber amoureux de filles, comme Sonoko à ses vingt ans. Il a certainement éprouvé de l’affection, un sentiment de protection, un goût d’être ensemble. Mais sans aucun désir sensuel. Dans ce livre aussi cru que la pudeur autorisée des années 1940 pouvait le permettre, il analyse honnêtement ce qu’il ressent. Il transforme son être en littérature.

Adolescent, il vivait ses désirs sans penser plus loin ; jeune homme, il pensait que la guerre allait lui offrir un « suicide naturel » soit sous les balles au combat, soit dans un bombardement ; homme mûr, il n’a plus supporté ce divorce entre la chair vivante et le masque social. Il a monté son suicide comme un événement médiatique, poussant au réveil nationaliste. Mais c’était le dernier masque de ses pulsions intimes pour l’existence idéalisée du samouraï : enfant admiratif des guerriers, page fidèle faisant l’objet de l’attention passionnée de l’adulte qu’il sert, chevalier prenant sous son aile un éphèbe… Il aurait aimé vivre en ces temps plus crus, où l’inversion était admise et socialement utile.

Un livre étrange, plus autobiographique que romancé, qui éclaire l’œuvre et surtout les étapes progressives d’une existence minoritaire, bien plus efficace pour comprendre l’homosexualité que les revendications militantes et les exigences de « droits ».

Yukio Mishima, Confession d’un masque, 1949, traduit de l’anglais par Renée Villoteau, Folio 1988, 247 pages, €7.32

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Anatole France, La vie en fleur

Le titre est bien joli pour les souvenirs d’adolescence de Pierre Nozière, le double romancé d’Anatole France. Le livre commence en classe de cinquième, où le préado laisse place lentement à l’ado. Oh, très lentement ! France reste dans une France qui a peut-être fait trois révolutions (1789, 1830 et 1848) mais élu tout aussitôt un Napoléon bis autoritaire, hiérarchique et paternaliste de droit divin, le Peuple comme abstraction s’étant substitué à Dieu, tout aussi abstrait. C’est dire combien l’adolescence ne saurait exister, ni comme biologie ni comme classe d’âge, dans une société qui impose les pouvoirs d’en haut, infantilise les mineurs et réprime toute velléité de désobéissance avant la majorité (21 ans depuis 1792). La société bourgeoise a repris les mœurs d’Ancien régime, qui ne voulait rien savoir de la liberté personnelle avant 25 ans, un métier, une épouse, etc.

marylyn monroe nue

Autant dire que l’adolescence du petit Pierre s’est développée sous serre chaude, dans un Paris à peine éventré par le baron Haussmann dont on sort très peu, dans un quartier central en face du Louvre, et dans un appartement familial décent et posé. Les hormones poussent les sens, mais ceux-ci ne trouvent d’expressions que dans les passions pour les camarades proches, et d’exutoires que dans l’imagination, volontiers enflammée par les femmes au théâtre. C’était le tropisme bourgeois que d’enfermer les garçons entre eux pour leur faire nouer des relations sociales à vie par les amitiés particulières de collège : une sorte de réseau social sans les photos. De la sexualité, on ne saura rien, l’auteur, à 78 ans, réduisant encore les évocations sensuelles qu’il avait pu lâcher dans Le livre de mon ami, paru quand l’auteur désirait encore, à 41 ans

La biographie révèle cependant l’amour pour Élisa, devenue nonne, déguisée ici en rieuse fille du père Gonse à Granville. Elle révèle aussi combien l’adolescent Anatole a aimé platoniquement la comédienne Élise, à 17 ans, masquée ici en Isabelle, fille de coiffeur. Tout l’intime est exclu au profit de la légèreté du conte. Rien de moins romantique que France. Le connais-toi est source de tourment et, l’exemple de Montaigne est pour lui ambigu : écrivit-il pour se connaître ou pour s’amuser ? Sa propre histoire est matière à fantasme, support pour l’envol de l’imagination, pourquoi ne pas se nourrir de son miel ?

