« Là-bas », loin de chez nous, un peuple perçu comme à peine européen, dans un pays à cheval sur l’Europe et sur l’Asie, aux dimensions sans égales aux nôtres, a vécu de 1917 à 1991 l’instauration d’une nouvelle religion. La Foi s’incarne dans le temps (le présent et l’avenir de l’idéologie), et dans l’espace (une terre illimitée).
Le communisme comme idéologie est une foi pure et abstraite avant que les hommes qui s’en réclament ne conquièrent le pouvoir, puis un savoir qui se veut plus concret, une science principe et guide, dès la Révolution advenue. La ferveur des premiers temps s’émousse alors dans le quotidien.
Le Communisme est une foi, qui s’est institutionnalisée. Elle s’est faite pragmatique ; elle est dans le siècle. Reste l’espoir qu’elle incarne. Une pièce de Slavomir Mrozek, Ambasador, jouée au théâtre Polski de Varsovie en 1981, traduit ce sentiment : « L’Ambassadeur » : alors, on dit que votre système est totalitaire ? L’officiel soviétique : est-ce totalitaire que de vouloir le bonheur de l’humanité entière ? »
Le socialisme sera-t-il « sauvé » par ses fins ? « Car, malgré les « crimes », malgré les « erreurs » et les tristes mais nécessaires « rappels à l’ordre », c’est cette petite flamme vacillante, c’est l’idée du bonheur identifiée à celle, même meurtrie, du socialisme, qui reste son ultime garantie. » Il faut croire au Matin… Pour la Pravda, citée avec distance mais non sans nostalgie par Libération en 1981, « le socialisme mondial (est) reconnu par la pensée sociale progressiste comme la plus grande réalisation à ce jour pour le progrès social du XXe siècle. » A l’origine était la foi, celle qui est vécue dans la chair et qui naît de la souffrance, « la plus grande des espérances du XXe siècle », selon Jean Ellenstein, historien du communisme bien oublié aujourd’hui. Cette foi a balayé le tsar et réussi la révolution. Elle est restée vivante chez les témoins (de moins en moins nombreux) de ces premiers temps sacrés. Ainsi de Souslov : « sa jeunesse à été marquée par la misère physique et morale de son milieu d’origine dans les profondeurs de la campagne russe. Par la volonté d’abolir, à tout jamais, la malédiction séculaire ». L’Humanité raconte la vie des saints : « à tout jamais » est bien une expression d’essence religieuse.
La ferveur des premiers temps s’émousse au fil des ans par les compromis nécessaires à toute histoire en marche. L’espoir n’est plus sève de printemps, mais justification liturgique. Les marxismes sont de nature totémique, ils tentent d’identifier les masses et de mobiliser leur imaginaire au service d’un pouvoir (Marx-icône, Marx-étendard) ou d’une politique (Marx-drapeau-rouge). Pour Jean Ellenstein, la révolution d’Octobre fut « le plus grand échec et la plus grande des désillusions. Le tank remplace l’idéologie. L’économie périclite, et seule l’armée prospère sur le terreau de la dictature et de l’oppression. »
Le sentiment du sacré n’est pas une phase dépassée du développement de la conscience comme le voudrait la vision positiviste, mais un élément permanent du rapport de l’homme et du monde. L’esprit fonctionne dialectiquement ; le sacré est l’un des pôles dont le profane est l’autre. Oscillant entre transcendance et finitude, l’esprit avance dans la connaissance. On ne devient pas révolutionnaire par spéculation intellectuelle mais par indignation. Claude Roy montre que le besoin de croire est plus profond que le contenu de la croyance. Roger Garaudy, d’étudiant chrétien, passe à un statut de surveillant général du stalinisme intellectuel, pour tomber dans un écologisme tiers-mondiste, avant de se convertir à l’Islam… déjà (Mélenchon suivra-t-il ce même chemin qu’il a bien commencé jusqu’au bout ?). Philippe Robrieux, par son expérience d’historien du PCF, montre que l’intellectuel n’adhère au Parti que lorsqu’il croit ; et le processus de rupture est identique : on s’en va parce qu’on cesse d’y croire. Au-delà des structures de l’esprit humain, la société occidentale chrétienne a marqué les individus d’une empreinte religieuse d’autant plus forte qu’elle s’est vue imposer tôt. Pour ne citer que des noms très connus, Thorez, Duclos, Vassart, secrétaire à l’organisation et représentant du Parti au Komintern, ont eu une très forte éducation religieuse. Benoit Frachon avait un frère curé avec qui il était en très bons termes. Vaillant-Couturier avait été un auteur de poèmes mystiques avant 1914. Dostoïevski dit du socialisme : « il était pris en sorte pour une correction et une amélioration du christianisme en fonction du siècle et de la civilisation. »
