Voici un très gros roman rempli de charme, peut-être le meilleur à ce jour de Murakami. Il conte le Japon éternel dans la modernité d’aujourd’hui, la quête initiatique d’un garçon qui se barde de muscles et forge son caractère tel un samouraï pour affronter sa fêlure intime.
- Kafka fait bien sûr référence à l’écrivain bureaucrate autrichien employé des assurances Generali, qui a si bien su décrire l’absurde de la condition humaine dans les machines administratives.
- Kafka est le nom que s’est donné le garçon Tamura, qui vient d’avoir quinze ans et décide de fuguer de chez lui.
- Kafka est aussi ce double raisonnable, le garçon nommé Corbeau, jumeau Surmoi qui lui dit ce qu’il faut faire comme faisait pour les samouraïs dans la tradition le corbeau, vertu du guerrier. Le corbeau est aussi le symbole japonais de l’amour familial, tant ces oiseaux défendent bec et serres leur progéniture – tout ce qui manque à l’adolescent, seul au monde entre une mère partie avec sa sœur aînée sans explication quand il avait quatre ans et un père sculpteur, artiste tourmenté et indifférent à son enfant.
- Kafka est ce tableau d’un jeune garçon sur une plage, solitaire avec une île au loin sous un nuage en forme de sphinx, sentiment océanique. ‘Kafka au bord de la mer’ en est le nom, tableau du destin passé d’un autre, relié mystérieusement à lui. Le gamin du tableau pourrait-il être son vrai père, père métaphorique conçu par un autre, biologique ? Car « dans la vie, tout est métaphorique » p .272 et Mlle Saeki lui avoue p.339 : « Tu lui ressembles un peu, en effet ».
- Kafka est enfin le titre d’une chanson, ‘Kafka sur le rivage’, composée par une fille de quinze ans pour son amoureux d’enfance, 35 ans auparavant, qui est le garçon du tableau.
- Ajoutons que Kafka signifie corbeau en tchèque… (p.431)
Mais ce n’est pas tout. Si le garçon part de chez lui et délaisse le collège, c’est qu’il est tout seul et veut se trouver. Il a fait du judo depuis petit et pratique la musculation régulièrement en salle. Il est donc bien bâti, adulte dans son corps déjà, pénis bandé comme un bois dur. Mais il lui manque la maturité dont il se met en quête. Car il craint cette prophétie que lui fit son père, par vengeance peut-être pour la femme qui l’a abandonné : le garçon baisera sa sœur, couchera avec sa mère et tuera son père. Ce pourquoi Kafka s’enfuit, le jour de ses quinze ans. Il ne désire absolument pas accomplir tout cela comme l’Œdipe de la tragédie grecque. « Je ne veux plus être à la merci de toutes ces choses que je ne peux pas contrôler, ni être perturbé par elles » p.528.
Évidemment, le destin n’est pas d’accord. C’est donc non pas dans ce monde-ci mais dans l’entremonde qu’il va s’accomplir. Murakami manie avec talent le style qui fait passer du réalisme au fantastique ; il introduit en virtuose les mythes traditionnels japonais dans la ville moderne, trépidante et informatisée. Nous verrons donc des ‘hommes vides’ selon T.S. Elliott mais aussi des ‘esprits vivants’, ces humains endormis du ‘Dit du Genji’ qui quittent leur corps pour accomplir un acte passionnément désiré ; peut-être aussi des morts-vivants comme Nakata ou Mlle Saeki ; nous rencontrerons une pute qui cite Hegel ; un vieil homme qui sait parler aux chats, sages bêtes libérales dans un monde trop administré ; nous rencontrerons le personnage du whisky Johnny Walker (appelé Walken parce que les Japonais ont du mal à prononcer le ‘r’) et le colonel Sanders, personnifiant le Kentucky Fried Chicken ; nous assisterons à une pluie de maquereaux sur une rue tranquille de Tokyo, puis à une averse de sangsue sur une aire d’autoroute où un gang bat à mort un gars d’autre bande ; puis deux soldats sortis tout droit de la Seconde guerre mondiale avec fusil et casquette d’époque, dans la forêt mystérieuse ; nous découvrirons finalement que « Dieu est en short, il a un sifflet et l’œil rivé à sa montre » p.389.
