Je n’aimais pas Jean Yanne, petit-bourgeois content de lui avec sa gueule de se foutre du monde – j’avais tort. Il a saisi avec acuité dans ce premier film les travers sociaux de son temps et cette œuvre, qui date de l’ère Pompidou, rappellera des souvenirs à ceux qui l’ont vécue et enseignera les autres sur la « bêtise » de masse.
Gerber, reporter de radio (Jean Yanne), est envoyé en Amérique du sud où – c’était l’époque – sévissait le mythe de la Revolución menée par Che Guevara. Il paye de sa personne et interroge dans la jungle les barbudos. Ce n’est pas le cas de ses confrères qui profitent des putes locales et du rhum arrangé, chemise ouverte sous les cocotiers, imaginant leur texte et les ponctuant de rafales de mitraillette enregistrées sur magnétophone. Gerber est pour « la vérité », pas pour le bidouillage.
Quand il revient à Paris, sans la bande son confisquée par les révolutionnaires prédateurs, il découvre combien son monde a changé – ou plutôt a suivi la mode. La radio dans laquelle il travaille s’est mise à Jésus parce que Jésus est « dans le vent », dit son patron à lunettes. Tous les jingles sont déclinés sur Jésus, des curés invités à débattre, un con fesseur sur les ondes incite les auditeurs à téléphoner contre pénitences. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil dans la société de cons sans sommation. Même les pétasses de l’accueil, choisies bien roulées en ces années tranquillement machistes, doivent porter un uniforme qui rappelle la joie colorée des jubilés ou la fraternité des jamborees. La pub pour les produits de consommation est estampillée Dieu et tout le temps d’antenne disponible s’affaire à capter le temps de cerveau disponible pour fourguer de la pub à tout va. Car c’est ce qui rapporte au PDG du groupe (Bernard Blier) qui se fout du contenu comme du marketing et n’ouvre l’œil en réunion du conseil que lorsque le mot « budget » est prononcé.
C’est caricatural mais vrai. Gerber se fait virer mais son chef (Jacques François) le rattrape parce qu’il lui sauve la mise en recevant sa femme hystérique à sa place (Jacqueline Danno), qu’il a voulu faire enfermer. Le cérémonial du licenciement est en avance sur son temps, il sera celui des années 1990 : le PDG, à l’écoute de sa chaîne de radio, envoie un crâne à son directeur de chaîne avec le nom de celui à virer collé dessus. Toute une armoire est consacrée aux trophées ainsi cumulés. Gerber se moque ouvertement du monde et de RadioPlus (anticipation brillante de l’ère Canal+) avec ses animateurs déjantés et ses filles prêtes à tout. Après un Journal parlé particulièrement acide sur un politicien qui vient de mourir et qui n’avait aucun intérêt, il est cette fois définitivement viré.
Il va voir son ami précédemment renvoyé (Michel Serrault) qui s’occupe d’un théâtre d’avant-garde pour une municipalité d’avant-garde de la banlieue d’avant-garde (Nanterre ?). Celui-ci déplore qu’il n’ait le choix qu’entre des pièces d’avant-garde aussi nulles les unes que les autres, imitant les opéras maoïstes avec poses révolutionnaires au prétexte de Brecht (à la mode). Le Bien est en blanc éclatant et Mal en noir nazi, CRS ou nonne. La femme du chef que Gerber lui a envoyé est bel et bien « folle » mais avec une conviction qui fait la pièce. Pas grave, rétorque Gerber, une pièce, je vais t’en écrire une, moi. Scandale de son nom aidant, la salle est pleine et le spectacle sur une musique de Ahmed Eousme Mozzar a du succès, d’autant que les danseurs-danseuses miment l’acte sexuel sur scène : tout ce qui fit le sel de l’époque.