Il préfère donc décrire le rusé Fontanet, copain d’études ; Mouron surnommé « pour les petits oiseaux » qui le touche par sa solitude ; le rustique Chazal dont les muscles tiennent à bras tendus une chaise pendant une minute – et Desrais doté du joli prénom de Tristan et de « cheveux châtains légèrement ondés et dorés par endroit, ses longs cils (…) Sa sveltesse et sa taille déliée dissimulaient des muscles robustes. » Anatole France, plutôt chétif et pas bien beau, ne peut qu’avoir une admiration mimétique allant jusqu’à un vague désir pour de tels êtres qu’il voudrait avoir pour amis proches, à défaut d’être comme eux. Ce qu’il dit de Tristan le montre sans ambigüité : « Tous ses mouvements étaient empreints d’une élégance que ma précoce habitude de la statuaire antique me faisait sentir » p.1077. « Un jour, je lus dans je ne sais quel traité de la poésie grecque l’épigramme funéraire d’Amyntor, fils de Philippe, qui mourut jeune dans un combat, en couvrant un ami de son bouclier. Je tressaillis et me sentis transporté du désir de mourir pour Desrais » p.1080. Vexé de n’être pas choisi en retour par ce camarade trop admiré, il ne se réconcilie avec lui qu’après le bac, à 16 ans, lorsqu’il le voit lutter avec le bon robuste Chazal : « Ils se mirent tous deux nus jusqu’à la ceinture et se prirent à bras le corps. Chazal, osseux et noir, taillé à la serpe, présentait un contraste parfait avec Desrais, fait comme un athlète de Myrrhon, ou comme un fellow de Cambridge ou d’Eton » p.1091. Joli understatement pour dire l’appétit à être comme lui, d’être lui, de fusionner en amitié particulière avec lui.

lutte torse nu ado

Toute son ire va à l’enseignement français. Professeurs médiocres, bâtiments lépreux, mépris de l’institution pour les gamins à dompter et dresser pour l’obéissance bourgeoise – Anatole France n’est pas tendre pour l’éducation nationale et ses profiteurs pontifiants. « L’éducation en commun, telle qu’elle est donnée encore aujourd’hui [1922], non seulement ne prépare pas l’élève à la vie pour laquelle il est fait, mais l’y rend inapte si peu qu’il ait l’esprit obéissant et docile. La même discipline qu’on impose aux petits grimauds d’école devient pénible et humiliante quand des jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans y sont soumis. L’uniformité des exercices les rend insipides. L’esprit en est abêti. (…) Aussi, en quittant le collège, éprouve-t-on un embarras d’agir et une peur de la liberté » p.1094. Est-ce croyable de constater que presque rien n’a changé, sinon la démission professorale face à l’orthographe, aux règles de plan et à l’expression orale ?

Pourquoi une telle persistance de la stupidité nationale dans l’éducation ? Est-ce pour abêtir la masse alors que l’élite bourgeoise s’en sortira toujours via ses établissements réservés et ses séjours à l’étranger ? Comment se fait-il que des syndicats (qui se proclament « de gauche ») persistent à tolérer ce mépris de la culture et de la langue au profit d’un spontanéisme dont on voit depuis trente ans les ravages ? L’étranger social-démocrate, dont les élèves ont de meilleurs scores aux tests identiques et une vie scolaire plus apaisée, est-il un exemple à surtout ne pas suivre, tant la profitude syndicale nationale se croit plus belle de toutes en son miroir ? Il y a là pour moi un mystère, que la lecture de tous les grands classiques ne cesse de réitérer : l’enseignement en France a toujours été néfaste aux grands hommes ; les élèves qui ont le mieux réussi dans le système scolaire ont toujours formé ces vaniteux abstraits, forts de leurs certitudes matheuses et débiles en relations humaines qui hantent nos ministère comme nos industries, les précipitant dans le déclin.

Anatole France, La vie en fleur, 1922, dans Œuvres IV, édition Marie-Claire Banquart, Gallimard Pléiade 1994, 1684 pages, €65.08

Anatole France, La vie en fleur, 1922, format Kindle gratuit, broché €21.04

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Yukio Mishima, L’école de la chair

yukio mishima l ecole de la chair

Mishima poursuit sa quête des personnages d’énergie, ici une femme mûre et un jeune homme. Tous deux sont des « aristocrates » au sens premier (aristos = le meilleur), des gens hors du commun, dont la vitalité impose la puissance. Taéko est patronne d’un magasin de haute couture à Tokyo ; divorcée, elle est indépendante, comme ses deux amies Nobuko et Suzuko, les « beautés toshima » (toshima veut dire femme mûre en japonais, dit-on p.23). Senkitchi, « le petit Sen », est un étudiant de 20 ans fauché qui a trouvé un petit boulot dans un bar gai et use de sa beauté virile pour se vendre aux riches et aux étrangers. Taéko et Senkitchi sont ces deux silex qui vont se heurter et faire des étincelles.