Selon Hegel, cité par la complaisante pute, « toute perception est déjà mémoire. Nous ne percevons pratiquement que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir ». Pas mal dit pour donner la clé du roman, même en français traduit du japonais après retraduction nippone de l’allemand. Le passé qui ne passe pas reste présent jusqu’à ce qu’on le fasse passer. D’où la quête du garçon. D’où le cheminement de cet étrange vieillard, Nakata, parti du même arrondissement de Tokyo que l’adolescent, mais qui parle aux chats et cherche la pierre d’entrée. Celle qu’il va retourner pour ouvrir la porte de l’entremonde, « une anomalie dans la course du temps » p.380, ce qui permettra au garçon de solder le passé. Ni Nakata ni Kafka ne se rencontrent en cette vie mais, qui sait, le vieux n’est-il pas une part dans le destin du garçon ? Enfant durant la guerre, il s’est évanoui sur une colline de campagne avec toute sa classe, après avoir vu un avion B29 passer, unique et brillant, dans le ciel. Les autres se sont réveillés un peu plus tard, pas lui qui a mis trois mois. Il en est resté idiot, amnésique profond, incapable de réapprendre à lire. Mais il sait parler aux chats et percevoir l’entremonde. Pour récupérer une chatte écaille-de-tortue, il va devoir tuer le Johnny Walken qui l’a enlevée pour lui ôter son âme et en faire une flûte piège. Il lui sera ordonné ensuite, par un sentiment de destin, d’aller dans le sud jusqu’en l’île de Shikoku ouvrir la porte et puis la refermer. Pourquoi ? Il ne le sait, mais accomplir ce qu’il doit lui suffit.
C’est le garçon d’à peine quinze ans qui entrera dans l’enchantement pour y retrouver sa mère et lui pardonner. Il lui sera ordonné de vite en ressortir pour vivre la vraie vie, mais cette fois ci en pleine maturité. Sa fugue lui aura permis de connaître sa probable sœur Sakura, sa vraie mère en « hypothèse plausible » Saeki, de constater l’assassinat de son père par procuration, de faire pour la première fois l’amour et de se faire deux amis, Oshima et Sada. Pas mal pour un garçon solitaire qui veut « devenir le garçon de quinze ans le plus endurci du monde » p.9, avec cette emphase des adolescents mal dans leur âme. Il n’est pas mal réussi, Kafka Tamura, collégien dont la voix mue encore : « Tu as un corps magnifique, bien musclé. Et peu importe de qui tu as hérité tes traits, tu es plutôt beau. (…) Et puis tu es intelligent. Tu es bien équipé aussi – entre parenthèses, j’aimerais bien en avoir une comme la tienne » p.363. C’est ce que lui déclare Oshima, hermaphrodite homosexuel et bibliothécaire, devenu son ami. C’est que la sexualité est naturelle aux Japonais, l’exubérance physique, bornée seulement par la pudeur inhérente à toute vie en société, se manifeste comme la faim ou la soif. Mais le garçon ne va pas coucher avec tous ceux qui le désirent.
La construction en alternance de chapitres mettant en scène Nakata le désopilant qui vit à côté, et Kafka Tamura l’adolescent plein d’énergie et de sérieux, introduit l’ironie, sel de toute tragédie. Le lecteur en vient à aimer très vite les personnages, ce qui est essentiel. Il compatit à leurs destins, trouvent des résonances personnelles à ces trajectoires insolites mais, somme toute, universelles. Du grand Murakami.
Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, 2003, traduit par Corinne Atlan, 10-18, 2007, 638 pages, €8.93





























































































Argoul.com a un an !