Le messianisme de Marx reste la base de la foi soviétique : l’homme, à l’origine simple fragment de la nature, s’en détache par son activité créatrice qui domine le milieu naturel. Mais cette puissance se retourne contre lui et l’entraîne dans le déterminisme social. A lui d’en découvrir les lois et d’humaniser les transitions vers un nouvel état d’équilibre où, ayant approprié la nature, il réapproprie aussi sa propre nature. D’où les représentations des prolétaires volontiers torse nu, au naturel, sans le carcan des bienséances bourgeoises et affichant leurs muscles travailleurs avec fierté. Devant une telle perspective, et avec les outils sociologiques et historiques fournis par Marx, les communistes sont sûrs de leur « bon droit » historique. L’enthousiasme compense l’ignorance, car on affirme d’autant plus fort que l’on n’est pas certain de convaincre : « Tout nous est permis, déclare Le Glaive Rouge, organe de la Tchéka de Kiev le 18 août 1919, car nous sommes les premiers au monde à brandir le glaive non pour asservir et réprimer, mais au nom de la liberté générale et de l’affranchissement de l’esclavage. »
Le déclin de la foi a eu lieu durant des années noires du stalinisme, après les Procès de Moscou, dans l’après-guerre soupçonneuse, mais surtout lors du XXe Congrès où, pour la première fois depuis Lénine, le Parti Communiste d’Union Soviétique acceptait de remettre en cause l’infaillibilité de la voie choisie jusqu’ici et de reconnaître ses erreurs par la voix de son Secrétaire général. Après l’espoir d’ouverture de Khrouchtchev, la foi est morte de consomption durant les longues années d’immobilisme brejnévien. Elle renaquit sous Gorbatchev, hésitante, pragmatique, laïcisée, osant faire revivre le marxisme comme mouvement et non comme dogme (ainsi font Mélenchon et Badiou), comme idéologie visant à libérer plutôt qu’à contraindre. « On a sous-employé le potentiel du socialisme », accuse Gorbatchev dans son livre, Perestroïka. « Les idées de la Perestroïka ne sont pas seulement le fruit d’intérêts et de considérations pragmatiques, mais aussi l’indice du trouble de notre conscience et le signe de notre foi indomptable en ces idéaux que nous avons hérités de la révolution. »
Il semble étrange de parler de religion à propos des intellectuels. Raymond Aron l’a fait : « Le communisme me semble la première religion d’intellectuels qui ait réussi ». Jules Monnerot pense que le communisme est « l’islam du XX° siècle ». Emmanuel Todd y voit une parole « schizophrénique », qui discourt sans attendre de réponse et reproduit très exactement la structure du cours magistral. La schizophrénie dissocie les processus affectifs et logiques, elle serait justement la « maladie professionnelle des intellectuels ». Les exégètes de Marx ont montré que les thèses économiques ne viennent pas en premier dans son œuvre ; Maximilien Rubel et Jean-Yves Calvez en particulier ont montré qu’elles sont précédées et commandées par l’ambition philosophique.
L’optimisme de Marx le force à trouver dans le socialisme un moyen unique et simple qui permette de résoudre le problème du malheur complètement et d’un seul coup. Cet optimisme est attaché à la dialectique, méthode idéale qui résulte d’une conviction que tout conflit :
- doit se résoudre inéluctablement,
- doit se résoudre « bien »,
- bien pour l’homme, centre et maître de la nature par sa conscience qui le fait émerger à la puissance.
Si la dimension sacrée est nécessaire, le marxisme présente une laïcisation des grandes religions philosophiquement acceptable pour l’intellectuel du XXe siècle. Le paradoxe est que ce système ne se soit imposé jusqu’à présent que dans les pays à faible niveau général d’éducation. A ses débuts, Staline avait tendance à raisonner comme si la classe ouvrière était la classe élue, le socialisme une terre promise, le prolétaire fatalement bénéficiaire de la rédemption, et la lutte des classes violente comme une guerre sainte.
Mais pour d’autres, le communisme n’est pas une religion.