Pendant ce temps, le chef a nommé des nuls aux émissions et le PDG le dit et le répète : « c’est de la merde » ; les annonceurs l’appellent : « c’est de la merde ». Il mandate donc son épouse (Marina Vlady) pour circonvenir Gerber afin qu’il revienne mais comme chef et « avec les pleins pouvoirs ». Il prend le risque… Et la radio décolle en effet mais les annonceurs sont furieux : car les produits sont testés avant d’avoir leur publicité à l’antenne. Fini la bondieuserie, vive la vérité ! Comme quoi « Dieu » récupéré par l’Eglise laisse tout faire. La vérité est révolutionnaire, disait-on volontiers en ces années post-68 – et le poster de Che Guevara trône désormais à la place de « Jésus » dans le studio d’enregistrement du Journal.
Mais la vérité, si elle plaît aux masses, y compris à la « ménagère de moins de 50 ans » que l’on voit faire la cuisine en écoutant la radio périphérique, ne plaît pas, mais alors pas du tout, à la gent commerçante ni aux maquilleurs du marketing. Il s’agit de faire vendre, pas d’informer. Rien n’a changé depuis, sauf que les gogos se sont organisés en consommateurs associés et mènent une guerre de guérilla contre les mensonges ou contrevérités des industriels trop pressés de vendre n’importe quoi. Le faux-cul d’antenne (Daniel Prevost) qui s’est raccroché aux branches afin de ne pas être viré a été nommé testeur alimentaire ; il en meurt très vite ; les pubs sont refusées.
D’où le bal des prétendants auprès du PDG, ce qui permet au spectateur d’admirer les DS noires racées, aux phares tournants triangulaires, probablement la plus belle automobile des années 1970, à côté de laquelle les Mercedes avaient l’air de char d’assaut et les Peugeot 404 de boites à savon. Chacun des divers « présidents » vient se plaindre auprès du PDG, qui voit les actions de son groupe chuter en bourse. Même le gros con à casquette de la CGT, en 404 (mais rouge), vient aussi dire que si les gars se marrent, le chômage leur pend au nez et qu’il faut arrêter. Il refuse le cigare (qui fait bourgeois) mais l’accepte quand le PDG lui affirme qu’il vient directement de Cuba (révolutionnaire). Au bal des faux-culs, le communiste n’est pas le dernier : avec le gaullisme, dont un représentant pontifie devant le micro (Henri Vilbert) avant qu’on veuille lui faire une injection de penthotal afin qu’il dise bien la vérité, le communisme est bien le second pilier du régime vu par Jean Yanne.
Tout cela va mal finir ; Gerber est trahi par son frère d’antenne le plus proche, à l’imitation de Judas ; le PDG va nommer le traître à sa place et les marchands du temple seront contents, le cours de bourse va remonter. Même si – juste vengeance envers qui a voulu le tuer par des boules à claquer explosives – Gerber a répondu à la place du PDG (qui était parti dans une autre pièce pour lui faire son chèque) de vendre les actions.
Le film est tourné dans une verve jubilatoire et les chansons mode sur Jésus superstar s’intitulent « Tilt pour Jésus-Christ », « Notre Père sur mesure », « Dans les bras de Jésus », « Ciné qua pop », « Alléluia garanti », « Che ô Che ô », « Jésus java » ainsi que le célèbre « Tout le monde il est beau » du générique (à écouter ici). Décalé d’une génération, ce film de music-hall permet un œil critique sur notre époque qui, au fond, n’a pas fondamentalement changé. C’est moins gros aujourd’hui, plus feutré, mais bel et bien dans la même veine.
DVD Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, Jean Yanne, 1972, avec Jean Yanne, Bernard Blier, Michel Serrault, Marina Vlady, Jacques François, Studiocanal 2012, 1h40, €9.99



























































Tuer le rire ?
L’un des tueurs voulait massacrer du juif ; les deux autres faire rentrer le rire dans la gorge. Car pour ces raccourcis du cerveau, on ne peut rire de tout. Si le rire est le propre de l’homme (Rabelais), Dieu l’interdit – ou plutôt « leur » Dieu sectaire, passablement fouettard, Dieu impitoyable d’Ancien Testament ou de Coran, plus proche de Sheitan et de Satan. Ange comme l’islam, mais déchu comme l’intégrisme.