Ce roman résolument contemporain, citadin moderne (on y rencontre même Yves Saint-Laurent venu présenter sa collection à Tokyo), explore la psychologie d’exception des « vrais » êtres. A l’antique Yukio Mishima mesure la puissance d’une personne à sa force vitale. Pour lui, la tradition du bushido, la voie des guerriers, est la seule qui puisse susciter sans cesse une aristocratie authentique. Les descendants de samouraïs de son temps ne sont le plus souvent que des bourgeois qui ne gardent de la tradition que le vernis éduqué. Mais à l’intérieur d’eux-mêmes, ils sont vains. Alors que dans le peuple, y compris chez les ex-épouses soumises, se révèlent ceux et celles qui sortent du lot et se forgent un destin. Ils sont les Véridiques (grecs), une force qui va (Victor Hugo), créateurs de leurs propres valeurs (Nietzsche). Qu’on ne s’y trompe pas : Mishima n’est pas conservateur mais révolutionnaire ; il n’est pas « réactionnaire » mais élitiste.

Il le montre ici avec brio. « Les jeunes Japonais ont une grâce beaucoup plus sauvage que ce genre d’Occidentaux. Une souplesse animale, une élasticité, une beauté dépouillée de toute expression » dit Taéko p.17. Le lecteur qui n’est jamais allé au Japon pourra utilement comparer la sculpture grecque et la sculpture romaine : il y verra la même différence de grâce et de souplesse, les corps grecs, masculins comme féminins, étant plus « légers », animaux, sauvagement surnaturels – ainsi que sont les dieux – tandis que les Romains ont l’air de paysans ou de matrones exposant leur lourdeur. Autant dire que lorsque Tako rencontre Senkitchi, elle en tombe amoureuse.

Le garçon se livre aux hommes, mais n’est pas attiré par eux ; il jouit de leurs caresses et en donne, mais par pur plaisir animal, sans y mettre rien de son âme. Ce pourquoi il est surpris par l’amour : celui d’une femme qui pourrait être sa mère et qui le « rachète » au double sens du mot : à son patron de bar, puis à ses yeux en lui rendant sa dignité ; celui d’une fille de son âge, de bonne famille, qu’il espère conquérir puisque lui sort de rien. Mais son énergie parle pour lui : il est sincère, il est viril, il attire. Mishima n’est pas misogyne, même s’il préfère les garçons ; il reconnaît en chacun l’énergie qui l’habite, la passion, la volonté, la grâce. « Pour un homme, pour une femme, la virilité, la féminité, expression charnelle des êtres humains, dépendent de la sexualité globale qui rayonne de leur chair et doit naître de l’éclat de la personnalité tout entière. Cela n’a rien à voir avec cette virilité de fanfaron fondée sur un fonctionnalisme étroit. Vivre, exister d’une existence pleine et entière, cela suffit à un homme vraiment homme dans toute sa chair » p.111.

Mishima oppose ce garçon irradiant la force virile aux époux brusques et frustrés, aux noceurs élégants mais vides, aux jeunes gais avides de passes rapides et sans cesse attirés comme des papillons par de nouveaux corps. Son futur beau-père, Monsieur Muromatchi est de sa trempe, comme le travesti Téruko et le politicien Otowa. Ces êtres ont, comme Senkitchi, la philosophie de leur instinct ; ils réussissent parce qu’ils ne superposent pas l’émotion « romantique » à ce qu’ils sont, les guirlandes de l’hypocrisie sociale à leur force qui va.