La preuve est qu’il n’a aucun souci transcendantal. La promesse de l’utopie n’est pas celle du paradis : la légitimité des partis communistes dépend de la construction d’une société sans classes et non des besoins spirituels des croyants. Le marxisme serait en fait, le rêve de toute société industrielle : réconcilier l’homme avec la nature et avec les autres hommes. Comment la génération à l’ombre de Brejnev vit-elle cette foi soviétique ? Gorbatchev affirme : « les ouvrages de Lénine et son idéal socialiste restent pour nous une source inépuisable de pensée créative, dialectique, de richesse théorique, de sagacité politique (…) Il est jusque dans son image un exemple immortel de force morale d’une grande élévation, de culture spirituelle universelle et de dévouement désintéressé à la cause du peuple et du socialisme. Lénine vit dans le cœur et l’esprit de millions de personnes. Brisées toutes les barrières élevées par les scolastiques et les dogmatiques, puiser dans l’héritage de Lénine avec le désir ardent de comprendre plus à fond dans sa pensée originale – tout cela s’est constitué en un besoin d’ampleur grandissante au fur et à mesure que se multipliaient les phénomènes négatifs de notre société. »
La faillite du communisme soviétique est un peu celle de toute foi. Des illusions de la révolution, l’URSS est passée aux excès du stalinisme puis à la fossilisation brejnévienne, et son « érosion progressive des valeurs idéologiques et morales », selon Gorbatchev. Décrire le déclin de la foi soviétique est un besoin vital pour l’opinion déchristianisée, sans enthousiasme, des Français. Chez nous aussi la foi révolutionnaire est retombée, celle de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, ravivée en 1946 par le Préambule de la Constitution après plusieurs années de « ressourcement » Résistant, comme le changer la vie de 1968 puis les désillusions rapides de 1981. Par l’exemple soviétique, il faudrait rappeler que les théories les plus généreuses doivent se compromettre avec le siècle, et qu’il ne faut pas figer les espoirs sous peine de basculer dans la contrainte.
























































































Tuer le rire ?
L’un des tueurs voulait massacrer du juif ; les deux autres faire rentrer le rire dans la gorge. Car pour ces raccourcis du cerveau, on ne peut rire de tout. Si le rire est le propre de l’homme (Rabelais), Dieu l’interdit – ou plutôt « leur » Dieu sectaire, passablement fouettard, Dieu impitoyable d’Ancien Testament ou de Coran, plus proche de Sheitan et de Satan. Ange comme l’islam, mais déchu comme l’intégrisme.
Comme le Prophète ne savait ni lire ni écrire, il a conté ; ceux qui savaient écrire ont plus ou moins transcrit, et parfois de bouche à oreille ; les siècles ont ajoutés leurs erreurs et leurs commentaires – ce qui fait que la parole d’Allah, susurrée par l’archange Djibril au Prophète qui n’a pas tout retenu, transcrite et retranscrite par les disciples durant des années, puis déformée par les politiques des temps, n’est pas une Parole à prendre au pied de la lettre. Le raisonnable serait de conserver le Message et de relativiser les mots ; mais la bêtise n’est pas raisonnable, elle préfère ânonner les mots par cœur que saisir le sens du Message.
La bêtise est croyante, l’intelligence est spirituelle. Les obéissants n’ont aucune autonomie, ils ne savent pas réfléchir par eux-mêmes, ils ont peur de la liberté car ce serait être responsable de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Ils préfèrent « croire » sans se poser de questions et « obéir » sans état d’âme. Islam veut-il dire soumission ? Un philosophe musulman canadien interpelle ses coreligionnaires : « une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? »
Il ne faut pas rejeter la faute sur les autres mais s’interroger sur sa propre religion, distinguer sa pratique de la foi.
Mahomet s’est marié avec Aisha lorsqu’’elle avait 6 ans (et lui au-delà de la cinquantaine) ; il a attendu quand même qu’elle ait 9 ans pour user de ses droits d’époux : c’était l’usage du temps mais faut-il répéter cet usage aujourd’hui ? L’ayatollah Khomeiny a abaissé à 9 ans l’âge légal du mariage en Iran lorsqu’il est arrivé au pouvoir… Les plus malins manipulent aisément les crédules, ils leurs permettent d’assouvir leurs pulsions égoïstes, meurtrières ou pédophiles, en se servant d’Allah pour assurer ici-bas leur petit pouvoir : Khomeiny, Daech, mêmes ressorts. Trop d’intermédiaires ont passés entre les Mots divins et le texte imprimé pour qu’il soit à prendre tel quel. Croyons-nous par exemple que Jésus ait vraiment « marché sur les eaux » ?
Il ne faut pas croire que le Coran soit la Parole brute d’Allah. Que font les intellectuels de l’islam pour le dire à la multitude ?