Un an déjà ? Pas la peine d’en faire un plat, cela fait quand même sept ans que je blogue. Donc sept ans déjà ! Sept ans de bonheur. Oui c’est important, sept ans, c’est toujours un cap, pour les couples comme pour les gosses : l’âge de raison. J’ai laissé argoul.blog.lemonde (disparu) pour argoul.com (ce blog-ci). Problèmes techniques à répétition, censure insidieuse, aucune information, un paiement pour avoir le « droit » de contribuer aux bénéfices du journal Le Monde… Curieux que sur la même plateforme libre, WordPress, il n’y ait aucun problème technique, ni censure par mots-clés choisis par une bonne sœur, non ? Je suis très heureux d’avoir changé. Sauf que l’historique manque et c’est dommage, c’est l’historique qui fait la profondeur, la réputation d’un blog. Il en reste des traces sur AgoraVox, Medium4You, Paperblog, Ideoz…
Tant pis, il faut savoir refaire sa vie.
Celle d’Argoul n’est pas si mal réussie au fond (un peu de brosse à reluire, ça fait du bien pour soi-même de temps à autre). Plus de 79500 visites depuis l’origine il y a un an, 371 articles, 625 commentaires (et 1185 spams, ces pourritures du web). Les visiteurs sont en moyenne 495 à venir chaque jour sur le blog en novembre, ils n’étaient que 76 en décembre 2010 mais n’ont pas cessé d’augmenter : 118 en février, 226 en mai, 255 en août – toujours par jour. Le jour record a été le 13 novembre de cette année avec 614 visiteurs !
Que regardent-ils, ces visiteurs ? A plus de mille visites… la crise et le sexe. Y a-t-il un rapport de compensation ? Ou s’agit-il d’un public différent, étudiants pour le premier thème, ados pubertaires pour le second ? Il y a des restes d’enfance et du sérieux ardu, de l’île au trésor et des coûts du travail français. Merci à Alain l’économiste et à Hiata de Tahiti de contribuer à ce blog. Si personne ne connaît Paul-Émile Lafontaine, la photo de vahiné dans le plus simple appareil (fleuri) fait beaucoup pour sa réputation ! Pour le reste, expositions parisiennes, aventure, randonnée, bandes dessinées et ce romancier anglais à découvrir, Jonathan Coe. A noter un retour de Marine Le Pen ces trente derniers jours, du fait de la campagne électorale qui commence, probablement.
Vous savez que sous la fleur et au-dessus du mot « Recherche », dans la colonne de droite du blog, vous pouvez taper un mot-clé à trouver dans tous les articles du blog ? Le cadre n’est pas très visible, entouré en très pâle, mais il existe !
L’ordre des notes les plus lues :
Leurs critères de recherche ? Zone euro, argoul (plus de 2000), Marine Le Pen, tahitienne nue, Alix Enak, torse nu (plus de 200), Jean d’Ormesson, Guilaine Depis – attachée de presse littéraire (plus de 80), érotisme, seins, randonnée… (plus de 50). Argoul, Bisounours, Marine Le Pen et zone euro principaux ce dernier mois.
Les images les plus cliquées : carte zone euro et fille nue Tahiti.
Les principaux référents : Jean-Louis dit jlhuss, Google, Facebook, lemonde.fr, Medium4you, Niduab, OlivierSC.
Merci à mes commentateurs les plus assidus : Judem (qui n’a pas de blog !), Benjamin, Michèle, Martin et Melly. Il y a 12 followers et 28 articles suivis à ce jour.
Ce blog est étrange, il n’est pas spécialisé. Scandale pour le tout venant qui adore classer en étiquettes commodes pour zapper. Mais je ne me refais pas. Il y a et il y aura de l’exotisme par les voyages, des idées, des livres, des réflexions sur la politique ou le monde. Il y aura du classique et des BD, des expos et romans policiers, de l’histoire et de l’actualité. J’aime tout ça, et plus encore.
Qui m’aime me suive !