Taéko est amère quand elle le comprend, mais elle est une femme et ne saurait tromper sa solitude sans mettre de l’émotion. Elle agit cependant avec une grandeur à la Cinna : au lieu de jeter cet amant magnifique, qui l’a comblée physiquement au-delà de tous ses vœux, elle l’adopte. Comme chez les Romains, c’est le nom qui compte et non pas le sang. Senkitchi adopté, paré enfin de ce prestige social exigé de la société japonaise, pourra réussir sa vie, c’est-à-dire épouser la fille Muromatchi. Il n’en est pas vraiment amoureux, mais elle si ; et lui la découvre emplie de volonté.

Nous sommes dans l’universel et en plein Japon. Entre anciennes élites et nouveaux parvenus, les êtres se cherchent et s’imposent. Mishima nous en rend compte avec maestria.

Yukio Mishima, L’école de la chair (Nikutai no gakko), 1963, traduit du japonais par Yves-Marie et Brigitte Allioux, Folio 1995, 289 pages, €7.32

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Yukio Mishima, Les amours interdites

yukio mishima les amours interdites

Kimitake Hiraoka n’est pas Yukio Mishima, ce pourquoi l’écrivain a pris un pseudonyme. Il faut – comme toujours – distinguer l’œuvre de fiction de la vie réelle de qui l’écrit. Il y a bien sûr des passerelles entre les deux, l’imaginaire a pour matériau la réalité. Mais écrire, c’est transposer dans un autre univers ce qu’on a vécu, inventé, fantasmé. Hiraoka est d’origine paysanne et domestique, élevé jusqu’à 12 ans par une grand-mère têtue et violente qui lui interdit de jouer au soleil avec les garçons. Revenu chez ses parents, il navigue entre un père militariste et brutal et une mère cultivée qui l’encourage à lire et écrire. Cette existence fait mieux comprendre Mishima écrivain, être sensible à la psychologie, curieux des autres et admiratif des garçons à l’aise dans leur corps.

Si Kimitake Hiraoka, le nom d’état civil de Mishima, n’était pas homosexuel notoire, s’il s’est marié à 29 ans et a eu deux enfants, il reste cependant fasciné par tout ce qui lui a manqué durant son enfance et sa prime adolescence : le soleil pour s’exposer à demi nu, les autres garçons avec qui se mesurer et se muscler. Il a donc compensé dès son émancipation, se forgeant un corps d’athlète et devenant expert en kendo, avant de se lier d’amitié particulière avec des éphèbes plus jeunes, dont le dernier l’a aidé au suicide comme dans la tradition du bushido.

Ce gros roman dépasse de loin la description du milieu gay du Tokyo d’après-guerre, bien qu’il le détaille. Il établit une sorte de Liaisons dangereuses à la japonaise entre un écrivain âgé et las de la vie, Shunsuké Hinoki, et un jeune homme irradiant la beauté de la jeunesse énergique, Yûichi. La page 30 décrit superbement l’émergence de cette beauté nue de 20 ans qui éblouit. L’écrivain, frappé par la lumière corporelle de ce jeune homme sorti de la vague (comme Aphrodite), décide de l’utiliser pour se venger de la gent féminine qui l’a toujours déçu, après trois divorces et un chantage. L’hypocrisie sociale est un chatoiement d’apparences et de conventions, d’aides et de trahisons, que Mishima expose très bien. Mais l’histoire explore plus loin, c’est dire sa complexité. Nous sommes entre Socrate et Alcibiade, le pur esprit parce trop laid et le corps en fleur dans toute sa séduction. Le premier a au fond peur de la vie, qu’il conceptualise et rend abstraite pour s’en sauver ; le second est tout entier dans la vie immédiate, le désir et l’allure. Par sa manœuvre, « Shunsuké avait alors tenté de créer une œuvre d’art idéale, telle que, de toute sa vie, il n’avait pu en concevoir. Une œuvre d’art suprêmement paradoxale, défiant l’esprit au moyen du corps et défiant l’art au moyen de la vie… » p.477.