Toute religion a une tendance totalitaire : n’est-elle pas par essence LA Vérité révélée ? Même le communisme avait ce tropisme : « peut-on contester le soleil qui se lève ? » disait à peu près Staline pour convaincre que les lois de l’Histoire sont « scientifiques ». Qui récuse la vérité est non seulement dans l’erreur, mais dans l’obscurantisme, préférant rester dans le Mal plutôt que se vouer au Bien. Il est donc « inférieur », stupide, malade ; on peut l’emprisonner, en faire son esclave, le tuer. Ce n’est qu’une sorte de bête qui n’a pas l’intelligence divine pour comprendre. Toutes les religions, toutes les idéologies, ont cette tendance implacable – y compris les socialistes français qui se disent démocrates (ne parlons pas des marinistes qui récusent même la démocratie…). Les incroyants, les apostats, les hérétiques, on peut les « éradiquer ». Démocratiquement lorsqu’on est civil, par les armes lorsqu’on est fruste.
Le croyant étant « bête » parce qu’il croit aveuglément, comme poussé par un programme génétique analogue à celui de la fourmi, ne supporte pas qu’on prenne ses idoles à la légère. Toutes les croyances ne peuvent accepter qu’on se moque de leurs simagrées ou de leurs totems : la chose est trop sérieuse pour que le pouvoir fétiche soit ainsi sapé. C’est ainsi que Moïse va seul au sommet de la montagne et que nul ne peut entrevoir l’Arche d’alliance ou le saint des saints du temple, que Mahomet est-il le seul à entendre la Parole transmise par l’ange et que nul infidèle ne peut voir la Kaaba. Dans Le nom de la rose, dont Jean-Jacques Annaud a tiré un grand film, Umberto Ecco croque le portrait d’un moine fanatique, Jorge, qui tue quiconque voudrait simplement « lire » le traité du Rire qu’aurait écrit Aristote. Ce serait saper la religion catholique et le « sérieux » qu’on doit à Dieu… Les geôles de l’Inquisition maniaient le grand guignol avec leurs tentures noires, leurs juges masqués, leurs bourreaux cagoulés devant des feux rougeoyants. Pas question de rire ! Même devant Louis XIV (sire de « l’État c’est moi »), Molière devait être inventif pour montrer le ridicule des médecins, des précieuses ou des bourgeois, sans offusquer les Grands ni Sa Majesté elle-même.
Il ne faut pas croire que le rire soit le propre de l’homme ; ce serait plutôt le sérieux de la bêtise. Que font nos intellectuels tous les jours ?
C’est cependant « le rire » qui libère. Il permet la légèreté de la pensée, le doute salutaire, l’œil critique. Rire déstresse, rend joyeux autour de soi, éradique peurs et angoisses – ce pourquoi toute croyance hait le rire car son pouvoir ne tient que par la crainte. Se moquer n’est pas forcément mépriser, c’est montrer l’autre en miroir pour qu’il ne se prenne pas trop au sérieux. C’est ce qu’a voulu la Révolution française, en même temps que l’américaine, libérer les humains des contraintes de race, de religion, de caste, de famille et d’opinions. Promotion de l’individu, droits de chaque humain, libertés de penser, de dire, de faire, d’entreprendre. Dès qu’un pouvoir tend à s’imposer, il restreint ces libertés-là.
Est-ce que l’on tue pour cela ? Sans doute quand on n’a pas les mots pour le dire, ni les convictions suffisamment solides pour opposer des arguments. Petite bite a toujours un gros flingue, en substitution. Surtout lorsque l’on a été abreuvé de jeux vidéos et de décapitations sans contraintes sur Internet : tout cela devient normal, « naturel ». C’est à l’école que revient de dire ce qui se fait et ce qui ne se fait en société : nous ne sommes pas dans la jungle, il existe des règles – y compris pour la diffamation et le blasphème. Il est effarant d’entendre certains collégiens (et collégiennes) dire simplement « c’est de leur faute ». Donc on les tue, comme ça ? C’est normal de tuer parce qu’un autre vous a « traité » ? Est-ce ainsi que cela se passe dans les cours de récré ? Si oui, c’est très grave…
L’écartèlement entre les cultures, celle de la France qui les a partiellement rejetés, celle de l’Algérie qu’ils n’ont connue que par les parents et cousins, ont rendu les frères Kouachi incertains d’eux-mêmes, fragiles, prêts à tout pour être enfin quelqu’un, reconnus par un groupe, assurés d’une conviction. La secte est l’armure externe des mollusques sans squelette interne. Ils se sont créé des personnages de héros-martyrs faute d’êtres eux-mêmes des personnes.
Il ne faut pas croire que la multiculture enrichit forcément. Que font les politiciens pour établir les valeurs du vivre-ensemble sans les fermer sur l’extérieur ; pour faire respecter les lois de la République sans faiblesse ni « synthèse » ?
Comment faire pour « déradicaliser » les individus ? Une piste de réflexion intérieure, européenne et géopolitique. Lire surtout la seconde partie.