Comme le Prophète ne savait ni lire ni écrire, il a conté ; ceux qui savaient écrire ont plus ou moins transcrit, et parfois de bouche à oreille ; les siècles ont ajoutés leurs erreurs et leurs commentaires – ce qui fait que la parole d’Allah, susurrée par l’archange Djibril au Prophète qui n’a pas tout retenu, transcrite et retranscrite par les disciples durant des années, puis déformée par les politiques des temps, n’est pas une Parole à prendre au pied de la lettre. Le raisonnable serait de conserver le Message et de relativiser les mots ; mais la bêtise n’est pas raisonnable, elle préfère ânonner les mots par cœur que saisir le sens du Message.
La bêtise est croyante, l’intelligence est spirituelle. Les obéissants n’ont aucune autonomie, ils ne savent pas réfléchir par eux-mêmes, ils ont peur de la liberté car ce serait être responsable de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Ils préfèrent « croire » sans se poser de questions et « obéir » sans état d’âme. Islam veut-il dire soumission ? Un philosophe musulman canadien interpelle ses coreligionnaires : « une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent, pas toujours, mais trop souvent, l’islam ordinaire, l’islam quotidien, qui souffre et fait souffrir trop de consciences, l’islam de la tradition et du passé, l’islam déformé par tous ceux qui l’utilisent politiquement, l’islam qui finit encore et toujours par étouffer les Printemps arabes et la voix de toutes ses jeunesses qui demandent autre chose. Quand donc vas-tu faire enfin ta vraie révolution ? »
Il ne faut pas rejeter la faute sur les autres mais s’interroger sur sa propre religion, distinguer sa pratique de la foi.
Mahomet s’est marié avec Aisha lorsqu’’elle avait 6 ans (et lui au-delà de la cinquantaine) ; il a attendu quand même qu’elle ait 9 ans pour user de ses droits d’époux : c’était l’usage du temps mais faut-il répéter cet usage aujourd’hui ? L’ayatollah Khomeiny a abaissé à 9 ans l’âge légal du mariage en Iran lorsqu’il est arrivé au pouvoir… Les plus malins manipulent aisément les crédules, ils leurs permettent d’assouvir leurs pulsions égoïstes, meurtrières ou pédophiles, en se servant d’Allah pour assurer ici-bas leur petit pouvoir : Khomeiny, Daech, mêmes ressorts. Trop d’intermédiaires ont passés entre les Mots divins et le texte imprimé pour qu’il soit à prendre tel quel. Croyons-nous par exemple que Jésus ait vraiment « marché sur les eaux » ?
Il ne faut pas croire que le Coran soit la Parole brute d’Allah. Que font les intellectuels de l’islam pour le dire à la multitude ?
Toute religion a une tendance totalitaire : n’est-elle pas par essence LA Vérité révélée ? Même le communisme avait ce tropisme : « peut-on contester le soleil qui se lève ? » disait à peu près Staline pour convaincre que les lois de l’Histoire sont « scientifiques ». Qui récuse la vérité est non seulement dans l’erreur, mais dans l’obscurantisme, préférant rester dans le Mal plutôt que se vouer au Bien. Il est donc « inférieur », stupide, malade ; on peut l’emprisonner, en faire son esclave, le tuer. Ce n’est qu’une sorte de bête qui n’a pas l’intelligence divine pour comprendre. Toutes les religions, toutes les idéologies, ont cette tendance implacable – y compris les socialistes français qui se disent démocrates (ne parlons pas des marinistes qui récusent même la démocratie…). Les incroyants, les apostats, les hérétiques, on peut les « éradiquer ». Démocratiquement lorsqu’on est civil, par les armes lorsqu’on est fruste.