Reproduction, © Bloomsbury Auctions

Yûichi, le double physique idéal de Mishima, fait semblant d’aimer une femme, Yasuko, tout comme l’écrivain dans sa vie réelle, mais son corps ne ressent aucun désir ; son amour est tout spirituel, affectif. Il lui donne un enfant, une petite fille, et Shunsuké le pousse à se marier pour donner le change à la société, tout en profitant de sa liberté de mâle. « Soyons sérieux ! Un homme peut épouser une bûche ou un réfrigérateur. Car le mariage, c’est une invention humaine ; et comme c’est un travail qui entre dans les capacités de l’être humain, il peut bien se passer de désir » p.40 La revendication du mariage gay n’était vraiment pas dans les mœurs des vrais homosexuels au temps de Mishima… Yûichi va donc attiser l’amour de Madame Kaburagi sans se donner, se donner à son mari comte Kaburagi sans le désirer, désirer de jeunes partenaires de 17 ans sans les aimer, et ainsi papillonner sans réussir à faire se joindre la sensualité et l’affection comme les « vrais anges dont la chair et l’âme sont indistinctes » p.107. Car Mishima est plus présocratique que socratique, il ne sépare pas les sens de l’esprit : « Aucune pensée, aucune idée, si elle est dépourvue de sensualité, n’est capable d’émouvoir » p.271. Idée très nietzschéenne, d’autant que son héros Yûichi reste foncièrement innocent, se contentant d’être, comme un aimant, sans introspection ni responsabilité. La beauté n’a nul besoin de commentaire, elle règne en silence.

« La morale des Spartiates était esthétique, comme dans toute la Grèce antique. (…) Dans la morale antique, qui était simple et énergique, le sublime se trouvait toujours du côté du subtil, le ridicule toujours du côté du sommaire. Or, de nos jours, la morale est séparée de l’esthétique. Selon un vil principe bourgeois, la morale est alliée à la banalité et au dénominateur commun de l’humanité. La beauté est devenue un mode d’être excessif, vieilli : elle est sublime ou ridicule. De nos jours, ces deux termes signifient la même chose » p.375. C’est dire combien, à 25 ans déjà, Mishima se voulait aristocrate de l’existence, anti-bourgeois et anti-démocratique parce que contre la banalité du correct venu des États-Unis (correctness).

Il retrouve la tradition des pages samouraïs, dévoués à leur maître dès leur plus tendre adolescence. « Il s’agissait moins d’amour que d’une fidélité sensuelle, du plaisir du dévouement et du sacrifice imaginaire de soi » p.390. En bref une sorte de romantisme, auquel Mishima sacrifiera lui-même à 45 ans par son suicide exemplaire. « Tout ce qui est faible en ce monde, tout ce qui est sentimental, tout ce qui est éphémère, la paresse, la débauche, l’idée de l’éternité, la conscience d’un ego immature, la rêverie, le dogmatisme, le mélange d’un orgueil extrême et du dénigrement de soi-même, la prétention au martyre, la plainte, et parfois la ‘vie’ elle-même… dans tous cela, il reconnaissait les ombres du romantisme » p.473. Ce discours du vieil écrivain Shunsuké résonne comme un autoportrait de l’artiste Mishima, le développement lucide de son existence même. C’est dire combien la carapace de muscles et d’œuvres écrites que s’est forgée Mishima n’ont pas su apaiser sa nature inquiète, mal aimée et mal éduquée durant l’enfance. Ce pourquoi son regard est aigu sur ses semblables, son imagination fertile en complexité humaine, et sa conception de la beauté une réconciliation entre l’homme et la nature. « La beauté est la nature chez l’homme, la nature placée dans des conditions humaines » p.490. Le rôle de l’écrivain est de la révéler sans la pervertir par l’abstraction socratique.

Pari tenu. Un gros roman touffu et bien mené, qui vous fera découvrir le vrai Japon au-delà des apparences, et une âme universelle dans son humanité.

Yukio Mishima, Les amours interdites (Kinjiki), 1951 revu 1952, traduit du japonais par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Gallimard 1989 et Folio 1994, 591 pages, €8.27

Les numéros de page indiqués dans le billet font référence à l’édition Gallimard 1989 en 498 pages.

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Jean-René Huguenin, Journal

jean rene huguenin journal

Mort à 26 ans d’un accident de voiture, Jean-René Huguenin (Je rends heureux » selon l’un de ses amis), est un écrivain en herbe devenu célèbre par son premier – et seul – roman : La côte sauvage, publié en 1960. Il écrit parallèlement des articles dans Arts et La Table ronde, poursuit des études à Science Po Paris et en licence de philosophie, prépare l’ENA. Parisien du XVIe arrondissement, habitant la même rue que Mauriac, il fonde avec Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier la revue Tel quel. Mais, à l’inverse du premier, il n’est ni froid ni calculateur : « sa passion se contemple trop elle-même » p.198. A l’inverse du second, ni mégalomane ni paranoïaque : « J-E H ne pourra jamais faire une grande œuvre, parce que son désir de créer s’arrête au mensonge. Le mensonge est impuissance » p.66. De fait, le fou Hallier n’est pas resté dans la mémoire.

C’est un jeune homme tourmenté du passage de l’adolescence à l’âge adulte, se raidissant de discipline et de virilité, cherchant l’amour des femmes sans que cela soit réciproque. La dernière, Marianne, aurait pu être la bonne, bien qu’égoïste et narcissique, mais la vitesse l’a fauché sur la route. Prémonitoire lorsqu’il écrivait, deux semaines avant sa mort : « J’imagine l’impression que donnerait à un étranger la lecture de ce journal depuis janvier dernier : un velléitaire, qui tour à tour se brûle et s’adore, se vante et s’accuse, un emphatique dont les cris de gloire et de détresse expriment toujours la même faiblesse, la même vulnérabilité aux changements, de temps, de lieu, de lune, d’humeur, de santé, de chance et de circonstances » p.407.

Je n’avais pas vraiment aimé, à 16 ans, son seul roman conseillé par ma prof de français de seconde. Je n’ai guère apprécié son Journal aujourd’hui. Jean-René était prometteur mais pas fini. L’élan de sa jeunesse est sympathique, mais trop court. Son époque n’est pas la nôtre, lui coincé entre ses pères issus de la Résistance et l’ennui baby-boomer qui mettra le feu à mai 68. Ses mots les plus courants sont passion, folie, insolence, impossible, sacrifice, honneur, grandeur, douleur… Ils ne signifient plus guère de nos jours.

jean rene huguenin 1960

S’il est lu encore avec autant de passion c’est que, sans cesse, jeunesse se cherche. Mais il n’apporte pas de réponse, sinon travailler, restreindre ses sorties et se plonger dans l’écriture. Pas sûr qu’un jeune d’aujourd’hui puisse souscrire à un tel programme monastique ! « Je ne sais pas trop où mettre la sensualité dans ma vie, je sens bien qu’elle ne sollicite, mais je ne vois pas comment l’accorder avec les valeurs auxquelles je crois » p.51. C’est simple : la génération suivante a balancé les « valeurs » avec ses slips et culottes. « Il me croit pédéraste : c’est étonnant comme ces gens-là ne peuvent pas imaginer le monde fait autrement qu’à leur image » p.63. Arriver, aujourd’hui, c’est coucher. Si possible avec les femmes couguars qui tiennent le haut de certaine édition, à défaut avec les invertis qui tiennent le haut des autres. Mais, depuis 68, pas question de ne pas sacrifier son corps. Tout l’inverse du début des années 60 où un jeune homme pouvait tranquillement écrire : « Je n’ai pas envie de femmes, mais d’elle. La femme, avec sa poitrine repue et ses cuisses pliées, béantes, restera sans doute pour moi un objet d’un autre monde, animal un peu répugnant, et dont je ne songe plus qu’à m’écarter après le plaisir. Mais d’elle, de son corps mat, enfantin et nerveux, je ne suis jamais rassasié » p.380.

jean rene huguenin mort a 26 ans

Mais il recèle quelques recettes pour écrire : « Bien comprendre qu’un roman n’offre aucune difficulté, aucun piège particulier ; que sa seule loi est le naturel, et qu’on peut l’écrire comme une lettre, un journal, ou comme un rêve… » p.135. État qui demande non pas de sommeiller dans la vie, mais de vivre à propos : « Moins vivre pour rêver mieux, et mieux rêver pour vivre plus » p.203.