Le croyant étant « bête » parce qu’il croit aveuglément, comme poussé par un programme génétique analogue à celui de la fourmi, ne supporte pas qu’on prenne ses idoles à la légère. Toutes les croyances ne peuvent accepter qu’on se moque de leurs simagrées ou de leurs totems : la chose est trop sérieuse pour que le pouvoir fétiche soit ainsi sapé. C’est ainsi que Moïse va seul au sommet de la montagne et que nul ne peut entrevoir l’Arche d’alliance ou le saint des saints du temple, que Mahomet est-il le seul à entendre la Parole transmise par l’ange et que nul infidèle ne peut voir la Kaaba. Dans Le nom de la rose, dont Jean-Jacques Annaud a tiré un grand film, Umberto Ecco croque le portrait d’un moine fanatique, Jorge, qui tue quiconque voudrait simplement « lire » le traité du Rire qu’aurait écrit Aristote. Ce serait saper la religion catholique et le « sérieux » qu’on doit à Dieu… Les geôles de l’Inquisition maniaient le grand guignol avec leurs tentures noires, leurs juges masqués, leurs bourreaux cagoulés devant des feux rougeoyants. Pas question de rire ! Même devant Louis XIV (sire de « l’État c’est moi »), Molière devait être inventif pour montrer le ridicule des médecins, des précieuses ou des bourgeois, sans offusquer les Grands ni Sa Majesté elle-même.
Il ne faut pas croire que le rire soit le propre de l’homme ; ce serait plutôt le sérieux de la bêtise. Que font nos intellectuels tous les jours ?
C’est cependant « le rire » qui libère. Il permet la légèreté de la pensée, le doute salutaire, l’œil critique. Rire déstresse, rend joyeux autour de soi, éradique peurs et angoisses – ce pourquoi toute croyance hait le rire car son pouvoir ne tient que par la crainte. Se moquer n’est pas forcément mépriser, c’est montrer l’autre en miroir pour qu’il ne se prenne pas trop au sérieux. C’est ce qu’a voulu la Révolution française, en même temps que l’américaine, libérer les humains des contraintes de race, de religion, de caste, de famille et d’opinions. Promotion de l’individu, droits de chaque humain, libertés de penser, de dire, de faire, d’entreprendre. Dès qu’un pouvoir tend à s’imposer, il restreint ces libertés-là.
Est-ce que l’on tue pour cela ? Sans doute quand on n’a pas les mots pour le dire, ni les convictions suffisamment solides pour opposer des arguments. Petite bite a toujours un gros flingue, en substitution. Surtout lorsque l’on a été abreuvé de jeux vidéos et de décapitations sans contraintes sur Internet : tout cela devient normal, « naturel ». C’est à l’école que revient de dire ce qui se fait et ce qui ne se fait en société : nous ne sommes pas dans la jungle, il existe des règles – y compris pour la diffamation et le blasphème. Il est effarant d’entendre certains collégiens (et collégiennes) dire simplement « c’est de leur faute ». Donc on les tue, comme ça ? C’est normal de tuer parce qu’un autre vous a « traité » ? Est-ce ainsi que cela se passe dans les cours de récré ? Si oui, c’est très grave…
L’écartèlement entre les cultures, celle de la France qui les a partiellement rejetés, celle de l’Algérie qu’ils n’ont connue que par les parents et cousins, ont rendu les frères Kouachi incertains d’eux-mêmes, fragiles, prêts à tout pour être enfin quelqu’un, reconnus par un groupe, assurés d’une conviction. La secte est l’armure externe des mollusques sans squelette interne. Ils se sont créé des personnages de héros-martyrs faute d’êtres eux-mêmes des personnes.
Il ne faut pas croire que la multiculture enrichit forcément. Que font les politiciens pour établir les valeurs du vivre-ensemble sans les fermer sur l’extérieur ; pour faire respecter les lois de la République sans faiblesse ni « synthèse » ?
Comment faire pour « déradicaliser » les individus ? Une piste de réflexion intérieure, européenne et géopolitique. Lire surtout la seconde partie.