Et quelques traits sur ses contemporains qui restent d’une brûlante actualité : « Raisonneurs sans être logiques, traditionalistes sans être fidèles et sentimentaux sans passion, les Français d’aujourd’hui [1959] sont décidément un peuple d’une dégoûtante médiocrité » p.207. Il y trouve remède dans la lecture du livre de Clément Rosset : La philosophie tragique. Il se donne pour mission  d’être sans cesse stimulé : « Découvrir, pour soi-même et pour les autres, des milieux réactifs : paysages, spectacles, langages – dépaysants » p.318. En bref tout ce qui déplaît à ceux qui ont peur de changer ou de s’adapter, à commencer par les intellectuels « de gauche » !

Jean-René Huguenin, Journal 1955-1962, 1964, Points Seuil 2010, 410 pages, €7.22

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Yukio Mishima, Une soif d’amour

mishima une soif d amour

Kimitake Haraoka a 25 ans lorsqu’il publie cette œuvre sous le pseudonyme de Yukio Mishima. L’histoire d’une femme têtue, romantique et violente qui pourrait reprendre certains traits de sa grand-mère. Car Mishima, même s’il n’a jamais officiellement franchi le pas de la transgression, est homosexuel. C’est dire le regard d’entomologiste qu’il pose sur la gent féminine en butte aux désirs sans limites. Tout le contraire des garçons, jeunes animaux pleins de vie, qui vont où leur désir du moment les pousse – sans plus. Etsuko fait tout un plat de l’Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en gausser) ; Saburo vit l’accouplement dans l’instant et la sensualité au quotidien, sans voler plus haut que la glèbe.

Etsuko est femme de la ville, mariée à un prétentieux, fils de paysans promu et devenue veuve car elle n’a pas su attiser le désir de son époux. Saburo est un jardinier inculte (avec l’humour Mishima de cet oxymore), aux services de la famille du patriarche à la campagne depuis la fin de son école primaire (vers 14 ans). Yakichi est le modèle autoritaire, égoïste et grondeur du mâle traditionnel japonais, directeur d’une société de transport revenu passer sa retraite dans son domaine des champs où il règne sur la maisonnée de ses fils et belles-filles. Yakichi prend chaque soir la veuve Etsuko, qui se laisse faire mais n’en projette pas moins sur le jeune Saburo, 18 ans musclés et hâlés, ses fantasmes d’amour idéal.

Amour au sens occidental, romantisme impossible dont le Japon d’après-guerre s’entichait volontiers. Le Japonais est resté plus nietzschéen que rousseauiste ; il est pragmatique, proche de la nature, du naturel. Contre ces valeurs nouvelles de la ville, venues de l’étranger par l’occupation américaine et par la mode, qu’Etsuko et le couple de son beau-frère incarnent à leurs manières. « C’est un monde factice », dit Yakichi, « dans ce monde factice, il n’est rien qui vaille de sacrifier sa vie » p.106. « Kensuké et Chieko (…) n’avaient aucun préjugé moral et s’en glorifiaient mais, à cause de cette attitude, ils ne jouaient toujours qu’un rôle de spectateur dénué de tout sentiment d’équité » p.153. Mishima donne ici la parfaite définition de la société du spectacle, que Guy Debord se vantait d’avoir inventée.

nageur japon

A cette affectation des sentiments, Saburo s’en sort par l’ignorance animale et Etsuko par la passion de la jalousie portée au paroxysme. Elle n’aura de cesse de détruire ce bonheur de l’instant du jeune homme ; de le manipuler jusqu’à ce qu’il croie que le mieux serait de baiser, alors qu’elle hurle au viol – puis le tue d’un coup de pioche !

La liberté de l’animal qui se meut naturellement dans le monde, est brimée par les conventions idéalistes de la mode venue de la ville. Etsuko, femme aigrie et rapetissée par son existence, ne peut supporter la grande santé du jeune homme dont elle admire la poitrine par la chemise ouverte, ou le teint doré de la peau lors d’une fête. « Comme si tout son corps était un hymne à la nature et au soleil, chaque pouce de sa personne, lorsqu’il était en train de travailler, semblait déborder de vie exubérante » p.214.

Le tragique naît de ce contraste entre le jeune homme et la femme mûre, entre la campagne et la ville, la nature et la culture, le spontané et le factice, le concret et l’idéalisme.

Mishima a des antennes pour saisir ces passions qui s’entrechoquent, ces caractères qui s’emportent, chacun suivant son chemin – incompatible. L’amour à l’occidentale, à la mode de la ville, conduit à la folie. Celle des grandeurs et celle de l’impossible.

Etsuko est un beau personnage de Phèdre japonaise qui ensorcelle le lecteur.

Yukio Mishima, Une soif d’amour, 1950, traduit de l’anglais par Leo Lack, Folio 1987, 256 pages, €6.27

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Sakyo Komatsu, La submersion du Japon

sakyo komatsu la submersion du japon

Sakyō Komatsu, mort en 2011, est un écrivain de science-fiction très connu au Japon. Dommage qu’il ne le soit pas plus en Europe car son roman d’anticipation est en pleine actualité. Le Japon, les savants le savent, est situé à l’intersection de trois plaques continentales qui se chevauchent. D’où les séismes, les éruptions, les tsunamis. Ce n’est pas nouveau, mais ce pourrait l’être… il suffit de pousser un peu le scénario.

Ce que fait l’auteur d’un ton détaché, comme historien, décrivant comment des mouvements sous-marins laissent prévoir un vaste remaniement des équilibres de plaques, les énergies accumulées engendrant une brutale rupture en quelques mois. Résultat : l’engloutissement de tout l’archipel japonais sous les flots Pacifique. « Un pays important du point de vue de la population, de l’économie et de l’histoire va être physiquement anéanti. Un homme a-t-il affronté quelque chose d’aussi inouï dans l’histoire ? Y a-t-il un homme d’État capable de faire face à un problème aussi monstrueux ? » p.161.

A partir de cette trame, il tente d’évaluer comment pourraient réagir les scientifiques, les techniciens, les politiques, les citoyens, les pays étrangers, l’ONU. C’est très simple :

  • les scientifiques n’y croient pas et traitent de fou celui qui ose dire que le roi est nu et que le Japon va exploser ;
    les techniciens font leur boulot scrupuleusement, à la japonaise, malgré leurs histoires de cœur, de famille ou d’alcool – ils sont communautaires ;
    les politiques tergiversent, consultent, font tout en équipe, mais finissent par prendre les graves décisions qui s’imposent avec aussi peu de retard que possible ;
    les citoyens sont inquiets mais disciplinés, les deux tiers seront sauvés, d’autres ne veulent pas voir cela et se suicident avec le Japon qui coule ;
    les pays étrangers sont partagés entre effarement et égoïsme du « c’est bien fait »;
  • l’ONU bavasse avec de grands mots, comme d’habitude.

Nous sommes en 1973 et règnent encore sur la planète les deux blocs, le soviétique et le monde libre ; la Chine n’a pas encore émergée, restant maoïste. L’auteur est un peu caricatural sur la presse occidentale, notamment britannique, qui titrerait cyniquement que les Japonais restent des kamikazes qui méritent leur sort ; il est plus réaliste avec l’Australie qui accepte l’immigration, mais pas au point de déstabiliser toute sa population ; il est beaucoup plus prudent avec la Chine, l’URSS et les États-Unis. Il faudrait bien, pourtant, offrir une nouvelle terre à 110 millions de Japonais menacés d’extinction ! Est-ce dû à la date, il me semble que c’est le point où le roman pèche un peu.

tsunami

Pour le reste, il est écrit direct, avec quelques mots-valises dus probablement à la traduction. Nous suivons un pilote de bathyscaphe, Japonais moyen-type, qui accomplit sa tâche en spartiate et laisse son bonheur personnel de côté pour sauver la population.

Avec cette interrogation métaphysique : « En-dehors de cet archipel et de sa nature, de ces montagnes, de ces rivières, de ces forêts, de ces herbes… les Japonais n’existent pas. Ils sont unis à eux. Ils ne font qu’un seul corps avec tout cela. Si cette nature délicate et les îles sont détruites et disparaissent, les Japonais n’existent plus » p.246. C’est traduire combien non seulement le sens de la nature est bien présent dans la mentalité japonaise, mais surtout le sentiment d’être charnellement en accord, fils de la Mère, malade avec elle, détruit avec sa disparition. Cela fait de ce roman de fiction une bonne approche du savoir vivre (et savoir mourir) japonais.

Sakyo Komatsu, La submersion du Japon, 1973, Picquier poche 2000, 254 pages, €7.69

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